par Émélie Rivard-Boudreau | Fév 16, 2021 | Idées, Societé
Réconciliation. Depuis les dernières années, ce mot est sur toutes les lèvres lorsqu’il est question des relations avec les Premières Nations. Les journalistes, souvent pointé·e·s du doigt pour leur maladresse avec les communautés autochtones ou accusé·e·s de faire circuler des informations négatives ou stéréotypées à leur endroit, n’y échappent pas. Se réconcilier, certes, mais encore faut-il trouver l’équilibre entre l’ignorance et les maladresses passées et la complaisance risquée. Encore faut-il distinguer ce qu’est la complaisance de ce qu’elle n’est pas.
« Du point de vue de plusieurs expert[·e·]s, les médias ont d’ailleurs un rôle important à jouer [pour informer le public]. Plus qu’un rôle, c’est une responsabilité qui leur incombe. » — Le commissaire Jacques Viens, lors de la publication du rapport de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics.
Mon ami et collègue, le cinéaste Serge Bordeleau, se fait surnommer « Nadagam » par les Algonquin[·e·]s. C’est la signification de son nom de famille, « bord de l’eau ». Il m’a déjà dit : « J’ai décidé d’assumer que j’étais un créateur qui pouvait s’intéresser [aux Autochtones] et avoir un point de vue sur ces peuples, avoir envie de dire des messages qui s’adressent aux Autochtones, et vouloir collaborer avec [elles et] eux. Je ne suis pas un Montréalais qui débarque du jour au lendemain à Val-d’Or. J’ai un historique avec [elles et] eux, j’ai des ami[·e·]s, j’ai parcouru le territoire, j’ai une sensibilité envers ce qu’ils [et elles] vivent ». Il ne pouvait pas mieux exprimer mon état d’esprit.
Pour ma part, je n’ai pas de surnom algonquin. Par contre, ça ne m’empêche pas, en tant qu’allochtone et journaliste fascinée par les êtres humains en général, d’avoir moi aussi envie de raconter les histoires de mes voisin·e·s algonquin·e·s ou cri·e·s. Au fil des années – parfois avec erreurs, mais toujours avec respect – j’ai écrit sur leurs drames, leurs crises, leurs défis, certes, mais aussi sur leurs histoires inspirantes et leurs succès. Pourtant, en tant que Valdorienne depuis presque toujours, j’ai grandi en me faisant parler « d’eux autres », « d’Indiens saouls », de « Kawish »1, de réserves sales et de « Cris pleins de cash ». Pour tout ce chemin parcouru, et pour tous ces gens que j’ai consultés sur la question, j’ai envie de partager mes réflexions sur la couverture journalistique des enjeux autochtones et son rôle dans cette quête de « réconciliation ».
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« Je trouve qu’il y a beaucoup, beaucoup de travail à faire. Les médias nous donnent un portrait assez négatif de nos enjeux et tout ce qui nous concerne. Pourtant, on a tellement de belles histoires, comme des histoires de succès qui mériteraient d’être partagées. » — Sharon Hunter, directrice des relations intergouvernementales de la Première Nation de Long Point à Winneway
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Les étapes traversées
Ignorance
Lors de nos dernières vacances d’été, ma fille de six ans et moi nous sommes arrêtées pour une baignade au lac Roland, dans la réserve faunique La Vérendrye. Déjà sur place, trois fillettes algonquines de Kitcisakik s’amusaient dans l’eau sous l’œil veillant de leur Kokom (grand-mère en algonquin). En à peine cinq minutes, les quatre fillettes et moi jouions naturellement ensemble. Pas parce que j’ai passé de longues conversations avec ma fille à lui enseigner qu’elle se devait d’être ouverte d’esprit et de se lier d’amitié avec les Anishnabe qui cohabitent avec nous. Non, non! Juste parce que c’est venu naturellement.
Je peine à m’imaginer un tel scénario dans ma jeunesse. Les premières « petites Indiennes » (comme ma mère les appelait) que j’ai côtoyées étaient deux fillettes de Kitcisakik qui étaient hébergées chez un ami chaque année scolaire, car il n’y avait pas d’école là d’où elles venaient. Je ne savais même pas qu’elles venaient de Kitcisakik à l’époque. En fait, je ne savais même pas que Kitcisakik existait. Ce que je savais par contre, c’était que les deux « Indiennes » étaient bien baraquées et qu’elles étaient capables de foutre une raclée à mon ami Samuel, qui s’amusait quand même bien avec ses presque sœurs adoptives. Autour de 11 ans, j’avais aussi été marquée par une remarque du grand frère de mon ami, lorsque l’une d’entre elles avait accidentellement échappé le papier d’une collation par terre. « Hey, ramasse ça, on n’est pas dans une réserve icitte! », lui avait-il dit. Dès lors, je croyais savoir que les réserves, là d’où proviennent les Indien·ne·s, étaient ni plus ni moins que des dépotoirs à ciel ouvert.
En dehors de ça, mes connaissances s’arrêtaient à ce que j’entendais autour de la table lors des soupers d’adultes ou au quotidien. « Je ne suis pas allée au guichet, il y avait un Indien saoul devant la porte. » « Bon, on ne va pas aller en ville en fin de semaine, il y a un tournoi d’Indiens! » « Au moins, ça fait rouler l’économie! » J’ai donc surfé sur cette ignorance pendant de nombreuses années, jusqu’au milieu de ma vingtaine.
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« Depuis un certain temps, moi, je trouve qu’il y a du monde qui ont démontré plus d’intérêt. Comparativement à avant. Au lieu d’aller chercher de l’information auprès d’autres communautés, les journalistes viennent plus en personne, dans la communauté, pour prendre l’information. Il y a encore du travail à faire, c’est toujours en évolution, il faut apprendre aussi des deux côtés. » — Ronald Brazeau, membre de la communauté algonquine de Lac-Simon et directeur des Ressources naturelles
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Éveil
Il a fallu attendre mes études de deuxième cycle pour que je réalise l’état d’ignorance dans lequel je me trouvais. Candidate à la maîtrise en études internationales, j’avais développé un intérêt pour la vague de gauche qui avait gagné l’Amérique latine au début des années 2000. En Bolivie, le mouvement politique était alors marqué par la mobilisation des peuples indigènes et la prise de pouvoir de l’un des leurs, Évo Morales2.
À la même époque, voilà que je tombe, en lisant un quotidien, sur un texte qui traite des conditions du tiers-monde qui perdurent à Kitcisakik, cette communauté algonquine située dans la réserve faunique La Vérendrye. Je n’en revenais tout simplement pas. C’était comme une douche froide. C’était la première fois que je voyais le mot « Kitcisakik ». Je réalisais que c’était juste à côté d’où j’ai grandi, et moi, je me fendais en quatre à comprendre le mouvement indigène d’un pays où je n’avais jamais mis les pieds!
Une dizaine d’années plus tard, alors que les scandales, commissions d’enquête et reportages de toutes sortes font la une au Québec, il va sans dire que la période d’éveil par douche froide prend d’assaut plusieurs citoyen·ne·s et inévitablement son lot de journalistes au Québec. Une fois éveillé·e, difficile de passer à côté. En veux-tu des reportages? En v’la!
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« On a développé une certaine méfiance. Souvent, les articles sont trop négatifs et après ça, on se fait mettre tou[·te·]s dans le même panier. Il n’y a pas juste des mauvaises choses chez nous! On travaille fort pour la jeunesse! Mais en même temps, les médias, ils peuvent nous aider aussi pour nos revendications. » — Pamela Papatie, vice-chef de la communauté algonquine de Lac-Simon
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La lune de miel
Une fois l’éveil venu, s’en est suivi une période de lune de miel : une effervescence qui s’apparente au moment où l’on se met à faire de l’exercice le 3 janvier, une fois le temps des fêtes passé. Je l’ai observée dans mon parcours et l’ai décelée chez d’autres journalistes. On enchaîne les reportages les uns après les autres, ce qui n’est pas mauvais en soi, au contraire! Par contre, on tombe souvent dans le panneau de ces reportages qui confinent les Autochtones à leur folklore : les tambours, les plumes, les pow-wow, les tipis, les cérémonies… En fait, on agit exactement comme ces journalistes français qui parlent du Québec dans leurs journaux : nos vastes forêts, notre charmant accent, le Carnaval de Québec, la poutine…
Mise en garde : les plumes et les tambours à profusion peuvent causer une indigestion! Pourquoi? Parce que justement, il y a plus que ça. Certes, il y a tous ces enjeux des communautés autochtones que l’on connaît et qui sont pour le moins importants : réappropriation de l’identité culturelle, isolement géographique, précarité financière, violence, abus sexuels, consommation d’alcool et de drogue, manque de logements… Mais il y a aussi toutes ces belles ou moins belles histoires très contemporaines qui se vivent comme dans toutes les villes et villages québécois : équipes sportives, initiatives jeunesse, emplois, main-d’œuvre, économie, etc. Et le danger d’une indigestion, c’est que nous risquons de ne plus toucher à ce qui nous l’a fait faire. Dans le cas qui nous concerne, ce serait de repartir de la case départ, soit revenir à l’absence ou la rareté de couverture – sauf en période de crise – en renforçant ainsi l’ignorance de la profession journalistique et celle du public sur les peuples autochtones.
C’est aussi dans cette période d’engouement qu’on se heurte parfois à des refus des demandes d’entrevues ou qu’on se trouve déconcerté·e·s simplement de ne pas se faire répondre par les intervenant·e·s des communautés. Seule une meilleure compréhension de la réalité de ces communautés ralentira nos ardeurs et nous fera comprendre la nécessité d’être patient·e·s, afin de créer un lien de confiance qui a sûrement été brisé dans le passé.
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« Je pense qu’il devrait y avoir plus souvent des reportages sur nos communautés. En anglais, on dit « information is power ». C’est par les communications qu’on peut transmettre l’information et je crois que les médias ont un gros rôle à jouer pour faire circuler la bonne information. Il faut que les médias se déplacent dans nos communautés, qu’ils viennent nous rencontrer, qu’ils s’instruisent un peu sur la réalité de nos communautés et qu’ils puissent partager les richesses et les valeurs que l’on a. Je crois que ça va favoriser la coexistence entre les Anishnabe et la population régionale. » — Steeve Mathias, chef de la Première nation de Long Point, communauté de Winneway
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« Il est extrêmement malheureux que dans la culture populaire, en éducation dans les écoles et même dans le langage courant au Canada on ne reconnaisse pas les nations par leur nom. On parle d’ »Autochtones ». On parle même de « Premières Nations ». En anglais, « First Nation », ça remplace « Indian reserve ». On va dire « Waswanipi First Nation ». Mais Waswanipi n’est pas une « First Nation ». Waswanipi, c’est une communauté. Les nations, c’est fondé sur une langue, une culture, une histoire commune, un territoire ancestral. La cartographie de la diversité culturelle originale de l’Amérique mériterait d’être mise de l’avant dans nos écoles […] pour que finalement, un jour, on en arrive, dans les années qui viennent, à arrêter de parler d’ »Autochtones » au Canada, mais [qu’on en vienne à] parler des Innus, parler des Eeyou, parler des Anishinabe […], [qu’on utilise] leurs noms. Les Nations ont un nom, et ont une histoire. » — Serge Bouchard lors de son témoignage devant la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics (CERP)3
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La recherche d’un menu équilibré
C’est donc après avoir été ignorante, éveillée, un peu trop emballée et saturée que je me suis mise à pousser ma réflexion sur la couverture journalistique des enjeux AUTOCHTONES, n’en déplaise à Serge Bouchard. Voyant que plusieurs collègues en éveil de ma région et d’ailleurs au Québec m’approchaient pour obtenir des conseils sur comment s’y prendre, je me suis mise à m’intéresser en profondeur au sujet. La démarche me permettait de confirmer si, oui ou non, mon approche allait dans la bonne direction, mais aussi de savoir si je pouvais contribuer à améliorer cet aspect de la profession. Je souhaitais aussi porter une réflexion sur la frontière à dresser entre l’ignorance, l’hostilité et la complaisance dans la couverture journalistique sur les Premières Nations.
Je me suis mise à en parler avec des leaders algonquins de ma région, d’autres journalistes – autochtones et allochtones – des professeur·e·s et des étudiant·e·s universitaires en journalisme et gens du public. C’est dans cette démarche que je suis entrée en contact avec le journaliste et animateur de CBC, Duncan McCue. Il est lui-même Algonquin de la communauté des Chippewas de l’île Georgina, en Ontario. En 2010, il a élaboré un guide pour outiller les journalistes à la couverture dans les communautés autochtones dans le cadre d’une bourse qu’il a obtenue de l’Université Stanford. Reporting in Indigenous Communities4 est devenu une référence pour des journalistes partout dans le monde.
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ÉRB : Comment êtes-vous devenu journaliste? Y’a-t-il un lien entre qui vous êtes et le désir de devenir journaliste?
Duncan McCue : Rapporter des histoires sur ma communauté et donner une voix aux communautés autochtones dans les discussions canadiennes me passionnait. Le journalisme était un outil puissant pour le faire et il y avait très peu d’Autochtones, à ce moment, au début des années 1990, qui travaillaient dans les grands médias. Il y avait un besoin là.
ÉRB : Comment et pourquoi avez-vous créé le guide Reporting in Indigenous communities?
Duncan McCue : La création du guide est venue d’une discussion que nous avions à CBC entre des membres du personnel issu·e·s de communautés autochtones et les réalisateurs et réalisatrices. Nous nous demandions comment améliorer la couverture journalistique sur les Autochtones. Nous avions constaté, à cette époque, que plusieurs journalistes allochtones manquaient soit de compétences, d’expérience ou de connaissances générales à propos des communautés qu’ils et elles devaient couvrir. On a donc réalisé qu’il serait pertinent pour nos journalistes de connaître un peu mieux les Premières Nations, considérant le nombre important d’enjeux à couvrir dans les nouvelles.
Le problème, c’est qu’il n’y avait aucune ressource pour transmettre ces connaissances. La seule façon d’apprendre était par essais et erreurs! Donc, grâce à une bourse de l’Université Stanford, j’ai été mandaté, pendant un an, de mettre en place un projet et de rédiger ce guide qui est conçu à partir de ma propre expérience de couverture dans les communautés autochtones, mais aussi de celles vécues par d’autres journalistes du Canada, des États-Unis, de l’Australie et de la Norvège.
C’est un outil vers lequel les journalistes peuvent rapidement se tourner et avoir quelques idées sur comment améliorer leurs relations avec les communautés autochtones. Beaucoup d’enseignant·e·s, partout au Canada, aux États-Unis et en Australie, utilisent aussi le guide dans leurs cours de journalisme chaque année.
ÉRB : Quand j’ai lu votre guide pour la première fois, et que vous parliez des « quatre D » — dead, drunk, dancing, drumming — qui décrivent les circonstances dans lesquelles on retrouve les Autochtones dans les médias, ça m’a beaucoup marquée. En effet, lorsque je parle à d’autres journalistes ou à des étudiant·e·s en journalisme de la question, je leur dis souvent que je remarque que du moment où l’on commence à s’intéresser davantage aux Premières Nations en tant que journaliste, on tombe souvent dans une couverture très folklorique et complaisante. Je suis moi aussi tombée dans ce panneau. Je l’appelle l’étape « Lune de miel ». Qu’en pensez-vous?
Duncan McCue : Absolument. La représentation des Premières Nations dans les médias doit être corrigée, parce que ça a été basé sur des stéréotypes que les journalistes eux-mêmes et elles-mêmes ne se rendent pas compte de reproduire. Ce sont des biais inconscients basés sur leur jeunesse ou les histoires qu’on leur a racontées sur les Autochtones.
Ça ne veut pas dire qu’on doit laisser [de côté] notre regard journalistique lorsque l’on fait une entrevue avec un Autochtone! Il faut toujours poser des questions difficiles et il faut toujours rendre les gens redevables. Ce sont les aspects essentiels de notre métier. Dans le guide, je ne dis surtout pas qu’on doit oublier tous ces principes, mais ce que je propose, c’est qu’on agisse avec respect. Malheureusement, trop de journalistes, parce qu’ils et elles ne comprennent pas comment travailler avec les Autochtones, traitent les gens d’une façon irrespectueuse. Et ça, ce n’est pas très difficile à corriger, je crois.
ÉRB : Ça me semble difficile de trouver ce juste milieu.
Duncan McCue : Une partie de la solution est qu’on doit améliorer nos relations avec les Autochtones en couvrant une panoplie d’aspects intéressants de leurs communautés, que ce soit en éducation, en sport ou en culture. Une fois qu’on démontre et qu’on prouve aux communautés avec lesquelles on travaille qu’on n’est pas seulement intéressé·e·s aux tragédies ou aux conflits, on a plus de chances d’avoir des réponses même quand les histoires malheureuses se produisent.
ÉRB : Vous ne croyez pas que le rapprochement peut aussi se faire des deux côtés? Oui, des erreurs ont été faites dans le passé, mais pourquoi les membres des communautés n’approchent pas davantage les journalistes ou ne leur répondent pas? Et certains leaders autochtones aussi ne parlent que lorsqu’il est question d’enjeux chauds qui divisent…non?.
Duncan McCue : Ça ne devrait pas être la responsabilité des communautés autochtones de faire les premiers pas vers nous. Elles ne vont pas proposer des idées, à moins qu’elles soient plus que convaincues qu’on soit intéressé·e·s à ce genre de sujet.
Dire « ils ne nous appellent jamais », c’est parce qu’on ne démontre pas d’intérêt. NOUS devons faire la recherche. NOUS devons faire des suivis auprès des contacts que nous avons réussi à obtenir pour comprendre davantage ce qui se passe dans leurs communautés. C’est de cette façon qu’on peut dire « on ne se présentera pas seulement quand il y aura un feu, mais aussi quand il y a un camp musical, une remise de diplômes, etc. ».
Quand on va démontrer de l’intérêt pour d’autres aspects de la vie des Premiers Peuples, après, on pourra commencer à bâtir une relation avec eux. Là, ils vont apporter de l’eau au moulin en nous invitant. C’est vraiment une responsabilité de nos salles de presse de prendre le temps de bâtir ces relations.
ÉRB : Certain·e·s collègues, moins familiers et familières avec les Autochtones, ont envie de bâtir des liens, mais disent « je suis gêné·e, je suis mal à l’aise, j’ai peur de faire une gaffe ou de ne pas utiliser le bon vocabulaire… »
Duncan McCue : Malheureusement, dans le passé, des gens ont utilisé un langage dépassé et paternaliste à l’égard des Autochtones, mais c’est en train de changer. Par contre, on ne peut surtout pas laisser cette peur nous arrêter de couvrir un sujet dans une communauté et l’utiliser comme une excuse en disant : « j’ai peur de faire une erreur, donc je ne vais pas m’intéresser à ce sujet. » C’est beaucoup plus pertinent d’admettre aux gens que l’on rencontre qu’on ne connaît pas tout, qu’on est là pour apprendre, et qu’il est possible qu’on fasse des erreurs.
Un des conseils que j’ai écrit dans le guide, c’est que l’humour aide beaucoup. Si on ne se prend pas au sérieux et qu’on est capable de rire de nos erreurs et du peu qu’on connaît, c’est toujours une bonne façon de créer des ponts. Quand on est craintif ou craintive et nerveux ou nerveuse, peu importe la communauté d’ailleurs, les gens vont en profiter, et c’est une mauvaise façon d’entamer une relation. Avouer ne pas tout connaître et dire qu’on va poser des questions « niaiseuses » mais qu’on serait reconnaissant·e d’être éduqué·e est une meilleure façon de faire.
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Wewenda : faisons-le comme il le faut
Le 2 juin 2018, une vingtaine de journalistes – dont je faisais partie – et agentes de communication de l’Abitibi étaient réunies en cercle sous un tipi à Kinawit, le site culturel du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or. La section régionale de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et l’organisme culturel anicinabe « Minwashin5 » nous avaient convié·e·s à une journée de réflexion sur le rapport entre les journalistes, les communicateurs et communicatrices et les Premiers Peuples de la région. L’aîné algonquin Richard Kistabish, le directeur de la radio innue Ntetemuk, de Pessamit, sur la Côte-Nord, et le directeur des ressources naturelles de la communauté de Lac-Simon, Ronald Brazeau, animaient les échanges. Quelques mois plus tard, l’initiative était d’ailleurs le sujet d’un panel au congrès annuel de la FPJQ.
Tout le monde était en mode « écoute ». Tout le monde souhaitait de meilleures relations. Mais une seule journée ne pouvait pas tout régler. Ayant toujours de sages paroles, Richard Kistabish nous conseillait d’avoir au moins « un·e ami·e » dans une communauté : quelqu’un avec qui on peut maintenir un lien, à qui demander ce qu’il se passe dans sa communauté une fois de temps en temps, même si le coup de fil ne se solde pas en un reportage.
Pour certaines journalistes, simplement lâcher un coup de fil dans la communauté relevait d’un grand pas. De l’autre côté, certain·e·s de nos interlocuteurs et interlocutrices autochtones nous ont proposé de valider avec des membres du conseil de bande avant de rencontrer des gens de la communauté – une requête qui a évidemment été refusée en expliquant en quoi les normes et pratiques journalistiques ne permettaient pas une telle contrainte. Dans les deux cas, le consensus, c’est qu’une meilleure connaissance de la réalité de l’autre est inévitable.
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« Nous avons du retard à rattraper. Ce n’est pas de la complaisance de remettre les pendules à l’heure! On ne peut pas nier le fait que le Canada s’est mal comporté. On a bafoué les droits de la personne et, ça, ce sont des faits. On ne peut pas mettre sur le même pied l’oppresseur et l’oppressé. » — Guy Bois, journaliste à Radio-Canada depuis 40 ans et chef de pupitre d’Espaces autochtones
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Place aux régions et aux milléniaux!
Au cours des dernières décennies, on ne peut pas le nier, le traitement médiatique a contribué à véhiculer de mauvais stéréotypes sur les Autochtones auprès des Québécois·es. Tant sous le tipi avec Richard Kistabish qu’à la Commission provinciale sur les relations entre les Autochtones et certains services publics (CERP), la crise d’OKA a été nommée comme un événement traumatisant dans cette relation.
Mais maintenant, on fait quoi? Dans son mémoire déposé à la CERP6, l’anthropologue Pierre Trudel proposait que « davantage d’études sur la représentation de l’Autre dans les médias devraient être menées au Québec […] La diffusion de leurs résultats contribuerait grandement, à mon avis, à un plus grand respect des règles éthiques en journalisme », a-t-il écrit. Pour en arriver à cette conclusion, Pierre Trudel s’inspire principalement d’études et d’analyses reliées à la crise d’Oka en 1990.
Non pas que nous n’avons plus de leçons à tirer de ces événements, mais, trente ans plus tard, la cohorte de journalistes a bien changé. Force est de constater que l’ignorance n’est pas disparue, mais règne de moins en moins. Plusieurs de ces journalistes se sont éveillé·e·s et doivent maintenant peaufiner leurs connaissances historiques, juridiques et culturelles liées aux Premières Nations, tout en gardant bien en mémoire les normes et pratiques journalistiques.
Également, pour redorer les relations avec les communautés autochtones de partout au Québec, les médias nationaux ont une belle occasion de laisser plus de place à leurs journalistes locaux et régionaux. Ceux-ci, grâce à leur proximité géographique avec les communautés, ont souvent développé des relations de confiance avec elles. Voir débarquer « Montréal » avec ses caméras dans sa petite communauté n’est jamais très réjouissant ni réconfortant. Les journalistes locaux sont aussi à même de repérer quelques « trappes » à journalistes montréalais·es : ces politicien·ne·s ou ces leaders d’opinion qui aiment prendre la parole devant les caméras et en maîtrisent bien l’art et sont si faciles d’accès pour les journalistes, mais qui ne font pas l’unanimité dans leur communauté. Comme quoi la diversité des voix, principe journalistique de base, n’est pas négligeable.
Les journalistes ne sont pas des doctorant·e·s
Donc réconciliation, oui, mais l’acquisition d’une plus grande connaissance est inévitable. Les jeunes journalistes, particulièrement ceux et celles des régions, peuvent certainement jouer un rôle de première ligne dans cette réconciliation. Souvent, la bonne volonté ne suffit pas. Chacun·e passera inévitablement par des essais et des erreurs. À cet effet, je tiens à m’adresser à tou·te·s les doctorant·e·s et militant·e·s de ce monde. Sachez que les journalistes, à moins d’en faire une spécialité, n’en viendront peut-être jamais à en connaître autant que vous. Une journée, on parle des Premières Nations, le lendemain, on est au palais de justice et le surlendemain, on interroge le premier ministre… On n’écrit pas un texte en quelques jours, mais en quelques heures à peine. On le fait sans être docteur·e en droit ou en politique et c’est probablement ce qui fait à la fois notre force et notre faiblesse. Et rappelons que sans journalistes, la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services n’aurait pas existé et que sans journalistes, les 142 recommandations du commissaire ne pourraient pas se concrétiser.
Crédit photo : Michael Czyz, Unsplash, https://unsplash.com/photos/ALM7RNZuDH8
1 Terme injurieux à connotation raciste utilisé par certain·e·s Blanc·he·s pour décrire un·e Autochtone.
2 L’équipe de Perspective Monde, « Élection d’Évo Morales à la présidence de la Bolivie », Perspective Monde, École de politique appliquée, Université de Sherbrooke, 18 décembre 2005. perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMEve?codeEve=483.
3 Témoignage de Serge Bouchard, « Enregistrement du 2017-09-25 », Commission d’enquête Écoute, réconciliation et progrès, Gouvernement du Québec, 25 septembre 2017. www.cerp.gouv.qc.ca/index.php?id=57&L=998&tx_cspqaudiences_audiences%5Ba….
4 Duncan McCue, « About », Reporting in Indigenous Communities, mis en ligne en 2010. riic.ca/about/.
5 Peut être traduit par « c’est beau » en langue Anicinabe.
6 Pierre Trudel, « Médias et autochtones : pour une information dépourvue de préjugés », mémoire remis à la commission d’enquête Écoute, réconciliation et progrès, P-229, 2017. www.cerp.gouv.qc.ca/fileadmin/Fichiers_clients/Documents_deposes_a_la_Co….
par Adèle Surprenant | Fév 13, 2021 | Analyses, Canada, Québec
Depuis le début de la pandémie de COVID-19, la démocratie s’est affaiblie dans 80 des 192 pays passés sous la loupe de l’ONG Freedom Housei. Élections reportées, censure des médias, manque d’accès à de l’information claire et transparente sur l’évolution de la crise sanitaire… Autant de paramètres qui font craindre aux observateur·trice·s un recul des droits et libertés dans le monde. Face à ce bilan, le Canada peut-il encore se targuer d’être le « plus meilleur pays du monde », pour reprendre la formule de Jean Chrétien?
« La pandémie a vraiment créé une situation de tension, puisque la gravité de la crise en tant que telle amène les gouvernements à prendre des mesures d’exception qui, souvent, empiète sur les droits et libertés », explique Maxim Fortin, coordonnateur et porte-parole de la section québécoise de la Ligue des droits et libertés. Peu importe la nature de la crise, le respect des droits de la personne est encadré par le droit international, censé fournir aux États les limites au sein desquelles ils peuvent légiférer et agir pour résorber une situation critique sans fragiliser les droits de la personne et la démocratie, d’après Amnistie internationaleii. Interrogé sur la performance du Québec et du Canada, M. Fortin affirme qu’ « il y a plusieurs mesures qui ont été prises qui, sur le plan des droits et libertés, sont très raisonnables et justifiables, mais, dit-il, il y a d’autres mesures sur lesquelles, vraiment, on peut se poser des questions ». Il ajoute que la plupart des dérives sont imputables au gouvernement québécois de François Legault.
Sur l’échelle de liberté globale mise sur pied par Freedom House, le Canada cumule un score de 98/100. Les deux points qui lui ont échappé en 2020 sont, d’une part, attribuables à l’adoption au Québec de la Loi sur la laïcité de l’État qui, selon l’ONG, brimerait la liberté religieuse. D’autre part est soulignée l’absence de traitement équitable entre différents groupes de la populationiii. Les peuples autochtones « demeurent sujets aux discriminations répandues, se débattent avec l’insécurité alimentaire, un accès inégal à l’éducation, à la santé, aux services publics et à l’emploiiv v», peut-on lire dans le rapport.
L’État canadien, dont le rôle central dans la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) fait encore l’objet de fierté, déclare lui-même « prendre au sérieux » ses obligations en matière de droits de la personne et rappelle son implication au niveau d’enjeux tels les changements climatiques, le pluralisme et la diversité ou encore les « affaires autochtones internationalesvi »vii.
Ô Canada, terre des droits?
Fin septembre 2020, la mort de Joyce Echaquan, 37 ans, a mis de nouveau sur le devant de la scène médiatique les problèmes de racisme systémique dans les institutions québécoises. La jeune Atikamekw de Manawan, décédée suite à la négligence du personnel médical de l’hôpital Saint-Charles-Borromée, qui a proféré des insultes racistes à son encontre, est devenue le symbole d’un mal profond.
Dénoncées par plusieurs groupes de défense des droits et libertés, les « discriminations systémiques de longue date à l’encontre des peuples autochtonesviii » ont eu des conséquences particulièrement criantes au cours de la dernière année : déjà vulnérables, les populations autochtones des réserves et des villes ont souffert du manque d’accès aux ressources et à l’information dans le contexte sanitaire actuel, s’inquiète Nicolas Houde, professeur au département de science politique de l’Université du Québec à Montréal. « Il y a une crainte du système hospitalier et les gens peuvent être un peu réfractaires à aller au-devant des hôpitaux ou de la vaccination », souligne-t-il, ajoutant que le décès de Mme Echaquan n’a fait qu’augmenter les craintes des autochtones vis-à-vis des institutions publiques québécoises.
Le spécialiste des relations entre les communautés autochtones et les autorités canadiennes rappelle que les habitant·e·s des réserves ont souvent du mal à respecter les gestes-barrières faute d’avoir accès à des conditions d’hébergement favorables à l’isolement. En ville, la pauvreté, les obstacles à l’emploi et la crise du logement poussent de nombreux·ses autochtones à la rue. Il en a été ainsi pour Raphael André, 51 ans, retrouvé mort à la fin janvier 2021, à quelques pas d’un organisme d’aide qui a été contraint de fermer sa halte-chaleur suite à l’éclosion de cas de COVID-19ix.
Au sujet de l’inaction des différents paliers gouvernementaux, Nicolas Houde soutient qu’il y avait de quoi être optimiste avant la pandémie, mais que celle-ci a absorbé toute l’énergie médiatique, politique et publique qui commençait pourtant à se sensibiliser à la réalité des peuples autochtones. « Notre attention est ailleurs, ce qui ne veut pas dire que les problèmes ne continuent pas à s’accumuler », commente-t-il, constatant que « les problèmes liés à la reconnaissance des droits territoriaux, à la reconnaissance des institutions politiques — notamment des chefs traditionnels en Colombie-Britannique — et à l’acceptation d’une notion de consentement pour les autochtones pour les projets de développement environnementaux n’ont pas beaucoup évolué dans la dernière année ».
Ce constat fait écho aux préoccupations de Maxim Fortin, qui rappelle que la pandémie a mis un frein à plusieurs luttes menées par des communautés autochtones partout au pays contre différents projets gaziers ou miniers « menés et loués », dit-il, par le fédéral : « depuis que Justin Trudeau est au pouvoir, il a tout un discours d’ouverture, d’inclusion, et à plusieurs reprises, de profession de foi à l’égard des droits et libertés, mais ce gouvernement-là semble un peu prisonnier de la logique extractiviste du Canada et du capitalisme canadien : d’un côté, il se tourne vers les nations autochtones pour leur dire qu’elles sont les bienvenues dans le Canada que Trudeau veut construire, mais de l’autre, ces communautés-là se voient refuser le droit de choisir ou de s’opposer au déploiement de projets miniers et gaziers sur leurs territoires ancestraux », déplore le porte-parole de LDL-Québec.
« Les pratiques ne sont pas à la hauteur des discours »
L’application Alerte COVID, lancée par le gouvernement fédéral au Québec le 5 octobre 2020x, a fait grincer des dents plusieurs critiques, dont M. Fortin, qui s’inquiète du fait qu’il n’y ait pas eu de « débat suffisant sur les implications du traçage numérique ». À ce sujet, il rappelle que le ministre de l’Économie et de l’Innovation du Québec, Pierre Fitzgibbon, a déclaré être favorable à ce que le gouvernement permette aux pharmaceutiques l’accès aux données personnelles des Québécoises et Québécois pour attirer ces compagnies au Québec : « un ministre qui, d’une certaine façon, fait la promotion d’une pratique d’extraction des données qui viole carrément le droit à la vie privée et à la confidentialité », affirme-t-il. Toujours du côté du Québec, M. Fortin souligne la « tournure répressive » qu’a prise la lutte contre la pandémie à partir du printemps 2020. Il pointe notamment du doigt le couvre-feu, entré en vigueur après les fêtes et sur lequel aucune preuve scientifique de l’efficacité n’a, selon lui, été avancée.
À l’international, où le gouvernement de Justin Trudeau est connu pour ses ferveurs multilatéralistesxi et pour avoir dénoncé les gouvernements répressifs de Pékin, de Moscou et de New Delhixii, la réalité ne semble pas être la même que l’image qu’Ottawa aime projeter : « le Canada a différentes pratiques dans différents pays qui font en sorte que les droits humains sont brimés », affirme M. Fortin, qui tient toutefois à nuancer. « Évidemment, le Canada n’agit pas directement, mais fait souvent affaire avec des gouvernements ou avec de grandes compagnies qui, eux, ne respectent pas les droits et libertés des populations locales ». L’an dernier, le Canada a été pointé du doigt pour par la première fois dans un rapport de l’ONU sur le Yémen, pour avoir « poursuivit le support à des parties du conflit, incluant à travers le transfert d’armes, contribuant par le fait même à la poursuite du conflit », aux côtés de la France, de l’Iran, de la Grande-Bretagne et des États-Unisxiii. En date de la publication de ce rapport, la guerre au Yémen avait fait environ 112 000 mort·e·s, dont 12 000 civil·e·sxiv.
« Le Canada est également aux prises avec de graves problèmes de droits de la personne à l’étranger, liés aux pratiques abusives des entreprises canadiennes d’extraction minière (…)xv », selon Human Rights Watch. L’Ombudsman canadien pour la responsabilité des entreprises ne dispose pas du « pouvoir d’enquêter indépendamment ou de faire rapport sur les violations des droits de la personne mettant en cause des entreprises extractives canadiennes et ses capacités de faire rendre des comptes aux parties responsables sont limitées », et ce, même si près de la moitié des entreprises extractives au monde sont enregistrées au Canadaxvi.
À cela s’ajoute l’absence de mesures de rapatriement pour les 46 Canadien·ne·s détenu·e·s illégalement dans le nord-est de la Syrie, dont on estime que 25 sont des enfantsxvii. Emprisonné·e·s pour soupçon d’appartenance à l’État islamique d’Irak et du Levant (EIIL), les ressortissant·e·s canadien·ne·s vivent dans des conditions insalubres, et ce, sans avoir eu droit à un procès en bonne et due formexviii. Une situation à laquelle le Canada juge qu’il est trop difficile de remédier considérant l’absence de représentation diplomatique et la situation sécuritaire en Syrie, ce qui ne semble pas avoir empêché la France, l’Allemagne et d’autres pays occidentaux de procéder aux rapatriementsxix.
Pour Maxim Fortin, une menace inédite fait de plus en plus d’ombre aux droits et libertés : les mouvements conspirationnistes ou complotistes qui, même s’ils revendiquent parfois la défense contre les gouvernements liberticides, en sont un de leurs plus fidèles alliés. Il rappelle que les organisations de défense des droits et libertés sont « les chiens de garde » de nos démocraties, et qu’elles continueront de « faire des analyses critiques et dénoncer lorsque c’est nécessaire ». Par contre, insiste M. Fortin, « il faut le faire à partir de données solides, à partir d’arguments solides et d’analyses logiques, et ne pas se lancer, comme on le voit sur les réseaux sociaux, dans un concert d’accusations saugrenues ».
i Ximena Sampson, « COVID-19 : la démocratie en prend pour son rhume », Radio-Canada, 19 octobre 2020. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1741399/pandemie-democratie-recul-monde-abus-pouvoir.
ii Amnistie internationale, « Un appel pour une surveillance des droits humains dans les réponses gouvernementales à la pandémie de COVID-19 », 15 avril 2020. https://amnistie.ca/sinformer/communiques/local/2020/canada/un-appel-pour-une-surveillance-droits-humains-reponses.
iii Freedom House, « Freedom in the World 2020. Canada ». https://freedomhouse.org/country/canada/freedom-world/2020.
iv « Canada’s indigenous peoples remain subject to widespread discrimination, struggle with food insecurity, and unequal access to education, health care, public services, and employment. » Citation originale. Ibid.
vi Gouvernement du Canada, « Approche du Canada visant à promouvoir les droits de la personne », dernière modification le 9 janvier 2020. https://www.international.gc.ca/world-monde/issues_development-enjeux_developpement/human_rights-droits_homme/advancing_rights-promouvoir_droits.aspx?lang=fra.
viii Human Rights Watch, « Canada. Événements de 2020 ». https://www.hrw.org/fr/world-report/2020/country-chapters/336746.
ix Jeanne Corriveau et Annabelle Caillou, « La mort d’un sans-abri sème la consternation », Le Devoir, 19 janvier 2021. https://www.ledevoir.com/societe/593511/un-itinerant-trouve-mort-dans-une-toilette-portable-a-montreal.
x Tommy Chouinard et Pierre-André Normandin, « Alerte COVID. Faible taux d’utilisation chez les Québécois infectés », La Presse, 19 janvier 2021. https://www.lapresse.ca/covid-19/2021-01-19/alerte-covid/faible-taux-d-utilisation-chez-les-quebecois-infectes.php.
xi Jocelyn Coulon, « Quelle politique étrangère pour le Canada? », Institut canadien des Affaires mondiales, octobre 2019. https://www.cgai.ca/quelle_politique_etrangere_pour_le_canada.
xii La Presse canadienne, « Le Canada et des alliés condamnent d’une même voix les arrestations à Hong Kong », Radio-Canada, 10 janvier 2021. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1762165/arrestations-hong-kong-diplomatie-canada-australie-etats-unis-royaume-uni?depuisRecherche=true.
xiii United Nations, « Report of the Group of eminent International and Regional Experts on Yemen. Situation of Human Rights in Yemen, including violations and abuses since September 2014 », 2 octobre 2020. https://yemen.un.org/en/21002-situation-human-rights-yemen-including-violations-and-abuses-september-2014-ahrc3943.
xiv Ibid.
xv Human Rights Watch, op.cit.
xvi Ibid.
xvii Ibid.
xviii Ibid.
xix Agnès Gruda, « Canadiens coincés en Syrie : rapatrier Amina… et les autres », La Presse, 10 août 2020. https://www.lapresse.ca/debats/editoriaux/2020-08-10/canadiens-coinces-en-syrie-rapatrier-amira-et-les-autres.php.
par Rédaction | Fév 9, 2021 | Analyses, Environnement, International
Par Alexandre Dion-Degodez
La prise en charge politique des problèmes liés aux changements climatiques propulse les recherches en écologie à l’échelle internationale. À travers une analyse du discours militant écologiste de Greta Thunberg, on constate que le modèle linéaire des rapports entre science et politique du climat est problématique et nécessite une révision.
Les négociations internationales du climat dominées par le modèle linéaire
La science des changements climatiques est la pierre angulaire des négociations internationales sur le climat. Le Groupe d’expert[·e·]s intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) est un acteur incontournable du régime climatique1. Il mobilise les meilleur·e·s chercheurs et chercheuses chargé·e·s d’évaluer l’état des connaissances sur les changements climatiques et de transmettre cette évaluation à travers des rapports écrits. Le GIEC se compose de trois groupes de travail, qui ont pour mandat d’évaluer respectivement l’évolution du climat, ses impacts sur les sociétés et les stratégies d’adaptation et d’atténuation. Comme son nom l’indique, le Groupe d’expert·e·s est intergouvernemental, ce qui signifie qu’il est chapeauté par les différents gouvernements des États ayant ratifié la Convention-cadre sur les changements climatiques en 1992. En ce sens, les gouvernements choisissent les chercheur·e·s selon leurs propres critères d’expertise. Les rapports du GIEC sont également soumis à une révision hautement politisée lorsqu’il est temps de rédiger les « résumés pour décideurs ». Dans ces documents dirigés à l’attention des gouvernements, chaque ligne, mot et virgule sont négociés par les corps diplomatiques des États et la rédaction scientifique. Les « résumés pour décideurs [et décideuses] » impliquent une synthèse et une sélection du savoir scientifique et transforment les rapports complets et complexes du GIEC en des documents « lénifiants, sans arêtes, ni dramatisation2 ». Cette traduction du savoir scientifique a pour but d’établir un consensus politique sur la formulation du problème climatique.
Le processus décrit ci-dessus, où la science précède l’action politique, est communément décrit dans la littérature comme un « modèle linéaire ». On attribue à la science les connaissances, le savoir, les faits tandis que la politique est investie des décisions, des valeurs et des croyances. Ce modèle établit une frontière imaginaire entre science et politique3. Cette frontière est maintenue de manière conventionnelle pour éviter toute politisation de la science ou à l’inverse, toute scientifisation du politique. Les expert·e·s scientifiques acceptent et revendiquent même cette linéarité dans le but de préserver leur autonomie des pouvoirs politiques, des intérêts externes et des lobbies. Cette règle garantit en retour la crédibilité, la légitimité et l’autorité du travail scientifique en société. Une « bonne science » est donc celle qui respecte cette séparation entre valeurs et faits.
Le GIEC s’est toujours revendiqué de ce modèle linéaire. Son credo, « policy-relevant but not policy-prescriptive4 » illustre l’observation stricte de la séparation entre science et politique. Sa proximité avec les gouvernements et sa participation à l’élaboration des « résumés pour décideurs [et décideuses] », pour ne citer que ces exemples, rendent toutefois la rhétorique de « science-speaks-truth-to-power5 » problématique. Le mandat et l’activité du GIEC, malgré ces affirmations de « neutralité scientifique », sont beaucoup plus complexes et hybrides en pratique que laisse présager la théorie du modèle linéaire. La sociologie des sciences et techniques (Science and Technology Studies, STS) défend d’ailleurs depuis plus de vingt ans un modèle dit de « coproduction6 ». Penser les rapports entre science et politique dans le cadre dominant du modèle linéaire amène son lot de limites et de difficultés pour comprendre et appréhender les changements climatiques. En ce sens, la rhétorique de Greta Thunberg peut nous permettre de comprendre comment le modèle linéaire se maintient dans le discours militant écologiste.
La perspective linéaire du discours militant écologiste de Greta Thunberg
Greta Thunberg est une jeune étudiante originaire de Stockholm. Son militantisme écologique a officiellement débuté le 20 août 2018, devant le Parlement suédois. Ce qui devait être une grève scolaire pour le climat jusqu’aux élections législatives s’est rapidement transformée en une mobilisation d’envergure nationale et internationale. En l’espace de trois semaines, Greta Thunberg a mobilisé, avec l’aide d’autres militant·e·s de diverses organisations de défense du climat, des personnes de partout en Suède, mais aussi d’Allemagne, de Finlande, de Grande-Bretagne, des Pays-Bas et de Norvège. De quelques milliers en septembre 2018, Thunberg et le mouvement Fridays for Future ont rallié des millions de militant·e·s en l’espace d’un an. La jeune militante faisait d’ailleurs partie des nôtres à l’occasion de la marche mondiale pour le climat le 27 septembre 2019 qui est, soit dit en passant, la plus grande manifestation de l’histoire du Québec. Son implication pour lutter contre la crise climatique est non-négligeable. Au-delà des manifestations, Thunberg est fréquemment invitée à prononcer des discours sur le climat devant l’élite politique mondiale. Le Forum économique mondial, le Parlement européen et la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques sont quelques exemples des tribunes dont elle bénéficie. Greta Thunberg mérite considération, notamment parce qu’elle a su mobiliser un public imposant sur plusieurs continents, mais aussi parce qu’elle dispose de forums internationaux de premier plan.
Greta Thunberg a d’abord écrit Rejoignez-nous7, un manifeste qui appelle à l’action climatique. Ses discours prononcés en 2019 à l’occasion de grands rassemblements se retrouvent également dans son livre No One is Too Small To Make a Difference8. Ces idées sont aussi traduites dans un livre rédigé avec sa famille, particulièrement sa mère, Malena Ernman, intitulé Scènes du cœur9.
Pour l’adolescente, qui avait seize ans en 2019, l’enjeu est que la crise climatique représente « […] la principale question à laquelle l’humanité doit faire face et qu’elle est totalement ignorée depuis plus de trente ans10 ». Elle lance un message, comme l’exprime l’intitulé : « Une lettre à tous ceux [et celles] qui ont la possibilité d’entendre11 ». Ce message est simple et clair : « Nous voulons que vous vous investissiez pour de bon dans cette crise de durabilité aiguë qui fait rage autour de vous. Et nous voulons que vous commenciez à appeler les choses par leur nom.12 » Ce « nous » renvoie aux jeunes générations existantes, mais aussi aux générations futures. Celles qui naissent et grandissent avec les changements climatiques. Le « vous » s’adresse plutôt aux générations antérieures. Celles qui ont ignoré les premiers cris d’alarme sur les changements climatiques, il y a trente ans, en poursuivant leur « business as usual13 ». En opposant un « nous, les jeunes non-responsables » à un « vous, adultes irresponsables », Thunberg touche à un aspect crucial des changements climatiques, soit celui des responsabilités différenciées et intergénérationnelles de la crise. Il demeure qu’interpeller toute une génération au travers d’une déclaration reste plutôt vague et limité en termes de revendications politiques. Son intention se précise dans son manifeste.
Nous savons que les hommes et les femmes politiques ne veulent pas nous parler. Très bien, nous ne voulons pas leur parler non plus. À la place, nous voulons qu’ils parlent aux scientifiques, qu’ils les écoutent enfin. Parce que nous ne faisons que répéter ce qu’ils disent et redisent depuis des décennies. Nous voulons que vous respectiez l’Accord de Paris et les préconisations des rapports du GIEC. Nous n’avons aucun autre manifeste politique ou demande que celle-là : écoutez la science14!
Dans son manifeste, la militante écologiste invite les dirigeant·e·s politiques à écouter la science des changements climatiques. Les termes sont d’autant plus forts dans la version originale de son discours, prononcé devant le Comité économique et social européen : « Nous n’avons aucun autre manifeste politique ou demande que celui-là : unissez-vous derrière la science.15 » Thunberg réitère cet appel à l’unisson devant plusieurs tribunes, au point de faire de la science « le cœur de la politique et de la démocratie ».
Lorsque j’invite les politicien.ne.s à prendre part maintenant, ils me répondent généralement qu’ils ne peuvent changer les choses drastiquement, de crainte de perdre des votes aux prochaines élections. Je leur donne raison, évidemment, car la plupart des gens ne sont mêmes pas conscients que ces changements sont nécessaires. C’est pourquoi je leur répète de s’unir derrière la science. Il faut permettre à la science d’être au cœur de la politique et de la démocratie.16
Ces extraits montrent que pour Thunberg, le nœud du problème est politique et la solution réside dans la confiance accordée à la science. Les politicien·ne·s doivent cesser d’ignorer la crise actuelle et respecter les recommandations de la communauté scientifique. Thunberg agit comme messagère. Elle répète le message des scientifiques sur des tribunes auxquelles ils et elles n’ont pas nécessairement accès.
De plus, la méconnaissance générale de la crise climatique explique le statu quo politique. Cette idée se répète à plusieurs reprises dans Scènes du cœur, notamment lorsqu’elle justifie sa grève pour le climat : « La grève scolaire pour le climat va être complètement incompréhensible pour tous ceux [et toutes celles] qui ne perçoivent pas la gravité de la situation […]. Et puisque presque personne ne sait, presque personne ne comprendra. On va me détester comme pas permis!17 », ou encore « Si on n’a pas de connaissances solides en matière de crise climatique, je suis évidemment complètement incompréhensible et je sais bien que presque personne ne se doute de l’existence de cette crise.18 » L’absence d’actions politiques s’explique donc, selon elle, par la méconnaissance générale qu’a la société de la crise actuelle.
Face à cette ignorance commune, la stratégie de la jeune militante suédoise consiste à vulgariser et à transmettre publiquement les connaissances scientifiques sur le climat dans l’objectif de rallier l’opinion publique à son mouvement et de faire ainsi pression sur la classe politique pour opérer des changements concrets. D’après la mobilisation qu’elle et son mouvement Fridays for Future ont entraînée, Thunberg a su inscrire le problème global des changements climatiques dans l’espace public, et ce, à une échelle internationale. C’est, d’ailleurs, ce qui lui a valu le titre de personnalité de l’année par le magazine Times19.
Cette analyse du discours écologiste de Greta Thunberg permet de cerner les causes, l’amplitude et les composantes qui ont mené à l’inscription de la crise climatique dans l’espace public. Elle permet aussi de soulever l’écart entre science et politique. Pour Thunberg, le déficit de connaissances doit être comblé de manière linéaire. La science doit motiver la politique à agir en réponse aux connaissances qu’elle lui fournit. Le modèle linéaire est explicite lorsqu’elle exprime : « C’est comme si les politiques devaient toujours être capables de répondre aux questions et ne jamais avoir le droit de dire qu’ils ne savent pas. Même quand ils n’y connaissent rien20. »
Les limites du modèle linéaire dans l’appréhension des changements climatiques
Le modèle linéaire, tel qu’il se retrouve dans la rhétorique de Greta Thunberg, s’oppose à plusieurs difficultés lorsqu’il est mis en pratique face aux réalités des changements climatiques. Dans le cadre de ce texte, je me limite à deux difficultés : le modèle linéaire est à la fois réducteur et déterministe, en plus de politiser la science et de dépolitiser la politique. Ces difficultés ont un impact certain sur l’appréhension des changements climatiques.
Dans ses premiers rapports, le GIEC définit les changements climatiques comme un excès de CO2 dans l’atmosphère. Cette définition cadre l’enjeu comme un problème environnemental global. Elle se fait toutefois taxer de « réductionnisme physico-chimique21 » et de « déterminisme environnemental22 » par des géographes des sciences. Par ces termes, celles et ceux-ci pointent du doigt la domination des sciences de la nature au sein du groupe d’expert·e·s, au détriment des sciences sociales. Les dimensions sociales, culturelles et économiques des changements climatiques sont effacées au profit d’une définition physique et chimique. Cette définition s’avère d’autant plus problématique lorsque performée par et dans le modèle linéaire.
La politologue Silke Beck montre, en 2010, qu’une définition strictement environnementale et globale du problème a longtemps marginalisé les thèmes de l’adaptation et des vulnérabilités au sein du GIEC et, conséquemment, à l’intérieur des négociations internationales23. Parce qu’il doit fournir l’état des connaissances aux politicien·ne·s, le Groupe d’expert·e·s a, dès son entrée en fonction, opté pour une approche explicative qui s’appuie sur des études présentant d’abord les faits capables d’être interprétés par les politiques (evidence-based policy). Cette approche linéaire a, comme corollaire, la division du GIEC en trois groupes de travail distincts : le groupe I présente l’évolution des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, le groupe II mesure les impacts de cette évolution sur les populations et le groupe III établit les réponses possibles à ces impacts. La définition physique et chimique des changements climatiques du groupe I vient toutefois restreindre le mandat des groupes II et III.
Dans ses premiers rapports, le GIEC mise sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre en réponse aux impacts des changements climatiques. L’adaptation et les vulnérabilités des populations sont relayées au second plan. Une politique qui prend en compte ces deux dimensions cherche à augmenter la résilience des populations les plus vulnérables aux impacts des changements climatiques. Cette politique est toutefois considérée en dernière mesure, notamment lorsque les États échouent à mettre en œuvre des politiques ambitieuses de réductions de gaz à effet de serre. La définition environnementale du groupe I, jointe au modèle linéaire d’expertise, a marginalisé cette dimension du problème, et ce, jusqu’à ce que les pays du Sud global, plus vulnérables aux impacts des changements climatiques, fassent pression pour obtenir une définition du problème qui tienne compte des questions de développement et d’équité Nord-Sud. Le GIEC a opéré une réorganisation majeure des groupes de travail à l’occasion de la publication du troisième rapport de synthèse24. Les impacts, l’adaptation et les vulnérabilités sont désormais traités au sein d’un seul et même groupe de travail, amorçant à la fois le traitement central de l’adaptation et le décloisonnement des changements climatiques de leur dimension strictement environnementale.
La politique, en s’appuyant de manière linéaire sur la science, s’expose à un traitement scientifique des changements climatiques. Le GIEC n’est pas immunisé face aux rapports de pouvoirs reliés à la production de savoirs scientifiques. L’issue du problème est directement influencée par la forme et le type de savoir mobilisés pour y faire face. Une solution à cette difficulté est d’ouvrir la production de connaissances à ces autres formes et types de savoirs. L’idée n’est pas de supprimer les sciences dites « dures » du climat (climatologie, physique, chimie, mathématique, etc.), mais bien d’ajouter des disciplines complémentaires (anthropologie, géographie, science politique, sociologie, etc.), voire de nuancer les connaissances existantes. Une telle intégration a le potentiel de redéfinir le problème des changements climatiques en évitant les angles morts, comme l’illustre la marginalisation de l’adaptation et des vulnérabilités dans les premiers rapports du GIEC. Une recherche interdisciplinaire permet de construire un dialogue entre disciplines qui fait ressurgir un type de savoir susceptible de mener à des solutions à la hauteur d’enjeux aussi complexes que les changements climatiques.
Une deuxième complication du modèle linéaire consiste à politiser la science et à dépolitiser la politique en créant des débats sur la science des changements climatiques. Le modèle linéaire suppose que plus de recherches scientifiques de meilleures qualités mèneraient nécessairement à un savoir plus fiable et crédible et permettraient au politique d’atteindre un consensus. Or, en matière de changements climatiques, cette promesse demeure inachevée.
Le politique, en basant ses décisions sur les recommandations scientifiques, induit le fardeau de la preuve sur les épaules des experts scientifiques. Les politicien·ne·s attendent des preuves scientifiques unanimes et certaines. Or, la sociologie des sciences a depuis longtemps montré que l’incertitude et les débats scientifiques font partie inhérente de la production de savoir scientifique25. À ce titre, le GIEC s’est longtemps attardé à construire une compréhension partagée de la détection et de l’attribution des changements climatiques reliés aux activités humaines. Même si ce stade semble atteint à l’échelle internationale, cette compréhension demeure matière à débat dans certains États. Aux États-Unis par exemple, l’industrie du pétrole forme l’un des lobbys les plus puissants du pays et finance certains instituts scientifiques dans le but de contredire d’autres positions scientifiques26. Le débat politique sur les changements climatiques devient, dans ce cas précis, un débat scientifique et épistémologique où différentes interprétations de la science s’affrontent. Plutôt que de conseiller le politique tel que promis par le modèle linéaire, la science se voit elle-même débattue par la politique.
Certain·e·s voient dans ces controverses une opportunité pour l’expertise de fabriquer des réponses scientifiquement inattaquables27. Le débat scientifique encourage, en ce sens, un travail toujours plus rigoureux afin de réduire les marges d’incertitudes. Ce travail va de pair avec une révision des attentes du politique vis-à-vis de la recherche scientifique. Le politique ne peut blâmer la science pour des situations auxquelles elle ne peut répondre. Sur un sujet aussi complexe que les changements climatiques, le politique doit apprendre à négocier avec l’incertitude, tout comme il compose déjà avec les certitudes.
En attendant cette révision des attentes du politique, la politisation des débats scientifiques met la science du climat sur la défensive28. Celle-ci se concentre alors à produire des preuves suffisamment convaincantes afin de répondre aux idéologies récalcitrantes, les sceptiques en matière de changements climatiques, par exemple. Ce scepticisme doit être nuancé. S’il semble opportun de développer et de maintenir en société un certain regard critique vis-à-vis de l’exercice de production de connaissances scientifiques, il en va autrement pour l’exercice d’un scepticisme idéologique et mal informé, induit par des lobbys qui ne cherchent qu’à détourner l’attention des enjeux communs. En effet, ce scepticisme rend inopérant le modèle linéaire. Le débat scientifique, chargé idéologiquement, se substitue au débat politique. La science ne peut alors remplir sa promesse de résoudre les controverses politiques et générer un consensus.
Ce problème s’est présenté assez tôt dans l’histoire du GIEC. Afin de répondre aux différentes interprétations et désaccords sur la science des changements climatiques, notamment ceux des pays en développement, les États à la Convention-cadre ont créé l’Intergovernmental Negotiating Comittee (INC, 1990), ainsi que l’Organe subsidiaire d’évaluation scientifique et technique (SBSTA, 1995). Ces organes intergouvernementaux, ralliant négociateurs, négociatrices et scientifiques, sont tous chargés de se saisir des questions politiques propres à la science des changements climatiques. C’est dans l’enceinte du SBSTA que s’est décidé, par exemple, l’enjeu méthodologique des inventaires nationaux d’émissions de gaz à effet de serre29. La création de ces organisations hybrides montre que science et politique peuvent apprendre et grandir conjointement au sein des controverses scientifiques dans l’arène climatique. Le risque pour la science de devenir un substitut au débat politique demeure néanmoins présent et problématique, non seulement parce qu’il vient politiser la science, mais aussi parce qu’il dépolitise la politique.
Vers un autre type de rapport à l’expertise scientifique
Malgré tout, ce serait tomber dans le piège du modèle linéaire que d’attribuer l’échec des négociations climatiques à cet écart entre la science et la politique du climat. S’il est raisonnable de dire que les expert·e·s scientifiques sont le pivot du régime climatique, il s’agit d’une utopie scientiste que de faire reposer entièrement sur leurs épaules la charge du débat politique. Certain·e·s sociologues des sciences font consensus : « L’impossibilité de s’en remettre entièrement aux sciences et techniques pour clore définitivement les débats est une caractéristique générale de notre époque, voire une constante à travers l’histoire30 ». Le débat sur les changements climatiques fait introduire d’autres hiérarchies, croyances et valeurs, qui dépassent largement la capacité des expert·e·s scientifiques, aussi compétent·e·s soient-elles et ils, à répondre aux demandes du politique.
Une science plus réflexive permettrait néanmoins de faire avancer les négociations sur le climat. Certains éléments d’un nouveau rapport à l’expertise scientifique ont été soulevés dans ce chapitre. La nécessité de créer un savoir interdisciplinaire qui permet de prendre en considération certains aspects occultés par les sciences dominantes du climat. Le besoin du politique de rectifier ses attentes envers les sciences du climat, notamment en rapport avec l’incertitude reliée à l’activité scientifique. Une autre piste de réflexion se situe dans la création « d’espaces dialectiques ouverts31 », où les expert·e·s scientifiques peuvent débattre et témoigner publiquement du comment et du pourquoi leurs connaissances privilégiées sont pertinentes au processus de décision politique. Plusieurs chercheuses en sciences sociales en appellent à une science « civique32 », qui répondrait davantage aux demandes sociétales et démocratiques. Car, s’il a été question majoritairement du rapport entre science et politique, il importe de préciser que toute solution démocratique aux changements climatiques passe par la volonté générale de la population, d’où l’importance de miser sur la communication de la recherche scientifique et sa vulgarisation, notamment au travers de revues influentes comme Nature et Science33. Paradoxalement, c’est ce que Greta Thunberg réalise en centrant l’attention médiatique sur l’enjeu climatique. Ce chapitre invite simplement à se méfier du piège du modèle linéaire qui, en promouvant un discours d’union des politiques derrière la science, tend plutôt à masquer les responsabilités du politique sous le spectre d’une science du climat surdéterminée.
Crédit photo : Kevin Snyman, Pixabay, https://pixabay.com/fr/photos/climatique-d-urgence-4193110/
1 Le régime climatique repose sur un « système complexe d’arènes et d’institutions qui réunit des acteurs et des partenaires de plus en plus nombreux (scientifiques, ONG, think tanks, acteurs du monde des affaires, etc.), mobilise des instruments (comptabilité carbone, indicateurs de réchauffement, mécanismes de développement propre) et voit s’affronter des intérêts économiques et des enjeux politiques variés. […] [I]l ne se réduit pas au régime juridique des relations internationales, mais établit des relations spécifiques nouvelles entre sciences, politique et marché. » Cité dans Stefan C. Aykut et Amy Dahan, Gouverner le climat ? : 20 ans de négociations internationales, Paris : Presses de Sciences Po, 2015, p. 17.
2 Ibid., p. 77.
3 Par politique, j’entends à la fois la et le politique dans le sens où le politique renvoie au lieu où se déroule l’activité politique, c’est-à-dire l’État et ses institutions. La politique s’inscrit, quant à elle, dans une « démarche raisonnée où l’action est pensée en vue d’un projet politique, d’une transformation de l’ordre institué ou de son maintien. » (Deslandes et al., 2012, p. 13) Le politique demeure toutefois sujet à changement selon la politique. Le politique est à repenser selon les savoirs, les expériences et les relations étudiées. C’est pourquoi il décrit également les institutions internationales ou encore les comités de citoyens. La/le politique s’inscrivent dans un rapport dynamique de définition. Charles Deslandes, Guide de méthodologie en science politique : normes méthodologiques et stratégies de recherche destinées aux étudiants et étudiantes de premier cycle, 4e éd., Montréal: Centre Paulo-Freire, 2012, p. 13.
4 Robert T. Watson, « Turning Science into Policy : Challenges and Experiences from the Science Policy Interface », Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences, 360(1454), 2005, 471-477. doi.org/10.1098/rstb.2004.1601
5 David Collingridge et Colin Reeve, Science Speaks to Power, New York : St Martin’s Press.
6 Sheila Jasanoff et Brian Wynne, « Science and Decisionmaking »,. dans Human Choice and Climate Change (p.1-87), Batelle Press : Colombus, 1998 ; Sheila Jasanoff, States of Knowledge: The co-production of science and social order, London ; New York : Routledge, 2004 ; Stefan C. Aykut et Amy Dahan, op. cit.
7 Greta Thunberg, Rejoignez-nous : #grevepourleclimat, Paris : Kero, 2019.
8 Greta Thunberg, No One is Too Small To Make a Difference, London : Penguin Random House, 2019.
9 Greta Thunberg et coll., Scènes du cœur, Paris : Kero, 2019.
10 Ibid., p. 303.
11 Ibid., p. 120.
12 Ibid., p. 121.
13 Ibid., p. 133.
14 Greta Thunberg, Rejoignez-nous : #grevepourleclimat, op. cit., p. 20.
15 Dans le texte original: We don’t have any other manifestos or demands – you unite behind the science, that is our demand. ; Greta Thunberg, Penguin Random House, op. cit., p. 35.
16 Dans le texte original: When I tell politicians to act now, the most common answer is that they can’t do anything drastic because it would be too unpopular among the voters. And they are right, of course, since most people are not even aware of why those changes are required. That is why I keep telling you to unite behind the science. Make the best available science the heart of politics and democracy. ; Ibid., p. 51-52.
17 Greta Thunberg, Scènes du cœur, op. cit., p. 282.
18 Ibid., p.298-299
19 Charlotte Alter, Suyin Haynes et Justin Worland, « 2019: Person of the Year », Time Magazine, 11 décembre 2019. www.time.com/person-of-the-year-2019-greta-thunberg.
20 Greta Thunberg, Scènes du cœur, op. cit., p. 310.
21 David Demeritt, « The Construction of Global Warming and the Politics of Science », Annals of the Association of American Geographers, 91(2), 307‑337. doi.org/10.1111/0004-5608.00245
22 Mike Hulme, Why We Disagree About Climate Change: Understanding Controversy, Inaction and Opportunity. Cambridge : Cambridge University Press, 2009.
23 Silke Beck, « Moving beyond the Linear Model of Expertise? IPCC and the Test of Adaptation », Regional Environmental Change, 11(2), 2011, 297‑306. doi.org/10.1007/s10113-010-0136-2.
24 James J. McCarthy, Osvaldo F. Canziani, Neil A. David, J. Dokken et Kasey S. White, Climate Change 2001 : Impacts, Adaptation, and Vulnerability, Contribution of Working Group II to the Third Assessment Reportof the Intergovernmental Panel on Climate Change, Intergovernmental Panel on Climate Change, 2001.
25 Thomas S. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, Montréal: Flammarion: 2018 [1962].
26 Naomi Oreskes et Erik Conway, Merchants of Doubt: How a Handful of Scientists Obscured The Truth On Issues from Tobacco Smoke to Global Warming, New York. Bloomsbury Press, 2010.
27 Sandrine Bony, « Comment le débat scientifique fait progresser l’expertise sur les rétroactions atmosphériques », dans Hervé Le Treut, Jean-Pascal Van Ypersele, Stéphane Hallegatte et Jean-Charles Hourcade (dir.), Science du changement climatique : Acquis et Controverses (p. 37-38), Paris : Iddri, 2004, 104 p.
28 Silke Beck, op. cit.
29 Stefan C. Aykut et Amy Dahan, op. cit., p. 82.
30 Ulrich Beck, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Paris : Aubier : 2001 ; Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique, Paris : La Découverte : 1991. Cité dans Stefan C. Aykut et Amy Dahan, op. cit., p. 428.
31 Philippe Roqueplo, Climats sous surveillance : limites et conditions de l’expertise scientifique, Paris : Economica, 1993.
32 Karin Bäckstrand, « Civic Science for Sustainability: Reframing the Role of Experts, Policy-Makers and Citizens in Environmental Governance », Global Environmental Politics, 3(4), 2003, 24‑41 ; Amanda Machin, Negotiating Climate Change: Radical Democracy and the Illusion of Consensus, New York : Zed Books, 2013 ; Isabelle Stengers, Une autre science est possible !. Manifeste pour un ralentissement des sciences, Paris : Empêcheurs de penser en rond, 2013.
33 Lutz Bornmann, Robin Haunschild, et Werner Marx, « Policy documents as sources for measuring societal impact: how often is climate change research mentioned in policy-related documents? », Scientometrics, 109(3), 2016, 1477‑1495.
par Adèle Surprenant | Fév 3, 2021 | Analyses
Un récent sondage de la firme Léger prêtait 40 % des intentions de vote à la Coalition avenir Québec (CAQ)1, et ce, malgré l’épuisement de la population face aux mesures de confinement et l’impasse économique dans laquelle la crise sanitaire a projeté la province. Une telle popularité s’explique-t-elle par le désir de stabilité politique qu’a engendré la crise ou est-ce plutôt le fruit de « la plus vaste campagne de communication jamais répertoriée dans l’histoire du Québec »2, comme l’a annoncé le gouvernement? À un an près du début de la pandémie, attardons-nous sur les communications de la CAQ et de son chef, le premier ministre François Legault.
« C’est une crise qui n’est pas comme la crise du verglas qui a duré un mois, un mois et demi et après on est revenus à la normale », souligne Isabelle Gusse, professeure en communication politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). « C’est une crise pour laquelle on n’a pas réellement de repères sur sa finalité […] et donc c’est quasiment une communication en état de crise permanente, puisque la crise ne s’essouffle pas, ce qui est aussi nouveau que la pandémie », conclut-elle en riant.
Un rire jaune, sans doute. Au moment de l’entrevue, le Québec enregistre plus de 2 500 nouveaux cas positifs à la COVID-19, pour un total de 220 518 personnes infectées3. Ce n’est pas faute d’avoir mené une bonne campagne de communication, selon Mme Gusse, qui souligne cependant que la deuxième vague a plus difficilement été appréhendée. « Est-ce que c’est la faute du gouvernement? », s’interroge-t-elle, invoquant la lassitude des gens et le scepticisme de certain∙e∙s face au virus ou à son vaccin.
Selon les spécialistes, les efforts de communication du gouvernement ont en effet été « globalement réussis »4. Même si l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) insiste, dans un document officiel, sur le fait qu’une bonne stratégie communicationnelle permette de contrer la désinformation et les théories conspirationnistes qui circulent en abondance sur les réseaux sociaux5, la Belle Province n’est pas à l’abri du phénomène. À l’été 2020, l’ INSPQ révélait que près du quart des Québécois∙e∙s croient que le coronavirus a été créé en laboratoire, des chiffres qui grimpent à 28 % dans les rangs des travailleur∙euse∙s de la santé. On peut alors se demander si les fausses nouvelles sont alimentées par les tendances et les failles du discours caquiste, assez fréquemment taxé de populisme6.
« Le boss en ce moment, c’est le virus »
« […] La communication, en donnant sens aux évènements, a un effet considérable sur le niveau de sécurité (ou d’insécurité) d’une société. C’est là le premier des grands paradoxes des crises sanitaires : le succès des efforts des systèmes de santé pour traiter la maladie est dépendant en partie d’impératifs communicationnels, complètement étranges à la sphère médicale. Sans la communication efficace des mesures en place, sans la confiance des populations envers les autorités — construite essentiellement par le discours —, le meilleur système de santé de la planète risque d’échouer », met en garde Olivier Turbide dans un article pour Policy Options7.
Le professeur en communication politique à l’UQAM souligne également le dilemme auquel sont confrontées les politiques qui, face aux impératifs de la crise, doivent concilier la vitesse à laquelle les informations évoluent et la rapidité à laquelle doivent être prises les décisions, tout en assurant la fiabilité des informations sur la base desquelles sont prises les mesures gouvernementales8.
Mme Gusse rappelle à L’Esprit libre qu’il y a eu des ratés dans la communication des directives. À titre d’exemple, elle cite la recommandation du docteur Horacio Arruda, au début de la pandémie, d’éviter le port du masque : « quand tu as une pandémie, tu ne dis pas aux gens de ne pas porter de masque pour leur dire un mois et demi plus tard qu’il faut le porter, parce que là les gens ils ont capté, en période de crise, que c’était inutile » et prennent donc plus difficilement les consignes contradictoires au sérieux. Ce genre de « cafouillages », souligne-t-elle, témoigne d’une certaine confusion au sein du gouvernement au sujet des informations à divulguer… ou de celles à taire, lorsqu’elles ne sont pas encore confirmées.
« C’était quasiment impossible de ne pas avoir un certain niveau de confusion », juge quant à lui Frédéric Boily, professeur de science politique à l’Université d’Alberta et auteur de plusieurs livres sur la CAQ et sur les politiques québécoise et canadienne, qui croit que le manque de clarté vaut bien la rapidité d’action qui peut en être gagnée. Selon lui, l’erreur principale du gouvernement provincial a été d’accumuler les fausses promesses. Invoquant une déclaration du premier ministre qui, en avril 2020, a déclaré que « les jours meilleurs s’en viennent »9, M. Boily dit comprendre « que dans un discours politique, un premier ministre doit annoncer que des choses meilleures vont arriver, mais il ne faut surtout pas les annoncer trop rapidement, et ça a été une erreur de mon point de vue du côté du gouvernement du Québec ». Lors de sa conférence de presse pour les enfants, François Legault a promis à ses interlocuteur∙trice∙s qu’ils·elles allaient revoir leurs « ami∙e∙s » dès le 11 janvier 202110, quelques semaines avant d’annoncer la fermeture des écoles et d’autres mesures restrictives11.
Sous des apparences de contrôle, M. Legault et son équipe sont soumis, comme tout le monde, aux aléas du virus, les mesures étant prises en fonction de sa progression ou de sa régression. Le tout est emballé d’une bonne dose d’humour et de légèreté, notamment incarnée par la figure sympathique du docteur Arruda12 et de ses pastéis de nata. Qu’est-ce les tartelettes portugaises et la présence du père Noël en conférence de presse aux côtés de François Legault nous disent sur la stratégie communicationnelle du gouvernement? Tout en étant efficace, risque-t-elle de verser dans le populisme et dans la démagogie?
Populaires ou populistes?
Même s’il fait souvent la une des journaux et se balade sur toutes les lèvres, le populisme est un phénomène difficile à cerner. Interrogé par L’Esprit libre, Frédéric Boily explique que son association à la droite s’est faite à cause de Donald Trump, devenu figure emblématique du populisme, mais qu’il s’agit d’une erreur. « C’est un style politique qui peut se greffer à toutes les idéologies », soutient-il, un style politique dont les différentes caractéristiques n’adviennent pas toujours simultanément. Parmi ces caractéristiques, une conception du peuple comme unité absolue, le refus du désaccord et l’absence de médiations au sein du peuple et dans le discours public, pour n’en citer que quelques-unes.
Entre le 12 mars et le 22 décembre 2020, le premier ministre a participé à 115 points de presse. « Cette relation directe entre leader et peuple à travers une émission quotidienne est une caractéristique des néo-populismes, ce qu’on appelle les télépopulismes », nous renseigne Ricardo Penafiel, professeur à l’UQAM et spécialiste de la politique et des populismes latino-américains. En donnant l’exemple de l’émission Aló presidente de l’ex-dirigeant vénézuélien Hugo Chávez, il affirme cependant être mal à l’aise avec le parallèle entre les pratiques du gouvernement Legault et le populisme. « La caractéristique principale du populisme est d’être anti-establishment et en ce sens-là, la CAQ n’a jamais été anti-establishment », rappelle-t-il, insistant sur le fait que même lorsqu’il était dans l’opposition, le parti était une création de l’establishment.
Une étude menée avant la pandémie auprès de 56 universitaires et 40 expert∙e∙s des médias confirme cette assertion13. La CAQ n’est pas perçue comme antiélitiste par les expert∙e∙s interrogé∙e∙s, mais souscrit cependant à l’autre aspect du populisme observé, soit le fait de tenir un discours axé sur le peuple à des fins électoralistes (people centrism)14. À ce sujet, M. Penafiel explique que le projet de loi 21 sur la laïcité s’est inscrit dans une démarche visant à satisfaire une partie de l’électorat québécois, même s’il allait à l’encontre des chartes des droits et libertés québécoise et canadienne. Une inquiétude corroborée par Mike Medeiros et Jean-Philippe Gauvin :
« Même si le gouvernement Legault ne propose pas de mécanismes de démocratie directe, il semble souvent ignorer l’aspect délibératif de la démocratie représentative. En effet, il a proposé en quelques mois des projets de loi qui pourraient avoir des conséquences importantes pour la démocratie délibérative. S’il est normal pour un nouveau gouvernement de chercher à se démarquer de son prédécesseur, certaines propositions semblent tout de même s’inspirer davantage du populisme que de la délibération. Par exemple, justifier un projet de loi avec des sondages selon lesquels la majorité des Québécois le soutiennent, c’est revenir essentiellement aux bases populistes de la démocratie directe […]. »15
« Si on regarde le mot populisme étymologiquement, c’est un système fondé sur le peuple et ça, ce n’est rien d’autre que la démocratie », nuance M. Penafiel. Pour M. Boily, le populisme était plus présent dans le discours caquiste en 2012 et en 2014 que depuis le début de la pandémie, « précisément parce que le populisme servait à la CAQ comme moyen de se distinguer des deux grands partis à ce moment-là (à savoir le PLQ et le PQ) et le populisme est souvent un instrument qui va permettre à un parti politique de troisième ou quatrième position […] de se faire une place au soleil ».
Maintenant que le parti s’est bel et bien taillé une place, ce ne sont pas les accents populistes du gouvernement qui inquiètent les spécialistes. « Ce qui m’a frappé, ça a été le ton paternaliste de François Legault […], ce ton du bon père qui parle à son peuple, mais qui en même temps n’est pas dans une relation trop verticale », commente M. Boily, pour qui la place donnée aux autres membres du gouvernement dans les communications gouvernementales a contribué à « casser » la verticalité que peut induire au discours la formule des conférences de presse. Isabelle Gusse souligne quant à elle l’emploi de vocabulaire du registre du sacré (les travailleur∙euse∙s de la santé désigné∙e∙s « anges gardien∙ne∙s ») et de la guerre, parfois déplacé : « dans les sociétés démocrates libérales, les gens ont continué de manger, ils ont continué d’avoir un toit, ils avaient la possibilité, même chez eux, d’être dans une chambre à part si quelqu’un était malade », affirme-t-elle, précisant que, même au Québec, la situation n’est pas toujours aussi rose pour les personnes les plus précaires.
Le vocabulaire guerrier, d’abord introduit par le Président français Emmanuel Macron, a été récupéré par les politiques et les médias d’ici. « Les commodités que nous avons face à la COVID font en sorte que parler de guerre, c’est un peu indécent parce qu’il y a, dans nos sociétés, des infrastructures médicales et gouvernementales pour prendre soin des gens », poursuit Mme Gusse.
Avec des investissements mensuels de 13 millions de dollars en placements publicitaires, la stratégie communicationnelle d Québec est loin de faire face à une pénurie. En dépit des quelques bavures, elle ne semble pas non plus avoir été contaminée par la vague de populisme qui fait rage chez nos voisins du Sud et ailleurs16.
1 Marco Bélair-Cirino et Marie-Michèle Sioui, « La méthode Legault séduit toujours après deux ans de gouvernement caquiste », Le Devoir, 3 octobre 2020. https://www.ledevoir.com/politique/quebec/587174/deux-ans-de-gouvernement-caquiste-la-methode-legault-seduit-toujours.
2 Guillaume Bourgault-Côté, « François Legault, 115 points de presse plus tard », Le Devoir, 22 décembre 2020. https://www.ledevoir.com/politique/quebec/592154/legault-115-points-de-presse-plus-tard.
3 Gouvernement du Québec, « Données sur la COVID-19 au Québec », 6 janvier 2021. https://www.quebec.ca/sante/problemes-de-sante/a-z/coronavirus-2019/situation-coronavirus-quebec/.
4 Guillaume Bourgault-Côté, op. cit.
5 Institut national de la santé publique du Québec, « COVID-19 : Stratégies de communication pur soutenir la promotion et le maintien des comportements désirés dans le contexte de la pandémie », 23 novembre 2020 (dernières modifications). https://www.inspq.qc.ca/sites/default/files/covid/3026-strategies-communication-promotion-comportements-covid19.pdf.
6 Mike Medeiros et Jean-Philipe Gauvin, « La CAQ et le risque du populisme », Policy Options, 6 mars 2019. https://policyoptions.irpp.org/fr/magazines/march-2019/la-caq-et-le-risque-du-populisme/.
7 Olivier Turbide, « L’image publique comme outil de lutte contre la COVID-19 », Policy Options, 24 mars 2020. https://policyoptions.irpp.org/magazines/march-2020/limage-publique-comme-outil-de-la-lutte-contre-la-covid-19/.
8 Ibid.
9 Jérôme Labbé, « Legault n’exclut pas de rouvrir les écoles et les garderies avant le 4 mai », Radio-Canada, 10 avril 2020. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1692850/coronavirus-covid-19-malades-hopitaux-chsld-residence-personnes-agees.
10 Matthieu Paquette, « Le père Noel reconnue comme service prioritaire, dit Legault », La Presse, 20 décembre 2020. https://www.lapresse.ca/noel/2020-12-20/le-pere-noel-reconnu-comme-service-prioritaire-dit-legault.php.
11 Henri Ouellette-Vézina, « Le gouvernement Legault annonce un nouveau confinement », La Presse, 6 janvier 2021. https://www.lapresse.ca/covid-19/2021-01-06/couvre-feu/des-amendes-salees-aux-contrevenants.php.
12 Franca G. Mignacca, « Dr. Horacio Arruda is a media star. What’s making him so popular? », CBC, 21 mars 2020. https://www.cbc.ca/news/canada/montreal/horacio-arruda-quebec-public-health-1.5505624.
13 Mike Medeiros et Jean-Philippe Gauvin, op.cit.
14 Ibid.
15 Ibid.
16 Guillaume Bourgault-Côté, op.cit.
par Alexandre Dubé-Belzile | Jan 27, 2021 | Analyses
Le présent texte porte sur les implications politiques de la crise du coronavirus. Il ne se veut pas une répétition de ce que les autres médias ont pu affirmer sur la question ni une simple analyse de faits éprouvés. Il vise plutôt à poser un autre regard sur la circulation des discours qui gravitent autour de cette maladie et qui s’aventurent parfois hors des sentiers battus. Au risque de nous tromper, nous cherchons à dégager de nouvelles voies de critique du pouvoir. En effet, il s’agit de profiter d’un moment de crise de l’État afin d’opérer une dissection, en temps normal beaucoup plus difficile à effectuer. Nous abordons la crise du point de vue de l’économie politique critique grâce à une entrevue avec l’économiste Mathieu Perron-Dufour. Ce texte sera suivi d’un autre qui mobilisera une approche distincte relevant du poststructuralisme et de la pensée de Jean Baudrillard.
Pour bon nombre d’économistes, l’humanité serait au bord d’une crise économique mondiale. Le FMI a même annoncé la pire récession depuis le krach boursier des années 19301. Le néolibéralisme a déjà effrité les moyens de contrôle du marché et, ce faisant, a laissé libre cours à de fréquentes crises économiques, dont la crise internationale de la fin des années 2000 (2007-2009). Les politiques néolibérales ont entraîné, au Québec, la dissolution graduelle de l’État providence et la décrépitude notoire de ses systèmes d’éducation et de santé. Ces conditions ont, d’une certaine manière, jeté les bases de la crise économique qui résultera du coronavirus et, d’une manière plus importante, ont suscité la panique face à l’incapacité des structures déjà très fragiles à répondre à la crise. Le philosophe Michel Onfray a d’ailleurs souligné, dans une entrevue avec RT News, à quel point la subordination de l’État au Capital, depuis longtemps normalisé, s’avère maintenant catastrophique : « Emmanuel Macron ne dispose pas d’un autre logiciel que le logiciel maastrichtien qui suppose que le marché doit faire la loi.2 » Or, la situation en Amérique du Nord n’est pas si différente, même si ce sont d’autres accords, dont l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), qui sont en vigueur. Le résultat est grosso modo le même; la règle d’or est la non-intervention, règle à laquelle on a assez longtemps hésité à déroger.
Par conséquent, et peut-être en apparente contradiction, voilà que l’État redeviendrait temporairement interventionniste. En Europe, malgré le Traité de Maastricht (1992)3, on laisse s’élever le taux d’endettement. Comme l’explique l’économiste Renaud Bouret, ce traité vise à limiter le déficit des pays membres de l’Union européenne à 3 % de leur PIB. Toutefois, face à cette crise inusitée, les gouvernements dépassent déjà largement ce seuil avec des déficits de près de 10 % dans certains cas4. Au Canada, même si la question de la dette avait fait couler beaucoup d’encre et que l’austérité était devenue, pour certains politiciens, une préoccupation primordiale5, voilà que l’on dépense d’énormes sommes pour la prestation canadienne d’urgence (PCU)6. L’objectif des mesures ainsi mises en en place est simple : assurer le maintien d’un pouvoir d’achat, une « solution miracle » qui consisterait en une « planche à billets7 », selon Bouret. Malheureusement, cette méthode fonctionne à condition que puisse se poursuivre la production de biens de consommation, ce qui n’est pas nécessairement le cas en situation de confinement8.
Plus précisément, les mesures prises par les États sont des « assouplissements quantitatifs ». Au Canada, elles consistent en un « rachat massif de titres de dette canadienne avec de la monnaie que la Banque du Canada crée pour l’occasion afin de fournir des liquidités aux marchés financiers ». Le gouvernement dépense ainsi, depuis le 1er avril 2020, 5 milliards par semaine en bons de la Banque du Canada. Le programme devrait durer au minimum un an pour un total d’au moins 250 milliards de dollars9. En conséquence, « la Banque du Canada se retrouve à détenir une bonne partie de la dette du gouvernement. En d’autres termes, une bonne part des nouveaux emprunts du gouvernement se retrouvent à être financés par une émission de monnaie, et une branche du gouvernement détient la dette encourue par l’autre », explique monsieur Perron-Dufour.
La situation actuelle suscite de nombreuses questions. Les États, valets du Capital, prennent des mesures pour assurer la survie de l’économie de marché. Malgré cela, les autorités n’ont pas nécessairement d’idées claires par rapport à ce que nous réserve l’avenir. Dans quelle mesure la crise sera-t-elle comparable à celle des années 1930? À quelles éventualités pouvons-nous nous attendre? Les prochains bouleversements nous feront-ils glisser vers l’austérité, vers la croissance, vers un retour de l’État providence, voire vers l’effondrement du capitalisme? Le Financial Times, par exemple, se fait rassurant et prévoit un retour à la normale en 2021. La Harvard Business Review, de son côté, va jusqu’à annoncer une croissance économique fulgurante à l’occasion de ce retour. La revue Foreign Policy, quant à elle, est plus pessimiste et envisage de nombreuses difficultés, surtout pour les pays du Sud, auxquels le FMI et la Banque mondiale continueront de proposer des ajustements structurels10.
Afin de mieux comprendre les différentes facettes de cette nouvelle crise économique, nous avons interrogé le professeur Mathieu Perron-Dufour, économiste à l’Université du Québec en Outaouais (UQO). Nous lui avons demandé dans quelle mesure il serait possible d’affirmer que la crise actuelle pourrait prendre les proportions de celle des années 1930. Pour lui, il y a lieu de nuancer. Il souligne d’abord les différences qui séparent les crises les unes des autres et la difficulté de prévoir les conséquences qu’elles auront à long terme. Malgré leurs divergences, ces analyses ont en commun d’offrir une réflexion exempte de toute critique à l’endroit du système capitaliste, dont les faiblesses se font de plus en plus évidentes. Monsieur Perron-Dufour fait référence à un billet de blogue de Pierre Beaudet, sociologue à l’UQO, qui affirme que la crise pourrait bien être une excuse pour sabrer encore davantage les dépenses publiques. Aussi, selon Beaudet, il est important, plus que jamais, de comprendre que la situation actuelle est en grande partie le résultat d’une précarisation des services publics11. Cet appauvrissement n’a pas cessé de s’approfondir dans les dernières décennies12. Au Québec, comme l’affirme Beaudet, l’Institut économique de Montréal propose d’aider les entreprises en offrant des exemptions de taxes, ce qui signifie que la population paiera la note, et ce, pendant longtemps13.
Cela dit, alors que Bouret annonce une austérité nécessaire pour éponger ces dettes14, monsieur Perron-Dufour réfute d’emblée cette position. Pour lui, « pas besoin d’austérité future pour couvrir les emprunts du gouvernement ». En d’autres mots, le fardeau des 704 167 000 000 $ en date de mars 2020 ne pèse pas sur nos épaules15. Pour lui, même s’il est fort probable que les gouvernements mettent en place des mesures d’austérité après la crise, il s’agit d’un choix politique et non d’une absolue nécessité pour ces derniers. En somme, cela n’a rien à voir avec cette idée de « vivre selon nos moyens16 ». D’une part, les investissements de l’État sont partiellement récupérés au moyen de taxes. D’autre part, un État n’a pas vraiment à rembourser ses dettes, rappelle M. Perron-Dufour, puisqu’un État a une durée théorique indéfinie, et ce, même si les institutions financières internationales cherchent à faire pression sur les gouvernements à cet égard. En effet, chaque fois qu’un prêt vient à échéance, l’État peut tout simplement réemprunter. De plus, le Canada emprunte à un taux d’intérêt inférieur à l’inflation et au taux de croissance économique (moins de 1 %17), ce qui ne devrait pas être un problème, à condition de penser à long terme. Même en ne payant pas les intérêts, la dette impayée continuerait donc de diminuer. Enfin, comme la dette du Canada est en dollars canadiens, le pays garde le plein contrôle sur cette dernière18.
Il pourrait être envisagé, contrairement à ce que l’Institut économique de Montréal propose, de taxer plutôt les multinationales pour payer la note, mais il y a fort à parier que l’élite néolibérale ne prendra même pas en considération cette avenue. Nous avons aussi abordé avec monsieur Perron-Dufour l’attitude de Donald Trump et de Jair Bolsonaro, qui tentent d’en faire le moins possible dans la gestion de la crise, c’est-à-dire en limitant toute intervention qui pourrait ralentir les activités économiques. En effet, il est dans l’intérêt des classes dirigeantes de faire en sorte que l’économie continue de fonctionner à tout prix. Il est également vrai que ces dernières en profitent pour mener en douce ce qui risque de causer le mécontentement de la population. Pour Mathieu Perron-Dufour, il serait difficile d’envisager un retour à l’État providence à long terme. Comme le dit Romaric Godin, après « la crise sanitaire, la crise économique va prendre son autonomie19 ». En effet, la récession qui nous attend n’a pas encore commencé parce que l’État a suspendu le système économique en injectant un simulacre de fonctionnement normal, c’est-à-dire en se substituant au marché, permettant ainsi aux ménages de consommer et aux entreprises de produire aux frais de l’État. Dans les mots de Romaric Godin, on « congèle l’économie » ou on applique un « socialisme temporaire20 ».
Cependant, cette mesure n’empêchera pas les conditions de se détériorer, surtout que même après un déconfinement partiel, certains secteurs comme la restauration et l’industrie du spectacle continueront de faire l’objet de restrictions pendant longtemps21. Deux économistes proches d’Emmanuel Macron, Gilbert Cette et Philippe Aghion, verraient la crise actuelle comme un « un moyen d’accélérer la “destruction créatrice” de l’économie en favorisant sa “numérisation”22 ». Cela se traduirait par une continuation, et même par une accélération de l’application de la pensée néolibérale, par exemple en offrant du soutien aux entreprises d’innovation technologique et en laissant le choix au marché en ce qui a trait aux emplois à éliminer. Selon Godin, c’est sans doute cette stratégie qui sera mise en œuvre, ce qui risquera d’engendrer encore plus de précarisation de l’emploi.
D’ailleurs, avec des mesures qui favorisent les entreprises, les populations laissées pour compte : les régimes politiques rendus plus autoritaires par la crise risquent aussi de provoquer des insurrections de plus en plus fréquentes et de l’instabilité politique23. Nous voyons, depuis un certain temps, des émeutes aux États-Unis en réaction au racisme systémique et à la violence à l’égard des Afro-Américains, et plus particulièrement à la mort controversée de George Floyd24. Plusieurs incidents ont suivi ce dernier, et la réaction du gouvernement de Donald Trump a été des plus hostiles25. Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres d’instabilité en temps de COVID-19.
Enfin, historiquement, les crises économiques ont permis une accélération de la concentration du capital entre les mains d’un plus petit nombre d’entreprises, les entreprises nationales cédant la place aux multinationales26. La crise causée par le coronavirus risque par ailleurs de donner lieu à une concentration du pouvoir économique démesurée et à des régimes plus totalitaires. L’extrême droite pourrait sans doute aussi profiter de la crise, les propos de Donald Trump servant de temps à autre de baromètre pour les groupes d’extrême droite fascistes et néonazis dont il reprend beaucoup les horizons de revendication27. Cette conclusion sera en quelque sorte le point de départ de la deuxième partie du présent texte, qui traitera des relations entre la crise de la COVID-19 et le pouvoir, et ce, au regard de la pensée poststructuraliste et, plus précisément, de celle de Jean Baudrillard.
1 Al Jazeera, « Pandemic will cause worst recession since Great Depression: IMF ». Al Jazeera, 9 avril 2020, récupéré sur https://www.aljazeera.com/ajimpact/pandemic-worst-recession-great-depression-imf-200409191924374.html (Consulté le 4 novembre 2020).
2 RT France, « “Le roi est nu” : Michel Onfray tacle la gestion par Macron de la crise du coronavirus », mars 2020, récupéré sur https://francais.rt.com/france/73057-le-roi-est-nu-michel-onfray-tacle-gestion-macron-crise-coronavirus (Consulté le 4 novembre 2020).
3 Renaud Bouret, « La “planche à billets”, solution miracle à la crise du coronavirus? », 2020, récupéré sur https://rei.ramou.net/doc/sup07-VirusDeWuhan.htm (Consulté le 4 novembre 2020).
4 Ibid.
5 Hélène Buzzetti, « Trudeau n’envisage pas d’austérité pour éponger la dette », Le Devoir, 1 mai 2020, récupéré sur https://www.ledevoir.com/economie/578096/trudeau-n-envisage-pas-d-austerite-pour-eponger-la-dette (Consulté le 4 novembre 2020).
6 Radio-Canada, « Fin de la PCU pour tous les Canadiens », 27 septembre 2020, récupéré sur https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1736901/fin-pcu-prestation-canadienne-urgence-assurance-emploi (Consulté le 4 novembre 2020).
7 Renaud Bouret, Op. cit., note 3.
8 Ibid.
9 Renaud Bouret, Op. cit., note 3.
10 Pierre Beaudet, « La crise vue d’en haut », Le blogue de Pierre Beaudet, 20 avril 2020, récupéré sur https://www.pressegauche.org/La-crise-vue-d-en-haut (Consulté le 4 novembre 2020).
11 Pierre Beaudet, Op. cit., note 10.
12 Jim Stanford, « Canada joins the QE club: What is quantitative easing and what comes next? », Behind the numbers, 2020, récupéré sur http://behindthenumbers.ca/2020/04/08/canada-joins-the-qe-club-what-is-quantitative-easing-and-what-comes-next/ (Consulté le 4 novembre 2020).
13 Pierre Beaudet, Op. cit., note 10.
14 Renaud Bouret, Op. cit., note 3.
15 https://www150.statcan.gc.ca/t1/tbl1/fr/tv.action?pid=1010000201 (Consulté le 4 novembre 2020).
16 Bégin, Alexandre, Mathieu Dufour, et Julia Posca. 2019. « Dette publique canadienne : exploration de quelques idées reçues ». https://cdn.iris-recherche.qc.ca/uploads/publication/file/DF_WEB_IRIS.pdf (Consulté le 4 novembre 2020).
17 https://www.bankofcanada.ca/rates/interest-rates/canadian-bonds/ (Consulté le 4 novembre 2020).
18 Il est à noter que cela pose vraiment problème pour les pays dont la dette est en monnaie étrangère, car ces derniers doivent constamment être à la recherche de ces devises, qu’ils ne contrôlent pas, pour payer leur dette.
19 Romaric Godin, « Quelles politiques face à la crise économique? », Mediapart, 5 mai 2020, récupéré sur https://www.mediapart.fr/journal/france/050520/quelles-politiques-face-la-crise-economique (Consulté le 4 novembre 2020).
20 Ibid.
21 Lecomte, Anne Marie. 2020. « Novembre pourrait voir la fin de 60 % des restaurants au Canada, prédit l’industrie ». Radio-Canada, 27 août 2020. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1729316/fermeture-covid-campagne-chambre-commerce-aide (Consulté le 4 novembre 2020).
22 Ibid.
23 Pierre Beaudet, Op. cit., note 4.
24 Al Jazeera News, « George Floyd: Prosecutors seek tougher sentences for accused cops », Al Jazeera, 29 août 2020, récupéré sur https://www.aljazeera.com/news/2020/08/george-floyd-prosecutors-seek-tou… (Consulté le 4 novembre 2020).
25 Al Jazeera and News Agencies, « Trump denies systemic racism, pushes “law and order” in Kenosha ». Al Jazeera, 1 septembre 2020. https://www.aljazeera.com/news/2020/09/trump-denies-systemic-racism-pushes-law-order-kenosha-200901203137937.html (Consulté le 4 novembre 2020).
26 À cet égard, voir (Perron-Dufour 2012).
27 RT News, « Coronavirus : Donald Trump appelle à “libérer” plusieurs États américains confinés », RT News, 18 avril 2020, récupéré sur https://francais.rt.com/international/74216-coronavirus-donald-trump-appelle-liberer-plusieurs-etats-americains-confines (Consulté le 4 novembre 2020).
par William Grondin | Jan 22, 2021 | Canada, Societé
Le 23 septembre dernier, lors d’un cours à l’Université d’Ottawa portant sur la représentation des identités sexuelles dans le domaine artistique, une professeure prononce le « mot en n ». La professeure en question, Verushka Lieutenant-Duval, était loin de se douter qu’en utilisant ce mot dans un contexte académique, et ce, à titre d’exemple, elle allait provoquer une tempête s’étendant bien au-delà des murs de l’institution universitaire.
Après la séance en question, des étudiant·e·s lui signifient par courriel leur inconfort. Madame Lieutenant-Duval leur présente donc des excuses et propose de consacrer une partie de la séance subséquente pour aborder cet enjeu. Les évènements déboulent rapidement, des étudiant·e·s portent plainte et accusent la professeure de racisme, elle est rapidement suspendue par l’administration de l’Université d’Ottawa et une enquête est ouverte. L’administration offre au groupe de compléter la session avec une nouvelle enseignante1. Madame Lieutenant-Duval est ensuite victime d’une campagne de cyberintimidation. Une étudiante publie un échange privé ayant eu lieu avec la professeure, en prenant soin de divulguer le numéro de téléphone et l’adresse de celle-ci2.
Une trentaine de ses collègues de l’Université d’Ottawa font paraitre une lettre ouverte le 16 octobre pour dénoncer le traitement réservé à la professeure et faire un plaidoyer en faveur de la liberté académique3. À la suite de la publication de cette lettre ouverte, la situation s’envenime au point où ils et elles reçoivent des menaces, et des appels à leur renvoi sont partagés sur les réseaux sociaux.
Ce qui aurait pu être une situation cloisonnée entre les murs de l’Université d’Ottawa s’est sans conteste transformé en débat de société sur l’utilisation du « mot en n », et accessoirement sur le clientélisme universitaire et le racisme. Maintenant que la poussière est quelque peu retombée, nous proposons d’étudier en quoi cet épisode s’est avéré une occasion ratée d’avoir un débat de fond sur le racisme dans une société où l’on arrive encore mal à l’aborder de manière systémique.
Discursivité, langage autorisé et identité
Le concept designe linguistique, développé par Ferdinand de Saussure, permet d’introduire la facette discursive de l’enjeu de l’utilisation du « mot en n ». Cette notion discursive prescrit une distinction entre le signifié et le signifiant. Le signifié est la représentation mentale d’une idée ou d’un concept, ce à quoi il fait référence. Le signifiant est le signe – qui peut être auditif, visuel, écrit, etc. – faisant référence au signifié4.
Par exemple, les signifiants « goéland » en français et « seagull » en anglais font référence au même signifié, c’est-à-dire au même oiseau. Évidemment, les théories sur le langage tiennent maintenant compte des éléments socioculturels et individuels, le signifié prenant une forme variable d’un milieu à l’autre.
En ce qui concerne le cadrage du débat sur le « mot en n », il s’est posé par rapport au droit ou non de le prononcer. Autrement dit, l’accent s’est étonnamment porté sur l’accès à la verbalisation du signifiant, plutôt que sur le sens du signifié. Le « mot en n » joue ici le rôle de signifiant qui parait interdit, comparativement à l’explication de son signifié qui peut être faite sans problème. Pourquoi le signifiant semble-t-il barré, tandis que le signifié peut être verbalisé? Pourquoi certain·e·s peuvent-elles et peuvent-ils le formuler légitimement – par exemple dans des œuvres artistiques –, alors qu’on juge d’autres illégitimes de le faire?
Contrairement à Saussure, Bourdieu met de l’avant une théorie du langage autorisé visant à expliquer le pouvoir latent soutenant implicitement l’usage du langage :
Dès que l’on traite le langage comme un objet autonome, acceptant la séparation radicale que faisait Saussure entre la linguistique interne et la linguistique externe […] on se condamne à chercher le pouvoir des mots dans les mots, c’est-à-dire là où il n’est pas5.
Pour Bourdieu, l’efficacité et la légitimité du langage ne s’inscrivent pas dans les mots en eux-mêmes, mais bien dans le pouvoir d’autorité conféré – institutionnellement ou culturellement. Le sociologue français donne en exemple le discours religieux catholique pour expliquer sa théorie. Le pouvoir de prononcer une messe n’est pas en soi dans les mots prononcés – il se retrouve plutôt dans le pouvoir délégué par l’institution qu’est l’Église. Une messe légitime est prononcée par un prêtre – à titre de porte-parole autorisé – reconnu par le Vatican et dans un lieu spécifique à ce rituel : l’église. Sans que ces conditions soient réunies, une messe n’est pas une messe en bonne et due forme, mais seulement une série de mots sans pouvoir.
Dans le cas de l’utilisation du « mot en n », le pouvoir d’autorité et de légitimité de son utilisation s’inscrit sous la forme de l’identité en tant qu’expérience vécue, plutôt que par une institution sous sa forme stricte : « Cette reconnaissance […] n’est accordée que sous certaines conditions, celles qui définissent l’usage légitime : il doit être prononcé par la personne légitimée à le prononcer.6 » Il s’agit donc d’une forme de légitimité hybride socio-identitaire – dans ce cas, être noir·e – avec comme toile de fond des siècles de reproduction sociale du racisme et du colonialisme justifiant le droit d’utiliser le « mot en n ».
Cela est patent quand on se penche sur l’angle de l’argumentation émise par une étudiante inscrite au cours de madame Lieutenant-Duval pour expliquer la non-légitimité de celle-ci de prononcer le « mot en n » : « une Blanche ne devrait jamais prononcer ce mot, point.7 » Un court éditorial du Fulcrum, le journal étudiant anglophone de l’Université d’Ottawa, abonde dans le même sens : « Stop saying the n-word […] if you’re not Black, you don’t have the right.8 » Dans ce cas, le droit n’est pas relatif à l’institution judiciaire ou à une quelconque institution formelle, la légitimité de prononcer le « mot en n » – l’autorisation d’accès au signifiant – est barrée par l’identité relative à des éléments ethniques et à une importante charge historique.
Un rendez-vous manqué
La liberté académique est une pièce maitresse de l’institution universitaire. Elle permet de traiter de sujets difficiles, en protégeant le corps enseignant sans empêcher les débats d’avoir lieu. Évidemment, aborder des questions et des évènements délicats peut impliquer une série d’émotions, dont il est nécessaire de tenir compte en instaurant préalablement un climat et une dynamique appropriés en classe. Bien que la liberté académique fait de l’université un lieu privilégié pour aborder des sujets sensibles, cela n’est pas nécessairement le cas de façon universelle. Le bagage historiquement raciste des universités canadiennes envers l’identité noire est un élément analytique dont on doit tenir compte pour comprendre cette situation complexe, comme l’explique l’article Race, racialization and Indigeneity in Canadian universities :
Quatre décennies de politiques d’équité n’ont pas réussi à transformer considérablement le monde universitaire pour le rendre plus diversifié et plus représentatif de la société en général et du corps étudiant. Cela est en partie dû aux barrières structurelles et aux pratiques discriminatoires dont l’objectif est l’exclusion, en plus d’enrayer les transformations institutionnelles9.
L’émeute étudiante de l’Université Sir George Williams – aujourd’hui Concordia – ayant eu lieu en 1969 est un exemple dont les suites ont permis de mettre en lumière un phénomène de racisme systémique dans la province. Alors que des étudiants occupent et saccagent le neuvième étage du pavillon Henry F. Hall pour dénoncer les agissements racistes d’un professeur et l’inaction de l’université, un incendie s’y déclenche. De la rue, on peut entendre le signifiant interdit, mais cette fois-ci en tant qu’insulte extrêmement violente, « let the n***** burn », en réaction à l’intervention des pompiers pour venir en aide aux manifestants et manifestantes10.
Les tensions raciales étaient alors très explicites. À l’époque, il y avait moins d’une dizaine d’étudiants à l’Université Sir George Williams étant noirs et canadiens. Une enquête menée par leQuebec Board of Black Educators, justement fondé en 1969, a permis d’exposer la discrimination académique envers la communauté noire, et ce, dès le primaire :
À McGill, les Noirs avaient énormément de difficulté à entrer en médecine. Il y en avait peut-être un par année, aucun ou peut-être deux. À l’époque, le nombre maximum de gens des Caraïbes qui ont été acceptés en médecine était de trois […] On a réalisé que neuf Noirs sur dix quittaient l’école, parfois même avant d’entrer au secondaire. Et on a découvert qu’ils se faisaient dire : pourquoi tu vas à l’école? De toute façon, tu n’auras pas de travail11.
Il est aisé de qualifier les luttes passées de légitimes – par exemple les luttes pour le droit de vote des femmes – elles le paraissent davantage quand on les observe avec notre regard d’aujourd’hui. Or, le racisme systémique fait encore de nos jours l’objet de débats et de tensions ouvertes dans nos sociétés. Il peut prendre des formes aussi explicites que latentes et nécessite d’y porter une attention réfléchie et particulière.
Dans le cas de la présente polémique, je partage l’opinion de Babacar Faye, président du Syndicat Étudiant de l’Université d’Ottawa (SEUO) : « Je pense que l’Université a raté l’occasion d’entamer une conversation pas nécessairement sur l’usage du « mot en n », mais sur les pratiques académiques et le rapport avec la race et avec la discrimination.12 » L’enjeu est resté cadré sur la question du droit à l’utilisation du signifiant « mot en n », mais n’a pas su se concrétiser en projet portant sur la remise en question du racisme à l’intérieur de l’institution académique. C’est plutôt une opération de relation publique qui s’est opérée et non pas une tentative de porter une oreille attentive à des revendications étudiantes. La néolibéralisation de l’Université ayant sapé les espaces de collégialité au profit d’une approche managériale, les étudiant·e·s se tournent vers des moyens alternatifs pour mettre de l’avant leurs revendications et points de vue via les réseaux sociaux13.
Les évènements de Sir George Williams ont mené à de grandes enquêtes permettant de mettre en lumière des phénomènes de racisme systémique s’étendant à l’ensemble des cycles d’enseignement. Dans le cas de l’affaire Lieutenant-Duval, l’usage du signifiant est à l’avant-scène, mais l’ensemble du racisme en filigrane est écarté. Ce qui aurait pu être une occasion d’entamer un dialogue sérieux sur le racisme systémique à l’Université a laissé place à un débat caustique créant de l’ombre à des initiatives étudiantes, comme la proposition d’instaurer un cours obligatoire portant sur l’antiracisme à l’Université d’Ottawa14. Ce qu’on retient de cette situation est que l’affaire Lieutenant-Duval aura été un débat dichotomique concernant le droit d’utiliser un signifié sans se pencher sur le fond du problème, une opération de relation publique de la part de l’Université d’Ottawa, en somme, une discussion se cantonnant à l’in-signifiant.
Auteur: William Grondin
Révision de fond: Miruna Craciunescu, Any-Pier Dionne
Révision linguistique: Mireille Vachon
1 Isabelle Hachey, « L’étudiant a toujours raison », La Presse, 15 octobre 2020, https://www.lapresse.ca/actualites/2020-10-15/l-etudiant-a-toujours-rais….
2 Patrice Roy, « Entrevue avec Verushka Lieutenant-Duval, la professeure qui a utilisé le « mot en n » », Radio-Canada.ca (Radio-Canada.ca, 2020), https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1742721/professeure-universite-otta….
3 Collectif de signataires, « Libertés surveillées: des profs de l’Université d’Ottawa dénoncent la suspension de leur collègue », Le Journal de Montréal, 2020, https://www.journaldemontreal.com/2020/10/16/libertes-surveillees-des-pr….
4 Ferdinand de Saussure, Charles Bally, et Tullio De Mauro,Cours de linguistique générale, Éd. crit. prép, Bibliothèque scientifique Payot (Paris: Payot, 1993).
5 Pierre Bourdieu, Ce que veux dire parler : L’économie des échanges linguistiques, Fayard, 1982, 134-35.
6Ibid., 141.
7 Hachey, « L’étudiant a toujours raison ».
8 Fulcrum Editorial Board, « Editorial: Don’t Say the n-Word If You’re Not Black », The Fulcrum, 12 octobre 2020, https://thefulcrum.ca/opinions/editorial-dont-say-the-n-word-if-youre-no….
9 Frances Henry et al., « Race, racialization and Indigeneity in Canadian universities », Race Ethnicity and Education 20, no 3 (4 mai 2017): 311, https://doi.org/10.1080/13613324.2016.1260226. Texte original traduit par l’auteur : « Four decades of equity policies have failed to transform the academy significantly to make it more diverse and reflective of the broader society and student body. In part, this is because of structural barriers and discriminatory practices that have functioned to exclude and stall transformation. »
10 Caroline Montpetit, « Retour sur l’émeute étudiante la plus importante de l’histoire du Canada », Le Devoir, 2019, https://www.ledevoir.com/societe/546809/l-emeute-raciale-de-sir-george-w….
11 Ibid.
12 Josée Guérin et Catherine Morasse, « Suspension d’une professeure à l’UdO : un « rendez-vous manqué » selon des étudiants », Radio-Canada.ca (Radio-Canada.ca, 2020), https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1742363/universite-ottawa-seuo-prof…
13 Évidemment, je ne supporte pas la pratique de doxing et d’intimidation dont madame Lieutenant-Duval a été la cible. Je tiens simplement à souligner que dans le cadre de l’amenuisement des espaces de collégialité à l’intérieur de l’institution universitaire, d’autres moyens d’action sont envisagés.
14 Blair Crawford, « Students Push for Mandatory Anti-Racism Course at Ottawa Universities », Ottawa Citizen, 2020, https://ottawacitizen.com/news/local-news/students-push-for-mandatory-an….
par Rédaction | Jan 4, 2021 | Analyses, International
Par Adèle Surprenant
Plus de deux mois après le début des affrontements au Tigré, la situation sécuritaire en Éthiopie est incertaine. Le premier ministre Abiy Ahmed a déclaré avoir repris le contrôle de la zone rebelle, proclamant une victoire militaire après avoir mené une opération qui, selon ses dires, n’a pas fait de victimes civiles. Rien n’est moins sûr, alors que la région du Tigré est plongée dans le noir : l’accès aux télécommunications y est restreint, les journalistes ne sont pas autorisé·e·s à se rendre sur place et le travail des ONG est limité, faisant craindre aux Nations Unies une crise humanitaire à grande échelle1. Même s’il est difficile de savoir ce qui s’y passe réellement, ce qui s’est passé permet de mettre en lumière une partie du conflit actuel.
Le 4 novembre dernier, Abiy Ahmed a accusé le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) d’avoir mené des attaques contre une base militaire située à Mekele, la capitale tigréenne, et dans la ville de Dansha, à l’ouest de la région2. Par la même occasion, le dirigeant a annoncé une riposte militaire immédiate contre les forces rebelles, opération qui serait officiellement terminée depuis le 28 novembre, date de la prise de Mekele par l’armée fédérale3.
Les tensions sont au plus fort entre le TPLF et Addis Abeba depuis l’annonce du report des élections générales prévues en août 2020, pour cause de crise sanitaire4. Une décision qui a été jugée antidémocratique par le parti tigréen, qui considère qu’Abiy Ahmed a utilisé la pandémie comme prétexte pour s’accrocher au pouvoir et manquer à la Constitution5. À titre de protestation, les tigréen·ne·s ont décidé unilatéralement de mener des élections à l’échelle régionale en septembre, suite à quoi le gouvernement a coupé tout financement et toutes relations avec le Tigré6, qui héberge environ 6 % de la population du pays de 110 millions d’habitant·e·s7.
Les troupes du TPLF pourraient atteindre un effectif de 250 000 personnes8, et possèdent une expérience militaire historique : elles ont pris le pouvoir d’entre les mains du dictateur Mengitsu Haile Mariam par les armes et ont mené une guerre contre l’Érythrée (1998-2000) qui a fait 80 000 mort·e·s9.
Aux racines du conflit
Afin de situer le conflit dans l’histoire récente, il faut remonter à l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed en avril 2018, désigné au poste de premier ministre suite à un processus d’arbitrage interne à la coalition du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF). À la tête du pays depuis 1991, l’EPRDF est une coalition de partis partageant la même ligne politique d’inspiration marxiste-léniniste et dominée par le TPLF. Avec la mort du fondateur de la coalition Meles Zenawi (1955-2012), l’EPRDF « commence à craquer sous la pression des disparités régionales10 », notamment économiques. En 2015, le maintien au pouvoir sans opposition de la coalition est contesté par une frange de la population et en particulier par la communauté oromo, ethnie majoritaire d’un pays qui en compte 8011. Alors que l’Éthiopie traversait une période de croissance économique et industrielle importante perçue comme le « miracle éthiopien », la jeunesse oromo se sent délaissée et ne bénéficie pas suffisamment à son goût des retombées de ce développement. Des manifestations éclatent partout en Oromia, un mouvement populaire auquel se rallie l’Organisation démocratique des peuples Oromo (OPDO), qui siège au sein de la coalition gouvernementale.
« Il y a eu une dynamique interne de reconfiguration des équilibres du pouvoir où le parti — le front tigréen qui avait dominé et exercé un contrôle absolu sur la politique éthiopienne depuis près de trente ans — considérait que se maintenir au pouvoir mettait en danger la stabilité de la fédération éthiopienne, et donc il était temps de passer la main à une nouvelle élite dirigeante issue des Oromos », explique Éloi Ficquet, anthropologue, historien et maître de conférence à l’EHESS. Abiy Ahmed est nommé, lui qui n’est jusqu’alors qu’une figure politique secondaire. La coalition « croyant sans doute qu’en le plaçant au pouvoir fédéral, ils pourraient continuer à en tenir les ficelles », poursuit M. Ficquet, rappelant qu’Abiy Ahmed est relativement jeune et peu expérimenté au moment de sa nomination.
La transition que devait assurer le nouveau premier ministre jusqu’aux élections ne s’est pas déroulée comme prévu. Abiy Ahmed a entrepris une série de réformes, à la fois sur le plan national et international, plutôt que d’assumer passivement le pouvoir transitionnel. C’est dans ce cadre que s’est déroulée la réconciliation avec l’Éthiopie voisine, qui lui a valu le prix Nobel de la paix en 201912. Une réconciliation à double tranchant selon Patrick Ferras, qui soutient que « lors de la guerre, l’Érythrée a reçu une leçon militaire sur le terrain et ne l’a toujours pas digérée. Aujourd’hui, affirme le président de l’association Stratégies africaines et docteur en géopolitique, les Tigréens reprochent à Abiy Ahmed sa proximité avec l’Érythrée, et notamment avec son dirigeant Isaias Afwerk, qui n’a pas eu l’occasion de se venger des Tigréens et laisse Abiy Ahmed le faire13 ».
En parallèle, les réformes mises en place par le nouveau dirigeant ont permis le retour de l’opposition politique, contrainte à l’exil par l’autoritarisme du précédent gouvernement. Mais, d’autre part, la scène politique se polarise de plus en plus : « la difficulté de l’Éthiopie depuis quelques années, c’est que tous les foyers de tension se sont rallumés en même temps parce qu’on est entré dans une sorte de compétition politique généralisée, où tous les acteurs régionaux — avec ces nouveaux acteurs politiques revenant au pays après l’exil — avaient intérêt à faire monter les enchères et à mobiliser leurs partisans avant les échéances électorales qui, en quelque sorte, siffleraient la fin de la partie », explique M. Ficquet. Abiy Ahmed consomme sa rupture avec l’EPRDF en créant le Parti de la prospérité en décembre 2019, délaissant la démocratie révolutionnaire pour un libéralisme économique teinté de religiosité14.
Vers une régionalisation du conflit?
À l’automne 2020, les tensions sont multiples et d’assez haute intensité lorsque la crise se déclenche. Déjà, en juin dernier, l’assassinat du chanteur populaire oromo Hachalu Hundessa a entraîné des émeutes et violences communautaires qui ont fait plus de 230 mort·e·s15. Ces violences sont symptomatiques de la fragilité de l’équilibre démocratique et intercommunautaire que prétend assurer Abiy Ahmed, soutenu par la communauté internationale. Le fédéralisme ethnique à la base du système politique éthiopien était déjà pipé depuis les années 1990 par la domination de la minorité tigréenne, alors qu’il doit plutôt garantir une certaine autonomie aux différentes communautés. En théorie, chaque région peut s’auto-administrer, souvent en fonction des critères de l’ethnie régionale dominante : les Oromos en Oromia ou les Amharas en Amhara, par exemple16. Mis en place pour faciliter l’intégration des multiples ethnies au projet national éthiopien, le fédéralisme ethnique permet peu à peu la montée des revendications et groupes ethno-nationalistes, qui alimentent les foyers de tensions. Le règne d’Abiy Ahmed semble accélérer la déliquescence de cet équilibre de façade17.
Ce fragile équilibre s’effondre donc avec l’annonce du report des élections, fixées au 5 juin 202118, très mal reçue par l’élite politique tigréenne qui y voit une atteinte à la constitution dont elle-même fut l’instigatrice, nous explique Éloi Ficquet. La décision du TPLF d’organiser ses propres élections au Tigré provoque l’ire du pouvoir central et légitime l’opération militaire, entreprise début novembre par Addis Abeba.
À la fin du mois de décembre, le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) estimait à 50 000 le nombre d’Éthiopien·ne·s parti·e·s se réfugier au Soudan19. À l’intérieur des frontières de l’Éthiopie, les plus de 63 000 déplacé·e·s internes et autres civils touché·e·s par le conflit sont à risques, selon l’ONU, d’être privé d’accès aux ressources fournies par les organisations humanitaires20.
L’implication de l’armée érythréenne aux côtés d’Abiy Ahmed a également été confirmée par une source gouvernementale américaine21, alors que l’accès à l’information sur la situation au Tigré est toujours limité. Plus de 95 000 Érythréen·e·s résident pourtant dans des camps de réfugié·e·s au Tigré, dont l’accès aurait été refusé à l’ONU et dont certain·e·s résident·e·s auraient été rapatrié·e·s de force, rapporte RFI22.
L’Éthiopie, considérée comme un pôle de stabilité dans la Corne de l’Afrique, pourrait-elle être le nouveau brasier de la région? La question reste en suspens, alors que la victoire autoproclamée d’Addis Abeba reste à confirmer et que l’implication érythréenne n’a pas pleinement été mise en lumière. Les autorités soudanaises s’inquiètent quant à elles que la présence supplémentaire de réfugié·e·s sur leur territoire ne vienne déstabiliser l’équilibre politique nouvellement acquis suite au mouvement social, qui a chassé le président Omar el-Béchir en avril 2019.
David Ambrosetti, chercheur au CNRS, met en garde contre ce qui pourrait apparaître comme une fausse solution au conflit : « les travaux sur les questions de conflits armés ont quand même souvent montré que l’organisation de scrutins en situation de conflit pouvait conduire non pas à la pacification, non pas à la stabilisation, mais à la radicalisation d’une scène politique23 ».
1 Organisation des Nations Unies (ONU), « Une crise humanitaire à grande échelle se déroule en Éthiopie, prévient le HCR », 17 novembre 2020. https://news.un.org/fr/story/2020/11/1082472.
2 Le Monde avec AFP, « Ethiopie : le premier ministre annonce une riposte après l’attaque d’un camp militaire dans le Tigré », 4 novembre 2020. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/11/04/ethiopie-le-premier-ministre-annonce-une-riposte-apres-l-attaque-d-un-camp-militaire-dans-le-tigre_6058436_3212.html.
3 Romain Gras, « Éthiopie : après la prise de Mekele, l’avenir incertain du conflit dans le Tigré », Jeune Afrique, 1er décembre 2020. https://www.jeuneafrique.com/1083405/politique/ethiopie-apres-la-prise-de-mekele-lavenir-incertain-du-conflit-dans-le-tigre/.
4 Nina Soyez, « Éthiopie : les racines du conflit au Tigré », TV5 Monde, 16 novembre 2020. https://information.tv5monde.com/afrique/ethiopie-les-racines-du-conflit-avec-le-tigre-383788.
5 Ibid.
6 Le Monde avec AFP, op.cit.
7 France 24, « Éthiopie : la poudrière du Tigré », Le monde dans tous ses états, 7 décembre 2020. https://www.france24.com/fr/%C3%A9missions/le-monde-dans-tous-ses-%C3%A9tats/20201207-%C3%A9thiopie-la-poudri%C3%A8re-du-tigr%C3%A9.
8 Ibid.
9 Soyez, op.cit.
10 Gérard Prunier, « Éthiopie-Érythrée, fin des hostilités »,Le Monde diplomatique, novembre 2018. https://www.monde-diplomatique.fr/2018/11/PRUNIER/59209.
11 Les Oromos représentent environ un tiers de la population de l’Éthiopie. France 24, op.cit.
12 Soyez, op.cit.
13 Ibid.
14 Abiy Ahmed s’auto-attribuerait une figure quasi-messianique, d’après Éloi Ficquet.
15 Le Monde avec AFP, « Éthiopie : “les émeutes après le meurtre d’un chanteur oromo ont fait plus de 230 morts », Le Monde, 8 juin 2020. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/07/08/ethiopie-les-emeutes-apres-le-meurtre-d-un-chanteur-oromo-ont-fait-plus-de-230-morts_6045608_3212.html.
16 Ecofin Hebdo, « Ethiopie : l’échec d’un système politique basé sur le fédéralisme ethnique », 28 juin 2019. https://www.agenceecofin.com/la-une-de-lhebdo/2806-67379-ethiopie-l-echec-d-un-systeme-politique-base-sur-le-federalisme-ethnique.
17 Prunier, op.cit.
18 France 24, « L’Ethiopie fixe la date du 5 juin 2021 pour ses élections », 25 décembre 2020. https://www.france24.com/fr/afrique/20201225-l-%C3%A9thiopie-fixe-la-date-du-5-juin-2021-pour-ses-%C3%A9lections.
19Ibid.
20 UNHCR, « Ethiopian refugee numbers in Sudan cross the 40, 000 mark », 24 novembre 2020. https://www.unhcr.org/news/briefing/2020/11/5fbcccbf4/ethiopian-refugee-numbers-sudan-cross-40000-mark.html.
21 Léonard Vincent, « Éthiopie : l’implication des Érythréens dans le conflit au Tigré se confirme », RFI, 10 décembre 2020. https://www.rfi.fr/fr/afrique/20201210-%C3%A9thiopie-l-implication-des-%C3%A9rythr%C3%A9ens-dans-le-conflit-au-tigr%C3%A9-se-confirme.
22 Ibid.
23 David Ambrosetti interrogé par Julie Gascon, « La guerre en Éthiopie est-elle vraiment finie? », France Culture, 9 décembre 2020. https://www.franceculture.fr/emissions/les-enjeux-internationaux/les-enjeux-internationaux-emission-du-mercredi-09-decembre-2020.
par Rédaction | Jan 1, 2021 | Économie, International, Societé
Par Adèle Surprenant
La pandémie de la COVID-19, les mesures de confinement et la popularisation du télétravail ont propulsé une réflexion sur le marché du travail et la précarité croissante qu’il connait. Les restructurations dont il fait l’objet pour s’adapter à la crise sanitaire mondiale frappent aussi les secteurs d’activités dits peu qualifiés; des emplois occupés en grande partie, en Occident et ailleurs dans le monde, par des personnes migrantes. Regard sur la situation des travailleur·se·s migrant·e·s en 2020 sur trois continents.
La migration économique est le déplacement d’une « personne qui change de pays afin d’entreprendre un travail ou afin d’avoir un meilleur futur économique », selon le Conseil canadien pour les réfugiés, qui met en garde contre l’utilisation à l’emporte-pièce du terme, puisque « les motivations des migrant[·e·]s sont généralement très complexes et ne sont pas nécessairement immédiatement identifiables »i. Plusieurs demandeur·se·s d’asile et réfugié·e·s obtiennent un permis de travail dans leur pays d’accueil, devenant alors des travailleur·se·s migrant·e·s. Environ 90 % de la population mondiale dépend des remises d’argent des travailleur·se·s migrant·e·s, qui comptent pour plus d’un dixième du Produit intérieur brut (PIB) d’une trentaine de paysii. Ces revenus essentiels ont chuté de 20 % au cours de l’année 2020, d’après la Banque mondialeiii. Les effets du ralentissement économique provoqué par la pandémie sur les 164 millions de travailleur·se·s migrant·e·siv et leurs familles — bien souvent dépendantes de leur revenu généré en devises étrangères — ne sont pas uniquement économiques : de nombreux rapports font par exemple état d’une augmentation de la xénophobie, des discriminations, de détérioration de leurs conditions de travail ou encore de retours forcés dans leurs pays d’originev. « Les travailleurs migrants [et les travailleuses migrantes] sont souvent les premiers [et les premières] à être licencié[·e·]s, mais les derniers [et les dernières] à avoir accès à des tests ou à des traitements équivalents aux citoyens du pays d’accueil », s‘inquiète l’Organisation internationale du travail (OIT), qui souligne que l’exclusion des travailleur·se·s migrant·e·s de la plupart des politiques gouvernementales de support financier a entraîné une précarisation globale de cette catégorie de travailleur·se·s, déjà vulnérablevi. Une précarisation que n’a fait qu’accélérer la pandémie, dont les racines semblent remonter aux fondements du marché du travail globalisé. La main-d’œuvre bon marché y est souvent priorisée au détriment des droits et conditions de travail des employé·e·s. Préexistants à la COVID-19, donc, les systèmes d’exploitation de la main-d’œuvre migrante se déclinent en plusieurs variantes légales et empiriques. Penchons-nous sur le cas de l’Allemagne, de la Colombie et de la Malaisie.
Dépendance et démographie en Allemagne
L’Allemagne est souvent érigée en exemple d’accueil en Europe de l’Ouest, après avoir ouvert ses portes à 1,1 million de réfugié·e·s en 2015vii. Son hospitalité précède la fameuse vague migratoire, avec par exemple l’installation d’une population turque importante à partir des années 1960, ou encore l’introduction de contrats saisonniers temporaires pour l’agriculture et le secteur du BTPviii, vingt ans plus tardix. Avant la pandémie, 300 000 travailleur·se·s en provenance des pays d’Europe de l’Est se rendaient annuellement dans les camps et sur les chantiers allemandsx. La demande de main-d’œuvre étrangère se fait elle aussi croissante pour les emplois hautement qualifiés comme l’ingénierie, la pharmacie, la plomberie ou les soins infirmiersxi. D’après le ministère fédéral de l’Économie et de l’Énergie de l’Allemagne, plus de 60 % des employeurs disaient connaitre une pénurie de main-d’œuvre qualifiée. Cette réalité ne tend pas à s’améliorer, alors que la population âgée de 20 à 65 ans devrait diminuer de 3,9 millions au courant de la décennie, et de plus de 10 millions d’ici 2060xii. En mars 2020, la fermeture des frontières a fait craindre un débalancement du marché du travail allemand, dont certains secteurs sont dépendants de la mobilité des travailleur·se·s saisonnier·ère·s. Des fermier·ère·s ont même averti que cela poserait une possible menace à la sécurité alimentaire nationale, rapporte le New York Timesxiii. En réponse à ces préoccupations, le gouvernement a fait entrave aux mesures sanitaires et a autorisé les fermier·ère·s à faire venir par avion des travailleur·se·s de Bulgarie et de Roumanie, à hauteur de 40 000 personnes par mois, pour avril et mai exclusivementxiv. En date du 18 mai, seulement 28 000 travailleur·se·s avaient atterri en sol allemand, un chiffre à la baisse qui s’explique par le coût important et les défis logistiques qu’impliquait une telle opérationxv, le transport n’étant normalement pas pris en charge par les employeurs.
Pour les quelques dizaines de milliers de personnes qui ont traversé les frontières pour trouver un emploi, la réalité est loin d’être simple. À la suite du trajet, de nombreuses plaintes ont été recensées quant au manque de mesures sanitaires dans les transports, des critiques réitérées au sujet des logements attribués aux travailleur·se·s, souvent surpeuplésxvi. Sur les lieux de travail, les conditions ne sont souvent pas meilleures : fin juin, plus de 1 500 ouvrier·ère·s — la plupart originaires de Bulgarie, de Roumanie et de Pologne — ont reçu un résultat positif à la COVID-19 dans une usine de traitement de la viande, malgré les avertissements des épidémiologistes visant spécifiquement les abattoirsxvii. Bien que les travailleur·se·s étrangers soient exposés à des risques sanitaires importants, les salaires, eux, sont restés les mêmes. Au salaire minimum de 9,35 €/heure (environ 15 $ CAD) sont souvent soustraits les frais de transport, d’hébergement et d’alimentation, parfois sans que les salarié·e·s en soient informé·e·sxviii. Durant la pandémie, la période durant laquelle les migrant·e·s peuvent travailler légalement sans que leurs employeurs et employeuses soient contraint·e·s à cotiser à la sécurité sociale est passée de 70 à 115 joursxix, faisant croître la précarité des travailleur·se·s tout en favorisant le profit du patronat localxx. Pour beaucoup de travailleur·se·s en provenance d’Europe de l’Est, les conditions de travail précaires et les risques de contamination au virus sont le prix à payer pour survivre, le travail saisonnier étant leur principale source de revenuxxi. L’économie allemande semble dépendre elle aussi de leur contribution, même si la récente Loi sur l’immigration (« Fachkräftezuwanderungsgesetz »), entrée en vigueur le 1er mars 2020, est destinée à favoriser le travail migrant qualifié uniquementxxii. Un choix politique qui ne fait pas l’unanimité, alors que certain·e·s militant·e·s des droits du travail critiquent l’aggravation des inégalités qui touchent la main-d’œuvre peu qualifiée dans le contexte de la pandémiexxiii.
Malaisie : quand le salaire du travail est l’abus
En Malaisie, la demande en main-d’œuvre peu qualifiée au sein de l’industrie privée est en constante augmentation depuis les années 1970, favorisant l’entrée de migrant·e·s sur le marché du travailxxiv. Le pays d’Asie du Sud-Est compte aujourd’hui trois millions de travailleur·se·s étranger·ère·s, d’après la Banque mondiale, dont la moitié serait en situation irrégulièrexxv. La Malaisie n’est pas signataire de la Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille, mais elle s’est engagée à protéger leurs droits en vertu de plusieurs standards de l’OITxxvi. Plusieurs expert·e·s soutiennent cependant que l’État a manqué à ses obligations depuis le déclenchement de la pandémiexxvii. Les critiques de négligences et d’abus précèdent la crise sanitaire et s’inscrivent dans un mouvement anti-migratoire plus large, comme l’écrit Pamungkas A. Dewanto : « politiquement, la forte demande en travailleurs [et travailleuses] peu ou moyennement qualifié[·e·]s a inspiré des discours populistes, qui incitent à considérer les travailleurs étrangers [et travailleuses étrangères] comme une nouvelle menace socio-économique pour la société d’accueil. En réponse aux campagnes populistes contre les travailleurs étrangers [et les travailleuses étrangères], les autorités locales ont entamé la « titrisation » de l’afflux de travailleurs migrants [et de travailleuses migrantes] depuis la fin 1991 en imposant des mesures migratoires et des pratiques policières plus fortes à l’encontre des migrant[·e·]s […] xxviii». La gestion gouvernementale des travailleur·se·s étranger·ère·s durant la crise sanitaire témoigne de cette tendance. Depuis mai, près de 20 000 ouvrier·ère·s ont été arrêté·e·s sur leurs lieux de travail respectifs et placé·e·s en centres de détentions surpeuplés, incubateurs du virusxxix. Une descente qui survient après l’annonce que l’accès aux tests serait étendu aux migrant·e·s en situation irrégulière, sans qu’ils et elles aient à craindre de répercussions légalesxxx. Le nombre de travailleur·se·s étranger·ère·s en situation irrégulière a lui-même bondi, même si les chiffres restent imprécis. Le confinement a été accompagné de nombreux licenciements, invalidant les permis de travail de ressortissant·e·s à majorité indonésien·ne·s, népalais·e·s ou bangladais·e·s et les plongeant dans l’illégalitéxxxi. Mohamed Rayhan Kabir, travailleur bangladais de 25 ans, a été arrêté pour enquête le 24 juillet 2020. Peu de temps avant, il aurait critiqué le traitement des migrant·e·s par les autorités malaisiennes dans un documentaire de la chaîne al-Jazeera. Son permis de travail a été révoqué et il a été menacé d’expulsion, malgré l’opposition d’associations comme Human Rights Watch, qui rappelle que « la protection internationale des droits humains s’applique normalement aux non-nationaux aussi bien qu’aux citoyen[·ne·]s, incluant les droits à la liberté d’expression et à une procédure judiciaire régulièrexxxii». Même si certaines industries se portent bien depuis le début de la pandémie, notamment celle des gants en caoutchouc jetablesxxxiii, le Fonds monétaire international (FMI) estime que l’économie malaisienne pourrait se contracter de 6 % en 2020xxxiv. Si l’économie dépend fortement de l’apport du travail migrant, le contexte sanitaire a permis la résurgence de discours anti-migratoires, comme un peu partout sur la planète. Un rapport de la Banque mondiale de 2015 indique cependant que la présence de travailleur·se·s étranger·ère·s en Malaisie a contribué à créer plus d’emplois moyennement ou très qualifiés pour les locaux, faisant mentir la conception répandue selon laquelle les migrant·e·s les en priveraientxxxv. Pour chaque augmentation de 10 % du nombre de travailleur·se·s migrant·e·s, l’économie malaisienne verrait son PIB augmenter de 1,1 %xxxvi.
En Colombie, la pandémie nuit à la cohésion sociale
En Colombie, le statut des travailleur·se·s migrant·e·s est différent : sur les 5,5 millions de personnes ayant fui les troubles politiques et l’effondrement économique au Venezuela depuis 2015, le tiers de ces personnes se sont réfugiées chez leur voisin colombienxxxvii. Bien qu’elles bénéficient pour beaucoup du statut de réfugié·e, elles ne bénéficient pas de protection supplémentaire sur le marché du travail. Avant la COVID-19, les frontières colombiennes étaient ouvertes aux familles vénézuéliennes et plus de 700 000 personnes ont reçu un permis de résidence et de travail, en plus d’avoir accès à l’aide humanitairexxxviii. « Historiquement, la relation entre les deux pays est tissée serrée. La frontière limitrophe est poreuse, il y a toujours eu une migration circulaire, des échanges et des intégrations dans les régions frontalières », explique en entrevue Martha Guerrero Ble de l’ONG Refugees International. Elle rappelle aussi qu’à une époque, de nombreuses et nombreux Colombien·ne·s fuyant la guerre civile se sont installé·e·s au Venezuela, ce qui peut expliquer leur relative hospitalité aujourd’hui.
En regard du traitement des Vénézuélien·ne·s, la Colombie se distingue des autres pays de la région. Le Pérou, le Chili et l’Équateur se sont désolidarisés bien avant la crise sanitaire et malgré la déclaration de Quito (2018), adoptée afin d’assurer l’accès aux migrant·e·s à une régularisation des statuts, à l’éducation, à la santé et au travailxxxix. Ces pays, où les Vénézuélien·ne·s pouvaient entrer sans passeport en 2019, réclament maintenant pour certains des visas : un moyen de restreindre leur entrée sur le territoire que Bogota n’a pas instauré, un filet social pour accueillir les réfugié·e·s étant déjà en place à cause de l’histoire du pays, qui comptait quatre millions de déplacé·e·s internes en 2012xl. En octobre 2019, les Vénézuélien·ne·s en Colombie gagnaient toutefois en moyenne 30 % de moins que leurs hôtes et étaient pour beaucoup confiné·e·s au secteur informelxli. D’après l’OIT, 46 % des Vénézuélien·ne·s travaillent dans le secteur informel, contre 35 % de Colombien·ne·sxlii, un secteur plus affecté par les restrictions liées à la pandémie.
Les pressions économiques qui affligent désormais la Colombie, aux prises avec un des confinements les plus stricts au monde, n’ont fait qu’accroitre ces inégalités et alimenter la xénophobie, jusque-là restée un phénomène marginalxliii. « La récession économique n’aide pas du tout à améliorer la cohésion sociale », souligne Mme Guerrero, qui ajoute que « le gouvernement national a vraiment fait tout en son pouvoir pour intégrer les Vénézuéliens à l’économie du pays, mais chaque région a un mode de gestion différent ». Rejointe au téléphone parL’Esprit libre, elle explique comment, outre la capitale et les métropoles comme Medellin ou Cali, de nombreux·ses réfugié·e·s s’installent dans les régions où le marché du travail est déjà saturé en temps normal et se retrouvent donc sans emploi ou avec des emplois encore plus précaires. xliv
Plus de 100 000 réfugié·e·s sont entré·e·s au Venezuela entre mars et octobre 2020, à défaut de pouvoir subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs proches en Colombie. Des 69 % de familles qui consommaient trois repas par jour avant le confinement, seulement 26 % d’entre elles peuvent aujourd’hui se le permettre, parmi celles restées en Colombiexlv. « Il ne s’agit pas que d’une question économique mais d’une question de survie », commente Mme Guerrero, pour qui il est sans équivoque que les Vénézuélien·ne·s ne travaillent pas en Colombie par choix, mais parce que le salaire minimum mensuel dans leur pays d’origine ne dépasse pas deux dollars américainsxlvi.
Pourtant, le statut de réfugié·e octroyé aux Vénézuélien·ne·s les protège sur le plan professionnel également, comme l’explique Mme Guerrero : « La plupart des migrant[·e·]s économiques sont invisibles. Pour [celles et] ceux qui n’ont pas accès à la régularisation de leur statut ou à un permis de travail, c’est facile pour les gouvernements de s’en laver les mains. Les Vénézuélien[·e·]s en Colombie subissent des discriminations et des abus sur le marché du travail, mais leur reconnaissance légale et la protection internationale dont [elles et] ils font l’objet est un avantage, parce qu’elles permettent aux institutions de faire pression sur le gouvernement et de prendre action pour améliorer les conditions de vie et de travail des plus précaires ».
Comme dans le cas des millions de travailleur·e·s migrant·e·s dans le monde, la pandémie a mis en lumière une précarité et des inégalités préexistantes en Colombie. Elle a également contraint une partie de la classe politique à prendre conscience de l’ampleur de la dépendance au travail migrant, et les bénéfices que peut avoir l’intégration au marché du travail formel des migrant·e·s, pour elles et eux comme pour l’économie et les travailleur·e·s locauxxlvii.
Révision de fond : Catherine Paquette et Any-Pier Dionne
Révision linguistique : Simone Laflamme
i Conseil canadien pour les réfugiés, « À propos des réfugiés et des immigrants : Un glossaire terminologique ». https://ccrweb.ca/files/glossaire.pdf.
iiUN News, « Uncertain future for migrant workers, in a post-pandemic world », 19 septembre 2020. https://news.un.org/en/story/2020/09/1072562.
iii Ibid.
iv Organisation internationale du travail (OIT), « Protéger les travailleurs migrants pendant la pandémie de COVID-19. Recommandations aux décideurs politiques et aux mandants », mai 2020. https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—ed_protect/—protrav/—migrant/documents/publication/wcms_745197.pdf.
v Ibid.
vi Ibid.
vii Marcus Kahmann et Adelheid Hege, « Allemagne. Employeurs et réfugiés : l’intégration au service d’une stratégie de long terme », Chronique internationale de l’Institut de recherches Économiques et Sociales (IRES), n.154, 2016. http://www.ires.fr/publications/chronique-internationale-de-l-ires/item/4399-allemagne-employeurs-et-refugies-l-integration-au-service-d-une-strategie-de-long-terme.
viii Bâtiment et travaux publics.
ix Ibid.
x Melissa Eddy, « Farm Workers Airlifted Into Germany Provide Solutions and Pose New Risks », The New York Times, 18 mai 2020. https://www.nytimes.com/2020/05/18/world/europe/coronavirus-german-farms-migrant-workers-airlift.html.
xi Danya Bobrovskaya et Olga Gulina, « Is Germany Encouraging Migrants in Skilled Labour? », Legal Dialogue, 20 janvier 2020. https://legal-dialogue.org/is-germany-inviting-new-labor-migrants.
xii Ibid.
xiii Melissa Eddy, op.cit.
xiv Ibid.
xv Ibid.
xvi Maxim Edwards, « Fruit picking in a pandemic : Europe’s precarious migrant workers », Global Voices, 14 juillet 2020. https://globalvoices.org/2020/07/14/fruit-picking-in-a-pandemic-europes-precarious-migrant-workers/.
xvii Ibid.
xviii Ibid.
xix Ibid.
xx Paula Erizanu, « Stranded or shunned : Europe’s migrant workers caught in no-man’s land », The Guardian, 16 avril 2020. https://www.theguardian.com/world/2020/apr/16/stranded-or-shunned-europes-migrant-workers-caught-in-no-mans-land.
xxi Maxim Edwards, op.cit.
xxii Sertan Sanderson, « Allemagne : une nouvelle loi sur l‘immigration pour pallier le manque de main d‘œuvre », Infomigrants, 28 février 2020. https://www.infomigrants.net/fr/post/23077/allemagne-une-nouvelle-loi-sur-l-immigration-pour-pallier-le-manque-de-main-d-oeuvre.
xxiii Maxim Edwards, op.cit.
xxiv Pamungkas A. Dewanto, « Labouring Situations and Protection among Foreign Workers in Malaysia », Henrich Böll-Stiftung, 20 aout 2020. https://th.boell.org/en/2020/08/20/labouring-situations-malaysia.
xxv Ibid.
xxvi Eric Paulson, « The need to value, not vilify, migrant workers », FMT News, 3 août 2020. https://www.freemalaysiatoday.com/category/opinion/2020/08/03/the-need-to-value-not-vilify-migrant-workers/.
xxvii Yen Nee Lee, « Neglect of migrant workers could hurt Malaysia’s economic recovery », CNBC, 4 novembre 2020. https://www.cnbc.com/2020/11/05/covid-19-migrant-worker-neglect-may-hurt-malaysia-economic-recovery.html.
xxviii Citation originale : « Yet, politically, the high demand for foreign low-to-medium skilled worker has inspired populist claim which considers foreign workers the new social-economic threat for the host society. In response to the populist campaign against foreign labourers, local authorities have been “securitizing” the inflow of foreign workers since late 1991 by imposing stronger immigration and policing practice against irregular migrants […] » (notre traduction). Pamungkas A. Dewanto, op.cit.
xxix Tan Theng Theng et Jarud Romadan, « The Economic case against the Marginalisation of Migrant Workers in Malaysia », The London School of Economics and Political Science, 1er octobre 2020. https://blogs.lse.ac.uk/seac/2020/10/01/the-economic-case-against-the-marginalisation-of-migrant-workers-in-malaysia/.
xxx Yen Nee Lee, op.cit.
xxxiIbid.
xxxiiCitation originale : « International human rights protections normally apply to non-nationals as well as citizans, including the rights of freedom of expression and due process. » (notre traduction). Human rights watch, « Malaysia : Free Outspoken Migrant Worker », 29 juillet 2020. https://www.hrw.org/news/2020/07/29/malaysia-free-outspoken-migrant-worker.
xxxiii Ushar Daniele, « Malaysian employers shocked, angry over fines ruling for overcrowded migrant workers’ lodgings », Arab News, 30 novembre 2020. https://www.arabnews.com/node/1770666/world.
xxxiv Yen Nee Lee, op.cit.
xxxv Pamungkas A. Dewanto, op.cit.
xxxvi Ibid.
xxxvii Jennifer Bitterly, « Venezuelan migrants left in the lurch as COVID-19 stalls regional reforms », The New Humanitarian, 15 octobre 2020. https://www.thenewhumanitarian.org/analysis/2020/10/15/Venezuela-Colombia-migrants-legislation-documents.
xxxviii Jimmy Graham et Martha Guerrero, « The Effect of COVID-19 on the Economic Inclusion of Venezuelans in Colombia », Refugees International and Center for Global development, 28 octobre 2020. https://www.refugeesinternational.org/reports/2020/10/26/the-effect-of-covid-19-on-the-economic-inclusion-of-venezuelans-in-colombia.
xxxix Bitterly, op.cit.
xl UNHCR, « Colombie », 2012. https://www.unhcr.org/fr/51efd16d0.pdf.
xli Ibid.
xlii Jimmy Graham et Martha Guerrero Ble, op.cit.
xliii Ibid.
xliv
xlv Ibid.
xlvi Mariana Palau et Manuel Reda, « Venezuelans once again fleeing on foot as troubles mount », Associated Press, 9 octobre 2020. https://apnews.com/article/virus-outbreak-transportation-medellin-immigration-colombia-98d010ec0c97c02ec7682250b14a50e0.
xlvii Jimmy Graham et Helen Dempster, « Improving Venezuelans’ Economic Inclusion in Colombia Could Contribute 1$ Billion Every Year », Center for Global Development, 2 octobre 2020. https://www.cgdev.org/blog/improving-venezuelans-economic-inclusion-colombia-could-contribute-1-billion-every-year.
par Adèle Surprenant | Déc 28, 2020 | Québec
Un rapport sur « L’Université québécoise du futur » a été rendu public à la fin septembre 20201. La liberté académique est au centre des préoccupations et des recommandations du groupe de travail présidé par le scientifique en chef du Québec, Rémi Quirion, qui considère que « sa protection revêt même d’une certaine urgence à cause de l’économisme ambiant, qui menace de tout soumettre à ses lois2 ».
La suspension d’une professeure de l’Université d’Ottawa pour avoir employé en classe le « mot en n » a été jugée « liberticide » par certain·e·s défenseur·e·s de la liberté académique3. La censure que condamne une partie du corps professoral inquiète également M. Quirion, qui accuse « un accroissement de la rectitude politique influençant les discours publics et les débats de société », peut-on lire dans le rapport déposé à la ministre de l’Enseignement supérieur, Danielle McCann4.
« La liberté académique, ça couvre les propos qu’on tient en classe ou dans l’espace public, dans les médias, mais ça couvre aussi la liberté de recherche, la liberté de choisir ses sujets de recherche et de décider si ses résultats vont être publiés ou non », soutient Jean Portugais, rejoint par L’Esprit libre. Le président de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université (FQPPU), qui rassemble plus de 8 000 professeur·e·s et 18 syndicats et associations, met en garde contre l’impact du sous-financement public et l’influence du financement privé sur l’état de la recherche universitaire au Québec5.
Un avertissement secondé par le rapport sur « L’Université québécoise du futur », dont l’exercice a découlé d’une conférence sur les enjeux de l’université au XXIᵉ siècle donnée par le scientifique en chef du Québec en mai 2019 et dans lequel sont soulignés le rôle et les conditions nécessaires à la bonne santé de la recherche : « L’institution universitaire et la recherche qu’elle abrite doivent être adéquatement financées pour outiller les nations face aux graves problèmes qui, au-delà de la récente pandémie, continuent de menacer l’avenir de l’espèce humaine6 ». Censée servir l’intérêt public, donc, la recherche est-elle aujourd’hui détournée au bénéfice des entreprises privées?
Pressions multiples
Entre 2017 et 2018, le montant total des contrats et subventions de recherche dans les universités québécoises s’élevait à 1,3 milliard de dollars et les trois quarts de ce financement provenaient du secteur public7. On constate également que le financement canadien de la recherche est en constante augmentation depuis 2002 alors que les portefeuilles alloués par Québec et par le secteur privé, eux, accusent la tendance inverse8.
Même si la majorité du financement de la recherche provient de sources publiques, le professeur à la TÉLUQ et spécialiste de la question du financement universitaire Michel Umbriaco s’inquiète de ce qu’il reste de moins en moins, année après année, d’argent pour la recherche libre à l’université, c’est-à-dire la recherche dont l’orientation soit déterminée uniquement par les chercheur·se·s. En référence à la recherche sur la COVID-19 et ses différentes implications, il soutient que la recherche doit parfois être orientée pour des raisons d’intérêts publics. Cependant, « dans certains cas, le gouvernement insiste pour orienter la recherche et que ça serve les besoins de l’entreprise privée même s’il finance finalement peu la recherche », poursuit M.Umbriaco, citant à titre d’exemples les secteurs de l’exploitation minière et forestière, dont la recherche-développement est encouragée par les gouvernements successifs. Le rôle du ministre de l’Économie et de l’Innovation dans l’attribution du financement de la recherche fait également pencher la balance vers des domaines susceptibles de créer de la richesse — de la richesse qui ne soit pas qu’intellectuelle9. Les sciences sociales reçoivent effectivement moins de financement que les domaines scientifiques, la médecine en particulier10.
Des dizaines de chaires de recherche financées par le privé sont actives aux quatre coins de la province, comme la Chaire Desjardins en finances responsables de l’Université de Sherbrooke, la Chaire de journalisme Bell-Globemédia à l’Université Laval, la Chaire Power Corporation sur les régimes de retraite et les assurances au HEC ou encore la Chaire RBC sur la motivation au travail à Concordia11.
Malgré un sous-financement persistant du milieu de l’éducation supérieure, les rectorats continuent à embaucher des professeur·e·s. Par contre, malgré qu’il y ait le même financement distribué entre de plus en plus de chercheur·se·s, ce sont toujours les mêmes qui finissent par en bénéficier, affirme M. Umbriaco. Ces propos font échos aux inquiétudes de Cécile Sabourin12, qui écrit dans la revue À bâbord! : « Rendus vulnérables par un contexte hyper compétitif, des pressions à la performance, l’insuffisance des budgets de recherche, la valorisation du prestige et de la notoriété, les professeur[·e·s] se trouvent de plus en plus devant des dilemmes. Pour accroître leurs succès aux concours, elles et ils optent pour des projets s’inscrivant dans des priorités clairement énoncées et débouchant sur des résultats concrets et transférables à l’entreprise privée13 ».
Les pressions qu’exercent les entreprises privées vont parfois jusqu’à empêcher la libre publication de résultats de recherches, par la voie d’un interdit de publication ou d’une poursuite bâillon menés par le bailleur de fonds, explique également M. Portugais. Il donne l’exemple de l’affaire Maillé14, au cours de laquelle la chercheuse a dû mener une longue bataille juridique pour faire valoir la protection de l’anonymat de ses sources, que lui demandait de dévoiler publiquement une entreprise15.
Le futur des universités
Malgré les aides financières que le gouvernement a accordées au secteur de l’enseignement supérieur pour faire face à la pandémie de COVID-19, les universités canadiennes pourraient faire face à « des pertes de plusieurs milliards de revenus16 », estime Universités Canada.
Une nouvelle difficulté qui vient s’ajouter au problème de sous-financement des universités, auquel souhaite s’attaquer la FQPPU. « On vit dans un climat d’instrumentalisation de l’université à des fins commerciales, commente Jean Portugais, et la Fédération [québécoise des professeures et professeurs d’université] est opposée à cette vision mercantile de l’université. On pense que, sans balises, on est en train de brader une partie de notre bien public auprès d’entrepreneurs » qui peuvent tirer profit de l’exploitation des biens publics, dénonce-t-il.
La FQPPU et son directeur ne se contentent pas de critiquer les failles du système de financement de la recherche. Dans leur mémoire présenté au groupe de travail sur les universités québécoises du futur, plusieurs propositions sont mises de l’avant. Pour éviter que tous les financements se retrouvent entre les mains de seulement quelques chercheur·se·s ou dans certains secteurs de recherches – la recherche dite « pratique » étant souvent favorisée au détriment des sciences pures ou des humanités, par exemple —, la Fédération propose d’attribuer une allocation de base à l’ensemble des professeur·e·s pour qu’elles et ils puissent financer leurs projets de recherche.
Elle tente également d’encourager, auprès de la ministre McCann, l’écriture d’un projet de loi sur la liberté académique « parce que, si le législateur ne fait rien et qu’on laisse ça aux mains des recteurs d’université, aux conseils d’administration ou aux services de relation de travail des universités, rien ne va changer », selon M. Portugais.
« Le financement privé, c’est oui, mais à condition qu’il y ait des balises », soutient-il. Enthousiaste quant au rapport de M. Quirion et aux efforts que semblent démontrer les différents paliers de gouvernement pour réfléchir à la question du financement universitaire, il rappelle que « la recherche, ça sert aux gens et pas juste [aux scientifiques] dans leurs fameuses tours d’ivoire universitaires. Ça a beaucoup d’impact pour la société ».
1 La Presse canadienne, « La censure perturbe les universités, s’inquiète un groupe de travail », La Presse, 28 septembre 2020. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1737253/censure-universites-groupe-travail-rapport
2 Fonds de recherche du Québec, « L’Université québécoise du futur. Tendances, enjeux, pistes d’action et recommandations », 15 septembre 2020. http://www.scientifique-en-chef.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/UduFutur-FRQ-1.pdf
3 La Presse canadienne, « Université d’Ottawa : des professeurs rapportent un climat d’intimidation », Radio-Canada, 27 octobre 2020. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1744573/universite-ottawa-controverse-mot-professeur-lieutenant-duval-climat-toxique-lettre-ouverte?depuisRecherche=true
4 La Presse canadienne, « La censure perturbe les universités, s’inquiète un groupe de travail », op.cit.
5 De 2013 à 2019, le financement provincial des universités est passé de 3 081 millions de dollars à 3 352 et de 582 millions à 683, ce qui représente une faible augmentation. Fonds de recherche du Québec, op.cit.
6 Fonds de recherche du Québec, op.cit.
7 Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université (FQPPU), Consultation publique sur l’université québécoise du futur. Positions et propositions de la FQPPU, 23 octobre 2020. https://fqppu.org/wp-content/uploads/2020/10/UFutur_consultation_FQPPU_final.pdf
8 Fonds de recherche du Québec, op.cit.
9 Ce poste est actuellement occupé par Pierre Fitzgibbon.
10 Fonds de recherche du Québec, op.cit.
11 Isabelle Porter, « Les liens entre entreprises et universités se multiplient », Le Devoir, 16 janvier 2020. https://www.ledevoir.com/societe/570878/familiprix-s-offre-une-chaire-a-l-universite-laval
12 Au moment d’écrire ces lignes, l’autrice est professeure à l’UQAT et coordinatrice du comité Québec-Canada de la Charte des Responsabilités humaines.
13 Cécile Sabourin, « La recherche universitaire sous influence », À bâbord!, octobre-novembre 2008. https://www.ababord.org/La-recherche-universitaire-sous
14 Pour plus de détails sur l’affaire Maillé : Marie-Ève Maillé, L’affaire Maillé, Montréal : Écosociété, 2018, 192p.
15 FQPPU,op.cit.
16 Mathieu Dion, « Financement : les universités pourraient perdre des milliards », Radio-Canada, 31 août 2020. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1730093/rentree-universites-revenus-pandemie
par Jules Pector-Lallemand | Déc 21, 2020 | Entrevues, Nouvelles Siggi, Societé
Siggi s’intéresse à la biographie des sociologues et s’interroge sur la place qu’elle occupe dans leurs recherches. Pour ce premier numéro, nous avons eu la chance de rencontrer Fahimeh Darchinian, sociologue de l’éducation et des discriminations. Des propos recueillis par Jules Pector-Lallemand.
Siggi : Fahimeh, votre parcours au sein du monde universitaire est plutôt surprenant : vous avez débuté par des études en traduction à Téhéran et vous êtes maintenant professeure de sociologie de l’éducation à l’Université de Montréal (UdeM). Parlez-nous un peu de ce cheminement inhabituel.
Fahimeh Darchinian (F. D.) : Vers l’âge de 12 ans, j’ai commencé à apprendre le français. Je me suis mise à beaucoup lire et j’aimais énormément le monde de la littérature francophone. J’ai fait mon lycée en mathématiques, mais je ne voulais pas continuer dans cette voie. Je trouvais que c’était une science trop sèche. En revanche, mes études en mathématiques me permettaient de choisir un baccalauréat en linguistique, même si mes parents auraient voulu que je continue en génie…
Siggi : Comment avez-vous développé si jeune un intérêt pour les langues?
F. D. : Par socialisation familiale, je dirais en bonne sociologue! Je ne suis pas issue d’une famille riche, simplement de classe moyenne, mais avec un capital culturel élevé. Mon père avait un doctorat. Apprendre une nouvelle langue dès l’âge de 12 ans n’était pas inhabituel dans ma famille. La lecture était très valorisée. Disons que je faisais partie des gens privilégiés sur le plan culturel.
Bref, je suis tombée en amour avec la langue française et je voulais faire de la traduction du français vers le perse.
Siggi : Vous avez ensuite fait une maîtrise en enseignement, toujours à Téhéran.
F. D. : En fait, je n’ai pas enchaîné les études après avoir complété mon baccalauréat. Pendant plusieurs années, j’ai fait de la traduction, de romans surtout. J’ai commencé par Climats d’André Maurois et La femme rompue de Simone de Beauvoir. Aujourd’hui, en Iran, je suis connue comme quelqu’un qui traduit.
Après, j’ai décidé de faire une maîtrise en enseignement du persan aux non persanophones, toujours à Téhéran. C’était une branche de la linguistique appliquée. C’était pour moi un moyen de rester dans les langues tout en évitant d’étudier les travaux de Noam Chomsky. Les départements de linguistiques en Iran sont vraiment sous l’emprise du structuralisme chomskien : c’est une linguistique très mathématique, qui s’intéresse aux structures universelles du langage. Je voulais plutôt étudier les interactions et les relations sociales entourant la langue. Dans l’enseignement, j’étais directement en interaction avec des gens.
Siggi : Vous aviez donc déjà un intérêt pour les approches sociologiques.
F.D. : Je pense qu’en Iran, en général, on est un peu plus politisé qu’ici. C’est un pays qui, historiquement, a été sous des systèmes totalitaires. Donc, on cherche toujours à comprendre ce qui se passe au-delà des discours officiels. Dans les sociétés plus calmes, on se questionne moins, j’ai l’impression.
Aussi, je suis née quelques années après la révolution. J’ai donc grandi dans une période de bouleversements, avec de grands clivages. Il y avait un grand écart entre la réalité sociale et les représentations véhiculées dans les discours officiels sur l’Iran. C’était comme si l’on vivait dans un monde parallèle.
Du point de vue de mon parcours personnel, je me servais de la littérature pour étudier les relations sociales. Le monde de la littérature était pour moi un refuge. La traduction d’une langue à une autre est une tâche difficile. Quand on lit un livre dans sa langue, tout est immédiatement perceptible, compréhensible. Mais pour le rendre perceptible dans une autre langue, il n’y a pas toujours les mots. Il s’agit de rendre perceptible ce qui est imperceptible dans l’autre monde linguistique. Il y a donc toujours un voyage entre les mondes.
Siggi : Un peu comme le travail de sociologue!
F.D. : Oui, tout à fait. Et le cœur de la littérature, c’est l’analyse des relations humaines. En me réfugiant dans la traduction, je voulais en fait rendre perceptible, dans les relations sociales, ce qui ne l’est pas toujours.
Aussi, je dirais que la période où j’ai commencé à enseigner à l’Université de Téhéran, à la suite de ma maîtrise, m’a poussée vers la sociologie. J’enseignais le perse à des étudiant∙e∙s étranger∙ère∙s. On avait des discussions très riches, car les étudiant∙e∙s posaient beaucoup de questions pour comprendre ce qui se passait en Iran. Je me retrouvais donc dans une position où je devais rendre compréhensible ce qui était implicite, ce qui était invisible pour des personnes qui ne sont pas familières avec l’ordre social local.
Je voulais faire de la sociologie en Iran, mais le climat politique rendait la pratique difficile. En Iran, il y a beaucoup d’excellent∙e∙s sociologues, qui s’intéressent surtout à la pauvreté et à la délinquance, mais parfois, certain∙e∙s sont mis∙es en prison pour leurs travaux. Même moi, j’ai déjà été convoquée au rectorat. On m’a dit que je devais m’en tenir à l’enseignement de la langue et que je n’étais pas censée discuter des rapports sociaux.
Siggi : Ah oui? C’est incroyable!
F.D. : Oui! (Rires.) Je dis souvent à mes amis sociologues de Montréal qu’en Iran, on a une liberté qui est plus petite, mais on l’utilise plus. Ici, j’ai l’impression que les gens ont beaucoup de libertés, mais les utilisent moins.
Siggi : En parlant de Montréal… Vous êtes venue vous y installer en 2012 pour débuter votre doctorat en sciences de l’éducation. Pourquoi ce choix ?
F.D. : C’était stratégique, du moins un peu. Je voulais faire mon doctorat en français et adopter une approche sociologique. Puisque j’avais de l’expérience et des études en enseignement, c’était plus simple pour moi d’entrer dans un département d’éducation. On voulait m’orienter vers la didactique, mais j’ai résisté! J’ai dit que je serais restée en Iran si j’avais voulu étudier la didactique et que je m’intéressais plutôt aux fondements sociaux de la langue.
Siggi : Parlez-nous un peu de votre recherche doctorale. Vous vous êtes intéressée aux jeunes immigrant∙e∙s québécois∙es de première génération qui, après un primaire et un secondaire à l’école francophone, se tournent vers les études postsecondaires ou le marché de l’emploi dans des milieux anglophones1. Comment expliquez-vous ce phénomène ?
F.D. : Les travaux qui existaient déjà sur le sujet s’étaient surtout penchés sur les jeunes qui éprouvent de la difficulté à l’école, celles et ceux qui décrochent. Moi, j’ai décidé de m’intéresser à celles et ceux qui ont réussi d’un point de vue objectif, c’est-à-dire qui ont un diplôme, sont entré∙e∙s à l’université et ont trouvé un emploi lié à leur domaine de formation.
Je voulais donc savoir : elles et ils ont réussi, mais à quel prix? Je me suis rendu compte que ce prix est assez élevé : tou∙te∙s ont ce sentiment d’exclusion, même en ayant un bon diplôme et un emploi. Sentant que leur place n’est pas parmi les francophones, elles et ils se tournent vers des emplois en anglais, même si toutes leurs études étaient en français!
Siggi : Avez-vous été surprise par ces résultats ?
F.D. : Absolument, ce n’était pas du tout mon hypothèse de départ! Je pensais qu’ici, les rapports de domination étaient un peu moins opérants, mais pas du tout. La littérature sur le sujet indiquait plutôt que cela avait à voir avec l’organisation de l’institution scolaire. J’ai dû dire à ma directrice que je devais complètement changer mon cadre théorique parce qu’il ne correspondait pas à ce que les gens me racontaient. Ce que je voyais, c’étaient les frontières ethniques. Les jeunes immigré∙e∙s se sentaient mis de l’autre côté de la frontière, exclu∙e∙s du « nous » québécois.
Siggi : Donc, votre thèse est que l’exclusion du groupe ethnique majoritaire, québécois blanc francophone, mène les jeunes immigré∙e∙s de première génération vers l’éducation et le marché de l’emploi anglophones. C’est bien cela?
F.D. : Oui, mais pas d’un point de vue strictement individuel. Par exemple, j’avais un participant qui allait souper chaque semaine chez son voisin, un monsieur âgé, québécois « de souche ». Il se sentait très proche de cet homme, il le considérait comme son grand-père. Mais quand venait le temps de discuter de l’appartenance à la collectivité québécoise, il se sentait complètement à l’écart. C’est là qu’on peut mesurer le poids des discours politiques xénophobes et anti-immigrations.
Siggi : Après votre thèse, pour laquelle vous avez remporté un prestigieux prix international, vous avez été embauchée comme professeure au Département de sociologie de l’UdeM.
F.D. : Oui, je suis très contente! Et ce qui est particulier, c’est qu’en devenant professeure, j’ai encore plus pris conscience des frontières ethniques que j’observais dans le discours des participant∙e∙s que j’ai interrogé∙e∙s lors ma thèse.
Par exemple, j’enseigne la sociologie de l’éducation aux étudiant∙e∙s de baccalauréat. J’entre en classe et je me mets à parler de Bourdieu ou de Weber. Les étudiant∙e∙s sont très intéressé∙e∙s et me posent des questions; nous avons de bonnes discussions, je vois que je suis appréciée. Je me sens très intellectuelle! (Rires.)
Il suffit que je sorte de la salle de classe et, quelques heures plus tard dans un magasin, on me dit « a-llo ma-dame » en découpant les mots de manière infantilisante comme si je ne parlais pas français. Tout ce château de cartes que je m’étais construit s’effondre et je suis ramenée au fait que je suis une immigrante. Ou encore, on me dit des choses comme « ah non, ici on ne fait pas les choses comme ça »; parfois, on me rudoie au téléphone parce que je n’ai pas la même fluidité à l’oral qu’à l’écrit. Et en plus je suis une immigrante très privilégiée! Je suis professeure d’université. Mais dès que je sors de l’université, je ne suis plus professeure, je suis immigrante.
Et c’est exactement ce que j’ai observé chez mes participant[∙e∙]s. Tout comme moi, ça fait plusieurs années qu’elles et ils sont ici. En plus, elles et ils sont allé∙e∙s à l’école francophone, ont eu cette socialisation « québécoise », mais c’est précisément lors de cette socialisation que la frontière se cristallise et qu’on les place à l’extérieur du « nous » québécois.
1 Darchinian, Fahimeh, Les parcours d’orientation linguistique postsecondaire et professionnelle : l’expérience de jeunes adultes issus de l’immigration à Montréal, Université de Montréal, 2018.