Le communisme dans le monde postsoviétique : continuité ou déclin?

Le communisme dans le monde postsoviétique : continuité ou déclin?

Par Jonathan Bédard

Il y a presque 100 ans jour pour jour, le peuple russe se révoltait contre le régime du tsar Nicholas II en pleine Première Guerre mondiale. Sous le leadership de Vladimir Illytch Oulianov, dit Lénine, les révolutionnaires triomphent et appliquent une doctrine idéologique qui n’existait à ce jour que dans les écrits de Karl Marx et de Friedrich Engels : le communisme.

Pendant le prochain mois, nous publierons chaque semaine un article explorant un enjeu de la révolution bolchévique de 1917 relié à l’actualité politique contemporaine. Nous parlerons de la politique étrangère de l’URSS en 1917 et celle de la Russie aujourd’hui, des conflits gelés et de la question nationale, du communisme dans le monde post-soviétique, et de comment le modèle des conseils (soviets) du temps de la révolution peut contribuer aux stratégies contemporaines pour donner davantage de pouvoir au peuple dans une optique de démocratie directe. Voici le premier article de cette série.

Le 7 novembre, nous fêterons le 100e anniversaire de la révolution bolchévique de 1917, qui souligne le moment où le communisme fut appliqué comme doctrine dans tout l’Empire russe (ou du moins dans ses possessions territoriales au moment de la révolution). Ce régime, porté par l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), a perduré jusqu’en 1991. Quel constat pouvons-nous dresser sur la situation du communisme et de l’héritage soviétique après l’implosion de l’URSS dans les États qui le constituaient? Ce n’est pas une question à laquelle il est très évident de répondre, puisque le monde postsoviétique est vaste et que les transitions politiques ont varié d’un pays à l’autre. Bien qu’il serait pertinent de parler des États satellites de l’ex-URSS, j’entendrai par « postsoviétique » tout ce qui était partie intégrante de l’État soviétique afin de faciliter l’analyse. En gros, les États satellites sont des États qui n’étaient pas constitutifs de l’Union soviétique, mais qui ont été sous le contrôle de Moscou après la Seconde Guerre mondiale dans ce qu’on appelle le bloc de l’Est, en l’occurrence la Roumanie, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Roumanie, la Moldavie, la Pologne, la République démocratique allemande (RDA), etc. Gardons à l’esprit que le communisme à la sauce soviétique a connu une transformation radicale dans tous les États postsoviétiques, mais que ces transformations ont fluctué de manière importante selon le pays. Nous allons donc aborder les éléments de continuité et de déclin du modèle communiste soviétique dans les sociétés constituantes de l’ex-URSS. Mais avant tout, intéressons-nous davantage au système politique et idéologique soviétique.

Union soviétique et marxisme-léninisme

L’Union soviétique nait des résultats de la révolution russe de 1917. Le régime tsariste est renversé et sera éventuellement remplacé par un régime communiste avec un parti-État qui contrôle la totalité du tissu social, de l’économie et de la vie politique [1]. C’est l’avènement de ce qu’on appelle un régime totalitaire qui monopolise toutes les institutions et tous les éléments de la vie politique, sociale, et économique. Le but est de créer une société entièrement repensée, un être humain complètement nouveau [2]. C’est ce que qui distingue ces régimes des régimes autoritaires qui ne monopolisent en priorité que l’appareil politique.

L’idéologie caractérisant le système soviétique est une application des principes de Karl Marx et Friedrich Engels repris par un certain Vladimir Illytch Oulianov, dit Lénine, d’où le terme de marxisme-léninisme pour caractériser la pensée communiste soviétique [3]. Pour les marxistes, la vie humaine repose sur une relation avec le travail et la production et autour d’une classe de travailleurs et travailleuses – le prolétariat [4]. Karl Marx prônait une société sans classes et l’abolition de l’État, mais Lénine jugeait nécessaire d’avoir une structure gouvernante hautement efficace afin d’implanter avec succès l’idéologie communiste, ce qui a donné le régime bureaucratique fort que le pays a connu jusqu’en 1990 [5].

Somme toute, l’Union soviétique possède un système à parti-État qui monopolise toutes les essences sociales avec une économie planifiée à la lettre, un appareil idéologique marxiste-léniniste qui régit les comportements sociaux, une volonté de modifier la société en profondeur, et qui mobilise la classe ouvrière. 

La continuité

La continuité avec la doctrine soviétique se manifeste de deux façons. La première, par les élites politiques issues des institutions du Parti communiste soviétique, qui continuent à être très actives d’une manière comme de l’autre depuis l’implosion du régime en 1991. Aux premières loges, le président russe, Vladimir Poutine, qui est un ex-officier du Comité pour la sécurité de l’État pour l’URSS (KGB). Le premier président de la Fédération de Russie, Boris Eltsine, était également membre du Parti communiste qu’il a quitté dans une foulée de conflits entre les partisan·e·s de la pérestroïka et les conservateurs et conservatrices de ce qui constitue l’ancêtre du Parti communiste russe, le CP RSFSR [6]. Mikhaïl Gorbatchev, dernier secrétaire général du Parti communiste soviétique, a tenté de faire un retour sur la scène politique russe en 1996, mais a terminé avec un score électoral très faible. Maintenant plutôt âgé, Gorbatchev fait encore des sorties publiques pour se prononcer sur le contexte politique russe. Par exemple, en 2011, il a appelé à contester la réélection de Vladimir Poutine [7]. Or, malgré cet héritage du passé, il faut noter que quasiment aucun de ces hommes politiques n’a revendiqué explicitement une doctrine communiste par la suite. Boris Eltsine a même mené la vie dure au CP RSFSR, qu’il bannit et intimide par un décret signé en août 1991 [8].

Vladimir Poutine non plus n’a pas explicitement revendiqué une idéologie marxiste-léniniste depuis 1999, mais des observateurs et observatrices comme Thierry Wolton considèrent que l’ex-lieutenant du KGB a instauré, dès son premier mandat à la Douma, un système oligarchique qui gère en collectivité les ressources et qui prend les décisions [9]. Wolton souligne aussi la présence en Russie de l’embrigadement de la jeunesse, notamment par des groupes comme « Ceux qui marchent ensemble ». Au menu : promotion de la grandeur de la Russie, de son génie, de la supériorité de l’orthodoxie, et mobilisation contre la Tchétchénie, tout ça à travers la mise en valeur d’une littérature précise et de l’ouverture de plus d’une trentaine de centres associés à l’organisme dans tout le pays [10]. On parle aussi d’une loi exerçant un contrôle total du gouvernement sur les ONG depuis 2004 à cause du succès de la révolution orange en Ukraine. Ainsi, même si ses fondements ne sont pas précisément marxistes-léninistes, on peut retrouver dans l’approche poutinienne des soubresauts de totalitarisme.

La seconde façon de perpétuer la doctrine soviétique passe par la création d’un État dont le régime politique est basé sur une nostalgie de l’ancien système dans certains de ses fondements. La Biélorussie d’Alexandre Loukachenko représente un exemple étatique d’application partielle de l’ancien modèle soviétique après l’implosion de l’URSS. Considéré comme la dernière dictature d’Europe, le régime biélorusse repose sur une nostalgie du communisme et de l’URSS. C’est le seul pays qui a conservé en partie le drapeau qu’il utilisait en tant que république soviétique, initiative prise peu après la victoire de Loukachenko en 1994 [11]. Le modèle industriel biélorusse et agricole est également demeuré relativement intact par rapport à ce qu’il était avant 1990, et les politiques de Loukachenko reposent sur une économie dirigiste qui laisse peu de place à l’entreprise privée [12].

Contrairement au défunt camarade soviétique, ce n’est pas un régime à parti unique dans la mesure où le président Loukachenko gouverne en compagnie de partis qui soutiennent le gouvernement dans un système oligarchique et clientéliste, notamment le Parti communiste de Biélorussie, mais aussi le Parti socialiste et le Parti agrarien. Il peut aussi compter sur des organisations comme l’Union républicaine de la jeunesse biélorusse et la Fédération des syndicats de Biélorussie, ce qui mène à un régime clientéliste et corporatiste où des groupes précis, les seuls autorisés, soutiennent la majorité présidentielle.

Ce qui est plutôt contradictoire dans cette approche, c’est que Loukachenko était un homme politique assez réformiste dans l’ex-RSS de Biélorussie alors qu’il militait pour une URSS démocratique reposant sur une forte base communiste. Il avait d’ailleurs fondé un groupe qui prônait cette cause : Communistes pour la démocratie [13]. Toutefois, il était également conservateur, car c’était le seul homme politique biélorusse ne souhaitant pas dissoudre l’URSS et prônant régulièrement un rapprochement avec la Russie [14]. Ainsi, le régime biélorusse actuel n’est pas basé sur une idéologie qui englobe toutes les institutions dans leur totalité. C’est toutefois un régime fortement critiqué pour son autoritarisme et ses politiques de répression.

Un autre exemple de régime ayant des éléments de continuité avec le régime communiste après 1991 est le Turkménistan de Saparmourat Niazov. Bien qu’ayant abandonné le marxisme-léninisme, le parti unique de Niazov, le Parti démocratique du Turkménistan, repose sur une continuité avec l’ancien Parti communiste de la République soviétique du Turkménistan. Sa particularité est qu’il a été durant les années 1990 jusqu’en 2006 – année de décès du dictateur – un parti orienté vers de forts éléments de totalitarisme comme le culte de la personnalité, de nombreuses purges politiques et une économie dirigiste qui laisse encore une fois très peu de place à l’entreprise privée. Le régime a évolué après la mort de Niazov en 2006. Son successeur a éliminé plusieurs éléments totalitaristes pour évoluer vers un régime autoritaire encore très contrôlant et répressif malgré les promesses de modération du régime [15]. Par exemple, on a instauré un culte autour du pur sang turkmène. Autre exemple : amateur d’équitation, le président Gurbanguly Berdimuhamedow a chuté pendant une compétition il y a quelques années, ce qui a mené à l’arrestation de citoyens turkmènes qui avaient capturé l’évènement en images. Diverses opérations incluant de la censure ont été entreprises afin de s’assurer que ces images ne soient ni vues ni diffusées dans le pays [16].

Au Kirghizistan, le 7 novembre est un jour férié et on y rapporte en 2012 une marche en souvenir de l’URSS où hommes et femmes se promènent avec des fanions soviétiques sur la place ancienne au centre de Bichkek, la capitale du pays. En 1999, le Parti communiste du Kirghizistan s’est scindé en deux : une branche plus loyale au marxisme-léninisme et une branche plus réformiste. Selon les leadeurs des deux partis communistes kirghizes, l’ère soviétique garantissait emploi, formation et subsistance [17].

Le déclin

Malgré les éléments de continuité mentionnés plus haut, il est possible d’avancer la théorie que la mouvance communiste dans le monde postsoviétique est en déclin. Même si certaines composantes autoritaristes, totalitaristes ou dirigistes persistent dans certains régimes après 1990, aucun d’entre eux ne revendique explicitement un nationalisme bolchévique ou une idéologie marxiste-léniniste. À l’exception de la Biélorussie, aucun parti communiste ou proto-communiste n’occupe aujourd’hui, en partie ou en totalité, le pouvoir dans le monde postsoviétique. Le rôle de ces partis est très souvent dans l’opposition et dans la mobilisation contre le parti majoritaire.

En Russie, on trouve un calque assez fidèle de cette situation. Le Parti communiste russe, sous la gouverne de Gennadi Zyuganov, a été très fort au courant des années 90. Il est même passé près de prendre le pouvoir au début des années 2000. Or, il a obtenu son pire résultat lors de l’élection législative de 2016 avec seulement 13 % du vote populaire, ce qui laisse présager un déclin. Comme mentionné plus haut, le Parti communiste de la Fédération de Russie (CPRF) est né d’une tentative de scission avec le Parti communiste soviétique à la fin des années 80 pour s’opposer à la pérestroïka de Gorbatchev [18]. Ce contexte a amené la création du Parti communiste de la République socialiste soviétique fédérative de Russie (CPRSFSR). Malmené après l’implosion de l’URSS et l’arrivée au pouvoir de Eltsine, il va se reformer sous l’égide du Parti communiste de la Fédération de Russie (CPRF), la formation politique que l’on connait aujourd’hui. C’est un parti qui, malgré certaines distinctions, continue de clamer une idéologie marxiste-léniniste, ce qui ne se fait même plus en Biélorussie et encore moins au Turkménistan.

Une étude de 2012 a démontré que l’opposition russe était un peu plus mobilisée sur le web que les partis de la majorité sortante lors de l’élection de 2011. On y observait aussi un résultat statistique significatif concernant l’augmentation de la mobilisation de l’opposition ainsi qu’une soudaine montée en popularité de Zyuganov. Toutefois, les auteurs mentionnent que même si l’opposition est très mobilisée, on ne peut pas affirmer hors de tout doute que c’est le mouvement communiste qui est l’instigateur ou l’élément dominant de ces mouvements sociaux. Ainsi, « les communistes y seraient intégrés comme tous les autres » [19].

D’autres auteur·e·s constatent aussi une faiblesse de l’opposition russe sur laquelle le parti communiste est incapable de capitaliser. Certain·e·s expert·e·s croient même que le communisme en Russie et dans les États voisins est en train de s’éteindre pour de bon. Selon Jerzy Borzecki, professeur d’histoire de la Russie et de l’Union soviétique à l’Université de Toronto à Mississauga, les gens ne veulent pas retourner dans un régime de rationnement alimentaire, d’abolition de la propriété privée, et considèrent que ce sont des doctrines difficiles à concilier avec le libre-marché et la pratique religieuse. Aussi, on se souvient, dans le monde postsoviétique, des atrocités commises par le régime, et surtout de l’échec de la politique économique de l’URSS. Dans le cas plus précis de la Russie, Borzecki considère que Poutine a permis de redonner une fierté au peuple russe envers leur pays sans pour autant bifurquer vers le communisme. Ainsi, les gens ne sentent plus que le marxisme-léninisme est nécessaire afin de faire prospérer la Russie.

Pour ce qui est de l’Asie Centrale, on constate qu’il y a des forces politiques communistes dans les États de la région, mais leurs effectifs demeurent faibles, ne dépassant jamais 55 000 membres. Ces partis sont souvent relégués à l’opposition dans leur pays, mais ne peuvent jamais atteindre le pouvoir [20]. Dans le cas de l’Ukraine, la rupture avec le régime soviétique est claire, surtout depuis la perte de la Crimée et le départ du président Viktor Ianoukovytch qui ont créé une poussée de nationalisme. En 2014, plus d’une centaine de monuments de Lénine ont été détruits ou vandalisés dans tout le pays et en 2015, le gouvernement a fait passer une loi controversée interdisant l’apologie du totalitarisme, comprenant le nazisme et l’idéologie marxiste-léniniste rattachée à l’Union soviétique. Cette loi a été contestée non pas en raison d’un fort appui à la cause soviétique, mais plutôt au nom de la liberté d’expression [21].

Conclusion

Même si la situation actuelle semble donner avantage à la thèse du déclin de la mouvance communiste de type marxiste-léniniste dans les anciens États constituants de l’Union soviétique, on peut constater que certains vestiges de l’héritage socialiste subsistent, mais pour combien de temps encore? Certes, une partie de l’élite politique postsoviétique a commencé sa carrière vers la fin de la période soviétique, mais ces hommes politiques n’ont pas évolué avec cette idéologie dans leur apprentissage des rudiments de leur métier.

Les plus jeunes politiciens et politiciennes ne sont pas nostalgiques de l’Union soviétique et on peut faire le postulat qu’ils et elles ne feront pas un retour en arrière vers une idéologie marxiste-léniniste.

Même les régimes politiques postsoviétiques qui ont débuté sur des bases communistes ou socialistes n’ont pas nécessairement assuré la pérennité des fondements marxistes. Ils ont plutôt emprunté un chemin différent axé soit sur un autoritarisme clientéliste comme en Biélorussie, ou à parti unique comme au Turkménistan. Ainsi, le communisme dans les anciens États soviétiques ne devrait pas mourir totalement dans le sens où il aura toujours une base de sympathisant·e·s, mais il lui sera difficile de se constituer une base militante forte capable d’incarner une force politique dominante dans chacun de ces pays.

Ce qui est à souligner toutefois, c’est que malgré cette progressive rupture avec le passé soviétique, on se retrouve tout de même avec des régimes politiques autoritaires à certains endroits dans la région. Ces régimes utilisent des mécanismes semblables à ce qu’on pouvait retrouver dans le régime totalitaire soviétique. Par exemple : le contrôle du message véhiculé chez les jeunes, l’utilisation du symbole mélangé à une gloire du passé afin de développer du patriotisme et du nationalisme, mais aussi, comme dans le cas de la Russie, la construction d’une oligarchie qui étend ses tentacules partout. Ainsi, même si on ne brandit plus clairement la faucille et le marteau, on a tout de même recours politiquement à des méthodes autoritaires dont l’inspiration pourrait se trouver dans le passé communiste.

Donc, continuité ou déclin? Si on prend la question de manière globale, il y a un déclin de l’idéologie communiste, mais si on l’analyse de manière plus spécifique, certains régimes présentent des éléments de continuité en ce qui a trait aux méthodes utilisées afin de gouverner et d’assurer le contrôle du pays. 

Aussi dans ce dossier sur la révolution russe :

Les « conflits gelés » et la question nationale dans l’ex-URSS

Le centenaire de la révolution russe : La politique étrangère à un siècle d’écart

S’inspirer du modèle des conseils pour reconstruire la démocratie : le cas des soviets

CRÉDIT PHOTO: Егор Журавлёв

[1] MARCH Luke (2012). « Power and Opposition in the Former Soviet Union : The Communist Parties of Moldova and Russia » dans WHITE et MOORE, Post-Soviet Politics. États-Unis, Sage. p.298.

 
[2] ARMSTRONG A. John (1986). Ideology, Politics, and Government in the Soviet Union. 4e ed. États-Unis, University Press of America. p.27.
 
[3] Ibid.
 
[4] ARMSTRONG A. John (1986). Ideology, Politics, and Government in the Soviet Union. 4e ed. États-Unis, University Press of America. p.28.

[5] ARMSTRONG A. John (1986). Ideology, Politics, and Government in the Soviet Union. 4e ed. États-Unis, University Press of America. p.36.

[6] MARCH Luke (2012). « Power and Opposition in the Former Soviet Union : The Communist Parties of Moldova and Russia. » dans WHITE et MOORE, Post-Soviet Politics. États-Unis, Sage. p.298.

[7] ICI Radio-Canada (Décembre 2011). « Gorbatchev se rallie aux opposants russes ». ICI Radio-Canada, http://beta.radio-canada.ca/nouvelle/541633/moscou-poutine-manifestation. Consulté le 29 septembre 2017. En ligne.

[8] MARCH Luke (2012). « Power and Opposition in the Former Soviet Union : The Communist Parties of Moldova and Russia. » dans WHITE et MOORE, Post-Soviet Politics. États-Unis, Sage. p.298.

[9] WOLTON Thierry (2008). Le KGB au pouvoir : le système Poutine. Paris, Buchet/Chastel. p.202.

[10] WOLTON Thierry (2008). Le KGB au pouvoir : le système Poutine. Paris, Buchet/Chastel. p.203.

[11) MANTCHEV Preslav (2016) « Belarus After Communism : Where to now? ». Res Publica – Journal of Undergraduate Students, Vol. 21, no.1. p. 56.

[12] RICHARD Yann et SHUKAN Ioulia (2017). « Biélorussie ». Encyclopaedia Universalis, http://www.universalis-edu.com.acces.bibl.ulaval.ca/encyclopedie/bieloru…. Consulté le 19 septembre 2017. En ligne.

[13] UNIVERSALIS (2017). « LOUKACHENKO, Alexandre (1954 – …) ». Encyclopaedia Universalis, http://www.universalis-edu.com.acces.bibl.ulaval.ca/encyclopedie/alexand…. Consulté le 29 septembre 2017. En ligne.

[14] Ibid.

[15] THOREZ Julien, SINOR Denis et al. (2017). « Turkménistan ». Encyclopaedia Universalis, http://www.universalis-edu.com.acces.bibl.ulaval.ca/encyclopedie/turkmen…. Consulté le 19 septembre 2017. En ligne.

[16] LE MONDE.FR (2013). « Turkménistan : le président tombe à cheval, la vidéo galope ». Le Monde.fr, http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2013/05/01/le-turkmenistan-…. Consulté le 29 septembre 2017. En ligne.

[17] ERIKOVA Aïdaï (2012). « La nostalgie du communisme réunit les fidèles de l’URSS en Asie centrale ». Novastan.org, https://www.novastan.org/fr/turkmenistan/la-nostalgie-du-communisme-reun…. Consulté le 18 septembre 2017. En ligne.

[18] MARCH Luke (2012). « Power and Opposition in the Former Soviet Union : The Communist Parties of Moldova and Russia » dans WHITE et MOORE, Post-Soviet Politics. États-Unis, Sage. p.298.

[19] KOLTSOVA Odessia, MALINSKY Kirill, et al. (2012). « Protests, Elections, and Their Contributions to the Topical Structure of the Russian Blogosphere ». Internet, Politics, Policy. 10p.

[20] ERIKOVA Aïdaï (2012). « La nostalgie du communisme réunit les fidèles de l’URSS en Asie centrale ». Novastan.org, https://www.novastan.org/fr/turkmenistan/la-nostalgie-du-communisme-reun…. Consulté le 18 septembre 2017. En ligne.

[21] LUHN Alec (2015). «Ukraine bans Soviet symbols and criminalises sympathy for communism ». The Guardian, https://www.theguardian.com/world/2015/may/21/ukraine-bans-soviet-symbol…. Consulté le 18 septembre 2017. En ligne. 

Un État qui n’a jamais existé : la France et le conflit centrafricain

Un État qui n’a jamais existé : la France et le conflit centrafricain

La guerre civile qui sévit en République centrafricaine est un conflit très peu étudié, attisé en partie par les infiltrations de groupes insurgés du Tchad et du Soudan et surtout par les ingérences de la France, qui garde une mainmise sur les ressources naturelles abondantes du pays, sur son économie et sur son arène politique. Cet article explique les causes et les conséquences de ce conflit, qui s’avère être beaucoup plus qu’une simple querelle interethnique ou intertribale. Nous avons ainsi discuté avec monsieur Modeste Mbatalla, chargé de cours en développement international à l’Université du Québec en Outaouais, qui nous a expliqué que le pays est très peu étudié parce qu’il est peu intéressant sur le plan géopolitique et parce que certaines puissances, dont la France, « ont intérêt à ce qu’on n’en parle pas ». Aussi, il a ajouté qu’il est très difficile d’obtenir du financement pour aller étudier les diverses rébellions sur place. Pourtant, tous, même les puissances hégémoniques, ont intérêt à mieux les comprendre.

République centrafricaine 101

La République centrafricaine (RCA), comme l’indique son nom, est un pays enclavé au centre du continent africain, limitrophe au Cameroun, au Tchad, au Soudan, au Soudan du Sud, à la République du Congo et à la République démocratique du Congo. Cette ancienne colonie française a gagné son indépendance lors du référendum constitutionnel de 1958, qui avait dissous les territoires français en Afrique. Le premier président, Barthélemy Boganda, est décédé en 1959. Le processus d’indépendance a été poursuivi et achevé le 13 août 1960 par David Dacko. Cependant, ce dernier a été renversé en 1965 par Jean-Bedel Bokassa à l’instigation de la France, qui désirait maintenir des relations privilégiées avec son ancienne colonie. Dacko avait fait l’erreur de tenter de tisser des relations étroites avec la Chine. Bokassa, choisi pour son tempérament anticommuniste, a régné plus d’une décennie, s’adonnant à toutes les extravagances. Il s’est d’ailleurs proclamé empereur en 1977. En 1979, la France en a eu assez et, après avoir constaté que son roitelet-marionnette devenait trop indépendant et hors de contrôle, elle a ramené Dacko au pouvoir grâce à un coup d’État contre Bokassa. En 1981, Dacko a été élu lors d’élections réputées frauduleuses contre son opposant Ange-Félix Patassé[i].

Quelques mois plus tard, le général André Kolingba a renversé à son tour Dacko. Il est resté à la tête d’une dictature militaire jusque dans les années 90. Patassé, qui avait fui au Togo après un coup d’État raté, est revenu au pays pour remplacer Kolingba en 1993. Ce dernier avait cédé aux pressions de la communauté internationale qui exigeait l’organisation d’élections. Le pays n’en était pourtant pas au bout de ses peines. Les années Patassé ont été marquées par plusieurs mutineries de l’armée, dont trois en 1996, et ce, parce que les salaires accusaient de longs retards[ii]. Afin de remédier à la crise, Patassé a fait appel à l’armée française. Cette dernière est venue en renfort avec de nombreux soldats et des membres de la Légion étrangère. Les mutineries auraient été instiguées par Kolingba, un Yokoma, ethnie dominante dans l’armée. Quoi qu’il en soit, plutôt que de se résigner à enfin payer l’armée, Patassé a organisé des milices de sa propre ethnie gbaya. En 2001, Kolingba a tenté un autre coup d’État raté. Néanmoins, même après avoir reçu un certain temps l’aide de Kadhafi en échange d’un monopole de 99 ans sur les diamants, Patassé a fini par perdre le pouvoir. Une de ses erreurs importantes avait été de renvoyer François Bozizé, qui se trouvait à la tête des armées et qui s’est aussitôt mis à fomenter une insurrection. Bozizé a tenté de prendre le pouvoir à quelques reprises avant de finalement y parvenir en 2003, alors que Patassé se trouvait en voyage au Niger. Après un changement de constitution, Bozizé a été élu en 2005[iii].

Pendant l’ère Bozizé, durant laquelle le gouvernement contrôlait à peine plus que la capitale, de nombreux groupes rebelles ont émergé. En 2013, alors que le régime croulait sous la corruption et le népotisme, la Séléka, dirigée par Michel Djotodia, a renversé Bozizé. Accusées de graves crimes contre la population, les rebelles ont pillé massivement les ressources du pays. La Séléka n’est plus au pouvoir, mais le pays a sombré dans le chaos, et ce, malgré un accord de paix signé en mai 2015. Jusqu’à ce jour, la RCA est déchirée par des guérillas se réclamant d’idéologies religieuses, chose qui n’existait pas avant l’arrivée de la Séléka sur la scène politique. Les tensions ont avant cela été plutôt liées à des conflits ethniques. Alors que près des trois quarts des habitant·e·s du pays sont chrétien·ne·s et animistes, la grande majorité des milicien·ne·s du mouvement ont été recruté·e·s parmi les populations musulmanes du Tchad, du Soudan et des régions islamisées de la RCA. La Séléka est hostile à la majorité chrétienne et tout particulièrement à la classe dirigeante, qui a elle aussi adopté la foi de son ancien colonisateur. Elle a fait preuve d’une sordide brutalité contre les habitant·e·s de la région natale de Bozizé. Par conséquent, les chrétien·ne·s ont commencé à se retourner contre les musulman·e·s, perçu·e·s comme supportant la Séléka, et ont formé les Anti-balaka (anti-machette) pour s’en prendre à ces dernier·ère·s[iv].

Certains rapports font état de scènes de cannibalisme et de démembrement de musulman·e·s aux mains de ces milices nouvellement formées.

C’est suite à cette nouvelle vague de massacres que la France a envoyé près de 2 000 militaires dans le cadre de la mission Sangaris. L’ONU, pour sa part, a envoyé une mission de maintien de la paix de près de 12 000 Casques bleus : la MINUSCA. Pour envoyer une telle force, plus de 60 millions de dollars ont été amassés auprès de la France, des États-Unis et du Canada, entre autres nations. Sous les pressions de la communauté internationale, Djotodia s’est désisté en 2014 pour être remplacé par Catherine Samba-Panza, ancienne mairesse de Bangui, choisie par le Comité de transition et approuvée par Paris[v]. Plus récemment, en janvier 2015, l’ONU a affirmé avoir trouvé des éléments de preuve établissant qu’un nettoyage ethnique était en cours contre les musulman·ne·s[vi]. Des massacres ont toujours lieu en 2017[vii] et, selon l’ONU, la stabilisation n’irait pas très bien : 935 000 personnes auraient été déplacées, dont le quart dans les pays voisins[viii].

 

L’ingérence étrangère

Le Tchad, voisin immédiat de la RCA au nord, dispose d’une influence certaine sur l’arène politique centrafricaine. Le président tchadien, Idriss Déby, aurait aidé la Séléka à prendre Bangui et fait pression pour qu’elle délaisse les rênes du pouvoir par la suite. Déby avait avant cela soutenu les rebelles de Bozizé, puis sa présidence, jusqu’à peu de temps avant sa chute[ix]. De plus, le président tchadien aurait, par la même occasion, utilisé le territoire centrafricain pour liquider des rebelles tchadien·ne·s qui s’y trouvaient, dont certain·e·s auraient même rejoint la Séléka. Le Tchad exploiterait également des réserves de pétrole dont une partie se trouve en territoire centrafricain. Puisque la France fournit une aide militaire importante au Tchad, sous le couvert d’une « aide au développement », il n’est pas étonnant de la trouver tirant les ficelles derrière les ingérences du gouvernement tchadien. Selon Antoine Roger Lokongo, journaliste congolais gradué de l’Université de Beijing, c’est la France qui aurait utilisé la Séléka pour se débarrasser de Bozizé, comme elle l’avait fait en Côte d’Ivoire en remplaçant Gbagbo par Ouattara. « Lorsque la situation a dégénéré et que la Séléka a échappé au contrôle de la France, l’opération Sangaris a voulu remédier à la situation. »[x] Ainsi, la France avait aussi soutenu Bozizé, avait laissé par la suite la Séléka prendre le pouvoir et s’est décidée à intervenir plus tard, après l’émergence des Anti-balaka.

Il va sans dire que la France a ses raisons de garder la mainmise sur la RCA. Les entreprises françaises Total et AREVA s’intéressent au pétrole centrafricain et aux réserves d’uranium, respectivement. Les interventions françaises visent à garder le contrôle sur les ressources naturelles du pays et servent de manière ponctuelle à effectuer des changements de gouvernement. La France avait été particulièrement frustrée de ses relations avec l’administration de Bozizé, qui avait donné le pétrole aux Chinois·es et l’uranium aux Sud-Africain·e·s. Le gouvernement français n’a alors pas hésité à laisser tomber le président qu’il avait mis au pouvoir. Nous avons discuté avec le Professeur Modeste Mbatalla, chargé de cours en développement international à l’Université du Québec en Outaouais, de la convergence des intérêts du Tchad et de ceux de la France. Il a confirmé l’existence de cette convergence et a précisé que le Tchad est intervenu récemment à de nombreuses reprises en RCA, entre autres pour déloger les rebelles et protéger le régime de N’Djaména. Il a ajouté que l’armée tchadienne est surtout musulmane, ce qui a eu deux conséquences : les Centrafricain·e·s voient ces interventions comme faisant partie d’une « invasion musulmane » et donne aussi, par la même occasion, cette idée aux musulman·e·s centrafricain·e·s, une minorité, qu’elles et ils peuvent aussi avoir « voix au chapitre », c’est-à-dire prendre aussi leur place au sein du pouvoir. Il ajoute que Michel Djotodia est un converti « pour les besoins de la cause », comme Bokassa l’avait été, pour une courte période de temps, afin de recevoir l’aide de Kadhafi. Le fait n’est pas anodin puisque la Séléka est composée de soldat·e·s soudanais·es, somalien·ne·s et tchadien·ne·s pour la plupart musulman·e·s.

Monsieur Mbatalla fait également le lien avec les récents mouvements hégémoniques au discours pseudo-islamique qui ont émergé dans le Sahel. « Il existe derrière tout cela un agenda qui n’a rien à voir avec la Séléka. Qui finance ? Beaucoup de gens pointent les pays du Golfe, dont le Qatar. » D’autres affirment que des leaders religieux formé·e·s à l’étranger amènent des idéologies djihadistes et changent la mentalité des musulman·e·s locales et locaux pour une idéologie plus hégémonique. Il va aussi plus loin dans l’analyse du « jeu trouble » de la France. Alors qu’elle maintient en permanence une présence en RCA, pourquoi n’a-t-elle rien fait  pour prévenir la prise de pouvoir par la Séléka ? Il affirme : « être là et ne rien faire, c’est aussi intervenir ».

Le pillage des ressources : l’extractivisme comme doctrine néocoloniale

En 2013, pendant que faisait rage le conflit, des entreprises chinoises, françaises et libanaises exploitaient les forêts du pays en payant les rebelles de la Séléka. En plus de recevoir ces versements des multinationales, le régime de la Séléka a profité de son court laps de temps au pouvoir pour piller le pays, vider les caisses de l’État, s’emparer des diamants, de l’or et de l’ivoire pour les vendre au Tchad et au Soudan. Le numéro trois du régime, Mohammed Moussa Dhaffane, avait été nommé ministre des Forêts. Il s’est approprié des zones forestières qui se situent au sud-ouest du pays, zone où se trouvent également l’or et les diamants. Durant sa présidence, Djotodia échangeait d’ailleurs du bois au régime d’Idriss Déby contre du pétrole. Plusieurs sociétés forestières comme l’Industrie forestière de Batalimo (IFB), la Société d’exploitation forestière centrafricaine (SEFCA), la société centrafricaine de déroulage (SCAD), la société centrafricaine forestière (SCAF), la société centrafricaine de développement (SCD) et Vicwood ont toutes été pillées par le groupe. Néanmoins, par la suite, la SEFCA, l’IFB et Vicwood ont fini par conclure des accords avec Dhaffane et par lui faire des versements afin de recevoir des « services de protection ». Selon un rapport de Global Witness, il est estimé que 3,4 millions d’euros auraient été versés au groupe armé[xi].

Après le départ de la Séléka au début de 2014, les Anti-balaka l’ont remplacée comme partenaire d’affaire des multinationales. Les membres de l’Union européenne, surtout la France et l’Agence française de développement (AFD), ont joué un rôle de facilitateur pour les entreprises forestières et le gouvernement actuel de la RCA est impuissant, que ce soit pour protéger ses ressources ou pour en taxer l’exploitation. Les gains effectués par les milices auprès des multinationales ont financé le conflit et, ultérieurement, la France, gendarme de l’Afrique qui a facilité ce commerce illégal, a elle-même envoyé des troupes pour stabiliser le pays et assurer la sécurité de ses entreprises. Cela n’est aucunement une rupture par rapport à l’histoire du pays depuis son indépendance au début des années 60. Les coups d’État qui ont eu lieu tout au long de l’histoire de la Centrafrique ont toujours, en ce qui a trait aux aspirant·e·s à la présidence du pays, eu pour objectif le contrôle des ressources et la capture de la rente, l’aide internationale et les revenus de l’exportation de matières premières, sans le moindre souci pour le bien-être de la population. Le modèle de développement proposé par les agences de développement occidentales ne profite qu’aux multinationales, aux cleptocraties et aux milices qui terrorisent la population de la RCA. Enfin, monsieur Mbatalla commente ces faits en disant que la vente de ressources à rabais au-delà des frontières ne suffit pas à lever une armée de milliers de personnes, d’où ses affirmations selon lesquelles la Séléka aurait reçu un financement d’ailleurs, potentiellement des pays du Golfe et dans le cadre d’une ligne d’action qui pourrait inclure les mouvements religieux émergents dans le Sahel.

Les conséquences de l’ingérence française et de l’extractivisme par les multinationales

Le pays est l’un des plus corrompus et des plus pauvres au monde, « pire qu’un État failli : [la République centrafricaine] est quasiment devenue un État fantôme, ayant perdu toute capacité institutionnelle », selon l’ICG[xii]. Les rebelles de la Séléka ont été « responsables de meurtres, d’assassinats, d’enlèvements, d’arrestations et détentions arbitraires, de mauvais traitements et de torture, de crimes sexuels, de recrutements forcés de mineurs », a expliqué la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH)[xiii]. Même si un accord de paix a été signé en 2015, le pays est encore divisé. La Séléka contrôle l’est du pays et les forces d’autodéfense anti-balaka contrôlent l’ouest. « Depuis, la menace sécuritaire reste permanente : fin 2014, le groupe d’expert·e·s de l’ONU a estimé que 2 000 ancien·ne·s combattant·e·s de la Séléka, à l’exclusion des éléments cantonnés à Bangui, et 1 500 milicien·ne·s associé·e·s au mouvement anti-balaka, continuaient d’être une menace permanente pour la paix, la sécurité et la stabilité du pays[xiv]. » Monsieur Mabtalla ajoute à cet égard : « C’est lorsque le mouvement créé à des fins géopolitiques s’autonomise que les problèmes commencent. » Il attire notre attention sur l’importance de l’économie politique. « On parle très peu des raisons pour lesquelles les choses en sont arrivées là. »

Même après le débarquement des troupes et la nomination de Catherine Samba-Panza, la minorité musulmane de Centrafrique fait toujours face à une violence organisée[xv] : elle subit les représailles des milices anti-balaka pour les exactions de la Séléka. Selon Abayomi Azikiwe, journaliste et éditeur du Pan-African News Wire, lorsque la Séléka est arrivée au pouvoir, l’armée française maintenait déjà une certaine présence. Après le départ de cette dernière, les milices chrétiennes s’en sont prises aux résident·e·s musulman·e·s, à leurs maisons, à leurs commerces et à leurs mosquées. Les troupes de la MINUSCA et l’armée française ont été accusées de faire peu pour protéger la population, sans compter les accusations d’exploitation sexuelle qui ont entaché leur réputation déjà peu reluisante auprès de la population centrafricaine. Cela nous donne une idée du respect et de l’estime de l’ancien colonisateur pour la population qu’il serait venu « protéger »[xvi].

CRÉDIT PHOTO: Photo Unit

[i]               Devon Douglas­ Bowers. (6 février 2015). Colonialism and Foreign Intervention: Coups, Conflict and Sectarian Violence in the Central African Republic. Récupéré sur Global Research : http://www.globalresearch.ca/colonialism­and­foreign­intervention­coups­conflict­and­sectarian­violence­in­the­central­african­republic/5429969

[ii]                     Ibid no 1

[iii]                   Ibid no 1

[iv]                    Ibid no 1

[v]                     Ibid no 1

[vi]                    Ibid no 1

[vii]            African News Agency (ANA). (15 avril 2017). Hundreds seek refuge in mosque as Christian militias massacre 30 in CAR. Récupéré sur The Citizen : http://citizen.co.za/news/news-africa/1514121/hundreds-seek-refuge-mosqu…

            CBS/AP. (21 juin 2017). 100 said killed as Christian militia, Muslim rebels clash. Récupéré sur CBS : http://www.cbsnews.com/news/central-african-republic-christian-anti-bala…

[viii]           Burkely Hermann. (10 janvier 2014). Humanitarian Warfare: “Stabilizing” Central Africa for the Multinationals. Récupéré sur Global Research : http://www.globalresearch.ca/stabilizing­central­africa­for­the­multinationals/5364423

[ix]             RFI. (25 mars 2013). Centrafrique : comment François Bozizé a perdu ses alliés. Récupéré sur RFI Afrique : http://www.rfi.fr/afrique/20130325-centrafrique-comment-francois-bozize-…

[x]              Antoine Roger Lokongo. (23 janvier 2014). French Complicity in the Crisis in Central African Republic. Récupéré sur Global Research : http://www.globalresearch.ca/french­complicity­in­the­crisis­in­central­african­republic/5366084

[xi]                   Global Witness. (juillet 2015). Bois de sang : Comment l’Europe a aidé à financer la guerre en République centrafricaine. Londres : Global Witness. Récupéré sur https://www.globalwitness.org/documents/18025/BOIS_DE_SANG_web.pdf

[xii]            International Crisis Group. (2007). République centrafricaine : anatomie d’un État fantôme. Bruxelles : International Crisis Group. Récupéré sur https://www.crisisgroup.org/fr/africa/central-africa/central-african-rep…

[xiii]           FIDH. (2013). République centrafricaine : un pays aux mains des criminels de guerre de la Seleka. Paris : Fédération internationale des droits de l’homme. Récupéré sur https://www.fidh.org/IMG/pdf/rapport_d_enque_te_rca-ld3.pdf

[xiv]           Ibid no 11Global Witness. (juillet 2015). Bois de sang: Comment l’Europe a aidé à financer la guerre en République centrafricaine. Londres : Global Witness. Récupéré sur https://www.globalwitness.org/documents/18025/BOIS_DE_SANG_web.pdf

[xv]            Essa, A., & Furcoi, S. (17 juin 2017). CAR: Church shelters Muslims fleeing Anti-balaka. Récupéré sur Al Jazeera English : http://www.aljazeera.com/news/2017/06/car-church-shelters-muslims-fleein…

            Reuters. (15 mai 2017). Christian militias kill up to 30 civilians as hundreds seek refuge inside a mosque. Récupéré sur The Telegraph : http://www.telegraph.co.uk/news/2017/05/15/central-african-republic-deat…

[xvi]           Abayomi Azikiwe. (9 juin 2014). Mass Protests Grow Against French­ backed Regime in the Central African Republic. Récupéré sur Global Research : http://www.globalresearch.ca/mass­protests­grow­against­french­backed­regime­in­the­central­african­republic/5386336

Le prolétariat en négatif

Le prolétariat en négatif

Par Alain Deneault

La question des rapports de classe reste négligée dans les médias de masse. Tout au plus arrive-t-on parfois à esquisser les notions de « gauche » et de « droite », mais comme s’il s’agissait tout au plus d’options qui s’offrent à la « classe moyenne », la seule qu’on y connaisse. L’activité syndicale n’est à peu près pas couverte et c’est à son sommet qu’on s’intéresse, très rarement à sa base, excepté en de rares temps de grève quand on balaie d’un coup de caméra l’exotisme du monde du travail. Du reste, il n’y a ni prolétaires, ni bourgeois, ni nouveaux riches, ni classe dominante, sauf à l’occasion de rares marronniers : le Sommet de Davos, le palmarès des grandes fortunes de Forbes…

Cet article a été publié dans le recueil (in)visibilités médiatiques de L’Esprit libre. Il est disponible sur notre boutique en ligne ou dans plusieurs librairies indépendantes.

La conscience de classe commence et s’arrête sinon aux « familles », ou à ceux que la gauche canadienne qualifiait jadis pauvrement de « gens ordinaires ». Dans le français d’Ed Broadbent, c’était magnifique… Et c’est aussi le plus loin que les médias semblent capables d’aller. Encore aujourd’hui, tout le reste leur échappe : les mouvements révolutionnaires dans l’histoire, la démocratie directe, le syndicalisme de combat. La « radicalité » politique étant désormais réservée aux mouvements terroristes islamistes, toute perspective de gauche a été définitivement rendue inaudible dans les médias.

Radio-Canada titre sur son site internet le 4 novembre 2014 : « Faites-vous partie de la classe moyenne ? », et invite son lectorat à remplir un questionnaire de type sociologique pour obtenir la réponse. Des chercheurs de l’Université de Sherbrooke, souligne-t-on à cette occasion, avancent que la moitié des Canadiens-nes la compose. Quid des autres ? Rien. Ils et elles ne sont ni des pauvres, ni des riches, ni des prolétaires, ni des bourgeois… Ils et elles restent simplement hors champ. Les Affaires fait encore mieux : « De quelle classe moyenne faites-vous partie ? », demande l’hebdomadaire financier le 21 octobre 2015 : c’est pour lui seulement à l’intérieur de la « classe moyenne » qu’on peut répartir les gens, et non à l’échelle de toute la société. On ne traite pas des autres, tout simplement, et brutalement.

Il s’agit là de l’une des nombreuses façons qu’ont développées les médias, consciemment ou non, pour ne jamais aborder ces « autres ». Pourtant, ce sont eux qui circonscrivent dans son flou la notion de « classe moyenne » dont il est tant fait état. L’ouvrage de référence sur cette catégorie sociale, Les cols blancs de Charles Wright Mills, propose que les gens ordinaires de l’Amérique sont moins mus par une conscience de classe que, notamment, par deux affects de type pauvre : la convoitise en ce qui concerne les nantis qui les surplombent et la peur de dégringoler parmi les pauvres auxquels ils ressemblent tant. Car, qu’on se le dise, contrairement à ce que les médias laissent entendre, les membres de la classe moyenne sont aussi des prolétaires, mais avec de l’argent. Autrement dit, ils n’ont pas de contrôle, dans l’ordre actuel des choses, sur les paramètres économiques et sociaux qui expliquent leur niveau de vie : le modèle d’urbanisme, les cours du pétrole et des matières premières, les taux d’intérêt et le marché des changes, les modes de consommation et tout ce qui concerne leurs avantages professionnels (habits, téléphones et voitures de fonction…). Ils savent au moins intuitivement que tout ce dont ils disposent leur a été donné, et qu’on peut à tout moment le leur enlever.

Les membres de la « classe moyenne » se devinent intuitivement, tel ce gardien d’hôtel que présente Friedrich Wilhelm Murnau dans son film Der letzte Mann, celui qui quitte le matin son quartier pauvre et y revient le soir, admiré par ses semblables du fait de son bel apparat : il sert dans les beaux hôtels des milieux bourgeois et se vêt en conséquence. Il porte une bien nommée « livrée », au sens où elle lui a été destinée à des fins professionnelles sans lui appartenir. Un jour, subitement, son patron, le trouvant trop vieux, le licencie. Le voici qui rentre chez lui, honteux, pour la première fois en haillons, ceux qui correspondent à son statut. L’habit ne fait pas le moine, les statuts dans la classe moyenne restent un leurre.

On se laisse appâter notamment parce qu’ils font l’objet d’une fausse conscience dans les médias. L’absence de compréhension de la réalité prolétarienne dans les médias n’a d’égal que l’ignorance qu’on entretient des conditions historiques d’existence de la classe moyenne. Tout au plus des experts viendront nous rassurer sur tel ou tel point, « vulgariser » ce qui relève des modalités complexes relatives à son sort et la conforter dans l’idée pourtant révoltante qu’elle évolue toujours dans sa condition d’administrée. On ne sait rien, par ailleurs, de la moitié qui, logiquement, ne fait pas partie de cette « classe moyenne ». On la refoule. Un lecteur assidu de La Presse ou un spectateur invétéré de Radio-Canada ignore toujours de quoi est fait le quotidien d’un assisté social au Québec. Comment évolue-t-on avec un revenu de 623 dollars par mois, qui plus est dans un mépris généralisé ? Il méconnaît aussi le monde ouvrier et c’est quand il doit par hasard se lever tôt tel jour qu’il redécouvre l’existence d’une classe laborieuse déjà levée — constituée de beaucoup d’immigrantes et d’immigrants —, qui a déjà fait une journée à l’heure où il se rend d’ordinaire au bureau. Il méconnaît également tout du mode de vie décadent de la classe dirigeante, celle qui ponctionne la valeur générée par ceux qu’elle embauche pour satisfaire ses envies de faste et de pouvoir. Il ne soupçonne pas davantage par quelles méthodes souvent mafieuses eux ou leurs ancêtres ont constitué leur fortune. Pendant ce temps, toutefois, il aura eu des centaines de milliers de fois l’occasion d’entendre tel journaliste ou tel chroniqueur faire état des gadgets qui sont théoriquement à sa portée, des marges de crédit disponibles, des emplois standards qui seront créés ou perdus, des voyages organisés entre autres divertissements auxquels on semble s’adonner tous. Il s’agira même pour lui d’une forme permanente d’émulation.

Les médias administrés par Québecor génèrent en la matière les illustrations les plus saisissantes. Ils s’adonnent à avoir fait de cette fausse conscience un marché. Le Journal de Montréal, TVA et ses chaînes spécialisées, les périodiques et maisons d’édition du groupe s’adressent massivement aux petites gens ‒ assistés-es sociaux-les, petits-es travailleurs-ses saisonniers-ères, ouvriers-ères et gens peu instruits, par exemple, font notoirement partie de leur public cible — sans jamais toutefois leur adresser du contenu qui soit en phase avec ce qu’ils et elles sont. On évoquera ce qu’il en est de la vie des « gens riches et célèbres » plutôt que de traiter d’acteurs-trices communautaires et de militants-es politiques — dont ils et elles sont parfois — qui s’échinent à améliorer leur situation. On les informera des vicissitudes que traversent des vedettes créées de toutes pièces bien avant de médiatiser auprès du grand public les problèmes qu’ils et elles traversent, eux-elles (conséquences du libéralisme économique, mépris des pouvoirs publics, absence de services publics, régime éducatif à deux vitesses, malbouffe, séquelles psychologiques relatives à des violences familiales, troubles psychiatriques, malchances…). Les moments de dignité qui les honorent çà et là (entraide, débrouillardise, inventivité, courage, persévérance…) ne feront l’objet d’aucun récit public, mais c’est des exploits des sportifs qu’on traite ad nauseam à la manière d’une vaine allégorie. Ces médias parleront au prolétariat strictement pour lui raconter ce qu’il vit sur un mode exceptionnel : l’un des siens qui devient hockeyeur, un autre qui se trouve coincé dans un carambolage, un troisième qui, devenu motard, est étonnamment innocenté par un tribunal, quand un quatrième ne meurt pas dans un hôpital en raison d’une extraordinaire maladresse médicale. Tout apparaîtra dans la stridence d’une phénoménalité extraordinaire, mais jamais sur le mode d’une interprétation sociologique ou politique.

C’est par ailleurs avec une grande intensité qu’on encouragera le prolétariat à mépriser toutes les instances dans lesquelles il pourrait un jour reconnaître un discours parlant directement à sa conscience. Rien sur les syndicats de combat qui ne se voient en rien comme des partenaires du grand capital, les anarchistes qui dénoncent un système relayant structurellement les pauvres à la marge, les syndicats étudiants militant pour un droit universel à l’éducation et sur tout ce que compte notre pays d’intellectuels-les de gauche capables d’envisager la mutation énergétique, sociale et décroissantiste qu’appelle une période historique en crise profonde. Ces acteurs-trices seront en permanence calomniés-es par le choix des photos, des titres, des adverbes et épithètes, par des chefs de pupitre ou des chroniqueurs-ses entonnant inlassablement le chant de l’économie ultralibérale, pourtant si contraire aux intérêts de leur lectorat. Il faut au contraire faire partager aux pauvres comme aux pauvres-avec-de-l’argent de la classe moyenne le fantasme du crédit illimité, grâce auquel ils et elles pourront se procurer tout ce que les annonceurs mettent en valeur dans ses médias.

Les médias ont fait du prolétariat une minorité symbolique dont on peut à l’envi refouler l’existence. On entend « minorité » bien entendu autrement que d’un point de vue numérique. La minorité est une puissance en devenir conditionnée par une représentation majoritaire, qui ne prévaut, elle, à ce titre que tant qu’elle s’érige « en étalon », comme l’écrivaient Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille Plateaux. Cette réduction du prolétariat au statut de minorité trahit on ne peut plus nettement le fondement idéologique qui anime les médias.

Transformer la société en profondeur grâce à la ville : Entretien avec Jonathan Durand Folco

Transformer la société en profondeur grâce à la ville : Entretien avec Jonathan Durand Folco

Professeur à l’Université Saint-Paul d’Ottawa, Jonathan Durand Folco a publié en mars dernier son premier livre À nous la ville chez Écosociété. Nous sommes allés à la rencontre de ce jeune philosophe prolifique dont les idées sont déjà en train de se propager partout au Québec.

Crise écologique, précarité, montée du populisme, instabilité économique, répression des mouvements sociaux : depuis au moins 20 ans, les forces progressistes semblent impuissantes devant ces réalités inquiétantes. En effet, les partis socio-démocrates traditionnels ne remettent plus en cause le libre-marché, les nouveaux partis progressistes n’arrivent pas à percer et les mouvements sociaux se buttent à l’indifférence des gouvernant·e·s.

Et si, pour s’opposer au néolibéralisme, la conquête ou la déstabilisation du pouvoir étatique, devenue vaine, devait laisser place à la transformation des municipalités? C’est précisément cette possibilité qu’explore Jonathan Durand Folco, que j’ai eu l’occasion de rencontrer au début de l’été. C’est dans un petit café de Villeray que je découvre un auteur humble et sympathique, blagueur et décontracté, bref, l’opposé de l’archétype du philosophe hautain et déconnecté.

Jules Pector-Lallemand (JPL) : En nous parlant de votre cheminement politique et intellectuel, pouvez-vous nous expliquer comment vous en êtes venu à vous intéresser à la ville?

Jonathan Durand Folco (JDF) : Ma réflexion sur la ville s’est entamée à partir de 2011 où j’ai commencé mon militantisme au sein de différents mouvements dont la lutte contre les gaz de schiste. Je me suis concentré sur les enjeux environnementaux où le système économique-industriel amène des contradictions entre les impératifs de croissance et la protection des milieux de vie, des territoires. À partir de ce moment, je me suis beaucoup intéressé aux luttes sociales et environnementales enracinées dans les communautés locales et les municipalités.

Par la suite, ma première expérience de démocratie au sein d’un mouvement a été dans « Occupons Québec » : à l’époque, je commençais ma thèse de doctorat à Québec et j’avais un cours sur la philosophie politique de la ville. On lisait des textes sur le droit à la ville, d’Henri Lefebvre notamment, et là je me suis rendu compte que ce que j’étais en train d’explorer dans la théorie était en train de se refléter dans l’action et les revendications du mouvement. Cette expérience de démocratie dans la place publique a été pour moi une forme de révélation : on pouvait y expérimenter des nouvelles façons de faire des choix, de discuter ensemble et de prendre des décisions. Puis je me suis interrogé sur les possibilités de poursuivre ce mouvement au-delà de cette mobilisation. Je me suis rendu compte que les villes et les villages étaient vraiment des lieux propices pour la mobilisation et qu’ultimement, avant d’essayer de prendre le pouvoir à l’échelle des États-nations, il y avait un manque au sein des mouvements sociaux et des forces de gauche au niveau des municipalités.

JPL : Et après « Occupons Québec », avez-vous poursuivi votre implication politique?

JDF : Lors de la grève étudiante de 2012, j’étais président de mon association étudiante et on s’est beaucoup impliqué·e·s. Ça a été une grande expérience de mobilisation. Après, j’ai déménagé à Montréal où j’ai rencontré pleins de nouveaux groupes progressistes. Mon engagement s’est poursuivi ensuite au sein d’un parti politique, Québec Solidaire, où j’ai travaillé sur plusieurs questions, notamment les enjeux urbains. Je me suis rendu compte qu’au sein de ce parti, étant donné qu’il est organisé à l’échelle du Québec, il n’y avait pas de souci réel du niveau municipal.

J’ai donc poursuivi mes réflexions afin d’imaginer comment on pourrait organiser les forces progressistes dans les municipalités. J’ai ainsi écrit À nous la ville afin de réactiver notre imaginaire sur les villes et l’action politique qui pourrait y avoir lieu.

JPL : Dans ce premier livre, vous expliquez que le capitalisme pose de graves problèmes sociaux, écologiques et démocratiques. Quels sont-ils?

JDF : Au début du livre, j’ai essayé de faire une brève synthèse pour expliquer le mode de fonctionnement et de reproduction du système capitaliste. C’est un système basé sur la division entre des élites, qui disposent du contrôle des différentes ressources économiques, et l’ensemble de la population, qui n’a pas ce contrôle et est obligée d’être salariée pour subvenir à ses besoins. On peut constater dans les villes du monde des grandes inégalités sociales où il y a des formes de richesse et d’opulence qui côtoient la misère et la pauvreté extrême. Donc le système capitaliste, c’est un système qui carbure aux inégalités sociales.

C’est un système qui change également les dynamiques humaines. Celles-ci deviennent centrées autour du principe de l’échange de marchandises, de recherche de l’intérêt privé et de la croissance à tout prix, au détriment d’autres considérations humaines et d’autres principes éthiques.

C’est enfin un système qui a tendance à surexploiter la nature puisque c’est un système qui a besoin de croître pour se maintenir en place. Ce qui implique que, au niveau du développement urbain, les gouvernements municipaux dépendent des taxes foncières. Cela amène une forte influence des promoteurs·trices immobilier·ère·s et des intérêts privés sur les gouvernements municipaux. C’est cette situation qui fait croître la valeur foncière des différents logements et qui mène à l’embourgeoisement des quartiers centraux urbains. Les gens de la classe moyenne vont donc s’installer beaucoup plus loin pour avoir accès la propriété : c’est l’étalement urbain, qui a des conséquences écologiques extrêmement graves. Ce phénomène est précisément animé par cette dynamique de l’économie de marché qui fait en sorte que le logement n’est pas considéré d’abord comme un droit social fondamental, mais plutôt comme une forme de marchandise dont on peut faire l’acquisition et la revendre pour faire du profit.

Donc, le système capitaliste, ce n’est pas quelque chose d’abstrait : c’est un système social très complexe qui a des conséquences extrêmement graves du point de vue humain, social.

Même si, d’après moi, le capitalisme est un système social très puissant, il y a différents espaces où on peut vivre des nouvelles façons d’organiser le travail, la consommation, les échanges. Les villes, et même les petits villages, sont vraiment des lieux propices pour des formes de socialisation qui préfigurent ce que pourrait être une société après le capitalisme.

JPL : À quoi pourrait ressembler une économie après le capitalisme?

JDF : Ce que j’essaie de montrer dans le livre de façon extrêmement brève, c’est qu’un des principes à partir duquel on peut penser cette nouvelle organisation de la vie sociale et économique est le commun. Le commun, c’est un ensemble de droits d’usage, d’accès et de gestion des différentes ressources et de biens. C’est une propriété commune, qui n’est pas celle de l’État ni celle des entreprises privés, mais vraiment une propriété collective où l’ensemble des gens directement concernés par la gestion d’un bien peuvent en faire usage et essayer de réguler cette ressource.

Ce sont des formes de propriété que l’on peut retrouver à travers l’Histoire, comme des terres communales où des fermiers·ière·s avaient accès à la terre, avec des règles qui permettaient d’éviter une surexploitation ou encore des zones de pêche qui étaient gérées par des collectifs de pêcheur·se·s. On peut envisager aussi des bassins versants qui sont administrés par des comités citoyens ou des organismes sans but lucratif. On voit des communs également dans l’univers numérique comme le logiciel libre ou des sites comme Wikipedia.

Au niveau municipal, ce qui est intéressant, c’est que l’on peut définir des communs comme des espaces publics. Ça peut aussi prendre la forme de fiducies foncières communautaires : il s’agit d’un lieu qui est détenu par un organisme sans but lucratif qui aurait pour mission, par exemple, de favoriser le logement abordable ou veiller à ce qu’il y ait de la place pour de l’agriculture urbaine. Évidemment, le système des communs laisse tout de même la place à des propriétés privées.

Ce que l’on serait également capables d’envisager, c’est des coopératives ou des entreprises autogérées qui sont en quelque sorte des communs au sens où c’est la communauté des travailleurs et travailleuses qui participe à la construction ou l’élaboration de cette entreprise et qui a le contrôle de celle-ci.

Donc disons que pour envisager une économie post-capitaliste, il faudrait être capable de multiplier les communs dans d’innombrable sphères d’activités. Je crois précisément que l’on peut se servir des institutions municipales pour essayer d’envisager des formes de propriétés communes qui permettraient de favoriser la transition vers une nouvelle forme d’économie.

JPL : Pourquoi la ville serait-elle plus propice que l’État pour entamer une transition basée sur les communs?

JDF : Le titre de mon livre À nous la ville! est une forme de mot d’ordre qui résonne avec le slogan du printemps étudiant de 2012 « À qui la rue? À nous la rue! ». Donc « À qui la ville? », à qui appartient cette communauté politique et cet espace de vie? Est-ce qu’elle appartient aux intérêts privés ou plutôt aux citoyens et citoyennes qui habitent cet espace? J’ai beaucoup mis l’accent dans mon livre sur la réalité urbaine qui est au carrefour des contradictions économiques, écologiques et sociales. Pour moi, les villes sont les prisonnières d’un système de concurrence mondial, les nœuds de la mondialisation néolibérale, mais elles sont aussi les foyers de luttes sociales, d’expérimentations, de nouvelles formes de communs qui émergent et c’est quelque chose qu’il faut investir. L’idée n’est donc pas de considérer les villes comme étant la solution exacte à tous nos problèmes, mais plutôt de voir comment on peut créer, à partir de la ville, une nouvelle forme de société, d’économie et de démocratie.

JPL : Pour mener cette transformation en profondeur de la société, vous proposez la mise sur pied d’un mouvement que vous appelez le municipalisme. Quels sont les grandes lignes d’un tel mouvement?

JDF : On ne doit pas se contenter des formes administratives et juridiques des municipalités telles qu’elles existent aujourd’hui, mais envisager des municipalités comme devant être transformées en autogouvernements locaux. Il s’agirait de véritables communautés politiques où les gens pourraient se réapproprier les décisions collectives et inventer des formes de démocratie plus directe. Les gouvernements actuels, au niveau des villes, sont plutôt basés sur un système de représentation où c’est une classe de politicien·ne·s professionnel·le·s qui continue d’avoir le contrôle des lois et des décisions, souvent de façon complice avec des intérêts privés. Ce que j’essaie de dire dans mon livre, c’est qu’on ne doit pas uniquement prendre le pouvoir dans une seule ville. Il faut envisager un front municipaliste, une coalition de villes rebelles.

Plusieurs villes progressistes et inclusives doivent s’articuler entre elles pour éventuellement créer des grandes alliances, des ligues qui seraient les bases d’un nouveau système de démocratie qui pourrait avoir plus de revendication et vouloir se réapproprier davantage de pouvoir dans une vision de décentralisation démocratique.

Disons que la vision un peu plus ambitieuse de mon livre est de poser les bases d’un mouvement municipaliste où les citoyen·ne·s seraient capables de se réapproprier les villes, de créer des nouvelles constitutions municipales démocratiques et seraient capables de créer des liens entre plusieurs municipalités – à la fois au sein d’un territoire commun mais aussi entre plusieurs pays – afin d’accélérer la transition vers une nouvelle forme d’économie. Tout ça résume la vision très large de ce que j’appelle le municipalisme, qui est la vision que la démocratisation économique, sociale et politique se base sur la réappropriation des municipalités.

JPL : Une économie post-croissance, des autogouvernements locaux : tout cela semble si loin! Part-on de zéro?

JDF : Il y a effectivement une forme d’utopie dans mes propos, c’est-à-dire des choses qui pourraient exister mais qui ne sont pas encore concrètes. Toutefois, il y a déjà plusieurs germes. Il y a une multitude de coopératives, d’initiatives et de mouvements sociaux déjà enracinés au Québec. On pourrait essayer de fédérer ces différentes forces et envisager comment on pourrait construire un mouvement politique avec des partis municipaux, à créer ou qui existent déjà, et voir comment on pourrait insuffler une dynamique d’ensemble.

JPL : En ce sens, le dernier chapitre de votre livre est presque un mode d’emploi pour démarrer un mouvement municipaliste au Québec. Rapidement, quelles en sont les grandes étapes?

JDF : La proposition qui vient à la fin du livre est en quelque sorte le fruit d’un travail collectif qui se fait depuis plus d’un an. Ce mouvement qui est en train de voir le jour a lancé son manifeste (http://actionmunicipale.org/manifeste/) au mois de mars, qui s’appelle À nous la ville, comme le titre de mon livre. Son but est de créer une plateforme d’auto-organisation. Pour le moment, ce qui existe, c’est une page Facebook (https://www.facebook.com/actionmunicipale.org/), un site web (http://actionmunicipale.org/) et une plateforme libre (http://forum.actionmunicipale.org/) où les gens peuvent s’inscrire, indiquer leur municipalité, leur(s) champ(s) d’expertise et ensuite créer des groupes, des évènements et se partager de l’information et des outils.

La prochaine étape, c’est l’élaboration d’un code d’éthique pour les prochaines élections qui pourrait peut-être être signé par des candidatures indépendantes ou membres de partis. Ce code pourrait comprendre la limitation des mandats à deux, la limitation du salaire des élu·e·s, un engagement des élu·e·s à aller dans des assemblées populaires et la révocation du mandat.

Ce que l’on pourrait voir aussi, c’est la construction de Groupes d’action municipale (GAM), soit des groupes situés dans différents quartiers et différentes municipalités, qui agissent en dehors des élections et qui vont, par exemple, interpeller les élu·e·s durant les conseils municipaux. Ils pourraient aussi organiser des manifestations ou encore des campagnes sur des enjeux comme le logement social ou contre la gentrification.

Il est trop tard pour les prochaines élections pour voir apparaître un grand front de villes rebelles, mais je crois que dès les élections de 2021, il pourrait y avoir une organisation qui commencerait à implanter les idées de communs, de démocratisation des institutions locales et de transformation de l’économie par l’action municipale.

Mon livre se veut donc une boîte d’outils et de suggestions. Au final, tout va dépendre de comment les citoyen·ne·s s’approprient ces idées, et peut-être que l’organisation concrète va prendre une forme complètement différente de ce que j’ai anticipé dans mon ouvrage.

Pour approfondir la réflexion : Jonathan Durand Folco, À nous la ville : traité de municipalisme, mars 2017, Montréal, Écosociété

Le marché du travail au Québec

Le marché du travail au Québec

Par Solal Comics

Une étude de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse démontrait il y a quelques années que les candidats avec un nom de famille québécois francophone ont 60 % plus de chances de passer une entrevue.

Terreur d’État et crimes d’honneur contre les homosexuels en Tchétchénie

Terreur d’État et crimes d’honneur contre les homosexuels en Tchétchénie

Par Raphael Robitaille

Que l’homosexualité soit mal vue en Russie n’est pas un secret; qu’elle ne soit pas tolérée dans la République extrêmement conservatrice de Tchétchénie l’est encore moins. Ce qui frappe toutefois dans les révélations d’avril dernier du quotidien russe Novaïa Gazeta, c’est la brutalité avec laquelle les autorités tchétchènes ont persécuté impunément plus d’une centaine d’hommes sur la base de leur orientation sexuelle, avérée ou alléguée. La nouvelle ayant fait grand bruit à l’international, nous nous proposons ici de tenter de démêler le tout.

Camps de concentration, torture et terreur

Le 1er avril dernier, le principal média d’opposition russe Novaïa Gazeta, appuyé par des organisations non gouvernementales (Human Rights Watch, Amnesty International, Russian LGBT Network), révélait que les autorités de Tchétchénie ont arrêté et enfermé dans des camps de concentration plus d’une centaine d’hommes dont le seul crime fut d’avoir une orientation sexuelle dite « déviante ». Certains ont même été arrêtés sur la base de pures spéculations. Outre leur détention dans des installations extrajudiciaires, les victimes ont été violemment battues, torturées, voire même tuées dans certains cas,  dans le but de leur faire avouer leur orientation sexuelle ou de les faire dénoncer d’autres personnes qui seraient passées entre les mailles du filet[i].

Dans un autre article paru le 21 juillet dernier, Novaïa Gazeta affirmait que pas moins de 56 personnes avaient été assassinées par les autorités dans cette opération qualifiée de « purge » à l’encontre de la communauté LGBT tchétchène[ii]. Certains témoignages qui ont fait surface dans les semaines suivant les révélations ont mis en lumière des techniques de torture qui donnent froid dans le dos[iii]. Humiliations, menaces, passages à tabac, électrocutions ne sont que quelques exemples des sévices que les autorités tchétchènes ont infligés aux détenus. Quelques chanceux ont réussi à quitter le pays et ainsi éviter la répression, alors que d’autres ont été relocalisés ailleurs en Russie, le tout grâce à l’aide du Russian LGBT Network, une organisation non gouvernementale vouée à la défense des droits de la communauté LGBT de la Russie. En date du 13 juillet 2017, sur 120 personnes ayant rempli des demandes d’assistance, 60 ont pu être relocalisées hors de Tchétchénie, dont 27 à l’extérieur de la Russie. Un montant de 238 000 $ américains a été amassé auprès de donateurs internationaux par le Russian LGBT Network afin de permettre la relocalisation des victimes[iv]. Mais pour ceux qui demeurent en Russie, la peur est constante. D’une part, les forçats du gouvernement tchétchène sont bien connus pour être en mesure de s’en prendre à leurs cibles, peu importe où elles se trouvent en Russie. Les assassinats d’Anna Politkovskaïa et de Natalia Estemirova, deux virulentes critiques du gouvernement de Ramzan Kadyrov, l’actuel président tchétchène dont la loyauté à Moscou est sans bornes, l’ont très bien démontré. D’autre part, les proches des victimes, honteuses et honteux d’avoir des homosexuels dans la famille, sont tacitement,  voire directement[v] encouragé·e·s par certaines personnalités du régime en place à commettre des crimes d’honneur pour « laver » la réputation  de la famille[vi].

Crimes d’honneur : le réveil d’une pratique ancestrale

Les sociétés nord-caucasiennes sont parmi les dernières en Russie à conserver des structures traditionnelles basées sur les liens du sang. Ces liens déterminent l’appartenance à un clan (teïp)[vii]. Le clan est la structure fondamentale de l’identité : l’individu n’existe pas en dehors de celui-ci. C’est lui qui définit la place et le statut qu’une personne occupe dans la société. Dans le cas tchétchène en particulier, il n’y a traditionnellement pas de hiérarchie entre les classes, mais il existe cependant une hiérarchie entre clans, causant des rivalités éternelles pour le prestige et le contrôle des ressources. L’identité clanique est indissociable du code d’honneur. Selon celui-ci, dans le cas d’un manquement à l’honneur, la responsabilité de venger l’honneur revient non seulement à la victime, mais à sa famille et son clan. Une atteinte à la réputation non vengée risque ainsi d’affaiblir la position du clan dans la hiérarchie sociale, ce qui peut occasionner des répercussions matérielles bien réelles[viii]. Dans les cas extrêmes où quelqu’un est tué par un·e membre d’un autre clan, la ou le coupable, ou un membre de sa famille, doit être mis·e à mort. Puisque le sang doit être vengé par le sang, la famille de la victime doit poursuivre la chaîne qui peut s’étirer sur plusieurs générations à moins d’y mettre fin par un rituel de pardon[ix]. Cela ne s’applique pas à l’homosexualité puisqu’il s’agit d’un manquement à l’honneur qui est pris en charge par la famille ou le clan lui-même.

L’honneur est encore à ce jour partie intégrante de la culture tchétchène et toute entorse au code clanique est réprimée par le clan ou la famille. Dans cette société où un islam strict s’érige en puissant ciment social, les comportements déviants sont très peu, voire non tolérés. L’homosexualité est taboue et l’homophobie, généralisée. Cette crispation identitaire remonte aux guerres du Caucase des XVIIIe et XIXe siècles, où l’islam est devenu une force unificatrice des sociétés caucasiennes contre l’impérialisme des tsars[x], et a connu un regain de vitalité après la dissolution de l’URSS. Aujourd’hui, le pouvoir en place en Tchétchénie cautionne les crimes d’honneur contre toutes déviances, dont sexuelles, sous prétexte que l’honneur du peuple tchétchène et sa « pureté » sont entachés. Le porte-parole du gouvernement tchétchène de dire : « s’il y avait des homosexuels dans la région, leurs propres familles se seraient occupées d’eux »[xi]. C’est effectivement l’une des plus grandes craintes auxquelles sont confrontées les victimes des récentes purges contre les homosexuels. Les familles risquent de percevoir comme un déshonneur le retour de leur(s) proche(s) homosexuel(s) et pourraient les tuer de leurs propres mains pour rétablir leur réputation. C’est d’ailleurs ce que souhaitent les autorités en ramenant les victimes directement à leurs familles[xii].

L’arrivée au pouvoir de Ramzan Kadyrov fait suite à la mort de son père Akhmad Kadyrov, décédé le 9 mai 2004 dans une explosion au stade de Grozny. Ce qui allait être la dernière élection d’un dirigeant local en Russie a porté au pouvoir, en août 2004, Alu Alkhanov, un ancien chef de police loyal au Kremlin. Entre-temps, Kadyrov a su prouver qu’il était le véritable détenteur du pouvoir dans la région en délivrant une victoire « à la soviétique » au parti de Vladimir Poutine (Russie unie) dans le Parlement tchétchène. Ce n’est qu’en 2006, à l’occasion de son 30e anniversaire, que Ramzan Kadyrov devient constitutionnellement éligible à la présidence de la République et est nommé, au mois de mars, premier ministre. Un an plus tard, sur ordre de Moscou, il remplace Alkhanov à la tête de la Tchétchénie et poursuit la politique de « tchétchénisation[xiii] » du Kremlin pour pacifier durablement la République, en proie à l’instabilité depuis le déclenchement de la Seconde guerre de Tchétchénie[xiv]. Depuis qu’il est au pouvoir, Kadyrov se livre à une véritable « entreprise de contrôle politique total » en usant de ses troupes paramilitaires personnelles pour toutes sortes de basses besognes[xv]. Il est également bien connu pour la poigne de fer qu’il exerce sur la petite République et pour la carte blanche que Moscou lui a accordée en échange du maintien de la stabilité dans son « fief » personnel. Au sein de l’armée russe opérant en Tchétchénie, on le surnomme d’ailleurs « roi Ramzan »[xvi]. La portée des lois russes est, à toutes fins pratiques, nulle en Tchétchénie. Kadyrov a en effet imposé une « re-traditionalisation » de la société allant de l’autorisation de la polygamie à la tolérance pour les crimes d’honneur, les mariages forcés et les violences domestiques, tous des actes officiellement illégaux en Russie[xvii].

Quelles réactions en Russie et à l’international?

Les réactions face aux révélations de Novaïa Gazeta ont fusé de toutes parts partout dans le monde. En Tchétchénie, le président Kadyrov les a qualifiées de « non-sens » dans une entrevue accordée à la chaîne américaine HBO, ajoutant : « nous n’avons pas d’homosexuels en Tchétchénie […] s’il y en a, emmenez-les au Canada […] loin d’ici afin qu’on ne les ait pas chez nous. Pour purifier notre sang, s’il y en a, prenez-les »[xviii]. C’est donc le déni total du côté tchétchène. Une résolution a d’ailleurs été mise en place par le clergé islamique de la République pour condamner les révélations, affirmant qu’elles avaient insulté la foi des hommes tchétchènes et que les responsables devaient payer. Selon la télévision d’État tchétchène, près de 15 000 personnes seraient venues appuyer la résolution à la mosquée de Grozny.  Les journalistes du Novaïa Gazeta impliqué·e·s dans l’histoire disent craindre des représailles. Le journal n’est en effet pas étranger à ce genre de menaces, plusieurs de leurs journalistes ayant été assassiné·e·s dans les dernières années pour avoir dévoilé des dossiers sensibles pour le pouvoir. Novaïa Gazeta n’entend toutefois pas mettre fin à sa couverture du sujet[xix].

En Russie, la réaction initiale du Kremlin a été de balayer les allégations et d’affirmer qu’il n’y avait pas suffisamment d’informations fiables pour entamer une enquête. Le porte-parole du Kremlin a également affirmé que « rien qui sorte de l’ordinaire » n’avait été dit par Kadyrov, ce qui est vrai dans une certaine mesure : en effet, Kadyrov a l’habitude des déclarations incendiaires, à un point tel que Moscou n’y prête pratiquement plus attention car la stabilité dans la République prime sur toute autre considération. La forte indignation de la communauté internationale a toutefois permis d’exercer une pression sur le gouvernement russe afin qu’il prenne le dossier au sérieux[xx], si bien  que la Russie a finalement décidé d’ouvrir une enquête fédérale sur les allégations à la fin du mois de mai dernier. Le président Vladimir Poutine a affirmé qu’il s’entretiendrait avec le procureur général et le ministre de l’Intérieur à ce sujet, et Kadyrov a souligné qu’il allait coopérer tout en maintenant qu’il n’y avait pas d’homosexuels en Tchétchénie[xxi].

Hors de Russie, la communauté internationale a presque unanimement condamné les persécutions à l’endroit des homosexuels. La chancelière allemande Angela Merkel a mis de la pression sur Poutine lors d’une visite à Moscou pour qu’il démarre une enquête. Le gouvernement du Royaume-Uni fait quant à lui du lobbying, via ses diplomates en poste dans la capitale russe, pour la protection de la communauté LGBT de Tchétchénie[xxii]. Une lettre conjointe adressée au gouvernement russe a également été signée par 24 pays, dont le Canada, demandant une enquête efficace sur la question[xxiii]. La France, par l’initiative de militant·e·s et de bénévoles, accueille déjà certains réfugiés qui ont réussi à quitter la Tchétchénie, mais l’importance de la diaspora tchétchène en France en fait hésiter plus d’un; ceux-ci préférant se tourner vers le Danemark ou le Canada entre autres[xxiv].

Pour conclure, les événements semblent se diriger dans le sens des revendications des différents organismes de défense des droits des homosexuels et de la communauté internationale. L’enquête est présentement en cours et donc peu d’informations sont disponibles quant aux trouvailles des enquêteurs. Ce que l’on sait est que les autorités russes semblent prendre l’enquête au sérieux. Selon Novaïa Gazeta, les enquêteurs rendent les autorités tchétchènes nerveuses. Celles-ci ont effectivement changé leur rhétorique, même si la pratique reste la même. Des actes de sabotage ont également été commis par les autorités. Les enquêteurs qui devaient se rendre à une prison d’Argoun sont tombés sur des ruines encore fraîches. Les familles de certaines victimes ont aussi subi des pressions de la part de la police tchétchène lorsque les enquêteurs ont fait part de leur désir de les interroger[xxv]. Il reste que le gouvernement russe semble déterminé à faire la lumière sur les événements, à tout le moins le laisser croire, vu la pression internationale en sa direction. Le temps nous dira si justice sera rendue. En attendant, les organismes de défense des droits des homosexuels ne lâchent pas la pression sur les gouvernements russe et tchétchène.

CRÉDIT PHOTO: Kthtrnr

[i]                       Milashina, Elena (1er avril 2017). « oubiystvo chesti : kak ambitsiy izvestnogo LGBT-aktivista razboudili v Chechne strashniy drevniy obichai [Убийство чести : Как амбиции известного ЛГБТ-активиста разбудили в Чечне страшный древний обычай] », Récupéré sur Novaya Gazeta : https://www.novayagazeta.ru/articles/2017/04/01/71983-ubiystvo-chesti

[ii]                      Novaya Gazeta (21 juillet 2017). « Kadyrov : pravozaschitniki pytayoutsya ‘slovits hayp’ na teme Chechni [Кадыров: правозащитники пытаются «словить хайп» на теме Чечни] », Récupéré sur Novaya Gazeta : https://www.novayagazeta.ru/news/2017/07/21/133728-kadyrov-pravozaschitn…

[iii]                     Volochine, Elena (26 avril 2017). « Tchétchénie : des homosexuels persécutés se confient », France 24 : https://www.youtube.com/watch?v=af2BmGGOBBE

[iv]                     Russian LGBT Network (13 juillet 2017). « An update on the matter of the fundraising activities for the Chechnya cause on behalf of the Russian LGBT network », Récupéré sur Russian LGBT Network: https://lgbtnet.org/en/content/update-matter-fundraising-activities-chec…

[v]                      Butterworth, Benjamin (3 mai 2017). « Chechnya police : Kill your gay children before we kill them in torture camps , Récupéré sur Pink News: http://www.pinknews.co.uk/2017/05/03/chechnya-police-kill-your-gay-child…

[vi]                     Human Rights Watch (26 mai 2017). « ‘They have long arms and they can find me : Anti-gay purge by local authorities in Russia’s chechen republic ». Récupéré sur Human Rights Watch : https://www.hrw.org/report/2017/05/26/they-have-long-arms-and-they-can-f…

[vii]                    Souleimanov, Emil (2012). « Islam, nationalisme et vandetta : l’insurrection au Caucase du Nord », Politique étrangère, vol. été, no. 2.

[viii]                   Ibid.

[ix]                     Grigoriantz, Alexandre (1998). La montagne du sang. Histoire, rites et coutumes des peuples montagnards du Caucase, Genève, Georg Éditeur.

[x]                      Tsaroïeva, Mariel (2011). Peuples et religions du Caucase du Nord, Paris, Karthala.

[xi]                     [Notre traduction : “if there were any gay people in the region, they would have been dealt with by their own relatives”]. Mirelli, Annalisa (12 avril 2017). « Chechnya says it’s not putting gays in concentration camps – because Chechnya doesn’t have any gays », Récupéré sur Quartz Media : https://qz.com/955706/chechnya-says-its-not-putting-gays-in-concentratio…

[xii]                    Sherwin, Emily (17 avril 2017). « Gay men flee persecution and honor killings in Chechnya », Récupéré sur Deustche Welle : http://www.dw.com/en/gay-men-flee-persecution-and-honor-killings-in-chec…

[xiii]                   La politique de « tchétchénisation » est développée par le Kremlin dès les premières années de la Seconde guerre de Tchétchénie dans le but d’éviter de répéter la catastrophe de la Première guerre. L’armée russe avait en effet été honteusement défaite par les rebelles tchétchènes en 1996. Une paix peu favorable à Moscou avait été signée à Khasaviourt au Daguestan voisin, ce qui a causé un profond ressentiment au sein de l’élite du Kremlin. La politique de « tchétchénisation » visait donc à éviter une autre débandade de la part de l’armée russe en installant des tchétchènes loyaux à Moscou qui seraient en mesure de rétablir une certaine stabilité dans la République. Akhmad Kadyrov avait été spécialement choisi par Poutine lui-même à cette fin. Pour plus de détails, voir notamment Russell, John (2011). « Chechen elites : control, cooption or substitution? », Europe-Asia Studies, vol. 63, no. 6.; Souleimanov, Emil (2015) « An ethnography of counterinsurgency: kadyrovtsy and Russia’s policy of chechenization », Post-Soviet Affairs, vol. 31, no. 2.

[xiv]                   Russell, John (2011). « Kadyrov’s Chechnya- template, test or trouble for Russia’s regional policy? », Europe-Asia Studies, vol. 63, no. 3.

[xv]                    Minassian, Gaïdz et Merlin, Aude. (12 avril 2017). « Homosexualité : en Tchétchénie, ‘tout comportement minoritaire est rendu impossible’ », Récupéré sur Le Monde : http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/04/12/homosexualite-en-tchetche…

[xvi]                   Russell, John (2009). « Ramzan Kadyrov in Chechnya: Authoritarian leadership in the Caucasus », dans Canter, David. The faces of terrorism : Multidisciplinary perspectives. Hoboken (NJ), John Wiley and Sons.; voir aussi : Le Brech, Catherine (28 février 2013). « Le ‘modèle’ Kadyrov en Tchétchénie », Récupéré sur Geopolis : http://geopolis.francetvinfo.fr/le-modele-kadyrov-en-tchetchenie-12773

[xvii]                  Bruneau, Laura (1er juin 2015). « Radicalisation de l’Islam en Tchétchénie : Kadyrov bafoue le droit des femmes », Récupéré sur Geopolis : http://geopolis.francetvinfo.fr/radicalisation-de-lislam-en-tchetchenie-…

[xviii]                 [Notre traduction] VoltaireNetTV (16 juillet 2016). « Le président Kadyrov à propos des gays », Récupéré sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=lj0F7ToR8Jk

[xix]                   Walker, Shaun (14 avril 2017). « Journalists fear reprisals for exposing purge of gay men in Chechnya », Récupéré sur The Guardian : https://www.theguardian.com/world/2017/apr/14/journalists-fear-reprisals…

[xx]                    Lokshina, Tanya (19 juillet 2017). « Don’t tolerate the intolerable from Chechnya’s strongman Kadyrov », Récupéré sur The Moscow Times : https://themoscowtimes.com/articles/dont-tolerate-the-intorelable-from-k…

[xxi]                   Human Rights Watch (26 mai 2017). « ‘They have long arms and they can find me’ : Anti-gay purge by local authorities in Russia’s chechen republic ». Récupéré sur Human Rights Watch : https://www.hrw.org/report/2017/05/26/they-have-long-arms-and-they-can-f…

[xxii]                  Lokshina, Tanya (19 juillet 2017). « Don’t tolerate the intolerable from Chechnya’s strongman Kadyrov », Récupéré sur The Moscow Times : https://themoscowtimes.com/articles/dont-tolerate-the-intorelable-from-k…

[xxiii]                 Gouvernement du Canada (26 avril 2017). « Déclaration sur la situation en Tchétchénie », Récupéré sur : http://international.gc.ca/world-monde/issues_development-enjeux_develop…

[xxiv]                 Alouti, Feriel (6 juin 2017). « L’accueil des homosexuels tchétchènes en France s’organise », Récupéré sur Le Monde :  http://www.lemonde.fr/international/article/2017/06/06/l-accueil-des-hom…

[xxv]                  Milashina, Elena (22 mai 2017). « V Chechne panika i sabotaj [В Чечне паника и саботаж] », Récupéré sur Novaya Gazeta : https://www.novayagazeta.ru/articles/2017/05/22/72521-panika-i-sabotazh

Violences policières – un état des lieux de la répression en manifestation

Violences policières – un état des lieux de la répression en manifestation

Entre mars 2011 et juin 2015, il y a eu 7000 arrestations politiques au Québec, dont plus de 3000 lors du printemps 2012, d’après le rapport de la Ligue des droits et des libertés[i]. À l’heure où la Ville de Montréal mène une consultation sur le profilage racial et social, il paraît opportun de revenir sur les conditions de répression en manifestation telles que présentées dans le rapport de la Ligue. En effet, la Ligue met l’accent sur le profilage politique et milite pour sa prise en compte dans la consultation de la Ville. Le profilage politique fait référence à un traitement discriminatoire en vertu de convictions politiques, traitement dont sont victimes notamment certain·e·s manifestant·e·s dans le cadre de manifestations ciblées par l’appareil d’État. Sont mentionnées notamment les arrestations préventives empêchant certain·e·s militant·e·s, détenu·e·s le temps d’un interrogatoire, de se rendre sur le lieu de la protestation. La documentation de la répression policière est prolifique en ce qui a trait au contexte du printemps érable. Les manifestations actuelles au Québec sont relativement moins nombreuses depuis, elles sont moins médiatisées également, mais qu’en est-il du rôle politique de la police aujourd’hui ?

Mesurer la répression policière demeure difficile, en l’absence de statistiques ou d’indicateurs fiables et applicables à toute manifestation. C’est face à l’intensité de la répression politique en pleine période de contestation sociale que la Ligue des droits et des libertés s’attelle à cette tâche lors des manifestations de 2011 à 2014[ii]. En l’espace de trois ans, la Ligue a recensé 185 événements pour lesquels il y a eu 5895 arrestations ou détentions. Arrestations de masse, profilage politique, brutalité policière, infiltration policière dans les manifestations, la répression policière adopte de multiples formes, comme le souligne le rapport intitulé « Manifestations et répressions : points saillants du bilan sur le droit de manifester au Québec ». Au-delà de ce constat, le rapport dénonce le caractère arbitraire des interventions policières répressives. En ce qui concerne la question de l’itinéraire, il n’existe aucun lien logique entre la divulgation ou non de l’itinéraire et la répression d’une manifestation. En 2013 et 2014, « 23 manifestations sans itinéraire ont été réprimées au moyen d’armes de toutes sortes et d’arrestations individuelles ou collectives par encerclement, parfois avant même que la manifestation ne débute. En contrepartie, 116 manifestations sans itinéraire […] n’ont donné lieu à aucune intervention policière [iii]». De plus, ce ne sont pas moins de 83% des constats d’infraction remis à Montréal en vertu du règlement P-6 qui n’ont pas donné suite à une condamnation entre 2012 et 2015. Le cadre législatif et réglementaire qui permet de départager les manifestations « légales » des manifestations « illégales » est donc instrumentalisé afin de réprimer de manière arbitraire l’exercice du droit de manifester. Dans l’entrevue qu’elle a accordée à L’Esprit libre, Lucie Lemonde, co-autrice du rapport, professeure au Département des sciences juridiques de l’UQAM et ancienne présidente de la Ligue des droits et libertés mentionne que « [l’]on applique le règlement de façon différente à cause de ce que tu es, ou de ce qu’on pense que tu es. Les manifestations étudiantes, anarchistes, anticapitalistes, anticolonialistes, pacifistes et écologistes sont les premières visées. Toutes les autres manifestations ne subissent pas le même traitement ». Le rapport conclut sur une escalade d’arrestations et d’interventions policières brutales au cours de l’année 2015, alors que ce sont les manifestant·e·s qui sont stigmatisé·e·s dans les médias et par les politicien·ne·s pour la violence des mouvements sociaux[iv].

Si l’état de la répression en manifestation a été relativement bien documenté jusqu’en 2015, ce n’est pas le cas des manifestations actuelles. Moins nombreuses, elles font peu d’éclat dans le paysage médiatique. Malgré tout, la situation des journalistes indépendant·e·s fait régulièrement l’objet de débats[v]. Par la brutalité dont fait preuve la police – et notamment le SPVM – à leur égard[vi], c’est le statut de journaliste qui leur est refusé lorsqu’ils et elles couvrent les mouvements sociaux[vii]. On peut alors s’interroger sur l’absence de couverture médiatique des manifestations actuelles : est-elle due aux difficultés que rencontrent les journalistes pour participer aux manifestations? Cependant, Lucie Lemonde tempère ces constats actuels. Elle est formelle : « Il n’y a plus d’arrestations de masse depuis notre rapport en 2015. » Même en ce qui concerne les manifestations du 1er mai de même que les manifestations contre la brutalité policière, si auparavant « il y avait plus de policiers et policières lourdement armé·e·s que de manifestant·e·s », aujourd’hui, « en 2016-2017, un tel déploiement policier n’a pas eu lieu lors de ces manifestations-là ». Alors, à moindres manifestations, moindre répression policière?

Ces affirmations semblent malgré tout paradoxales si l’on remonte quelques temps en arrière et que l’on prend en considération les remaniements qui ont été effectués dans le fonctionnement du SPVM au cours de l’année 2015, avec la nomination de Philippe Pichet et ses méthodes issues de l’antiterrorisme. William Ray, journaliste à CUTV et co-fondateur de 99%media, propose une voie de réponse qui, sans remettre en cause les conclusions de Lucie Lemonde, nuance pourtant l’absence de répression conformément à une clé de lecture sur laquelle il s’est également exprimé dans le cours d’une entrevue accordée à L’Esprit libre. « La première grosse manifestation à Montréal après l’arrivée de Pichet à la tête de la SPVM, contre la brutalité policière, n’est absolument pas réprimée par la police. Ils laissent marcher les jeunes, et le font encore de même depuis! C’est en fait un changement de tactique : au même moment, en 2015, les black bloc deviennent beaucoup plus violent·e·s qu’au cours des 5 dernières années. » Pour William Ray, il y a là une corrélation qui s’explique par la stratégie d’infiltration des policiers et policières en civil dans les manifestations. Elles et ils agiraient comme agents provocateurs et agentes provocatrices au sein des manifestations, exacerbant les tensions avec les lignes policières. Cette nouvelle tactique, soulignée dans le rapport de la Ligue des droits et des libertés[viii], aurait pour objectif de redorer l’image du SPVM dans l’opinion publique et de rejeter le discrédit sur les manifestant·e·s. C’est ce qui expliquerait l’absence d’intervention musclée de la part de l’institution policière. Démenties par la police municipale[ix], ces affirmations sont pourtant confirmées par plusieurs témoignages concordant, photographies à l’appui, en ce qui concerne la manifestation du 18 décembre 2015[x]. Cette stratégie entre en adéquation avec le profil et l’expérience policière de Philippe Pichet en matière de contrôle des foules. Elle s’expliquerait par ailleurs d’autant plus par le contexte actuel : les recours sont nombreux par les manifestant·e·s des luttes sociales de 2012-2015 vis-à-vis de l’offensive judiciaire et des violations de droits alléguées, « attaquées de plusieurs fronts » selon Lucie Lemonde . En outre, brutaliser les journalistes en les repoussant lors des manifestations permet alors à la police de contrôler la couverture médiatique et le message des mobilisations et ainsi d’établir une perspective unilatérale sur les mouvements sociaux, en l’occurrence celle du Service de police. Selon Stéphane Berthomet, chroniqueur et ancien policier, cette stratégie lutterait contre « la perte de confiance dans la police chez une population non marginalisée, à risque de marginalisation. Elle rétablirait dans l’opinion publique la vision des policiers et policières comme agent·e·s de la paix sociale  [xi]».

Agent·e·s de paix sociale, les policiers et policières exercent malgré tout par l’infiltration une répression plus pernicieuse car bien moins mesurable que les coups d’éclats propres à la période 2012-2015. Les policiers et policières s’infiltrent en civil pour mieux surveiller, assurer des arrestations ciblées et maîtriser les dynamiques de la manifestation, notamment sa dispersion souvent délicate. Or, les marges de manœuvre sont grandes, et le pas entre étouffer et favoriser les violences militantes semble facile à franchir, ce qui remet en cause le droit de manifestation et à travers celui-ci, la démocratie. En définitive, ces méthodes orchestrées et généralisées depuis 2015 au SPVM se rapprochent de beaucoup de celles qui ont conduit la GRC à être démise de ses fonctions dans les années 1970 sur les questions de sécurité nationale[xii] pour avoir infiltré le FLQ au point d’être tenue pour responsable de 80% des actes imputés à l’organisation[xiii]. Espérons qu’une commission se penchera davantage sur ces questions afin de rendre visibles les violences policières qui sont aujourd’hui commises en toute impunité.

CRÉDIT PHOTO: William Ray

[i] Chicoine-MacKenzie, L., Filion, N., Fortin, V., Khelil, L., Lemonde, L., Dominique Morin, A., Poisson, J., 2015. « Manifestations et répressions. Points saillants sur le droit de manifester au Québec », Ligue des droits et des libertés, p.8

[ii] Ibid.

[iii] Chicoine-MacKenzie, L., Filion, N., Fortin, V., Khelil, L., Lemonde, L., Dominique Morin, A., Poisson, J., 2015. « Manifestations et répressions. Points saillants sur le droit de manifester au Québec », Ligue des droits et des libertés, p.12

[iv] « Les médias les ‘démonisent’ en occultant leur motivations politiques et la teneur de leurs activités », Ibid., p.26-27.

[v] Van Vliet, S., 2016. « Plein feux sur le traitement musclé des journalistes par la police dans le cadre des manifestations au Québec », Association des journalistes indépendants du Québec. En ligne, publié le 3 mai 2016, https://ajiq.qc.ca/plein-feux-sur-le-traitement-muscle-des-journalistes-…, consulté le 20 juin 2017.

[vi] Pour une rétrospective des faits saillants, on peut consulter le rapport de Ray, W. 2015, « Violent police repression in Montréal ». En ligne, publié le 9 janvier 2015, https://stormhavendotme.files.wordpress.com/2016/06/violent-police-repre…, consulté le 12 juin 2017.

[vii] Buck, A. 2016, « Montreal police making improvements, but there is still work to be done », Canadian Journalists for free expression. Publié le 17 mai 2016. En ligne, http://www.cjfe.org/montreal_police_making_improvements_but_there_is_sti…. Consulté le 15 juin 2017.

[viii] « Des groupes [de militants] se disent également préoccupés par l’infiltration policière dans les mouvements sociaux et dans les manifestations », Chicoine-MacKenzie, L., Filion, N., Fortin, V., Khelil, L., Lemonde, L., Dominique Morin, A., Poisson, J., 2015. « Manifestations et répressions. Points saillants sur le droit de manifester au Québec », Ligue des droits et des libertés, p.22

[ix] Agence QMI, 2015. « Le SPVM dément avoir recours à des agents d’infiltration dans les manifs », Le journal de Montréal. En ligne, publié le 21 décembre 2015, http://www.journaldemontreal.com/2015/12/21/le-spvm-dement-avoir-recours…, consulté le 1er juillet 2017.

[x] Van Vliet, S. 2016. « Des policiers masqués responsables de violences lors d’une opération d’infiltration chaotique », Ricochet. En ligne, publié le 25 janvier 2016, https://ricochet.media/fr/890/des-policiers-masques-responsables-de-viol…, consulté le 5 juillet 2017.

[xi] Moore, M., Ray, W., 2015. « Violent police repression in Canada – your rights under attack », CUTV. En ligne, publié le 27 janvier 2015, https://www.youtube.com/watch?v=O0HYGWyLmIs. Consulté le 15 juin 2017.

[xii] Aujourd’hui, la GRC s’est appropriée à nouveau ce domaine d’action par le biais de l’organe bureaucratique INSET (Equipe Nationale Intégrée de la Sécurité).

[xiii] Brodeur,  J.-P., 1980. « La crise d’octobre et les commissions d’enquête », Criminologie, vol. 13, no. 2, p.79-98.

Abbotsford et le marché canadien de l’armement

Abbotsford et le marché canadien de l’armement

Par Pierre-Luc Baril

Cette année encore, du 11 au 13 août se tient l’Abbotsford International Air Show dans la ville du même nom, près de Vancouver. Comme l’indique le titre de l’évènement, il s’agit d’un spectacle aérien mettant en vedette les plus puissantes et les plus récentes machines de guerre de l’aviation canadienne. Le rassemblement d’Abbotsford figure parmi les évènements du genre les plus courus. Selon le quotidien USA Today (1), il s’agit de l’un des dix plus importants spectacles aériens à travers le monde. Chaque année depuis sa création en 1966, c’est près de 300 000 personnes qui assistent à ce divertissement qualifié de « familial ». Cependant, un aspect de l’évènement n’est pas mentionné : c’est aussi l’un des plus grands marchés d’armement et d’équipement militaires au Canada.

Un spectacle aérien doublé d’un commerce lucratif

Au début des années 2000, Robert A. Hackett et Richard Gruneau, de l’École des Communications de la Simon Fraser University, dressaient un portrait pour le moins surprenant de ce rassemblement. Dans leur livre The Missing News: Filters and Blind Spots in Canada’s Press, les auteurs mentionnent que de 37 entreprises exposant leurs produits en 1989, ce nombre était passé à 104 en 1995 (2). D’abord réservée aux entreprises canadiennes comme Bombardier et Bristol Aerospace, la foire d’Abbotsford s’ouvre ensuite aux producteurs internationaux, par exemple Mitsubishi et Boeing (3).

Bien entendu, la concentration d’une si grande quantité d’offres au même endroit a tôt fait d’attirer à son tour une vaste demande. Dans l’édition du Peace Magazine de novembre 1996, David Thiessen, attaché à la Fondation Fraser Valley Ploughshares, un organisme catholique de promotion de la paix, rend compte de l’ampleur que possède déjà l’Abbotsford Air Show. Selon Thiessen, c’est plus de 15 000 représentant·e·s de près de 70 pays qui sont présent·e·s à l’époque pour venir acheter du matériel militaire (4). Dans son article, Thiessen souligne les conséquences que représente l’accessibilité d’un tel marché pour des États reconnus pour user de la violence envers leur population. Nous reviendrons sur ce dernier point un peu plus tard.

Afin de mieux comprendre l’impact que peut avoir un tel évènement, voici quelques chiffres concernant l’évolution des exportations d’armes du Canada. Selon les recherches de l’équipe de L’Actualité, l’exportation canadienne d’équipement militaire a plus que doublé au cours des vingt dernières années (5). De 1990 à 2015, la valeur monétaire des marchandises exportées est passée de 460 à 960 millions de dollars (excluant le marché états-uniens) (6). Pour la même période, le nombre de pays importateurs d’équipement militaire canadien a augmenté de 50 à 80 (7). On constate donc que le commerce des marchandises militaires prend une importance non négligeable avec le temps.

En raison des éléments que nous venons de mentionner, il serait possible de croire que l’évènement annuel d’Abbotsford est d’abord né sous l’impulsion d’un simple spectacle aérien avant de se transformer graduellement en l’un des plus importants marchés d’équipement militaire du Canada. Le phénomène peut aisément s’expliquer par la liaison entre la démonstration de tels produits et la présence de points de vente sur les lieux du spectacle. L’évènement d’abord ludique serait devenu un moment privilégié pour l’industrie de faire la démonstration de ses produits et d’en offrir l’acquisition après coup.

L’Abbotsford International Air Show : une présence médiatique discrète

En dehors de la présence de ce marché d’équipement militaire au Canada, la couverture de l’évènement par les médias est pour le moins particulière. D’abord, en dépit de son envergure internationale, l’événement est très peu couvert par les médias. Ensuite, l’image que l’on en donne est bien loin de celle d’un marché d’armes.

Dans The Missing News: Filters and Blind Spots in Canada’s Press, Hackett et Gruneau font intervenir à ce sujet Donald S. Dart, professeur au collège universitaire de Fraser Valley. Pour Dart, l’infime espace médiatique occupé par l’Abbotsford Air Show ainsi que sa représentation sous la forme de « divertissement familial » repose essentiellement sur deux facteurs : une lourde campagne de relations publiques et des journalistes forts peu critiques (8).

C’est notamment en raison d’un appel à la pensée critique que nous devons l’une des premières références francophones à la vente d’armes d’Abbotsford. C’est dans les pages de son incontournable Petit cours d’autodéfense intellectuelle que Normand Baillargeon, ancien professeur de pédagogie à l’Université du Québec à Montréal, traite du problème médiatique que représente la foire d’Abbotsford. Suite à une minutieuse recherche dans les médias québécois, Baillargeon fut incapable de retracer plus d’une dizaine d’articles traitant de l’évènement dans les quarante dernières années (9). Dans tous les cas, aucun ne parle de la vente de matériel militaire, seulement du spectacle aérien et de son caractère familial.

Dans le but de vérifier cette affirmation, nous nous sommes adonnés au même exercice que Baillargeon. Outre les articles déjà mentionnés par ce dernier, nous n’avons trouvé que très peu d’articles liés à l’Abbotsford International Air Show. Dans tous les cas, les articles sont le fruit de journaux locaux et ne traitent d’aucune façon de la vente d’armes qui se déroule sur les lieux lors de l’évènement.

Il nous a fallu remonter près de vingt ans en arrière pour accéder à des documents portant sur le commerce de marchandises militaires durant ce spectacle aérien. Quant à ces travaux, ils ont été rédigés par des spécialistes géographiquement près d’Abbotsford (Burnaby, Vancouver, etc.). Même le vaste travail de L’Actualité, dont nous avons déjà fait mention, ne traite pas du rassemblement annuel d’Abbotsford et de la vente d’équipement militaire qui s’y déroule.

Il appert donc qu’il faut soit remonter dans le temps pour entendre parler de la vente d’équipement militaire durant l’Abbotsford International Air Show, soit se rabattre sur les médias locaux pour en entendre parler aujourd’hui. Dans le cas de ces derniers, les articles traitent toujours de l’évènement comme un rassemblement ludique et familial, en somme un spectacle de divertissement.

Il est donc légitime, dans un régime se présentant comme démocratique, de s’interroger sur les raisons entourant une telle opacité médiatique. Normalisation du commerce d’équipement militaire? Contrôle gouvernemental? Manque de sensationnalisme de l’évènement? Ce sont toutes des questions qui méritent des réponses.

Le Canada, promoteur de la paix?

Bien entendu, les éléments que nous avons énoncés plus haut ont de quoi entacher la réputation de promoteur et gardien de la paix du Canada. Encore en mai dernier, à l’occasion de la Journée internationale des Casques bleus de l’ONU, Justin Trudeau rappelait la « longue et fière histoire en matière de missions de maintien de la paix » du Canada à travers le monde (10). Il semblerait pourtant que le Canada n’ait pas de problème à promouvoir la paix d’un côté et à vendre des armes de l’autre.

La Corporation commerciale canadienne, dont la mission est « l’expansion du commerce en aidant les exportateurs canadiens à accéder aux marchés publics étrangers grâce à un mécanisme de passation de contrats de gouvernement à gouvernement », semble jouer un rôle prépondérant dans l’implication du Canada sur le marché mondial de l’équipement militaire (11). Dans la section « La CCC dans le monde », le rapport de la société d’État traite avec fierté de la facilité des transactions de matériel militaire avec les États-Unis, de la vente de véhicules et d’aéronefs militaires au gouvernement péruvien, du bien connu programme de chars blindés avec l’Arabie Saoudite et de l’exportation d’hélicoptères pour les forces aériennes des Philippines (12). Il s’agit là d’une série de contrats dont la valeur s’élève à plusieurs centaines de millions de dollars. Toutes ces transactions sont présentées comme de simples échanges commerciaux et non des ventes de matériel risquant d’être impliqué dans la mort de civils.

En effet, comme l’a si bien expliqué l’équipe de L’Actualité, depuis Brian Mulroney jusqu’à Trudeau fils, tant les Libéraux que les Conservateurs ont favorisé la croissance de l’exportation d’équipement militaire (13). Dans certains cas, les acheteurs, c’est-à-dire les États, ont utilisé l’équipement militaire dans des situations ayant causé des décès civils (14). Dans la dernière année au pouvoir de Stephen Harper, le Canada a exporté pour 676 millions de dollars en marchandises militaires tandis que ce montant a atteint 717,7 millions de dollars pour la première année de Justin Trudeau (15).

C’est une situation pour le moins surprenante, si l’on considère tous les efforts menés par Amnistie internationale pour que les États membres de l’ONU adoptent un accord sur le commerce international des armes en 2013. Rappelons ici que le Canada n’a toujours pas ratifié cet accord (16). Le Canada se retrouve donc face à un reflet de lui-même fort peu enviable. D’un côté, il fait la promotion de la paix tandis que de l’autre, le commerce de l’armement vient enrichir ses coffres. La situation devient réellement inconfortable si l’on s’attarde aux conclusions d’Amnistie internationale voulant que les conflits accentuent la demande en armement et que le besoin d’équipement militaire à son tour enflamme les conflits (17).

En finir avec l’hypocrisie

À la lumière des analyses et des textes que nous avons mentionnés, le cas de l’Abbotsford International Air Show soulève de graves questions concernant l’administration et les choix du gouvernement canadien. Il est flagrant d’abord de voir le malaise persistant quant à l’objectivité et à l’indépendance des médias, tant au Canada anglais qu’au Québec. Le cas d’Abbotsford semble prouver qu’il existe une forme de contrôle étatique sur la diffusion ainsi que la présentation de l’information au Canada.

Ensuite, il est impossible de passer sous silence le réel degré d’implication du Canada sur le marché mondial de l’équipement militaire. Alors qu’il est aujourd’hui de notoriété publique que le Canada participe et récolte sa part du lucratif marché de l’armement, il ne faudrait pas oublier que derrière ses airs de gardien de la paix, le gouvernement canadien est complice d’États qui font usage de l’équipement produit chez nous contre des groupes civils.

Nous sommes d’avis qu’à l’heure où le Canada s’interroge sur le rôle des blindés canadiens à l’étranger (18), il faut définitivement mettre fin à l’hypocrisie qui domine les politiques économiques et étrangères du Canada. Il en va d’abord d’une question de droits humains et de respect et de protection de la vie sous toutes ses formes.

1) 10 Best Editors, « 10 best air shows around the world », USA Today, 27 février 2013, <https://www.usatoday.com/story/travel/destinations/2013/02/26/10-best-ai…, consulté le 8 août 2017.

2) Robert A. Hackett et Richard Gruneau, The Missing News: Filters and Blind Spots in Canada’s Press, Ottawa, Garamound Press, 1999, p. 157.

3) Ibid.

4) David Thiessen, « Airshow Canada: The Eighth Most Censored Story Of 1995 », Peace Magazine, vol. 12, no. 6 (1996), p. 6.

5) Naël Shiab, « Marchandises militaires : la grande hypocrisie canadienne », L’Actualité, 5 février 2017, <http://lactualite.com/societe/2017/02/05/marchandises-militaires-la-gran…, consulté le 8 août 2017.

6) Ibid.

7) Ibid.

8) Robert A. Hackett et Richard Gruneau, op. cit., p. 158.

9) Normand Baillargeon, Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Montréal, Lux Éditeur, 2006, p. 293.

10) Justin Trudeau, « Déclaration du premier ministre du Canada à l’occasion de la Journée internationale des Casques bleus de l’Organisation des Nations Unies », Ottawa, 29 mai 2017.

11) Corporation commerciale canadienne, Un monde d’occasions d’exportations s’ouvre à vous – Rapport annuel 2014-2015, juin 2015, p. B.

12) Ibid, p. 2-3.

13) Naël Shiab, Op. cit.

14) Ibid.

15) Canada (Affaires Mondiales Canada), Rapport sur les exportations de marchandises militaires du Canada – 2015, Ottawa, 2015, p. 1 et Canada (Affaires Mondiales Canada), Rapport sur les exportations de marchandises militaires du Canada – 2016, Ottawa, juin 2016, p. 4.

16) Ibid.

17) Amnistie internationale, Contrôler les armes, Paris, Éditions Autrement, p. 76-98.

18) Radio-Canada, « Ottawa se penche sur l’utilisation de blindés canadiens en Arabie saoudite », Radio-Canada, 29 juillet 2017, <http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1047828/ottawa-armee-blindes-canadie…, consulté le 8 août 2017.

Un nouveau pont de Québec?

Un nouveau pont de Québec?

Par Jonathan Bédard

La question d’un troisième lien routier entre Québec et Lévis est sur toutes les lèvres dans la capitale, mais une autre question persiste: que faire du pont de Québec, le plus vieux lien entre les deux rives? Celui-ci aura 100 ans cette année et l’état de corrosion avancée sur sa structure fait couler beaucoup d’encre. Michel Duguay, docteur en physique nucléaire et professeur au département de génie électrique et de génie informatique à l’Université Laval, est l’un de ces citoyens qui s’inquiètent de l’état du pont ; il a écrit plusieurs lettres destinées aux médias de Québec et tente de multiplier les interventions publiques afin d’inscrire l’enjeu sur l’agenda politique. Rejoint par téléphone, le professeur a accepté de nous fournir de la documentation sur les points qu’il défend. Son combat : faire fermer et démolir l’actuel pont de Québec afin d’en construire un nouveau.

L’importance d’un nouveau pont

Le pont de Québec sera bientôt un pont centenaire et selon l’ingénieur canadien John Unsworth, un pont ayant été construit durant la même période que ce dernier aurait une durée de vie moyenne d’environ 80 ans. Son collègue suédois, Bjorn Akesson, dans un ouvrage sur la gestion de l’état des vieux ponts suédois durant les années 1990, mentionne qu’à cette époque, on estimait la durée de vie utile d’un pont construit entre 1845 et 1940 à 70 ans [1]. Le vieux pont aurait donc dépassé sa vie utile de plus de 20 ans, voire 30 ans. Selon Michel Duguay, le Canadian National (CN) souhaite étirer la durée de vie du pont, dont il est le propriétaire, jusqu’à 125 ans.« On n’est pas loin d’une situation scandaleuse! » affirme le professeur, faisant état du climat d’incertitude et d’inaction maintenu par le CN et la classe politique au sujet de l’état avancé de corrosion du pont.

Il n’est pas la première personne à évoquer la présence de la rouille sur le pont de Québec; il y a eu maintes publications à ce sujet.  Outre les multiples articles de journaux, un rapport fédéral produit en 2008 par la firme Delcan qualifie de sévère (severe en anglais) l’état de corrosion du pont [2] . M. Duguay fait aussi mention d’un photographe, Jean Hémond, qui a pris plus de 200 photos du pont et qui les a publiées sur son compte Flickr [3]. On peut y voir clairement la rouille et la déformation sur l’acier à plusieurs endroits. Dans une lettre du 17 avril 2017, le professeur soulève le fait que le pont de Québec a une structure de type isostatique, ce qui signifie que n’importe quelle défaillance sur une poutre de la structure pourrait le faire s’effondrer en totalité [4]. M. Duguay croit que l’inaction comporte un grand risque dans ce dossier. Selon lui, il faudrait commencer dès maintenant à effectuer des consultations afin de construire un nouveau pont de Québec.

Ce pont est important, puisqu’il s’agit du seul lien ferroviaire entre les deux rives, et que si celui-ci venait à fermer, ou pire, à s’effondrer, cela aurait des conséquences importantes sur l’activité économique de Québec, car la ville perdrait un approvisionnement important de marchandises. Selon une analyse du Canadian National (CN), quatre trains commerciaux d’une moyenne de 31 wagons ainsi que huit trains de voyageurs opérés par Via Rail Canada traversent le pont chaque jour. Ce sont donc 12 trains par jour qui passent sur le vieux pont assurant un transit plus ou moins important de voyageurs et de marchandises. À cela, on estime qu’il s’ajoute au moins 35 000 véhicules automobiles par jour [5]. Le groupe l’Avenir du pont de Québec, (APQ) dont Michel Duguay a participé à la fondation, souligne quant à lui que les trains commerciaux passant sur le pont possèdent en moyenne 75 wagons. Le groupe précise qu’un wagon peut transporter jusqu’à 130 tonnes de matériel, ce qui ferait 9500 tonnes par jour pour un train moyen [6]. Michel Duguay insiste quant à lui sur l’importance d’avoir un pont de transit assurant un transport sécuritaire et abondant de marchandises par train ou par camion. Il mentionne également son inquiétude devant l’idée de construire un pont-tunnel : « On parle souvent d’un troisième lien, mais le problème, c’est qu’un pont-tunnel avec une déclinaison de 10%, ce n’est pas possible pour un train de le traverser. De plus, aucun camion citerne ne serait permis dans un tunnel sous le fleuve », affirme Michel Duguay.

Selon un rapport du Conseil du patronat du Québec, le réseau ferroviaire transporterait 14% du tonnage de marchandises circulant annuellement sur le territoire québécois, faisant de ce moyen de transport le troisième plus important en la matière au Québec derrière le camionnage (55%) et le transport maritime (32%) [7]. Un rapport provincial de 1999 faisait état de 82 millions de tonnes de marchandises transportées par le réseau ferroviaire québécois [8]. Malheureusement, nous n’avons pas pu trouver d’information plus récente quant au degré d’utilisation du train dans le transport des marchandises. Toutefois, on peut se fier à certains enjeux régionaux pour évaluer l’importance du transport ferroviaire. En Gaspésie, par exemple, on revendique le retour d’un train de marchandise et de passagers dans la région. Selon la Coalition des Gaspésiens pour l’avenir du train, dont les paroles ont été rapportées dans le journal Le Havre, le train en Gaspésie serait bénéfique pour l’économie première et il permettrait à la société de chemin de fer locale d’engendrer des revenus annuels de 828 000$ [9]. Le gouvernement du Québec a aussi commencé à prendre de l’initiative. Le 20 juillet dernier, il a participé à une consultation en Gaspésie où il a annoncé qu’il avait injecté 100 millions de dollars pour la réfection du chemin de fer entre Matapédia et Gaspé [10]. Malgré que la Gaspésie soit une région du Québec qui connaît ses propres besoins et spécificités, cet exemple nous permet de voir que le train, comme moyen de transport, suscite encore de l’intérêt. Quant à elle, L’APQ estime que dans le futur, le transport de marchandises par train serait augmenté au détriment du transport commercial routier, car il est plus écologique, ce qui serait bénéfique pour le pont de Québec à moyen terme [11].

Le nouveau pont idéal

Au cours des 26 années où il a vécu aux États-Unis, Michel Duguay a été témoin de la gestion du gouvernement américain quant à la question du pont Tappan Zee de New York. Ce pont a été construit sur la rivière Hudson en 1955 et on a jugé après 55 ans qu’il était en fin de vie. Après 17 ans de consultations publiques, on a décidé d’aller de l’avant avec la construction d’un nouveau pont à haubans. Selon M. Duguay, le pont à haubans est également la forme que devrait prendre le nouveau pont de Québec. « Après avoir effectué des études de faisabilité pour un pont un peu plus à l’Est de l’emplacement actuel, il faudrait commencer par construire la première phase en direction Nord et l’ouvrir à la circulation. Ensuite, il faudrait démolir le vieux pont et entamer la construction de la partie sud. Si on se fie au cas du Tappan Zee, excluant les années de consultation, on aurait un nouveau pont dans 4 ans », dit le professeur.

En ce qui a trait aux coûts, on peut difficilement déterminer à combien se chiffrerait la facture d’un nouveau pont de Québec. Toutefois, on peut se baser sur d’autres cas, comme celui du pont de Normandie au nord de la France qui traverse une étendue deux fois plus longue que celle du pont de Québec, soit plus de 2,1 kilomètres. Le pont, inauguré en 1995, a coûté au total 419 millions d’euros [12]. Pour ce qui est du nouveau pont Tappan Zee, un article du New York Times datant de 2011 a estimé ses coûts de construction à presque 4 milliards de dollars américains [13] . Toutefois, il faut souligner qu’il s’agit d’un pont beaucoup plus long que ceux de Normandie et de Québec : le pont de Québec a une longueur totale 987 mètres de long et sa portée principale est de 549 mètres de long [14]. Donc, pour un exemple plus près de cette réalité, il faut se transporter à Rabat, au Maroc, où le pont à haubans Mohammed VI, long de 950 mètres et considéré comme l’un des ponts les plus longs d’Afrique, a coûté 81 millions de $US. Il permettra la circulation de plus de 20 000 véhicules par jour [15].

Du scepticisme sur le plan politique

Si la démolition du pont de Québec est un enjeu important pour Michel Duguay, il reste que son idée ne fait pas l’unanimité dans la classe politique. Le gouvernement provincial dirigé par le Parti Libéral ne veut pas être obligé de démolir le pont. Le ministre responsable de la Capitale-Nationale, François Blais, croit qu’il est encore possible de le sauver et a déclaré à Radio-Canada le 2 mai dernier qu’il « connaissait la solution ». Sans vouloir la préciser, il soutient tout de même qu’elle passe par l’entretien du pont et la négociation avec les autres instances gouvernementales [16]. À ses côtés, le maire de Québec, Régis Labeaume, a proféré de virulentes critiques face à l’idée de démolir le pont de Québec. Il a déclaré en mars dernier que la ville de Québec serait la risée du monde si on décidait de démolir le pont [17]. Sur la rive sud, le maire de Lévis, Gilles Lehouillier, s’oppose lui-aussi, mais de manière plus farouche à la démolition du pont de Québec, la qualifiant de prématurée et jugeant l’état de la structure sécuritaire [18].

Un autre obstacle qui semble mettre un frein au projet de démolition est la valeur patrimoniale du pont de Québec. Il est considéré comme un chef d’œuvre d’ingénierie civile et a été désigné lieu historique national du Canada. Il a aussi été construit au prix de nombreux sacrifices humains, ce qui en fait un symbole de la mémoire collective. L’auteur Michel L’Hébreux, qui a écrit un bref historique du pont pour l’Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique française, souligne la conflictualité actuelle entre celles et ceux qui veulent se débarrasser du pont, et celles et ceux qui veulent lui redonner sa « gloire d’antan ». Il espère un dénouement positif pour le pont dans cette affaire, soit sa préservation comme joyau patrimonial [19].

Un autre professeur de l’Université Laval, Mario Fafard, s’oppose quant à lui à  l’idée de démolir le pont de Québec. En 2015, lors d’une réunion de l’APQ, M. Fafard a déclaré être en faveur de la sauvegarde du vieux pont. Professeur en génie civil, il soutient qu’il faut utiliser les outils modernes afin de modéliser le pont, et qu’il faut faire des inspections rigoureuses sur les faiblesses du pont pour passer à l’action [20]. De son côté, L’APQ, qui avait mis l’idée de la démolition du pont de Québec sur la table auparavant, a explicité son appui à Mario Fafard dans une lettre en mars 2017 [21]. Pour le CN, la démolition n’a jamais été envisagée. En 2013, l’entreprise et le Ministère des Transports du Québec se sont entendus pour investir conjointement un montant de 95 millions de dollars sur 10 ans afin d’effectuer des travaux majeurs sur le pont [22]. Cependant, en 2014, son président, Claude Mongeau, a mentionné qu’il ne voulait pas mettre un sou de plus pour la peinture du pont alors qu’on avait annoncé une injection gouvernementale de 100 millions de dollars pour cette opération. [23] Michel Duguay a déclaré, en entretien, être consterné par le fait que les ingénieurs et ingénieures du CN refusent de divulguer les informations qu’ils et elles possèdent sur l’état du pont. Ainsi, le CN a une entente jusqu’en 2023 et semble se tenir exclusivement à celle-ci.

La CAQ a pris part au débat en évoquant son attitude favorable devant la possibilité de démolir le pont de Québec.En effet, dans une sortie publique en mars dernier où il soulignait l’importance d’un troisième lien entre Québec et Lévis, le chef caquiste François Legault a dit ne pas écarter la possibilité de démolir le pont de Québec dont il juge la sécurité précaire. Il soulève cette idée après avoir entendu les dires de l’expert belge Bruno Saverys, qui jugeait que l’état du pont était alarmant [24].

Ainsi, le projet d’un nouveau pont de Québec ne fait pas l’unanimité sur la scène politique. La valeur patrimoniale du pont et la prouesse d’ingénierie qu’il constitue semblent peser fort en faveur de sa sauvegarde. De plus, des ententes d’investissement s’échelonnant sur plusieurs années ont fait qu’il est difficile de faire volte-face dans le débat. Par contre, les doutes sur la sécurité du pont persistent et certains craignent le pire. Quoi qu’il en soit, la question des liens routiers entre Québec et Lévis est d’une importance capitale par les temps qui courent et le dossier du pont de Québec réussit toujours à s’y tailler une place. 

CRÉDIT PHOTO: Louise Leclerc

[1] DUGUAY Michel (17 avril 2017). « Gestion prudente des ponts entre Québec et Lévis ». Lettre ouverte, Université Laval. La lettre m’a été fournie par le professeur, je n’ai pu la retrouver sur Internet.

[2] DUGUAY Michel (17 avril 2017). « Gestion prudente des ponts entre Québec et Lévis ». Lettre ouverte, Université Laval. La lettre m’a été fournie par le professeur, je n’ai pu la retrouver sur Internet.

[3] HÉMOND Jean (20 mai 2017). « Rouilles et déformations du pont de Québec visibles de la passerelle des piétons ». Flickr, https://www.flickr.com/photos/naturepainter/albums/72157651223080777. Consulté le 30 mai 2017. En ligne.

[4] . DUGUAY Michel (17 avril 2017). « Gestion prudente des ponts entre Québec et Lévis ». Lettre ouverte, Université Laval. La lettre m’a été fournie par le professeur, je n’ai pu la retrouver sur Internet.

[5] CANADIEN NATIONAL (2017). « Le pont de Québec et le CN ». CN, http://www.cn.ca/fr/apag/pont-de-quebec. Consulté le 1er juin 2017. En ligne.

[6] APQ (2016) « Le pont de Québec. Un lien capital : valeur utilitaire et économique ». Collectif 55+, http://www.collectif55plus.org/pages/groupes/avenir-du-pont-de-quebec/va…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

[7] CONSEIL DU PATRONAT DU QUÉBEC (Mars 2017). « La contribution du transport des marchandises à la prospérité du Québec ». BanQ. P. 7.

[8] MINISTÈRE DES TRANSPORTS DU QUÉBEC (avril 1999). « Le transport des marchandises au Québec ». MTQ. http://www.bv.transports.gouv.qc.ca/mono/0901413.pdf. p. 15.

(9) LAVOIE Alain (27 septembre 2016). « Reprise du train : l’économie première gagnante ». Journal Le Havre, http://www.journallehavre.ca/actualites/2016/9/27/reprise-du-train—lec…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

(10) MTQ (20 juillet 2017). « Première rencontre du Bureau de suivi de la réhabilitation du chemin de fer de la Gaspésie ». Portail Québec – Services Québec, http://www.fil-information.gouv.qc.ca/Pages/Article.aspx?=pgs&aiguillage…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

(11) APQ (2016) « Le pont de Québec. Un lien capital : valeur utilitaire et économique ». Collectif 55+, http://www.collectif55plus.org/pages/groupes/avenir-du-pont-de-quebec/va…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

[12] CCI LE HAVRE (Février 2015) « 20ième anniversaire du pont de Normandie en 2015 ». CCI, http://www.pontsnormandietancarville.fr/fileadmin/docs/Presse/2015/Dossi…. p. 6.

[13] BERGER Joseph (2014) « A Colossal Bridge Will Rise Across the Hudson ». New York Times, https://www.nytimes.com/2014/01/20/nyregion/a-colossal-bridge-will-rise-…. Consulté le 30 mai 2017. En ligne.

[14] CULTURE ET COMMUNICATIONS QUÉBEC (2013) « Pont de Québec ». Répertoire du patrimoine culturel du Québec, http://www.patrimoine-culturel.gouv.qc.ca/rpcq/detail.do?methode=consult…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

[15] NAMLILI Nadia (2016) « Mohammed VI inaugure l’un des plus longs ponts à haubans d’Afrique ». Jeune Afrique, http://www.jeuneafrique.com/339994/economie/maroc-mohammed-vi-inaugure-p…. Consulté le 31 mai 2017. En ligne.

[16] ICI RADIO-CANADA (1er mai 2017). « Pont de Québec : ‘’Nous connaissons la solution’’ – François Blais ». ICI Radio-Canada, http://beta.radio-canada.ca/nouvelle/1031338/pont-quebec-solution-franco…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

[17] GAGNÉ Louis (28 mars 2017). « Démolition du pont de Québec : ‘’On serait la risée du monde’’, dit Labeaume ». ICI Radio-Canada, http://beta.radio-canada.ca/nouvelle/1024840/demolition-pont-de-quebec-c…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

[18] MOALLA Taëb (27 mars 2017). « Démolition du pont de Québec : un scénario prématuré selon Lehouillier ». Journal de Québec, http://www.journaldequebec.com/2017/03/27/demolition-du-pont-de-quebec-u…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

[19] L’HÉBREUX Michel (2007). « Pont de Québec ». Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique française, http://www.ameriquefrancaise.org/fr/article-117/Pont_de_Québec.html#.WXIuvhSztjo. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

[20] APQ (2015). « Compte-rendu du 21 mai 2015 ». Collectif 55+, http://www.collectif55plus.org/medias/files/compte-rendudu21mai201.pdf. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

[21] APQ (2017) « Dernières rencontres, travaux et réalisations ». Collectif 55+, http://www.collectif55plus.org/pages/groupes/avenir-du-pont-de-quebec/. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

[22] CANADIEN NATIONAL (2017). « Le pont de Québec et le CN ». CN, http://www.cn.ca/fr/apag/pont-de-quebec. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

[23] MORIN Annie (29 novembre 2014). « Pont de Québec : pas question pour le CN d’allonger l’argent ». Le Soleil, http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/transports/201411/28/01-4823…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

[24] GAGNON Marc-André (27 mars 2017). « Legault n’écarte pas la possibilité d’avoir à démolir le pont de Québec ». Journal de Québec, http://www.journaldequebec.com/2017/03/27/legault-necarte-pas-la-possibi…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

Élections françaises : Et si le changement, c’était vraiment maintenant?

Élections françaises : Et si le changement, c’était vraiment maintenant?

Par Emma Nottu

Au lendemain d’une élection présidentielle mouvementée, avec un résultat qui, pour la plupart, est aussi dérangeant que soulageant, la France devient le parfait modèle pour illustrer les conséquences d’un changement dans les valeurs politiques traditionnelles. Il ne faut pas se voiler la face, la distinction conventionnelle gauche/droite[i] n’est plus d’actualité. Aujourd’hui, il est donc plus que nécessaire de s’interroger sur les raisons qui ont mené vers l’émergence de cette rupture, mais aussi sur les conséquences que peut avoir ce nouvel ordre, dépassant les conceptions traditionnelles de la politique pour s’harmoniser avec une société mondialisée.  

Le dégagisme, et après?

Voilà donc le néologisme, remis au goût du jour par Jean-Luc Mélenchon après la primaire de gauche[ii], qui peut caractériser l’esprit électoral de cette présidentielle. S’il fallait le définir, on dirait qu’il « ne s’agit pas de prendre le pouvoir, mais de déloger celui qui le détient, de vider la place qu’il occupe[iii] ». Il est vrai que le résultat de la primaire de gauche a eu quelque chose de surprenant, ayant laissé un lourd impact sur les présidentielles, puisqu’il traduit l’écrasement du Parti socialiste (PS), qui pourtant régnait à l’Élysée. Or, en janvier, pour les électeurs et électrices socialistes, choisir Benoît Hamon, qui a représenté le parti lors de cette présidentielle, c’était écarter Manuel Valls, ancien premier ministre du gouvernement Hollande duquel il fallait absolument se séparer. En effet, l’ancien député frondeur incarnait des valeurs socialistes auxquelles les électeurs et électrices croyaient. Des valeurs qui ont été bafouées lors du dernier quinquennat, constituant ainsi une grosse déception pour beaucoup de Français·es). Cependant, ce comportement dégagiste a davantage fragilisé le parti, qui avait déjà subi les séquelles douloureuses de son quinquennat. Il était nécessaire de couper les ponts avec ce qui s’était passé dans l’ère de François Hollande, qui, pour Philippe Bilger par exemple, a constitué l’un des plus grands désastres de la Ve République[iv]. Il allait donc de soi pour celles et ceux de l’avis de Bilger qu’il fallait écarter la gauche, en lien direct avec cette vision négative du système, pour ces élections. De plus, malgré la divergence entre les idées de Hamon et de Hollande, le PS a été mis à mal.

Une fois l’un des acteurs éliminés, qui donc restait dans la course? Le choix le plus évident semblait celui du candidat des Républicains formant la droite traditionnelle française. À l’origine, si le parti de gauche était défavorisé, c’était celui de droite qui passait, et inversement. Or, ce dernier a vu sa campagne ternie par ses scandales financiers[v],  ce qui l’a également empêché d’accéder au second tour[vi]. Ainsi, les deux partis traditionnels se sont retrouvés évincés de cette élection par ce qui apparaît être un malheureux concours de circonstances. Ce hasard a joué en faveur des autres candidat·e·s favori·te·s de cette campagne qui se sont vite retrouvé·e·s en tête des sondages sans pourtant suivre le chemin politique ordinaire.

Une issue de secours?

Cette évolution a tout de même conduit un homme quasiment inconnu au bataillon sur la route de l’Élysée. Grâce à des idées ni trop à gauche, ni trop à droite, des talents d’orateurs liés à une formation qualifiée pour ce métier, ainsi que la chance de s’être retrouvé au bon endroit au bon moment, Emmanuel Macron est devenu président. Et ce, à peine un an après avoir lancé son mouvement En Marche![vii]

À l’opposé, le parti d’extrême droite, dirigé par Marine Le Pen, a connu son meilleur score aux élections présidentielles. Il est intéressant de noter que la montée du populisme est un phénomène présent dans plusieurs pays en Europe[viii], comme l’ont notamment montré les élections aux Pays-Bas[ix]. Le contexte européen actuel joue un rôle clé dans cette évolution politique. Beaucoup de pays ne croient plus en l’Union Européenne (UE) et à son pouvoir d’unité, et ce, surtout depuis la crise grecque[x] dont les lourdes conséquences se font encore sentir au sein de l’Union. Ce contexte a même conduit le Royaume-Uni vers la porte de sortie de l’Europe[xi]. Mais la politique n’est pas la seule responsable de cette déviation.

À notre époque, la mondialisation est omniprésente. Et l’Europe qui, après la guerre, a tenté de s’unir pour devenir une puissance pouvant concurrencer le reste du monde, peine à s’adapter à ce contexte. De plus, l’Euro, monnaie utilisée par la plupart des pays de l’UE, coûte beaucoup à ses pays membres, surtout depuis la crise. L’intérêt de la monnaie unique tend alors à s’effacer peu à peu. Alors, le doute s’installe, autant chez les politicien·ne·s que chez les citoyen·ne·s. La population ne sait plus si elle a réellement son mot à dire et ne se reconnait plus dans ses représentant·e·s politiques. C’est de là que vient la popularité du dégagisme. N’adhérant plus à ces valeurs traditionnelles, les électeurs et électrices se sont tourné·e·s vers quelque chose de nouveau, un message porteur d’espoir pour les élections françaises.

Il est difficile de faire une comparaison avec les différents pays européens pour cet aspect de la problématique, puisque chacun d’entre eux entretient un rapport unique vis-à-vis de l’UE, et que chacun a ses raisons de faire les choix qu’il fait.

Et ailleurs?

Ce phénomène n’est pas propre à l’Europe. La mondialisation apparaît comme une des causes primaires probables de ce changement. Ensuite, c’est le rapport de chaque pays face à ce phénomène économique et culturel qui a une réelle influence. Certains vont accueillir les différents flux de biens et de personnes à bras ouverts pendant une période de temps, ce qui ensuite entraînera des conséquences imprévisibles : par exemple, des divisions ethniques favorisant certains groupes au détriment des autres. Ces conséquences vont par la suite guider les politiques, ce qui peut mener à des tendances plus ou moins isolationnistes. Prenons comme exemple l’élection de Donald Trump, aux États-Unis. Malgré la couverture médiatique positive des deux mandats de Barack Obama et l’opinion publique favorable à la candidate démocrate Hillary Clinton, le candidat du parti d’opposition, qui, il faut dire, sortait lui aussi des sentiers battus, s’est retrouvé contre toute attente à la tête du pays[xii]. Cette élection peut être considérée comme une réaction contre l’afflux de migrant·e·s venant des pays du Moyen-Orient, pays connus pour abriter des minorités d’islamistes radicaux, responsables des attaques terroristes du tristement célèbre 11 septembre, ainsi que les organisations terroristes de l’État Islamique, ayant recruté les terroristes qui ont agi un peu partout en Europe ces dernières années. Si l’on continue dans cette réflexion, la peur est donc créée par association d’idée.  Afin de mettre cette idée en perspective, il est important de rappeler que « pour Marine Le Pen, présidente et candidate à la présidence française du Front national, la crise des migrant[·e·]s est un argument de plus pour amorcer à son tour la sortie de la France de l’Union européenne[xiii] ». De fait, la campagne de Donald Trump était axée en grande partie sur l’islamophobie. Dans le même ordre d’idées, l’élection de la chef du Front National (FN) était à craindre, puisque les récentes attaques ayant eu lieu en France auraient pu donner lieu à de lourdes tendances isolationnistes, voire xénophobes.

Cela serait donc une inclination à s’éloigner de ce que l’on craint. Faut-il donc conclure qu’à l’heure actuelle, le peuple est guidé par ce dont il a peur? Peut-être préfère-t-on le confort, plutôt que d’aller vers ce que l’on connaît mal. Élire Emmanuel Macron en France, c’était élire quelqu’un qui restait dans la continuité de Hollande, mais qui s’en distancie suffisamment pour gagner la confiance de ses électeurs et électrices, et qu’elles et ils puissent avoir le sentiment de sécurité nécessaire.

Mais encore, la question de la pertinence de la distinction gauche/droite à notre époque est importante à poser. En effet, cette distinction est née avec la Révolution française[xiv], qui a inspiré les changements politiques dans d’autres pays européens à cette époque. Cette révolution a ensuite mené à différentes interprétations du libéralisme, selon les contextes des différents pays. Or, cette doctrine ne peut plus tenir dans le contexte actuel de mondialisation, puisque cette distinction est avant tout historique, et moins idéologique[xv]. Cela ouvre donc la voie aux partis contestataires, tel le FN de Jean-Marie Le Pen, dont la fille a pris les rennes, puisque ses idées entrent dans une certaine mesure en conflit avec l’opposition binaire historique[xvi]. Il devient donc indispensable de refonder les principes du vivre-ensemble, pour empêcher le peuple de tomber dans une telle dérive idéologique.

À la source des histoires

Même s’il existe une relation entre les tendances électorales et les différents types d’électeurs et électrices, il est tout de même nécessaire que l’électorat ait une image claire de ses possibles choix de vote. Pour ce faire, lire les programmes est essentiel, mais les médias jouent aussi un rôle stratégique, parfois plus important que les acteurs et actrices politiques. Cependant, il est difficile de comprendre le rôle des réseaux d’informations dans l’élection française, puisque malgré la forte inclination à la diabolisation de la candidate du FN, cette dernière est parvenue à accéder au second tour. La peur serait-elle donc plus forte que l’opinion publique?

Pour finir, on peut considérer la plus récente présidentielle française comme marquant une rupture avec les distinctions conventionnelles, pour s’en aller vers quelque chose reflétant la société telle qu’elle est à l’heure actuelle. Elle implique avant tout une forte victoire contre le populisme, ce qui vient redonner de l’espoir à l’UE, encore affaiblie par le Brexit. Beaucoup de pays se retrouveront confrontés aux mêmes difficultés. Ça sera par exemple le cas de l’Allemagne, lors des élections de cet automne, pour lesquelles l’ombre du populisme est également présente. La population aura également le choix entre la continuité ou un renouveau radical. Chose certaine, une page importante de l’histoire est en train de se tourner.

Aussi dans ce dossier sur les élections françaises 2017 :

Jean-Luc Mélenchon au firmament?

Bleu Marine, la prochaine couleur de la France?

Benoît Hamon… la fin d’une ère?

Le phénomène Macron

François Fillon, candidat-téflon?

CRÉDIT PHOTO: vfutscher

[i]               http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2014/04/11/31001-20140411ARTFIG0024…, consulté le 2017/04/29.

[ii]              http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/01/30/qu-est-ce-que-le-…, consulté le 2017/04/29.

[iii]             Ibid.

[iv]             http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2016/09/05/31001-20160905ARTFIG0009…, consulté le 2017/05/18.

[v]              À la fin du mois de janvier, un journal satirique français révélait que la femme de François Fillon, candidat à la présidentielle pour les Républicains, avait été rémunérée depuis une dizaine d’année pour un emploi supposément fictif, à hauteur de 500 000 euros. Plus d’informations ici :  http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/04/12/tout-comprendre-a…, consulté le 2017/05/18.

[vi]             Dans le système français, les élections se font en deux tours. Le premier oppose tous les candidats en lice, et seuls les deux ayant le score le plus élevé accèdent au second tour (à moins que l’un d’entre eux n’obtienne une majorité absolue, c’est à dire 50% des voies plus une).

[vii]            https://en-marche.fr/, consulté le 2017/05/18.

[viii]           https://www.lesechos.fr/06/02/2017/lesechos.fr/0211778077342_le-populism…, consultée le 2017/06/20.

[ix]             http://www.telegraph.co.uk/news/2017/03/16/won-dutch-election-does-mean-…, consulté le 2017/05/19.

[x]              Ayant débuté suite à la crise financière mondiale de 2008, la crise Grecque, a plongé le pays dans des dettes énormes. Le gouvernement a répondu en imposant des mesures d’austérité, ce qui a eu un impact sur tous les pays membres de l’UE. Plus d’infos ici : http://www.lemonde.fr/europe/video/2015/09/23/comprendre-la-crise-grecqu…, consulté le 2017/05/24.

[xi]             En juin 2016, le Royaume-Uni a organisé un referendum pour savoir si ses ressortissants désiraient sortir de l’Union Européenne. Le “oui” l’a emporté à 51,9%. Plus d’informations ici : http://www.bbc.com/news/uk-politics-32810887, consulté le 2017/05/21.

[xii]            Défiant tous les sondages, Donald Trump est élu 45e président des États-Unis le 9 novembre 2016. Plus d’informations ici : https://www.theguardian.com/us-news/2016/nov/09/donald-trump-wins-us-ele…, consulté le 2017/05/21.

[xiii]           http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/special/2017/03/extreme-droite/euro…, consulté ;le 2017/06/20.

[xiv]           « La gauche et la droite n’ont d’existence que par rapport au phénomène révolutionnaire » affirme François Huguenin. Plus d’explications ici :  http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2014/04/11/31001-20140411ARTFIG0024…, consulté le 2017/04/29.

[xv]            Ibid.

[xvi]           Ibid.