Pourquoi le Venezuela est-il la ligne de front du XXIe siècle?

Pourquoi le Venezuela est-il la ligne de front du XXIe siècle?

Cet article a d’abord été publié dans la revue Kalivando.

Par Alfonso Insuasty Rodríguez

Ce qui se passe au Venezuela n’est pas une affaire vénézuélienne. C’est le laboratoire où se décide si le XXIe siècle sera un terrain ouvert au pillage des entreprises ou si les peuples du Sud auront leur mot à dire sur l’utilisation de leurs ressources et sur leur avenir.

Il y a des moments où l’histoire cesse d’être un sujet de livres et devient quelque chose qui vous frappe soudainement, vous laissant sans voix. Le 3 janvier 2025 a été l’un de ces jours. Alors que la moitié du monde était encore en mode festif, les États-Unis ont mené contre le Venezuela une opération qui porte un nom bien précis dans les manuels de droit international : une intervention armée. Pas un coup d’État classique, pas une « opération humanitaire » déguisée. Une invasion. Comme ça, sans anesthésie.

L’enlèvement du président Nicolás Maduro et son transfert vers le territoire étatsunien et des actions militaires qui ont fait des dizaines de victimes parmi les civils et les militaires, marquent un tournant. Cela dit, ce qui faisait vraiment peur, ce n’était pas l’opération en soi — après tout, les États-Unis ont une longue tradition en la matière — mais la franchise avec laquelle Trump l’a dit : « Nous allons administrer le Venezuela ». Ils ne prennent même plus la peine de dissimuler leur pillage derrière un prétexte de démocratisation et de droits de la personne.

C’est clair : ce qui se passe au Venezuela n’est pas une affaire vénézuélienne. C’est le laboratoire où se décide si le XXIe siècle sera un terrain ouvert au pillage des entreprises ou si les peuples du Sud auront leur mot à dire sur l’utilisation de leurs ressources et sur leur avenir.

Le pétrole qui brûle sous nos pieds


Soyons clairs : le Venezuela n’est pas dans le collimateur à cause de son système politique. Il est là parce qu’il constitue un carrefour stratégique qui fait saliver n’importe quelle entreprise du domaine énergétique. Les plus grandes réserves de pétrole connues au monde. Les principales réserves d’or noir d’Amérique latine. Les septièmes réserves les plus importantes de gaz naturel sur la planète. Un arc minier qui ressemble à un catalogue de minéraux stratégiques. La neuvième réserve mondiale d’eau douce et le bassin de l’Orénoque, ce fleuve puissant relié au système amazonien.

Cela dit, voici ce qui inquiète vraiment Washington : le Venezuela a tissé un réseau d’alliances avec la Chine, la Russie, l’Iran et les pays du BRICS+ qui remet en cause le monopole du dollar et construit des alternatives financières et commerciales hors du contrôle des États-Unis. Dans un monde où le pouvoir n’est plus concentré dans une seule capitale, le Venezuela est un nœud stratégique de cette transition multipolaire.

Attaquer le Venezuela, c’est donc envoyer un message à plusieurs destinataires : « Voilà ce qui arrive à ceux qui osent commercer en dehors de nos règles ». Il s’agit de freiner le BRICS+. Il s’agit de sanctionner quiconque tente d’exercer une souveraineté réelle.

La résistance qui n’apparaît pas sur CNN


Il faut ici dire quelque chose qui dérange les analystes de salon : depuis plus de deux décennies, le Venezuela résiste à un siège qui aurait brisé n’importe quel autre pays. En 2025, on dénombre 1 081 mesures coercitives unilatérales imposées par les États-Unis : des sanctions économiques, des embargos financiers, le sabotage productif et une guerre cognitive conçue pour démoraliser et diviser.

Ce « gouvernement de transition » annoncé depuis Washington relève de la propagande classique. Une fiction médiatique qui ignore délibérément la densité sociale et territoriale du processus bolivarien. Où est le problème? Y a-t-il des débats internes ? Bien sûr, comme dans tout projet politique sérieux. Cependant, le présenter comme un régime sans base sociale, c’est ignorer deux décennies d’organisation populaire qui a appris, dans des conditions extrêmes, à défendre sa souveraineté. La guerre cognitive va sans aucun doute s’intensifier. Cependant, il est confronté à une société qui ne croit plus à ce discours.

Le multilatéralisme des communiqués


L’agression a été condamnée par les États et les organismes multilatéraux. Déclarations, communiqués, expressions de préoccupation. Tout cela est très diplomatique, très institutionnel. Tout cela est absolument insuffisant, et ce, parce que le multilatéralisme actuel est subordonné aux intérêts des grandes puissances. Les Nations Unies peuvent adopter des résolutions, mais sans une réelle volonté politique pour les faire respecter, ce ne sont que des mots vides de sens. Pendant ce temps, certains services diplomatiques optent pour l’ambiguïté ou carrément le silence complice.

Le contraste est brutal : alors que les gouvernements hésitent, les rues crient « ça suffit ». En Amérique latine, en Europe, en Afrique et en Asie, les mobilisations de solidarité avec le Venezuela se multiplient. Une insatisfaction croissante montre que cette agression n’est pas un fait isolé, mais s’inscrit dans un schéma global de violence et d’impunité. Le fossé entre les gouvernements et les peuples se creuse chaque jour davantage.

Bolívar avait raison (encore une fois)


Deux cents ans après le Congrès amphictyonique de Panama de 1826, cette tentative de Bolívar pour construire l’unité continentale, l’histoire fait un retour inquiétant. En 1829, le libérateur mettait en garde contre le danger que représentaient les États-Unis pour la liberté du continent. Ils l’ont qualifié d’exagéré, de paranoïaque, d’anachronique.

Deux siècles plus tard, ses paroles semblent prophétiques. Ce n’est pas seulement le Venezuela qui est en jeu. Il s’agit de savoir si nous acceptons que le XXIe siècle soit gouverné par des mafias corporatives armées ou si nous construisons un horizon de dignité, de justice et de souveraineté.

Il n’y a pas de neutralité possible ici. La neutralité est une forme de complicité. L’unité régionale réapparaît, non pas comme un slogan, mais comme notre urgence de survie. Seule l’unité garantit la souveraineté : seule la souveraineté rend possible la justice, et seule la justice peut maintenir une paix qui ne soit pas celle des cimetières.

Si cette unité n’est pas consolidée par les États, elle devra être construite à partir de la base, à partir des peuples organisés. La souveraineté n’est plus un idéal abstrait, mais une condition de survie collective.

C’est maintenant ou jamais! La ligne de mire est tracée. Le Venezuela, une fois de plus, montre la voie à suivre pour notre Amérique.

Tiré de : https://www.telesurtv.net/opinion/por-que-venezuela-es-la-linea-de-fuego-del-siglo-xxi/

Catatumbo : Une des veines ouvertes de la Colombie

Catatumbo : Une des veines ouvertes de la Colombie

Par Alfonso Insuasty Rodríguez[i] et Yani Vallejo Duque[ii]

Cet article a été publié par nos partenaires de Colombie, la revue Kalivando.

La version officielle du conflit en Colombie réduit ce dernier au trafic de drogue. Dans les faits, ce discours cache une tout autre réalité : celle de réseaux qui lient groupes armés, forces de sécurité, élites, clans politiques et intérêts géopolitiques. Or, ce sont ces mêmes réseaux qui perpétuent la violence et refusent de reconnaître les communautés historiquement marginalisées.

Depuis 1999, le Plan Colombie a marqué un tournant récent dans la configuration de la frontière nord du pays. Avec comme prétexte de lutter contre le trafic de drogue, ce plan a servi à imposer un modèle extractiviste, qui a entraîné le déplacement, la criminalisation et l’appauvrissement les habitant·e·s de toute une région.

Le Catatumbo, région stratégique du nord de Santander, à la frontière avec le Venezuela, a toujours été un épicentre de conflits économiques, sociaux et politiques. Très riche en ressources énergétiques et naturelles, la région s’est développée au gré de l’exploitation du pétrole, du charbon, du gaz et de la monoculture de l’huile de palme, utilisée dans la production de biocarburant.

Bien que soient là des piliers économiques essentiels, le type d’exploitation mise en œuvre a principalement servi les élites nationales et les sociétés transnationales. En d’autres mots, les inégalités historiques demeurent et les communautés locales sont tenues à l’écart.

Le pétrole comme destin du Catatumbo au XXe siècle.

La concession de Barco de 1905[iii] a cédé la place à des entreprises telles que la Colombian

Petroleum Company (Colpet) et la South American Gulf Company (Sagoc). Ces dernières ont contribué à la déforestation, à la dépossession des terres et à la colonisation pétrolière en faveur d’intérêts étrangers. La région dispose d’infrastructures essentielles dont un oléoduc de 423 km qui se termine à Coveñas, sur la côte atlantique. Même si l’exploitation pétrolière est passée aux mains d’Ecopetrol , la pétrolière nationale, en 1955, ce changement de propriété n’a profité qu’à quelques un·e·s, et sur la majeure partie du territoire, les populations demeurent pauvres et exclues.

Le Catatumbo est aussi un producteur important de charbon. Ses réserves sont estimées à 630 millions de tonnes. La région s’est ainsi taillée une place sur le marché mondial de l’énergie. Elle produit 1 750 000 tonnes par an, dont 80 % sont exportés vers des marchés tels que les États-Unis et l’Union européenne.

L’exploitation minière est au centre de l’économie du nord de Santander, notamment en ce qui concerne la production de charbon bitumineux de haute qualité à des fins thermiques et métallurgiques. En 2020, le département a produit 1,1 million de tonnes de charbon, soit 2,2 % du total national, ainsi que 4,8 % du gravier et 12 % de l’argile de la Colombie. Plus de 80 % du charbon et du coke produits sont exportés, tandis que le reste est destiné à la consommation intérieure, le plus souvent dans des centrales thermoélectriques et des fours à briques.

L’industrie du charbon génère plus de 7 500 emplois directs et 15 000 emplois indirects, en plus de 3 600 emplois directs et 7 000 emplois indirects liés à la production de coke. Cependant, l’exploitation du charbon est confrontée à des défis tels que la dépendance à l’égard de routes en mauvais état et les perturbations dues à la fermeture des frontières et aux manifestations populaires.

Malgré une baisse de la production pendant la pandémie, la reprise économique s’est d’abord manifestée dans le secteur de l’exploitation minière. Entre 2021 et 2022, 238 milliards de dollars y ont été investis, entre autres, dans les transports, l’éducation et la technologie.

En ce qui a trait à la sécurité, la région est en proie à l’exploitation illégale et un taux élevé d’accidents. Par ailleurs, Ruta de la Legalidad est un programme qui y fait la promotion de normes plus élevées. Même si l’exploitation minière ne représente que 0,95 % du PIB régional, elle constitue le moyen de subsistance de 33 000 familles. Néanmoins, cette explosion de l’exploitation du charbon, loin d’enrichir la population locale, n’a fait que contribuer à la détérioration de l’environnement. En effet, le système extractiviste qui s’est imposé a largement tenu à l’écart les habitant·e·s de cette région. Ce sont surtout les conglomérats nationaux et internationaux qui en ont profité.

Le Plan Colombie et l’USAID ont aussi favorisé la culture intensive d’huile de palme, entraînant la métamorphose du paysage au Catatumbo. La culture de la palme à huile revêt une très grande importance pour le secteur de l’industrie agroalimentaire dans la région. Palnorte, un des cinq plus importants exploitants  en Colombie, produit annuellement 50 000 tonnes d’huile. Or, 35 % de cette production est exportée. De son côté, Aceites y Grasas del Catatumbo cherche à tripler sa capacité de traitement au moyen d’un investissement de plus de 75 milliards de dollars. Dans le nord de Santander, Palm Cluster, créée en 2021, emploie plus de 14 000 personnes et exploite 45 000 hectares de cultures. À elle seule, elle génère 40 % du PIB agricole de la région.

Il s’agit sans l’ombre d’un doute d’un développement inégal. À l’ombre de l’industrie de l’huile de palme, de l’exploitation du charbon, du gaz et du pétrole, qui ont prospéré dans la région, s’est perpétuée une réalité douloureuse : la dépossession des terres, la violence perpétrée par les paramilitaires et le déplacement forcé de bon nombre de paysan·ne·s et autochtones. Comme l’ont montré les processus de Justice et Paix, la Juridiction spéciale pour la paix (JEP) et la Commission de la vérité elle-même, les secteurs clés de l’économie locale étaient contrôlés par des groupes armés illégaux. Ces derniers s’approprient le territoire par la force, en faisant un grand nombre de victimes, déchirant à long terme le tissu social.

Le Catatumbo se trouve non seulement au cœur d’un système extractiviste , mais aussi de conflits géopolitiques pour le contrôle des ressources énergétiques. En effet, le Venezuela voisin possède d’immenses réserves de pétrole, de gaz et d’or, entre autres richesses naturelles. Ses richesses énergétiques et sa position stratégique en tant que corridor frontalier ont contribué à une dynamique de déstabilisation qui se perpétue. Même l’État colombien contribue à cette instabilité sous prétexte de lutter contre les menaces à la stabilité régionale. Dans un contexte plus large, les États-Unis cherchent à réaffirmer leur influence en Amérique latine, face à la montée en puissance de la Chine et de la Russie. Ainsi, les élites colombiennes servent les intérêts étrangers et leurs propres intérêts en embrassant une militarisation accrue du territoire.

Le discours officiel réduit le conflit de la région à un problème de trafic de drogue. Par la même occasion, il sert à occulter les relations complexes entre les groupes armés, les forces de sécurité, les élites économiques et les clans politiques, qui continuent à exercer des fonctions publiques, les intérêts géopolitiques étant au cœur des dynamiques de ces conflits. Des rapports récents, comme celui de la Caravana Humanitaria 2024, ont dénoncé la collusion entre les forces de sécurité et les groupes paramilitaires, parmi lesquels le Clan del Golfo, et dans certains cas, des alliances avec les groupes dissidents. Ces relations contribuent à l’appropriation du territoire et perpétuent le système d’exclusion de la population locale.

Cultiver la coca pour survivre

Le Catatumbo est une des nombreuses régions de Colombie historiquement marginalisées par l’État. Par conséquent, ses habitant·e·s ont durement souffert des effets de la pauvreté et de la violence. Devant l’impossibilité de vivre d’autres formes d’agriculture, les paysan·e·s se sont tournés vers la culture de la feuille de coca, le pain et le beurre.

. Le mauvais état des routes de Tibú, El Tarra, Convención, Teorama et Hacarí pose obstacle à la commercialisation d’autres produits. Il n’est donc pas possible de remplacer la culture de la coca. Ielles affirment elles-mêmes qu’ielles ne cultivent pas la coca pour s’enrichir, mais simplement pour survivre.

Contrairement à ce qu’affirme l’État colombien, l’argent du trafic de drogue ne profite pas aux habitant·e·s du Catatumbo, mais aux habitant·e·s des grandes villes et des pays consommateurs. Selon le dernier rapport du Système de surveillance intégré des cultures illicites des Nations Unies, on cultive la coca sur 43 866 hectares du nord de Santander. Tibú est la municipalité qui comporte le plus grand nombre d’hectares de coca, avec 23 030 hectares. La région produit 17 % de la coca au pays. C’est pourquoi elle est le théâtre d’activités de divers groupes armés et de l’État pour le contrôle de ces revenus illicites.

L’approche militaire s’est soldée par un échec : ni les pulvérisations de glyphosate ni l’utilisation de la force n’ont donné les résultats escomptés. Même les accords issus du processus de paix n’ont pas été mis en œuvre par l’État. Aussi, le manque de possibilités pour les anciens combattants des FARC a fait en sorte que, faute d’alternative, ils sont retournés au commerce illicite. La demande mondiale de cocaïne est croissante et stimule la production en Colombie. Se demande-t-on, aux États-Unis ou en Europe, pourquoi les gens consomment de plus en plus de drogues?

La récente confrontation entre le front de guerre Nord-Est de l’ELN et le 33e front de l’État-major central (EMC) des FARC a donné lieu à des théories sur une prétendue alliance entre l’ELN et le

gouvernement vénézuélien pour contrôler le trafic de drogue. Toutefois, ces accusations ne sont pas fondées sur des éléments de preuve. Elles semblent plutôt refléter le discours des États-Unis, lui-même servant de justification à une potentielle intervention militaire au Venezuela.

La résistance au Catatumbo : une lutte pour la dignité

Cependant, le Catatumbo, même marginalisé et en proie à la violence, est un territoire de résistance. Les paysan·ne·s, les autochtones et les personnes afrodescendantes ont proposé le Pacte social territorial[iv]. Il s’agit d’un modèle de développement fondé sur la justice sociale, le développement durable et la souveraineté du peuple. Cependant, ces initiatives ont été criminalisées par les élites, qui préfèrent maintenir le statu quo.

L’État n’a fait sentir sa présence dans la région que dans le but de contrôler les ressources naturelles, au détriment de ses habitant·e·s. Le Catatumbo a été un laboratoire martial, au sein duquel les paramilitaires ont arraché les terres aux paysan·e·s, pour le compte des mouvements d’extrême droite, de certain·e·s politicien·ne·s et du secteur privé. La réaction de la classe dirigeante aux demandes des communautés a été la répression. La grève de Nororiente en a été un exemple clair. Les paysans ont réclamé des droits et de meilleures conditions de vie. Et la réponse de l’État? Les assassinats, les disparitions forcées et la torture, souvent avec la complicité du bataillon des Vencedores de l’armée nationale.

Les mouvements sociaux ont dénoncé la militarisation comme n’étant pas une solution pour la paix. Elle ne ferait qu’entraîner davantage de violence et de déplacements. La paix n’est pas imposée par des armes. Elle est construite au moyen d’investissements dans des programmes sociaux, dans des infrastructures et des garanties de sécurité.

Les habitant·e·s du Catatumbo ont la conviction que ce sont les survivant·e·s de la guerre et de l’oubli qui doivent paver la voie de l’avenir. Sur ce territoire où l’histoire fait gronder son tonnerre en pleine jungle, la volonté d’un peuple qui rêve d’une vie de dignité, de souveraineté et de fraternité en Amérique latine reste inébranlable.


[i] https://kavilando.org/lineas-kavilando/conflicto-social-y-paz/10072-catatumbo-la-herida-abierta-del-extractivismo-y-la-resistencia-territorial-colombia

[i] Professeur de recherche à l’Université de San Buenaventura de Medellín, qui fait partie de REDPAZ et est membre du groupe de recherche Kavilando.

[ii] Titulaire d’une maîtrise en droit de la procédure pénale, défenseur public, chercheur au sein du groupe Kavilando.

[iii] Concession pétrolière qui a marqué les a marqué les débuts du pays en la matière.

[iv] Pacto Social Territorial.

CRÉDIT PHOTO: Makalu / PIXABAY

Chronique gonzo fantastique

Chronique gonzo fantastique

Illustration: collage de l’auteur

Je logeais sur la 28e Rue, juste en face d’un vieux cimetière délabré et du Centre de la mémoire historique, dédié au conflit armé colombien. Entre le cimetière et le Centre s’étend une allée qui s’assombrit à la rencontre de l’horizon, jusqu’à s’engouffrer dans l’abysse des nuits pluvieuses de Bogota. Il s’agit d’une « zone de tolérance ».

Un soir de fête, j’ai fait la connaissance de Colombe, une femme du groupe autochtone colombien chibchas. Emboucanée de tabac et de cannabis, elle m’a raconté son enfance dans ce quartier. Son père avait migré dans la capitale pendant la violencia, dans les années 1940, après que son village ait été rasé par le feu. Cette violence avait lancé le conflit armé dans le pays, conflit qui se poursuit toujours. Or, son père avait alors adopté un nom hispanique prestigieux, effaçant dès lors la trace de ses origines. Elle travaille aujourd’hui dans un atelier de sérigraphie, « essayant de ne pas mourir intoxiquée par les produits chimiques », selon ses dires. Lors de notre rencontre, elle portait des pantalons trop grands, un chandail à capuchon avec des fleurs délavées,  un bandeau noir et une casquette de la même couleur, sur laquelle trônaient des lunettes de sécurité en plastique. Une queue de cheval de cheveux noir de jais jaillissait au-dessus de sa nuque. Sous des arcades sourcilières très prononcées vibraient des yeux noirs d’une profondeur inouïe. Son visage couleur de cacao luisait sous les lueurs des gyrophares rouge et bleu des voitures de police qui venait patrouiller dans le lugubre quartier de Santa Fe de Bogota.

Cette zone était désignée comme « zone de tolérance », où la prostitution et le trafic de drogue vont bon train, où l’on retrouve bon nombre de jeunes réfugiées vénézuéliennes de 13 ou 14 ans se prostituant pour 2000 pesos (0,50 $ canadiens) afin d’acheter la base de cocaïne (similaire au crack), qui leur permet de tolérer un peu mieux la misère. Ce sont souvent les mères qui agissent comme proxénètes. Colombe me disait : « je comprends que les gens veuillent fumer de la marijuana, même si, pour certains, ça les rend un peu fous, ou que d’autres fument de la base de cocaïne pour pouvoir travailler toute la nuit, mais faire ça à des enfants, c’est inacceptable. On me dit que je suis réactionnaire, mais non. » Je ne pouvais que tomber d’accord avec elle sur ce point en particulier. Évidemment, je ne lui ai pas demandé où elle avait entendu que les libertaires défendaient tout naturellement la pédophilie : une chaîne de télévision de droite, les journaux, les paramilitaires ou les manifestant·e·s d’extrême droite qui ont envahi les rues de toutes les villes du pays le 21 avril dernier[i]? La presse réactionnaire ne manque pas de souligner, par exemple, qu’on a retrouvé 28 enfants exploités dans des réseaux de trafic sexuel ou encore la mort d’un bébé de 16 mois, violé et étranglé par ses propres parents[ii]. Après notre conversation relativement courte, j’ai passé la soirée à méditer sur le récit de Colombe, ne pouvant quitter des yeux le point où la lumière s’évanouissait pour laisser place à l’obscurité. Je suis ainsi resté quelque peu prisonnier de mes pensées, Colombe assise à côté de moi en silence, elle aussi prisonnière des siennes. Nous échangions de temps en temps un sourire réconfortant, sans plus. Nous avions fumé une Santa Maria dynamite, comme on appelle le cannabis en Amérique latine, qui m’a plongé dans un état de conscience inusité pendant huit heures. Je titubais contre les marées du désespoir dans un appartement enfumé. L’espagnol jappé par des voix ivres était comme traduit en arrière-plan et je n’entendais que ce qui me semblait être du français québécois. Nous échangions des fous rires tonitruants et je lisais les pensées de Colombe, assise à côté de moi en silence. Il s’agissait sans l’ombre d’un doute d’une autre femme profondément blessée qui venait au chevet de mes ratiocinations pour un peu de confort.

Après quoi, j’ai eu l’occasion de visiter la zone de tolérance en projection astrale, flottant jusque dans l’abysse. Pour les occultistes, les brujo (sorciers), les chamanes et dans pratiquement toutes les traditions mythiques, le corps physique coexiste avec un corps énergétique ou astral. Or, si le corps physique est très limité dans ses possibilités, le corps astral, lui, peut servir à exécuter des périples dans les multiples dimensions du réel. Dans les profondeurs de la zone de tolérance, les rues délabrées étaient jonchées de détritus, de préservatifs usés, d’instruments servant à fumer de la base de cocaïne et de seringues. Seuls des néons clairsemés éclairaient les rues de leurs pâles halos, vaporeux et crus, qui ne rencontraient dans l’obscurité que les gyrophares des boîtes à salade de la police. J’ai observé une descente et des fouilles, les parasites en uniformes grenouillant sous la pluie, l’œil jaune et vitreux. Puis au pied d’un édifice en ruines, deux hommes bien occupés, l’un recevait une fellation et l’autre enfourchait une femme contre le mur. Une orgie de prostitution sacrée se déployait sous le regard d’Ishtar, déesse mésopotamienne de la fertilité à laquelle des fluides sexuels étaient offerts de cette manière. J’ai alors plongé sous la chaussée, où les esprits des Anciens habitaient longtemps avant la sécrétion du Dieu, l’esprit protecteur des violeurs. Dans une grotte aux murs éclairés par des coulis de lave écarlate s’accumulaient dans un grand sac organique, une immense larve, tous les fluides et l’énergie sexuelle de ces rues. Un coulis d’un vert émeraude s’infiltrait à travers le trottoir fissuré et le pavé mouillé. Soudainement, ce ver-sac a crevé la chaussée pour avaler toute la ville, tous les os poussiéreux du cimetière voisin perçant la membrane d’un sol fatigué.

***

Environ deux mois plus tard, à Medellín, j’ai fait la connaissance d’Éveline, une militante d’âge mûr qui vivait dans un quartier populaire de Medellín, non loin du centre, qui, avec ses hôtels de passe, sentait le sperme comme les zones de tolérance de Bogota. Medellín a gagné la réputation d’être une ville de fête, mais dans les interstices de cette ambiance désinvolte fleurissent le crime organisé et le proxénétisme. La ville est aussi connue pour les attaques au burudanga, de la scopolamine, contre des hommes étrangers, perpétrés par des femmes rencontrées dans les bars ou les applications de rencontre, à un tel point que l’ambassade des États-Unis a émis un avertissement. Quelques cadavres masculins, encore pleins de semence, ont été retrouvés dans des allées sombres… le centre-ville est peu fréquentable.

Elle m’avait invité à siroter une infusion d’herbes médicinales dans sa vieille maison verte à la façade fatiguée, quadrillée de barreaux en fer gorgé. Militante de longue date, elle organisait une caravane à travers le pays pour la défense du territoire et des savoirs autochtones. Au fil de nos discussions, je lui ai mentionné que je m’établissais en Équateur pour apprendre la science des plantes médicinales ancestrales. Une lueur éclatante s’est alors mise à scintiller dans ses yeux, auparavant fatigués. Les reflets sur son visage de bronze se sont alors faits des plus éclatants. Elle a ramené ses cheveux poivre et sel vers l’arrière, puis a entamé un récit de plusieurs heures sur sa découverte du yagé (nom donné en Colombie à l’Ayahuasca) et de la réflexologie, qu’elle avait étudiée avec une nonne d’un âge incalculable.

Or, elle avait une certaine affinité avec le monde des esprits. Elle me racontait être allée à un lieu, dans la forêt, où elle avait trouvé un fémur humain. Il s’agissait d’un lieu où avaient sévi les paramilitaires. Elle avait enterré avec respect ces restes humains et des spectres s’étaient mis à affluer vers elle, murmurant à son oreille, reconnaissants des hommages payés à ces restes humains. Une autre fois, elle s’était sentie mal à l’aise dans un lieu où s’étaient déroulés de nombreux massacres, non seulement durant la violencia, mais aussi durant la guerre d’indépendance et les multiples conflits armés intérieurs. Elle s’est trouvée assaillie par des esprits qui infusaient l’atmosphère de haine, de colère et de tristesse. Les gens sensibles à ces phénomènes se sentent alors nauséeux, sans énergie et nerveux… elle avait dû quitter les lieux. Sirotant son infusion, elle me racontait aussi le récit d’une amie qui, pendant des années, était la proie de crises de nerfs, se mettait à crier que les mains lui faisaient mal ou qu’elle ne les sentait carrément pas. Elle avait consulté un curandero et peu après, il avait été découvert que son petit frère avait été torturé par l’armée. Ce dernier s’était joint aux rebelles à l’âge de 15 ans. Il n’avait pas fait une longue carrière de guérillero puisqu’il avait été capturé. Lors d’une séance de torture, on lui avait tranché les mains avant de l’assassiner. Son spectre avait depuis tenté de raconter ce qui s’était passé. Dans le cadre du processus de réconciliation des dernières années, la famille avait finalement pu savoir que le jeune homme avait disparu dans une opération de l’armée. Après quoi, les attaques de la femme s’étaient dissipées. Éveline a terminé en pointant une pièce de sa maison, un lieu qui avait connu de telles horreurs. Elle laissait entendre que des enfants y avaient été violés et massacrés. Je pouvais sentir une présence maléfique, mais je décidai de ne pas m’enquérir davantage. Même dans l’appartement où je louais une chambre, il y avait une présence à l’odeur de la mort violente et, au bas de l’édifice, un groupe de motards faisait du grabuge. Je buvais une cannette de bière Aguila, en reniflant l’odeur d’essence et en écoutant les cris d’indignation.

***

Je sens le besoin de compléter ces deux anecdotes avec une troisième, afin de conclure sur une bonne note et de compléter ce panorama gonzo fantastique. Je dis fantastique, mais pour moi il s’agit d’une réalité du quotidien. Mes parcours d’intellectuel et de militant anarchiste, d’apprenti chamane et de traducteur convergent et m’ont amené à vivre à Cuenca, en Équateur.

Il y a peu de temps, à Cuenca, un beau matin, je me rendais chez Titi, maestro et ami, pour consommer le rite du Kambo. Ce venin de grenouille est reconnu comme arrachant la panema, la mauvaise énergie. Une femme qui veut attirer un homme voit sa production de phéromones augmenter, une femme qui veut procréer voit ses niveaux d’hormones nécessaires augmenter. Un homme déprimé voit son niveau de sérotonine s’accroître, et ainsi de suite. On appelle parfois le Kambo l’antibiotique d’Amazonie, mais il représente beaucoup plus. En contexte traditionnel, on l’utilise même et surtout pour régler des conflits dans une communauté. Il est appliqué après avoir perforé, au moyen d’un bâton embrasé, des trous dans la peau du bras ou de l’épaule. Le venin séché est réhydraté et ensuite appliqué sur ces perforations. Dans mon cas, je voulais approfondir ma compréhension de la relation que j’entretiens avec le principe féminin et avec les femmes, dont les anecdotes susracontées ne sont que quelques manifestations parmi tant d’autres. Pour la plupart des gens, le Kambo est une purge, 15 minutes passées à vomir. Or, pour moi, au-delà d’une vomissure jaunâsse, ce venin panacéen m’a donné accès à d’autres dimensions qui ont été le théâtre de nouvelles rencontres. Lors de ma première fois, le Kambo m’a transporté dans une cafétéria de Cuenca, me faisant perdre de vue toutes les notions qui m’auraient permis de savoir que j’avais fait des visions. Or, pour ce qui est de cette occasion que je souhaite raconter ici, la séance de 15 minutes de nausée, de vomissements et de malaise ne m’avait pas vraiment fait planer. Je retournai par la suite à mon appartement de Cuenca, la nuit arrivée, je me retrouvai dans une fête. C’était la clôture d’un festival de théâtre des plus biscornus, qui mélangeait folklore et traditions andines avec les préoccupations propres aux théâtres artaldien et Budoh. Élaboré avec les moyens du bord et avec bien des machines à fumée et des éclairages colorés pour cacher les décors limités, il mettait en scène des actrices dont le costume une pièce laissait voir leurs lèvres vaginales saillantes pendant qu’elles criaient à voix aiguës ou caverneuses. Un doigt d’honneur au catholicisme nauséabond de Cuenca? Aucune idée, mais une jeune femme assise à côté de moi m’accordait beaucoup d’attention. Quoi qu’il en soit, arrivé à la fête, je m’installai près du feu dans la cour du Pumapongo, établissement situé à côté du pont brisé, emblématique de Cuenca et repère de marginaux éméchés. Je fumai joint après joint d’une excellente herbe équatorienne. Je n’attendais rien de plus de ma journée. Néanmoins, comme sortie de nulle part, la jeune femme du théâtre est venue m’inviter à danser, chose que je n’avais jamais faite avant, sauf seul et bourré dans ma cuisine, ou encore dans les cérémonies d’Ayahuasca de Titi, lorsque je jouais du tambour. Je dansais, buvais des gorgées de bière quand elle me passait la bouteille. Cela a duré quelques heures, après quoi elle m’a fait un câlin avant de disparaître dans la nuit d’un état d’ébriété avancé. Le lendemain, je questionnai mes ami·e·s présent·e·s. Personne n’avait vu la jeune femme et personne ne la connaissait. Je ne l’ai jamais revue non plus… tel un esprit venu me montrer à danser pour célébrer la vie, en dépit de ses mauvaises odeurs et de ses horreurs.


[i]Le 21 avril 2024 a eu lieu la plus importante manifestation de droite dans le pays. Cet événement était largement soutenu par les grands médias et des rumeurs couraient, selon lesquels bon nombre de « manifestant·e·s » étaient en fait payé·e·s.

[ii] Redacción Semana. 2023. « Rescatan a 28 niñas que eran sometidas a la prostitución en ‘zona de tolerancia’ de Bogotá », 24 février 2023. https://www.semana.com/nacion/articulo/rescatan-a-28-ninas-que-eran-sometidas-a-la-prostitucion-en-zona-de-tolerancia-de-bogota/202303/ (consulté le 30 mars 2025).

Québécois LGBTQ+ aux États-Unis : « Notre plan B, c’est de rentrer »

Québécois LGBTQ+ aux États-Unis : « Notre plan B, c’est de rentrer »

Capture d’écran de l’appel avec Shane, depuis sa chambre à Tampa, en Floride.

Lorsque Shane décroche à l’appel vidéo, les rayons du soleil de Floride illuminent immédiatement l’écran. Canadien par sa mère, Shane habite avec ses parents près de Tampa, dans le sud des États-Unis. Devant le mur bleuté de sa chambre, le jeune homme aux cheveux longs affiche une mine assez grave. Étant trans, Shane est particulièrement inquiet dans le contexte politique actuel, marqué par la réélection de Donald Trump et la série de mesures anti-LGBTQ+ qui s’en est suivie. 

Alors que nous l’interrogeons sur son état général, Shane prend une respiration avant de répondre : « Ça ne va pas super bien, honnêtement ». Le vingtenaire évoque alors une « situation effrayante, surtout en Floride, qui est l’un des États les plus à risque pour les personnes trans et LGBT ». Sa mère Johanne, qui lui succède dans l’appel vidéo, confie en riant qu’elle a « besoin de tranquillisants ». Les derniers événements politiques lui causent beaucoup de stress, notamment en raison de la transidentité de son fils.

Les personnes trans dans le viseur de Trump

Lors de sa campagne, Donald Trump a multiplié les attaques contre la communauté trans, promettant de « mettre fin au délire transgenre » et de ne reconnaître que deux genres. À la suite de son investiture, le nouveau président a adopté une série de décrets visant à limiter les droits des personnes trans, avec la suppression des aides publiques pour les traitements de transition de genre des mineur·es ou l’inscription du sexe assigné à la naissance sur les documents officiels du gouvernement.

Lorsque Shane a entendu parler de ces mesures, il a « couru faire renouveler son passeport », craignant ne pas pouvoir obtenir un document de voyage avec le bon marqueur de genre. Lors de la demande, il a dû indiquer si son genre était celui qui lui avait été assigné à la naissance, ce à quoi il a répondu non. L’idée de recevoir un passeport avec l’inscription « F » le rend très anxieux, confie-t-il. Au-delà de la négation de son identité, Shane s’inquiète surtout pour sa sécurité, craignant vivre des discriminations si son apparence ne correspond pas à celle sous-entendue par ses papiers d’identité. « La prochaine étape », nous dit sa mère Johanne, « c’est de demander le passeport canadien » afin d’obtenir la mention de genre adéquate. 

Lorsque nous appelons François*, le soleil de Floride laisse place à la nuit du Wisconsin. Né à Montréal, le jeune de 15 ans a rejoint l’État du Midwest des États-Unis avec sa famille il y a une dizaine d’années. Aux côtés de sa mère Chantale*, originaire de Laval, le jeune homme trans raconte avec satisfaction avoir récemment obtenu un passeport avec la bonne mention de genre, grâce à une demande faite « juste avant qu’il ne signe les décrets ». 

« L’autre stress », ajoute Chantale, concerne l’hormonothérapie, que l’administration Trump souhaite prohiber pour les personnes mineures, au même titre que l’ensemble des traitements de transition de genre. Pour continuer à obtenir les doses de testostérone dont il a besoin, François et sa mère s’approvisionnent autant que les ordonnances leur permettent, pour parer à d’éventuelles restrictions supplémentaires.   

Depuis sa chambre d’adolescent décorée d’affiches colorées, François explique qu’il trouve toutes ces mesures « déshumanisantes ». Sans savoir comment expliquer cette volonté de nuire aux minorités de genre, il estime que les personnes trans, au même titre que d’autres groupes marginalisés, sont victimes d’une « haine qu’il fallait diriger quelque part ». 

L’ensemble de la diversité menacée

Si les personnes trans sont les premières à être visées par ces mesures anti-LGBTQ+, le reste de la communauté l’est aussi. Dans la lancée de ses premières signatures, le président républicain a révoqué des textes adoptés par son prédécesseur Joe Biden, notamment celui combattant les discriminations basées sur le genre et l’orientation sexuelle. Dans le même temps, les programmes de diversité, équité et inclusion (DEI) ont été supprimés dans toutes les sphères du gouvernement fédéral, et les entreprises ont été encouragées à le faire également, sous peine de s’exposer à des enquêtes.

Originaire de Saint-Bruno, Ann a rejoint la Californie en 2002, où elle vit aujourd’hui avec sa compagne. Si en tant que lesbienne elle se sent moins menacée que la communauté trans, elle demeure lucide sur les intentions du nouveau président : « Là, c’est les personnes trans qu’il attaque, mais ça va être nous autres après ». Un rappel qu’elle veut également adresser aux « groupes gays qui soutiennent Trump » : « Si on pense que ça va juste être les personnes trans, on se trompe fortement ». Pour elle, toutes celles et ceux qui ne sont pas « blancs, cisgenres et hétéros » sont ou seront dans le collimateur des politiques trumpistes. 

Capture d’écran de l’appel avec Ann, dans sa maison en Californie.

Une intolérance banalisée

Le contexte politique amène les personnes LGBTQ+ rencontrées à se méfier davantage au quotidien. Si elle se considère chanceuse d’habiter en Californie, un État historiquement démocrate, Ann porte toutefois une attention particulière aux États dans lesquels elle voyage. « C’est certain que je n’irais pas dans des États où les lois me sont défavorables », dit-t-elle en nommant la Floride, fleuron trumpiste, où elle aurait aimé se rendre. 

Shane, lui, habite en Floride, qu’il décrit comme l’État « le plus à risque pour les personnes trans et LGBT » avec le Texas. Bien que les habitant·es de sa ville et les client·es du café où il travaille soient assez « détendu·es », le jeune homme vit tout de même des moments d’anxiété. Comme lorsqu’il fait face à des client·es qui portent des casquettes avec l’inscription Make America great again, le slogan trumpiste. « Je ne suis pas en sécurité avec ces personnes, je ne peux pas être moi-même en leur présence », relate-t-il, confiant adopter une voix plus grave pour ne pas que sa transidentité ne paraisse. 

De son côté, François estime que l’attitude de ses ami·es et camarades a changé depuis le retour de Trump dans la sphère politique et médiatique. À son école secondaire, François a remarqué « plus de regards bizarres », ainsi que des propos discriminatoires auxquels il n’était pas habitué. Il évoque également un ami « convaincu par Trump », faisant des remarques transphobes alors qu’il était « d’accord avec sa transition » quelques mois auparavant. « Je trouve ça fou de voir à quelle vitesse les gens ont été influencés », rapporte le jeune de 15 ans. 

Un retour possible au Canada

Touchée par le récit de son fils, Chantale confie avec un sourire triste que « le plan B, c’est de retourner au Canada ». Bien qu’un déménagement soit contraignant sur de nombreux plans, la mère de famille « ne risquera pas la vie de [son] enfant pour rester aux États-Unis ». François croit que si cette décision devait être prise, il serait probablement triste, car même si le Canada lui manque, il aime beaucoup son école et a grandi ici. 

Shane est confronté au même dilemme, se préparant à la possibilité de déménager au Canada, sans le vouloir réellement : « Je ne veux pas avoir à fuir ma maison. Je veux un avenir où je peux prendre mon temps pour déménager, après avoir trouvé un partenaire et l’endroit parfait pour m’installer. » Le Canado-Américain se considère toutefois privilégié d’avoir la possibilité de quitter le pays en cas de nécessité, contrairement à ses ami·es queer qui n’ont pas la double nationalité. 

Quant à Ann, le sujet est aussi « sur la table », notamment après que sa fille de 17 ans lui a dit ne pas vouloir « rester dans ce pays ». Le retour est cependant difficilement envisageable pour elle, sa compagne et ses beaux-enfants n’ayant pas la nationalité canadienne. Elle se retrouve alors entre les deux pays, sa fille et son cœur au Canada, et sa compagne et sa vie aux États-Unis. Quant à son bras, il est tatoué d’une fleur de lys et d’une feuille d’érable, comme elle nous le montre à l’écran avant de raccrocher.

*Ces personnes ont souhaité conserver l’anonymat.

Casino en ligne : le Québec, un exemple à suivre ?

Casino en ligne : le Québec, un exemple à suivre ?

Alors qu’en France, le gouvernement envisage de légaliser le casino en ligne, les professionnel·les en dépendance s’interrogent sur la portée préventive d’une telle mesure. Au Québec, ces jeux sont légaux et encadrés par l’État depuis 2010. Une occasion de voir ce qui a fonctionné, ou non.

Au début, c’était le poker. Puis les machines à sous. Mais c’est avec les jeux de casino en ligne que Jonathan*, résidant en Abitibi-Témiscamingue, a développé une addiction au jeu : « C’est vraiment là que je me suis fait le plus de mal », raconte-t-il. La différence, c’est que le casino en ligne était accessible 24h/24 sur son cellulaire. « Je n’avais pas besoin d’aller nulle part, je restais chez nous. » Il se met alors à jouer dans la cuisine, aux toilettes, et en présence de sa famille.

« Les jeux de casino sont ceux qui génèrent le plus de problèmes pour les joueurs », rapporte Sylvia Kairouz, professeure au département de sociologie et d’anthropologie de l’Université Concordia. Lorsqu’ils sont en ligne, ces jeux sont d’autant plus addictifs qu’ils sont disponibles en tout temps et dénués de contrôle social. « Les joueurs se promènent avec le casino dans leur poche », illustre Mme Kairouz.

Face au risque élevé de dépendance au casino en ligne, les États choisissent de l’interdire ou de le réguler. Au Québec, ces jeux sont légaux et régis par le gouvernement provincial, par l’entremise de Loto-Québec. En France, ils restent interdits, mais le gouvernement a annoncé cet automne son intention de les légaliser. Pour évaluer si la légalisation peut permettre un encadrement plus efficace, L’Esprit Libre s’est entretenu avec des expert·es en prévention des deux côtés de l’Atlantique.

France : légaliser pour encadrer

« On sait bien que c’est mieux de réguler que de prohiber », soutient Emmanuel Benoit, directeur général de l’Association de recherche et de prévention des excès du jeu (Arpej). Pour lui, la légalisation des jeux de casino virtuels en France serait un moyen d’encadrer les pratiques des joueurs, qui ont déjà accès à une offre illégale. Selon l’Autorité nationale du jeu (ANJ), entre trois et quatre millions de Français jouent chaque année à des jeux de casino en ligne sur des sites illégaux[1]. Le problème, c’est que « ces sites illicites ne prennent pas soin du joueur, il n’y a pas de prévention ni de réduction des risques », alerte le directeur de l’Arpej.

La création de plateformes agrées par l’État permettrait la mise en œuvre de mesures préventives, comme l’interdiction de jeu aux moins de 25 ans, des sessions qui ne dépassent pas deux heures, ou la possibilité de s’auto-exclure, propose M. Benoit. Des « niveaux de sécurisation », selon ses termes, qui favoriseraient une pratique de jeu plus responsable.

Ces dispositions ne sauront être véritablement efficaces si les plateformes illégales, dénuées de tout contrôle, demeurent. « L’idée, c’est aussi de faire en sorte que ces sites illicites ne puissent plus exercer, en luttant de manière encore plus forte [contre eux] », réclame le directeur de l’Arpej, qui reconnaît néanmoins qu’il sera difficile de les supprimer complètement. « Ce qui est important, c’est que la partie congrue soit la plus faible possible », estime-t-il.

Malgré la persistance très certaine d’une offre illégale, M. Benoit espère que les joueur·ses seront attiré·es par les garanties de sécurité de l’offre légale. Contrairement à leurs concurrents illicites, les sites légaux assurent aux client·es la sécurité de leur compte, de leur identité et du paiement. « Quand un opérateur a une image de fiabilité, ça marche beaucoup mieux qu’un opérateur dont on pense qu’il peut tricher », soutient le Français.

Légaliser sans précipiter

Seul pays de l’Union Européenne, avec Chypre, à interdire les jeux de casino en ligne, la France est allée de l’avant à l’automne dernier, en déposant un amendement en vue de les légaliser. Le gouvernement s’est toutefois heurté à la résistance des organismes en prévention. « C’était un peu la stupéfaction et la colère, parce que si vous voulez, ça a été fait sans préparation », raconte M. Benoit. S’ils sont plutôt favorables à une légalisation, les professionnel·les français de l’addictologie estiment néanmoins que la décision ne peut « s’ouvrir par un simple décret qui tombe comme cela pour faire de l’argent », comme le dénonce le directeur de l’Arpej. Une légalisation pourrait en effet rapporter près d’un milliard d’euros à l’État[2].

À l’image de ses confrères et consœurs en addictologie, M. Benoit appelle à « un temps de préparation, de concertation et d’équipement. » Légaliser une pratique aussi addictive nécessite de mettre la protection du joueur au centre des débats, demandent les organismes et les expert·es. Sans véritable plan d’encadrement, l’ouverture des jeux de casino en ligne risque de renforcer davantage l’addiction plutôt que de la prévenir.

Québec : une légalisation d’abord économique

Si les organismes français en prévention réclament aujourd’hui un processus de consultation, celui-ci n’a pas eu lieu au Québec, lorsque le casino en ligne était légalisé en 2010. « Il n’y en a pas eu, ils faisaient juste élargir leur offre », se souvient Anne Élizabeth Lapointe, directrice générale de la Maison Jean Lapointe, qui traite les dépendances. À l’époque, plusieurs acteur·rices de la société civile critiquent le manque de considérations du gouvernement pour les impacts sur la santé publique, réclamant l’implication d’expert·es dans la mise en œuvre de la politique[3].

Pour la chercheuse à l’Université Concordia Sylvia Kairouz, l’État québécois a offert ces jeux en ligne « pour des raisons économiques. » N’ayant aucun contrôle sur l’offre illégale, la société d’État Loto-Québec a développé sa propre plateforme pour « récupérer une partie de ce marché », estime-t-elle. Le casino en ligne intègre ainsi la gamme des jeux d’argent et de hasard régulés par l’État, comme le loto, les paris sportifs ou les casinos terrestres.

Un manque d’encadrement

L’autre enjeu, la santé publique, a été relégué au second plan par la légalisation québécoise, qui ne s’est pas accompagnée d’une stratégie d’encadrement suffisante, selon les expertes rencontrées. « Au Québec, on a une offre, c’est tout », regrette Mme Kairouz. 

Encadrer des pratiques aussi addictives, « ça prend une autorité indépendante », plaide la chercheuse. Contrairement à la France, qui dispose de l’Autorité nationale des jeux, la Belle Province ne s’appuie sur aucune institution indépendante pour réguler l’offre de jeu. Ici, les décisions sont entre les mains de la plateforme elle-même, soit Loto-Québec. Pour illustrer cette situation, Mme Kairouz reprend la métaphore d’une collègue : « Laisser Loto-Québec décider, c’est comme demander à Dracula de surveiller la banque de sang. » 

La société d’État affirme toutefois « offrir aux joueurs un environnement de jeu à la fois intègre, divertissant et sécuritaire », grâce à des mesures de commercialisation responsable et des programmes de sensibilisation. Si Mme Lapointe reconnaît les efforts fournis par Loto-Québec pour inciter au jeu responsable, elle estime qu’ils « pourraient en faire plus, évidemment. » Pour Mme Kairouz, ces mesures servent juste « l’image corporative » de la société d’État. De son côté, Loto-Québec n’a pas donné suite aux sollicitations d’entrevue de L’Esprit Libre.

Une offre illégale persistante

En parallèle, les sites de jeux illégaux sont toujours aussi nombreux qu’en 2010, tout comme les joueur·ses qui les fréquentent[4]. « C’est une suite infinie de jeux, il y en a de toutes les sortes, toutes les semaines », témoigne Jonathan, ancien joueur de casino en ligne. Loto-Québec estime capter 50% du jeu en ligne dans la province. L’autre moitié des joueur·ses continue de fréquenter les sites illicites, qui représentent une concurrence importante pour les services de l’État. Gérées par des sociétés privées souvent déclarées à l’étranger, ces plateformes échappent encore majoritairement aux tentatives de blocage.

En présence de ces deux offres, Jonathan admet préférer les sites illicites à Loto-Québec, car plus attractifs. Ces plateformes ne sont en effet soumises à aucune limite, et peuvent inciter les joueurs autant qu’elles le veulent. « Tu reçois des promotions à tout bout de champ, on te dit “Hey, t’as pas joué depuis longtemps, reviens on va te donner de l’argent”», raconte le joueur désormais abstinent. 

Finalement, en rendant le casino en ligne légal au Québec, Mme Kairouz ne sait pas « si on a vraiment protégé la population. » L’offre est simplement plus grande, tout comme le nombre de joueur·ses, qui connaît une ascension exponentielle depuis 10 ans[5].

Le Québec, un contre-exemple ?

Si les expertes rencontrées à Montréal ne sont pas défavorables en théorie à la légalisation du casino en ligne, elles estiment qu’au niveau de l’encadrement, « le Québec est l’exemple à ne pas suivre », pour reprendre les termes employés par Mme Kairouz. La Belle Province devrait même selon elle « regarder vers la France », qui dispose d’une autorité indépendante pour réguler le jeu, et qui laisse davantage place au débat dans le cadre de la légalisation.

De son côté, Mme Lapointe appelle le législateur français à « s’assurer qu’il n’y aura pas de débordement et que les gens ne laisseront pas leur peau. Parce que finalement, c’est un peu ça qu’on voit ici, malheureusement. »

*Le prénom a été modifié pour préserver l’identité du témoin.


[1] https://anj.fr/casinos-en-ligne-lanj-lance-une-campagne-dinformation  

[2] https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-brief-eco/casinos-en-ligne-le-gouvernement-suspend-leur-legalisation_6835988.html

[3] https://www.assnat.qc.ca/fr/exprimez-votre-opinion/petition/Petition-91/index.html

[4] chrome-extension://efaidnbmnnnibpcajpcglclefindmkaj/https://cdn-contenu.quebec.ca/cdn-contenu/adm/min/finances/publications-adm/AUTFR_69_Analyse_jeux_en_ligne.pdf

[5] https://www.ledevoir.com/societe/786288/explosion-de-l-engouement-pour-les-jeux-d-argent-en-ligne-pendant-la-pandemie?

Entreprises et paramilitarisme en Colombie

Entreprises et paramilitarisme en Colombie

Traduction d’Alexandre Dubé-Belzile
Cet article a été publié par nos partenaires de Colombie, la revue Kalivando. 

Les alliances entre politiciens, hommes d’affaires et criminels continuent de renforcer la présence paramilitaire en Colombie, garantissant les intérêts d’accumulation et de contrôle territorial. De plus, les processus relatifs à la justice et à la réconciliation sont entrepris dans des pays étrangers. Cela reflète bien la nature du régime politique colombien.

Deux cas récents le confirment : devant un tribunal américain, la multinationale Chiquita Brands est enfin tenue d’indemniser un groupe de victimes (des milliers d’autres sont encore à venir) pour le financement par la multinationale de groupes paramilitaires. Il convient de noter qu’il s’agit d’un cas spécifique, mais que la liste des entreprises qui ont agi de la sorte et qui en ont également bénéficié est assez longue. Parallèlement, en faisant usage de la compétence universelle en Argentine, un groupe de victimes d’exécutions extrajudiciaires (falsos positivos ou faux positifs), des civils tués par l’armée et présentés comme des victimes de combat, avancent dans leur procès contre l’ancien président Álvaro Uribe pour sa responsabilité dans cette affaire.

Cela démontre la nature d’un État qui marche sur les épaules de l’impunité pour survivre, d’un ordre du mal institutionnalisé dirigé par une alliance perverse entre les élites politiques, criminelles, militaires et commerciales qui ont reconfiguré l’État à leur profit, au sein duquel le paramilitarisme continue de jouer un rôle central.

Qu’est-ce que le paramilitarisme?

Le paramilitarisme est un phénomène complexe qui a une longue histoire en Colombie, profondément ancré dans la politique de l’État et soutenu par des intérêts commerciaux.

Plutôt que d’être de simples groupes armés illégaux, les paramilitaires agissent effectivement comme un « État de facto » dans certaines régions, contrôlant le territoire, les ressources et exerçant une influence sur les communautés1Gearoid Ó Loingsigh, « Chiquita, las multinacionales y el baño de sangre en Colombia », 17 juin 2024. Récupéré au  https://www.elsalmon.com.co/2024/06/chiquita-las-multinacionales-y-el-bano.html (Consulté le 8 octobre 2024).

Le paramilitarisme en tant que tel est apparu en Colombie dans les années 1960, sous l’impulsion de la doctrine de sécurité nationale des États-Unis pendant la guerre froide. Les États-Unis, préoccupés par la propagation du communisme, ont encouragé la formation de groupes paramilitaires pour contrer toute sympathie ou tout soutien aux mouvements de gauche2Javier Giraldo, « Los manuales de contrainsurgencia que dan forma al paramilitarismo siguen vigentes: Javier Giraldo », 28 avril 2024. Récupéré au https://kavilando.org/lineas-kavilando/conflicto-social-y-paz/9857-los-manuales-de-contrainsurgencia-que-dan-forma-al-paramilitarismo-siguen-vigentes-javier-giraldo (Consulté le 8 octobre 2024).

Contrairement au récit officiel qui le présente comme une réaction de groupes privés à la guérilla, le paramilitarisme a bénéficié de la complicité et du soutien de l’État colombien depuis ses débuts. Le gouvernement colombien, suivant les directives américaines, a publié des décrets et des lois légalisant la livraison d’armes à des groupes civils et la formation de groupes armés en collaboration avec l’armée3José Fernando Valencia Grajales, Juan Jacobo Agudelo Galeano, Alfonso Insuasty Rodríguez (2016). Elementos para una genealogía del paramilitarismo en Medellín, historia y contexto de la ruptura y continuidad del fenómeno (II). Medellín: Kavilando..

Il existe une relation directe entre le modèle économique et la dépossession violente des terres, des biens, des richesses et des ressources. De même, il existe aussi une relation entre ce modèle et les méthodes coloniales recyclées par le néolibéralisme, les méthodes barbares qui violent les droits des peuples. Or, les pays développés, l’Occident, ont appliqué ces méthodes dans tout le Sud mondial et en particulier dans toute notre Amérique.

Cependant, outre le soutien de l’État à cette argumentation, plusieurs entreprises, y compris des multinationales et de grandes entreprises nationales, ont été accusées de financer des groupes paramilitaires pour protéger leurs intérêts économiques et réprimer les syndicats et les organisations sociales qui défendent et revendiquent les droits du travail et de l’environnement.

Des entreprises bananières telles que Chiquita Brands4Alfonso Insuasty Rodríguez, « Ordenan a la Fiscalía investigar a las bananeras y empresarios por financiación voluntaria a grupos paramilitares », 23 juin 2020. Récupéré au : https://kavilando.org/lineas-kavilando/observatorio-k/7820-ordenan-a-la-fiscalia-investigar-a-las-bananeras-y-empresarios-por-financiacion-voluntaria-a-grupos-paramilitares-colombia (Consulté le 8 octobre 2024), Ecopetrol, Postobón et Drummond, entre autres, ont été accusées de remettre de l’argent, des biens et des renseignements à ces groupes en échange de la sécurité, du contrôle territorial et de la suppression des mouvements syndicaux5Rafael Alberto Aristizabal, « Alias ‘HH’ desmintió a Chiquita Brands y aseguró que financiaron voluntariamente a las AUC », 20 juin 2024. Récupéré au  https://www.wradio.com.co/2024/06/20/alias-hh-sobre-chiquita-brands-y-auc-en-ningun-momento-los-aportes-fueron-obligados/Arley (Consulté le 8 octobre 2024)
Colombia Informa, « El historial de Chiquita y otras empresas acusadas de financiar el paramilitarismo », 11 juin 2024. Obtenido de Colombia Informa: https://www.colombiainforma.info/el-historial-de-chiquita-y-otras-empresas-acusadas-de-financiar-el-paramilitarismo/ (Consulté le 8 octobre 2024)
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Malgré les efforts déployés pour démanteler le paramilitarisme, comme le processus Justice et Paix du gouvernement Uribe (2005), et, plus tard, l’accord de paix avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) (2016), ces groupes ont démontré une grande capacité d’adaptation et de réorganisation. Cette situation qui développe des questions liées au suivi et au démantèlement du phénomène paramilitaire parmi les points convenus6Op. cit., note 2.

Des groupes tels que le Clan del Golfo (AGC), héritiers du paramilitarisme, ont cherché à se réinventer au cours de la dernière décennie, en adoptant de nouveaux noms, en cherchant une reconnaissance politique et en participant à des pourparlers de paix. Toutefois, leurs activités criminelles se poursuivent, et donc la violence paramilitaire se perpétue de manière intense et étendue en Colombie.

Aujourd’hui, les paramilitaires utilisent la violence et l’intimidation pour contrôler les communautés et consolider leur pouvoir. Outre les massacres, les assassinats sélectifs et les déplacements forcés, ils ont également recours aujourd’hui à la cooptation des juntes d’action communautaire (Juntas de Acción Comunal), à la création d’organisations sociales de façade et à la réalisation de travaux publics pour obtenir un soutien social et une légitimité7Camilo Alzate González, « El plan del Clan del Golfo para copar el sur de Bolívar y exigir reconocimiento político », 9 juin 2024. Récupéré au https://www.revistaraya.com/el-plan-del-clan-del-golfo-para-copar-el-sur-de-bolivar-y-exigir-reconocimiento-politico.html (Consulté le 8 octobre 2024), tirant ainsi les leçons des insurrections dérivées du passage des anciens combattants d’un groupe à l’autre. En définitive, ils sont aujourd’hui à nouveau à la recherche d’une reconnaissance politique qui, d’une part, dissimule leurs véritables intérêts et, d’autre part, leur permet de négocier avec l’État l’impunité et le blanchiment de leurs richesses accumulées au fil des décennies.

Influence de la doctrine américaine en matière de sécurité

La doctrine américaine en matière de sécurité est directement liée au paramilitarisme en Colombie. En 1962, une mission de l’armée américaine dirigée par le général William Yarborough s’est rendue en Colombie et a laissé des documents secrets ordonnant l’organisation de groupes mixtes civils militaires pour éliminer les sympathisants communistes8Op. cit., note 2. Ces groupes mixtes, armés par l’État colombien au service des États-Unis, sont à l’origine du paramilitarisme en Colombie9Op. cit., note 7. Les États-Unis ont imposé l’organisation de groupes mixtes civils et militaires en Colombie en 1962 et ont envoyé des manuels de contre-insurrection, comme le livre de Roger Trinquier Modern Warfare, qui a inspiré l’armée colombienne pour lutter contre le communisme10Op. cit., note 2.

Dans ce contexte, le président colombien Guillermo León Valencia a promulgué le décret 3398 en 1965, autorisant la remise d’armes aux civils et la formation de groupes civils armés, établissant ainsi une base juridique pour le paramilitarisme sous l’influence de la doctrine de sécurité américaine11Op. cit., note 7..

Selon Giraldo12Op. cit., note 2, les manuels de contre-insurrection sont toujours utilisés et servent à justifier l’élimination de « l’ennemi intérieur ».

Entreprises nationales et multinationales

Les entreprises multinationales ont joué un rôle primordial dans le conflit colombien en finançant les groupes paramilitaires. Bien que cette relation ait été documentée dans différents rapports officiels et non gouvernementaux, ce phénomène reste une vérité non résolue qui doit être abordée afin d’éviter la répétition des cycles de violence13José Fernando Valencia Grajales & Alfonso Insuasty Rodríguez, « Multinacionales y dictaduras en Nuestra América », 24 mars 2024. Récupéré au https://contrahegemoniaweb:https://contrahegemoniaweb.com.ar/2024/03/24/multinacionales-y-dictaduras-en-nuestra-america/ (Consulté le 8 octobre 2024).

Nous pouvons citer quelques exemples parmi tant d’autres de cette relation entre les intérêts commerciaux, qui ont profité des groupes paramilitaires et les ont même directement soutenus afin d’accumuler des terres et de réaliser des profits :

Tableau : liste de quelques entreprises impliquées ou condamnées pour avoir soutenu directement des groupes paramilitaires en Colombie.

EntrepriseDescription du soutien paramilitaire                                     
ChiquitaA admis avoir donné 1,7 million de dollars aux Autodéfenses unies de Colombie (AUC) entre 1997 et 2004. Condamnée à verser 38 millions de dollars aux familles des victimes et à permettre le transport d’armes pour les AUC.
BP (British Petroleum)Elle a reconnu avoir financé la Brigade de l’Armée XVI, affirmant que c’était légal à l’époque.
Sociétés minièresElles ont encouragé la guerre contre les communautés du sud de Bolivar, en finançant des activités paramilitaires pour protéger leurs intérêts économiques.
PalmerasElle a encouragé le paramilitarisme pour protéger ses propriétés et ses opérations, comme le corroborent plusieurs décisions de la Cour et poursuites14Canal1, « Empresarios de palma condenados por vínculos con paramilitares », 14 août 2013. Récupéré au https://canal1.com.co/noticias/empresarios-de-palma-condenados-por-vinculos-con-paramilitares/ (Consulté le 8 octobre 2024).
Coca Cola et NestléDes allégations de financement de groupes paramilitaires ont été formulées à l’encontre de ces entreprises, bien qu’elles n’aient pas encore été entièrement étayées15Tribunal Permanente de los Pueblos. (18 de marzo de 2008). Tribunal Permanente de los Pueblos, empresas transnacionales y derechos de los pueblos en Colombia (2006-2008) . Obtenido de Tribunal Permanente de los Pueblos. Récupéré au https://permanentpeoplestribunal.org/wp-content/uploads/2006/04/Colombia_V_TPP_Es.pdf (Consulté le 8 octobre 2024).
EcopetrolSalvatore Mancuso, un ancien chef paramilitaire, a affirmé que l’entreprise versait aux AUC un pourcentage de ses contrats et qu’elle encourageait même les assassinats16Paula Naranjo, « Salvatore Mancuso explicó cómo Ecopetrol financió a los paramilitares: “Tuvo una responsabilidad enorme” », 12 juin 2024. Récupéré au https://www.infobae.com/colombia/2024/06/12/salvatore-mancuso-explico-como-ecopetrol-financio-a-los-paramilitares-tuvo-una-responsabilidad-enorme/ (Consulté le 8 octobre 2024).
PostobónAlias HH, un ancien chef paramilitaire, a avoué que l’entreprise livrait des boissons et de l’argent aux paramilitaires en échange de leur sécurité17Op. cit., note 6..
Fedegan (Fédération nationale des éleveurs de bovins)Elle faisait partie de la structure du bloc Catatumbo, utilisant son pouvoir économique pour atteindre des objectifs criminels. Entre 1994 et 1998, Vicente et Carlos Castaño Gil, anciens commandants en chef des AUC, et le Fonds de bétail de Córdoba ont dépossédé 130 familles paysannes de plus de 105 parcelles de terre dans la région de Tulapas.
DrummondEntreprise charbonnière accusée de financer le Bloc Nord des AUC et d’être impliquée dans l’assassinat de dirigeants syndicaux18WRadio, « JEP: señalan a expresidente de Drummond y a ‘Jorge 40′ por homicidio de sindicalistas », 13 avril 2023. Récupéré au https://www.wradio.com.co/2023/04/13/jep-senalan-a-expresidente-de-drummond-y-a-jorge-40-por-homicidio-de-sindicalistas/ (Consulté le 8 octobre 2024).

Élaboration propre à partir des sources dûment répertoriées dans la dernière colonne.

La protection du paramilitaire par le gouvernement Uribe

Javier Giraldo19Op. cit., note 6. a souligné que l’administration d’Álvaro Uribe a utilisé diverses stratégies pour dissimuler la responsabilité de l’État dans le paramilitarisme et permettre sa reconfiguration. Giraldo affirme qu’Uribe a organisé des « démobilisations » de groupes paramilitaires qui étaient en réalité de faux paramilitaires recrutés et revêtus de nouveaux uniformes. La Fiscalía, complice de ce système, a enquêté sur les «combattants démobilisés » sous leurs pseudonymes non enregistrés, ce qui leur a permis de paraître innocents et d’échapper aux poursuites.

Réseaux d’informateurs : Uribe a créé des réseaux d’informateurs rémunérés pour fournir une façade légale aux paramilitaires démobilisés.

Des entreprises comme façades : des entreprises, telles que des entreprises de palmiers à huile, ont été créées pour employer d’anciens paramilitaires.

Lois d’amnistie : des lois ont été adoptées, comme la loi 782, qui amnistie les paramilitaires non identifiés, leur permettant de rejoindre des entreprises et des réseaux d’informateurs.

Justice et paix : la loi Justice et paix (975) offre aux chefs paramilitaires des réductions de peine et des procédures judiciaires plus souples.

Extradition vers les États-Unis : lorsque les paramilitaires ont commencé à révéler leurs liens avec l’État, Uribe les a extradés vers les États-Unis.

Giraldo affirme que ces stratégies ont consolidé un « nouveau paramilitarisme », d’apparence légale, financé par le trafic de drogue et avec la coopération déguisée de l’État20Op. cit., note 2.

À ce stade, il est important d’approfondir le rôle du trafic de drogue, qui est important dans la croissance et le renforcement des groupes paramilitaires en Colombie et leur permet aujourd’hui de progresser et de se repositionner, et d’étudier plus en profondeur le rôle des États-Unis, par l’intermédiaire de la Drug Enforcement Administration (DEA), dans ce processus d’expansion et d’accords clandestins. Ces groupes, il est important de le souligner, ont réussi à devenir une puissance nationale grâce au financement du trafic de drogue, une réalité connue du gouvernement américain21National Security Archive, « La inteligencia estadounidense incluyó al presidente colombiano Uribe entre los narcotraficantes importantes en 1991 », 1er août 2004. Récupéré au https://nsarchive2.gwu.edu/NSAEBB/NSAEBB131/index.htm (Consulté le 8 octobre 2024)
National Security Archive, « Se revela la lista negra de Jimmy Carter en Colombia », 15 avril 2024. Récupéré au https://nsarchive.gwu.edu/briefing-book/colombia/2024-04-15/jimmy-carters-colombia-blacklist-revealed (Consulté le 8 octobre 2024)
. Cette relation leur a permis de se consolider économiquement, en articulant des actions en faveur de la classe politique régionale par le biais de pots-de-vin, de contributions importantes aux campagnes électorales, de l’accès à des contrats, entre autres.

La relation entre le paramilitarisme et l’État colombien a évolué depuis la formalisation des groupes paramilitaires dans les années 1960 jusqu’à la reconfiguration sous le gouvernement Uribe. Ainsi, malgré les efforts de démobilisation, les groupes paramilitaires se sont adaptés et continuent d’agir en toute impunité, consolidant un nouveau paramilitarisme d’apparence légal et financé par le trafic de drogue.

Dans la communauté de paix de San José de Apartadó, par exemple, le Clan del Golfo a pris le contrôle après la démobilisation des FARC, agissant en toute impunité et avec une coopération déguisée de l’État. Il en va de même pour les municipalités de Urabá, Chocó, Santander, Sierra Nevada de Santa Marta, Sur de Bolívar.

Alors que cette chronique était en cours de rédaction, un rapport des services de renseignement militaire a été rendu public et révèle des faits inquiétants qui confirment ce que nous avançons ici.

Le rapport des services de renseignement militaire a révélé récemment, le 7 juillet 2024, que le Clan del Golfo met en œuvre un plan d’expansion dans la région d’Antioquia, plus précisément dans l’est d’Antioquia. Ce groupe criminel a réussi à établir une structure armée dans la région, avec une hiérarchie de commandants comprenant des membres démobilisés des anciennes Autodefensas del Magdalena Medio, en particulier des membres du Clan Isaza. Cette structure armée du Clan del Golfo est chargée de surveiller des zones stratégiques telles que les canyons de Melcocho, Samaná et Arma, utilisés pour la culture de la feuille de coca et l’exploitation minière illégale. En outre, ils contrôlent les franges limitrophes de Grenade avec San Luis et San Carlos, ainsi que les couloirs de mobilité qui relient San Rafael et San Carlos au nord, au nord-est et au Magdalena Medio.

L’expansion du clan du Golfe dans l’est d’Antioquia et dans d’autres régions du pays serait financée par des trafiquants de drogue et des hommes d’affaires. Lors d’un sommet de la mafia à Magdalena Medio, plus d’un million de dollars provenant de ces secteurs auraient été injectés pour soutenir le plan d’expansion criminelle du Clan del Golfo.

Ces rapports confirment la présence de commandos armés dans les villages ruraux de la Grenade au cours des derniers mois, ce qui a entraîné le déplacement de villageois en raison des intimidations et des violences commises par le Clan del Golfo. Il convient de noter que cette organisation criminelle a réussi à mettre en place une structure de commandement composée d’anciens paramilitaires démobilisés, ce qui lui confère une expérience et une connaissance des opérations armées et des stratégies de contrôle territorial.

Le rapport des services de renseignement militaire met en évidence l’expansion et la consolidation inquiétantes du Clan del Golfo dans l’est d’Antioquia, avec une structure armée qui cherche à contrôler des territoires stratégiques pour des activités illicites telles que le trafic de drogue et l’exploitation minière illégale, générant un climat d’insécurité et de violence dans la région22Señal Investigativa, « Falso testigo de Uribe comanda expansión de Clan del Golfo en Antioquia: informe de inteligencia militar », 2024. Récupéré au https://revistaraya.com/falso-testigo-de-uribe-comanda-expansion-de-clan-del-golfo-en-antioquia-informe-de-inteligencia-militar?s=08 (Consulté le 8 octobre 2024).

Conséquences sociales et culturelles

Ces alliances nt eu des répercussions sur la société colombienne, générant violence, assassinats, disparitions et déplacements forcés. Les organisations de défense des droits de l’homme dénoncent l’impunité et l’absence de justice dans les cas de violence paramilitaire. En outre, le paramilitarisme a coopté les communautés et les organisations sociales, pénétré les institutions de l’État et les a reconfigurées pour répondre aux besoins des élites économiques, politiques, militaires et criminelles à fort impact23Alfonso Insuasty, « ¿De qué hablamos cuando nos referimos al paramilitarismo? » El Ágora USB, 2017, 338-352.. Il a également fortement influencé la mentalité de toute une génération et de nombreuses communautés en la teintant de « cupidité », de tromperie et d’intérêt personnel. La mentalité du paramilitarisme est fondée sur la recherche de ressources économiques, favorisant une culture de la consommation et de la banalité, ainsi qu’une position encline à l’autoritarisme, à l’exclusion et au racisme. C’est ce que Vega Cantor a défini comme la « cultura traqueta », une culture de tueurs à gages, une mentalité dont il sera difficile de se défaire24Renan Vega Cantor, « La formación de una cultura «traqueta» en Colombia », 28 février 2014. Récupéré au https://rebelion.org/la-formacion-de-una-cultura-traqueta-en-colombia/ (Consulté le 8 octobre 2024).

L’administration de Gustavo Petro a reconnu l’existence d’un « État de facto» en Colombie, dans lequel le paramilitarisme joue un rôle important. Cependant, l’éradication du paramilitarisme nécessite un changement profond de l’idéologie des forces de sécurité, renforçant l’idée d’honneur et de souveraineté, une approche de la justice centrée sur la vérité totale, l’accès aux droits, des opportunités et une transformation culturelle soutenue.

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