En attendant la prochaine vague : démocratie et militantisme étudiant au Québec

En attendant la prochaine vague : démocratie et militantisme étudiant au Québec

Il y a neuf ans commençaient à apparaître les premiers signes de ce qui deviendrait le mouvement des carrés rouges. Des manifestations quotidiennes à la grève générale illimitée (GGI) qui a touché près de 50 % de la communauté postsecondaire1, le mouvement étudiant devenu social est, à ce jour, encore considéré comme l’un des plus importants de l’histoire du Québec. Depuis les mouvements de 2012 et de 2015, les quelques revendications portées par diverses associations et regroupements d’associations étudiantes font peu de vagues. Quel est l’état de la démocratie et du militantisme étudiant aujourd’hui, près d’une décennie après le « printemps érable », alors que la pandémie de COVID-19 célèbre son premier anniversaire?

« Comme chaque grève étudiante, 2012 a été une formidable expérience de démocratie, ouvrant à l’idée qu’il est possible d’être autre chose qu’un électeur aux quatre ans et un consommateur », affirme à L’Esprit libre le professeur de philosophie Arnaud Theurillat-Cloutier. Depuis 1968, l’expérience de la GGI s’est reproduite neuf fois dans les universités et les cégeps du Québec2, en plus des grèves à durée limitée ponctuelles et des autres moyens de pression déployés par les associations étudiantes de la province. On peut penser au mouvement de 2015 contre les mesures d’austérité du gouvernement libéral de Philippe Couillard ou, plus récemment, à la grève pour réclamer la rémunération des stages et de la formation professionnelle à l’université3. Ces mobilisations n’ont toutefois jamais atteint l’ampleur du mouvement des carrés rouges.

Essoufflement

Pour le professeur4, la force de la mobilisation de 2012 s’est en partie construite grâce à « la persistance d’une infrastructure de la dissidence dans le mouvement étudiant, c’est-à-dire l’existence de structures et de pratiques de démocratie directe et d’actions de masse dans les associations étudiantes, en particulier autour de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante [ASSÉ] ». La coalition large de l’ASSÉ, fondée en 2012, soit la CLASSE, s’est imposée comme acteur dominant du syndicalisme étudiant en 20125. Sa collaboration avec la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) et la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ), deux entités de représentation étudiante moins radicales, a accordé au mouvement une certaine unité et a favorisé le rapport de force dans les négociations avec le gouvernement.

« Il y a une expérience accumulée des luttes étudiantes entre la grève de 2005 et [de] 2012, ce qui s’est traduit par une meilleure et [une] plus grande capacité d’organisation », explique M. Theurillat-Cloutier, qui rappelle l’importance des grandes sommes d’argent, du savoir-faire ainsi que du nombre plus important de militant·e·s et de savoir théoriques que permet la multiplication des mobilisations. Le transfert de connaissances entre militantes et militants s’effectue entre autres par l’organisation d’assemblées générales comme l’organisation de grèves. L’expérience qui a émané de la mobilisation sur les campus en 2012 peut donc expliquer la proximité dans le temps avec laquelle s’est déclenchée la grève contre les mesures d’austérité de 2015. L’ampleur et l’adhésion populaire n’ont cependant jamais atteint les sommets du mouvement des carrés rouges et la population québécoise était pourtant défavorable à la grève6. Le mouvement des carrés rouges a lui-même été perçu comme un échec par plusieurs, puisque la revendication au cœur du soulèvement, soit l’annulation de la hausse des frais de scolarité de 75 % sur cinq ans prévue par le gouvernement de Jean Charest, a finalement été remplacée par une indexation et non par une annulation intégrale de la hausse. « Bref, il n’y a eu aucun gagnant et, comme dans les tragédies, tous sont morts », écrit le sociologue et chercheur à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) Benoit Coutu, qui soutient qu’« en 2015, l’échec fut plus profond, disloquant le mouvement étudiant jusqu’à nos jours7».

Défauts d’organisation, revendications trop larges, épuisement militant et répression policière accrue8… Les raisons de cet échec sont difficiles à déterminer, mais la désillusion qu’il entraîne et ses conséquences sont claires pour le politologue Alain Savard : « Si aucune grève n’a lieu pendant une période prolongée sur un campus, le noyau militant perdra progressivement les connaissances liées à l’organisation de grèves et aura de la difficulté à recruter une relève, écrit-il. La participation aux assemblées chutera et l’association étudiante perdra son rôle politique. […] La plupart du temps, lorsque cela arrive, l’association étudiante glisse vers l’organisation d’activités sociales comme les partys et s’oriente vers les clubs d’appartenances9 ». La grève du printemps 2015 serait également à la base de la dissolution de l’ASSÉ en mai 2019. « À la suite de celle-ci, plusieurs critiques avaient été formulées comme un manque de transparence et de confiance envers les personnes élues, résultant en un désinvestissement progressif de la structure10 », peut-on lire sur le site du défunt regroupement d’associations.

Aujourd’hui, les associations étudiantes font face à un nouvel obstacle : la pandémie de COVID-19 et les mesures sanitaires qui en ont découlé forcent les acteur·trice·s de la démocratie étudiante à transformer profondément leurs pratiques.

De nouveaux défis

« J’avais l’impression qu’il se passait quelque chose au Québec et qu’enfin je n’étais plus seul à me battre de mon bord, raconte Vincent Boisclair au Huffpost alors qu’il était confiné dans le domicile de ses parents à Victoriaville11. Quand j’ai appris qu’il y avait un mouvement de grève qui s’annonçait, c’était ça ma vie. […] Depuis un an je préparais ça. Ça s’est juste effondré du jour au lendemain », se souvient l’étudiant en environnement de 25 ans, dont les activités militantes écologistes ont pris fin avec l’annonce du confinement en mars 2020. Les manifestations et les actions pour lutter contre les changements climatiques étaient fréquentes depuis quelques mois avec l’avènement de groupes comme Extinction Rebellion Québec. La marche pour le climat de septembre 2019, qui a attiré des milliers de personnes dont la militante écologiste Greta Thunberg, n’est qu’un exemple de la mobilisation multiforme des militant·e·s étudiant·e·s qui s’organisent autour de la question environnementale, du secondaire à l’université12. La pandémie a mis un frein à cet élan.

Les établissements scolaires postsecondaires offrent, depuis la session d’hiver, la majorité de leurs cours exclusivement en ligne afin de ralentir la propagation du virus. Outre les activités académiques, le travail des associations étudiantes est également perturbé par le passage des salles de classe aux visioconférences. « La pandémie affecte beaucoup nos activités étant donné que nous n’avons plus de contact direct avec nos membres », nous confirme Ariane Monzerolle, exécutante à la vie étudiante de l’Association étudiante du cégep de Saint-Laurent (AECSL). Même si l’AECSL réussit à maintenir ses activités régulières et la majorité de ses assemblées générales — celles-ci ne pouvant avoir lieu que lorsqu’est atteint le quorum déterminé par les membres de l’association —, Ariane redoute que les activités militantes ne soient profondément perturbées. « Je ne pense pas que l’association pourrait présentement prendre des actions provinciales comme dans le passé », affirme-t-elle, citant à titre d’exemples les mouvements de 2012 et de 2015 et expliquant que « c’est difficile [de] rassembler des personnes et [d’]avoir des contacts avec elles et eux [qui soient] organiques ».

Alexandra Henkélé, elle, semble plus optimiste. Jointe par téléphone, la responsable aux affaires externes et aux affaires étudiantes du Mouvement des associations générales étudiantes de l’Université du Québec à Chicoutimi (MAGE-UQAC), en poste depuis septembre 2020, admet « que ce sont de nouveaux défis et toute une approche différente, parce que là il faut parler avec les étudiants et les solliciter à distance, mais je pense que [ce sont] de bons défis et de nouvelles façons de faire qu’il faut apprendre, et c’est l’occasion en ce moment de développer de nouvelles stratégies, de nouvelles façons de penser et de mobiliser ».

Parmi ces défis, on compte le fait que les élections du MAGE-UQAC qui devaient avoir lieu à l’été ont été reportées en septembre. Pendant plusieurs mois, la charge de travail a ainsi reposé sur les épaules de trois personnes, alors qu’elle est normalement répartie entre les membres d’une équipe de dix. Alexandra craint également une baisse progressive de la participation aux assemblées générales (AG), tenues via la plateforme Zoom jusqu’à nouvel ordre : « nos AG avant avaient lieu le midi, dans la cantine, et on distribuait de la pizza gratuite, se souvient-elle. Donc c’est sûr que c’était vraiment facile pour [les étudiantes et les étudiants] d’aller manger à la cantine comme tous les jours, de prendre une pizza gratuite et d’être au courant de tout ce qui se passe à l’université! »

La première assemblée générale de la session d’automne 2020 a, contre toute attente, attiré beaucoup de participant·e·s. Un succès qu’Alexandra explique par l’engouement entourant l’un des enjeux y ayant été abordés, soit la lutte contre le projet Énergie Saguenay de GNL Québec. À l’UQAC, l’opposition au projet de construction d’une usine de liquéfaction de gaz naturel remonte à plus de trois ans. Depuis 2017, le MAGE-UQAC a mené de nombreuses actions, des journées de grève, a formé des partenariats avec plusieurs groupes de défense de l’environnement et, surtout, a réussi à mobiliser le corps étudiant et la population de Chicoutimi autour d’enjeux environnementaux. Un engouement qu’elle explique par la portée majeure du projet de GNL Québec, dont le président a d’ailleurs démissionné à la mi-novembre13. « Le projet de loi 21, ça touche beaucoup les étudiants en droit ou en éducation, donc c’est vraiment plus cette communauté-là qui va être mobilisée, alors que l’environnement, ça touche vraiment n’importe qui », soutient la militante et étudiante en intervention plein-air, dont l’association a même participé aux audiences du BAPE cet automne, et ce, malgré la pandémie.

En plus d’avoir rédigé et présenté un mémoire en son nom, le MAGE-UQAC a invité ses membres à envoyer des lettres personnalisées aux autorités du BAPE pour faire valoir leur désaccord face au projet Énergie Saguenay. Alors que la mobilisation étudiante était au plus bas, Alexandra confie que l’association a réussi à relancer le débat et à susciter l’intérêt de ses membres autour du BAPE en utilisant les réseaux sociaux.

Arnaud Theurillat-Cloutier laisse entendre plus de réserve quant au tournant numérique de la démocratie étudiante : « jamais les réseaux sociaux ne pourront nous donner la qualité de ces liens qui émergent dans et à la suite des assemblées générales étudiantes », se désole-t-il, insistant sur le fait qu’il s’agit d’« une perte importante, car nous avons besoin de lieux physiques pour se rassembler, se reconnaître, débattre de vive voix, confronter véritablement nos perspectives en sortant du confort de nos certitudes, développer notre confiance mutuelle, se reconnaître entre allié·e·s ».

En attendant la fin de la crise sanitaire et le retour aux modes d’exercices de la démocratie étudiante pré-COVID, toutes et tous s’entendent sur le fait qu’il leur faudra se surpasser d’ingéniosité pour redéfinir leur fonctionnement, mais également pour s’attarder à de nouveaux enjeux. Avec la pandémie, l’isolement social et la précarité économique qui n’épargnent pas la population étudiante du Québec, les préoccupations des associations étudiantes, dont le mandat principal demeure la représentation et la défense de ses membres, sont également amenées à changer. Problèmes de santé mentale, dégradation de la qualité des cours et frais de scolarités jugés trop élevés, sans accès aux locaux et aux services réguliers des établissements d’enseignement : tous ces problèmes remplacent, pour l’instant, d’autres luttes politiques et sociales qui étaient prévues à l’agenda des associations étudiantes, avant que l’année qui s’achève n’impose son propre ordre du jour.

Révision de fond: Léandre St-Laurent et Any-Pier Dionne; 

Révision linguistique: Laurence Marion-Pariseau

Alain Savard. « Comment le mouvement étudiant démocratise les structures du militantisme » dans Nouveaux cahiers du socialisme. Hiver 2017. https://www.erudit.org/en/journals/ncs/2017-n17-ncs02920/84472ac.pdf

2 Ibid.

Isabelle Maltais. « Une grève étudiante générale est lancée pour la rémunération des stages » dansRadio-Canada. 18 mars 2019. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1159013/greve-etudiante-generale-remuneration-stages

Il était également engagé dans les mouvements étudiants de 2005 et 2012, et a contribué aux ouvrages collectifs À force d’imagination, Lux, 2013 et Un printemps rouge et noir, Écosociété, 2014).

5 Xavier Lafrance. « La route que nous suivons » dansÀ bâbord!. Octobre-novembre 2012. https://www.ababord.org/La-route-que-nous-suivons

Marco Fortier. « Les Québécois condamnent la grève étudiante ». Le Devoir, 11 avril 2015. https://www.ledevoir.com/politique/quebec/436957/sondage-leger-le-devoir-les-quebecois-condamnent-la-greve-etudiante

Benoit Coutu. « Le mouvement étudiant de 2015 : retour sur un échec » dans Nouveaux Cahiers du socialisme. Automne 2017. https://www.cahiersdusocialisme.org/mouvement-etudiant-de-2015-retour-echec/

Cassandra Harbour et Christophe Tremblay. « Les effets de la répression policière visant les manifestants dans le contexte du « printemps érable » ». Rapport final présenté à la Ligue des droits et libertés – section Québec, avril 2013. http://liguedesdroitsqc.org/wp-content/uploads/2013/08/rapport_final_harbour_et_tremblay.pdf

Savard, Op.cit.

10 Association pour une solidarité syndicale étudiante. Congrès annuel 2018-2019 : les membres de l’ASSÉ votent en faveur de la dissolution. 29 avril 2019. https://nouveau.asse-solidarite.qc.ca/index.html%3Fp=3788.html

11 Florence Breton. « Militantisme et pandémie : “le momentum de nos actions a été perdu” »,Huffpost, 1er septembre 2020. https://quebec.huffingtonpost.ca/entry/militantisme-pandemie-momentum-perdu_qc_5f4d1af4c5b64f17e140f4e8

12 Ibid.

13 Alexandre Shields. « Le président de GNL Québec quitte son poste » dansLe Devoir. 11 novembre 2020. https://www.ledevoir.com/societe/environnement/589527/le-president-de-gnl-quebec-quitte-son-poste

Territorialité et citoyenneté au Jammu-et-Cachemire

Territorialité et citoyenneté au Jammu-et-Cachemire

Par Adèle Surprenant

À un an près de la dissolution du statut spécial d’autonomie accordé au Jammu-et-Cachemire (J&K), le gouvernement nationaliste hindou de Narendra Modi annonçait, le 27 octobre 2020, l’entrée en vigueur du troisième arrêté sur la réorganisation du territoire de l’Union. Ces réformes sont fortement critiquées par l’opposition indienne et la population cachemiri, alors que la région concernée est sujette à des restrictions en ce qui concerne les déplacements, les communications et les manifestations.

L’annonce de New Delhi est survenue quelques jours avant la fin du délai de modification prévu dans la Loi de réorganisation du Jammu-et-Cachemire, adoptée en août 2019. Décrété sans ratification du parlement, le troisième arrêté permet aux citoyen·ne·s indien·ne·s non Cachemiris d’acquérir des terres au J&K. Il comprend également l’abrogation de la Loi sur l’abolition des grands domaines fonciers adoptée en 1950 afin de protéger les droits des petits propriétaires agricoles de la région.

À la tête du gouvernement, le Bharatiya Janata Party (BJP) affirmait que « la décision avait été prise pour encourager le développement et la paix1 » de la vallée himalayenne, où les appels à la grève générale se multiplient depuis le samedi 31 octobre afin de dénoncer un projet de colonisation visant à modifier la démographie du Cachemire sous administration indienne. Le seul État à majorité musulmane de l’Union indienne a été divisé en deux territoires administrés par des gouverneurs nommés par New Delhi suite à l’abrogation des articles 370 et 35A de la Constitution en août dernier, retirant de facto au Jammu-et-Cachemire le statut particulier de semi-autonomie qui lui avait été accordé en 19472.

Une pierre à l’édifice

Le Cachemire est situé directement sur la frontière entre le Pakistan et l’Inde – il est donc réparti sur le territoire des deux pays –  mais il est réclamé dans son entièreté par chacun3. Il s’agit d’un litige territorial qui remonte à l’indépendance du sous-continent indien, qui était jusqu’alors divisé en 565 États princiers gouvernés par la Couronne britannique et auxquels Londres a accordé la possibilité de choisir s’ils souhaitent se rattacher à l’un ou à l’autre des dominions. À la tête de l’État du Cachemire, le maharaja4 Hari Singh a dépassé le délai qui lui était accordé pour se prononcer, ce qui a ouvert la porte à une invasion menée par des groupes armés venus du Pakistan. Pour libérer son territoire des envahisseurs, le gouverneur a accepté de rejoindre l’Inde en échange de l’aide militaire indienne. 

En entrevue à Radio France internationale, la chercheuse Charlotte Thomas explique qu’aux premiers jours de l’indépendance, « arracher au maharaja Hari Singh l’accession de son royaume majoritairement musulman à une Inde dont les citoyens sont à 80 % de confession hindoue, était une belle victoire pour [le premier ministre Jawaharlal] Nehru et pour sa vision multiculturelle et séculariste de l’Inde naissante5 ». La décision a déclenché la première guerre indo-pakistanaise, qui a pavé la voie à un conflit ayant fait plus de 70 000 morts depuis 19896.

La série de modifications constitutionnelles mises en place par le BJP « mettent fin à la manière dont le J&K s’est vu garantir une plus grande autonomie peu après l’indépendance indienne afin de limiter le séparatisme dans la région », analyse le politologue et professeur à l’Université McGill Narendra Subramanian7, qui juge qu’elles ouvriront la porte aux migrations et aux nouveaux propriétaires d’autres régions de l’Inde. Par conséquent, ces changements entamés par le BJP risquent, selon lui, de « réduire l’autonomie politique de la région et d’accroître la possibilité de voir l’immigration réduire le pourcentage de population locale, et pourrait permettre une plus grande concentration de terres détenues par des individus fortunés de la région ou d’ailleurs en Inde », explique-t-il à L’Esprit libre.

À l’inverse de Jawaharlal Nehru, le gouvernement, au pouvoir depuis six ans, met de l’avant un nationalisme où se confondent ethnicité, religion et citoyenneté politique. « Le BJP au pouvoir est un parti nationaliste hindou commis à la promotion de l’hégémonie hindoue en Inde », explique M. Subramanian, qui rappelle que la dissolution spéciale du J&K était déjà comprise dans le manifeste du parti lors des élections de 2014. Depuis, le gouvernement Modi a également adopté la Loi sur la citoyenneté en 2019, basée sur l’appartenance religieuse. La loi est accompagnée d’un processus de vérification nationale visant, en principe, à cibler les immigrant·e·s illégaux·ales en provenance de pays musulmans comme l’Afghanistan, le Bangladesh et le Pakistan8.

« Bien que le travail de recensement de la population ait été reporté afin d’éviter la propagation du COVID-19, certaines déclarations faites par le ministre de l’Intérieur et par d’autres dirigeants du BJP ont suscité la crainte que des millions de musulmans indiens, dont un grand nombre appartient à des familles qui vivent dans le pays depuis des générations, pourraient se voir privés des droits découlant de la citoyenneté et marginalisés », peut-on lire dans un rapport de l’organisation Human Rights Watch (HRW)9. Monsieur Subramanian précise que « beaucoup de pauvres et d’individus moins privilégiés n’ont pas leurs documents officiels de naissance et de résidence », ce qui ferait en sorte que la loi ne priverait pas uniquement de leur citoyenneté les musulman·e·s issu·e·s de l’immigration récente.

À la fin mars 2020, le cadre légal entourant le droit à la résidence au J&K a également été redéfini, obligeant les Cachemiris à obtenir un certificat de domicile pour pouvoir accéder à l’emploi, à l’éducation et au logement sur leur territoire régional. Tandis que les Cachemiris subissent des pressions en ce qui concerne l’acquisition de leur certificat (le processus étant ralenti par les mesures engagées par New Delhi pour faire face à la crise sanitaire), le troisième arrêté d’octobre dernier facilite l’obtention de la résidence permanente aux citoyen·ne·s indien·ne·s non Cachemiris10.

Il s’agit là d’un traitement différentiel souvent comparé à celui qui est réservé à la Cisjordanie et à la bande de Gaza sous occupation israélienne, dont les méthodes inspirent Narendra Modi, ouvertement admiratif de la « maîtrise » de la population palestinienne par l’État sioniste11.

Abus et dénonciations

Le droit à la citoyenneté n’est pas le seul à être menacé par le gouvernement Modi : « la violation des droits humains est un phénomène rampant au Cachemire », nous renseigne Ifsha12, une chercheuse indépendante basée au Cachemire. « Il s’agit d’une tendance de fond depuis plus de trois décennies », poursuit-elle, rappelant que les meurtres extrajudiciaires, les viols et la torture sont des pratiques courantes des forces armées indiennes et que plus de 8 000 personnes ont été portées disparues depuis la fin des années 1980. En vertu de la Loi sur la sécurité publique et de la Loi de prévention des activités illégales récemment amendées, les personnes mineures peuvent être détenues par les autorités et quiconque peut être arrêté et incarcéré sans procédures judiciaires préalables.

Mushtaq Tabardar, 28 ans, se souvient d’un soir où, alors qu’il rentrait chez lui en marchant, un groupe de soldats indiens l’a interpellé et l’a roué de coups sans raison. Il raconte avoir souvent été témoin de ce genre de scènes, qu’il s’explique difficilement : « le Cachemire, c’est le paradis », nous écrit-il sur l’application de messagerie WhatsApp, l’un des seuls moyens de communication avec le monde extérieur pour les Cachemiris. Les droits à l’information et à la communication sont restreints depuis plus d’un an, confirme Ifsha; plus de 540 jours se sont écoulés depuis la restriction d’Internet haute vitesse, de lignes téléphoniques et de certaines chaînes satellitaires au J&K. Elle critique également « l’usage disproportionné de la force par l’armée, et ce, en toute impunité » et l’impossibilité, pour les personnes concernées, de dénoncer ces abus par l’entremise des réseaux sociaux ou des médias traditionnels.

« Le gouvernement indien affirme qu’il est déterminé à améliorer la vie des habitants du Cachemire, un an après la révocation du statut constitutionnel du Jammu-et-Cachemire, mais pour l’instant, ce ne sont que des belles paroles », a déclaré la directrice d’HRW pour l’Asie du Sud, Meenakshi Ganguly, ajoutant que « les autorités ont au contraire maintenu des restrictions étouffantes qui vident les droits fondamentaux des Cachemiris13 ».

Pour le professeur Subramanian, « la seule solution acceptable pour la majorité des résident·e·s de la région impliquerait la réduction de la répression et la promotion de la démocratique, le rétablissement de la citoyenneté et la reconnaissance d’une plus grande autonomie pour les trois régions culturellement distinctes de l’État », soit le Cachemire, la vallée majoritairement hindoue du Jammu et le Ladakh, à prédominance bouddhiste. Il ajoute que « rien de tout cela ne semble probable dans un avenir proche ». Ifsha, elle, considère « qu’il doit y avoir des changements structurels importants avant de pouvoir parler d’éventuelles solutions » au problème du Cachemire, aggravé par les récentes modifications au droit foncier.

Quant à lui, Mushtaq attend l’occasion de quitter le pays et de trouver du travail à l’étranger. Malgré l’attachement qu’il porte à son Cachemire natal, il juge que la situation est devenue intenable : « nous [Cachemiris] sommes en désaccord avec les décisions du gouvernement indien et nous avons peur de ce qu’elles auront comme effet sur notre avenir, explique-t-il en référence aux réformes entamées depuis août 2019, mais maintenant nous avons aussi peur de montrer notre désaccord », poursuit-il après quelques minutes de silence. Il s’excuse du délai de réponse, causé par l’interruption du réseau Internet.

LaMinute.info.Les grèves au Cachemire protestent contre les nouvelles lois foncières indiennes. 31 octobre 2020. https://laminute.info/2020/10/31/les-greves-au-cachemire-protestent-contre-les-nouvelles-lois-foncieres-indiennes/

Tirthankar Chanda. « La fin du statut spécial du Cachemire est le dernier acte d’un long processus » dans RFI. 14 août 2019. https://www.rfi.fr/fr/asie-pacifique/20190811-jammu-cachemire-autonomie-inde-pakistan-modi-imran-khan-partition-pulwama

Ibid.

Sanscrit pour « haut dirigeant ».

Ibid.

Ibid.

Tous les entretiens rapportés dans cet article ont été réalisés en anglais.

Human Rights Watch. Inde : la nouvelle loi sur la citoyenneté déclenche manifestations et affrontements. 9 avril 2020. https://www.hrw.org/fr/news/2020/04/09/inde-la-nouvelle-loi-sur-la-citoyennete-declenche-manifestations-et-affrontements

9 Ibid.

10 Leoni Connah. « Kashmir : new domicile rules spark fresh anger a year after India removed region’s special status » dans The Conversation. 29 juillet 2020. https://theconversation.com/kashmir-new-domicile-rules-spark-fresh-anger-a-year-after-india-removed-regions-special-status-142696

11 Vaija naravane. « Au Cachemire, l’hindouisme sabre au clair » dans Le Monde diplomatique. Octobre 2019. https://www.monde-diplomatique.fr/2019/10/NARAVANE/60460 

12 Pour des raisons de sécurité, Ifsha a préféré taire son nom complet.

13 Human Rights Watch. Inde : Les abus continuent au Jammu-et-Cachemire. 5 août 2020. https://www.hrw.org/fr/news/2020/08/05/inde-les-abus-continuent-au-jammu-et-cachemire

Aires protégées au Québec : vers un objectif de conservation de la biodiversité?

Aires protégées au Québec : vers un objectif de conservation de la biodiversité?

Il y a dix ans, le Québec s’est engagé à protéger 17 % de son territoire terrestre et 10 % du milieu marin sous sa juridiction d’ici la fin 2020 1. À quelques semaines de cette échéance, la superficie du territoire constituée en aires protégées a atteint les 12,7 %, et dépasse à peine les 1 % en eaux territoriales 2. Encore loin de ses objectifs, fixés en 2010 à Nagoya dans le cadre de la Convention sur la diversité biologique aux côtés de 165 pays 3, Québec doit-il adopter une nouvelle stratégie de conservation? 

Une aire protégée est « un espace géographique clairement défini, reconnu, consacré et géré, tout moyen efficace, juridique ou autre, afin d’assurer à long terme la conservation de la nature ainsi que les services écosystémiques et les valeurs culturelles qui lui sont associées 4», d’après l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), une autorité en la matière. Cet outil de conservation de la biodiversité aurait de nombreux bénéfices environnementaux, mais aussi socio-économiques, dont la diversification de l’économie locale, la sensibilisation du public à la nature ou encore le support à l’économie touristique et à l’éco-tourisme 5

En mars 2020, le Québec comptait près de 5 000 aires protégées, ce qui représente un déficit de 100 000 kilomètres carrés à combler avant la fin de l’année en cours 6. Dans la décennie qui s’est écoulée depuis l’entrée en vigueur du Protocole de Nagoya, la province a uniquement protégé un 2,5 % supplémentaire du territoire, alors que de nombreux projets proposés par différents acteurs régionaux sont sur la tablette depuis des années 7. Début décembre, Québec annonçait la protection de 30 000 kilomètres carrés supplémentaires au Nunavik, dans le Nord de la province 8. Interrogé sur la possibilité d’atteindre les objectifs lors d’une entrevue au Journal de Québec, le ministre de l’Environnement Benoît Charette déclarait : « Je confirme qu’on va y arriver 9».

« Le gouvernement a entre ses mains toutes les cartes pour doubler la superficie des aires protégées au Québec », affirme en entrevue la directrice générale de Nature Québec, Alice-Anne Simard, convaincue que la cible du Protocole qui a trait aux aires protégées pourrait être atteinte en seulement quelques jours.

Blocages

Il existe différentes catégories d’aires protégées, délimitées en fonction de critères déterminés par le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC), en accord avec ses différents engagements internationaux. Avant d’être adoptés, les projets d’aires protégées sont proposés directement par le MELCC ou par des acteur·trice·s locaux et régionaux. « Jusqu’en 2010, c’était beaucoup le ministère de l’Environnement [et de la Lutte contre les changements climatiques] qui avait le lead sur la proposition de territoires à protéger, mais, pour la décennie en cours, ils ont vraiment fait un effort de déléguer l’identification des aires protégées au niveau des régions pour augmenter l’acceptabilité sociale des projets et pour que ça parte beaucoup plus du milieu », explique à L’Esprit libre la coordonnatrice en conservation et analyste politique à la Société pour la nature et les parcs (SNAP Québec), Alice de Swarte. Jusqu’à sa dissolution en 2016, c’est principalement la Conférence régionale des élu[·e·]s (CRÉ) qui porte le dossier, tout en assurant des tables de consultation. Avec la disparition de la CRÉ, « les élu[·e·]s qui avaient pu porter ces dossiers-là n’avaient plus le mandat de les porter, donc forcément le momentum s’est un peu perdu », analyse Mme de Swarte, pour qui cela a contribué à ce que certains projets d’aires protégées passent à la trappe. 

Les projets maintenus doivent, quant à eux, être approuvés par le MELCC, en concertation avec le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) et le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles (MERN). Le principal blocage à la création d’aires protégées résiderait dans le fait que ces deux derniers ministères « ne donnent pas leur aval à ces projets d’aires protégées puisqu’ils veulent protéger leur droit d’exploiter les ressources sur ces territoires-là », selon Mme Simard. Un problème que souligne également l’analyste à la SNAP : « [le MFFP et le MERN] vont contre les intentions gouvernementales et contre les objectifs gouvernementaux et ils ne collaborent même pas », ajoute Mme de Swarte, qui affirme qu’il est quasi-impossible d’entreprendre des négociations avec les représant·e·s de ces ministères. 

Au Québec, il n’existe pas de mécanisme imposant un délai de réponse aux ministères pour rendre leur décision concernant les projets d’aires protégées. Les délais peuvent parfois dépasser un an voir 18 mois, nous indique Mme de Swarte, rappelant que « pendant ce temps-là ce sont des territoires qui continuent à être mis sous pression, dans lesquels tu peux avoir de la planification forestière, des passages de lignes d’Hydro-Québec, des [réclamations] mini[ères], etc. ».

En réponse à ce problème, la SNAP propose la création de claims Nature, sur le modèle de l’industrie minière 10. « Pendant que des communautés autochtones, des élu[·e·]s locaux et des groupes citoyens voient leurs projets d’aires protégées être tablettés, le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles permet à sa clientèle d’acquérir, en quelques clics et pour quelques dollars, des droits sur des kilomètres carrés. Le ministère des Forêts dispose quant à lui de 27 millions d’hectares de forêts disponibles pour la récolte forestière », peut-on lire dans un communiqué de presse publié par l’organisme, le 27 octobre dernier 11. Cité dans le même communiqué, le directeur général Alain Branchaud, soutient qu’ « alors que les autres ministères se réservent de larges territoires avec leurs potentiels forestiers ou énergétiques, leurs claims miniers et leurs permis gaziers et pétroliers, il faut donner la possibilité au ministère de l’Environnement d’en faire autant avec des potentiels de biodiversité, des potentiels écotouristiques, des claims Nature ou des permis de rêver à un monde meilleur et plus vert ».

Réformes et appréhensions

À la mi-novembre 2019, le gouvernement caquiste de François Legault déposait à l’Assemblée nationale le projet de loi n° 46, la Loi modifiant la Loi sur la conservation du patrimoine et d’autres dispositions 12, dont un des buts officiels serait d’accélérer le processus de création d’aires protégées 13

« Le projet de loi 46 amène plusieurs nouveaux éléments intéressants », soutient Alice-Anne Simard citant, à titre d’exemple, « certaines nouvelles catégories d’aires protégées qui pourraient avoir un beau potentiel ». Nature Québec n’a cependant pas donné son aval au projet qui, dans son état actuel, est jugé incomplet par l’organisme : « il y a une proposition de projet d’aire protégée à utilisation durable, qui est un projet qui pourrait permettre que dans certaines aires protégées il y ait une certaine forme d’exploitation des ressources qui soit permise. Par contre, nous il faut absolument qu’on s’assure que ce soit seulement des ressources qui sont renouvelables qui soient permises, donc qu’on interdise toutes les activités d’exploitations d’hydrocarbures, d’exploitation minière », soutient-elle, rappelant que cette interdiction formelle ne se trouve pas dans le projet de loi sous sa forme actuelle. 

De son côté, la SNAP craint que le projet de loi à l’étude n’ait pour conséquence d’affaiblir le statut des aires protégées, et rejette en bloc la possibilité de permettre certaines activités d’exploitation des ressources naturelles sur les territoires protégés ou ceux qui seront amenés à le devenir. « C’est bon d’amener une modernisation de la loi sur la conservation du patrimoine naturel, c’est bon de vouloir diversifier les outils qu’on utilise », commente Mme de Swarte, précisant cependant qu’il y a une pression importante des lobbies industriels, qui feraient selon elle, pression sur le gouvernement et ses organes ministériels pour « abaisser un peu la barre » législative. Mme Simard garde elle aussi ses précautions : « il faut seulement s’assurer que ce n’est pas une façon détournée de permettre des immenses aires protégées dans lesquelles, au final, on fait la même chose que d’habitude et il n’y a pas de réelle conservation », affirme-t-elle. 

Étant toujours à l’étude, le projet de loi n° 46 ne pourra toutefois pas aider le gouvernement à atteindre ses objectifs pour 2020. Des négociations internationales, sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies (ONU), sont présentement en cours pour déterminer le prochain seuil d’aires protégées, qui serait potentiellement de 30 % pour l’année 2030 14. Au Québec, les organismes de protection de la diversité s’entendent pour dire qu’il faudrait également favoriser une diversification du type d’écosystèmes à préserver, et chercher à couvrir plus de territoire au sud du 49e parallèle, où seulement 5 % du territoire est actuellement constitué en aires protégées 15

Si l’UICN considère qu’« un réseau adéquat d’aires protégée doit être à la base de toute stratégie de conservation », l’association WWF-Canada 16 met en garde contre une approche par pourcentage qui serait purement politique et pas nécessairement applicable à tous les écosystèmes. « Par exemple, les écosystèmes rares ou de très faible superficie ou encore ceux qui sont très vulnérables aux perturbations anthropiques ou dont il ne reste que quelques échantillons intacts, nécessitent une protection quasi-totale », peut-on lire dans un article signé par la géographe Mélanie Desrochers et la biologiste Gaétane Boisseau et paru en 2006. 

Mme de Swarte est convaincue que « sans cible chiffrée, il n’y aurait absolument aucun progrès sur ces dossiers-là », mais rappelle tout de même l’importance d’enjeux de gouvernance comme la représentativité et l’équité dans une démarche de conservation de la biodiversité. Elle souligne notamment l’importance de la participation des communautés autochtones dans les processus de consultation et de prise de décision entourant les projets d’aires protégées, notant une augmentation de leur implication dans les dernières années, qu’elle explique par une prise de conscience que « la conservation peut être un outil pour eux [et elles afin de] préserver des lieux importants, que ce soit des sites sacrés ou juste des territoires sur lesquels ils [et elles] peuvent continuer de pratiquer leurs activités traditionnelles ».

Une prise de conscience généralisée à l’ensemble de la population et qui concerne également la préservation de l’environnement et la lutte contre les changements climatiques, d’après Mme Simard. Un constat doux-amer, pour la directrice générale de Nature Québec : « malheureusement, la dégradation de la biodiversité ne freine pas. Il y a vraiment une dégradation fulgurante de la biodiversité partout dans le monde, et il faut trouver les moyens de la conserver », s’inquiète-elle, alarmant sur le fait qu’« à chaque fois qu’une espèce disparaît, c’est l’espèce humaine qui se rapproche un petit peu plus de l’extinction ».

Patrice Bergeron, « Aires protégées : Québec veut plus de souplesse sur la protection », La Presse, 14 novembre 2019. https://www.lapresse.ca/actualites/environnement/2019-11-14/aires-protegees-quebec-veut-plus-de-souplesse-sur-la-protection

« Québec veut 17 % d’aires protégées d’ici la fin de l’année », Le Quotidien, 30 octobre 2020. https://www.lequotidien.com/actualites/quebec-veut-17–daires-protegees-dici-la-fin-de-lannee-fa7407743d58fd25d7d508aab063ca8b/quebec-veut-17–daires-protegees-dici-la-fin-de-l-annee-672f6ff49008277600b2dfbe2bd3f613 

Ibid.

4 Conseil régional de l’environnement de la Côte-Nord (CRECN), « Aires protégées », 2008. http://www.crecn.org/main.php?sid=m&mid=37&lng=2 

Ibid.

Le Quotidien, op.cit.

7 Ibid.

Henri Ouellette-Vézina, « Québec protège 30 000 kilomètres carrés au Nunavik », La Presse, 5 décembre 2020. https://www.lapresse.ca/actualites/2020-12-05/quebec-protege-30-000-kilo….

9Ibid.

10 « Le claim est le seul titre minier d’exploitation qui peut être délivré pour la recherche des substances minérales du domaine de l’État », et qui s’obtient par désignation sur carte ou « par jalonnement sur certains territoires déterminés à cette fin ». Ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles, « Le claim », 2015. https://mern.gouv.qc.ca/publications/enligne/mines/claim/leclaim.asp

11 Société pour la nature et les parcs du Canada – section Québec, « La SNAP Québec réclame la mise en place de “claims Nature“ », 27 octobre 2020. https://snapquebec.org/la-snap-quebec-reclame-la-mise-en-place-de-claims-nature/

12 Assemblée nationale du Québec, « Projet de loi n° 46, Loi modifiant la Loi sur la conservation du patrimoine et d’autres dispositions ». http://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/projets-loi/projet-loi-46-42-1.html 

13 Le Quotidien, op.cit. 

14 Le Quotidien, op.cit.

15 Ibid.

16 Mélanie Desrochers et Gaétane Boisseau, « Pourquoi le Québec a-t-il besoin d’aires protégées? », WWF-Canada, mars 2006. http://cef-cfr.ca/uploads/Membres/desrochersboisseau.pdf 

Élections présidentielles américaines. Donald Trump et la radicalisation du conservatisme américain

Élections présidentielles américaines. Donald Trump et la radicalisation du conservatisme américain

Cet article est publié dans le numéro 86 de nos partenaires, la Revue À bâbord!. Un texte de David Sanschagrin, politologue.

Le président républicain Donald Trump, aussi radicalement ignorant, mythomane et raciste soit-il, n’est pas une aberration : il est issu de dizaines d’années de radicalisation du Parti républicain et du mouvement conservateur américain.

La polarisation de la société américaine est un phénomène asymétrique. Depuis les années 1990, le camp républicain est devenu idéologiquement « extrême ». Il récuse une approche basée sur le compromis bipartiste et sur la science, en adoptant plutôt une politique démagogique victimaire et en percevant le centriste Parti démocrate comme un opposant illégitime1.

Radicalisation conservatrice

Cette radicalisation résulte à la fois d’un sentiment de menace existentielle face à une société plus éduquée, mondialisée, libérale et diversifiée, et d’une volonté de défendre les intérêts économiques et culturels de l’Amérique « traditionnelle » : blanche, chrétienne, patriarcale, non universitaire, rurale et conservatrice. Cette radicalisation s’est aussi nourrie de l’influence grandissante des talk radios et des think tanks conservateurs ainsi que de la droite chrétienne. Plus récemment, le média de masse hyper partisan Fox News2 et la propagation d’idées conspirationnistes grâce aux médias sociaux3 ont accentué cette droitisation. Les médias traditionnels, quant à eux, ne colporteraient que de « fausses nouvelles ». De la sorte, l’électorat républicain est prisonnier d’une réalité alternative, alimentée par le ressentiment.

Cette radicalisation de l’espace médiatique conservateur tire à son tour le Parti républicain vers la droite, rendant impossible tout compromis avec le Parti démocrate.

Politique confuse et instrumentale

Selon le récit populiste et conservateur, des élites progressistes et cosmopolites corrompraient l’Amérique « ordinaire ». Pour mettre fin à leur tyrannie libérale et bien-pensante, un chef rebelle devrait faire le ménage à Washington (« Drain the Swamp ») et rétablir la grandeur de l’Amérique (« Make America Great Again »), en libérant le peuple d’un État fédéral totalitaire.

Or, dans les faits, les républicains sont les promoteurs des intérêts des capitalistes globalistes, lesquels contribuent justement à corrompre la vie publique par un financement politique privé et incontrôlé, en plus de miner l’économie locale, pourtant tant vantée par les conservateurs. Par exemple, les frères milliardaires Koch, très présents dans l’industrie pétrolière, financent la nomination de juges et l’élection d’élus socialement conservateurs et économiquement libertariens. Bref, l’Amérique simple et vertueuse des conservateurs est un mythe et une bonne partie de la base républicaine, de classe moyenne, vote contre ses propres intérêts.

Le Parti républicain ne peut que proposer une politique confuse, incohérente, inconstante et instrumentale. L’unité du Parti, et du mouvement hétéroclite sur lequel il s’appuie, ne peut d’ailleurs se faire que grâce à un ennemi commun : la gauche déphasée.

Trump, l’ancienne vedette de télé-réalité, joue ainsi le rôle du président rebelle, tout en défendant les intérêts des ultra-riches (réduction d’impôts, dérégulation environnementale, etc.), en s’enrichissant personnellement, en corrompant de façon éhontée les institutions publiques (pardon de ses proches conseillers emprisonnés, demande à l’Ukraine de lancer une enquête pour salir son opposant Joe Biden, etc.). Un reportage révélait aussi qu’il pratiquait l’évasion fiscale chronique et était sous enquête pour fraude fiscale4. Trump doit donc se maintenir au pouvoir pour éviter la justice.

Si Trump devait s’attaquer au marais boueux de Washington et restaurer la grandeur de l’Amérique, il a plutôt transformé la présidence en une entreprise privée corrompue et dysfonctionnelle, carburant aux conflits d’intérêts et à la haine raciale.

Malgré ses frasques et son immoralité, Trump a su conserver le soutien du mouvement conservateur, en répondant notamment aux attentes des suprémacistes blancs et des milices (mur à la frontière mexicaine, politique d’immigration raciste, légitimation de l’extrême droite, etc.) et de la droite chrétienne (nomination des juges approuvés par la Federalist Society, un think tank juridique hyper-conservateur).

Toutefois, ses guerres commerciales ont affaibli l’économie du Midwest, qui lui a donné la victoire en 2016. De plus, sa gestion désastreuse de la pandémie a mené à l’accumulation de morts et des chômeurs, dans un pays vouant un culte au travail et liant la couverture médicale à l’emploi. Ces deux phénomènes expliquent en bonne partie l’effritement de son électorat dans les États clés du Midwest (Michigan, Pennsylvanie, Wisconsin), où s’est jouée l’élection de 2020.

Mouvance antidémocratique

En plus de pratiquer une politique de la terre brûlée face aux démocrates, les républicains ont aussi mis en place un impressionnant arsenal antidémocratique pour se maintenir au pouvoir malgré une base démographique blanche déclinante : redécoupage électoral arbitraire et agressif; obstruction parlementaire systématique; limitation du vote des personnes racisées; prise en otage de l’exécutif lors du vote des crédits pour réduire les dépenses sociales, forçant la fermeture du gouvernement en 2013 et 2018; défense du collège électoral, où les États républicains sont surreprésentés; opposition à la régulation du financement politique; nomination de juges partisans et hyper-conservateurs.

Lors de l’élection contestée de 2000, une majorité conservatrice (5 contre 4) à la Cour suprême a donné la présidence à George Bush, en mettant arbitrairement fin au recomptage des voix en Floride. Les républicains ont aussi bloqué la nomination d’un juge modéré, par le président Barack Obama en février 2016, arguant qu’il s’agissait d’une année électorale, pour éviter le virage libéral de la Cour. Or, après le décès de la juge progressiste Ruth Bader Ginsburg, en septembre 2020, les républicains ne se sont pas embarrassés du précédent créé en 2016. Entrevoyant la défaite en novembre, ils ont entériné rapidement la nomination de la juge Amy Coney Barrett, alors même que le processus électoral avait débuté. Barrett appartient à une secte catholique rigoriste, est opposée à l’avortement et au mariage gai, nie les changements climatiques et a fait partie de l’équipe juridique républicaine derrière la décision Bush v. Gore (2000), avec deux autres juges de la Cour : Brett Kavanaugh et John Roberts. 

Contrôlant la présidence et le Sénat depuis 2016, les républicains ont ainsi pu nommer trois juges, afin de renforcer la mainmise conservatrice sur la Cour (6 contre 3). De la sorte, les républicains vont pouvoir protéger leurs acquis malgré le retour au pouvoir des démocrates, en bloquant ou en invalidant des lois progressistes (ex. : l’Obama Care) et en renversant des jugements historiques (ex. : Roe v. Wade, sur l’avortement). La Cour suprême, dominée par les conservateurs, est un puissant instrument réactionnaire et antidémocratique.

La suite des choses

Légèrement en avance le soir de l’élection, Trump a revendiqué la victoire et demandé la fin du comptage des votes dans les États du Midwest en invoquant, sans preuve, des fraudes électorales, sachant que ces États allaient lui échapper dès que l’on commencerait à compter les votes par correspondance, majoritairement démocrates. Les républicains ont enclenché plusieurs contestations judiciaires, pour réfuter la victoire de Biden dans ces États clés. De plus, la rhétorique incendiaire du président va nuire à l’acceptation du résultat de l’élection par ses partisans et par les milices d’extrême droite (comme les Proud Boys, à qui Trump a demandé, lors du premier débat présidentiel, de rester sur le qui-vive).

Si Biden a gagné le vote populaire et le collège électoral, le « trumpisme » a démontré sa force et sa pérennité, avec plus de 70 millions d’électeurs (environ 48 % des votes). Biden fera ainsi face à une société profondément divisée et, probablement, à un Sénat sous contrôle républicain. Et, comme Franklin Roosevelt en 1935, il aura devant lui une Cour suprême réactionnaire et devra, peut-être, élargir le banc des juges pour y nommer des progressistes.

Thomas Mann et Norman Ornstein, It’s Even Worse Than It Looks: How the American Constitutional System Collided with the New Politics of Extremism, New York, Basic Books, 2016.

Les gazouillis de Trump sur Twitter sont d’ailleurs influencés par Fox News. Voir Matthew Gertz, « I’ve Studied the Trump-Fox Feedback Loop for Months. It’s Crazier Than You Think », [en ligne], https://www.politico.com/magazine/story/2018/01/05/trump-media-feedback-….

Par exemple, pour QAnon, les élites libérales contrôlant l’État profond seraient des pédophiles sataniques que seul Trump pourrait arrêter. Voir Adrienne LaFrance, « The Prophecies of Q », [en ligne], https://www.theatlantic.com/magazine/archive/2020/06/qanon-nothing-can-s…

R. Buettner, S. Craig et M. McIntire, « The President’s Taxes », [en ligne], https://www.nytimes.com/2020/09/29/podcasts/the-daily/donald-trump-taxes…?

Menaces islamistes et réalités islamophobes en France

Menaces islamistes et réalités islamophobes en France

Par Adèle Surprenant

L’assassinat de Samuel Paty, le 16 octobre dernier, a provoqué une réelle onde de choc en France et à l’étranger. Décapité devant le collège de Conflans-Sainte-Honorine où il enseignait, M. Paty était au cœur d’une polémique pour avoir présenté des caricatures de Mohammed durant un cours sur la liberté d’expression. Le gouvernement d’Emmanuel Macron multiplie depuis les annonces sur la lutte contre la « radicalisation » et l’« obscurantisme ». À quelques semaines de la présentation d’un projet de loi sur le « séparatisme islamique », le climat est tendu au pays de la liberté, de l’égalité et de la laïcité 1.

« Ce soir, je n’aurai pas de mots pour évoquer la lutte contre l’islamisme politique, radical, qui mène jusqu’au terrorisme. Les mots, je les ai eus. Le mal, je l’ai nommé. Les actions, nous les avons décidées, nous les avons durcies, nous les mènerons jusqu’au bout », déclarait le Président de la République Emmanuel Macron le 22 octobre dernier, lors d’une soirée hommage à Samuel Paty, qu’il qualifie de « victime de la conspiration funeste de la bêtise, du mensonge, de l’amalgame, de la haine de l’autre, de la haine de ce que, profondément, existentiellement, nous sommes 2».

Le professeur d’histoire-géographie était la cible d’une vidéo circulant sur les réseaux sociaux depuis quelques jours, dans laquelle un parent d’élève du collège de Conflans-Sainte-Honorine, où M. Paty enseignait, dénonçait le choix du professeur d’avoir montré en classe deux caricatures de Mohammed extraites de Charlie Hebdo. Une vidéo qui aurait été vue par son assassin, Abdoullakh Anzorov, 18 ans, abattu par la police quelques minutes après le drame.

Le matin suivant le drame, Paris se réveille lentement. La crise sanitaire oblige plusieurs commerces à garder le rideau tiré, la pluie a vidé les rues des promeneur·se·s du samedi, et seules quelques dizaines de personnes sont rassemblées, place de la République, pour rendre hommage au professeur assassiné. Habituée aux manifestations et rassemblements en tout genre, la statue qui surplombe la place est placardée d’affiches aux slogans qui résonnent tristement dans l’imaginaire collectif français : au « Je suis Charlie » de janvier 2015 s’est substitué le « Je suis prof », dans un élan de solidarité avec celui que le Président a déclaré être le « visage de la République 3».

Une déclaration qui fait écho à la une du Point 4, qui titrait son numéro du 22 octobre « Samuel Paty. Professeur mort pour la liberté », ou encore le magazine Marianne avec « Jusqu’à quand va-t-on se coucher? 5» Parce qu’à en croire le discours gouvernemental, le nouveau visage de la République serait tordu par la peur sous la menace d’un islam intégriste rampant.

Représailles

Une série de mesures ont rapidement été annoncées par le gouvernement, à commencer par la publication imminente d’un recueil de caricatures religieuses et politiques qui sera distribué dans les écoles du pays. « Par ce geste, dans le respect de nos compétences, nous voulons témoigner de nos engagements à défendre les valeurs de la République et le droit fondamental de chacun et chacune de nos concitoyens à vivre en paix et dans la liberté », a déclaré Renaud Muselier, président du Congrès des Régions, ajoutant que le recueil contiendra « bien entendu » des caricatures du controversé Charlie Hebdo 6.

S’en est suivi la fermeture administrative de la mosquée de Pantin, en banlieue parisienne. D’après le grief, l’imam principal, Ibrahim Abou Talha, serait « impliqué dans la mouvance islamiste radicale d’Île-de-France 7». La vidéo ciblant M. Paty a également été reléguée sur leurs réseaux sociaux, puis retirée tout de suite après l’attentat, dénoncé par les responsables de la mosquée. Depuis l’entrée en vigueur de la loi Silt, en 2017, les lieux de culte peuvent être fermés par ordre d’un préfet en cas de soupçon d’incitation au terrorisme. Au cours des deux dernières années, ce sont 250 mosquées, écoles, bars à narguilé et autres établissements qui ont dû mettre la clé sous la porte en vertu de cette loi 8.

« Donner certains pouvoirs aux autorités pour dissoudre certains groupes religieux sans préavis est problématique pour plusieurs raisons », d’après la chercheuse et spécialiste du contre-terrorisme Nadine Sayegh, contactée par L’Esprit libre. Prenant l’exemple de la fermeture de la mosquée de Pantin, elle ajoute que « l’imam a peut-être fait certaines remarques, et il devrait évidemment en être tenu responsable, mais la fermeture d’une mosquée en entier, laissant des centaines de fidèles sans lieu pour communier? Il s’agit clairement d’une punition collective par rapport à des remarques faites, alors que si on regarde les accusations portées envers certains hommes d’Église, souvent bien plus sévères, ceux-ci sont soit renvoyés, réaffectés ou remplacés. Mais on ne s’attend pas à ce que la communauté catholique en entier s’excuse pour les actions d’un prêtre corrompu », ajoute-t-elle. 

Certain·e·s critiques accusent le gouvernement de s’en prendre à la loi de 1901, protégeant la liberté d’association 9, et ce, depuis l’état d’urgence proclamé par François Hollande en 2015 10. Henri Leclerc, ténor du barreau et ex-président de la Ligue des droits de l’Homme, est d’avis que « c’est toujours pareil quand arrive un tel drame, le gouvernement, pour renforcer son image et rassurer l’opinion bouleversée, impose des mesures voire des lois nouvelles, dont il n’est pas établi qu’elles soient efficaces sur les circonstances ou “l’atmosphère” qui ont permis que s’accomplissent les actes criminels 11».

« La police a des politiques d’interpellation et de fouille sur les individus depuis le gouvernement Hollande — laissant donc techniquement le pays dans un état d’urgence permanent alors qu’il n’y en a pas », renchérit Mme Sayegh. Selon elle, « le racisme et l’islamophobie envahissent la société tous les jours et à un rythme effréné [et] il n’est pas surprenant qu’ils soient enracinés dans la stratégie CVE [combattre l’extrémisme violent, ndlr] » du gouvernement, qui semble avoir entamé un virement à droite au cours des derniers mois.

La construction de l’« ennemi intérieur »

Le 2 octobre dernier, le président Emmanuel Macron s’exprimait sur le projet de loi voulant lutter contre le « séparatisme » qui devrait être annoncé le 9 décembre 2020. Un « mot véhicule que l’Élysée a longtemps conjugué au pluriel, sans convaincre quiconque qu’il s’agissait de parler d’autre chose que d’islamisme », peut-on lire dans un article d’Ellen Salvi, début octobre, sur le site de Médiapart 12.

Ces annonces ont réjoui la cheffe du Rassemblement national (RN) — nouveau nom du Front national (FN) —, Marine Le Pen. Elle a déclaré dans un communiqué de presse que « plusieurs annonces du président de la République reprennent des mesures présentées depuis longtemps par le RN », citant entre autres la suppression des enseignements de la langue et de la culture d’origine, la fermeture administrative des « lieux où est prônée la haine de la France » ou la fermeture de clubs sportifs qui « pratiquent le communautarisme en droit ou en fait 13».

« Communautarisme », « séparatisme » ou « ensauvagement », ces termes empruntés à l’extrême-droite sont aujourd’hui partie prenante du discours du gouvernement : « Macron a été élu en raison de son positionnement plus neutre que les partis de droite, mais il semblerait, à travers ce que je crois être une tentative d’accroître sa popularité électorale, qu’il change à la fois ses stratégies et sa rhétorique vers les positions d’extrême-droite », reconnait Mme Sayegh. Les exemples de ce glissement sont d’ailleurs loin d’être rares.

Le 20 octobre 2020, Gérald Darmanin déclarait sur les ondes de BFMTV avoir « toujours été choqué de rentrer dans un hypermarché et de voir un rayon de telle cuisine communautaire […] ». Il accuse ainsi le « capitalisme mondial » d’avoir sa part de responsabilité dans l’accroissement du « communautarisme ». « Quand on vend des vêtements communautaires, peut-être qu’on a une petite responsabilité dans le communautarisme? », s’interroge le ministre de l’Intérieur, actuellement visé par une plainte pour viol 14, affirmant que « si on peut demander des comptes aux hommes politiques […], on peut aussi dire au capitalisme qu’il est peut-être, de temps en temps, patriote 15». Il rassure cependant les auditeur·trice·s en ajoutant : « heureusement que toutes mes opinions ne font pas partie de la loi de la République parce que ce serait… », s’interrompt le ministre en haussant les sourcils 16.

Macron dénonce pourtant « le piège de l’amalgame tendu par les polémistes et par les extrémistes qui consisterait à stigmatiser tous les musulmans », prônant plutôt un « Islam des lumières » pour une France où serait assurée « une présence républicaine en bas de chaque tour, au bas de chaque immeuble 17».

Cette « présence républicaine », Ahmad, dans la cinquantaine, la sent déjà tous les jours. Le Mauritanien d’origine naturalisé français et en France depuis 9 ans, travaille dans une buanderie à deux pas de la mosquée Myrha, dans le 18e arrondissement de Paris. À la Goutte d’Or, la population est en bonne partie d’origine maghrébine. Il se désole de la surveillance policière accrue au courant de la dernière année, autour de la mosquée et dans le quartier qui l’héberge. « Tous les vendredis, pendant la prière, il y a une voiture de police stationnée devant la mosquée », raconte-t-il, en soulignant que les autorités s’inquiètent que les portes demeurent fermées durant la prière. À l’entrée de la mosquée, un panneau indique cependant que les portes sont fermées lorsque le quota de personnes a été atteint, afin de respecter les mesures sanitaires.

Deux poids, deux mesures

Toujours à la Goutte d’Or, un homme d’origine algérienne se désole de « voir la France devenir dangereuse », pour lui et sa communauté, mais aussi pour les non-musulmans : « ici, nous sommes tous un peu victime du gouvernement, c’est lui qui nous monte les uns contre les autres. […] C’est lui qui se radicalise », ajoute-t-il.

Il est loin d’être le seul à critiquer la polarisation du discours et de la société, alimentée par les politiques et les médias traditionnels. Plusieurs campagnes de boycottage des produits français ont débuté dans certains pays du Moyen-Orient et d’Afrique « pour dénoncer [l’]amalgame indécent, insultant, entre islam et terrorisme, cette islamophobie encouragée et couvée par l’État impérialiste français », d’après le mouvement panafricaniste Frapp-France Dégage 18. Le président turc Recep Tayyip Erdogan est allé jusqu’à sous-entendre que Macron avait des problèmes de santé mentale, provoquant le rappel de l’ambassadeur français en Turquie.

L’attaque au couteau du 18 octobre contre deux cousines voilées en balade sur le Champ-de-Mars a suscité l’indignation de la gauche parlementaire et d’une partie de la population. Survenue après une altercation concernant un chien sans laisse, l’attaque n’a toutefois pas été directement traitée comme un crime haineux, raciste ou islamophobe, même si les deux victimes, Kenza et Amal, racontent avoir entendu « sale arabe », « on est chez nous » et « rentre dans ton pays », avant de se faire poignarder 19.

La population musulmane représente 8 % de la population française, soit 5,43 millions de personnes en 2020 20. Des chiffres souvent surestimés par l’opinion publique, qui estime par ailleurs à tort que les musulman·e·s de France sont tous et toutes issu·e·s de l’immigration : en 2016, la moitié d’entre elles et eux étaient français·e·s de naissance et le quart, français·e·s par acquisition 21. La présence de musulman·e·s est étroitement liée au passé colonial et mandataire de l’Hexagone, dont le passage en Afrique du Nord, au Moyen-Orient et en Afrique de l’Ouest a contribué à tisser du lien culturel, économique et familial avec de nombreux pays, dont plusieurs ressortissant·e·s sont aujourd’hui installé·e·s en France 22.

« Expliquer, c’est déjà vouloir excuser », déclarait l’ex-premier ministre Manuel Valls en janvier 2016, lors d’une commémoration aux victimes de l’attaque de l’Hyper Cacher. Un discours qui semble désormais servir de doctrine dans la France macroniste, où l’on tente de « restreindre la liberté d’expression au nom de la liberté d’expression », comme le souligne Henri Leclerc 23.

1 « Ce qu’il faut retenir du discours d’Emmanuel Macron sur la laïcité et les « séparatismes » », Le Monde, 2 octobre 2020. .https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/10/02/ce-qu-il-faut-retenir-du-discours-d-emmanuel-macron-sur-la-laicite-et-les-separatismes_6054523_823448.html

« « Samuel Paty est devenu le visage de la République » : l’intégralité du discours d’Emmanuel Macron » , Le Monde, 22 octobre 2020. https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/10/22/samuel-paty-est-devenu-le-visage-de-la-republique-le-discours-d-emmanuel-macron_6056948_823448.html

3 Ibid.

« Samuel Paty. Professeur mort pour la liberté ». Le PointNuméro du 22 octobre.

« Jusqu’à quand va-t-on se coucher? ». Marianne. Numéro du 21 au 29 octobre.

« Assassinat de Samuel Paty : ce que l’on sait du recueil de caricatures que les Régions veulent distribuer dans les régions », France Info, 21 octobre 2020. https://www.francetvinfo.fr/faits-divers/terrorisme/enseignant-decapite-dans-les-yvelines/assassinat-de-samuel-paty-ce-que-l-on-sait-du-recueil-de-caricatures-que-les-regions-veulent-distribuer-dans-les-lycees_4150399.html 

7 Margaux Lecroux, « A pantin, la fermeture de la Mosquée vécue comme une punition par les fidèles », Libération, 20 octobre 2020. https://www.liberation.fr/france/2020/10/20/a-pantin-la-fermeture-de-la-mosquee-vecue-comme-une-punition-par-les-fideles_1802923 

Camille Polloni, « Avec le  » séparatisme « , le gouvernement cible les musulmans », Médiapart, 8 septembre 2020. https://www.mediapart.fr/journal/france/080920/avec-le-separatisme-le-gouvernement-cible-les-musulmans

Ministère de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports. La loi du 1er juillet 1901 et la liberté d’associationhttps://www.associations.gouv.fr/liberte-associative.html 

10 Entretien réalisé par Jean Stern. « Henri Leclerc. Le chemin dangereux des restrictions des libertés en France », Orient XXI, 26 octobre 2020. https://orientxxi.info/magazine/henri-leclerc-le-chemin-dangereux-des-restrictions-des-libertes-en-france,4238 

11 Ibid.

12 Ellen Salvi, « Séparatisme : Macron prescrit l’antidote et instille le poison », Médiapart, 2 octobre 2020. https://www.mediapart.fr/journal/france/021020/separatisme-macron-prescrit-l-antidote-et-instille-le-poison

13 Rassemblement national. Lutte contre l’islamisme radical en France : trop de lacunes pour être convaincant!, 2 octobre 2020. https://rassemblementnational.fr/communiques/lutte-contre-lislamisme-radical-en-france-trop-de-lacunes-pour-etre-convaincant/

14 Héléna Berkaoui et Iban Rais, «  » Ensauvagement « Gérald Darmanin heurte jusqu’au sein de LREM », Médiapart, 29 juillet 2020. https://www.mediapart.fr/journal/france/290720/ensauvagement-gerald-darmanin-heurte-jusqu-au-sein-de-lrem

15 Gérald Darmanin en entrevue avec BFMTV, Publié sur Twitter, 20 octobre 2020. https://twitter.com/bfmtv

16 Ibid.

17 Salei, op.cit.

18 « Face à l’appel au boycottage d’Ankara, la France soutenue par ses voisins européens », France 24, 26 octobre 2020. https://www.france24.com/fr/france/20201026-face-%C3%A0-l-appel-au-boycott-de-la-turquie-la-france-soutenue-par-ses-voisins-europ%C3%A9ens

19 William Audeureau et Nicolas Chapuis, « Deux femmes poignardées, un chien non attaché et des insultes racistes : le point sur l’affaire de l’agression sur le Champ-de-Mars », Le Monde, 22 octobre 2020. https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2020/10/20/enquete-ouverte-apres-une-agression-contre-deux-femmes-au-champ-de-mars-a-paris_6056731_4355770.html

20 Statista Research Department, L’Islam en France – Faits et chiffres, 20 octobre 2020. https://fr.statista.com/themes/6482/l-islam-en-france/ 

21 Ibid.

22 Pour en savoir plus : Maylis Kydjian, Penser l’immigration maghrébine avec l’histoire coloniale en Francehttps://journals.openedition.org/framespa/3333

23 Stern,op.cit.

Qui a droit à la ville ?

Qui a droit à la ville ?

De retour à Paris je suis contacté par un ancien collègue. Me voilà embauché dans un bar-restaurant du nord-est de la ville. Plutôt grand, ce bar a pignon-sur-boulevard, un boulevard qui lui-même marque la frontière administrative nord/sud entre deux arrondissements de la capitale. Au nord, un quartier que l’on qualifie souvent de « populaire » ; au sud, un quartier dit « gentrifié » duquel la jeunesse étudiante remonte les soirs et les week-end pour s’enivrer dans les débits de boisson du boulevard. Un croisement donc. Un bar comme interface sociale à mi-chemin entre deux contextes urbains a priori non destinés à s’enchâsser. Moi au milieu, avec mon plateau, mon tablier, et ma maîtrise de sociologie.  

L’histoire que je m’apprête à raconter pose la question du droit à l’espace urbain, ou comme disait Henri Lefebvre, du « droit à la ville ». Mais le droit de qui ? À quelles conditions ? À qui de droit cette ville revient-elle ? Pour traiter de ces interrogations, ce récit mêle les problématiques quelque peu classiques de l’interpénétration des inégalités de classes et du rapport à l’espace ; mais il souligne également une asymétrie dans les usages que ces groupes sociaux font d’un espace urbain. Mon imagination sociologique est très vite alertée quand je prends conscience d’être pris, sans l’avoir pour le moins prémédité, dans un ensemble de phénomènes complexes fait de rencontres sociales, de chevauchements urbains, d’appropriations spatiales que j’observe depuis l’interface que représente le bar. J’entends ce terme d’interface dans un sens critique. Le bar est un point nodal à l’endroit même où des individus que rien n’assemble vont être amenés, quotidiennement, à se croiser sans réellement entrer en relation. Cette interface est aussi un lieu disputé, dont les uns ont l’usage quand les autres en font un usage strictement marchand. Du point de vue où j’observe, cette économie de l’espace croise des logiques classistes, disciplinaires, et finalement d’exclusions de certaines formes d’usages. Ce sont ses dynamiques intriquées que ce récit se propose de traduire. 

 ***  

Le bar ouvre de 9h du matin à 2h du soir. Le matin se croisent les habitué-e-s et les “pros” de la restauration pour un café matinal distraitement avalé. Plus tard, vers 10h en général, surtout l’hiver où le froid mord les ongles, des ouvriers du bâtiment viennent s’en jeter un petit en douce pour se donner du cœur à l’ouvrage, contemplant les mêmes boulevards que leur aïeux terrassiers dépavaient de colère à la « belle » époque.  

Puis vient le rush du midi ou une clientèle affamée surgit de nulle part pour engloutir distraitement un repas bas-de-gamme, avant de regagner ses bureaux pour ne réapparaître que le lendemain, même heure, même repas. Puis le soir, c’est petite bouffe et apéro entre ami-e-s (du sud du boulevard). C’est au tour des étudiants et étudiantes d’investir les locaux. Tout en les abreuvant je me demande si ces personnes ont déjà songé à ce que, dans quelques années, il n’est pas impossible qu’elles se retrouvent à la place même de leur ainé-e-s, à midi pile, engloutissant méthodiquement la même formule : “ entrée-plat-dessert-café, et par-carte-s’il-vous-plait ! ”.  

« C’est chez nous ? »  

Toutes ces personnes se succèdent donc durant une journée-type au bar du boulevard. D’autres pourtant restent et font du lieu un usage bien différent. Un petit groupe, que les collègues appellent les « gars du quartier » (celui au nord du boulevard), côtoient continûment l’échoppe. Là déjà le matin pour un café ou une noisette, là encore le midi pour un jus, là toujours l’après-midi pour un, deux, trois cafés ou un soda, là enfin le soir pour retrouver les potes. Tous sont dans la petite trentaine et racisés, tous sont passé une ou plusieurs fois par la prison, tous ou presque travaillent de nuit.  

Ici, comme ils le disent, « c’est chez nous ». J’ai mis un temps certain à comprendre cette formule. Je pensais au début qu’ils parlaient du quartier, celui du nord du boulevard. En fait, ils parlent aussi du bar et de l’usage très spécifique qu’ils en font. L’enseigne pour laquelle je travaille alors, et qui d’ailleurs n’existe plus aujourd’hui, n’était pas non plus la même quelques années avant mon arrivée. « C’est chez nous » signifie donc que, quel que soit le bar, il fait partie du quartier et qu’à ce titre l’usage que les gars en font n’a rien à voir avec celui de la clientèle (celle du sud du boulevard). Par exemple, je remarque que leurs cafés ils les prennent systématiquement à emporter, dans des petits gobelets de carton. Mais ils ne les emportent jamais bien loin et les boivent sur le côté (nord) du bar cachés à la vue de la clientèle (côté sud). Ils peuvent passer une bonne dizaine de fois par jour, la plupart du temps à la recherche d’un ami, ou d’une information quelconque. Quand on cherche quelqu’un ou quelque chose, c’est au bar du boulevard que l’on se rend ! Le bar n’est pas pour eux un outil de consommation festive, mais un lieu de sociabilité intégré au quartier… jusqu’à un certain point comme nous allons le voir.  

Frontières, contrôle et usages  

Eux, ce sont les « grands ». Eux seuls descendent sur le boulevard. Les plus jeunes garçons restent plus haut, au nord du boulevard. Frontière sociale, ce dernier est aussi une frontière disciplinaire. Les gars me racontent, et cela je le constate à maintes reprises durant les six mois que je passe dans le bar, que la police occupe régulièrement le quartier. Cezoning, ou profilage social consiste, tout simplement, à positionner une patrouille en bas de chaque rue joignant le quartier au boulevard pour en contrôler les accès et en réguler (souvent interdire) les sorties.  

La situation de bouclage est d’autant plus ironique que les gars du nord du boulevard travaillent tous ou presque dans les transports. Certains sont taxis, d’autres chauffeurs VTC ou conducteurs de bus pour le réseau de transport public. Tous passent leurs nuits à quadriller les rues de Paris, à avaler les kilomètres en enchaînant les courses. L’emploi est donc ironiquement leur seul laisser-passer pour le bas du boulevard, le passeport social qui leur permettra d’accéder à une clientèle aisée capable de s’offrir leurs services pour se déplacer librement dans l’espace. Ici se repose la question du droit à la ville. Démarcation sociale, check-point disciplinaire, le boulevard est aussi une frontière d’usage ; une ligne à partir de laquelle le droit à la ville des uns est conditionné par l’obtention d’un « permis de social » – un contrat de travail, un emploi – pour faciliter le déplacement des autres. Pour traverser, il faut travailler ; sans cela, la frontière se referme littéralement devant eux à mesure que le dispositif policier se déploie.  

***  

Un jour où je sers au bar, un des gars poursuivi sur le boulevard par la police se réfugie dans le bar, en proie à un stress intense. Repéré, il est violemment interpellé par trois policiers via plaquage-ventral à même le comptoir, puis le sol, puis la terrasse depuis laquelle quelques clientes et clients médusé-e-s assistent à la scène. Les policiers ne m’ont pas parlé, pas même regardé ; ils ont accompli leur travail de contrôle de la frontière, celle séparant le sud du boulevard du nord du boulevard.  

La sentence m’est livré, glaçante, par un couple d’habitué-e-s ayant assisté à la violente arrestation : “ hé bien, comme ça au moins il ne vous embêtera plus ”. On me confirme sans détour que moi aussi, bien que travaillant dans l’interface, je suis bel est bien du sud du boulevard, mais que rien ne m’empêche de rester « chez eux ». “Il ne nous embêtera plus” veut dire “toi tu as le droit de rester”. Drôle de « chez nous » que ces endroits où d’autres restent quand eux s’en trouvent violemment délogé.

Les cours d’eau au Québec : gouvernance, barrages et consensus

Les cours d’eau au Québec : gouvernance, barrages et consensus

Autrefois prise pour acquis, l’eau douce est aujourd’hui considérée comme une ressource précieuse et limitée. Le territoire du Québec compte à lui seul 4 500 rivières et plus de 500 000 lacs1, dont la gouvernance repose sur une gestion intégrée des ressources en eau (GIRE)2. Plus de quinze ans après son adoption, quel regard peut-on poser sur le modèle québécois de gouvernance des cours d’eau? 

Un cinquième des ressources en eau douce de la planète se trouvent en territoire canadien3. La quantité n’est cependant pas synonyme de qualité, qui est jugée médiocre dans les zones les plus densément peuplées du Québec4. Cette tendance ne risque pas de s’inverser, en raison des conséquences des changements climatiques. La baisse envisagée de 20 % du débit du fleuve Saint-Laurent d’ici 2055 ou encore la contamination des eaux par des produits de plus en plus difficiles à détecter5 compte au nombre des facteurs qui pourraient dégrader la qualité des cours d’eau, dont dépendent des secteurs entiers de l’économie québécoise. 

Le diagnostic est clair : les cours d’eau sont malades, et les sources de ce mal sont multiples. L’industrie manufacturière, l’agriculture et l’élevage ne sont pas les seuls secteurs à polluer. En 2019, des eaux usées ont été rejetées 57 231 fois dans les rivières du Québec, selon la Fondation Rivières6. Les 870 stations d’épuration et les 4 684 ouvrages de surverses — des chambres souterraines permettant d’acheminer les eaux usées vers les égouts et les cours d’eau — sont insuffisants, voire désuets. Certaines municipalités enregistrent plus de 3 000 déversements annuellement, comme ce fut le cas de la capitale nationale l’an dernier7. La quantité d’eaux usées qui se retrouve dans les rivières est difficile à répertorier, puisque les données sont compliquées à récolter et que certaines municipalités ne fournissent pas d’informations sur les déversements, en dépit d’une loi qui les contraint à le faire depuis janvier 20168.

La collecte de données est un des piliers de la Conférence internationale sur l’eau et l’environnement de Dublin (1992), durant laquelle ont été dégagés les principes fondamentaux de la Politique nationale de l’eau du Québec (PNE), en vigueur depuis 20029

Un modèle particulier

Au Québec, la gouvernance de l’eau est mise en oeuvre selon la division territoriale en quarante bassins versants, une « unité spatiale délimitée par la ligne de partage des eaux et dans laquelle toutes les eaux de surface sont drainées vers un même cours d’eau jusqu’à son embouchure10 ». Chacune de ces divisions administratives est prise en charge par « des organismes à but non lucratif qui sont mandatés par le gouvernement du Québec pour gérer des projets à l’échelle des bassins versants », explique à L’Esprit libre Anthoni Barbe, chargé des communications pour l’Organisme de bassin versant de la baie Missisquoi (OBVBM). 

« Notre mandat principal, c’est d’élaborer un plan directeur, poursuit-il, c’est-à-dire une sorte de gros rapport qui évalue tout ce qui a été fait au niveau scientifique pour dresser le portrait le plus complet du territoire » afin de cibler les enjeux spécifiques au milieu hydrique concerné et de pouvoir y répondre. Les problèmes vont de la pollution des cours d’eau à la destruction d’habitats, en passant par les catastrophes naturelles comme les inondations. 

Jusqu’à l’adoption de la PNE, les autorités québécoises priorisaient une approche sectorielle, communiquant isolément avec chaque acteur du milieu. Individuels ou collectifs, ces acteurs sont nombreux et variés. Les municipalités, les municipalités régionales de comté (MRC), les entreprises industrielles, les agriculteur·trice·s, etc. : tous et toutes sont amené·e·s à collaborer au sein d’institutions non coercitives basées sur la recherche du consensus. « L’idée étant que, dès lors qu’il y a concertation et qu’on trouve un consensus, ça va être difficile ensuite pour les acteurs de se retirer et de ne pas appliquer ce qui a été convenu », nous renseigne le professeur de géographie à l’Université Laval, Frédéric Lasserre. 

« Sur papier, ça fait des projets excellents », affirme le spécialiste de la géopolitique de l’eau en entrevue téléphonique. « Dans la pratique, évidemment, ça ne marche pas toujours comme en théorie », met-il en garde, affirmant qu’il peut parfois être difficile d’intéresser les acteurs·trice·s concerné·e·s à la problématique et aux mécanismes de gestions auxquels ils sont supposés prendre part. 

Limites et perspectives 

En matière de gestion des cours d’eau et de réduction de la pollution, rien ne contraint les acteurs et actrices à mettre la main à la pâte. Les OBV « ont une carotte, mais elles n’ont pas beaucoup de bâtons », dit M. Lasserre, délaissant la métaphore pour donner l’exemple concret de la Côte-Nord, où « l’industrie minière dans son ensemble estime effectivement que c’est dans l’intérêt de ses membres de participer au processus de gouvernance [de l’eau], ne serait-ce qu’en terme d’image, de relations publiques. Mais, dans la pratique, il y a beaucoup d’entreprises minières sur la Côte-Nord qui font de l’absentéisme et ne participent pas beaucoup au processus de concertation et de consultation », regrette-t-il. La principale limite du système québécois se loge précisément, selon lui, dans le fait que « s’il n’y a pas de bonne volonté […], on ne peut pas amener les acteurs [et actrices] à participer à ce processus ». 

Un des cinq membres d’une équipe en charge de cours d’eau aussi importants que le lac Champlain ou la rivière Richelieu, M. Barbe dénonce le manque d’effectif et de moyens économiques dont bénéficient les OBV pour remplir leur mission. Plus de quinze ans après leur création, certains OBV n’ont pas encore rendu leur plan directeur au ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC)11 auquel ils sont redevables. 

Le professeur attribue quant à lui une partie de ces blocages aux luttes de pouvoir entre les différents acteurs et actrices. « Il y a concurrence entre les modèles de l’OBV et les modes de gestion que préconisent les MRC », explique-t-il, ajoutant que certaines municipalités se sentent également mal représentées au sein du système qui régit actuellement la gouvernance de l’eau. 

« Ce système produit également des réussites », rassure M. Barbe, qui nous renseigne sur les initiatives menées par l’Union des producteurs agricoles (UPA) pour encourager les producteur·trice·s à « favoriser certains types de culture », dit-il. L’UPA a d’ailleurs un site internet dédié à la promotion des bandes riveraines, une pratique qui présente des bénéfices considérables pour lutter contre l’érosion des sols et la pollution des cours d’eau12. Dans un des publireportages accessibles sur leur site, on peut lire le témoignage de Marcel Loiselle : « La plupart des gens qui n’ont pas de bandes riveraines cultivent très près du cours d’eau pour aller chercher le maximum de leur terre. Selon moi, poursuit-il, ce n’est pas une bonne idée. On le voit chez certains de nos voisins [et voisines] qui ont encore des problèmes d’érosion. Nous, on voit que les bandes riveraines valent l’investissement! », s’exclame le copropriétaire d’une ferme laitière à Saint-Marc-sur-Richelieu, en Montérégie13.

Micropolluants, augmentation de la pollution diffuse d’origine agricole, évasement ou présence d’espèces envahissantes… Même si de nouvelles menaces pour les milieux hydriques continuent d’émerger et d’autres, de se perpétuer, « il y a eu des progrès », estime M. Lasserre. « La pollution d’origine industrielle a beaucoup diminué, par exemple. Quand j’étais petit, le Saint-Laurent n’avait pas la même couleur qu’aujourd’hui », se souvient-il.

Face aux limites du modèle actuel, faudrait-il revenir à une approche sectorielle? Une question à laquelle il est dur de répondre autrement qu’en émettant des hypothèses. « Moi, je pense que les deux [modèles] sont compatibles, croit Frédéric Lasserre. On peut très bien envisager une approche gouvernementale par le biais de la réglementation et des normes, tout en favorisant aussi un dialogue à l’échelle locale, régionale. » 

De son côté, Anthoni Barbe défend le modèle des OBV : « puisque tout est interconnecté, affirme-t-il en référence au gigantesque réseau de cours d’eau qui se déploie sur le territoire du Québec, c’est dur d’aborder ces enjeux-là au niveau d’une seule municipalité ou d’une seule MRC. Ça prend une synergie d’acteurs [et d’actrices], de volonté [et] de pression citoyenne » pour assurer aux ressources québécoises, canadiennes et mondiales en or bleu, un avenir doré.

Husk, John et Antoine Verville. 23 août 2020. « L’eau comme levier de prospérité pour nos régions » dans Radio-Canada. [En ligne]. https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2020-08-23/l-eau-comme-levier-de-prosperite-pour-nos-regions.php (page consultée le 11 octobre 2020)

Commissaire au développement durable. Juin 2020. Conservation des ressources en eau. [En ligne]. https://www.vgq.qc.ca/Fichiers/Publications/rapport-cdd/164/cdd_tome-juin2020_ch03_web.pdf (page consultée le 12 octobre 2020)

WWF.En santé, l’eau douce au Canada? [En ligne]. https://watershedreports.wwf.ca/fr/?_ga=2.79638611.67169963.1602245684-323381826.1602245684#intro (page consultée le 11 octobre 2020)

Brun, Alexandre. 1er juillet 2009. « L’approche par bassin versant : le cas du Québec » dans Policyoptions. [En ligne]. https://policyoptions.irpp.org/fr/magazines/canadas-water-challenges/lapproche-par-bassin-versant-le-cas-du-quebec/ (page consultée le 9 octobre 2020)

Marcotte-Latulippe, Isabelle et Catherine Trudelle. Eau Québec, quel avenir pour l’or bleu? [En ligne]. https://www.usherbrooke.ca/droit/fileadmin/sites/droit/documents/RDUS/volume_42/42-3-Latulippe-Trudelle.pdf (page consultée le 10 octobre 2020)

Fondation Rivières. [En ligne]. https://fondationrivieres.org/ (page consultée le 12 octobre 2020)

Ibid.

8 Ibid.

Brun, op.cit.

10 Ibid.

11 Commissaire au développement durable, op.cit.

12 Union des producteurs agricoles (UPA). Mythes et réalité de la bande riveraine. [En ligne]. https://www.bandesriveraines.quebec/ (page consultée le 12 octobre 2020)

13Ibid.

Avec ou sans alcool?

Avec ou sans alcool?

Ce feuilleton de Ksenia Burobina est extrait du premier numéro du magazine de sociologie Siggi, à paraître le jeudi 5 octobre 2020. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne !

— Quelque chose à boire? me lance le serveur d’un ton invitant, surgissant à mes côtés pendant que je m’installe à la table.

Par une chaude soirée d’un été qui s’est fait attendre, je rejoins une amie pour prendre un verre sur une terrasse. Lorsque j’arrive, elle m’attend déjà, assise confortablement à une petite table pour deux, un piña colada à la main : un beau verre plein de couleurs et de crème fouettée qui s’agence bien avec les rythmes festifs de salsa qui retentissent, créant la parfaite illusion d’être ailleurs.

Je cède à la tentation :

— Un piña colada pour moi aussi, s’il vous plaît.

— Avec ou sans alcool? m’interroge le serveur, continuant le dialogue que je croyais clos.

Surpris par la surprise qui se lit sans doute sur mon visage, il se sent obligé de clarifier :

— Euh… Nous offrons, si vous voulez, la version virgin de la plupart de nos cocktails classiques. C’est écrit dans le menu.

— Ah oui, bien sûr. Merci, je vais commencer par le régulier. 

Le serveur nous sourit et disparaît dans l’enceinte du resto déjà bien rempli. De ce malentendu, je perçois un léger malaise, peut-être un secret trahi par mégarde, cet échange anodin ayant jeté une ombre de doute sur le contenu du verre de mon amie. 

Si aujourd’hui, le phénomène des mocktails – ces cocktails sans alcool – m’est bien connu, je me souviens de mon étonnement lorsque j’en ai pour la première fois appris l’existence. C’était une jeune collègue qui en avait commandé un lors d’une sortie de bureau. « Je prends des antibiotiques en ce moment », avait-elle alors expliqué, faisant remarquer qu’elle manquait à ses habitudes. « Mais de toute façon, j’aime ça prendre des virgins de temps à autre, et ils en font de très bons ici. » Au fil du temps, j’ai découvert qu’ils sont plutôt populaires et que les raisons d’en consommer sont nombreuses. Celles liées à la santé ou à la prise de médicaments semblaient dominer lorsque j’ai commencé à m’en enquérir, suivies par le fait d’être au volant. Un mode de vie santé par choix, de plus en plus à la mode, a timidement fait son chemin vers le haut de la liste. Je soupçonne cependant que les motifs évoqués publiquement sont souvent ajustés en fonction du contexte : ce qui est bienvenu dans certains cercles l’est moins dans d’autres. Par exemple, au travail, les femmes peuvent ressentir la pression de donner des justifications crédibles pour prévenir tout soupçon d’être enceinte. 

D’autres raisons de prendre un cocktail sans alcool? Entre autres, ne pas avoir l’âge légal pour boire, la nécessité d’être à jeun au travail, la sobriété par principe, ne pas aimer l’alcool ou son effet… Ou bien, ne pas en prendre parce qu’un proche désapprouverait, avec ou sans raison… 

Mais pourquoi prendre des mocktails et non pas autre chose, une autre boisson non alcoolisée? Les uns aiment le goût du cocktail original, mais veulent éviter les effets de l’alcool. Pour d’autres, l’attrait est dans le jeu des apparences : dans les mélanges qui s’y prêtent, l’image de la boisson est inaltérée, tout comme dans le cas de la bière non alcoolisée. Cela passe ainsi inaperçu, permettant de maintenir l’illusion de relâchement et de participer à la situation de sociabilité sans briser l’atmosphère. 

L’inverse cependant est tout aussi vrai. Mon regard tombe sur un verre de Coca-Cola sur la table d’à côté, partagé par deux jeunes femmes en compagnie d’enfants. Qu’est-ce qu’il y a, dans ce verre? Cela pourrait tout autant être une innocente boisson gazeuse qu’un rhum & coke, et nous ne pourrons le savoir aussi longtemps que le secret entre la cliente et le serveur reste bien gardé. 

***

Je me souviens encore très bien d’un professeur de philosophie des religions de mon baccalauréat, lorsque je vivais encore en Russie. Un véritable maître de la mise en scène de soi. Sa salle de classe pouvait compter une centaine d’étudiant·e·s, et il leur inspirait un sentiment difficile à définir, quelque part entre la peur et l’émerveillement. Il était hypnotisant, conservant la pleine et entière attention de ses auditeurs et auditrices pendant des heures de cours, et même après lorsqu’on réécoutait l’enregistrement vocal pour être certain·e·s de n’avoir rien manqué. « Filioque! Et du Fils », a répondu en une fraction de seconde sa voix dans ma tête lorsque ma fille m’a questionnée récemment sur la différence entre la religion orthodoxe et catholique. (La voix n’a malheureusement pas élaboré davantage, et j’ai dû me tourner vers Google pour obtenir des explications plus détaillées.) 

On ne saurait pas dire quel était le secret de cet effet impressionnant qu’il produisait. Il était entouré par un nuage de mystère qui n’y était sûrement pas pour rien. Un détail inséparable de lui et de son image, c’était son thermos. Il commençait chaque cours par le même rituel : il se servait une boisson chaude dans une tasse (on voyait la vapeur blanche s’échapper du thermos) qu’il buvait dans un silence complet dont on sentait alors l’épaisseur, et passait ensuite à la prise des présences. Une des questions qui animait les étudiant·e·s concernait le contenu de ce thermos : plusieurs débattaient de la possibilité qu’il y ait, dans ce qui avait l’air d’un simple thé, de l’alcool, la majorité se prononçant en faveur de cette hypothèse. 

Une autre rumeur courait, selon laquelle il avait été prêtre à l’époque soviétique alors que les activités religieuses faisaient l’objet de persécutions étatiques, et il aurait finalement quitté la religion pour devenir athée. Cette hypothèse ajoutait quelque chose de spécial à son image. Ce n’est que récemment, lorsque je suis tombée sur sa biographie en ligne, que j’ai constaté avec une certaine déception que cette légende n’était probablement pas fondée. Du moins, il n’en était pas question de manière officielle, laissant seulement un petit espoir pour un mystère encore plus profond et ainsi insolvable. Heureusement, ni Google ni Facebook, qui veulent tout savoir sur nos vies, ne pourront révéler le contenu de son thermos; celui-ci pourra donc toujours profiter de l’aura du secret dont il était si soigneusement enveloppé. 

***

En me remémorant maintenant cette anecdote à la lumière de ce que j’ai appris, notamment, à travers mes recherches sur la violence conjugale, je me dis qu’il y a des gens qui ne peuvent pas se permettre de telles mystifications. Par exemple, les femmes comme mon amie Lucie. Un soir pendant un « cinq à tard », alors qu’elle sirotait un rhum & coke, elle m’a avoué avec un brin d’ironie qu’elle s’était récemment mise à apprécier le voile d’intimité qu’offrait ce verre. Pas beau, mais plutôt discret et ambigu quant à son contenu, il lui permettait pour un moment d’oublier le poids de la surveillance constante qu’elle vivait. Lucie n’est pourtant pas une politicienne ni une vedette, qui sont souvent confrontées à la surveillance et à des attaques à leur image et leur crédibilité. Elle n’est qu’une mère, mais une mère séparée, et séparée d’un ex-conjoint abusif et contrôlant. 

En sortant de cette relation, elle pensait retrouver sa liberté de jadis, celle d’une personne ordinaire. Elle s’est plutôt rendu compte, peu de temps après, qu’elle plongeait dans un trou noir, tout aussi profond, voire plus profond encore. Elle sentait sa vie devenir une prison sous surveillance et sans issue, alors que chaque geste anodin pouvait lui être reproché et utilisé contre elle. Le pire, disait-elle, c’est qu’à présent l’emprise ne venait plus seulement de lui – son ex-conjoint n’y serait pas arrivé à lui seul, maintenant qu’ils étaient séparés – mais de tout le monde autour. 

— Pas nécessairement pour de mauvaises raisons, m’expliquait-elle, mais ils et elles pensent connaître nos vies, sans prendre le temps d’entendre et de comprendre, présument souvent sans même demander. Les gens, les institutions. On crée une image de moi qui n’a rien à voir avec la réalité, et j’ai peu d’options pour changer cela ; même le simple fait d’être en désaccord m’est reproché. C’est un cercle vicieux.

Il était question des procédures liées à la garde de leur fils, mais elle expliquait qu’ultimement cela touchait toute leur vie, tant dans les petits gestes que les grandes décisions, jusqu’au ridicule et à l’inimaginable. 

Cible d’attaques constantes et de remises en question non fondées, avec le temps, elle a commencé à faire plus attention à son image. Je me rappelle, entre autres, la disparition des mèches de couleur dans ses cheveux et la transition vers un style un peu plus sobre, que j’avais attribuée à son parcours professionnel (justement, en présumant sans demander). Elle souhaitait seulement que ceux et celles qui ont le pouvoir de décider de leurs vies – tous ces juges, psychologues, travailleuses et travailleurs sociaux, agent·e·s de protection de la jeunesse – prennent le temps de les entendre, de regarder les faits, qu’ils ne présument pas et qu’ils soient conscients du poids de leur décision. Lorsque j’exprimais un doute et suggérais des solutions, elle disait que c’était un monde qui était différent, ajoutant que c’était normal de ne pas comprendre – elle aussi elle était passée par là. 

Je me disais alors qu’après tout, il ne fallait pas voyager bien loin pour se trouver dans un monde parallèle, à la fois invisible aux autres et en pleine vue, derrière un mur qui semble transparent, mais qui peut être impénétrable quand on ne sait pas et ne cherche pas à savoir… un peu comme avec les boissons.

Cryptomonnaies, promesses et inquiétudes

Cryptomonnaies, promesses et inquiétudes

Grâce au faible coût de l’électricité et aux températures froides, le Québec est un endroit de choix pour accueillir les puissants serveurs nécessaires au bon fonctionnement de bitcoin, ethereum, ripple et autres monnaies numériques. Alors que les cryptomonnaies ont d’abord été conçues pour court-circuiter les banques, les acteurs de la finance traditionnelle leur font aujourd’hui de l’œil. 

Entre deux quarts de travail, Victor Chevalier a rencontré L’Esprit libre dans une brasserie branchée du Plateau Mont-Royal. À seulement 26 ans, le Montréalais d’origine française se prépare à la retraite : après avoir complété un diplôme en génie mécanique à l’École de technologie supérieure (ETS), il multiplie les emplois dans le but d’atteindre l’autonomie financière avant de souffler sa 30e bougie. Mais il n’y a pas que son salaire qui remplit ses coffres. 

Victor fait partie des millions d’utilisateurs et d’utilisatrices ayant fait la transition de la finance traditionnelle vers les cryptomonnaies, dont la célèbre Bitcoin, créée en 2009 par Satoshi Nakamoto. « J’ai trouvé dans les cryptomonnaies un moyen de faire travailler l’argent pour moi », raconte Victor, qui a commencé à investir il y a environ trois ans, encouragé par la « bulle Bitcoin » durant laquelle la valeur de cette monnaie numérique a atteint près de 20 000 dollars canadiens l’unité1

Celui qui a commencé à «trader » avec des sommes variant entre 10 et 100 dollars canadiens peut désormais passer de six à huit heures par jour sur les différentes plateformes de transactions, sur lesquelles s’échangent plus de 6 500 cryptomonnaies actuellement en circulation2. Mais au-delà de son profit personnel, Victor investit aussi dans un projet de société : celui de la finance décentralisée. 

Projet ou utopie? 

La cryptomonnaie est une sorte de monnaie numérique, mise en circulation sur les chaînes de blocs (« blockchains » en anglais), c’est-à-dire « [des] base[s] de données, où les transactions sont validées et stockées de manière sûre3 », sans instance centrale pour assurer la validation des transactions et la maintenance de la chaîne. Le bon fonctionnement du système des cryptomonnaies est donc pris en charge par les ordinateurs des utilisateurs et utilisatrices, sans intermédiaires, ce qui serait équivalent à priver les banques de leur rôle dans une transaction financière traditionnelle. 

La technologie de la chaîne de blocs permet aux échanges de capitaux de se faire à moindre coût, plus rapidement, de manière plus sécuritaire et en tout anonymat4. Les transactions ne peuvent donc être retracées par les appareils de surveillance étatique, et c’est le code lui-même qui fait autorité, entamant la privatisation et la décentralisation de la finance en brisant le monopole étatique sur la création et la réglementation de la monnaie5.

Un monopole qui n’a pas toujours existé, puisque les banques centrales n’ont vu le jour qu’au XIXe siècle, après une série de crises financières6

C’est l’économiste libéral Friedrich Hayek qui, dans les années 1970, popularise l’idée d’un marché monétaire sans contrôle étatique, partant du principe que « les principales entraves à la concurrence proviennent de l’État et de ses réglementations7 ». Or, la concurrence est essentielle au libre-marché dans un système capitaliste globalisé, tel que souhaite le maintenir Hayek et ses collègues de l’école autrichienne. Pour les libéraux, l’inflation est également à éviter : la perte de pouvoir d’achat et l’augmentation des prix qu’elle entraîne découlent, selon eux, d’une émission monétaire trop importante8. Le bon fonctionnement du marché implique donc une monnaie au volume limité… comme dans le cas des cryptomonnaies, dont la valeur découle justement de leur rareté. 

À l’avant-garde du mouvement, le bitcoin naît juste après la crise des prêts à haut risque de 2008-2009, et « s’affiche clairement comme une alternative au capitalisme contemporain, dont la dynamique est portée par une collusion Banques-Gouvernements9 ». Il ne s’agit donc pas de dépasser le capitalisme, mais de le reconfigurer, en « démocratisant » la finance et en restituant le contrôle de la monnaie, considérée comme un « bien commun », aux individus10.

La cryptomonnaie est « une manne alimentée par la méfiance du consommateur [ou de la consommatrice] à l’égard du système financier11 », appétissante pour les startups de la Silicon Valley comme pour certain·e·s gauchistes et anticapitalistes. Elle rappelle d’ailleurs à l’historien Edward Castelton le Freigeld (« argent libre » en allemand) du négociant socialiste Silvio Gesell qui, au début du XXe siècle, crée une monnaie déflationniste dans le but de faire « baisser les taux d’intérêt et, par conséquent, les revenus des détenteurs [et détentrices] de capitaux12 ». Cela a pour effet de limiter la thésaurisation, c’est-à-dire l’accumulation de capital qui ne soit pas utilisé à des fins de placement ou de circulation, et de freiner la concentration des richesses. Le Freigeld sort de la circulation après la Grande Dépression, les banques centrales craignant sa popularité croissante, de l’Europe jusqu’aux États-Unis13.

À l’image de « l’argent libre », les monnaies numériques permettent théoriquement à leurs instigateurs et instigatrices de leur attribuer toutes les caractéristiques qu’iels souhaitent et d’avoir prise sur le marché. En pratique, les cryptomonnaies semblent pourtant aussi loin des ambitions de Gesell que de celles d’Hayek. 

La réalité du numérique

Une étude de Cornestone Advisers révèle que 15 % des Américain·e·s possèdent de la cryptomonnaie, dont plus de la moitié l’ont acquise au cours des six premiers mois de 202014. Les transactions de cryptomonnaies ont d’ailleurs connu une hausse importante à compter de février, soit dès le début de la pandémie de COVID-1915

« Les cryptomonnaies demeurent tout de même un phénomène relativement marginal », d’après le chercheur et professeur à la Toulouse School of Economics (TSE) Matthieu Bouvard. Un phénomène qui a tout de même retenu l’attention du Fonds monétaire international (FMI) qui, dans une vidéo mise en ligne sur Twitter, vantait les mérites des cryptomonnaies et concédait même qu’elles « sont peut-être la prochaine étape dans l’évolution de la monnaie16 ». Le G7 s’est aussi intéressé à la question lors de sa rencontre de juillet 2019, affirmant dans sa déclaration officielle que certains projets de monnaies numériques « soulèvent de sérieuses inquiétudes systémiques et de réglementation, qui doivent toutes être traitées avant que ces projets puissent être mis en œuvre17 », faisant notamment référence à la libra. 

Annoncé par le réseau social Facebook en 2019, la création d’une nouvelle cryptomonnaie, la libra, a créé une onde de choc au sein de la communauté internationale : à la différence de monnaies comme le Bitcoin, « il y a une vraie crainte que soit créé [avec la libra] un système de paiement parallèle avec possibilité d’entraîner des problèmes pour les banques centrales, la stabilité financière, etc. », commente M. Bouvard, qui s’est intéressé aux cryptomonnaies dans le cadre de ses recherches. En entrevue à L’Esprit libre, il explique que la monnaie numérique de Facebook, parce qu’en lien avec des entreprises commerciales, pourrait concurrencer les monnaies locales, tout particulièrement dans les petits pays, et les moins riches d’entre eux. L’objectif principal de Facebook demeure pour l’instant de faciliter le commerce en ligne18.

Fin juin 2020, le rapport annuel de la Banque des règlements internationaux (BRI), sorte de banque centrale des banques centrales, énonçait que « la crise du COVID-19, et l’essor des paiements électroniques qui l’accompagne, est susceptible de doper le développement des monnaies numériques de banque centrale19 », témoignant des interactions de plus en plus intriquées entre les cryptomonnaies et la finance traditionnelle. 

Une monnaie numérique comme Ripple a par exemple été conçue « pour faciliter les transferts d’argent à l’intérieur du système bancaire, dit M. Bouvard. C’est une monnaie qui a été construite pour être parfaitement intégrée au sein du système », utilisant la technologie de la chaîne de blocs pour servir des fins quasi opposées à celles auxquelles aspiraient les créateurs du Bitcoin. 

Le projet bitcoin n’est pas non plus ce qu’il était : la validation des transactions s’opère toujours grâce à un consensus entre les utilisateurs et utilisatrices (consensus appelé « proof of walk » en anglais), mais demande des ordinateurs ultrapuissants, d’après M. Bouvard, puisqu’« il repose sur le fait qu’il y a des gens qui soient capables de résoudre des problèmes cryptographiques très compliqués ». Il y a donc une concentration des acteurs et actrices responsables de la « proof of walk » : il y a aujourd’hui dix entreprises de « minage » qui représenteraient entre 90 et 95 % du processus de validation des transactions, d’après le professeur de la TSE. 

La cryptomonnaie est aussi pointée du doigt pour être très polluante : une transaction bancaire génère 0,0045 gramme de déchets électroniques par transaction, contre 134,5 grammes pour les bitcoins20.

Prise entre les régulations étatiques, la convoitise des géants du numérique et les collaborations potentielles avec les acteurs financiers traditionnels, il est difficile d’estimer la place que prendront les cryptomonnaies dans les prochaines années. 

Pour Victor, une chose est évidente, et c’est qu’il continuera d’investir. Une pinte à la main, il réaffirme sa confiance envers les promesses incarnées par la chaîne de blocs et la cryptographie : « Quand tu regardes des vidéos de micros-trottoirs dans les années 1970, où les journalistes demandent aux passant·e·s c’est quoi internet, personne ne sait quoi répondre. […] Les cryptomonnaies, c’est pareil, soutient-il. Bientôt, tout le monde va en utiliser sans même le savoir. » 

Agence France Presse. 15 novembre 2018. « Le bitcoin retombe à ses niveaux d’avant la bulle » dans La Presse. [En ligne]. https://www.lapresse.ca/affaires/marches/201811/15/01-5204287-le-bitcoin-retombe-a-ses-niveaux-davant-la-bulle.php (page consultée le 9 septembre 2020)

Dréan, Gérard. 2 septembre 2020. « Le FMI face aux cryptomonnaies » dans Contrepoints. [En ligne] https://www.contrepoints.org/2020/09/02/379303-le-fmi-face-aux-cryptomonnaies (page consultée le 4 septembre 2020)

Castleton, Edward. Mars 2016. « Le banquier, l’anarchiste et le bitcoin » dans Le monde diplomatique. [En ligne] https://www.monde-diplomatique.fr/2016/03/CASTLETON/54957 (page consultée le 5 septembre 2020)

Telegraph Reporters. 17 août 2018. « What is cryptocurrency, how does it work and why do we use it? » dans The Telegraphhttps://www.telegraph.co.uk/technology/0/cryptocurrency/ (page consultée le 6 septembre 2020)

Klein, Olivier. 7 octobre 2018. « Les crypto-monnaies, une utopie anarcho-capitaliste » dans Les Échos. [En ligne]. https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/les-cryptomonnaies-une-utopie-anarcho-capitaliste-141086 (page consultée le 6 septembre 2020)

Ibid.

El Idrissi, Abdelhak. 11 janvier 2018. « Bitcoin : la réalisation d’une utopie anarcho-capitaliste » dans France Culture. [En ligne]. https://www.franceculture.fr/economie/bitcoin-la-realisation-dune-utopie-anarcho-capitaliste (page consultée le 6 septembre 2020)

El Idrissi. Op.cit.

Desmedt, Ludovic et Lakomski-Laguerre, Odile. Automne 2015. « L’alternative monétaire Bitcoin : une perspective institutionnaliste » dans Revue de la régulation. [En ligne] https://journals.openedition.org/regulation/11489#ftn23 (page consultée le 8 septembre 2020)

10 Ibid.

11 Castelton, Op.cit.

12 Ibid.

13 Ibid.

14 Shevlin, Ron. 27 juillet 2020. « Coronavirus Cryptocurrency Craze : Who‘s Behind the Bitcoin Buying Bindge? » dans Forbes. [En ligne]. https://www.forbes.com/sites/ronshevlin/2020/07/27/the-coronavirus-cryptocurrency-craze-whos-behind-the-bitcoin-buying-binge/#451bac512abf (page consultée le 5 septembre 2020)

15 Ibid.

16 Fonds monétaire international (FMI). « What are cryptocurrencies? » sur Twitter. [En ligne] https://twitter.com/IMFNews/status/1297640002604527621 (page consultée le 8 septembre 2020)

17 Dréan, Op.cit.

18 Moutot, Anaïs. 18 juin 2019. « La cryptomonnaie de Facebook, une menace pour les autres Gafa » dans Les Échos. [En ligne] https://www.lesechos.fr/finance-marches/banque-assurances/la-cryptomonnaie-de-facebook-une-menace-pour-les-autres-gafa-1030191 (page consultée le 9 septembre 2020)

19 Agence France Presse (AFP). 24 juin 2020. « La pandémie accélère la réflexion sur les monnaies numériques de la banque centrale » dans La Tribune. [En ligne] https://www.latribune.fr/entreprises-finance/banques-finance/cryptomonnaie-la-pandemie-accelere-la-reflexion-sur-les-monnaies-numeriques-de-banque-centrale-851093.html (page consultée le 8 septembre 2020)

20 An Vu Van, Binh. 4 avril 2019. « Le bitcoin génère plus de déchets électroniques que le système bancaire » dans Radio-Canada. [En ligne]. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1161743/bitcoin-pollution-banques-etude-vries-alex-energie-environnement (page consultée le 6 septembre 2020)

Trajectoires et détours migratoires à l’heure de la COVID-19

Trajectoires et détours migratoires à l’heure de la COVID-19

Par Adèle Surprenant

Le 9 septembre 2020, un incendie a ravagé Moria, le plus grand camp de migrant.e.s d’Europe situé sur l’île grecque de Lesbos1. Un évènement qui survient quelques semaines avant l’annonce d’un nouveau Pacte sur les migrations et l’asile par la Commission européenne et alors que les impacts de la pandémie de Covid-19 sur les mouvements migratoires continuent à se faire sentir à l’échelle planétaire. 

C’est poussé.e.s par les flammes que les 12 000 habitant.e.s de Moria ont été contraint.e.s de mettre fin à six mois de confinement et reprendre la route, début septembre, alors que partait en fumée la quasi-totalité du camp, initialement conçu pour héberger un maximum de 3 000 personnes. En mars 2019, le camp et ses infrastructures bancales avaient accueilli jusqu’à 22 000 migrant.e.s, devenant un symbole de l’échec de l’Union européenne (UE) dans la gestion des flux migratoires en Méditerranée.

La source de cet échec se loge, pour certain.e.s, dans le Règlement de Dublin, qui prévoit notamment que la responsabilité envers la personne demandant l’asile dans l’espace Schengen revient au premier pays d’entrée, que cette entrée soit régulière ou non2. Par conséquent, ce sont les pays du sud de l’Europe comme la Grèce, l’Espagne, l’Italie et Malte sur qui repose en grande partie une charge migratoire qu’ils peinent à assumer, faute de moyens économiques et de solidarité de la part des États membres plus favorisés. 

Le Pacte sur les migrations et l’asile dévoilé le 23 septembre tend d’ailleurs à rendre obligatoire le principe de solidarité censé répartir la pression migratoire plus équitablement entre les États de l’UE. Il prévoit un assouplissement des mesures induites par le Règlement de Dublin et un renforcement des contrôles aux frontières extérieures de l’espace Schengen afin de filtrer plus rapidement les demandeur.se.s d’asiles susceptibles de voir leurs demandes reçues positivement3.  Surtout, le Pacte inclut la contribution de chaque État membre à l’accueil, la prise en charge matérielle ou la déportation des migrant.e.s, en fonction de leur population et de leurs poids économiques dans l’UE4. Suite à l’échec de l’imposition des quotas de répartitions des nouveaux arrivants entre les États membres lors de la crise migratoire de 2015, Bruxelles tente désormais d’assurer une contribution financière minimale de la part de tous. Les paramètres de cette contribution restent à être déterminés.

« Le Pacte met tout sur les frontières et rien sur ces personnes, qui sont des humains avant d’être des migrant.e.s », réagit la professeure et géographe à l’Université de Montréal (UdeM) Luna Vives, pour qui les annonces récentes de Bruxelles sont loin d’être suffisantes pour répondre aux besoins en matière de migration et reconduit l’approche répressive de l’UE sur les questions migratoires. Par exemple, en 2019, déjà 53 000 étranger.ère.s étaient placé.e.s en rétention en France uniquement, 23% de plus que l’année précédente5.

Selon le New York Times, reste à voir comment la proposition « va survivre au processus d’approbation labyrinthique (de la Commission européenne) et, le cas échéant, comment (s)es failles vont être comblées6 ». Six mois après le début de la pandémie de Covid-19, rien n’est moins sûr. 

Migrations et répressions 

« Les choses ont changé et n’ont pas changés à la fois », commente Mme Vives en référence à la pandémie, ajoutant que « les raisons pour lesquelles les migrant.e.s doivent quitter leur pays d’origines sont encore là, sinon encore plus prégnantes », qu’elles soient économiques ou liées à des violences politiques et sociales. Même si le temps a pour certain.e.s semblé s’arrêter durant le confinement, la crise sanitaire mondiale « n’a pas mis fin aux conflits, aux régimes autoritaires, aux féminicides, à la persécution des militant.e.s des droits humains, des minorités religieuses et sexuelles7 », fragilisant au contraire la situation des populations les plus précaires8

« Ce qui n’a pas changé non plus, continue Mme Vives, est le manque d’engagement de l’UE et de ses États membres à la volonté de se plier aux engagements qu’ils ont pris ». À commencer par la Convention relative aux droits des réfugiés de 1951, contraignant les pays signataires à accepter sur son territoire toute personne demandant l’asile – après évaluation de cette demande. 

Au nom de la sécurité nationale, mise en cause par la crise sanitaire d’après plusieurs gouvernant.e.s européen.ne.s, les engagements internationaux relatifs aux droits des personnes migrantes ont été écartés : de la fermeture des frontières extérieures de l’UE en date du 17 mars 2019 à la suspension des services d’asile en Espagne, en Italie, en Hongrie et ailleurs9, « la pandémie a donné  [aux gouvernements] un prétexte pour proposer des réformes politiques qui étaient impensables il y a quelques mois », d’après Mme Vives. En référence au Pacte sur la migration et l’asile, la spécialiste des contrôles frontaliers en Europe et au Canada soutient qu’ « il y a une idée selon laquelle une situation exceptionnelle nécessite des mesures exceptionnelles, mais malheureusement, les mesures prises et proposées s’inscrivent dans une continuation de l’attaque contre ceux qui sont déjà à risques, déjà vulnérables, donc les personnes racisés ou fuyant des situations de pauvreté ou de violence ».

La précarisation des migrant.e.s n’est donc ni une nouveauté, ni le seul phénomène à connaître une accélération dû à la pandémie de Covid-19. Pour les 270 millions de migrant.e.s internationaux recensé.e.s par l’Organisation des Nations Unies (ONU) en 2019, incluant plus de 610 000 demandeur.se.s d’asile en Europe exclusivement10, les perspectives migratoires ont été infléchies par les mesures sanitaires et sécuritaires imposées par les gouvernements depuis mars dernier. 

« Par le passé, la vaste majorité des personnes qui entraient en UE d’Afrique ou du Moyen-Orient le faisaient par avion avec un visa, un document de voyage. Ceux qui arrivaient par la terre ou la mer étaient une fraction minime du total [des migrants, NDLR]. Mais maintenant que les bureaux de visas sont fermés et que les procédures sont beaucoup plus longues, ce qu’il risque d’arriver est qu[e le pourcentage] de personnes qui tentent d’entrer l’espace Schengen illégalement va augmenter », d’après Luna Vives, pour qui l’avenir des migrations en Europe ne présage rien de beau. En répondant aux vagues migratoires avec les outils propres aux gouvernements européens et nord-américains – soit la militarisation, l’externalisation11, la détention et la déportation -, les migrant.e.s sont de plus en plus dirigés vers des trajets risqués12.

Alors même que le nombre de demandes d’asiles déposées en Europe est revenu à celui d’avant la « crise migratoire » de 2015, « on est restés dans ce narratif et dans cet imaginaire de crise », commente le chercheur et spécialiste des questions de géopolitique de l’environnement François Gemenne, en entrevue à France Culture13. Un imaginaire nourri au racisme et à la xénophobie,  alimentés à leur tour par l’instrumentalisation politique de la pandémie.

Horizons, frontières et limites

D’après Jagan Chapagain, secrétaire général de la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR), l’inégalité dans les traitements et dans l’accessibilité au futur vaccin pourrait d’ailleurs pousser certain.e.s habitant.e.s du Sud global à migrer, malgré les promesses de l’Organisation mondiale de la santé qui assure un accès « universel, rapide et équitable » à la vaccination14.

Une fuite massive des cerveaux (ou « brain drain ») pourrait également être à craindre dans les pays du Sud global, particulièrement en ce qui concerne les professions médicales : aux États-Unis, plus du quart des médecins pratiquant.e.s sont formés à l’étranger, des chiffres qui s’élèvent à 40% en Irlande15

À moyen-long terme, la pandémie de Covid-19 risque aussi d’avoir des effets catastrophiques sur la situation économique des pays d’origine des migrant.e.s, puisque l’appauvrissement général des migrant.e.s en territoire d’accueil dû au « ralentissement » de l’économie mondiale, entraîne la baisse des envois de fonds vers leurs proches restés au pays. La Banque Mondiale prévoyait, fin avril, une chute de 20% des remises migratoires en 2020, alors que ces remises constituaient, l’an dernier, jusqu’à 37,1% du Produit intérieur brute (PIB) haïtien, 34,4% du PIB au Soudan du Sud et 29,2% au Kirghizistan16

En plus du resserrement des politiques migratoires, la croissance économique atone qui plombe l’Europe depuis plus de six mois risque de rebuter les personnes souhaitant migrer afin d’améliorer leur situation matérielle et celle de leurs proches17. De la même manière, les pays d’Europe occidentale qui dépendaient de la main d’œuvre migrante temporaire dans les secteurs essentiels, comme l’agriculture ou la santé, seront contraints de repenser l’organisation du travail à l’échelle nationale. 

Une remise en cause globale de la mobilité et du travail qui n’est pas la même pour tous.te.s. Certain.e.s entrepreneur.se.s ont profitées de la Covid-19 et de la popularisation du télétravail pour se lancer en affaires. C’est le cas de Yacine Bakouche et de l’agence Best Of Tours (BOT), qui a décidé d’investir dans le teletravel (« télévoyage », en français). Le concept : proposer aux télétravailleur.se.s de partir à l’étranger pour des périodes de 6 à 12 semaines tout en poursuivant leurs activités professionnelles et en « découvr(ant) en même temps une région, un pays, une culture, non pas au pas de course mais en prenant le temps de comprendre un mode de vie, une langue et des coutumes », soutient le directeur général de la BOT18

Dans une vidéo de promotion vantant les avantages du teletravel, la voix suave d’une actrice assure à l’auditeur.trice que « c’est maintenant que commence le vrai voyage », alors que défile les paysages de rêve. En bas d’une illustration de valise pleine à craquer, on peut lire : « n’attendez-pas d’être en vacances pour voyager » . 

La pandémie de Covid-19 a certes agit d’incubateur pour des innovations comme celles-ci. Pour François Gemenne, en l’occurence, certaines choses resteront les mêmes : « de la même manière que Moria existe parce que Moria est à 9 km des côtes turques, rappelle-t-il à l’antenne deFrance Culture, Calais existera toujours en tant que point de départ des migrants tant que Calais restera situé à 35 km des côtes anglaises » .

Farsi, Sepideh. 22 septembre 2020. « À Lesbos, le désespoir des migrants après l’incendie du camp de Moria » dans Médiapart. [En ligne]. https://www.mediapart.fr/journal/international/220920/lesbos-le-desespoir-des-migrants-apres-l-incendie-du-camp-de-moria?onglet=full (page consultée le 24 septembre 2020) 

Néraudau, Emmanuelle. « Qu’est-ce que le règlement Dublin? » dans Migrations en questions. [En ligne]. https://www.migrationsenquestions.fr/question_reponse/667-quest-ce-que-le-reglement-dublin/ (page consultée le 26 septembre 2020)

France 24. 23 septembre 2020. Bruxelles a dévoilé sa nouvelle réforme de la politique migratoire. [En ligne]. https://www.france24.com/fr/20200923-bruxelles-d%C3%A9voile-sa-nouvelle-r%C3%A9forme-de-la-politique-migratoire (page consultée le 23 septembre 2020)

Stevis-Gridness, Matina. 23 septembre 2020. « E.U. Offers Cash and More Deportations in New Plans for Migrants » dans The New York Times. [En ligne]. https://www.nytimes.com/2020/09/23/world/europe/eu-migrants-asylum-deportation.html (page consultée le 24 septembre 2020)

Brahim, Nejma. 22 septembre 2020. « Les étrangers toujours plus nombreux enfermés en rétention » dans Médiapart. [En ligne]. https://www.mediapart.fr/journal/france/220920/les-etrangers-toujours-plus-nombreux-enfermes-en-retention (page consultée le 26 septembre 2020)

Stevis-Gridness, op.cit.

7 Bruel-Courville, Jacob. Canada : l’asile et la gestion des frontières au temps de la Covid-19. [En ligne]. https://dynamiques-migratoires.chaire.ulaval.ca/migration-et-covid-19/3-10-canada/ (page consultée le 23 septembre 2020)

D’après le Programme alimentaire mondial de l’ONU, plus de 265 millions de personnes pourraient connaître des limitations alimentaires à la fin de 2020, ce qui représente 130 millions de personnes supplémentaires à ce qui était prévu en 2019. Poletaev, Dmitry. 23 mai 2020. « What Effect Will the Coronavirus Pandemic Have on Migration Issues? » Dans Modern Diplomacy. [En ligne]. https://moderndiplomacy.eu/2020/05/23/what-effect-will-the-coronavirus-pandemic-have-on-migration-issues/ (23 septembre 2020)

Bloj, Ramona, Olivier Lenoir et Elena Maximin. 11 mai 2020. « Carthographier, comprendre les migrations au temps du Covid-19 : 10 points » dans Le Grand Continent. [En ligne]. https://legrandcontinent.eu/fr/2020/05/11/10-migration-covid-19/ (page consultée le 24 septembre 2020. 

10 Bloj, Ramona, Olivier Lenoir et Elena Maximin, op.cit.

11 L’externalisation est ici entendue comme le fait, pour les pays occidentaux, de rémunérer les pays du Sud global, à la fois pays d’origines et de transits des migrants, pour qu’ils acceptent la responsabilité d’arrêter les mouvements migratoires avant qu’ils pénètrent les frontières européennes, nord-américaines ou encore australiennes. On pense par exemple à la Turquie et la Lybie pour l’Europe ou au Guatemala et au Salvador pour les États-Unis. Ces pays ”manquent de volonté politique ou de ressources pour respecter les droits humains, les droits des migrants et des enfants”, d’après Luna Vives. 

12 Selon l’Organisation mondiale pour la migration (OMM), le taux de mortalité chez les migrant.e.s traversant la Méditerranée centrale est passée de 2,6% en 2017 à 3,5% en 2018, pour atteindre les 10% en avril 2019. Bloj, Ramona, Olivier Lenoir et Elena Maximin, op.cit

13 Erner, Guillaume. 11 septembre 2020. « Les migrations au carrefour des crises » dans L’invité(e) des matins de France Culture. [En ligne]. https://www.franceculture.fr/emissions/linvitee-des-matins/les-migrations-au-carrefour-des-crises (page consultée le 25 septembre 2020)

 14 Larson, Nina. 24 juillet 2020. « La pandémie pourrait entraîner des migrations « massives », selon la Croix-Rouge » dans La Tribune. [En ligne].  https://www.latribune.fr/economie/international/la-pandemie-pourrait-entrainer-des-migrations-massives-selon-la-croix-rouge-853508.html (page consultée le 24 septembre 2020)

15 Bloj, Ramona, Olivier Lenoir et Elena Maximin, op.cit.

16 Bloj, Ramona, Olivier Lenoir et Elena Maximin, op.cit.

17 Bloj, Ramona, Olivier Lenoir et Elena Maximin,op.cit.

18 Borio, Anaïs. 22 juillet 2020. « Télétravail à l’étranger : Best Of Tours investit dans le ”teletravel” » dans DMC Mag[En ligne]. https://www.tourmag.com/Teletravail-a-l-etranger-Best-Of-Tours-investit-dans-le-Teletravel_a104629.html (page consultée le 29 septembre 2020)

19 Best of Tours. 8 juillet 2020. « Best Of Tour invente le Teletravel! » dans Youtube. [En ligne]. https://www.youtube.com/watch?v=Qv-Kx-fVmfE&feature=youtu.be (page consultée le 29 septembre 2020) 

20 Erner, op.cit