par Rédaction | Fév 15, 2016 | International, Opinions
Par Alexime Lefebvre
Alors que j’étais confortablement assis sur ma chaise d’école dans le cadre d’un échange étudiant sur l’île de Trinité située tout au sud des Caraïbes – échange qui fut d’ailleurs facilité par mes privilèges d’homme blanc occidental [sic] -, une phrase prononcée par l’assistant de cours éveilla mon attention. De fait, il commença sa présentation sur l’étude du passé militaire de l’Amérique latine par une allégorie douteuse. Ainsi, de son point de vue, ce sujet d’étude mettrait très bien en scène la manière dont « Les garçons deviennent de vrais hommes » : c’est-à-dire la façon dont ces derniers, dans un contexte social précis, en viennent à performer une masculinité se rapportant mieux à ce qu’un homme devrait être [sic]. De plus, il continua son discours en soutenant que les hommes, de façon générale, seraient plus prompts à défendre leur famille en cas d’attaque soudaine que les femmes (??) : d’où leur penchant pour l’armée… Ces propos, révoltant de sexisme et d’absurdité, notamment parce qu’ils insinuent une supériorité masculine basée sur des présupposés obscurs (pour quelles raisons les hommes seraient-ils meilleurs pour protéger leur famille en cas d’attaque-surprise ?), déclencha un argumentaire sur les rapports de genre. Au final, l’assistant de cours mit drastiquement fin au débat en soutenant qu’en démocratie, il fallait respecter les opinions (!!) de tou-te-s. Il venait ainsi de tasser d’un revers de la main plus de quarante-cinq ans de luttes féministes locales (1).
Ce déni complet de la reconnaissance des inéquités sociales de genre participe plus largement d’une forme d’oppression systémique, c’est-à-dire une forme d’oppression qui est véhiculée au travers de toute la société. Cette violence envers les femmes prend notamment forme dans les interactions quotidiennes, et ce, à travers des discours et des comportements sexistes. C’est-à-dire des commentaires ou des comportements qui réitèrent une position dominante des hommes sur les femmes. Une violence tellement présente qu’elle en est devenue normalisée.
Cet événement m’a donc poussé à m’intéresser au cas particulier de la société trinidadienne, où cette histoire s’est déroulée. Conséquemment, je me suis dirigé vers l’Institute for Gender and Development Studies (IGDS) de l’Université des Indes Orientales, et ce, afin d’y questionner des femmes sur leurs vécus en tant que femmes trinidadiennes et féministes. Leurs réponses, plus qu’éclairantes, sont à la base même de cette réflexion.
Colonialisme et le régime de genre
Pour débuter, on ne peut dresser un portrait des rapports femme/homme dans la société trinidadienne contemporaine sans remonter à ses origines coloniales. Ces rapports, selon certaines historiennes féministes trinidadiennes [2] [3], prennent souche dans la colonie de plantation implantée sur l’île au tournant du XVIIIe siècle. Ce système repose donc à l’époque sur la mise en esclavage de différentes populations ouest-africaines vendues à des marchands européens, et ce, généralement pour des raisons de dettes impayées [4]. Ces derniers entreprenaient ensuite la traversée de l’Atlantique afin d’aller revendre leur stock [sic] déshumanisé dans les Caraïbes où leur force de travail était mise au service d’une économie basée sur l’exploitation humaine [4]. De plus, comme effet corollaire de ce commerce inhumain, certaines institutions sociales ouest-africaines, telles que la famille et les formes d’organisations sociopolitiques, n’ont pas survécu à ce déracinement social. D’autres, plus résilientes, ont toutefois été confrontées à de nouvelles normes coloniales issues des cultures européennes de l’époque, dont le patriarcat [2].
On peut simplement définir le patriarcat qui a pris forme sur l’île de Trinité comme une domination systémique des hommes sur les femmes, inspirée des différents modèles culturels européens de l’époque. Ce patriarcat s’est d’ailleurs matérialisé à travers l’esclavagisme, notamment par le processus de déshumanisation des esclaves noirs. Ainsi, en séparant les esclaves de tous liens sociaux avec leur famille et leur société d’origine [4], ce processus aurait agi tel un renforcement de la figure autoritaire du propriétaire d’esclave européen [2, 3]. Cette mise en esclavage aurait donc favorisé le paradigme de la suprématie blanche et masculine dans la société de plantation de l’époque. De plus, malgré une indifférenciation sexuelle du travail aux champs [2, 3], c’est-à-dire que les hommes et les femmes se voyaient assigner les mêmes types de tâches, une division sexuelle du travail pour les esclaves domestiques s’est observée au quotidien. Les croyances dominantes de l’époque soutenaient aussi que les hommes étaient faits pour entreprendre des travaux manuels, alors que les femmes étaient naturellement prédisposées vers des travaux ménagers ou domestiques. C’est conformément à cette croyance que s’est constituée la répartition sexuelle des tâches, basée sur une vision essentialiste imposant une distinction binaire entre hommes et femmes.
L’esclavage semble aussi avoir eu des conséquences sur les construits de la masculinité et de la féminité. Bien que nous possédons peu de documents relatant précisément comment ces changements ont pris place et comment ils se sont manifestés au quotidien [2], nous savons néanmoins que le modèle hégémonique de l’époque a été basé sur un idéaltype élitiste de la ménagère blanche, pure et chaste. De plus, ce même modèle représentait la femme de couleur comme étant travailleuse, ouvertement sexuelle et débridée [2]. Cette opposition, dans le discours public, aurait servi à soutenir un complexe racial affirmant que les femmes blanches étaient supérieures. Toutefois, cet idéal européen de la ménagère chaste semble avoir été adopté (mais pas complètement) par les familles afro-trinidadiennes seulement suite à l’abolition de l’esclavage. Cette adoption post-émancipation s’expliquerait, selon la féministe afro-trinidadienne Rhodia Reddock, par le fait que la formation d’une famille chez les esclaves caribéens était fortement découragée par les propriétaires. Pour des raisons évidentes, ces derniers devaient attendre jusqu’à ce que les enfants d’esclaves atteignent l’âge de cinq ans avant d’être exploitables. Ainsi, cette attente, dans une pure logique capitaliste, représentait une perte de profit pour le propriétaire qui devait entretenir l’enfant jusqu’à sa maturation nécessaire à son exploitation. À cela, s’ajoutait d’ailleurs une perception chez les propriétaires d’une baisse de la production de la mère lorsqu’elle était enceinte [3] (même si dans les faits, ces rares dernières étaient tout de même forcées à produire tout autant). Dès lors, l’ordre colonial masculin, en plus de s’assurer un contrôle sur le pouvoir de reproduction des femmes esclaves [3], imposait un régime de genre, compris comme étant un modèle systémique de relation de pouvoir genré qui conférait aux hommes blancs la légitimité de leur domination. Au final, ce complexe social mixant déshumanisation, subordination raciale et subordination de genre (sans parler aussi d’une subordination sexuelle), assurait la reproduction d’un ordre esclavagiste violent, blanc et viril, et ce, au profit d’une petite élite économique capitaliste blanche.
Suite à l’abolition de l’esclavage dans l’Empire britannique en 1834, les esclaves afro-trinidadien-ne-s ont quitté massivement les plantations. L’abolition a permis à certain-e-s ex-esclaves d’intégrer la société bourgeoise, créant progressivement du même coup une nouvelle classe moyenne émergente qui prit lentement sa place dans l’espace public. Néanmoins, la vision subordonnée des femmes demeure, reproduite par l’influence des institutions religieuses et législatives majoritairement dominées par des hommes. Ces institutions maintenaient le discours des sphères séparées (public pour les hommes, domestique pour les femmes), basé sur une complémentarité « naturelle » des hommes et des femmes [2]. Elles contribuaient ainsi à reproduire l’idéaltype de la classe moyenne britannique de l’homme pourvoyeur et de la femme ménagère. De ces acteurs, l’Église catholique locale a été influente dans le maintien du statu quo (elle percevait de fait l’indépendance des femmes comme étant une menace pour la morale chrétienne dans son ensemble) [2]. De plus, ces femmes noires, ex-esclaves nouvellement arrivées sur le marché du travail, voyaient leur salaire basé non sur leur talent, mais bien sur leur genre. Les femmes gagnaient ainsi la moitié du salaire d’un homme noir pour la même charge de travail [3].
La victoire du People National Mouvement (PNM) en 1956 a été décisive pour le futur de Trinité. Pour la première fois, des Afro-Trinidadiens issus de la classe moyenne noire ont accédé au pouvoir politique, défiant la suprématie de l’ordre colonial blanc. Cette élection conduit ensuite le pays vers son indépendance en 1962. Néanmoins, malgré les promesses préélectorales du nouveau gouvernement élu, notamment en éducation, très peu de changements ont été apporté à la structure même de l’État trinidadien qui resta fondamentalement colonialiste [2]. Toutefois, avec la scolarisation des femmes qui augmente considérablement à cette époque, ces dernières commencent à prendre plus d’espace sur le marché du travail, ainsi que dans la sphère publique. Cette place resta tout de même limitée dans le sens où ces dernières devaient respecter la division sexuelle du travail promu par l’ordre dominant, réitérant ainsi leur « rôle » féminin au travers d’emplois orientés vers les tâches domestiques [2]. Par contre, la prolifération de plusieurs regroupements de femmes qui commence à cette époque permet à ces dernières de gagner de l’expérience en organisation et en militantisme, tout en commençant à questionner le rôle de ménagère reproduit par l’idéal hégémonique de l’époque. Des femmes de couleur militantes, telles que la féministe Angela Davis, ont cristallisé cette résistance [1].
Régime de genre et violence: comment maintenir l’ordre en place
Le régime de genre trinidadien contemporain est donc intimement lié à la formation de la nouvelle classe moyenne afro-trinidadienne qui s’est inspirée (mais pas complètement) de la classe dominante en place en adoptant certaines de ses pratiques [1, 2]. L’adoption de ce régime sera aussi largement encouragée par l’Église chrétienne locale sur la base d’arguments moraux [2]. Ainsi, lorsque le PNM accéda au pouvoir étatique et déclara l’indépendance, la structure même de l’État, fortement colonial et masculiniste, fut changée de façon superficielle [2]. En fait, en se basant sur ce qui était déjà en place, il nous est donné de croire que le régime de genre, reproduit par l’ordre patriarcal lui-même soutenu par l’Église et l’État, ne fut point questionné dans les hautes instances gouvernementales à forte représentation masculine.
Se faisant, l’origine de la violence faite envers les femmes au quotidien dans la société trinidadienne se doit d’être appréhendée selon une perspective politique. Dès lors, cette violence, que l’on pourrait définir comme étant une exposition par un groupe donné à une mort prématurée (qui par exemple, prend forme dans la surreprésentation des femmes comme victimes de violence conjugale dans la société trinidadienne), est ici cristallisée dans les actions et les discours d’hommes (mais parfois aussi de femmes) qui réitèrent une représentation hiérarchique des relations femme/homme dictées selon le régime de genre en place. Pour les hommes, ces discours et comportements oppressifs découlent d’un entitlement, c’est-à-dire d’une conception des rapports de genres qui leur permet de croire qu’ils sont faits pour dominer les femmes [5]. Cette perception, qui dans le contexte trinidadien est fortement dynamisée par diverses institutions religieuses, est d’ailleurs souvent en accord avec une conception « naturelle » de la domination masculine. De plus, ces discours et comportements oppressifs prennent leurs racines dans la première institution qui socialise les individus d’une société donnée : la famille. Et plus particulièrement, dans la manière dont les enfants sont élevés.
Ainsi, cette violence au quotidien, qu’elle prenne forme au travers d’insultes, de discours moralisateurs, sexistes et/ou paternalistes, de menaces physiques, de cat-calling, de victim blaming, mais aussi de harcèlement sexuel et même d’assaut sexuel, est légitimée selon cet entitlement qui permet à l’oppresseur masculin de réitérer sa position dominante. « La violence d’un oppresseur est un choix désigné pour contrôler et intimider » (traduction libre) [6] et elle s’impose au quotidien comme étant un moyen utilisé par certains hommes afin d’assurer leur suprématie. Ce fut d’ailleurs le moyen privilégié par les propriétaires d’esclaves sur les plantations [2, 3, 7]. Cet entitlement n’est très certainement pas le produit du hasard et encore moins la conséquence de prédispositions biologiques. Il provient en fait d’un rapport de classe (ou de genre) transfiguré en norme qui fut imposée par le groupe dominant. Ce rapport vient ensuite légitimer des comportements violents, dont la tendance majeure soutient la domination d’un groupe privilégié par le système (ou le régime) sur les autres. Dans le cas du régime de genre trinidadien, ce dernier est d’ailleurs fortement dynamisé et reproduit au travers des médias, de la culture populaire, de l’éducation et des institutions religieuses [2], tout autant que de l’État. Cette forme de violence historique se manifeste donc dans le quotidien selon des rapports de pouvoir multiples, et ce, afin de préserver la dominance d’un groupe et ainsi reproduire un régime de genre, un ordre esclavagiste ou toute autre forme de domination systémique.
En conclusion
La violence perpétuée au quotidien envers les femmes trinidadiennes n’est pas chose nouvelle et l’aperçu qu’il m’a été donné de vivre avec cet assistant de cours n’est pas un cas isolé. Ces discours sexistes sont une forme d’oppression en soi, car ils réitèrent une suprématie masculine qui, en retour, vient légitimer une violence au quotidien. Cette dernière n’est d’ailleurs pas l’apanage seul de la société trinidadienne. En fait, elle s’est aussi normalisée ailleurs et le Québec n’y fait pas exemption. C’est pourquoi, à mon avis, seule la résistance paye et l’envers de l’histoire coloniale et postindépendance trinidadienne est parsemé de réussites inspirantes face à cette oppression systémique, notamment grâce à diverses organisations féministes qui émergent au tournant des années 1970 [1, 2]. Entre autres, les militantes de ces dernières ont stressé les rôles genrés qui limitaient leur potentiel à l’intérieur même des mouvements politiques et révolutionnaires de leur époque, notamment en critiquant la répartition du travail, ainsi que la reconnaissance futile qui leur était attribuée à l’intérieur de ces diverses organisations [8]. Elles s’attaquèrent d’ailleurs à l’image d’hyper-masculinité mise de l’avant par les militants du mouvement des Black Panther [8]. Elles ont aussi formé plusieurs associations qui perdurent encore de nos jours, dont le Caribbean Association for Feminist Research and Action qui est encore très actif dans la région [1, 8].
Néanmoins, aux dires des membres de l’IGDS que j’ai interviewés, cette résistance envers le régime de genre trinidadien doit s’étendre à l’ensemble de la société. Et pour que cela soit fait, il importe de repenser les institutions sociales qui déterminent le parcours des personnes avec une priorité mise sur l’éducation des enfants. Elles ajoutent qu’il faut aussi continuer à diffuser les divers discours critiques des institutions en place, dont les discours féministes, et ce, dans le but de faire reconnaître les bienfaits de leurs revendications pour toute la société. Et finalement selon elles, il faut impérativement « séparer l’Église de l’État ». Le combat est de taille, mais pas insurmontable.
*Merci à Iléana, Livia et Mariette pour leur relecture et leurs commentaires éclairants 🙂
1. Baksh-Soodeen, R., Issues of difference in contemporary Caribbean feminism. Feminist Review, 1998. 59(1) : p. 74-85.
2. Pasley, V., Gender, race, and class in urban Trinidad: representations in the construction and maintenance of the gender order, 1950-1980, in Department of History. 1999, University of Houston.
3. Reddock, R.E., Women and slavery in the Caribbean: A feminist perspective. Latin American Perspectives, 1985 : p. 63-80.
4. Graeber, D., Debt: The First 5,000 Years. Updated and Expanded ed. 2014, London : Melville House.
5. Pease, B., Undoing privilege: Unearned advantage in a divided world. 2010 : Zed Books.
6. Gaarder, E., Addressing violence against women: Alternatives to state-based law and punishment, in Contemporary anarchist studies : An introductory anthology of Anarchy in the Academy R. Amster, Editor. 2009, Routledge : London, New York. p. 46-56.
7. Fanon, F., Les Damnés de la Terre. La Découverte. 2002 [1961], Paris.
8. Pasley, V. and E. Williams, The Black Power movement in Trinidad: an exploration of gender and cultural changes and the development of a feminist consciousness. Journal of International Women’s Studies, 2001. 3(1).
par Simon Bossé-Pelletier | Fév 12, 2016 | Analyses, Canada
La prise de pouvoir du gouvernement libéral de Justin Trudeau, en octobre dernier, marque la fin de l’ère conservatrice du gouvernement de Stephen Harper. Avec pour promesse de redonner au Canada ses lettres de noblesse sur la scène internationale, Justin Trudeau a clairement signifié ses intentions de réformer la politique étrangère canadienne (PEC) au lendemain de son élection le 19 octobre dernier. Pouvons-nous nous attendre à un virage radical de la PEC? Une certaine continuité est-elle à prévoir? Que pensent les militaires canadiens de ce changement de direction? (1)
Le Canada occupe une place bien particulière sur la scène internationale. D’une part, sa position géographique l’éloigne des guerres et lui assure une précieuse stabilité, et d’autre part, il est le voisin des États-Unis, la plus grande puissance économique et militaire. Rappelons que le Canada est un jeune État et que sa complète souveraineté concernant sa politique étrangère date de la déclaration de Balfour en 1926 qui, de l’initiative britannique, accordait l’autonomie complète à ses dominions pour leur politique étrangère. Nous sommes donc passés d’un dominion protégeant ou accompagnant l’Empire britannique dans ses campagnes impérialistes, à un pays à faible démographie se cherchant une identité dans le domaine de ses relations sur le plan international au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale.
L’internationalisme canadien, qui a marqué l’image du pays sur la scène internationale, « … se caractérise par un engagement constructif du Canada à l’égard des peuples, des organisations et des États dans la poursuite de solutions face à des défis et des problèmes globaux » (2). Le rayonnement de sa puissance douce(3) s’est réellement mis en place avec la Crise de Suez en 1956 et la création des Casques bleus, suite à la résolution présentée par le ministre canadien des Affaires étrangères Lester B. Pearson. Par la suite, avec les gouvernements de Trudeau, Mulroney, Chrétien et Martin, le Canada a bâti son image de gardien de la paix, de médiateur et de « royaume paisible ».
Nous verrons que la venue d’un gouvernement libéral ne touchera pas nécessairement le cœur des orientations canadiennes au niveau de sa politique étrangère et que les principaux changements concernent principalement le discours officiel du pays. Dans un premier temps, nous aborderons les principaux points de rupture durant la décennie Harper ainsi que leurs impacts sur l’image du Canada à l’étranger. Dans un deuxième temps, nous allons décortiquer les différents mythes qui ont forgé la PEC ainsi que l’identité du pays. À quoi fait-il référence? Nous terminerons par une entrevue avec Nicolas Laffont, rédacteur en chef de 45eNord.ca qui nous trace un portrait de la situation actuelle au sein des Forces armées canadiennes et des changements au sein de la chaine de commandement.
L’héritage de l’ère Harper dans la politique étrangère canadienne
Afin de bien saisir les différents enjeux et points de rupture de l’ère Harper, L’Esprit libre a rencontré Marc-André Anzueto, doctorant, chargé de cours à l’UQAM et spécialiste des problématiques de la PEC en Amérique latine. Selon lui, le principal héritage de l’ère Harper concerne la redéfinition du Canada comme puissance : « Le Canada est passé d’une puissance moyenne multilatéraliste à une puissance énergétique à caractère impérialiste. » Cela s’illustre concrètement par l’attitude des minières canadiennes dans le monde, l’importance accordée à l’industrie pétrolière ou par le rejet du protocole de Kyoto, pour ne nommer que ces exemples.
Les principales caractéristiques de ce changement de paradigme de la PEC passent par une réaffirmation des alliances dites « réalistes », avec les États-Unis et Israël notamment. Lors d’un colloque organisé par le Centre d’études et de recherches internationales (CÉRIUM) en octobre dernier, Justin Massie, professeur à l’UQAM et directeur de recherche du Centre interuniversitaire de recherche sur les relations internationales du Canada et du Québec (CIRRICQ), ajoute qu’il y a une redéfinition du Canada comme puissance guerrière (axée sur le hard power). De plus, il mentionne l’insertion de la notion de la supériorité morale qui met fin au relativisme qui a régné durant l’âge d’or de l’internationalisme canadien. Ces trois points ont pour principale conséquence un repli sur soi et un effritement de l’image de faiseur de paix du Canada.
L’une des raisons de ce changement de paradigme repose sur un clientélisme électoral. En effet, en réalignant la PEC sur celle des principaux alliés du Canada (du moins, de la frange conservatrice canadienne), notamment Israël et les États-Unis, le gouvernement Harper a espéré séduire un électorat issu des communautés culturelles (la communauté juive ou ukrainienne par exemple). M. Anzueto souligne également, lors de notre entretien, la volonté de transformer les pensées quant à la PEC. Il s’agit de teinter la PEC d’une idéologie néoconservatrice en rupture avec l’internationalisme libéral qui était « l’image de marque » du Canada. La notion de supériorité morale est très présente lorsque l’on analyse la politique étrangère sous Harper, nous souligne le chercheur, et cette supériorité morale tend fortement vers une approche manichéenne des alliances.
Un autre axe de rupture, en lien avec cette croyance en la supériorité morale canadienne, touche la promotion des droits humains (DH) : « Contrairement à la dichotomie libérale-réaliste inhérente à la culture stratégique internationaliste qui permet une certaine élasticité en matière de DH, les fondements idéologiques du néocontinentalisme marquent une rupture importante en matière de moralité internationale. » (4) (5). M. Anzueto ajoute que la question des droits humains, sous l’ère Harper, a été subordonnée aux intérêts commerciaux et aux alliances traditionnelles. Il s’agit donc, en d’autres mots, de « choisir » où réclamer le respect des droits humains en fonction de nos intérêts réalistes.
Le mythe de la politique étrangère canadienne : au service de l’unité nationale
Nous présenterons ici des mythes qui sont directement liés à la notion de soft power du Canada et de sa capacité d’influence. En effet, Justin Massie et Stéphane Roussel dans leur article Au service de l’unité : le rôle des mythes en politique étrangère canadienne, soulignent que les mythes « représentent une dimension incontestable (ou sacrée) et historique du récit identitaire plus vaste qui les entoure et qui donne un sens aux expériences d’une société » (6). Les deux auteur-e-s parlent d’une « identité libérale canadienne » qui se caractérise par son multiculturalisme et son cosmopolitisme. Un autre élément important concerne la préservation de l’identité canadienne par rapport à son voisin américain. Cela se concrétise par le multiculturalisme, comme nous l’avons mentionné, en contradiction avec le communautarisme ou le melting pot typiquement américain.
Parmi les trois principaux mythes analysés par les auteur-e-s, il y a d’abord celui du « paisible royaume » basé sur l’image d’un Canada antimilitariste. Le Canada se perçoit, et est perçu, comme une nation pacifiste apte à exporter la paix par l’exemple. Le deuxième mythe traité est celui que le Canada est un « champion du maintien de la paix ». Ce mythe prend principalement ses sources dans de la crise du canal de Suez grâce au rôle du pays dans la médiation, mais surtout grâce à sa force d’interposition non combattante déployée sous la bannière de l’ONU. Cette image a été gravement atteinte par la nouvelle orientation du gouvernement Harper, lors de la mission en Afghanistan, qui était plus axée sur les combats que sur le maintien de la paix. Finalement, le troisième mythe mentionné par M. Massie et Mme Roussel traite du Canada comme pays « médiateur ».
Ces mythes ont donc contribué à forger l’identité canadienne. Marc-André Anzueto conclut, dans son article Instrumentalisation des droits humains en politique étrangère canadienne, en étudiant le cas du Guatemala depuis les années 80, à la « (…) constante instrumentalisation avec les intérêts tant dans une culture stratégique internationaliste que dans une idéologie néoconservatrice » (7). Nous constatons en effet que la PEC a toujours servi à faire valoir le soft power ou l’impérialisme canadien en utilisant la question des droits humains.
De réels changements sur le terrain?
Dans le but de comprendre les changements concrets sur le terrain, nous avons interviewé Nicolas Laffont, rédacteur en chef de 45enord.ca et journaliste spécialisé en questions militaires.
Q : Qu’en est-il des différents théâtres d’opérations où les Forces canadiennes sont déployées?
R : Pour l’instant, il n’y a pas de grands changements perceptibles sur le terrain. Les engagements du Canada ne s’annulent pas avec l’élection d’un nouveau gouvernement et il est à prévoir que le gouvernement de Justin Trudeau ira jusqu’au bout du mandat de la mission aérienne du Canada qui se termine le 31 mars. Par contre, ce qui est intéressant de noter est le changement au niveau de l’image que le Canada projette. Les diplomates ont retrouvé leur autonomie et c’est au niveau du discours du Canada que les principaux changements se font sentir. Nous pouvons prévoir un Canada qui réinvestit les institutions internationales comme l’ONU et l’OTAN. On sent un retour du discours du Canada faiseur de paix.
Q : Nous ne devons donc pas nous attendre à des changements majeurs dans les prochaines semaines?
R : Non, nous verrons peut-être une transition au niveau aérien avec plus d’avions de ravitaillement et autres de ce type. Nous en sommes encore au stade des consultations et de la mise en place d’un plan de match « libéral ». Ce que nous pouvons prévoir par contre est un réalignement des actions canadiennes vers des missions de formation et d’assistance. Nous verrons donc peut-être des soldats canadiens en territoire kurde afin de mener des missions d’entraînement.
Q : Au sein des membres des Forces canadiennes, l’arrivée d’un gouvernement libéral est-elle bien vue?
R : L’accueil des soldat-e-s est très mitigé. On sent un fort courant antilibéral au sein des Forces qui se traduit sur les réseaux sociaux par des propos haineux ayant même mené, dans certains cas, à des mesures disciplinaires. Les membres des Forces canadiennes se sentaient soutenu-e-s par le gouvernement Harper, ce qui est particulièrement paradoxal puisque, dans les faits, le gouvernement conservateur a coupé dans le budget de la défense. On a souvent parlé des « années sombres » des Forces durant les années 90, sous le règne libéral, mais lorsque l’on regarde les chiffres, la réalité est tout autre. Il s’agit donc de regarder du côté du discours du gouvernement Harper, beaucoup plus « pro militaire » dans l’ensemble, qui a séduit ses membres.
Conclusion
Nous avons vu, tout au long de cet article, les différents points de rupture du gouvernement Harper, durant sa décennie au pouvoir, ainsi que les principaux points d’ancrage de l’identité canadienne par ses mythes et son imaginaire collectif. Nous sommes donc à présent en mesure de constater que le point particulièrement sensible, au niveau de la PEC, se trouve dans la construction du discours et de l’image du Canada. Nous avons noté que dans les faits, le Canada, sous l’ère Harper, et maintenant, sous le gouvernement Trudeau, met beaucoup plus l’accent sur son image que directement sur les actions. Le principal enjeu, croyons-nous, pour les décideurs canadiens, se situe au niveau du maintien de leur influence sur la scène internationale. Nous avons vu brièvement que l’influence canadienne peut se manifester de manière plus réaliste par une réaffirmation de nos alliances traditionnelles, un certain impérialisme commercial et une conception du monde beaucoup plus manichéenne axée sur le hard power. Nous avons constaté que cette vision du monde entrait en contradiction avec la vision internationaliste canadienne qui insiste davantage sur les plateformes décisionnelles transnationales (l’ONU ou l’OTAN par exemple) et qui accorde plus d’importance aux droits humains et aux opérations de maintien de la paix. Elles sont habitées d’objectifs, tout comme la vision conservatrice, tels que le rayonnement du soft power canadien dans le but de garder le Canada à l’avant-plan des grandes décisions.
Sommes-nous donc devant un gouvernement qui créera une nette scission en matière de politique étrangère? Au-delà du discours et de l’image, c’est la mise en œuvre des politiques de Trudeau qui servira d’étalon pour mesurer le changement avec son prédécesseur conservateur. Les prochains mois en Syrie seront révélateurs et en diront long sur le type de rôle que le Canada y jouera.
(1) Nous tenons à remercier Marc-André Anzueto et Nicolas Laffont pour leur précieuse collaboration.
(2) Copeland, D., 2013. Once were diplomats: can Canadian internationalism be rekindled? In : H.A. Smith and C. Turenne-Sjolander, eds. Canada in the world: internationalism in Canadian foreign policy. Oxford : Oxford University Press, p. 125-144
(3) « Les notions de hard et de soft power (puissance dure, de contrainte, de commandement, de coercition et puissance douce, de cooptation, de séduction) sont dues à Joseph S. Nye, Le leadership américain. Quand les règles du jeu changent, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1992. La notion de structural power (puissance structurelle) est due à Susan Strange, States and Markets, Londres, Pinter, 2e éd., 1994. Au-delà de leurs spécificités, ces notions peuvent être assimilées : la première est définie par Joseph S. Nye comme la capacité de « structurer une situation de telle sorte que les autres pays fassent des choix ou définissent des intérêts qui s’accordent avec les siens propres » (J. S. Nye, op. cit., p. 173); la seconde est définie par Susan Strange comme « la capacité de façonner et de déterminer les structures de l’économie politique globale au sein desquelles les autres [acteurs] doivent opérer » (S. Strange, op. cit., p. 24-25). Exemple très concret de l’efficacité de cette puissance douce et/ou structurelle dont bénéficient les États-Unis de nos jours : toute insatisfaite qu’elle soit, la principale puissance ascendante qu’est la Chine a demandé son intégration à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), organisation s’il en est de la régulation du système international géré par les États-Unis. » Définition issue du texte de Dario Battistella, L’Ordre internationalhttp://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2004-2-page-89….
(4) Anzueto, Marc-André, « Instrumentalisation des droits humains en politique étrangère canadienne? Le crépuscule de l’internationalisme et l’émergence du néoconservatisme au Guatémala », Études internationales, vol 45 no 4, 2014, p.60
(5) Le néocontinentalisme, conçu comme l’expression du néoconservatisme serait ainsi caractérisé par « la nécessité d’exercer la clarté morale », c’est-à-dire de « distinguer amis et ennemis (l’une des attitudes du néoconservatisme tel qu’il est articulé par Irving Kristol) ainsi que Bien et Mal, et de prendre les moyens d’agir contre les seconds » (Ibid. : 11). De ce fondement découlerait une série de « principes opératoires ». Une politique étrangère de clarté morale identifie les intérêts aux principes : il faudra donc promouvoir la démocratie dans le monde. Le renforcement de la puissance militaire est capital, car la puissance permet la lucidité requise pour identifier les menaces (le « Mal ») et agir contre elles. L’hégémonie américaine est bénigne et les institutions internationales qui tentent de la limiter font objet de méfiance. À cet effet, le Canada doit être prêt à faire usage de la puissance afin de « défendre l’ordre hégémonique américain » (12). Dorion-Soulié, Manuel, « Introduction : Les idées mènent le Canada : l’idéologie néoconservatrice en politique étrangère canadienne », Études internationales, vol. 45, numéro 4, 2014, p. 508.
(6) Idem, p. 71.
(7) Anzueto, Marc-André, « Instrumentalisation des droits humains en politique étrangère canadienne? Le crépuscule de l’internationalisme et l’émergence du néoconservatisme au Guatémala », Études internationales, vol 45¸ no
par Romain Lasser | Fév 10, 2016 | Caricatures
par Rédaction | Fév 9, 2016 | International, Opinions
Par Antoine Majeau
Dans l’imaginaire collectif, on s’entend majoritairement pour dire que les Pays-Bas sont parmi les pays les plus tolérants, les plus novateurs et avant-gardistes. La population et les politiques ont généralement une position plutôt progressiste sur de nombreuses questions sociales telles que la prostitution, l’euthanasie, l’avortement, la consommation de drogues et les droits des homosexuels. C’est justement cette politisation de l’homosexualité, particulièrement par la droite nationaliste, qui m’intéresse. Il est ici question de montrer, par une analyse des discours politiques, comment la tolérance à l’homosexualité peut être instrumentalisée pour légitimer un agenda anti-immigration dans le contexte néerlandais contemporain.
D’abord, tout bon nationalisme insiste sur une fierté qui est commune au peuple qui forme la nation. Cette exaltation partagée joue un rôle crucial dans la formation de l’identité pour les nationalistes. Pour faire un parallèle près de nous, il est difficile d’imaginer un nationalisme québécois qui laisserait de côté la langue française comme atout et comme marqueur identitaire. Dans le cas hollandais, c’est cette tolérance sexuelle que l’on célèbre comme aspect unique parmi les sociétés du monde. Et tout comme beaucoup de nationalistes québécois se battent pour des politiques protégeant la langue, des nationalistes néerlandais militent pour protéger leur tolérance et leur progrès social.
Dans plusieurs nationalismes occidentaux contemporains, mais pas tous, l’espace social est symboliquement divisé en différents blocs monolithiques immuables. Cependant, on doit reconnaître le dynamisme inhérent des groupes sociaux. Le nationalisme sexuel hollandais n’échappe pas à cette caractéristique. Cette simplification trace alors la ligne entre les citoyens «légitimes» de la nation, soit, en général le groupe majoritaire, et les autres qui sont tenus à l’écart de cette citoyenneté légitime, soit les groupes minoritaires.
La Hollande, un peu à la façon du Québec au courant de la Révolution tranquille, s’est affranchie de l’autorité de la sphère religieuse durant ses «longues années 60». Les mouvements sociaux et l’État, à cette époque, travaillaient ensemble afin de se concentrer sur une plus grande liberté individuelle et sexuelle, ce qui résulta en une normalisation rapide de l’homosexualité dans toutes les sphères de la société. La fierté découlant de cet accomplissement est partagée à la grandeur du pays et devient un critère de distinction face aux autres nations. On peut ainsi parler de nationalisme sexuel, car c’est la sexualité, la tolérance envers l’expression de la sexualité de l’individu, qui est instrumentalisée comme base commune du sentiment d’appartenance nationale.
Dans un contexte de fierté d’ouverture à l’homosexualité (les Pays-Bas sont le premier pays à avoir autorisé explicitement le mariage homosexuel et l’adoption par des couples de même genre), de nombreux nationalistes ont peur de voir ces acquis disparaître. Une formation politique associée à l’extrême droite, et ressemblant grossièrement au Front National, fait justement plateforme sur cette peur. Le Parti pour la liberté, (Partij voor de Vrijheid – PVV) de Geert Wilders milite activement pour la conservation des droits des homosexuels néerlandais. On a rarement tendance à rattacher l’extrême-droite et la défense des droits LGBTQ, mais lorsqu’on porte attention au discours du PVV, on découvre un motif sous-jacent.
S’il existe un sentiment d’insécurité à l’égard des droits des homosexuels, c’est qu’il y a, pour certains, une menace. Pour le PVV, cette menace vient forcément d’ailleurs, car une écrasante majorité de la population appuie les politiques favorables aux couples gais. Le bouc-émissaire est facile à trouver dans le climat politique du post-onze septembre: les musulmans et les musulmanes, évidemment.
Cette association entre nationalisme sexuel et islamophobie a connu un moment charnière en 2002, en pleines élections générales. Le politicien Pim Fortuyn, à la fois défenseur des droits homosexuels et hostile à l’immigration non-européenne, fut assassiné par un militant néerlandais d’extrême-gauche, qui, à son procès, avoua qu’il avait commis cet acte pour protéger les musulmans que Fortuyn cherchait à exploiter afin d’en tirer un capital politique. Deux positions opposées se cristallisèrent à partir de ce procès, soit une prônant le rejet de l’Islam en vertu des droits homosexuels, et une autre s’opposant à l’instrumentalisation de l’identité sexuelle à des fins racistes. Malgré cette radicalisation, la majorité de la population néerlandaise se situe aujourd’hui dans un entre-deux.
L’islamophobie pénètre alors la «société la plus tolérante d’Occident». Dès qu’il en a la chance, le PVV relie l’homophobie et les citoyens musulmans, tentant de diviser la population néerlandaise «tolérante» des citoyens musulmans «intolérants». À ce sujet, le chef du parti ne se dit pas raciste: il ne déteste pas les musulmans; il déteste leur livre, leurs traditions et leur idéologie (1). Il appelle même la population à «ne pas tolérer les intolérants» (2) en parlant des musulmans (peut-être ne voit-il pas l’ironie de cette déclaration). Pour lui, son devoir comme politicien est d’empêcher «l’islamisation des Pays-Bas», et pour ce faire, il entend freiner l’immigration depuis les pays où la religion principale est l’Islam et interdire la construction de mosquées (3). Geert Wilders argumente que toute personne adhérant à l’Islam est fondamentalement opposée au mode de vie néerlandais, car selon lui, le Coran et la loi islamique veillent à criminaliser l’homosexualité. Loin d’être un phénomène isolé, le PVV a récolté 17% des votes aux élections de 2009 et 12,3% en 2014 (4) (cette perte de voies est entre autres attribuée à la croissante collaboration du parti de Wilders avec le Front National de Le Pen). Il est soit le troisième ou le quatrième parti le plus populaire, selon le mois.
Cependant, la vague PVV possède des limites. Une croissante visibilité d’intellectuels homosexuels musulmans embête gravement son argumentaire. De plus, de nombreuses organisations LGBTQ néerlandaises critiquent son hypocrisie et l’instrumentalisation de leur identité sexuelle pour ses propres fins. En 2011, Wilders fut emmené en cour pour répondre à des charges d’incitation à la violence, mais il s’en sortit indemne. Toutefois, il devra se présenter de nouveau au tribunal en 2016 sous motif d’incitation à la discrimination et à la haine des Marocains vivant aux Pays-Bas.
Les Pays-Bas ne sont évidemment pas le seul pays où l’on trouve des individus et des groupes prêts à instrumentaliser une fierté partagée au nom de la nation. Au vingt-et-unième siècle, cela est particulièrement vrai en ce qui a trait à l’opposition à l’immigration et à l’Islam. En France, c’est en vertu de la laïcité, de l’invisibilité de la sphère religieuse dans le domaine public, que l’on méprise l’Islam. Aux États-Unis, c’est la sécurité nationale qui est ébranlée par l’immigration mexicaine et musulmane, et ce discours est d’ailleurs loin d’être né du phénomène Trump. Ici, on l’a vu avec les commissions d’enquête sur les accommodements raisonnables et sur la charte des valeurs québécoises, l’immigrant qui ne parle pas français et qui n’est pas laïc ne sera pas exactement accueilli à bras ouverts par une certaine frange de la population). Les parallèles comme ceux-ci peuvent s’étendre sur des pages, mais ils ne servent qu’à montrer que les nationalismes mobilisent chacun de leur propre façon, avec des arguments qui leur sont propres.
Le danger de ces types de discours nationalistes réside dans l’exclusion et dans la marginalisation qui peuvent en découler. La célébration d’un groupe mène facilement au mépris d’un autre, peu importe le degré de différence. Le problème est tout aussi grave lorsque l’autre groupe est essentialisé, réduit à une poignée de traits inchangeables et qui le définissent. C’est exactement ce que fait le discours du PVV envers les musulmans et les musulmanes. Or, même si un mouvement national célèbre une certaine tolérance, il se doit d’être critique envers ses propres termes d’inclusion. Les nationalistes québécois doivent donc éviter de penser le Québec comme un espace ethnique ou culturellement homogène, car ils s’éloigneraient de le réalité et s’engouffreraient dans la xénophobie.
(1) Traynor, Ian. ‘I don’t hate Muslims. I hate Islam,’ says Holland’s rising political star.The Guardian, 17 février 2008. http://www.theguardian.com/world/2008/feb/17/netherlands.islam (2) Entrevue donnée à Stephen Sackur de HARDtalk, sur BBC news. http://news.bbc.co.uk/2/hi/programmes/hardtalk/4833890.stm
(3) Traynor, Ian. ‘I don’t hate Muslims. I hate Islam,’ says Holland’s rising political star.The Guardian, 17 février 2008. http://www.theguardian.com/world/2008/feb/17/netherlands.islam
(4) Waterfield, Bruno. European election upset for Geert Wilders as Dutch turn cold on anti-EU party. The Telegraph, 22 mai 2014.http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/europe/netherlands/10850610/Eu…
par Any-Pier Dionne | Jan 28, 2016 | Analyses, Canada
Justin Trudeau a annoncé en octobre dernier une bonification de 40 millions de dollars pour le programme Nutrition Nord Canada, qui subventionne le transport de nourriture vers les communautés des régions nordiques du pays.
Au Canada, 8,3 % des foyers vivent une situation d’insécurité alimentaire. Le territoire du Nunavut, dont plus de 80 % de la population est inuite, présente un taux quatre fois plus élevé, soit 36,7 % (1), ce qui fait des Inuit-e-s du Canada la population indigène la plus touchée par la faim parmi celles de tous les pays industrialisés (2). Les causes de ce manque d’accès à des aliments sains sont nombreuses et complexes, et le problème persiste depuis des décennies. Depuis les années 1960, le gouvernement canadien tente de rendre les aliments de qualité plus abordables par le biais du programme Aliments-poste, devenu Nutrition Nord Canada en 2011. Le premier ministre Justin Trudeau a promis en octobre dernier d’investir dix millions de dollars de plus par année pendant les quatre prochaines années pour améliorer le programme, sans toutefois parler d’augmenter l’autonomie alimentaire des collectivités nordiques isolées (c’est-à-dire qui ne sont pas accessibles par voie terrestre, maritime ou ferroviaire pendant toute l’année (3) qui en bénéficient. Plusieurs groupes locaux réclament par exemple des investissements dans des infrastructures locales ou des programmes incitant la chasse et la promotion de l’alimentation traditionnelle, plutôt que des subventions qui se limitent à l’importation d’aliments du sud du pays.
Portrait de l’insécurité alimentaire au Nunavut
Tout d’abord, qu’est-ce que la sécurité alimentaire? Selon la définition adoptée par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture ainsi que l’Organisation mondiale de la santé (OMS), c’est « l’accès physique et économique de tous les êtres humains, à tout moment, à une nourriture suffisante, saine et nutritive leur permettant de satisfaire leurs besoins énergétiques et leurs préférences alimentaires pour mener une vie saine et active (4) ». Ainsi, loin de se limiter au respect de normes hygiéniques du traitement des aliments, la sécurité alimentaire englobe des aspects sociaux et politiques. Par opposition, l’insécurité alimentaire se traduit par un accès limité ou incertain à des aliments nutritifs (5), notamment par manque de moyens financiers.
Le Bureau de la statistique du Nunavut révélait en 2013 que les aliments vendus au Nunavut coûtaient en moyenne 140 % plus cher qu’ailleurs au Canada (6). Les prix exorbitants s’expliquent du fait qu’on doit tout importer par avion ou par bateau puisqu’il n’existe pas de voies terrestres entre les 26 communautés du Nunavut et le reste du pays (7), ce qui se traduit par des coûts de vente au détail élevés. Par conséquent, une proportion significative des habitant-e-s du Nord peine à se procurer des aliments sains, faute d’un revenu suffisant. Caroline Montpetit révélait en mars 2014 dans un article du Devoir que « le coût moyen de la nourriture pour un ménage avec enfants [au Nunavut] était de 19 760 $ en 2007-2008, alors que 49 % des Inuit-e-s avaient un revenu inférieur à 20 000 $ (8) ».
Au Nunavut, en 2013, 41,1% des Inuit-e-s recevaient des prestations d’aide sociale du gouvernement (9). Selon un rapport de Statistiques Canada, en 2011-2012, les personnes dont les prestations gouvernementales étaient la principale source de revenu étaient beaucoup plus à risque de souffrir d’insécurité alimentaire, à 21,4% contre 6,1% des ménages qui avaient une autre source de revenu (10). Il n’est donc pas étonnant que le territoire soit le plus touché par l’insécurité alimentaire. Et en majorité, ce sont les Inuit-e-s –et non les habitants d’ascendance majoritairement européennes, qui représentent un peu moins de 20% de la population– qui souffrent de la faim, affirme Madeleine Redfern, ancienne mairesse d’Iqaluit, dans un article de la CBC (11).
Les causes de l’insécurité alimentaire au Nunavut
Les causes de l’insécurité alimentaire au Nunavut sont complexes et ne se limitent pas au prix actuel des aliments. À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, alors que la guerre froide faisait rage, le gouvernement canadien a voulu asseoir sa souveraineté dans l’Arctique canadien pour ne pas perdre des territoires regorgeant de ressources naturelles. Pour arriver à ses fins, il a entre autres relocalisé différentes communautés inuites afin de peupler les vastes territoires nordiques –surtout ceux où se trouvaient des ressources naturelles (12) – , ce qui a mené à des épisodes de faim puisque les chasseurs ne connaissaient pas les habitudes et chemins de migration de leurs proies dans ces nouveaux territoires.
Par ailleurs, les politiques culturelles imposées aux Inuit-e-s depuis les années 1950 dans l’intention de les « moderniser » a mené à un changement drastique de leur mode de vie traditionnel, notamment dans l’alimentation. La sédentarisation forcée des Inuit-e-s a rendu difficiles, voire impossibles, les expéditions de chasse qui servaient traditionnellement à nourrir les communautés. La sédentarisation incite les Inuit-e-s à maintenir une source de revenu stable afin de subvenir aux besoins de leur famille, qui doit maintenant payer un loyer, et limite donc les occasions de partir chasser, puisqu’il faut rester dans une communauté pour y travailler. Désormais incapables de chasser pour subvenir à leurs besoins alimentaires, les Inuit-e-s doivent maintenant acheter leur nourriture, souvent vendue à des prix astronomiques à cause des coûts d’importation très élevés (13).
De plus, l’implantation du système scolaire –qui force les enfants à fréquenter l’école cinq jours par semaine– signifie que les jeunes passent aujourd’hui beaucoup moins de temps avec leurs familles à apprendre à chasser et à préparer les aliments traditionnels lors d’expéditions sur leur territoire. Enfin, les pensionnats autochtones, en arrachant les enfants à leurs familles, les ont empêchés d’acquérir le savoir-faire de leurs parents et grands-parents, notamment en ce qui concerne la chasse (14).
C’est ainsi qu’en moins de trois générations, les intérêts du Sud et l’imposition d’un mode de vie calqué sur celui des allochtones en sont venus à éroder en partie les savoirs ancestraux des communautés nordiques.
Nutrition Nord Canada
Dans un effort pour rendre la nourriture plus accessible aux Nunavummiut-e-s, le gouvernement canadien a mis sur pied, pendant les années 1960, le programme Aliments-poste, qui subventionnait en partie les coûts de livraison des aliments. Il a été remplacé en 2011 par le programme Nutrition Nord Canada (NNC), qui offre aux marchands une contribution selon le poids des aliments expédiés et vise « à réduire le coût des aliments périssables nutritifs dans les collectivités nordiques isolées admissibles (15) ». Sauf que les denrées admissibles à la contribution de NNC sont majoritairement celles recommandées par le guide alimentaire canadien, qui ne tient pas compte de l’alimentation traditionnelle des communautés inuites. Ainsi, les fruits et légumes, produits laitiers, produits céréaliers et viandes et substituts reçoivent la quasi-totalité des subventions, tandis que les aliments traditionnels issus de la chasse et de la pêche (par exemple, l’omble arctique, le phoque, le caribou, la baleine, etc.) obtiennent moins de 1 % du financement disponible. Cette situation, où on subventionne une alimentation calquée sur le modèle du Sud, contribue à l’acculturation des Inuit-e-s jusque dans leur assiette, ce qui n’est pas sans répercussion sur leur santé : « Les traces de gras trans, habituellement associé à la malbouffe, sont maintenant deux fois plus élevés chez les Inuit-e-s comparativement aux Canadiens du Sud. » (16).
Le vérificateur général Michael Ferguson a également découvert que les communautés admissibles aux subventions étaient choisies entre autres selon leur utilisation passée du programme Aliments-poste. Il décriait que l’admissibilité d’une communauté était donc fondée sur l’utilisation précédente d’un programme d’aide plutôt que sur les besoins actuels (17). De plus, le programme Nutrition Nord Canada a essuyé plusieurs critiques : on accuse notamment les marchands qui en bénéficient de ne pas faire profiter les consommateurs-trices de l’entièreté de la subvention. Dès avril 2016, donc, les commerces devront obligatoirement indiquer sur les reçus d’achat des consommateurs-trices la part de l’aliment acheté qui est directement subventionnée par NNC (18), par souci de transparence.
Des solutions locales proposées
L’Agence de la santé et des services sociaux de la Mauricie et du Centre-du-Québec détaille dans un document datant de 2009 le continuum de la sécurité alimentaire. La première étape est basée sur des stratégies d’aide à court terme, par exemple les banques d’aide alimentaire et les soupes populaires; la deuxième étape implique des stratégies de développement des capacités individuelles et communautaires, par exemple la création de cuisines ou de jardins communautaires; la troisième étape repose sur des stratégies de changement au sein du système, c’est-à-dire « un changement structurel au sein des systèmes alimentaire, social et économique au moyen de politiques alimentaires […] ».
De ce point de vue, les subventions du programme Nutrition Nord Canada correspondent à la première étape, c’est-à-dire qu’aucun développement des capacités communautaires ni changement du système ne sont encouragées. Les quelques 60 millions de dollars que le gouvernement investit annuellement pour encourager l’importation d’aliments n’est qu’une mesure superficielle qui encourage la dépendance aux ressources extérieures, en grande majorité du sud du pays. Le programme Action Canada soulignait dans un rapport paru en 2014 que certaines communautés nordiques à l’extérieur du Canada avaient implanté avec succès des serres et boulangeries locales, ce qui a permis de réduire l’importation d’aliments périssables. Toutefois, dans la foire aux questions du site web du programme Nutrition Nord Canada, en réponse à la question « Pourquoi ne pas promouvoir une saine alimentation et améliorer la sécurité alimentaire en soutenant et en subventionnant les serres et les jardins communautaires? », on explique que « Nutrition Nord Canada est un programme de contribution au détail qui vise à promouvoir une saine alimentation en facilitant l’accès aux aliments périssables nutritifs et en appuyant des activités communautaires d’information en matière de nutrition. Il est possible que d’autres ministères ou ordres de gouvernement offrent des programmes ou des initiatives de soutien pour les jardins et les serres communautaires ». Bref, aucun signe d’une volonté gouvernementale d’outiller les communautés locales pour encourager leur autosuffisance, ou, du moins, une réduction de leur dépendance aux aliments importés de l’extérieur du territoire.
Action Canada recommandait, dans son rapport, d’améliorer l’accès à la nourriture locale, principalement en aidant les chasseurs et en enseignant les techniques de chasse traditionnelle aux jeunes, en améliorant les infrastructures de transformation et de distribution des aliments locaux, en augmentant la présence de ces aliments dans les épiceries et promouvant les avantages de la nourriture traditionnelle, surtout auprès des jeunes, pour qu’ils prennent goût aux produits de la chasse et de la pêche dès leur enfance (19).
Cathy Towtongie, présidente de Nunavut Tunngavik, le groupe de protection et de défense des droits des Inuit-e-s du Nunavut, souligne que les fermiers du Canada sont admissibles à des subventions gouvernementales pour l’équipement nécessaire à leurs activités et reçoivent de l’aide financière lorsque les récoltes sont décevantes. Selon elle, il faudrait subventionner de la même manière les chasseurs et chasseuses, qui pourraient ainsi distribuer leurs surplus de gibier dans la communauté (20). Pour l’instant, le coût élevé de l’équipement (motoneige, essence, armes et munitions) représente l’un des principaux obstacles à la pratique de la chasse. Un équipement complet coûte environ 55 000 dollars, soit plus du double du revenu annuel moyen au Nunavut (21). C’est pourquoi la chasse est aujourd’hui accessible à une minorité d’habitant-e-s du Nunavut seulement et n’est souvent qu’une activité à temps partiel, ce qui ne permet pas à ceux qui la pratiquent d’avoir des surplus de viande à partager dans les communautés.
De plus, le manque d’infrastructures de transformation et de distribution des aliments locaux rend difficile la vente de nourriture traditionnelle. En 2011, il n’y avait que trois usines de transformation sur tout le territoire du Nunavut. Aussi, le peu de liens entre transformateurs et détaillants au Nunavut limite l’utilisation des subventions que NNC accorde au transport d’aliments locaux (22). Il faudrait donc améliorer les capacités de transformation et de distribution sur le territoire et inciter les détaillants locaux à distribuer les aliments provenant des activités de chasse, ce qui permettrait de diminuer l’importation de denrées de l’extérieur et favoriserait l’autonomie alimentaire des Nunavummiut-e-s tout en contribuant à perpétrer les habitudes alimentaires et les activités de chasse qui font partie du mode de vie inuit traditionnel.
Le gouvernement libéral nouvellement élu semble vouloir traiter les peuples autochtones avec dignité et respect pour leurs valeurs et traditions. Ainsi, avant d’investir 40 millions de dollars dans un programme qui incite la dépendance d’une population majoritairement inuite à des aliments importés du sud du Canada tout en favorisant l’effacement de l’alimentation traditionnelle et des activités qui y sont reliées, le gouvernement devrait prendre le temps de réévaluer les véritables besoins des Nunavummiut-e-s et les outiller pour encourager des solutions locales qui favoriseraient leur autonomie dans la mesure du possible. Plusieurs groupes locaux misent sur la valorisation de la chasse et la création d’infrastructures locales pour y parvenir; souhaitons que le gouvernement libéral prête une oreille attentive à ces demandes et y réponde.
(1) ROSHANAFSHAR, Shirin et Emma Hawkins. 2015. « L’insécurité alimentaire au Canada ». Coup d’œil sur la santé, produit no 82-624-X au catalogue de Statistique Canada. En ligne, paru le 25 mars 2015. http://www.statcan.gc.ca/pub/82-624-x/2015001/article/14138-fra.htm Consulté le 4 janvier 2016.
(2) Radio-Canada, 2014. « Malnutrition alarmante au Nunavut ». En ligne, paru le 27 mars 2014. http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2014/03/27/001-insecurite-alimentaire-inuit-nunavut-faim-malnutrition.shtml Consulté le 30 décembre 2015.
(3) Nutrition Nord Canada, 2014, « Collectivités admissibles ». En ligne, modifié le 18 novembre 2014. http://www.nutritionnorthcanada.gc.ca/fra/1415540731169/1415540791407 Consulté le 19 janvier 2016.
(4) Équiterre, 2005. « Système alimentaire et sécurité alimentaire : comprendre et agir ». En ligne, paru en février 2005. http://www.equiterre.org/sites/fichiers/systeme-securite-alimentaire.pdf Consulté le 4 janvier 2016.
(5) Micheline Séguin Bernier, Agence de la santé et des services sociaux de la Mauricie et du Centre-du-Québec, 2009. « Sécurité alimentaire ». En ligne, paru le 28 janvier 2009. http://www.agencesss04.qc.ca/images/images/santepublique/alimentation/se… Consulté le 30 décembre 2015.
(6) Action Canada, 2014. La faim au Nunavut. Des communautés en meilleure santé grâce à la nourriture traditionnelle. » En ligne, paru en 2014. http://www.actioncanada.ca/wp-content/uploads/2014/04/TF-3-Hunger-in-Nunavut-FR.pdf Consulté le 6 janvier 2016.
(7) Radio-Canada, « Malnutrition alarmante au Nunavut ». En ligne, paru le 27 mars 2014. http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2014/03/27/001-insecurite-alimentaire-inuit-nunavut-faim-malnutrition.shtml Consulté le 30 décembre 2015.
(8) Caroline Montpetit, Le Devoir, 2014. « Le quart des enfants inuits d’âge préscolaire ont le ventre creux ». En ligne, paru le 28 mars 2014. http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/403970/le-quart-des-enfants-inuits-d-age-prescolaire-ont-le-ventre-creux Consulté le 19 janvier 2016.
(9) Steve Rennie, CBC News, 2015. “Nunavut’s hunger problem: ‘We can’t pretend it doesn’t exist anymore’”. En ligne, paru le 24 janvier 2015. http://www.cbc.ca/news/canada/north/nunavut-s-hunger-problem-we-can-t-pretend-it-doesn-t-exist-anymore-1.2929573 Consulté le 3 janvier 2016.
(10) ROSHANAFSHAR, Shirin et Emma Hawkins. 2015. « L’insécurité alimentaire au Canada ». Coup d’œil sur la santé, produit no 82-624-X au catalogue de Statistique Canada. En ligne, paru le 25 mars 2015. http://www.statcan.gc.ca/pub/82-624-x/2015001/article/14138-fra.htm Consulté le 4 janvier 2016.
(11) Steve Rennie, CBC News, 2015. “Nunavut’s hunger problem: ‘We can’t pretend it doesn’t exist anymore’”. En ligne, paru le 24 janvier 2015. http://www.cbc.ca/news/canada/north/nunavut-s-hunger-problem-we-can-t-pretend-it-doesn-t-exist-anymore-1.2929573 Consulté le 3 janvier 2016.
(12) Ibid.
(13) Ibid.
(14) Action Canada, 2014. La faim au Nunavut. Des communautés en meilleure santé grâce à la nourriture traditionnelle. » En ligne, paru en 2014. http://www.actioncanada.ca/wp-content/uploads/2014/04/TF-3-Hunger-in-Nunavut-FR.pdf Consulté le 6 janvier 2016.
(15) Gouvernement du Canada, 2014. « Comment fonctionne Nutrition Nord Canada ». En ligne. http://www.nutritionnorthcanada.gc.ca/fra/1415538638170/1415538670874#tpc1 Consulté le 21 décembre 2015.
(16) CBC News. 2006. « Trans fat levels high in North, scientist says ». Publié le 14 décembre 2006.
(17) Steve Rennie, CBC News, 2015. “Nunavut’s hunger problem: ‘We can’t pretend it doesn’t exist anymore’”. En ligne, paru le 24 janvier 2015. http://www.cbc.ca/news/canada/north/nunavut-s-hunger-problem-we-can-t-pretend-it-doesn-t-exist-anymore-1.2929573 Consulté le 3 janvier 2016.
(18) Gouvernement du Canada, 2014. « Comment fonctionne Nutrition Nord Canada ». En ligne. http://www.nutritionnorthcanada.gc.ca/fra/1415538638170/1415538670874#tpc1 Consulté le 21 décembre 2015.
(19) Ibid.
(20) Steve Rennie, CBC News, 2015. “Nunavut’s hunger problem: ‘We can’t pretend it doesn’t exist anymore’”. En ligne, paru le 24 janvier 2015. http://www.cbc.ca/news/canada/north/nunavut-s-hunger-problem-we-can-t-pretend-it-doesn-t-exist-anymore-1.2929573 Consulté le 3 janvier 2016.
(21) Action Canada, 2014. La faim au Nunavut. Des communautés en meilleure santé grâce à la nourriture traditionnelle. » En ligne, paru en 2014. http://www.actioncanada.ca/wp-content/uploads/2014/04/TF-3-Hunger-in-Nunavut-FR.pdf Consulté le 6 janvier 2016.
(22) Ibid.
par Julien Gauthier-Mongeon | Jan 25, 2016 | Idées, International
Depuis plusieurs mois, l’arrivée des réfugié-e-s syrien-ne-s intervient sur fond de crise politique que ravivent les récents attentats perpétrés en sol parisien. En réaction à ces évènements tragiques, les classes politiques ont d’un même élan embrassé l’option sécuritaire (1). Néanmoins, les mesures de sécurité préconisées par François Hollande répondent aux attentats sans interroger les causes profondes à l’origine de la crise que vit actuellement le peuple français. L’histoire récente permet de voir comment le phénomène de masse inscrit le terrorisme dans un contexte de crise culturelle des sociétés occidentales contemporaines. Nous voulons voir comment le concept de masse fournit un éclairage pour mieux comprendre le phénomène mondial du terrorisme.
L’état d’une crise
Depuis la chute du rideau de fer en 1989, les sociétés connaissent un vide que met en évidence l’absence d’alternative au capitalisme triomphant. La possibilité d’une guerre mondiale voit ainsi rejaillir les haines du passé envers un ennemi qui menace de l’intérieur le monde occidental « civilisé » ainsi que ses alliés. Le phénomène de masse dans lequel s’inscrit aujourd’hui le terrorisme oppose ceux et celles que la peur isole à ceux et celles qui, au nom de la peur, cherchent à imposer à la planète leur conception abstraite du monde. Le fondamentalisme religieux s’inscrit précisément dans cette logique de déstabilisation des populations dont l’isolement doit contribuer à ériger un nouvel ordre mondial né du désordre.
Le phénomène de masse qui caractérise le terrorisme contemporain s’inscrit donc dans un contexte d’atomisation des sociétés européennes. Les barrières culturelles s’estompent en même temps que se globalise la menace d’une terreur sans frontières. Les individus isolés deviennent les cibles d’un adversaire ayant rompu tout lien avec la collectivité. C’est à l’intérieur d’un contexte de massification des sociétés que s’inscrit la crise sociale actuelle dont le terrorisme est l’une des manifestations et, bien entendu, non la moindre.
Contrairement à ce qui s’observe dans un contexte de guerre, le terrorisme vise surtout à déstabiliser l’adversaire. Il s’agit de semer la peur dans les esprits plutôt que détruire physiquement l’ennemi, le nombre de victimes important moins que l’impact psychologique résultant des tueries. Cela s’explique en partie par la faiblesse militaire dont disposent les assaillant-e-s. En effet, les cellules terroristes sont souvent composées de quelques individus qui ne peuvent rivaliser avec un ennemi supérieur en taille et en puissance. Comme le fait remarquer le politologue Gérard Chalian : « Les groupes terroristes sont petits, de quelques personnes à plusieurs milliers, et la majorité d’entre eux ne comprennent que quelques dizaines à quelques centaines de membres (…). Dans de telles circonstances, les groupes terroristes ne peuvent en aucun cas espérer gagner la bataille physiquement » (2). Le phénomène de masse crée donc la possibilité pour les terroristes de maximiser les dommages collatéraux avec un minimum de force requis, sortant du contexte d’une guerre conventionnelle où il s’agit de neutraliser l’ennemi par des moyens imposants. Dans un contexte de masse, au contraire, l’insécurité se diffuse de manière exponentielle sans que ne soit mobilisée une force de frappe importante. Le risque se mesure non seulement au danger réel, mais à la peur que suscite la possibilité d’une nouvelle attaque autant ou encore plus meurtrière que la précédente.
En plus de prendre pour cible les masses, le terrorisme en est aussi le produit, résultat de l’isolement vécu par certaines personnes se sentant extérieures à la société. Bien qu’appartenant à un groupe, les terroristes cultivent un même ressentiment vis-à-vis du monde dont ils-elles se sentent étranger-ère-s. Jacqueline Barus-Michel, professeure émérite en psychologie sociale, parle d’une « recherche désespérée d’identités » chez des gens que plus rien ne rattache à la collectivité et à ses règles de fonctionnement. Se développe alors une communauté restreinte où la quête d’identité passe par le ralliement « à des images fortes, dans lesquelles la violence se trouve condensée sous des formes symboliques (plutôt des signaux) simples (mots d’ordre, slogans, représentations élémentaires du bien et du mal) et qui offrent des filiations directes en substitution à celles qui sont défaillantes (personnage charismatique puissant et impitoyable, héros médiatisés) » (3).
Si l’essor des masses remonte aux bouleversements survenus au siècle dernier, il trouve ses prolongements dans une crise du lien social que vivent actuellement nos démocraties. C’est en effet dans le contexte d’une crise civilisationnelle qu’il faut comprendre le phénomène du terrorisme mondial. Les régimes de masse du siècle dernier et le terrorisme de masse ont en commun l’usage de la terreur comme outil de propagande au service d’une idéologie totalitaire. En effet, le totalitarisme désigne non seulement un régime, mais aussi une manière de penser et de concevoir le monde. Comme le souligne le politologue Alexandre Del Valle : « Ce qui caractérise le plus profondément le totalitarisme, ce n’est pas uniquement la violence et l’hypertrophie d’un État liberticide, mais l’idéologie elle-même (…) le fait d’expliquer le mouvement de l’histoire comme un processus unique et cohérent déduit à partir d’une idée centrale : la loi de la nature et de la race pour le nazisme, de l’histoire ou de la lutte des classes pour le marxisme, ou encore de la soumission de l’humanité à Allah, et donc la lutte des religions et des civilisations pour l’islam » (4). Cette vision n’est jamais destinée à aboutir, puisqu’elle projette sur le monde des valeurs absolues qui visent à changer intégralement la réalité, à réaliser dans l’histoire l’essence de la vérité. On voit donc comment le passé ressurgit aujourd’hui sous des formes parfois un peu différentes, mais tout aussi violentes.
Dans son ouvrage intitulé « Les origines du totalitarisme », la philosophe Hannah Arendt s’intéresse aux sociétés de masse nées des ruines des anciennes puissances impériales ayant connu une expansion considérable entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XXe siècle. Elles ont ensuite décliné en raison des conséquences socioéconomiques de la Grande Guerre et des désastres humanitaires provoqués par la grande crise financière de 1929. Il nous faut revenir un peu en arrière pour comprendre l’essor du phénomène de masse qui s’observe aujourd’hui par la montée en puissance de mouvements qui, tant ici qu’ailleurs, révèle un malaise identitaire profondément enraciné dans nos sociétés. Bien que le terrorisme de masse soit un phénomène récent, il fait écho à la terreur de masse des régimes totalitaires de l’entre-deux-guerres. On assiste alors à la montée en puissance d’une masse qui prétend ne plus appartenir aux sociétés passées. Les gens ne s’identifient plus à une classe partageant avec le reste de la société un certain nombre de valeurs et de principes communs. La radicalisation de certains individus isolés est en fait l’expression la plus aboutie de ce phénomène qui a connu plusieurs développements dans l’histoire.
D’une crise à l’autre, vers la puissance des masses
Les phénomènes de masse décrits par Hannah Arendt sont nés du déclin des sociétés impérialistes du XIXe siècle. Ces dernières ont assisté le triomphe du capitalisme industriel mondial et l’essor des États-nations en Europe. La puissance montante d’une bourgeoisie régnant sur l’ensemble du continent succède à l’époque où l’aristocratie tenait d’une main ferme les rênes des principaux centres de pouvoir partout sur le continent. L’impérialisme bourgeois, succédant à l’impérialisme des puissances royales, a connu deux phases d’expansion : un pouvoir s’imposant à l’ensemble des classes de la société et une domination s’étendant aux pays colonisés en dehors du « monde civilisé ». C’est ainsi que Arendt distingue deux formes d’impérialisme séparées dans le temps. En effet, l’impérialisme continental précède chronologiquement l’impérialisme colonial des grandes puissances européennes imposant leur domination sur les populations d’Afrique, d’Asie et du Moyen-Orient.
Ce contexte s’inscrit dans un mouvement expansionniste. Le sentiment d’appartenance des différentes classes à l’idée de nation constitue l’origine commune que partagent entre eux les membres d’une même société. Ainsi, note Arendt : « Le seul lien qui subsistait entre les citoyen[-ne-]s d’un État-nation où il n’y avait plus de monarque pour symboliser leur communauté fondamentale semblait devoir être un lien national, c’est-à-dire une origine commune » (5).
À l’autorité providentielle qu’incarnait autrefois la personne du prince se substitue l’idée de nation. C’est sur elle que repose l’unité d’un peuple mue par un héritage culturel commun et une vision universelle du progrès humain. Cette vision distingue différentes sociétés selon leur degré d’évolution sur l’échelle de l’humanité. On comprend aisément alors que le racisme puisse devenir le porte-étendard d’une conception de l’humanité où les races inférieures doivent être éduquées par les peuples supérieurs, absolument convaincus d’être les dignes représentants de l’humanité. De cela émerge un sentiment de supériorité qui permet de distinguer les peuples entre eux en fonction de leur positionnement respectif sur l’échelle des races humaines.
L’essor de l’anthropométrie à la fin du XIXe siècle servira d’ailleurs de cadre théorique à la pensée eugéniste contemporaine promouvant des différences de nature séparant entre elles les classes et les cultures. C’est sur cette conception du monde que s’appuient au XIXe siècle les mouvements annexionnistes européens qui se prolongent au siècle suivant, culminant dans un vaste mouvement de décolonisation à partir des années 1940. Reste qu’au XIXe siècle, les différences de races justifient les entreprises coloniales menées au nom du progrès de l’humanité : « Les mouvements annexionnistes prêchaient l’origine divine de leurs peuples respectifs par opposition à la foi judéo-chrétienne en l’origine divine de l’homme » (6).
Les évènements décisifs ayant conduit à la Grande Guerre annoncent pour leur part le déclin des États-nations, remplacés par les régimes de masse d’où vont naître les mouvements totalitaires européens florissant de part et d’autre du continent jusqu’au désastre du deuxième grand conflit mondial. Le phénomène de masse diffère de la référence à l’idée de populace ; cette dernière constitue un mouvement étranger à l’influence des idéologies totalitaires qui n’apparaissent qu’à compter du XXe siècle, accompagnant la montée en puissance des masses.
Le concept de masse et les conséquences de la Grande Guerre
Hannah Arendt oppose le concept de masse à celui de classe sociale pour montrer comment chacun désigne deux phénomènes bien distincts. Tandis que les classes sociales ont des intérêts spécifiques partagés par certains groupes aux valeurs communes, les « masses ne sont pas unies par la conscience d’un intérêt commun ». Ce faisant, note Arendt, « [l]e terme de masse s’applique seulement à des gens qui, soit du fait de leur seul nombre, soit par l’indifférence, soit pour ces deux raisons, ne peuvent s’intégrer dans aucune organisation fondée sur l’intérêt commun, qu’il s’agisse de partis politiques, de conseils municipaux, d’organisations professionnelles ou de syndicats » (7).
Le phénomène de massification s’observe donc à l’intérieur de toute société précisément là où certains individus se trouvent en marge de la communauté, mais c’est dans des périodes de crise identitaire que ce phénomène s’affirme de manière plus éloquente.
Dans le cas des personnes exclues suite aux ravages de la Première Guerre mondiale, la part des mécontent-e-s comprend toutes les classes de la société qui ressentent massivement les conséquences sociales et économiques d’une guerre coûteuse en vies humaines et en biens matériels. Ce sont les anciens soldats, les inadapté-e-s sociales-aux, les marginales-aux, les masses grandissantes de chômeur-euse-s, qui dénoncent le système des partis politiques responsables des malheurs ayant mené l’Europe au bord du gouffre et ayant provoqué la misère des peuples. Ce qui caractérise cette époque tumultueuse, c’est la disparition de l’idée de classe au profit d’une idéologie de masse qui galvanise autour de principes abstraits différents groupes de la société. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le fascisme de Mussolini trouve ses racines dans un radicalisme anarchiste qui connaît à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle une influence importante parmi les gens déclassés.
Personne ne se reconnaît plus dans l’ancien système de classes sociales, préférant à la société de type libéral un modèle de société total où les différences de statuts s’effacent . C’est notamment le cas de l’Allemagne et de l’Italie, grandes perdantes de la Grande Guerre, d’où vont naître les premiers mouvements fascistes d’Europe qui entraîneront celles-ci dans les méandres d’une guerre totale.
Le constat d’échec des démocraties européennes renforce le sentiment d’isolement vécu par une masse d’individus dont les intérêts ne sont plus représentés par les organisations politiques et par les dirigeants issus d’un monde révolu. On assiste alors à une dissolution du lien social traditionnel basé sur l’autorité des partis au profit d’une atomisation des citoyen-ne-s entraîné-e-s par le vent des masses déferlant sur une Europe en crise. Désormais simples agents d’une masse déclassée, tentant par d’autres moyens que ceux des organisations politiques traditionnelles d’influencer le sort de la société, les grands mouvements totalitaires trouvent des adeptes chez des gens que l’ancienne société n’interpelle plus. C’est ce qui précède la mise en place des régimes dictatoriaux qui recevront le support inattendu des masses durant l’accalmie de l’entre-deux-guerres jusqu’au début de la Deuxième Guerre mondiale.
Il s’agit d’une crise des valeurs humanistes classiques qui reflète une transformation en profondeur des sociétés contemporaines. C’est ce qui caractérise l’âge des extrêmes, pour reprendre une expression consacrée par l’historien Éric Hobsbawn (8). C’est aussi l’époque d’un durcissement des positions politiques où s’affrontent désormais de part et d’autre des matrices idéologiques qui rallient des gens issus de milieux très différents. Les différences de classes sont alors momentanément éclipsées par ce ralliement général à une volonté de domination totale sur le monde.
L’existence de masses anomiques, où ne coexistent que des individus, contraste ainsi avec l’époque où les classes sociales composaient le paysage politique des États nationaux. Cette perte de référence s’observe aussi aujourd’hui : en effet, les démocraties représentatives ne parviennent plus à rallier l’intérêt des masses. À la massification des groupes prêtant allégeance au terrorisme, s’observe une massification des populations qui, bien que ne suivant plus la voie tracée par les idéologies extrêmes, n’en sont pas moins réduites à un isolement et à un désenchantement apparemment sans dénouement possible.
Un double phénomène de massification s’observe donc chez les citoyen-ne-s désemparé-e-s et chez les individus radicalisés. Ceux-ci forment des noyaux atomisés cherchant à propager leur message de terreur dans une société profondément divisée de l’intérieur. Pierre Rosavallon pose un diagnostic similaire à celui d’Arendt sur l’état actuel de nos démocraties et la dissolution des différences de classe au profit d’une vision trouble de la réalité sociale. Plutôt qu’à la montée en puissance d’une idéologie totalitaire rejoignant l’ensemble des masses, on assiste à l’indifférence tranquille des peuples que la politique n’intéresse plus. L’auteur décrit cet effritement de la manière suivante :
« Se sont simultanément effrités, à partir des années soixante-dix, le système de la démocratie des partis, le rôle joué par les syndicats et les formes de démocraties sociales préalablement instituées. La crise de la représentation politique s’est inscrite depuis ce moment dans le cadre d’une panne beaucoup plus large de la figuration sociale. La moins grande visibilité des systèmes de différenciation dans nos sociétés, qu’il s’agisse du clivage des classes, des appartenances religieuses ou même du rapport à l’idée de nation, a contribué dans l’ensemble à faire entrer le système représentatif dans cette nouvelle crise » (9).
Quelques éléments hérités du passé refont donc surface dans nos sociétés. L’âge de la méfiance n’est pas sans trouver certaines résonnances avec l’âge des extrêmes dans un contexte où s’opposent l’extrême de l’indifférence et l’extrême de l’épouvante venue d’un ennemi solitaire. Plusieurs individus ne se reconnaissent plus dans un monde où le triomphe de l’économie laisse peu de place au changement et où la possibilité de transformer réellement le monde relève d’un vœu pieux. Se présentent alors des réactions pathologiques qui profitent aux idéologies à vocation totalitaire dont l’influence reste néanmoins limitée et diffuse en comparaison à la fascination exercée par les régimes totalitaires du siècle dernier. Certes, une même conception abstraite du monde s’observe dans le terrorisme d’État et le terrorisme de masse où s’affirme de part et d’autre l’idée d’un monde qu’il faut renverser et reconstruire. Dans les deux cas, c’est la terreur qui est mise à profit pour répandre la peur. L’historien Gérard Chaliand note à ce propos : « Le terrorisme d’État, c’est-à-dire le terrorisme du fort au faible, et le terrorisme du faible au fort, ont de nombreux points en commun. La campagne de terreur a pour but de répandre un sentiment d’insécurité générale qui doit pouvoir atteindre n’importe qui, n’importe quand » (10). C’est dans un contexte de masse que le terrorisme profite de la désorganisation pour aggraver une crise déjà extrêmement vive. Plusieurs exemples permettent d’en témoigner, parmi lesquels figure celui de la France. Le cas français montre bien comment s’est progressivement dilué le vernis social qui permettait d’inscrire les luttes sociales dans un contexte culturel lié à l’idéal républicain de la nation fraternelle. Cet idéal connaît aujourd’hui une crise d’autant plus grande que rien ne semble pouvoir s’y substituer.
Le modèle français : vers une implosion sociale
Le communautarisme français répond à une incertitude ambiante davantage qu’à un problème concret touchant une certaine classe de personnes dont les intérêts seraient directement menacés par la venue des étranger-ère-s. Le vide politique et le discrédit des classes politiques laissent libre cours à des formes de révoltes parfois campées sur des certitudes que ravivent les anciennes croyances. Emmanuel Todd observe comment se traduit cette réaction en fonction de l’emplacement géographique des populations.
Davantage que la classe sociale, c’est l’héritage religieux passé qui influence le degré de peur que suscite la présence étrangère des musulman-e-s en France et le type de réaction de la part du peuple. Les résidus de croyances chrétiennes, très forts à la périphérie du territoire Français, sont néanmoins moins prégnants au centre du pays où s’affirme plutôt un « individualisme homogénéisant ». Ainsi, de « l’individualisme égalitaire du système central dérive l’idéal d’un État régnant sur une société homogène composée d’atomes équivalents » (11), s’opposant à une France plus traditionnelle attachée à la distinction des rangs et à la différence de statuts. N’en demeure pas moins que cette opposition s’inscrit dans une vision plus large d’une république servant de référence où l’étranger-ère doit à tout prix être assimilé-e. Les manières et les modalités que prend cette assimilation sont dictées par le milieu auquel appartient chaque groupe, ce qui n’empêche pas le modèle républicain d’avoir atteint ses limites et de devoir repenser en profondeur ses stratégies d’intégrations des étranger-ère-s.
Le cas de la France met ainsi en évidence un esprit néo-républicain où l’exclusion de l’autre devient paradoxalement la condition de son acceptation. C’est dans un tel contexte qu’on demande à l’immigrant-e de renier ses origines au nom d’un idéal républicain reposant sur l’inclusion par l’exclusion sur fond de valeurs inscrites dans l’histoire nationale du pays. Todd dit ceci à propos de cet universalisme négatif et exclusif : « Le néo-républicanisme est une étrange doctrine, qui prétend parler la langue de Marianne, mais définit dans les faits une République d’exclusion » (12).
On assiste alors à une homogénéisation des points de vue où le sentiment de peur face au monde étrange transcende les barrières de classe et met en évidence un phénomène de massification. C’est ce qui s’est observé durant l’entre-deux-guerres et ce qui trouve des résonnances dans la situation actuelle que vit l’Europe « civilisée ». C’est ainsi qu’on a dit des terroristes qui ont récemment perpétré les attentats à Paris qu’ils étaient des individus sans attaches ou déracinés de leur milieu d’origine. Il s’agirait plus précisément, note la criminologue Sylvia Bréger, d’une « haine farouche envers le monde « extérieur » (13) se manifestant sous la forme d’une double exclusion. D’abord exclus du fait de leurs origines, ils s’auto-excluent par un processus de radicalisation qui leur permet de se constituer en groupe isolé à l’intérieur de la masse. En fait, les terroristes se sont solidarisé-e-s en même temps qu’ils-elles se sont radicalisé-e-s avec d’autres individus vivant comme eux de façon humiliante certains échecs ayant contribué à leur isolement.
Deux alternatives se présentent alors à eux-elles : soit rejoindre la masse, soit se constituer en marge d’elle, c’est-à-dire se marginaliser dans et à l’intérieur de la masse. Un article de Farhad Khosrokhavar, journaliste à Europe solidaire sans frontières, résume cette double issue de la manière suivante : « Par un rude labeur, une partie de ces jeunes parvient à surmonter l’exclusion et à rejoindre les classes moyennes. [Elles et] ils rompent alors souvent les liens avec leur quartier et leurs ancien[-ne-]s ami[-e-]s. D’autres trouvent dans la délinquance le moyen d’acquérir facilement de l’argent et vivre selon le modèle rêvé des classes moyennes. Le mal dont [elles et] ils souffrent le plus est la victimisation : [elles et] ils ont, en effet, tendance à penser que la seule voie d’accès aux aménités des classes moyennes se trouve dans la délinquance, la société leur ayant fermé l’accès à toutes les autres issues » (14).
Se crée alors ce que le politologue Marc Sageman appelle un processus d’implosion sociale parmi un clan qui évolue en dehors de la masse pour mieux s’y fondre : « Dans sa pure expression, le clan est un réseau dense de nœuds, où chacun est connecté à tous les autres. La dynamique à laquelle il obéit ressemble à un processus d’implosion sociale, l’ensemble du clan se repliant sur lui-même jusqu’à se couper totalement du monde extérieur » (15). Le groupe de terroristes responsable des attentats à Paris témoigne de ce processus de marginalisation où un clan aux intérêts communs s’est désolidarisé du monde jusqu’à en nier l’existence. Le terrorisme de masse devient alors symptomatique de ce déracinement qui affecte plus largement l’ensemble des classes.
Cela témoigne d’une réalité plus large liée aux sociétés en déclin où les identités et les groupes se fondent dans la masse des individus anonymes eux aussi en perte de références dans un monde en pleine crise des identités et des valeurs. L’absence d’horizon culturel englobant l’ensemble des communautés génère des îlots de résistance dont les formes sont parfois violentes, comme dans le cas du terrorisme de masse. Il prend d’autres fois une forme passive, comme dans la course effrénée au consumérisme des foules en quête d’un bonheur illusoire. Contrairement à la massification englobante, qui prévalait durant la période de l’entre-deux-guerres, nous assistons aujourd’hui à une massification éparse sur arrière-fond d’une économie triomphante de laquelle personne ne réussit à sortir. Il y a néanmoins une indifférence politique qui s’exprime par un désintéressement de plus en plus répandu qui caractérise le contexte de massification à l’ère du désenchantement. L’indifférence au monde et le repli sur soi sont devenus symptomatiques d’une manière de vivre en société. Le vernis qui protégeait les institutions culturelles a disparu et le terrorisme contemporain n’est qu’un symptôme de cette déliquescence. Comme l’affirmait Arendt à propos du siècle dernier, l’autorité des partis ne constitue plus l’horizon politique auquel se rallient les différentes classes de la société. C’est ainsi, note Bernard Manin, que le comportement électoral ne s’explique plus par « les caractéristiques sociales, économiques et culturelles des citoyen[-ne-]s » (p.279). Au contraire, les « résultats du vote peuvent varier significativement d’une élection à l’autre alors même que les caractères sociaux, économiques et culturels des électeurs [et électrices] restent à peu près identiques pendant la période considérée ».
C’est dans ce contexte de massification des sociétés qu’il nous faut comprendre le terrorisme comme phénomène social. Que ce soit par une vision simplifiée de la religion ou par une pensée purement instrumentale, c’est toujours la forme qui prime sur le contenu, l’action sur la réflexion lorsque vient l’urgence de transformer radicalement la société. Il est intéressant de voir comment l’idéologie de la terreur, autrefois liée à un mouvement européen ayant mené à l’expérience totalitaire, s’exprime aujourd’hui sous une forme diffuse, mais tout aussi inquiétante pour l’avenir de notre civilisation. S’exprime le fantasme de détruire un monde qu’il faut faire renaître de ses cendres, comme autrefois les nations devaient faire table rase de leur passé en érigeant un monde préservé des dangers d’une contamination venant de l’extérieur. Comme naguère du temps des idéologies totalitaires, le monde semble se diviser en deux groupes, c’est-à-dire ceux et celles que juge l’histoire et ceux et celles qui se font juges de l’histoire.
(1) http://www.ladepeche.fr/article/2015/11/15/2217700-union-nationale-pour-…
(2) Chaliand, Gérard, « Lénine, Staline et le terrorisme d’État » dans Histoire du terrorisme de l’Antiquité à Daesh, Paris, Fayard, 2015, p.37.
(3) Barus-Michel, Jacqueline, « Crise et identité » dans La violence politique (dir. Max Pagès), Paris, Érès, 2003, p.64.
(4) Del Valle, Alexandre, Le totalitarisme islamiste à l’assaut des démocraties, Paris, Éditions des Syrtes, 2002, p.88.
(5) Arendt, Hannah, Les origines du totalitarisme, Paris, Gallimard, 2002, p.511-512.
(6) p.516.
(7) Ibid., p.618-619.
(8) Voir Habsbown, Éric, L’âge des extrêmes : Le court XXe siècle, 1914-1991, Paris, Éditions poche, 2003.
(9) Rosanvallon, Pierre, Le peuple introuvable, Paris, Gallimard, 1998, p.417.
(10) Chaliand, Gérard, « Lénine, Staline et le terrorisme d’État » dans Histoire du terrorisme de l’Antiquité à Daesh, Paris, Fayard, 2015, p.229.
(11) Todd, Emmanuel, Qui est Charlie? Sociologie d’une crise religieuse, Paris, du Seuil, 2015, p.126.
(12) Ibid., p.151.
(13) https://www.linkedin.com/pulse/la-psychologie-du-terrorisme-sylvia-bréger
(14) http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article36452
(15) Sageman, Marc, Le vrai visage du terrorisme : psychologie et sociologie du djihad, Paris, Denoël impacts, 2005, p.304.
Bibliographie
Arendt, Hannah, Les origines du totalitarisme, Paris, Gallimard, 2002.
Barus-Michel, Jacqueline, « Crise et identité » dans La violence politique (dir. Max Pagès), Paris, Érès, 2003.
Habsbown, Éric, L’âge des extrêmes : Le court XXe siècle. 1914-1991, Paris, Éditions poche, 2003.
Manin, Bernard, Principes du gouvernement représentatif, Paris, Flammarion, 1996.
Rosanvallon, Pierre, Le peuple introuvable, Paris, Gallimard, 1998.
Sageman, Marc, Le vrai visage du terrorisme : psychologie et sociologie du djihad, Paris, Denoël impacts, 2005.
Todd, Emmanuel, Qui est Charlie? Sociologie d’une crise religieuse, Paris, du Seuil, 2015.
par Rédaction | Jan 12, 2016 | Analyses, International
Par Rohin Baiany
Le 21 septembre dernier, l’Arabie Saoudite, membre du conseil consultatif du Conseil des droits de l’homme, a été nommée à la tête de l’institution onusienne. En tant que chef de file du groupe consultatif, le pays aura pour mission de nommer les rapporteurs spéciaux. Les rapporteurs sont les envoyés dépêchés par l’ONU et qui seront chargés d’enquêter sur les violations des droits de l’homme. (20) C’est un rôle de premier plan qui requiert deux qualités importantes : impartialité et crédibilité.« La résolution 60/251 de l’Assemblée générale (…) spécifie que les États élus au Conseil doivent respecter les normes les plus élevées dans la promotion et la protection des droits de l’homme et qu’ils coopèrent pleinement avec le Conseil » (19).
La nomination a été très mal reçue auprès de certains pays et organisations des droits de l’homme. L’Arabie Saoudite fait la une des grands médias internationaux depuis des années pour les manquements en matière des droits de l’homme sur son territoire. Une nomination à la fois surprenante et inusitée, mais qui tire ses sources de plusieurs réalités méconnues.
Tout d’abord, avant de s’engager plus en détail dans le sujet, il est impératif de comprendre ce qu’est le Conseil des droits de l’homme. Cette institution revêt une importance primordiale au sein de l’Organisation des Nations Unies. Le Conseil est jeune, car il a été créé en 2006 par l’Assemblée générale de l’ONU. L’objectif principal est de « renforcer la promotion et la protection des droits de l’homme autour du globe ». L’Assemblé générale est le principal organe décisionnaire de l’ONU.
Le projet est ambitieux dans la mesure où il offre à celles et ceux qui sont victimes d’injustices ou qui en sont témoins de pouvoir se tourner vers cet organisme pour de l’aide. En tant qu’organisme intergouvernemental, il est composé de plus de 47 États signataires, qui se partagent la présidence du Conseil tous les trois ans. Une des critiques les plus souvent exprimées concerne la nature peu démocratique et critiquable de certains des membres.
Parmi les pays qui siègent au sein du Conseil figurent notamment la Chine et la Côte d’Ivoire. Plus de mille militants des droits de l’homme croupissent aujourd’hui dans les prisons chinoises et selon Amnistie Internationale, plus de 4000 personnes sont condamnées à mort chaque année dans le pays (21). Pour ce qui est de la Côte d’Ivoire, même s’il y a eu des progrès notables dans les dernières années, les forces de sécurité du pays sont régulièrement accusées d’exactions à l’encontre des opposants au président Alassane Ouattara (22).
Monarchie absolue
Pour comprendre la situation en Arabie Saoudite, il faut tout d’abord comprendre la nature de ce pays « atypique ». Ce royaume est le seul État au monde qui porte le nom de son fondateur : Abdelaziz ben Abderrahmane Al Saoud dit Ibn Seoud. Fondée en 1932, après l’unification des différentes tribus de la péninsule arabique, la famille Saoud dirige le royaume sans partage depuis près d’un siècle.
Conformément aux règles de succession, le pouvoir se transmet d’un frère à l’autre. Un système unique de succession « adelphique » parmi les fils du fondateur Ibn Seoud. C’est un mode de succession qui consiste à transmettre le pouvoir au frère aîné du dernier souverain décédé et non à son fils. En réalité, selon le spécialiste de l’Arabie Saoudite Nabil Mouline, la succession va le plus souvent au membre le plus puissant de la famille:« La transmission du pouvoir en Arabie saoudite, qui obéit à ce principe, est plus complexe : le roi n’est pas le frère le plus âgé, mais le membre le plus puissant de sa génération.
Le pouvoir est donc très dépendant des équilibres de pouvoir du moment » (23). N’empêche que la dynastie des Saoud est vieillissante et qu’il est impératif aujourd’hui qu’ils envisagent de passer le flambeau à une génération plus jeune.
Le fondateur du pays a eu 19 épouses qui lui donnèrent environ 89 enfants connus. Une très grande famille, qui compte aujourd’hui plus de 5000 princes héritiers et dont chacun mène un train de vie extrêmement luxueux (27).
Au fil des ans, ces héritiers se sont forgé une réputation peu enviable. Plus d’une fois, les frasques des héritiers ont fait la manchette des grands médias internationaux (26).
Travailleurs sans droits
L’Arabie Saoudite a un triste bilan en matière de droits des travailleurs étrangers sur son sol. Un grand nombre de personnes en provenance de différents pays se rendent en Arabie Saoudite dans l’espoir d’obtenir un salaire décent. Ces travailleurs migrants sont la plupart du temps relégués aux tâches et emplois que les natifs ne veuillent pas faire : domestique, nourrice, chauffeur ou ouvrier, par exemple. Une fois le nouvel arrivant sur place, il se fait confisquer son passeport et se voit contraint de travailler dans des conditions « inhumaines (1). » Des rapports font état de journées de dix à douze heures de travail récompensés par de maigres salaires qui parfois ne sont pas versés à l’employé. Ces pratiques, sans être la norme, sont une réalité répandue et connue du grand public.
Il existe une multitude de plaintes pour maltraitance, privation de nourriture ou même pour viol à l’encontre des membres de la famille royale ou de l’aristocratie saoudiennes (4). L’un des cas récents est celui d’un diplomate saoudien accusé d’avoir violé deux employées népalaises à son domicile en Inde. Il a pu quitter le pays sous couvert de l’immunité diplomatique sans être importuné par la justice de son pays et malgré les protestations du gouvernement indien.
Dans seulement quelques rares cas, des accusations formelles ont été déposées à l’encontre des suspects. Une multitude de rapports d’organisations internationales ont été rédigés sur les abus des travailleurs étrangers. Très peu de plaignantes et plaignants ont eu gain de cause jusqu’à maintenant.
En effet, chaque fois qu’un membre de la famille royale se déplace à l’étranger, il bénéficie de l’immunité diplomatique et n’est donc pas « justiciable ». Il en est de même à l’intérieur du pays, car les tribunaux ne concernent pas la royauté (6). Deux éléments peuvent expliquer ce constat : l’une est religieuse et l’autre économique.
Gardien des lieux saints
L’Arabie Saoudite bénéficie d’un statut singulier au sein du monde musulman. En effet, le royaume renferme en son sein deux des lieux saints les plus importants de la religion musulmane, soit la Mecque et Médine. Cela fait du souverain saoudien le gardien des lieux saints de l’islam, connu jadis sous l’appellation de Gardien des Deux Saintes Mosquées (8). De facto, le souverain assure le rôle du défendeur des lieux saints en plus d’en assurer la préservation. Ce rôle assure une autorité au souverain et à sa famille qu’il est risqué de critiquer.
Au-delà de l’aspect religieux, l’économie est l’autre outil de puissance du royaume. Le pays possède la deuxième plus vaste réserve de pétrole au monde en plus d’en être le second exportateur mondial (9).
La manne pétrolière a fait du royaume le troisième plus grand détenteur de change au monde avec des caisses estimées à 883 milliards de dollars américains. En comparaison, le Canada ne se place que 14e; la France 15e et les États-Unis 18e (10). Les réserves du gouvernement saoudien sont cependant fortement en baisse depuis l’an dernier. La guerre au Yémen, déclenchée au printemps 2015 et qui s’éternise, en serait l’une des principales explications.
Cet incroyable capital financier donne au pays une puissance qui lui permet de faire la promotion de ses intérêts à travers le monde.
Grâce à cet argent, l’État saoudien fait notamment la promotion du « wahhabisme ». C’est une idéologie religieuse et ultra rigoriste du sunnisme fondée au XVIIIe siècle à partir duquel le pays tire sa légitimité dans le monde musulman (11). L’Arabie Saoudite est le seul pays reconnu par la communauté internationale qui applique le wahhabisme.
Il est important de mentionner que tous les groupes fondamentalistes sunnites tels qu’Al-Qaïda, l’État islamique, Boko Haram, les Talibans et Al-Nosra se revendiquent du wahhabisme. Depuis la fin des années 70, l’Arabie Saoudite a joué un rôle important dans l’essor de ces groupes violents.
Dans les années 80, c’était pour combattre l’Union soviétique pendant la guerre d’Afghanistan en finançant les moudjahidines. Beaucoup de ces mêmes moudjahidines deviendront des cadres talibans qui embrassent le pays aujourd’hui. Plus récemment en Syrie, des groupuscules armés, dont Al Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaïda, ont bénéficié de l’aide de riches donateurs saoudiens. Cet appui se fait à la fois de manière financière, mais surtout de manière idéologique. Le pays valide le comportement violent de ces groupes par sa propre pratique de la religion (25). Le royaume impose son autorité et ses châtiments de la même manière que les terroristes : décapitations, lapidations, mutilations de membre.
Pour promouvoir le wahhabisme, les Saoud dépensent d’importantes sommes d’argent pour financer des mosquées, des organisations religieuses ou même des partis politiques à travers le monde (12).
C’est dans le respect de la doctrine wahhabite que le régime saoudien impose un code moral très strict à toute personne vivant dans le pays.
Cela a pour conséquence que les femmes saoudiennes sont parmi les moins libres à travers le globe. Il leur est interdit de conduire un véhicule, de voyager seules, de travailler ou même de s’éduquer sans la permission d’un homme de la famille. La participation des femmes dans la politique, par exemple, est extrêmement faible. Elles ont le droit de voter lors des élections, mais un grand nombre de celles-ci ne peuvent se rendre aux urnes sans le consentement de l’homme de la famille. Pour étayer cet état des faits; lors des élections municipales de décembre 2015, 1,5 million d’hommes étaient attendus dans les bureaux de vote, pour seulement 130 000 femmes (28). La « démocratie » saoudienne reste en somme peu représentative et son pouvoir, limité. « Les conseils municipaux sont les seuls représentants gouvernementaux élus par le peuple. Ils ne sont pas dotés de pouvoirs législatifs, mais ils peuvent conseiller les autorités et aider à la surveillance des budgets. »
La liberté de culte est totalement inexistante. Les chiites, l’autre branche de l’islam, sont persécutés et ne jouissent pas des mêmes droits que leurs coreligionnaires sunnites. D’ailleurs, la pratique de toute autre religion que l’islam est formellement interdite.
Prisonnier d’opinion
Le système judiciaire est excessivement sévère et répressif. Le taux d’exécution est l’un des plus élevés au monde, les flagellations et les décapitations sont choses courantes. Selon Amnistie Internationale, l’Arabie saoudite figure parmi les pays qui exécutent le plus grand nombre de personnes avec la Chine, l’Iran, l’Irak et les États-Unis (13).
Plus près de nous, pendant les derniers mois, les médias ont fait couler beaucoup d’encre sur le cas de Raif Badawi. La conjointe du jeune activiste, craignant d’être arrêtée à son tour, est réfugiée à Sherbrooke avec ses enfants. Pour ceux qui n’ont pas suivi le dossier Badawi en détail, en voici quelques éléments importants. Tout d’abord, il est accusé d’avoir troublé l’ordre public et « d’insulte à l’islam ».
La religion est souvent invoquée comme excuse dans ce pays pour des accusations qui sont purement politiques. Dans les faits, monsieur Badawi est un activiste qui milite pour une libéralisation de la société saoudienne. Il a travaillé activement pour le droit des femmes et pour plus de liberté religieuse.
Le jeune blogueur de 31 ans a été condamné à 10 ans de prison, à une forte amende ainsi qu’à 1000 coups de fouet. Une fois sa peine achevée, il lui sera également interdit de voyager pendant 10 ans (14).
Son avocat a lui aussi été condamné à 15 ans d’emprisonnement et la cofondatrice du site de Raif Badawi, Free Saudi Liberals, a été arrêtée pour un message sur Twitter. (15) Les demandes de la communauté internationale, notamment de cesser les flagellations en raison de la santé fragile de Raif Badawi, sont restées lettre morte.
Selon Ensaf Haidar, l’épouse du militant, les tribunaux saoudiens veulent faire un nouveau procès contre son époux pour apostasie. En vertu de l’interprétation wahhabite de la justice saoudienne, l’apostasie est un crime passible de la peine de mort (16).
Le cas de monsieur Badawi, n’est malheureusement pas la seule condamnation outrancière. Le jugement à mort du manifestant Ali Mohammed Baqir al-Nimr, 21 ans, a fait couler beaucoup d’encre (17). Ce jeune homme est accusé d’avoir « participé à des manifestations contre le gouvernement, en attaquant les forces de sécurité, de possession d’une mitrailleuse et de vol à main armée ». Des accusations très difficilement vérifiables, tant un nombre important de ses droits juridiques n’ont pas été respectés en détention. Ce qui rend cette condamnation encore plus controversée, c’est que l’accusé n’avait que 17 ans au moment des faits. L’accès à son avocat lui a été régulièrement refusé. De plus, son avocat n’a en outre pas été mis au courant des dates d’audiences de son client. Il n’a pas plus été possible pour ce dernier de contre-interroger les témoins.
Le 27 mai 2014, il sera condamné à mort par « décapitation et crucifiement, son corps étant ensuite exposé publiquement jusqu’à pourrissement de ses chairs » (29). La condamnation sera ratifiée un peu plus tard par le roi Salmane, jusque-là en attente de validation.
Difficile de ne pas voir en cette condamnation, un motif d’ordre politique destiné à envoyer un message fort aux opposants du régime. L’oncle du jeune homme, un fervent dissident politique a aussi eu droit au même verdict. Il sera accusé de « recherche d’ingérence étrangère », sans que les preuves soient publiées publiquement.
Le 2 janvier 2016, ce dernier a été exécuté en plus de 47 autres personnes. Cette exécution a accentué les tensions déjà très vives entre chiites et sunnites. À l’annonce de l’exécution du dignitaire, des milliers de chiites ont marchés dans la colère dans plusieurs pays, dont l’Inde, le Bahreïn, l’Irak et plus violement en Iran. En Iran, puissance chiite de la région, des manifestants en colère ont vandalisé l’ambassade saoudienne. Peu de temps après cet incident, le royaume wahhabite rompait toutes ses relations avec Téhéran. Une nouvelle escalade de la tension, dans une région déjà très fragile.
Double discours
Le bilan du pays en matière des droits de l’homme est catastrophique. Pour toutes ces raisons réunies, la nomination de ce pays à la tête du Conseil des droits de l’homme pose problème. Rien n’indique pour le moment un futur changement d’attitude de nos politiques vis-à-vis du régime. Les considérations économiques l’emportent sur les préoccupations humanitaires. Le gouvernement saoudien signe des contrats d’armement sans problème, notamment avec le Canada, pour une valeur de 15 milliards de dollars (19). Ses délégations diplomatiques sont reçues en grande pompe dans toutes les grandes capitales sans jamais être questionnées. L’inaction de la communauté internationale peut laisser pantois et se résumer en une forme de duplicité tacite.
(1) Figaro, 18 novembre 2013, « Les effroyables conditions de travail des ouvriers migrants au Qatar » : http://www.lefigaro.fr/international/2013/11/18/01003-20131118ARTFIG00429-les-effroyables-conditions-de-travail-des-ouvriers-migrants-au-qatar.php
(2) Rapport 2014-15 et vue d’ensemble sur l’Arabie saoudite d’Amnesty International : Https://www.amnesty.org/fr/countries/middle-east-and-north-africa/saudi-arabia/
(3) Rapport général sur les doits de l’homme en Arabie saoudite, par Human Rights Watch : https://www.hrw.org/fr/middle-east/n-africa/saudi-arabia
(4) Humans Rights Watch, rapport du 8 juillet 2008 sur les conditions des travailleurs étrangers en Arabie Saoudite. Le rapport inclus également le témoignage de Ponnamma S., une travailleuse domestique d’origine sri-lankaise : https://www.hrw.org/fr/news/2008/07/08/arabie-saoudite-les-travailleuses-domestiques-sont-confrontees-de-graves-abus
(5) Atlantico, du 11 mai 2015, « L’Arabie saoudite accusée de sévices à grande échelle sur des travailleurs sans-papiers» : http://www.atlantico.fr/pepites/arabie-saoudite-accusee-sevices-grande-echelle-travailleurs-sans-papiers-2137439.html
(6) Le Figaro, 17 septembre 2015, «Viols: le diplomate saoudien a quitté l’Inde» : http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2015/09/17/97001-20150917FILWWW00018-viols-le-diplomate-saoudien-a-quitte-l-inde.php
(7) Voir le site de l’organisation de Coopération islamique : http://www.oic-oci.org/oicv2/home/?lan=fr
(8) Aperçu historique du rôle de Gardien des deux saintes mosquées : https://fr.wikipedia.org/wiki/Chérif_de_La_Mecque
(9) Connaissance des énergie, 15 juin 2015, « L’Arabie saoudite possède les plus importantes réserves de pétrole au monde » : http://www.connaissancedesenergies.org/l-arabie-saoudite-possede-les-plus-importantes-reserves-de-petrole-au-monde-131029
(10) Réserve de change et son rôle dans l’économie contemporaine : https://fr.wikipedia.org/wiki/Réserves_de_change
(11) Article historique sur la doctrine wahhabite : http://www.cosmovisions.com/$Wahhabisme.htm
(12) La Presse, 18 octobre 2015, « L’Arabie saoudite cultive l’héritage du wahhabisme » : http://www.lapresse.ca/international/moyen-orient/201510/18/01-4911163-larabie-saoudite-cultive-lheritage-du-wahhabisme.php
(13) Rapport 2014 d’Amnesty International sur la peine de morts dans le monde : https://www.amnesty.ch/fr/themes/peine-de-mort/docs/2015/peine-de-mort-2014
(14) Rapport sur Raïf Badawi d’Amnesty International : http://www.amnistie.ca/site/torture/agissezRaif.php
(15) Front Line Defenders, Fondation Internationale pour la protection des défenseurs des droits humains, dossier sur Raïf Badawi : https://www.frontlinedefenders.org/fr/taxonomy/term/14768
(16) France24, 11 mars 2015, « Le blogueur saoudien Raïf Badawi risque la peine de mort» : http://www.france24.com/fr/20150303-blogueur-saoudien-raif-badawi-pourrait-etre-condamne-peine-mort-apostasie
(17) Dossier sur Ali Mohammed Baqir Al-Nimr, d’Amnesty International : http://www.amnistiepdm.org/arabie-saoudite—ali-mohammed-baqir-al-nimr.html
(18) BBC, 15 octobre 2015, « Saudi Shia cleric Nimr al-Nimr ‘sentenced to death » : http://www.bbc.com/news/world-middle-east-29627766 (version anglaise)
(19) Le nouvel obs, 23 décembre 2015, «L’Arabie Saoudite au Conseil des droits de l’homme de l’ONU : la colère est légitime » : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1426256-l-arabie-saoudite-au-conseil-des-droits-de-l-homme-de-l-onu-la-colere-est-legitime.html
(20) Site web officel de l’Organisation des nations unies : http://www.un.org/fr/rights/overview/rsgt.shtml
(21) La Presse, 16 mard 2015, « Chine: «pire bilan en matière de violations des droits de l’Homme » : http://www.lapresse.ca/international/asie-oceanie/201503/16/01-4852447-chine-pire-bilan-en-matiere-de-violations-des-droits-de-lhomme.php
(22) Jeune Afrique, 19 novembre 2012, « Côte d’Ivoire : l’armée coupable d’exactions généralisées, selon un rapport de HRW» : http://www.jeuneafrique.com/173388/politique/c-te-d-ivoire-l-arm-e-coupable-d-exactions-g-n-ralis-es-selon-un-rapport-de-hrw/
(23) La Croix, 23 janvier 2015, « En Arabie saoudite, « un mode de succession problématique » : http://www.la-croix.com/Actualite/Monde/En-Arabie-saoudite-un-mode-de-succession-problematique-2015-01-23-1272093
(24) Le Fiagro, 17 seprembre 2015, « Viols: le diplomate saoudien a quitté l’Inde» : http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2015/09/17/97001-20150917FILWWW00018-viols-le-diplomate-saoudien-a-quitte-l-inde.php
(25) Le Point, 26 août 2014, « Terrorisme : l’Arabie saoudite coupable » : http://www.lepoint.fr/editos-du-point/michel-colomes/terrorisme-l-arabie-saoudite-coupable-26-08-2014-1856556_55.php
(26) Nouvelobs, 31mars 2013, «Maha Al-Sudaïri : Princesse martyre du luxe parisien» : http://o.nouvelobs.com/people/20130331.OBS6296/maha-al-sudairi-princesse-martyre-du-luxe-parisien.html
(27) Les Echos, 8 août 2015, «A Cannes, la manne saoudienne fait le bonheur des commerçants» : http://www.lesechos.fr/01/08/2015/lesechos.fr/021240740933_a-cannes–la-manne-saoudienne-fait-le-bonheur-des-commercants.htm#
(28) Radio-Canada, 13 décembre 2015, «20 femmes élues pour la première fois en Arabie saoudite» : http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/international/2015/12/13/002-arabie-saoudite-femme-election-elue-premiere-fois.shtml
(29) Le Figaro, 23 septembre 2015, «L’Arabie saoudite va décapiter et crucifier un chiite de 21 ans» : http://www.lefigaro.fr/international/2015/09/22/01003-20150922ARTFIG00250-l-arabie-saoudite-va-decapiter-et-crucifier-un-chiite-de-21-ans.php
par Benjamin Pillet | Jan 11, 2016 | Analyses, Canada
Le récent discours du Trône a confirmé ce que beaucoup espéraient depuis les élections fédérales, avec la confirmation d’une légalisation du cannabis au courant de l’année 2016. Un engagement « révolutionnaire », s’il faut en croire certain-e-s spécialistes.
Le récent discours du Trône a confirmé ce que d’aucun-e-s espéraient depuis les dernières élections fédérales : le nouveau gouvernement libéral s’engagera sur la voie de la légalisation du cannabis dès 2016. Après une quarantaine d’années de recommandations en ce sens de la part de nombreux-euses expert-e-s (1), et après le marasme entretenu sur la question par presque dix années de domination conservatrice, il n’est guère étonnant que cet engagement officiel soit considéré par certain-e-s comme « révolutionnaire » (2). Néanmoins, les bases de cette « révolution » sont bien ancrées au Canada depuis maintenant deux décennies. En 1997, la Loi sur les aliments et les drogues est amendée pour y inclure des dispositions concernant le cannabis; en 2001 est adopté le Règlement sur l’accès à la marijuana à des fins médicales. Il sera abrogé et remplacé en 2014 par le Règlement sur la marijuana à des fins médicales, ayant pour but de réguler, via Santé Canada, la culture, la distribution et la consommation de cannabis en collaboration avec les professionnel-le-s de la santé. Malgré le fait que le cannabis sous sa forme la plus commune –séché– ne soit pas un médicament approuvé par Santé Canada, les tribunaux ont statué que les Canadien-ne-s doivent bénéficier d’un accès raisonnable à une source légale de cannabis à des fins médicales. Il est donc déjà possible, pour tout individu muni d’une autorisation médicale, de se procurer légalement du cannabis par l’achat direct dans un dispensaire agréé, ou via la culture personnelle.
De plus, si, jusqu’à présent, la répression policière et judiciaire des distributeurs (dealers et dispensaires) semble se maintenir sur l’ensemble du territoire, à quelques exceptions près, les tribunaux canadiens cultivent de plus en plus une certaine clémence vis-à-vis des délits de simple possession (3).
La légalisation-régulation annoncée n’est donc en réalité que la suite logique d’un processus débuté il y a de cela une vingtaine d’années, par ailleurs renforcé par le dégel américain progressif de la règlementation liée au cannabis récréatif, réduisant considérablement une pression internationale qui semblait jusqu’alors constituer le frein le plus important aux ambitions canadiennes en la matière.
Du fait de l’ampleur de la question géopolitique, du droit de tous les citoyen-ne-s à bénéficier d’un accès égal aux soins de santé sur l’ensemble du territoire canadien et de la compétence fédérale en matière de régulation des médicaments et des drogues, circonscrire les réflexions au sujet du cannabis à une échelle pan-canadienne semblerait souhaitable. Le projet de légalisation viendrait ainsi logiquement s’insérer, telle une note de bas de page, dans le récit centenaire du nation-building canadien (du moins tel qu’il est présenté par les partisans d’un nationalisme canadien centralisateur) axé sur un gouvernement fédéral bienveillant qui, de la Confédération réalisée grâce au chemin de fer transcanadien en passant par l’assurance santé et le rapatriement constitutionnel, s’arroge la responsabilité d’unir, mari usque ad mare, un peuple canadien paisible et progressiste.
Ce serait néanmoins faire fi du rôle avant-gardiste joué par de nombreux acteurs locaux qui, quelque peu invisibilisés, préparent le terrain depuis des décennies, malgré la répression à laquelle ils ont fait –et font encore– face au quotidien. En ce sens, si la légalisation du cannabis au Canada peut se parer des atours de la nouveauté révolutionnaire, il est à parier que la responsabilité en incombe au travail acharné d’un activisme local dont la promesse fédérale n’en est que le fruit le plus jeune. Il suffit pour s’en convaincre de tourner nos regards vers l’Ouest, en direction de Vancouver.
La conquête de l’Ouest
Du fait de nombreux facteurs –politiques, environnementaux, territoriaux, culturels–, la Colombie-Britannique est à la tête de l’activisme pro-cannabis depuis des années. On y trouve les plus vieux dispensaires du pays, et les marches annuelles du 20 avril y sont populaires et populeuses; ajoutons à ce tableau une figure prophétique de stature internationale, celle de Marc Emery, le « Prince of Pot », dont les activités commerciales et politiques, basées à Vancouver depuis 1995, lui ont valu cinq ans d’emprisonnement aux États-Unis. Or, si la tolérance populaire du cannabis à des fins récréatives comme médicales semble assurée sur la côte Ouest, elle y est également renforcée par un soutien politique du conseil municipal vancouverois depuis le printemps 2015. En effet, bien qu’il soit de la responsabilité fédérale de réguler les questions relatives au domaine de la santé (dont le cannabis fait évidemment partie), les élu-e-s municipaux-ales ont approuvé un règlement local créant une catégorie de licence pour les commerces liés au cannabis, dont les dispensaires sont les principaux bénéficiaires. Ainsi, moyennant 30 000 $ par an, et à condition de respecter un éventail restreint de règles (interdiction d’opérer à moins de 300 mètres de distance des écoles, des centres communautaires et d’autres dispensaires, interdiction aux mineur-e-s, etc.) tout entrepreneur-euse motivé-e est en droit d’ouvrir son propre dispensaire. Pour avoir accès à de tels commerces, il n’est pas non plus nécessaire d’être muni-e d’une prescription médicale, contrairement à la norme en vigueur dans le reste du Canada : il suffit bien souvent de se rendre sur place. Après avoir rempli quelques documents légaux (principalement un engagement à ne pas revendre les produits achetés) et s’être soumis à une entrevue rapide, la plupart du temps via Skype, avec un-e professionnel-le de la santé, une dizaine de minutes d’attente suffisent bien souvent avant d’être officiellement admis en tant que membre du dispensaire en question. Ne reste plus qu’à procéder à l’achat de cannabis sous quelque forme que ce soit : intégré dans des produits comestibles allant des friandises aux boissons « énergétiques » en passant par les traditionnels biscuits; en produits dérivés de résine (haschich et huile de haschich cristallisée, aussi connue sous le nom de shatter); en application topique (pommades et huiles essentielles); voire même en liquide à vapoter.
Les raisons motivant ce coup de force politique sont plurielles. Elles sont d’abord organisationnelles et juridiques : la culture, la distribution et la consommation de cannabis connaissent une telle progression à Vancouver que, depuis quelques temps déjà, la justice a ouvertement pris la décision de ne considérer que les délits les plus graves en la matière afin de ne pas engorger les tribunaux. Ainsi, parmi les résidences converties en lieux de cultures ayant fait l’objet de raids policiers au cours des dernières années, seules la moitié font l’objet de poursuites au criminel. Le reste de ces maisons de culture ont été fermées sans autre forme de procès et déclarées impropres à l’habitation en l’absence de travaux de rénovation, principalement du fait des dommages liés à l’humidité. En validant des règlements municipaux favorables à la distribution du cannabis, le conseil municipal de Vancouver cherche à désengorger le travail du système judiciaire, tout comme celui de sa force de police, même si la Vancouver City Police continue néanmoins, dans certains cas, de contrôler périodiquement quelques établissements.
De toute évidence, des motivations financières jouent également un rôle prépondérant. S’il est un peu tôt pour en jauger les recettes, le récent règlement municipal vient renforcer l’augmentation annuelle du nombre de commerces liés au cannabis sur son territoire, dont le nombre semble osciller aujourd’hui autour d’une centaine de dispensaires. Les taxes foncières et commerciales acquittées par ces commerces constituent un revenu additionnel conséquent et bienvenu pour la municipalité, en droite ligne des bénéfices engrangés par les États américains ayant mis en place des législations permissives au cours des deux dernières années.
Sans doute existe-t-il également des raisons éthiques à cette évolution. Que l’on considère la question de la légalisation avec stoïcisme (« Because it’s 2015 » (« Parce qu’on est en 2015 »), pour citer le premier ministre Justin Trudeau) ou de manière plus normative, il est quelque peu aberrant que le droit –dont la mission est en partie de valider des normes culturelles dominantes– et son incarnation dans l’appareil juridique canadien continuent de pénaliser des individus pour des pratiques aujourd’hui normales, à en juger par le peu de remous que la légalisation provoque (sauf peut-être au sein d’une frange minoritaire de conservateurs), ou par les statistiques nationales concernant la consommation récréative.
Pour autant, et malgré le succès apparent de la manœuvre vancouveroise (la promesse du conseil municipal de Victoria d’imiter sa voisine a été accueillie par l’émergence fulgurante de nombreux dispensaires dans la capitale provinciale), celle-ci se retrouve, légalement parlant, dans une zone grise. Elle a d’ailleurs été accueillie froidement par Santé Canada, qui a rappelé à la population à de nombreuses reprises au cours de l’été 2015 que les mesures votées à Vancouver étaient parfaitement illégales, le cannabis n’étant pas à proprement parler légal et relevant exclusivement du champ de compétences fédéral. Et si les forces de police de Vancouver et Victoria ont réduit drastiquement leurs raids sur les dispensaires de ces deux villes, les commerces ayant voulu profiter du momentum dans d’autres petites agglomérations de la province continuent de subir la répression de la GRC, les municipalités en question ne bénéficiant souvent pas de leur propre force de police.
Révolutionnaire, oui, mais…
Comme dans beaucoup de révolutions historiques, une agglomération d’événements individuels, de tendances àde long terme et d’un lent travail de sape organisé par de petites avant-gardes isolées unies principalement par un même objectif ultime aboutit à un changement d’importance. Comme pour toute évolution de ce genre, c’est avant tout le regard extérieur, ultérieur et constructiviste qui permet d’élaborer une image « révolutionnaire » du changement.
L’adjectif « révolutionnaire » semble donc approprié pour qualifier les tendances actuelles entourant la légalisation du cannabis au Canada. Non seulement du fait de la structure des tendances qu’il décrit, mais surtout parce qu’il rappelle que le changement politique, loin de reposer uniquement sur les appareils légitimes du système dit démocratique et représentatif, trouve sa source et son véhicule principal dans des communautés locales; des communautés fortes, diverses imputables et le plus souvent effrontées face à une hiérarchie politique dont la légitimité populaire est inversement proportionnelle au nombre d’individus qu’elle entend représenter.
(1) Dès 1972, la commission d’enquête fédérale sous la direction de Gerald Le Dain recommande que le Canada cesse les poursuites dans les cas de simple possession ou de culture de cannabis. (2) Cheadle, B. « Les libéraux prêts à aller de l’avant avec la décriminalisation de la marijuana », Huffington Post. En ligne, paru le 5 décembre 2015. http://quebec.huffingtonpost.ca/2015/12/05/legalisation-marijuana_n_8728668.html Consulté le 14 décembre 2015. (3) Ebacher, L-D. « Un juge dénonce les lois « désuètes et ridicules » sur le cannabis », Le Droit. En ligne, paru le 26 novembre 2015. http://www.lapresse.ca/le-droit/actualites/palais-de-justice/201511/26/01-4925229-un-juge-denonce-les-lois-desuetes-et-ridicules-sur-le-cannabis.php. Consulté le 21 décembre 2015.
par Daniel Stern | Déc 30, 2015 | Idées, International
Le 29 juin 2014, l’État islamique d’Irak et du Levant proclame officiellement la réinstauration du califat, se nommant désormais l’État islamique. Depuis, la situation se déroulant dans la région de l’Irak et de la Syrie fait un bond dans l’actualité internationale (1). Rapidement, la machine médiatique alimentée par les États-Unis et leurs alliés vire au manichéisme le plus grossier et encore une fois le spectacle médiatique est davantage avide d’images spectaculaires que de réflexions critiques. Ce texte propose d’esquisser quelques réflexions sur notre époque à partir des récents événements ayant chamboulé notre actualité.
Nous sommes en guerre, le terrorisme est notre ennemi. À force d’habitude, ce vocable est devenu familier. Pourtant, lorsqu’on en vient à questionner ces termes, ceux-ci répondent en creux. À la suite de l’ire des médias, la peur quotidienne se cristallise sur certains mots alors que d’autres subissent d’étranges contorsions. D’une situation complexe relevant de multiples facteurs s’inscrivant dans une histoire longue, on fabrique une narration idéologique en noir et blanc. Le spectacle annihile le réflexif pour aller s’infiltrer au sein de l’affectif. Est ainsi créé un affect commun, un sentiment de « nous » qui mobilise totalement la société sans compréhension réelle. Or, à bien des égards, nous avons affaire à une situation nouvelle, une entrée dans la troisième phase de la « guerre au terrorisme » (2). Lorsqu’on en vient à utiliser des concepts modernes tels que « État » ou « guerre », ceux-ci grincent et la réalité se refuse à se ployer à leur analyse. Il s’agit dans ce texte de s’infiltrer précisément dans les brèches entre ces termes et notre actualité afin de penser leur transformation. À bien des égards, ce que l’on nomme « l’État islamique » pourrait jouer le rôle de révélateur de notre époque.
En guerre contre un non-État
Depuis la création de l’État islamique, ce que nos dirigeant-e-s nomment « terrorisme » s’est fait État. D’un « ennemi » évanescent, on passe à une « engeance » claire qu’il faut anéantir, à la fois inquiétante par son organisation inédite et rassurante dans les limites de ses contours. Cependant, l’utilisation du terme « État » ne se fait pas sans heurts. Alors que les États-Unis déchirent leur chemise de colère face à la création d’un « État terroriste », plusieurs refusent de parler d’État. Pour ces dernières et ces derniers, il s’agit d’une organisation qui ne répond pas aux caractéristiques minimales pour en revendiquer le titre (3). De même, du point de vue de la politique internationale, déclarer un « État terroriste » s’approche beaucoup de la position refusant à une telle entité le statut d’État. Jeux de mots, jeux de pouvoir. Dans ce malaise terminologique, on dérive rapidement vers le diminutif « E.I. » tel un sobriquet familier rassurant ou vers « daesh », l’appellation arabe à connotation péjorative pour désigner l’État islamique.
Sous ces débats davantage idéologiques que théoriques se profilent les échos des débats en cours sur la mondialisation et le déclin des États-nations. Au lieu de vouloir faire cadrer ce qui se passe devant nous dans nos vieilles catégories, nous pouvons plutôt observer comment elles se tordent et nous en informent bien davantage. Et si ce type d’État – se démenant dans les filets de son éclatement – n’était pas le futur du monde (4) ? La surmédiatisation de l’État islamique ferait de cette manifestation le cas unique de ce qui se passe globalement aujourd’hui. Ainsi, la mondialisation ne doit pas être conçue comme un mouvement uniforme vers le mondial. Au lieu d’une déstructuration unilatérale des États-nations, il faut y voir une reconfiguration du lien entre localité et globalité, une manière nouvelle de vivre la localité (5). Les diverses souverainetés se hiérarchisent de plus en plus dans une fluidité spatio-temporelle asymétrique. Le monde ne serait plus constitué d’espaces clos contigus, mais de zones en poupées russes variant selon le gré du pouvoir. En ce sens, la résurgence d’identités non-étatiques ne constitue pas un retour des nationalismes, mais bien un signe de l’appel d’air laissé par la dislocation progressive des États actuels sous la frappe néo-impérialiste (6).
Guerre asymétrique
Or, ce flou autour de la dénomination de l’État islamique provient du particulier de la situation qui est la nôtre : il n’y a pas que les frontières étatiques qui se brouillent tandis qu’on patauge entre une guerre localisée et un conflit mondial asymétrique ; entre la politique de puissance et une logique discursive moralisante. L’ensemble des catégories se chevauche.
Dans cette logique de mondialisation asymétrique sous la férule impériale des États-Unis et de ses alliés de l’OTAN, on discerne une transformation dans le sens que prennent les mots « faire la guerre ». Aujourd’hui, afin de saisir cette guerre contre le « terrorisme », il faudrait supposer un champ de bataille s’étendant au monde entier. Or, les combats – bien que ne connaissant aucunes frontières – sont particulièrement peu étendus géographiquement. Les lieux de violence semblent particulièrement restreints à la fois dans l’espace et dans le temps. Le champ de bataille est complètement effacé, on effectue des micro-interventions à travers le monde, on pilonne un ennemi qui semble disparaître dans son propre territoire.
D’un côté, ceux et celles que l’on désigne à tort comme les « fous d’Allah » voient leur composition s’internationaliser, leur organisation former une nébuleuse mondialisée et leurs actions traverser le monde. De l’autre côté, les armées professionnelles à la défense de la « civilisation » négligent les distinctions entre zone de paix et zone de guerre, traversent les frontières et bafouent les souverainetés nationales (7). D’une part, la résistance à l’ordre mondial impérialiste, cherchant à pallier le déséquilibre des forces, se structure sous la forme de la guérilla – nulle part et partout – en perspective d’un combat asymétrique. De cette logique, l’attentat-suicide en est la figure la plus insaisissable, refusant par la mort de donner quelconque prise sur soi à l’ennemi. D’autre part, les dispositifs anti-terroristes radicalisent ce principe – priver l’ennemi d’ennemi – en le retournant contre la guérilla. Aujourd’hui, cette logique est particulièrement exacerbée par l’utilisation de drones, par l’intervention de commandos éclairs et par les bombardements aériens (8).
Seconde dissémination des lieux de conflit
Les dominos tombent tour à tour : les règles du jeu changent du tout au tout. Alors que l’État impérial retire ses troupes humaines et civiles des lieux de combats, ses populations sont de moins en moins conscientes d’être même en guerre. Les médias demeurent le dernier témoin irréel des boucheries. Alors que les insurgé-e-s de l’État islamique se trouvent devant un ennemi impérial inatteignable et insaisissable, leur seule possibilité semble être d’atteindre celui-ci autrement : au « cœur » de l’empire. Le combat s’effectue sur deux fronts, l’un local, l’autre international. Durant la guerre du Viet Nam, un groupe communiste avait adopté le slogan « Bring the war home ». Le motif de cette proposition était de rendre réelle la guerre « à la maison » pour que les populations ne puissent pas l’ignorer et la reléguer à un fait divers : que cela ait un impact négatif direct sur ceux et celles qui laissent leur dirigeant-e-s jouer aux cowboys internationaux. N’est-ce pas étrange de voir dans les attaques en France, au Royaume-Uni ou dans les attaques contre les militaires canadiens un écho à ce slogan? L’État canadien est en guerre. S’il bombarde ses ennemi-e-s en refusant d’exposer ses troupes, s’il refuse de laisser partir des individus souhaitant combattre contre lui, qu’on ne s’étonne pas que des militaires « pacifiques » soient tué-e-s. Puisqu’il n’existe presque plus de zones de guerre réelles, seul-e-s subsistent des militaires « pacifié-e-s » et des citoyen-ne-s « pacifiques ». La disparition du champ de bataille engendre plutôt sa dissémination à travers le monde. Ce ne sont pas les « soldats d’Allah » qui sont à l’assaut de « l’Occident » (sic) (9), mais bien les tenants du néo-impérialisme qui ont fait du monde leur terrain de guerre asymétrique.
Ainsi, il n’est pas étonnant non plus que la posture sécuritaire ait le pavé haut des discours prônant sans gêne une plus grande militarisation de la sécurité, plus de surveillance, davantage de contrôle des personnes désignées « musulmanes ». En effet, une guerre impériale dans le cadre de la « mondialisation » asymétrique crée un phénomène intéressant de transposition de la logique guerrière à l’intérieur des États-nations impérialistes. À la résistance en leur sein se couple un régime de guerre contre les propres sujets de l’État. Le rapport colonial d’occupation/contrôle/répression se reproduit à l’intérieur : les récents cas contre les individus canadiens soupçonnés d’être allés ou de vouloir aller se joindre à la lutte de l’État islamique s’ajoutent aux politiques marginalisant, judiciarisant et expulsant divers groupes sociaux et individus. À cet égard, on peut alors penser la souveraineté à partir de l’idée d’État d’exception. Ce serait du pouvoir d’exclusion – créant un espace hors-champ – que proviendrait le pouvoir étatique. Le pouvoir souverain est celui qui délimite en son sein les sujets inclus-es et exclu-es. Dans le cas de figure de « l’ennemi intérieur », le processus est celui de l’exclusion du corps social d’un groupe ou d’une minorité. L’exemption n’est pas une exclusion à l’extérieur de la communauté, mais à l’intérieur de celle-ci dans un espace « mis à nu » exposé au pouvoir total étatique. Les individus exemptés sortent du champ politique pour être soumis à la violence militaire (10).
Changement dans la logique guerrière
S’il faut insister sur le fait que la « guerre au terrorisme » est bien une guerre afin de faire ressortir ses implications dévastatrices et meurtrières pour les populations subissant les invasions « civilisatrices », elle n’a opérationnellement rien d’une guerre telle qu’on l’entendait au siècle dernier. Il ne s’agit pas d’un combat entre deux ou plusieurs États luttant pour leurs intérêts économico-politiques, mais d’une coalition d’États visant à contrer une insurrection sociale dont les finalités politiques et sociales s’opposent aux leurs idéologiquement. Cependant, nous avons aussi quitté les paramètres des contre-insurrections chères aux États-Unis en Amérique du Sud au cours du XXe siècle. Prenant sa place, le paradigme de l’anti-terrorisme emprunte dans le discours au vocable policier et médical et dans la pratique à la chasse au gros gibier : il s’agit de traquer, identifier et localiser sa cible et de la détruire. Affirmant que « ceci n’est pas un État » et « qu’en tant que groupe terroriste surpuissant, notre devoir est de l’éliminer », l’entité terrorisante est associée aux groupes criminels ou au cancer. L’armée passe d’un modus operandi « politico-militaire » à « policiaro-sécuritaire ». À plusieurs titre, il faut, dès lors, parler d’une police mondiale létale exerçant un contrôle social militarisé à l’aide d’exécutions préventives extraterritoriales (11).
Hier, la politique anti-insurrectionnelle se basait sur un travail socio-politique de terrain et sur une compréhension approfondie des facteurs en cause visant à les désamorcer à long terme. Aujourd’hui, l’anti-terrorisme vise l’éradication physique des acteurs. Or, ce mode d’action agit tel un pompier pyromane dans la plus totale incompréhension du contexte social d’émergence de la contestation. Au final, celui-ci ne peut que couper les têtes qui dépassent sans adresser réellement les problématiques sous-jacentes et revient à combattre les effets tout en causant un renforcement des causes. Le résultat, à court terme, ne peut être qu’une plus grande déstructuration de la région (12) et, à long terme, une escalade de la violence contre les exactions des pays dits « occidentaux » (13). L’État islamique n’est pas un phénomène à part, mais s’inscrit bien dans une histoire longue et géographiquement étendue et plurielle que l’on désigne souvent comme « l’islamisme », fortement tributaire du colonialisme. Si ce n’est pas dans les intérêts de notre gouvernement de s’en préoccuper, il est impératif d’y rechercher une explication complexe des événements actuels.
Au-delà de la morale
Constamment, le discours utilisé à des fins de mobilisation contre l’État islamique nous renvoie étrangement – à première vue – vers des notions morales comme le Bien et le Mal. Il importe de repenser ces termes aujourd’hui au regard de leur utilisation. À la surface, la situation se présente comme un conflit idéologique profond où chaque partie miroir de l’autre excommunie à tour de bras. Or, il faudrait plutôt y voir d’une négation politique d’un groupe désigné comme radicalement « autre ». Cette polarisation permettrait de se définir négativement par rapport à l’autre, tout en cherchant dans le cas de l’islamisme à « retrouver » une culture pré-coloniale en expulsant « l’héritage occidental ».
Ainsi, la mobilisation s’effectue sur la base d’un jugement moral prétendument universel. Dans le discours dominant, l’ennemi prend une forme immatérielle : on entre en guerre contre le « terrorisme » tel un pugilat contre un concept dont les avatars surgissent par génération spontanée ou par une obscure contagion. On brandit le drapeau de la République, on lance des bombes pour faire jaillir la civilisation, on se bat pour la Démocratie, la Liberté et l’Égalité! Un tel discours ne présume en rien l’application de tels principes chez soi – bien au contraire – mais affirme dans le plus fervent orientalisme (14) l’inadéquation essentielle de la culture honnie avec ceux-ci. Renversons le tableau : concevoir le Bien du côté des droits universels de la personne ne va pas de soi. À bien des égards, nous sommes à même de pouvoir les critiquer comme des droits bourgeois contrecarrant l’agir collectif par une juridisation individualisante du politique. Aujourd’hui, il faut y voir avant tout un piège conformiste, alors que ceux-ci sont d’abord invoqués par la classe dominante et ses suppôts, ainsi qu’un ethnocentrisme profond faisant des paradigmes capitalistes le nec plus ultra universel.
Liberté d’expression
L’exemple le plus probant est peut-être ce droit revendiqué à tort et à travers, mais de plus en plus à droite, la liberté d’expression. Alors que ce sacro-saint droit a fait couler tant d’encre lors de l’attaque du 7 janvier à Paris, la dissension politique semble de moins en moins présente dans la même glu de l’unanimisme stupide. Le résultat donne plutôt l’impression de moutons médiatiques bêlant en cœur « je suis Charlie » ou « je suis Paris » au même titre que dans Brian des Monty Python où la foule répète en chœur « Nous sommes tous des individus! » (15)… Au final, c’est au cri de l’expression libre que l’on s’enfonce encore plus dans le même racisme généralisé contre le nouvel ennemi public. Encore une fois, sur la question de l’islam, Charlie Hebdo ne représente pas une voix minoritaire qui peine à se faire entendre sous la censure, mais l’expression même de la haine anti-islamiste au service des intérêts néo-impérialistes dominants.
À force de répéter qu’il s’agit d’un clash des civilisations, que le conflit est culturel et qu’effectivement beaucoup des combats se gagnent sur le front du spectacle, il n’y a rien d’étonnant au fait que les « journalistes » (pour ce qu’il reste de cette profession dans une société de conformisme de masse individualisé) soient aussi les cibles de guerre. En effet, la violence médiatisée à travers le spectaculaire unifie le corps social et fait ressentir l’attaque comme si elle était dirigée contre « nous », sa médiatisation crée un « nous » menacé (16). Mais l’opposition militaire se revendiquant de l’islam investit aussi le domaine du spectaculaire, modelant ses actions en fonction du regard des vidéos. Dans cette guerre, les caméras sont autant responsables des exécutions que les fusils.
Conclusion : Pour Demain
Aujourd’hui, la barbarie – au sens de sauvagerie, de saccage, de meurtre et de destruction – est du côté de l’auto-proclamée « civilisation ». Les diverses formes de Mal radical quelle porte en son sein font de l’ombre aux méfaits communs. Que le terme « barbarie » soit encore imputé aux attaques contre la « civilisation » relève – au-delà de l’idéologie impérialiste – de sa non-systématicité. Si la « civilisation » a déjà dépassé tous les sommets de la barbarie voire de la violence inhumaine, ce qui surprend ou même choque encore dans les récentes attaques, c’est encore leur caractère isolé et brouillon. Le nombre de morts est si petit qu’il peut encore nous émouvoir : 12 morts, 130 morts alors oui on peut penser à leur famille. Mais les milliers et milliers de cadavres produits par les armes de l’OTAN, il ne nous est plus même possible d’y penser. Notre sentiment n’arrive pas à rejoindre l’immensité de notre pouvoir de mort se réalisant à tous les jours. Quelle blague de mauvais goût que la fixation iconographique sur le sabre « islamiste », comme si, dans son archaïsme, il devenait plus violent que des missiles, des chambres à gaz ou des bombes atomiques.
Notre époque est celle d’une guerre asymétrique latente et généralisée. Il est vrai qu’un combat basé sur un motif essentiellement normatif est condamné à s’étendre dans l’espace et le temps. « Une guerre visant à créer et à maintenir un ordre social ne peut avoir de fin. Elle nécessite l’usage continu et ininterrompu de la puissance et de la violence. Il est donc impossible de remporter une telle guerre ou, plutôt, il faut la gagner tous les jours. (17) » La boucherie militaire se couple d’une violence insidieuse fonctionnant sur la normativité, la soumission et le consentement. La guerre n’intervient plus en dernier ressort, mais en permanence, fondant sur la violence constante l’ordre politique. Dans l’évacuation du politique, le mode d’agir des classes gouvernantes est toujours guerrier : il s’agit de maintenir un ordre sans paix. La logique guerrière devenant le sous-bassement de toutes les dynamiques et conflits de pouvoir, elle s’inscrit au-delà de la guerre elle-même (18).
Alors que le débat politique se déplace vers un débat identitaire, la gauche est dans le brouillard. Il faut impérativement que les forces révolutionnaires saisissent à bras le corps la situation de guerre et refusent de faire le jeu de leur propre État. Il faut opposer ici notre anti-impérialisme contre notre gouvernement et être solidaires des populations marginalisées afin de laisser se développer dans les milieux musulmans un discours endogène anti-oppression. L’inverse est contre-productif, c’est faire le jeu de l’impérialisme américain et de ses alliés contre lequel l’islamisme constitue la seule résistance perçue comme probante. Autrement, l’ère des pogroms est à nos portes…
(1) Notamment le récent numéro hors-série du Courrier International, « Daech : la menace internationale », octobre 2015.
(2) Gresh, Alain, « Guerre contre le terrorisme, acte III » blogue, Monde diplomatique. http://www.monde-diplomatique.fr/2014/10/GRESH/50885 (consulté le 11 novembre 2015)
(3) Par exemple le journal Monde Diplomatique parle de « l’Organisation de l’État islamique » à partir de son édition de février 2015. Or, si ce n’était de sa position particulière sur l’échiquier politique mondial, le renégat pourrait être comparé à bien de ses homologues : en termes d’État faible dirigé par une clique dépourvue de bureaucratie, les exemples ne manquent pas. On ne saurait comprendre, par exemple, en quoi ces critiques ne sont pas autant applicables à l’État libyen, le Zimbabwe ou le Liberia.
(4) Les Comaroffs avaient justement tenté de décrire à partir de l’Afrique du Sud les prémices de cet État à venir. Pour ces anthropologues, ce futur se constituait de la conjonction du fétichisme de la loi, du constitutionalisme et d’un libéralisme exacerbé observé de l’extérieur comme désordre. John L. Comaroff et Jean Comaroff. Law and Disorder in the the Postcolony: An Introduction. 2006.
(5) En particulier, l’anthropologie politique nous permet de penser une nécessaire complexification du cadre théorique de la mondialisation. S’il y a effectivement compression des repères d’espace et de temps sous les auspices d’une accélération du vécu humain et d’un changement d’échelle sociopolitique, la mondialisation est vécue localement. Abélès, Marc, 2008, « Politique et Globalisation. Perspectives anthropologiques », l’Homme, (185-186) : 133-144. Pour sa part, Zygmunt Bauman tente de décrire ce double mouvement par le terme « glocalisation » dans Le Coût humain de la mondialisation, 2011, pp. 107-108.
(6) Nous pourrions définir en quelques mots le néo-impérialisme tel un mode de contrôle impérial indirect à la suite des décolonisations politiques à partir des années 1950. Pour beaucoup d’auteur-e-s, les incessantes guerres menées par les États-Unis ainsi que la pénétration incessante du capitalisme autant du point de vue économique que culturel s’inscrivent dans cette logique. Alors qu’aujourd’hui Hardt et Negri parlent de la constitution d’un Empire recouvrant le monde, il me semble avant tout nécessaire d’insister sur la dimension asymétrique, c’est-à-dire impériale, de cette dislocation. Pour approfondir cette idée voir Bauman, Zygmunt, « La société assiégée », 2005, Rodez, France, Le Rouergue / Chambon. pp. 16-20.
(7) Bozarslan, Hamit, « Une Histoire de la violence au Moyen-Orient », pp. 203 et 216. De même que Negri, Antonio et Michael Hardt, « Multitude: Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire », Les Éditions du Boréal, Québec, 2004, p. 37.
(8) Hardt et Negri, op. cit., p. 17.
(9) Benhabib, Djemilla, « Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident », 2011.
(10) Bauman, Zygmunt, 2005. op. cit., pp. 312-314.
(11) Hardt et Negri, « Multitude : Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire », Les Éditions du Boréal, Québec, 2004, p. 49.
(12) Voir les exemples de la Somalie, de l’Afghanistan, de l’Irak ou de la Libye…
(13) Lemayrie, Philippe, « Obama en chef de guerre », Monde diplomatique. http://blog.mondediplo.net/2014-09-11-Obama-en-chef-de-guerre (consulté le 11 novembre 2015)
(14) La théorie entourant ce concept est développée dans un précédent article sur le site « Lexique des islamophobie ». http://revuelespritlibre.org/lexique-des-islamophobies
(15) Bauman, Zygmunt. La Vie liquide, p. 29
(16) Corin, Ellen, « Sous le prisme de la terreur, le travail de la culture », Anthropologie et Sociétés, vol.32, no3, 2008.
(17) Hardt et Negri, op. cit., pp. 28-31
(18) Chamayou, Grégoire, « Théorie du drone », Éditions La fabrique, Paris, 2013. pp. 90-108.
par Rédaction | Déc 16, 2015 | Canada, Idées
Par Sarah Daoust-Braun
« What does Quebec want ? », se demandait-on dans les années 1970. La fameuse question faisait écho à la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme mise sur pied en 1963 et qui devait évaluer le gouffre entre les deux solitudes et les façons d’y remédier. Avec la montée du nationalisme québécois à l’époque, le plus grand enjeu de la Commission Laurendeau-Dunton reposait sur le principe d’égalité entre les deux peuples fondateurs de la Constitution canadienne. Après un rapport final en six volumes et l’adoption en 1969 de la Loi sur les langues officielles, les Canadien-ne-s anglais-es s’interrogeaient toujours sur ce que voulait le Québec, avouant leur incompréhension face au mouvement souverainiste. Une incompréhension qui se transpose aujourd’hui face à une troisième solitude qui rebute les deux premières, celle des Premières Nations, le peuple invisible. « What do Aboriginal People want ? », se demande-t-on en 2015.
Selon les chiffres du Secrétariat aux affaires autochtones, il y avait 98 731 Autochtones en 2012 au Québec, dont 69 900 résidents et 26 667 non-résidents qui vivent à l’extérieur des réserves, réparti-e-s entre les 10 nations amérindiennes et la nation inuite et formant ainsi 55 communautés (1). Ce nombre monte à environ 141 000 personnes lorsqu’on inclue les Métis. À l’échelle du Canada, on compte 1,4 million d’Autochtones, ce qui représente 4,3 % de la population selon Statistique Canada (2). Par ailleurs, l’histoire des Premières Nations est riche et complexe, marquée par des politiques d’assimilation qui ont laissé des blessures profondes. Écarté-e-s petit à petit de leur territoire durant la colonisation en dépit d’alliances conclues avec les Français-es et les Britanniques, puis mis-es sous tutelle et confiné-e-s dans des réserves, les Autochtones veulent aujourd’hui retrouver leur autonomie, et plus particulièrement leur autonomie politique. « Les Premières Nations sont regroupées dans des villages, la grande majorité a moins de 1000 habitant[-e-]s. Donc, est-ce que l’autonomie politique c’est une gouvernance qu’un village se donne, ou c’est une gouvernance à l’échelle de plusieurs villages qui forment une nation ? Il y a certaines populations qui ont des structures politiques à l’échelle de la nation, comme les Cri[-e-]s et les Inuit[-e-]s, mais il y en a beaucoup d’autres [pour qui ces structures sont] strictement à l’échelle du village. Il y a un débat présentement, à savoir s’ils [et elles] doivent faire partie d’un plus vaste ensemble », explique Pierre Trudel, anthropologue et chercheur associé à la Chaire de recherche du Canada en études québécoises et canadiennes de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).
Depuis plusieurs années, le gouvernement fédéral s’ingère moins dans les conseils de bande des réserves, qui relèvent de la loi sur les Indiens. En effet, Trudel nous explique qu’après la tentative d’abolir la Loi sur les Indiens en 1969 et l’abolition de « l’agent des Affaires indiennes », un agent de l’ancien ministère des Affaires indiennes présent dans les réserves jusque dans les années 1960, les bandes ont graduellement occupé des responsabilités administratives. Cela permet aux Premières Nations d’administrer davantage de fonds, par exemple. Cependant, les Autochtones ne revendiquent pas seulement l’autonomie administrative, mais la pleine autonomie politique. Sa forme idéale ne fait toutefois pas l’unanimité ni chez les Premières Nations ni du côté des instances gouvernementales. « La reconnaissance d’une gouvernance autochtone est au centre de toutes les revendications des Premières Nations. Cela a un avantage énorme pour [elles et] eux parce qu’avec ce type de revendication là, ça peut couvrir à peu près n’importe quelle revendication particulière, n’importe quel grief, parce que la gouvernance autochtone est un concept abstrait, un concept qui est savamment entretenu par les dirigeant[-e-]s. C’est une utopie », déclare sans détour Réjean Morissette, auteur du livre Les Autochtones ne sont pas des pandas, paru en 2012. Responsable des liaisons gouvernementales auprès des diverses nations autochtones du Québec au Secrétariat des affaires autochtones de 2002 à 2010, ce dernier plaide que la diversité d’intérêts des différentes communautés ne fait que renforcer l’incompréhension des allochtones et même des Autochtones envers ces revendications gouvernementales.
Avant d’arriver à un consensus, Viviane Michel, présidente depuis 2012 de l’organisme Femmes autochtones du Québec (FAQ), croit qu’il faut d’abord reconnaître aux Premières Nations la capacité de s’autodéterminer, c’est-à-dire la capacité d’un peuple à déterminer librement son statut politique, économique et administratif. « On doit s’asseoir, se parler et trouver des solutions ensemble. Il faut une meilleure coopération, une meilleure collaboration des deux côtés, chez nous comme du côté du gouvernement. Si on peut éviter justement le maternalisme ou le paternalisme, et dire qu’on est capables de se gérer, de s’autodéterminer », affirme-t-elle en ajoutant que de nombreuses luttes demeurent vaines. Cette dernière est originaire de la communauté innue d’Uashat mak Mani-Utenam située sur la Côte-Nord, tout près de la ville de Sept-Îles. Elle est impliquée depuis plus de dix ans au sein de FAQ et a œuvré longtemps comme intervenante auprès des femmes violentées. Le droit à l’autodétermination est par ailleurs garanti dans la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones adoptée à majorité en 2007. Le Canada est toutefois l’un des quatre pays, avec les États-Unis, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, a avoir voté contre son adoption.
Les droits ancestraux
L’autonomie revendiquée par les Premières Nations est également de nature économique, et pour gérer, exploiter et mettre en valeur les ressources naturelles du territoire qu’elles et ils occupent et ainsi favoriser le développement économique, les Autochtones font valoir depuis des décennies les droits ancestraux qu’elles et ils possèdent sur le territoire. « L’histoire territoriale est si méconnue qu’à un certain moment, on s’aperçoit que ce que les Autochtones revendiquent est tellement loin dans l’inconscience collective qu’on tombe des nues !, rappelle Pierre Trudel. Depuis 150 ans, on a réduit la superficie des réserves à cause des pressions urbaines, et des fois cela s’est fait illégalement. » Selon l’Encyclopédie canadienne, les droits ancestraux des peuples autochtones réfèrent aux « droits inhérents et collectifs, découlant de l’occupation ancestrale du territoire qui est maintenant le Canada et de l’ordre social antérieur à l’arrivée des Européen[-ne-]s ». Ces droits sont d’ailleurs reconnus à l’article 35 de la Loi constitutionnelle de 1982, à l’article 25 de la Charte canadienne des droits et libertés et dans la résolution de l’Assemblée nationale du 20 mars 1985 sur la reconnaissance des droits des Autochtones.
« Le gouvernement canadien a reconnu depuis les années 1970 qu’il a un litige territorial avec les Autochtones. Sur les 650 bandes indiennes au Canada, il y en a des centaines qui sont présentement en négociation avec le fédéral quant à la superficie des réserves », indique l’anthropologue. Des discussions sont par exemple toujours en cours à Kahnawake, une réserve mohawk située en Montérégie en bordure de l’autoroute 30 près de la ville de Châteauguay, au sud de Montréal. Les Mohawks revendiquent le territoire de l’ancienne Seigneurie de Sault Saint-Louis, qui regroupe les municipalités de Candiac, Delson, Saint-Catherine, Saint-Constant et une partie de Saint-Philippe et de Saint-Mathieu, et une compensation financière s’y rattachant. « Il y a des centaines de milliers de gens qui habitent dans ces municipalités-là. Ils ont de la misère à comprendre qu’il y a des litiges qui ne sont pas réglés et qu’il y a des négociations là-dessus présentement. C’est facile de caricaturer, de développer des préjugés sur les Autochtones lorsqu’ils [et elles] vont faire reconnaître leurs revendications », commente le spécialiste des questions autochtones.
Pour faire valoir leurs droits ancestraux sur les territoires qu’elles revendiquent, les Premières Nations engagent des négociations avec le gouvernement, mais le processus est parfois très long, laborieux et dispendieux. « Des fois, pour mieux négocier, il faut aller chercher un jugement en cour, donc [elles et] ils [les Autochtones] vont chercher un premier jugement, mais le gouvernement ne veut pas assez négocier. [Elles et] ils sont alors obligé[-e-]s d’aller en Cour suprême et ça prend des années », précise M. Trudel. La signature historique de la Paix des braves en 2002 entre le gouvernement du Québec et les Cri-e-s mettait justement fin à une longue saga juridique qui opposait les deux groupes. La nation crie, qui rassemble neuf communautés situées dans le nord-ouest de la province, était insatisfaite des dispositions de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois de 1975. Elle avait alors intenté des poursuites de plusieurs millions de dollars contre le gouvernement et exigeait réparation. « Une des raisons pour lesquelles les Cri[-e-]s ont signé la Paix des braves, c’était pour mettre leur énergie en dehors du juridique parce que ça prend beaucoup d’énergie, d’argent et d’avocat[-e-]s », ajoute le professeur.
La quête de reconnaissance
Au-delà des diverses revendications politiques et territoriales, les Premières Nations cherchent aussi, et surtout, la guérison de leurs blessures. Pour qu’il y ait guérison, elles veulent reconnaissance de leur identité et réparation des préjudices qu’elles vivent ou ont vécus au cours de l’histoire. « Pour développer une réconciliation, il faut qu’il y ait une reconnaissance des torts qui ont été faits à nos peuples. On va pouvoir ensuite entreprendre un vrai dialogue et travailler ensemble pour la création d’une meilleure société », estime Mélodie Jourdain-Michel, porte-parole depuis trois ans pour le Réseau jeunesse des Premières Nations. La jeune femme d’origine innue, également originaire d’Uashat mak Mani-Utenam, a quitté son coin de pays à l’âge de 17 ans pour entreprendre des études postsecondaires et a complété un baccalauréat en sexologie en 2013. Elle a ensuite travaillé un an dans sa communauté puis a effectué en janvier dernier un retour aux études en gestion de la santé et des services sociaux. Même si elle est une Autochtone vivant en milieu urbain, Mélodie Jourdain-Michel reste très engagée auprès des jeunes de sa communauté et s’implique dans de nombreux événements et comités comme le Conseil national des jeunes de l’Assemblée des Premières Nations.
Les différentes politiques d’assimilation et les pensionnats, où plusieurs enfants ont subi des sévices physiques et psychologiques lors du siècle dernier, ont laissé de lourdes marques qui peinent à se cicatriser dans les communautés autochtones. « Le niveau de violence dans les communautés est vraiment élevé, et c’est important qu’on comprenne d’où vient cette violence-là. Il y a des violences systémiques en arrière de tout ça, les pensionnats et les tentatives d’assimilation des peuples autochtones. Il y a une blessure qui est profonde dans les communautés et cette violence prend beaucoup d’ampleur dans les familles », signale Viviane Michel.
Des événements majeurs comme le scandale des femmes autochtones assassinées ou disparues, ou dernièrement les allégations, révélées à l’émission Enquête, d’agressions physiques et sexuelles envers des femmes autochtones par des policiers de la Sûreté du Québec de Val-d’Or, en Abitibi-Témiscamingue, ont mis de l’avant, aux yeux de tou-te-s, la précarité des conditions de vie et le niveau de violence qui sévit actuellement chez les Amérindien-ne-s et les Inuit-e-s. Pénurie de logements, accès difficile aux soins de santé, malnutrition, mortalité infantile élevée, la liste des enjeux est longue, et tout semble prioritaire. « Le Chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador [Ghislain Picard] s’était fait poser la question justement par un journaliste et il répondait que tout était prioritaire, qu’il y avait tellement de choses qu’il ne savait pas où mettre la priorité. Probablement que la priorité est d’investir dans de meilleurs programmes qui visent à réduire la misère sociale, et de faire en sorte que l’éducation progresse », soutient Pierre Trudel.
Le rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones, paru en 1996, sonnait déjà l’alarme quant aux conditions socio-économiques difficiles dans les communautés autochtones, signalant les besoins criants entre autres en santé, en éducation et dans le domaine de l’emploi. « Je pense que la pauvreté et l’isolement sont des enjeux importants. Il y a beaucoup de problématiques dans les communautés autochtones, mais en même temps, je pense que je fais partie de la nouvelle génération de jeunes qui veulent changer les choses et faire entendre leur voix, et qui veulent apporter du développement dans leur communauté », assure Mélanie Jourdain-Michel. Le défi passera certainement par l’éducation et la formation. « Il est essentiel de donner aux jeunes la volonté de terminer leurs études si l’on veut améliorer la situation économique des collectivités autochtones. Les jeunes ont besoin d’une solide formation traditionnelle et des aptitudes utiles à la société contemporaine. [Celles et] ceux qui possèdent ces aptitudes et contribuent au progrès de leurs collectivités et de leurs nations doivent être considéré[-e-]s comme les équivalents modernes des grands chasseurs et chefs d’autrefois », écrit-on dans le rapport de la Commission (3). Or, le sous-financement du système d’éducation et le manque de ressources dans les communautés posent problème. « L’éducation est quelque chose qui me touche beaucoup parce que je suis moi-même étudiante et je trouve cela dommage qu’on ne nous donne pas les mêmes outils, les mêmes ressources pour que les jeunes puissent s’instruire et réussir », dénonce la jeune femme de 27 ans. Selon l’Enquête nationale auprès des ménages de Statistique Canada, 48,4 % des Autochtones de 25 à 64 ans détenaient un titre d’études postsecondaires en 2011, comparativement à 64,7 % de la population non autochtone du même groupe d’âge. Toutefois, ce chiffre augmente chez les plus jeunes. Parmi les 35 à 44 ans, 68 % des Autochtones possèdent un diplôme d’études secondaires, contre 88,7 % chez les non-Autochtones (4).
Les espoirs se tournent alors vers le nouveau gouvernement de Justin Trudeau, qui s’est engagé à verser 2,6 milliards de dollars sur quatre ans pour garantir un meilleur accès à l’éducation pour les Premières Nations, entre autres dans l’aide à l’apprentissage. Une somme supplémentaire de 500 millions sur trois ans est promise pour la construction et la réfection des écoles dans les communautés. La question de l’éducation populaire, autant chez les Autochtones que chez les non-Autochtones, doit aussi être considérée. « Je pense que c’est important de rééduquer les populations, dans le sens de raconter la vraie histoire. L’histoire du Canada qu’on apprend dans les livres, c’est vraiment autre chose. Raconter l’histoire qui est vraie, raconter les impacts. Raconter, sans être dans la victimisation, c’est aussi comment maintenant on peut cohabiter, comment maintenant on peut avoir de meilleures relations, tout en faisant tomber la barrière des préjugés », lance avec conviction Viviane Michel. C’est cela qu’ils [et elles] veulent, les « Aboriginal People ». Être compris, tout simplement.
(1) SECRÉTARIAT AUX AFFAIRES AUTOCHTONES. Statistiques des populations autochtones du Québec 2012, [en ligne], http://www.autochtones.gouv.qc.ca/nations/population.htm (page consultée le 3 décembre 2015).
(2) CANADA, ENQUÊTE NATIONALE AUPRÈS DES MÉNAGES. Les peuples autochtones au Canada : Premières Nations, Métis et Inuits, Statistique Canada, 2011, [en ligne], http://www12.statcan.gc.ca/nhs-enm/2011/as-sa/99-011-x/99-011-x2011001-fra.cfm (page consultée le 3 décembre 2015).
(3) CANADA, COMMISSION ROYALE SUR LES PEUPLES AUTOCHTONES. À l’aube d’un rapprochement : Points saillants du Rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones (1996), Ministère des Affaires autochtones et du Nord Canada, [en ligne], http://www.aadnc-aandc.gc.ca/fra/1100100014597/1100100014637 (page consultée le 21 novembre 2015).
(4) CANADA, ENQUÊTE NATIONALE AUPRÈS DES MÉNAGES. Le niveau de scolarité des peuples autochtones au Canada, Statistique Canada, 2011, [en ligne], http://www12.statcan.gc.ca/nhs-enm/2011/as-sa/99-012-x/99-012-x2011003_3-fra.cfm (page consultée le 3 décembre 2015).