Quelle place occupe le marché des sociétés militaires privées dans le cadre des conflits armés ?

Quelle place occupe le marché des sociétés militaires privées dans le cadre des conflits armés ?

Par Julien Gauthier-Mongeon

Depuis au moins cinquante ans, les guerres privées ont remplacé les affrontements impliquant des armées conventionnelles. C’est dans ce contexte qu’ont en effet émergé des entreprises offrant des services de protection à différentes organisations (ONG, multinationales, organismes humanitaires) ainsi qu’aux gouvernements des différentes nations. Ce sont les sociétés militaires privées (SMP), appelées ainsi en raison de leur vocation marchande. Dans la continuité de leur déploiement en Irak en 2003, et dans un contexte de privatisation de la sécurité et des divers enjeux qui en découlent, les SMP occupent aujourd’hui un espace grandissant sur la scène politique internationale.

Présents sur plusieurs théâtres de guerre, les SMP opèrent notamment dans des pays comme le Sierra Leone et le Nigéria, pour ne nommer que ceux-là, mais interviennent aussi parfois lors de catastrophes naturelles pour offrir des services d’encadrement au personnel militaire. Suite au désastre causé par l’ouragan Katrina par exemple, une société militaire privée américaine (Blackwater) ainsi qu’une entreprise de sécurité israélienne ont été engagées pour aider un gouvernement fédéral mal préparé pour faire face à la crise. C’est alors que certain.nes citoyen.nes ont décidé de faire appel à des agences privées pour reconstruire leur ville et assurer le ravitaillement de la population (1).

En plus d’offrir une assistance ainsi qu’une aide logistique en cas de catastrophes naturelles, les SMP fournissent aussi des services de défense militaires dans des pays ravagés par la guerre. Récemment, on apprenait que des employé.es formé.es par des sociétés militaires privées sud-africaines combattaient Boko Haram au côté de l’armée nigérienne (2). Ces entreprises souvent taxées de mercenaires et mues par des intérêts mercantiles sont devenues des figures incontournables de la géopolitique mondiale. Aussi faut-il revenir sur l’histoire récente des SMP afin de bien comprendre leur rôle dans notre monde d’aujourd’hui.

Les SMP, de la guerre froide à aujourd’hui

L’histoire des SMP est indissociable des bouleversements qui ont marqué la deuxième moitié du XXe siècle, et le contexte plus général de la guerre froide. C’est en effet au sortir de la Deuxième Guerre mondiale que l’on assiste à une période de démobilisation massive où la guerre change de visage, perdant son caractère total pour devenir le théâtre d’affrontements locaux sur fond de guerre d’espionnage. Les confrontations directes impliquant des armées conventionnelles laissent place à des conflits dictés par le nouvel ordre géopolitique mondial, mais aussi par les retombées économiques d’une guerre idéologique entre l’Est et l’Ouest. Le mercenariat des années 60 et 70 évolue ainsi dans un contexte où il devient lucratif de faire des alliances ponctuelles avec l’un ou l’autre des grands blocs qui s’affronte par puissances interposées. Afin d’éviter le risque d’une guerre nucléaire, un continent comme l’Afrique devient le théâtre d’affrontement entre l’est et l’ouest sans que les protagonistes n’entrent directement en conflit. Les superpuissances financent ainsi des groupes de mercenaires poussés par l’appât du gain, souvent composées de soldats de fortune ayant fait leurs premières armes à l’époque des guerres d’indépendance coloniales.

Ainsi, l’autre élément essentiel pour comprendre l’essor du mercenariat contemporain, c’est le contexte de la décolonisation qui prend naissance dans les années 50 pour culminer vers le milieu des années 60. À la suite des guerres d’indépendance, une vaste période de démobilisation renvoie à la vie civile des soldats rompus au maniement des armes et ayant vécu de très proche les horreurs du combat.

L’accès à la souveraineté nationale des anciennes colonies débouche sur des guerres civiles, parfois nées du désengagement soudain des puissances impériales, souvent impuissantes face au vide créé par leur départ. C’est ainsi que le Premier ministre Mobutu a eu recours, durant les années 60 et 70, aux mercenaires belges et français dans un contexte de guerre civile. Suite à son indépendance en 1960, la République démocratique du Congo a en effet été déchirée entre plusieurs factions rivales soutenues par des groupes de mercenaires venus de l’étranger (4). On a observé le même scénario dans plusieurs autres pays d’Afrique, notamment aux Comores dans le cadre des entreprises mercenaires de Bob Denard, célèbre aventurier français ayant dirigé plusieurs expéditions de mercenariat sur le continent africain.

C’est dans ce contexte que des missions expéditives vont mener à des fiascos militaires cuisants contribuant à aggraver les conflits locaux, au lieu d’assurer un apaisement durable. Au courant des années 70 et 80, un arsenal juridique va alors se développer pour lutter contre le mercenariat ainsi que ses effets dommageables sur les populations civiles. Prenant appui sur la convention de Genève de 1949, cet arsenal vise à renforcer certaines prémisses contenues dans le droit humanitaire international œuvrant pour la protection des peuples et des nations. Les éléments les plus décisifs de cet arsenal sont le protocole additionnel aux Conventions de Genève de 1977 ainsi que la Convention internationale contre le recrutement, l’utilisation, le financement et l’instruction des mercenaires conclue le 4 décembre 1989. Ces mesures resteront néanmoins lettre morte en raison des profits engendrés par des conflits dont l’issue dépend trop souvent des retombées économiques découlant d’une guerre prolongée. 

Les sociétés militaires privées vont par la suite connaître un développement considérable dans les années 90, notamment en Serbie et ailleurs dans les Balkans, régions fortement ébranlées par la chute du mur de Berlin et par l’effondrement de l’URSS. Leur approche tend à changer un peu avec le temps, cherchant à redorer l’image des groupes de défenses privés trop souvent associés à de simples mercenaires sans foi ni loi hérités de l’époque postcoloniale. C’est dans ce contexte qu’est née Executive Outcomes, première firme d’importance effectuant des campagnes de promotion et offrant des dépliants d’information afin de se faire connaître du public (6). Cette image de respectabilité va néanmoins être entachée par des pratiques parfois discutables.

Un rapporteur des Nations-Unies, Enrique Ballesteros, a été mandaté dès 1997 pour constituer un rapport dont les conclusions aboutissent à des recommandations destinées aux États employant des sociétés militaires privées. Ce dernier « recommande aux États d’adopter, dans le cadre de leur législation nationale, des mesures pour interdire l’utilisation de leur territoire en vue du recrutement, du financement et de l’utilisation de mercenaires» (7). Cette recommandation restera également lettre morte en raison du retrait progressif des États du monopole de la défense militaire ainsi que la privatisation croissante de marché de la guerre. L’écrivain Philippe Chapeleau mentionne qu’entre 1994 et 2002, le ministère de la défense américaine a octroyé pas moins de « 3000 contrats d’une valeur de 300 milliards » (8) à des sociétés militaires privées pour la plupart établies aux États-Unis.

L’accroissement des conflits à basse intensité depuis la fin de la guerre froide explique en grande partie l’essor formidable des sociétés militaires privées : « Depuis la fin de la guerre froide, note Jean-Jacques Roche, les budgets de la défense ont (…) partout en Europe, été fortement réduits, alors que paradoxalement il n’y a jamais eu autant de conflits dits de basse intensité. Or, ces conflits nécessitent des moyens considérables et une forte présence des forces armées sur les théâtres d’opérations » (9).

Le désengagement de l’État et le flou juridique qui l’accompagne

On ne parle pas de privatisation pour désigner ce phénomène, mais d’externalisation des compétences étatiques, transférées à des entreprises de sécurité ayant pour clients les gouvernements nationaux. D’autres acteurs comme l’ONU ou différents groupes humanitaires font aussi directement appel aux sociétés militaires privées. Comme le souligne Alexandre Henry à propos du marché des SMP vers lequel se tournent de plus en plus les acteurs issus du milieu humanitaire : « Les opérations humanitaires sont un domaine d’intervention privilégié dans la mesure où il a toujours entretenu une confusion entre public et privé. Le système des Nations Unies s’appuie à la fois sur des organismes publics et sur des organismes privés pour mener les opérations humanitaires » (10). La privatisation de la guerre comme enjeu géopolitique s’accompagne aussi d’un flou juridique en ce qui a trait au statut des sociétés militaires privées. C’est ainsi qu’a été signée en 2008 la déclaration de Montreux « sur les obligations juridiques pertinentes et les bonnes pratiques pour les États en ce qui concerne les opérations des entreprises militaires et de sécurité privées opérant pendant les conflits armés » (11). À défaut d’être un outil juridique d’encadrement des sociétés militaires privées, cette déclaration sert, à titre indicatif, d’outil pour informer les gouvernements.

On ne constate ainsi aucun organe à l’international assurant le respect des droits humains dans le contexte de missions impliquant des Sociétés militaires privées, d’où les nombreux défis auquel fait aujourd’hui face le droit international. L’emploi d’armées de substitution, composées très souvent d’anciens militaires, permet ainsi aux gouvernements de contourner les droits internationaux pour mener à bien leurs politiques étrangères. Comme en témoigne l’exemple de l’intervention américaine en Colombie dans les années 90, le recours aux SMP permet de mener des opérations sans sacrifier de soldats ni salir la réputation des gouvernements indirectement impliqués dans des opérations militaires à l’étranger.

C’est ainsi que dans les années 90, la société de sécurité DynCorp a été engagée par le département américain pour réprimer les FARC, mouvement insurrectionnel colombien composé à l’origine de milices paysannes opposées à l’armée nationale et à l’autorité gouvernementale (12). Le prétexte d’une lutte antidrogue a ici servi d’alibi pour intervenir dans le but de neutraliser les guérillas locales, particulièrement hostiles à toute présence étrangère. L’intervention américaine s’est donc effectuée dans le cadre d’un contrat particulièrement payant impliquant des soldats sans patrie, agissant à titre d’employé.es d’une entreprise de sécurité. Le politologue Xavier Renou nous précise à ce sujet : « DynCorp a été à partir du début des années 1990 très active en Amérique latine, la plupart du temps sous contrat du ministère des Affaires étrangères américaines. Chaque fois, le prétexte officiel était la lutte contre la drogue. Mais le véritable objectif des missions de la firme mercenaire se révèle à l’analyse bien différent : s’il s’agit bien de mener la guerre, ce n’est pas aux champs de cocas ou aux narcotrafiquants, mais aux groupes nationalistes ou d’extrême gauche en lutte dans certaines parties du sous-continent » (13). Si l’armée ainsi que les FARC ont toutes deux été impliquées dans le narcotrafic, les États-Unis ont unilatéralement soutenu les premiers dans un bras de fer meurtrier qui a ravagé la nation colombienne durant plus d’un quart de siècle. Les SMP sont devenus avec le temps l’arme secrète des États partout à travers le monde, menant  une guerre qui n’a désormais plus rien de conventionnel. La présence importante de services de sécurité privée en Irak ainsi qu’en Afghanistan permet d’en témoigner.

Ce bref survol montre bien que les SMP sont plus actives que jamais et présentes partout dans le monde, de l’Afrique aux Balkans en passant par le Moyen-Orient. Aujourd’hui, on estime qu’il y aurait plus de 1500 sociétés militaires privées (SMP) actives sur les six continents (14). S’il y a moins d’affrontements directs entre les États, le marché de la guerre continue de prospérer dans la foulée des conflits à basse intensité qui impliquent des organisations militaires évoluant en parallèle des États. 

(1) Voir Lakoff, A. (2010). Disaster and the Politics of Intervention, Columbia University Press, p.89

(2) http://fr.sputniknews.com/international/201602031021450248-mercenaires-le-retour-des-chiens-de-guerre/

(3) Voir Chapleau, Philippe, Les mercenaires de l’Antiquité à nos jours, Paris, Éditions Est-Ouest, 2006, p.65.

(4) Ibid., p.78.

(5) Pour un ouvrage de référence sur la vie du célèbre mercenaire, voir Garneray, L. (2014). Corsaire de la République: voyages, aventures et combats (Vol. 1). Libretto.

(6) Pour plus de détails sur cette évolution, voir Chapleau, Philippe, Les mercenaires de l’antiquité à nos jours, Paris, Ouest-France, 2006, p.85.

(7) Roche, Jean-Jacques, Insécurités publiques, sécurité privée. Essais sur les nouveaux mercenaires, Paris, Economica, 2005, p.20

(8) Chapeleau, Philippe, Société militaire privée : enquête sur les soldats sans armées, Paris, Rocher, 2005, p.28.

(9) Roche, Jean-Jacques, Insécurités publiques, sécurité privée. Essais sur les nouveaux mercenaires, op.cit., p.119.

(10) Henry, Alexandre, La privatisation de la sécurité, Paris, L’Harmattan, 2011, p.116.

(11) http://www.operationspaix.net/110-resources/details-lexique/societe-militaire-privee.html

(12) http://www.caminteresse.fr/economie-societe/colombie-qui-sont-les-farc-1138894/

(13) Voir Renou, Xavier, La privatisation de la violence, Paris, Agone, 2005, p.309

(14) http://www.sireas.be/publications/analyse2013/2013-05int.pdf

Jeunes filles en fugue

Jeunes filles en fugue

Recontre avec des intervenants-es de centre jeunesse

On se rappellera, en février dernier, que quatre adolescentes placées au Centre jeunesse de Laval ont fui à l’occasion d’une permission de sortie temporaire. L’incident a fait les manchettes après que les parents de l’une des adolescentes aient informé les médias de la disparition de leur fille (1). Les autres parents leur ont ensuite emboîté le pas en publiant des photos des adolescentes en fugue sur différents médias sociaux. On a alors rapidement insisté sur le danger que couraient ces jeunes filles en raison de leur lien avéré avec le milieu des gangs de rue, et de l’état de vulnérabilité psychologique dans lequel elles se trouvaient (2).

Le traitement médiatique de cette affaire a permis, selon certains-es, de sensibiliser le public au problème du recrutement des jeunes filles en centre jeunesse à des fins de prostitution. C’est ce qu’a notamment souligné une mère lors de son passage à la célèbre émission Tout le monde en parle, racontant comment sa fille a été recrutée par un gang de rue (3). Les choses se sont depuis un peu calmées, ce qui détonne avec le déferlement de nouvelles auxquels nous avons assisté depuis le commencement de cette affaire.

L’empressement avec lequel les médias ont sonné l’alarme peut certes paraître un peu surprenant, sachant qu’un tel incident n’a rien d’exceptionnel ni d’inhabituel. Les statistiques font état de plusieurs milliers de fugues chaque année, réalité qui touche d’ailleurs tous les centres jeunesse du Québec, celui de Laval ne faisant pas exception (4).  Si on sait maintenant que les adolescentes ont toutes pris la clé des champs pour des raisons en apparence similaires, encore faut-il, rigueur oblige, s’intéresser de l’intérieur à ce qui motive de telles décisions parfois lourdes en conséquences. Le cas précis des jeunes fugueuses du Centre jeunesse de Laval nous permet d’en apprendre davantage sur ce qui pousse certaines d’entre elles à vouloir goûter au mode de vie de la rue et à se prostituer, parfois sans qu’elles ne l’aient planifié au départ. Sans conclure de façon hâtive que les centres jeunesse sont infiltrés par les gangs du rue, il est vrai que certains-es jeunes placés-es en centre sont déjà membres de gangs; la proximité aidant, cette situation facilite les possibilités de recrutement. Un rapport datant de 2012 évoquait déjà la possibilité que les gangs « soient désormais ancrés dans les centres jeunesse, y faisant du recrutement et incitant ainsi les jeunes à organiser leur fugue » (5). C’est ce dont ont témoigné certains-es intervenants-es ayant été interrogés-es dans le cadre de cette étude.

Même si le proxénétisme ne date pas d’hier, c’est plus récemment que les gangs de rue ont commencé à s’intéresser à cette activité de plus en plus lucrative qu’est la prostitution.  Comme le souligne Maria Mourani, spécialiste du phénomène des gangs de rue :

« Les gangs de rue sont de nouveaux joueurs dans ce marché –celui de la prostitution. Rappelons que, dans les années 80 et 90, les membres des gangs de rue étaient peu impliqués dans l’industrie du sexe et recrutaient sporadiquement pour les motards ou pour d’autres organisations criminelles. Cependant, depuis quelques années, tout a changé : ces groupes ont compris qu’une fille pouvait rapporter gros, à condition de disposer de logistique, de structure et de réseaux pour ce genre de commerce. » (6) 

Soucieux de mieux comprendre le phénomène du recrutement à l’intérieur des centres jeunesse, des entretiens ont été faits avec deux intervenants-es de centre jeunesse pour qu’ils puissent témoigner de leur expérience. Les intervenants-es ont préféré garder l’anonymat.

Q. Que pensez-vous des fugues qui ont récemment fait les manchettes?

Répondant 1 : On pourrait être mal informé. Oui, les jeunes fuguent, mais ils ne fuguent pas nécessairement du centre jeunesse. Ils-elles fuguent souvent pendant qu’ils-elles sont en sortie autonome; c’est pas mal plus rare qu’ils-elles fuguent directement du centre. 

Q. Constatez-vous une augmentation des fugues  ces dernières années?

Répondant 2 : Dans les centres jeunesse, il y a toujours eu beaucoup de fugues. C’est très fréquent, [ça arrive] sur une base hebdomadaire. Ça a toujours existé, mais on en parle plus en ce moment.

Q. Qu’est ce qui explique selon vous qu’on en parle davantage?

R. 2 Je sais pas pourquoi il y a un « boom » actuellement. Peut-être qu’avec l’avènement des médias sociaux, on voit un peu plus leurs photos dans les médias, donc en voyant des photos de jeunes filles qui sont dans le pétrin –parce que souvent, [elles sont dans] des situations problématiques–, ça fait en sorte qu’on en parle davantage. C’est-à-dire qu’on met une image sur le bobo; ce n’est plus juste fictif. Je fais souvent un parallèle avec les réfugiés syriens-nes : personne n’en parlait mais, quand on a vu le petit garçon de trois ans noyé, là on a compris qu’il se passait vraiment quelque chose de sérieux parce qu’on a mis une image sur la problématique. C’est qu’on les voit maintenant un peu plus et, en les voyant, ça fait réaliser [aux gens] qu’on a des adolescentes –et des adolescents aussi– qui sont recrutés par les gangs de rue.

Q. Comment expliqueriez-vous les fugues de ces jeunes filles, non seulement celles du Centre jeunesse de Laval, mais celles des filles de manière plus générale?

R.1 Les filles ne fuguent pas toutes pour la même raison, et ce n’est pas la majorité qui se retrouve dans un réseau de prostitution. Il y en a beaucoup qui sont retrouvées à la maison : elles fuguent chez elles et ce sont les parents qui les cachent. En réalité, c’est souvent ça. Il y en a qui, oui, sont plus fragiles au niveau émotionnel et affectif, puis la drogue joue aussi souvent un rôle là-dedans. La plupart des jeunes réagissent à leur placement et souvent, les parents aussi. Il y a une grande partie des parents qui sont contre le placement [de leurs enfants] et qui, bien souvent, vont protéger leurs enfants, les garder chez eux. Il y a deux types de fugueurs : les jeunes qui fuguent [de façon sécuritaire] et les jeunes qui fuguent en se mettant en danger.

Q. Et quelle est, selon vous, la proportion des filles qui tombent dans le filet des proxénètes, d’après ce que vous constatez?

R.1 Je dirais que c’est peut-être 5 % maximum. Sérieusement. Je  ne peux même pas avancer que la moitié des filles sont là-dedans, parce que [ce n’est pas le cas]. Oui, il y a des filles qui font d’autres choses aussi, qui sont dans un milieu criminalisé, mais qui ne se prostituent pas.

R.2 C’est parce qu’en ce moment « fugue » est perçu comme un synonyme de « prostitution ».Peu importe le chiffre, que ce soit 5, 10 ou 15 %, la réalité, c’est qu’il y a parfois des jeunes qui veulent aller consommer à l’extérieur. C’est souvent un désir de liberté et un désir d’autonomie.

Q. Est-ce qu’il y a souvent de la négligence de la part des parents?

R.2 Oui, il y a de la négligence mais, souvent, ce qu’on voit, ce sont des parents qui sont trop « cadrants ». C’est une approche qui est autocrate, comme on dit : des parents qui veulent tout contrôler, tout gérer, qui inscrivent leur fille dans plein d’activités. Éventuellement, l’adolescente en a assez, elle veut sa liberté, elle veut de l’autonomie, alors elle part. Pour elle, c’est une aventure. On voit ça souvent.

R.1 À la base, il y a des fugues à Montréal, il y a des fugues en Montérégie. Ça commence à sortir partout. C’est sûr : les portes sont débarrées. Elles sont débarrées dans tous les centres jeunesse. À Laval, les portes sont barrées et elles ne peuvent pas fuguer mais, encore là, on a entendu dire qu’une fille aurait réussi durant une sortie, parce qu’elle ne pouvait pas fuguer du centre.

R.2 Les gens, souvent, associent les centres jeunesse à des centres de détention. Ce n’est pas ça du tout : un centre jeunesse, c’est un centre de réadaptation. Et puis depuis 2007-2008, après le documentaire de Paul Arcand (7), les portes ne sont plus barrées, donc [comme il s’agit de] centres de réadaptation, les jeunes ont des permissions de sortie [pour rentrer chez eux]. Le but visé par la DPJ, à la base, c’est le retour [des jeunes] dans leur famille; ce n’est pas de les garder jusqu’à 18 ans. Parfois on n’a pas le choix, mais ce n’est jamais le but initial.

Q. Quelle est, selon vous, la conséquence du fait d’avoir déverrouillé les portes?

R.2 Ceci a facilité les fugues, justement. Maintenant, quand un jeune veut partir en fugue, on l’encourage à faire les bons choix. On lui dit : « Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée ». Mais on ne peut pas l’empêcher de partir, à moins qu’on considère qu’il puisse vraiment être en danger à l’extérieur. On peut mettre un code pour verrouiller la porte, mais c’est très rare [qu’on le fasse]. Généralement, la porte n’est pas verrouillée, donc si le jeune veut partir en fugue, il peut.

R.1 Dans les unités d’encadrement intensif, l’étage au complet est barré, mais ce sont des mesures exceptionnelles et les jeunes de ces unités-là sont évalués aux trente jours, donc s’ils cheminent et atteignent leurs objectifs, ils peuvent retourner dans une unité normale.

Q. Comment se fait habituellement le recrutement à l’intérieur du centre, dans un cadre supervisé tel que le vôtre?

R.2 La réalité, c’est qu’il y a deux éducateurs-trices pour treize jeunes et, quand on fait des activités, ce n’est pas vrai que les jeunes sont toujours enfermés-es, sauf en encadrement intensif, où il n’y a pas beaucoup de moments de groupe. Mais dans d’autres salles, il y a des activités de groupe et ce n’est pas vrai que les éducateurs-trices peuvent entendre tout ce qui se fait, parce qu’ils sont seulement deux.

R.1 Elles se parlent par Facebook, par les médias sociaux. C’est très facile maintenant. Sinon, elles s’envoient des petits bouts de papier; parfois, [on les entend] chuchoter. Quelquefois on les surprend, mais même si elles ont été prises sur le fait et ont été sanctionnées, elles ont passé le message qu’elles voulaient transmettre. On ne peut pas tout surveiller, c’est impossible. Et ça amène des situations, disons, qui prennent de l’ampleur. C’est ce qu’on a observé cette fois-là.

Il y en a une qui est en encadrement intensif en ce moment; elle dit qu’elle se fout de ce  qu’on essaie de faire avec elle; que, quand elle va sortir, elle va se remettre à faire ce qu’on lui interdit de faire parce qu’elle aime ça. C’est difficile, dans ce type de situation, de travailler avec quelqu’un dans la tête de qui ce mode de vie est déjà aussi ancré.

Q. Que pensez-vous de la culture des gangs, notamment en lien avec le recrutement?

R.2 Il y a parfois des filles à l’intérieur des unités qui font du recrutement pour un proxénète venant de l’extérieur. Le fonctionnement est simple : la fille contacte son  proxénète par téléphone et l’informe qu’elle a trouvé des candidates potentielles. Ensuite, elle va mesurer l’intérêt des autres jeunes filles : elle leur fait part des sommes d’argent [qu’elles pourraient gagner], etc. On parle donc d’un proxénète extérieur au centre avec qui une recruteuse fait affaire.

R.1 Il faut noter que les recruteuses font de l’argent, puisqu’à chaque recrue elles peuvent récolter 1 000 $.

R.2. Je suis allé à plusieurs endroits où l’on travaille avec des jeunes qui font du recrutement, qui sont dans le milieu des gangs de rue. Je dirais qu’à la DPJ, il y a plus de jeunes qui vont graviter dans ce milieu-là. Ils ne seront pas nécessairement membres à part entière de gangs de rue. Mais en ce moment, pour ce qui est des adolescents, il y a une idéalisation des gangs de rue. Même en encadrement régulier, ce sont des jeunes de 13-14 ans de toutes origines qui vont vraiment idéaliser ce milieu-là, qui vont chanter des chansons rap. Ils vont s’habiller comme [les chanteurs de rap] et ils vont parler comme eux. Je n’ai jamais vu une telle différence entre la façon dont les jeunes parlent entre eux et celle dont ils parlent avec leurs parents : ce sont presque deux dialectes distincts. Bref, ils vont idéaliser ce milieu-là, dans lequel on prône souvent l’exploitation des filles. Ça fait en sorte qu’ils vont embarquer dans ce moule-là, et peuvent eux-mêmes faire du recrutement par la suite.

Q. Les adolescentes qui disent s’adonner à la prostitution ont-elles une influence sur les autres?

R.2 Ce n’est pas ce qu’on veut mais oui, il y a un phénomène d’apprentissage au centre jeunesse. Des filles qui n’ont aucun intérêt là-dedans en voient d’autres faire et vont peut-être être influencées pour essayer. C’est dommage, parce que c’est un phénomène de masse. On a un ensemble de problématiques qui se côtoient alors une personne qui ne consommait pas au départ peut être amenée à consommer; une personne qui ne gravitait pas dans le milieu des gangs de rue peut être amenée à le faire parce que les jeunes se parlent et s’influencent entre eux.

Q. Comment se fait la prévention auprès des jeunes filles et garçons?

R.1 C’est beaucoup de sensibilisation mais c’est difficile, parce que les groupes sont vraiment hétéroclites : on va avoir une fille qui va rentrer [dans un centre jeunesse] parce qu’elle a des problèmes de toxicomanie, une autre parce qu’elle se prostitue et une troisième parce qu’elle ne veut plus aller à l’école –ne pas aller à l’école est aussi un motif de compromission. Alors si la troisième fille, celle qui n’allait pas à l’école, est scolarisée à l’interne et rencontre des dealers, des consommateurs, eh bien veut, veut pas, elle leur parle et, éventuellement, on lui proposer d’essayer. C’est dommage, mais on ne pourra jamais faire une unité composée uniquement de jeunes ayant des problèmes de drogue ou de prostitution.

Q. Qu’est-ce que vous disent les jeunes filles qui pratiquent la prostitution?  

R.1 Certaines en font un métier. Une jeune est déjà entrée avec 5 000 $ comptant, des condoms et du lubrifiant dans sa sacoche, et m’a dit : « Dans les faits, j’aime ça faire ça et je vais faire le quadruple de ton salaire en une année ». Elle a ajouté que pour le moment ça ne lui tentait pas de faire autre chose, mais que plus tard elle aimerait faire une technique pour faire de la cuisine, ou un truc du genre. Elle avait trois ou quatre clients réguliers et n’avait pas de souteneur.

Q. Devrait-on, selon vous, envisager de verrouiller de nouveau les portes des centres jeunesse?

R.2 Les portes n’auraient pas dû être déverrouillées à la base, et quand on dit cela ce n’est pas parce que leurs chambres ressemblent à des cellules. Les jeunes ont accès à l’extérieur, et [peuvent aller] chez leurs parents. Mais le travail de réadaptation est difficile sachant que le jeune peut partir à tout moment. Si on veut entrer dans le vif du sujet, c’est important qu’on ait accès au jeune, donc que la porte du centre d’accueil soit barrée. Mais encore là, ça ne les empêche pas de sortir. Les jeunes ont des activités à l’extérieur et ils ne sont pas enfermés du tout, mais dans le cadre d’un centre jeunesse, c’est difficile de dire « on les laisse partir à leur guise ». Le travail est plus difficile dans ce temps-là ».

Conclusion

Selon les intervenants-es consultés-es, le recrutement dans les centres jeunesse met en évidence une culture de la rue qui vient répondre aux désirs d’indépendance et de reconnaissance ressentis par plusieurs jeunes filles et jeunes garçons en quête d’identité. La susceptibilité émotive devient parfois le moyen pour certains membres de gangs d’inciter des adolescentes à se prostituer. Parfois, c’est une fois à l’intérieur d’un centre, et sans qu’elle n’en ait eu l’intention au départ, que les jeunes filles tombent sous l’influence d’un recruteur. C’est ce dont ont témoigné nos deux intervenants-es. Un processus très insidieux se met alors en place. Maria Mourani nomme trois possibilités ou moyens qu’ont les recruteurs de manipuler leurs victimes. Tandis que certains souteneurs « vont jusqu’à fréquenter la famille de leur victime », d’autres mettent enceinte «  leur victime pour qu’elle développe un lien de fidélité avec le groupe ». Ces dernières peuvent alors être tentées de percevoir leur souteneur « comme un conjoint, et non un pimp » (8), ce qui rend d’autant plus fort le sentiment d’appartenance au gang. Ce dernier devient en quelque sorte une deuxième famille.

Michel Dorais parle de deux cas de figure chez les jeunes filles qui rentrent dans des gangs et contraintes par la suite de se prostituer. Il y a celles qui sont piégées par un « prétendu amoureux », membre d’un gang de rue; il y a aussi celles qui approchent d’elles-mêmes un gang sans tomber immédiatement sous la coupe d’un pimp (9). À cela s’ajoute l’influence de la culture, qui n’est pas sans préparer certains-es jeunes à intégrer les gangs de rue. Le processus d’entrée dans un gang peut donc se faire de multiples façons, comme en font foi les témoignages donnés par les deux intervenants-es. Cela rend d’autant plus difficile l’étude de ce phénomène déjà fort complexe.

(1) http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2016/02/04/002-disparition-…

(2) http://ici.radio-canada.ca/regions/quebec/2016/02/04/013-fugues-adolesce…

(3) http ://ici.radio-canada.ca/tele/tout-le-monde-en-parle/2015-2016/segments/entrevue/5162/pascale-philibert-maria-mourani-sandra-nolet

(4) http ://blogue.cury.qc.ca/blogue/article/davantage-de-fugues-en-monteregie. L’article parle de deux fois plus de fugues recensés dans la region de Montérégie comparativement à la ville de Laval. Voir aussi http ://www.brossardeclair.ca/actualites/societe/2016/2/12/centre-jeunesse-de-la-monteregie–les-cas-de-fugues-grimpent-de-.html.

(5) Hamel, Sylvie, Rejoindre les mineurs en fugue dans la rue. Une responsabilité commune en protection de l’enfance. RAPPORT FINAL, Dans la rue, Trois-Rivières, 2013, p .31.

(6) Ibid., p.238.

(7) On se rappellera qu’en 2005, Paul Arcand avait produit un documentaire intitulé Les voleurs d’enfance. Ce documentaire avait fait couler beaucoup d’encre. Il reprochait notamment les mesures d’isolement menées par les intervenant-es ainsi que certaines méthodes de détention à l’intérieur des centres. Voir à ce sujet http://www.ledevoir.com/non-classe/91943/les-voleurs-d-enfance-une-charg…

(8) Mourani, Maria, Gang de rue inc. Leurs réseaux au Canada et dans les Amériques, Montréal, Les Éditions de l’homme, 2009, p.241.

(9) Dorais, Michel, « Des jeunes filles sous influence : quelques enseignements tirés d’une recherche », Ed. L’interligne, 2009, p.216.

Bibliographie

  • Mourani, Maria, Gang de rue inc. Leurs réseaux au Canada et dans les Amériques, Montréal, Les Éditions de l’homme, 2009, 401 p.
  • Dorais, Michel, « Des jeunes filles sous influence : quelques enseignements tirés d’une recherche », Ed. L’interligne, 2009, p.281.
La montée du terrorisme : une croisade contre les masses désunies

La montée du terrorisme : une croisade contre les masses désunies

Depuis plusieurs mois, l’arrivée des réfugié-e-s syrien-ne-s intervient sur fond de crise politique que ravivent les récents attentats perpétrés en sol parisien. En réaction à ces évènements tragiques, les classes politiques ont d’un même élan embrassé l’option sécuritaire (1). Néanmoins, les mesures de sécurité préconisées par François Hollande répondent aux attentats sans interroger les causes profondes à l’origine de la crise que vit actuellement le peuple français. L’histoire récente permet de voir comment le phénomène de masse inscrit le terrorisme dans un contexte de crise culturelle des sociétés occidentales contemporaines. Nous voulons voir comment le concept de masse fournit un éclairage pour mieux comprendre le phénomène mondial du terrorisme.

L’état d’une crise

Depuis la chute du rideau de fer en 1989, les sociétés connaissent un vide que met en évidence l’absence d’alternative au capitalisme triomphant. La possibilité d’une guerre mondiale voit ainsi rejaillir les haines du passé envers un ennemi qui menace de l’intérieur le monde occidental « civilisé » ainsi que ses alliés. Le phénomène de masse dans lequel s’inscrit aujourd’hui le terrorisme oppose ceux et celles que la peur isole à ceux et celles qui, au nom de la peur, cherchent à imposer à la planète leur conception abstraite du monde. Le fondamentalisme religieux s’inscrit précisément dans cette logique de déstabilisation des populations dont l’isolement doit contribuer à ériger un nouvel ordre mondial né du désordre.

Le phénomène de masse qui caractérise le terrorisme contemporain s’inscrit donc dans un contexte d’atomisation des sociétés européennes. Les barrières culturelles s’estompent en même temps que se globalise la menace d’une terreur sans frontières. Les individus isolés deviennent les cibles d’un adversaire ayant rompu tout lien avec la collectivité. C’est à l’intérieur d’un contexte de massification des sociétés que s’inscrit la crise sociale actuelle dont le terrorisme est l’une des manifestations et, bien entendu, non la moindre.

Contrairement à ce qui s’observe dans un contexte de guerre, le terrorisme vise surtout à déstabiliser l’adversaire. Il s’agit de semer la peur dans les esprits plutôt que détruire physiquement l’ennemi, le nombre de victimes important moins que l’impact psychologique résultant des tueries. Cela s’explique en partie par la faiblesse militaire dont disposent les assaillant-e-s. En effet, les cellules terroristes sont souvent composées de quelques individus qui ne peuvent rivaliser avec un ennemi supérieur en taille et en puissance. Comme le fait remarquer le politologue Gérard Chalian : « Les groupes terroristes sont petits, de quelques personnes à plusieurs milliers, et la majorité d’entre eux ne comprennent que quelques dizaines à quelques centaines de membres (…). Dans de telles circonstances, les groupes terroristes ne peuvent en aucun cas espérer gagner la bataille physiquement » (2). Le phénomène de masse crée donc la possibilité pour les terroristes de maximiser les dommages collatéraux avec un minimum de force requis, sortant du contexte d’une guerre conventionnelle où il s’agit de neutraliser l’ennemi par des moyens imposants. Dans un contexte de masse, au contraire, l’insécurité se diffuse de manière exponentielle sans que ne soit mobilisée une force de frappe importante. Le risque se mesure non seulement au danger réel, mais à la peur que suscite la possibilité d’une nouvelle attaque autant ou encore plus meurtrière que la précédente.

En plus de prendre pour cible les masses, le terrorisme en est aussi le produit, résultat de l’isolement vécu par certaines personnes se sentant extérieures à la société. Bien qu’appartenant à un groupe, les terroristes cultivent un même ressentiment vis-à-vis du monde dont ils-elles se sentent étranger-ère-s. Jacqueline Barus-Michel, professeure émérite en psychologie sociale, parle d’une « recherche désespérée d’identités » chez des gens que plus rien ne rattache à la collectivité et à ses règles de fonctionnement. Se développe alors une communauté restreinte où la quête d’identité passe par le ralliement « à des images fortes, dans lesquelles la violence se trouve condensée sous des formes symboliques (plutôt des signaux) simples (mots d’ordre, slogans, représentations élémentaires du bien et du mal) et qui offrent des filiations directes en substitution à celles qui sont défaillantes (personnage charismatique puissant et impitoyable, héros médiatisés) » (3).

Si l’essor des masses remonte aux bouleversements survenus au siècle dernier, il trouve ses prolongements dans une crise du lien social que vivent actuellement nos démocraties. C’est en effet dans le contexte d’une crise civilisationnelle qu’il faut comprendre le phénomène du terrorisme mondial. Les régimes de masse du siècle dernier et le terrorisme de masse ont en commun l’usage de la terreur comme outil de propagande au service d’une idéologie totalitaire. En effet, le totalitarisme désigne non seulement un régime, mais aussi une manière de penser et de concevoir le monde. Comme le souligne le politologue Alexandre Del Valle : « Ce qui caractérise le plus profondément le totalitarisme, ce n’est pas uniquement la violence et l’hypertrophie d’un État liberticide, mais l’idéologie elle-même (…) le fait d’expliquer le mouvement de l’histoire comme un processus unique et cohérent déduit à partir d’une idée centrale : la loi de la nature et de la race pour le nazisme, de l’histoire ou de la lutte des classes pour le marxisme, ou encore de la soumission de l’humanité à Allah, et donc la lutte des religions et des civilisations pour l’islam » (4). Cette vision n’est jamais destinée à aboutir, puisqu’elle projette sur le monde des valeurs absolues qui visent à changer intégralement la réalité, à réaliser dans l’histoire l’essence de la vérité. On voit donc comment le passé ressurgit aujourd’hui sous des formes parfois un peu différentes, mais tout aussi violentes.

Dans son ouvrage intitulé « Les origines du totalitarisme », la philosophe Hannah Arendt s’intéresse aux sociétés de masse nées des ruines des anciennes puissances impériales ayant connu une expansion considérable entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XXe siècle. Elles ont ensuite décliné en raison des conséquences socioéconomiques de la Grande Guerre et des désastres humanitaires provoqués par la grande crise financière de 1929. Il nous faut revenir un peu en arrière pour comprendre l’essor du phénomène de masse qui s’observe aujourd’hui par la montée en puissance de mouvements qui, tant ici qu’ailleurs, révèle un malaise identitaire profondément enraciné dans nos sociétés. Bien que le terrorisme de masse soit un phénomène récent, il fait écho à la terreur de masse des régimes totalitaires de l’entre-deux-guerres. On assiste alors à la montée en puissance d’une masse qui prétend ne plus appartenir aux sociétés passées. Les gens ne s’identifient plus à une classe partageant avec le reste de la société un certain nombre de valeurs et de principes communs. La radicalisation de certains individus isolés est en fait l’expression la plus aboutie de ce phénomène qui a connu plusieurs développements dans l’histoire.

D’une crise à l’autre, vers la puissance des masses

Les phénomènes de masse décrits par Hannah Arendt sont nés du déclin des sociétés impérialistes du XIXe siècle. Ces dernières ont assisté le triomphe du capitalisme industriel mondial et l’essor des États-nations en Europe. La puissance montante d’une bourgeoisie régnant sur l’ensemble du continent succède à l’époque où l’aristocratie tenait d’une main ferme les rênes des principaux centres de pouvoir partout sur le continent. L’impérialisme bourgeois, succédant à l’impérialisme des puissances royales, a connu deux phases d’expansion : un pouvoir s’imposant à l’ensemble des classes de la société et une domination s’étendant aux pays colonisés en dehors du « monde civilisé ». C’est ainsi que Arendt distingue deux formes d’impérialisme séparées dans le temps. En effet, l’impérialisme continental précède chronologiquement l’impérialisme colonial des grandes puissances européennes imposant leur domination sur les populations d’Afrique, d’Asie et du Moyen-Orient.

Ce contexte s’inscrit dans un mouvement expansionniste. Le sentiment d’appartenance des différentes classes à l’idée de nation constitue l’origine commune que partagent entre eux les membres d’une même société. Ainsi, note Arendt : « Le seul lien qui subsistait entre les citoyen[-ne-]s d’un État-nation où il n’y avait plus de monarque pour symboliser leur communauté fondamentale semblait devoir être un lien national, c’est-à-dire une origine commune » (5).

À l’autorité providentielle qu’incarnait autrefois la personne du prince se substitue l’idée de nation. C’est sur elle que repose l’unité d’un peuple mue par un héritage culturel commun et une vision universelle du progrès humain. Cette vision distingue différentes sociétés selon leur degré d’évolution sur l’échelle de l’humanité. On comprend aisément alors que le racisme puisse devenir le porte-étendard d’une conception de l’humanité où les races inférieures doivent être éduquées par les peuples supérieurs, absolument convaincus d’être les dignes représentants de l’humanité. De cela émerge un sentiment de supériorité qui permet de distinguer les peuples entre eux en fonction de leur positionnement respectif sur l’échelle des races humaines.

L’essor de l’anthropométrie à la fin du XIXe siècle servira d’ailleurs de cadre théorique à la pensée eugéniste contemporaine promouvant des différences de nature séparant entre elles les classes et les cultures. C’est sur cette conception du monde que s’appuient au XIXe siècle les mouvements annexionnistes européens qui se prolongent au siècle suivant, culminant dans un vaste mouvement de décolonisation à partir des années 1940. Reste qu’au XIXe siècle, les différences de races justifient les entreprises coloniales menées au nom du progrès de l’humanité : « Les mouvements annexionnistes prêchaient l’origine divine de leurs peuples respectifs par opposition à la foi judéo-chrétienne en l’origine divine de l’homme » (6).

Les évènements décisifs ayant conduit à la Grande Guerre annoncent pour leur part le déclin des États-nations, remplacés par les régimes de masse d’où vont naître les mouvements totalitaires européens florissant de part et d’autre du continent jusqu’au désastre du deuxième grand conflit mondial. Le phénomène de masse diffère de la référence à l’idée de populace ; cette dernière constitue un mouvement étranger à l’influence des idéologies totalitaires qui n’apparaissent qu’à compter du XXe siècle, accompagnant la montée en puissance des masses.

Le concept de masse et les conséquences de la Grande Guerre

Hannah Arendt oppose le concept de masse à celui de classe sociale pour montrer comment chacun désigne deux phénomènes bien distincts. Tandis que les classes sociales ont des intérêts spécifiques partagés par certains groupes aux valeurs communes, les « masses ne sont pas unies par la conscience d’un intérêt commun ». Ce faisant, note Arendt, « [l]e terme de masse s’applique seulement à des gens qui, soit du fait de leur seul nombre, soit par l’indifférence, soit pour ces deux raisons, ne peuvent s’intégrer dans aucune organisation fondée sur l’intérêt commun, qu’il s’agisse de partis politiques, de conseils municipaux, d’organisations professionnelles ou de syndicats » (7).

Le phénomène de massification s’observe donc à l’intérieur de toute société précisément là où certains individus se trouvent en marge de la communauté, mais c’est dans des périodes de crise identitaire que ce phénomène s’affirme de manière plus éloquente.

Dans le cas des personnes exclues suite aux ravages de la Première Guerre mondiale, la part des mécontent-e-s comprend toutes les classes de la société qui ressentent massivement les conséquences sociales et économiques d’une guerre coûteuse en vies humaines et en biens matériels. Ce sont les anciens soldats, les inadapté-e-s sociales-aux, les marginales-aux, les masses grandissantes de chômeur-euse-s, qui dénoncent le système des partis politiques responsables des malheurs ayant mené l’Europe au bord du gouffre et ayant provoqué la misère des peuples. Ce qui caractérise cette époque tumultueuse, c’est la disparition de l’idée de classe au profit d’une idéologie de masse qui galvanise autour de principes abstraits différents groupes de la société. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le fascisme de Mussolini trouve ses racines dans un radicalisme anarchiste qui connaît à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle une influence importante parmi les gens déclassés.

Personne ne se reconnaît plus dans l’ancien système de classes sociales, préférant à la société de type libéral un modèle de société total où les différences de statuts s’effacent . C’est notamment le cas de l’Allemagne et de l’Italie, grandes perdantes de la Grande Guerre, d’où vont naître les premiers mouvements fascistes d’Europe qui entraîneront celles-ci dans les méandres d’une guerre totale. 

Le constat d’échec des démocraties européennes renforce le sentiment d’isolement vécu par une masse d’individus dont les intérêts ne sont plus représentés par les organisations politiques et par les dirigeants issus d’un monde révolu. On assiste alors à une dissolution du lien social traditionnel basé sur l’autorité des partis au profit d’une atomisation des citoyen-ne-s entraîné-e-s par le vent des masses déferlant sur une Europe en crise. Désormais simples agents d’une masse déclassée, tentant par d’autres moyens que ceux des organisations politiques traditionnelles d’influencer le sort de la société, les grands mouvements totalitaires trouvent des adeptes chez des gens que l’ancienne société n’interpelle plus. C’est ce qui précède la mise en place des régimes dictatoriaux qui recevront le support inattendu des masses durant l’accalmie de l’entre-deux-guerres jusqu’au début de la Deuxième Guerre mondiale.

Il s’agit d’une crise des valeurs humanistes classiques qui reflète une transformation en profondeur des sociétés contemporaines. C’est ce qui caractérise l’âge des extrêmes, pour reprendre une expression consacrée par l’historien Éric Hobsbawn (8). C’est aussi l’époque d’un durcissement des positions politiques où s’affrontent désormais de part et d’autre des matrices idéologiques qui rallient des gens issus de milieux très différents. Les différences de classes sont alors momentanément éclipsées par ce ralliement général à une volonté de domination totale sur le monde.

L’existence de masses anomiques, où ne coexistent que des individus, contraste ainsi avec l’époque où les classes sociales composaient le paysage politique des États nationaux. Cette perte de référence s’observe aussi aujourd’hui : en effet, les démocraties représentatives ne parviennent plus à rallier l’intérêt des masses. À la massification des groupes prêtant allégeance au terrorisme, s’observe une massification des populations qui, bien que ne suivant plus la voie tracée par les idéologies extrêmes, n’en sont pas moins réduites à un isolement et à un désenchantement apparemment sans dénouement possible.

Un double phénomène de massification s’observe donc chez les citoyen-ne-s désemparé-e-s et chez les individus radicalisés. Ceux-ci forment des noyaux atomisés cherchant à propager leur message de terreur dans une société profondément divisée de l’intérieur. Pierre Rosavallon pose un diagnostic similaire à celui d’Arendt sur l’état actuel de nos démocraties et la dissolution des différences de classe au profit d’une vision trouble de la réalité sociale. Plutôt qu’à la montée en puissance d’une idéologie totalitaire rejoignant l’ensemble des masses, on assiste à l’indifférence tranquille des peuples que la politique n’intéresse plus. L’auteur décrit cet effritement de la manière suivante :

« Se sont simultanément effrités, à partir des années soixante-dix, le système de la démocratie des partis, le rôle joué par les syndicats et les formes de démocraties sociales préalablement instituées. La crise de la représentation politique s’est inscrite depuis ce moment dans le cadre d’une panne beaucoup plus large de la figuration sociale. La moins grande visibilité des systèmes de différenciation dans nos sociétés, qu’il s’agisse du clivage des classes, des appartenances religieuses ou même du rapport à l’idée de nation, a contribué dans l’ensemble à faire entrer le système représentatif dans cette nouvelle crise » (9).

Quelques éléments hérités du passé refont donc surface dans nos sociétés. L’âge de la méfiance n’est pas sans trouver certaines résonnances avec l’âge des extrêmes dans un contexte où s’opposent l’extrême de l’indifférence et l’extrême de l’épouvante venue d’un ennemi solitaire. Plusieurs individus ne se reconnaissent plus dans un monde où le triomphe de l’économie laisse peu de place au changement et où la possibilité de transformer réellement le monde relève d’un vœu pieux. Se présentent alors des réactions pathologiques qui profitent aux idéologies à vocation totalitaire dont l’influence reste néanmoins limitée et diffuse en comparaison à la fascination exercée par les régimes totalitaires du siècle dernier. Certes, une même conception abstraite du monde s’observe dans le terrorisme d’État et le terrorisme de masse où s’affirme de part et d’autre l’idée d’un monde qu’il faut renverser et reconstruire. Dans les deux cas, c’est la terreur qui est mise à profit pour répandre la peur. L’historien Gérard Chaliand note à ce propos : « Le terrorisme d’État, c’est-à-dire le terrorisme du fort au faible, et le terrorisme du faible au fort, ont de nombreux points en commun. La campagne de terreur a pour but de répandre un sentiment d’insécurité générale qui doit pouvoir atteindre n’importe qui, n’importe quand » (10). C’est dans un contexte de masse que le terrorisme profite de la désorganisation pour aggraver une crise déjà extrêmement vive. Plusieurs exemples permettent d’en témoigner, parmi lesquels figure celui de la France. Le cas français montre bien comment s’est progressivement dilué le vernis social qui permettait d’inscrire les luttes sociales dans un contexte culturel lié à l’idéal républicain de la nation fraternelle. Cet idéal connaît aujourd’hui une crise d’autant plus grande que rien ne semble pouvoir s’y substituer.

Le modèle français : vers une implosion sociale

Le communautarisme français répond à une incertitude ambiante davantage qu’à un problème concret touchant une certaine classe de personnes dont les intérêts seraient directement menacés par la venue des étranger-ère-s. Le vide politique et le discrédit des classes politiques laissent libre cours à des formes de révoltes parfois campées sur des certitudes que ravivent les anciennes croyances. Emmanuel Todd observe comment se traduit cette réaction en fonction de l’emplacement géographique des populations.

Davantage que la classe sociale, c’est l’héritage religieux passé qui influence le degré de peur que suscite la présence étrangère des musulman-e-s en France et le type de réaction de la part du peuple. Les résidus de croyances chrétiennes, très forts à la périphérie du territoire Français, sont néanmoins moins prégnants au centre du pays où s’affirme plutôt un « individualisme homogénéisant ». Ainsi, de « l’individualisme égalitaire du système central dérive l’idéal d’un État régnant sur une société homogène composée d’atomes équivalents » (11), s’opposant à une France plus traditionnelle attachée à la distinction des rangs et à la différence de statuts. N’en demeure pas moins que cette opposition s’inscrit dans une vision plus large d’une république servant de référence où l’étranger-ère doit à tout prix être assimilé-e. Les manières et les modalités que prend cette assimilation sont dictées par le milieu auquel appartient chaque groupe, ce qui n’empêche pas le modèle républicain d’avoir atteint ses limites et de devoir repenser en profondeur ses stratégies d’intégrations des étranger-ère-s.

Le cas de la France met ainsi en évidence un esprit néo-républicain où l’exclusion de l’autre devient paradoxalement la condition de son acceptation. C’est dans un tel contexte qu’on demande à l’immigrant-e de renier ses origines au nom d’un idéal républicain reposant sur l’inclusion par l’exclusion sur fond de valeurs inscrites dans l’histoire nationale du pays. Todd dit ceci à propos de cet universalisme négatif et exclusif : « Le néo-républicanisme est une étrange doctrine, qui prétend parler la langue de Marianne, mais définit dans les faits une République d’exclusion » (12).

On assiste alors à une homogénéisation des points de vue où le sentiment de peur face au monde étrange transcende les barrières de classe et met en évidence un phénomène de massification. C’est ce qui s’est observé durant l’entre-deux-guerres et ce qui trouve des résonnances dans la situation actuelle que vit l’Europe « civilisée ». C’est ainsi qu’on a dit des terroristes qui ont récemment perpétré les attentats à Paris qu’ils étaient des individus sans attaches ou déracinés de leur milieu d’origine. Il s’agirait plus précisément, note la criminologue Sylvia Bréger, d’une « haine farouche envers le monde « extérieur » (13) se manifestant sous la forme d’une double exclusion. D’abord exclus du fait de leurs origines, ils s’auto-excluent par un processus de radicalisation qui leur permet de se constituer en groupe isolé à l’intérieur de la masse. En fait, les terroristes se sont solidarisé-e-s en même temps qu’ils-elles se sont radicalisé-e-s avec d’autres individus vivant comme eux de façon humiliante certains échecs ayant contribué à leur isolement.

Deux alternatives se présentent alors à eux-elles : soit rejoindre la masse, soit se constituer en marge d’elle, c’est-à-dire se marginaliser dans et à l’intérieur de la masse. Un article de Farhad Khosrokhavar, journaliste à Europe solidaire sans frontières, résume cette double issue de la manière suivante : « Par un rude labeur, une partie de ces jeunes parvient à surmonter l’exclusion et à rejoindre les classes moyennes. [Elles et] ils rompent alors souvent les liens avec leur quartier et leurs ancien[-ne-]s ami[-e-]s. D’autres trouvent dans la délinquance le moyen d’acquérir facilement de l’argent et vivre selon le modèle rêvé des classes moyennes. Le mal dont [elles et] ils souffrent le plus est la victimisation : [elles et] ils ont, en effet, tendance à penser que la seule voie d’accès aux aménités des classes moyennes se trouve dans la délinquance, la société leur ayant fermé l’accès à toutes les autres issues » (14).

Se crée alors ce que le politologue Marc Sageman appelle un processus d’implosion sociale parmi un clan qui évolue en dehors de la masse pour mieux s’y fondre : « Dans sa pure expression, le clan est un réseau dense de nœuds, où chacun est connecté à tous les autres. La dynamique à laquelle il obéit ressemble à un processus d’implosion sociale, l’ensemble du clan se repliant sur lui-même jusqu’à se couper totalement du monde extérieur » (15). Le groupe de terroristes responsable des attentats à Paris témoigne de ce processus de marginalisation où un clan aux intérêts communs s’est désolidarisé du monde jusqu’à en nier l’existence. Le terrorisme de masse devient alors symptomatique de ce déracinement qui affecte plus largement l’ensemble des classes.

Cela témoigne d’une réalité plus large liée aux sociétés en déclin où les identités et les groupes se fondent dans la masse des individus anonymes eux aussi en perte de références dans un monde en pleine crise des identités et des valeurs. L’absence d’horizon culturel englobant l’ensemble des communautés génère des îlots de résistance dont les formes sont parfois violentes, comme dans le cas du terrorisme de masse. Il prend d’autres fois une forme passive, comme dans la course effrénée au consumérisme des foules en quête d’un bonheur illusoire. Contrairement à la massification englobante, qui prévalait durant la période de l’entre-deux-guerres, nous assistons aujourd’hui à une massification éparse sur arrière-fond d’une économie triomphante de laquelle personne ne réussit à sortir. Il y a néanmoins une indifférence politique qui s’exprime par un désintéressement de plus en plus répandu qui caractérise le contexte de massification à l’ère du désenchantement. L’indifférence au monde et le repli sur soi sont devenus symptomatiques d’une manière de vivre en société. Le vernis qui protégeait les institutions culturelles a disparu et le terrorisme contemporain n’est qu’un symptôme de cette déliquescence. Comme l’affirmait Arendt à propos du siècle dernier, l’autorité des partis ne constitue plus l’horizon politique auquel se rallient les différentes classes de la société. C’est ainsi, note Bernard Manin, que le comportement électoral ne s’explique plus par « les caractéristiques sociales, économiques et culturelles des citoyen[-ne-]s » (p.279). Au contraire, les « résultats du vote peuvent varier significativement d’une élection à l’autre alors même que les caractères sociaux, économiques et culturels des électeurs [et électrices] restent à peu près identiques pendant la période considérée ».

C’est dans ce contexte de massification des sociétés qu’il nous faut comprendre le terrorisme comme phénomène social. Que ce soit par une vision simplifiée de la religion ou par une pensée purement instrumentale, c’est toujours la forme qui prime sur le contenu, l’action sur la réflexion lorsque vient l’urgence de transformer radicalement la société. Il est intéressant de voir comment l’idéologie de la terreur, autrefois liée à un mouvement européen ayant mené à l’expérience totalitaire, s’exprime aujourd’hui sous une forme diffuse, mais tout aussi inquiétante pour l’avenir de notre civilisation. S’exprime le fantasme de détruire un monde qu’il faut faire renaître de ses cendres, comme autrefois les nations devaient faire table rase de leur passé en érigeant un monde préservé des dangers d’une contamination venant de l’extérieur. Comme naguère du temps des idéologies totalitaires, le monde semble se diviser en deux groupes, c’est-à-dire ceux et celles que juge l’histoire et ceux et celles qui se font juges de l’histoire.

(1) http://www.ladepeche.fr/article/2015/11/15/2217700-union-nationale-pour-…

(2) Chaliand, Gérard, « Lénine, Staline et le terrorisme d’État » dans Histoire du terrorisme de l’Antiquité à Daesh, Paris, Fayard, 2015, p.37.

(3) Barus-Michel, Jacqueline, « Crise et identité » dans La violence politique (dir. Max Pagès), Paris, Érès, 2003, p.64.

(4) Del Valle, Alexandre, Le totalitarisme islamiste à l’assaut des démocraties, Paris, Éditions des Syrtes, 2002, p.88.

(5) Arendt, Hannah, Les origines du totalitarisme, Paris, Gallimard, 2002, p.511-512.

(6) p.516.

(7) Ibid., p.618-619.

(8) Voir Habsbown, Éric, L’âge des extrêmes : Le court XXe siècle, 1914-1991, Paris, Éditions poche, 2003.

(9) Rosanvallon, Pierre, Le peuple introuvable, Paris, Gallimard, 1998, p.417.

(10) Chaliand, Gérard, « Lénine, Staline et le terrorisme d’État » dans Histoire du terrorisme de l’Antiquité à Daesh, Paris, Fayard, 2015, p.229.

(11) Todd, Emmanuel, Qui est Charlie? Sociologie d’une crise religieuse, Paris, du Seuil, 2015, p.126.

(12) Ibid., p.151.

(13) https://www.linkedin.com/pulse/la-psychologie-du-terrorisme-sylvia-bréger

(14) http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article36452

(15) Sageman, Marc, Le vrai visage du terrorisme : psychologie et sociologie du djihad, Paris, Denoël impacts, 2005, p.304.

Bibliographie

Arendt, Hannah, Les origines du totalitarisme, Paris, Gallimard, 2002.

Barus-Michel, Jacqueline, « Crise et identité » dans La violence politique (dir. Max Pagès), Paris, Érès, 2003.

Habsbown, Éric, L’âge des extrêmes : Le court XXe siècle. 1914-1991, Paris, Éditions poche, 2003.

Manin, Bernard, Principes du gouvernement représentatif, Paris, Flammarion, 1996.

Rosanvallon, Pierre, Le peuple introuvable, Paris, Gallimard, 1998.

Sageman, Marc, Le vrai visage du terrorisme : psychologie et sociologie du djihad, Paris, Denoël impacts, 2005.

Todd, Emmanuel, Qui est Charlie? Sociologie d’une crise religieuse, Paris, du Seuil, 2015.

Montréal, une ville en chantier

Montréal, une ville en chantier

Les nombreux travaux de construction sur l’île de Montréal povoquent actuellement l’exaspération des citoyen-nes, piéton-nes et des conducteurs-trices confondu-e-s. Un manque de signalisation claire oblige parfois les un-e-s et les autres à emprunter des chemins improvisés. Cela augmente les risques d’accident impliquant des piéton-nes et des cyclistes. Ces dernier-ières sont trop souvent renversé-e-s au détour d’un virage ou en empruntant un chemin de fortune qui empiète sur l’espace réservé aux véhicules. Une étude récente du gouvernement fait état de 2589 piétons blessés et 52 tué-e-s seulement pour l’année 2014 (1), ce qui n’est pas sans susciter l’inquiétude des personnes empruntant des rues ayant parfois l’air de courses à obstacles.

L’Esprit libre a voulu, dans un premier temps, approfondir la question des impacts des chantiers de construction sur la vie des citoyen-e-s et sur la mobilité routière. C’est pour ce faire que nous avons rencontré Véronique Fournier, ancienne conseillère de ville et actuellement directrice générale du Centre d’écologie urbaine de Montréal. Nous avons ensuite cherché à voir quelle est l’importance des travaux actuels en regard de l’histoire passée de la ville. Malgré ce qu’on serait porté à croire, Montréal a connu dans le passé des périodes de congestion liées à la réalisation de grands travaux qui remontent à la Révolution tranquille. C’est ce que nous explique le professeur Pierre J. Hamel, chercheur au Groupe de recherche sur l’innovation municipale (GRIM), pour qui la situation actuelle n’est pas si exceptionnelle. Elle doit surtout être saisie à la lumière des décisions politiques passées et de la culture de developpement urbain qui prévalait jusqu’au milieu des années 1990. C’est par la suite seulement que les choses commencent à changer et que l’entretien des infrastructures de la ville commence à devenir une priorité.

Le centre d’écologie urbaine de Montréal est un organisme à but non lucratif qui milite pour l’appropriation de la ville par le ou la citoyen-ne et pour le développement d’un environnement urbain démocratique(2).

Le groupe de recherche sur l’innovation sociale est un collectif composé de chercheur-e-s qui s’intéressent aux stratégies de financement des services publics municipaux et aux structures municipales qui participent au développement urbain de la métropole(3).

Les impacts des chantiers de construction sur la vie des citoyen-ne-s et sur la mobilité routière

Q. Véronique Fournier, quels sont les impacts de ces nombreux chantiers routiers sur la vie des Montréalais-es et sur le climat urbain de manière générale? 

R. Bien, je pense qu’on peut dire que les citoyen-e-s et l’ensemble des parties de la ville éprouvent un certain découragement. On ne se le cachera pas. Par contre, je pense qu’il y a quand même des chantiers pour la plupart bien nécessaires, mais si on l’aborde vraiment sous l’angle du Centre d’écologie urbaine, on a des préoccupations qui sont : comment on profite en quelque part de ces opportunités-là pour repenser la ville.

Parfois, je pense qu’on peut voir un certain cynisme des citoyen-ne-s : par exemple, on refait les rues, mais on les refait de la même manière qu’avant ; pourquoi ne pas plutôt se diriger vers des options où il y aurait plus de verdissement, où il y aurait un appaisement de la circulation, où on prendrait en compte aussi l’espace public et que les rues deviendraient des lieux de rencontres citoyennes. Finalement, des lieux où la ville s’exprime. À mon sens, on devrait peut-être envisager davantage les grands chantiers, et les nécessaires travaux qu’on a à faire pour les infrastructures, comme des opportunités pour repenser la ville, plutôt que de le faire « business as usual » si on peut dire. Et je pense que l’une des choses importantes, aussi, et récemment on l’a vu, on est parmi les citoyen-ne-s engagé-e-s qui ont mis sur pied « Piétons Québec » : l’un des défis, c’est de voir comment comme piéton et comme citoyen on réussi à circuler aussi à travers ces grands chantiers urbains-là. Et ça c’est un enjeu majeur également et c’est l’un des objectifs aussi que « Piéton Québec » s’est donné : c’est d’être un peu le « chien de garde ». Comment on s’assure, quand on refait des chantier routiers, qu’il y a toujours une place sécuritaire pour le ou la piéton-ne et qu’on pense les aménagements aussi en fonction du ou de la piéton-ne?

Q. Est-ce que vous sentez, actuellement, avec la nouvelle administration, que la ville est réceptive aux propositions ou aux recommandations que vous leurs faites? 

R. Bien je crois que (…) je crois que c’est une sensibilité que la ville a. On l’a vu par exemple avec la terrasse rouge cet été sur Saint-Denis qui peut à la fois par exemple amener des designers à travailler des concepts de l’espace public. Mais au final dans un contexte comme celui-là aussi ça permet aux gens de s’approprier l’espace public et je pense que c’est un bon geste en ce sens-là. Par contre, c’est sûr qu’on souhaiterait plus de vigilance : s’assurer que lorsqu’on fait des travaux, il y ait une prise en compte des détours sécurisés d’aménagement qui font en sorte que le ou la piéton-ne ne se retrouve pas à devoir contourner des cônes, aller en dessous des banderoles de sécurité. Parfois on va voir des trottoirs barrés, mais c’est quoi les autres options possibles. C’est pas toujours clair et ça c’est un travail que la ville aurait à faire : par exemple, sensibiliser les contractant-e-s avec lesquels elle travaille et se doter de balises claires. Avec les chantiers, on fait des détours pour les automobiles, mais on doit également le faire pour les piéton-ne-s, et d’une manière sécurisée.

Q. Est-ce que vous rentrez en dialogue avec les conducteurs-trices qui sont aussi parmi les cotiyen-ne-s qui se plaignent de la situation actuelle? 

R. Bien, dans le contexte (…) directement dans l’action du Centre d’écologie peut-être moins. Par contre, lorsqu’on parle de « Piétons Québec », dans le fond le message autour de ça c’est : « on est tous piéton-ne-s ». Lorsqu’on conduit une voiture, on est obligé de s’y rendre à pied à notre voiture aussi bien que pour se rendre à destination, donc en ce sens-là, pensons la ville finalement pour l’usager le plus vulnérable. Et on est tous marcheurs ou marcheuses quotidiennement dans nos vies, donc nous ce qu’on dit : « est-ce qu’on peut inverser la pyramide et partager l’espace public? Encore plus quand il y a des chantiers parce qu’il y a des défis de sécurité et d’aménagement ».

Q. Quelles sont les principales plaintes formulées par les citoyen(nes) en ce qui a trait aux chantiers routiers, plaintes qui seraient venues à votre attention en tant que directrice du Centre d’écologie urbaine?

R. À travers « Piétons Québec » (…) notamment il y a une page facebook « Piétons engagés » où les gens soulèvent des situations problématiques. Et puis on pourrait probablement, avec d’autres organisations, arriver au même constat : par exemple, les chantiers où on retrouve des camions ; la machinerie installée dans la piste cyclable ou par exemple on indique qu’il y a un trottoir barré, mais il n’y a pas d’autres options possibles. À d’autres moments, on va avoir des cônes ou des banderoles qui délimitent l’espace du chantier, mais quand on veut peut-être contourner, on se retrouve comme piéton-ne à marcher au coeur de l’intersection ou même des voies réservées aux autobus. Donc les gens n’ont pas le sentiment qu’il y a des passages qui sont bien sécurisés, bien indiqués, de sorte que non seulement la personne piétonne pourrait y retrouver son chemin, mais que les autres usagers de la route puissent aussi se retrouver. Ça doit pas être drôle non plus : mettons-nous dans la peau d’un camionneur ou d’un chauffeur d’autobus. Ils vont où? Il y a un ou une piéton-ne qui est en plein milieu de l’intersection. Comment je l’évite, etc.? Et la présence de la signalisation, bien ça pourrait être mieux fait, puis penser aussi pour que tous et toutes puissent traverser ces chantiers-là.

Q. Et malgré certains points négatifs, pensez vous que le projet de rénovation par la ville est un mal nécessaire étant donné l’état de certaines rues de la métropole?

R. Oui effectivement et puis moi je vous disais tout à l’heure, faut voir ça comme une opportunité et le défi c’est : « est-ce qu’on est capables de transformer les manières de faire? ». Et quand on refait les trottoirs, et bien faisons des trottoirs qui ont des avancées, qui ont des espaces de verdissement, pensons (…) tsé, on ne devrait plus avoir à faire des rues où il faut penser à comment il faut faire le partage de la route avec les piétons, donc à mon sens c’est un incontouranble une bonne infrastructure. Par contre, comment on est capable de voir ça comme une opportunité, je pense que là il y a de l’espace pour faire avancer de nouvelles pratiques. Et puis en même temps, suite à l’élection fédérale qui est toute récente, je pense qu’il y aura là aussi (…) à voir quel sera le rôle du gouvernement fédéral pour appuyer les municipalités : par exemple au niveau du transport en commun. Parce que la question des infrastructures routières, elle pose à mon sens de manière incontournable la question du transport en commun. Les automobilistes, dans le fond, si on veut améliorer la fluidité, si on veut améliorer la mobilité en ville et la mobilité durable, et bien il faut miser sur les transports collectifs, donc dans ce sens-là nous souhaitons que la ville ait une bonne écoute et que les villes aient une bonne écoute de la part du gouvernement en place.

Q. Est-ce que vous êtes optimiste pour la suite des choses? Autrement dit, est-ce que vous avez l’impression que les choses sont en train de changer progressivement à la lumière de cette situation actuelle où il y a de nombreux chantiers de construction sur l’île de Montréal?

R. Moi je pense qu’il y a un mal nécessaire aux chantiers. Par contre, ça ne va pas assez vite au niveau du changement de paradigme : on refait des chantiers en fonction des déplacements automobiles ou des déplacements véhiculaires ; là où on devrait avoir des chantiers majeurs à Montréal c’est dans le transport en commun. Et ça on en voit peu ou pas. Tsé par exemple la ligne bleue du métro, on attend qu’elle soit prolongée depuis vingt ans de mémoire grosso modo. C’est toujours remis sur la table, donc la solution aux embouteillages, aux maux des chantiers, c’est de changer de paradigme au niveau de la mobilité, et à ce niveau-là moi j’aimerais ça avoir beaucoup plus de transports collectifs.

Q. Comment expliqueriez-vous certaines réticences façe à ce changement de paradigme?

R. Eh bien, c’est un changement de culture qu’on doit opérer au Québec. Je veux dire, il n’y a pas que le transport automobile. Et c’est d’ailleurs lui qui augmente (…) qui a la plus grande part des émissions de gaz à effet de serre. Donc si on veut agir sur les changements climatiques, si on veut s’inscrire dans une démarche de développement durable, et bien les villes ont un rôle important à jouer, mais ça doit être appuyé par les autres gouvernements et en ce sens-là il faudra qu’il y ait des avancées importantes en termes d’investissements dans le transport collectif. Et est-ce qu’au niveau provincial ou fédéral avec les nouveaux gouvernements (…) comment ça va se décider au fédéral?  Ils ont quand même une orientation favorable à la lutte aux changements climatiques. Par contre, comment ça va se transposer, est-ce qu’il va vraiment y avoir des investissements majeurs et est-ce qu’ils vont prendre le pari politique de le faire? Mais je pense qu’il y a quand même (…) avec les réorientations en lien avec les changements climatiques, la conséquence de ça, ça devrait être l’investissement dans le transport collectif si on veut être cohérents.

Q. Les personnes qui viennent de l’extérieur de Montréal se plaignent parfois de la difficulté de trouver du stationnement. Qu’est-ce que vous proposeriez à ces gens-là qui se plaignent du manque de stationnement?

R. Peut-être d’envisager différents modes de transports. Il va (…) il y a la politique de la diminution de stationnement de la ville de Montréal. Il y a une étude qui a été faite dans la ville de Montréal. Il y a le conseil général de l’environnement qui d’ailleurs hier sortait d’autres études sur le stationnement puis dans le fond la question à se poser, c’est comment on gère cet espace-là et est-ce qu’on va vers du stationnement dynamique, différents types de tarification, différents modèles qui existent dans les villes. Mais c’est sûr que l’espace public qui est occupé par le stationnement, c’est un peu de l’espace perdu. Comment on est capables de le maximiser, selon des récentes études, je veux pas me tromper, mais le premier constat c’est qu’il n’y a pas nécessairement un problème de place. Il y a plus un problème de gestion et d’allocation de ces espaces-là par rapport à l’offre et à la demande.

L’impact des politiques passées sur la situation actuelle de la ville

Q. Selon vous monsieur Hamel, qu’est-ce qui explique qu’il y ait actuellement autant de travaux de réfection des rues? Est-ce le résultat de mauvaises prises de décisions passées dont nous subissons actuellement les contrecoups?

R. Oui, en bonne partie, il y a du rattrapage ; mais ce qu’il ne faut pas non plus perdre de vue, c’est que la ville de Montréal a fait des efforts réels qu’il ne faut pas minimiser depuis plusieurs années. Même du temps de l’administration Tremblay, le rythme des investissements s’était accéléré et ce à quoi on n’est pas habitué, c’est qu’il va falloir se faire à l’idée que toutes les années ou chaque année jusqu’à la fin des temps, il va falloir consacrer une somme importante pour maintenir en état les infrastructures existantes. Le rythme s’est accéléré ; on atteint pratiquement le rythme de croisière, mais ces années-ci, ce qu’on voit peut-être un peu plus, c’est le rattrapage qu’il faut faire, parce qu’on n’avait pas pratiqué ce rythme de croisière dans les années précédentes.

Q. Qu’est-ce qui explique que l’on n’ait pas adopté ce rythme de croisière dans les années passées?

R. Par manque de discipline, parce que ça demande beaucoup d’abnégation ; ça demande beaucoup de sacrifice politique, d’investir beaucoup d’argent dans des choses qui ne paraissent pas. Quand on investit pour maintenir les infrastructures d’une ville, c’est qu’on dit aux gens : « on va dépenser beaucoup d’argent pour que rien ne paraisse ». Ce n’est pas très vendeur et ce n’est pas très winner pour gagner les élections, dépenser beaucoup d’argent pour que les gens ne s’en rendent pas compte. Et c’est ça l’idée : c’est qu’il faut investir des dizaines de millions de dollars pour s’assurer de la pression d’eau qui doit être maintenue correctement, que la qualité de l’eau va être correcte, que l’état des trottoirs et des rues vont être acceptables. Il faut investir pour que rien ne change.

Q. Donc qui, à ce moment-là, est à blâmer pour l’état actuel des routes?

R. Un peu tout le monde. C’est (…) un des grands coupable ça a été le maire Drapeau, et en même temps si le maire Drapeau n’avait pas été là, la ville de Montréal aurait peut-être connue un scénario catastrophe à la Détroit. Le maire Drapeau a décidé tout seul, avec un petit comité, de faire le métro de Montréal. Ils n’ont pas demandé la permission ni à Ottawa ni à Québec ; ils ont décidé tout seuls et ils ont financé le projet tout seuls. C’est fantastique et c’est formidable, mais après ça ils ont obtenu l’expo de 1967 et ils ont modifié un peu les affaires. Ensuite, ils ont agi de la même façon en 1976 pour les Olympiques. Ce faisant, l’équipe Drapeau prenait ou s’octroyait des congés de cotisations pour les fonds de pension. Une bonne partie des problèmes financiers de la ville de Montréal date de ce moment-là. La ville de Montréal avait cessé de faire ses cotisations et ça ne paraît pas ça, les cotisations pour un jour payer des pensions. Et puis ça allait bien parce que l’économie était florissante et ainsi de suite. Et surtout c’est qu’on ne mettait pas de gouttes de peinture sur l’existant ; on construisait des trucs nouveaux. C’était excitant avec le métro etc., mais on investissait surtout rien de rien sur la réhabilitation de l’existant. On construisait une nouvelle usine de dépollution de l’eau potable, on construisait une nouvelle usine d’épuration des eaux usées, ce sont des trucs qu’il fallait faire, mais en même temps on ne se préoccupait pas de l’existant.

Q. Selon vous, si je comprends bien, c’est donc davantage une culture politique qui est responsable de l’état actuel des infrastructures?

R. Une culture politique, mais une culture politique du développement : c’est-à-dire de courir après le developpement et de courir après son équilibre. C’est de courir après du nouveau développement, de nouvelles rues, de nouveaux projets et de ne pas du tout avoir le souci de revenir pour réparer, entretenir et inspecter ce qui a été fait. Ça s’explique (…) cette attitude s’explique par ce qui se passe après la guerre. C’est une culture d’époque aussi : ce sont les Trente glorieuses, c’est entre 1945-1975 et la fin du premier choc pétrolier. Tout explosait ; on était en croissance phénoménale partout tout le temps, et il n’y avait pas à se préoccuper de grand chose parce que tout finissait par se réaliser et ça allait bien. Et les infrastructures ont la vie longue : on calcule que les infrastructures sous-terraines, c’est-à-dire les acqueducs et les égouts, la vie utile c’est 100 ans. Les premières conduites sous-terraines, c’est au milieu du 19e siècle, donc jusqu’au milieu du 20e siecle, il y a vraiment pas de souci ; c’est après que ça se met à péter. Et au moment où il aurait fallu commencer à intervenir (…) en fait, il faut commencer au lendemain de la construction pour inspecter. C’est certain que sur le lot, vous allez trouver des places où c’est mal fait ; c’est pour ça qu’il faut constamment inspecter. Tout ça pour dire que si on n’avait rien fait avant 1945, ce n’était pas trop grave ; c’est après 1945 qu’il fallait commencer à intervenir sérieusement, et on ne l’a surtout pas fait. Mais c’était partout pareil dans le monde.   

Q. Est-ce qu’actuellement vous remarquez un changement d’orientation politique de la part de la ville et de la part de l’administration?

R. Oui, mais ce n’est pas nouveau. Ça fait dix ou quinze ans et ça a commencé beaucoup sur l’eau. C’est beaucoup des gens qui étaient impliqués dans la communauté urbaine de Montréal durant l’époque d’avant les fusions : des gens qui étaient au niveau des eaux usées, et qui ont commencé à réfléchir sérieusement pour savoir où est ce qu’on s’en va et qu’est ce qu’on fait. Des gens qui ont commencé à se poser des questions sur le type d’urbanisation à privilégier.

En ce moment les deux gros chantiers, c’est Turcot et Champlain. Les deux, si vous faites le calcul de combien de temps, c’est un vieillissement prématuré, c’est-à-dire des trucs qui ont été construits en même temps dans les années 60, et qui arrivent de façon prématurée en fin de vie utile maintenant. C’est des trucs qui sont relativement (..) c’était relativement imprévisible, en ce sens qu’à l’époque mon père me rappelait qu’il avait à se déplacer dans le Plateau et dans les quartier centraux de Montréal en voiture le jour et qu’il ne s’est jamais posé la question de savoir : « est-ce que je vais me trouver une place pour stationner? ». Tsé, dans les années 50-60-70, stationner dans le Plateau, c’était pas un problème nulle part.

Q. Comment vous expliquez que ce soit rendu le contraire actuellement?

R. Bien c’est l’augmentation et la motorisation de la population. Je veux dire, il n’y a pas encore la majorité de la population des quartiers centraux qui a une voiture, mais ça augmente chaque année. Chaque année il y a un petit pourcentage de plus des gens qui possèdent une voiture. Puis c’est pareil pour tout le reste, comme le transport en camion. Tsé, vous savez qu’il suffit qu’un camion surchargé passe sur une route en temps de dégel pour que votre route soit détruite. C’est pas des farces, ça en prend juste un! Donc là, à la quantité de camions qu’on a maintenant, c’est pas (…) c’était pas nécessairement plus facile à l’époque. Il y a eu une explosion du transport sur route en bonne partie à cause de la diminution des transports ferroviaires et des transports par bateaux. Il y a de plus en plus de transport sur route aujourd’hui : quand ton truc est sur un camion et que tu arrives de Winnipeg, et bien tu le mets pas sur un bateau entre Montréal et Québec ; tu continues jusqu’à Québec.

Q. Selon vous, est-ce que l’exaspération des citoyen-ne-s était aussi importante à l’époque?

R. Et bien, quand il a fallu faire le métro, ce n’était pas comique comme situation. C’était le (…) c’était pas les entrées à la grandeur, mais il y avait beaucoup d’endroits où il y avait des chantiers très très importants. Il y a eu justement dans les années 60 des chantiers très importants, mais c’était dans une époque où les gens se disaient : « c’est pour le progrès ». Et c’est la même époque où il y a des quartiers qui étaient rasés pour l’autoroute Ville-Marie, pour la maison de Radio-Canada, pour un paquet d’affaires. C’était (…) il y en avait de la démolition et du monde qui se faisait tasser. Beaucoup plus que maintenant.

(1) http://www.saaq.gouv.qc.ca/securite_routiere/comportements/pietons/

(2) http://www.ecologieurbaine.net/fr/

(3) http://www.ucs.inrs.ca/ucs/recherche/chaires-groupes-reseaux/equipes-internes

Universités américaines : quand liberté et port d’armes ne font qu’un

Universités américaines : quand liberté et port d’armes ne font qu’un

En août dernier, le meurtre en direct de deux journalistes a ravivé le débat sur le droit au port d’armes aux États-Unis. Un peu avant, l’État du Texas autorisait les citoyens à détenir une arme sur l’ensemble des universités présentes sur son territoire. Après l’État de l’Idaho en 2014, le « Campus Carry Bill » (1) , nommé ainsi par les tenant(e)s de ce projet de loi, emboîte le pas à sept autres États américains. Depuis le début des années 2000, les tueries de masse continuent pourtant d’augmenter en même temps que se durcissent les positions de part et d’autre de l’échiquier (2). Le débat sur le droit au port d’armes semble donc loin d’être terminé.

Si, pour certain(e)s, le thème de la violence liée aux armes remonte aux origines lointaines de la nation américaine, c’est sans conteste dans la deuxième moitié du 20e siècle que le débat commence à se crisper. On assiste à une recrudescence des meurtres par arme à feu depuis la fin des années 1960, tandis que parallèlement, on enregistre une augmentation des armes présentes en sol américain. Une étude récente fait état de 300 000 000 armes actuellement en circulation sur l’ensemble du territoire (3), ce qui donne de l’eau au moulin à ceux et celles qui tiennent la culture des armes pour responsable des meurtres qui sévissent aux quatre coins du pays. Pour ceux et celles qui défendent âprement l’accès aux armes, c’est la possibilité de diminuer le potentiel dévastateur d’une tuerie qui leur sert d’argument phare. C’est par les armes que l’on neutralise le plus efficacement la menace en prévenant rapidement une effusion de sang. C’est ce que résume cette déclaration de l’acteur James Earl Jones, connu pour avoir prêté sa voix au personnage de Darth Vader dans la célèbre trilogie de Star Wars : «  Le monde est rempli de violence. Puisque les criminels sont armés, ceux qui respectent la loi devraient l’être aussi. Autrement les criminels vont gagner et les gens décents vont perdre ». L’argument de la défense préventive servirait ainsi les intérêts du plus grand nombre en empêchant que la tuerie ne se transforme en boucherie.

Certes, l’autorisation du droit au port d’armes sur les campus de huit États américains s’inscrit dans un contexte où il est de plus en plus facile de se procurer une arme. Très souvent vendues à des citoyens dont on ne vérifie pas toujours les antécédents criminels (4), 40% des armes en circulation sur le sol américain proviennent de transactions entre particuliers ou sont vendues lors d’événements sportifs (5). C’est donc dire qu’il est parfois difficile de déterminer qui est légitimement en droit de posséder une arme et quelles sont les véritables intentions des acquéreur(e)s. Il n’empêche que pour beaucoup, le port d’armes est un trait de culture absolument essentiel au mode de vie des citoyen(e)s américain(e)s. Il est l’expression en acte d’une liberté faisant partie intégrante du patrimoine historique du pays (6). C’est ce que soulignait à qui voulait l’entendre le président du National Rifle Association (NRA), Charlton Eston, dans un discours devenu célèbre : « La culture des armes est combattue sans arme, sans effusion de sang et sans tank, mais la liberté est perdue exactement de la même manière. Si nous perdons cette culture des armes, vous et votre pays serez moins libres » (7). Loin d’être isolée ou excessive, cette déclaration est représentative d’une certaine mentalité répandue chez des Américain(e)s provenant d’horizons sociaux et culturels divers. Par exemple, la culture des armes fait partie des us et coutumes de plusieurs familles américaines qui participent régulièrement à des concours de tir auxquels sont initiés les enfants dès leur plus jeune âge (8). Il est aussi d’usage dans certains États américains d’organiser des patrouilles composées de civils en armes veillant à la sécurité du voisinage. En 2013, le shérif du comté de Maricopa en Arizona autorisait « la protection des écoles de son comté par une milice armée de « citoyens » » (9).

Actuellement, la législation sur le droit au port d’armes est laissée à la discrétion de chaque État américain. Il existe différents types de lois qui recouvrent quatre grands cas de figures. Dans certains États comme la Floride et la Géorgie, il est autorisé d’être détenteur-trice d’une arme sous certaines conditions prévues par la loi. Par exemple, l’âge minimum d’acquisition est de 21 ans et il est obligatoire pour le nouveau détenteur de suivre un cours de maniement des armes. On dira de ces États qu’ils sont « Shall Issue », c’est-à-dire qu’ils exigent que ceux et celles souhaitant faire l’acquisition d’une arme répondent aux critères émis par la loi et se conforment à certaines obligations légales.

À l’autre extrême, il y a les États sans restriction qui autorisent le port d’une arme dissimulée sans devoir être détenteur(e) d’un permis. Seuls l’Alaska, l’Arizona et le Vermont font partie de cette catégorie peu restrictive. Il existe un niveau intermédiaire, le « May Issue », qui regroupe les États où les permis pour détenir une arme sont délivrés par les autorités locales et à leur totale discrétion. Les shérifs de différents comtés décident qui est en droit de détenir légalement une arme en délivrant des permis à certain(e)s requérant(e)s. À l’inverse du « Shall Issue », le « May Issue » est plus discrétionnaire et dépend de décisions parfois partisanes qui tranchent avec les conditions légales d’obtention observées ailleurs au pays. Enfin, une dernière catégorie se rapproche davantage de ce qui existe au Canada, où la loi restreint au maximum le port d’armes. Ce sont les États « No Issue » qui délivrent peu de permis et ne reconnaissent pas ceux détenus par des individus venant d’autres États. Les États de New York et de la Californie comptent parmi cette catégorie.

Si le droit au port d’armes dépend des lois propres à chaque État, il est en revanche clair que la culture des armes imprègne l’imaginaire étasunien. Malgré la fascination qu’exerce sur le peuple américain la culture des armes, il est difficile d’expliquer la ténacité avec laquelle elle se maintient dans le temps. Loin d’être une question facile à trancher, comme le laisse présager notre point de vue de ce côté-ci de la frontière, le débat sur le droit au port d’armes déborde largement de la question de leur utilisation en situation de défense ou de celle de leur usage à des fins récréatives (10). C’est l’histoire de la société qui est engagée dans ce débat houleux, d’où la difficulté pour les Américain(e)s de réussir à trancher cette question sensible.

Un droit au cœur de l’histoire

Si l’on remonte aux 17e et 18e siècles , le droit au port d’arme était réservé aux aristocrates britanniques qui tenaient en esclavage le tiers de la population américaine, Noirs et Blancs confondus. Tandis que ces derniers étaient obligés de travailler pour leur maître afin de rembourser la dette qu’ils ou elles avaient contractée en s’installant en Amérique, la population noire fut à l’origine amenée de force par les colons britanniques. Certain(e)s Blanc(he)s venu(e)s d’Europe étaient soumis(es) au système de péonage, consistant à travailler pour un propriétaire foncier qui imposait des intérêts s’ajoutant à la dette initiale. Cela obligeait ces colons à rester littéralement attaché(e)s à la propriété de leur maître des années durant (11). Alors que les Noir(e)s étaient soumis(es) à de l’esclavage pur et simple, les serviteurs blancs avaient l’occasion de recouvrer leur liberté en honorant leur dette. Cette dernière s’accompagnait d’intérêts mirobolants que les ressortissant(e)s avaient peine à rembourser et qui les tenaient dans une situation de quasi-servitude. Il s’agissait donc d’un esclavage à deux niveaux qu’a abondamment décrit l’historien Howard Zinn dans son ouvrage, Une histoire populaire des États-Unis. Cette donnée historique a influencé grandement l’évolution qu’a connue le pays par la suite (12).

La Révolution américaine de 1776 a été menée au nom de la liberté contre les mesures arbitraires qu’imposait l’Empire britannique aux populations des Treize colonies. Elle était aussi, on l’oublie trop souvent, une révolte plus large contre les élites locales qui brimaient la population que tenaient sous leur joug quelques familles aristocrates. Elle fut d’ailleurs précédée par d’autres révoltes dont on a aujourd’hui oublié la trace. On se rappellera de celle de Nathaniel Bacon, en 1676, durant laquelle des colons blancs reprochaient aux administrateurs de la colonie leurs impôts injustes et leur emprise sur les populations coloniales. À cette première révolte se sont jointes celles des esclaves noir(e)s et des colons blancs protestant contre les mesures fiscales et la mainmise de l’administration de l’État de Virginie sur le commerce des fourrures.

Face à une armée dûment entraînée, les populations locales ont fait du port d’arme une nécessité vitale que les pères de la Confédération américaine ont ensuite érigée en droit fondamental.. Tant les colons en servitude pour dette que les citoyen(ne)s libres opposés au pouvoir britannique furent ainsi directement concerné(e)s par cet amendement. Les nécessités du temps se sont combinées à l’urgence d’ériger des principes devant assurer la survie d’un peuple en quête d’indépendance. Cela présentait le risque de l’amalgame, c’est-à-dire de confondre la diversité du peuple au nom d’une unité fictive. C’est ainsi que, face à la menace que représentait l’atteinte aux libertés de tous et de toutes, le droit au port d’armes est devenu emblématique d’une certaine vision abstraite du peuple américain. De contextuel qu’il fut, ce droit est devenu consubstantiel à l’âme d’une nation. L’absence d’antériorité historique a donné à la Constitution américaine cette puissance fondatrice, alors que le peuple réclamait seulement le droit aux armes comme principe d’égalité devant la loi. Les tenant(e)s du droit au port armes font grand cas de ce précédent historique qui s’est maintenu là où d’autres pays ont préféré limiter ce droit.

Cette vision démocratique liée au droit du port d’armes a été aussi très présente dans l’histoire récente de l’Angleterre. Cette dernière a connu, en 1819, des révoltes populaires importantes, notamment celle de Peterloo, qui ont fait émerger la question du droit démocratique de posséder une arme. Mais à la différence des États-Unis, l’Angleterre a réussi à installer un consensus autour de la « Paix de la Reine », idée phare supposant un accord tacite entre le peuple et les autorités britanniques sans le recours direct aux armes. L’historien Peters Squires a montré comment s’est graduellement constitué ce consensus qui n’a jamais existé aux États-Unis, mais qui s’est cristallisé dans l’esprit et la conscience du peuple anglais: «Dans le cas britannique, en dépit des droits de la common law autorisant l’autodéfense, le port d’armes dans l’éventualité d’exercer ce droit est fondamentalement incompatible avec la nécessité de préserver le « bon ordre », ou la « Paix de la Reine ». Le désarmement de la population a facilité le renforcement d’une tradition dans laquelle les policiers sans armes ont servi à établir une philosophie du consentement» (13). Les États-Unis ont connu pour leur part une évolution bien différente.

Un territoire dispersé

En plus de s’être constituée en réaction à l’autorité royale et aristocratique, la nation américaine a évolué sur un territoire géographique extrêmement morcelé. Il est difficile de préserver le « bon ordre » sur un territoire dont les frontières sont mal définies et où il y a souvent absence de centralité du pouvoir. Alexis de Tocqueville parle, à propos des États-Unis, d’une société dans laquelle les liens entre sujets sont déliés et le rapport entre l’État et le reste de la société rendu problématique par l’absence de médiation. Tout au long du 19e siècle, la dispersion du territoire et l’absence d’autorité concentrée en un chef-lieu donnaient à cette nation émergente l’allure d’une société menacée de se disperser. Sur ce grand territoire aux frontières fuyantes, chaque région était responsable d’assurer sa sécurité au nom d’impératifs répondant à la précarité du temps et à la menace que faisait peser sur les populations locales la présence de brigands. Cela a eu pour conséquence une limitation du pouvoir central et un repli de l’autorité sur des territoires de plus en plus restreints.

C’est dans ce contexte que l’autorité s’est avant tout constituée sur une base individuelle avant de s’ériger sur un fond institutionnel. Ce rappel du passé par les tenants du libre accès aux armes présente l’image d’un peuple menacé de se disperser et dont la survie dépend à tout prix du droit de posséder une arme. Cette vision, quelque peu idyllique mais comportant un fond de vérité, est encore aujourd’hui largement répandue parmi certaines tranches du peuple américain. Elle est d’autre part largement véhiculée par les médias de masse, qui entretiennent dans le temps cette culture des armes. On n’a qu’à penser à l’importance de la culture western dans le cinéma des années 60 et 70, qui fait revivre cette période emblématique de l’histoire américaine à travers des personnages comme Clint Eastwood et John Wayne. Sans être totalement fausse, cette représentation s’est graduellement fixée à l’évolution rapide qu’a connue le pays jusqu’à devenir un point de référence absolu. L’Amérique a connu une centralisation croissante de l’autorité, que l’on peut faire remonter à l’affirmation de l’unité américaine au sortir de la guerre de Sécession. Cette centralité s’est accélérée à la fin de la Deuxième Guerre mondiale et au début de la guerre froide, pendant que le mythe fondateur de la nation est demeuré figé dans le temps.

Le droit au port d’armes est resté enfoui dans un imaginaire profond jusqu’à ce que les traumatismes du passé refassent surface au présent dans un pays ayant connu plusieurs changements importants. La fréquence des attentats de masse vient nourrir cet imaginaire, qui fait revivre dans l’actualité les menaces que faisait peser naguère sur le peuple cette peur de l’inconnu. C’est l’idée d’une société qui, face aux dangers d’un passé que certain(e)s peinent à oublier, cherche à garantir sa sécurité par un recours à la force. Le contexte historique évolue tandis que la culture demeure ancrée dans un imaginaire peu sensible au changement. C’est ce que l’on peut appeler une cristallisation symbolique de l’imaginaire collectif, qu’évoquent certains éléments prégnants de la culture américaine. La distinction entre aujourd’hui et hier tend à s’abolir par ce retour constant à l’imaginaire fondateur d’où est censé avoir jailli l’âme d’une nation. La complexité des rapports entre groupes ethniques et l’exclusion des Noir(e)s américain(e)s donnent pourtant à ce récit une teinte moins glorieuse.

La recherche de compromis temporaires s’inscrit dans cette quête sans dénouement qui caractérise l’âme d’un peuple à la fois trop proche et trop loin de ses origines. Trop proche, parce qu’il ramène sans cesse à la surface des éléments liés au passé; trop loin, parce qu’il oublie la nature contextuelle et donc provisoire de ces éléments.

Le droit au port d’arme dans les universités fait revivre ce passé auquel s’attache une mémoire tourmentée. La nécessité de se protéger par un recourt individuel à la force là où d’autres sociétés ne requièrent pas cet usage montre bien le rapport particulier des Américain(e)s à l’endroit des armes. C’est bien parce que l’histoire américaine s’est constituée en réaction à un pouvoir militaire qu’elle conçoit le droit aux armes comme l’affirmation paradoxale de la liberté promise à tous et à toutes. Cela n’explique guère la durée sur laquelle cette vision s’est maintenue en continuant de résister au changement. La société américaine a profondément évolué, mais le débat entourant l’usage des armes à feu continue de soulever les passions.

On a l’impression d’assister à un conflit dont la polarité des opinions fait revivre l’histoire cachée d’une nation profondément divisée. Cette désunion autour d’une question aussi délicate ne peut laisser personne indifférent.

Les défenseur(e)s du port d’armes dans les universités prennent pour prétexte la menace potentielle d’un tueur fou pour justifier ce droit. Cela ressemble à la représentation classique d’une frontière poreuse devant être défendue contre un ennemi venant d’ailleurs : tout le monde est une menace potentielle et l’individu est seul responsable de son sort face à un État trop lent à réagir. Ni l’État, ni la société ne peuvent enrayer cette menace qui surgit au moment où personne ne s’y attend. Cela se fait au prix de sacrifices immenses qui continuent de diviser profondément la société américaine. On assiste alors à une frénésie collective dans laquelle la menace contre la liberté devient la menace que fait peser sur les individus un danger de tous les instants. C’est d’ailleurs pour cette raison que les défenseur(e)s de la culture des armes sont souvent les premiers(ères) à entonner le chant de guerre lorsque se fait sentir le poids de la menace. La société américaine, plus que nulle autre, est une société où il incombe à chacun(e) de gérer le risque. 

Dans une telle société, la libre circulation des armes produit une escalade de la peur où il revient à chacun(e) de veiller à sa propre protection. Cela rejoint le thème de la dislocation du lien social et du repli individuel qui est si caractéristique d’une certaine culture américaine. Le million et demi de personnes qui sont mortes par armes depuis 1965 (14) ne change rien à cette conviction profonde. La présence des armes sur les campus des universités semble même la renforcer. C’est à croire qu’aucun mal n’est assez grand pour permettre de trancher le débat.

[1] http://www.afrique-asie.fr/menu/ameriques/9261-etats-unis-l-etat-du-texa…

[2] Une étude récente du FBI fait état de 6,4 tueries de masse par an entre les années 2000 et 2006 et de 16,4 tueries entre les années 2007 et 2013. Cette même étude révèle que les écoles et les campus universitaires sont les lieux étant les plus souvent pris pour cible par les tueurs(ueuses) de masses (http://fr.sputniknews.com/french.ruvr.ru/news/2014_09_25/USA-les-fusilla…)

[3] http://www.gunpolicy.org/fr/firearms/region/united-states.

[4] http://quebec.huffingtonpost.ca/2015/08/27/etats-unis–pres-dune-arme-a-…

[5] http://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique/fusillade-de-washington-…

[6] Voir Legault, L., Richard, Trends in American Gun Ownership, New York, library of congress, 2008. L’ouvrage retrace l’histoire culturelle des propriétaire d’armes à feu aux États-Unis.

[7] citation rapportée à partir de l’ouvrage Melzer, Scott, Gun Crusaders,  New York, New York press university, 2009, p.44.

[8] C’est ce dont témoigne le documentaire intitulé, Armes à feu, un jeu d’enfants, disponible en ligne. On y présente des familles américaines où les armes sont un élément central à leur culture et à leur identité en tant que citoyen(nes )américain(e)s.

[9] http://www.lepoint.fr/monde/etats-unis-en-arizona-des-miliciens-armes-su…

[10] http://www.lefigaro.fr/international/2012/12/19/01003-20121219ARTFIG0065…

[11] S’apparentant à une forme d’esclavage, cette pratique fut abolie en 1865 grâce au treizième amendement de la constitution américaine, proposé à l’époque au congrès des États-Unis par le président Abraham Lincoln.

[12] Voir plus particulièrement le chapitre intitulé « La tyrannie, c’est la tyrannie ».

[13] Squires, Peter, Gun Culture or Gun Control? Firearms, violence and society, New York,  Routledge, 2000, p.36-37.

[14] C’est ce que révèle l’ouvrage du criminologue Phillip Cook. Voir Cooke, Philip, Gun violence : the real costs, New York, Oxford université press,  p.15.