L’anti-cent cinquantième : les 50 ans de Nègres blancs d’Amérique de Pierre Vallières et de Feu sur l’Amérique de Charles Gagnon

L’anti-cent cinquantième : les 50 ans de Nègres blancs d’Amérique de Pierre Vallières et de Feu sur l’Amérique de Charles Gagnon

Le 1er janvier 1967, le Front révolutionnaire du Québec (FLQ) faisait exploser une bombe dans une boîte aux lettres à l’angle des rues Notre-Dame et Saint-François-Xavier, à Montréal, pour marquer cent ans de confédération ou plutôt, « cent ans d’injustice[i] ». En 1968 était publié le livre Nègres blancs d’Amérique, écrit par Pierre Vallières en prison aux États-Unis après une grève de la faim de près de trente jours devant le siège des Nations Unies. Il avait été arrêté en compagnie de son ami et corévolutionnaire Charles Gagnon, qui, de son côté, a rédigé la même année Feu sur l’Amérique. L’année 1968 avait été mouvementée, marquée par les activités de mouvements de libération au Vietnam, en Palestine, en Amérique latine, aux États-Unis, par les événements de mai en France et le Printemps de Prague, entre autres agitations sociales. Cet article pose la question de savoir, 50 ans après la publication du livre de Vallières et la rédaction du texte de Gagnon, où en est la question d’une révolution au Québec, alors que se terminent les célébrations du 150e anniversaire de la Confédération. Pour ce faire, nous avons discuté avec l’historien Donald Cuccioletta, chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), qui a lui-même connu personnellement de nombreux acteurs et de nombreuses actrices de cette période mouvementée[ii].

Mise en contexte

« La Confédération canadienne est à l’article de la mort au moment où elle commence à célébrer son centenaire en s’efforçant de croire à sa survie, comme un cancéreux à demi-inconscient refuse de faire son testament et s’obstine à nier la mort qui le dévore.

À Ottawa, seule une petite minorité de Québécois[·es] attardé[·e·]s, inconscient[·e·]s ou activistes (je ne sais trop) persistent à croire que Lafontaine, Cartier et Laurier ne furent pas des traîtres et appellent désespérément le miracle constitutionnel qui sauvera la Confédération[iii]. » 

– Pierre Vallières, Nègres blancs d’Amérique

Dans la nuit du 7 au 8 mars 1963, trois casernes ont subi des attaques à la bombe. Il s’agissait d’un premier attentat qui marquait les débuts du Front de libération du Québec (FLQ), « un mouvement révolutionnaire composé de volontaires prêt[·e·]s à mourir pour la cause de l’indépendance politique et économique du Québec [et]  né de la désespérance et de l’espoir entremêlés d’une poignée de jeunes gens voué[·e·]s à la réalisation d’un idéal[iv] ». Le mouvement était influencé par différents auteurs et mouvements révolutionnaires : le Front de libération nationale algérien (FLN), Frantz Fanon[v], Albert Memmi[vi], Jacques Berque[vii], Ernesto « Che » Guevara[viii], la révolution cubaine, l’économiste Paul Sweezy[ix], les Tupamaros (un mouvement de guérilla de l’Uruguay), le Viêt-Cong, les indépendantistes portoricains, l’Irish Republican Army (IRA), l’organisation Pays basque et liberté (Euskadi Ta Askatasuna – ETA). Alors que le FLQ s’engageait dans ses premiers actes de violence révolutionnaire, il publiait La Cognée, son organe de propagande, qui sera diffusé jusqu’en 1967, avec des éditions régionales au Saguenay‑Lac‑Saint‑Jean, à Québec et en Mauricie, et dont certains numéros ont même connu un tirage de près de 3 000 exemplaires. Dans les premières cellules du FLQ, on retrouvait Jacques Desormeaux, aide-comptable à la librairie Beauchemin; Jacques Santiago Lucques (Jacques Latour), titulaire d’un doctorat en géopolitique, d’origine franco-chilienne; Robert Aubin et Phillipe Bernard, tous deux étudiants à l’Université de Montréal, en histoire et en science politique, respectivement. Se sont ensuite ajoutés Raymond Villeneuve et Gabriel Hudon, deux militants impatients du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) ainsi que Georges Schoeters, un Belge, ancien résistant contre les nazis qui avait fait la connaissance de Fidel Castro à Montréal et fait un long séjour à Cuba[x].

Charles Gagnon et Pierre Vallières ont adhéré un peu plus tard au mouvement révolutionnaire et ont lancé la revue Révolution québécoise en 1964. Ils étaient encore plus radicaux et plus marxistes que ceux qui étaient déjà membres. Aussi, pour eux, il était clair que l’ennemi numéro un n’était pas Ottawa ou les Anglophones, mais bien Washington. Il va sans dire que ce n’était pas tout le monde au sein du mouvement qui partageait leur avis, surtout celles et ceux qui se trouvaient plus à droite, comme Raymond Villeneuve ou Denis Lamoureux, aussi membre d’une des premières cellules et futur collaborateur du Journal de Montréal. Gagnon et Vallières ont donc lancé leur propre édition de La Cognée à partir de 1966, avec des éditions destinées aux étudiant·e·s et aux syndicats. Vallières était alors secrétaire du Syndicat des journalistes de Montréal (CSN) et meneur de la grève en cours à La Presse (il y avait été journaliste). Il avait aussi été coéditeur pendant six mois de Cité libre, la revue de Pierre Elliott Trudeau et Gérard Pelletier qui combattaient le régime Duplessis dans les années 1950. À son départ, cette dernière était devenue ce qu’il appelait « une nullité idéologique ». Pour ce qui est de Charles Gagnon, il était chargé de cours en littérature à l’Université de Montréal[xi]. En 1964, Malcolm X est assassiné par le FBI. Le FLQ entretenait alors des relations avec le Black Liberation Front : la felquiste Michèle Duclos est arrêtée l’année suivante à Manhattan pour avoir fourni de la dynamite au mouvement de libération noir. Simultanément, les mouvements de libération de la Palestine, avec lesquels sympathise le FLQ, mènent des opérations contre Israël. D’ailleurs, des Québécois, Normand Roy et Michel Lambert, iront même s’entraîner en Jordanie avec des groupes palestiniens vers 1970. Toujours en 1965, Joseph Costisella publiait Peuple de la nuit[xii], un ouvrage sulfureux qui dénonce la situation subie par les habitant·e·s du Canada français[xiii]. Pendant ce temps, les pouvoirs réactionnaires s’organisaient et la GRC tissait des liens avec le FBI et la CIA. Le 22 août 1965, une cellule du FLQ dirigée par Gaston Collier, un vétéran de l’Armée canadienne, était démantelée.  À la veille du 1er juillet 1966, 115 arrestations préventives étaient menées, sans mandat, afin d’empêcher toute manifestation indépendantiste. De nombreux militants et militantes progressistes étaient arrêté·e·s et contraint·e·s de remplir un « questionnaire politique » afin de recenser les personnes pouvant constituer une « menace ». La ligue des droits de l’homme (aujourd’hui la Ligue des droits et libertés) avait alors dénoncé ces arrestations arbitraires. Des « expropriations » (vols à main armée) étaient menées pour financer les opérations révolutionnaires et plusieurs des membres du Front ont alors été arrêté·e·s, dont Vallières et Gagnon[xiv]. En novembre 1966, les deux idéologues du mouvement se retrouvaient en prison à New York pour trouble de l’ordre après une grève de la faim de 29 jours devant les Nations Unies. Des camarades ont alors fondé le comité d’aide au groupe Vallières-Gagnon (néo-FLQ). Vallières et Gagnon passeront respectivement 44 et 41 mois en prison. 

À Montréal, Jacques Desormeaux, du premier réseau La Cognée, se distanciait de Vallière et de Gagnon et affirmait que le FLQ n’est pas communiste. De son côté, la GRC intensifiait ses opérations d’infiltration. Le 14 août 1967, lors d’une réunion du conseil de sécurité à Ottawa, le séparatisme est jugé aussi dangereux que le communisme. Les services de renseignements de la GRC y soulignaient trois problèmes : le terrorisme, le séparatisme et l’ingérence étrangère. Les services de renseignements fédéraux se sont alors mis à espionner le Québec « comme s’il s’agissait d’une puissance étrangère[xv] ». Le 8 octobre 1967, Che Guevara est décédé en Bolivie, assassiné par la CIA. Il est devenu un martyr de la révolution. À ce moment, une autre publication est diffusée par le FLQ, La Victoire, qui expliquait en détail comment poser des actions violentes. À l’automne 1967, la GRC élargissait son programme de surveillance dans les universités[xvi]. Nègres blancs d’Amérique est publié pour la première fois en 1968. Ce livre de Vallières a été écrit en prison, comme de nombreux écrits révolutionnaires (par exemple ceux d’Antonio Gramsci, entre autres, qui a élaboré la théorie de l’impérialisme culturel[xvii], ou, de nos jours, Abdullah Öcalan, théoricien de la révolution au Rojava). Ce livre est, selon son auteur, « un acte politique[xviii] » pour lequel il a dû faire face à des accusations de subversion[xix]. Dans ce document, Vallières cherche à témoigner publiquement pour le grand nombre d’opprimé·e·s au Canada et à mettre de l’avant les moyens de libération de ses compatriotes de l’oppression des « requins de la haute finance ». Il juge que les travailleurs et travailleuses n’ont que trop été abusé·e·s par les politicien·ne·s de carrière, les « René Lévesque » de ce monde, qui, selon Vallières, compte parmi tout un ensemble de bourgeois contre-révolutionnaires encore subordonnés au système capitaliste, et ce, en dépit de discours progressistes. Selon l’auteur, ce sont les Québécois·es eux-mêmes qui doivent prendre leur destin en main et cesser de compter sur « les messies qu’engendre périodiquement le système pour mystifier[xx] » celles et ceux qui ne sont pas encore conscientisé·e·s aux problèmes politiques de notre condition. Dans cet article, nous analyserons ce document historique qui revêt une grande importance. À la prison de Bordeaux, où il avait été transféré de New York, Charles Gagnon, compagnon d’armes de Pierre Vallières, a rédigé un texte intitulé Feu sur l’Amérique, qui, d’abord saisi par la police, n’a pas été publié dans son intégralité avant 2006, après le décès de son auteur[xxi]. Le texte de Gagnon diffère en substance de celui de Pierre Vallières. Il est moins autobiographique et traite plus précisément de la stratégie révolutionnaire internationale du FLQ. Beaucoup plus théorique et concis, il constitue, en rétrospective, un excellent compagnon de lecture au livre de Vallières et permet de mieux comprendre à quel point le mouvement felquiste s’inscrivait ou, du moins, voulait s’inscrire dans la mouvance des guérillas révolutionnaires latino-américaines et afro-américaines, et comment le Québec pouvait devenir un foco, au sens guévariste, d’activités révolutionnaires[xxii]. Dans les paragraphes qui suivent, nous traiterons de ces deux ouvrages, en plus de quelques autres écrits de Charles Gagnon, surtout ceux publiés dans l’Avant-garde, publication destinée aux cadres du FLQ. Nous voulons résumer et analyser ces écrits au regard de la situation actuelle du Québec. Même si ces textes sont le produit d’une époque précise, ils ne sont pas pour autant entièrement obsolètes. En effet, même si certains propos nous semblent un peu forts et catégoriques, et que d’autres tiennent à peine la route, il y a d’autres éléments qui sont encore brûlants d’actualité, alors que sont célébrées les 150 années d’un système que nous n’avons pas choisi. Aussi, nous pensons qu’il est essentiel de souligner l’importance de ces textes et de notre histoire pour porter un regard plus aiguisé sur les problèmes qui nous touchent pendant que ces lignes sont rédigées et lorsqu’elles seront lues. Après tout, alors que sont célébrés les « fondateurs » de la confédération, ne sommes-nous pas en train d’oublier des acteurs importants de notre propre histoire? Enfin, qui peut s’arroger le droit d’excuser la violence de l’ordre établi et condamner les violences révolutionnaires des felquistes?

Nègres blancs d’Amérique

Le livre de Vallières passe en revue les éléments de l’histoire canadienne qui ont construit les rapports de domination au fil des siècles. Il explique que la Confédération ne fut que l’institutionnalisation d’un rapport de domination de la bourgeoisie anglo-saxonne sur les affaires politiques, sociales et économiques du pays, avec la complicité de la bourgeoisie canadienne-française et du clergé. Le gouvernement fédéral a ainsi gardé le contrôle sur certains éléments clés comme les devises, les douanes, l’armée, l’immigration, la politique extérieure et a pavé la voie à une politique de centralisation autour du secteur financier torontois et montréalais et, ultimement, préparé la domination du Québec par l’impérialisme américain. L’Oncle Sam n’a trouvé que peu de résistance, ayant domestiqué le gouvernement du Québec en invitant les dirigeants à faire partie des conseils d’administration de ses entreprises. Ainsi se sont succédé les gouvernements-marionnettes, la dictature de la réactionnaire bourgeoisie québécoise. Vallières rejette d’emblée le système électoral qui ne permet, selon lui, que de choisir entre un larron ou un autre.

Pierre Vallières traite également de l’histoire des luttes ouvrières au Québec depuis le début du XXe siècle. Il décrit comment les mouvements ouvriers du Québec des années 1930 et 1940 n’ont rien apporté à la classe ouvrière elle-même. Toutefois, une gauche factice s’en est servie pour mettre sur pied un « syndicalisme d’affaires » au service de la bourgeoisie. Il s’attaque également aux défenseurs et défenseuses de la politique parlementaire, pour qui les syndicats ont d’ailleurs entretenu une « illusion de démocratie ». Il adresse une critique d’autant plus amère au clergé qui, selon lui, se croit exempté de prendre le parti des pauvres. Ce n’est pas tant la religion elle-même qu’il attaque, mais l’hypocrisie des leaders religieux qui servaient, ultimement et avant tout, l’élite canadienne-française et les intérêts de l’impérialisme anglo-saxon. Il affirme sans détour : « Seuls les prêtres peuvent voir une espèce de paradis dans l’enfer prolétarien ; et comme alors, sans le savoir, ils sont utiles au capitalisme![xxiii] » Plus loin dans son ouvrage, Pierre Vallières consacre toute une section à un récit autobiographique. Il y parle de son enfance au sein d’une famille prolétaire, parmi les ouvriers et ouvrières qui devaient travailler comme des bêtes de somme et qui n’avaient d’autre jouissance que de s’enivrer, ce faisant dilapidant leur maigre paye. Il parle des Québécois·es comme d’une « société d’écrasé[·e·]s muet[·te·]s » qui n’osaient jamais se révolter contre l’ordre établi, aussi répugnant qu’il soit. Chacun·e restait emmuré·e dans son silence, « pour y crever le plus tôt possible et ne plus avoir à respirer cette atmosphère de soumission mêlée d’égoïsme, ou quasiment personne n’osait accepter, au-delà de son intérêt immédiat, la responsabilité de travailler à faire en sorte que la Bêtise saute![xxiv] » En fait, ce livre possède les caractéristiques d’une tentative de conscientisation du peuple à sa situation d’opprimé (pour faire écho à Gramsci[xxv]). Vallières ne tarit pas d’éloges pour Jacques Ferron, médecin-écrivain et fondateur du Parti rhinocéros, qui s’était fait défenseur des opprimé·e·s et des pauvres, et pour Gaston Miron, qu’il considère comme le père spirituel du FLQ, nous faisant ainsi comprendre que le mouvement felquiste a pris racine dans la pensée littéraire québécoise de l’époque. Vallières aborde également la révolte de l’adolescence. Selon lui, la personne adolescente qui a honte de ses origines prolétaires cherche, par la réussite individuelle, à faire partie de la classe privilégiée, la société permettant l’ascension sociale d’un certain nombre de « parvenu[·e·]s ». Cependant, seule une fraction y parvient. Certain·e·s de ceux et celles qui n’y parviennent point risquent d’entériner une conscience de classe. Alors que Pierre Vallières s’engageait peu à peu dans la lutte révolutionnaire, d’autres Québécois·es tentaient de s’installer au pouvoir et y sont « parvenu[·e·]s », comme Gérard Pelletier et Pierre Elliott Trudeau, qui se sont mis à servir « les visées impérialistes des États-Unis et du Canada anglais[xxvi] ». Le FLQ, du moins dans sa forme idéologique mise de l’avant par Vallières dans son livre (les premières cellules étaient plus inspirées des Patriotes, nationalistes bourgeois, que du marxisme-léninisme), s’inspirait de l’anti-impérialisme des dépendantistes comme André Gunder Frank[xxvii], qui ont dénoncé les politiques d’aide au développement des pays du Nord aux pays du Sud. Vallières critique aussi ce développement qui appauvrit les pays encore soumis à des rapports de forces coloniaux. Dans son livre, il aborde également le racisme aux États-Unis, qui a retourné les travailleur·euse·s les un·e·s contre les autres et a fait avorter bon nombre de mouvements ouvriers, ce qui n’était pas pour déplaire à la bourgeoisie. Vallières fait un parallèle important entre le nationalisme noir aux États-Unis et le séparatisme québécois. De ce parallélisme, Vallières tire le concept de « nègres blancs d’Amérique », de serviteurs, d’esclaves. Après avoir décrit notre condition d’opprimé·e·s, il pose la question du comment « renverser l’impérialisme ». C’est ce que tout l’ouvrage tente d’expliquer et ce à quoi l’auteur tente d’éveiller le « nègre blanc » endormi[xxviii]. Selon lui, la solution ne se trouve certainement pas entre les mains de la bourgeoisie, qu’il qualifie de « monstruosité sociale ». Vallières avance avec raison que Gide, Sartre (qui soutenait toutefois le FLQ peu après la crise d’Octobre dans un article), Mauriac et, au Québec, Maheu, Chamberland et Préfontaine étaient des bourgeois dont les rébellions ont avant tout profité au système capitaliste et à leur classe d’origine. La solution ne se trouve pas non plus dans l’Église: bien que celle-ci comportait des éléments progressistes (voire révolutionnaires, comme pour la théologie de la libération en Amérique latine), cette institution est, selon lui, « réactionnaire (politiquement, économiquement et idéologiquement) et n’a pas grand-chose à voir avec l’Évangile de Jésus-Christ ». Qui plus est, elle se trouve à être « l’une des plus grandes institutions financières du monde capitaliste et la plus sûre “garantie morale” du système d’exploitation de l’homme par l’homme[xxix] ». Vallières cite amplement le philosophe marxiste hongrois György Lukács, qui ramenait de l’avant le matérialisme dialectique et critiquait le « matérialisme » pseudo-communiste et technocratique de l’Union soviétique[xxx]. Vallières affirme d’ailleurs : « Le marxisme réifié de l’URSS conserve la dialectique, c’est-à-dire la pensée révolutionnaire, comme un cadavre embaumé, dans un musée, hors de nos prises. La démocratie capitaliste fait subir le même sort aux idéologies de la liberté qui ont surgi à l’ère des révolutions de la bourgeoisie. » Suivant cela, il tend vers une interprétation du matérialisme dialectique selon laquelle sa finalité « tend constamment vers une révolution permanente et est tout le contraire même d’une eschatologie[xxxi],[xxxii] ». Il se défend de prêcher l’action irréfléchie et aveugle vers un objectif confus et imprécis. Il est aussi important de changer le monde que de le comprendre parce que le comprendre sans prendre part à sa transformation n’a pas de sens. En effet, selon le felquiste, « la compréhension de tout phénomène humain doit être dépassée par son insertion (comme instrument de progrès ou de lutte idéologique) dans les transformations actuelles qui ébauchent (sans pourtant la déterminer absolument) l’évolution future de ce phénomène[xxxiii] ». Les rapports de pouvoir qui existent dans un système capitaliste n’ont rien d’une réalité permanente ou d’une vérité transcendantale. Ils sont le résultat d’un long processus d’actions concrètes, de violence systémique, de répression, d’accumulation et ainsi de suite, mais rien de fondamentalement immuable. György Lukács avance d’ailleurs, dans son Histoire et conscience de classe, que « l’existence humaine, par le développement de la production, s’est abêtie jusqu’à devenir une force matérielle, tandis que les forces matérielles se sont saturées de vie spirituelle[xxxiv] ». Marx, cité par Lukacs, affirme : « Le capital n’est pas une chose, mais un rapport social entre personnes, médiatisé par des choses[xxxv]. » Maurice Merleau-Ponty, de son côté, ajoute: « Chez Marx, donc, la trame de l’histoire est un devenir des significations faites forces ou institutions. De là vient qu’il y a chez Marx une inertie de l’histoire, et aussi pour achever la dialectique, un appel à l’invention humaine[xxxvi]. » Enfin, pour Marx, on ne peut donner un sens à l’histoire « qu’en concevant une sélection historique qui élimine les réalités antinomiques du cours de l’histoire, mais n’a pas elle-même, et sans l’initiative des hommes, le pouvoir de susciter un système cohérent et homogène[xxxvii] ». C’est donc par le prisme de la dialectique et de l’action révolutionnaire que le peuple canadien-français, prolétaire et aliéné par l’exploitation et l’asservissement aux intérêts de l’impérialisme britannique qui a donné lieu à la Confédération et, finalement, à l’impérialisme étatsunien, peut s’affranchir de sa condition de société de « nègres blanc d’Amérique », pour que cesse la violence organisée (à la fois au sens propre et au sens symbolique) contre lui. Il en est de même pour tou·te·s les opprimé·e·s du monde entier. Vallières, du moins, à ce stade de sa réflexion révolutionnaire, avance, à l’instar de Frantz Fanon, psychiatre et essayiste martiniquais, que la violence est un mal nécessaire et que celles et ceux qui pensent le contraire ne font que ralentir les changements qui doivent inéluctablement se produire. La question est de savoir combien de temps prendront les prolétaires pour se conscientiser et agir. Le terrorisme est alors un moyen de tirer le « nègre blanc » de sa stupeur résultant de siècles d’oppression et d’abattement[xxxviii]. La démocratie libérale ne serait donc que de la poudre aux yeux et ne servirait qu’à légitimer la mainmise sur le pouvoir par la bourgeoisie – les seul·e·s, qui, après tout, ont les moyens financiers d’être libres. Vallières exprime dans son livre que, jusqu’à nouvel ordre, l’aliénation est complète. Même les sciences humaines sont entre les mains de la bourgeoisie et monopolisées au service du capitalisme. Les chercheur·e·s, souvent, n’en sont même pas conscient·e·s et souhaitent amener partout où elles et ils vont une certaine « objectivité » qui tend à justifier l’ordre établi. Vallières insiste sur la distinction entre la violence idéologique et la violence révolutionnaire. La première est irrationnelle, engendrée par la négation. Il s’agit de la violence du fascisme, du racisme et de l’antisémitisme. La seconde est celle qui est perpétrée et organisée consciemment par une collectivité contre la violence de son oppresseur. Encore une fois, selon Pierre Vallières, les médias, les universités et tous les organes du savoir aux mains de la bourgeoisie tentent cependant d’occulter cette distinction et de justifier l’ordre établi et le statu quo[xxxix]. « Peu importe la “patrie” à laquelle nous appartenons, peu importe les difficultés auxquelles nous sommes quotidiennement confronté[·e·]s : notre devoir de révolutionnaires, où que nous soyons, est de faire la révolution », comme nous l’a si bien rappelé Guevara avant d’être odieusement assassiné par la CIA en Bolivie.

« Et jusque dans les prisons, ce devoir doit primer sur tout le reste[xl] », complète Vallières[xli].

Charles Gagnon et Feu sur l’Amérique

Dans l’essai Violence, clandestinité et révolution, publié en juin 1966 dans Avant-garde, organe destiné aux cadres du FLQ, Charles Gagnon explique que le travail du front révolutionnaire est d’organiser une « contre-violence », celle de la lutte révolutionnaire, qui est une réponse à la violence de l’ordre établi. Des actes de « contre-violence » sont ainsi menés afin de « parvenir à l’instauration d’une société dans laquelle le peuple est maître[xlii] ». Dans le même texte, il poursuit en énumérant les étapes qui mènent à cette « société nouvelle ». La première est la prise de possession des richesses, des ressources naturelles, des moyens de production; ensuite, la planification en ce qui concerne l’utilisation de ces ressources et de ces moyens de production pour le bien de toute la collectivité; enfin, la redistribution à la population et une décentralisation du pouvoir par la mise sur pied de « conseils régionaux ». Ces conseils découleraient des « comités populaires de libération » qui constituent l’organisation révolutionnaire du FLQ et permettraient le transfert aisé du pouvoir aux mains du peuple après le renversement du gouvernement en place. Selon l’auteur, toutes les options réformistes et « pseudo-révolutionnaires » sont vouées à l’échec[xliii]. Charles Gagnon donne l’exemple des projets de développement centralisateur mis en œuvre par le Bureau d’aménagement de l’Est-du-Québec (BAEQ), créé en 1963, qui ont été menés au détriment des villageois·es de la Gaspésie et du Bas‑Saint‑Laurent. Leur contestation a alors pris la forme des « Opérations Dignité[xliv] », une série de manifestations contre la fermeture de nombreux villages. Dans les pages qui suivent, Charles Gagnon exprime son opposition aux « cercles d’études révolutionnaires », ne voulant pas que ceux-ci engendrent une « petite élite populaire », chose qui sera reprochée au FLQ, entre autres par un de ses membres, François Mario Bachand, meneur du mouvement McGill français qui sera assassiné en exil à Paris, en 1971[xlv]. Quoi qu’il en soit, Charles Gagnon s’oppose à cette idée selon laquelle il faut d’abord s’adonner à un travail de propagande, et c’est là qu’il amorce sa justification de l’utilisation de la violence dès les débuts de l’entreprise révolutionnaire. « Le premier pas dans la révolution, qui est aussi le premier pas dans le développement de la conscience de classe, est donc de s’attaquer à ces hommes, chefs d’entreprises, maires, députés et même chefs syndicaux, qui sont les seuls représentants de l’exploitation pour les travailleurs qui ont à souffrir de leurs activités et qui ne voient pas encore clairement que ces hommes, tout en collaborant au système, n’en sont pas toujours les éléments clés. Des attaques répétées et aussi violentes que la conscience des travailleurs [et travailleuses] impliqué[·e·]s peut les porter entraîneront vite une réaction de la part de [celles et ceux] qui vivent du système et qui sont ainsi menacé[·e·]s, c’est-à-dire les politicien[·ne·]s vendu[·e·]s au système, les grandes entreprises, les grands fournisseurs de capitaux[xlvi]. » Aussi, il ajoute que, sans être provoqué, le capitalisme ne montrera pas « son vrai visage », d’autant plus qu’il est en mesure d’assimiler toute revendication, de les « canaliser » en « un sens qui les vide entièrement de leur contenu révolutionnaire ou idéologique », comme il le fait actuellement avec le féminisme, les droits des communautés LGBTQI+ et de certains groupes religieux. Aussi, la violence qui n’est pas organisée dans un but précis entraîne le désordre, rien de plus que l’expression de la colère et la frustration. Cette violence doit être orientée vers la prise de pouvoir par la classe ouvrière. Le « durcissement du pouvoir » et la répression devaient provoquer la conscientisation des travailleurs et travailleuses. Ultimement, la répression engendrée par les événements de la crise d’Octobre aura pratiquement raison d’une bonne partie de la gauche québécoise. Quoi qu’il en soit, Gagnon affirme que, tout en perpétrant des actes de violence, le FLQ jetterait les bases d’une structure organisationnelle et formerait des cadres pour mener la « résistance populaire ». Il parle ensuite de l’importance des comités populaires de libération, unités de base de l’action révolutionnaire. Il tient également compte du fait que les travailleurs et travailleuses sont en général dégoûté·e·s de la politique. La violence pourrait donc les extirper de leur stupeur et leur faire prendre conscience de leur pouvoir d’agir. Le FLQ entendait également se lier avec les luttes ouvrières d’Amérique latine et celle des Afro-Américain·e·s. Enfin, Charles Gagnon aborde ensuite la nécessité du caractère clandestin de l’organisation révolutionnaire. Ainsi, les faits et gestes des militant·e·s devaient être tenus secrets, ne pas être connus des autres membres de l’organisation et, bien sûr, de la population en général, aussi sympathique soit-elle à la cause défendue. Toutefois, si des militant·e·s devaient agir de manière coordonnée, elles et ils ne devaient connaître que les membres de leurs cellules, et ce, sous des pseudonymes[xlvii]. Dans le texte Les classes sociales au Québec, publié en deux parties dans Avant-garde en juin et en septembre 1966, Charles Gagnon explique ce qui distingue la rébellion des Patriotes du mouvement révolutionnaire felquiste[xlviii]. Selon lui, la révolte des Patriotes était essentiellement une révolte bourgeoise, qui a eu lieu à une époque où la conscience de classe n’existait pas. L’ensemble du peuple pouvait donc s’identifier à la bourgeoisie (cela a-t-il changé ?). Il relève, à la lumière de cette constatation, d’autres contradictions : les faits et gestes du clergé au regard de son propre discours, la nature des revendications bourgeoises, que ces derniers nomment quand même « liberté » ou « démocratie », et l’emportement avec lequel le peuple canadien-français s’est laissé entraîner derrière la bourgeoisie qui, pourtant, sert d’abord ses propres intérêts. Aussi, il existe, selon lui, deux groupes distincts, les conservateurs et les monarchistes d’un côté, pour qui le « régime colonial » protège leurs intérêts, et les libéraux, qui mettent de l’avant un certain parlementarisme qu’ils nomment « démocratie », mais qui défendent eux aussi leurs intérêts, quitte à annexer le Bas-Canada aux États-Unis. Le nationalisme est d’abord et avant tout une idée bourgeoise, exprime Charles Gagnon. Cela dit, le nationalisme du FLQ n’est pas celui des Patriotes[xlix]. À l’appui de ces affirmations, Gagnon cite Marx : « Les ouvriers [et ouvrières] n’ont pas de patrie. On ne peut leur ôter ce qu’[elles et] ils n’ont pas. Comme le prolétariat de chaque pays doit d’abord conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe dirigeante de la nation, devenir lui-même la nation, il est encore par-là national ; mais ce n’est pas au sens bourgeois du mot[l]. » Dans l’essai Les têtes à Papineau, publié en annexe dans la première édition de Nègres blancs d’Amérique et dans l’anthologie de 2006, Charles Gagnon, comme Pierre Vallières, critique le syndicalisme qui a trahi le peuple pour s’accaparer un peu de pouvoir aux dépens des ouvriers et ouvrières. Ces syndicats se livraient également à des luttes fratricides qui ont mené à une dépolitisation du prolétariat, ce dont les gouvernements et les entreprises se délectaient. Les grandes entreprises ont aussi rendu inoffensifs de nombreux meneurs populaires par des pots-de-vin ou en leur accordant des postes bidons comme celui de « député » ou de « gouverneur de la Banque du Canada ». Il donne l’exemple de Paul-Henri Lavoie, secrétaire général de l’UCC et gouverneur de la banque du Canada, et de Marcel Pépin, président de la CSN siégeant au Conseil d’expansion économique du Canada et à la Société Générale de financement (SGF)[li].Tous ces propos aboutissent à ce qui est affirmé dans Feu sur l’Amérique. « L’Amérique du Nord est un monstre », y affirme Gagnon. C’est le centre nerveux du système capitaliste international et le centre de développement d’un néo-fascisme qui développe sans cesse des technologies et des méthodes de répression, d’espionnage et d’assassinats politiques. « En d’autres termes, tant que nous refusons de faire la révolution chez nous, nous sommes des collaborateurs [et collaboratrices] des crimes dont se rend chaque jour coupable l’impérialisme américain dans le monde[lii]. » Aussi, il affirme que la révolution passe par les luttes de libération nationale. Cependant, cela ne suffit pas car, en Afrique, des valets de l’impérialisme occidental ont pris le pouvoir après l’indépendance de leur pays. Au soutien de cette affirmation, il donne l’exemple de la guerre du Biafra, au Nigéria, conflit derrière lequel se trouvent Londres et Moscou. Enfin, comme Vallières, il dénonce le totalitarisme-impérialiste soviétique qui a anéanti le Printemps de Prague[liii]. Gagnon s’intéresse également à l’égard de ce qui a en quelque sorte été le précurseur du multiculturalisme, en abordant l’« intégration », concept fourre-tout qui cacherait mal les volontés hégémoniques des bourgeois·es nord-américain·e·s. En effet, ces dernier·ère·s cherchent, selon Gagnon, à « intégrer » les autochtones, les Noir·e·s, les Acadien·ne·s, les Métis·ses, les Québécois·es, les Portoricain·e·s, les Mexicain·e·s et ainsi de suite. Aussi, la mobilité sociale, soigneusement contrôlée, serait un instrument de sabotage de la conscience sociale. Cette mobilité permettrait à celles et ceux qui la réussissent de se faire blanc·he et anglo-saxon·ne, de faire partie de la classe bourgeoise. Toutefois, les minorités doivent quand même être maintenues telles quelles, dans une certaine mesure, pour prouver une certaine rhétorique qui veut que les riches soient travaillant·e·s et les pauvres, paresseux·ses, et, enfin, que la révolte ne soit qu’une lubie passagère, « comme les modes bourgeoises ». Le développement de la société industrielle a également engendré une bureaucratie qui étouffe la vie humaine. Il fait également état de l’expansion continuelle du capitalisme qui risque d’engendrer la destruction de la planète. « La grande ville moderne n’est en fait qu’une forme du modèle impérialiste qui comporte de fait un gouvernement quasi mondial, en train de se constituer avec le rapprochement de l’URSS et des USA, aux diktats duquel à peu près personne n’échappe. Faut-il préciser que ce gouvernement n’est pas l’ONU dans laquelle il ne faut voir qu’une façade pour faire accepter aux petits États la domination des grands[liv]? » Enfin, selon Charles Gagnon, la lutte est notre responsabilité à tou·te·s, et il nous faut lutter en collaboration avec les mouvements révolutionnaires du tiers monde. Cela dit, il place son espoir dans trois éléments, le premier étant l’expansion et la radicalisation des luttes québécoises, noires et mexicaines; le deuxième, les luttes de libération anti-impérialistes dans le reste du monde; et, enfin, l’expansion de la crise économique et politique étatsunienne. Il explique ensuite, s’inspirant largement des théories d’Ernesto « Che » Guevara, la nécessité des foyers révolutionnaires, essentiels au peuple pour prendre conscience de son potentiel révolutionnaire. Aussi, le Québec aurait été à l’époque l’une des régions en Amériques du Nord qui se serait le mieux prêtée à la révolution. Cependant, il prévoyait la division de la bourgeoisie québécoise, dont une part resterait fédéraliste et serait incarnée par le Parti libéral et l’autre, indépendantiste, se rangerait du côté du Parti québécois. Il prévoyait également les mesures d’austérité qu’adopterait le gouvernement au profit des investisseurs et investisseuses américain·e·s et du secteur capitaliste. Il faut dire qu’il n’a pas eu tort[lv].

Plus ça change, plus c’est pareil : la question de la révolution au Québec en 2018

 « Nous n’aurons d’histoire qu’à partir du moment incertain où nous commencerons la guerre révolutionnaire. […] L’histoire commencera de s’écrire quand nous donnerons à notre mal le rythme et la fulguration de la guerre. Tout prendra la couleur flamboyante de l’historique quand nous marcherons au combat, mitraillette au poing. Quand nos frères mourront dans les embuscades et que les femmes seront seules à fêter le 24 juin, ce que nous écrivons cessera d’être un évènement et sera devenu écrit. […] Seule l’action insaisissable et meurtrière de la guérilla sera considérée comme historique ; seul le désespoir agi sera reconnu comme révolutionnaire[lvi]. »

– Hubert Aquin, Prochain épisode

Afin de nous pencher sur la question de la validité des idées de Vallières et Gagnon en 2018, nous avons eu l’occasion de nous entretenir avec l’historien Donald Cuccioletta, chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’UQAM. D’emblée, il nous dit avoir été plus proche de Charles Gagnon et du mouvement En lutte!, qui a vu le jour après que ce dernier ait tourné la page sur le FLQ. M. Cuccioletta commente le livre de Vallières en disant que, selon lui, sans l’ombre d’un doute, « la lutte est toujours présente, de même la volonté d’une forme de libération du système capitaliste qui est toujours présente ». Pour ce qui est du nationalisme felquiste, M. Cuccioletta est plus prudent : « Cet ouvrage en est un qui s’insère dans son époque : celle des luttes de libération nationale en Afrique, à Cuba, en Amérique latine. » Il rappelle que le nationalisme est aujourd’hui très à droite et que les gens sont embourbés dans une « agréable léthargie ». En somme, le contexte actuel est très différent. À l’époque, on croyait la révolution imminente, ce qui ne serait plus le cas aujourd’hui. Il faut toutefois se rendre à l’évidence : la confédération dont Vallières décrit longuement les origines dans son livre, le système électoral qui maintient au pouvoir une même bourgeoisie réactionnaire, les « requins » de la finance, sont les mêmes aujourd’hui que ceux qui existaient dans les années soixante. Aussi, il nous semble évident que le Canada sert toujours les intérêts de l’impérialisme américain[lvii], en plus de s’adonner à ses propres activités extractivistes[lviii], se parant encore et toujours du visage de la démocratie libérale et de discours progressistes qui manquent à se traduire en actions concrètes. Au regard de cet état des choses inacceptable et d’un discours dominant qui tend à justifier la « suprématie du statu quo[lix] », pour utiliser l’expression du philosophe Slavoj Žižek, le « devoir de révolutionnaire » dont Vallières soulignait l’importance est sans l’ombre d’un doute encore d’actualité et la solidarité avec tou·te·s les opprimé·e·s, que ce soit avec les peuples d’Amérique latine, exploités par les minières canadiennes, le peuple du Myanmar, le peuple de la Palestine, les peuples autochtones, les femmes, les communautés LGBTQI+ et tou·te·s ceux et celles qui sont confronté·e·s à l’injustice n’a rien d’une lubie. Sur ce point, il convient de rappeler que les visées du FLQ englobent beaucoup plus que de simples revendications nationales. Leurs idées appartenaient aussi au marxisme-léninisme et au guévarisme. Elles englobaient même, à certains égards, les revendications du féminisme et des minorités opprimées. Cependant, Marie Tremblay, felquiste et féministe, affirmait, dans un communiqué intitulé « La libération des femmes et la libération du Québec », que, au même moment, Pierre Elliott Trudeau s’était soucié des droits des homosexuel·le·s et des femmes parce cela s’avérait « rentable pour lui », politiquement, c’est-à-dire que cela lui permettait de dérober le soutien populaire du FLQ et le détourner à son avantage[lx]. Le Front de libération des femmes, organisation radicale féministe, n’a pas non plus manqué de souligner la « récupération » par l’État et le système capitaliste de toute une panoplie de revendications, qui doivent pourtant s’inscrire dans une révolution sociale complète ou se voir vidées de leur sens[lxi]. Nous ajoutons que Justin Trudeau, de son côté, s’est occupé de la légalisation de la marijuana et de la « défense » du particularisme ethnoculturel pour les mêmes raisons. Au Canada, l’impérialisme anglo-saxon et étatsunien, qui a été dénoncé par le FLQ, s’est retrouvé dans le bilinguisme (ici au sens très politique et institutionnel) et éventuellement, de nos jours, dans le multiculturalisme. Un autre document conservé dans la Collection nationale de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, écrit par Vallières et intitulé « Stratégie révolutionnaire et rôle de l’avant-garde », traite de l’importance de développer des moyens révolutionnaires propres au Québec et non de tenter de transposer les méthodes appliquées en Algérie et à Cuba, entre autres lieux[lxii]. Le FLQ a adopté en grande partie les tactiques d’« expropriation » de banques et de séquestration de diplomates propres aux Tupamaros, plus ou moins adaptées à la situation québécoise. Au Québec et au Canada, le multiculturalisme, encore mis de l’avant par Justin Trudeau et son gouvernement, semble encore être une autre tactique de domination culturelle au service du capitalisme international. Peter Lamborn Wilson, philosophe anarchiste américain, assimile d’ailleurs le multiculturalisme à « un système fermé de strict contrôle, un passage qui ressemble à la mort et qui se terminera inéluctablement dans la stérilité et dans l’hystérie[lxiii] ». Il faudrait donc créer le moyen de lutte qui puisse conscientiser les « minorités » qui tombent sous l’influence hégémonique du multiculturalisme et ainsi les aider à trouver un véritable pouvoir d’agir. À cet égard, il convient de porter attention aux apports théoriques de Gagnon sur la résistance à l’hégémonie en contexte québécois. Même si sa défense de méthodes de « contre-violence » révolutionnaire tient plus difficilement la route aujourd’hui, sa mise en garde contre un capitalisme sournois qui tente d’assimiler et de « canaliser » diverses formes de résistance ne doit certainement pas tomber dans l’oreille d’un sourd. Les propos de Gagnon sur la révolte des Patriotes ne sont pas non plus anodins. Il est encore nécessaire de reconnaître les formes conservatrices, bourgeoises, voire même fascisantes, que peut prendre le nationalisme québécois, imposant ses « valeurs » et qui, comme lors de la révolution des Patriotes, ne permet aucune conscience de classe, que ce soit au sein de la majorité ou des minorités ethnolinguistiques. Aussi, il ne faut pas oublier que le Québec fait encore partie du « monstre américain », ce centre nerveux du capitalisme et du développement du néofascisme dont parlait Gagnon. Qui plus est, son propos peut sembler encore absolument juste lorsqu’il affirme qu’à moins de faire la révolution chez nous, nous devenons complices des crimes de l’impérialisme canadien ailleurs, et ce, peu importe notre origine et peu importe si on adhère aux valeurs de la bourgeoisie québécoise ou non. Notre devoir de solidarité avec les peuples opprimés du tiers monde demeure.

À des fins d’analyse, il est également intéressant de revenir sur les rares écrits publiés de François Mario Bachand, qui a été assassiné en 1971[lxiv],[lxv]. L’historien Donald Cuccioletta, avec qui nous avons discuté, a connu Bachand à la manifestation de 7 Up, le 27 février 1967, l’un des rassemblements les plus explosifs de la Révolution « tranquille ». Selon Cuccioletta, François Bachand était un anarchiste et il « portait toujours avec lui un drapeau noir. « Il pensait à la révolution jusqu’à 3 h du matin. » L’ouvrage de McLoughlin fait aussi état des caractéristiques d’un homme brillant, anticonformiste et idéaliste, qui lisait beaucoup et qui fréquentait les cafés libertaires de l’époque. D’une nature rebelle, il refusait aussi toute forme de contrôle, ce qui causait des tensions avec les autres membres du FLQ. Extravagant pour son époque, il a même été traité à l’institut Pinel[lxvi]. Quoi qu’il en soit, Bachand a lui-même fait une critique intéressante du FLQ dans une anthologie qui a été publiée en 1971 sous le titre Trois textes. Il aborde en détail les divergences idéologiques qui nous font comprendre que le FLQ n’est pas un mouvement homogène, évoluant au sein de courants de gauche qui comprenaient trotskistes, marxistes-léninistes, maoïstes, etc. Il avance, comme point important, que la lutte doit être à la fois légale (en soutenant, entre autres, le PQ, qu’il méprise, tout comme le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), et qu’il considère constitués d’une bourgeoisie canadienne-française qui veut remplacer la bourgeoisie anglophone) et clandestine avec des actions comprenant des exécutions de politiciens comme « Peter » Elliott Trudeau, Jean Marchand, Michel Côté et Réal Caouette. Plus loin, il mentionne, dans un éclair de lucidité fulgurant, un risque de fascisation des mouvements sociaux par la radicalisation nationaliste de la bourgeoisie qui mènerait à l’émergence d’un néofascisme au Québec, ce qui n’est pas sans rapport avec l’extrême droite à laquelle nous avons affaire aujourd’hui. Enfin, il critique durement le FLQ: « De plus, il faut ajouter à cela, le gauchisme qui relève plutôt de la psychanalyse que de la politique, d’un besoin évident de se viriliser qu’on rencontre chez de nombreux terroristes. Je ne suis pas un psychanalyste, loin de là, mais j’ai remarqué que beaucoup de terroristes et de gauchistes souffraient d’un grave complexe d’Œdipe, relatif au Père : père décédé, père faible, c’est la mère qui commande à la maison, père ivrogne, etc…, ces individus sont dangereux, lorsqu’ils ne sont pas conscients de leur état psychologique maladif : cela les pousse à commettre un tas d’actes violents plus ou moins imbéciles[lxvii]. »

D’ailleurs, M. Cuccioletta ajoute « [qu’]au moment de la crise d’octobre 1970, aux réunions du FRAP [Front d’action politique] qui avaient lieu pendant que les soldats étaient dans les rues, on discutait afin de savoir s’il fallait soutenir le FLQ ou non. Leur pensée était à l’époque loin de la gauche. Certain[·e·]s affirmaient que le FLQ était devenu un groupe petit bourgeois. C’est pourquoi Gagnon a fondé [le mouvement] En lutte! ». M. Cuccioletta profite de notre entretien pour souligner que François Mario Bachand mérite de faire l’objet de beaucoup plus de recherches et de publications. Selon lui, après tout, les felquistes sont tout de même des acteurs et actrices de notre histoire qu’on a un peu oublié·e·s. Il termine à ce sujet en disant qu’il est honteux de savoir que, au décès de Charles Gagnon, il a fallu « mettre de l’argent dans un pot » pour pouvoir l’enterrer dignement, sans quoi, « il allait finir dans une fausse commune ». Aussi, il est frustrant de constater que René Lévesque, appartenant clairement à la bourgeoisie capitaliste et contre-révolutionnaire, a fondé le Parti québécois pour, nous semble-t-il, ainsi aller récupérer toute la résistance, et ce, paradoxalement, avec l’aide de toute la répression engendrée par les mesures de guerre d’octobre 1970. Bien sûr, la classe privilégiée d’aujourd’hui est la même qu’à l’époque et elle s’est occupée de faire disparaître les idées révolutionnaires du FLQ de l’éducation primaire et secondaire. En ce qui concerne la réémergence d’une autre gauche, M. Cuccioletta affirme qu’elle existe, réveillée par, entre autres, le Printemps érable, mais qu’elle reste minée par une importante division et qu’elle ne s’adonne pas suffisamment à des débats.

Enfin, ramener les idées des penseurs et penseuses du FLQ nous permet aussi de reposer certaines questions restées taboues pendant longtemps, et ce, en raison de la crise d’octobre et de la mort de Pierre Laporte, ce politicien qui avait vraisemblablement baigné dans des affaires de corruption[lxviii].

CRÉDIT PHOTO: BiblioArchives

[i]                                              Louis Fournier, F.L.Q. : Histoire d’un mouvement clandestin, Éditions Québec/Amérique, Montréal, 1982.

[ii]                             Ibid no 1          

[iii]                                            Pierre Vallières, Nègres blancs d’Amérique, Éditions Parti Pris, Montréal, 1968, p. 55.

[iv]                                            Ibid no 1, p.13-14

[v]                                             Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Éditions du Seuil, Paris, 1952.

[vi]                                            Albert Memmi, Portrait du colonisé, Éditions Payot, Paris, 1973.

[vii]                                           Jacques Berque, Dépossession du monde. Le Seuil, Paris, 1964.  

[viii]                                          Ernesto Guevara, La guerre de guérilla, Maspero, Paris, 1960.

[ix]                                            Paul Sweezy, The Theory of Capitalist Development, D. Dobson, London, 1946.

[x]                                             Ibid no 1

[xi]                                            Ibid no 1

[xii]                                             Joseph Costisella, Peuple de la nuit, Éditions Chénier, Montréal, 1964.

[xiv]                                          Ibid no 1

[xv]                                                       Ibid no 1

[xvi]                                          Ibid no 1

[xvii]                                         Jean-Marc Piotte, La pensée politique de Gramsci, Éditions Parti Pris, Ottawa, 1970.

[xviii]                                        Ibid no 3

[xix]                                            Ibid no 1

[xx]                                             Ibid no 3

[xxi]                                          Charles Gagnon, Feu sur l’Amérique : Écrits politiques volume 1 (1966-1972), Lux Éditeur, Montréal, 2006.

[xxii]                                           Ibid no 7

[xxiii]                                          Ibid no 3, p. 110.

[xxiv]                                          Ibid no 3, p.83.

[xxv]                                           Ibid no 14

[xxvi]                                        Ibid no 3, p.235

[xxvii]                                       André Gunder Frank, Capitalisme et sous-développement en Amérique latine, Maspero, Paris, 1968.

[xxviii]                                      Ibid no 3

[xxix]                                        Ibid no 3, pp. 236–237

[xxx]                                         György Lukács, Histoire et conscience de classe. Essais de dialectique marxiste, Les Éditions de minuit, Paris, 1960.

[xxxi]                                        Ibid no 3, p.277

[xxxiii]                                      Ibid no 3, p.282

[xxxiv]                                      Ibid no 30

[xxxv]                                       Karl Marx, Le Capital. Critique de l’économie politique, Éditions sociales, Paris, 1867.

[xxxvi]                                      Maurice Merleau-Ponty, Les Aventures de la dialectique, Gallimard, Paris, 1955.

[xxxvii]                                     Ibid no 3, p.285

[xxxviii]                                                            Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Maspero, Paris, 1961.

[xxxix]                                      Ibid no 3

[xl]                                            Ibid no 3, p.397.

[xlii]                                          Ibid no 21

[xliii]                                         Ibid no 21

[xliv]                                         Clermont Dugas, Le développement régional de l’Est-du-Québec de 1963 à 1972, Cahiers de géographie du Québec, volume 17, numéro 41, 1973, pages 283 à 316.

[xlv]                                          François Mario Bachand, Trois textes.

[xlvi]                                         Ibid no 21, pp. 25–26

[xlvii]                                        Ibid no 21

[xlviii]                                       Ibid no 21

[xlix]                                         Ibid no 21

[l]                                              Karl Marx, Manifeste du parti communiste, suivi des Luttes de classes en France, Union générale d’éditions, Paris, 1962, p.43.

[li]                                             Ibid no 21

[lii]                                            Ibid no 21, p.108.

[liii]                                           Ibid no 21

[liv]                                           Ibid no 21 p. 154

[lv]                                            Ibid no 21

[lvi]                                           Hubert Aquin, Prochain épisode, Le cercle du livre de France, Ottawa, 1965.

[lvii]                                                         Jerome Klassen, Joining Empire: The Political Economy of the New Canadian Foreign Policy, University of Toronto Press, Toronto, 2014.

[lviii]                                                        Todd Gordon, Imperialist Canada,ARP Books, Toronto, 2010.

Todd Gordon & Jeffrey R. Webber, Blood of Extraction: Canadian Imperialism in Latin America, Fernwood Publishing, Toronto, 2016.

[lix]                                                          Georges I. García, Carlos G.Sánchez,  Psychoanalysis and politics: the theory of ideology in Slavoj Žižek,  International Journal of Zizek Studies,volume 2, numéro 3, 2008,  pages 125 à 142.

[lx]                                            Marie Tremblay, La libération des femmes et la libération du Québec, Presses du Québec Libre, Montréal, 1971, conservé dans la Colletion nationale de la Bibliothèque et archives nationales du Québec.

[lxi]                                             Véronique O’Leary et Louise Toupin, Québécoises deboutte ! Tome I, une anthologie de textes du Front de libération des femmes (1969-1971) et du Centre des femmes (1972-1975), Les Éditions du remue-ménage inc, Montréal, 1982.

[lxii]                                          Le Front de libération du Québec, Stratégie révolutionnaire et rôle de l’avant-garde, Montréal, 1970, conservé dans la collection nationale de la bibliothèque et archives nationales du Québec.

[lxiii]                                           Peter Lamborn Wilson, Résister au multiculturalisme, récupéré sur https://traductionsautonomes.wordpress.com/2017/07/20/resister-au-multic…

[lxiv]                                           Michael McLoughin, Last stop, Paris: The Assassination of Mario Bachand and the Death of the FLQ, Viking, Toronto, 1998.

[lxvi]                                         Ibid no 63

[lxvii]                                        Ibid no 45, p.132

[lxviii]                                               Guy Lachapelle, (2011). La crise d’Octobre 1970… quarante ans plus tard. Recherches sociographiques, volume 52, numéro 2, pages 379 à 391, 2011.

L’invisibilisation de l’expertise des femmes

Elles sont entrées massivement sur le marché du travail traditionnel [1] depuis les années 1970 [2]. Elles sont aujourd’hui plus scolarisées que les hommes [3]. Et pourtant, elles comptent pour à peine 29 % des expert·e·s cité·e·s par les médias, une situation qui n’a pas bougé dans les vingt dernières années [4]. Elles sont minoritaires dans les postes de direction d’entreprises. Elles forment tout juste 27 % des député·e·s élu·e·s à l’Assemblée nationale du Québec [5], soit encore moins qu’en 2003, où elles comptaient pour 30 %. Comment se fait-il qu’encore aujourd’hui, l’expertise des femmes reste invisibilisée ?

C’est à cette question qu’a voulu répondre L’Esprit libre en organisant une soirée de réflexion sur ce thème le 18 octobre dernier. Pour l’occasion, cinq femmes issues de différents milieux ont accepté notre invitation à venir discuter de cet enjeu. Voici un compte-rendu des discussions de cette soirée de réflexion.

Historique des luttes féministes

Rachel Chagnon, professeure au Département des sciences juridiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et directrice de l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF), a brisé la glace en soulignant que l’accès des femmes aux espaces publics et « aux mêmes privilèges et avantages que les hommes est loin d’être acquis […] maintenant plus que jamais ou autant qu’autrefois ».

Les années 1980-1990 promettaient un vent de changement positif, avance-t-elle. On a commencé à sensibiliser les employeurs et employeuses dans les années 1980 avec plus ou moins de succès à l’égalité en emploi. Des mesures volontaires pour améliorer la situation ont été instaurées. À partir du milieu des années 1990, à la suite de la commission Abella [6], on a commencé à obliger les donneurs et donneuses d’emploi à engager les personnes issues des groupes marginalisés (soit les personnes handicapées, les Autochtones, les personnes racisées et les femmes). On a mis des programmes en place, renforcé les commissions de droits de la personne au pays, fait de la publicité sur les droits. La population connaissait ses droits et savait ce que c’était qu’être victime de discrimination, affirme la professeure.

Les indicateurs d’égalité montaient, poursuit madame Chagnon : les femmes étaient de mieux en mieux payées, de plus en plus présentes sur le marché du travail [7]. On voyait la percée des femmes dans des domaines non traditionnels, comme le génie et l’architecture. On voyait l’arrivée de jeunes femmes dans des programmes universitaires où elles étaient typiquement absentes auparavant. On voyait l’entrée de femmes extrêmement compétentes dans de nombreux secteurs. On a adopté la loi sur l’équité salariale en 1996. Bref, on sentait une réelle volonté de faire avancer les choses, résume la professeure.

À cette époque, on misait sur la théorie des masses critiques. Rachel Chagnon explique qu’on croyait alors qu’« à partir du moment où on attein[drait] un certain nombre de femmes dans un domaine où elles [étaient] sous-représentées, on [verrait] leurs qualités, et tout s’arranger[ait]. On [constaterait] qu’elles sont compétentes, on leur offrir[ait] le même salaire qu’aux hommes ». On a donc adopté en 2000 au Québec la Loi sur l’accès à l’égalité à l’emploi, qui comporte des mesures forçant les entreprises à adopter des objectifs quantitatifs précis, dans le but d’atteindre les masses critiques.

Individualisation des luttes

Sont arrivées les années 2000, poursuit Rachel Chagnon. Politiquement, les choses ont changé. Un gouvernement conservateur a été élu à Ottawa, un gouvernement péquiste plutôt de droite avec Lucien Bouchard était déjà au pouvoir au Québec depuis quelques années, suivi d’un gouvernement libéral avec un ancien conservateur à sa tête. Tout d’un coup, ce désir de donner plus de pouvoir aux femmes, de leur donner la possibilité d’accéder aux mêmes avantages et privilèges que les hommes, a été mis sous le tapis, déplore madame Chagnon. Les programmes qui visaient à valoriser l’accès des femmes à l’emploi n’étaient plus considérés comme importants. À Québec comme à Ottawa, on a cessé de valoriser les institutions dont le mandat est de protéger le droit à l’égalité. À Ottawa, l’organisme Condition féminine Canada s’est vu retirer la plupart de ses mandats, et son budget a été coupé du deux tiers, affirme la professeure. À Québec, on a enlevé la moitié du budget au Secrétariat de la condition féminine et on leur a demandé de s’intéresser au cas des femmes dans le milieu des affaires, symbole du virage politique en cours, poursuit-elle.

C’était un glissement des valeurs au Québec comme au Canada, illustre madame Chagnon. On s’est engouffré·e·s dans une époque où l’équilibre budgétaire et la valorisation des affaires prévalaient sur tout. En parallèle, on a cessé de s’intéresser aux différents indicateurs qui permettaient de voir où en étaient les choses, et on s’est mis à se dire que c’était réglé, avance-t-elle.

On est entré·e·s à l’ère de l’individualisation des enjeux, regrette madame Chagnon : tout est devenu un enjeu de rapports individuels. On disait aux femmes : « Vous êtes maltraitées, allez porter plainte. » Le regard collectif a disparu. Les institutions qui veillent à l’égalité ont été fragilisées et les gouvernements actuels ne reconnaissent plus leur importance. On constate aujourd’hui les résultats de ce revirement de situation et de cette mise de côté des institutions publiques : le salaire des femmes ne bouge plus par rapport à celui des hommes depuis une vingtaine d’années. Dans certains domaines, l’accès à l’emploi fait du surplace depuis une vingtaine d’années également. Il a même reculé dans la construction. Le nombre de députées à l’Assemblée nationale a diminué depuis 2003, si bien qu’elles ne comptent plus que pour 27 % des député·e·s au Québec depuis les élections de 2014 [8].

On se croyait sur une montée constante, convaincu·e·s que les choses s’amélioraient d’année en année, et on se réveille en 2018 avec cette stagnation, voire ce recul de l’égalité, déplore madame Chagnon.

Même si on nous dit partout que c’est la compétence qui est l’élément clef pour déterminer qui a droit à quoi, les femmes sont systématiquement moins payées que les hommes, même à l’intérieur d’un domaine d’emploi. Elles gagnent 76 % du salaire des hommes globalement. Si on retranche les femmes blanches, on tombe à 60 %, se désole madame Chagnon.

Le boys club

Linda Kay, journaliste et professeure au département de journalisme de l’Université Concordia, a ironiquement intitulé sa présentation « Les femmes ne peuvent pas utiliser les urinoirs ». Une métaphore pour illustrer le problème des boys club, un vestige qui rappelle l’époque où les femmes étaient en minorité sur le marché du travail. Elle décrit le boys club comme « un royaume auquel les femmes ne peuvent pas accéder, non pas parce qu’on les en empêche, mais parce qu’il existe des barrières que les hommes qui en font partie ne voient pas ». Ce sont donc des espaces stratégiques auxquels les femmes n’ont pas accès, ce qui les désavantage par rapport à leurs collègues masculins, explique madame Kay.

Les urinoirs en sont un exemple. La professeure décrit que lorsqu’elle travaillait au Chicago Tribune (qui employait à l’époque 700 journalistes se battant pour améliorer leurs conditions), l’un de ses collègues avait un grand accès aux éditeurs et était systématiquement assigné à couvrir les sujets intéressants, voyait ses articles publiés dans les premières pages, avait droit à des promotions. Quand elle lui a demandé la raison de ses succès, il lui a répondu qu’il suivait le rédacteur en chef quand il allait aux toilettes. Il pouvait y engager des conversations et bâtir une certaine familiarité avec lui, ce qui lui avait valu peu à peu des avantages auxquels elle n’avait pas droit.

Le bar, où les hommes peuvent aisément passer du temps et réseauter, est également un espace privilégié pour les hommes, qui n’a pas la même signification et peut être davantage problématique pour les femmes, selon son expérience, précise-t-elle.

Madame Kay insiste sur le fait qu’à son avis, les hommes ne réalisent généralement pas que les femmes n’ont pas accès aux mêmes chances de réseauter, et donc que ce boys club n’est pas intentionnel. Mais il est tout de même bien présent et affecte la carrière de nombreuses femmes encore aujourd’hui. En effet, le boys club limite l’accès des femmes aux mêmes avantages et privilèges que leurs collègues masculins, et les empêche de briser le plafond de verre… ou, comme le dit Christine Saint-Pierre, journaliste et politicienne, il les empêche de quitter le « plancher collant » [9].

Plusieurs associations et organismes créent toutefois des occasions pour les femmes de réseauter. On peut penser aux centres des femmes et à la Fédération des femmes du Québec – qui jouent un rôle essentiel dans la défense des droits des femmes et dans la lutte à l’inégalité, en plus de créer des lieux sécuritaires (safe spaces) pour les femmes : à L’espace L (un nouvel espace de travail pour les femmes dans le Mile-End), aux comités étudiants pour femmes, au collectif Je suis indestructible (une plateforme de diffusion de témoignages d’agressions sexuelles), à l’Association femmes entrepreneures Québec, au Réseau des mères en affaires, au Réseau des femmes d’affaires du Québec, etc. Ces initiatives sont toutes des occasions pour les femmes d’échanger, de reprendre confiance et de tenter de mieux prendre leur place.

Marginalisation et assignation sociale

Myriame Martineau, professeure au département de sociologie de l’UQAM et conteuse (sous le nom Myriame El-Yamani) explique que la première question qu’on lui pose lorsqu’elle se présente comme conteuse, c’est « Vous contez pour les enfants ? ». Lorsqu’elle répond qu’elle conte pour les enfants, mais pas seulement, on lui demande : « Alors vous contez des contes coquins, érotiques ? ». Cette situation illustre une association stéréotypée des femmes avec la maternité ou la sexualité.

Dans sa récente recherche portant sur les conteuses du Québec, Myriame Martineau a constaté que bien que les femmes représentent aujourd’hui plus de 55 % des conteurs et conteuses de la province, la plupart d’entre elles (80 %) racontent dans des lieux beaucoup moins prestigieux que les hommes, soit les bibliothèques, les organismes communautaires ou les écoles. Les hommes, eux, sont plus souvent appelés à conter dans des festivals ou des bars. Pour madame Martineau, cette situation illustre une « assignation sociale [des] pratiques », reliée à une perception d’espaces qui seraient censés être plus féminins que d’autres. On confine donc les femmes à certains espaces où leur présence semble aller de soi, mais on les exclut d’espaces où elles étaient traditionnellement absentes.

Par ailleurs, près de 90 % des femmes racontent dans des soirées collectives où elles partagent le micro avec d’autres conteuses. Madame Martineau avance que ceci « fragmente la parole des femmes dans l’espace public ». Les hommes, de leur côté, racontent en solo à plus de 70 %, une pratique perçue encore une fois comme plus prestigieuse.

Le milieu du conte tente maladroitement de faire une place aux femmes pour corriger ce déséquilibre, notamment avec les soirées « paroles de femmes », des soirées collectives de contes qui ont lieu une fois par an autour du 8 mars aux Dimanches du conte à Montréal. Mais selon madame Martineau, ces soirées sont utilisées comme alibi : « On coche la case « les femmes ont conté » et on [passe] à autre chose », selon ses observations. La place faite aux femmes reste donc marginale. Elles n’ont pas accès aux mêmes privilèges que les hommes dans le monde du conte, et ce, malgré qu’elles soient statistiquement majoritaires dans ce domaine au Québec.

Dans le monde du théâtre, l’absence de reconnaissance du travail des femmes est également flagrante. Marie-Ève Milot, représentante de Femmes pour l’équité en théâtre et elle-même active dans le milieu, explique qu’au cours des dix dernières années, le prix Michel Tremblay, qui récompense le meilleur texte porté à la scène tous genres confondus, a été décerné neuf fois à un auteur et une fois seulement à une autrice… et cette année-là, il a été décerné ex aequo à un homme et une femme. Un communiqué de presse, écrit en novembre 2016 pour dénoncer cette situation, a « mis le feu aux poudres [10] ».

À la suite de cela, explique Marie-Ève Milot, un ras-le-bol s’est fait sentir dans la communauté des femmes en théâtre, qui se sont rencontrées pour échanger sur leur invisibilité et sur les discriminations qu’elles vivaient dans le milieu. 75 d’entre elles se sont présentées à cette première rencontre pour partager leurs expériences. En entendant les témoignages de femmes de théâtre de différentes générations, elles ont rapidement réalisé le caractère systémique de la discrimination qu’elles vivaient dans le milieu du théâtre, étant donné le statu quo depuis les années 1970. Aujourd’hui, Femmes pour l’équité en théâtre (F.É.T.) compte plus de 180 membres de toutes les générations qui revendiquent une représentation équitable des femmes dans leur milieu professionnel.

Constatant que les témoignages ne font pas le poids pour sensibiliser les gens à l’iniquité, un comité de recherche a été fondé avec le mandat de rassembler des statistiques démontrant l’invisibilité des femmes en théâtre. Les résultats dévoilés en septembre dernier dans la revue Jeu sont sans équivoque : à peine « 26 % des textes et 34 % des mises en scène présentés dans les théâtres de Montréal sont l’œuvre de femmes [11] ». Pourtant, elles forment 41 % des auteurs et autrices membres du Centre des auteurs dramatiques [12]. Les deux seuls théâtres où le ratio de femmes à l’écriture et à la mise en scène est équitable (de 46 % à 53 %) se trouvent être deux théâtres qui présentent des œuvres pour enfants. Une situation qui rappelle l’assignation sociale des femmes conteuses que déplore madame Martineau.

Marie-Ève Milot explique que l’argent se trouve sur les grandes scènes, les salles secondaires fonctionnant en autoproduction (c’est-à-dire que les artistes assument les coûts de production). C’est sur ces dernières que les femmes sont le plus présentes… mais leur représentation tourne autour de 30 % seulement ! Dans les 151 productions entièrement assurées par les théâtres québécois dans les cinq dernières années (c’est-à-dire que les théâtres assument l’entière responsabilité financière et administrative du spectacle), le pourcentage de femmes, tant à l’écriture qu’à la mise en scène, est de 19 % [13]. Ce qui fait dire à Marie-Ève Milot que « la vision du monde des femmes intéresse très peu ». On les associe encore automatiquement à « l’écriture féminine », une écriture « intimiste [où] les sentiments occupent […] une place prépondérante [14] ».

Les hommes, eux, sont associés au « masculin universel », déplore madame Milot, une situation qui n’est pas sans rappeler le monde littéraire. Virginie Chaloux soulignait dans un article datant de décembre 2016 qu’en littérature, « lorsque les hommes écrivent à propos de leur vie, ils écrivent des mémoires, et lorsque les femmes s’adonnent au même exercice, elles écrivent des journaux intimes ». Pourtant, « [l’écriture] des femmes nous permet de comprendre la façon dont elles vivent le monde dans lequel elles évoluent [15] » . La disproportion des textes d’hommes en théâtre passe donc sous silence la réalité de la moitié de la population, comme si elle était moins importante que celle des hommes, selon Marie-Ève Milot.

Madame Linda Kay ajoute un exemple frappant tiré de sa carrière pour démontrer l’invisibilisation de son expertise. Après avoir travaillé comme journaliste au Chicago Tribune, elle choisit de continuer sa carrière comme enseignante au département de journalisme de l’Université Concordia. Après quelques années, elle détient une solide réputation grâce à son excellence en enseignement et à son implication dans le département, notamment par l’organisation d’ateliers sur l’enseignement. On lui a également demandé de siéger au « Teaching and Learning Board », une ressource qui cherche à créer des liens entre étudiant·e·s et professeur·e·s afin d’améliorer l’enseignement. Toutefois, lorsque l’Université Concordia décide d’offrir un prix d’honneur pour l’excellence en enseignement (Dean’s Award for Teaching Excellence), personne de son département ne pense proposer son nom. C’est elle-même qui s’autonomine… Et elle remporte le prix ! Une situation classique, explique-t-elle : on lui a dit que les femmes se présentent très rarement aux postes haut placés, dont les chaires de recherche du Canada, bien qu’elles soient nombreuses à être plus qualifiées que bien des hommes qui obtiennent ces postes. Une conséquence de la difficulté des femmes à se faire confiance et à se mettre de l’avant.

Le complexe d’imposture

Marie-Ève Milot et Pascale Saint-Onge, également représentante de Femmes pour l’équité en théâtre et professionnelle du milieu, ont parlé de ce phénomène : la peur de se dire « spécialiste »  – comme d’un « complexe d’imposture » que vivent les femmes dans leur vie professionnelle. C’est-à-dire que les femmes elles-mêmes vont souvent sous-estimer leur(s) expertise(s), hésiter à prendre la parole en se disant « Mais qui suis-je pour venir parler de cet enjeu ? ». Elles vont souvent hésiter à revendiquer un titre professionnel. Madame Martineau mentionnait que dans le milieu du conte, les femmes se présentent rarement comme conteuses. Marie-Ève Milot avouait avoir hésité à participer à notre soirée de réflexion, ne se considérant pas comme une experte du thème. Et pourtant, elle est comédienne, auteure, metteure en scène et codirectrice du Théâtre de l’Affamée, elle fait partie des femmes qui ont mené les recherches sur la représentation des femmes en théâtre, en plus d’avoir coécrit « La coalition de la robe », un essai qui porte sur la place des femmes en théâtre.

Pascale Saint-Onge mentionne qu’à sa sortie de l’école de théâtre, on lui disait ouvertement : « Parce que tu es une femme, ça va te prendre quatre à cinq ans de plus que pour un homme [pour te faire reconnaître]. » C’est un fait acquis dans le milieu du théâtre, déplore-t-elle. Cette sous-valorisation du travail des femmes fait naître chez plusieurs d’entre elles un complexe d’imposture, ce qui fait qu’elles n’osent souvent même pas déposer leurs textes ou leurs candidatures, tenant pour acquis qu’elles ne sont pas à la hauteur, expliquent les deux représentantes de Femmes pour l’équité en théâtre. D’où l’importance d’un organisme qui milite pour leur faire une place. Car encore aujourd’hui, trop souvent, « les hommes ont leur place, alors que les femmes doivent faire leur place [16] ». On peut croire que cette remise en question constante que de nombreuses femmes font de leur expertise serait liée en partie aux représentations sociales, qui invisibilisent constamment leurs savoirs. Ce complexe d’imposture, il leur est souvent imposé de l’extérieur. En effet, les femmes sont souvent confrontées à un jugement plus sévère que les hommes par leur milieu. Les femmes journalistes de sport, par exemple, se font insulter quotidiennement [17]. Lorsque les femmes journalistes mènent des entrevues corsées, on les qualifie « d’hystériques » alors que les hommes sont vus comme « combatifs » [18].

Toutes ces expériences féminines démontrent la marginalisation de l’expertise des femmes. Madame Martineau résume bien la situation : « Les qualifications […] exercées par les femmes sont rarement reconnues comme telles. La valeur attribuée au travail de ces femmes est toujours inférieure à celui d’un homme. » Mais pourquoi accepte-t-on que cette invisibilisation de l’expertise des femmes demeure omniprésente au Québec en 2017 ? Comment peut-on parvenir à faire bouger les choses ?

Pistes de solution

Rachel Chagnon se demandait en conclusion de sa présentation : « Comment remet-on le collectif dans ces luttes ? Comment repolitise-t-on ces enjeux pour éviter les affrontements individualisés où les femmes seront perdantes ? » À une contre un, avance-t-elle, on n’a pas la force nécessaire pour combattre une discrimination systémique.

Le droit ne peut pas tout régler, affirme-t-elle, mais il faut se réapproprier les outils légaux qu’on a délaissés en en faisant un enjeu individualisé qui laisse tout le poids sur les épaules d’une personne, suggère madame Chagnon. Selon elle, il faut réfléchir à une remobilisation et une resensibilisation sur de nouvelles bases intersectionnelles. Il faut réfléchir différemment les enjeux. Il faut se réapproprier des instances comme la Commission québécoise du droit de la personne, le Conseil du statut de la femme, même si ce sont des institutions plus libérales et moins militantes. On en a besoin pour faire avancer les choses, martèle la professeure.

De son côté, l’organisme Femmes pour l’équité en théâtre souhaite s’assurer que la question de l’équité soit posée dans le milieu du théâtre, et que l’on compile des statistiques sur la présence des femmes (et leur absence surtout). Il souhaite que les critères de sélection des pièces soient rendus publics, afin d’éviter les discriminations selon la réputation des artistes et leur genre. Déjà, en réponse à ces dénonciations, le théâtre Duceppe a demandé à Marie-Ève Milot de siéger sur le comité de sélection des pièces dans le but de faire une plus grande place aux œuvres de femmes.

Marie-Ève Milot privilégie également la visite d’écoles pour « semer une soif de révolte », confie-t-elle. Selon elle, l’école façonne les filles pour qu’elles deviennent des femmes tranquilles, qui ne parlent pas trop fort, qui ne chercheront pas à renverser les codes. D’où l’importance de les conscientiser dès cet âge à leurs talents et leur capacité de réussir, ce qui nécessite généralement d’aller à l’encontre des codes sociaux qu’on leur inculque notamment à travers le système d’éducation, soutient-elle.

Madame Kay insiste de son côté sur l’importance que les femmes parviennent enfin à se faire confiance et se mettre de l’avant. Car malheureusement, déplore-t-elle, on pense rarement à elles comme des expertes. Mais elles ont bien souvent, autant que les hommes, toutes les compétences pour avoir du succès, elles doivent apprendre à faire valoir leurs compétences, et garder la tête haute lorsqu’on les remet en question.

Il importe également pour les médias de visibiliser l’expertise des femmes : les interroger à titre de spécialistes, s’assurer d’organiser des panels paritaires lors de conférences, traiter de sujets qui les concernent, etc. Il n’y a aucune raison valable qu’elles comptent pour à peine 29 % des expert·e·s cité·e·s dans les médias. Comme on l’a vu toutefois, le complexe d’imposture risque de freiner de nombreuses femmes qui auraient pourtant un point de vue tout à fait pertinent à entendre. En leur expliquant pourquoi on les a invitées – quels expertises, travaux, cours donnés, etc. ont attiré notre attention –, on augmente les chances d’avoir une réponse positive.

Afin d’améliorer la représentation des femmes dans les médias, L’Esprit libre travaille présentement à un répertoire de femmes ayant une expertise terrain ou théorique dans différents domaines. Une fois que nous aurons pu compiler les noms et expertises et faire la mise en page, nous rendrons ce répertoire de femmes spécialistes disponible pour les médias qui souhaitent contrer la sous-représentation des femmes. Toute personne ne s’identifiant pas comme homme cis et possédant une expertise terrain ou théorique dans un quelconque domaine est invitée à remplir le formulaire en cliquant sur ce lien. N’hésitez pas à partager avec vos collègues !

Crédit photo: Steven Peng Seng Photography

1     En fait, les femmes ont occupé de plus en plus d’emplois salariés à partir de ces années, mais elles sont employées ou font du travail invisibilisé depuis longtemps au Québec. On peut penser aux sœurs dont le rôle était primordial dans les hôpitaux et les écoles, les services de garde gratuits ou autres. Les Montréalaises étaient également très présentes dans les ateliers de misère des industries du textile, qui florissaient au début du siècle dernier. Voir le livre : Les femmes dans la société québécoise de Marie Lavigne et Yolande Pinard, Éditions du Boréal Express, 1977, Québec.

2     Luc Cloutier-Villeneuve et Julie Rabemananjara, « Cap sur le travail et la rémunération : portrait de la situation des Québécoises sur le marché du travail au cours des 35 dernières années », Institut de la statistique du Québec, mars 2016, http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/travail-remuneration/bulletins/c…, consulté le 11 décembre 2017.

3     Institut de la statistique du Québec, « Le niveau de scolarité des femmes en progression au Québec, tant à l’université qu’au niveau professionnel », février 2014,  http://www.stat.gouv.qc.ca/salle-presse/communique/communique-presse-201…, consulté le 11 décembre 2017.

4     Marika Morris, « Gender of sources used in major Canadian media », Informed opinions, janvier 2016, https://informedopinions.org/wp-content/uploads/2017/08/Gender-of-source…, consulté le 16 novembre 2017.

5     Assemblée nationale du Québec, « La présence féminine », http://www.assnat.qc.ca/fr/patrimoine/femmes1.html, consulté le 16 novembre 2017.

6     La commission Abella, qui a eu lieu en 1984, portait sur l’égalité en emploi au Canada.

7     Les indicateurs ont toujours fait du surplace pour les trois autres groupes, déplore madame Chagnon.

8     Amélie Daoust-Boisvert, « Les femmes accusent un recul à l’Assemblée nationale », Le Devoir, 9 avril 2014, http://www.ledevoir.com/politique/quebec/405007/les-femmes-accusent-un-r…, consulté le 16 novembre 2017.

9     Virginie Chaloux, « L’idée d’écrire », (In)visibilités médiatiques, L’Esprit libre, 2015, p. 135.

10   Caroline Montpetit, « Premier acte d’une bataille pour l’équité en théâtre », Le Devoir, 13 janvier 2017, http://www.ledevoir.com/culture/theatre/489022/femmes-pour-l-equite-en-t…, consulté le 16 novembre 2017.

11   « Femmes pour l’équité en théâtre : Le show », https://mountainlake.org/event/femmes-pour-lequite-en-theatre-le-show/, consulté le 16 novembre 2017.

12   Caroline Montpetit, « Premier acte d’une bataille pour l’équité en théâtre », Le Devoir, 13 janvier 2017, http://www.ledevoir.com/culture/theatre/489022/femmes-pour-l-equite-en-t…, consulté le 16 novembre 2017.

13   Femmes pour l’équité en théâtre, « Apprendre à compter », Revue Jeu, 10 septembre 2017, http://revuejeu.org/2017/09/10/apprendre-a-compter/, consulté le 16 novembre 2017.

14   Virginie Chaloux, « L’idée d’écrire », (In)visibilités médiatiques, L’Esprit libre, 2016, p. 136.

15   Ibid, p. 137.

16   Ibid, p. 133.

17   Tamara Alteresco, 2016, « Des journalistes sportives insultées au quotidien », ICI Radio-Canada, 29 avril 2016, http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/778647/journalistes-femmes-sports-in…!

18   Virginie Chaloux, « L’idée d’écrire », (In)visibilités médiatiques, L’Esprit libre, 2016, p. 135.

Invalider le format des corps : quand l’indice de masse corporelle stigmatise

Invalider le format des corps : quand l’indice de masse corporelle stigmatise

Si on lui répond qu’il s’agit en effet d’un accident, le·la valide va très probablement s’exclamer devant [l’invalide], dans une panique mal dissimulée, qu'[elle ou] il espère – ah l’espoir [de la ou]du valide! – que jamais ça ne lui arrivera, que ce serait trop pénible, voire horrible… ce à quoi [l’invalide] acquiesce, prenant conscience qu'[elle ou]il vient de s’incarner en peur géante.»

– La culture du valide occidental ou comment le validisme, ça te concerne sûrement[i]

La surveillance des corps est si profondément ancrée dans notre société que nous devenons des êtres se jugeant les uns les autres, et nous-mêmes, à l’aide de divers outils développés selon les modes du temps. Dans notre réalité où l’industrie et les discours sur la santé et la beauté conventionnelle se permettent de faire de lourdes pressions sur notre façon d’être au monde, l’usage de l’indice de masse corporelle (IMC) est devenu l’outil suprême pour juger de la validité ou de l’invalidité des corps. Trop maigre ou trop gros selon cet indicateur, lequel on utilisera afin de déterminer la santé probable d’un individu, le corps, décontextualisé de son être, devra ou non se soumettre à des recommandations et évaluations insensibles de la part de professionnel·le·s de la santé. Plus encore, il devra subir ces mêmes évaluations par les autres, tous les autres, qui font partie de la vie de la personne ainsi jugée, pesée et étiquetée. Il faut donc aller à la source de ce discours sur la surveillance des corps par l’usage de l’IMC, et voir comment on peut le déconstruire, puisqu’il influence injustement notre rapport à soi et aux autres.

Un peu d’histoire

L’indice de masse corporelle a été conçu en 1832 par un statisticien belge, Adolphe Quetelet, intéressé par la recherche sur la croissance humaine. Développé parce qu’il avait remarqué que le poids d’un individu augmentait le plus souvent selon le carré de sa hauteur, il pensait pouvoir, grâce à cet indice, mesurer ce qu’on nomma l’obésité des personnes. La mesure est simple : poids en kilogrammes/taille en mètres au carré. Cependant, lui-même conscient des limites de cet indicateur comme outil d’évaluation de la santé, il n’avait pas suggéré de l’employer comme outil diagnostic. Mais voilà que depuis une centaine d’années, l’obésité, évaluée selon cet IMC, est devenue dans la culture populaire et scientifique une maladie, un état de santé à traiter. Ce qui a popularisé cette croyance, c’est l’œuvre de compagnies d’assurance-vie étatsuniennes qui se sont évertuées à documenter la relation entre le poids des personnes assurées, les maladies cardiovasculaires et la mortalité Un tableau tiré du site internet de la financière Sunlife nous apprend que la surprime est accordée selon le ratio taille/poids des individus s’achetant une assurance vie individuelle[ii]. Ainsi, qui a un IMC supérieur à 25 est catégorisé comme « obèse », supposément plus à risque de développer des maladies métaboliques, et donc peu assurable ou assurable à des prix beaucoup plus élevés. Dans la même logique, certaines compagnies d’assurance se spécialisent en haut risque, soit en l’assurance des risques avec facultés affaiblies, visant en particulier les personnes dites obèses. Cela agit de telle façon que si une personne obèse meurt après un certain temps, et que la mort est réputée être causée par le surpoids, la somme versée ne sera pas égale aux primes payées. Plus la personne aura vécu, plus ses répondant·e·s recevront d’argent[iii]. Il n’en fallut pas plus que pour la médecine, dans les années 1980, s’empare de ces données et que l’IMC devienne mondialement accepté comme indicateur de santé[iv]. L’étude Comment mesurer la corpulence et le poids « idéal» ? Histoire, intérêts et limites de l’indice de masse corporelle, réalisée en 2007 par l’Observatoire sociologique du changement, nous rappelle ce tournant dans l’histoire occidentale : L’utilisation de l’IMC est recommandée dès les années 1980 dans le champ médical (Royal College of Physicians 1983 ; National Institute of Health 1985). Mais c’est l’Organisation mondiale de la santé (OMS 2000) qui, en qualifiant l’obésité de première épidémie mondiale non virale et en consacrant l’IMC comme instrument de diagnostic et de prévention, a imposé internationalement son usage[v].

L’organisation mondiale de la santé (OMS), l’Observatoire national de l’obésité, le Center for Disease Control and Prevention et la Canadian Task Force on Preventive Health[vi] rapportent tous, aujourd’hui, que l’IMC est un outil facile et peu coûteux pour identifier les « personnes à risque » de développer des maladies chroniques, et pour ainsi « pouvoir mieux les aider ». Selon l’OMS, un IMC élevé serait associé à 21 % des cas de cardiopathie ischémiques, à 23 % des accidents cardio-vasculaires, à 58 % de diabète de type 2, à 39 % de l’hypertension, à un risque accru de cancers, d’infertilité, de problèmes articulaires et finalement, de mortalité[vii]. Ce tableau de statistiques est bien intégré dans notre langage et nos schèmes de pensées, alors qu’il occulte complètement les limites réelles de l’usage de l’IMC : cet indice ne fait pas de différence entre les tissus adipeux, la masse musculaire ou la masse osseuse des personnes évaluées. En plus, comme nous le mentionne Mélanie Guénette-Robert[viii], intervenante chez Anorexie et boulimie Québec (ANEB) pour les troubles alimentaires auprès des jeunes, cette mesure ne prend pas en compte les origines culturelles des individus, leur cheminement de croissance ou leur état psychologique. Selon madame Guénette-Robert, « on ne peut prendre que le poids à titre d’indicateur [de santé] ou encore se fier seulement au format corporel de la personne ». Également, il faut nous rappeler que si nous jugeons socialement de cette obésité arbitraire, nous oublions qu’une personne ayant un IMC « correct » peut aussi être fumeuse, sédentaire, avoir des carences, et mal s’alimenter, ce qui la positionne tout autant à risque de développer des maladies chroniques et problèmes de santé. Mais puisque les corps minces sont socialement acceptés, nous associons leur minceur à une bonne santé, et ce, sans fondement.

De fait, le International Journal of Obesity a mené une étude pour contredire celles qui associent systématiquement le titre d’obésité à des risques accrus d’avoir une mauvaise santé cardiométabolique. Plus de 40 420 individus ont été évalués pour cette étude, laquelle conclut que près de 50 % des personnes en surpoids, que 29 % des personnes dites obèses et que 16 % des personnes ayant un diabète de type 2 ou 3 étaient mal catégorisées comme « en mauvaise santé ». Au contraire, plus de 30 % des personnes présentant un poids santé selon l’IMC étaient, d’un point de vue cardiométabolique, en mauvaise santé[ix].

Malgré ces études récentes, plusieurs intervenant·e·s du système de santé adoptent encore aujourd’hui une position traditionnelle quant à l’usage de l’IMC pour évaluer la santé des patient·e·s. Nous nous sommes entretenu·e·s avec Dre Diana Craciunescu[x], omnipraticienne aux urgences et en hospitalisation, laquelle nous dresse un portrait global, mais aussi personnel, de la place accordée à l’IMC dans sa pratique. L’IMC est vu comme un « outil pratique qui aide les professionnel·le·s à juger du poids « santé » adéquat de leurs patient·e·s […] Il s’agit d’un outil de dépistage », avance-t-elle. Elle ne croit toutefois pas que ces professionnel·le·s doivent se limiter à ce calcul pour évaluer l’état de santé globale des patient·e·s : « Un[·e] patient[·e] peut très bien être en poids santé selon l’IMC et n’avoir que très peu de muscles ou de tissus maigres, et c’est le cas des patient[·e·]s âgés mal nourri[·e·]s. De même, un[·e] haltérophile peut avoir un IMC trop élevé et n’avoir que 5 % ou moins de tissus adipeux. » Bien qu’elle soulève certaines limites de cet outil, la façon d’en parler s’inscrit dans un discours positiviste où la science se sert d’outils mathématiques pour penser rationnellement une classification des corps, et ce, en niant la très grande variabilité sociale et génétique humaine, changeante d’un individu à l’autre. Un simple calcul ne peut suffire à lui seul pour évaluer des risques potentiels d’un état d’être quant à la santé de la personne évaluée.

Impacts sociaux de l’usage de l’IMC

L’indice de masse corporelle, dès le départ, n’avait pas été inventé pour mesurer ou évaluer la santé des personnes. Cependant, s’inscrivant dans une équation économique (assurance vie et capitalisme) pour juger arbitrairement de la longévité potentielle d’un corps, on capitalise sur l’inadéquation de certains formats de corps, à la faveur des uns et au détriment des autres, pour poser des personnes comme valides ou invalides, selon des critères sociaux bien précis d’acceptabilité. Reprise dans la culture populaire, intégrée à nos modes de socialisation et d’éducation, cette médicalisation de la grosseur en termes d’obésité pose les individus dans une logique marchande méritocratique du « qui coûte plus ou moins cher à l’État et à la société[xi] ». Comme s’il nous fallait absolument – encore – classifier les corps et leur accorder une valeur selon la place qu’ils prennent, monétairement ou physiquement. Ce processus en est aussi un d’objectivation des corps, lesquels sont à surveiller, au lieu d’être part entière d’une personne sujet de sa propre vie, ayant sa propre appréciation d’elle-même.

Cette culture qui est la nôtre n’est pas sans poser de problèmes et n’est pas sans dangers. Nous avons tou·te·s, dans notre imaginaire individuel et collectif, une idée de ce qu’est un corps acceptable, beau, capable, méritant, et le format « obèse » ou gros n’en fait pas partie. L’usage systématique de l’IMC dans le milieu médical, dans le domaine de la nutrition ou encore dans les cours d’éducation physique dans les écoles du système d’éducation québécois occasionne des détresses psychologiques réelles, de l’intimidation entre individus, de l’invalidisme de certains types de corps, du rejet de la présence sociale des corps gros, et plus encore. Dans notre acceptation sociale des corps, les gros·se·s sont la plupart du temps perçu·e·s comme incapables de sexualité, d’activités physiques, de plaisir, de beauté, de sensualité ou de s’intégrer à l’espace public (format des sièges et chaises, disponibilité de vêtements convenant à leur taille, accès aux soins de santé, etc.). Les corps maigres subissent aussi leur lot d’injustices sociales et sont aussi objets d’intimidation et de contrôle (approche comportementale dans le traitement des troubles alimentaires tel l’anorexie), mais puisque les corps minces sont ceux d’abord valorisés, la maigreur n’est pas stigmatisée comme c’est le cas pour la grosseur.

Utiliser l’IMC pour déterminer la santé et la validité sociale d’une personne est tout à fait réducteur et cela reproduit le discours de la grossophobie largement diffusé et assimilé dans notre culture. Il en va tout autant pour le discours sur les régimes alimentaires, puisque l’on propage l’idée que ce dernier est la solution au premier (parce que l’on croit qu’il faut tenter, au moins, de corriger son corps s’il ne correspond pas à la norme de la minceur). Dans le milieu médical, on voit l’embonpoint et la dite obésité comme « un problème de santé sérieux qui doit être adressé par le [ou la] médecin de façon urgente », surtout chez les enfants, nous rapporte Dre Craciunescu. C’est important de préserver l’estime de soi des patient·e·s, nous dit-elle, mais « qu’un[·e] adolescent[·e] se sente bien ou pas, cela n’a aucun intérêt ». Pour la docteure, l’embonpoint doit être considéré comme un problème de santé qui demande une solution. Ainsi, le surplus de poids selon l’IMC apparaît comme une maladie qu’il faut traiter et à laquelle il faudrait remédier.

Cependant, selon la blogueuse et militante Gabrielle Lisa Collard, laquelle défend la validité des corps gros et se penche sur la question de la grossophobie dans notre société, catégoriser tout corps est mal en soi, et attacher leur valeur ou leur acceptabilité en se basant sur des mathématiques est problématique et cruel :

«Comme si « ah ben mon calcul prouve que tu es pas correct[·e], donc ça devient indéniable ». C’est monstrueux. La portée des mots est vraiment pas à négliger. Prends un happy, chubby kid, qui aime courir dehors, manger des biscuits, est actif, aimé, drôle, heureux, bien dans sa peau, pis envoie-le chez un médecin qui va sortir sa calculette et MÉDICALISER son apparence; le kid ressort de là avec un diagnostic d’obésité et d’un seul coup, il est devenu pas correct. L’utilisation [de l’IMC], et le focus sur le poids, sans regard pour tous les autres facteurs qui influencent la santé globale, est irresponsable et dangereuse[xii]. »

À titre d’exemple, une jeune mère montréalaise de 31 ans[xiii] nous a confié que sa fille de 2 ans, qui est toujours en train de s’amuser dehors avec ses frères et sa sœur, qui mange de manière variée, qui est en bonne santé globale, et qui a un corps tout ce qui a de plus mignon et potelé de lait, s’est fait dire que, si près du 85e percentile en termes de courbe de croissance, elle devrait aller consulter une nutritionniste. À l’âge de 2 ans, donc, commence déjà la surveillance des corps, alors même que cet enfant n’a qu’à peine amorcé son développement. Choquée par cette approche peu sensible de la part du médecin qui a fait cette recommandation, la jeune mère a décidé de la refuser, confiante que sa fille est en bonne santé et surtout, qu’elle n’a aucun problème corporel ni physique. La question est simple : peut-on laisser les corps tranquilles? Quel message envoie-t-on aux parents et aux enfants qui ne correspondent pas aux critères médicaux de l’acceptable? On leur dit qu’ils·elles doivent se corriger, se modifier dans le but d’être accepté·e·s et tenter à tout prix de tendre vers la norme imposée. Selon madame Collard, la dangerosité d’utiliser cette donnée mathématique et de juger des corps selon celle-ci réside dans le fait qu’elle procure un sentiment de vérité incontestable aux gens qui s’en servent pour se juger et juger les autres, alors que c’est totalement arbitraire et inadéquat.

Pour sa part, Dre Craciunescu nous confie qu’il en va quand même du devoir du ou de la médecin d’évaluer le contexte social de ses patient·e·s, et les enfants n’échappent pas à cette règle : « Un enfant qui est très stressé par une situation familiale […] va avoir tendance à gagner plus de poids [car il aura] un taux de cortisol trop élevé, et cela lui fera prendre du poids. » Mais encore, cette tentative d’associer un contexte social à une évaluation de santé globale en rapport au poids demeure dans la médicalisation d’un format de corps qui n’est pas jugé acceptable pour les professionnel·le·s de la santé.

Du côté d’ANEB Québec, on nous dit que la pesée et l’utilisation de l’IMC chez les enfants et les adolescent·e·s peuvent être vécues de manière particulièrement éprouvante psychologiquement et peuvent devenir très anxiogènes pour elles et eux : « Les jeunes ont […] peur notamment d’être étiqueté[·e]s comme gros[·se]s ou de le devenir, car ils perçoivent de leur environnement que ce type de corps est jugé comme inacceptable […] Une image corporelle négative peut mener à l’adoption de comportements alimentaires malsains, voire dangereux. » En résumé, utiliser l’IMC comme indicateur de bonne ou mauvaise santé peut occasionner des problèmes de santé mentale, d’estime de soi, de dysmorphophobie et d’autres problématiques davantage nocives pour le bien-être d’une personne que le fait d’être gros·se et bien dans sa peau. Madame Guénette-Robert poursuit en disant que les étiquettes conférées par l’IMC viennent aussi [dire aux jeunes] que leur corps est soit acceptable soit non, et cela peut leur donner l’impression qu’elles·ils ont l’entière responsabilité de leur poids, de leur format corporel et que des changements doivent être effectués pour parvenir à une catégorie acceptable et valorisée. Chez ANEB Québec d’ailleurs, on ne parle pas de poids santé avec la clientèle, mais on parle plutôt de poids naturel, c’est-à-dire le poids auquel le corps se sent bien. Cela ne signifie pas non plus que c’est le poids que l’on désire ou celui que la société juge comme désirable, mais c’est le poids auquel le corps tente et tentera toujours de revenir, à plus ou moins quelques kilos. Le poids naturel est celui que l’on a lorsqu’on vit dans l’équilibre et que l’on écoute vraiment son corps et ses besoins.

Ce qu’il en est aujourd’hui

Au Québec, suivant les recommandations de la Canadian Task Force on Preventive Health, qui elle-même se réfère aux recommandations de l’OMS, la considération et l’utilisation de l’IMC en santé est toujours d’actualité. Des courbes de croissance dites « normales » catégorisent encore les gens selon leur taille et leur poids, et aucun regard ou presque n’est porté à l’autoévaluation des personnes que l’on classifie ainsi. Pourtant, si une personne grosse est bien dans son corps, se sent capable de bouger, de bien vivre et d’être une partie d’elle qui soit valorisée et valorisable, pourquoi insisterait-on sur son IMC et son poids plutôt que sur comment elle se sent et se perçoit? Pourquoi enverrait-on cette personne voir un·e nutritionniste pour qu’elle adopte un régime particulier? Pourquoi, aussi, n’accepterait-on pas qu’elle ne tente pas de perdre du poids, qu’elle soit bien comme elle est? En termes de santé, le bien-être mental est un enjeu primordial, car celles et ceux qui ne sont pas bien avec leur corps peuvent malheureusement chercher des réponses à leur inconfort dans des comportements dangereux, coûteux et surtout, vains. Vains, car tous les corps ne sont pas pareils et ne fonctionnent pas de la même manière, et que la seule normalité des corps qui puisse prévaloir est le fait qu’il n’y en ait justement aucun de semblable. Vouloir mouler des corps à une norme sociale est aussi mettre de lourdes pressions sur les personnes qui, autrement, sans cette surveillance de leurs corps, seraient bien dans leur peau, moins stressé·e·s et plus porté·e·s à écouter leurs signaux internes. Selon le gouvernement du Canada, beaucoup d’autres facteurs sont déterminants de la santé globale d’un individu : Le niveau de revenu et le statut social, les réseaux de soutien social, l’éducation et l’alphabétisme, l’emploi et les conditions de travail, les environnements sociaux, les environnements physiques, les habitudes de santé et la capacité d’adaptation personnelles, le développement de la petite enfance, le patrimoine biologique et génétique, les services de santé disponibles, le sexe, et finalement, la culture. Peu de visites chez un médecin prendront en considération tous ces facteurs, surtout à l’heure des quotas de patient·e·s qui sont attribués aux médecins de famille depuis l’ère Barrette et l’adoption de la loi 20[xiv].

Nous nous sommes entretenu·e·s avec une nutritionniste, afin de voir quelle position on adopte face à l’IMC dans cette profession. La position, beaucoup plus nuancée que celle prise par le pédiatre ayant jugé la fillette de 2 ans de notre témoin, semble faire évoluer le concept de l’IMC comme une donnée parmi plusieurs autres, qui peuvent indiquer l’état de santé globale d’un individu. Madame Anouk Sénécal[xv], nutritionniste et coordonnatrice de la Clinique universitaire de nutrition de l’Université de Montréal, nous informe que parmi ces autres indicateurs sont considérés les habitudes de comportements alimentaires, la présence de troubles psychologiques, le niveau d’activité physique, les habitudes de sommeil et de consommation de drogues, de tabac et d’alcool, le niveau de stress, les antécédents médicaux personnels et familiaux, ainsi que le tour de taille. Bien que toujours dans une optique de surveillance des corps, la donnée sort toutefois de son carcan habituel, où elle est prise seule et hors contexte, comme cela est le cas lors de visites chez le médecin. Cette continuelle surveillance des corps est problématique, car malgré toutes les habitudes dites saines ou malsaines des personnes, la vie de celles que l’on juge malsaines n’est et ne devrait pas être moins valide et valable que quiconque autre correspondant aux « bonnes habitudes ». Et il ne faudrait pas oublier que ce que l’on croit être de « bonnes habitudes » ne sont pas des vérités absolues, puisque cela évolue et se transforme selon les époques et les discours intégrés à notre système culturel.

Madame Sénécal nous informe aussi qu’il est plutôt impossible de pouvoir déterminer la santé d’un enfant selon un lien causal entre poids, IMC et santé. Elle nous parle aussi d’une façon plus juste d’envisager la nutrition, soit par les concepts de l’alimentation intuitive (Intuitive eating) et de l’alimentation consciente. Ces pratiques existent depuis longtemps, mais elles ne se sont pas encore popularisées globalement, sauf très récemment, et surtout aux États-Unis. Elles prennent ici au Québec un peu plus d’ampleur, mais très tranquillement. Ces pratiques s’organisent autour de l’action de manger en respectant ses signaux de faim et de satiété, de reconnaissance des besoins de son corps, du plaisir de manger, de la déconstruction des interdits alimentaires et de la culpabilité, et de la capacité à assumer ses envies et préférences alimentaires. Ces concepts, selon Anouk Sénécal, favorisent une relation positive avec la nourriture, la santé et le bien-être corporel des individus qui les mettent en pratique. Elle apporte aussi une nuance à l’idée socialement construite que d’encourager la diversité corporelle reviendrait à encourager l’obésité. Au contraire, s’accepter réfère à la valeur que l’on s’accorde et est directement lié à l’estime de soi, donc à une bonne santé mentale : « Les personnes qui ont une bonne estime personnelle et qui sont conscientes de leur valeur en tant que personne, peu importe leur format corporel, ont davantage confiance en elles et en leur capacité à faire de bonnes choses pour elles. L’acceptation est donc bien souvent la clé vers le changement, et non pas le contraire! » L’équation est plus facile encore que le calcul de l’IMC : qui est bien dans sa tête sera bien dans son corps et vice versa.

À son tour, Dre Craciunescu nous présente une nouvelle approche dans le domaine médical, soit la médecine fonctionnelle, qui est aussi en provenance des États-Unis. Ce mouvement aurait fait son apparition il y a plus de 30 ans en Californie et a grandi peu à peu au fil des dernières années. Aujourd’hui, selon elle, on compte plus de 100 000 professionnel·le·s de la santé formé·e·s en médecine fonctionnelle. Qu’est-ce que cette nouvelle médecine ? « La médecine du futur, plus ou moins. C’est une médecine intégrative qui considère le corps humain dans son ensemble bio-psycho-social, et qui adresse les causes des maladies chroniques en proposant un plan de traitement personnalisé sur le plan nutritionnel à l’aide de diètes spécifiques et de suppléments, mais aussi sur le plan psychique en identifiant des traumas passés à l’aide d’outils psychologiques. » Encore une fois, on prend pour acquis que le corps gros ne peut le demeurer, qu’il doit se soumettre à des prises en charge invasives et surtout, qu’il ne peut pas être envisagé autrement que par les effets d’un problème psychologique sous-jacent. Les personnes grosses mangeraient-elles toutes mal et avaleraient-elles obligatoirement toutes leurs émotions? Il s’agit là de liens de causalité qui n’ont pas d’appui scientifique réel, et qui découlent de mythes profondément ancrés dans notre société.

Enfin, notre système scolaire québécois, l’an dernier, a vu naître une percée significative par le rejet de la mesure de l’IMC comme indicateur de santé dans les cours d’éducation physique : la pesée ne sera plus. Pour être parvenu au résultat que le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, et que la ministre de l’Enseignement supérieur, Hélène David, fassent appliquer cette réforme, il aura fallu une pétition[xvi], amorcée par deux jeunes femmes en 2016 et comptant 4336 signatures. L’initiative de deux jeunes québécoises, qui a été soutenue par ANEB Québec, ÉquiLibre, la Fédération des éducateurs et éducatrices physiques enseignants du Québec (FÉÉPEQ) et la coordination provinciale des enseignants d’éducation physique[xvii], a réussi à faire avancer la situation dans la province. Mais encore, malheureusement, le message doit et devra être répété, puisque dans la pratique clinique de la médecine, utiliser l’IMC hors contexte est encore chose très courante, et les discussions autour de l’IMC, du poids, des formats de corps demeurent encore très présentes, et ce, chez tout le monde. Pour que cela se transforme et change réellement dans la culture populaire, beaucoup de travail reste à faire, mais enfin, un souffle nouveau semble faire tourner les vents.

Crédit photo: Mohamed Hassan

[i]     2004, La culture du valide occidental ou comment le validisme, ça te concerne sûrement, en ligne, https://infokiosques.net/IMG/pdf/validisme.pdf , page consultée le 19 décembre 2017.

[ii]    Tableau des corpulences des adultes pour l’assurance-vie : https://www.sunlife.ca/slfas/Resources/New+business+and+underwriting/Lif…

[iii]   Assurances vie de haut risque pour les personnes obèses, Terre-Acadie.com, http://www.terre-acadie.com/3bNpdKO8.html, page consultée le 22 décembre 2017.

      Souscrire à une assurance emprunteur en cas d’obésité, Assuremprunt.com, http://www.assuremprunt.com/risque-aggrave/sante/obesite/, page consultée le 22 décembre 2017.

[iv]   Qu’est-ce que l’IMC?, passeportsante.net, www.passeportsante.net/fr/Nutrition/Regimes/Fiche.aspx?doc=IMC , page consultée le 12 novembre 2017.

[v]    2007, Comment mesurer la corpulence et le poids « idéal» ? Histoire, intérêts et limites de l’indice de masse corporelle, l’Observatoire sociologique du changement, http://www.sciencespo.fr/osc/sites/sciencespo.fr.osc/files/nd_2007_01-1.pdf, page consultée le 22 décembre 2017.

[vi]   Échange courriel avec la Canadian Task Force on Preventive Health en octobre 2017, laquelle nous réfère aux publications de l’OMS.

[vii]  2017, Obésité et surpoids, Organisation mondiale de la santé, http://www.who.int/mediacentre/factsheets/fs311/fr/ , page consultée le 12 novembre 2017.

[viii] Échanges courriel entre le mois de novembre et le mois de décembre 2017. ANEB Québec est un organisme sans but lucratif qui vient en aide aux personnes touchées par un trouble alimentaire ainsi qu’à leurs proches. Mélanie Guénette-Robert s’occupe du volet éducation et prévention auprès des jeunes.

[ix]   2016, TOMIYAMA , A.J., J.M. MUNGER, J. NGUYEN-CUU et C WELLS. Misclassification of cardiometabolic health when using body mass index categories in NHANES 2005-2012, International Journal of Obesity, 4 février 2016.

[x]    Échanges courriel au mois de novembre et décembre 2017.

[xi]   2014, L’obésité, un fléau qui coûte cher et qui tue, Radio-Canada, http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/694921/obesite-cout-annuel-depenses-…, page consultée le 22 décembre 2017.

      2016, L’obésité coûte très cher aux Québécois, Radio-Canada, http://ici.radio-canada.ca/breve/57914/obesite-coute-tres-cher-aux-quebe…, page consultée le 22 décembre 2017.

[xii]  Échanges courriel avec Gabrielle Lisa Collard en juillet 2017. Madame Collard écrit un blog pour contrer la grossophobie, www.dixoctobre.com

[xiii] Entretien avec la mère lors d’une rencontre en août 2017.

[xiv] 2014, Québec imposera des quotas de patients aux médecins, Radio-Canada, http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/695891/quebec-gaetan-barrette-projet…, page consultée le 22 décembre 2017.

[xv]  Échanges courriel en octobre 2017.

[xvi] Pour la pétition : https://www.assnat.qc.ca/fr/exprimez-votre-opinion/petition/Petition-620…

[xvii]         https://www.latribune.ca/opinions/la-pesee-des-eleves-dans-les-cours-ded…

Le « terrorisme »: un mot chargé de sens

Le « terrorisme »: un mot chargé de sens

Par Julien Gauthier-Mongeon

Le terrorisme est souvent associé à un groupe ou à un type d’individus réputés dangereux, d’où le danger des amalgames qui contribuent à renforcer les stéréotypes liés à la figure du terroriste. Précisément parce qu’il soulève l’indignation et qu’il déchire les passions, surtout par le portrait qu’en dressent les médias, le terrorisme devient un terme fourre-tout mis au service de l’idéologie. Difficile, par conséquent, d’en avoir une représentation claire et nuancée, d’autant qu’il n’existe guère de consensus sur le sujet. Par l’étude du terrorisme, il ne s’agit donc pas tant d’arriver à une définition commune du phénomène que de chercher à mieux comprendre la complexité du monde dans lequel nous vivons.

 « Terrorisme », un mot toujours sujet à discussion

Le terrorisme a fait l’objet d’un nombre incalculable d’études dans les cinquante dernières années, d’où la diversité des points de vue et des façons d’aborder ce phénomène complexe.  « Depuis les années 1970, plusieurs chercheur·e·s se sont penché·e·s sur le terrorisme. Ce qui ressort comme constat, c’est qu’il n’existe aucun consensus sur une définition du terrorisme », affirme Stéphane Leman-Langlois de l’Équipe de recherche sur le terrorisme et l’anti-terrorisme (ERTA) et professeur à l’École de service social de l’Université Laval. Néanmoins, le terrorisme comporte certaines caractéristiques générales qui permettent d’en donner une définition large. « En dépit qu’il soit presque impossible de s’entendre sur une définition commune, il y a, en revanche, deux éléments qu’on retrouve pratiquement dans toutes les définitions scientifiques. Tout d’abord, le terrorisme est une forme de violence politique. Ensuite, le terrorisme instille une peur diffuse dans les sociétés touchées », explique pour sa part Aurélie Campana, professeure au département de science politique de l’Université Laval.

Est-ce à dire que l’action d’un État contre ses populations puisse être qualifiée de terroriste ? N’y retrouve-t-on pas des caractéristiques similaires, à savoir la violence politique et le fait d’instiller une peur diffuse ? Certes, il existe des caractéristiques communes entre la violence terroriste et la violence des États sur des populations civiles. Par contre, il convient d’être prudent et de ne pas mélanger des réalités qui présentent d’importantes différences : « Évidemment, l’État utilise parfois la violence pour faire peur à une population. Il existe alors une volonté de coercition politique et il possible de parler de terrorisme d’État. Par contre, il existe des cas de figure où la violence d’État ne vise pas à assujettir une population, mais à la faire disparaitre. Il est alors plus adéquat de parler de génocide plutôt que de terrorisme », nuance Stéphane Leman-Langlois.

Contrairement aux guerres que mènent des États, l’action terroriste ne vise pas forcément la maîtrise d’un territoire. Elle diffère en ce sens des guerres conventionnelles dont l’objectif est la destruction physique de l’adversaire et le contrôle militaire d’un espace. De plus, le terrorisme nie catégoriquement la distinction classique entre les combattant·e·s et les non-combattant·e·s, comme il fait fi des limites territoriales pour cibler des objectifs politiques[i].

Le terrorisme n’est pas automatiquement assimilable à un mouvement de lutte armée qui emploie parfois des méthodes d’action similaires. La distinction entre ces deux phénomènes reste fortement tributaire des jugements de valeur et des positions des différent·e·s acteurs et actrices impliqué·e·s dans un conflit.

« Actuellement, il est difficile d’identifier clairement les terroristes dans le contexte de la guerre en Syrie. Daesh[ii] est-elle une armée révolutionnaire mue par des idéaux fanatiques ou est-ce plutôt un mouvement terroriste ? L’opinion peut différer selon les intérêts qui sont en jeu », explique Benoît Gagnon, doctorant en criminologie et spécialiste des questions de terrorisme.

Comme le terrorisme n’a pas de statut légal, il laisse libre cours aux interprétations qui changent au gré des aléas politiques et des sensibilités locales. Si en Occident le terrorisme se définit avant tout comme un mode d’action destiné à semer la peur, il en va autrement de pays comme l’Irak et la Syrie qui n’ont pas le même rapport au terrorisme. Les enjeux locaux font qu’un groupe considéré ici comme terroriste peut être perçu comme une armée de libération par les populations locales. Ce fut le cas, par exemple, des talibans qui se sont opposés aux envahisseurs soviétiques durant les années 1980. Loin d’être vus comme des éléments perturbateurs, ils étaient souvent accueillis par une partie de la population qui souhaitait être libérée du joug étranger[iii].

Le terrorisme, une question de méthodologie

C’est entendu, il n’y a pas de consensus pour définir ce qu’est précisément le terrorisme. Cela s’explique notamment par des raisons d’ordre méthodologique où cohabitent plusieurs manières de comprendre un même phénomène. Dans un article récent, le sociologue Antoine Mégie présente plusieurs approches méthodologiques pour analyser l’action terroriste. De ces approches, certaines permettent d’appréhender les acteurs et actrices qui participent « à la structuration du terrorisme comme phénomène social et politique[iv] ». Il s’agit non pas d’isoler l’acte terroriste, mais bien d’examiner les relations complexes entre les acteurs et actrices qui contribuent de près ou de loin à structurer le phénomène. Il s’agit d’une compréhension dynamique qui cherche à mettre en lumière les relations entre les acteurs et actrices qui agissent tant à un niveau micro que macro dans la structuration de la « scène terroriste ».

Au niveau macro, c’est en relation aux institutions publiques, aux prises de positions politiques et aux gouvernements qu’une certaine conception du terrorisme se précise et s’affirme. Dans le contexte du terrorisme mondialisé, les États partagent des enjeux de sécurité communs sans pour autant adopter les mêmes mesures face à la menace terroriste. 

Au niveau micro, c’est sur le terrain des acteurs de la vie civile (groupes de pression, ONG, organismes humanitaires, groupes citoyens) que s’observe une vision plus contextuelle, moins générale et plus localisée du terrorisme comme violence politique. Une approche psychosociale s’intéressant davantage au vécu des gens permet alors de mieux mesurer les impacts du terrorisme ainsi que les manières dont il est perçu.

Globalement, la définition du terrorisme dépend donc du point de vue où l’on se place, des intérêts qui sont en jeu et des raisons qui poussent un groupe ou un individu à commettre un acte de violence contre des personnes ou des biens. D’où, note le sociologue Pradip K. Bose, la difficulté d’obtenir une définition claire du terrorisme : « Les définitions du terrorisme sont controversées pour des raisons autres que les problèmes conceptuels qu’elles posent. Le fait d’étiqueter les actions de “terrorisme” avantage la condamnation des acteurs [et actrices], d’où le fait qu’une définition quelconque reflète généralement un penchant idéologique ou politique[v] ».

Dans les vingt dernières années, de nouveaux acteurs et de nouvelles actrices ont fait leur apparition et elles et ils ont transformé notre manière d’appréhender le terrorisme. Les relations entre les États révèlent une nouvelle façon de combattre la terreur dans un contexte d’insécurité relayé par l’univers des médias. À la différence d’une époque où le terrorisme restait très peu médiatisé, il bénéficie aujourd’hui d’une tribune considérable qui accroit sa force de frappe. Les médias jouent à ce titre un rôle de premier plan dans l’élaboration et la présentation du terrorisme comme évènement spectaculaire relevant de la mise en scène.

Il est difficile d’aboutir à une définition commune du terrorisme pour une autre raison qui tient aux rôles des États. « La manière de définir le terrorisme va varier de manière plus ou moins importante selon le type d’État, selon qu’il s’agit d’un régime autoritaire ou d’une démocratie. De plus, la définition va changer considérablement en fonction de l’expérience passée d’un pays et de sa tradition juridique », précise Mme Campana. L’expérience passée teinte fortement les enjeux de sécurité liés à la menace terroriste et la façon dont les États définissent cette menace réelle ou supposée. Depuis les quinze dernières années, le paradigme du terrorisme s’articule autour des enjeux de sécurité liés aux risques de la radicalisation des individus.

« Après le 11 septembre, il est devenu plus difficile de chercher à comprendre les causes du terrorisme. Il y a eu un barrage idéologique important où chercher à expliquer le phénomène revenait pour certains gouvernements à vouloir l’excuser. Ainsi, il devenait plus facile pour les chercheurs [et chercheuses] de travailler sur le phénomène de la radicalisation que sur le terrorisme. En travaillant sur la radicalisation on n’exclut pas le terrorisme, mais on l’étudie par la bande sans trop se compromettre », explique M Langlois.

Aujourd’hui, le défi revient à parler du terrorisme sans tomber dans une surenchère idéologique : le fait de prendre parti empêche la plupart du temps d’y voir clair, d’où l’importance de prendre en compte la diversité des points de vue afin de mieux comprendre ce phénomène complexe.

Crédit photo: Public Domain Archive

[i] MERARI, A. (016), « Du terrorisme comme stratégie d’insurrection », Histoire du terrorisme de l’antiquité à Daesh, Paris, Fayard, p.35

[ii] DAECH est l’acronyme, en langue arabe, de « État Islamique en Irak et au Levant ».

[iii] http://www.academiedegeopolitiquedeparis.com/echec-sovietique-en-afghani…

[iv] MÉGIE, A. (2010), « La “scène terroriste” : réflexions théoriques autour de l’“ancien” et du “nouveau” terrorisme », Revue canadienne de science politique, V43, n.4, p.997.

[v] BOSE, K. Pradip (2007) « Sécurité, terreur et paradoxe démocratique », Centre for Studies in Social Sciences, N.74, p.26.

Les migrations climatiques : un enjeu d’avenir

Les migrations climatiques : un enjeu d’avenir

Par Pierre-Luc Baril

Avec les tremblements de terre qui ont secoué le Mexique ou la série d’ouragans qui a balayé les côtes de l’Atlantique en août 2017, il est difficile de nier la présence des changements climatiques. Nombreux·euses sont les expert·e·s qui se questionnent sur les conséquences des changements du climat sur les populations. En août dernier, la revue Science Advances publiait une étude réalisée par des chercheur·e·s états-unien·ne·s et asiatiques. En bref, cette étude sur « les températures mortelles dans les régions de l’Asie du Sud » [1] affirmait que, d’ici moins d’un siècle, la température en Asie du Sud rendra la région difficilement habitable. Il est donc nécessaire de se questionner sur la problématique éventuelle du déplacement des habitant·e·s de ces régions, qui devront déménager pour survivre. Ce phénomène constitue la migration climatique.

Définir la migration climatique

Parce qu’elle implique directement des sociétés humaines, cette problématique est sociologique. À l’instar de tout autre phénomène sociologique, la migration climatique reste un concept délicat à définir. M. Laurent Lepage, professeur associé à l’Institut des sciences de l’environnement de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), explique l’importance de ne pas confondre les définitions. « Il faut comprendre qu’il n’existe pas de définition légale, c’est-à-dire formelle, sur le plan du droit international, de la migration climatique » dit-il. Ce préambule permet de faire la distinction entre ce concept et d’autres qui pourraient y être associés, comme celui de réfugié politique.

Cependant, M. Lepage reconnait qu’il existe une définition du phénomène en dehors du cadre juridique. Il propose ainsi une définition qui comprend trois éléments : le changement du climat, la transformation du milieu de vie et une population vulnérable. Ainsi, pour qu’il y ait migration climatique, il faut que la cause préalable en soit les changements climatiques. Même s’il est difficile de nos jours de nier l’existence de ces changements, nous entendons ici des perturbations majeures. On peut parler, par exemple, de la désertification ou de l’augmentation du niveau de l’eau des océans.

Ces changements du climat entraineront la transformation du milieu de vie. Comme l’explique M. Lepage, « dans les cas de désertification, comme au Sahel, le prolongement du désert oblige les populations qui vivent d’agriculture primaire à se déplacer ». Par conséquent, les changements de l’environnement immédiat ont des répercussions sur les modes de vie des populations locales de ce territoire subsaharien.

Il s’agit du dernier élément qui définit la migration climatique : les populations vulnérables. Comme le montrait l’exemple du Sahel, en Afrique, les populations qui vivent dans des situations de précarité, c’est-à-dire, pour citer Laurent Lepage, « que la moindre variation du climat peut mettre en danger », sont les plus à risque de devoir se déplacer.

La migration climatique se définit donc par le déplacement d’une population vulnérable en raison de la transformation de son milieu de vie causée par les changements climatiques.     

Les conséquences des mouvements de populations

Bien entendu, le déplacement massif d’une population n’est pas sans conséquence. D’abord, ce type de migration est causé par le changement du climat qui vient lui-même avec des conséquences importantes dont, entre autres, la désertification, la fonte des glaces, les glissements de terrain, les inondations et les ouragans.

Pour le professeur Lepage, les régions les plus à risque sont les zones riveraines. Il donne l’exemple du Bangladesh, pays situé à la hauteur du niveau de la mer, où les populations riveraines ont dû migrer vers des régions plus hautes. Elles se retrouvent ainsi complètement aliénées de leur mode de vie traditionnel. 

Il n’est pas nécessairement chose aisée de faire face à un tel mouvement de population. Comme le rapportent Laetitia Van Eeckhout et Stéphane Foucart, journalistes au journal Le Monde, l’Internal Displacement Monitoring Center estime à 25 millions le nombre de personnes qui ont dû se déplacer en raison de catastrophes naturelles, entre 2008 et 2014 [2].

À certains endroits du globe, les populations locales et migrantes devront peut-être entrer en conflit afin d’acquérir les ressources nécessaires à leur survie. Ces populations, qui sont parfois vulnérables, sont en effet sujettes à des conflits armés et à une précarisation de leurs conditions de vie [3]. C’est le cas, comme l’explique M. Lepage, des populations du couloir israélo-palestinien, qui doivent survivre malgré de l’eau potable.  

M. Lepage met aussi en garde contre une explication unicausale : « Certaines espèces animales répondent aux conditions climatiques à la manière d’un déterminisme sain. Lorsqu’il fait plus chaud, certains poissons remontent vers le nord. Mais il ne faut pas tomber dans le piège de penser que la population humaine se modifie de la même façon ». Ainsi, les conflits armés et la violence peuvent être une conséquence de la migration climatique, mais ils n’en sont pas des conséquences directes. Ici, M. Lepage favorise plutôt une approche multicausale pour prendre en compte tous les facteurs, économiques, sociaux et politiques, pour expliquer de tels affrontements.

Le rôle des États : un devoir humanitaire

Qu’ils le veuillent ou non, tous les États, économiquement forts ou en voie de développement, devront faire face aux changements climatiques et, par la même occasion, à la migration climatique. Mais quelles attitudes devront-ils adopter face à ces bouleversements ?

Dans son essai Un nouveau droit pour la terre, pour en finir avec l’écocide, la juriste Valérie Cabanes parle de « la responsabilité objective des dirigeants » [4]. Elle entend par ce terme la reconnaissance juridique de la destruction de l’environnement, qu’elle qualifie de crime. En proposant la criminalisation des entreprises et des organisations politiques dont les activités  sont dommageables pour l’environnement, elle espère susciter une prise de conscience des décideurs et décideuses quant aux conséquences des gestes qu’ils et elles posent sur l’environnement.

Pour Laurent Lepage, cette conscientisation est évidente et nécessaire : « les États doivent accepter l’idée que ces changements vont perdurer dans le temps ». À partir de cette prémisse, l’État doit développer son rôle qui est d’anticiper les adaptations nécessaires aux changements climatiques. Cette responsabilité se développe sur deux volets.

D’abord, explique-t-il, les États doivent prendre en charge les conséquences possibles des changements climatiques sur leur territoire. Par exemple, en construisant un réseau routier à l’abri de l’élévation du niveau de l’eau, ou encore en modifiant le code du bâtiment. Ces mesures permettraient de limiter les dégâts causés par les transformations de l’environnement.

Ensuite, les pays à l’économie forte et stable ont le devoir, soutient-il, de fournir de l’aide aux populations vulnérables des pays en développement. De cette façon, l’aide apportée aux populations vulnérables permettrait de limiter la migration climatique. Pour M. Lepage, « il faut donner à toutes les communautés le droit de rester elles-mêmes ». 

Il appartient donc aux États, à titre de plus haute instance politique, de prendre conscience des changements climatiques, d’anticiper ces changements et de protéger les populations vulnérables.

Un défi pour le futur

Les migrations climatiques constituent donc un phénomène inévitable. Il est essentiel, pour faire face à ces mouvements, de réduire les répercussions de nos activités sur l’environnement, au moyen de la réduction des gaz à effet de serre et de l’exploitation des ressources naturelles. Enfin, il est également de la responsabilité des gouvernements, sur tous les plans, de prévoir le monde de demain et les transformations que subira le climat. Il en va d’abord et avant tout du respect de l’environnement, mais également d’un puissant devoir d’humanité et de solidarité. 

Crédit photo: Mathieu Willcocks/MOAS.eu 2016

*L’auteur remercie chaleureusement le professeur Laurent Lepage pour son temps et ses commentaires.

[1] Eun-Soon Im et al., « Deadly heat waves projected in the densely populated agricultural regions of South Asia », Science Advances, vol. 3, no. 8 (2017), <http://advances.sciencemag.org/content/3/8/e1603322>, consulté le 25 septembre 2017.

[2] Laetitia Van Eeckhout et Stéphane Foucart, « Le changement climatique, facteur de déstabilisation et de migration », Le Monde, 11 septembre 2015, consulté le 26 septembre 2017, < http://www.lemonde.fr/climat/article/2015/09/11/le-changement-climatique…

[3] Patrick Artus et Marie-Paule Virard, Globalisation, le pire est à venir, La Découverte, Paris, 2008, p. 61-69

[4] Valérie Cabanes, Un nouveau droit pour la terre, pour en finir avec l’écocide, Éditions du Seuil, Paris, 2016, p. 319.

Les stagiaires méritent salaire (lettre ouverte)

Les stagiaires méritent salaire (lettre ouverte)

( LETTRE OUVERTE) Dans les classes où nous enseignons, en travail social, en gérontologie, en éducation spécialisée, en soins infirmiers, en éducation à l’enfance, les étudiantes se métamorphosent à un moment ou à un autre, au cours de leur formation, en stagiaires non rémunérées.

Parmi elles, nombreuses sont des parents qui tentent d’améliorer leur condition maintenant que leurs enfants sont un peu plus âgés. D’autres, issues de l’immigration, doivent reprendre leur formation parce que leurs compétences acquises à l’étranger ne sont pas reconnues. La plupart de ces étudiantes sont issues de milieux populaires, dotées de riches expériences de vie et de travail qui profitent à l’apprentissage en classe et aux milieux de stage. De manière générale, elles ont décidé de mettre leur vie sur “pause” pour quelques années, avec l’ambition de vivre quelque chose de plus beau, de plus grand que ce que la vie leur a offert jusqu’alors. Certaines confient d’ailleurs “faire quelque chose pour elle-même, pour la première fois”. Mais à leurs frais bien entendu. Elles auront à s’endetter ou à être en situation de dépendance envers un conjoint ou leur famille pour étudier. Bref, elles payent pour travailler.

Cette situation n’est pas surprenante, puisque la majorité des stagiaires impayé.es ou sous-payé.es au Canada sont des femmes. Les programmes où nous enseignons sont dans les domaines traditionnellement et encore majoritairement féminins. Même une fois sur le marché du travail, ces emplois restent sous-payés.

Toutefois, comme enseignant·es, cette situation nous pose problème, puisque l’apprentissage et l’échange pédagogique ne peuvent pas s’effectuer dans ces conditions injustes et absurdes. Comme cette aspirante technicienne à l’enfance, issue de l’immigration, qui échoue son stage, car elle a dû s’absenter faute de réseau familial et d’argent pour faire garder son enfant. Ou cette stagiaire en travail social qui doit manquer plusieurs cours pour pallier la surcharge de travail de son milieu de stage dans un groupe communautaire, un secteur sous-financé par l’État. Ou encore, comment réagir quand une étudiante en éducation spécialisée doit abandonner son stage parce qu’elle y a développé des problèmes de santé mentale (de l’anxiété, un burn-out, une dépression)? Qu’elle n’est pas faite pour la job ? Devons-nous dire à une stagiaire infirmière qu’elle n’a pas la tête de l’emploi, si elle arrive épuisée le matin à son stage à la suite d’un quart de travail de nuit, pendant que sa mère garde les enfants à la maison? Voici le casse-tête que constituent, pour la plupart, les problèmes de conciliation entre le travail salarié et le travail gratuit.

Le gouvernement Trudeau veut rendre illégaux tous les stages non rémunérés effectués hors du cadre des études dans les secteurs qui relèvent des compétences fédérales. Il est impératif de rendre illégaux tous les stages impayés dans les domaines de compétence provinciale, incluant ceux effectués durant les études. Il importe également de reconnaître leur statut de travailleuses, pour qu’elles puissent accéder aux protections prévues dans les normes du travail et dans la Loi sur les accidents du travail et les maladies professionnelles.

Ces stagiaires paient pour offrir des services de première ligne et des soins à des milliers d’êtres humains. Pire, c’est directement sur leur dos que se font les coupures de l’État dans les services à la population. Depuis la crise économique de 2007-2008, le nombre d’heures de stages impayés a littéralement explosé et va en augmentant. Ce n’est pas parce que les stagiaires ont opté pour un travail traditionnellement effectué gratuitement par les femmes dans des institutions religieuses ou dans les familles qu’elles doivent accepter d’être traitées injustement. Heureusement, de plus en plus d’étudiant.es prennent la parole et refusent qu’on légitime leur exploitation par la vocation de leur orientation scolaire. Nous appuyons donc la lutte actuelle pour la rémunération de tous les stages, que ce soit à l’université, au collège ou dans les écoles de formation professionnelle.


Les signataires sont enseignant·es au collégial:
Louis-Gilles Gagnon
Dominic Hébert Sherman
Vanessa L’Écuyer
A. Hadi Qaderi
Benoit Tellier
Camille Tremblay-Fournier

CRÉDIT PHOTO: CAROLINE CHÉADÉ

L’opinion exprimée dans le cadre de cette lettre d’opinion, est celle de son auteur et ne reflète pas nécessairement l’opinion, ni n’engage la revue l’Esprit libre.

Le retour du train de passagers en Gaspésie : un enjeu primordial pour le développement régional

Le retour du train de passagers en Gaspésie : un enjeu primordial pour le développement régional

Par Jonathan Bédard

En 2013, après 100 ans de loyaux services, le train de passagers qui se rendait jusqu’à Gaspé ne dépassait plus Matapédia. Cela privait les navetteurs et navetteuses gaspésien·ne·s de la seule ligne de chemin de fer de la région. On a commencé par arrêter le passage des trains au-delà de New Carlisle en 2011, pour ensuite abandonner totalement la région en 2013. Cette décision a été prise par VIA Rail Canada pour des raisons de sécurité. Le gouvernement du Québec a annoncé en mai dernier un investissement de 100 millions de dollars pour le service de marchandises, et éventuellement pour le service de transport de passagers. Toutefois, la partie n’est pas gagnée pour les Gaspésiens et Gaspésiennes, parce que même si VIA Rail a mentionné en 2016 qu’il était nécessaire de revenir en Gaspésie, plusieurs étapes restent encore à franchir avant le retour permanent du train.

Les citoyens et citoyennes n’avaient pas dit leur dernier mot. En mars 2013, des gens se sont réunis et ont fondé la Coalition des Gaspésiens pour l’avenir du train. Parmi eux, il y a Gilles Lamy, que nous avons contacté, homme qui connaît bien le sujet puisqu’il a travaillé pendant plusieurs années sur les trains. Maintenant retraité, il est responsable des communications de la Coalition. Cette petite équipe composée de francophones et d’anglophones de la région a un objectif clair : ramener le train de passagers jusqu’à la ville de Gaspé. 

Pourquoi le train ?

Le premier argument en faveur du retour du train est le vieillissement de la population gaspésienne. En effet, le bilan démographique du Québec de 2015 montre que les gens âgés de 65 ans et plus composent près du quart de la population gaspésienne. De plus, la tranche d’âge des 54 à 75 ans est présente de manière plus importante en Gaspésie que dans le reste du Québec [1]. Cette population a un besoin grandissant de services de santé et sa capacité de mobilité est plus faible. Selon Gilles Lamy, le train de passagers peut assurer à la population plus âgée un meilleur confort et un meilleur service minimal (toilettes, nourriture) que l’autobus sur de longues distances. Il met aussi l’accent sur les conditions hivernales. « Le train est un moyen de transport fiable en hiver, il résiste davantage aux intempéries », dit-il. Si, par exemple, une tempête oblige la fermeture de la route 132, l’autobus interromprait son service, alors que le train pourrait continuer à l’assumer. Au sujet de la route 132, c’est la seule grande route de la région administrative avec la 399, qui relie New Richmond à Sainte-Anne-des-Monts, et la 198, qui relie Gaspé à L’Anse-Pleureuse. Il n’y a donc pas d’autoroutes et le réseau routier est de faible densité, ce qui rend les Gaspésiens et Gaspésiennes à la merci des intempéries et des perturbations routières, entravant par le fait même la mobilité lorsqu’on a besoin de services à l’extérieur de la région.

Le train devient alors un choix intéressant versus le très coûteux voyage en avion ou le voyage en autobus malencontreusement rallongé par les perturbations routières. Les citoyens et citoyennes semblent au courant de cette situation, puisque Gilles Lamy souligne qu’en 2011, le train entre Montréal et Gaspé avait transporté environ 28 000 personnes, dont une bonne partie se rendant en Gaspésie. Cela représente plus que la ligne Montréal – Senneterre et la ligne Montréal – Jonquière combinées qui ont transporté environ 26 000 personnes. La faible densité du réseau routier gaspésien et le fait que la Gaspésie soit une région éloignée plus difficile d’accès pourraient être en cause.

Du point de vue économique, le train est aussi un moyen de transport intéressant. Premièrement, il y a la question du tourisme ; le train est utilisé en Gaspésie sur certaines parties du tronçon Matapédia – Gaspé à des fins touristiques. Par exemple, il y a le train touristique l’Amiral, qui a connu paradoxalement sa saison inaugurale à l’été 2013, année où les trains de VIA Rail ont arrêté de circuler au-delà de Matapédia. L’Amiral circule entre Gaspé et Percé, et le maire de Gaspé, Daniel Côté, a rapporté à La Presse en septembre 2015 que la Société du chemin de fer de la Gaspésie (SCFG) encaisserait un profit net de 10 000 $ aussitôt que les croisiéristes le réservent [2]. Il y en a beaucoup qui visitent la Gaspésie, puisque certains navires pouvant accueillir plus de 900 personnes font escale à Gaspé, ce qui constitue un achalandage potentiel considérable pour le train. La Chambre de Commerce et de Tourisme de Gaspé (CCTG) estimait pour l’année 2015 que 33 000 croisiéristes ont accosté à Gaspé. Si on estime que plusieurs de ces gens visiteront Percé, le train touristique est donc une option pour des touristes sans automobile qui ne veulent pas se casser la tête [3]. Les occupant·e·s de ces navires réservent ensuite les wagons pour se rendre à Percé. En 2015, l’Amiral a été interdit de circulation par le Ministère des Transports du Québec (MTQ) à cause de la structure ferroviaire jugée non sécuritaire. Certains bateaux de croisière ont décidé de ne pas faire escale à Gaspé cette année-là en raison de cette interdiction de circulation [4]. Cela démontre à quel point cette liaison était importante pour l’économie portuaire de Gaspé et pour le tourisme.

En ce qui concerne l’économie gaspésienne, l’ultime utilité du train dépend du transport du ciment et des pales d’éoliennes. Selon Gilles Lamy, il est plus facile de transporter ces matières par train que par camion, surtout dans le cas des pales d’éoliennes. À ce sujet, la SCFG a obtenu un contrat de transport par train de 600 pales d’éoliennes vers les États-Unis en 2016. Un wagon standard sur un train de marchandises mesure 42 mètres et les pales d’éoliennes dépassent de 29 mètres en moyenne leur taille. Ce contrat constitue un incitatif pour faire pression sur le gouvernement afin qu’il entame la réfection de la voie ferrée gaspésienne [5]. Les pales sont fabriquées par une compagnie de Gaspé, la LM Windpower, qui est en pleine expansion. L’entreprise croit que le retour du train à Gaspé serait primordial afin qu’elle puisse rester compétitive. LM Windpower a élaboré un plan d’agrandissement de 12 millions de dollars prévu pour 2018, année où elle songe à engager 150 personnes de plus. Ciment McInnis, une entreprise basée à Port-Daniel-Gascons, a également une entente avec la SCFG afin de faire transporter 140 000 tonnes de ciment par train sur 5 ans, de New Richmond jusqu’à ses clients américains et canadiens. Même si 95 % du transport de ciment se fait par bateau, puisque ce moyen de transport peut supporter plus de poids, Ciment McInnis a mentionné que le train était un complément nécessaire parce qu’il permet plus de flexibilité en cas de problèmes, surtout en hiver [6].

L’état du rail

L’état déplorable de la voie ferrée gaspésienne constitue un problème majeur. C’est ce qui a fait fermer la voie ferrée en 2011 et en 2013 et ce qui a freiné l’expansion de certains projets de trains touristiques comme l’Amiral en 2015. Jusque là, malgré les pressions, le gouvernement du Québec semblait réticent à prendre l’initiative d’effectuer les travaux nécessaires. Pourtant, il a financé de façon importante la SCFG, surtout entre 2012 et 2013. De plus, la SCFG obtenu 62 millions au total du MTQ, selon les propos de monsieur Lamy. La SCFG a fait faillite de 4,1 millions de dollars en 2014 et le Gouvernement a dû, à nouveau, lui venir en aide. Avec le contrat de transport de pales d’éoliennes, 2,5 millions ont été donnés à la SCFG pour effectuer les travaux de base sur la voie ferrée. Toutefois, il faudra attendre 2017 pour voir un engagement gouvernemental clair avec l’investissement de 100 millions de dollars annoncé en mai dernier.

En fait, selon Gilles Lamy, le problème réside surtout dans l’état des ponts qui ne peuvent plus supporter le poids des locomotives de trains. Pour exemple, une locomotive de VIA Rail pèse environ 130 tonnes sans les wagons et exige une capacité portante minimale de 230 tonnes pour le passage, ce qui est supérieur à la capacité des ponts actuels. C’est la raison pour laquelle l’entreprise fédérale a suspendu la circulation de ses trains dans la région. Cependant, VIA Rail espère pouvoir revenir un jour en Gaspésie. « VIA Rail a l’intention de rétablir le service dans cette région lorsque les voies seront jugées sécuritaires pour le service ferroviaire voyageur. », insiste Mylène Bélanger, attachée de presse de la compagnie ferroviaire. Le président de la compagnie, Yves Desjardins-Siciliano, a mentionné lors de la dernière assemblée publique annuelle du transporteur ferroviaire qu’une inspection de l’état des voies par VIA Rail sera faite lorsque les travaux d’entretien seront terminés, c’est-à-dire dans deux ou trois ans. Une décision sera prise par la suite. Le tout devrait se faire au courant de 2019 [7].

 VIA Rail a mentionné en 2016 que le service de train passager en Gaspésie était déficitaire d’environ 5,5 millions de dollars lorsqu’il circulait encore sur le rail gaspésien. Ainsi, le service ne serait pas rentable [8]. Toutefois, Gilles Lamy insiste sur le fait que c’est un service nécessaire et que VIA Rail est une entreprise publique fédérale pour laquelle les gens payent des taxes, donc attendent un service en retour.

Depuis l’annonce de l’investissement sur le rail gaspésien, le MTQ a créé un comité de suivi composé notamment du maire de Gaspé, Daniel Côté, du président de la SCFG, du maire de New Richmond, Éric Dubé, du directeur général de Ciment McInnis, du directeur général de LM Wind Power, et des représentants et représentantes des MRC de Rocher-Percé, d’Avignon, de Bonaventure et de Côte-de-Gaspé. C’est donc une mobilisation politique locale importante, mais elle est accompagnée d’une mobilisation sociale qui surveille tout autant le processus. « On estime que les voies seront réparées en 2018, et là, il faudra être mobilisé le plus possible afin de réclamer un train de passagers le plus tôt possible au moins jusqu’à New Carlisle. », dit Gilles Lamy. La Coalition des Gaspésiens pour le retour du train avait proposé d’utiliser des autorails pour circuler sur le chemin de fer gaspésien. Les Gaspésiens et Gaspésiennes surnomment ce type de train le Spoutnik. Il ne pèse que 35 tonnes et contient deux cabines de conduite à ses extrémités, ainsi qu’une voiture-restaurant et une cabine à bagages. Celui-ci constituerait une alternative intéressante pour le rail gaspésien et VIA Rail l’utilise sur certaines de ses lignes ferroviaires partout au Canada, selon monsieur Lamy. Or, le Spoutnik a été rejeté par le gouvernement provincial, maintenant propriétaire du chemin de fer de Gaspésie depuis la faillite de la SCFG.

La pérennité du train en Gaspésie

Maintenant que des investissements publics majeurs ont été annoncés, que la péninsule gaspésienne est mobilisée et que le retour du train à moyen terme semble devenir une réalité, il est bon de se poser la question suivante : comment faire pour ne pas subir à nouveau une telle fermeture plus ou moins temporaire de la voie ferrée gaspésienne ? Pour VIA Rail, cela passe par le transport intermodal, c’est-à-dire un transport collectif intégré qui combine train, autobus, taxi, covoiturage, etc. Selon Mylène Bélanger, l’entreprise a augmenté son achalandage intermodal de 63 % entre 2012 et 2016, ce qui va dans l’optique d’une stratégie initiée en 2010. L’attaché de presse n’a toutefois ni précisé si cet achalandage intermodal était aussi fort en Gaspésie ni si l’entreprise comptait prioriser ce type de mobilité advenant un retour du train passager. Les MRC de la Gaspésie ont une entente avec Keolis Canada, propriétaire de la compagnie d’autobus voyageurs Orléans Express, pour le retour de la desserte Grande-Rivière – Gaspé, avec ajout de nouveaux arrêts à Cap-Chat, Percé, New Richmond et Port-Daniel [9]. Cette entente, signée en 2016 et jugée primordiale pour le tourisme en Gaspésie, a été renouvelée en juin dernier.

Du côté de la Coalition des Gaspésiens pour l’avenir du train, on estime que le transport durable passe par une promotion active du train passager. Selon Gilles Lamy, il faut faire du marketing, il faut vendre des forfaits voyage combinant train et destination touristique afin que les Gaspésiens et Gaspésiennes utilisent le train dans leurs déplacements sur de longues distances. De plus, il faut consulter les habitants et habitantes des localités, connaître leurs besoins, leurs intérêts, leurs goûts, et, enfin, être en mesure de les mobiliser en ce qui a trait à la question du train. L’idée est de rendre le train intéressant pour les gens de Gaspésie et ceux de l’extérieur de la Gaspésie. Monsieur Lamy insiste sur le fait que la Coalition est prête à aider pour cela et que l’engouement pour le train est présent dans la région.

La pérennité passe aussi par l’entretien à long terme des voies ferrées, et, surtout, par un entretien écologique. Par le passé, il y a eu des controverses en Gaspésie, car la SCFG utilisait des produits chimiques et/ou corrosifs pour entretenir les rebords du rail, et c’est d’ailleurs ce qui a provoqué la corrosion sévère de certains tronçons de la voie ferrée, menant ainsi à sa fermeture. Malgré les consultations, les amendes émises par les MRC et les solutions proposées, la SCFG récidive encore dans l’utilisation de ces produits, alors qu’on rapporte en juin dernier dans le journal Le Havre que la compagnie aurait utilisé le Round-Up de Monsanto pour freiner la pousse des mauvaises herbes encore cette année. Par ailleurs, elle l’avait fait en 2016 et cela avait encore une fois soulevé des controverses, car ces produits peuvent être très nocifs pour l’environnement [10]. En 2013, la SCFG avait trouvé une alternative pour remplacer les herbicides sur le rail : l’eau salée. Toutefois, le MTQ avait fortement recommandé de ne pas aller de l’avant avec cette méthode puisqu’il y avait des dangers de corrosion. La SCFG a quand même décidé de l’appliquer, participant à causer les problèmes que l’on connaît aujourd’hui [11]. Cela dit, il faut ramener le train, mais il faut éviter de répéter les erreurs du passé en matière d’entretien du rail afin d’assurer un transport ferroviaire durable.

Conclusion

Menacé par un déclin démographique constant et par la baisse de services qui lui est associée, le retour du train pourrait être une chance à prendre pour la Gaspésie. Avec l’engouement des citoyens et citoyennes sur cette question, une volonté politique locale importante et des entreprises régionales qui souhaitent utiliser le train pour le transport de leurs marchandises, il est clair que tous les ingrédients sont sur la table pour un retour progressif du transport ferroviaire. Toutefois, après le retour, il faut s’assurer que le service perdurera. La Gaspésie étant une région éloignée, certains défis attendent les autorités gaspésiennes, parmi lesquels celui de maintenir l’engouement pour le train, mais aussi celui d’assurer un entretien des rails économique et écologique sur le long terme. Peut-être un jour pourrons-nous enfin retourner à Gaspé en train, mais pour l’instant, cela reste une histoire à suivre et comme a dit le président de VIA Rail : on se croise les doigts pour 2019. 

Crédit photo: abdallahh

[1] INSTITUT DE LA STATISTIQUE DU QUÉBEC (décembre 2016). « Le bilan démographique du Québec – Édition 2016 ». ISQ, http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/population-demographie/bilan2016…. Consulté le 31 juillet 2017. p. 137.

[2] GAGNÉ Gilles, GÉLINAS Geneviève (septembre 2015). « Sort incertain pour le train touristique l’Amiral ». Le Soleil, http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/transports/201509/26/01-4904…. Consulté le 21 août 2017. En ligne.

[3] CCTG (2 février 2015) « Communiqué – Le train touristique : un outil de développement clé pour la pointe gaspésienne ». Chambre de commerce et de tourisme de Gaspé, http://www.cctgaspe.org/affaires/communique-le-train-touristique-un-outi…. Consulté le 15 octobre 2017. En ligne.

[4]GAGNÉ Gilles, GÉLINAS Geneviève (septembre 2015). « Sort incertain pour le train touristique l’Amiral ». Le Soleil, http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/transports/201509/26/01-4904…. Consulté le 21 août 2017. En ligne.

[5] GAGNÉ Gilles (octobre 2016). « Un contrat historique pour la Société du chemin de fer de la Gaspésie ». Le Soleil, http://www.lapresse.ca/le-soleil/affaires/actualite-economique/201610/11…. Consulté le 21 août 2017. En ligne.

[6] GÉNIER CARRIER Geneviève (décembre 2016). « Du ciment de la cimenterie McInnis transitera par le rail gaspésien ». ICI Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, http://beta.radio-canada.ca/nouvelle/808062/societe-chemin-fer-gaspesie-…. Consulté le 23 août 2017. En ligne.

[7] DESJARDINS-SICILIANO Yves (2017) « Service to Gaspe?/Service vers Gaspé ? ». Allocution effectuée dans le cadre d’une période de questions de l’ASSEMBLÉE PUBLIQUE ANNUELLE 2017 DE VIA RAIL CANADA. YouTube, https://www.youtube.com/watch?v=ImJAdViu-Io. Consulté le 24 août 2017. (38:16).

[8] COTTON Pierre (mars 2016) « VIA Rail estime important de revenir en Gaspésie ». ICI Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, http://beta.radio-canada.ca/nouvelle/808062/societe-chemin-fer-gaspesie-…. Consulté le 21 août 2017. En ligne.

[9] ICI RADIO-CANADA (mai 2016). « Keolis ajoute quatre arrêts en Gaspésie ». ICI Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, http://beta.radio-canada.ca/nouvelle/779856/keolis-mrc-gaspesie-transpor…. Consulté le 21 août 2017. En ligne.

[10] HAROUN Thierry (juin 2017). « La Société de chemin de fer asperge toujours des herbicides chimiques le long du rail ». Le Havre, http://www.journallehavre.ca/la-societe-du-chemin-de-fer-asperge-toujour…. Consulté le 22 août 2017. En ligne.

[11] MURRAY-DAIGNAULT Caroline (2013). « La Société de chemin de fer a utilisé de l’eau salée sur ses rails malgré un avis contraire ». CHAUTVA.com, http://chau.teleinterrives.com/nouvelle-Regional_La_Societe_de_chemin_de…. Consulté le 21 août 2017. En ligne.

Les « conflits gelés » et la question nationale dans l’ex-URSS

Les « conflits gelés » et la question nationale dans l’ex-URSS

Par Raphael Robitaille

Depuis que la Russie est empire, la question nationale y a toujours joué un rôle important. L’Union soviétique n’a pas échappé à cette fatalité non plus. La diversité de la société soviétique a nécessité des compromis de la part de ses dirigeants pour que ceux-ci puissent garder le pouvoir. Favorisant le développement national de ses minorités tout en conservant un contrôle serré, l’URSS a semé les germes de son implosion en institutionnalisant les diverses nationalités qui la composaient. Lorsque les réformes de Gorbatchev sont mises en place à la fin des années 1980, la « parade des souverainetés » est enclenchée et une myriade de peuples réclament leur indépendance, causant au passage plusieurs conflits dont certains durent toujours : ce sont les « conflits gelés » de l’espace postsoviétique. En revenant sur la question nationale, en lien avec le développement de la politique des nationalités de l’Union soviétique, cet article propose une incursion aux origines de ces conflits gelés. 

La question nationale dans les débuts de l’URSS

Lorsque les bolchéviques s’emparent du pouvoir en novembre 1917, ils héritent de tous les problèmes du défunt Empire russe. L’un des plus criants : le « problème national ». L’Empire russe agonisant, composé d’une mosaïque de peuples et de cultures, n’a pas su s’adapter à l’émergence des nationalismes et n’a donc octroyé aucune concession ni développé de politique particulière face au mécontentement des différentes nations et ethnies[i]. Ainsi, lorsque les troubles révolutionnaires ont éclaté, la marmite, que les tsars prenaient grand soin de laisser couverte, a débordé de tous sens. Afin de faciliter la décomposition de l’Empire et de s’assurer un soutien parmi les nationalistes de tous les horizons, Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, a reconnu le droit à l’autodétermination des nations et a ainsi gagné leur sympathie. La Russie bolchévique, qui faisait la promotion d’une société sans inégalités et sans classes, semblait en effet, pour les nationalistes, être une meilleure option que la « Russie une et indivisible » que souhaitait rétablir l’Armée blanche contre-révolutionnaire[ii].

Un vif débat avait déjà eu lieu parmi les bolchéviques, dans les années avant la révolution, sur ledit problème national. La théorie marxiste traditionnelle n’offrait que très peu de précision par rapport au nationalisme. Seul·e·s quelques marxistes austro-hongrois·e·s, au premier chef Otto Bauer[iii], s’étaient déjà penché·e·s sur la question puisque l’empire des Habsbourg connaissait des problèmes similaires, notamment dans les Balkans[iv]. Tout restait donc à être théorisé, spécialement dans un État qui ne remplissait pas les critères préalables à la révolution soutenus par la théorie marxiste traditionnelle, et qui était aux prises avec des nationalismes montants, comme la Russie. Concernant ce dernier point, la quinzaine d’années avant 1917 a vu proliférer d’importants mouvements dans certaines régions dont la Pologne, les provinces baltes ou la Géorgie, entre autres[v]. Constatant le potentiel explosif, les bolchéviques ont pris la question très au sérieux.

L’une des tentatives de théorisation les plus fructueuses provient de Joseph Staline lui-même, à la demande de Lénine, dans son célèbre texte Le marxisme et la question nationale de 1913[vi]. Dans cet article, qui se veut une contribution fondamentale à la pensée marxiste, Staline critique vivement les positions austro-marxistes sur la question de la nation. Pour lui, elles confondent tribu et nation – la première étant une « catégorie ethnographique », la seconde une « catégorie historique ». Les définitions en sont donc trop vagues et il leur manque certains points essentiels. Staline en vient quant à lui à une définition très précise de la nation, laquelle est composée de plusieurs éléments mutuellement nécessaires sans quoi elle n’est pas. Ainsi : « La nation est une communauté stable, historiquement constituée, de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique, qui se traduit dans la communauté de culture »[vii]. Un autre point de critique concerne la solution des austro-marxistes au problème national : l’autonomie nationale, comprise comme autonomie culturelle plutôt que territoriale. Staline considère cette solution comme aberrante et impropre à la société socialiste future car elle divise le prolétariat selon la nationalité, et les éloigne de la solidarité de classe. Il plaide plutôt pour le droit des nations à disposer d’elles-mêmes sous le signe d’une autonomie régionale. L’autonomie régionale, dans la vision de Staline, a pour avantages de détruire les barrières nationales et de permettre aux populations de se regrouper selon leur appartenance de classe. L’égalité nationale, organisée sous le principe de l’internationalisme, favoriserait une solidarité prolétarienne, dépassant en cela les clivages nationaux qui divisent les classes ouvrières.

L’article de Staline a joué un important rôle dans l’édification des institutions soviétiques. La structure politique qui se met progressivement en place à la suite de la révolution d’Octobre et la guerre civile en est une de type ethno-fédéral. Afin de sauver la révolution, Lénine et ses disciples voient la nécessité d’un tel type d’organisation étatique pour « concilier les ambitions socialistes d’unité avec la diversité réelle de la société soviétique [viii]». On organise donc l’Union sur des bases nationales et territoriales : les frontières administratives des entités fédérées sont définies de manière strictement ethnique et réparties sur une hiérarchie à quatre niveaux. Ainsi, la structure instaurée, sur laquelle trône le Parti bolchévique qui représente l’unité socialiste, est composée de républiques de l’Union, dans lesquelles on retrouve des républiques autonomes, des régions autonomes (ou Oblast) ainsi que des districts autonomes. Chacune des entités dispose respectivement d’un certain nombre de prérogatives en fonction de son degré de développement socioculturel. Ainsi, les nationalités les plus « développées », c’est-à-dire celles qui ont, en plus d’un poids démographique important, soit connu une expérience étatique, soit ont une identité collective explicitement affirmée et affichée, se voient attribuer des républiques d’Union avec les pouvoirs les plus étendus[ix]. Ainsi en est-il des républiques de Transcaucasie (Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie), d’Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménistan), d’Europe de l’Est (Biélorussie, Ukraine, Moldavie) et des pays baltes après la Seconde Guerre mondiale (Estonie, Lettonie, Lituanie).

Avec cette structure promouvant l’appartenance ethnique ou nationale, on peut à juste titre affirmer que la forme même de l’État soviétique a mené à son implosion. Le mouvement de désintégration a largement été poussé par une cristallisation territoriale et politique des nationalités. En effet, aucun État n’a été aussi loin que l’Union soviétique dans le soutien aux nationalités, leur codification et leur institutionnalisation, ce qui a offert un tremplin aux revendications indépendantistes de la fin des années 1980[x]. La division sur des bases ethno-territoriales venait également avec la promotion d’une élite politique et culturelle locale qui était fidèle avant tout à sa propre nationalité mais restait inféodée à Moscou, notamment aux niveaux économique et politique. Le pouvoir soviétique a grandement profité des particularismes ethniques pour monter, lorsque nécessaire, les peuples les uns contre les autres, mais a du même coup favorisé le développement de sentiments nationalistes qui ont précipité sa chute[xi].

La plupart des conflits qui ont éclaté à la fin de l’URSS recèlent une dimension fortement ethnique. Outre les républiques d’Union, qui ont pour la plupart déclaré leur indépendance sans trop de problèmes, c’est principalement pour les entités autonomes à l’intérieur des républiques d’Union que les conflits ont pris une tournure plus sanglante. Trois États postsoviétiques, entres autres, ont été pris – et le sont toujours – avec des conflits à forte teneur nationaliste sur leur territoire : l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Moldavie. Ces trois États font face à des revendications sécessionnistes provenant d’entités autonomes qui demandent soit leur rattachement à un autre État, soit simplement l’indépendance. Ces conflits, qui sont encore en suspens, sont entrés dans une catégorie qui a été spécialement forgée pour eux : les conflits dits « gelés ».

Qu’est-ce donc qu’un « conflit gelé »? La définition qu’en donne Pierre Jolicoeur, spécialiste de la question, est la suivante : « un conflit armé qui, après une phase militaire, est suspendu par un cessez-le-feu pour une longue période et où les belligérants sont généralement séparés par une opération de maintien de la paix[xii]». La mise entre parenthèse des affrontements armés ne signifie toutefois pas que le conflit en est à sa fin. Les négociations entre les parties dans chacun des quatre conflits gelés sont complètement bloquées et pourraient déboucher sur de nouveaux combats.

La Géorgie démembrée

Lorsque, dans la foulée de l’effondrement de l’URSS, la Géorgie déclare l’indépendance, cela ne se fait pas sans qu’elle s’aliène les minorités ethniques, principalement celles d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, deux régions autonomes au sein de la république socialiste soviétique de Géorgie. L’Ossétie du Sud avait déjà, avant même l’effondrement de l’URSS, entamé un mouvement vers l’indépendance, qui fut suivi, deux ans plus tard, par l’Abkhazie. Deux guerres sanglantes opposant les régions sécessionnistes à la Géorgie éclatèrent et se soldèrent par un cessez-le-feu, mais sans réelle résolution. Le nouvel État géorgien, au bord de la déliquescence, n’avait que peu d’intérêt et de moyens pour édifier des institutions politiques qui s’attèleraient au titanesque problème de la fragmentation territoriale[xiii].

En plein mouvement d’indépendance géorgien, le nouveau président Zviad Gamsakhourdia, nommé au Soviet Suprême (plus haute instance décisionnelle de la république, subordonnée au Soviet Suprême de l’URSS à Moscou) fin 1990 et élu au suffrage universel en mai 1991, implante une politique agressive contre les Ossètes qu’il accuse d’être des instruments de Moscou pour freiner l’élan indépendantiste de la Géorgie. Soulignons que l’une des premières revendications des Ossètes en 1990 était le rattachement de la région à la Russie, ce qui leur aurait permis de rejoindre leurs confrères et consœurs d’Ossétie du Nord. Le gouvernement géorgien réagit en supprimant le statut autonome de la région, ce qui provoque une rébellion armée au printemps 1991[xiv]. Une véritable guerre civile se déclenche par la suite, faisant revivre les vieilles rivalités tribales dans plusieurs parties de la Géorgie[xv] et poussant près de 100 000 Ossètes à se réfugier en Ossétie du Nord. Près de 10 000 Géorgien·ne·s quittent l’Ossétie du Sud[xvi]. L’arrivée d’Edouard Chevardnadzé à la présidence géorgienne en 1992 donne de vains espoirs d’un règlement du conflit. En sa qualité d’ancien premier secrétaire du Parti communiste de Géorgie, on croyait en effet qu’il disposait du tempérament et de l’expérience nécessaires pour régler la crise. Or, face à la dégradation de la situation, Moscou pose des ultimatums et intervient en forçant la signature d’un cessez-le-feu prévoyant le déploiement d’une force de maintien de la paix composée de Russes, de Géorgien·ne·s et d’Ossètes[xvii]. À ce jour, le conflit en est toujours au même point et l’Ossétie du Sud est devenue un « État de facto », sans reconnaissance internationale mais ne rendant plus de comptes à Tbilissi.

À peine la guerre d’Ossétie terminée, c’est au tour de l’Abkhazie de s’embraser. Le cas de l’Abkhazie a cela de particulier que les Abkhazes sont minoritaires au sein de leur propre république. En effet, ce groupe ne forme, en 1989, que 18 % de la population totale contre 46 % de Géorgien·ne·s, 14,6 % d’Arménien·ne·s et 14,2 % de Russes[xviii]. Bref, dès 1992, le parlement local de l’Abkhazie, dominé par les Abkhazes qui réussissent à s’allier d’autres minorités, déclare unilatéralement l’indépendance, provoquant des affrontements entre les milices abkhazes et l’armée géorgienne. Les forces abkhazes, aidées de volontaires de l’étranger, prennent rapidement le contrôle de l’ensemble de leur république, faisant au passage près de 10 000 mort·e·s et déplaçant 250 000 personnes, principalement d’origine géorgienne[xix]. L’équilibre démographique défavorable aux Abkhazes s’en trouve ainsi retourné, ce peuple formant désormais 29 % de la population totale[xx]. Après l’arrêt des hostilités en octobre 1993 sous l’égide de la Russie, largement perçu comme un échec à Tbilissi, d’autres pourparlers se poursuivent avec l’ONU et l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), culminant avec un accord pour la réhabilitation des déplacé·e·s. Le gouvernement abkhaze refuse, ce qui met à rude épreuve ses relations avec la Russie. Depuis, le conflit en est toujours au même point et l’Abkhazie vit, à l’instar de l’Ossétie du Sud, comme un État de facto sans reconnaissance internationale, ne jouissant que du soutien russe[xxi].

Le Nagorny-Karabakh au centre des divergences arméno-azéries

Le contentieux entourant la question du Nagorno-Karabakh (ou Haut-Karabakh) prend source au début de l’URSS. En 1922, le gouvernement soviétique, soucieux d’attirer les bonnes grâces d’un Azerbaïdjan riche en pétrole, transfère le contrôle de la région à grande majorité arménienne à l’Azerbaïdjan. La région, qui était provisoirement sous le contrôle direct de Moscou, se voit attribuer un statut autonome, mais les revendications du Karabakh, vite réprimées, se poursuivent. Après la mort de Staline en 1953, plusieurs tentatives de rattachement de la région à l’Arménie se butent au refus tant de Bakou que de Moscou. On maintient également la région dans une situation de sous-développement afin d’empêcher son essor économique et national. Ce n’est qu’à l’occasion de la Perestroïka et de la Glasnost – les deux principales réformes introduites par Mikhaïl Gorbatchev, l’une libéralisant l’économie, l’autre octroyant une certaine liberté d’expression – que le Nagorno-Karabakh peut enfin s’affirmer. Et tel que le soutient Sévag Torossian, auteur de Le Haut-Karabakh arménien : un État virtuel?, « le rôle qu’a joué le problème du Haut-Karabakh dans l’éclatement du bloc [soviétique] est notoire, […] si bien que la montée de l’autonomisation de Haut-Karabakh se conjugue avec le déclin final de l’Union soviétique[xxii]». En effet, cette crise est l’une des premières à se développer – dès 1988 – et agit en quelque sorte comme fer de lance des autres mouvements nationaux.

La situation s’envenime dès février 1988, quand le parlement de la région vote son rattachement à l’Arménie. Des bandes armées arméniennes causent la mort de deux Azéris et provoquent la fuite de milliers de familles. L’incident trouve une réaction enflammée en Azerbaïdjan, principalement à Soumgaït, où les Arménien·ne·s sont pourchassé·e·s pendant trois jours jusqu’à ce que l’Armée rouge vienne rétablir l’ordre[xxiii]. Tentant la voie de l’impartialité devant la mobilisation de l’Arménie pour un règlement en sa faveur, Moscou encourage les belligérants à régler leurs dissensions par les institutions du Parti et de l’État. Trop inefficaces, les institutions n’arrivent pas à désamorcer les tensions et la crise s’aggrave. La violence devient le moyen privilégié par le Nagorno-Karabakh et l’Azerbaïdjan dans la gestion du conflit[xxiv].

Les tensions ne font qu’escalader, forçant les autorités soviétiques à intervenir. Celles-ci instaurent, en janvier 1990, l’état d’urgence et mettent en place une répression à la stalinienne à Bakou où de nouveaux pogroms anti-arméniens ont lieu. L’Armée rouge se bute à une farouche résistance, provoquant ainsi de nombreux décès parmi la population civile. Dans le contexte de dislocation de l’URSS en 1991, les revendications nationalistes à Bakou, où la population et les élites souhaitent de plus en plus s’affranchir de la tutelle de Moscou suite aux violentes répressions, se radicalisent d’un cran. L’Azerbaïdjan déclare son indépendance suivie peu après par le Nagorno-Karabakh. Ce dernier se retrouve toutefois sans reconnaissance internationale, l’Arménie ayant affirmé n’avoir aucune revendication territoriale contre Bakou, et la Russie refuse la demande d’incorporation du Karabakh dans la fédération. C’est dorénavant la guerre ouverte entre Bakou et Stepanakert (capitale du Haut-Karabakh). Les forces du Karabakh remportent plusieurs succès : elles prennent contrôle de l’ensemble du territoire karabakhien et de plusieurs zones limitrophes, dont le corridor de Latchine, ce qui permet une jonction avec l’Arménie[xxv]. Au terme des combats, les milices arméniennes du Karabakh occupent près de 20 % du territoire total de l’Azerbaïdjan. Le conflit cause le déplacement de 350 000 Arménien·ne·s d’Azerbaïdjan et de 700 000 Azéri·e·s d’Arménie, du Karabakh et d’autres districts environnants[xxvi]. Le conflit est depuis entré dans sa phase gelée et les négociations n’ont pas avancé. Le Haut-Karabakh est devenu une entité indépendante de facto, légalement encore partie intégrante de l’Azerbaïdjan, mais en réalité fonctionnant comme un État souverain ayant de forts liens avec l’Arménie.

Moldavie : la « poudrière de l’Europe » en Transnistrie

La Transnistrie est cette petite bande de terre située sur la rive est du fleuve Dniestr entre la Moldavie et l’Ukraine. Le conflit qui éclate à la fin des années 1980 entre la Transnistrie sécessionniste et la Moldavie repose sur des bases culturelles et linguistiques plus que sur des bases ethniques. La Transnistrie, composée majoritairement de russophones, s’affiche comme héritière du passé soviétique de la région tandis que la Moldavie renoue avec son identité roumaine en se remémorant la Grande Roumanie de l’entre-deux-guerres qui unissait l’ensemble des populations roumanophones de la Bessarabie (actuelle Moldavie) jusqu’au Danube[xxvii].

Lorsque les hostilités éclatent en mars 1992, la république sécessionniste, fière de son héritage slave, reçoit l’aide de plusieurs milliers de Cosaques ukrainiens du Don. Le gouvernement ukrainien, inquiété de la présence cosaque, propose une médiation au conflit. Apparemment, ce n’est pas dans les plans ni de la Moldavie, ni de la Transnistrie. Près de 3 000 personnes, seulement dans la première semaine de combat, se réfugient en Ukraine voisine. Le gouvernement moldave, soucieux de ne pas entrer dans une spirale potentiellement fatale, annonce un cessez-le-feu unilatéral et exhorte la Transnistrie à s’y plier. Lorsque les combats reprennent au début avril, Igor Smirnov, président de la république autoproclamée, appelle la protection russe. La Russie déploie la 14e armée stationnée dans la région depuis l’époque soviétique. Craintive, la Moldavie réclame l’assistance de la communauté internationale. La Russie évoque la possibilité du retrait de la 14e armée, ce que les militaires sur place refusent, prétextant que la moitié des soldats déployés sont originaires de Transnistrie et souhaitent défendre leur territoire[xxviii].

La présence d’un arsenal de plus de 50 000 tonnes de munitions datant de l’ère soviétique a valu à la Transnistrie le qualificatif peu enviable de « poudrière de l’Europe »[xxix]. La république autoproclamée dispose d’une capacité explosive de deux fois celle d’Hiroshima et vaudrait 20 milliards de dollars selon un ambassadeur de l’OSCE cité par Xavier Deleu dans Transnistrie : la poudrière de l’Europe. Il y aurait, outre des armes chimiques périmées, des bombes atomiques laissés par la 14e armée aux mains des séparatistes, malgré la position officielle voulant qu’elles aient toutes été rapatriées en Russie. Considérant la corruption qui règne dans les sphères dirigeantes en Transnistrie – et qui favorise du même coup la contrebande – cet arsenal en inquiète plusieurs qui craignent qu’il ne tombe dans les mains de terroristes[xxx]. D’où la difficulté de régler le conflit. L’intransigeance des acteurs et le fait que la Transnistrie vit comme un État de facto ne favorisent pas un règlement négocié. Le régime en place à Tiraspol profite grandement de la situation et entend bien se maintenir en place.

Conclusion

Les conflits gelés, tel que nous avons tenté de le démontrer, prennent tous source dans l’implosion de l’URSS, mais plus fondamentalement encore dans la structure de l’État soviétique qui favorisait les particularismes ethniques. Ce faisant, les entités jouissant d’un statut autonome ont pu forger et consolider leur identité et ainsi réclamer leur indépendance dans le mouvement de désintégration de l’Union soviétique. L’accent ici a été mis sur les conflits gelés, mais bien d’autres conflits ont eu lieu dans les États successeurs de l’URSS, et beaucoup, sinon la majorité, recèlent une forte composante ethnique.

Il reste que les conflits gelés ne semblent pas être en voie de déblocage. La guerre russo-géorgienne de 2008 avait pour principal objet les régions sécessionnistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, la Géorgie souhaitant les soumettre à son autorité. La Russie a prouvé qu’elle soutenait les revendications sécessionnistes en envahissant la Géorgie qui avait entamé des manœuvres militaires pour reprendre le contrôle de l’intégralité de son territoire. Le statu quo semble être dans l’intérêt de la Russie qui appuie ouvertement l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, sans parler du soutien tacite de la Transnistrie.

Au Nagorno-Karabakh, le conflit a failli, en 2016, retomber dans la guerre ouverte lorsque des accrochages faisant 30 morts sont survenus entre l’armée azérie et les milices du Karabakh[xxxi]. Cela prouve que rien n’est encore réglé et que la possibilité d’une dégradation est bien réelle.

Un autre conflit de l’espace postsoviétique occupe l’attention médiatique depuis quelques années : le conflit ukrainien et la guerre au Donbass. La baisse de l’intensité des combats et l’absence de résolution dans un avenir proche laissent présager la possibilité d’un gel du conflit. Bien que la question ne fasse pas l’unanimité, Moscou aurait, selon certain·e·s, la motivation et les moyens de maintenir le conflit dans une situation de blocage, ce qui lui permettrait d’exercer un contrôle accru dans les zones disputées[xxxii]. Y aura-t-il un cinquième conflit gelé dans l’espace postsoviétique? Cette possibilité, même si elle n’est pas souhaitable, n’est pas à écarter.

Aussi dans ce dossier sur la révolution russe :

Le communisme dans le monde postsoviétique : continuité ou déclin?

Le centenaire de la révolution russe : La politique étrangère à un siècle d’écart

S’inspirer du modèle des conseils pour reconstruire la démocratie : le cas des soviets

CRÉDIT PHOTO: Flickr/Giovanni

[i] SHCHERBAK, A. (2015) « Nationalism in the USSR : a historical and comparative perspective », Nationalities Papers, vol. 43, no. 46, p. 871. http://dx.doi.org/10.1080/00905992.2015.1072811

[ii] GRAZIOSI, A. (2010) Histoire de l’URSS, Paris, Presses Universitaires de France.

[iii] Otto Bauer est principalement connu pour son œuvre La question des nationalités, originalement publié en 1907. Une seconde édition est parue en 1924 dans laquelle une nouvelle introduction retraçait les développements survenus entre 1907 et 1924, le plus important étant la révolution russe de 1917. Bauer, O. (2000 [1924]) The question of nationalities and social democracy, Minneapolis, Minnesota University Press.

[iv] CARRÈRE D’ENCAUSE, H. (1987) Le grand défi. Bolcheviks et Nations : 1917-1930, Paris, Flammarion.

[v] KAPPELER, A. (1994) La Russie, empire multiethnique, Paris, Institut d’études slaves.

[vi] STALINE, J. (1913) Le marxisme et la question nationale, récupéré sur Marxists.org : https://www.marxists.org/francais/staline/works/1913/00/question_nationa….

[vii] STALINE, J. (1913) Op. cit.

[viii] FOLLEBOUKT, X. (2012) Les conflits gelés de l’espace postsoviétique. Genèse et enjeux, Louvain, Presses Universitaires de Louvain.

[ix] Ibid.

[x] BRUBAKER, R. (1994) « Nationhood and the national question in the Soviet Union and post-soviet Eurasia: An institutionalist account », Theory and Society, vol. 23, no. 1, p. 52. http://www.jstor.org/stable/657812

[xi] SLEZKINE, Y. (1994) « The USSR as a communal apartment, or how a socialist State promoted ethnic particularism », Slavic Review, vol. 53, no. 2, pp. 450-451. http://www.jstor.org/stable/2501300

[xii] JOLICOEUR, P. et CAMPANA, A. (2009) « Introduction : « Conflits gelés » de l’ex-URSS. Débats théoriques et politiques », Études internationales, vol. 40, no. 4, pp. 501-521. http://id.erudit.org/iderudit/038929ar

[xiii] GEORGE, J. A. (2009) The politics of ethnic separatism in Russia and Georgia, New-York, Palgrave Macmillan.

[xiv] AVIOUTSKII, V. (2005) Géopolitique du Caucase, Paris, Armand Colin.

[xv] BREAULT, Y, P. JOLICOEUR et J. LÉVESQUE (2003). La Russie et son ex-empire. Reconfiguration géopolitique de l’ancien espace soviétique, Paris, Presses de Sciences Po.

[xvi] GEORGE, J. A. (2009) Op. cit.

[xvii] FOLLEBOUKT, X. (2012) Op. cit.

[xviii] BREAULT, Y, P. JOLICOEUR et J. LÉVESQUE (2003). Op. cit.  

[xix] BREAULT, Y, P. JOLICOEUR et J. LÉVESQUE (2003). Op. cit.  

[xx] AVIOUTSKII, V. (2005) Op. cit.

[xxi] Ibid.

[xxii] TOROSSIAN, S. (2005) Le Haut-Karabakh arménien. Un État virtuel?, Paris, L’Harmattan.

[xxiii] VAN DER LEEUW, C. (2012) Haut-Karabakh : La guerre oubliée du monde. Paris : L’Harmattan.

[xxiv] TRANCA, O. (2009) « Nagorno-Karabakh : le parcours vers un conflit gelé », Études internationales, vol. 40, no. 4, pp. 523-543. http://id.erudit.org/iderudit/038930ar

[xxv] AVIOUTSKII, V. (2005) Op. cit.

[xxvi] BREAULT, Y, JOLICOEUR, P et LÉVESQUE, J. (2003) Op. cit.

[xxvii] FOLLEBOUKT, X. (2012) Op. cit.

[xxviii] DELEU, Xavier (2005). Transnistrie. La poudrière de l’Europe, Paris, Hugo et Compagnie.

[xxix] Ibid.

[xxx] Ibid.

[xxxi]  ——- (2 avril 2016). « Conflicts erupts between azerbaijani and armenian forces », récupéré sur The Guardian : https://www.theguardian.com/world/2016/apr/02/conflict-erupts-between-az….

[xxxii] MALACHOWSKI, B. (16 décembre 2016). « Ukraine’s frozen conflict : Russian investment suggests freeze will continue », récupéré sur Reconnecting Asia : https://reconasia.csis.org/analysis/entries/ukraine/; ORTTUNG, R. & WALKER, C. (13 février 2015) « Putin’s frozen conflict », Récupéré sur Foreign Affairs: http://foreignpolicy.com/2015/02/13/putins-frozen-conflicts/

Le centenaire de la révolution russe : La politique étrangère à un siècle d’écart

Le centenaire de la révolution russe : La politique étrangère à un siècle d’écart

Par Jacques Simon

Il y a presque 100 ans jour pour jour, le peuple russe se révoltait contre le régime du tsar Nicholas II en pleine Première Guerre mondiale. Sous le leadership de Vladimir Illytch Oulianov, dit Lénine, les révolutionnaires triomphent et appliquent une doctrine idéologique qui n’existait à ce jour que dans les écrits de Karl Marx et de Friedrich Engels : le communisme.

Pendant le prochain mois, nous publierons chaque semaine un article explorant un enjeu de la révolution bolchévique de 1917 relié à l’actualité politique contemporaine. Nous parlerons de la politique étrangère de l’URSS en 1917 et celle de la Russie aujourd’hui, des conflits gelés et de la question nationale, du communisme dans le monde post-soviétique, et de comment le modèle des conseils (soviets) du temps de la révolution peut contribuer aux stratégies contemporaines pour donner davantage de pouvoir au peuple dans une optique de démocratie directe. Voici le troisième article de cette série.

La Russie est de ces pays que l’on ne peut guère rater en regardant une carte. Véritable pays-continent, elle joint l’Europe de l’Est aux côtes pacifiques de l’Asie. À elle seule, elle lie d’un voisin commun la Norvège et la Corée du Nord, deux pays dont les capitales sont pourtant éloignées de presque 7500 kilomètres.

Avec une telle superficie, la Russie ne peut être qu’intéressante par sa politique extérieure. Il se trouve que celle-ci est bien différente en 2017 comparée à celle du lendemain de la révolution de 1917. À l’occasion du centenaire de la prise de pouvoir des bolchéviques, il est intéressant de comparer cette politique et de voir en quoi elle a évolué.

Deux positions différentes

Pour comprendre la source de la différence entre la politique étrangère de Lénine et celle de Poutine, il faut contextualiser la Russie dans l’ordre mondial des deux époques.

En 1917, la Première Guerre mondiale fait rage, conflit auquel participe la Russie. Malgré le revers porté au plan Schlieffen (qui visait à concentrer la force pour vaincre le front de l’Ouest avant de se retourner contre la Russie) du Reich, l’armée allemande avance bien sur son flanc est, et prend la ville de Riga, qui se trouve à moins de 500 kilomètres de Saint-Pétersbourg[1]. L’empire russe se trouve donc dans une situation relativement précaire lorsque les bolchéviques prennent le pouvoir, d’autant plus que les forces militaires ont été surmenées par le gouvernement tsariste. Celles-ci espéraient donc voir leurs conditions de vie s’améliorer avec le nouveau régime, à l’image de la majorité de la population, épuisée par les efforts de guerre.

 Au-delà des conditions spécifiques à 1917, la politique étrangère russe du gouvernement soviétique est aussi dictée par le caractère éminemment politique de la révolution. Les marxistes soutiennent en effet que leur philosophie est « scientifique ». Guidé·e·s par le matérialisme-dialectique, qu’elles et ils appliquent à toutes leurs sphères d’analyse, les théoricien·ne·s de cette mouvance politique entendent prédire, du moins dans ses grandes lignes, l’Histoire[2]. Celle-ci est, selon elles et eux, propulsée par la lutte des classes qui s’organise autour des moyens de production. Ainsi, le développement de la société humaine est divisible en plusieurs grandes phases qui sont séparées par le renversement d’une classe dominante par une classe dominée. L’ère féodale donne ainsi lieu à la société bourgeoise par le biais de révolutions du même type que celle de la France en 1789; ces nouvelles sociétés capitalistes aboutissent à un soulèvement prolétaire qui forme une société socialiste, elle-même étape de transition vers le communisme intégral où l’État est absent.

Or, il se trouve que la Russie d’Octobre 1917 n’a connu sa « révolution bourgeoise » qu’en février de la même année. Elle n’a donc pas eu le temps de se forger un prolétariat comme celui qui se trouve en Europe de l’Ouest au même moment. Comme l’explique Jerzy Borzecki, spécialiste de l’histoire russe interviewé par L’Esprit Libre : « selon l’idéologie marxiste, la Russie, qui était alors un pays majoritairement agraire, n’était pas prête pour le communisme. À l’inverse, l’Occident industrialisé l’était ». En effet, à son époque, Marx avait prédit que la révolution ouvrière aurait lieu en Allemagne ou en Angleterre, deux pays qui forment le berceau du capitalisme moderne.

Ainsi, contrairement à la doctrine du « socialisme dans un seul pays » qui deviendra en vogue sous Staline, les premiers et premières bolchéviques sont cruellement conscient·e·s du caractère potentiellement éphémère de leur révolution. Toutefois, puisque leur analyse est scientifique, elles et ils sont certain·e·s que les pays industrialisés connaîtront, à leur tour, un soulèvement du même type qui placera la classe ouvrière comme classe dirigeante. Leur but premier, en termes de politique étrangère, est donc de conserver la flamme révolutionnaire russe jusqu’au moment où un pays industrialisé basculera vers le socialisme et pourra leur venir en aide. Lénine et ses camarades sont donc dans une logique de protection plutôt que d’expansion en 1917.

Poutine, lui, se retrouve dans la situation inverse. En effet, au lieu de se contenter de conserver son emprise sur la Russie, il souhaite visiblement étendre son cercle d’influence vers l’Ouest. Beaucoup  soulignent son admiration pour le passé expansionniste de la Russie[3]. Au cœur de la guerre froide, en effet, quiconque dirigeait Moscou dirigeait aussi, en large partie, le reste des républiques socialistes soviétiques qui formaient l’URSS et avait une large influence sur le reste du monde à travers des réseaux tels que le Komintern, le pacte de Varsovie, et d’autres liaisons qui unissaient les tendances communistes du monde entier.

Cette emprise globale semble manquer à Poutine, qui voudrait redonner à la Russie une envergure mondiale. « Poutine veut que la Russie redevienne une superpuissance, et il semble que la seule façon qu’il ait trouvé pour y arriver soit d’exhiber sa puissance militaire », explique Borzecki.

Lénine et Poutine se retrouvent donc dans deux situations opposées par rapport à leur politique étrangère. Le premier avait surtout pour objectif d’asseoir sa dominance à l’interne, à un moment où son pouvoir était contesté par les forces de l’armée blanche. À l’inverse, il n’existe aucune force interne qui représente un danger crédible pour le président russe. Poutine est donc dans une logique qu’on peut qualifier « d’expansive », et basée sur « le passé soviétique » du pays, selon Borzecki.

Dans les faits

Cet antagonisme idéologique entre Poutine et Lénine se traduit par une différence notée entre leurs politiques étrangères respectives. Au lendemain de la révolution d’Octobre, le régime bolchévique est dans une situation on ne peut plus précaire : la guerre mondiale à l’est, la guerre civile à l’interne (dont l’opposition est soutenue par bon nombre de pays occidentaux, dont le Canada[4]), et les regards ennemis de la bourgeoisie internationale, forment un contexte peu favorable à l’expérience socialiste qui débute. Apparaît alors une série de mesures appelées le « communisme de guerre ». « Improvisé pour faire face aux nécessités urgentes de la guerre civile […], il était caractérisé par la plus extrême centralisation du contrôle étatique sur tous les aspects de la vie sociale[5]». Lénine se concentre quasi uniquement sur les questions internes, limitant sa politique extérieure à une simple défense du territoire russe contre l’ennemi.

C’est d’ailleurs avec cet ennemi qu’il va ordonner la signature du traité de Brest-Litovsk le 3 mars 1918. Cette ratification donne fin à la participation russe dans la Grande Guerre. En échange de la paix, la Russie perd une partie importante de son territoire : l’ouest du pays, où se trouvent des terres riches en matières premières, est cédé à la Triple alliance (soit l’Italie, l’Allemagne et l’empire austro-hongrois). Selon Richard Pipes, conseillé pour Reagan en matière d’Europe de l’Est, Lénine « a plaidé pour la ratification de cette paix humiliante, absolument nécessaire pour la survie du nouveau régime[6]».

Cette politique des premières heures du bolchévisme est typique des régimes en péril : la politique extérieure est reléguée au second rang au profit de la politique interne. Poutine, à l’inverse de Lénine, n’est pas confronté à cette situation. Il peut donc se permettre d’oser des politiques expansionnistes.

Comme exemple marquant de l’expansionnisme russe actuel, la crise ukrainienne, toujours pas résolue, est un cas d’école. Borzecki souligne l’importance de l’analyse historique dans le cas de la Crimée, péninsule annexée par Poutine en 2014. « C’est Catherine II qui a conquis ce territoire à la fin du XVIIIème siècle, avant qu’il ne soit arbitrairement rattaché à l’Ukraine par [l’ex-premier secrétaire de l’URSS, Nikita] Khrouchtchev en 1954, rappelle-t-il. La plupart des Russes pensent réellement que ni la Crimée, ni l’est de l’Ukraine n’auraient dû être séparées de la Russie ». La politique de Moscou est donc issue d’une double analyse : d’une part, elle permet de reprendre un territoire qui, selon la Russie, lui revient de droit, et d’autre part, elle assure au gouvernement un « niveau élevé de soutien populaire ».

Le même genre de raisonnement explique la position russe dans le cadre du conflit syrien. Sur ce champ, en effet, Poutine place régulièrement des bâtons dans les roues de l’Occident, s’alliant avec le pouvoir chiite d’Assad, et défiant ouvertement la coalition internationale. « Les objectifs mis en avant par M. Vladimir Poutine [sont] formulés comme un défi aux États-Unis et à leurs alliés occidentaux », explique Jacques Levesque dans Le Monde diplomatique. Et pour cause : le président russe souhaite, par son engagement au Moyen-Orient, « démontrer que la Russie [est] pour les États-Unis et l’Europe un partenaire d’une puissance certes inférieure à la leur, mais désormais décisive; et qu’on ne [peut] résoudre les grands problèmes internationaux que par des compromis où ses intérêts seraient pris en compte[7] ».

Russie d’avant, Russie maintenant

Il y a une différence fondamentale entre la position russe de 1917 et celle de 2017 : la légitimité du pouvoir. Si Lénine visait à consolider son emprise sur la scène politique du pays et était contesté en son approche par des forces armées, Poutine n’a que très peu d’ennemis crédibles à l’interne. En termes de politique étrangère, l’impact est important. Le régime bolchévique devait prioriser sa survie et ne pouvait se tourner vers l’extérieur. À l’inverse, le pouvoir russe d’aujourd’hui peut aisément se permettre d’employer la force pour accroître son influence mondiale. Au gré des conflits géopolitiques mondiaux, Poutine vise à accroître le rayonnement de son pays dans le but de lui redonner son envergure perdue après l’effondrement du bloc soviétique en 1991.

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CRÉDIT PHOTO: Global Panorama

[1]                     Saint-Pétersbourg est, à ce moment, la capitale russe. Moscou prendra ce rôle plus tard, puisque la ville se trouve plus à l’intérieur des terres et abrite le Kremlin, bâtiment qui pouvait loger le gouvernement. 

[2]                     Woods, A., 2016, « What is Historical Materialism ? », In Defense of Marxism, Repéré à :

https://www.marxist.com/an-introduction-to-historical-materialism.htm

[3]                     Malachenko, A., novembre 2015, « Le pari syrien de Moscou, » Le Monde diplomatique. Repéré à :

                http://www.monde-diplomatique.fr/2015/11/MALACHENKO/54174

[4]                     Laughton, R., 2012, « The First Cold War : CEF Soldiers in Siberia and North Russia ».

[5]                     Avrich, P., 1976, « La tragédie de Cronstadt », édition imprimée.

[6]                     Pipes, R., 1995, « A concise history of the Russian revolution », édition imprimée.

[7]                     Levesque, J., novembre 2016, « Quitte ou double de la Russie à Alep », Le Monde diplomatique. Repéré à:  http://www.monde-diplomatique.fr/2016/11/LEVESQUE/56792

S’inspirer du modèle des conseils pour reconstruire la démocratie: le cas des soviets

S’inspirer du modèle des conseils pour reconstruire la démocratie: le cas des soviets

Par Frédéric Legault

Il y a presque 100 ans jour pour jour, le peuple russe se révoltait contre le régime du tsar Nicholas II en pleine Première Guerre mondiale. Sous le leadership de Vladimir Illytch Oulianov, dit Lénine, les révolutionnaires triomphent et appliquent une doctrine idéologique qui n’existait à ce jour que dans les écrits de Karl Marx et de Friedrich Engels : le communisme.

Pendant le prochain mois, nous publierons chaque semaine un article explorant un enjeu de la révolution bolchévique de 1917 relié à l’actualité politique contemporaine. Nous parlerons de la politique étrangère de l’URSS en 1917 et celle de la Russie aujourd’hui, des conflits gelés et de la question nationale, du communisme dans le monde post-soviétique, et de comment le modèle des conseils (soviets) du temps de la révolution peut contribuer aux stratégies contemporaines pour donner davantage de pouvoir au peuple dans une optique de démocratie directe. Voici le deuxième article de cette série.

Face à l’échec patent des socialismes autoritaires du XXe siècle et du capitalisme à régler les problèmes sociaux, économiques et environnementaux, il importe sérieusement de penser des solutions pour sortir de la crise actuelle. En prenant comme point de départ que le mythe populaire incarné dans la célèbre formule de Margaret Thatcher « There is no alternative » est erroné, cet article vise à apporter de l’eau au moulin des solutions possibles en explorant le modèle horizontal, participatif et décentralisé des conseils russes du début du siècle.

Malgré les dérives autoritaires qu’a connues la Russie au cours du siècle dernier, nous croyons qu’il est possible, en distinguant soigneusement le bon grain de l’ivraie, de s’inspirer des prémisses à l’origine des soviets pour reconstruire notre démocratie sur un modèle plus participatif, horizontal et décentralisé. À l’occasion du centième anniversaire de la révolution russe, un devoir de mémoire s’impose pour trouver des remèdes à la déliquescence de notre démocratie.

Que sont les soviets?

À leurs débuts, en 1905, les soviets[1] sont un système de représentant·e·s d’usine, délégué·e·s révocables et élu·e·s démocratiquement par leurs collègues de travail[2]. Ces personnes s’occupent principalement de questions économiques et, marginalement, de revendiquer des droits politiques, alors que la politisation des soviets – d’origine spontanée et ouvrière – ne vient que plus tard. Leurs activités principales consistent essentiellement à négocier avec les patrons (heures de travail, salaires, etc.), à constituer et gérer un fond de grève, ainsi qu’à organiser et convoquer les assemblées locales. 

Le premier rassemblement à fonctionner sur le modèle des soviets est fondé à la mi-mai 1905 dans la ville d’Ivanovo-Voznesensk, centre textile de la région de Moscou. Auparavant surnommée la « Manchester russe » pour ses conditions de travail difficiles, le berceau des soviets est à cette époque le théâtre de grèves d’une durée et d’une intensité sans précédent. Dans ce contexte, les ouvriers et les ouvrières (majoritairement issu·e·s du secteur du textile) se rassemblent pour revendiquer notamment la suppression du travail de nuit et des heures supplémentaires, la mise en place d’un salaire minimum mensuel et l’abolition d’une forme de police attachée à certaines usines[3]. Simple comité de grève à l’origine, le soviet d’Ivanovo-Voznesensk change de nature lorsque la grève prend fin pour devenir le premier organe de représentation des intérêts ouvriers à l’échelle d’une ville entière. En survivant à la grève, il est reconnu comme une instance représentative non seulement par la classe ouvrière, mais aussi par les employeurs et les autorités, qui acceptent de négocier avec cette nouvelle structure.

C’est donc dans l’optique de rassembler et de converger des luttes considérées comme fragmentées mais partageant l’objectif commun de la défense des intérêts ouvriers que les premiers soviets naissent en 1905, comme en témoigne cet extrait du manifeste de la première réunion du soviet de Pétersbourg :

« On ne peut permettre que les grèves naissent et s’éteignent de façon sporadique. C’est pourquoi nous avons décidé de concentrer la direction du mouvement dans les mains d’un comité ouvrier commun. Nous proposons à chaque usine, à chaque atelier, à chaque profession, [d’élire] des député[·e·]s, à raison de 1 pour 500 ouvriers [et ouvrières]. Les député[·e·]s de chaque usine ou atelier constituent un comité d’atelier ou d’usine. La réunion des député[·e·]s de toutes les usines et ateliers constitue le comité ouvrier général de Pétersbourg ».

À l’instar du soviet d’Ivanovo, celui de Pétersbourg s’est donné comme mandat initial la gestion stricte de la grève, mais y survit également lorsque celle-ci se termine à la fin du mois d’octobre. Il passe ainsi d’un simple comité de grève à celui d’organe fédérateur de la défense des droits ouvriers et devient en quelque sorte la préfiguration des soviets de la révolution de 1917. De par sa seule existence et sa forte notoriété, le modèle des soviets se diffuse par la suite en province pour représenter non seulement les intérêts ouvriers, mais également ceux d’autres groupes sociaux (paysan·e·s, soldats, et marins).

Bureaucratisation et centralisation : le retournement des soviets contre eux-mêmes

Peu après la révolution de Février 1917[4], la renaissance et la diffusion des soviets à l’échelle de la Russie témoigne de la vivacité avec laquelle les soviets sont restés frais dans l’imaginaire révolutionnaire des ouvriers et ouvrières. « Ce fut un mouvement spontané en ce sens que les soviets surgirent partout, indépendamment les uns des autres et sans la moindre préparation théorique, en fonction des impératifs de l’heure[5] ». C’est essentiellement face à l’incapacité des partis politiques et des syndicats de se poser en organisation politique vigoureuse, légitime et représentative des intérêts ouvriers que l’on peut aujourd’hui comprendre la popularité des soviets. 

Dès ses premières semaines d’existence, le soviet de Pétersbourg est cependant rattrapé par sa popularité. Les séances du soviet sont en effet si populeuses qu’elles « [tiennent] bien plus du grand et bruyant concours de peuple que de la séance de travail d’une institution parlementaire[6] ». Selon les bolchéviques, ces assemblées sont trop populeuses pour être efficaces et, conséquemment, une réorganisation s’impose. Certaines mesures qui visent à diminuer le nombre de député·e·s et à « améliorer » le fonctionnement de l’institution sont donc mises en place. Le nombre grandissant de tâches quotidiennes qui incombe au conseil exécutif impose une division du travail de plus en plus poussée ainsi qu’une augmentation de sa taille. 

Dans le même souci de rendre plus efficaces les structures décisionnelles révolutionnaires, les bolchéviques instaurent un nouvel organe à l’intérieur même du conseil exécutif : le bureau du conseil exécutif. Cet organe, chargé des affaires courantes, se voit octroyé le droit de prendre des décisions d’ordre politique en cas d’urgence. Ainsi, en moins de deux mois, le soviet de Pétersbourg passe d’un organe ouvert, populaire et démocratique à un appareil administratif bien huilé composé de plusieurs centaines d’employé·e·s. Ce qu’il gagne en efficacité, nous dit l’auteur de Les soviets en Russie, Oskar Anweiler, il le perd en transparence et en démocratie. Assez rapidement, la structure s’alourdit, l’exécutif s’affranchit des délégué·e·s, les séances s’espacent et la participation diminue. Les réformes mises en place par les bolchéviques inversent ainsi le sens du pouvoir au sein des soviets : plutôt que de structures politiques servant à « faire monter » les demandes du peuple, les soviets sont stratégiquement instrumentalisés par les bolchéviques pour devenir la « courroie de transmission » (selon l’expression consacrée de Staline) et diriger les masses. L’aboutissement de la perversion du principe fondateur des soviets s’est incarné dans le système politique bureaucratique, centralisé, autocratique et coercitif qu’était la dictature bolchévique[7]. Lénine, et les bolchéviques avec lui, ont sacrifié la démocratie au profit de l’efficacité révolutionnaire, ne laissant pas la chance aux soviets de déployer leur plein potentiel démocratique.

Pourquoi s’intéresser aux soviets aujourd’hui?

En s’inspirant du modèle des conseils, il ne s’agit pas de plaquer bêtement sur notre société les reliquats d’une structure politique d’une autre époque ou de tomber naïvement dans le mythe des conseils. Il s’agit plutôt de réfléchir à savoir comment les principes de démocratie directe à l’origine de la mise sur pied des soviets peuvent être repris dans un projet collectif de démocratisation de notre société. Comme en témoigne l’avis de convocation à la première rencontre du soviet de Pétersbourg de 1917, le souci démocratique était effectivement à l’avant-plan dans la mise sur pied du projet des soviets : « Afin que la lutte pour la démocratie soit victorieusement menée à son terme, il faut que le peuple crée lui-même son organe de pouvoir propre[8] ». En ce qui a trait aux valeurs démocratiques, ce serait un piège que de jeter le bébé des soviets avec l’eau du bain de l’URSS.

En plus d’être démocratique, le fonctionnement des soviets de 1905 était très flexible. Que ce soit à l’échelle d’un milieu de travail (soviets de fabrique, soviets d’usine), d’une ville, de l’armée ou d’un quartier, le modèle des conseils s’adapte et permet de penser l’auto-organisation d’une communauté à différents niveaux et dans divers secteurs, tout en restant entièrement sous le contrôle de ses participant·e·s. Cette flexibilité serait un atout pour repenser des structures décisionnelles décentralisées adaptées à la réalité éclatée et plurielle de nos modes de vie et de nos sociétés (ruelles vertes, quartiers, arrondissements, municipalités, milieux de travail, communautés virtuelles, etc.).

Mais l’histoire nous rappelle que le modèle des conseils n’est pas non plus une panacée. Il n’est pas en soi démocratique, comme le rappelle Pierre Broué en préface du livre d’Oscar Anweiler : « Le pouvoir des conseils n’est pas par essence démocratique, et […] la condition pour qu’il le soit est que coexistent, reconnus au sein des masses qui le portent, des tendances, organisations, groupes et partis rivaux acceptant les règles qu’il leur donne et qu’ils imposent[9]. » Il s’agirait d’une structure politique décisionnelle fonctionnant sur des règles assurant une participation équitable qui pourrait être investie à différents niveaux par l’ensemble des membres. Similairement à la cité athénienne, aux communes médiévales, à la Commune de Paris de 1871, aux Town-meetings de la Nouvelle-Angleterre, et, plus récemment, au communalisme kurde du Rojava, les soviets s’inscrivent dans la longue tradition historique de la démocratie directe, des communes et du conseillisme.

Sans tomber dans les écueils antidémocratiques des « socialismes réellement existants » du XXe  siècle, la gauche pourrait s’inspirer de l’histoire pour penser des modèles de sociétés post-capitalistes. Celui des soviets a l’avantage de se placer entre le tout-à-l’État et la propriété privée en proposant une solution mitoyenne qui remet en son cœur la démocratie, la participation et la décentralisation. Ce modèle serait de surcroit en adéquation avec l’ensemble des expérimentations collectives et des innovations sociales qui foisonnent actuellement dans les milieux alternatifs et qui fonctionnent pour la plupart déjà sur des bases horizontales de coopération, de consultation, de partage et d’autogestion[10].

Dans un contexte de crise écologique et d’accroissement des inégalités socioéconomiques, il importe de redéfinir collectivement les bases communes d’un autre monde. Ces bases gagneraient en démocratie et en représentativité si elles s’articulaient autour du modèle des conseils, et ne peuvent donc pas se limiter à la prise du pouvoir d’État.

Il serait à cet égard intéressant de mesurer plus en profondeur la proximité du modèle des soviets avec les thèses du municipalisme, qui avance que les leviers de transformations sociales, économiques et politiques se situent à l’échelle municipale[11]. Autrement dit, il s’agirait de concevoir le changement social par la base et essayer de se réapproprier les municipalités afin d’en reconstruire un système politique et économique ancré dans des formes de participation, de discussion et de décision publiques. 

Cent ans plus tard, la question du « que faire? » reste encore ouverte. La révolution au XXIe siècle ne peut pas se permettre d’omettre des questions qui seront centrales à son déroulement, qui ont pour la plupart déjà été soulevées par les révolutionnaires russes sous diverses formes. Où se situe le précaire équilibre entre la participation populaire de masse la plus représentative possible et une certaine forme de « pragmatisme logistique » qui permette à la démocratie directe d’être fonctionnelle à grande échelle? De quels mécanismes les structures politiques émancipatrices devront-elles se doter pour éviter de sombrer dans l’autoritarisme? Comment opérer une coordination et une communication aussi efficace que démocratique entre les différents conseils? Considérant la forte pluralité dans la composition de nos sociétés, comment le modèle des conseils pourrait-il participer à l’intégration des minorités dans le processus décisionnel politique?

L’histoire se doit certes d’être un puits pour guider l’action collective, et ce qui y est puisé doit inévitablement être réinterprété à la lumière des défis du présent.

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CRÉDIT PHOTO: IISG

[1]                      Le terme « soviet » est dérivé du terme russe « sovet », qui veut littéralement dire « conseil », « comité » en russe.

[2]                     Bien que les postes de pouvoir fussent occupés à forte majorité par des hommes, les femmes ont joué un rôle non négligeable dans les événements de la révolution russe de 1917. Pour approfondir le rôle que les femmes ont joué dans ces événements, voire notamment cet article du Temps (https://www.letemps.ch/societe/2017/03/07/femmes-russes-revolution-17-ar…) ainsi que le chapitre sur la révolution russe dans l’ouvrage de Tony Cliff, Class Struggle and Women’s Liberation, originellement publié en 1984 chez Bookmarks et disponible en ligne à l’adresse suivante : https://www.marxists.org/archive/cliff/works/1984/women/index.htm

[3]                     Oskar Anweiler (1972), Les Soviets en Russie (1905-1921), Gallimard, p.48

[4]                      La révolution de Février se déclencha à la suite d’une grève dans l’usine Poutilov, la plus grande de Pétersbourg. La révolution prit de l’ampleur par une grande manifestation d’origine spontanée et ouvrière à l’occasion de la Journée internationale des femmes, quelques jours après le déclenchement de la grève. Une mutinerie dans les rangs de l’armée, qui se répandit comme une trainée de poudre, fut un événement aussi inattendu que charnière dans la révolution de Février. Ces événements débouchèrent sur l’abdication du tsar Nicolas II et la mise en place d’un gouvernement provisoire, lui-même renversé par les bolchéviques quelques mois après.

[5]                     Ibid., p.137

[6]                     Ibid., p. 132

[7]                     Pour une lecture historique détaillée du processus de centralisation et de bureaucratisation du système politique, voire l’ouvrage de Marc Ferro, Des soviets au communisme démocratique. Les mécanismes d’une subversion, publié originalement en 1980 chez Gallimard.

[8]                     Ibid., p. 129

[9]                     Ibid., p. XVII

[10]                      Le documentaire Demain, réalisé par Cyril Dion et Mélanie Laurent, en fait une recension intéressante.

[11]                      Consulter à ce sujet l’ouvrage de Jonathan Durand Folco, À nous la ville. Traité de municipalisme (2017), publié chez Écosociété. 

Bibliographie

Carrère d’Encausse, Hélène (1979), Lénine, la révolution et le pouvoir, Flammarion, 297p.

Ferro, Marc (2017), Des soviets au communisme bureaucratique. Les mécanismes d’une subversion, Gallimard, 352p.

Lénine, Vladimir Illitch Oulianov (1918), Les tâches immédiates du pouvoir des Soviets, en ligne, consulté le 2 octobre 2017, 15p. https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1918/04/vil19180428.htm

Nin, Andres (1978), Les soviets : leur origine, leur développement et leurs fonctions, En ligne, consulté le 2 octobre 2017, 21p. https://www.marxists.org/francais/nin/works/1932/00/soviets.htm

Anweiler, Oskar (1972), Les soviets en Russie (1905 -1921), Gallimard, 384p.