par Maude Parent | Déc 14, 2015 | Analyses, Canada
La population autochtone, toutes identités confondues, est appelée à connaître une augmentation démographique marquée sur l’ensemble du territoire canadien, mais le financement aux communautés risque d’être inchangé, laissant planer une inquiétude quant aux enjeux auxquels elle doit déjà faire face.
Ils sont minoritaires sur un territoire qu’ils étaient les premiers à occuper. Leur poids politique est maigre. Ils éprouvent de la difficulté à se trouver des emplois en ville ou à se loger dans le confinement de leurs réserves. Un récent rapport de Statistique Canada prévoit une croissance démographique importante de cette population autochtone dans les prochaines années. Selon ces projections, leur poids démographique pourrait passer de 1 502 000 habitants en 2011 à 2 633 000 en 2036 [1].
Le haut taux de natalité serait la cause principale de cette « explosion démographique », d’après le chef régional de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APN), Ghislain Picard. En effet, beaucoup de femmes deviennent mères très jeunes dans les communautés. Cette tendance est également corroborée par Carole Lévesque, directrice du réseau DIALOG de l’Institut national de recherche scientifique (INRS). « Les grossesses chez les adolescentes autochtones sont 18 fois plus élevées que chez les femmes canadiennes », soutient-elle. L’éducation sexuelle n’est pas accessible dans les communautés et les discours sur la contraception sont peu répandus, faute de budget.
D’après la présidente de l’organisation Femmes autochtones du Québec, Viviane Michel, les grossesses chez les adolescentes ne viennent pas uniquement du manque d’éducation à la sexualité ; des manquements dans le foyer familial peuvent jouer eux aussi. Il n’est pas inhabituel de constater des relations familiales fracturées par des enfances difficiles et des environnements peu propices au développement des jeunes. « C’est un héritage qui vient d’un vécu traumatisant dans les pensionnats, explique-t-elle. Les enfants y sont placés sans consentement pendant 15 ans, alors quand ils reviennent dans leur famille, il y a une coupure. Ces relations familiales ne sont pas saines et certaines choses ne se transmettent pas du parent à l’enfant ». Comme l’enfant est longuement privé de vie familiale, il est coupé d’une éducation qui devrait lui être transmise par ses parents. Et ces valeurs manquantes continuent de l’être de génération en génération.
Le recensement de 2011 tient également compte de la réinscription de 45 000 personne au registre des Indiens d’après la loi C-3 entrée en vigueur la même année [2]. Ce sont donc 45 000 personnes de plus qui, à partir de l’adoption de la loi, ont pu bénéficier des avantages relatifs au statut d’Indien. La Loi sur l’équité entre les sexes relativement à l’inscription au registre des Indiens a permis aux descendances de femmes ayant perdu leur statut d’Indienne suite à un mariage avec un non-Indien d’être dès lors admissible au statut d’Indien. Cette loi a été longuement remise en question par les autochtones des communautés restreintes qui craignaient perdre le peu d’avantages que leur attribuait leur inscription au registre au profit de ces nouvelles inscriptions.
Le tiers monde canadien
Comme ces familles sont nombreuses et que le seuil de pauvreté élevé est un véritable fléau pour elles, se loger devient un problème épineux, particulièrement dans la mesure où les logements adéquats font défaut. Les ménages pourraient être plus nombreux, « entre 191 000 et 208 000 d’ici 2036 » dans les réserves uniquement, d’après les projections du rapport [1]. Les logements, déjà rares pour une population estimée à 120 000 personnes lors du recensement de 2011 (les prochaines données seront disponibles en 2016), risquent de l’être davantage dans les années à venir. Les communautés sont déjà surpeuplées de sorte que deux familles peuvent s’entasser dans un même logement de taille insuffisante. D’après Ghislain Picard, pour contrer cette pénurie il faudrait « doubler les logements dès demain », projection irréaliste qui demanderait un grand financement et une volonté des gouvernements fédéraux et provinciaux de répondre à l’aide d’actions concrètes aux problèmes que leur soumettent les chefs des différents groupes autochtones. 100 000 nouveaux logements seraient nécessaires pour pallier au problème de surpopulation [3].
Les effets de cette croissance démographique n’affectent pas que les réserves, mais aussi la proportion d’autochtones qui habitent en milieu urbain. « Plus de 60 % de la population autochtone au Québec ou au Canada vit dans les villes, explique Carole Lévesque. C’est sûr qu’il y a des pénuries de logements et qu’il y a plus de jeunes en âge de travailler qui n’ont pas d’emploi, mais ça implique aussi qu’il va y avoir plus de jeunes qui vont poursuivre des études collégiales ou universitaires. Ça crée une nouvelle classe de professionnels ». Mais à l’intérieur des collectivités des Premières Nations, seulement 35% des autochtones obtiennent un diplôme d’études secondaires [3].
Chaque année, la population autochtone augmenterait de 1,1 % à 2,3 %. Cette hausse démographique est plus importante que celle des populations non autochtones qui augmente de 0,9 % annuellement [1]. Elle a également un effet social important, car avec un poids démographique plus important, les autochtones pourraient obtenir plus d’influence politique. « En Saskatchewan, par exemple, ils représentent 15 % [de la population] donc c’est clair qu’il y a une influence politique », estime le chef régional de l’APN. Mais dans l’ensemble du Canada, les autochtones ne représentent que 4,6 % à 6,1 % de la population des différences provinces. Pour Carole Lévesque, ça reste trop peu pour voir un changement politique concret et global avant plusieurs décennies même avec un taux de croissance plus rapide.
Les enjeux majeurs qui ressortent de cette augmentation sont tous reliés à une seule et même problématique : le manque de financement du fédéral envers les communautés autochtones. Chaque communauté détient un budget pour subvenir à ses besoins. Un budget bien mince qui ne varie pas en fonction du nombre d’individus et qui doit pourtant couvrir les services de santé, les accès aux logements, l’éducation; des services qui sont tous sous-développés. « Le problème, c’est que les communautés vivent déjà en survivance économique, se désole Viviane Michel. Une population croissante va créer une problématique du côté du financement parce que celui-ci reste tel quel même si la population augmente ». D’après elle, ce n’est pas une hausse de population qui aggraverait des enjeux tels que la pénurie de logements, mais bien le sous financement. « Ça ne dérange pas le système s’il y a une plus grande population, affirme-t-elle. Les impacts sont économiques ».
Pour améliorer la situation des autochtones sur le territoire canadien et faire en sorte qu’elle ne s’aggrave pas avec la croissance démographique annoncée, « il va falloir investir davantage, ça prend un bon gouvernement et des mesures concrètes », pense Ghislain Picard. Mais les revendications passent sous le radar parce que le financement vient du fédéral et les communautés ne sont que peu entendues.
[1] http://www.statcan.gc.ca/dailyquotidien/150917/dq150917b-fra.pdf
[2] http://www.parl.gc.ca/Content/LOP/LegislativeSummaries/40/3/40-3-c3-f.pdf
[3]http://www.afn.ca/fr/nouvelles-et-medias/dernieres-nouvelles/le-budget-f… 2015-une-occasion-ratee-pour-les-premieres-nations-et-le-canada-selon-le-chef- national-de-lassemblee-des-premieres-nations
par Maude Parent | Déc 11, 2015 | Analyses, Canada
Les provinces ont un rôle de premier plan à jouer dans la lutte canadienne aux changements climatiques, mais elles doivent harmoniser leurs efforts, d’après des experts de l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM.
La conférence des parties sur le climat se termine aujourd’hui à Paris. Ce sommet a pour objectif d’adopter un accord universel et contraignant afin de lutter contre les changements climatiques. Des dirigeants de tous les pays du monde sont réunis pour conclure un accord.
Parmi les objectifs annoncés par le premier ministre Justin Trudeau figure la liberté accordée aux provinces canadiennes de mettre sur pied leur propre plan d’action pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Le fédéral n’imposera donc pas de plan environnemental à l’échelle nationale.
D’après le professeur à l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM (ISE), Laurent Lepage, il s’agit d’une annonce de bon augure. Selon lui, le fédéral n’a pas le choix de se fixer cet objectif. « Dans la compétence des provinces, il y a les enjeux comme les transports, la gestion des ressources naturelles, l’agriculture. Ce sont des éléments clés dans la réduction de la production de gaz à effets de serre », explique-t-il. Les émissions de gaz à effet de serre provenant des transports et de l’agriculture représentent ensemble 28% des émissions à travers le monde et la production d’énergie 35% [1]. Les provinces ont donc intérêt à participer activement à la recherche de solutions pour freiner le réchauffement du climat.
Le terrain d’entente devient glissant parce que chaque province a des contraintes particulières. « C’est extrêmement difficile d’avoir une solution d’un océan à l’autre », croit Laurent Lepage. Les provinces peuvent toutes contribuer d’une manière différente dans le dossier de la réduction des gaz à effet de serre, donc le fédéral peut difficilement adopter une ligne directrice qui s’applique à chacune d’entre elles. « La solution aux problèmes se trouve dans l’harmonie des efforts entre les provinces », soutient l’expert. Le but est donc que tous les gouvernements provinciaux adoptent leur propre stratégie en collaboration avec les autres provinces. À titre d’exemple, le Québec serait en mesure d’adopter des politiques pour développer davantage le transport en commun et l’Alberta pourrait utiliser des ressources énergétiques propres pour remplacer ses centrales au charbon.
Pour Sebastian Weissenberger, également professeur à l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM, trouver un plan à l’échelle nationale est toujours épineux. « C’est peut-être une raison qui explique que le Canada est un cancre [dans la lutte aux changements climatiques]. Les gouvernements précédents voyaient mal comment les provinces pouvaient se mettre d’accord sur un plan d’action », pense-t-il.
Harmonie des efforts
Les enjeux sont donc variables à l’intérieur du pays. Les réalités de l’Alberta ou de la Saskatchewan sont bien différentes des réalités du Québec et de l’Ontario. C’est l’addition des efforts qui apportera un changement réel et qui contribuera à concrétiser les objectifs canadiens. Les provinces représentent des pions qui ont des rôles différents à jouer sur la planche de jeu de la lutte canadienne aux changements climatiques et qui, en réunissant leurs forces, feront une différence. Le Québec comparativement à l’Alberta produit six fois moins de gaz à effet de serre par personne. Cet écart s’explique par la présence des nombreuses centrales au charbon et des sables bitumineux en Alberta alors que le Québec mise sur l’hydroélectricité qui produit très peu de CO2. La province de l’ouest jongle donc avec la question d’endiguer la production de gaz à effet de serre tout en maintenant son économie.
Un moyen d’y parvenir serait d’imposer une taxe sur le carbone. De ce fait, toutes les installations qui dépassent le plafond d’émissions de CO2 imposé devront payer une amende pour chaque tonne suplémentaire. Cette mesure vise à encourager les industries à diminuer leurs émissions. De l’avis de Laurent Lepage, il s’agit d’un projet de longue haleine, pourtant réalisable avec la première ministre Rachel Notley à la tête de la province. « Il est clair qu’on ne peut pas changer complètement l’économie de direction du jour au lendemain, affirme-t-il. Mais c’est un défi que l’Alberta accepte avec la première ministre actuelle ».
La solution efficace consisterait à étendre cette taxe sur tout le territoire et pas seulement en Alberta, d’après Sebastian Weissenberger. Il admet que plus il y aura de joueurs à la table, plus il y risque d’y avoir de changements concrets. Si les impacts seraient moindres au Québec qu’en Alberta dû aux faibles émissions québécoises de gaz à effet de serre, Sebastian Weissenberger insiste sur le fait qu’une équité des efforts doit s’opérer à travers le pays. « C’est un choix politique qui a été fait à un certain moment que de développer les sables bitumineux, mais on ne peut pas dire à l’Alberta qu’ils ont fait de mauvais choix et tant pis pour eux alors que nous on a choisi l’hydroélectricité », précise-t-il. L’Alberta paierait certainement une grosse facture, mais pour le professeur de l’ISE, les changements s’effectuent généralement là où le prix est le plus élevé.
Il n’y a pas que sur les sables bitumineux et sur les centrales au charbon que le Canada peut concentrer ses efforts pour s’attaquer à sa production de gaz à effet de serre. « Il y a du travail à faire au fédéral, au provincial, mais aussi aux niveaux régional et local », affirme monsieur Weissenberger. La majorité de la population canadienne habite dans les villes qui sont des maîtres en production de CO2 que ce soit pour le chauffage, l’éclairage ou le transport. « Réaménager les villes de manière à s’attaquer à ces problèmes est une initiative locale pertinente », précise-t-il.
Depuis une dizaine d’années, le Canada n’a pas la cote en matière de diminution des émissions de gaz à effet de serre. Les experts soutiennent que le vent risque de tourner. Le nouveau gouvernement de Justin Trudeau « réalise mieux les enjeux et l’importance de léguer à nos enfants une planète comme nous l’avons reçue de nos parents, pense Laurent Lepage. Il y a de la bonne volonté ce qui n’était pas le cas sous Harper ». Le défi du Canada pour voir ses objectifs se concrétiser est donc de partager les efforts et de les faire converger vers une cible nationale pour lutter de manière efficace contre les gaz à effet de serre.
[1] http://www.cop21.gouv.fr/comprendre/cest-quoi-la-cop21/le-phenomene-du-d…
par Caroline Chéadé | Déc 8, 2015 | Analyses
La sous-représentation des femmes en politique n’est pas chose nouvelle. Au Canada comme ailleurs, le domaine de la politique demeure nettement dominé par les hommes.
Quelques chiffres
Pour faciliter la comparaison entre les Parlements mondiaux, nous nous concentrerons seulement sur les Chambres basses et uniques, étant donné que la Chambre haute ne fait pas partie de tous les systèmes parlementaires. La Chambre basse du système du bicaméralisme (parlement divisé en deux chambres) et la Chambre unique du système du monocamérisme (parlement à une seule chambre) sont constituées d’élus représentant les citoyens et votant les lois.
Aux États-Unis, le pourcentage de femme à la Chambre basse se situe à 19.4 %, derrière le Pakistan (20.6 %), le Bengladesh (20 %) et le Kenya (19.7 %), entre autres. En France, les femmes représentent 26.2 % de la Chambre basse tandis qu’au Royaume-Uni, ce chiffre se situe à 29.4 %. Aux dernières élections fédérales canadiennes, les femmes ont remporté 88 des 338 sièges à la Chambre des communes, soit une représentation de 26 %, un record pour le Canada (1). Or, nous sommes encore très loin d’une parité des sexes dans l’arène parlementaire. Selon les données de l’Union interparlementaires (2) de 2015, la moyenne mondiale des femmes à la Chambre basse\unique est de 22.9 %, une proportion encore en deçà du seuil minimal de 30 % établi par l’ONU afin d’assurer une masse critique de femmes dans les parlements (3). Pendant ce temps, au Rwanda, les femmes représentent 63.8 % de la Chambre basse, occupant 51 sièges sur 80. Au deuxième rang, la Bolivie, avec 53.1 % de femmes à la Chambre basse, détenant 69 des 130 sièges. Un peu plus d’une trentaine de pays dépassent le seuil de 30 %, et une douzaine dépasse les 40 %, entre autres la Finlande, la Suède, l’Islande, l’Espagne, le Sénégal, le Mexique et la Namibie. (4)
Par région, la moyenne de femmes en Chambre basse\unique se situe à 41.1 % pour les pays nordiques, 27.4 % pour les Amériques, 24.4 % pour l’Europe (excluant les pays nordiques), 23.4 % pour l’Afrique subsaharienne, 19 % pour l’Asie, 19 % pour les États arabes et 13.1 % pour le Pacifique (5).
Le Canada en retard
Le Canada, qui traîne au 48e rang du classement mondial de la représentation des femmes dans les parlements (4), a du pain sur la planche. Plus d’une cinquantaine de pays ont déjà adopté des lois et mis en place des dispositions législatives dans l’objectif d’accroître la présence des femmes dans la sphère politique et de leur assurer une masse critique minimale de 20, 30 ou 40 % selon les pays. Parmi les nations qui ont légiféré sur la question, on note entre autres le Rwanda, la Bolivie, le Sénégal, le Mexique, l’Angola, le Nicaragua, l’Espagne, la Slovénie et la Belgique. Tous font partie des 20 pays en tête de liste du classement mondial de la représentation des femmes dans les parlements (6).
Parmi les différentes mesures qui sont prises, plusieurs pays instaurent des quotas que les partis politiques doivent respecter sous peine d’être sanctionnés. Au Burkina Faso, par exemple, les listes de candidats doivent comprendre au moins 30 % de membres de chaque sexe; si un parti politique ne parvient pas à répondre aux exigences, le financement public de sa campagne électorale sera réduit de 50 %, et s’il atteint ou dépasse le quota de 30 %, il recevra du financement supplémentaire. Au Portugal, les listes de candidats pour les élections à l’Assemblée nationale doivent être minimalement composées de 33 % de membres de chaque sexe et le même type de sanction s’applique en cas de défaut. En Espagne et au Mexique, la liste de candidats des partis politiques doit présenter un minimum de 40 % de femmes tandis qu’au Nicaragua, une loi électorale oblige les partis politiques à présenter 50 % d’hommes et 50 % de femmes dans leurs listes électorales. Le Sénégal, lui aussi, exige la parité dans les listes de candidats pour les élections générales; les listes qui ne sont pas conforme à la loi ne seront tout simplement pas admises (6).
Le recours aux quotas
Au Canada, les quotas n’existent pas; les partis politiques ne sont donc pas tenus de présenter un minimum de candidates dans leur liste électorale. Ils sont toutefois libres de fixer leur propre quota : c’est le cas du Nouveau Parti démocratique (NPD), qui vise à atteindre la parité et dont la liste de candidats aux dernières élections était composée de 43 % de femmes environ. À titre de comparaison, ce rapport était d’environ 31 % pour le Parti libéral, de 27 % pour le Bloc québécois et de 18.5 % pour le Parti conservateur (7). Même constat au niveau du Québec : seul Québec solidaire s’est engagé à respecter la parité hommes-femmes en s’imposant des quotas par rapport au nombre de candidates à présenter. En date du 7 mars 2014, à quelques semaines du vote, le Parti libéral a présenté 27 % de femmes parmi ses candidats. Ce chiffre monte à 39 % pour le Parti québécois et descend à 23 % pour la Coalition Avenir Québec (8).
Pascale Navarro, journaliste et auteure du livre Les femmes en politique changent-elles le monde ?, dans lequel elle a interviewé une vingtaine de politiciennes sur les scènes québécoise et canadienne, pense qu’il faut indispensablement légiférer sur la question pour atteindre un équilibre durable. « Je pense que d‘abord il faudrait réformer le mode de scrutin. On pourrait présenter des candidats par liste et sur les listes, on pourrait mettre une alternance homme-femme. Les partis pourraient se donner des objectifs, comme présenter de 40 à 60 % autant de femmes que d’hommes, ce qui agrandirait le bassin de femmes candidates. Donc on en retrouverait plus parmi les députés, parmi les ministres, et donc parmi le personnel politique », affirme-t-elle dans une entrevue téléphonique.
Au Québec, l’organisme Groupe Femmes, Politique et Démocratie (GFPD) qui vise entre autres à promouvoir une plus grande participation des femmes à la vie politique, propose lui aussi comme mesure une réforme du mode de scrutin pour le mode proportionnel mixte et l’inscription dans la Loi électorale du principe de zone de mixité égalitaire (40-60 %) pour favoriser la représentation paritaire des femmes et des hommes dans les lieux de pouvoir. Car non, le Québec ne fait pas tellementt mieux que le Canada en matière d’égalité hommes-femmes au sein de ses instances démocratiques. L’Assemblé nationale du Québec est composée de 22 femmes sur 121 membres (27 %). Si le Québec était un pays, il se situerait au 44e rang mondial selon le pourcentage de femmes élues (9). Le Conseil du statut de la femme, un organisme gouvernemental de consultation et d’études qui veille à promouvoir et à défendre les droits et les intérêts des Québécoises, suggère lui aussi de fixer à un minimum de 40 % la proportion de candidatures féminines affichées par les différents partis politiques. Dans un communiqué publié en octobre, l’organisme recommande « que la Loi électorale du Québec soit modifiée pour obliger tous les partis politiques québécois à présenter entre 40 % et 60 % de candidates aux élections. Une période transitoire serait prévue : une cible de 35 % serait fixée pour le premier scrutin suivant l’adoption de la politique. Les partis ne respectant pas cette “zone paritaire” s’exposeraient à des pénalités financières importantes. » (10).
L’instauration de quotas a également été proposée par plusieurs élues au niveau municipal comme mesure pour pallier à la sous-représentation des femmes en politique. Lorraine Pagé, conseillère municipale dans le district du Sault-au-Récollet, au Conseil de l’arrondissement Ahuntsic-Cartierville et au Conseil de la Ville de Montréal, croit que le gouvernement du Québec doit modifier la loi afin d’obliger les partis politiques à recruter davantage de candidatures féminines. « Il y a un travail à faire du côté des partis. Il faut leur donner des obligations de résultats en termes de recrutement de femmes », a-t-elle soutenu lors d’une conférence organisée par des conseils de la Ville de Montréal sur les femmes en politique municipale le 11 novembre dernier.
Les quotas –et les sanctions qui les accompagnent– permettraient d’établir et de maintenir un équilibre hommes-femmes tout en visant à mettre un terme à la domination masculine en politique, en terme de représentativité. Ils compenseraient les barrières sociales pouvant défavoriser les femmes et les handicaps des systèmes politiques tels que la surreprésentation des hommes, la culture de certains partis, le manque de moyens financiers et le poids des préjugés et des perceptions culturelles concernant le rôle de la femme. Dans plusieurs cas, l’utilisation de quotas a fait bondir le nombre de femmes élues. C’est le cas du Sénégal, où la représentation des femmes est passée de 22 % à 43 % dès la première élection suivant l’adoption de quotas dans sa Constitution (11). L’Espagne, qui a adopté une loi sur la parité en 2007 obligeant les partis politiques à présenter au moins 40 % de candidatures de l’un des deux sexes, et au plus 60 % de candidatures de l’autre sexe, a vu le nombre candidatures féminines augmenter de 32 % par rapport au scrutin précédent, en 2003 (12). En Argentine, premier pays à avoir adopté en 1991 des quotas légaux pour promouvoir les candidatures féminines sur les listes des partis et assurer ainsi une plus grande représentation politique des femmes, le nombre de femmes élues est passé de 5 % en 1991 à 21 % en 1993. Le pourcentage de femmes députées n’a fait qu’augmenter pour finalement atteindre 40 % en 2007 (13).
Le recours aux quotas pourrait donc être une solution envisageable pour augmenter le nombre de femmes dans les instances parlementaires. Légiférés et accompagnés de sanction, ceux-ci forceraient les partis politiques à recruter davantage de femmes. Sans dispositions législatives et sans pénalités, chaque parti est libre d’adopter les politiques qu’il veut, et cela peut entrainer une grande disparité hommes-femmes. Aux dernières élections fédérales, par exemple, les femmes représentaient 31 % des candidatures, tandis qu’aux dernières élections provinciales, elles représentaient 29.6 % des candidatures.
Parité d’apparence?
La représentation hommes-femmes au gouvernement du Canada a elle aussi toujours été inégale avant l’arrivée au pouvoir de Justin Trudeau, qui a renversé cette tendance en présentant le premier gouvernement fédéral paritaire (14). Quinze femmes et quinze hommes ont ainsi été nommés au Conseil des ministres. On note, cependant, que le tiers de ces femmes sont en fait des ministres déléguées (15). Le rôle de ces ministres est de seconder un ministre en exerçant certaines fonctions sous sa direction. C’est le cas de Kirsty Duncan, ministre des Sciences auprès du ministre de l’Innovation, des Sciences et du Développement économique, Navdeep Singh Bains, ou encore de Marie-Claude Bibeau, ministre du Développement international et de la Francophonie, exerçant ses fonctions sous la direction du ministre des Affaires étrangères, Stéphanie Dion (16). Le Parti libéral a réagi à cette remarque en assurant que les cinq femmes qui ont été assermentées comme ministres d’État seront considérées comme des ministres et que leur salaire sera ajusté en conséquence (17). Or, certains avancent que la plupart des femmes ont hérité des postes dits « moins importants », des « petits ministères » qui ont moins de poids. D’autres affirment que cette décision fut davantage prise pour les apparences plutôt que par conviction profonde (18). Pascale Navarro croit que l’important est qu’elles soient là : « elles vont faire leurs preuves ou pas, elles vont se démener ou pas, elles vont travailler fort ou pas, on n’a pas à juger avant qu’elles commencent à travailler. Et puis, des ministères moins importants, qu’est-ce que ça veut dire au juste ? Un ministère délégué pourrait très bien faire quelque chose de très grand et de durable. On juge leur travail avant même qu’elles commencent! Je pense qu’on présume de l’importance des ministères à cause de leur portefeuille », affirme-t-elle. « Un ministère n’est pas nécessairement plus fort parce qu’il est plus financé que les autres. Il y a des décisions émanant d’un ministère dit moins important qui peuvent avoir des conséquences bien plus décisives sur la vie des citoyens », ajoute-t-elle.
Au-delà des discrédits qui peuvent être faits sur la décision du Premier ministre, un gouvernement paritaire permettrait « d’amener des sujets d’intérêt traditionnellement associés aux femmes dans des assemblés mixtes où on peut débattre de façon égale de ces enjeux-là », pense l’auteure. « C’est ce que ça fait lorsque les femmes sont arrivées en politique; elles ont fait des enjeux dit féminins des enjeux mixtes, comme par exemple le congé parental, la Loi sur le patrimoine familial, la Loi sur le viol conjugal et la Loi sur les agressions sexuelles. Tout cela a été débattu parce que des femmes ont fait partie de la politique », souligne-t-elle.
Elle insiste cependant qu’une telle résolution doit aller plus loin : « c’est bien beau d’avoir fait la parité pour quatre ans, mais rien ne dit qu’un prochain gouvernement va le faire. C’est sûr que c’est très bien vu et très bien accueilli, mais ça ne sert pas à grand-chose si ça ne fait pas l’objet d’une règle ou d’une loi durable », pense-t-elle.
Au Québec, par exemple, le gouvernement de Jean Charest avait annoncé en 2007 le premier gouvernement provincial paritaire, décision très bien accueillie par la population, mais cette situation n’aura finalement pas duré avec l’entrée du gouvernement Marois puis du gouvernement Couillard (19). Pour Pascale Navarro, « il faut que ça devienne un enjeu social et une règle démocratique. Il faut que ça fasse partie des institutions. Si c’est institutionnalisé, ça va durer bien plus longtemps, ça va être intégré et ça va avoir des conséquences sur toutes les décisions de tous les ministères et de tous les échelons du pouvoir. C’est ça qu’il faut », soutient-elle.
Pourquoi retrouve-t-on moins de femmes en politique?
Il y plusieurs raisons, mais ce que disent souvent les partis ou les hommes qui essaient de recruter des femmes politiques, c’est qu’elles sont moins tentées par la vie politique à cause des sacrifices qu’elles doivent faire pour leur famille, affirme l’auteure. D’autre part, il y a la vie politique en tant que joute électorale, souligne-t-elle, « [qui] ne les intéresse pas trop parce qu’elles ne veulent pas être devant la scène, elles ne veulent pas être associées à une profession qui manque de crédibilité, elles ne veulent pas être critiquées. Mais c’est de moins en moins vrai », constate-t-elle. Dans le même ordre d’idées, Lorraine Pagé a affirmé lors d’un colloque organisé par le Conseil interculturel de Montréal, le Conseil jeunesse de Montréal et le Conseil des Montréalaises que « les femmes ne sont pas socialisées pour être impliquées politiquement. Elles ont été éduquées à chercher la conciliation et à fuir l’affrontement. Alors que, lorsqu’on fait de la politique active, on est souvent sur le terrain de l’affrontement ». Parmi les multiples obstacles que les femmes doivent affronter pour entrer en politique, on compte également les préjugés sur leur capacité à gagner la confiance du public ou à occuper des responsabilités politiques; le poids de la perception culturelle du rôle de la femme; la socialisation différenciée; la culture des partis et des institutions politiques (le mode de recrutement, la culture de l’exclusion, les « boys club » en politique); et le partage inégal des responsabilités familiales entre femmes et hommes. À cet égard, le Conseil du statut de la femme adresse plusieurs recommandations aux autorités politiques, entre autres la modification de la Loi électorale pour l’imposition de quotas et le respect du gouvernement des normes de l’Organisation internationale du travail en matière de congé de maternité, de paternité et parental, soit au moins 14 semaines de congé, congés qui devraient aussi s’appliquer au palier municipal. Enfin, l’Assemblée nationale devrait être dotée d’une politique d’articulation travail-famille, qui pourrait inclure une salle familiale, le vote par procuration et des services de garde.
(1) http://notesdelacolline.ca/2015/11/04/les-femmes-au-parlement-du-canada-…
(2) L’Union interparlementaire est l’organisation internationale des Parlements. Elle oeuvre en étroite collaboration avec l’Organisation des Nations Unies. http://www.ipu.org/french/whatipu.htm
(3) http://www.un.org/womenwatch/daw/beijing/pdf/BDPfA%20F.pdf
(4) http://www.ipu.org/wmn-f/classif.htm
(5) http://www.ipu.org/wmn-f/world.htm
(6) http://www.quotaproject.org/uid/search.cfm#
(7) http://ici.radio-canada.ca/sujet/elections-canada-2015/2015/08/28/004-np…
(8) http://ici.radio-canada.ca/sujet/elections-quebec-2014/2014/03/08/001-ca…
(9) https://www.csf.gouv.qc.ca/femmes-en-politique/
(10) https://www.csf.gouv.qc.ca/article/2015/10/04/communique-parite-en-polit…
(11) http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/vu-dailleurs/201405/17/01-47…
(12) http://www.lactualite.com/actualites/politique/des-quotas-de-femmes-en-p…
(13) http://www.ruor.uottawa.ca/bitstream/10393/26067/1/BOURQUE%2c%20Andréanne%2020135.pdf
(14) http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/Politique/2015/11/04/001-assermenta…
(15) http://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-canadienne/201511/…
(16) http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/politique/2015/11/04/015-nomination…
(17) http://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-canadienne/201511/…
(18) http://revuelespritlibre.org/apres-les-liberaux
(19) http://ici.radio-canada.ca/sujet/elections-quebec-2014/2014/03/08/004-ph…
http://apf.francophonie.org/IMG/pdf/2014_07_femmes_rapporfemmesrepresent…
par Romain Lasser | Déc 1, 2015 | Caricatures
par Martin Legault | Nov 23, 2015 | Opinions
Nous publions l’intégralité de la lettre ouverte de Martin Legault. L’auteur est enseignant en francisation, superviseur de stagiaires à la faculté des sciences de l’éducation et chargé de cours à l’Université du Québec à Montréal.
Les intervenants dans le réseau scolaire n’en dérougissent plus. Certains ressentent la honte, d’autres songent à abandonner, nombreux sont épuisés, quelques-uns s’accrochent et plusieurs luttent toujours. J’ignore dans quel état nous serons tous au lendemain des présentes négociations. Cependant, plusieurs aspects m’agacent dans les présentes discussions. Tout d’abord, quel est le poids du ministre de l’Éducation au sein du gouvernement? Je déplore le mutisme du principal leader en Éducation au Québec. Sa soumission devant le président du Conseil du trésor le place en porte à faux avec ses valeurs intellectuelles telles qu’il les a défendues dans sa thèse de doctorat. Ensuite, il y a la «sacro-sainte» capacité de payer des contribuables. Ce leitmotiv qu’emploie M. Coiteux à toutes les sauces, comme une échappatoire, n’a aucune valeur. Les employés de l’État représentent une forte part de la classe moyenne. Or, hausser leurs revenus, à la mesure du cout de la vie et de l’inflation, assurera à l’État un moyen pour maintenir son activité économique.
À l’opposé, appauvrir les employés de l’État restreindra leurs habitudes de consommation, accroitra leur taux d’endettement ou relancera le travail au noir. D’une manière ou d’une autre, cela minera l’économie tout entière. Bien entendu la précarité des finances publiques demeure omniprésente. Cependant, cette problématique est imputable à une mauvaise gestion, aux scandales dans le milieu de la construction, aux généreuses indemnités de départ, etc. Pour remédier à ce problème, il serait juste de tolérer encore des déficits. Ceux-ci pourraient être épongés en bonifiant les ressources dans la lutte à la corruption et à l’évasion fiscale plutôt qu’en sabrant en éducation, en minant le principe d’égalité des chances et en hypothéquant l’avenir des jeunes et celui du Québec. Puis, comme d’autres secteurs, l’Éducation est suradministrée. Cela rend la coordination des activités lente et difficile.
Plus de 50 ans après la Révolution tranquille, le Québec serait mûr pour actualiser l’organisation du travail dans le réseau scolaire. Afin d’y parvenir, il aurait besoin d’un leader fort qui aurait les coudées franches et rallierait une équipe capable d’ancrer un réel esprit de coopération. Tel était M. Paul-Gérin Lajoie en 1960 au sein de l’équipe de M. Jean Lesage. La nomination de M. François Blais au printemps m’avait rempli d’espoir. Aujourd’hui, je m’interroge certes à l’égard du mandat et des pouvoirs que lui accorde le Premier ministre, et la sincérité de ce dernier quand il parle d’Éducation…
Le PLQ est-il encore capable de donner au Québec des leaders tels que Jean Lesage, Robert Bourassa et des intellectuelles de la trempe de Claude Ryan? Pis encore, il y a, chez nous, un flagrant manque de reconnaissance socioprofessionnelle à l’égard des pédagogues. Tous envient les profs pendant l’été. Par contre, nombreux ignorent la réalité d’un grand nombre d’entre eux pendant la saison estivale et peu accepteraient de prendre leur place en septembre!
Au Québec, l’éducation passe après l’économie et la santé puis les profs passent loin derrière les policiers et les travailleurs de la construction! Ces derniers disposent d’un pouvoir d’achat supérieur et profitent d’une couverture plus généreuse en avantages sociaux. Ainsi, les enseignants n’obtiennent aucune couverture en soins dentaires ou visuels. Si des lunettes sont suffisamment importantes pour les policiers et les travailleurs de la construction, ne le sont-elles pas autant pour des profs? Qui plus est, pour pallier au manque de ressources adéquates dans leur classe, les enseignants déboursent de leur poche l’argent nécessaire pour acheter des récompenses, du matériel scolaire et, voire même, des ordinateurs et des logiciels informatiques! Comme des travailleurs autonomes, ils défrayent eux-mêmes leurs outils de travail. Toutefois, ils ne profitent d’aucun allègement fiscal en retour. Pourquoi ne mériteraient-ils pas d’avoir des déductions d’impôts? Ils tiennent les écoles à bout de bras…
Voilà, on manque de vision à la table de négociation et les présentes discussions vivotent. Pendant ce temps, notre démographie, les technologies et la recherche nous entrainent à évoluer. Il serait donc nécessaire que des choses changent. En 2015, plusieurs pédagogues québécois détiennent un diplôme universitaire d’études supérieures, ont beaucoup voyagé et sont bilingues ou polyglottes. Malheureusement, nombreux se sentent infantilisés et dévalorisés dans leurs milieux. Malgré cela, ils demeurent les acteurs clés de la réussite des jeunes. Ils exercent une influence déterminante. Plusieurs le reconnaissent, mais peu d’actions à leur égard le témoignent, pourtant des recherches soutiennent qu’il existe un «effet enseignant»!
Enfin, pour l’avenir du Québec, le gouvernement gagnerait à octroyer quelques avantages puis plus de pouvoirs et d’autonomie aux enseignants pour qu’ils puissent prendre en mains leur pratique et, surtout, maintenir leur motivation professionnelle.
L’opinion exprimée dans le cadre de cette lettre d’opinion, est celle de son auteur et ne reflète pas nécessairement l’opinion, ni n’engage la revue l’Esprit libre.
par Rédaction | Nov 12, 2015 | Analyses, Canada
Par Caroline Chehadé
Lundi le 19 octobre, les Canadiens apprenaient que leur nouveau gouvernement sera libéral et majoritaire, Justin Trudeau ayant gagné les élections fédérales haut la main, défiant toutes les prévisions électorales. À l’échelle nationale, c’est 184 sièges sur les 338 que le Parti libéral (PLC) a remportés. Avec un écart beaucoup plus grand que prévu, le Parti conservateur (PCC) formera l’opposition officielle avec seulement 99 députés, tandis que le Nouveau parti démocratique (NPD) n’a fait élire que 44 députés. Le Bloc québécois a pour sa part remporté 10 sièges et le Parti vert a conservé l’unique siège qu’il détenait.
L’écrasante victoire du Parti libéral a été une surprise pour bien des experts qui laissaient présager une lutte électorale extrêmement serrée entre libéraux et conservateurs. Plusieurs analystes prévoyaient une victoire libérale, mais l’on ne se doutait pas de l’entrée d’un gouvernement majoritaire.
En début de campagne électorale, les sondages laissaient entrevoir des intentions de vote très partagées. À la fin août, un sondage Nanos Research annonçait par exemple, une quasi-égalité statistique entre le PCC (30.1%), le PLC (29.9%) et le NPD (29.1%), laissant présager une lutte à trois (1), si bien qu’au début de la période électorale, on évoquait toujours la possibilité d’une coalition entre le Parti libéral et le NPD pour renverser le Parti conservateur (2). Un peu plus tard, en fin septembre, un nouveau sondage de la même firme dévoilait que les intentions de vote pour le PCC (31%), le PLC (29.4) et le NPD (29.1) étaient toujours à égalité (3). Puis, dans les derniers jours précédant le scrutin, les sondages révélaient que seuls le PLC et le PCC étaient véritablement dans la course, reléguant le NPD au troisième rang. Un sondage Nanos publié le 1er octobre projetait un appui de 32,8% pour les conservateurs, 31,7% pour les libéraux et 26,1% pour le NPD, suggérant l’émergence d’un combat à deux (4). Le 12 octobre, la firme plaçait les libéraux en tête avec 35,7% des intentions de vote, alors que les conservateurs en récoltaient 28,9% et les néo-démocrates 24,3%(5). L’ultime sondage Nanos Research publié le 18 octobre donnait au PLC 39,1% des intentions de vote, 30,5% au PCC et 19,7% au NPD (6). À la même date, les estimations du sondage Forum donnaient 40% des intentions de vote au PLC, 30% au PCC et 20% au NPD (7). Le dernier sondage Léger donnait pour sa part 38% des intentions de vote au PLC, 30% au PCC et 22% au NPD. (8). Au jour J, le PLC a remporté 39,5% des votes contre 31,9% pour le PCC et 19,7% pour le NPD. Respectivement, cela se traduit par 184, 99 et 44 sièges (9).
Ce que l’on peut observer, c’est que les estimations des derniers sondages sortis à quelques jours du scrutin ont été fidèles aux résultats des élections (10). Ce que l’on remarque cependant, c’est que plusieurs analystes et outils d’analyse utilisés par divers médias (le Signal, le Calcul électoral, Poll Tracker) se sont trompés, plus particulièrement sur le nombre de sièges estimés à chaque parti. Ainsi, le Signal, outil du magazine l’Actualité, donnait 160 sièges aux libéraux et 120 aux conservateurs (11). Le Calcul électoral du Journal de Montréal donnait pour sa part 137 sièges au PLC et 117 au PCC (12), tandis que Poll Tracker répartissait 146 sièges au PLC et 118 sièges au PCC (13). Les résultats des élections remettent en cause la valeur et l’efficacité de ces outils d’analyse (agrégateurs) qu’utilisent certains médias. Sont-ils réellement significatifs? L’assommante victoire des libéraux remportant 184 sièges très loin devant les conservateurs nous permet d’en douter. Claire Durand, professeure titulaire au Département de sociologie de l’Université de Montréal et vice-présidente de WAPOR (World Association of Public Opinion Research), croit que la situation était très complexe pour réussir à prédire quel parti pouvait remporter combien de sièges car on se trouvait dans une lutte à trois. Au total, douze analystes faisaient une prédiction du nombre de sièges et toutes ces personnes ce sont trompées, souligne-t-elle. Parmi eux, le site Too close to call s’était lui aussi égaré dans ses projections, accordant 137 sièges aux libéraux et 120 aux conservateurs, des estimations très éloignées de la réalité (14).
Il est donc important de faire la nuance entre sondages et agrégateurs, les premiers étant menés par des firmes (Léger, Nanos, Forum, Ekos, etc) pour analyser l’opinion publique en terme d’intention de vote, et les deuxièmes étant des instruments créés et utilisés par divers analystes et médias (le Signal, le Calcul électoral, Poll Tracker, Too close to call) qui tiennent compte des plus récents sondages et d’autres facteurs pour faire une prévision des votes par comté électoral et de la répartition des sièges.
Les sondages sont-ils réellement une nuisance à la démocratie?
Bien que les sondages puissent être des outils d’analyse efficaces, certains pensent que ceux-ci vont au-delà de l’analyse, tendent à influencer les intentions de vote et sont, par le fait même, une nuisance à la démocratie. Or, plusieurs experts défont cette présupposition et démontrent que les sondages n’ont pas nécessairement des effets négatifs et qu’au contraire, ils se révèlent plutôt comme des instruments appuyant la démocratie.
Selon Claire Durand, les résultats qu’affichent les sondages peuvent modifier l’intention de vote et entrainer quelqu’un, dans certaines circonstances, à passer d’un vote par conviction à un vote stratégique. « Ce qu’on voit c’est que les gens qui sont des partisans des petits partis, surtout quand la situation est serrée, vont avoir tendance a voter pour un parti qui a plus de chances de prendre le pouvoir quand ils veulent du changement ». Le contraire est possible aussi, pense la chercheure. Si on avait été dans une situation où l’on veut du changement et où la victoire du Parti libéral était absolument évidente au vu des résultats de sondage, probablement que plus de partisans du Parti vert auraient voté par conviction plutôt que par vote stratégique, affirme-t-elle. Les sondages sont utiles puisqu’ils permettent, en éclairant l’électeur sur les intentions populaires, d’orienter le vote, selon elle. Étant la seule information scientifique disponible aux électeurs en campagne électorale, Claire Durand croit que les sondages sont nécessaires pour informer ceux-ci. « Il n’y a aucune autre information qui est scientifique et qui peut être vérifiée par la suite. Dans le cas des sondages, on peut par la suite savoir s’ils ont bien prédit ou mal prédit la situation », ajoute-t-elle.
Bernard Motulsky, titulaire de la Chaire de relations publiques et communication marketing de l’UQAM, auteur de plusieurs ouvrages sur les communications et président de la Société québécoise des professionnels en relations publiques (SQPRP), est du même avis. S’il admet que le contenu des sondages a certainement une influence sur les intentions de vote des électeurs, il n’irait cependant pas jusqu’à appeler cela une nuisance. « On ne doit pas désigner les sondages comme coupables, ils permettent d’avoir le portrait de la situation et nous aident à faire des choix […] Ils n’amplifient pas le vote stratégique, ils l’orientent », croit-il. Les gens choisissent de voter en se basant sur une série de facteurs, et les sondages sont un ingrédient dont ils disposent pour faire un choix, pense-t-il.
Dans le même ordre d’idées, François Pétry, professeur titulaire au Département de science politique à l’Université Laval, reconnait que la publication des résultats des intentions de vote a plusieurs effets sur le comportement des électeurs, mais que ces impacts ne sont pas nécessairement négatifs. Parmi eux, il y a l’effet sur la participation et l’effet sur le vote. Dans le premier cas de figure, certains experts affirment que la publication des résultats de sondage contribue à diminuer la participation au vote, d’autres disent exactement l’inverse. François Pétry croit que tout dépend du contexte: «Parfois la publication des résultats va augmenter la participation parce que ça montre un contexte où il y a beaucoup de compétition, les gens vont voter pour départager les partis, parfois au contraire, quand les sondages montrent qu’un parti est très en avance, ça peut décourager certains [à aller voter]». Dans un article publié dans l’État du Québec, le chercheur affirme que : «D’une manière générale les effets mobilisateurs et démobilisateurs de la lecture des sondages s’annulent mutuellement de telle sorte que l’effet net est faible. On a parfois prétendu que la lecture des sondages a démobilisé les électeurs au Québec. La baisse sensible de la participation électorale (93,5% au référendum de 1995 sur la souveraineté, 70.4% aux élections de 2003, 57,4% aux élections de 2008) au moment où les sondages se sont multipliés en serait la preuve. L’argument ne résiste toutefois pas à l’examen des faits. La participation électorale a continué d’augmenter au Québec jusque dans les années 1990, bien après que les sondages aient commencé à prendre de l’essor dans les années 60. En réalité, au Québec comme ailleurs, la participation électorale semble peu affectée dans un sens ou dans l’autre par les sondages» (15). Il observe d’ailleurs que le taux de participation aux élections de 2015 a augmenté par rapport à celui de 2011 alors même qu’il y a eu beaucoup plus de sondages et de couvertures médiatiques des coups de sonde durant la campagne de 2015. «Les gens qui font l’argument que la publication des résultats de sondage est mauvaise pour la démocratie, s’ils utilisent l’argument de la participation électorale, je pense qu’ils ont tort», affirme-t-il. Dans le deuxième cas de figure, le chercheur cite l’effet d’entrainement (aussi appelé le bandwagon) et le phénomène de vote stratégique. L’effet bandwagon décrit la situation où les électeurs se convertissent a un nouveau parti en raison de sa simple popularité dans les sondages, tandis que le vote stratégique implique non pas un changement de préférence, mais un vote tactique et temporaire pour vaincre un parti en particulier. Selon François Pétry, ces deux effets (le bandwagon et le vote stratégique) ont certainement joué dans la campagne cette année. Au Québec, il note un effet d’entrainement en faveur des libéraux. Pour ce qui est du vote stratégique, le candidat qui a fait les frais du vote stratégique contre lui est, selon Pétry, dans bien des circonscriptions, le candidat conservateur. Si le professeur reconnait certains effets de la publication des résultat de sondages sur le vote, il ne croit pas pour autant que les sondages sont des nuisances. Il pense plutôt que l’information prime et que plus les électeurs sont informés, mieux cela vaut pour la démocratie.
Médiatisation des sondages
Plusieurs experts s’entendent pour dire que la médiatisation des sondages dérape souvent. Claire Durand soutien qu’il existe un véritable problème d’éthique lorsque les médias sélectionnent un sondage aux résultats distingués et en font une nouvelle. « On devrait parler de tous les sondages qui sont publiés, on ne devrait pas faire la nouvelle avec un sondage. Pendant longtemps, un sondage qui était différent des autres, on le désignait de mauvais sondage, maintenant on dit que c’est le sondage qui fait la nouvelle parce qu’il est différent des autres », remarque-t-elle.
Pour sa part, Francois Pétry pense que les médias font du mieux qu’ils peuvent lorsqu’ils tentent de rapporter les résultats des firmes de sondages publics, mais il admet qu’il existe certaines lacunes sur le plan de la méthodologie. « Il y a une toute petite minorité de journalistes qui ont une formation en statistiques et qui comprennent ce que c‘est la marge d’erreur. L’idée théorique du journalisme scientifique, d’avoir des journalistes qui possèdent entièrement le domaine qu’ils couvrent, je pense que c’est un idéal qu’on n’atteindra jamais. » Il critique aussi certaines couvertures médiatiques qui prennent la forme d’un horse-race. Le horse-race est le journalisme politique qui met l’accent sur les résultats des sondages, le spectaculaire et la perception populaire plutôt que sur les idées du parti, dans le but d’attirer l’attention du public (16). « Les journalistes ont tendance à rapporter les résultats de sondages comme si c’étaient les résultats du match de hockey, qui gagne qui perd, alors qu’en réalité, ce qui est important surtout, c’est les enjeux », souligne-t-il. Le horse-race s’est illustré à plusieurs reprises durant la campagne de 2015 : « dès que Mulcair monte un peu dans les sondages, on en fait une grande histoire médiatique parce que les journalistes veulent vendre de la copie, et dès que Mulcair descend un petit peu dans les sondages, on en fait de nouveau une grande histoire, alors qu’il me semble que l’histoire la plus importante, c’est qu’est-ce que c’est la position des candidats sur les grands enjeux de société, et ça malheureusement ça passe au deuxième plan », note-il. Il fait aussi remarquer qu’après les débats des chefs, la première question qui s’est posée dans les commentaires journalistiques est « qui a gagné le débat? ». « Ce n’est pas ça la bonne question, la bonne question c’est qu’était le contenu du débat, quels ont été les grand enjeux et comment est-ce que chaque candidat a défendu son point de vue sur ces enjeux » ajoute-t-il.
Proscrire les sondages pendant la campagne électorale?
Bien que la Cour suprême du Canada ait invalidé depuis 1998 une disposition de la Loi électorale du Canada interdisant la publication de sondages plusieurs jours avant le vote pour les motifs de liberté d’expression et du droit du public à l’information (17), plusieurs persistent à croire que, par le fait d’avoir une influence sur les intentions de votes, les sondages devraient être interdits en période électorale.
Claire Durand affirme qu’on ne pourrait pas proscrire les sondages en période électorale parce qu’en alternative, des sondages pourraient être publiés aux États-Unis et, à l’ère d’Internet, il est difficile de les bannir. Pour la professeure, outre le fait que ce serait interdire la seule information scientifique disponible durant la campagne, l’interdiction des sondages entrainerait d’autres problématiques : « ce qui se passe à ce moment là, c’est qu’il y a des gens qui font quand même des sondages et la rumeur remplace les sondages, puis […] on ne peut pas vérifier si le sondage a vraiment été fait, on ne peut pas vérifier comment il a été fait donc c’est bien pire que d’avoir des sondages. »
Les grands partis politiques font leurs propres sondages et adaptent leur stratégie électorale en conséquence des résultats qui en ressortent. Les plus petits partis, moins riches, ne peuvent se payer des sondages privés aussi facilement. L’idée donc d’avoir des campagnes électorales sans sondages publics et où les seuls sondages accessibles aux partis sont des sondages privés autofinancés, serait un désavantage pour les partis moins importants, selon François Pétry. « Finalement, la publication des sondages électoraux, je crois que c’est un élément favorable à la compétition entre les partis politiques, ça rend la compétition plus égalitaire », souligne-t-il.
La loi électorale règlemente les sondages et oblige les sondeurs et les médias à fournir, avec les résultats, une série d’informations telles que le nom du demandeur du sondage, le nom de la personne ou de l’organisation, la date à laquelle ou la période au cours de laquelle le sondage s’est fait, la population de référence, le nombre de personnes contactées et la marge d’erreur. Le diffuseur d’un sondage doit aussi fournir le libellé des questions posées et la façon d’obtenir certains renseignements comme la méthode utilisée (18). François Pétry affirme cependant que la règlementation n’est pas toujours respectée. « C’est certain que le commissaire aux élections n’a pas les ressources pour partir à la chasse des journalistes et des maisons de sondages pour s’assurer à chaque fois que la loi est respectée. C’est un crime sans victime », ajoute-t-il. Claire Durand croit qu’effectivement, au départ, la règlementation n’a pas toujours été respectée, mais qu’aujourd’hui, la situation s’est nettement améliorée, certains sondeurs adoptant eux-mêmes une règlementation propre.
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L’élément principal qui ressort de cette brève analyse est que les sondages électoraux visent d’abord et avant tout à dresser un portrait des intentions populaires et à en mesurer les variations. Ils ont certes un impact sur les intentions de vote des électeurs, mais ne sont pas une nuisance en soi. Au contraire, ils sont d’une grande utilité, voire une nécessité, en campagne électorale, en tant qu’unique source d’information scientifique pour éclairer et orienter le vote. Dans certains cas, ils peuvent être incorrects ou erronés, l’histoire le prouve, mais c’est pourquoi ils doivent être lus, analysés et considérés avec grande prudence (en connaitre la méthodologie, tenir compte de la marge d’erreur, les interpréter globalement et non individuellement). À ce stade, plusieurs médias se sont égarés. En effet, ce seront plutôt les interprétations et les projections que font certains analystes et agrégateurs de ces sondages qui peuvent devenir une nuisance, ou encore le traitement médiatique des coups de sonde (lecture individuelle, sélectivité, horse-race). Ces facteurs peuvent donner une information incomplète ou erronée aux électeurs. Les médias, dont la première mission est d’informer le public le plus justement possible, doivent donc redoubler de prudence lorsque vient le temps de manier les sondages, qui, rappelons-le, n’ont pas la prétention de détenir une exactitude et une véracité absolue.
- http://www.nanosresearch.com/library/polls/Nanos%20Ballot%202015-08-21E.pdf(link is external)
- http://plus.lapresse.ca/screens/c9438b40-a93a-4ba9-a8ef-6664d476dffb%7CkHxdNmAj~IFW.html(link is external)
- http://www.ledevoir.com/opinion/blogues/le-blogue-elections-2015/450633/sondage-les-trois-principaux-partis-toujours-a-egalite(link is external)
- http://www.nanosresearch.com/library/polls/20150930%20Ballot%20TrackingF.pdf(link is external)
- http://www.nanosresearch.com/library/polls/20151011%20Ballot%20TrackingE.pdf(link is external)
- http://www.ctvnews.ca/politics/election/nanos-tracking-liberals-hit-39-1-support-conservatives-30-5-1.2616191(link is external)
- http://angusreid.org/forum-october-18/(link is external)
- http://leger360.com/admin/upload/publi_pdf/sofr20151017.pdf(link is external)
- http://ici.radio-canada.ca/resultats-elections-canada-2015/ (link is external)
- http://ahlessondages.blogspot.ca(link is external)
- http://signal.lactualite.com(link is external)
- http://www.journaldemontreal.com/elections2015/calcul-electoral\(link is external)
- http://www.cbc.ca/news2/interactives/poll-tracker/2015/index.html#polls(link is external)
- http://www.tooclosetocall.ca(link is external)
- https://www.capp.ulaval.ca/sites/capp.ulaval.ca/files/cahier_75_0.pdf(link is external)
- http://poq.oxfordjournals.org/content/44/4/514.abstract(link is external)
- http://journalmetro.com/actualites/national/857828/interdire-les-sondages-pendant-des-elections/(link is external)
- http://laws-lois.justice.gc.ca/fra/lois/e-2.01/page-89.html#h-104(link is external)
par Miruna Craciunescu | Nov 9, 2015 | International, Opinions
Qui dit crise politique dit crise morale : les valeurs de l’Union européenne
Qu’est-ce que l’Union européenne? À en croire le récit fondateur que promulguent aussi bien son site officiel que les manuels d’histoire et de géographie des lycées français (1), il s’agirait d’un espace économique, politique et culturel commun dont la construction se serait effectuée sur la base de valeurs que ses pays membres se seraient engagés à promouvoir et à partager, soit l’idéal d’une Europe « pacifique, unie et prospère (2) ».
Or, il semblerait que l’augmentation constante du nombre de migrants sur le territoire européen constatée depuis 2010 a contribué à ébranler les fondements de cette utopie politique, au point où le chef de la diplomatie française Laurent Fabius a récemment estimé que cette situation de crise mettrait en cause « le fonctionnement et la raison d’être de l’Europe (3) ». Un tel raisonnement serait-il exagéré?
En tout cas, le moins que l’on puisse dire, c’est que si l’Allemagne, la France, la Pologne et la Hongrie luttent ensemble pour assurer le maintien de la paix et d’une relative prospérité économique en Europe, les méthodes par lesquelles ces différents pays s’acharnent à défendre leurs valeurs prétendument communes divergent considérablement en ce qui concerne les politiques à adopter face à l’immigration.
La crise des migrants en Europe: quelques points de repère
On entend beaucoup parler dans les médias de cette « crise des migrants » qui touche les États de l’Union européenne depuis le début des années 2010. La plupart des articles portant sur le sujet laissent souvent entendre qu’il s’agirait d’un phénomène assez nouveau qu’il convient de mettre directement en relation avec la guerre civile en Syrie. Sans être fausse, une telle manière de présenter la situation provoque toutefois l’impression qu’il s’agirait surtout pour l’Union européenne de faire face à l’afflux de réfugiés syriens depuis que l’intervention de l’organisation État islamiste a provoqué une intensification du conflit, donnant lieu à une véritable crise migratoire à partir du début de l’année 2015.
Les statistiques de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) révèlent toutefois que non seulement le pourcentage de migrants d’origine syrienne n’a pas augmenté depuis 2014, mais également qu’il ne totalise que 14 % des demandes d’asile qui sont parvenues jusqu’à la Commission européenne depuis le début de l’année –à tel point qu’il convient d’affirmer que les migrants ont aujourd’hui des origines plus hétérogènes qu’au cours des années précédentes (4). Cette conclusion peut surprendre, dans la mesure où les médias tendent à mettre l’accent sur la situation des réfugiés de guerre plutôt que sur celle des migrants « ordinaires », dont les différentes origines peuvent être pour le moins inattendues. Par exemple, peu de gens ont à l’esprit que cette année, il y a eu autant de demandes d’asile venant de la Syrie que de la Serbie et du Kosovo (14 %), alors que les ressortissants de ces deux régions ne comptaient que pour 4 % des demandeurs en 2014. Les migrants africains sont, pour leur part, également représentés dans les demandes d’asile. Cependant, la diversité de leurs origines ne permet pas d’en faire un groupe ethnique comparable à celui des Syriens et des Serbes dans les statistiques de l’OCDE; songeons par exemple aux migrants de l’Érythrée, qui ne comptent que pour 4 % des demandeurs d’asile, tandis que les Somaliens ne forment que 2 % des demandes, à l’instar des Nigériens.
Enfin, il peut être utile de rappeler que l’augmentation du nombre de migrants dans l’Union européenne n’est pas un fait récent. Depuis 2010, toujours selon les statistiques de l’OCDE, nous pouvons constater qu’il s’agit d’un phénomène graduel : les autorités ont enregistré 259 000 demandes d’asile en 2010 ; 309 000 en 2011 ; 335 000 en 2012 ; 431 000 en 2013 et 625 000 en 2014. Il est vrai, cependant, que selon Le Point, cet organisme prévoit un million de nouvelles demandes d’ici 2015 (5). Mais, si tel est le cas, il semblerait que l’on ait surestimé le nombre de migrants que compte accueillir l’Allemagne, si l’on se fie au chiffre exubérant que l’Office fédéral pour les migrations et les réfugiés allemand a annoncé au mois d’août –ce dernier prévoyant enregistrer 800 000 migrants d’ici la fin de l’année, soit l’équivalent de 1 % de sa population (6).
Est-il bien réaliste d’estimer qu’un seul pays parviendrait à accueillir 80 % des migrants de l’année 2015, même si celui-ci est réputé pour être le plus prospère de l’Union européenne?
Nationalisme et solidarité: une division Est-Ouest?
C’est vraisemblablement pour éviter une telle situation que la Commission européenne s’est proposé, grâce à un système de quotas, de répartir plus équitablement l’afflux d’immigrants à travers les 28 États de l’Union européenne. Ce système, que l’on qualifie généralement de « mécanisme des 120 000 » car il prévoit la relocalisation, sur une base obligatoire (7) à travers l’UE, de 120 000 demandeurs d’asile arrivés en Grèce, en Italie et en Hongrie, résulte d’un projet controversé qui a été formulé le 9 septembre dernier.
En dépit des discussions interminables dont elle fait l’objet, il convient de rappeler que cette initiative demeure très modeste, dans la mesure où le chiffre avancé par la Commission européenne (120 000 migrants) ne correspond pas même à un cinquième du nombre total de réfugiés qui ont pris la direction de l’Europe durant les neuf derniers mois. Malgré tout, le consensus est loin d’être établi, et ce projet continue à se heurter au refus d’États tels que la Slovaquie et la République tchèque, tandis que le chef polonais de l’opposition conservatrice du parti Droit et justice (PiS), Jaroslaw Kaczynski, rejette la responsabilité de la crise migratoire en Europe sur les efforts de solidarité prônés par la politique allemande (8).
La réaction de la Hongrie est, quant à elle, plus radicale : après avoir vu arriver sur son territoire 140 000 migrants depuis le début de l’année, cet État s’est directement opposé à la politique d’accueil de la Commission européenne en érigeant une clôture de 4 mètres de haut sur ses 179 km de frontière avec la Serbie (9), en dépit de l’indignation que cette attitude a suscitée chez certains représentants des pays de l’Ouest.
Malgré tout, il serait trop simple de présenter cette situation comme un clivage opposant le repli nationaliste des pays de l’Est à la solidarité qui semble davantage être le fait des pays de l’Ouest de l’Europe, avec l’appui de l’Amérique du Nord. Une telle analyse des faits contribue en effet à estomper l’hétérogénéité des prises de position que l’on observe au sein d’un même pays, leur affrontement continuel donnant lieu à des réactions d’opposition assez fortes dans un camp comme dans l’autre.
Ce phénomène se constate ici même, au Québec : tandis que l’Université McGill a annoncé qu’elle triplera le nombre d’étudiants réfugiés qu’elle accueillera à compter de l’automne prochain (10) –un geste qui n’est pas sans faire écho aux positions de Thomas Mulcair et de Justin Trudeau lorsqu’ils ont accusé Stephen Harper d’invoquer des motifs de sécurité nationale pour chercher à bloquer l’arrivée de réfugiés syriens sur le territoire canadien (11) –, la création d’une division québécoise de la PÉGIDA est révélatrice d’une certaine montée de discours xénophobes, dont la popularité croissante suscite des inquiétudes, comme en a entre autres témoigné Guillaume Lavoie, un conseiller de Projet Montréal, en mars dernier (12).
« Changer ou partir » : voilà le choix auquel l’ethos nationaliste confronte aujourd’hui encore les minorités culturelles, comme l’a récemment commenté Marie-Michèle Sioui, journaliste à La Presse, résumant la posture que la division québécoise de la PÉGIDA a adoptée à l’égard des communautés musulmanes (13). Serait-ce pour se donner le beau rôle que les représentants des pays occidentaux tendent à expliquer l’absence de consensus dont ces politiques font l’objet par un repli nationaliste de l’Europe de l’Est, dont l’identité chrétienne serait « menacée » par l’afflux de tous ces immigrants musulmans (14) ?
Sans doute devrait-on plutôt de relier ce phénomène à ce que Michel Foucher, diplomate et essayiste français, appelle « l’obsession des frontières » dans un ouvrage éponyme. Il y rappelle que « plus de 28 000 kilomètres de nouvelles frontières internationales ont été instituées depuis 1991 », tandis que « 24 000 autres ont fait l’objet d’accords de délimitation et de démarcation (15) ». Tout porte à croire que nous sommes encore loin de cette « fin de l’Histoire » qui devait constituer la phase ultime de la mondialisation et que, loin d’évoluer vers la création d’un gouvernement mondial, comme le craignent certains groupes, il semblerait que nous assistions plutôt à la résurgence de l’État-nation à l’échelle internationale.
Une piste de réflexion pour l’avenir: la position de Zizek
Il conviendra, pour finir, de se reporter à un récent article intitulé « La non-existence de la Norvège » dans lequel le philosophe slovène Slavoj Zizek résume bien la situation selon une perspective d’autant plus intéressante qu’elle contraste fortement avec la manière dont cette « crise des migrants » tend à être traitée à la fois par les politiciens et par les médias (16).
Selon Zizek, les prises de position européennes sur la question des migrants sont essentiellement divisées en deux groupes : d’une part, celui des libéraux de gauche, dont la logique « pro-solidarité » semble appeler à une disparition des frontières, d’autre part, celui des « populistes anti-migrants », qui privilégient une politique isolationniste visant à préserver leur mode de vie. Comme nous l’avons vu, les médias semblent avoir fait de la chancelière allemande Angela Merkel et du premier ministre hongrois Viktor Orbán les chefs de file de ces deux mouvements, contribuant de ce fait à créer une division « Est-Ouest » dans l’opinion publique. Or, l’auteur ne manque pas de souligner l’hypocrisie de ces deux types de discours, dans la mesure où l’un comme l’autre s’appuient sur l’idée utopique selon laquelle les sociétés d’Afrique et du Moyen-Orient parviendront éventuellement à régler leurs problèmes par elles-mêmes. En vérité, cependant, les crises politiques, économiques et sociales qui divisent ces sociétés sont directement liées à l’ingérence militaire des pays occidentaux au sein d’États « déchus » tels que la Syrie, l’Iraq, la Somalie et la République démocratique du Congo. Il est difficile de nier qu’une telle politique a effectivement eu pour effet de saper l’autorité des gouvernements en question.
« Cette désintégration du pouvoir de l’État n’est pas un phénomène local. Elle s’explique par les politiques internationales et par le système économique mondial et même, dans certains cas –comme pour la Libye et l’Irak–, il s’agit d’une conséquence directe de l’intervention occidentale », écrit Zizek, rappelant également que la source du problème remonte beaucoup plus loin, soit à la dissolution des empires coloniaux. S’il est vrai que l’intervention militaire américaine en Iraq a créé les conditions nécessaires à la montée de l’organisation État islamique (ce qui en fait un problème « récent »), plusieurs pays du Moyen-Orient tentent encore de surmonter les problèmes dûs au traçage des frontières par la France et l’Angleterre au terme de la Première Guerre mondiale.
Dans un tel contexte, ne conviendrait-il pas plutôt de remonter à la source du problème en interrogeant les politiques impérialistes des pays occidentaux, plutôt que de concentrer l’attention du public sur le nombre de migrants que tels ou tels États se disent prêts à accueillir pour manifester leur « solidarité » à l’égard des réfugiés provenant de ces pays « défaillants »? Peut-on véritablement espérer, comme le suppose implicitement la position des libéraux de gauche, que le déplacement massif de ces populations contribuera à stabiliser la situation de crise qui perdure non seulement en Syrie mais également au sein d’une multitude d’États, dont les conflits revêtent visiblement une importance inférieure à celle de la menace posée par la montée du groupe État islamique aux yeux de l’Occident? À bien y réfléchir, cette position ne semble pas plus soutenable que celle des « populistes » de l’Est qui adoptent une politique hostile à l’immigration.
C’est pourquoi, sans aller jusqu’à supposer que les déplacements de population sont problématiques en soi (ce qui reviendrait à adopter à cet égard le slogan nationaliste : « À chaque peuple son pays »), il est urgent d’aborder le problème des migrations politiques et économiques autrement qu’en vue de trouver un compromis visant à minimiser l’impact négatif qui pourrait être causé par l’intégration de ces réfugiés au sein de sociétés prospères. Il est également de plus en plus crucial d’aborder cette crise selon une perspective visant à découvrir des solutions à long terme. Comment pouvons-nous contribuer à faire disparaître les conditions qui poussent ces populations vers l’exil? Risque-t-on d’exacerber ces crises en cherchant à les résoudre, comme en témoigne l’exemple des interventions militaires occidentales au Moyen-Orient?
Ce sont des questions qu’il faut continuer à se poser bien que, selon toute probabilité, elles ne contribueront malheureusement ni à diminuer la peur de l’Autre dans un futur immédiat ni à mieux comprendre la résurgence du racisme au Québec, alors que le Canada –même selon les scénarios optimistes de Trudeau et de Mulcair– ne se propose d’accueillir qu’une quantité infime de migrants. Comme quoi, quoique l’on fasse, toute interrogation portant sur un objet extérieur finit toujours par nous confronter à la nécessité de réfléchir sur nous-mêmes et de continuer à questionner les dynamiques qui gouvernent nos propres sociétés.
L’opinion exprimée dans le cadre de cette publication, est celle de son auteur et ne reflète pas nécessairement l’opinion, ni n’engage la revue l’Esprit libre.
(1) Je songe ici en particulier à la section portant sur « L’Europe de 1945 à nos jours » dans les sections L (littéraire) et ES (économique) en Première et en Terminale, en vue de préparer l’examen du baccalauréat. À ce sujet, l’on peut consulter par exemple : http://www.touteleurope.eu/actualite/baccalaureat-la-construction-europeenne-est-un-aspect-important-du-programme-pour-les-eleves-d.html (accédé le 3 octobre 2015).
(2) Voir le site officiel de l’Union Européenne, onglet « Histoire » : http://europa.eu/about-eu/eu-history/index_fr.htm (accédé le 3 octobre 2015).
(3) Source : Le Point, 22 septembre 2015, « Laurent Fabius : la crise des réfugiés met en cause la « raison d’être de l’Europe » : http://www.lepoint.fr/politique/laurent-fabius-la-crise-des-refugies-met-en-cause-la-raison-d-etre-de-l-europe-22-09-2015-1966891_20.php (accédé le 3 octobre 2015).
(4) OECD, Migration policy debates, nº7, septembre 2015, « Is this humanitarian migration crisis different? », http://www.oecd.org/migration/Is-this-refugee-crisis-different.pdf (accédé le 9 octobre 2015), p. 6.
(5) Le Point, 22 septembre 2015, « Migrants : une crise humanitaire « sans précédents » selon l’OCDE », Mathieu Lehot, http://www.lepoint.fr/monde/migrants-une-crise-humanitaire-sans-precedent-selon-l-ocde-22-09-2015-1966915_24.php, accédé le 11 octobre 2015.
(6) OECD, ibid, p. 4.
(7) Le Monde, 22 septembre 2015, « L’Union Européenne pressée de trouver un accord sur la crise des migrants », Cécile Ducourtieux, http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/09/22/l-union-europeenne-encore-a-la-recherche-d-un-accord-sur-l-accueil-des-refugies_4766739_3214.html (accédé le 11 octobre 2015).
(8) Le Monde, 22 septembre 2015, « La crise des réfugiés déchire la Pologne », http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/09/22/la-crise-des-refugies-dechire-la-pologne_4766645_3214.html (accédé le 11 octobre 2015).
(9) Le Figaro, 31 août 2015, « L’Europe sommée d’agir sur la crise des migrants » : http://www.lefigaro.fr/international/2015/08/30/01003-20150830ARTFIG00164-l-europe-sommee-d-agir-sur-la-crise-des-migrants.php (accédé le 9 octobre 2015).
(10) McGill Reporter, 25 septembre 2015, « McGill to increase refugee-student placements », http://publications.mcgill.ca/reporter/2015/09/mcgill-to-increase-refugee-student-placements/ (accédé le 9 octobre 2015).
(11) CBC news, « Stephen Harper denies PMO staff vetted Syrian refugee files », Louise Elliott, 8 octobre 2015, http://www.cbc.ca/news/politics/canada-election-2015-refugee-processing-pmo-1.3262423 (accédé le 9 octobre 2015).
(12) TVA Nouvelles, « Les Montréalais invités à tourner le dos à Pégida Québec », Améli Pineda, agence QMI, 6 mars 2015, http://tvanouvelles.ca/lcn/infos/regional/montreal/archives/2015/03/20150306-153434.html (accédé le 9 octobre 2015).
(13) Dans le numéro du 20 septembre 2015 du journal La Presse, Marie Michèle Sioui explique que la division québécoise de PÉGIDA (l’acronyme allemand de « Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident ») a été créée par Jean-François Asgard, un Québécois qui estime que les musulmans qui habitent la province doivent « changer ou partir » (http://www.lapresse.ca/actualites/elections-federales/201509/20/01-4902188-une-candidate-du-bloc-appuie-pegida-quebec-par-erreur.php, accédé le 21/09/2015). Cette expression constitue le point de départ de l’appel à communications du 8e colloque estudiantin organisé par le Département de langue et de littérature françaises de l’Université McGill intitulé : « Changer ou partir : poétique de l’exil » (28 et 29 janvier 2016).
(14) Le Figaro, 3 septembre 2015, « Migrants : l’identité chrétienne menacée selon Viktor Orban », http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2015/09/03/97001-20150903FILWWW00260-migrants-l-identite-chretienne-menacee-selon-viktor-orban.php, accédé le 11 octobre 2015.
(15) Grenoble, École de Management, CLES : comprendre Les Enjeux Stratégiques, 26 février 2015, « Vers un grand retour des frontières ? », http://notes-geopolitiques.com/vers-un-grand-retour-des-frontieres/ (accédé le 11 octobre 2015). Voir également L’obsession des frontières par Michel Foucher, Perrin, coll. Tempus, 219 p.
(16) « The Non-Existence of Norway », The London Review of Books, Slavoj Zizek, 9 septembre 2015, http://www.lrb.co.uk/2015/09/09/slavoj-zizek/the-non-existence-of-norway (accédé le 3 novembre 2015).
par Rédaction | Nov 4, 2015 | Économie, Idées
Par Sarah B. Thibault
Le nouvel ordre mondial contemporain est loin de s’être débarrassé des formes totalitaires de pouvoir, malgré ce qu’on pourrait se plaire à croire. La puissance du capitalisme s’impose depuis la dernière décennie comme despote surpassant même le pouvoir des États. Par l’adoption de ses politiques austères, le gouvernement libéral du Québec est présentement en train de liquider les acquis sociaux québécois au profit d’un libre-marché sauvage.
Le philosophe Jean Vioulac s’est longuement penché sur la place qu’occupent l’argent et le capitalisme dans les sociétés occidentales modernes. Il en vient à déduire que le monde contemporain serait assujetti à une forme de puissance tout autre que celle de l’État. Le nouvel ordre mondial serait effectivement dominé par le règne grandissant du système capitaliste, imposant l’argent comme unité de base vers laquelle toutes les actions convergent. Aux dires du Docteur Vioulac, la puissance avec laquelle le Capital s’impose comme ordre universel dépasse largement celle que les États peuvent prétendre avoir et réduirait les peuples au règne de la valeur (1). Ainsi, contrairement aux expressions premières du totalitarisme comme en ont été victimes l’Italie ou l’URSS, ce que nous appellerons le « post-totalitarisme » se déploie bien au-delà des partis. Si le totalitarisme se définit comme étant un régime dans lequel un parti unique s’accapare l’entièreté des pouvoirs sans tolérer quelconque opposition et appelant le peuple à se joindre à lui à la manière d’un corps unique, alors il y a bel et bien moyen de l’appliquer à la place qu’occupe le Capital dans les sociétés occidentales intégrées à la vague de mondialisation. Vioulac qualifie le phénomène comme un « processus au long cours qui intègre tous les hommes [sic], tous les peuples et tous les territoires dans un même espace temps. L’intégration de la multiplicité et des particularités dans une même sphère et par un unique principe, c’est justement ce qui définit le concept de totalité. Nous vivons tou[-te-]s dans une même totalité planétaire, et il faut bien parler de « totalitarisation » pour définir ce processus » (1).
La dissolution du politique
Bien que la comparaison aux régimes totalitaires puisse paraitre forte, le phénomène de globalisation propre au monde moderne a fait du capitalisme une puissance rarement égalée et le Québec n’en a pas été épargné. Par l’établissement du Capital comme unité de base justifiant l’ensemble des actions, le nouvel ordre mondial se caractérise par une dissolution du politique au profit de l’économique. Il faut bien le constater, depuis les dernières années, il y a un recul significatif de l’interventionnisme d’État dans certains pays européens et en Amérique du Nord (avec les conséquences qui l’accompagnent). Cependant, la disparition du politique représente bien plus qu’un non-interventionnisme de l’État. Le principe rime carrément avec la réduction de toutes les sphères publiques à une conformité aux normes du marché. Le Capital s’imposerait alors comme parti unique, comme la seule voie à suivre. Au Québec, le gouvernement de Philippe Couillard s’est fait un devoir de se désengager de sa mission sociale, tout en choisissant de réduire son discours à celui d’un comptable gérant les finances communes. Dans une vision « totale » de l’économie, les libéraux ont pris le pouvoir au Québec en imposant leurs objectifs de réduction de la dette comme étant une réalité objective et unique, alors qu’ils n’en sont pas. En plus de renier la complexité et la diversité des besoins d’une société comme celle du Québec, l’austérité libérale de Philippe Couillard brille par l’absence de projet de société, de vision et de la quête de quelconque idéal collectif. Loin de lancer un appel à la liberté, à la fraternité et encore moins à l’égalité, le premier ministre et son équipe sous-entendent que la réalité (celle du Capital) parle d’elle-même et que l’action gouvernementale ne fait qu’y répondre.
Une idéologie invisible
Pourtant, l’austérité est le résultat bien réel d’une idéologie, bien qu’elle ne soit pas présentée comme telle. En justifiant les coupes et le démantèlement des mécanismes de redistribution de la richesse comme étant de simples réponses à une réalité économiquement « exigeante », Philippe Couillard et Martin Coiteux font croire à un raisonnement technique. Claude Lefort qualifiait ce type d’illusion d’« idéologie invisible », en ce sens qu’elle prétend être technique alors qu’elle cache une idéologie tout en faisant appel à une société dépourvue de conflits et de divisions internes (2). Les mesures d’austérité font bel et bien partie d’un projet de démantèlement de l’État-providence et d’allègement le plus total des structures institutionnelles. Ainsi, le PLQ agirait plus comme un agent facilitateur pour le despotisme capitaliste que comme acteur garant du bien commun et de l’exercice de la dialectique politique.
D’un point de vue collectif, cette attitude du pouvoir en place représente un affront à la démocratie, qui se veut être un système permettant au peuple de choisir ses gouvernant-e-s et non pas l’accaparement du lieu de pouvoir par une élite imposant son idéologie comme étant une réalité universelle et objective. D’un point de vue individuel, l’austérité « totale » réduit les citoyen-ne-s à n’être que des « entrepreneur-e-s d’eux-mêmes et d’elles-mêmes ». Dans une logique propre au néolibéralisme, on impose aux Québécois-es une liberté et un épanouissement basé uniquement sur la capacité à posséder, à dépenser et à accumuler. Les aptitudes citoyennes ou l’épanouissement personnel et collectif sont complètement rayés de la carte. Comme l’explique Vioulac, quand le Capital devient l’unité unique au détriment de l’avancement du savoir, de la créativité, de la libre pensée ou encore du communautarisme, on force l’individu à sentir qu’il doit devenir une encoche dans cette roue de production économique pour la rendre encore plus efficace. Cette adaptation forcée et intéressée de l’individu au marché se fait dès le plus jeune âge, ce qui contribue à en faire une aptitude intrinsèque : « Il y a ainsi aujourd’hui une tendance au reformatage de l’être humain pour l’adapter sans cesse davantage à l’évolution du capitalisme, pour le rendre de plus en plus performant, efficace, rentable et productif, pour en faire le consommateur [ou la consommatrice] requis[-e] par le marché, et ce, à la fois par la pénétration du pouvoir managérial dans toutes les sphères de la vie sociale – y compris les systèmes éducatifs (1). »
La normalité maladive : nouveau trouble de l’ère moderne?
N’est-il pas flagrant de constater que le président du Conseil du patronat, Martin Coiteux, depuis le tout début de son mandat en 2014, fait référence aux Québécois-es comme étant de simples détenteurs et détentrices de portefeuille. Dans son article portant sur l’austérité, la psychanalyste Dominique Scarfone déplore l’appel des politiques d’austérité à un « conformisme maladif » de la vie mentale. Rappelant les bases de la psychanalyse, la professeure établit qu’un équilibre doit être maintenu entre les traits pulsionnels ainsi que les traits normatifs et rationnels de l’humain pour lui permettre un développement personnel sain. Par ailleurs, selon Scarfone, le discours austère du gouvernement ferait appel à une zone de sensibilité au refoulement des penchants pulsionnels de la personnalité qui serait présente chez tou-te-s et chacun-e. En d’autres mots, l’argumentaire du PLQ encouragerait les citoyen-n-es à se camper dans leur propension à se conformer, ce qu’elle qualifie comme étant de la normopathie : « On n’a en effet pas besoin d’aller jusqu’à l’extrême de la normopathie pour être tenté-e d’acquiescer à une figure classique du discours politique de droite : celle qui nous présente la société dans son ensemble comme un corps unique et harmonieux (3). » De ce corps harmonieux, on peut attendre une docilité aveugle et dépourvue de libre conscience. Cependant, le musèlement de l’opposition politique est la clé de voute du totalitarisme.
De cette manière, dans une optique de « totalitarisation » de l’économie, le capitalisme ne peut accepter quelconque opposition. Au Québec, ce sont les mécanismes de redistribution de la richesse ainsi que les ressources mises en commun qui souffrent le plus particulièrement de l’austérité. Au goulag québécois, on retrouve le filet social, qui pourrait être perçu comme étant une poche de résistance à la croissance et à l’efficience. Puisque nos CLSC, nos entreprises d’État, nos écoles publiques, nos CPE et nos CÉGEPS ne sont pas à proprement dit des machines de production de profits à court terme, leur mission n’est plus reconnue ni protégée.
Un choix de société plutôt qu’une fatalité
Le néo-totalitarisme capitaliste affecte l’ensemble des pays industrialisés depuis une trentaine d’années. Par ailleurs, ses effets ne se font pas sentir partout de la même manière. Comme le démontre une récente publication de l’Institut du Nouveau Monde (4), les choix idéologiques de gouvernance font toute la différence par rapport à la distribution de la richesse à l’échelle nationale. En fait, si la mondialisation a bel et bien accru la production de richesse, celle-ci est répartie de manière très inégalitaire. Malgré ce que nous serions tenté-e-s de croire, ces disparités ne sont pas étrangères au Québec. Dans « Les inégalités, un choix de société? Mythes, enjeux et solutions », l’INM insiste sur le fait que les choix politiques font toute la différence dans le maintien des institutions de redistribution de revenus qui deviennent de plus en plus polarisés. Ainsi, le PLQ choisirait-il la croissance au détriment de l’égalité sociale? Effectivement, l’INM en vient à conclure que certains phénomènes de la mondialisation, comme la compétition mondiale pour attirer l’investissement étranger, exercent une pression à la baisse des impôts et à la mise au rancart des politiques de l’État-providence, créant par le fait même des milieux fortement propices aux inégalités sociales (4).
Un jeu gagné d’avance
Par ailleurs, si nous restons dans une optique de recherche de richesse, le gouvernement se tromperait sur tous les fronts, puisque depuis les vingt dernières années, l’augmentation de la richesse créée au Québec s’est traduite dans le PIB, mais pas au niveau du revenu des familles. En se désengageant de sa mission en éducation, en santé et dans les programmes sociaux, non seulement le Québec se trouve hypothéqué par une population malade, moins éduquée et plus propice à développer des problèmes mentaux, mais par le fait même, dont le potentiel de développement économique est fortement réduit (4). Dans son obsession arbitraire d’arriver à l’équilibre budgétaire en 2015-2016, le PLQ s’entête à ruiner une croissance économique à long terme. En laissant la plus grande partie du capital québécois reposer dans les comptes d’épargne de la mince part de la population la plus avantagée, c’est l’ensemble de la communauté qui est privée d’investissements réinjectés dans la société. En abandonnant une communauté entière aux lois arbitraires d’un système économique basé sur une unité de valeur tout à fait abstraite, le PLQ devient un pion de plus dans le grand jeu de la mondialisation totalisante. Ce jeu, par contre, l’élite économique du 1 % l’a gagné d’avance et continuera à en tirer profit encore d’avantage si les règles ne cessent d’être levées en ruinant une quelconque égalité des chances.
Conséquence directe du démantèlement des instances gouvernementales qui se présenteraient comme des résistances au marché libre, une perte de tribune et de légitimité pour l’opposition citoyenne. Fort malheureusement pour le Québec, cet effet pervers semble conséquent avec le type de gouvernance du PLQ. Prétendant s’adresser à l’être rationnel qui sommeille en chacun-e, Couillard présente l’opposition politique comme étant un obstacle nuisible à l’atteinte d’un objectif nécessairement meilleur pour l’entièreté des Québécois-es. Dans une entrevue accordée à L’actualité en octobre 2014, le premier ministre assure être à l’écoute des manifestations de mécontentement des milieux affectés par l’austérité, mais également à l’écoute du silence : « J’écoute. Mais j’écoute aussi le silence, ce qu’il faut savoir faire en politique. Oui, il y a de la grogne, des manifestations, et c’est tout à fait légitime. Je suis franchement heureux de vivre dans un endroit où l’on peut s’exprimer. Mais il y a aussi la population qui travaille, qui s’occupe de sa famille et qui vaque à ses occupations, mais qui n’en pense pas moins. Il faut savoir, à travers le bruit, percevoir la signification du silence (5). » En plus de faire entendre une majorité pourtant silencieuse, le premier ministre sous-entend que c’est la voix des individus se conformant au système imposé qui sera la clé de voute la plus légitime. Ainsi, le silence des normopathes serait plutôt bruyant.
Malgré tout, si l’abandon du politique par l’élite dirigeante semble s’instaurer comme mot d’ordre dans le monde contemporain, le Québec n’est pas pour autant dépourvu de quelconque projet commun. Au Québec, les clivages sont importants entre la réalité et les préoccupations des citoyen-ne-s des régions, des minorités visibles et des plus ou moins nanti-e-s, pour ne nommer que ces groupes. Par ailleurs, il est particulièrement choquant de constater que le gouvernement libéral dirige une troupe d’individus lourdement armés de leurs portes-feuilles plutôt qu’un peuple riche de sa diversité. Si plusieurs considèrent que nous vivons une époque vide de sens et de vision, la toute première étape pour en sortir est fort probablement une lutte au démantèlement des acquis sociaux rudement mis à l’épreuve par un totalitarisme du Capital. Somme toute, si le totalitarisme implique un élément de puissance contraignante, il suppose également une soumission des individus à un pouvoir total. Refusons de nous soumettre à cet asservissement.
(1) Liberté, 2014, « Le totalitarisme sans État. Entretien avec Jean Vioulac », Liberté, Nº 303 (printemps 2014). [En ligne] http://www.revueliberte.ca/content/le-totalitarisme-sans-etat-entretien-…
(2) Ouellet, Maxim, André Mondoux et Marc Ménard, 2014, « Médias sociaux, idéologie invisible et réel : pour une dialectique du concret », Tics et société, Vol. 8 (1-2 2014). [En ligne] https://ticetsociete.revues.org/1391
(3) Scarfone, Dominique, 2015, « Obéir à papa », Liberté, Nº 306 (hiver 2015), pp. 23-25.
(4) Institut du Nouveau monde, 2015 « Les inégalités, un choix de société? Mythes, enjeux et solutions », 58 p.
(5) Castongay, Alec, 2014, « Entrevue avec Philippe Couillard : « Il faut libérer la prochaine génération »», L’Actualité. [En ligne] http://www.lactualite.com/actualites/politique/entrevue-avec-philippe-co… (Consulté le 20 septembre 2014)
par Jonathan Durand-Folco | Oct 30, 2015 | Opinions
Schopenhauer sur les élections fédérales : la vie politique canadienne oscille, comme un pendule, entre la souffrance conservatrice et l’ennui libéral. Voilà formulée, dans sa plus simple expression, la dynamique parlementaire de notre monarchie constitutionnelle. Ce mouvement de pendule, presque mécanique si nous observons l’histoire longue de la politique canadienne au XXe siècle, ne doit pas pour autant occulter la part d’imprévisibilité, de retournements et de surprises qui ont ponctué la dernière campagne électorale. En effet, nul ne pouvait prédire le 2 août 2015 qu’il y aurait un tel tsunami rouge soixante-dix-neuf jours plus tard. La politique, un peu comme la vie, est constituée d’un inextricable mélange de contingence et de tendances lourdes, de hasard et de nécessité
Il n’est pas nécessaire de revenir ici sur les stratégies de communication des différents partis, l’analyse minutieuse des performances respectives des chefs, le débat houleux entourant le niqab ou d’autres péripéties mineures dont se délectent les journalistes et la twittosphère durant ce bras de fer. Une orgie de commentaires d’experts patentés, de politologues savants et de chroniqueurs médiocres contribuent déjà à inonder l’espace public d’opinions plus ou moins pertinentes sur des détails, sans pour autant dégager une vue d’ensemble sur notre époque et des significations larges qui nous permettraient de la comprendre. Comme le souligne Hannah Arendt dans le prologue de la Condition de l’homme moderne, « l’irréflexion (témérité insouciante, confusion sans espoir ou répétition complaisante de « vérités » devenues banales et vides) me paraît une des principales caractéristiques de notre temps. Ce que je propose est donc très simple : rien de plus que de penser ce que nous faisons. »
Face à la nouvelle donne libérale, que pouvons-nous espérer de la politique en général ? Quelle rupture et quelle continuité avec l’ancien régime conservateur ? Quel avenir pour les projets politiques qui remettent en question certaines structures de l’ordre dominant, comme la gauche et le mouvement souverainiste ? Comment construire une alternative réelle face à nouveau gouvernement en apparence « progressiste » ? Bref, y a-t-il un espoir au-delà de Trudeau, un nouveau système possible après le règne des Libéraux ? Après avoir dégagé les grandes lignes du « pouvoir coquin » qui prend déjà place sous nos yeux, nous soutiendrons que nous devons dès maintenant anticiper la perte de pertinence du clivage gauche/droite et de l’axe souverainiste/fédéraliste comme antagonisme fondamental du corps politique. Qu’est-ce qui motive une telle hypothèse de travail ?
Mythologie Trudeauiste
Pour comprendre ce qui nous attend et dégager des pistes d’action pour dépasser cette situation, commençons par une analyse sémiologique du mythe Trudeau, c’est-à-dire une étude attentive des signes auxquels renvoie cette image. Car nous avons bien affaire ici à une « représentation », à une mise en scène soigneusement préparée, le manque de contenu étant largement compensé par l’hypertrophie de la forme qui exprime à elle seule tout un univers de significations. Comme le souligne le philosophe et critique littéraire Roland Barthes, « la parole mythique est formée d’une matière déjà travaillée en vue de la communication ». Dans ses Mythologies, Barthes décortique la signification d’une foule de phénomènes sociaux et d’objets de consommation : le vin et le lait, l’opéra et le striptease, le cerveau d’Einstein, le savon et les détergents, etc. Dans son célèbre essai intitulé « Le monde où l’on catche », l’auteur analyse les matchs de lutteurs qui s’affrontent dramatiquement en montrant les ressorts symboliques de leurs gestes extravagants. Le parallèle avec la politique médiatique est on ne peut plus évident :
« La vertu du catch, c’est d’être un spectacle excessif. On trouve là une emphase qui devait être celle des théâtres antiques. […] Il y a des gens qui croient que le catch est un sport ignoble. Le catch n’est pas un sport, c’est un spectacle. Le public se moque complètement de savoir si le combat est truqué ou non, et il a raison ; il se confie à la première vertu du spectacle, qui est d’abolir tout mobile et toute conséquence : ce qui lui importe, ce n’est pas ce qu’il croit, c’est ce qu’il voit. »
D’où l’importance non pas de ce qui est dit, des débats d’idées et autres subtilités, mais de ce qui est montré sans ambiguïté, des gestes du politicien dont tout le monde sait d’emblée qu’il joue le jeu du bon politicien. L’apparence ici n’est pas une illusion qui cacherait une réalité plus fondamentale ou des intérêts inavouables, car la vérité se retrouve entièrement à la surface. Contrairement à Mulcair qui semblait souffler le chaud et le froid en essayant de plaire à des groupes disparates par esprit calculateur, Justin Trudeau est toujours resté pleinement authentique dans sa superficialité. Cela ne veut pas dire qu’il est un personnage vide ou dénué de toute proposition substantielle, mais qu’il incarne pleinement, dans ses gestes et sa personne, le « vrai » changement. Il ne faut pas sous-estimer l’importance de l’apparence physique qui joue un rôle clé dans l’expression du caractère moral des personnages. Revenons aux analyses éclairantes de Barthes pour filer la métaphore de la politique comme sport de combat théâtralisé :
« Comme au théâtre, chaque type physique exprime à l’excès l’emploi qui a été assigné au combattant. Pour l’un, Thauvin, le rôle est de figurer ce qui, dans le concept classique du « salaud » (concept clef de tout combat [politique]), se présente comme organiquement répugnant. […] On se sert ici de la laideur pour signifier la bassesse […] Les [politiciens] ont donc un physique, aussi péremptoire que les personnages de la Comédie italienne, qui affichent par avance, dans leur costume et leurs attitudes, le contenu futur de leur rôle : Pantalon ne peut être jamais qu’un cocu ridicule, Arlequin un valet astucieux et le Docteur un pédant imbécile. »
On ne peut ignorer ici l’« âge » de Justin Trudeau, âge qui dénote en quelque sorte la forme ou le style du prochain gouvernement. Les conservateurs n’ont d’ailleurs pas arrêté de répéter que le chef libéral était trop jeune pour devenir premier ministre, qu’il manquait d’expérience et de sérieux, voulant ainsi miser sur la figure paternelle de Harper qui incarnerait la Responsabilité et la Sécurité. Or, Justin a bien 43 ans, la quarantaine représentant la norme dans les pays anglo-saxons lorsque les premiers ministres prennent le pouvoir pour la première fois : Jean Charest (44 ans), Brian Mulroney (45), Stephen Harper (47), Bill Clinton (45), George W. Bush (44), Barack Obama (47), etc. Pourquoi l’étiquette de « jeune » colle-t-il à la peau de Justin Trudeau? Comme l’observe Alain Dubuc dans un bref texte consacré à cette question :
« Il a l’air plus jeune que ses 43 ans. Pour des raisons génétiques, une silhouette athlétique, une chevelure qui résiste à la calvitie, un baby face. Mais aussi par choix, un style vestimentaire et une allure résolument jeunes. Il donne donc plutôt l’impression d’avoir 35 ans, assez pour projeter l’image d’un jeune homme plutôt que d’un homme. Cette image de jeunesse est renforcée par le contraste avec ses adversaires qui, à côté de lui, ont tous l’air de « mononcles ». Et derrière l’apparence physique, il y a le contenu, ou plus précisément, la façon de le livrer. Depuis son arrivée en politique, Justin Trudeau a plus misé sur le dialogue et sur les idées généreuses que sur les dossiers. En campagne, il défend plus ses idées sur le mode des élans que sur celui de l’analyse. Une spontanéité généreuse, un peu juvénile, qui, à tort ou à raison, ne suggère pas la profondeur ou l’autorité morale. » (1)
Ainsi, la jeunesse flamboyante de Trudeau s’oppose directement au caractère austère, impassible, voire autoritaire du gouvernement Harper. L’alternative à l’austérité conservatrice n’est donc pas d’abord un programme politique, mais une attitude souple et ouverte, une figure positive. Justin Trudeau, c’est le projet libéral devenu « corps ». On doutera certes des capacités intellectuelles et politiques du Fils qui n’accote pas celles du Père, mais nul ne peut mieux savoir ce que peut un corps que par le sport. D’où la fonction centrale du fameux match de boxe entre Trudeau et Brazeau du 31 mars 2012, où la joute politique n’était plus métaphoriquement sport, mais est devenue littéralement spectacle. Rétrospectivement, ce match historique constitue même une préfiguration des dernières élections fédérales, où le jeune libéral a gagné son pari malgré un premier round peu prometteur. La carrure musclée et l’attitude impitoyable du conservateur tentant d’écraser son adversaire, la silhouette fine et peu menaçante de Justin semblant ne pas faire le poids… jusqu’au moment où la brute, épuisée par ses propres coups, finit par céder, le regard terrifié, face au sourire candide du chef libéral.
Car c’est bien là la recette du succès et le secret de Justin : la candeur. Face à ses adversaires qui le sous-estiment systématiquement et le font apparaître comme un comédien ou un politicien amateur, le jeune homme connaît parfaitement ses capacités et sait pleinement ce qu’il fait ; il a un plan. Une fois de plus, il faut le répéter, il ne s’agit pas d’un plan économique, social ou politique, mais bien d’une manière d’être, une stratégie médiatique, bref une fonction mythique. Qu’est-ce que la candeur? Du mot latin candor qui signifie « blanc », la candeur désigne une « pureté d’âme », une confiance, une ingénuité, une franchise, bref une innocence. Le revers de la candeur est la crédulité qui découle de cette simplicité sincère, de cette confiance excessive envers soi-même et le monde qui nous entoure. La naïveté comme privilège de l’immaculé. Dans son discours de victoire, Justin aurait pu faire sienne cette célèbre phrase du poète Alexander Pope : eternal sunshine of the spotless mind.
« Il y a plus de cent ans, un grand premier ministre, Wilfrid Laurier, a parlé des « voies ensoleillées ». Il savait que la politique peut être une force positive, et c’est le message que les Canadiens ont envoyé aujourd’hui. Les Canadiens ont choisi un changement, le vrai changement. Sunny ways, my friends. Sunny ways. This is what positive politics can do. » (2)
Le sympathique adversaire
Lutter idéologiquement contre un adversaire moralement répugnant est facile, voire ennuyeux. Harper incarnait en quelque sorte la figure du « Vilain », un être désagréable à voir, méprisable, malhonnête, beaucoup trop straight, et surtout inquiétant. Or, s’opposer à un jeune homme sympathique, ouvert et dénué de toute méchanceté, c’est une autre paire de manches. Comment peut-on être contre la positive politics? On pouvait toujours objecter au gouvernement conservateur son obscurantisme, son autoritarisme, son indifférence vis-à-vis les problèmes sociaux et environnementaux, son mépris envers les scientifiques et les femmes autochtones, etc. Face au monde gris et terne légué par le règne conservateur, le Messie libéral évoque les lendemains qui chantent.
Un vent de fraîcheur semble déjà se répandre sur le Canada : interruption des frappes aériennes en Irak dès le lendemain des élections, délégation transpartisane au Sommet de Paris sur le climat, annonce de la parité hommes-femmes dans le prochain cabinet du gouvernement, une éventuelle réforme du mode de scrutin, la légalisation possible de la marijuana, un refinancement substantiel de Radio-Canada, peut-on espérer mieux? Évidemment, plusieurs souligneront que les nombreuses promesses fiscales et économiques – comme le fait de taxer le 1% des plus fortunés ou de tolérer quelques légers déficits pour relancer la croissance – risquent de passer à la trappe de la dure réalité budgétaire. Comment un gouvernement Trudeau pourrait-il lutter contre les intérêts financiers et le lobby pétrolier alors que ces derniers faisaient partie de la campagne électorale du Parti libéral (dont Daniel Gagné)? Ce n’est pas très grave après tout, car le Prince ensoleillé n’a jamais promis de renverser le pouvoir des banques ou de démocratiser l’économie.
Le progressisme farouche du libéralisme concerne avant tout les questions sociétales, c’est-à-dire les enjeux qui concernent directement les modes de vie, les identités, le vivre-ensemble, l’égalité des sexes et des genres, la lutte contre les diverses formes de discrimination, etc. Le contraste avec le caractère rétrograde et réactionnaire des conservateurs est évident sur ce plan ; c’est une différence de qualité, une différence de nature, le jour et la nuit. En ce qui concerne la question sociale par contre, qui renvoie aux contradictions du système économique et ses multiples dimensions (libre échange, rôle du marché, rapports entre patrons et travailleurs, inégalités sociales, etc.), on a plutôt affaire à une différence de degré, une attitude plus ou moins conciliante vis-à-vis le paradigme dominant. Si Harper incarnait une sorte de « Reagan canadien », un néolibéralisme cowboy aux accents libertariens, Trudeau représente une sorte de démocrate souriant, le capitalisme with a baby face. Il est donc difficile pour la gauche de miser sur un adversaire qui incarnerait la « Droite », personnifiée et intransigeante, car Trudeau représente plutôt, du moins dans l’imaginaire populaire, une certaine idée du Centre, du Progrès et de la Bonne Entente.
Il en va de même pour la question nationale qui semble perdre sa résonnance par l’effacement progressif de la guerre de tranchées entre souverainistes et fédéralistes depuis l’échec du deuxième référendum. Après un affrontement d’un demi-siècle et une période de latence d’une vingtaine d’années (les deux solitudes), sommes-nous mûrs pour un nouveau combat, ou plutôt pour des « retrouvailles »? Contrairement au fiel anti-séparatiste du Trudeau père, Justin semble assez indifférent, ou plutôt confiant face aux mérites de la fédération canadienne. En ce sens, le chef libéral exprime moins une attitude anti-nationaliste qu’un ethos post-national. Il a moins à construire un multicultarisme combatif contre le projet indépendantiste qu’à assumer un héritage devenu hégémonique en surfant sur l’air du temps. D’où la difficulté pour le mouvement souverainiste de s’opposer à un « bloc » canadien monolithique qui n’a même plus peur de la séparation du Québec. Cela est d’autant plus difficile compte tenu du fait que la géographie électorale québécoise a perdu son homogénéité lors des dernières élections fédérales. En effet, alors que le Bloc québécois dominait le paysage politique jusqu’en 2011, la « vague orange » changea subitement la couleur du Québec qui continuait de faire « bloc » contre le Canada conservateur. Or, le contraste électoral entre les deux solitudes disparaît en 2015, le Québec devenant rouge comme le ROC avec une carte beaucoup plus éclatée, comme un patchwork ou une mosaïque rose, bleue marine, orange et bleu poudre.
Cela est hautement problématique pour tout projet d’émancipation nationale et de transformation sociale, car les lignes de démarcation nécessaires à la mise en évidence d’un projet de société alternatif disparaissent. Contrairement à la conception souverainiste classique selon laquelle la question sociale détournerait l’attention de l’enjeu central de la question nationale (l’indépendance n’est ni à gauche, ni à droite mais en avant!), le véritable problème réside dans l’enlignement des multiples contradictions permettant de former deux camps antagonistes sur différentes dimensions. Si nous prenons l’exemple de la Catalogne et de l’Écosse, le clivage indépendantiste/fédéraliste recoupe en bonne partie l’axe gauche/droite, la scène politique du pays subordonné étant beaucoup plus progressiste que le gouvernement de la nation dominante. Frédéric Lordon remarque à ce titre qu’il est parfois utile pour un mouvement séparatiste de combiner la dimension culturelle/identitaire et le volet sociopolitique pour rendre visible l’impossibilité pour un peuple de s’autogouverner dans le cadre actuel, et donc de la nécessité de se séparer pour pouvoir réellement décider.
« C’est de former un sous-ensemble assez cohérent mais condamné à la condition minoritaire dans la totalité plus vaste où il se trouve inclus qui aura probablement donné l’essentiel de sa force motrice au séparatisme écossais : si nous formons une collectivité relativement homogène, mais systématiquement interdite d’expression politique par sa situation de minorité, alors nous voulons vivre séparément puisque cette séparation signifie la possibilité de vivre enfin selon nos principes. » (3)
Deux mouvements dans l’embarras
Ainsi, tant la gauche que le mouvement souverainiste sont les grands perdants des dernières élections. Certes, il y a les conservateurs qui ont perdu la face et on peut dire à ce titre sans hésiter : bon débarras! Mais l’alternative au régime autoritaire du règne Harper n’est pas un changement social substantiel qui remettrait en question le cadre politique ou économique sous-jacent ; le nouveau gouvernement Trudeau sera moins une rénovation qu’une restauration du « good old Canada ». La défaite de l’austérité morale signe le retour de la candeur libérale, le jeu politique canadien revenant au mouvement du pendule qui oscille entre le Centre ensoleillé et la Droite maussade. Après la pluie, le beau temps.
Toute la difficulté réside dans la construction d’un espace politique capable de sortir de cette dichotomie quasi-mécanique. Nous avons ici affaire à une nième « crise » du mouvement souverainiste qui continue de stagner, le Bloc récoltant seulement 19% des voix (malgré le passage de quatre à 10 députés entre 2011 et 2015). Comme le souligne Amir Khadir, « de toute évidence, le Bloc ne parvient pas à convaincre le même nombre d’indépendantistes qu’à une certaine époque ». Si plusieurs se sentent offusqués par une telle remarque et soulignent que la gauche n’a rien pour se vanter avec son maigre score électoral, cela n’empêche pas que la gauche et les souverainistes se retrouvent dans le même bateau. Faut-il en conclure que ses projets politiques sont désuets, qu’il s’agit de combats « d’un autre siècle », qu’il faudrait plier bagages et célébrer la fin de l’Histoire?
L’analyse pertinente de Sol Zanetti suggère que ce n’est pas tant le projet souverainiste qui recule, mais la représentation partisane de cette option politique. À mon sens, il en va de même pour la gauche, le 7,63% de Québec solidaire ne représentant fidèlement pas la gauche réelle et diffuse présente au sein de la société québécoise. Il faudrait plutôt prendre acte de ce constat général : nous assistons à une transformation sociohistorique et technico-générationnelle qui remet en question la forme traditionnelle du parti politique.
« L’époque où les citoyens prenaient aisément leur carte de membre d’un parti politique semble révolue. Les générations Y et Z sont peu présentes dans les partis politiques traditionnels. Elles préfèrent les associations étudiantes et d’autres formes de groupes militants. Elles hésitent à embarquer dans des véhicules dont elles connaissent peu les fondateurs, si inspirants soient-ils. Ces générations sont-elles moins intéressées par l’engagement envers la collectivité ? Le soulèvement étudiant de 2012 témoigne que ce n’est pas le cas. Le problème se trouve dans les institutions politiques partisanes actuelles. C’est ainsi. Il faut composer avec cette réalité et innover. » (4)
On se retrouve donc devant le problème urgent de l’innovation politique. Une manière simple de contourner cette difficulté consiste à vouloir trouver un chef charismatique, un « sauveur » capable de montrer à nouveaux frais la pertinence d’une option en perte de crédibilité. On peut penser à PKP pour le mouvement souverainiste, ou encore à la tentation pour la gauche canadienne de vouloir trouver une sorte de Bernie Sanders ou de Jeremy Corbyn, bref de bons vieux socialistes capables d’assumer une posture décomplexée. Dans les deux cas, il y a un réel besoin d’avoir des leaders qui pourraient manifester un courage marqué, une éthique de conviction et une vraie détermination à rebrousse-poil de la doxa dominante. Cela ne représente pas un problème en soi, et c’est même probablement le signe d’une certaine volonté de rompre avec l’attentisme, la prudence politicienne et l’esprit calculateur qui sont incapables de susciter l’enthousiasme. Or, le danger est de placer de telles figures à la tête d’appareils politiques inchangés, et de s’enfermer dans la logique médiatique qui empêche de penser réellement.
Le règne de l’hyper-présence
Une fois de plus, on se retrouve à reproduire l’aliénation de la politique médiatico-parlementaire où des électeurs passifs votent pour des visages sympathiques à la télévision une fois tous les quatre ans. Comme le souligne Alain Deneault, « la télévision ne permet pas tant de vivre ce qui se produit à distance que de nier la distance de ce qui est vécu au loin. » (5) En cette époque de politique spectacle et de médiocratie dont Trudeau incarne la nouvelle figure, on pourrait même paraphraser cette idée en critiquant le gouvernement représentatif où l’élection de gouvernants constitue le seul lieu d’exercice du pouvoir politique : le vote ne permet pas tant de décider ce qui se produit à distance que de nier la distance de ce qui est décidé au loin. Le philosophe Alexandre Matheron utilise une formule lapidaire pour marquer la distinction politique fondamentale entre la puissance et le pouvoir, potentia et postestas : « Le pouvoir politique est la confiscation par les dirigeants de la puissance collective de leurs sujets. » (6)
Il y a donc bel et un bien un phénomène étrange par lequel la souveraineté populaire, la puissance collective des citoyennes et citoyens, se trouve « captée » par une minorité de figurants élus périodiquement. Cornelius Castoriadis décrit de manière sarcastique le caractère bizarre de cette opération qui semble aller de soi au sein de nos démocraties contemporaines. « Il y a une métaphysique de la représentation politique qui détermine tout, sans jamais être dite ou explicitée. Quel est ce mystère théologique, cette opération alchimique, faisant que votre souveraineté, un dimanche tous les cinq ou sept ans, devient un fluide qui parcourt tout le pays, traverse les urnes et en ressort le soir sur les écrans de la télévision avec le visage des « représentants du peuple » ou du Représentant du peuple, le monarque intitulé « président »? Il y a là une opération visiblement surnaturelle, que l’on n’a jamais essayé de fonder ou même d’expliquer. » (7)
Cette mise en garde est d’autant plus importante que Trudeau a gagné les élections par son excellente maîtrise des procédés communicationnels. D’ailleurs, le mécanisme représentatif ne consiste pas tant à sélectionner les politiciens les plus aptes à gouverner (aristocratie), qu’à choisir par vote populaire les individus les plus conformes aux codes médiatiques dominants (médiocratie). Cela ne concerne pas seulement la télévision, mais également les médias sociaux et le règne des téléphones intelligents. On peut évidemment penser à la séance surprise de selfies au métro Jarry le lendemain des élections, ou encore au bon usage de la twittosphère par Justin qui semble appliquer rigoureusement les principes du Twitter Government and Elections Handbook : être soi-même, agrémenter ses tweets de photos et de vidéos, parler directement à ses abonnés, se géolocaliser, utiliser des hashtags, etc. (8)
L’attitude austère et autocratique du gouvernement Harper, caractérisé par le mépris de l’opposition parlementaire, des revendications de la société civile et des journalistes, c’est-à-dire par l’absence totale d’écoute et de compassion envers la population, fait maintenant place à son exact contraire ; un nouveau régime de l’hyper-présence, de l’enflure médiatique et d’un discours empathique. Voici la formule simple du renversement : la négation du populisme conservateur et de la « wedge politics » se traduit par la « peopolisation » et la « positive politics ». Pour remédier à la « crise de la représentation » et à la perte de confiance envers les élus, Trudeau propose une solution candide parfaitement adaptée à sa personnalité : la légitimité de proximité. Cette logique ne désigne pas seulement la propension des médias à accorder systématiquement une plus grande visibilité aux vedettes du show-bizz en étalant leur vie privée. Il s’agit de favoriser une nouvelle forme de légitimité démocratique en réduisant la distance entre la loi et les situations particulières, les représentants et les gens ordinaires. Comme le note l’historien et politologue Pierre Rosanvallon :
« On attend surtout du pouvoir qu’il manifeste une capacité de partage, qu’il fasse preuve d’attention, qu’il témoigne de sa sensibilité aux épreuves vécues. Un impératif de présence et une attente de compassion se sont de la sorte substitués à une exigence de représentativité qui ne faisait plus clairement de sens. Le fait d’être présent a remplacé le projet de rendre présent (repraesentare). […] La présence donne aussi un caractère de permanence à la représentation. Le pouvoir devient comme immanent, immergé dans la société, épousant ses mouvements : l’abolition de la distance met en place l’équivalent d’une nouvelle temporalité démocratique. À l’utopie régénératrice d’une démocratie directe, elle substitue un régime effectif d’immédiateté. C’est ainsi que le pouvoir empathique instaure une expression de la généralité démocratique comme sollicitude universelle, familiarité quotidienne, constitution d’un espace sans dénivelé. Cette généralité est omniprésence, attention continue, en même temps que reconnaissance du caractère d’exemplarité de certains faits singuliers. » (9)
Bien que cette logique de proximité ne soit pas nouvelle, elle atteindra son paroxysme avec l’ère Trudeau. La réduction de la distance représentative ne prendra pas la forme de l’instauration d’une démocratie participative et délibérative, mais d’un rapprochement physique et empathique visant à combler symboliquement les attentes déçues de la population. « Alors que les engagements électoraux établissent un lien ressenti comme de plus en plus faible et fortement hypothétique, la présence offre sa consistance immédiate et effective. L’empathie elle, tient toujours ses promesses, pourrait-on dire, même si elles sont modestes. Les gouvernants ont pris acte du désenchantement citoyen. Ils s’engagent du même coup moins sur des résultats. Ils se contentent de garantir l’énergie qu’ils vont déployer, l’attention qu’ils vont porter, le souci qui va les animer. […] La présence est pour cela en train de devenir une véritable forme politique. Elle redéfinit les rapports entre gouvernants et gouvernés sur un mode inédit, et pose dans des termes post-représentatifs la question de la soumission du pouvoir à l’opinion. » (10)
Rien ne sert ici d’approfondir davantage les rouages de la politique-spectacle à l’heure des médias sociaux. Mais il ne fait nul doute que la gauche et le mouvement souverainiste devront affronter une nouvelle forme de pouvoir politico-médiatique chapeautée par la figure de Justin qui excelle dans l’art de l’hyper-présence. Faudra-t-il battre le chef libéral à son propre jeu, en redoublant d’ingéniosité pour augmenter la popularité d’une vedette concurrente qui saura séduire les électeurs en vue du prochain scrutin? Devrions-nous plutôt miser sur un « retour aux sources », une revalorisation d’idéaux politiques bien établis pour opposer à une forme vide un contenu plus substantiel, quitte à redoubler d’efforts afin de convaincre les indécis de la pertinence d’un projet alternatif, qu’il soit basé sur la gauche et/ou l’indépendance? Et si le problème n’était pas tant une affaire d’idéologie ou de programme, mais bien une question de forme, de façons de faire, de manières d’agir au-delà du cadre électoral? Tout se passe comme si l’obsession de la démocratie représentative et de l’espace médiatique nous avait fait perdre le sens même de l’action politique. Peut-être avaient-ils oublié c’était quoi la démocratie, au-delà des partis.
À suivre.
(1) http://plus.lapresse.ca/screens/be4bd31c-74fa-4330-b5fa-36927233ff1b|_0.html
(2) ttp://ici.radio-canada.ca/breve/31277/revoyez-discours-justin-trudeau
(3) Frédéric Lordon, Imperium. Structures et affects des corps politiques, La Fabrique, Paris 2015, p.187
(4) http://www.ledevoir.com/politique/canada/453288/question-nationale-un-mo…
(5) Alain Deneault, La médiocratie, Lux, Montréal, 2015, p.179
(6) Cité par Frédéric Lordon, Imperium, p.111
(7) Cornelius Castordiadis, La montée de l’insignifiance. Les carrefours du labyrinthe, tome IV, Seuil, Paris, p.198
(8) http://www.journaldemontreal.com/2015/10/22/8-raisons-qui-prouvent-que-j…
(9) Pierre Rosanvallon, La légitimité démocratique. Impartialité, réflexivité, proximité, Seuil, Paris, 2008, p.295-299
(10) Ibid., p.313
par Julien Gauthier-Mongeon | Oct 26, 2015 | Entrevues
Les nombreux travaux de construction sur l’île de Montréal povoquent actuellement l’exaspération des citoyen-nes, piéton-nes et des conducteurs-trices confondu-e-s. Un manque de signalisation claire oblige parfois les un-e-s et les autres à emprunter des chemins improvisés. Cela augmente les risques d’accident impliquant des piéton-nes et des cyclistes. Ces dernier-ières sont trop souvent renversé-e-s au détour d’un virage ou en empruntant un chemin de fortune qui empiète sur l’espace réservé aux véhicules. Une étude récente du gouvernement fait état de 2589 piétons blessés et 52 tué-e-s seulement pour l’année 2014 (1), ce qui n’est pas sans susciter l’inquiétude des personnes empruntant des rues ayant parfois l’air de courses à obstacles.
L’Esprit libre a voulu, dans un premier temps, approfondir la question des impacts des chantiers de construction sur la vie des citoyen-e-s et sur la mobilité routière. C’est pour ce faire que nous avons rencontré Véronique Fournier, ancienne conseillère de ville et actuellement directrice générale du Centre d’écologie urbaine de Montréal. Nous avons ensuite cherché à voir quelle est l’importance des travaux actuels en regard de l’histoire passée de la ville. Malgré ce qu’on serait porté à croire, Montréal a connu dans le passé des périodes de congestion liées à la réalisation de grands travaux qui remontent à la Révolution tranquille. C’est ce que nous explique le professeur Pierre J. Hamel, chercheur au Groupe de recherche sur l’innovation municipale (GRIM), pour qui la situation actuelle n’est pas si exceptionnelle. Elle doit surtout être saisie à la lumière des décisions politiques passées et de la culture de developpement urbain qui prévalait jusqu’au milieu des années 1990. C’est par la suite seulement que les choses commencent à changer et que l’entretien des infrastructures de la ville commence à devenir une priorité.
Le centre d’écologie urbaine de Montréal est un organisme à but non lucratif qui milite pour l’appropriation de la ville par le ou la citoyen-ne et pour le développement d’un environnement urbain démocratique(2).
Le groupe de recherche sur l’innovation sociale est un collectif composé de chercheur-e-s qui s’intéressent aux stratégies de financement des services publics municipaux et aux structures municipales qui participent au développement urbain de la métropole(3).
Les impacts des chantiers de construction sur la vie des citoyen-ne-s et sur la mobilité routière
Q. Véronique Fournier, quels sont les impacts de ces nombreux chantiers routiers sur la vie des Montréalais-es et sur le climat urbain de manière générale?
R. Bien, je pense qu’on peut dire que les citoyen-e-s et l’ensemble des parties de la ville éprouvent un certain découragement. On ne se le cachera pas. Par contre, je pense qu’il y a quand même des chantiers pour la plupart bien nécessaires, mais si on l’aborde vraiment sous l’angle du Centre d’écologie urbaine, on a des préoccupations qui sont : comment on profite en quelque part de ces opportunités-là pour repenser la ville.
Parfois, je pense qu’on peut voir un certain cynisme des citoyen-ne-s : par exemple, on refait les rues, mais on les refait de la même manière qu’avant ; pourquoi ne pas plutôt se diriger vers des options où il y aurait plus de verdissement, où il y aurait un appaisement de la circulation, où on prendrait en compte aussi l’espace public et que les rues deviendraient des lieux de rencontres citoyennes. Finalement, des lieux où la ville s’exprime. À mon sens, on devrait peut-être envisager davantage les grands chantiers, et les nécessaires travaux qu’on a à faire pour les infrastructures, comme des opportunités pour repenser la ville, plutôt que de le faire « business as usual » si on peut dire. Et je pense que l’une des choses importantes, aussi, et récemment on l’a vu, on est parmi les citoyen-ne-s engagé-e-s qui ont mis sur pied « Piétons Québec » : l’un des défis, c’est de voir comment comme piéton et comme citoyen on réussi à circuler aussi à travers ces grands chantiers urbains-là. Et ça c’est un enjeu majeur également et c’est l’un des objectifs aussi que « Piéton Québec » s’est donné : c’est d’être un peu le « chien de garde ». Comment on s’assure, quand on refait des chantier routiers, qu’il y a toujours une place sécuritaire pour le ou la piéton-ne et qu’on pense les aménagements aussi en fonction du ou de la piéton-ne?
Q. Est-ce que vous sentez, actuellement, avec la nouvelle administration, que la ville est réceptive aux propositions ou aux recommandations que vous leurs faites?
R. Bien je crois que (…) je crois que c’est une sensibilité que la ville a. On l’a vu par exemple avec la terrasse rouge cet été sur Saint-Denis qui peut à la fois par exemple amener des designers à travailler des concepts de l’espace public. Mais au final dans un contexte comme celui-là aussi ça permet aux gens de s’approprier l’espace public et je pense que c’est un bon geste en ce sens-là. Par contre, c’est sûr qu’on souhaiterait plus de vigilance : s’assurer que lorsqu’on fait des travaux, il y ait une prise en compte des détours sécurisés d’aménagement qui font en sorte que le ou la piéton-ne ne se retrouve pas à devoir contourner des cônes, aller en dessous des banderoles de sécurité. Parfois on va voir des trottoirs barrés, mais c’est quoi les autres options possibles. C’est pas toujours clair et ça c’est un travail que la ville aurait à faire : par exemple, sensibiliser les contractant-e-s avec lesquels elle travaille et se doter de balises claires. Avec les chantiers, on fait des détours pour les automobiles, mais on doit également le faire pour les piéton-ne-s, et d’une manière sécurisée.
Q. Est-ce que vous rentrez en dialogue avec les conducteurs-trices qui sont aussi parmi les cotiyen-ne-s qui se plaignent de la situation actuelle?
R. Bien, dans le contexte (…) directement dans l’action du Centre d’écologie peut-être moins. Par contre, lorsqu’on parle de « Piétons Québec », dans le fond le message autour de ça c’est : « on est tous piéton-ne-s ». Lorsqu’on conduit une voiture, on est obligé de s’y rendre à pied à notre voiture aussi bien que pour se rendre à destination, donc en ce sens-là, pensons la ville finalement pour l’usager le plus vulnérable. Et on est tous marcheurs ou marcheuses quotidiennement dans nos vies, donc nous ce qu’on dit : « est-ce qu’on peut inverser la pyramide et partager l’espace public? Encore plus quand il y a des chantiers parce qu’il y a des défis de sécurité et d’aménagement ».
Q. Quelles sont les principales plaintes formulées par les citoyen(nes) en ce qui a trait aux chantiers routiers, plaintes qui seraient venues à votre attention en tant que directrice du Centre d’écologie urbaine?
R. À travers « Piétons Québec » (…) notamment il y a une page facebook « Piétons engagés » où les gens soulèvent des situations problématiques. Et puis on pourrait probablement, avec d’autres organisations, arriver au même constat : par exemple, les chantiers où on retrouve des camions ; la machinerie installée dans la piste cyclable ou par exemple on indique qu’il y a un trottoir barré, mais il n’y a pas d’autres options possibles. À d’autres moments, on va avoir des cônes ou des banderoles qui délimitent l’espace du chantier, mais quand on veut peut-être contourner, on se retrouve comme piéton-ne à marcher au coeur de l’intersection ou même des voies réservées aux autobus. Donc les gens n’ont pas le sentiment qu’il y a des passages qui sont bien sécurisés, bien indiqués, de sorte que non seulement la personne piétonne pourrait y retrouver son chemin, mais que les autres usagers de la route puissent aussi se retrouver. Ça doit pas être drôle non plus : mettons-nous dans la peau d’un camionneur ou d’un chauffeur d’autobus. Ils vont où? Il y a un ou une piéton-ne qui est en plein milieu de l’intersection. Comment je l’évite, etc.? Et la présence de la signalisation, bien ça pourrait être mieux fait, puis penser aussi pour que tous et toutes puissent traverser ces chantiers-là.
Q. Et malgré certains points négatifs, pensez vous que le projet de rénovation par la ville est un mal nécessaire étant donné l’état de certaines rues de la métropole?
R. Oui effectivement et puis moi je vous disais tout à l’heure, faut voir ça comme une opportunité et le défi c’est : « est-ce qu’on est capables de transformer les manières de faire? ». Et quand on refait les trottoirs, et bien faisons des trottoirs qui ont des avancées, qui ont des espaces de verdissement, pensons (…) tsé, on ne devrait plus avoir à faire des rues où il faut penser à comment il faut faire le partage de la route avec les piétons, donc à mon sens c’est un incontouranble une bonne infrastructure. Par contre, comment on est capable de voir ça comme une opportunité, je pense que là il y a de l’espace pour faire avancer de nouvelles pratiques. Et puis en même temps, suite à l’élection fédérale qui est toute récente, je pense qu’il y aura là aussi (…) à voir quel sera le rôle du gouvernement fédéral pour appuyer les municipalités : par exemple au niveau du transport en commun. Parce que la question des infrastructures routières, elle pose à mon sens de manière incontournable la question du transport en commun. Les automobilistes, dans le fond, si on veut améliorer la fluidité, si on veut améliorer la mobilité en ville et la mobilité durable, et bien il faut miser sur les transports collectifs, donc dans ce sens-là nous souhaitons que la ville ait une bonne écoute et que les villes aient une bonne écoute de la part du gouvernement en place.
Q. Est-ce que vous êtes optimiste pour la suite des choses? Autrement dit, est-ce que vous avez l’impression que les choses sont en train de changer progressivement à la lumière de cette situation actuelle où il y a de nombreux chantiers de construction sur l’île de Montréal?
R. Moi je pense qu’il y a un mal nécessaire aux chantiers. Par contre, ça ne va pas assez vite au niveau du changement de paradigme : on refait des chantiers en fonction des déplacements automobiles ou des déplacements véhiculaires ; là où on devrait avoir des chantiers majeurs à Montréal c’est dans le transport en commun. Et ça on en voit peu ou pas. Tsé par exemple la ligne bleue du métro, on attend qu’elle soit prolongée depuis vingt ans de mémoire grosso modo. C’est toujours remis sur la table, donc la solution aux embouteillages, aux maux des chantiers, c’est de changer de paradigme au niveau de la mobilité, et à ce niveau-là moi j’aimerais ça avoir beaucoup plus de transports collectifs.
Q. Comment expliqueriez-vous certaines réticences façe à ce changement de paradigme?
R. Eh bien, c’est un changement de culture qu’on doit opérer au Québec. Je veux dire, il n’y a pas que le transport automobile. Et c’est d’ailleurs lui qui augmente (…) qui a la plus grande part des émissions de gaz à effet de serre. Donc si on veut agir sur les changements climatiques, si on veut s’inscrire dans une démarche de développement durable, et bien les villes ont un rôle important à jouer, mais ça doit être appuyé par les autres gouvernements et en ce sens-là il faudra qu’il y ait des avancées importantes en termes d’investissements dans le transport collectif. Et est-ce qu’au niveau provincial ou fédéral avec les nouveaux gouvernements (…) comment ça va se décider au fédéral? Ils ont quand même une orientation favorable à la lutte aux changements climatiques. Par contre, comment ça va se transposer, est-ce qu’il va vraiment y avoir des investissements majeurs et est-ce qu’ils vont prendre le pari politique de le faire? Mais je pense qu’il y a quand même (…) avec les réorientations en lien avec les changements climatiques, la conséquence de ça, ça devrait être l’investissement dans le transport collectif si on veut être cohérents.
Q. Les personnes qui viennent de l’extérieur de Montréal se plaignent parfois de la difficulté de trouver du stationnement. Qu’est-ce que vous proposeriez à ces gens-là qui se plaignent du manque de stationnement?
R. Peut-être d’envisager différents modes de transports. Il va (…) il y a la politique de la diminution de stationnement de la ville de Montréal. Il y a une étude qui a été faite dans la ville de Montréal. Il y a le conseil général de l’environnement qui d’ailleurs hier sortait d’autres études sur le stationnement puis dans le fond la question à se poser, c’est comment on gère cet espace-là et est-ce qu’on va vers du stationnement dynamique, différents types de tarification, différents modèles qui existent dans les villes. Mais c’est sûr que l’espace public qui est occupé par le stationnement, c’est un peu de l’espace perdu. Comment on est capables de le maximiser, selon des récentes études, je veux pas me tromper, mais le premier constat c’est qu’il n’y a pas nécessairement un problème de place. Il y a plus un problème de gestion et d’allocation de ces espaces-là par rapport à l’offre et à la demande.
L’impact des politiques passées sur la situation actuelle de la ville
Q. Selon vous monsieur Hamel, qu’est-ce qui explique qu’il y ait actuellement autant de travaux de réfection des rues? Est-ce le résultat de mauvaises prises de décisions passées dont nous subissons actuellement les contrecoups?
R. Oui, en bonne partie, il y a du rattrapage ; mais ce qu’il ne faut pas non plus perdre de vue, c’est que la ville de Montréal a fait des efforts réels qu’il ne faut pas minimiser depuis plusieurs années. Même du temps de l’administration Tremblay, le rythme des investissements s’était accéléré et ce à quoi on n’est pas habitué, c’est qu’il va falloir se faire à l’idée que toutes les années ou chaque année jusqu’à la fin des temps, il va falloir consacrer une somme importante pour maintenir en état les infrastructures existantes. Le rythme s’est accéléré ; on atteint pratiquement le rythme de croisière, mais ces années-ci, ce qu’on voit peut-être un peu plus, c’est le rattrapage qu’il faut faire, parce qu’on n’avait pas pratiqué ce rythme de croisière dans les années précédentes.
Q. Qu’est-ce qui explique que l’on n’ait pas adopté ce rythme de croisière dans les années passées?
R. Par manque de discipline, parce que ça demande beaucoup d’abnégation ; ça demande beaucoup de sacrifice politique, d’investir beaucoup d’argent dans des choses qui ne paraissent pas. Quand on investit pour maintenir les infrastructures d’une ville, c’est qu’on dit aux gens : « on va dépenser beaucoup d’argent pour que rien ne paraisse ». Ce n’est pas très vendeur et ce n’est pas très winner pour gagner les élections, dépenser beaucoup d’argent pour que les gens ne s’en rendent pas compte. Et c’est ça l’idée : c’est qu’il faut investir des dizaines de millions de dollars pour s’assurer de la pression d’eau qui doit être maintenue correctement, que la qualité de l’eau va être correcte, que l’état des trottoirs et des rues vont être acceptables. Il faut investir pour que rien ne change.
Q. Donc qui, à ce moment-là, est à blâmer pour l’état actuel des routes?
R. Un peu tout le monde. C’est (…) un des grands coupable ça a été le maire Drapeau, et en même temps si le maire Drapeau n’avait pas été là, la ville de Montréal aurait peut-être connue un scénario catastrophe à la Détroit. Le maire Drapeau a décidé tout seul, avec un petit comité, de faire le métro de Montréal. Ils n’ont pas demandé la permission ni à Ottawa ni à Québec ; ils ont décidé tout seuls et ils ont financé le projet tout seuls. C’est fantastique et c’est formidable, mais après ça ils ont obtenu l’expo de 1967 et ils ont modifié un peu les affaires. Ensuite, ils ont agi de la même façon en 1976 pour les Olympiques. Ce faisant, l’équipe Drapeau prenait ou s’octroyait des congés de cotisations pour les fonds de pension. Une bonne partie des problèmes financiers de la ville de Montréal date de ce moment-là. La ville de Montréal avait cessé de faire ses cotisations et ça ne paraît pas ça, les cotisations pour un jour payer des pensions. Et puis ça allait bien parce que l’économie était florissante et ainsi de suite. Et surtout c’est qu’on ne mettait pas de gouttes de peinture sur l’existant ; on construisait des trucs nouveaux. C’était excitant avec le métro etc., mais on investissait surtout rien de rien sur la réhabilitation de l’existant. On construisait une nouvelle usine de dépollution de l’eau potable, on construisait une nouvelle usine d’épuration des eaux usées, ce sont des trucs qu’il fallait faire, mais en même temps on ne se préoccupait pas de l’existant.
Q. Selon vous, si je comprends bien, c’est donc davantage une culture politique qui est responsable de l’état actuel des infrastructures?
R. Une culture politique, mais une culture politique du développement : c’est-à-dire de courir après le developpement et de courir après son équilibre. C’est de courir après du nouveau développement, de nouvelles rues, de nouveaux projets et de ne pas du tout avoir le souci de revenir pour réparer, entretenir et inspecter ce qui a été fait. Ça s’explique (…) cette attitude s’explique par ce qui se passe après la guerre. C’est une culture d’époque aussi : ce sont les Trente glorieuses, c’est entre 1945-1975 et la fin du premier choc pétrolier. Tout explosait ; on était en croissance phénoménale partout tout le temps, et il n’y avait pas à se préoccuper de grand chose parce que tout finissait par se réaliser et ça allait bien. Et les infrastructures ont la vie longue : on calcule que les infrastructures sous-terraines, c’est-à-dire les acqueducs et les égouts, la vie utile c’est 100 ans. Les premières conduites sous-terraines, c’est au milieu du 19e siècle, donc jusqu’au milieu du 20e siecle, il y a vraiment pas de souci ; c’est après que ça se met à péter. Et au moment où il aurait fallu commencer à intervenir (…) en fait, il faut commencer au lendemain de la construction pour inspecter. C’est certain que sur le lot, vous allez trouver des places où c’est mal fait ; c’est pour ça qu’il faut constamment inspecter. Tout ça pour dire que si on n’avait rien fait avant 1945, ce n’était pas trop grave ; c’est après 1945 qu’il fallait commencer à intervenir sérieusement, et on ne l’a surtout pas fait. Mais c’était partout pareil dans le monde.
Q. Est-ce qu’actuellement vous remarquez un changement d’orientation politique de la part de la ville et de la part de l’administration?
R. Oui, mais ce n’est pas nouveau. Ça fait dix ou quinze ans et ça a commencé beaucoup sur l’eau. C’est beaucoup des gens qui étaient impliqués dans la communauté urbaine de Montréal durant l’époque d’avant les fusions : des gens qui étaient au niveau des eaux usées, et qui ont commencé à réfléchir sérieusement pour savoir où est ce qu’on s’en va et qu’est ce qu’on fait. Des gens qui ont commencé à se poser des questions sur le type d’urbanisation à privilégier.
En ce moment les deux gros chantiers, c’est Turcot et Champlain. Les deux, si vous faites le calcul de combien de temps, c’est un vieillissement prématuré, c’est-à-dire des trucs qui ont été construits en même temps dans les années 60, et qui arrivent de façon prématurée en fin de vie utile maintenant. C’est des trucs qui sont relativement (..) c’était relativement imprévisible, en ce sens qu’à l’époque mon père me rappelait qu’il avait à se déplacer dans le Plateau et dans les quartier centraux de Montréal en voiture le jour et qu’il ne s’est jamais posé la question de savoir : « est-ce que je vais me trouver une place pour stationner? ». Tsé, dans les années 50-60-70, stationner dans le Plateau, c’était pas un problème nulle part.
Q. Comment vous expliquez que ce soit rendu le contraire actuellement?
R. Bien c’est l’augmentation et la motorisation de la population. Je veux dire, il n’y a pas encore la majorité de la population des quartiers centraux qui a une voiture, mais ça augmente chaque année. Chaque année il y a un petit pourcentage de plus des gens qui possèdent une voiture. Puis c’est pareil pour tout le reste, comme le transport en camion. Tsé, vous savez qu’il suffit qu’un camion surchargé passe sur une route en temps de dégel pour que votre route soit détruite. C’est pas des farces, ça en prend juste un! Donc là, à la quantité de camions qu’on a maintenant, c’est pas (…) c’était pas nécessairement plus facile à l’époque. Il y a eu une explosion du transport sur route en bonne partie à cause de la diminution des transports ferroviaires et des transports par bateaux. Il y a de plus en plus de transport sur route aujourd’hui : quand ton truc est sur un camion et que tu arrives de Winnipeg, et bien tu le mets pas sur un bateau entre Montréal et Québec ; tu continues jusqu’à Québec.
Q. Selon vous, est-ce que l’exaspération des citoyen-ne-s était aussi importante à l’époque?
R. Et bien, quand il a fallu faire le métro, ce n’était pas comique comme situation. C’était le (…) c’était pas les entrées à la grandeur, mais il y avait beaucoup d’endroits où il y avait des chantiers très très importants. Il y a eu justement dans les années 60 des chantiers très importants, mais c’était dans une époque où les gens se disaient : « c’est pour le progrès ». Et c’est la même époque où il y a des quartiers qui étaient rasés pour l’autoroute Ville-Marie, pour la maison de Radio-Canada, pour un paquet d’affaires. C’était (…) il y en avait de la démolition et du monde qui se faisait tasser. Beaucoup plus que maintenant.
(1) http://www.saaq.gouv.qc.ca/securite_routiere/comportements/pietons/
(2) http://www.ecologieurbaine.net/fr/
(3) http://www.ucs.inrs.ca/ucs/recherche/chaires-groupes-reseaux/equipes-internes