par Adèle Surprenant | Mar 19, 2021 | Analyses, Québec
Le 23 mars 2020, le gouvernement caquiste annonçait l’imposition d’un confinement d’au moins trois semaines, premier pas d’une série de mesures sanitaires qui ponctuent depuis l’actualité – et le quotidieni. Au Québec et ailleurs, de nombreuses voix se sont élevées contre une réponse politique jugée, entre autres, « liberticide ». Alors que les feux sont braqués sur les antimasques, antivaccins ou carrément coronasceptiques, d’autres formes de contestation se mettent en place.
« Plus l’état d’urgence avance, plus la légitimité du gouvernement doit être questionnée », prévenait le juriste et professeur Louis-Philippe Lampron durant un webinaire organisé par la Ligue des droits et libertés (LDL) du Québec, le 24 février 2021ii.
Au Québec, l’état d’urgence est reconduit depuis le 13 mars 2020, en vertu des articles 118 et suivants de la Loi sur la santé publiqueiii. Aux dix jours, décrets et arrêtés ministériels se succèdent pour prolonger l’état d’urgence sanitaire, sans consultation du parlement.
« Un très petit nombre de personnes exerce le pouvoir exécutif actuellement. Ce nombre restreint de personnes prend des décisions majeures relatives aux droits fondamentaux des gens, sans qu’il y ait délibération ou discussion sur le bien-fondé de ces décisions », écrivait Christian Nadeau, professeur de philosophie politique à l’Université de Montréal, dans un communiqué de la LDL paru le 28 avril 2020iv. Près d’un an plus tard, le gouvernement de François Legault maintient une gestion de la pandémie sur le mode de la « crise », une gestion de plus en plus critiquée. Le couvre-feu, en vigueur depuis le 6 janvier dernierv, compte parmi les mesures pointées du doigt, à droite comme à gauche.
« Financer la santé, pas les policiers »vi
Alors que le premier ministre affirmait sur les réseaux sociaux qu’« avec le couvre-feu, on a réduit le nombre de cas », il n’existe aucune preuve du lien entre cette mesure et la diminution des tests positifs, constatée depuis sa mise en vigueurvii. Le manque d’appui sur des conclusions scientifiques est une des choses que reproche Pascalviii au gouvernement : « le couvre-feu n’est pas seulement inutile, mais il est aussi dangereux », soutient le militant du collectif Pas de solution policière à la crise sanitaire, qui a préféré témoigner anonymement.
Il rappelle le cas de Raphaël André, 51 ans, décédé à la mi-janvier à Montréal après avoir passé la nuit à quelques mètres d’un refuge ferméix. Sa mort avait suscité de nombreuses critiques sur l’application du couvre-feu aux personnes en situation d’itinérancex, finalement exemptées temporairementxi.
« On s’oppose au couvre-feu, mais aussi à l’ensemble des mesures autoritaires et policières à la crise sanitaire », poursuit Pascal, citant à titre d’exemple la distribution de contraventions, ou encore l’augmentation du budget de la police. En date du 18 février 2021, 6 557 constats d’infractions à la Loi sur la santé publique avaient été distribués au Québec, le montant des amendes récoltées totalisant plus de 9,7 millions de dollarsxii.
Le collectif, qui a organisé deux manifestations les 16 janvier et 7 février dernier dans les rues de la métropole, s’inscrit dans une mouvance de gauche extraparlementaire. Il se distingue fortement des opposants aux mesures sanitaires d’inspiration conspirationniste. Les antimasques et les antivaccins n’étaient d’ailleurs pas les bienvenu·e·s dans les rassemblements qu’a organisés le collectif, où on a invité les quelques centaines de participant·e·s à respecter les gestes barrières.
Pour les militant·e·s du collectif, qui est suivi par près d’un millier de personnes sur Facebook, la pandémie est avant tout un problème sanitaire, qui doit se résoudre à l’échelle sanitaire.
Pascal dénonce le manque d’investissement dans le système de santé public : « une des raisons pour lesquelles la Covid-19 est mortelle, c’est parce que depuis trente ans les gouvernements caquiste, libéraux et péquistes ont coupé dans le système de santé, ce qui fait qu’il va beaucoup plus vite qu’autrefois et nous rend très vulnérables à une pandémie », explique-t-il àL’Esprit libre.
Parmi les revendications du collectif, on trouve le désinvestissement dans les services de police, dans la foulée du mouvement Defund the police. Le militant croit que la crise sanitaire est plutôt une occasion de « mettre de l’avant des solutions d’entraide et de solidarité, des alternatives qui mettraient de l’avant un réinvestissement massif dans le filet social et les services sociaux ». Il se désole de constater une réponse inverse du gouvernement, qui adopte selon lui une approche individualiste de l’endiguement de la crise, tout en favorisant l’économie au détriment de l’intégrité physique et psychologique d’une partie de la population.
Il n’y aura pas d’avant pour les arts vivants
Avec la réouverture des écoles et des commerces, les rues de Montréal ont retrouvé un semblant de normalité. Mais certains secteurs d’activités sont encore profondément affectés par les restrictions sanitaires. C’est le cas des arts vivants comme le théâtre ou la danse, privés quasi intégralement de leurs lieux d’exercice depuis le début de la pandémie.
Aux lendemains de l’annonce du premier confinement, en mars 2020, l’auteur et metteur en scène Hugo Fréjabise et certain·e·s de ses collègues ont tout de suite cherché à s’organiser pour continuer à créer, confiné·e·s. Il se souvient avoir rapidement pris conscience que, pour lui, le théâtre ne pouvait pas exister surZoom ou Facebook Live, qu’il lui fallait un public en chair, en os et en masques. S’est alors entamé un processus de réflexion, dont la conclusion est sans équivoque : « le théâtre n’a pas été bouleversé par l’épidémie, mais l’épidémie a révélé ce qu’il y avait de problématique dans les arts vivants », affirme M. Fréjabise, joint par téléphone.
Même si les artistes en arrêt de travail ont pu toucher les aides financières d’urgence, il s’inquiète que rien n’ait été fait pour assurer la survie des arts vivants en tant que tels. « On s’est vite rendu compte qu’il fallait agir par nous-mêmes et ne pas faire de motions pour le gouvernement, les grands théâtres, le Conseil des Arts et tout ça, qui n’ont rien fait pendant un an », poursuit-il, évoquant une « perte de confiance totale » vis-à-vis des institutions supposées représenter et défendre les intérêts des artistes, et surtout de leurs arts.
À l’été 2020, M. Fréjabise et ses collègues ont donc pris d’assaut les parcs de Montréal pour y jouer une pièce créée entièrement depuis le début de la pandémie. Aussi, malgré le temps froid, des manifestations-évènements sont organisées ponctuellement dans les lieux publics de la ville par différents collectifs, à défaut d’avoir accès aux salles de théâtres. D’ailleurs, celles-ci demeurent fermées jusqu’à nouvel ordre, malgré l’annonce de la réouverture des cinémas à compter du 26 févrierxiii.
En parallèle, les mesures proposées par le ministère de la Culture et des Communications sont insatisfaisantes pour M. Fréjabise, qui souligne que les bourses offertes pour la création sont désormais fortement orientées vers le théâtre numérique. « On nous propose de devenir des youtubeurs en puissance », commente-t-il, ajoutant qu’il s’oppose à cette injonction du « réinventez-vous en 2.0 ».
« Pour nous, ce serait une résistance de dire que le théâtre ça se passe en forêt, ça se passe dans la rue, ça ne se passe pas par écran », insiste l’auteur et metteur en scène, se faisant le porte-voix de dizaines d’artistes avec lesquels il travaille d’arrache-pied pour continuer à créer, en dépit des contraintes sanitaires. Sur l’avenir du théâtre postpandémie, il souhaite échapper à un mouvement qu’il qualifie de gauche réactionnaire qui appellerait à un retour au monde d’avant. Pour lui, en ce qui concerne la place accordée aux arts vivants dans la société québécoise, « l’avant, ce n’était déjà pas terrible ».
i Olivier Bossé, « COVID-19 : le Québec “sur pause” pour au moins trois semaines », Le Soleil, 23 mars 2020. https://www.lesoleil.com/actualite/covid-19-le-quebec-sur-pause-pour-au-moins-trois-semaines-video-01afbdb0751d8b91c6be329c812b1057.
ii « Webinaires », Ligue des droits et libertés. https://liguedesdroits.ca/webinaires/.
iii Mesures prises par décrets et arrêtés ministériels en lien avec la pandémie de la COVID-19, Gouvernement du Québec. https://www.quebec.ca/sante/problemes-de-sante/a-z/coronavirus-2019/mesures-prises-decrets-arretes-ministeriels/#:~:text=le%2022%20juillet%202020%2C%20du,pand%C3%A9mie%20de%20la%20COVID%2D19%20.
iv « Communiqué : Mesures d’urgence et déconfinement – La crise sanitaire réveille de vieilles urgences déjà bien connues », Ligue des droits et libertés, 28 avril 2020. https://liguedesdroits.ca/communique-deconfinement-dh/.
v David Rémillard, « “On ne saura jamais” l’impact du couvre-feu sur le nombre de cas de COVID-19 », 24 janvier 2021. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1765499/couvre-feu-efficacite-science-covid19-quebec.
vi Slogan entendu lors des manifestations organisées par le collectif Pas de solution policière à la crise sanitaire.
vii Ibid.
viii Nom fictif.
ix Thomas Gerbet, « Un itinérant de Montréal est mort après avoir passé la nuit devant un refuge fermé »,Radio-Canada, 18 janvier 2021. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1763930/itinerant-montreal-mort-toilettes-nuit-dehors-refuge-ferme.
x Maud Cucchi, « L’opposition enjoint au gouvernement Legault d’exempter les itinérants du couvre-feu », Radio-Canada, 25 janvier 2021. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1765712/itinerance-legault-couvre-feu-covid-pandemie-exemption.
xi Jérôme Labbé, « Les itinérants exemptés temporairement du couvre-feu au Québec », Radio-Canada, 26 janvier 2021, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1766147/suspension-application-couvre-feu-itinerants-cour-superieure.
xii Marco Bélair Cirino, « Bond des constats d’infraction liés aux règles sanitaires »,Le Devoir, 18 février 2021. https://www.ledevoir.com/politique/quebec/595383/non-respect-des-consignes-le-nombre-de-contraventions-a-bondi-sauf-a-montreal.
xiii « La majorité des salles de cinéma rouvriront le 26 février au Québec », Radio-Canada, 19 février 2021. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1772115/reouverture-salles-cinema-26-fevrier-quebec-covid-coronavirus?depuisRecherche=true.
par Alexandre Dubé-Belzile | Mar 16, 2021 | Analyses, International
Cet article est d’abord paru dans la réédition de notre recueil imprimé (In)visibilités médiatiques, disponible dans notre boutique en ligne.
Cet article porte sur les turbulences qui secouent le gouvernement de Juan Orlando Hernández, représentant du conservateur Partido nacional. Les professeur·e·s, les médecins et les étudiant·e·s manifestent leur insatisfaction et leur colère face au gouvernement de JOH, comme on le surnomme, qui a annoncé la privatisation de l’éducation et de la santé. Ces derniers développements sont peu surprenants étant donné les politiques du gouvernement hondurien depuis le coup d’État du 28 juin 2009, qui a délogé le président Manuel « Mel » Zelaya, élu démocratiquement en 2006. Le passage interrompu au pouvoir de Mel était caractérisé par des discours s’inscrivant dans la mouvance bolivarienne et le chavismo. Cette rhétorique et les actions qu’elle impliquait menaçaient les grands propriétaires et les multinationales dans la « république de bananes par excellence », dont la population avait été souvent caractérisée par un complexe d’infériorité des plus désolant1. À l’occasion du coup d’État, les forces conservatrices n’ont pas hésité à utiliser des méthodes peu scrupuleuses pour défendre la constitution, mot prononcé par les autocrates avec un certain zèle, comme le font les représentants de la dictature de l’Uruguay dans le thriller politique l’État de siège2. Comme dans le film, c’est par la « mano duro », la main forte, que les dirigeants conservateurs du Honduras ont combattu le mildiou, maladie affectant certaines plantes et métaphore utilisée par les généraux dans un autre thriller politique, Z3, afin de décrire les « maladies idéologiques » qui doivent être traitées avec le pesticide approprié, c’est-à-dire une solution de sulfate de cuivre. Cela dit, les images qui défilent sur les écrans ne sont pas celles d’une production cinématographique.
Sur place, nous avons pu constater comment la société vivait ces moments de sa vie politique. Attention, il ne s’agit pas d’un reportage sensationnaliste qui se limite à décrire les dégâts et montrer des images de pneus enflammés et de voitures renversées, pas plus que la police et l’armée tirant sur la foule, bien que ce soit des faits « hyperréels », pour utiliser l’expression de Jean Baudrillard4, au même titre que des gros plans de pénétration d’un vagin, d’une bouche ou encore d’un anus dans un film pornographique, qui nient et qui servent à nier le rapport de pouvoir, les structures idéologiques de telles productions de sens. Ce type de pornographie pourra sans doute être trouvée dans les dernières pages des publications des médias hégémoniques, pour aussi peu qu’on parle de la situation actuelle au Honduras. Nous nous sommes donc immergés dans la société hondurienne. Nous avons aussi reçu l’aide de Jorge, étudiant qui, face aux difficultés économiques de son pays, a dû abandonner ses études pour conduire un taxi tous les jours jusqu’à tard dans la nuit, malgré l’insécurité, pour subvenir aux besoins de sa famille. Il a eu l’amabilité de nous guider dans nos recherches.
À l’heure du dixième anniversaire du coup d’État du 28 juin 2009 au Honduras, il n’y a que peu d’occasions de se réjouir. Le 19 juin dernier sévissait une épidémie de dengue, une maladie potentiellement mortelle transmise par les piqûres de moustique, que les autorités avaient du mal à contrôler. L’État intimait la population d’éliminer toute étendue d’eau stagnante propice à la croissance de larves du moustique Aedes cineurus. Plus ou moins au même moment, l’armée était déployée dans le pays pour mettre fin aux espaces de prolifération dans lesquels se reproduisait une autre maladie, aux yeux du pouvoir évidemment, c’est-à-dire la maladie révolutionnaire.
Selon un journal local5, 77,5 % des cas de dengue en Amérique latine se retrouvent au Honduras. Le gouvernement a décrété l’état d’urgence dans 12 des 15 départements du pays, la maladie ayant causé, en date du 28 juin 2019, 34 décès répertoriés. La dengue pourrait-elle être une simple distraction de pouvoir par rapport aux véritables enjeux politiques? La volonté de l’État de se désinvestir de la santé et de l’éducation serait-elle à mettre en cause dans la propagation de la maladie et l’incapacité à y faire face? Rien ne va quand les services de santé d’un gouvernement achètent des médicaments essentiels qui s’avèrent des pilules de farine6. Dans tous les cas, cet état d’urgence coïncide avec la crise politique du pays, au sein de laquelle la répression pourrait bien avoir causé plus de morts, au-dessus d’une trentaine il y a un peu plus d’une semaine, selon certains groupes de défense des droits de la personne7.
Manuel « Mel » Zelaya, leader qui s’inscrivait dans la mouvance bolivarienne, a été banni du pouvoir en 2009, près de trois ans après son élection, parce que, selon le discours officiel, il avait proposé une urne référendaire pour convoquer une assemblée constitutionnelle, ce qui était, aux dires des putschistes, inconstitutionnel8. On le soupçonnait, disait-on, de vouloir modifier l’article de la constitution qui n’accordait qu’un seul mandat de quatre ans à chaque président élu. Les pouvoirs conservateurs se sont alors sentis investis de la mission de protéger la constitution et la République du Honduras contre ces forces qu’ils qualifient d’antisociales et de criminelles. Le gouvernement canadien, de son côté, comme les États-Unis, condamnait officiellement (et hypocritement) le coup, mais négociait directement avec les putschistes, en allant même jusqu’à entretenir d’étroites relations avec l’armée du pays et signer un accord de libre-échange9. L’Agence canadienne de développement international (ACDI) ayant financé un programme de formation sur les ajustements structurels en partenariat avec l’Université nationale autonome du Honduras (UNAH) de 2004 à 2010, autant dire que le coup d’État était préparé, ou du moins pas exclu10.
Dans notre article en ligne sur l’impérialisme canadien, dans lequel nous mentionnons le coup et la complicité du gouvernement canadien, nous avions décrit l’État, nous inspirant de la définition de l’idéologie de Slavoj Žižek, comme un tissu de fantasmes inconscients qui « structurent la réalité sociale »11 et qui rendent les contradictions du capital tolérables, voire, aux yeux de certain·e·s, acceptables ou louables. La constitution s’inscrit naturellement dans ces rituels qui assurent la survie du fantasme, comme ces justifications légales qui ont servi de prétexte à l’intervention de l’armée. Ce sont ces rituels que tentait d’ailleurs de défier Zelaya, un peu à l’image de Chavez qui a gouverné par référendum. Après le coup, Roberto Micheletti a été placé au pouvoir par les militaires comme président intérimaire. Ce dernier a alors suspendu, toujours au nom de la constitution, cinq droits constitutionnels, soit : la liberté personnelle (article 69), la liberté d’expression (article 72), la liberté de mouvement (article 81), l’habeas corpus (article 84) et la liberté d’association (article 78)12.
À l’occasion des élections qui ont eu lieu peu de temps après le coup, soit le 29 novembre 2009, malgré les droits suspendus, la répression et la censure des médias, Pepe Lobo Sosa, grand propriétaire agraire membre du conservateur Partido national, a été élu à la fonction présidentielle. Il est resté au pouvoir jusqu’en 2013, au moment où d’autres élections jugées frauduleuses ont amené au pouvoir Juan Orlando Hernández, surnommé JOH, issu de la même tendance politique. Cela dit, JOH a récemment dépassé le maximum de quatre ans, en entamant son deuxième mandat le 7 janvier 2018, grâce à la complicité de la même Cour suprême qui a condamné Mel Zelaya simplement pour sa volonté de convoquer une assemblée constitutionnelle. Salvador Nasralla, commentateur sportif devenu politicien, a formé l’Alliance de l’opposition contre la dictature (Alianza de Oposición contra la Dictatura). Cependant, lors des élections du 26 novembre 2017, alors que l’Alliance était en tête, la plateforme numérique des élections est « mystérieusement » tombée en panne. Au retour en service de la plateforme, JOH a pris le dessus pour finir en tête13. Il aurait ainsi remporté par 0,5 % des voix, tout en profitant de la bénédiction immédiate de Washington14 et pendant que le Canada continuait de soutenir son régime15.
Mel Zelaya a pu revenir au pays grâce à un accord signé en 2001. Il s’est manifestement radicalisé depuis sa mise à l’écart du pouvoir officiel16. Il est maintenant à la tête du parti Libre (Partido de la Libertad y de la Refundación). La formation se revendique du chavismo et, comme coalition de gauche, regroupe des tendances qui vont de la sociale démocratie à la gauche radicale17. Dans tous les cas, elle ne cache pas ses objectifs en affirmant que « la révolution est inévitable au Honduras »18. En ce qui concerne les manifestations, Zelaya encourage carrément la formation de « commandos insurrectionnels »19, c’est-à-dire une meilleure organisation de la révolte pour renverser JOH. Même s’il est difficile de savoir si un tel niveau d’organisation existe en ce moment de facto dans les rues, l’émergence d’une potentielle guérilla urbaine n’est pas à exclure. Pepe Lobo, de son côté et non sans un certain opportunisme, profite du mécontentement pour créer un nouveau mouvement avec un nom féminisant à l’espagnol et au ton quelque peu revendicateur : Tod@s para el cambio20. Ce mouvement initié par cette bête politique (Lobo veut dire « loup » en espagnol) risque peut-être de récupérer la révolte. Cela dépend de la manière dont les choses vont se poursuivre. Cela dit, il faut garder à l’esprit que ce dernier est tout aussi conservateur que JOH et que son mouvement ne rime pas à grand-chose d’autre qu’une tentative de se bâtir du capital politique. Après tout, il a été le premier président élu après le coup d’État, avec l’approbation de l’armée. Si la répression va en s’accroissant, et cela semble se produire, il y a malheureusement de fortes chances que beaucoup de dissident·e·s se déradicalisent et tentent de se débarrasser de JOH en se tournant vers un autre leader conservateur. Cela dit, il est tout aussi certain que d’autres se radicaliseront. Face à l’impasse et vu les conditions réunies, comme la perte de crédibilité de l’État et l’aura de légitimité de Zelaya, ancien président renversé avec lequel s’allient des personnalités qui ne sont pas a priori progressistes (comme Nasralla), il est possible de commencer à imaginer une révolution armée comme un réel espoir de sortir de la crise. Reste à voir le choix que les Hondurien·ne·s feront.
À l’intérieur du pays, les journaux restent plutôt laconiques en ce qui concerne la crise. Les articles traitant du sujet se retrouvent à la page 20, après plusieurs pages de publicité pour des téléviseurs et autres électroménagers, et ce, même si, au loin, on entend des cris et on peut sentir l’odeur des gaz lacrymogènes. Ce n’est pas que les journaux soient contrôlés par l’État, mais dans un pays où toute formation politique ou institution est subordonnée aux dynamiques du capital, à la « main invisible du marché »21, il n’est pas étonnant que les discours convergent. Heureusement, nous avons fait connaissance avec Jorge (nom fictif), ancien étudiant à l’UNAH, qui connaît encore bien la communauté estudiantine et qui a accepté de discuter avec nous. Nos entretiens ont vite pris l’allure de discussions amicales plutôt que d’entrevues formelles. Ce dernier, lorsque nous avons abordé le coup de 2009, a évoqué avec amertume les jours qui ont suivi, le couvre-feu qui obligeait à entreposer et à rationner l’eau et les vivres, la répression militaire, la violence. Il se souvient des élections qui ont mené JOH au pouvoir. La méthode d’achat de vote était bien simple : l’électeur·trice prenait discrètement une photo de son bulletin de vote et l’envoyait ensuite aux représentant·e·s du parti pour recevoir son paiement.
Au Honduras, explique-t-il, on milite le plus souvent pour un parti afin de gagner de l’argent, une question de survie. Les militant·e·s associé·e·s à un parti votent ou manifestent moyennant un paiement. Aussi, lorsqu’un gouvernement arrive au pouvoir, tou·te·s les fonctionnaires du gouvernement précédent sont congédié·e·s afin d’être remplacé·e·s par des militant·e·s du parti. Jorge est bien conscient aussi des souffrances prolongées engendrées par les politiques d’ajustements structurels du régime après le coup et ultimement, avec Juan Orlando Hernández aux commandes, les grands propriétaires, les multinationales et l’agriculture d’exportation accablant l’économie. La menace de faillite de l’entreprise nationale Hondutel est un des symptômes récents de la libéralisation22. Si Jorge était un étudiant plein d’espoir avant le coup, il a dû abandonner les études il y a cinq ans pour subvenir aux besoins de sa famille. Selon lui, il y a eu une alliance entre JOH, son parti et l’armée, cette dernière ayant depuis amassé beaucoup de pouvoir. Jorge semble toutefois désabusé, même par rapport à Mel et à ses plus récentes activités politiques, le croyant incapable de changer la situation. Nous l’avons accompagné avec sa famille aux alentours de la ville. Ils pensent aller en Espagne. Fuir est un leitmotiv au Honduras, comme si, avec le coup d’État, on s’en était pris même à l’espoir. En effet, près de 2600 Hondurien·ne·s ont demandé le statut de réfugié·e·s au gouvernement espagnol cette année23, et c’est sans compter celles et ceux qui tentent d’immigrer ailleurs, ou qui ont suivi la caravane migrante24. La conjointe de Jorge me disait : « Le Honduras est très dangereux », dessinant, avec des gestes restreints de son petit index, une carte du Honduras dans le vide. Pendant que nous discutions, son fils jouait dans l’herbe sous le regard de soldats armés de fusils d’assaut états-uniens. Des hommes et des femmes d’un âge avancé vendaient des bonbons et des cigarettes dans les rues. Au Honduras, le syndicalisme est pratiquement inexistant. Le salaire minimum est de 11 000 lempiras par mois (environ 581 $ canadiens), encore que beaucoup peinent à le gagner et que cela ne suffit pas pour nourrir une famille, surtout au regard des prix qui montent sans relâche.
« Ce qu’il nous faut, c’est une guerre civile », affirme Jorge, du haut du Picacho, mont qui surplombe Tegucigalpa, juste à côté de la statue du Christ, réplique de celle qui surplombe Rio de Janeiro. Les gauches latino-américaines qui fleurissaient il y a près de dix ans sont presque toutes tombées une à une. Que reste-t-il des révolutions au Nicaragua et à Cuba? Est-ce là vraiment ce à quoi aspirent les Latino-Américain·e·s? Difficilement, et si subsiste chez Jorge cette soif de pureté qui caractérisait peut-être l’engouement pour la révolution culturelle en Chine lors des évènements de mai 1968 en France, avec cette volonté d’éradiquer l’humain capitaliste pour engendrer un humain nouveau, on pourrait s’attendre à de nouvelles désillusions. Cela dit, au diable Fukuyama! L’histoire n’est pas terminée25. Jorge, de son côté, n’est pas prêt à se résigner à l’état des choses actuelles, affirme-t-il, alors que le jour s’éteint sur la capitale et que les rues deviennent désertes, menaçantes et dangereuses.
En dépit des apparences, la contestation n’est pas totalement décentralisée. Les médecins tenteraient d’en prendre les rênes et le collège des médecins du Honduras (CMH) voudrait ouvrir le dialogue avec l’ambassade des États-Unis26, manifestement désabusé de JOH. Il devait y avoir une plateforme de dialogue le 18 juin, mais personne n’y croit plus, ou, comme l’a si bien dit Jorge, il ne pouvait s’agir que d’une tentative de règlement entre le gouvernement et le collège des médecins, en excluant le reste de la population. Ce n’est pas par hasard que, selon Jorge, la prise de possession de l’université par les professeur·e·s et les étudiant·e·s atteignait son apogée autour de la faculté de médecine. L’ambassade des États-Unis se trouve en plein centre-ville et revêt presque autant d’importance que l’État au Honduras, si on exclut qu’elle puisse en faire partie. Le Collège des pédagogues et le Collège des professeurs d’éducation supérieure tentent aussi de mener le bal27, même si un grand nombre d’étudiant·e·s en colère et d’autres groupes s’adonnent au vandalisme et au pillage.
Récemment, des étudiant·e·s ont mis feu à des pneus devant l’ambassade de l’oncle Sam et, en réponse, cette dernière a annulé les entrevues pour les visas du 17 au 21 juin, comme pour châtier ses vilain·e·s enfants qui faisaient leur petite crise28. Nul doute que les services de renseignements sont actifs. Enfin, avec l’arrestation du frère du président, Juan Antonio « Tony » Hernández, pour trafic de cocaïne aux États-Unis, on pourrait être prêt·e à croire que les choses sont sur le point de basculer29. Cependant, le contraire ne serait pas si surprenant non plus. JOH restera-t-il au pouvoir comme l’aura fait un certain Manuel Noriega au Panama? Le dictateur panaméen a été pendant longtemps un collaborateur de la CIA et a amassé des fortunes grâce à des activités liées au narcotrafic, ce sur quoi les États-Unis ont fermé les yeux jusqu’au moment fatidique, lorsque le dictateur est devenu un peu trop indépendant pour Washington, ce qui a mené à l’invasion de Panama en 198930. À l’instar d’Hamid Karzai en Afghanistan31, JOH serait-il un autre chef d’État gravitant autour des activités de la CIA et du trafic de drogues?
Le capital cherche toujours à produire de la valeur et des débouchés. La drogue est sans doute l’une des plus parfaites commodités, et ce, parce qu’elle crée naturellement et sans plus d’effort des débouchés. Est-il surprenant que des États valets du capital en Amérique latine y soient mêlés? À cet égard, selon le principe des services de renseignements de la « dénégation plausible », les agences impliquées maintiennent des apparences trompeuses, et profitent à la fois du beurre et de l’argent du beurre, c’est-à-dire des profits du trafic de drogues et des recettes de ventes d’armes effectuées pour lutter contre ce même trafic, sans compter le contrôle politique, la dérégularisation des marchés et la plus profonde imbrication des entreprises étrangères32. Oliver North33? La Colombie34? Rien de nouveau à l’horizon. Souvenons-nous de la guerre du Vietnam, à mettre en parallèle avec le trafic de drogue qui a servi à la fois à financer le régime des « rebelles » du Vietnam du Sud tout en minant la révolte des populations afro-américaines en propageant l’héroïne dans leurs quartiers35. La même stratégie a été mise en œuvre en Afghanistan pour financer la résistance contre l’invasion soviétique36.
Le nom même des États-Unis d’Amérique sous-entend d’emblée, d’un point de vue idéologique, une mainmise sur le continent. On pourrait tout autant les appeler les États-Unis du monde. En parlant d’eux, Mao Tse Toung disait : « L’impérialisme est un tigre de papier »37. Aussi, Zhou Enlai, son ministre de l’intérieur, lorsqu’on lui a demandé, dans les années 1970, ce qu’il pensait des répercussions de la Révolution française, a répondu : « Il est un peu trop tôt pour le dire »38. Ainsi, tout porte à croire que « le tigre de papier » en question finira par pourrir ou par brûler, et que son allié du nord sera contraint de manger les restes de quelqu’un d’autre, ou mieux, de se métamorphoser radicalement. Enfin, pour le Honduras, l’avenir nous le dira.
Crédit photo : Fajrul Falah, Pixabay, https://pixabay.com/fr/photos/suite-%C3%A9meute-protestation-4506339/
1 Clifford Krauss, Inside Central America: Its People, Politics, and History, New York : Summit Books, 1991.
2 L’État de siège, réalisé par Costa-Gravas, Reggane Films, Euro International Film, Unidis et Dieter Geissler Filmproduktion, 1972.
3 Z, réalisé par Costa-Gavras, Valoria Films, Reggane Films et ONCIC, 1969.
4 Jean Baudrillard, Simulacres et simulation, Paris : Galilée, 1985.
5 « Ombudsman dice que Honduras requiere apoyo internacional para afrontar dengue », La Tribuna, 15 juin 2019. www.latribuna.hn/2019/06/15/ombudsman-dice-que-honduras-requiere-apoyo-i….
6 « El horrible caso de las pastillas de harina », El Heraldo, 15 juin 2019. www.elheraldo.hn/revistas/crimenes/1293598-466/selecci%C3%B3n-de-grandes….
7 Sandra Cuffe, « Honduras protest rackdown: Five things to know », Al Jazeera, 22 juin 2019. www.aljazeera.com/news/2019/06/honduras-protest-crackdown-19062122143938….
8 COHA, « 21st Century Socialism Comes to the Honduran Banana Republic », Council on Hemispheric Affairs, 25 mai 2009. www.coha.org/21st-century-socialism-comes-to-the-banana-republic/.
9 Tyler A. Shipley, Ottawa and Empire : Canada and the military Coup in Honduras, Toronto : Between the Lines, 2017.
10 Ibid.
11 George I. García et Carlos Guillermo Aguilar Sánchez, « Psychoanalysis and politics : the theory of ideology in Slavoj Žižek », International Journal of Zizek Studies, vol. 2, n° 3, 2008. zizekstudies.org/index.php/IJZS/article/view/125/125.
12 Pablo Ordaz, « Micheletti ordena el cierre de los medios de comunicación afines a Zelaya », El país, 28 septembre 2009. elpais.com/internacional/2009/09/28/actualidad/1254088802_850215.html.
13 COHA, op. cit.
14 « Conteo final del TSE da triunfo a JOH por 52,602 votos », La Prensa, 4 décembre 2017. www.laprensa.hn/honduras/1132076-410/tse-conteo_votos-resultado-eleccion….
15 Tyler A. Shipley, « Canada and Honduras: Election Fraud Is Only the Latest Outrage in an Eight Year Nightmare », Global Research, 12 décembre 2017. www.globalresearch.ca/canada-and-honduras-election-fraud-is-only-the-lat….
16 « Zelaya Ends Self-Exile and Returns to Honduras », Honduras Weekly, 29 mai 2011. web.archive.org/web/20110601165325/http:/www.hondurasweekly.com/national/3758-zelaya-ends-self-exile-and-returns-….
17 Sílvia Alvarez, « El Partido Libre es el nuevo instrumento de lucha de la resistencia hondureña », 31 octobre 2011. www.albatv.org/El-Partido-Libre-es-el-nuevo.html?lang=es.
18 Ibid.
19 « ’Mel’ Zelaya insiste en legalidad de los comandos de Libre », El Heraldo, 3 janvier 2019. www.elheraldo.hn/pais/1247091-466/mel-zelaya-insiste-en-legalidad-de-los….
20 « Pepe Lobo lanza movimiento Todos por el cambio », El Heraldo, 16 juin 2019. www.laprensa.hn/honduras/1293645-410/pepe-lobo-lanza-su-movimiento ; « “Pepe” Lobo presenta nuevo movimiento del Partido Nacional “Todos por el Cambio” », La Tribuna, 15 juin 2019. www.latribuna.hn/2019/06/15/pepe-lobo-presenta-nuevo-movimiento-del-part….
21 Adam Smith, An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of the Nations, Londres : W. Strahan and T. Cadell Publisher, 1776.
22 « Reunión de emergencia para buscar el rescate de Hondutel », La Tribuna, 16 juin 2019. www.latribuna.hn/2019/06/16/reunion-de-emergencia-para-buscar-el-rescate….
23 « 2,600 hondureños piden asilo en España », La Prensa, 16 juin 2019. www.laprensa.hn/honduras/1293836-410/2600-hondurenos-piden-asilo-espana-….
24 John Holman, « Migrant Caravan : Hundreds using secret convoys », Al Jazeera, 14 juin 2019. www.aljazeera.com/news/2019/06/migrant-caravan-hundreds-secret-convoys-1….
25 Francis Fukuyama, The End of History and the Last Man, New York : Free Press, 1992. Fukuyama est, en quelque sorte, le penseur par excellence du néolibéralisme, Il a parlé de la chute de l’Union soviétique comme la fin de l’histoire, c’est-à-dire le moment où il fallait se rendre à l’évidence que la démocratie libérale était le meilleur système.
26 « La plataforma se maintienne en las calles previo a instalar su diálogo », El Heraldo, 14 juin 2019. www.elheraldo.hn/pais/1293398-466/la-plataforma-se-mantiene-en-las-calle….
27 « Plataforma sigue en movilización », La Tribuna, 17 juin 2019. www.latribuna.hn/2019/06/17/plataforma-sigue-en-movilizaciones/.
28 « Papá de joven acusado de quemar Embajada de EE UU : « No le hemos enseñado valores inapropiados » », El Heraldo, 1er juin 2019. www.elheraldo.hn/pais/1289548-466/pap%C3%A1-de-joven-acusado-de-quemar-e… ; « Embajada de Estados Unidos en Honduras cancela citas para visas del 17 al 21 de junio », El Heraldo, 15 juin 2019. www.elheraldo.hn/pais/1294693-466/embajada-de-estados-unidos-en-honduras….
29 Peter Asmann, « EE.UU. alega que hermano de presidente de Honduras es narcotraficante », InSight Crime, 26 novembre 2018. es.insightcrime.org/noticias/analisis/eeuu-alega-hermano-presidente-honduras-narco/
30 Eytan Gilboa, « The Panama Invasion Revisited: Lessons for the Use of Force in the Post Cold War Era », Political Science Quarterly, vol. 110, n° 4, 1995-96 : 539-562. doi.org/10.2307/2151883.
31 David Martin, « Karzai Brother: Drug Lord, CIA Darling? », CBS News, 28 octobre 2009. www.cbsnews.com/news/karzai-brother-drug-lord-cia-darling/.
32 Peter Dale Scott, American War Machine: Deep Politics, the CIA Global Drug onnection, and the Road to Afghanistan, Laham : Rowman & Littlefield Publishers, 2014.
33 Gary Webb, Dark Alliance : The CIA, the Contras, and the Crack Cocaine Explosion, New York : Seven Stories Press, 1998.
34 Geoff Simons, Colombia : A Brutal History, Londres : Saqi, 2004.
35 Larry Collins, « The CIA Drug Connection Is as Old as the Agency », The New York Times, 3 décembre 1993. www.nytimes.com/1993/12/03/opinion/IHT-the-cia-drug-connectionis-as-old-….
36 Ikramul Haq, « Pak-Afghan Drug Trade in Historical Perspective », Asian Survey, vol. 36, n° 10, 1996 : 945-963. doi.org/10.2307/2645627.
37 Extrait d’un entretien accordé par Mao Zédong à deux personnalités latino-américaines, « L’impérialisme américain est un tigre de papier », Perspective Monde, École de politique appliquée, Université de Sherbrooke, 16 juillet 1956. perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire=1445.
38 Dimitris Fasfalis, « Le 4 juillet 1776. Le leur et le nôtre », Mediapart, 4 juillet 2018. blogs.mediapart.fr/dimitris-fasfalis/blog/040718/le-4-juillet-1776-le-leur-et-le-notre.
par Rédaction | Mar 14, 2021 | International
Par Amal Benotman
Pour empêcher l’accès à son territoire aux migrant·e·s vénézuélien·ne·s à la suite d’une violente seconde vague de Covid-19, le Pérou a fermé puis militarisé sa frontière avec l’Équateur en janvier. Des dizaines de réfugié·e·s se retrouvent ainsi piégé·e·s dans l’attente d’une issue à leur situation.
À Huaquillas, ville effervescente située au sud de l’Équateur, à sa frontière avec le Pérou, le confinement a des allures qui le distinguent de ce qui le caractérise ailleurs dans le monde. Ne bénéficiant pas du privilège de pouvoir se confiner à la maison, des dizaines de migrant·e·s du Venezuela se retrouvent « enfermé·e·s dehors » dans les rues et les espaces publics de la cité commerçante.
Huaquillas a depuis des années l’habitude des flux démographiques et économiques qui transitent librement d’un côté à l’autre de la frontière. Mais ce mouvement de transit s’est considérablement réduit depuis le début de la pandémie de Covid-19 et une première fermeture de la frontière; puis s’est arrêté lorsque le Pérou, en proie à une forte deuxième vague, a décidé une seconde fermeture suivie d’une militarisation le 26 janvier de la partie ouest. Situé près de l’océan pacifique, ce côté de la frontière est en effet le principal point de passage pour les migrant·e·s et réfugié·e·s du Venezuela en route pour le Pérou, où elles et ils espèrent trouver du travail. Depuis une dizaine d’années, ce pays affiche en effet une croissance relativement soutenue et est devenu, à l’échelle de la région, une importante destination économique. Les migrant·e·s qui s’y établissent travaillent principalement dans le domaine informel qui représente plus de 70% du marché du travail.
Poussée par le besoin d’améliorer son sort et celui de ses enfants, María-Angel a elle aussi fait le choix du Pérou et a quitté sa ville de Barquisimeto au Venezuela le 23 janvier, pour entreprendre ce périple à pied avec sa fille de quatre ans et quatre compagnons.
« Jamais je n’aurais imaginé tant marcher un jour »i, confie la jeune femme de 24 ans à L’Esprit libre. « On avait les pieds enflés et on avait tout le temps faim. Parfois on nous offrait du pain et de l’eau, la nuit on dormait où on pouvait, en bordure de route ou dans la forêt. Jamais je n’oublierai cette expérience », relate-t-elle avec un sourire exténué.
Comme María-Angel, des centaines de milliers de citoyen·ne·s du Venezuela se voient contraint·e·s de chercher un avenir meilleur hors de leur pays, où une crise féroce fait rage. Reposant largement sur la rente pétrolière, l’économie du pays se trouve en effet minée depuis les chutes du cours du pétrole; d’abord celle de 2008-2009 puis celle de 2014. Par la suite, la monnaie nationale a subi une forte dévaluation et le quotidien des Vénézuélien·ne·s s’est vu dévasté par l’hyperinflation et une crise de l’accès aux services de base comme l’eau, l’électricité, internet et le transport public. La situation est en outre lourdement aggravée par le blocus économique et financier imposé depuis 2015 par les États-Unis et leurs alliés, qui a contribué encore davantage à l’asphyxie de la population.
Après avoir parcouru environ 3000 km à pied, María-Angel et ses compagnons ont dû interrompre leur exode à Huaquillas où ils sont arrivé·e·s le 18 février. « On a mis un peu moins d’un mois avant d’arriver ici. On n’a pas eu de problèmes pour passer les autres frontières. On savait que cette frontière-ci était fermée, mais on avait l’espoir de réussir à la passer par les trochas [petits sentiers], mais là aussi, il y a des militaires ». La jeune mère de famille survivait en vendant des avocats à Medellin, en Colombie, avant de devoir retourner au Venezuela lorsque la pandémie a privé les travailleurs et travailleuses journalières de leurs ressources. Elle précise que si la frontière n’est pas bientôt démilitarisée, elle restera peut-être en Équateur, même si elle dit ne pas être sûre de savoir quoi y faire. En attendant, c’est dans un campement improvisé sur l’une des places de la ville que la jeune femme s’est installée avec sa fille, ses camarades de voyage ainsi que des dizaines d’autres compagnons d’infortune, dans des conditions d’une grande précarité, subsistant grâce à la solidarité de la population et à l’aide alimentaire fournie par l’OIM (Organisation internationale pour les migrations).
Le Pérou, seconde destination des migrant·e·s vénézuélien·ne·s
Avec environ un million de personnes vénézuéliennes réfugiées sur son sol, le Pérou est leur deuxième pays d’accueil, après la Colombie. Les migrant·e·s y ont été initialement bien reçu·e·s, mais se sont de plus en plus retrouvé·e·s confronté·e·s aux problèmes économiques et à la xénophobie. À l’instar des autorités équatoriennes et de plusieurs autres pays de la région, les autorités péruviennes leur ont imposé la possession d’un passeport avec visa pour contenir les arrivées, une politique en vigueur depuis juin 2019. C’est dans ce contexte que dans la partie ouest de la frontière, de nombreux points de passages clandestins sont apparus.
Rosa, 43 ans, attend patiemment de pouvoir franchir la frontière. Elle dit avoir quitté le Venezuela parce qu’elle « voudrait pouvoir vivre décemment », ce qui n’est actuellement pas possible dans son pays. Rosa est partie du Venezuela le 9 février, et contrairement à María-Angel, elle a pu faire le voyage en bus et éviter ainsi « les dangers de l’entreprendre à pied », confie-t-elle à L’Esprit libre. La jeune femme raconte avoir commencé la traversée en marchant avec un groupe de plusieurs personnes, mais que face aux risques et à la difficulté, elle a finalement préféré piocher dans ses économies et voyager en bus. Elle se rappelle, émue, que dans le groupe avec lequel elle était partie à pied, une petite fille avait été écrasée par une voiture en Colombie.
Rosa avait déjà entrepris ce voyage une première fois. Enseignante au primaire de formation, elle vivait à Lima où elle avait réussi à trouver une situation stable et des documents en règle, avant de devoir retourner au Venezuela pour apporter de l’aide à sa mère malade et repartir de nouveau. Depuis son arrivée à Huaquillas, elle tente de survivre en vendant des caramelitos [bonbons] dans la rue, après avoir perdu toutes ses économies en tentant de passer par une trocha [petit sentier], et s’être fait escroquer par le passeur. Elle travaille aussi pour pouvoir s’offrir une chambre d’hôtel qui lui coûte un peu moins de 1,50 $ US la nuit, car là encore, elle ne souhaite pas dormir dehors. Rosa dit vouloir attendre un peu avant de retenter sa chance et de repasser au Pérou. « Pour l’instant, le passage est encore dangereux », déclare-t-elle, ajoutant que des groupes de migrant·e·s ont été exposé·e·s à des tirs de la part des militaires alors qu’elles et ils tentaient de passer la frontière.
À la suite de ces incidents, la directrice Amériques d’Amnesty International avait d’ailleurs dénoncé via un communiqué « l’usage des forces armées dans le domaine de la gestion des migrations » et rappelé que de telles opérations mettent en danger les droits humains de personnes vulnérables qui sont à la recherche légitime d’une protection internationale.
La militarisation : une réponse traditionnelle et historique
L’envoi des armées aux frontières a traditionnellement été une réponse des États de la région pour gérer ce qu’ils considèrent comme étant un problème, nous rappelle François Bignon, docteur en histoire à l’Université Rennes, dont les recherches portent sur les conflits frontaliers entre le Pérou et l’Équateur. « C’est une réponse profondément enracinée dans l’histoire de ces pays, et dans la construction même des États et nations latino-américaines. Du côté de l’armée péruvienne, il y a une prétention à se déclarer légitime comme le bras armé de l’État, et comme l’institution la plus apte à gérer toute situation qui implique la sécurité du pays », ajoute le spécialiste pour qui il s’agit d’une bataille avant tout médiatique et qui s’adresse surtout aux opinions nationales dans un contexte de xénophobie rampante au Pérou à l’égard des Vénézuélien·ne·s. En attestent d’ailleurs les commentairesii qui ont accompagné la publication de l’opération sur le réseau social Twitter de l’État-Major péruvien.
Dans ce contexte de crise sanitaire, économique et sociale, la région pourrait assister, selon M. Bignon, à une mainmise de plus en plus affirmée des armées qui en profitent pour réaffirmer un rôle qui leur était historiquement dévolu et qu’elles considèrent comme étant de leur ressort. Cela peut être interprété comme une dépendance au sentieriii; comme une manière traditionnelle de réagir. L’historien, qui entrevoit dans cette opération « beaucoup de parallèles avec des situations antérieures » sur la même frontière, affirme que face « à une nouvelle menace », ce sont les leviers qui ont fait leurs preuves dans le passé qui sont généralement réactivés.
À la suite de la militarisation de la frontière, plusieurs réfugié·e·s ont décidé de rester en Équateur pour y tenter leur chance, selon les représentant·e·s locaux de l’OIM rencontré·e·s par L’Esprit libre. D’autres ont choisi de remonter vers la Colombie où le gouvernement a annoncé le 8 février son intention de régulariser des milliers de réfugié·e·s; tandis que des dizaines d’autres, comme Rosa, ont toujours l’espoir de pouvoir traverser la frontière, et attendent dans des conditions de grande vulnérabilité et pour un temps encore indéterminé la première occasion de pouvoir le faire.
Révision : Any-Pier Dionne
i Traduction libre de l’espagnol au français.
ii Traduction du Tweet des forces armées péruviennes :Entérate más de las acciones que realiza las Fuerzas Armadas para impedir el ingreso de extranjeros al país ► Pour en savoir plus sur les mesures prises par les forces armées pour empêcher les étrangers d’entrer dans le pays.
Traduction de certains commentaires accomagnant le tweet : Excelente, las lacras venecas que no entren más delincuentes ► Excellent, que la racaille vénézuelienne et les délinquants restent [hors du Pérou].
Es justo y necesario. No debe ingresar ni un solo extranjero ilegal y delincuencial. Confiamos en las FFAA y en el orden que impondrá en la frontera► C’est juste et nécessaire. Pas un seul étranger illégal et criminel ne doit pouvoir entrer. Nous avons confiance dans nos forces armées et dans l’ordre qu’elles vont imposer à la frontière.
iii https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9pendance_au_sentier
par Rédaction | Mar 11, 2021 | Analyses, International
Par Adèle Surprenant
Depuis son empoisonnement au Novitchok, le 20 août 2020i, l’opposant russe Alexeï Navalny n’a cessé de faire parler de lui. Sa condamnation à trois ans et demi de prison, début février, a provoqué une vague de manifestations durement réprimées à travers le paysii. Qui est l’homme derrière le mouvement que le gouvernement de Vladimir Poutine s’évertue à faire taire?
L’opposant au Kremlin Alexeï Navalny, 44 ans, a été arrêté dès son arrivée à l’aéroport de Moscou, le 17 janvier dernieriii. Il revenait de plusieurs mois de convalescence en Allemagne, qui ont suivi la présumée tentative d’assassinat au puissant agent neurotoxique Novitchok dont il aurait fait l’objet à l’étéiv.
Peu avant son arrestation, attribuée au non-respect des conditions d’une peine avec sursis datant de 2014, Navalny déclarait : « Ici, c’est chez moi. Je n’ai pas peur […] car je sais que j’ai raison et que les affaires criminelles lancées contre moi sont fabriquées de toutes pièces. Je n’ai peur de rien et je vous appelle à n’avoir peur de rien »v.
Une arrestation contestée par les partisan·e·s de Navalny, qui sont descendu·e·s par milliers dans les rues de la capitale et d’ailleurs. Des manifestations relancées par la condamnation de l’opposant, le 2 février 2021, malgré la répression policière et la multiplication des interpellationsvi. Début février, plus de 5 000 personnes auraient été placées en détention en marge du deuxième week-end de protestation uniquement, d’après l’ONG Human Rights Watchvii.
La colère d’une partie de la population a été attisée par le jugement défavorable du tribunal à l’encontre de Navalny, mais aussi par la diffusion d’Un palais pour Poutine, réalisé par le Fonds de lutte contre la corruption (FBK) de l’opposant. Mis en ligne sur YouTube deux jours après son retour au pays, le documentaire met en lumière la corruption du régime de Poutine, principal angle d’attaque d’Alexeï Navalnyviii.
Qui est Navalny?
Avocat de formation, Alexeï Navalny est diplômé de l’université Lumumba de Moscou et titulaire d’une bourse de la prestigieuse université américaine Yaleix. En 2000, il rejoint le parti social-libéral Iablokox, dont il se fait expulser sept ans plus tard en raison de ses affinités avec la frange plus nationaliste de l’oppositionxi. S’il est aujourd’hui présenté comme un fervent démocrate et porte-étendard des valeurs libérales à l’occidentale, Navalny a maintes fois réitéré ses allégeances nationalistesxii.
Dès les années 2000, l’immigration illégale est son plus important cheval de bataille. Il compare les rebelles tchétchènes à des cafards, dénonce ce qu’il a qualifié de « criminalité ethnique »xiii et participe, en 2011, à l’évènement ultranationaliste réputé xénophobe des « marches russes »xiv. Il soutient également la campagne nationaliste « Stop Feeding the Caucasus », visant l’arrêt des subventions fédérales aux républiques du nord du Caucase aux gouvernements jugés corrompus et incompétentsxv. En 2014, à la suite de l’annexion de la Crimée par la Russie, Navalny aurait déclaré que « la Crimée est à nous », qu’elle fait désormais partie intégrante de la Fédération russexvi.
Son soutien à Poutine dans l’occupation militaire de la péninsule ukrainienne, contraire au droit international, révèle une ferveur nationaliste profonde, d’après le politologue et professeur émérite à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Jacques Lévesque. La popularité de l’homme fort du pays atteint alors des sommets inégalés, avec un taux de satisfaction de 87 % de la populationxvii, mais « le soutient de Navalny n’a rien d’opportuniste », soutient M. Lévesque, qui le comprend comme une réelle prise de position idéologique.
« Navalny n’a jamais renié ce positionnement et l’immigration était encore un sujet important de sa campagne municipale de 2013, mais ce discours s’est totalement effacé derrière d’autres engagements », affirme Benoît Vitkine, correspondant du quotidien Le Monde à Moscouxviii. Ces « engagements » sont désormais centrés sur la lutte contre la corruption et pour la démocratie, thèmes pour lesquels il commence à se faire connaitre à compter de 2010 grâce à la plateforme en ligne Rospilxix.
Devenu l’une des figures de proue de la contestation contre la falsification des résultats aux législatives en 2011, le « blogueur le plus célèbre de Russie » est brièvement incarcéré. La première d’une longue série de démêlés avec la justice.
« Nous avons tout pour nos amis et la loi pour nos ennemis »xx
Le dernier et seul scrutin auquel la figure de l’opposition est autorisée à participer remonte à 2013. Il arrive deuxième aux municipales de la capitale derrière le candidat du parti présidentiel Russie Unie, avec 27 % des suffragesxxi.
Présenté comme l’opposant principal au Kremlin par les médias occidentaux, Navalny est pourtant loin de faire l’unanimité en Russie. Peu de temps avant les plus récentes manifestations, un sondage du centre indépendantLevada révélait qu’un peu moins de la moitié des personnes interrogées connaissaient Navalny. Seuls 15 % des répondant·e·s croyaient qu’il avait véritablement été empoisonnéxxii.
Pour Jacques Lévesque, la scène politique russe est divisée entre les partisan·e·s de Navalny et celles et ceux qui ont été délaissé·e·s par les politiques de privatisation qui ont suivi la chute de l’URSSxxiii. La libéralisation menée par Boris Eltsine a eu des effets catastrophiques sur le pays, comme l’explique le politologue dans les pages du Devoir : « En l’espace de 10 ans, le produit national brut russe est tombé à 50 % de ce qu’il était et l’espérance de vie des hommes est passée de 68 à 59 ans. Plus de la moitié de la population est passée sous le seuil de la pauvreté », puis Vladimir Poutine arrive à la présidence et renationalise certaines ressources rentables. Pour ces déshérités du libéralisme, il apparaît alors comme un sauveurxxiv ».
DE son côté, l’opposition parlementaire principale, le Parti communiste de la Fédération de Russie (KPRF), peine à mobiliser. « Le Parti communiste est un parti qui ne fait pas la promotion de la prise du pouvoir par la révolution, il fonctionne à l’intérieur des règles électorales, donc il est beaucoup moins radical que Navalny, qui appelle au renversement même du pouvoir », explique M. Lévesque. Il affirme que les membres les plus jeunes du KPRF tendent à soutenir l’opposant, qui cherche quant à lui à unir les forces d’opposition, à travers une initiative comme le « vote intelligent », encourageant une coordination des votes stratégiques parmi les partisan·e·s de candidats d’opposition lors des municipales de Moscou en 2019xxv.
Alors que le pouvoir d’action de l’opposant risque d’être entravé par sa plus récente condamnation, Benoît Vitkine soutient que « quand on parle de “l’affaire Navalny”, ce n’est plus du politicien Navalny dont on parle, c’est des actions du pouvoir russexxvi ».
Au téléphone avec L’Esprit libre, M. Lévesque nous met en garde contre les potentielles dérives de la situation actuelle en Russie : « Si le pouvoir tendait à se dissoudre, il y aurait un coup de force des militaires, des services secrets pour rétablir un gouvernement, et un gouvernement nettement plus autoritaire que celui de Poutine actuellement », prévient-il. Il rappelle que, malgré l’empoisonnement suspect de Navalny et les séjours en prison successifs de militants d’opposition, la liberté d’expression en Russie n’est pas encore totalement réprimée.
Révision de fond: Alexandre Dubé-Belzile
Révision linguistique: Any-Pier Dionne
i « L’opposant russe Alexei Navalny condamné à trois ans et demi de prison », Radio-Canada, 2 février 2021. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1767689/alexei-navalny-comparution-russie-prison-poutine.
iiIbid.
iii Maxime Popov et Thibaut Marchand (AFP), « L’opposant Alexeï Navalny interpellé par la police à son retour en Russie », Le Devoir, 17 janvier 2021. https://www.ledevoir.com/monde/593458/retour-de-navalny-a-moscou.
iv Ibid.
v Ibid.
vi Radio-Canada, op.cit.
vii « Russie : Nouvelle vague d’arrestations de manifestants », Human Rights Watch, 1er février 2021. https://www.hrw.org/fr/news/2021/02/01/russie-nouvelle-vague-darrestations-de-manifestants.
viii François Bonnet, « « Un palais pour Poutine » : voici la version française », Médiapart, 9 février 2021. https://www.mediapart.fr/journal/international/090221/un-palais-pour-poutine-voici-la-version-francaise.
ix « Comment Alexeï Navalny est devenu la bête noire de Vladimir Poutine », Le Monde, 2 février 2021. https://www.lemonde.fr/international/article/2021/02/02/comment-alexei-navalny-est-devenu-la-bete-noire-de-vladimir-poutine_6068445_3210.html.
x Alexey Sakhnin, « How a Russian Nationalist Named Alexei Navalny Became a Liberal Hero », Jacobin, 31 janvier 2021. https://jacobinmag.com/2021/01/alexei-navalny-russia-protests-putin.
xi Le Monde, 2 février 2021, op.cit.
xii Alexey Sakhnin, op.cit.
xiii « Russie : » La foule qui se mobilise pour Alexeï Navalny est loin de suffire à faire trembler les fondations du régime » », Le Monde, 3 février 2021. https://www.lemonde.fr/international/article/2021/02/03/russie-la-foule-qui-se-mobilise-pour-alexei-navalny-est-loin-de-suffire-a-faire-trembler-les-fondations-du-regime_6068640_3210.html.
xiv Le Monde, 2 février 2021, op.cit.
xv Robert Coalson, « Is Alexei Navalny a Liberal or a Nationalist? », The Atlantic, 29 juillet 2013. https://www.theatlantic.com/international/archive/2013/07/is-aleksei-navalny-a-liberal-or-a-nationalist/278186/.
xvi « Alexei Navalny : Russia’s vociferous Putin critic », BBC News, 4 février 2021. https://www.bbc.com/news/world-europe-16057045.
xvii AFP, « Poutine plus populaire que jamais en Russie »,La Presse, 7 août 2014. https://www.lapresse.ca/international/europe/201408/07/01-4789968-poutine-plus-populaire-que-jamais-en-russie.php.
xviii Le Monde, 3 février 2021, op.cit.
xix Le Monde, 2 février 2021, op.cit.
xx Proverbe russe. « Tony Wood, Les opposants russes sont toujours corrompus… », Le Monde diplomatique, septembre 2019. https://www.monde-diplomatique.fr/2019/09/WOOD/60372.
xxi Le Monde, 3 février 2021, op.cit.
xxii Jacques Lévesque, « Où va la Russie? », Le Devoir, 13 février 2021. https://www.ledevoir.com/opinion/idees/595157/ou-va-la-russie.
xxiiiIbid.
xxiv Ibid.
xxv Ben Noble, « Alexei Navalny suspected poisoning : why opposition figure stands out in Russian politics », The Conversation, 21 août 2020. https://theconversation.com/alexei-navalny-suspected-poisoning-why-opposition-figure-stands-out-in-russian-politics-144836.
xxvi Le Monde, 3 février 2021, op.cit.
par Rédaction | Mar 9, 2021 | Environnement, International, Societé
Par Marine Fauche
Ce texte est d’abord paru dans notre recueil imprimé L’effondrement du réel : imaginer les problématiques écologiques à l’époque contemporaine, disponible dans notre boutique en ligne.
À l’Ouest de la côte méditerranéenne française, le littoral de l’Aude offre un ensemble de paysages contrastés, entre les basses plaines littorales, leurs étangs et stations balnéaires en collier et les petits massifs des Corbières et de la Clape auxquels elles s’adossent. Comme bien d’autres littoraux, ce territoire de faible altitude est confronté de plein fouet aux défis de l’adaptation aux changements rapides qui s’amorcent et, tout particulièrement, à l’élévation du niveau de la mer.
Dans ce contexte, un acteur original s’est emparé de la problématique : il s’agit du Parc Naturel Régional (PNR) de la Narbonnaise en Méditerranée, fondé en 2003, dont le territoire littoral court de l’embouchure de l’Aude à Port-Leucate. Engagé sous l’impulsion des élu·e·s en 2018, le programme « La Mer monte » associe des recherches scientifiques, des approches sensibles et des médiations nouvelles pour parler de cette problématique. Comment une institution récente comme le PNR, qui ne dispose ni d’un pouvoir de réglementation (à l’inverse des Parcs Nationaux), ni des moyens de recherche d’un centre scientifique, parvient-elle à s’emparer de cette thématique? Et quels aspects parfois négligés par les expertises techniques ce PNR, au contact des habitant·e·s, peut-il faire émerger?
J’en rends compte en cinq actes, faisant de façon progressive la part belle aux imaginaires. L’analyse que je propose s’appuie sur des journées d’observation participante du programme « La Mer Monte », et des entretiens conduits auprès des personnes responsables et d’une association investie sur ces problématiques.
Calculer : Les prévisions et leurs limites
L’élévation du niveau des mers apparaît, d’abord, comme un problème global et scientifique, en lien direct avec les changements climatiques dont l’évolution est synthétisée par les travaux du Groupe Intergouvernemental d’Experts sur le Climat (GIEC), institution de référence fondée en 1988. Son premier « Rapport d’évaluation des incidences potentielles du changement climatique », en 1990, évoquait déjà cette élévation ; ses études en précisent depuis les causes et les effets, à partir de modèles dont les paramètres gagnent en précision. Dans son dernier rapport de 2018, on peut lire que l’élévation du niveau moyen des mers se poursuit et s’accélère1. Les modélisations prenant en compte l’expansion thermique des eaux induites par leur réchauffement et la fonte des glaciers et des couvertures glaciaires du Groënland estiment que cette hausse serait de 0,26 à 0,77 m en 2100, dans le cadre d’un réchauffement limité à 1,5°C, et de 0,1 m supplémentaire en cas de réchauffement limité à 2°C2. D’autres études, élaborées à l’échelle régionale de la Méditerranée, corroborent ces estimations et coïncident avec le scénario pessimiste du GIEC, à + 0,80 m3. La problématique est amenée à durer, car l’élévation se poursuivra au-delà de 2100, même si le réchauffement est limité à 1,5°C4. Elle est aussi en partie inéluctable, car les réactions du système climatique interviennent avec un temps de décalage, de sorte que même une réduction drastique des émissions n’empêcherait pas le phénomène de se poursuivre pour un temps. À l’échelle de l’action humaine et pour l’altitude des plaines littorales narbonnaises, ces projections sont vertigineuses. Elles sont aussi tissées d’incertitudes, ce qui complique leur transfert vers une échelle locale.
Ce passage à l’échelle locale est d’abord difficile sur le plan épistémologique parce que les incertitudes associées aux modèles globaux se multiplient au fil des transitions d’échelles opérées par les « downscaling », c’est-à-dire les changements d’échelle pratiqués sur les modélisations. Pour prévoir, à partir de projections mondiales, l’élévation marine en Méditerranée, la manière classique de procéder consiste, en effet, à forcer un modèle climatique régional avec les projections d’un modèle de circulation générale (à l’échelle du globe) pour étudier leurs répercussions sur un système plus précis. À ces deux facteurs d’incertitudes (celles induites par les modélisations et celles qui s’y ajoutent au fil des changements d’échelles), s’ajoutent encore celles qui tiennent aux trajectoires des émissions anthropiques à venir, qui se répercuteront sur l’élévation de la mer. Sur les territoires de basse altitude, à l’instar des plaines littorales comme celles de l’Aude, une telle incertitude implique qu’il faut se préparer à des scénarios complètement différents. Surtout, au niveau local, ce qui importe davantage que l’élévation moyenne, ce sont les phénomènes de submersion ponctuels lors des tempêtes, où les effets de la houle et de la surcote se combinent. Ainsi est-ce un aléa 2100 de 2,40 m qu’a choisi de retenir le schéma de cohérence territoriale (SCOT) du Grand Narbonne en vue de ces risques de submersions marines.
Par ailleurs, le transfert de ces projections à l’échelle locale pose des problèmes politiques, car, concrètement, l’élévation du niveau de la mer soulève la question de ce que l’on appelait un « repli stratégique » et que l’on appelle désormais une « recomposition spatiale » quant à la répartition des activités et des habitats. Ce qui est lourd d’enjeux économiques, dans un espace de tourisme balnéaire, mais aussi symboliques, pour un territoire déjà marqué par une histoire de dépossession récente dont nous allons parler. Aussi, anticiper l’élévation des eaux ne peut pas consister à déterminer cette recomposition en appliquant les projections du GIEC, quoique le PNR s’appuie sur ses travaux et relaie ses messages, mais doit surtout amener à envisager cette recomposition spatiale avec les habitant·e·s. C’est ce que fait en partie la portion scientifique du programme « La Mer Monte », qui étudie la salinisation des terres littorales, en association avec les agriculteurs et les agricultrices, et que prolongent les expériences de médiation du programme.
Faire parler : Les médiations du PNR
À l’origine de ces médiations se trouve un constat liminaire, partagé par les agents du PNR : la montée des eaux n’est pas un problème ou plutôt pas un sujet pour les habitant·e·s – si bien qu’au PNR, on parle de déni. Que cache ce déni? Espoir technologique, ignorance ou minoration du problème? C’est ce que la spécificité du phénomène, à savoir son invisibilité, invite d’abord à penser. Le lent et progressif grignotage des rivages est difficilement perceptible dans une expérience quotidienne du littoral, tout comme l’on prend difficilement conscience du grandissement d’un·e enfant que l’on côtoie. Pourtant, l’on aurait tort de mésestimer la connaissance des habitant·e·s du littoral et de ses modifications. Différents témoignages d’habitant·e·s de longue date, recueillis par Hélène Dattler, artiste dont nous parlerons plus bas, l’indiquent : « des endroits qui étaient hors d’eau sont un peu plus dans l’eau […] Les gros coups de mer se sont rapprochés. Avant, tu en avais un tous les dix ans. Là, en cinq ans, il y en a eu deux ou trois forts5 ». Les voix des habitant·e·s, leur conscience des changements de la configuration des rivages et des risques interdisent de voir dans les habitant·e·s du littoral des « profanes épistémologiques6 ». Si donc il ne s’agit pas de méconnaissance, de quoi peut-il s’agir? On peut imaginer une défiance fondée historiquement, sur ce littoral profondément marqué par une politique d’aménagement descendante, dont les habitant·e·s les plus ancien·ne·s gardent un souvenir de dépossession ou d’expropriation pure et simple, aux yeux d’un représentant de l’association Écolocal, impliquée sur ces mêmes sujets. La diffusion de ce ressenti, à la suite de la Mission Racine entre les années 1960 et 1980, est mise en perspective par les travaux de V. Andreu-Boussut, sur le littoral de l’Aude, à travers certaines publications littéraires : « Robert Lafont publie, en 1967, La révolution régionaliste, où il dénonce la dépossession des ressources touristiques et le processus de « colonisation intérieure », formule qui connaîtra un certain succès. En 1980, les éditions Denoël publient la fiction littéraire Malaïque ou l’étang de feu du journaliste et écrivain Pierre Bosc, qui évoque l’expulsion d’une communauté de pêcheurs et de pêcheuses, incarnée notamment par deux frères au caractère ombrageux, devant les projets d’aménagement touristique d’un littoral touché de plein fouet par le déclin de la pêche7 ». La mémoire collective de cette politique d’aménagement descendante pourrait alors, en partie, expliquer le sentiment de défiance vis-à-vis de nouvelles consignes d’aménagements émises par des institutions exogènes. C’est, à mon sens, ici que le travail de médiation du PNR, qui constitue un pan du programme « La Mer Monte », prend tout son intérêt.
Les dispositifs de médiation sont imaginés par le PNR d’une façon expérimentale. Un atelier de réflexion participative du programme auquel j’ai pu assister s’articulait ainsi autour de cinq problématiques prioritaires : « rendre visible et appréhendable la question de l’élévation du niveau de la mer et des lagunes », « vivre avec des milieux et ressources en évolution permanente », « engager de nouveaux rapports à la mer en encourageant de nouveaux comportements », « reconnaître l’importance des rôles et des fonctions des zones humides pour la résilience du territoire », « penser une recomposition spatiale de manière engageante et choisie ». Y furent imaginés puis testés des prototypes de médiations pour engager la parole des riverain·e·s : tracés de lignes bleues aux niveaux des élévations projetées, « happenings » de dégustation d’eau salée pour faire parler de la salinisation des aquifères ou encore sensibilisation aux zones humides et à leurs ressources proposées aux passagers et aux passagères d’un train longeant l’un des étangs. Au cours de l’atelier se manifestait régulièrement le souci de rendre ces dispositifs non anxiogènes : en ceci, le nom du programme est judicieusement choisi, car il évoque la mer qui monte comme on parlerait de la nuit qui tombe, comme d’un phénomène naturel, habituel, normal – et c’est le cas, pour qui considère les variations du trait de côte dans un temps long, géologique. Ce type d’actions est représentatif d’une mission propre aux PNR, à savoir celle d’expérimenter de nouvelles formes d’actions publiques et collectives. Reprenant, au titre d’objectif, la distinction conceptuelle de Guillaume Simonet8, le PNR ambitionne par ce programme de contribuer à passer « de l’adaptation silencieuse à l’adaptation choisie », en faisant parler les habitant·e·s du sujet pour le porter à la discussion publique.
S’allier : La revalorisation des zones humides
Dans ce contexte de bouleversements rapides où la mer se fait menace, les habitant·e·s du littoral peuvent compter sur de nouveaux alliés9. En effet, selon les rivages, l’élévation est distincte, d’abord du fait des mouvements tectoniques pouvant rehausser le terrain, ou, à l’inverse, de tassements des terres, d’origine naturelle ou en lien avec une forte urbanisation. Mais surtout, l’élévation se décline selon les différentes vulnérabilités et résiliences des littoraux. Ainsi, les îles du Pacifique, où les eaux de l’océan s’élèvent plus rapidement qu’ailleurs (au rythme de 12 mm par an depuis 1900), sont-elles particulièrement vulnérables du fait de leur faible altitude, mais aussi très résilientes grâce à leurs mangroves, végétation dense qui « atterrit » les rivages et les renforce10. De façon similaire, sur le littoral qui nous intéresse, l’élévation du niveau de la mer donne lieu à une mise en valeur forte des zones humides, marais couverts de salicornes, prés salés et roselières, requalifiées dans ce contexte comme des espaces pourvoyeurs de services d’atténuation et d’adaptation : par leur captation de carbone, pour le premier aspect, et par le rôle de tampon qu’elles jouent lors des tempêtes et des « coups de mer », phénomènes d’élévation temporaire menaçant les littoraux de submersion, pour le second. On peut voir dans cette revalorisation une stricte application du conseil émis par le GIEC, qui met en avant la restauration des milieux naturels côtiers comme technique d’adaptation à l’élévation marine. Pourtant, l’interpréter comme une simple application de directives scientifiques « venues d’en haut » serait négliger ce que ce choix implique de rupture avec les précédents dispositifs de « défense contre la mer », comme les appellent encore les textes datant de quelques décennies : construction de digues, de brise-lames, renforcement de plages par ré-ensablement. Le fait de compter non plus sur des techniques de maîtrise des aléas mais sur des espaces naturels comme des alliés initie un changement de représentations double : vis-à-vis de la persistance d’un espoir technologique, l’impossibilité assumée dans les messages du PNR d’une gestion par solutions techniques de « défense contre la mer » invite à une reconsidération de la maîtrise humaine sur l’élément marin. Vis-à-vis des entités naturelles, leur mise en avant comme autant de solutions ou de pourvoyeurs de services dans le cadre de la reconfiguration littorale qui s’amorce transforme le regard sur ces espaces longtemps négligés, malaimés. Ce changement des représentations est sans doute encore plus frappant dans une région dont l’aménagement est ancien, qui a longtemps consisté essentiellement en l’assèchement de ces zones humides inquiétantes, emplies de moustiques, parfois malodorantes, espaces de vide ou de maladies et qui se trouvent désormais requalifiées en tant qu’alliés.
Si donc les calculs des instances scientifiques permettent d’anticiper, dans la mesure du possible, le phénomène, les médiations du PNR, d’en faire parler et de le mettre en débat, et les zones humides, de le ralentir, quel rôle jouent les approches par l’imaginaire proposées par les artistes invités en résidence par le pôle culturel du PNR?
Styliser : Les mises en images d’Enrique Ramirez
L’idée des approches sensibles comme forme de médiation culturelle prend sens dans l’histoire institutionnelle du parc, marquée par le passage d’une productrice de radio dans la mise en place d’un pôle culturel fort. Les actions de ce pôle se structurent notamment autour de l’axe « Territoire réel, imaginaire, rêvé », un thème qui va bien au-delà d’une esthétisation de l’espace narbonnais ; il s’agit plutôt de proposer à des artistes de s’installer en résidence au Parc pour proposer une production qui sera un alliage de leur sensibilité propre et du territoire habité qui l’inspire. Dans le cadre de « La Mer Monte », la directrice du Pôle culturel a choisi d’inviter trois artistes, dont deux ayant déjà effectué leur résidence : le plasticien chilien Enrique Ramirez et l’architecte, comédienne et scénographe Hélène Dattler. J’ai pu entendre chaque personne parler de son travail. Quoiqu’elle et il affirment tout·e·s deux s’être senti·e·s pris·e·s au dépourvu, au premier abord, face à cette problématique « de scientifiques », elle et il ont cherché, chacun·e par leurs moyens d’expression, à ouvrir d’autres problèmes. Quelles sont ces pistes ouvertes par les imaginaires?
Enrique Ramirez, plasticien et cinéaste chilien, a été judicieusement invité par la responsable du pôle culturel du PNR, à la suite de son travail cinématographique Océan, fresque documentaire poétique et politique sur la traversée transatlantique d’un cargo, des rives chiliennes au nord de l’Europe en passant par le canal de Panama. Le thème de l’océan, récurrent dans le travail de Ramirez et intriqué à une biographie personnelle, trouvait alors en narbonnaise un site d’expression propice à l’occasion du programme La Mer Monte. « Comment rendre visible l’invisible? » : c’est la question qui a animé son travail, éminemment visuel, uni par une forte stylisation du phénomène. Le premier court métrage qu’il a proposé au public au Théâtre-Cinéma de Narbonne en novembre 2019, Chant pour el mar, livrait une prosopopée, celle d’une mer chantée par une famille en errance, semblant voguer à la dérive sur une chaloupe ancienne, dans l’un des étangs du territoire du PNR, étrangement immobile au large des rivages. Comme dans le long-métrage qui a conduit la responsable du pôle culturel à l’inviter, se lisait dans ce travail le délicat alliage d’une mer entendue poétiquement et politiquement, comme tout à la fois espace de liberté et d’errance prolongée, de migrations forcées auxquelles la Méditerranée est tristement associée aujourd’hui. Dans ses productions suivantes pour « La Mer Monte », les moyens et courts-métrages « Lauso la mare et tente’n a terro » et « Effacer le monde », présentés en exposition à la Chapelle des Pénitents Bleus de Narbonne en juillet et en août 2020, cette veine se précise. Dans la première de ces productions dont le titre reprend le proverbe provençal « Fais l’éloge de la mer et tiens-toi à terre », Enrique Ramirez propose un film en diptyque, rythmé par le basculement entre un discours scientifique tenu à l’ouverture et une approche stylisée. Dans les premières minutes, à l’abri d’une embarcation, ramant régulièrement, un personnage explique et commente l’élévation des eaux jusqu’à un temps de rupture où, troublant le rythme de son discours jusqu’alors rationnel et quasi pédagogique, il souffle : « on l’entend… elle approche. » Le film alors chavire et, dans le second temps, amorcé par un long plan « traveling » au-dessus d’une mer écumeuse, deux silhouettes, d’abord sur le rivage, puis de plus en plus englouties par l’eau, s’imaginent poissons, bateaux, parlent de froid mais aussi d’images maternelles portées par l’élément marin, puis font corps avec cet élément qui finit par les submerger, et sans doute, les réinventer métaphoriquement. À nouveau, son travail, que la musique, la technique et les textes poétiques animent et esthétisent, rendent l’événement poétique plutôt que tragique. C’est cette même idée de réinvention que nous montre « Effacer le monde », où, associée à la voix de Guillaume Simonet en fond sonore, est filmée une séquence d’effacements et de recréations lithographiques : une page disparaît sous l’écriture d’une autre, suggérant de donner à la disparition du rivage le sens d’un palimpseste, ces anciens parchemins sur lesquels les strates d’écriture se juxtaposent.
Écouter : La collecte de récits d’Hélène Dattler
Très différent et au plus proche des habitant·e·s est le travail d’Hélène Dattler, architecte de formation, comédienne, scénographe et membre (entre autres) du collectif artistique de l’Agence Nationale de Psychanalyse Urbaine (ANPU), familier des approches de l’espace par l’imaginaire. Elle a fait le choix d’explorer les relations intimes des habitant·e·s du littoral avec la mer, d’interroger le sens d’une vie menée, ou recommencée, à proximité du rivage : La mer qui monte en moi11, le livret qu’elle signe, est sous-titré Collecte de récits et laisses de soi. Ce travail a donné lieu à une ballade sonore, longtemps reportée du fait de la pandémie. Proposée aux visiteur·e·s du PNR le dimanche 13 septembre 2020, cette ballade associait l’écoute au casque de témoignages recueillis par l’artiste au cours de sa résidence, mis en musique, à la déambulation sur un sentier de basse altitude, donnant sur les anciens salins de la réserve naturelle régionale de Sainte-Lucie, lieu phare du territoire du PNR. Ce faisant, Hélène Dattler offrait aux habitant·e·s (car, pour plusieurs, celles et ceux qui avaient témoigné étaient présent·e·s) une mise en représentation de leur parole, qui connut un grand succès dans le public venu se livrer au jeu itinérant.
Quittant le temps de la prospective, l’abscisse implacable des projections modélisées, le temps des mandats et des aménagements, c’est dans un temps vécu, individuel, atavique parfois, que Datler situe son propos. Le point de départ demeure la peur de la submersion : « J’ai peur de la mer. J’ai toujours eu peur d’elle. Depuis que je sais qu’elle monte, ma peur ne cesse de grandir. Je l’imagine laper la pierre des maisons, croquer le béton, s’insérer dans chaque ouverture, chaque fenêtre, chaque fissure. Les habitants. La mer va manger leurs racines. Je les vois partir les bras remplis d’affaires, quelques souvenirs sauvés des eaux, la mine défaite, marchant vers un horizon renversé12 ». Pourtant, ce motif est rapidement écarté en faveur de thèmes plus positifs, cherchant ce que peut signifier, pour des vies humaines, de se lier intimement à l’élément marin. Aussi explore-t-on, au fil de mots confiés, le sens d’une « relation impérieuse » à la mer, construite en grandissant à ses côtés, ou celui d’un attachement transmis, avec joie ou regret, refoulé parfois, réapparu alors : « La mer et les bateaux, c’était tellement imprégné chez moi (sic) que j’ai quitté mon métier et qu’à cinquante-cinq ans, ce rêve s’est réalisé : avec mon fils, j’ai créé une activité de promenade en mer. Cette enfance près de la mer et ce contact avec l’eau se sont répercutés trente ans après13 ».
Apparait, surtout, ce que la mer apporte à une existence, de force, de mystère, de liberté : « La mer ne peut pas faire d’une personne qui vit avec elle une mauvaise personne. Elle est tellement ouverte… C’est un milieu, plus on s’enfonce dedans, moins il devient hostile. C’est aussi cela qui la fait grandiose14 ». L’attachement des habitant·e·s à ce milieu, qui borde leurs habitats, habite leurs vies, se trouve ainsi écouté avec une attention soutenue, archivé, rendu visible, esthétisé. Les histoires qu’elle recueille ne sont pas iréniques pour autant, qui livrent les échos de dynasties d’apnéistes, parfois victimes d’accidents, et explorent cette intensification du sentiment de liberté toujours conjoint à l’ampleur de la solitude et des risques, qui survient lorsque l’on est en mer. Les souvenirs des « coups de mer », ces hausses subites de la mer par gros temps, prennent des allures d’anticipation, par les images de submersion mais aussi d’isolement qu’ils livrent, car la topographie du territoire amène, dans les projections, certains espaces à se trouver en situation d’insularité : « La montée des eaux sur l’île de Sainte-Lucie, c’était après un coup de mer. Deux énormes cargos s’étaient échoués sur la plage de la Vieille Nouvelle. On est restés quinze jours coincés à Sainte-Lucie en autonomie complète. Il n’y avait plus de canal, plus de chemin de halage, plus d’étang de l’Ayrolle, plus d’étang de Bages, plus rien. C’était la mer15 ». Pourtant, à ces souvenirs à première vue angoissants, se joignent, dans les témoignages, la conscience profonde des aléas liés à la proximité du milieu marin et leur acceptation : « Pour moi, ce n’est pas nouveau. La mer a toujours envahi le village et les plages ici. On sait que cette entrée des eaux va être de plus en plus forte. Les ancien[·ne·]s et moi avons le sentiment profond que l’eau monte et que nous sommes fragiles sur la côte. On sait cela16 ». Cette conscience se tient à distance de l’orgueil d’une compréhension totale des mouvements de la mer (« On a vu des houles se former de manière brutale sans vent alors qu’on était en pleine mer. Tu ne sais pas d’où elles sortent. Quelques vagues de submersion sont arrivées. Qu’est-ce qu’on peut faire? On sera où on sera17 ») ainsi que d’une ingénierie littorale, qui prétendrait lutter contre l’élévation : « L’eau peut monter effectivement. Mais monter les sols de trois mètres pour être hors d’eau et faire des barrières partout : non! Il faut vivre avec son milieu et pas aller contre [lui]18 ». Ces témoignages, riches d’une connaissance sensible toute autre que celle des modélisations, de savoirs propres à une familiarité, une pratique des lieux, une temporalité autre que celles des prévisions, portent avec eux une autre vision de l’élévation des eaux. Il me semble qu’on peut comprendre son travail comme une maïeutique, un travail herméneutique dans l’expression de quelque chose comme une condition littorale, élaboré sur des médiations : souvenirs d’enfance, objets symboliques, répétitions familiales, rêveries face à l’horizon, autant d’objets transitionnels par lesquels l’artiste révèle les liens entre les habitant·e·s du rivage et cette immense présence, conduisant à cette furieuse nécessité de vivre sur un bord de mer. Car c’est la conclusion que tire Hélène Dattler de son travail : « Il faut beaucoup l’aimer pour accepter qu’elle monte19 ».
Ce à quoi le travail d’Hélène Dattler aboutit peut alors être rapproché des conclusions d’une anthropologue, qui, s’intéressant à la même problématique chez les habitants d’un parc naturel au Costa Rica, remarque que « les [habitant·e·s locales et] locaux, les rangers, les biologistes travaillant dans cet espace et même les visiteur·e·s ont remarqué que la mer monte chaque année. Certain·e·s en donnent une explication par le changement climatique, d’autres en disent simplement que “la mer reprend ce qui lui appartient”. La plupart de ces attitudes se fondent sur de l’empirisme. Ce sont des conclusions tirées de leurs expériences au fil du temps, comme ces personnes sont en lien avec la matérialité de leur environnement. […] Leur positionnement, dès lors, ne consiste pas à maîtriser ou administrer ces matérialités, mais est plutôt de l’ordre d’une observation à travers le temps, d’une coopération et, surtout, d’une adaptation à une terre et une mer qu’[elles et] ils savent être constamment changeantes20 ».
Dans les approches sensibles que nous avons souhaité mettre en avant, l’objectivité du regard scientifique est doublement écartée. D’abord, par ce que ces artistes ont cherché : histoires de vie, de souvenirs, de rêves, d’humeurs, de pratiques ou d’images poétiques. Mais aussi par ce qu’elles et ils ont mis d’elles et eux-mêmes, dans cette recherche, ainsi que d’Hélène Dattler, qui consignant, co-signant, s’alliant aux récits des habitant·e·s, archive ce qu’aucun protocole scientifique ne saurait reproduire : « J’écoute, pour recueillir les fragments d’histoires individuelles, pour retenir un patrimoine intangible. Je prends de la distance, puis j’écoute encore, pour garder l’essentiel, pour inviter chaque lecteur [et chaque lectrice] à se rappeler ses premiers contacts avec la mer ». De même d’Enrique Ramirez, que sa façon de s’emparer du thème a conduit vers une stylisation méditative de l’errance, de la peur, de la disparition et de leurs autres sens possibles. L’association de leurs caractères artistiques distincts trouve une cohérence et ébauche une conclusion étrange, qui pourrait s’apparenter à une mise en avant de la vulnérabilité plutôt que de la force. À l’opposé d’une culture du risque, fondée sur les prévisions et l’agir technique, de telles initiatives initient une culture de la vulnérabilité, entendue comme condition existentielle, intriquée à l’expérience sensible et à l’attachement à un territoire, et participent à rendre cette culture commune, ce qui pourrait bien être de première importance pour notre condition contemporaine.
Crédit photo : EdWhiteImages, Pixabay, https://pixabay.com/fr/photos/de-d%C3%A9fense-contre-la-mer-digue-mer-48…
1 IPCC, « Chapter 3 : Impacts of 1.5°C of Global Warming on Natural and Human Systems », Special Report : Global Warming of 1.5°C, 2018, p. 225, www.ipcc.ch/site/assets/uploads/sites/2/2019/06/SR15_Chapter3_Low_Res.pdf ;
Concernant la Méditerranée, le récent rapport du MedECC (Mediterranean Experts on Climate and Environmental Changes) indique que « le niveau de la mer en Méditerranée a augmenté de 0,7 mm par an18 entre 1945 et 2000 et de 1,1 mm par an entre 1970 et 2006. On constate une accélération de l’élévation du niveau de la mer ces deux dernières décennies atteignant environ 3 mm par an. » ; MedECC, Les risques liés aux changements climatiques et environnementaux dans la région Méditerranée, 2019, p.8, www.medecc.org/wp-content/uploads/2018/12/MedECC-Booklet_FR_WEB.pdf
2 IPCC, « Summary for policy makers » Special Report : Global Warming of 1.5°C, section B.2.1, 2018, www.ipcc.ch/sr15/chapter/spm/
3 Fanny Adloff et coll., « Mediterranean Sea response to climate change in an ensemble of twenty first century scenarios », Climate Dynamics, 45(9‑10), 2015, 2775‑2802. C’est notamment sur ce travail que s’appuie le Groupe de Recherche sur les Evolutions du Climat en Provence-Alpes-Côte-d’Azur (GREC-PACA devenu GREC-SUD).
4 IPCC, op. cit., section B.2.2.
5 Hélène Dattler, La mer qui monte en moi : collecte de récits et laisses de soi, Sigean : Éditions du Parc Naturel Régional de la Narbonnaise en Méditerranée, 2019, p 71.
6 La notion de « profane épistémologique », conçue pour ressaisir la présupposition, de la part des experts, d’un public peu averti, est notamment employée par Nicolas Rocle, Bruno Bouet, Silvère Chasseriaud et Sandrine Lyser, 2016, « Tant qu’il y aura des « profanes »… dans la gestion des risques littoraux. Le cas de l’érosion marine à Lacanau », VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement, 16(2), 2016, doi.org/10.4000/vertigo.17646
7 Vincent Andreu-Boussut, La nature et le balnéaire – Le littoral de l’Aude, Paris : Éditions de L’Harmattan, 2008, p. 95.
8 La distinction est proposée par Guillaume Simonet, « De l’ajustement à la transformation : vers un essor de l’adaptation? », Développement durable et territoires, 7(2), 2016, doi.org/10.4000/developpementdurable.11320
9 J’emploie ce terme d’alliance en écho volontaire au titre de l’article de Baptiste Morizot, « Nouvelles alliances avec la terre. Une cohabitation diplomatique avec le vivant », Tracés, 33, 2017, doi.org/10.4000/traces.7001
10 Patrick D. Nunn, Augustine Kohler et Roselyn Kumar, « Identifying and assessing evidence for recent shoreline change attributable to uncommonly rapid sea-level rise in Pohnpei, Federated States of Micronesia, Northwest Pacific Ocean », Journal of Coastal Conservation, 21(6), 2017, 719‑730.
11 Hélène Dattler, op. cit. Ce livret, recueil de témoignages recueillis librement par l’artiste et organisés en sections, a été publié par le PNR dans la collection « Territoire réel, imaginaire, rêvé », en 2019, et a été performé lors des ballades sonores du 13 septembre 2020 à la Réserve Naturelle Régionale de Sainte-Lucie.
12 Hélène Dattler, ibid., p. 9.
13 Hélène Dattler, ibid., p. 15.
14 Hélène Dattler, ibid., p.37.
15 Hélène Dattler, ibid., p. 67.
16 Hélène Dattler, ibid.
17 Hélène Dattler, ibid.
18 Hélène Dattler, op. cit., p. 71.
19 Hélène Dattler, propos recueillis directement auprès de l’autrice.
20 Traduction libre de Marine Fauché pour Alessandra Baltodano Estrada, « A Matter of Time », Minding Nature, 13(1), 2020, p. 53. »It was no surprise, then, when I started asking people around the park what they imagined would happen to the place in a thousand or a million years, that their imaginaries were filled with a “reclaiming” sea. Local residents, rangers, biologists working in the area, and even visitors have noticed that the sea is rising every year. Some gave an explanation of rising seas as an effect of climate change; others simply used phrases like “the sea is taking what is his.” Most of these attitudes are based on empiricism. They are conclusions drawn from what these people have experienced over time as they relate to the materiality of their surroundings. They have to notice and care about what the sea and the rocks do because their craft, their profession, their knowledge about the world, and simply their daily lives are contingent on the trajectories of these things. Their position, therefore, is not of mastering or administering these materialities, but instead it is one of observation across time, cooperation, and, mainly, adaptation to a land and sea they know to be in constant change. »
par Loïc Beauregard-Lefebvre | Mar 7, 2021 | Feuilletons
Un feuilleton de Loïc Beauregard-Lefebvre.
Illustrations de Laurence Thibault.
Ce texte est extrait du premier numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!
Mon arrivée au travail s’opérait comme une danse, un rituel d’évitement : baisser la tête pour qu’on ne remarque pas mon retard, pointer mon entrée, saluer rapidement l’employée à l’accueil (le poids du retard n’exempte pas d’un minimum de politesse); enfin on m’indiquait mon poste pour la journée : quelque part dans l’animation d’un festival. Pour pointer mon entrée, tout passait par une application sur une tablette, une carte de punch moderne : j’entrais le numéro qu’on m’avait assigné puis j’indiquais sur mon profil l’heure de mon arrivée. L’application fonctionnait même à distance : en lui permettant d’accéder à ma position, elle m’autorisait à pointer mon entrée directement sur mon appareil mobile; si j’étais en retard, elle m’envoyait un courriel : un avertissement. Un petit bijou technologique.
En anglais, la langue du travail, on ne pointe pas son entrée, we clock in : on s’horloge, on se montre. En marquant l’heure de mon arrivée, l’application émettait un clic, signalant la capture d’une photo. Une photo banale, sans visée esthétique, purement pragmatique. Mon portrait s’affichait dans un cercle au haut de l’écran. Je ne cadrais pas mon visage, par principe : j’étais trop grand pour que l’appareil capte mon visage. Qui aurait pu savoir qu’il s’agissait bien de moi? (Qui regarde ces photos?) J’aurais bien pu envoyer un∙e collègue à ma place. L’application éclopée de sa fonction de surveillance, j’en tirais une humble victoire face aux heures de travail qui m’attendaient dans le froid de janvier.
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La consigne est placardée un peu partout en ville, signe que votre commerçant possède lui aussi un certain sens de l’humour : « Souriez, vous êtes filmé[∙e∙]s. » Malgré l’ironie évidente de la consigne, à l’entrée de l’épicerie, du dépanneur, du supermarché, si un écran nous retransmet notre image en direct, il est possible que l’on obtempère d’un sourire. Moins dociles, ceux et celles qui ne suivront pas la consigne ne perdront tout de même pas la chance de jeter un petit regard à l’écran. La même réaction s’observe en passant devant une vitre teintée ou simplement devant un miroir. L’attrait de se voir est fort, rassurant.
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Attendre nous donne une raison d’observer les autres sans gêne. Dans la file d’attente pour pointer la fin de mon quart, j’observe nonchalamment l’employé devant moi. En ouvrant sa page d’employé, il met deux doigts en l’air, un sourire, clic : il pose pour la caméra.
À mon tour, interpellé par ce comportement absurde, je questionne l’employée à l’accueil :
— Les gens font tout le temps ça?
— Ça dépend, y en a qui font d’autres poses. Y a le pouce en l’air aussi qu’est bin populaire.
J’ai manqué de clarté, je veux dire :
— Les gens posent toujours pour la photo?
— En général, oui… Tu veux ta bière de fin de shift ou non?
Les un∙e∙s après les autres, les employé∙e∙s posent pour une application dont la fonction est de surveiller notre arrivée. Après tout, si la photo est obligatoire, pourquoi ne pas se montrer sous son meilleur jour? La réaction face à la caméra serait quasi instinctive.
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Un ami me faisait récemment la remarque que le rôle de la photo aujourd’hui s’est alourdi : celle-ci ne permettrait plus seulement d’exister à l’extérieur de soi, de figer son image dans le temps, comme un portrait, mais servirait aussi à marquer un ici et maintenant, un instant. Dans l’instantanéité, l’accélération de la vie moderne, je montre moi aussi un instant de ma vie, je le fais entrer dans l’imaginaire. Dans une photo de groupe, l’imaginaire prend le dessus sur l’instant : nous jugeons d’abord notre image, détachée de l’ensemble. Un contrôle qualité qui impose même de reprendre la photo si nos standards n’y sont pas atteints (un recommencement éternel vers l’idéal).
L’important serait-il moins d’être vu que de se voir? Je me surprends parfois à flotter sur mes réseaux sociaux, mes photos. Je suis différents moments de ma vie, une image que je me suis construite. Je souris beaucoup. Pour une photo, on accepte sans broncher les conventions : la photo durera plus longtemps que notre humeur. Certain·e·s, avec plus de courage, défient les codes et décident de garder un air sérieux ou même de mettre de l’avant leur majeur : un doigt d’honneur dit-on alors. Faire preuve d’ironie permettrait de se représenter avec dignité.
Pour celui ou celle qui se fait photographier, la photo ne fait pas seulement office de symbole, elle atteste l’existence dans le temps, comme une preuve de soi. Chez mes parents, je me vois affiché partout, sur les murs, le frigo, à différents moments de ma vie. Mon image ne m’étonne plus : elle me rassure. Sur certaines de ces vieilles photographies, l’heure orangée est estampée dans un coin; aujourd’hui, sous nos publications en ligne, il est écrit : il y a deux semaines, il y a huit mois, il y a trois ans; la perspective est plus nostalgique.
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Je me suis fait remercier de mon emploi depuis. On m’a dit que j’arrivais trop souvent en retard, que je prenais trop mon temps.
Illustration : Laurence Thibault
par Rédaction | Mar 4, 2021 | International
Par Adèle Surprenant
Une série de manifestations antigouvernementales a eu lieu au Brésil à la mi-janvieri. Pour la première fois depuis l’entrée de Jair Bolsonaro à la présidence en janvier 2019, une partie de la droite a rejoint dans la rue ses opposant·e·s, jusqu’alors marqué·e·s à gaucheii. En cause, la gestion jugée catastrophique de la crise sanitaire par les autorités et la fin de l’aide financière d’urgence aux plus démuni·e·s, adoptée au début de la pandémieiii. Deux ans après son ascension fulgurante au pouvoir et à un an près de l’apparition du coronavirus, Bolsonaro est-il en train de creuser son cercueil politique?
C’est en « correata » que des Brésilien·ne·s sont descendu·e·s dans les rues les 24 et 25 janvier derniersiv. COVID-19 oblige, des convois de voitures ont circulé dans les rues de Brasilia et d’ailleurs pour montrer leur opposition au gouvernement de Jair Bolsonaro, qu’une partie de la population accuse notamment d’être responsable de la mort de plus de 210 000 de leurs concitoyen·ne·s depuis le début de la crise sanitairev.
À l’image de son allié, l’ancien résident à la Maison-Blanche, Donald Trump, le président brésilien s’est montré en opposition aux mesures de confinement et de distanciation sociale, a fait la promotion de l’hydroxychloroquine et s’est « érigé en héraut de la liberté individuelle de continuer à travailler », en dépit des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS)vi. Fort de l’appui de l’armée et d’une popularité qui semblait alors inébranlable, Bolsonaro a « présent[é] la lutte contre les recommandations scientifiques comme un combat justifiant une escalade autoritaire », alors que d’autres dirigeants aux inclinations dictatoriales ont, partout dans le monde, usé des mesures de confinement pour asseoir leurs pouvoirsvii.
Une stratégie qui semblait payer jusqu’au tournant de la nouvelle année, alors que le gouvernement est légalement contraint de mettre fin à l’aide d’urgence de 600 réaux, soit environ 140 dollars canadiens, qui permettait à une partie de la population de garder la tête hors de l’eauviii. Selon l’institut de sondage Datafolha, 40 % des Brésilien·ne·s ont, à la mi-janvier, une opinion négative de leur président, soit 8 % de plus qu’en décembre 2020ix.
Un contexte favorable
« Bolsonaro arrive au pouvoir [avec les élections d’octobre] 2018, mais c’est en fait le résultat d’un processus de dégradation du système politique brésilien qui commence déjà en 2013, donc après une dizaine d’années du gouvernement du Parti des travailleurs (PT) », explique Juan Durazo Hermann, professeur de politique comparée à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et président de l’Association canadienne des études latino-américaines et des Caraïbes.
L’ancien président travailliste Luiz Inácio Lula da Silva, dit « Lula », cumulait 40 % des intentions de vote et dominait la course électorale jusqu’à sa condamnation pour corruption « à la suite d’un procès douteux », qui le contraint à renoncer à sa candidaturex. Son successeur, Fernando Haddad, échoue à reprendre le flambeau du PT – ou du moins à le tenir assez haut pour empêcher le pays de plonger dans la noirceur. Jusqu’alors un acteur politique extrêmement marginal, Jair Bolsonaro rafle 46 % des suffrages au premier tour de la présidentielle, mettant fin au règne tumultueux, mais prolongé, de la gauchexi.
Qu’est-ce qui explique le passage aussi drastique d’un gouvernement socialiste au gouvernement d’extrême-droite du Parti social-libéral (PSL) et de son chef, connu pour ses sorties racistes, homophobes, misogynes et antidémocratiquesxii?
À la veille du scrutin de 2018, le Brésil est dans une situation peu enviable. La situation sécuritaire est catastrophique, avec plus d’un demi-million d’assassinats répertoriés entre 2006 et 2016, soit environ un tous les dix minutesxiii. Une récession se dessine à compter des années 2010, provoquée par la chute des exportations, ce qui fait craindre aux populations à risque l’augmentation de la précarité, de laquelle le PT avait pourtant promis de les sauverxiv. La classe moyenne et les élites commencent également à se mobiliser en 2013, « parce qu’elles sont préoccupées par la perte de privilèges qui vient avec les politiques redistributives du PT, qui menace leur position sociale plus qu’économique », commente M. Durazo Hermann, qui rappelle le rôle de la « tradition très profonde de hiérarchisation sociale et aussi raciale au Brésil » dans la montée du ressentiment.
« La crise économique prend une tournure politique » lorsque la présidente Dilma Roussef est destituée en 2016xv. La droite répond en plaçant au pouvoir le Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB) et son chef Michel Temer, sans élections. Ce dernier met en place des mesures d’austérité drastiques, qui achèvent de le défaire de sa légitimité déjà fragile, tout comme de la crédibilité de l’Étatxvi.
Même si les partis de droite battent de l’aile, c’est dans un climat très anti-gauche au sein de la population, dans les médias et sur les réseaux sociaux que se prépare la campagne de Bolsonaro, explique à L’Esprit libre M. Durazo Hermann. Comme Lula avant lui, l’ancien militaire profite des « effets de l’austérité et des précédents effets des chocs commerciaux en créant des programmes politiques qui parlaient aux électeurs qui ont perdu soit économiquement ou socialement de l’interaction entre ces chocs économiques », soutiennent les chercheurs Patricia Justino et Bruno Martorano dans un article paru sur The Conversationxvii.
En plus d’exploiter les retombées de la crise, Bolsonaro forme une alliance avec l’armée, avec des entrepreneurs avides de réformes néolibérales et avec des organisations de droite évangélique, dont l’adhésion est passée de 7 à 30 % entre 1980 et 2019xviii. « C’est une coalition difficile à articuler, à maintenir », poursuit M. Durazo Hermann, surtout lorsque les pressions se multiplient face à ce qu’il qualifie d’« incompétence crasse du gouvernement » dans la gestion de la pandémie.
Crise sanitaire, crise autoritaire
Au moment d’écrire ces lignes, l’État brésilien détient quelque 6 millions de doses du vaccin contre la COVID-19, pour une population de 213 millionsxix. Le président Jair Bolsonaro a annoncé en décembre dernier qu’il ne se ferait pas vacciner – rien d’étonnant pour le dirigeant, qui balaie du revers de la main toutes les mesures préconisées par l’OMS pour tenter d’endiguer la propagation du virus, qui fait pourtant des ravages au Brésilxx.
La campagne de vaccination a débuté le 17 janvier 2021, alors que la situation sanitaire est hors de contrôle dans plusieurs régions du pays, à commencer par l’Amazonasxxi. À Manaus, la capitale de la région amazonienne, 50 à 60 personnes meurent quotidiennement de la COVID-19. Des chiffres sous-estimés, selon le journaliste Jean-Mathieu Albertini en reportage pour Médiapart, qui accuse le manque de tests disponibles et l’absence d’examens post-mortem systématiquesxxii. Une hausse des décès est liée à la nouvelle variante du virus, encore plus contagieuse que la précédente, mais aussi à la pénurie de bonbonnes d’oxygène, dont le ministre de la Santé, Eduardo Pazuello, a été averti dès le 8 janvierxxiii. Le personnel de la santé et la population de Manaus dénoncent l’inaction du ministre et de son gouvernement, qui a d’ailleurs imposé une augmentation des impôts sur l’importation des bonbonnes d’oxygènes en décembre 2020, contribuant à l’augmentation des prix de la précieuse denréexxiv. Devenues quasi-impossible à se procurer, les bonbonnes d’oxygène se trouvent désormais sur le marché noir pour des prix délirants allant jusqu’à 2 300 dollars canadiens l’unitéxxv.
Le cas de Manaus n’est qu’un exemple de l’échec du gouvernement à prendre en charge la pandémie de COVID-19. La campagne de vaccination cristallise elle aussi bien des frustrations, d’après M. Durazo Hermann, qui soutient que « le gouvernement fédéral n’a absolument rien fait pour s’assurer d’avoir accès au vaccin ». À la mi-janvier, le ministre Pazuello a annoncé un voyage en Inde visant à aller récupérer en main propre des doses du vaccin AstraZeneca, un voyage auquel New Delhi a coupé court en annonçant ne pas en avoir suffisamment en stockxxvi.
Le gouverneur de São Paulo et rival politique de Bolsonaro, João Dona, a quant à lui sécurisé quelques millions de doses du vaccin de production chinoisexxvii. Celui dont la candidature est pressentie pour la présidentielle de 2022 a déclaré, lors de la vaccination des premiers travailleur·se·s de la santé, que « le vaccin est une leçon pour vous, autoritaires, qui méprisent la vie et manquez de compassionxxviii ». Un pied de nez au gouvernement de la part de M. Dona mais aussi de la Chine, qui chercherait à « punir » Brasilia, estime M. Durazo Hermann : « Bolsonaro a appuyé la politique de la ligne dure contre la Chine de Trump, tout en ignorant que le principal partenaire commercial du Brésil est la Chine », explique-t-il, donnant à titre d’exemple l’interdiction chinoise d’exporter « l’ingrédient pharmaceutique actif pour le seul vaccin qui est produit au Brésil, ce qui accentue de ce fait la rareté du vaccin ».
Sans support à Washington et avec le délitement de sa popularité au sein de la population brésilienne, Jair Bolsonaro pourrait-il se retrouver, comme ses prédécesseurs, exilé du pouvoir? Dans la dernière année et demie, plus de 60 demandes de destitution ont été déposées au Congrès, notamment par des élu·e·s de droite. Une démarche qui dépend en partie du président de la Chambre des députés, à qui la responsabilité incombe d’entamer ou non les procédures en destitution. Le 1er février dernier, Arthur Lira, allié de Bolsonaro, a été élu à ce postexxix.
À ce jour, seulement 110 député·e·s sont favorables à la destitution de Bolsonaro, 232 de moins qu’il en faut pour que le vote ne soit effectifxxx. Pour Juan Durazo Hermann, même s’il est trop tôt pour anticiper une possible destitution du président, « le simple fait qu’on commence à en parler montre déjà l’affaiblissement du gouvernement ».
i Bruno Meyerfeld, « Pour la première fois, une partie de la droite manifeste contre le président Bolsonaro au Brésil », Le Monde, 25 janvier 2021. https://www.lemonde.fr/international/article/2021/01/25/bresil-pour-la-premiere-fois-une-partie-de-la-droite-manifeste-contre-le-president-bolsonaro_6067465_3210.html.
ii Ibid.
iii Ibid.
iv Ibid.
v Ernesto Londoño, Manuela Andreoni et Letícia Casado, « Bolsonaro Talked Vaccines Down. Now Brazil has Too Few Doses », The New York Times, modifié le 25 janvier 2021. https://www.nytimes.com/2021/01/18/world/americas/brazil-covid-variants-vaccinations.html?searchResultPosition=2.
vi André Singer, « La cavalcade autoritaire de Jair Bolsonaro », Le Monde diplomatique, juillet 2020. https://www.monde-diplomatique.fr/2020/07/SINGER/61943.
vii Ibid.
viii Bruno Meyerfeld, op.cit.
ix Ibid.
x Renaud Lambert, « Le Brésil est-il fasciste? », Le Monde diplomatique, novembre 2018. https://www.monde-diplomatique.fr/2018/11/LAMBERT/59236.
xi Ibid.
xii Ernesto Londoño et Manuela Andreoni, « Brazil Election: How Jair Bolsonaro Turned Crisis Into Opportunity », The New York Times, 29 octobre 2018. https://www.nytimes.com/2018/10/29/world/americas/jair-bolsonaro-brazil-profile.html.
xiii Renaud Lambert, op.cit.
xiv Ibid.
xv Ibid.
xvi Ibid.
xvii « Both Lula and Bolsonaro exploited the effects of austerity and previous effects of trade shocks by building political agendas that appeale to those voters who had lost out either economically or socially from the interaction between these economic shocks », citation originale. Patricia Justino et Brun Martorano, « Populism in Brazil : how liberalisation and austerity led to the rise of Lula and Bolsonaro », The Conversation, 30 septembre 2020. https://theconversation.com/populism-in-brazil-how-liberalisation-and-austerity-led-to-the-rise-of-lula-and-bolsonaro-146780.
xviii Singer, op.cit.
xix Ernesto Londoño, Manuela Andreoni et Letícia Casado, op.cit.
xx Ibid.
xxi Jean-Mathieu Albertini, « Manaus, ville martyre du Covid-19, une nouvelle fois frappée », Médiapart, 27 janvier 2021. https://www.mediapart.fr/journal/international/270121/manaus-ville-martyre-du-covid-19-une-nouvelle-fois-frappee?page_article=2.
xxii Ibid.
xxiii Ibid.
xxiv Ibid.
xxv Ibid.
xxvi Ernesto Londoño, Manuela Andreoni et Letícia Casado, op.cit.
xxvii Ibid.
xxviii « The vaccine is a lesson for you, authoritarians, who disregard life, who lack compassion », citation originale, Ibid.
xxix Thierry Ogier, « Brésil : renforcé au Congrès, Bolsonaro voit s’éloigner les risques de destitution », Les Échos, 2 février 2021. https://www.lesechos.fr/monde/ameriques/bresil-jair-bolsonaro-renforce-apres-lelection-a-la-presidence-des-deux-chambres-du-congres-1286440.
xxx Bruno Meyerfeld, op.cit.
par Isabelle Grignon-Francke | Mar 2, 2021 | Analyses
Ce texte est d’abord paru dans notre recueil imprimé Les voix qui s’élèvent, disponible dans notre boutique en ligne.
En mai 2020, Robert Langevin meurt à la prison de Bordeaux, des suites de la COVID-19. Un événement qualifié « d’évitable » par la Ligue des droits et libertési. Au pénitencier du nord de l’île de Montréal, près d’une centaine de prisonniersii sont alors atteints. Détenu depuis un peu plus d’un an, Francis Paquet se souvient de la première vague comme d’un « calvaire » lors duquel il a craint pour sa vie, une peur qui ne s’est toujours pas dissipée.
« L’être humain en prison, c’est de la bullshit », lâche M. Paquet. Lorsque la COVID est entrée « en dedans », les détenus ont tous été isolés totalement dans leurs cellules pendant 14 jours. Pendant deux semaines, il est dans le secteur C, qu’il qualifie d’« insalubre », et où la faune intérieure est surprenante : « souris, coquerelles, mouches à fruits ». Pendant ce premier confinement, il relate n’avoir pris aucune douche et ne pas avoir eu accès à de l’eau chaude, en plus de n’avoir pu parler à ses proches qu’après une dizaine de jours.
Craindre pour sa vie
C’est depuis sa cellule de l’aile C que Francis a craint pour sa vie pour la première fois. Il raconte avoir prévenu le personnel qu’il ressentait des symptômes de crise du cœur le 8 mai. « On m’a répondu : « Quand tu seras à terre, on va venir te ramasser » », se souvient-il. Sentant alors que sa vie était en danger, il a continué à interpeller les gardien∙ne∙s en appuyant sur un bouton d’alerte à sa disposition. Au dossier de M. Paquet, rien ne mentionne une condition cardiaque particulière, affirme le prisonnier. « À cause de ça, les gardiens disent qu’ils peuvent rien faire pour moi », explique-t-il.
À ce moment, Francis Paquet avait prévenu sa conjointe lors des quelques minutes de conversation téléphonique permises. Elle tente de faire intervenir le Protecteur du citoyen, cet ombudsman chargé de recevoir les plaintes relatives aux services publics, mais celui-ci lui rétorque qu’il ne peut rien faire tant que son conjoint ne le contacte pas directement. Depuis l’établissement carcéral, Francis tente de rejoindre lui-même cette instance, mais chaque fois qu’il essaie, le numéro semble bloqué. Le détenu demande alors aux gardien∙ne∙s de remplir des feuilles de plaintes. « Elles disparaissent tout le temps! On me dit ne pas avoir vu ça », raconte-t-il après plusieurs tentatives infructueuses d’aviser une quelconque autorité de sa situation. Il mentionne avoir fait envoyer par sa conjointe trois lettres signées par une avocate au directeur de la prison afin d’obtenir la visite d’un médecin. Il obtiendra finalement un rendez-vous le sommant de passer une batterie d’examens, que M. Paquet n’avait toujours pas pu effectuer au début du mois de novembre 2020.
Durant ce premier confinement dans l’aile C, l’état des lieux se détériore, raconte-t-il. Il explique ne pas avoir eu accès à de l’eau courante pendant deux jours. Lorsque les gardien∙ne∙s ont annoncé que le courant allait être rétabli, Francis a tout de suite compris ce que cela signifiait. Craignant un débordement, il décrit : « J’ai vidé ma marde en prenant des sacs à vidanges comme gants. » Sa prévision s’est concrétisée : dans la cellule voisine, il fait état d’un pied d’excréments jonchant le sol. Un dégât que les équipes de nettoyage sont venues laver après 92 heures, spécifie-t-il.
Après ce premier confinement, l’homme de 42 ans est testé positif. Comme près d’une centaine d’autres hommes, il plie bagage pour s’installer à l’aile G où le régime est le même : il demeure enfermé dans sa cellule. Il chiffre à 29 jours entiers son confinement total entre quatre murs.
Lors de notre second entretien, au début novembre, en plein cœur de la deuxième vague, Francis Paquet était toujours dans des déboires administratifs pour obtenir des soins médicaux, cette fois pour effectuer des changements à sa médication, notamment à cause de douleurs au dos. Il en était à deux lettres d’avocat pour obtenir des Tylenol. En prison, l’obtention d’une ressource quelconque relève toujours du défi. Depuis plusieurs mois, M. Paquet réussit toutefois à mettre la main sur quelques acétaminophènes supplémentaires provenant de ce qu’il nomme le « marché interne » : des échanges informels entre prisonniers.
Mesures sanitaires et régime de détention « inacceptables »
Ce que le détenu déplore, c’est également le manque de mesures concernant la circulation entre les ailes où logent des détenus atteints du coronavirus, et celles où aucun cas n’a été décelé. « Au début de la COVID, les gardiens [et gardiennes] arrivaient avec leur linge [uniformes de travail] déjà sur le dos », précise-t-il. Il affirme continuer de se battre pour que les lieux soient davantage désinfectés et que les règles relatives au lavage des mains et au port du couvre-visage soient appliquées correctement.
« Les gardien∙ne∙s font fi de la loi, ça crée des tensions », explique Francis. Outre une application des mesures d’hygiène décrite comme laxiste, il relate des mauvais traitements à l’égard des détenus, une restriction de l’accès au téléphone et des comportements injurieux envers les détenus.
En novembre, Francis décroche pendant quelques semaines un poste de chef de l’équipe de ménage de son aile, seul moyen de « faire changer les choses » selon lui. À la prison de Bordeaux, chaque aile est indépendante et correspond à une des branches qui forme l’imposante architecture en étoile du centre de détention. Il explique avoir réussi à convaincre l’administration de créer un poste de responsable de la désinfection. « Avant ça, les rampes et les portes n’étaient pas nettoyées alors que les gardien∙ne∙s les touchent pas de gants », évoque-t-il. Dès lors, un prisonnier peut s’occuper de cette tâche moyennant un maigre 14 $ par semaine.
Pourquoi revendiquer autant pour la désinfection des lieux? C’est parce que Francis Paquet « a la chienne de repogner [la COVID] pis de mourir icitte [à la prison de Bordeaux] ». L’homme devrait sortir de détention en février 2021.
« C’est quoi la valeur de nos vies? »
Depuis son emprisonnement pour possession de cannabis médical et de résine, Francis se questionne sur l’égalité dans le traitement des individus devant la loi, affirmant que sa parole n’est jamais considérée. « C’est quoi la valeur de nos vies? », répète à plusieurs reprises le détenu. Il croit être l’un des seuls parmi les détenus à pouvoir se faire entendre compte tenu de son « bon dossier »; dans le jargon de la prison, ça désigne quelqu’un qui n’a ni violé ni tué.
Il rapporte qu’avant le décès de Robert Langevin, les prisonniers criaient pour qu’on lui vienne en aide. L’homme de 72 ans avait demandé d’être transféré à l’hôpital 9 jours avant sa mort. Après un séjour à l’infirmerie de l’établissement, on l’a finalement conduit à l’hôpital, où il est décédé. M. Paquet attribue aux gardien∙ne∙s l’entière responsabilité de cette mort.
Depuis, Francis Paquet croit avec difficulté en l’entraide et en l’humanité. Il parle de sa détention en répétant le mot « bataille », celle d’une reconnaissance relative de ses droits. « Au moins, si je meurs en dedans, il va y avoir des lettres d’avocat pour prouver que je me suis battu », lâche-t-il. Sa conjointe, qui préfère garder l’anonymat, avoue se sentir impuissante. « Je prie pour qu’il soit fort et que personne d’autre ne perde la vie par négligence », affirme-t-elle.
Au terme de plusieurs heures d’un témoignage entrecoupé des messages de la prison diffusés à l’interphone, Francis confie appréhender avec peur les prochains mois, « Ce que je vis ici, c’est inhumain » clame-t-il. Ce qui bouleverse actuellement le quotidien est imperceptible à l’œil. L’insidieux virus à l’origine de la COVID-19 rend pourtant visible le décalage des réalités, celui qui existe derrière les portes closes et verrouillées du milieu carcéral.
Crédit photo : Adèle Foglia.
i Ligue des droits et libertés, « Communiqué : Premier détenu décédé des suites de la COVID-19. Cette mort aurait pu être évitée », 20 mai 2020. https://liguedesdroits.ca/communique-prison-deces-covid/?fbclid=IwAR2Exs…
ii La prison de Bordeaux est non mixte. Y sont envoyés des détenus purgeant des peines de moins de deux ans ou des prévenus en attente de procès.
par David Carpentier, Jessy P. Methot | Fév 23, 2021 | Analyses
Ce texte est d’abord paru dans notre recueil imprimé À petit échelle : repenser le pouvoir citoyen, disponible dans notre boutique en ligne.
Entre 2014 et 2018, les municipalités et les arrondissements qui composent l’agglomération de Montréal ont octroyé annuellement près de 20 000 permis de construction destinés aux secteurs résidentiel, commercial, industriel et institutionneli. Après évaluation, ces administrations publiques rendent un nombre important de décisions en matière de patrimoine, de zonage, de lotissement et d’intégration architecturale. À l’échelle de la métropole, la rénovation ou l’agrandissement d’une résidence, tout comme l’approbation d’un mégaprojet, comme le controversé Royalmount, doit faire l’objet d’un contrôle systématique.
Au cœur de ce processus, les comités consultatifs d’urbanisme (CCU) occupent une fonction déterminante. Peu étudiés et méconnus du public, ils contribuent au façonnement de la ville et des espaces physiques que fréquente quotidiennement la population montréalaise. Regroupant à la fois des représentant·e·s politiques et des membres citoyen∙ne∙s, les CCU sont responsables de l’étude de certaines demandes en matière d’urbanisme et visent à assurer l’intégration architecturale des projets de construction ou de transformation. Par ailleurs, ils sont généralement définis comme un dispositif de participation citoyenne fortement intégré au système de gouvernance municipale.
En s’appuyant sur la consultation de neuf acteurs et actrices étroitement associé·e·s aux travaux de CCU montréalaisii, ce texte explore le fonctionnement de ce dispositif et tente de mettre en lumière certains enjeux politiques qui le sous-tendent. Il illustre notamment que les CCU constituent un dispositif de participation citoyenne relativement fermé et spécialisé, dans lequel est révélée la cohabitation et parfois la concurrence entre différentes visions sur l’urbanisme et le devenir de la ville.
Contexte institutionnel québécois et montréalais
La création de ces comités s’ancre dans la longue tradition de participation citoyenne en urbanisme qui prévaut à l’échelle locale au Québec. Elle s’inspire en grande partie du cadre juridique des anciennes commissions d’urbanisme que prévoyaient la Loi sur les cités et villes et le Code municipal du Québeciii. Promulguée en 1979 par l’Assemblée nationale du Québec, la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme permet désormais aux municipalités d’adopter un règlement visant à constituer un CCU pour les éclairer quant aux questions concernant le patrimoine, le zonage, le lotissement et l’intégration architecturale. Nonobstant l’étendue de leur pouvoir d’étude et de recommandation, ces comités influencent directement le processus décisionnel en urbanisme. Leur mise en place est obligatoire à l’application de règlements dits à caractère discrétionnaireiv, laquelle permet au conseil municipal de se prononcer par voie de résolution sur l’ensemble des dossiers auxquels ils s’appliquent. Ces règlements offrent ainsi aux villes une flexibilité – elles peuvent donc adapter leur cadre réglementaire en urbanisme afin de répondre aux enjeux spécifiques que soulèvent certains dossiers.
Le cas de la Ville de Montréal revêt un intérêt particulier en raison de la grande autonomie politico-administrative dont jouissent les arrondissements, au même titre qu’une municipalité locale. Ceux-ci assument depuis leur création au début des années 2000, dans la foulée de la réorganisation municipale prévue par le gouvernement du Québec, la responsabilité de la réglementation en urbanisme et sont assujettis à la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme. Pour les arrondissements établis sur le territoire de l’ancienne ville, les mécanismes prévus par cette loi et les obligations qui s’y rattachent constituent cependant une nouveauté avec laquelle ils doivent dorénavant se familiariser. Chaque arrondissement peut donc déterminer le contenu de son règlement d’urbanisme, dans le respect de la Charte de la Ville de Montréal. Cette situation explique pourquoi il existe aujourd’hui différentes pratiques sur le territoire montréalais en ce qui concerne le fonctionnement des CCU et la portée de leur action.
Dispositif de participation citoyenne
Contrairement aux autres commissions et comités créés par les conseils d’arrondissement, les CCU requièrent l’engagement de citoyen·ne·s non élu·e·s résidant sur le territoire. Leur fonctionnement peut être compris grâce à la grille d’analyse sur le design participatif que propose la professeure Laurence Bhererv, laquelle s’articule autour de six modalités organisationnelles : la sélection des membres; leur intérêt à participer; leur type de participation; la portée de leur participation; la fréquence de leur participation; leur degré d’influence.
Sélection des membres
Les CCU des arrondissements montréalais comptent respectivement entre six et dix membres et se composent d’élu·e·s et de citoyen·ne·s. La première catégorie de membres est nommée par le conseil d’arrondissement sur la base de leur intérêt à participer aux travaux du comité, de leur formation professionnelle dans un domaine pertinent ou encore de la confiance que le maire ou la mairesse leur accorde. Au moins un∙e membre élu∙e y siège et y assume généralement la présidencevi. La sélection des membres citoyen∙ne∙s et de leurs suppléant·e·s se fait quant à elle par le biais d’un processus de recrutement ciblé, lequel est organisé par la Direction de l’aménagement urbain et des services aux entreprises de l’arrondissement – les candidatures retenues sont ensuite présentées aux élu·e·s pour approbation.
Le type de profil recherché varie en fonction des orientations données par les élu·e·s. Parmi les différents critères de sélection évoqués par les acteurs et actrices consulté·e·s, l’expertise professionnelle dans un domaine associé à l’architecture, à l’architecture du paysage et à l’urbanisme revêt la plus grande importancevii : « On a vraiment privilégié les gens qui ont des expertises particulières » (membre élue); « On va aller vraiment les chercher [les membres] pour leur expertise » (membre citoyenne); « [Le CCU], c’est vraiment un comité d’expert[∙e∙]s qui va juger de la qualité du projet présenté » (membre citoyenne). En ce sens, les CCU de Ville-Marie, du Plateau-Mont-Royal, de Verdun et de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve se composent quasi exclusivement de personnes possédant une telle expertise.
Les critères de sélection des membres que privilégient les arrondissements mettent en lumière différentes conceptions sur la nature et le rôle des CCU. Des acteurs et actrices se montrent critiques quant à sa vocation citoyenne, soulignant qu’ils représentent surtout un comité d’expert·e·s en raison du travail qu’il accomplit. Comme l’explique ce membre citoyen :
J’allais mettre un bémol sur le comité de citoyen[∙ne∙]s. Dans le cadre de ce projet-là, je ne suis clairement pas un citoyen normal, dans le sens où tu es candidat et il y a peu d’élu[∙e∙]s. Je pense qu’il y a beaucoup de monde qui veut siéger sur le CCU et il n’y a pas beaucoup de monde qui est choisi en fait. Les fondements d’un CCU, c’était vraiment d’avoir monsieur et madame Tout-le-Monde, mais je ne pense pas que quand tu te retrouves sur un CCU avec deux architectes, un architecte paysagiste, un ingénieur et un urbaniste […]. Je ne pense pas que c’est représentatif de la société en fait. Cela devient beaucoup plus à mon avis un comité d’expert[∙e∙]s.
Intérêt des membres
Selon les acteurs et les actrices consulté·e·s, l’intérêt qu’ont les membres d’un CCU à participer à ses travaux peut s’expliquer par une volonté de contribuer au cadre bâti de son arrondissement ou de mieux comprendre le fonctionnement de ce dispositif. D’abord, des membres porteraient une vision normative de la Ville ou disposeraient d’une connaissance particulière du contexte urbain qu’ils ou elles souhaiteraient partager. Des membres citoyen∙ne∙s offrent des exemples de cette motivation : « J’avais un objectif, qui était de faire valoir l’architecture contemporaine dans mon arrondissement, ce qui n’était pas nécessairement valorisé à l’époque, quand j’étais là. »; « Je veux que l’architecte, finalement, tout comme nous, réalise quelque part que quand il [ou elle] transporte un projet, il [ou elle] ne le transporte pas juste pour le compte de son client [ou de sa cliente], mais il [ou elle] le transporte aussi pour le corps de la ville. »
Ensuite, pour d’autres membres, leur intérêt peut également être motivé par une volonté de mieux comprendre le fonctionnement de cet instrument propre aux arrondissements : « Il y a un côté de moi qui avait le goût de comprendre les rouages, l’analyse de projet du côté de la Ville […] pour m’informer et peut-être m’ajuster » (membre citoyen). Des architectes travaillant dans le secteur privé, par exemple, n’expérimentent qu’une brève partie du processus d’évaluation d’une demande en urbanismeviii. La participation de certain·e·s professionnel·le·s sur le CCU de leur arrondissement leur permettrait, selon un membre élu, d’adapter leurs pratiques privées à leur bénéfice : « [Il y a] des architectes dont on s’apercevait que les décisions qu’ils [ou elles] prenaient pour les dérogations mineures et également les projets de PPCMOI [procédure de projet particulier de construction, de modification ou d’occupation d’un immeuble] venaient créer un précédent. Cela pouvait venir indirectement avantager leur entreprise qui travaillait dans l’arrondissement. Ils [ou elles] savaient quoi dire. Ils [ou elles] savaient quoi faire. Ils [ou elles] savaient comment présenter leur projet pour que cela passe au CCU et à l’arrondissement. »
Type de participation
Lors des rencontres, les membres sont en mesure d’exprimer librement, dans le cadre d’une discussion, leurs préférences individuelles et leurs questionnements sur les dossiers étudiés. La participation des membres est cependant contrainte par le temps limité que le CCU peut accorder à l’évaluation de chaque dossier, comme l’indique cette membre citoyenne : « [En ce qui concerne le] nombre de projets à traiter en quatre heures, tu as quinze minutes pour donner tes commentaires et tu as toujours la pression du temps derrière toi. » À l’issue d’une délibération, et parfois même d’une négociation, les membres sont amené·e·s à agréger leurs préférences par l’adoption à majorité d’un avis en faveur ou non d’un dossier. La décision peut parfois s’accompagner de recommandations ou même exiger que certaines modifications soient apportées au projet.
En amont des discussions, les dossiers font l’objet d’une présentation par un·e fonctionnaire de l’arrondissement, exprimant aux membres les préférences de l’administration quant au dossier : « Les fonctionnaires sont présent[∙e∙]s pour présenter les dossiers […]. [Elles et ils] le font d’une façon objective et généralement neutre, mais ce n’est pas toujours le cas. On sent toujours un peu le biais » (membre élu). Ainsi, des tiers exercent parfois une influence sur le travail des CCU dans l’évaluation des dossiers. Selon la nature et la complexité d’un dossier, les comités peuvent aussi se prévaloir du droit d’inviter une ressource externe afin d’approfondir leur réflexion – souvent l’architecte, le promoteur ou la promotrice –, une pratique observée dans l’arrondissement de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve.
Portée de la participation
La participation des membres d’un CCU montréalais concerne essentiellement l’évaluation des demandes en urbanisme auxquelles s’applique un règlement à caractère discrétionnaire. Outre cette obligation prévue par la loi, un membre élu précise que « la fonction qu’on donne aux CCU varie d’un arrondissement à l’autre » : certains arrondissements peuvent même les consulter dans leurs démarches de modification réglementaire et leur accordent un pouvoir d’étude étendu. Par exemple, le comité de Ville-Marie est responsable d’analyser « tout projet de construction, d’agrandissement ou de transformation des caractéristiques architecturales d’un bâtiment, qui s’avère visible depuis la voie publique ou affectant un bâtimentix ».
La présentation de deux règlements à caractère discrétionnaire offre une illustration des différentes demandes pouvant être évaluées par les CCU. Le Règlement sur les projets particuliers de construction, de modification ou d’occupation d’un immeuble (PPCMOI) permet, sous certaines conditions, la réalisation d’un projet même s’il déroge au cadre réglementaire de l’arrondissement sans qu’une modification de zonage soit requise. En ce sens, un CCU pourrait évaluer une demande de conversion d’une ancienne église en condominiums et émettre une recommandation en ce sens au conseil d’arrondissement. Dans ce cas, l’application d’un PPCMOI servirait à modifier l’usage défini dans le plan de zonage.
Pour sa part, le Règlement sur les plans d’implantation et d’intégration architecturale (PIIA) s’applique à différents territoires ou catégories de projets qui doivent faire l’objet d’une évaluation qualitative pour l’obtention d’un permis ou d’un certificat. Cet outil permet aux arrondissements d’assurer la qualité de l’intégration et de l’implantation architecturale, mais également d’encadrer le développement de secteurs géographiques de valeur significative ou d’intérêt patrimonial. Certains arrondissements, comme Le Plateau-Mont-Royal, assujettissent quant à eux l’ensemble de leur territoire à un PIIA, ce qui leur permet d’exercer un contrôle plus systématique sur les projets. Dans Rosemont–La Petite-Patrie, des PIIA particuliers s’appliquent par exemple à la Cité-Jardin, en raison de sa grande valeur paysagère et architecturale, et aux bâtiments de type shoebox – ces petites maisons plain-pied à toit plat, construites au début du XXe siècle.
Devant guider l’analyse des projets évalués par les CCU, les PIIA regroupent une série de critères définis par la fonction publique, comme l’explique un membre citoyen :
Par exemple, le logement abordable, le verdissement, le développement durable […] sont transposés dans le PIIA. Puis, on reçoit cette grille-là comme étant du cash. On ne peut pas avoir de prise de position par rapport à cela, mais on peut quand même avoir un avis sur ce qui est écrit. Donc, je mets en lumière dans mes commentaires les valeurs auxquelles je crois. Celles que je juge secondaires ou un peu douteuses, je n’en parle jamais.
Cette dimension interprétative semble centrale dans l’évaluation qualitative des demandes en urbanisme. L’interprétation permet également aux élu·e·s de mettre en œuvre leur vision politique sans pour autant apporter de modifications formelles au cadre réglementaire, lesquelles peuvent soulever l’opposition populairex ou s’avérer impossibles à réaliser au regard des pouvoirs d’un arrondissement. Comme l’illustre cette fonctionnaire, « modifier un règlement, c’est beaucoup plus difficile qu’essayer de mettre de la pression sur un promoteur dans le cadre du traitement d’un dossier en projet particulier ». Pour un autre, « cela va au-delà de leur pouvoir réglementaire [des élu·e·s], mais souvent les citoyen[∙ne∙]s vont s’y plier parce qu’[elles et] ils veulent que leur dossier passe ». Les élu·e·s disposent à cet égard de leviers pour orienter la finalité de certains dossiers en fonction de leurs idéaux.
Fréquence de la participation
Les membres d’un CCU se rencontrent une fois par mois avant la séance du conseil d’arrondissement. Pendant leur mandat d’une durée de deux ans, elles et ils reçoivent une compensation financière symbolique pour leur participation. De manière générale, les rencontres du comité se tiennent à huis clos afin de garantir l’efficacité de l’étude des dossiers, mais aussi la liberté de parole à ses membres par rapport aux pressions externesxi. Comme l’explique une fonctionnaire : « Je suis d’avis que les réunions doivent se dérouler à huis clos. C’est arrivé à quelques occasions qu’il y eût des citoyen[∙ne∙]s qui n’étaient pas content[∙e∙]s de nos recommandations. [Elles et] ils sont venu[∙e∙]s assister à la rencontre et on a vu des membres du CCU, qui au début de la rencontre nous disaient que c’était un mauvais projet… Et que, bizarrement, quand la personne se met à pleurer […] ah! le projet, c’est rendu un bon projet! »
Selon les acteurs et actrices rencontré·e∙s, les rencontres d’un CCU durent généralement près de quatre heures, pendant lesquelles celui-ci évalue en moyenne une quinzaine de dossiers. Demandant un travail de préparation, les membres reçoivent généralement dans la semaine qui précède les dossiers qui leur seront présentés par la division responsable de l’urbanisme et des permis. De plus, les membres élu∙e∙s peuvent s’entretenir directement avec les fonctionnaires pour obtenir de plus amples explications. Dans l’arrondissement de Ville-Marie, les membres du comité identifient en début de rencontre les dossiers pour lesquels elles et ils souhaitent obtenir une présentation exhaustive des fonctionnaires. Ceux qui ne soulèvent aucune réserve ou interrogation seront automatiquement approuvés par le comité.
Degré d’influence
Les CCU influencent considérablement le processus décisionnel en raison de leur pouvoir d’étude et de recommandation, lequel est d’ailleurs garanti par la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme. L’évaluation que font les membres des dossiers est donc inévitablement prise en compte lors de l’adoption de résolutions par le conseil d’arrondissement. La décision définitive demeure toutefois la prérogative de ce dernierxii. Habituellement, les élu·e·s ne font qu’entériner les avis favorables émis par leur CCU. Néanmoins, il arrive parfois qu’elles et ils aillent à l’encontre des recommandations de leur comité et choisissent plutôt de ne pas inscrire certains dossiers à l’ordre du jour du conseil d’arrondissement pour approbation : « J’ai vu des projets fortement politisés où l’on a émis un avis favorable et les élu[∙e∙]s ont émis un avis défavorable. […] Souvent, cela bloque et ils ne sont pas amenés au conseil d’arrondissement. Cela évite aux élu[∙e∙]s de justifier pourquoi [elles et] ils refuseraient un projet qui a reçu un avis favorable » (membre citoyen). Il arrive toutefois que les requérant·e·s réussissent à convaincre la classe politique d’approuver leur projet, et ce, même si le CCU s’était prononcé en défaveurxiii : « Le CCU était défavorable, puis la citoyenne a fait valoir ses droits devant les élu[∙e∙]s. Elle a réussi à convaincre la majorité des élu[∙e∙]s. Donc, on a émis un avis défavorable […] et les élu[∙e∙]s ont voté pour l’adoption du projet » (membre citoyen).
Représentant plus l’exception que la règle, ces scénarios mettent en lumière la complexité du processus décisionnel en urbanisme à l’échelle locale. D’une part, il peut être compris au regard de facteurs exogènes à l’appareil municipal. Par exemple, certains groupes communautaires exerceraient une influence sur la vision politique défendue par les élu·e·s, comme le souligne une fonctionnaire : « La mairesse de l’arrondissement, elle est très proche des groupes communautaires. Elle revendique beaucoup pour les logements sociaux, les logements pour les familles, les logements pour les gens à faible revenu. C’est arrivé à quelques occasions que des dossiers aient été retirés de l’ordre du jour d’un conseil d’arrondissement étant donné qu’on n’avait pas tenu compte de ces éléments. » Un autre cas de figure renvoie à la relation entre les promoteurs ou les promotrices immobilier·ère·s et les arrondissements, laquelle oscillerait entre des dynamiques de pression et de négociation. Comme l’explique un membre citoyen : « Nous vivons en amont la pression des développeurs [et développeuses], ceux [et celles] qui veulent développer les quartiers de mon arrondissement, parce qu’il y a des terrains libres et des opportunités de densification. [Elles et] ils pensent que les règles sont beaucoup plus souples que dans les arrondissements centraux. […] Ce qui nous est présenté en avis préliminaire, souvent [dans le cadre du] PPU (programme particulier d’urbanisme), c’est monstrueux. De la densification monstre sur des sites qui ne supporteront jamais cette densité-là. » Une certaine pression serait ainsi exercée sur les élu·e·s et les fonctionnaires dans les arrondissements périphériques afin que l’approbation des projets soit accélérée. En contrepartie, il peut aussi arriver que des élu·e·s contournent d’une certaine manière le cadre réglementaire de leur arrondissement en négociant directement avec les promoteurs ou les promotrices pour garantir la prise en compte de considérations politiques dans les projets réalisés. Selon un membre élu, avant l’adoption du Règlement visant à améliorer l’offre en matière de logement social, abordable et familial en 2019, des arrondissements pouvaient offrir une compensation en échange de l’inclusion de logements sociaux.
D’autre part, des facteurs endogènes à l’appareil municipal peuvent également influencer le processus décisionnel en urbanisme. En effet, l’évaluation des demandes par les CCU ferait contrepoids à l’expertise et à la vision des acteurs et des actrices de l’administration publique, comme l’évoque un membre élu : « On veut créer un contrepoids à l’administration. C’est bon d’avoir un avis d’expert[∙e] que l’on retrouve au CCU et qui parfois ne correspond pas nécessairement avec l’avis et la vision des fonctionnaires. Cela arrive souvent. » Au-delà de l’expertise, il existerait aussi différentes visions sur le devenir de la ville dans une perspective urbanistique entre les CCU et l’appareil municipal : « Il y avait un clivage entre les élu[∙e∙]s et le CCU en ce qui a trait à l’accessibilité universelle. Le conseil d’arrondissement a fermement pris position pour que dans tous les projets d’agrandissement, de rénovation ou de construction, on implante des mesures pour favoriser l’accessibilité universelle. Parfois pour le CCU, ce n’était même pas une considération » (membre élu). Le traitement de certaines demandes met également en lumière certaines tensions, comme celles entre les fonctionnaires et la classe politique municipale : « Ce chef d’équipe là, il a quand même une grande influence sur plusieurs jeunes professionnel[∙le∙]s. Son orientation est claire : il faut construire, il faut construire, la ville est à construire! C’est sûr que nous, on est d’une autre mouvance et on dit que si l’on veut construire le centre-ville à échelle humaine, il faut l’habiter et y amener des résident[∙e∙]s. Est-ce que cela va passer par des tours? Il y a une confrontation de visions carrément politique » (membre élu). Ces exemples illustrent le type de débats auxquels les CCU montréalais peuvent contribuer dans le cadre de leur mandat. L’influence de ces comités sur le processus décisionnel peut ainsi être comprise à l’intérieur de l’appareil municipal au regard du pouvoir, des intérêts et de la vision politique des fonctionnaires et des élu·e·s.
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Ce bref survol du fonctionnement des CCU permet de proposer quelques constats et pistes de réflexion sur leur nature, leur rôle et leur pertinence dans le contexte montréalais. Le travail de ces comités révèle la cohabitation et parfois la concurrence de différentes visions sur l’urbanisme et le devenir de la ville. Cet aperçu brosse également le portrait de l’éclatement des pratiques d’un arrondissement à l’autre et suggère de nuancer l’idée selon laquelle ces comités constituent des dispositifs de participation citoyenne.
Force est de constater que les différences entre les pratiques entourant le fonctionnement des CCU montréalais mériteraient d’être documentées de manière plus systématique. Cette problématique est notamment soulevée par un membre élu : « Il faut arriver à avoir une uniformité dans le fonctionnement des CCU. Je parle entre autres d’avoir des règlements de CCU qui sont les mêmes. Je pense que cela n’a pas de bon sens que cela peut changer d’un arrondissement à l’autre. » Les fonctionnaires consulté·e·s affirment aussi n’entretenir presque aucun contact avec leurs collègues œuvrant dans d’autres arrondissements. Les autorités locales pourraient élaborer de nouveaux mécanismes visant le partage de l’expertise et des bonnes pratiques entre les arrondissements. Ces derniers gagneraient à évaluer quel serait le degré d’harmonisation optimal de leurs pratiques et à collaborer avec la Ville-centre afin de formaliser, dans le respect de leur autonomie, des instruments pour y parvenir.
Dans un autre ordre d’idées, les CCU montréalais sont principalement destinés à une poignée d’expert·e·s et leur travail demeure souvent inaccessible au public. En ce sens, ces comités agissent davantage comme une extension de l’appareil municipal qu’ils ne représentent des espaces délibératifs ouverts, où les citoyen·ne·s peuvent s’approprier leur ville et participer à la fabrication des politiques publiques. Comme l’évoque une membre élue : « La participation citoyenne, c’est souvent vu par les fonctionnaires et même les élu[∙e∙]s comme une affaire de trop dont on n’a pas besoin. » Il existerait ainsi un scepticisme quant à la plus-value réelle de l’engagement du citoyen ou de la citoyenne lambda en urbanisme, qui ne répondrait pas de manière satisfaisante aux impératifs de l’efficacité et de l’expertise devant garantir la qualité du travail réalisé par les CCU. Ces considérations invitent donc à revisiter l’association spontanée qui est faite entre ces comités et la participation citoyenne. En permettant de réfléchir à la création d’un espace citoyen complémentaire concernant les enjeux liés à l’urbanisme, la déconstruction de ce mythe profiterait vraisemblablement à la démocratie locale.
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i Ville de Montréal, Permis de construction, 2020, http://ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=6897,67887749&_dad=porta….
ii Les élu·e·s, fonctionnaires et membres citoyen·ne·s rencontré·e·s proviennent de plusieurs arrondissements, comme Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, Plateau-Mont-Royal, Rosemont–La Petite-Patrie, Verdun, Ville-Marie, ainsi que Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension.
iii Sergio Avellan, « Quel historique législatif des CCU? », Urbanité : Automne 2015, 24-26.
iv Marc-André Lechasseur, « Les règlements à caractère discrétionnaire en vertu de la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme », Revue de droit de l’Université de Sherbrooke, vol. 31, no. 1-2 : 2000, 199-266. Les règlements discrétionnaires comprennent : le règlement sur les dérogations mineures, sur les plans d’aménagement d’ensemble (PAE.), sur les plans d’implantation et d’intégration architecturale (PIIA), sur les demandes d’autorisation d’un usage conditionnel ou d’un projet particulier de construction, de modification ou d’occupation d’un immeuble (PPCMOI) et de projets de construction ou de lotissement en raison des certaines contraintes.
v Laurence Bherer, « Les trois modèles municipaux de participation publique au Québec », Télescope, vol. 17, no. 1 : 2011, 157-171. Laurence Bherer est professeure au Département de science politique de l’Université de Montréal. La grille qu’elle propose s’inspire des travaux d’Archon Fung. Voir : A. Fung, « Varieties of Participation in Complex Governance », Public Administration Review: 2006, 66-75; A. Fung, « Recipes for Public Spheres: Eight Institutional Design Choices and their Consequences », Journal of Political Philosophy, vol. 11, no. 3 : 2003, 338-367.
vi Il existe néanmoins des exceptions, notamment à Verdun, où un citoyen a déjà exercé la présidence du comité. Sur cette question, un membre élu estime que : « Avec le temps, on s’est aperçu qu’il y avait un avantage à avoir une élue comme présidente, parce que cela facilite la communication avec les services et parfois les modifications à l’ordre du jour qui doivent être apportées. Il y a des dossiers qui sont plus délicats et ainsi de suite. »
vii Certain∙e∙s acteurs et actrices recontré·e·s, comme ceux et celles de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension, estiment néanmoins que l’ouverture de leur CCU aux citoyens et citoyennes lambda est enrichissante.
viii Habituellement, il s’agit de la présentation de leur projet aux agent·e·s du cadre bâti ou aux conseiller·ère·s en urbanisme de la Direction de l’aménagement urbain et des services aux entreprises.
ix Ville-Marie. Comité consultatif d’urbanisme (CCU), 2020, http://www1.ville.montreal.qc.ca/banque311/content/ville-marie-%E2%80%93….
x La modification du règlement d’urbanisme peut mener, dans certains cas, à la tenue d’une consultation publique et même d’un référendum.
xi Certains arrondissements, comme Saint-Laurent, ont expérimenté l’ouverture de leurs séances au public. Voir : Jean-Philippe Grenier, « Quel historique législatif des CCU? », Urbanité : Automne 2015, 29-30.
xii Jean-Pierre St-Amour, « L’avis du comité consultatif d’urbanisme », Urbanité : Automne 2015, 27-28.
xiii Valérie Levée, « Processus d’évaluation : dans la boîte noire des CCU », Esquisse, 30 (3) : 2019, 48-50.
par Adèle Surprenant | Fév 20, 2021 | Analyses, Canada, Québec, Societé
Plus d’une décennie après les évènements du G20 de Toronto, quelque 1100 arrêté·e·s s’apprêtent à tourner la page. Le 19 octobre 2020, la Cour supérieure de l’Ontario a approuvé l’entente à l’amiable conclue en août entre les représentant·e·s des arrêté·e·s et la Commission des services policiers de Torontoi. Les membres du recours collectif avaient jusqu’au 16 février pour réclamer leur part du dédommagement financier de 16,5 millions de dollars prévu par l’ententeii. À cela s’ajoutent les excuses formelles de la police, une premièreiii.
Les 26 et 27 juin 2010, le centre-ville de Toronto accueille le sommet du G20. Au rendez-vous, les chefs d’État et représentant·e·s des grandes puissances mondiales, mais aussi 21 000 policier·ère·s et agent·e·s de sécurité, déployé·e·s dans les rues de la métropoleiv.
Sur les milliers de manifestant·e·s rassemblé·e·s au courant de la fin de semaine, environ 1100 sont arrêté·e·s et détenu·e·s dans des conditions portant atteinte aux droits fondamentaux. Dix ans plus tard, elles et ils recevront entre 5000 et 24 700 dollars par personne. L’entente stipule également que le Service de police de Toronto s’engage à modifier certaines de ses pratiques, en plus de présenter des excuses publiques pour la première fois de l’histoire des forces de l’ordre canadiennes. Cette compensation est-elle jugée suffisante par les personnes arrêtées sans motif valable, victimes de ce qui a été qualifié de « plus massive compromission des libertés civiles de l’histoire du Canadav »?
Abus de pouvoir
À bord de l’autobus qui devait l’emmener de Montréal à Toronto, Sonia Palato est informée par un groupe de militant·e·s des mesures de sécurité et des recours légaux en cas d’arrestation. « Mais je ne me sentais vraiment pas concernée, parce que de toute façon, j’allais juste participer à des manifestations légales, comme en touriste », se souvient l’étudiante, qui avait à l’époque 21 ans.
Sur place, elle est témoin de peu de grabuge, et n’aperçoit que de loin les affrontements entre les forces de l’ordre et les manifestant·e·s. Comme une centaine d’autres Québécois·es, qui ont fait la route pour participer aux manifestations dans le cadre du G20, elle passe la nuit dans le gymnase de l’Université de Toronto. Aux alentours de sept heures du matin, elle est réveillée, un fusil pointé sur la tête. Encore endormie, Mme Palato ne comprend pas ce qui lui arrive : elle croit d’abord que l’opération policière en cours a pour but d’arrêter quelques manifestant·e·s ciblé·e·s durant le rassemblement de la veille par les forces de l’ordre. Rien ne lui laisse à penser qu’elle est en train d’assister à sa propre arrestation.
Ce n’est que trois ou quatre heures plus tard que toutes les personnes présentes dans le gymnase se font escorter par les policier·ère·s dans un centre de détention provisoire, emménagé pour l’occasion dans les locaux d’un ancien studio de cinéma. Les arrêté·e·s y passeront entre 24 et 70 heures, pour certain·e·s, sans pouvoir parler à un·e avocat·e ou appeler un·e prochevi.
Des cellules surpeuplées, climatisées alors que de nombreux·ses détenu·e·s ne portent que des vêtements légers, des infiltrations d’eau sur le sol, qu’elles et ils doivent arpenter sans chaussures… Les humiliations décrites par les arrêté·e·s contacté·e·s par L’Esprit libre, sont nombreuses : fouilles à nu, toilettes sans portes les contraignant à faire leurs besoins devant policier·ère·s et codétenu·e·s, commentaires sexualisants, racistes, dénigrants. Certaines personnes sont privées de leurs médicaments contre le diabète ou encore la schizophrénie.
« De l’abus de pouvoir », juge Mme Palato, qui est libérée le deuxième soir de son arrestation avec quatre autres personnes, laissées à elles-mêmes en périphérie de Toronto. Les accusations tenues contre elle ont été abandonnées l’année suivante. Plusieurs arrêté·e·s ont été accusé·e·s de complot pour commettre un acte criminel, un délit passible d’emprisonnement.
L’engagement de caution d’un détenu, obtenu par L’Esprit libre, stipule entre autres que la ou le prévenu·e ne doit « pas participer à des manifestations, à moins qu’il ne s’agisse de manifestations paisibles et légitimes, ou être présent[·e] sur les lieux, et que si cette manifestation devient illégale ou non paisible, [il ou elle doit] quitter les lieux immédiatement ».
Le risque de judiciarisation derrière elle, Mme Palato dit avoir eu pour réflexe le détachement. « Ce n’est que des années plus tard que je me suis rendu compte que ça a créé un traumatisme », affirme-t-elle. Au téléphone, elle raconte s’être réveillée en panique plusieurs nuits, alors que le sommet de Toronto célébrait à l’été 2020 son dixième anniversaire : « chaque nuit, je pensais qu’il y aurait quelqu’un qui m’attendrait avec un gun ».
Les symptômes post-traumatiques ne sont pas non plus étrangers à Guim Moro, qui a passé 27 heures au centre de détention provisoire avant d’être libéré, lui aussi sans accusions. Le musicien affirme avoir passé les trois quarts de son temps d’enfermement menotté. Lorsqu’il performe dans des festivals, où les bracelets en plastique sont souvent substitués aux billets d’entrée, il ressent encore le poids de ses menottes d’antan.
Des avis partagés
« J’ai vu comment ce type d’événements là peut casser des gens », affirme Guim Moro, tout en insinuant que le mouvement, lui, n’a pas été freiné par la répression policière.
D’où la nécessité d’un recours collectif qui « n’a pas été fait dans une optique d’avoir de l’argent, mais dans une optique d’avoir un précédent (judiciaire) » qui n’a, selon lui, été établi qu’à moitié. Si l’affaire s’était résolue par la voie d’un procès, le jugement aurait fait jurisprudence. Les conclusions d’une entente à l’amiable n’ont pas valeur juridique, ce que déplorent certain·e·s arrêté·e·svii.
« Moi ça ne m’aurait pas dérangé de faire un autre dix ans, que ça rentre en cours et que finalement il y ait un réel précédent, que le gouvernement et la police soient [reconnus] coupables et ne puissent pas refaire ce genre de trucs là », affirme Guim Moro. Il se dit déçu et attristé d’une entente « régressive » qui, survenue en parallèle du mouvement Black Lives Matter, aurait d’après lui pu mener à considérer un désinvestissement dans les services policiers.
« C’est beaucoup d’insatisfaction que les gens peuvent vivre, c’est clair. Si on était allé·e·s jusqu’au bout et qu’on était allé·e·s en procès, on aurait gagné, on aurait eu une reconnaissance écrite et complète de la violation de nos droits. Pour plusieurs personnes, ça aurait été vraiment significatif », renchérit Jacinthe Poisson, membre de la Ligue des droits et libertés, juriste et militante. Aussi arrêtée durant le G20 de Toronto, elle se dit pourtant satisfaite de l’entente. « Je ne sentais plus brûler en moi la souffrance et l’injustice que j’ai vécues il y a dix ans », explique-t-elle, ajoutant également qu’un long processus judiciaire aurait pu réactiver les traumatismes.
Impunité policière
« C’est normal qu’il y ait un article dans notre Code criminel qui dit que c’est interdit de comploter […], soutient Mme Poisson. Ce n’est pas l’existence de cet article-là qui est un problème, dit-elle, mais comment la police l’a appliqué. » Avec brutalité et sans discernement, à en croire différents témoignages.
Mme Poisson souligne néanmoins l’impunité des corps policiers, à l’issue de l’entente à l’amiable : « On le savait tous qu’à travers le recours collectif nous n’allions jamais obtenir de punition pour les policiers [et policières] ou des chefs politiques qui sont derrière les décisions qui ont été prises. » Peu de policier·ère·s ont été sanctionné·e·s sur une base individuelle, et seulement un haut gradé s’est vu retirer 60 jours de vacances payéesviii. Le policier qui a donné l’ordre d’arrêter les Québécois·es dans le gymnase a pris une retraite préventive et s’est soustrait à tout processus disciplinaire, selon Mme Poisson.
Bill Blair, chef du Service de police de Toronto au moment du G20, a quant à lui été nommé ministre fédéral de la Sécurité publique et de la Protection civile en 2019.
« Ça a été une vraie guerre d’usure », commente la juriste, qui se dit maintenant prête à tourner la page. Pour Guim Moro, l’héritage des évènements de 2010 et de la bataille du recours collectif qui a suivi, lui, n’est pas près de disparaître. Un évènement charnière, selon lui, qui a permis d’introduire sur la place publique des questionnements sur le rôle de la police, la répression des personnes racisées ou encore des peuples autochtones.
« Regardez, au Canada aussi ça arrive des choses comme ça. Historiquement, c’est arrivé, même si on n’en parle pas trop qu’il y a eu des répressions depuis le début de la colonisation », dit le musicien. Interrogé sur l’impact de la médiatisation de la répression policière, il souligne que la représentation médiatique du G20 a effectivement été plus importante que celle d’autres mouvements, ce qu’il explique par le fait que les personnes arrêtées à Toronto étaient majoritairement blanches.
Même s’il estime qu’il n’y a pas de réelle volonté de repenser et de réformer les services policiers, Guim Moro croit que le G20 a permis d’entamer un processus de prise de conscience collective, toujours en cours.
i « G20 de Toronto : règlement de 16,5 millions dans un recours collectif contre la police »,Radio-Canada, 17 août 2020. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1727120/g20-recours-collectif-police-toronto-reglement.
ii Ibid.
iii Jacinthe Poisson, « G20 de Toronto : l’impunité policière persiste et signe », Ligue des droits et libertés, 29 octobre 2020. https://liguedesdroits.ca/carnet-g20-toronto-impunite-police/.
iv Ibid.
v Wendy Gillis, « “We regret thet mistakes were made” : Toronto police acknoledge “unacceptable” mass arrests at 2010 G20 protests », Toronto Star, 19 octobre 2020. https://www.thestar.com/news/gta/2020/10/19/we-regret-that-mistakes-were-made-toronto-police-acknowledge-unacceptable-mass-arrests-at-2010-g20-protests.html.
vi Jacinthe Poisson, op.cit.
vii Ibid.
viii Ibid.