Énergie Est – Premier épisode : Le bateau tangue

Énergie Est – Premier épisode : Le bateau tangue

Cet article concernant le projet Énergie Est de TransCanada ne représente que le premier chapitre d’une série qui s’aventurera, à travers les nombreuses péripéties et aventures auxquelles on peut s’attendre, à décrire et à suivre rigoureusement le développement de ce projet pétrolier. Ces différents épisodes, à travers les prochains mois, se succéderont jusqu’à la résolution finale de l’enjeu Énergie Est, quelle qu’elle soit.

29 août 2016. 8h00. Rue Mansfield. L’opposition.

Il est de ces matins où le réveil est léger. Les muscles se contractent d’avance et l’élan, pourtant encore engourdi de sommeil, s’entête.

Tel était le cas d’une cinquantaine de manifestants-tes qui se sont présentés-es aux environs de 8h en face du Centre Mont-Royal, non loin de la station Peel, pour protester contre le projet Énergie Est de TransCanada. Ce projet énergétique, visant à acheminer le pétrole des sables bitumineux de l’Alberta vers le Nouveau-Brunswick sur une distance de 4600 km, et ce avec un débit de 1,1 million de barils par jour, représenterait le plus grand chantier d’infrastructure énergétique en Amérique du Nord[i]. L’Office national de l’énergie (ONE), organisme de réglementation du secteur énergétique du Canada, était notamment chargé d’en évaluer la rentabilité économique ainsi que les risques encourus en matière de santé et de sécurité, et ce pour l’ensemble du cycle de vie du projet[ii]. Les audiences débutaient dès 9h00, à quelques portes de distance de la masse humaine qui ne faisait alors que prendre de plus en plus d’expansion. Une odeur de café, subtilement perceptible, permettait aux yeux les plus lourds de se maintenir légers. Une odeur mêlée de poivre toutefois, de camphre. Et les yeux désormais vifs, on y sentait maintenant l’indignation. Les sourires étaient d’ailleurs constants, instinctifs à vrai dire. Le genre de sourire qui revient, qui s’obstine.

29 août 2016. 8h00. Rue Mansfield. L’approbation.

Tout juste devant, les corps tout aussi adjacents que les têtes éloignées, on défendait le projet pétrolier. Réunis au sein d’un même groupe, le « Local 144 », une association syndicale de soudeurs-ses et tuyauteurs-ses, on affichait fièrement un parti pris en faveur du développement d’un réseau de pipelines traversant tout le Québec. Par l’entremise de pancartes que plusieurs dizaines d’hommes brandissaient, je n’y ai vu personnellement aucune femme, sur lesquelles on pouvait lire sur fond noir « On supporte le projet Énergie Est! », l’enthousiasme était évident. « Des pancartes noires comme la mort » m’avait glissé un manifestant. Et avec les 33 emplois permanents que ce projet économique va permettre à long terme au Québec, selon les chiffres mêmes de TransCanada, on se demande de quelle manière ils les diviseront entre eux[iii].

29 août 2016. 10h00. Centre Mont-Royal. L’éclatement.

La tension ressentie sur la rue Mansfield ne tarda pas à prendre place dans la salle d’audience. L’odeur du café n’y était plus, mais c’est maintenant la froideur des costumes et les apparats de ce tribunal qui contribuèrent à colorer l’atmosphère. Le calme nerveux et les conversations de surface qui y prenaient place alors furent soudainement interrompues par un opposant au projet qui, se pointant tout juste en face des commissaires et au-devant de cette salle maintenant tout attentive, interrompit les activités de l’ONE. Elles n’avaient d’ailleurs pas encore débuté. D’autres se joignirent à lui, avec enthousiasme et ferveur, forçant ensuite l’organisme fédéral à interrompre son processus d’évaluation pour une durée indéterminée. Les audiences ne débutèrent plus depuis et la rue Mansfield, encore toute heurtée, se vida tranquillement.

ONE : Une organisation vieillissante

L’élément déclencheur de cette remise en cause de l’intégrité de l’Office national de l’énergie a été discuté à maintes reprises. Je ne l’aborderai ici que très rapidement. Une rencontre aurait effectivement eu lieu à Montréal le 15 janvier 2015 entre deux commissaires de l’organisme de réglementation, Jacques Gauthier et Lyne Mercier, ainsi que Jean Charest, alors consultant pour TransCanada. Selon les règlements mêmes de l’Office[iv], il est interdit pour des membres ou employés-es de l’ONE de participer à des rencontres avec des partis tiers dont le projet est en cours d’évaluation. Tel était le cas alors pour Énergie Est, transformant cette rencontre en une preuve claire du bris du code de conduite et des principes à la base de l’organisme fédéral. L’ONE s’étant d’abord défendu en avançant que la réunion en question n’avait concerné en rien le projet pétrolier, des notes révélées par le National Observer prouvent catégoriquement le contraire[v]. Le projet Énergie Est aurait été abordé sans l’ombre d’un doute, forçant ainsi l’organisme de réglementation à se confondre en excuses, sa crédibilité ne faisant alors que défaillir davantage. Toutefois, cette rencontre a déjà fait l’objet de nombreuses critiques et s’y attarder davantage ne relèverait que de la redondance. Également, le retrait des commissaires en question le 9 septembre dernier en rend la discussion de moins en moins pertinente. Mais plus encore, y accorder une importance déterminante comporterait le fâcheux désavantage de reléguer au second plan ce en quoi ce rendez-vous du 15 janvier 2015, loin de n’être qu’un malheureux accident de parcours, représente bien au contraire la consécration symbolique d’un tribunal déchu.

Un artifice démocratique

L’Office national de l’énergie, officiellement créé en 1959, se veut un « organisme de réglementation fédéral indépendant », d’abord au service du développement énergétique du Canada mais néanmoins attentif aux questions d’ordre économique, environnemental et social[vi]. Toutefois, cette indépendance, tout comme ces ambitions, tombe bien lourdement sous le poids des nominations partisanes qui s’accumulent. La première d’importance étant celle de Steven Kelly, un ancien consultant de la société pipelinière Kinder Morgan, nommé à l’ONE par le gouvernement Harper pour un mandat de sept ans à compter du 13 octobre 2015[vii]. Cette nomination survint par ailleurs le 31 juillet 2015, soit deux jours avant le déclenchement de l’élection fédérale. Il devient du même coup difficile de ne pas développer de cynisme à l’égard du processus. Plus largement, en plus d’avoir modifié en 2012 l’évaluation des projets de pipelines de sorte à en accélérer le processus d’approbation, le National Observer notait que depuis 2014, le gouvernement conservateur avait nommé onze des douze membres de l’ONE, dont la moitié était « des professionnels du secteur du pétrole et du gaz »[viii]. Lyne Mercier et Jacques Gauthier, dont les mandats avaient été renouvelés respectivement jusqu’en 2022 et 2018, faisaient immanquablement partie du lot[ix]. Si cette rencontre du 15 janvier 2015 n’avait pas été ébruitée, ces deux commissaires y seraient bien assurément demeurés. L’épithète d’un organisme indépendant, attentif aux questions environnementales, devient du même coup une prétention d’un risible désolant, et on se demande bien comment il est possible pour l’ONE, à l’heure où l’enjeu climatique s’impose dans les têtes comme dans les rues, de tenir une posture aussi froide qu’artificielle.

Par ailleurs, comme le mentionne Éric Pineault dans son livre Le piège Énergie Est, cette indépendance de l’Office, non seulement peut-elle être remise en question par rapport à sa relation au politique, mais la critique demeure tout aussi juste lorsqu’elle concerne ses liens vis-à-vis de l’industrie pétrolière, notamment en ce qui a trait au financement. Effectivement, depuis 1991, c’est 90% de son budget qui provient de l’industrie énergétique dont la majorité est assumée, selon le fondateur de la Canadian Association of Energy and Pipeline Landowner Association (CAEPLA) Dave Core, par quatre compagnies de pipelines (TransCanada, Embridge, Spectra et Kinder Morgan)[x]. Il est éloquent d’entendre après coup dans une allocution en 2008 l’ex-directeur de l’ONE, Gaetan Caron, présenter l’organisme de réglementation comme un « partenaire informé, actif, efficace du développement responsable du secteur de l’énergie pour le bénéfice des Canadiens »[xi].

La volonté du gouvernement Trudeau de renforcer l’organisme fédéral est certes louable, bien que l’on puisse se douter qu’elle ne soit qu’une tentative de rétablir la confiance de la population envers ce dernier, mais on réalise néanmoins avec vertige et scepticisme l’ampleur du projet. La récusation des deux commissaires ainsi que celle du président de l’Office représentent assurément une certaine victoire, quoique bien mince. Le genre de victoire qui ne résiste pas toujours à l’épreuve du temps. Ce sera désormais au gouvernement libéral de nommer les nouveaux membres de l’ONE. Si la pression sociale des dernières semaines et l’attention médiatique qui sera réservée aux prochains-es élus-es risquent de freiner significativement ses élans partisans, Justin Trudeau demeure bien ouvert au commerce des sables bitumineux albertains, à « trouver  des moyens d’exporter les ressources pétrolières sur les marchés »[xii]. D’abord en faveur du projet, il s’est rétracté par la suite, mentionnant la nécessité que le processus d’évaluation soit mené à terme avant de prendre fermement position.

Cela étant dit, le départ des commissaires n’est peut-être qu’un baume sur une organisation malade. C’est une logique, une posture favorable à l’industrie pétrolière qui s’y est incrustée. Jacques Gauthier prétextait d’ailleurs, tout juste après son retrait, que cette rencontre « n’aurait jamais eu lieu si nous avions su que M. Charest était à l’époque consultant pour TransCanada »[xiii]. C’est nous présumer bien naïfs-ves, d’autant plus que cette déclaration ne serait pas la première à être contredite. Quand la tromperie aussi se met au service des pétrolières. On veut soigner une organisation qui a pourtant depuis si longtemps témoigné de sa corrosion à travers ses liens de dépendance et ses membres partisans. La déclaration en février 2015 devant la Cour fédérale de Mme Christine Beauchemin, avocate et membre de l’ONE, en fait presque sourire tellement la clarté éblouit : « Les projets d’oléoducs ou de gazoducs, c’est tout à fait à l’avantage général des Canadiens. Énergie Est en est un »[xiv]. La volonté de guérir l’ONE de ses maux devient alors quelque peu naïve. C’est qu’il est de ces institutions qui vieillissent. La maladie s’infiltre alors jusqu’en leur centre et les soins administrés ne servent plus qu’à maintenir artificiellement en vie un corps qui ne répond plus. L’enveloppe demeure, souriante, mais le fond s’érode. C’est ce qu’on appelle un artifice.

TransCanada la fière

Si les rouages de l’ONE apparaissent sur plusieurs aspects défaillants et remettent fortement en doute sa capacité à traiter de façon honnête un dossier qu’elle aurait à évaluer, TransCanada, entreprise pétrolière albertaine, n’a fait que témoigner à travers les dernières années de sa hargne assumée à éviter autant que possible ces contrôles politiques. Je ne traiterai toutefois que de quelques exemples éclairants, bien conscient que la démonstration exhaustive de la mauvaise foi de l’entreprise pourrait faire l’objet à elle seule d’un livre complet.

Que l’on se souvienne de la fuite médiatique en novembre 2014 d’un document révélant la relation étroite entre Edelman, une firme de relations publiques américaine, et TransCanada. Le plan de communication faisait notamment la promotion d’une attitude agressive vis-à-vis des opposants au projet Énergie Est en alourdissant leurs difficultés de sorte à « les distraire de leur mission et à les forcer à réaffecter leurs ressources »[xv]. On proposait également de saturer les réseaux sociaux et l’espace public de publicités afin de créer artificiellement un véritable bassin d’appuis populaires. Cela fait déjà deux ans, le souvenir s’embrouille certes mais la clarté demeure. Et il est de ces moments  éloquents où la mémoire se doit de s’imposer une responsabilité.

Que l’on s’indigne devant le flou maintenu par l’entreprise albertaine advenant le cas d’un déversement pétrolier dans le fleuve Saint-Laurent, une des nombreuses rivières ou un des 860 cours d’eau traversés par le projet dans la seule région du Québec[xvi]. Aux questions d’ordre écologique, d’habitats naturels ou de faune, on fait face à un silence retentissant de la part de TransCanada. Il est de ces mutismes qui crient ce que pourtant ils cherchaient à taire.

Que l’on demeure solidaires des Premières Nations qui voient leurs territoires, pourtant protégés par la Constitution canadienne ainsi que par les droits des peuples autochtones inscrits dans la Déclaration des Nations unies, mis à risque devant le développement du projet Énergie Est. L’article 32.2 précise clairement l’obligation d’une consultation « par l’intermédiaire de leurs propres institutions représentatives, en vue d’obtenir leur consentement, donné librement et en connaissance de cause, avant l’approbation de tout projet ayant des incidences sur leurs terres ou territoires et autres ressources, notamment en ce qui concerne la mise en valeur, l’utilisation ou l’exploitation des ressources minérales, hydriques ou autres »[xvii]. L’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador s’y est déjà opposé fermement. « C’est non à Énergie Est, point final », s’est exclamé Serge Simon, chef du Conseil de bande de Kanesatake[xviii]. Que l’on s’en assure.

Que l’on se méfie du refus de TransCanada de se plier aux législations québécoises et aux évaluations en matière d’environnement[xix]. Il n’est pas un-e étudiant-e, fin prêt-e, qui craint l’arrivée de l’examen.

Que l’on demeure lucide devant TransCanada la fière.

Énergie Est : Un projet noir

D’une certaine manière, nous sommes toujours sur la rue Mansfield. Si les audiences n’ont pas encore  repris et qu’en ce sens leur suspension a fait pour un temps diminuer la tension, ce serait une erreur que de délaisser trop rapidement la rue. Face à un projet qui représenterait, selon l’auteure et militante Naomi Klein, le pire crime climatique de la planète[xx], il n’est pas de négligence légitime. Alors que nous nous trouvons à un tournant majeur au niveau environnemental, que les océans se réchauffent à des niveaux records, que la vie marine supporte le fardeau de nos égarements, que les catastrophes naturelles se multiplient et s’intensifient, que des écosystèmes se bouleversent, que des populations entières débutent à peine à en subir les inévitables contrecoups et qu’un choc climatique prend de plus en plus forme à l’horizon, il n’est pas d’autre choix que de changer de cap. Dépoussiérons une boussole depuis trop longtemps encastrée dans la glaise et laissons-la naturellement choisir l’océan.

Que ce refus à Énergie Est puisse représenter en acte une transition que la Terre en entier nous commande. Que l’on s’enthousiasme désormais devant des projets écologiques, des projets de biomasse, des projets éoliens, des projets solaires, des projets d’avenir, des projets d’audace, des projets d’élégance, des projets bleus, des projets verts.

Des projets de fougue et de vie face à des projets noirs et vieillissants. Un débat ne voit sa valeur fondée que lorsqu’il confronte deux points de vue légitimes. Cette fois-ci néanmoins, ce débat n’en est pas un.

Sur ce navire qui depuis si longtemps nous pousse vers un horizon duquel inévitablement nous tomberons, il est maintenant impératif que nous réalisions notre présence à bord. Il ne vogue que parce que nous demeurons tranquilles. Mais peut-être que par petits coups, alors que les corps et les cœurs de plus en plus se lèvent et que d’un pied à l’autre, à la manière d’une danse libérée, nous le faisons tanguer, un réalignement deviendrait possible. Il ne nous reste donc qu’à danser avec davantage de ferveur, de fougue, pour qu’un nouveau cap devienne inévitable et qu’enfin nous retrouvions l’étoile polaire.

Les audiences reprendront alors et nous, la boussole en main, serons vigoureusement intranquilles[xxi].

Allez, on tangue.

[i]Pineault, Éric. Le piège Énergie Est: sortir de l’impasse des sables bitumineux. Montréal : Éditions Écosociété, 2016, p. 17.

[ii]OFFICE NATIONAL DE L’ÉNERGIE. À propos de nous, [En ligne], https://www.neb-one.gc.ca/bts/index-fra.html, (Consulté le 11 septembre 2016).

[iii]André Dubuc, Martin Croteau. « Énergie Est créera seulement 33 emplois permanents ». La Presse. En ligne. 18 décembre 2015. http://affaires.lapresse.ca/economie/energie-et-ressources/201512/18/01-…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[iv]OFFICE NATIONAL DE L’ÉNERGIE. Code régissant la conduite des employés de l’Office national de l’énergie, [En ligne], http://www.one-neb.gc.ca/bts/whwr/gvrnnc/cdcndctfnbmply/cdcndctfnbmply-f…, (Consulté le 11 septembre 2016).

[v]Catherine Lévesque. « Énergie Est : l’ONÉ a rencontré Jean Charest quand il travaillait pour TransCanada ». Le Huffington Post. En ligne. 8 août 2016. http://quebec.huffingtonpost.ca/2016/08/05/lone-a-rencontre-charest-pour…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[vi]OFFICE NATIONAL DE L’ÉNERGIE. Responsabilités, [En ligne], https://www.neb-one.gc.ca/bts/whwr/rspnsblt/index-fra.html, (Consulté le 11 septembre 2016).

[vii]Marco Bélair-Cirino. « Harper place un ex-lobbyiste des pipelines à l’ONE ». Le Devoir. En ligne. 11 août 2015. http://www.ledevoir.com/politique/canada/447284/harper-place-un-ex-lobby…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[viii]Jean-Michel Goulet. « Évaluation canadienne d’Énergie Est : Chronique d’un échec annoncé ». Le Huffington Post. En ligne. 26 août 2016. http://quebec.huffingtonpost.ca/jean-michel-goulet/evaluation-canadienne…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[ix]Alexandre Shields. « Projet Énergie Est : d’anciens liens étroits avec l’industrie de l’énergie ». Le Devoir. En ligne. 6 septembre 2016. http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/479…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[x]Pineault, Éric. Ibid., p. 91-92.

[xi]Pineault, Éric. Ibid., p. 92.

[xii]Radio-canada. « Justin Trudeau nuance sa position sur Énergie Est ». Radio-Canada. En ligne. 20 juillet 2015. http://ici.radio-canada.ca/regions/atlantique/2015/07/20/005-justin-trud…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[xiii]Philippe Orfali. « Énergie Est : L’ONE forcé de remplacer tout le comité ». Le Devoir. 11 septembre 2016.

[xiv]Pineault, Éric. Ibid., p. 94.

[xv]Pineault, Éric. Ibid., p. 101.

[xvi]Laurence Niosi, Christine Bureau. « « Malaise » devant le pire scénario envisagé par TransCanada ». Radio-Canada. En ligne. 10 mars 2016. http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/environnement/2016/03/10/002-bape-o…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[xvii]Pineault, Éric. Ibid., p. 98.

[xviii]Alexandre Shields. « Énergie Est: un « non » autochtone lourd d’impacts ». Le Devoir. En ligne. 16 juin 2016. http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/473…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[xix]Alexandre Shields. « Énergie Est : le ministre Heurtel a dû lancer l’étude du BAPE sans la collaboration de TransCanada ». Le Devoir. En ligne. 13 février 2016. http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/462…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[xx]Alexandre Shields. « Énergie Est : dire oui est « immoral » ». Le Devoir. En ligne. 16 mars 2015. http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/434…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[xxi]Selon l’expression lumineuse de Steve Gagnon, Je serai un territoire fier et tu déposeras tes meubles. Éditions : Atelier 10, 2015.

CRÉDIT PHOTO: Rasmus Sonderborg

La symphonie du surfeur

La symphonie du surfeur

Par Frédéric Legault

Cet été, à l’occasion des vacances, je suis parti en Europe. Trois semaines en Autriche, pour être plus précis. « Trois semaines dans le même pays ?! », s’est presque étouffé l’un de mes amis à l’annonce de ce qui lui semblait être une mauvaise nouvelle. « Mais là, vous allez être en Europe, vous devriez en profiter. Vous n’irez pas à Prague ? Non. À Budapest ? Non. À Bratislava ? Non. Munich ? Non. Mais tu vas être à côté de l’Italie, il faut au moins aller voir l’Italie ». Soudain pris d’un élan d’anxiété, je me suis demandé : est-ce que je n’en ferais vraiment « pas  assez » pendant mes vacances ?

Hartmut Rosa, sociologue et philosophe allemand, me rassurerait probablement en me disant que je ne suis pas le seul à faire de l’urticaire à l’idée de ne pas visiter six pays en trois semaines pendant mes vacances. Dans sa thèse Accélération : une critique sociale du temps, Rosa postule que notre rythme de vie s’accélère, ou, en d’autres mots, que nous faisons plus de choses en moins de temps que les générations précédentes. La possibilité technique de se déplacer plus rapidement et plus fréquemment se doublerait d’une injonction culturelle à épuiser l’ensemble des options rendues possibles par ces innovations, ce qui se traduirait dans la pratique par une plus grande quantité d’activités.

Basée sur une quantité encyclopédique de données empiriques, la thèse d’accélération du rythme de vie de Rosa avance aussi que nous communiquons plus rapidement et plus fréquemment qu’avant, nous marchons plus vite, nous parlons plus vite, nous consacrons moins de temps aux repas, et nous dormons moins longtemps que les générations précédentes. Autant de manières de rendre possible la visite de six pays en trois semaines que d’être anxieux ou anxieuse de ne pas le faire.

Ainsi, entre fast-food, speed-dating et power-nap, notre rythme de vie s’accélérerait. Nous effectuerions davantage d’expériences tout en consacrant moins de temps à chacune d’entre elles, et les voyages s’avèrent être un terrain de jeu particulièrement fertile pour réfléchir à cette hypothèse, et pas juste en termes de nombre de pays visités. La Slovaquie ? Superbe ! Vous avez vu mes photos du château de Bratislava sur Facebook ? Le slovaque ? Trop compliqué, je n’y serai qu’une journée. La face de Mozart sur un sous-verre comme souvenir d’Autriche ? Non merci, j’hésite encore entre les napkins avec la face de Princesse Sissi ou le sac réutilisable avec l’imprimé du Baiser de Klimt. Un spectacle de musique classique à l’Opéra de Vienne ? Quel incontournable ! Le requiem de Mozart ? Trop long monsieur, vous aurez plutôt droit à un pot-pourri des plus grands succès de Brahms, Strauss et Mozart en version abrégée. Du classique en version Big Shiny Tunes.

C’est peut-être un peu ça la mort de la culture, ou la mutation barbare, comme disait Baricco : une compilation d’éléments condensés et décontextualisés n’ayant de lien entre eux que le moment de leur occurrence. Ma vie est un fil d’actualités Facebook.

L’accélération du rythme de vie, c’est entre autres condenser et superposer les expériences pour mieux les accumuler, c’est remplacer une boîte pleine par une pile de boîtes vides, c’est sacrifier la profondeur pour la superficie, c’est troquer la qualité pour la quantité, c’est recouvrir le réel par l’illusion, c’est substituer la fonction au sens, l’analyse par la séquence, la communication par l’expression, le plaisir par l’effort. C’est l’infini qui rapetisse, c’est le firmament qui blêmit.

Rosa avance avec d’autres penseurs en « B » (Benjamin, Baudrillard, Bauman, Baricco) que c’est la figure du surfeur qui représenterait avec le plus de fidélité la dilettante éphémère que s’amuse à jouer le sujet de la modernité avancée dans ses journées de congé pour ne pas s’ennuyer. Rester à la surface, gambader d’une expérience à l’autre, fuir par en avant sur la crête de la vague, dériver sans s’amarrer, survoler sans se poser, laisser des portes ouvertes, et surtout, surtout, ne pas s’attarder, ne rien s’approprier, ne rien habiter. La justification du mouvement a laissé place à celle de l’inertie. Que faites-vous aujourd’hui, monsieur ? Rien. Rien ? Rien ! Mais vous êtes fou ! Vous resteriez bien pour un petit café ? Non merci, je ne suis que de passage. Comme hier, ainsi que demain. En transit, à tous les jours.


(1) Dans son ouvrage 24/7 : Le capitalisme à l’assaut du sommeil, Jonathan Crary rappelle qu’un-e États-Unien-ne dormait en moyenne dix heures par nuit au début du XIXe siècle, huit heures dans les années 1950 et six heures et demie aujourd’hui.

Financement des ONG : Actrices ou désoeuvrées face à la néolibéralisation du développement?

Financement des ONG : Actrices ou désoeuvrées face à la néolibéralisation du développement?

Par Annie-Claude Veilleux

Certains événements marquent parfois l’imaginaire collectif. En 2012, deux événements en particulier sont venus influencer l’idée faite des ONG et de leur financement ;  le constat fait sur les millions de dollars de l’aide internationale perdus pour la reconstruction d’Haïti à la suite du tremblement de terre, et le cyberphénomène Kony 2012, aujourd’hui relayé comme symbole d’un nouveau slacktivism*. L’opinion populaire face aux ONG est très vacillante ; le premier cas venu de fraude est rapidement médiatisé, et le scepticisme envers les « humanitaires » grandissant. Que savons-nous, et qu’est-il possible de savoir vis-à-vis des rouages financiers de ces organismes, parfois petits et localisés, parfois immenses et présents sur toute la surface du globe?

En 2012, un an après le tremblement de terre, on découvre que des millions de dollars ramassés aux quatre coins du monde pour aider à la reconstruction d’Haïti ont été perdus, mal investis, ou tout simplement accaparés. Des 2,4 milliards de dollars acheminés par le gouvernement américain pour l’aide internationale, par exemple, seulement 1% a été destinés au gouvernement haïtien lui-même et 0,4% à des ONG haïtiennes, alors que plus de 486 millions avaient été remis à la Croix-Rouge américaine, pour ne nommer que ces chiffres (1). On connaît aujourd’hui les déboires qu’a connus Haïti suite au tremblement de terre et toutes les critiques qui furent formulées aux projets de secours et de développement déployés. « Kony 2012 » est quant à lui un événement international organisé par l’ONG américaine Invisible Children. Cet événement visait, via une solide vidéo publiée sur le web appelant à une cybermobilisation de masse et à l’accrochage de tags, l’arrestation d’un seigneur de guerre ougandais connu pour ses massacres commis par l’enrôlement d’enfants soldats, Joseph Kony.

La campagne fut fortement critiquée, comme quoi le scénario hollywoodien de la vidéo présentait une vision faussement dramatique de la réelle situation politique et sécuritaire de l’Ouganda et passait sous silence les actions du dictateur ougandais Yoweri Musevini. La gestion des finances de l’ONG fut aussi mise à mal : l’argent récolté par la campagne aurait servi d’abord et avant tout à rembourser la production très onéreuse, et uniquement 32% des dépenses réalisées par l’ONG durant l’année 2011 auraient véritablement servi sur le terrain (2). La plupart d’entres nous avons également ressenti ce sentiment de scepticisme ; il semble par exemple grandissant vis-à-vis des jeunes gens à dossard coloré bloquant le chemin des métros ou des grandes artères urbaines pour nous convaincre de donner pour telle ou telle organisation (ou que nous devrions nous sentir coupables de ne pas le faire, selon la réaction). Qui n’a jamais demandé à l’un ou l’une de ceux-ci ou celles-ci la légendaire question « [m]ais quel pourcentage de mon don se rend réellement aux populations visées?! » ? Au vu et au su de ces suspicions parfois partagées à l’égard des finances des organisations caritatives et autres ONG de ce monde, cet article ne cherchera pas à ausculter les faits et méfaits d’Invisible Children ou des déboires d’USAID en Haïti (puisque vous pouvez déjà trouver pour tous les goûts sur le sujet), mais peut-être un peu plus simplement d’analyser l’environnement et l’univers dans lequel les ONG évoluent avant de porter un jugement certain sur la moralité de leur financement et de leur applicabilité sur le « terrain ». Qu’est-ce qui distingue l’action des ONG d’autres organisations? Comment opèrent-elles pour mener à bien leurs actions, dans leur pays d’origine et ailleurs?

ONG, OSI, OI, ONGI…

Il faut d’abord se mettre d’accord sur ce dont on parle lorsqu’il s’agit « des ONG ». Première grande division, les ONG vis-à-vis des organisations internationales (OI) ou des fondations. Les ONG se définissent par le fait qu’elles sont des organisations indépendantes de leur gouvernement ou de tout gouvernement, dont les membres sont des individus ayant foi en la mission poursuivie par celles-ci. Les membres d’organisations internationales, quant à eux, sont essentiellement les représentant-es d’États, regroupé-es selon divers critères. En cela, l’ONU ni aucun de ses organes n’est une ONG, pas plus qu’USAID ou l’Agence canadienne de développement international : la gestion de leurs actions et de leurs finances relève du pouvoir public (3). Les fondations, ensuite, se définissent comme une masse de biens individualisée mise au service d’une cause fixée par la donatrice ou le donateur. La fondation, de plus, ne comporte pas vraiment de membres, mais un conseil d’administration. Par exemple, les fondations Paul-Gérin Lajoie et David Suzuki fonctionnent selon les fonds alloués par M. Lajoie et M. Suzuki (4).

Plusieurs subdivisions peuvent ensuite exister à l’intérieur des ONG. En 2012, l’union des associations internationales estime qu’il existe environ 38 000 ONG à travers le monde (5). Toutes ces ONG peuvent être classées par divers critères, mais le principal relevé par Marie-Pierre Goisis, auteure de nombreux essais sur l’action des ONG et des mouvements sociaux, est la nature des actions menées par l’organisation. De ce critère, on relève trois principales catégories. Il y a d’abord les ONG se disant d’appui humanitaire, les plus célèbres étant l’organisation de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, Médecins sans Frontières ou encore Médecins du Monde, qui apportent chacune une aide urgente et nécessaire aux populations victimes de catastrophes ou de crises.

Ces organisations n’orientent donc pas l’essentiel de leur programme sur des projets à long terme au sein des populations touchées ; c’est là davantage l’œuvre des organisations de développement, ou d’appui au développement local, qui font des interventions d’ordre économique, social ou culturel au niveau micro et local, comme le fait Oxfam, Action contre la Faim ou, plus près de nous, des ONG comme SUCO ou Développement et Paix. Nous avons enfin les ONG disant mener des actions d’appui aux luttes sociales, qu’elles soient de nature politique, écologique, religieuse ou autres, via un appui financier ou organisationnel, des pressions politiques, de la recherche et des analyses, ou encore de la formation et de la représentation internationale. On peut compter dans ces organisations Greenpeace, Alternatives, Amnistie Internationale, etc.

De cette subdivision peuvent s’en créer encore deux autres, soit d’abord les ONG d’appui aux luttes sociales qui se définissent comme faisant de la solidarité internationale, et préférant s’appeler OSI (Organisation de solidarité internationale) plutôt qu’ONG. Cette appellation vient préciser l’origine des actions soutenues dans les Suds ou au Nord, comme quoi elles viennent soulever des initiatives ou des enjeux du bas vers le haut, à partir de revendications populaires (6). Autre subdivision : les ONGI, ou les organisations non-gouvernementales internationales. Celles-ci se définissent par leur caractère transnational et leur présence véritablement internationale. Non qu’elles soient simplement présentes à l’étranger, de nombreuses ONG le sont aussi. Mais bien qu’elles possèdent une présence, une réputation ou encore un statut plus lourd et plus internationalisé que d’autres organisations. Une comparaison simple serait celle à faire avec les compagnies multinationales : les ONGI sont présentes presque partout, avec différents sièges dans le monde, et des filiales tout aussi répandues. Oxfam International, Médecins sans Frontières, Caritas, Croix et Croissant-Rouge : ONGI (7). Ces distinctions faites, on pourrait se dire qu’il reste de nombreux groupes à classer, comme le Forum Social Mondial, le mouvement Occupy ou BDS. Ceux-ci ne sont pas des organisations à proprement parler, mais bien des mouvements. Les mouvements se distinguent des ONG de par leur organisation beaucoup moins définie et leur spontanéité, faisant d’eux des représentants plus directs de la société civile selon certains experts (8).

Concurrence, bailleurs, marketing direct : écosystème du financement caritatif

Le financement de chaque ONG est devenu, année après année, plus complexe et ardu avec leur multiplication. Si elles sont aujourd’hui 38 000, elles n’étaient que 45 à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. L’augmentation de ce nombre est substantielle durant la période post-guerre froide ; les efforts nécessaires à la reconstruction de l’Europe de l’Est, l’après-décolonisation, l’émergence de nombreux conflits armés complexes dans les Suds et les glorieuses années de l’interventionnisme américain sont tous des vecteurs de cette multiplication (9). Cela place donc les ONG d’aujourd’hui dans un marché du développement et de l’humanitaire saturé et hautement concurrentiel. Elles sont en constante compétition les unes avec les autres pour capter les diverses sources de financement à leur portée ; et cela avec toutes les contradictions que leurs démarches peuvent amener. Mme Goisis, encore une fois, présente le public, l’État et les autres ONG comme ces principales sources de financement (10).

Le financement recueilli par les ONG auprès du public consiste, en résumé, aux dons perçus auprès d’individus ou d’entreprises. Le nombre croissant d’ONG les pousse donc à développer des outils de plus en plus performants afin de convaincre leur public cible que leur cause défendue est aussi la leur. Pour en arriver là, il s’est d’abord construit un véritable marché de la collecte de fonds. Le tout commence au milieu des années soixante-dix avec les fundraisers américains, dont le modèle de marketing direct se généralise à l’ensemble de l’Occident au cours des années quatre-vingt. Leur organisation était très simple : elle se limitait à l’idée d’avoir à l’intérieur de l’organisation un certain (petit) nombre de salarié-es permanent-es spécialisé-es en collecte de fonds et en marketing en milieu caritatif. C’était là une véritable révolution, puisqu’à l’époque, le salariat à l’intérieur des milieux militants et humanitaires n’en était qu’à ses balbutiements. Quelques organisations reprirent les premières l’idée, voyant l’indépendance financière d’une ONG comme nécessaire à l’atteinte d’une véritable indépendance politique. L’argument fut fortement appuyé à l’époque par l’efficacité de la chose : dès la première année de sa fondation, en 1980, Médecins du Monde récolte 20 millions de fonds en collecte, puis 40 millions, puis 60 millions la troisième année en levée de fonds (11)! C’était le début du marketing direct et de tous ses outils ; mailing, phoning, e-marketing à l’arrivée d’internet. Bref, la naissance du Charity Business.

C’était également le début d’un nouveau débat éthique très lourd à l’intérieur des ONG et de la société civile : quelle place accorder aux salarié-es professionnel-les dans une organisation qui se veut en tout premier lieu militante, politisée et dont le fonctionnement est basé sur un processus démocratique où chacun se doit d’avoir une voix égale? La segmentation de celle-ci entre salarié-es professionnel-les et bénévoles convaincu-es avant tout par la mission de l’organisation ne vient-elle pas briser celle-ci au cœur même de ses idéologies et valeurs? Débat qui a pris encore de l’ampleur avec le temps. Aujourd’hui, le scepticisme grandissant du public à l’égard du financement des ONG les pousse à se professionnaliser davantage afin de montrer patte blanche et de répondre à toujours plus d’exigences au niveau de la transparence. À titre d’exemple, Oxfam-Québec s’est récemment doté d’un code de conduite basé sur des valeurs de solidarité, de partenariat et de transparence. Tous les chiffres sur les opérations de l’organisation sont disponibles. Mais toutes ces démarches déployées pour convaincre les donateurs-trices de la bonne gestion de l’organisation et du bien-fondé de sa mission nécessite de nouveaux professionnels, autrefois étrangers au milieu militant de l’organisation : comptables, gestionnaires, agent-es de communication, analystes. Ce sont là toutes et tous des professionnel-les qui exigent un salaire décent pour leur travail ; rien ne les empêche d’aller voir ailleurs sur le marché du travail, puisque ceux-ci et celles-ci sont recruté-es pour leurs compétences, et non plus uniquement sur la base de leur militantisme. Les ONG se doivent alors également de devenir plus compétitives sur le marché de l’emploi (12). La logique de la fameuse question « est-ce que mon don va directement sur le terrain » est donc plutôt malheureuse, puisque pour prouver à tout un chacun que c’est bien le cas, une organisation doit augmenter ses dépenses à l’interne. Sur ce sujet, le tollé provoqué par Kony 2012 en est un excellent exemple. L’une des critiques adressées à l’ONG Invisible Children après les événements porta sur les dépenses de l’organisation. On lui reprocha d’avoir dépensé 1,7 millions de dollars américains, dans l’année précédent la publication de la vidéo, en salaires pour ses 115 employé-es, ce qui fait environ 14 800$ en salaire annuel (13) (soit environ le seuil de pauvreté en 2011 aux États-Unis pour un couple) (14). C’est un caractère important du débat entourant la professionnalisation des ONG : comment reprocher à une organisation caritative de vouloir être compétitive dans un marché qui est résolument compétitif? Les exigences et les critiques sont grandes, mais les moyens ne le sont pas. On voudrait une ONG efficace et transparente, aux missions et projets concrets, mais elle ne devrait pas payer ses employé-es plus qu’un salaire de misère. Comment, de cette façon, attirer des femmes et des hommes compétent-es qui sauront donner une telle image au travail de l’organisation?

Sous-traitance de l’État et néolibéralisme : la fin de l’indépendance politique?

Le deuxième bailleur de fonds des ONG (et probablement le plus important pour la majorité d’entre elles) est l’État. Alors que dans la deuxième moitié du XXe siècle se sont créées les différentes agences étatiques d’aide publique au développement (USAid aux États-Unis, ECHOS pour l’Union européenne, l’ACDI au Canada), elles subissent une métamorphose importante au cours des années quatre-vingt-dix sous l’impulsion du projet néolibéral, matérialisé par les exigences des politiques d’ajustement structurel (PAS) dans les pays du Sud (15). L’État cherche alors à privatiser de plus en plus ses politiques d’aide publique au développement, soit l’ensemble des transferts en argent, techniques et savoirs se faisant d’un État à un autre pour en favoriser le développement social. Si autrefois, ces transferts étaient mis en branle par des fonctionnaires de l’État, ces opérations sont aujourd’hui privatisées et sous-traitées à des entreprises ou des organismes spécialisés en développement. Les ONG de développement, les ONG humanitaires et autres OSIs, puisqu’elles possèdent une expertise et une expérience de longue date sur le terrain et le réseau de contacts nécessaires à l’accomplissement de telles tâches, se sont vues naturellement visées par cette nouvelle sous-traitance de l’État. Ce revirement de situation est intervenu au bon moment, puisqu’il coïncidait avec une certaine forme de saturation au niveau de la collecte de fonds auprès du public (le concept n’était plus aussi nouveau, les individus étaient sur-sollicités et donnaient moins) (16). Les fonds en provenance de l’État et de ses institutions étaient donc plus que bienvenus. Cette nouvelle façon de faire a toutefois aussi apporté son lot de complications au niveau fonctionnel d’abord, et politique ensuite.

Au niveau fonctionnel puisque, d’un coup, les ONG se devaient de rapporter leurs moindres faits et gestes auprès de leur nouveau bailleur public, l’État devant s’assurer que les fonds publics mis à leur disposition étaient utilisés adéquatement. Les organisations doivent donc maintenir une courroie de communication permanente en son sein entre le terrain et l’État, par la rédaction standardisée de rapports de missions, de correspondances officielles avec les partenaires sur le terrain, de documents présentant les divers projets demandant subventions, etc. Nécessairement, les ONG se sont mises à compétitionner entre elles pour obtenir les fonds, tout comme elles le font pour les dons issus du public, d’autant plus qu’année après année les budgets alloués au développement international sont réduits. Pour mettre toutes les chances de leur côté, la plupart des organisations engagent de nouveaux professionnels pour faire le travail de rédaction, de communication, de gestion, autant de nouveaux salaires à payer! Cette façon de faire est relayée par une certaine forme de pragmatisme encouragée par le bailleur de fonds publics, au détriment d’une innovation peut-être un peu plus naturelle aux ONG. Ce pragmatisme les pousse à toujours se spécialiser davantage d’un point de vue technique, afin de répondre plus adéquatement à certaines demandes et à certains créneaux du bailleur en matière de projets de développement (17). C’est pourquoi, dans certaines organisations, se propage de plus en plus un attrait pour un management de type entrepreunarial au détriment de la mission et des idéaux démocratiques et solidaires qui les firent naître.

Complications au niveau politique ensuite, puisqu’une certaine forme de standardisation des projets de développement est maintenant demandée par le bailleur. Comme l’attribution des subventions de l’État ressemble de plus en plus à une sorte d’appel d’offres où chaque organisation présente et vend ses divers projets, une forme plus standard de projet est devenue nécessaire pour favoriser l’obtention de fonds. Par exemple, il est plus profitable pour le bailleur que le projet soit d’une durée favorisant un retour rapide des actions menées ou d’une forme permettant une évaluation constante, puisque celui-ci peut alors plus rapidement juger de la pertinence de celui-ci, et décider d’un budget à l’autre si la subvention est maintenue ou pas. Les ONG sont donc indirectement forcées d’abandonner des projets à long-terme, qu’ils soient nouveaux ou déjà en cours, au profit de projets à court terme pour capter davantage de subventions (18). Ce qui vient contredire leur volonté d’assurer un réel développement, qui serait plus durable et plus adapté aux besoins d’une population que des projets plus éphémères. La pression exercée par le bailleur année après année vient aussi nuire au fonctionnement même des ONG, et par-delà les complications politiques rejoignent les complications fonctionnelles : comment planifier des projets ou gérer une équipe de travail qualifiée si d’une année à l’autre, on peut couper les vivres?

L’indépendance politique des organisations est également mise à mal : lorsque les fonds sont alloués au bon gré de l’État, le choix fait est forcément politique. Les années Harper fournissent à ce sujet un cas d’école. En 2012, Stephen Harper allouait un budget spécial de 13,4 millions de dollars à l’Agence du revenu du Canada pour faire des vérifications auprès des organismes de bienfaisance. Ces vérifications cherchaient notamment à ausculter l’application de la règle du10 %, voulant que pas plus de 10% des ressources d’une organisation ne servent à l’activisme politique, auquel cas ces organisations se verraient couper leurs fonds. Il en retourna finalement que les enquêtes menées visaient plus clairement des organisations se présentant en défaveur des politiques conservatrices : organisations écologistes, de défense des droits des Palestinien-nes, de plaidoyer syndical. Bref, les organisations les plus progressistes (19), (20). Comme quoi la position des ONG vis-à-vis de cette source de financement, faisant d’elles de réelles sous-traitantes de l’État, fragilise leur position par rapport à ce dernier puisque les projets développés outre-mer doivent dorénavant s’aligner sur la politique étrangère de l’État et parce que la sécurité d’emploi des militant-es salarié-es est maintenue sous tension à chaque nouveau budget.

Les multinationales de l’humanitaire

Troisième et dernière principale source de financement, un peu moins importante que les deux autres, les autres ONG. Cette relation d’ONG à ONG s’apparente un peu à la relation entretenue entre une ONG et l’État, puisque dans cette situation, une ONG plus grande et plus vaste sous-traite ses projets à une autre ONG. Cela se produit plus fréquemment d’une ONGI à une ONG plus petite, mais qui sera peut-être plus spécialisée en un certain domaine ou mieux implantée dans une région. Dans le cas d’ONG locales, c’est le plus souvent une ONG du Nord qui sous-traite ou appuie, via un appui monétaire ou matériel et technique, un projet à une ONG du Sud bien implantée sur le terrain. Façon de faire parfois mieux vue et reçue par les communautés locales, puisqu’elles développent alors elles-mêmes les projets destinés à leur propre développement social ou économique. Toutefois, un effet pervers de ce genre d’appui (et il est le même dans une situation de sous-traitance d’une ONGI du nord à une autre ONG du nord) est le système quelque peu hiérarchique qui se crée alors entre une organisation plus grande et plus vaste, capable de lever des fonds plus importants à moindres frais, et l’organisation plus petite choisie par la première qui se voit parfois sans détour assigner des projets (21). Les ONGI dominent et sous-traitent aux plus petites, l’ONG-mère dicte aux ONG cadettes le chemin à suivre. On peut toutefois garder en tête que d’une organisation solidaire et démocratique à une autre, les projets visent peut-être les mêmes idéaux et les mêmes valeurs.

Les alternatives en présence

Ces constatations et analyses faites, nous sommes maintenant mieux capables de saisir les contradictions qui peuvent influencer le financement et l’organisation des ONG selon leur source. Que ce soit la segmentation entre salarié-es et militant-es bénévoles ou la tendance à opter pour un mode de gestion se rapprochant davantage de l’entreprise privée que de l’organisation politisée, certaines façons de faire éloignent peut-être aujourd’hui ces organisations de leur mission de base. L’effritement de leur indépendance politique vis-à-vis du bailleur de fonds étatique vient également jouer sur ces valeurs pourtant intrinsèques à la définition même des ONG. Tout cela nous amène toutefois aussi à saisir la complexité de l’action de ces organisations, et à réfléchir à cette question : ces organisations sont-elles des actrices coopératives d’un système leur induisant ces contradictions, ou des démunies sans alternative réelle pour continuer leur travail? La réflexion appartiendra à chacun-e la prochaine fois qu’il ou elle croisera « la fille de l’ONG » sur la rue. La décision n’a pas non plus à être unilatérale ; comme n’importe quoi dans la vie, il n’y a pas que du blanc ou du noir, il suffit de s’informer, de gratter, d’aller voir.

Face à cela, on serait aussi tenté-e d’observer les alternatives en présence. Quels autres acteurs de développement ou de secours humanitaire peut-il exister? Nous en avons déjà parlé, il y a les organisations internationales, l’État, les mouvements sociaux. Les organisations internationales sont assurées de la dépendance politique, puisqu’elles représentent les intérêts des États. Elles peuvent toutefois servir d’importants forums, d’importants espaces d’échanges et de communications uniques pour assurer une coopération multilatérale efficiente. L’État, quant à lui, peut voir son action modulée au gré des gouvernements et des politiques, et il est loin d’être à l’abri du gaspillage et du néo-colonialisme, s’il n’est pas le mieux placé pour l’être (à ce sujet certain-es voudront peut-être lire Le gaspillage de l’aide publique de Sylvie Brunel, ancienne tête d’Action contre la Faim, pour un portrait tout à fait déprimant de l’action publique française en Afrique, notamment). Les mouvements sociaux, finalement, peuvent présenter une alternative plus solide, en ce qu’ils présentent une forme résolument politique (moins de chichis sur l’indépendance), préférant l’action directe et concrète et la concertation citoyenne, mais qui peut s’avérer moins efficace à l’échelle plus globale. Il faut concéder quelque chose : les ONGs sont là, concrètement, et agissent. Un rapide tour d’Internet nous donne les chiffres sur l’action du Secours islamique, de Human Rights Watch, du Mouvement des Sans-Terre, d’ATTAC, d’Amnistie et des autres. Dans l’état actuel du monde, une autre question est de savoir si l’on peut réellement faire l’économie de ces organisations.

* : Activisme considéré comme paresseux relayé par l’action superficielle des individus sur les réseaux sociaux et sur le Web

(1) Bill Quigley, Amber Ramanauskas. « Haïti : Mais où diable est passé l’argent de la reconstruction? » Courrier International (En-ligne) 12 janvier 2012 http://www.courrierinternational.com/article/2012/01/12/mais-ou-diable-e…

(2) Nick Thompson. « ‘’ Kony 2012 ‘’ viral video raises questions about filmmakers » CNN (En-ligne) 12 mars 2012 ttp://www.cnn.com/2012/03/09/world/africa/kony-2012-q-and-a/

(3) Diane Éthier. « Introduction aux relations internationales » Montréal : Presses de l’Université de Montréal, 2010, p.90 et 130

(4) Agence du revenu du Canada. « Types d’organismes de bienfaisance enregistrés (désignations) » Agence du revenu du Canada (En-ligne) http://www.cra-arc.gc.ca/chrts-gvng/chrts/pplyng/trcd-fra.html consulté le 26 juillet 2016

Desbornes, Anouk. « L’argent donné aux ONGs est-il bien utilisé ? » Exigence partielle pour mémoire de maîtrise, Université de Genève, mai 2012, p.15

(5) Sadagattoulla Sarifa. « Oxfam-Québec : une Organisation Non Gouvernementale d’aide au développement ou l’expression d’un pouvoir politique transnational » Mémoire de maîtrise, Université de Montréal, mai 2012, p.16

(6) Marie-Pierre Goisis. « Les ONG : instruments du projet néolibéral ou base solidaire des alternatives populaires? » chap. in Les ONG : Instruments du néo-libéralisme ou alternatives populaires? Sous la dir. François Houtard. Paris : L’Harmattan, p.8-9

(7) Samy Cohen. « Les ONG sont-elles altermondialistes ? » In Les mobilisations altermondialistes (rapport de colloque)(Paris, 3-5 décembre 2003) sous la dir. GERMM-AFSP. Archives ouvertes Science Po Paris, 2004

(8) Ibid no.7

(9) Ibid no.7

(10) Ibid no.6, p.8-9

(11) Sylvain Lefèvre. « Mobiliser les gens, mobiliser l’argent » Paris : Presses universitaires de France, 2011, p.30-36

(12) Ibid no.5, p.44

(13) Simon Rogers. « Kony 2012 : The numbers behind Invisible Children » The Gardian (En-ligne) 12 mars 2012 http://www.theguardian.com/news/datablog/2012/mar/12/kony-2012-infographic

(14) United States Census Bureau. « Poverty Tresholds by size of Family and Number of Children – 2011 » En-ligne http://www.census.gov/data/tables/time-series/demo/income-poverty/histor…

(15) Anne Le Naëlou « Pour comprendre la professionnalisation dans les ONG : quelques apports d’une sociologie des professions » Revue Tiers-Monde no.180, oct.-déc. 2004, p.773-774

(16) Ibid no.110, p.53

(17) Ibid no.154, p.773-774

(18) Ibid no.6, p.25-26

(19) La Presse canadienne. « Le gouvernement Trudeau met fin aux vérifications politiques des organismes de bienfaisance » Radio-Canada (En-ligne) 20 janvier 2016 http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/Politique/2016/01/20/003-gouverneme…

(20) Nafi Alibert. « L’aide canadienne au développement sous les feux de la critique » Le Journal des Alternatives (En-ligne) 1er février 2013 http://journal.alternatives.ca/spip.php?article7145

(21) Ibid no.6, p.25-26

CRÉDIT PHOTO: Hervé Cheuzeville

Quelle place occupe le marché des sociétés militaires privées dans le cadre des conflits armés ?

Quelle place occupe le marché des sociétés militaires privées dans le cadre des conflits armés ?

Par Julien Gauthier-Mongeon

Depuis au moins cinquante ans, les guerres privées ont remplacé les affrontements impliquant des armées conventionnelles. C’est dans ce contexte qu’ont en effet émergé des entreprises offrant des services de protection à différentes organisations (ONG, multinationales, organismes humanitaires) ainsi qu’aux gouvernements des différentes nations. Ce sont les sociétés militaires privées (SMP), appelées ainsi en raison de leur vocation marchande. Dans la continuité de leur déploiement en Irak en 2003, et dans un contexte de privatisation de la sécurité et des divers enjeux qui en découlent, les SMP occupent aujourd’hui un espace grandissant sur la scène politique internationale.

Présents sur plusieurs théâtres de guerre, les SMP opèrent notamment dans des pays comme le Sierra Leone et le Nigéria, pour ne nommer que ceux-là, mais interviennent aussi parfois lors de catastrophes naturelles pour offrir des services d’encadrement au personnel militaire. Suite au désastre causé par l’ouragan Katrina par exemple, une société militaire privée américaine (Blackwater) ainsi qu’une entreprise de sécurité israélienne ont été engagées pour aider un gouvernement fédéral mal préparé pour faire face à la crise. C’est alors que certain.nes citoyen.nes ont décidé de faire appel à des agences privées pour reconstruire leur ville et assurer le ravitaillement de la population (1).

En plus d’offrir une assistance ainsi qu’une aide logistique en cas de catastrophes naturelles, les SMP fournissent aussi des services de défense militaires dans des pays ravagés par la guerre. Récemment, on apprenait que des employé.es formé.es par des sociétés militaires privées sud-africaines combattaient Boko Haram au côté de l’armée nigérienne (2). Ces entreprises souvent taxées de mercenaires et mues par des intérêts mercantiles sont devenues des figures incontournables de la géopolitique mondiale. Aussi faut-il revenir sur l’histoire récente des SMP afin de bien comprendre leur rôle dans notre monde d’aujourd’hui.

Les SMP, de la guerre froide à aujourd’hui

L’histoire des SMP est indissociable des bouleversements qui ont marqué la deuxième moitié du XXe siècle, et le contexte plus général de la guerre froide. C’est en effet au sortir de la Deuxième Guerre mondiale que l’on assiste à une période de démobilisation massive où la guerre change de visage, perdant son caractère total pour devenir le théâtre d’affrontements locaux sur fond de guerre d’espionnage. Les confrontations directes impliquant des armées conventionnelles laissent place à des conflits dictés par le nouvel ordre géopolitique mondial, mais aussi par les retombées économiques d’une guerre idéologique entre l’Est et l’Ouest. Le mercenariat des années 60 et 70 évolue ainsi dans un contexte où il devient lucratif de faire des alliances ponctuelles avec l’un ou l’autre des grands blocs qui s’affronte par puissances interposées. Afin d’éviter le risque d’une guerre nucléaire, un continent comme l’Afrique devient le théâtre d’affrontement entre l’est et l’ouest sans que les protagonistes n’entrent directement en conflit. Les superpuissances financent ainsi des groupes de mercenaires poussés par l’appât du gain, souvent composées de soldats de fortune ayant fait leurs premières armes à l’époque des guerres d’indépendance coloniales.

Ainsi, l’autre élément essentiel pour comprendre l’essor du mercenariat contemporain, c’est le contexte de la décolonisation qui prend naissance dans les années 50 pour culminer vers le milieu des années 60. À la suite des guerres d’indépendance, une vaste période de démobilisation renvoie à la vie civile des soldats rompus au maniement des armes et ayant vécu de très proche les horreurs du combat.

L’accès à la souveraineté nationale des anciennes colonies débouche sur des guerres civiles, parfois nées du désengagement soudain des puissances impériales, souvent impuissantes face au vide créé par leur départ. C’est ainsi que le Premier ministre Mobutu a eu recours, durant les années 60 et 70, aux mercenaires belges et français dans un contexte de guerre civile. Suite à son indépendance en 1960, la République démocratique du Congo a en effet été déchirée entre plusieurs factions rivales soutenues par des groupes de mercenaires venus de l’étranger (4). On a observé le même scénario dans plusieurs autres pays d’Afrique, notamment aux Comores dans le cadre des entreprises mercenaires de Bob Denard, célèbre aventurier français ayant dirigé plusieurs expéditions de mercenariat sur le continent africain.

C’est dans ce contexte que des missions expéditives vont mener à des fiascos militaires cuisants contribuant à aggraver les conflits locaux, au lieu d’assurer un apaisement durable. Au courant des années 70 et 80, un arsenal juridique va alors se développer pour lutter contre le mercenariat ainsi que ses effets dommageables sur les populations civiles. Prenant appui sur la convention de Genève de 1949, cet arsenal vise à renforcer certaines prémisses contenues dans le droit humanitaire international œuvrant pour la protection des peuples et des nations. Les éléments les plus décisifs de cet arsenal sont le protocole additionnel aux Conventions de Genève de 1977 ainsi que la Convention internationale contre le recrutement, l’utilisation, le financement et l’instruction des mercenaires conclue le 4 décembre 1989. Ces mesures resteront néanmoins lettre morte en raison des profits engendrés par des conflits dont l’issue dépend trop souvent des retombées économiques découlant d’une guerre prolongée. 

Les sociétés militaires privées vont par la suite connaître un développement considérable dans les années 90, notamment en Serbie et ailleurs dans les Balkans, régions fortement ébranlées par la chute du mur de Berlin et par l’effondrement de l’URSS. Leur approche tend à changer un peu avec le temps, cherchant à redorer l’image des groupes de défenses privés trop souvent associés à de simples mercenaires sans foi ni loi hérités de l’époque postcoloniale. C’est dans ce contexte qu’est née Executive Outcomes, première firme d’importance effectuant des campagnes de promotion et offrant des dépliants d’information afin de se faire connaître du public (6). Cette image de respectabilité va néanmoins être entachée par des pratiques parfois discutables.

Un rapporteur des Nations-Unies, Enrique Ballesteros, a été mandaté dès 1997 pour constituer un rapport dont les conclusions aboutissent à des recommandations destinées aux États employant des sociétés militaires privées. Ce dernier « recommande aux États d’adopter, dans le cadre de leur législation nationale, des mesures pour interdire l’utilisation de leur territoire en vue du recrutement, du financement et de l’utilisation de mercenaires» (7). Cette recommandation restera également lettre morte en raison du retrait progressif des États du monopole de la défense militaire ainsi que la privatisation croissante de marché de la guerre. L’écrivain Philippe Chapeleau mentionne qu’entre 1994 et 2002, le ministère de la défense américaine a octroyé pas moins de « 3000 contrats d’une valeur de 300 milliards » (8) à des sociétés militaires privées pour la plupart établies aux États-Unis.

L’accroissement des conflits à basse intensité depuis la fin de la guerre froide explique en grande partie l’essor formidable des sociétés militaires privées : « Depuis la fin de la guerre froide, note Jean-Jacques Roche, les budgets de la défense ont (…) partout en Europe, été fortement réduits, alors que paradoxalement il n’y a jamais eu autant de conflits dits de basse intensité. Or, ces conflits nécessitent des moyens considérables et une forte présence des forces armées sur les théâtres d’opérations » (9).

Le désengagement de l’État et le flou juridique qui l’accompagne

On ne parle pas de privatisation pour désigner ce phénomène, mais d’externalisation des compétences étatiques, transférées à des entreprises de sécurité ayant pour clients les gouvernements nationaux. D’autres acteurs comme l’ONU ou différents groupes humanitaires font aussi directement appel aux sociétés militaires privées. Comme le souligne Alexandre Henry à propos du marché des SMP vers lequel se tournent de plus en plus les acteurs issus du milieu humanitaire : « Les opérations humanitaires sont un domaine d’intervention privilégié dans la mesure où il a toujours entretenu une confusion entre public et privé. Le système des Nations Unies s’appuie à la fois sur des organismes publics et sur des organismes privés pour mener les opérations humanitaires » (10). La privatisation de la guerre comme enjeu géopolitique s’accompagne aussi d’un flou juridique en ce qui a trait au statut des sociétés militaires privées. C’est ainsi qu’a été signée en 2008 la déclaration de Montreux « sur les obligations juridiques pertinentes et les bonnes pratiques pour les États en ce qui concerne les opérations des entreprises militaires et de sécurité privées opérant pendant les conflits armés » (11). À défaut d’être un outil juridique d’encadrement des sociétés militaires privées, cette déclaration sert, à titre indicatif, d’outil pour informer les gouvernements.

On ne constate ainsi aucun organe à l’international assurant le respect des droits humains dans le contexte de missions impliquant des Sociétés militaires privées, d’où les nombreux défis auquel fait aujourd’hui face le droit international. L’emploi d’armées de substitution, composées très souvent d’anciens militaires, permet ainsi aux gouvernements de contourner les droits internationaux pour mener à bien leurs politiques étrangères. Comme en témoigne l’exemple de l’intervention américaine en Colombie dans les années 90, le recours aux SMP permet de mener des opérations sans sacrifier de soldats ni salir la réputation des gouvernements indirectement impliqués dans des opérations militaires à l’étranger.

C’est ainsi que dans les années 90, la société de sécurité DynCorp a été engagée par le département américain pour réprimer les FARC, mouvement insurrectionnel colombien composé à l’origine de milices paysannes opposées à l’armée nationale et à l’autorité gouvernementale (12). Le prétexte d’une lutte antidrogue a ici servi d’alibi pour intervenir dans le but de neutraliser les guérillas locales, particulièrement hostiles à toute présence étrangère. L’intervention américaine s’est donc effectuée dans le cadre d’un contrat particulièrement payant impliquant des soldats sans patrie, agissant à titre d’employé.es d’une entreprise de sécurité. Le politologue Xavier Renou nous précise à ce sujet : « DynCorp a été à partir du début des années 1990 très active en Amérique latine, la plupart du temps sous contrat du ministère des Affaires étrangères américaines. Chaque fois, le prétexte officiel était la lutte contre la drogue. Mais le véritable objectif des missions de la firme mercenaire se révèle à l’analyse bien différent : s’il s’agit bien de mener la guerre, ce n’est pas aux champs de cocas ou aux narcotrafiquants, mais aux groupes nationalistes ou d’extrême gauche en lutte dans certaines parties du sous-continent » (13). Si l’armée ainsi que les FARC ont toutes deux été impliquées dans le narcotrafic, les États-Unis ont unilatéralement soutenu les premiers dans un bras de fer meurtrier qui a ravagé la nation colombienne durant plus d’un quart de siècle. Les SMP sont devenus avec le temps l’arme secrète des États partout à travers le monde, menant  une guerre qui n’a désormais plus rien de conventionnel. La présence importante de services de sécurité privée en Irak ainsi qu’en Afghanistan permet d’en témoigner.

Ce bref survol montre bien que les SMP sont plus actives que jamais et présentes partout dans le monde, de l’Afrique aux Balkans en passant par le Moyen-Orient. Aujourd’hui, on estime qu’il y aurait plus de 1500 sociétés militaires privées (SMP) actives sur les six continents (14). S’il y a moins d’affrontements directs entre les États, le marché de la guerre continue de prospérer dans la foulée des conflits à basse intensité qui impliquent des organisations militaires évoluant en parallèle des États. 

(1) Voir Lakoff, A. (2010). Disaster and the Politics of Intervention, Columbia University Press, p.89

(2) http://fr.sputniknews.com/international/201602031021450248-mercenaires-le-retour-des-chiens-de-guerre/

(3) Voir Chapleau, Philippe, Les mercenaires de l’Antiquité à nos jours, Paris, Éditions Est-Ouest, 2006, p.65.

(4) Ibid., p.78.

(5) Pour un ouvrage de référence sur la vie du célèbre mercenaire, voir Garneray, L. (2014). Corsaire de la République: voyages, aventures et combats (Vol. 1). Libretto.

(6) Pour plus de détails sur cette évolution, voir Chapleau, Philippe, Les mercenaires de l’antiquité à nos jours, Paris, Ouest-France, 2006, p.85.

(7) Roche, Jean-Jacques, Insécurités publiques, sécurité privée. Essais sur les nouveaux mercenaires, Paris, Economica, 2005, p.20

(8) Chapeleau, Philippe, Société militaire privée : enquête sur les soldats sans armées, Paris, Rocher, 2005, p.28.

(9) Roche, Jean-Jacques, Insécurités publiques, sécurité privée. Essais sur les nouveaux mercenaires, op.cit., p.119.

(10) Henry, Alexandre, La privatisation de la sécurité, Paris, L’Harmattan, 2011, p.116.

(11) http://www.operationspaix.net/110-resources/details-lexique/societe-militaire-privee.html

(12) http://www.caminteresse.fr/economie-societe/colombie-qui-sont-les-farc-1138894/

(13) Voir Renou, Xavier, La privatisation de la violence, Paris, Agone, 2005, p.309

(14) http://www.sireas.be/publications/analyse2013/2013-05int.pdf

E414 : Les gommiers du Soudan sur l’échiquier mondial

E414 : Les gommiers du Soudan sur l’échiquier mondial

Cet article retrace le trajet de la gomme arabique de l’Afrique jusqu’en Europe. Il décrit les conditions de vie des agriculteurs qui en font la récolte au Soudan, puis explique le chemin que parcourt cette denrée pour arriver dans nos boissons gazeuses, où elle empêche le sucre de se déposer au fond de la bouteille. Une attention particulière est portée aux antécédents historiques et aux conditions géopolitiques qui ont une influence sur le marché international de ce produit méconnu.

La gomme arabique est une substance assez peu connue. Pourtant, elle est présente dans une grande quantité de produits que nous utilisons et que nous consommons au quotidien. Qui plus est, elle gagne en popularité avec l’arrivée en force des produits naturels et les recherches qui lui trouvent sans cesse de nouvelles vertus. Aussi, elle a l’avantage de convenir à un arc-en-ciel de clientèle ayant des restrictions alimentaires. Cela dit, il serait intéressant de retracer les origines de ce produit qui fait partie du quotidien des occidentaux, mais dont la consommation n’est pas sans incidence sur la vie de beaucoup d’Africain-nes. Le commerce de la gomme enrichit une poignée d’entreprises en France qui ne servent que d’intermédiaire entre le Soudan et les États-Unis. Paradoxalement, Washington impose au Soudan des sanctions sensées « punir » le gouvernement de Khartoum et le dictateur Omar Al-Bachir, accusé d’avoir assumé la responsabilité d’actes génocidaires contre sa propre population. Les entreprises françaises mélangent donc la gomme soudanaise avec celle du Tchad et du Nigeria pour contourner ces sanctions. Dans les plaines arides du Darfour et du Kordofan, les producteurs de la gomme vivent à la merci de l’État, des conflits qui sévissent dans la région et des conditions climatiques. En Europe, la gomme est affublée du code alphanumérique E414, comme si on voulait faire oublier au consommateur son origine. Cet article tente de nous aider à comprendre la mise en abîme de cette industrie et propose une piste de solution pour échapper à sa logique perverse héritée des antécédents coloniaux de l’Afrique. Ainsi, un retour aux usages traditionnels de la gomme pourrait permettre aux producteurs de se libérer de l’exploitation qu’ils subissent et de prendre en main leur destinée.

Le portrait de la gomme

Le gommier est un arbre africain. La FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) définit la gomme arabique comme l’exsudat (1) déshydraté de l’acacia senegal (Hashab) ou de l’acacia seyal (Tahl). La zone de production de cet exsudat est une immense étendue désertique qui traverse le continent africain du Sénégal jusqu’en Érythrée, le long du Sahara. Bien que le Soudan soit le principal producteur et exportateur de la gomme arabique, cette dernière est également produite au Sénégal, en Mauritanie, au Mali, au Burkina Faso, au Cameroun, au Tchad, au Nigeria, au Niger, en Ouganda, au Kenya et en Tanzanie (2) (3) (4) (5) (6).

L’usage de la gomme arabique remonte à l’Égypte pharaonique. Elle servait dans l’embaumement et la momification des morts. Un usage médicinal est également mentionné dans le papyrus d’Ebers, découvert par l’égyptologue allemand du même nom dans les bandelettes d’une momie. Le papyrus est daté de la neuvième année du règne d’Amenophis 1er, c’est-à-dire de 1536 avant Jésus Christ (7). La gomme aurait d’abord été acheminée vers l’Europe par des marchands arabes de la péninsule qui se la procuraient eux-mêmes de l’autre côté de la mer Rouge, dans la région du Nil. Ce serait par ces intermédiaires que la gomme aurait hérité de son appellation de « gomme arabique ».

 En Europe, l’exsudat de l’acacia a d’innombrables usages. Dans l’industrie pharmaceutique, la gomme est utilisée comme émollient et comme colloïde dans les mixtures déshydratées. Elle constitue la base de certains succédanés de sucre et elle est couramment utilisée comme agent de suspension et de stabilisation dans les lotions, les crèmes et les onguents. Pour le textile, la gomme arabique serait un ingrédient qui entrerait dans la fabrication de formules tenues secrètes pour la finition et le découpage des étoffes. Enfin, la gomme arabique entre aussi dans la fabrication de papier de haute qualité, de l’encre et même des feux d’artifice et des allumettes. Dans le secteur alimentaire, elle se retrouve dans les sucreries, les confitures, les gelées, les sauces, les mayonnaises, la crème glacée, les sirops de fruit et dans la plupart des substituts d’œufs. La gomme sert de fixatif pour les saveurs en aérosols ou en poudre. Les brasseries quant à elles s’en servent pour stabiliser la broue. Elle sert d’émulsifiant dans les boissons gazeuses et constitue même la base d’une confection traditionnelle belge faite avec de la gomme appelée le cuberdon, héritage d’une traite de la gomme protocoloniale. L’apparition de cette grande variété d’utilisations concorde avec l’industrialisation et la colonisation de l’Afrique (8). Il est vrai que, malgré la présence de substituts, la gomme arabique reste tout de même un additif de choix pour la richesse de ses propriétés, ainsi que pour sa polyvalence. De plus, elle nécessite très peu de transformations puisqu’elle est relativement pure à l’état naturel. Toutefois, le fait que la gomme soit présente, historiquement, dans une telle variété de produits semble plutôt être une conséquence des conditions du capitalisme industriel. Ce dernier crée la nécessité de débouchés pour les produits en provenance des colonies.

Selon l’historien James L. Webb, c’est au XVe siècle que les Français ont été les premiers Européens à « découvrir » de la gomme en Afrique de l’Ouest, sur les côtes du Sénégal et de la Mauritanie. Peu à peu, avec le déclin de la traite des esclaves et les débuts de l’industrialisation, la gomme est devenue un produit de plus en plus important en Europe et à Saint-Louis du Sénégal, un port d’exportation incontournable. Le transport de la gomme à partir de l’intérieur était pris en charge par les Zawaya, importante tribu mauritanienne du sud du Sahara. Ces commerçants employaient des esclaves à la récolte et pouvaient stocker la gomme par divers stratagèmes, comme en la dissimulant sous le sable, en attendant une hausse éventuelle de la demande et des prix. La rivière Sénégal constituait une voie de transport importante. Le professeur Webb rapporte que les conditions de travail auraient été assez atroces et que les esclaves finissaient par se nourrir en mangeant la sève qui coulait des arbres (9).

Les bateaux français amenaient la marchandise en France, où seulement un cinquième de la marchandise était écoulé. Tout le reste était acheminé vers les autres contrées d’Europe. La Mauritanie a été aux XVIIIe et XIXe le principal producteur de gomme avant d’être supplanté par le Soudan un siècle plus tard. Une guerre de la gomme a éclaté entre les différentes nations marchandes, notamment entre la Grande-Bretagne et la France, pour le contrôle de la gomme entre 1756 et 1763. Pendant cette guerre, Saint-Louis du Sénégal est tombée aux mains des Britanniques jusqu’à ce qu’elle soit reconquise en 1779. Entre 1793 et 1797, environ 339 tonnes métriques étaient annuellement exportées (10). Enfin, il est intéressant de noter que vers 1790, la traite de la gomme a connu un boom important et a remplacé la traite des esclaves comme principale exportation des côtes africaines, et que, en 1890, la traite de la gomme a elle-même été remplacée par celle des arachides. Il est raisonnable de supposer que c’est à ce moment que le Soudan a pris le dessus comme exportateur de l’exsudat tant prisé (11) (12).

Ce moment charnière où les Britanniques ont pris les dessus de la production de gomme s’est produit vers 1820, au Soudan. Les Britanniques se sont approprié et ont développé le commerce de la gomme qui existait déjà dans la région, à petite échelle, et en ont repoussé les frontières. Trois siècles plus tôt, des caravanes marchandes transportaient la gomme produite sous les royaumes islamiques de Kunj et Keira (13) vers les contrées de la péninsule arabe. Sous la domination de la Grande-Bretagne, la gomme était d’abord récoltée et acheminée vers la ville marchande d’El-Obeid, la plaque tournante de la gomme. Ensuite, la gomme était envoyée par bateau d’Alexandrie, en Égypte. En 1827-1828, 1270 tonnes métriques auraient été envoyées en Europe de ce port. Plus tard, les exportations se sont fait via la ville, portuaire comme son nom l’indique, de Port Soudan, sur la mer Rouge. Seulement en 1881, 3000 tonnes de gomme ont été envoyées en Angleterre. C’est ainsi qu’au tournant du XIXe, la gomme soudanaise a comblé le vide laissé par la baisse de la production en Afrique de l’Ouest (14) (15) (16).

Un regard sur le Soudan moderne, principal producteur

De nos jours, le Soudan est le principal producteur de gomme arabique. La denrée désormais prisée internationalement provient surtout de la région du Nil bleu, notamment au Darfour et au Kordofan. La majorité de la population du Soudan vit de l’agriculture. La gomme arabique est la production agricole la plus importante avec le bétail, le coton et le sésame, et une des exportations les plus importantes après l’or noir. Les fermiers des régions gommifères cultivent généralement le sorgo et le millet pour leur propre alimentation et ils s’adonnent à la récolte de la gomme pour assurer un revenu en argent sonnant, mais également comme assurance en cas d’une mauvaise récolte (17) (18).

L’acacia senegal joue un rôle important du point de vue de l’environnement. L’arbuste sert de barrière au phénomène de désertification et enrichit le sol. La culture de la gomme génère donc, d’une part, un revenu en espèces pour les fermiers, mais augmente aussi la productivité des autres cultures par la protection qu’elle donne aux terres agricoles (19) (20). Le rendement d’un gommier varie selon certains facteurs comme les précipitations et la quantité d’eau absorbée par la plante, ainsi que les techniques de récolte et d’incision des branches que les Soudanais s’efforcent de transmettre de génération en génération. La production de la gomme ne dépend pas du nombre d’arbres, puisque ceux-ci, pour la plupart, poussent à l’état sauvage, mais du nombre de travailleur.euses spécialisé.es qui iront inciser les arbres et en récolter la sève. La plupart sont des fermier.ières, certes, mais la récolte de la sève n’interfère pas nécessairement avec le travail de la ferme. La collecte se fait lors de la saison sèche entre octobre et juin. Les pénuries d’eau potable dans le Kordofan entravent également le travail de récolte, de même que le trop faible rendement des cultures de subsistance. L’aseeda, pâte qui constitue la base de leur alimentation, est faite de farine de sorgo ou de millet bouillie et le plus souvent consommée avec du lait encore chaud ou une visqueuse mixture à base de gombos.

 En 2007, la somme obtenue par le fermier variait entre 13 000 et 20 000 livres soudanaises par kantar, qui équivaut à 143 kg. (21) (1256 $ à 2020 $ des États-Unis par tonne métrique). Il est difficile d’évaluer le nombre d’heures de travail nécessaires en raison du nombre de facteurs en cause. La gomme est achetée directement aux fermiers par des commerçants qui se chargent de la transporter jusqu’au marché le plus près en pick-up ou en tracteur. Une fois au marché, la gomme est vendue aux enchères avant d’être transportée à Khartoum et à Port Soudan pour être préparée à l’exportation par quelques grandes entreprises. La préparation à l’exportation, qui se fait généralement à Port Soudan et à Khartoum, consiste à nettoyer et à classer la gomme (22) (23) (24) (25) (26).

Le monopole d’exportation récemment révolu

Peu après l’indépendance du Soudan, la gomme a été assujettie à un monopole géré par l’État. La Gum Arabic Company a été fondée en 1969 après la prise de pouvoir par Ja’far Numeiri. Sa raison d’être était d’assurer une gestion de la production et de l’exportation à un niveau local, d’exercer un contrôle sur le marché mondial, de garantir un prix plancher, de protéger les producteurs, de maintenir la demande et de financer la culture de l’acacia (27) (28) (29). L’entreprise était autorisée à annoncer un prix d’export avant le début de la saison et ainsi assurer un prix minimum dans les ventes aux enchères des différents marchés. En 2009, le monopole a été dissout et la Gum Arabic Company a été remplacée par la Gum Arabic Board. Cette dernière doit gérer un libre marché dans lequel plusieurs entreprises ont commencé à acheter de la gomme dans les marchés locaux (30) (31).

Depuis la libéralisation du marché, l’emprise du gouvernement sur les prix s’est affaiblie. Les risques latents d’une telle condition sont considérables. Si une sécheresse survient, la culture de la gomme arabique peut être entravée, car le manque d’eau limite l’exsudation des arbustes. De telles circonstances entraînent une réaction en chaîne, car si la production de gomme diminue, les importations de nourriture se font plus modestes et les fermiers, en plus d’être assoiffés, risquent d’être torturés par la faim. Qui plus est, la rareté ferait monter les prix en flèche. Pour la population urbaine qui dépend totalement du marché pour sa survie, la situation peut être encore plus grave (32).

Malheureusement, s’ajoutent aux conditions de production et de mise en marché déjà difficiles les conflits qui opposent le gouvernement avec différentes guérillas telles que le Front révolutionnaire soudanais (Darfour) et la faction nordiste du Mouvement populaire soudanais pour la libération (Kordofan) (33). Au Darfour, les notoires Janjawid terrorisent les tribus nomades non arabophones. Souvent présentée comme un conflit intertribal et interethnique, cette guerre est intrinsèquement motivée par des ambitions territoriales. Il n’est pas clair que la gomme arabique est un enjeu majeur dans cette crise, mais tout porte à croire qu’elle n’y est pas étrangère. En 2007, au Darfour Sud, la tribu des Beni Halba, affiliée aux Janjawid et à laquelle appartient le vice-président de la république Al-Haj Adam Youssef, s’est approprié certaines terres gommifères par la force et avec l’accord tacite de l’État. Au Kordofan Sud, les tensions sont récurrentes pour ce qui est de l’utilisation des terres de la ceinture de la gomme (34). Ces différends ne se sont guère résorbés et sont au cœur des disputes frontalières entre les deux Soudan depuis l’indépendance de la partie sud en 2011. En effet, la région offre un attrait économique incontournable pour le gouvernement d’Al-Bachir qui ne ménage aucun effort pour tenter de maintenir le contrôle de la région, la gomme arabique étant, contrairement aux exportations pétrolières, exemptée des sanctions économiques qui pèsent sur l’État soudanais (35).

La production a augmenté de manière significative en 2010 et en 2011 et de manière exponentielle à partir de 2012. Il semble donc que la fin du monopole ait rendu possible cette augmentation de la production. Cela concorde aussi avec la sécession du Soudan du Sud qui a entraîné de lourdes pertes de revenus pétroliers, cette ressource se retrouvant maintenant surtout dans la partie sud. Selon un rapport de la banque africaine du développement, une baisse de près de 75 % des revenus aurait été essuyée par Khartoum. Les principales importations soudanaises sont de denrées comestibles essentielles et de produits manufacturés. L’économie soudanaise est orientée vers une économie d’exportation de matières premières pour l’obtention de dollars et le pays est dépendant de l’extérieur en ce qui concerne sa sécurité alimentaire. La sécession avec le Soudan du Sud a engendré de lourdes pertes de revenus pétroliers qui permettaient au Soudan de se procurer non seulement les denrées alimentaires nécessaires au pays pour pouvoir subvenir aux besoins de sa population, mais aussi les médicaments de première nécessité (36). Sur le plan macroéconomique, la dette est également un autre facteur d’importance considérable étant donné que l’exportation de gomme arabique est une source de dollars américains qui pourrait servir pour le paiement de ces dettes.

Arrivée de la gomme chez les consommateurs

La gomme arabique est très peu consommée au Soudan, mis à part pour des usages médicinaux d’une portée assez limitée, mais qui pourraient éventuellement être exploités. Ces usages médicinaux subsistent toujours en Afrique et certaines de ses propriétés médicinales sont encore étudiées aujourd’hui, entre autres, comme traitement préventif contre le paludisme (37) ou les maladies gastro-entérines. Il serait possible, selon Phillipe Vialatte de la firme d’importation française Nexira, que le prix de la gomme arabique augmente s’il peut entrer sur le marché des produits naturels comme source de probiotique ou de fibres. Il est estimé que si les propriétés médicinales de la gomme arabique venaient à être reconnues, le prix pourrait passer de 2 à 100 dollars le kilo. Cela permettrait au Soudan de se remettre des pertes de revenus pétroliers entraînés par la sécession du Soudan du Sud (38) (39).

Toutefois, la production de gomme arabique reste pour le moment une culture d’exportation. Selon un document de l’ambassade de France au Soudan, daté de 2015, qui résume les échanges entre les deux pays, la France a importé 17 % de la gomme arabique soudanaise. De manière plus globale, les échanges avec le Soudan ont atteint 116 millions de dollars américains. Enfin, en 2015, la France fut la 6e cliente et la 20e fournisseuse du Soudan (40). De toute la gomme arabique qui arriverait en France, 67 % serait réexportée vers des pays de l’Union européenne, les États-Unis et la Chine. Les données disponibles nous montrent que la France serait en quelque sorte, comme aux débuts de l’industrialisation, un point de transit pour la gomme (et ce, en dépit des sanctions américaines) où elle est mélangée aux gommes du Tchad, du Nigeria et perdrait la tare de puiser son origine dans les régions turbulentes de la nation africaine honnie.

La gomme achetée par les intermédiaires européens (qui constitue un oligopole d’une vingtaine d’entreprises) est généralement de haute qualité (mention Kordofan ou Kitr) réduite en poudre ou transformée en microcapsules. Le prix moyen de revente en Europe était de 3500 euros la tonne. Cela constitue une hausse du prix de 220 % par rapport à ce que la gomme coûtait à son départ des ports africains. Le coût du transport et de douanes représente environ de 3 à 5 % du prix. Les coûts de transformation valent pour environ 5 % du prix (41) (42). Enfin, la certification du produit revient à 1 % du point de vente. Somme toute, le profit de ces intermédiaires est très important, surtout au regard du peu de transformation qu’ils effectuent. Aussi, ils ont une marge de manœuvre pour faire face à d’éventuelles fluctuations de prix, ce qui n’est pas le cas pour les producteurs au Soudan. C’est une fois acheté par des entreprises aux États-Unis par des entreprises comme TIC Gums que la gomme sous forme de microcapsules ou de poudre est utilisée dans une variété de produits.

Que ce soit aux États-Unis ou au Soudan, ce ne sont qu’une poignée d’entrepreneurs qui bénéficient du commerce de la gomme. Au Soudan, elle sert de levier à la dictature d’Al-Bachir, auquel même les États-Unis ne peuvent tourner le dos. Enfin, comble de l’ironie, la production de gomme arabique, suite à la libéralisation du marché, n’a augmenté de façon exponentielle qu’après la sécession du Soudan du Sud qui a départi le gouvernement de Khartoum de l’écrasante majorité de ses revenus pétroliers. Il semble donc que la situation ait été tout à fait dans le sens des intérêts occidentaux. Il n’est pas étonnant que les étudiants de Khartoum aient baptisé une mixture peu ragoûtante qui leur sert de nourriture quotidienne en l’honneur du président américain. Le « Bush » est constitué de pain trempé dans l’eau recyclée dans lequel les haricots ont été bouillis, ces derniers étant le mets des mieux nantis.

Enfin, ce qui est le plus intéressant dans les recherches sur les « nouvelles » vertus médicinales de la gomme, c’est que ces vertus ne sont pas nouvelles. C’est l’usage traditionnel qui était réservé à la gomme arabique au Soudan avant sa découverte par les Européens et qui a été mentionné, entre autres, dans le papyrus d’Ebers, traité de médecine ancien découvert dans les bandelettes d’une momie. Paradoxalement, cet usage, bien qu’existant toujours, reste un facteur marginal dans la production de la gomme arabique. Nous nous permettons ici une analyse plutôt hétérodoxe. En effet, selon nous, les dynamiques colonialistes, capitalistes et enfin, néolibérale sont responsables d’une aliénation culturelle, économique, sociale et politique complète d’une partie importante de la population. Cette dénaturation s’effectue par l’exploitation d’un produit, considéré comme un médicament à sa source, qui est pompée comme additif d’importance secondaire en Europe et dans le reste du monde. Qui plus est, ce commerce a alimenté les dictatures de Numeiri, et plus tard d’Al-Bachir, pendant des décennies. Les structures d’exportation héritées du commerce triangulaire ont également enrichi les élites qui détiennent les oligopoles de la gomme, de façon importante au Soudan et surtout en France. L’aliénation aura affecté les structures économiques et politiques pour rendre la population soudanaise affamée, assoiffée, dépendante de cette ressource, surtout après la sécession du Soudan du Sud, ultimement une conséquence du découpage colonial de la Grande-Bretagne et l’interventionnisme européen qui n’a jamais cessé. Enfin, il semble que la solution serait la « décontextualisation » de la production de la gomme et un retour aux sources quant à son utilisation par les sociétés qui l’ont toujours produite et qui, vraisemblablement, en seront toujours les seuls producteurs. Ainsi, pourront-ils prendre en main leur propre destin (43) (44).

(1) Le Larousse définit un exsudat comme le « Suc perlant à la surface d’une feuille, d’une tige, chez certaines plantes. »

(2) Beshai, A. A. (1984). The Economics of a Primary Commodity : Gum Arabic. Oxford Bulletin of Economics and Statistics, 371-381.

(3) Rahim, A. H., Ierland, E. C., & Wesseler, J. (2007). Economic incencitives for abandooning or expanding gum arabic production in Sudan. Forest policy and Economics, 36-47.

(4) Raheem, S. E. (2003). Impact of Domestic Support Provisions of World Trade Organization on Sudan Exports of Gum Arabic. University of Khartoum: Department of Agricultural Economics, Faculty of Agriculture.

(5) Ibrahim, M. O. (2008). Assesment of Gum Arabic Marketing System in Main Auction Markets of North Kordofan State-Sudan. Khartoum : University of Khartoum.

(6) Obeid, M., & Din, S. E. (1970). Ecological Studies of the Vegetation of the Sudan. I. Acacia senegal (L ») Willd. and its Natural Regeneration. Journal of Applied Ecology, 507-518.

(7) Carpenter, S., Rigaud, M., Barile, M., Priest, T. J., Perez, L., & Frguson, J. B. (1998). An interlinear Transliteration and English Translation of Portions of The Ebers Papyrus. New York : Bard College, Annandale-on-Hudson.

(8) lbid no 1

(9) Webb, J. L. (1985). The Trade in Gum Arabic; Prelude to French Conquest in Senegal. The Jouranl of African History, 149-168.

(10) Webb, J. L. (1997). The mid-eighteenth century gum Arabic trade and the British conquest of Saint-Louis du Senegal, 1758. The Journal of Imperial and Commonwealth History, 37-58.

(11) lbid no 9

(12) Désiré-Vuillemin, G. (1962). Essai sur le Gommier et le commerce de la gomme dans les escales du Sénégal. Dakar : Clairafrique.

(13) Soghayroun, I. S. (2010). Trade and Wadis System(s) in Muslim Sudan. Kampala : Fountain Publishers.

(14) lbid no 5

(15) lbid no 4

(16) Chevalier, A. (1924). Sur la production de la Gomme arabique en Afrique occidentale française. Revue de botanique appliquée et d’agriculture coloniale, 256-263.

(17) Mahmud, T. E. (2004). The Adequacy of price incencitive on production, processing and marketing of gum Arabic in Sudan: A case study of Noth and West Kordofan. Germany: University of Dresden.

(18) Taha, M. E., & Pretzsch, J. (1999). The socioeconomic role of Acacia senegal in sustainable development of rural area in gum belt of Sudan. Germany: University of Dresden.

(19) lbid no 4

(20) Sharawi, H. A. (1987). Acacia senegal in Western Sudan: A cost benefits analysis. Grande-Bretagne : University of Wales.

(21) Food and Agriculture Organization of the United Nations. (2006). Fertilizer use by crop. Rome: FAO. Récupéré sur ftp://ftp.fao.org/agl/agll/docs/fertusesudan.pdf

(22) lbid no 1

(23) Allen, E. (2014). Gum Arabic via a Canadian Trading Company for coating of Rhizobtum inoculants on Legume seeds.

(24) lbid no 2

(25) lbid no 3

(26) Yasseen, G., Ahmed, M., & Salih, A. (2014). Comparative analysis of Gum Arabic performance before and after removal of Gum Arabic Company concession. International Journal of Environment & Water, 131-137.

(27) Marrison, S., & Cooke, J. (2002). Sudan’s oil sector. Washington D.C. : Center for Strategic and International Studies (CSIS).

(28) Couteaudier, T. Y. (2007). Export Marketing of Sudanese gum Arabic. Khartoum : World Bank.

(29) lbid no 4

(30) lbid no 25

(31) lbid no 22

(32) Central Bank of Sudan. (2013). 53 rd Annual Report 2013. Khartoum : Central Bank of Sudan.

(33) Sudan Human Security Baseline Assessment. (2012). The Conflict in Blue Nile. Genève : Small Arms Survey.

(34) Siddiq, E.-F. A., El-Harizi, K., & Prato, B. (2007). Managing Conflict Over Natural Resources in Greater Kordofan, Sudan. Washington DC : International Food Policy Research Institute.

(35) Prendergast, J., Ismail, O., & Kumar, A. (2013). The Economics of Ethnic Cleansing in Darfur. Washington DC : Enough Satellite Sentinel Project.

(36) AFP Khartoum. (2012, février 26). Lost oil billions leave Sudan’s economy reeling. Récupéré sur Al Arabiya News : https://www.alarabiya.net/articles/2012/02/26/197021.html

(37)  Ballal, A., Bobbala, D., Qadri, S. M., Foller, M., Kempe, D., Nasir, O.,… Lang, F. (2011). Anti-malarial effect of gum arabic. Malaria Journal, 139-146.

(38) Martelli, S. (2011, novembre 25). Gum arabic potential cure for Sudanese ills. Récupéré sur Phys.org : http://phys.org/news/2011-11-gum-arabic-potential-sudanese-ills.html

(39) African development Bank Group. (2012). Sudan. African Economic Outlook. Récupéré sur http://www.afdb.org/fileadmin/uploads/afdb/Documents/Publications/Sudan%…

(40) Service économique, Ambassade de France au Soudan. (2016). Les échanges commerciaux entre la France et le Soudan. Khartoum : République française.

(41) Muller, D., & Okoro, C. (2004). Production and Marketing of gum arabic. International Trade Center (ITC): FAO, Network for Natural Gums and Resins in Africa (NGARA).

(42) Asmar, C. D., & Riccioli, F. (2011). Analyse des potentialités de la commercialisation de la gomme arabique (Acacia senegal) sur les marchés italiens et européens. Journal of Agriculture and Environment for International Development – JAEID, 3-24.

(43) Munif, Y. (2015). The Geography of Bread and the Invisible Revolution. Emerson College, Boston : À paraître.

(44) Deleuze, G., & Guatteri, F. (1972). Capitalisme et schizophrénie. Paris : Editions de Minuit.

La Cour suprême se prononce sur les droits des Métis et des Indiens sans statut

La Cour suprême se prononce sur les droits des Métis et des Indiens sans statut

Le 14 avril dernier, la Cour suprême canadienne reconnaissait que les Métis et Autochtones non inscrit-e-s sont bien des Autochtones au sens de la Loi constitutionnelle de 1867, rappelant ainsi le gouvernement fédéral à ses devoirs et obligations envers eux et elles. Quelles sont les conséquences de cette nouvelle reconnaissance et à qui s’applique-t-elle exactement ?

Le 14 avril dernier, la Cour suprême du Canada reconnaissait de manière unanime, au terme de 17 années de procédures judiciaires, que quelque 700 000 Métis et Autochtones sans statut étaient bien des « Autochtones » au sens entendu à la section 91 (24) de la Loi constitutionnelle de 1867 (1). Cette décision vient ainsi affirmer qu’au même titre que pour les deux autres catégories de peuples autochtones reconnus par la section 35 de la Constitution de 1982 (les Indiens et les Inuits), le gouvernement fédéral détient des droits et des responsabilités, notamment de négociation, vis-à-vis de la nation Métis et des Autochtones sans statut.

De qui parle-t-on ?

La nation Métis se forme au début du 18e siècle des descendant-e-s des trappeurs et coureurs des bois majoritairement francophones (mais aussi écossais et irlandais) et d’Amérindiennes. Du fait d’une certaine endogamie, et d’une séparation sociale autant vis-à-vis des Européen-ne-s que des Autochtones, les Métis (qu’on appela dans un premier temps Sang-Mêlés) vont ainsi développer une identité culturelle et nationale propre, fondée sur une culture, des traditions et des langues (dont le michif) spécifiques. De nombreuses communautés voient le jour principalement dans les Prairies, mais également en Ontario, dans les Territoires du Nord-Ouest, en Colombie-Britannique et dans le nord des États-Unis ; elles vont connaître des scissions politiques diverses aboutissant par la suite au développement d’identités nationales propres, mais se reconnaissant toutes sous le nom Métis (les différentes organisations Métis canadiennes ont d’ailleurs chacune établi leurs critères spécifiques concernant l’appartenance à l’identité Métis). Bien qu’ayant dû faire face à de nombreuses discriminations et à des répressions sanglantes lors de leur résistance quant à la spoliation de leurs territoires (notamment en 1871 et en 1885), les Métis sont parvenu-e-s au cours de leur histoire à développer leur autonomie politique, via notamment la mise en place de leur propre système de gouvernance, au niveau local comme fédéral (2).

Les réalités de la nation Métis ne sont pas entièrement étrangères aux Autochtones sans statut (3), bien que ce groupe constitue un cas séparé. À l’échelle du Canada, les seules personnes qui sont reconnues officiellement comme Autochtones au sens de la Loi sur les Indiens sont celles disposant du statut indien, héréditaire et lié à des quotas sanguins. Dit autrement, sont considérées comme autochtones les personnes dont les ancêtres furent recensé-e-s lors des Traités historiques (ou, par la suite, par les agents des affaires indiennes), tant et aussi longtemps qu’elles descendent de mariages non mixtes (la loi C-31, adoptée en 1985, bien que visant à édulcorer cette dernière caractéristique, ne l’a cependant pas entièrement supprimée (4). Il existe donc au Canada des personnes qui s’identifient comme autochtones, et qui sont reconnues comme telles par leur communauté, mais qui ne disposent pas du statut indien ; soit parce que leurs ancêtres, pour des raisons variées, ne furent pas pris en compte lors des recensements (ils ou elles étaient par exemple parti-e-s en expédition lors de la signature d’un traité, ou bien firent les frais de rapports de pouvoir à leur désavantage) ; soit parce que du fait de la discrimination genrée incluse dans la Loi sur les Indiens (modifiée en partie en avril 1985 par la loi C-31) et visant à faciliter les politiques d’assimilation forcée, une de leurs aïeules, s’étant mariée à une personne sans statut indien, perdit ainsi son propre statut et la possibilité de le transmettre à ses descendant-e-s (5). Il existe donc des individus, mais aussi des communautés entières qui correspondent à ce cas de figure, pour un total d’environ 220 000 personnes au Canada.

Que signifie la décision de la Cour suprême ?

La décision de la Cour suprême peut ainsi être lue à plusieurs niveaux. D’une manière très générale, elle ne fait que reconnaître une réalité qui s’impose, à savoir que même en l’absence de statut indien, les Métis comme les Autochtones sans statut connaissent les mêmes réalités, ont fait – et font encore – face aux mêmes discriminations que les Autochtones inscrit-e-s, et que ce faisant, le gouvernement fédéral possède une responsabilité vis-à-vis d’eux et d’elles. Cette responsabilité implique notamment l’obligation de négocier de bonne foi avec les Métis et les Autochtones sans statut sur tout sujet les affectant, ce qui inclut également une responsabilité financière. La décision de la Cour suprême vient ainsi mettre un terme à une partie de patate chaude de plusieurs décennies entre les échelons provinciaux et fédéraux, qui jusqu’à présent niaient chacun toute responsabilité vis-à-vis de ces populations – un déni qui est loin d’être sans conséquence notamment en termes de développement territorial. S’ensuit que le gouvernement fédéral est aujourd’hui face à l’obligation d’entamer des négociations avec les communautés concernées chaque fois qu’un projet de développement sera rejeté par elles ou ne fera pas l’unanimité (comme – et c’est d’actualité – dans le cas d’un projet de pipeline). S’ensuit également l’obligation pour le gouvernement fédéral de négocier avec les communautés concernées si celles-ci demandent à ce que leurs territoires traditionnels soient reconnus par la loi, ce qui fait incidemment partie des revendications constantes des Métis.

Si cette décision de la Cour suprême offre de prime abord matière à réjouissance pour toute personne sensible à la réalité coloniale de ce pays, elle représente néanmoins un défi de taille pour la politique autochtone. Il faut en effet se rappeler qu’une stratégie de longue date de l’État canadien est de « diviser pour mieux régner », et il va sans dire que l’arrivée de communautés nouvellement légitimes (au sens de l’État fédéral) dans les négociations autochtones peut s’avérer être un pari risqué. Risqué parce que le nerf de la guerre de la politique fédérale reste la finance. Si, comme mentionné précédemment, les échelons provincial et fédéral se renvoyaient jusqu’à présent la balle de la responsabilité vis-à-vis des Métis et Autochtones sans statut, c’est qu’elle implique une responsabilité financière. Or, les fonds alloués aux questions autochtones sont sous-évalués depuis des générations, et malgré la promesse de Justin Trudeau d’engager des budgets supplémentaires dans ce domaine, cette réalité ne semble pas en passe de changer. Plusieurs choses, donc : si les Métis et les Autochtones sans statut parviennent à forger des alliances politiques durables avec le reste des acteurs autochtones sur la scène fédérale, ce poids politique accru peut jouer en faveur d’une décongestion de la situation coloniale que connaît encore le Canada. Ce serait un inédit historique (sans compter que les désaccords sont déjà nombreux au sein de la multitude d’acteurs autochtones sur la scène fédérale), mais rien n’est impossible. En revanche, si l’État fédéral, aidé des provinces qui y trouveraient immanquablement leurs comptes, parvenait à accentuer la compétition entre les acteurs politiques autochtones, il y a fort à parier que de telles possibilités d’alliance de long terme s’en trouveraient fortement affaiblies.

C’est également sans compter l’enjeu que représente l’augmentation de la dépendance financière de certaines communautés vis-à-vis d’agents extérieurs, particulièrement en ce qui concerne les risques d’une perte d’autonomie politique graduelle, accentuée en période de crise (6).

Sur le long terme, et d’un point de vue plus théorique, mais non moins essentiel, se pose l’épineuse question de la reconnaissance en contexte colonial. Si elle constitue un enjeu de taille pour les Premières Nations, c’est en premier lieu parce qu’en confirmant leur légitimité et leur autonomie théorique sur la scène fédérale, elle leur permet un accès à des ressources et un poids politique accrus. Mais si elle constitue un enjeu non moins important pour l’État fédéral, c’est que, outre son devoir éthique de se conformer aux droits humains (qui impliquent un droit à une certaine autodétermination interne), la reconnaissance des Premières Nations se traduit par leur assimilation à des degrés divers au sein de la souveraineté canadienne. Cette même souveraineté canadienne, cet ordre politique qui se veut hégémonique, inaliénable (7) et faisant reposer sa légitimité en dernier recours sur le droit de conquête, nie par définition toute possibilité d’une affirmation pleine et entière de l’autonomie autochtone (NDA : c’est la définition même du colonialisme) puisqu’elle n’autorise cette dernière que tant et aussi longtemps qu’elle se développe au sein des structures fédérales canadiennes.

Il va sans dire que cette décision de la Cour suprême est donc historique ; à la fois du fait des possibilités de changements politiques d’ampleur auxquelles elle est susceptible d’ouvrir la voie, mais également parce qu’en dernier recours, il est fort possible qu’elle ne vienne que renforcer un vieux projet politique, sans doute aussi vieux que le Canada lui-même, et qui porte le nom funeste d’assimilation. Le futur, seul, nous l’apprendra.

(1) « Métis, non-status Indians win Supreme Court battle over rights, The Globe and Mail, 14 avril 2016; en ligne : http://www.theglobeandmail.com/news/national/metis-ruling/article29628869/

(2) Au cours du XXe siècle, plusieurs organisations voient le jour pour revendiquer la représentation des Métis au niveau fédéral. En 1961, le Conseil national des Indiens (CNI) est créé sous les auspices du gouvernement fédéral dans un but de coordination des questions concernant les Métis et Autochtones non inscrits (c’est-à-dire sans statut) ; en 1968, la Canadian Métis Society est fondée pour remédier aux insuffisances du CNI, dont les Métis jugent qu’il représente surtout les Autochtones non inscrits urbains. Cette organisation est remplacée en 1971 par le Conseil national des Autochtones du Canada, dont une des missions supplémentaires est de représenter les intérêts des Autochtones vivant hors réserve. La même année, l’Alliance laurentienne des Métis et Indiens sans statut voit le jour sous la direction de Kermot A. Moore et est incorporée au titre d’organisme à but non lucratif l’année suivante. En 1983, le Ralliement national des Métis est créé ; il est composé de cinq organisations Métis provinciales et son but est de représenter les Métis du nord-ouest en tant que nation à part entière.

(3) Les organisations de représentation des Métis au niveau fédéral ont ainsi généralement eu pour mission de représenter également les Autochtones non inscrits (voir note précédente).

(4) En effet, bien qu’ayant permis à 127 000 individus de recouvrer leur statut indien en annulant la disposition 12(1)(b) de la Loi sur les indiens (qui supprimait le statut indien de toute femme autochtone se mariant à un allochtone), la loi C-31 introduisit une restriction à la transmission du statut en établissant deux catégories d’individus : la catégorie 6(1), permettant à un individu de transmettre son statut à ses enfants; et la catégorie 6(2) qui reconnaît le statut indien d’un individu mais ne lui permet pas de le transmettre à ses descendants si son conjoint ou sa conjointe n’est pas détenteur-trice d’un statut indien. Les personnes de catégories 6(2) sont de manière générale les enfants de femmes s’étant mariées à un non-autochtone.
Il est à noter également que la loi C-31 retira le statut indien de 106 000 personnes au Canada. Ceci concerne principalement les personnes ayant acquis leur statut par mariage.

                Source : http://indigenousfoundations.arts.ubc.ca/home/government-policy/the-indian-act/bill-c-31.html

(5) Les dispositions assimilationnistes de la Loi sur les Indiens prévoyaient également qu’un individu puisse renoncer volontairement à son statut indien, lui permettant d’accéder à un certain nombre de droits dont ne bénéficiaient pas les Autochtones, tel que le droit de vote, la propriété privée, ou encore les services d’un avocat. Cependant, ces dispositions furent rarement utilisées par les Autochtones, à tel point que de tels cas sont statistiquement insignifiants.

(6) La récente mise sous tutelle de la communauté d’Attawapiskat est à ce titre exemplaire. Voir : http://ici.radio-canada.ca/regions/ontario/dossiers/detail.asp?Pk_Dossiers_regionaux=558

(7) C’est-à-dire qui se reconnaît comme autorité suprême et de dernier recours, sans compétiteur, au sein des frontières qu’il revendique ; cet aspect de la souveraineté canadienne est rappelé par la Cour suprême chaque fois qu’elle se prononce sur la question de l’autodétermination autochtone.

CRÉDIT PHOTO:  Donovan Shortey
 

Les abus sexuels des casques bleus : toujours d’actualité ?

Les abus sexuels des casques bleus : toujours d’actualité ?

Par Sacha Lubin

52 cas en 2014, 69 en 2015. Il s’agit là du nombre d’allégations d’exploitation et d’abus sexuels recensés par l’ONU, commis par ses casques bleus sur deux années consécutives (1). Les victimes de ces exactions sont majoritairement des femmes, pour beaucoup mineures, issues de populations parmi les plus démunies et désœuvrées vivant sur notre planète. Alors que les comportements adoptés par les personnels de maintien de la paix des Nations Unies sont déterminants, peu des exactions commises par les casques bleus semblent être condamnées, en dépit des instruments juridiques internationaux existants et destinés à enrayer ce fléau.

La gangrène des opérations de maintien de la paix des Nations Unies

Les chiffres présentés ci-haut traduisent une réalité dramatique qui nous a été rappelée en janvier 2016, à Bangui, en Centrafrique. Or, malgré la gravité des événements qui y ont eu lieu, Bangui a bénéficié en 2015, puis plus récemment en janvier 2016, d’une faible couverture médiatique internationale (2).

Rappelons les faits au cœur du scandale. Des membres de contingents militaires, déployés sous l’égide des Nations Unies dans le cadre d’Opérations de Maintien de la Paix (OMP), ont été accusés de s’être livrés – d’avoir récidivé dans certains cas – à des exploitations et abus sexuels (EAS) sur des habitants de la ville de Bangui. Des militaires issus notamment de la France, de la République Démocratique du Congo, de la Géorgie, du Niger puis du Maroc, ont été visés par ces allégations, ces États étant ceux au cœur des deux plus récents scandales médiatiques (3). Ces accusations ont soulevé indignation et dégoût autour du globe, notamment en raison du fait qu’elles ont été portées par des mineur-e-s, qui ont relaté avec précision le genre de pratique sexuelle dégradante auquel ils et elles avaient été soumis-e-s (échange de vivres contre fellation par exemple) (4).

Un vacarme médiatique de ce type peut évoquer le sentiment, pour le spectateur-trice ou le lecteur-trice, que les événements dont il est question sont ponctuels et surprenants. Pourtant, cet assaut médiatique a relevé le voile sur un phénomène constituant l’un des principaux freins au succès des OMP. En effet, ces cas d’abus sexuels de la part des casques bleus sont loin de constituer des cas isolés, et sont commis de façon assez récurrente pour que ce fléau soit devenu un objet d’étude à part entière.

En plus de provoquer une profonde fracture avec les idéaux et valeurs véhiculés par les Nations Unies et de se détacher radicalement de la dimension salvatrice associée aux missions de maintien de la paix, ces crimes constituent de graves violations des droits humains au regard du droit international. Mentionnons, à ce titre, l’article 7 du Statut de Rome de la Cour Pénale Internationale, dans lequel les violences sexuelles figurent parmi les éléments et comportements qualifiés de crimes contre l’humanité (5). Malheureusement, ces crimes sexuels n’ont pas cessé lorsque fut ratifié, en 2002, le Statut de Rome.

Des pénalisations et criminalisations existantes mais inefficaces

Si les chiffres fournis au début de cet article peuvent être interprétés comme le reflet d’un inéluctable laxisme judiciaire en matière d’éradication des violences sexuelles, il serait pourtant erroné d’affirmer que la communauté internationale et les Nations Unies sont demeurées silencieuses et passives face à l’accumulation des cas de EAS.

En effet, plusieurs résolutions du Conseil de Sécurité de l’ONU reconnaissent et condamnent les violences à caractère sexuel commises, tant en temps de guerre qu’en situation d’après-guerre. À ce titre, le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté, en décembre 1992, suivant la vague de violences observée ex-Yougoslavie, une résolution novatrice dans laquelle était pour la première fois officiellement reconnu le caractère répétitif, systématique et organisé des abus sexuels commis en temps de guerre (6). Par ailleurs, une politique dite de tolérance zéro à l’égard des exploitations et abus sexuels commis par les casques bleus a été formellement établie, en 2003, dans un rapport faisant état de la situation déplorable des EAS au sein des missions onusiennes (7). On y retrouvait notamment des recommandations adressées aux états contributeurs, rappelant la responsabilité incombant à leurs personnels militaires d’assurer la sécurité la plus optimale aux populations qu’ils côtoient, le contraire représentant sans conteste un abus de pouvoir.

Ces différentes mesures et outils peuvent faire oublier le désengagement des Nations Unies lorsqu’il s’agit de criminaliser les crimes sexuels commis par ses personnels. Cela dit, nous ne sommes pas sans savoir que l’on fait dire ce qu’on veut aux chiffres – même ce que l’on ne veut pas –.. La diminution du nombre d’allégations, une fois traduite en termes politiquement incorrects, illustre une baisse du nombre de cas rapportés plutôt qu’une baisse du nombre d’abus. Cette tendance à « sous-rapporter » les exploitations et abus sexuels s’observe tant chez les personnels de maintien de la paix que chez les victimes elles-mêmes, et s’est confirmée notamment en République Démocratique du Congo puis au Libéria (8).

Impunité horizontale : un fléau dramatiquement diffus

Comme mentionné ci-haut, les exploitations et abus sexuels sont explicitement criminalisés par une multitude d’outils juridiques universellement reconnus, aucune immunité diplomatique ou qualité officielle ne leurs étant opposables. Comment expliquer alors qu’en dépit des recommandations, résolutions et criminalisations, ces crimes soient encore, à ce jour, perpétrés dans d’aussi larges proportions ?

La principale raison en cause se trouve à être le climat d’impunité qui sévit au sein des OMP, et qui a fini par gangréner profondément les sociétés visées par ce fléau. Conséquemment, les EAS sont plutôt étouffés ou ignorés par les populations, les militaires, leurs supérieurs hiérarchiques, puis trouvent même difficilement écho auprès des hautes instances judiciaires des Nations Unies, à New York, d’où « l’impunité horizontale ».

Une grande majorité des victimes des crimes sexuels en situation post-conflit s’avère être des femmes adultes et des adolescents-es, issu-es généralement de milieux extrêmement précaires (9). Ainsi, l’absence totale d’accès à des ressources éducationnelles, financières et même humaines, les dissuade souvent de porter des allégations d’abus sexuels contre des casques bleus incarnant, en théorie, discipline et autorité. Peur, absence de confiance et découragement sont autant de facteurs muselant les bouches des victimes et taisant leurs voix. D’un autre côté, les comportements exagérément masculinistes qui sont valorisés auprès des militaires, entretiennent la « tradition du silence » consistant à ne pas dénoncer un collègue qui se serait livré à des exploitations et abus sexuels (10). Un code d’honneur tacite est ici en cause, malheureusement souvent respecté et valorisé par les supérieurs hiérarchiques de certains contingents. Ainsi, sous peine de s’attirer une réputation de délateur ou de salir l’honneur de leur unité, beaucoup de personnels des missions optent pour la non-dénonciation, entretenant ce climat d’impunité nocif et terrifiant pour les victimes.

En conséquence, les deux principaux groupes de personnes directement concernés par ces situations sont parts et victimes d’un cercle vicieux participant à protéger et perpétuer des exactions dont le niveau de tolérance tend à stagner.

S’attaquer aux fondements du problème

À ce jour, les exploitations et abus sexuels sont toujours commis dans de larges proportions par les personnels de maintien de la paix déployés dans le cadre de missions onusiennes, bien que leur caractère délictuel soit incontestablement reconnu.

À court terme, il est important de veiller à ce que soient appliquées les sanctions pénales prévues afin de freiner la récurrence des violences sexuelles commises par les casques bleus. Cette pénalisation devrait être portée conjointement avec le développement d’efficaces mécanismes d’assistances aux victimes, les encourageant à dénoncer les crimes dont elles sont les cibles.

Cependant, il est fondamental de privilégier une solution qui puisse s’articuler sur le long terme et viser ainsi l’éradication des EAS. Loin d’être une utopie, l’approche éducationnelle est probablement l’unique outil en mesure de déloger durablement les fondements conceptuels néocolonialistes, biaisés et masculinistes qui sous-tendent la perpétuation des abus sexuels commis par les casques bleus de l’ONU.

  1.  « Un rapport de l’ONU met en évidence de nouvelles mesures de prévention des abus sexuels par des Casques bleus ». Centre d’actualités de l’ONU. En ligne, paru le 4 mars 2016. http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=36760#.V2gKXLvhDIV  Consulté le 5 mai 2016.
  2. Des médias du monde entier ont relayé l’éclatement du scandale. Blessig, M. 2016. « Centrafrique : nouveau scandale d’abus sexuels présumés sur des mineurs ». Le Journal de Montréal. En ligne, paru le 29 janvier 2016. http://www.journaldemontreal.com/2016/01/29/centrafrique-nouveau-scandale-dabus-sexuels-presumes-sur-des-mineurs Consulté le 3 mai 2016
  3. France 24. « Centrafrique : l’ONU révèle un nouveau scandale d’abus sexuels sur mineurs ».  France 24. En ligne, paru le 30 janvier 2016. http://www.france24.com/fr/20160129-centrafrique-RCA-onu-revele-nouveau-scandale-sexuel-mineurs Consulté le 3 mai 2016.
  4. Ibid.
  5. Statut de Rome de la Cour Pénale Internationale, 17 juillet  1998, 2187 R.T.N.U.
  6. Doc. Off. CS NU, 1992, 3150e séance, Doc. NU. S/RES/798.
  7. UN Secretary-General (UNSG) « Secretary-General’s Bulletin : Special Measures for Protection from Sexual Exploitation and Sexual Abuse », ST/SGB/2003/13. En ligne, paru le 9 octobre 2003. <http://www.refworld.org/docid/451bb6764.html>  Consulté le 20 avril 2016
  8. Whitworth, S. 2004. « Men, Militarism and UN Peacekeeping: A Gendered Analysis ». London : Lynne Rienner Publishers.
  9. Ndulo, M. « The United Nations Responses to the Sexual Abuse and Exploitation of Women and Girls by Peacekeepers during Peacekeeping Missions ». Cornell Law Faculty Publications. En ligne, paru en janvier 2009, p. 127-161.
  10. Consulté le 25 avril 2016.
  11. Ibid.
Entre Minifest et Manifeste

Entre Minifest et Manifeste

Un nouveau festival d’humour bat son plein dans un bar de Rosemont, où se succèdent devant le public curieux pas moins d’une soixantaine d’humoristes de la relève. Ils ont pour la plupart entre 20 et 30 ans, et probablement déjà trépigné d’envie de rejoindre leurs idoles d’enfance sur la scène Juste pour rire. Mais c’est maintenant avec l’idée de sortir des sentiers battus qu’ils gravissent les marches de la petite scène aménagée par le Medley à l’occasion du Minifest, un festival auto-produit.

François Tousignant, humoriste à l’origine du Minifest, avait l’ambition de créer un nouvel espace de diffusion pour ses collègues et amis, libre des contraintes qu’imposent de plus grosses machines de production.

«Avec les gros producteurs, c’est vraiment la mentalité de la NHL [Ligue nationale de hockey]. Ils vont te repêcher pour que tu présentes dans une grande salle. On dirait qu’au fil des ans, le lien de pouvoir entre les artistes et le producteur s’est renversé. La production semble dire: « on a pas besoin de toi, c’est toi qui a besoin de nous si tu veux te produire ». Avec le Minifest, on veut leur donner la chance de jouer, mais aussi rappeler aux artistes que l’auto-production est un beau format, que ça peut fonctionner», affirme-t-il.

Mouvement

Depuis quelques années, Juste pour rire n’est plus le principal producteur sur la scène de l’humour au Québec. Mais le milieu reste extrêmement petit: le Zoofest à Montréal et ComediHa! à Québec sont les principales options des artistes qui souhaitent rejoindre un large public.

Au moment où lui est venue l’idée de lancer le nouveau festival, François Tousignant ne s’attendait pas à un tel enthousiasme de la part de ses collègues et amis, malgré un mouvement déjà amorcé vers les modes de production indépendants.

«Ça fait déjà quelques années que dans le milieu de l’humour on entend parler des gens qui essaient de se partir un collectif ou un festival indépendant. [Beaucoup d’humoristes sont] dans une mentalité d’auto-production, parce que ça ne nous prend pas grand chose pour faire un show», raconte-t-il.

Aux yeux de plusieurs, le Minifest arrive dans le monde de l’humour à un moment où les humoristes tentent effectivement de se rapprocher de leur public et faire leur chemin autrement.

«Sans nécessairement boycotter les plus gros, il y a une scène underground qui évolue. À un moment donné, le show business est saturé un peu, alors il y a une relève qui, pour survivre, crée sa propre scène. Il y a plus de bons numéros a l’année longue que Juste pour rire peut en absorber», témoigne l’humoriste Fred Dubé.

L’humoriste Gabrielle Caron voit quant à elle ce mouvement comme une évolution naturelle du monde de l’humour.

«Il faut qu’on réalise qu’il n’y a pas que Juste pour rire, on peut faire autre chose. Ce n’est pas comme dans les années 90 où tu faisais un gala et tu étais une vedette. Ce n’est plus le cas. Maintenant, tu peux faire 8 galas et t’es même pas une vedette. Les choses ont changé et c’est correct que les formules changent aussi», lance-t-elle.

Contraintes financières

Lors de ce festival qui dure six jours, les humoristes inscrits se produisent sur la scène du bar, et récoltent en moyenne 60% sur les revenus de la soirée. Le seul intermédiaire entre le public et les artistes est la billetterie.

«L’auto-production permet d’aller chercher un plus gros pourcentage pour les artistes et de se rapprocher de leur public. Le public peut aussi payer moins cher», explique François Tousignant.

Alors qu’il faut habituellement payer des frais d’inscription pour se produire lors de festivals de plus grosse envergure – le Zoofest par exemple, coûte à partir de 350$ – le Minifest est gratuit pour les artistes.

Des humoristes qui ne souhaitent pas être nommés ont affirmé à L’Esprit Libre que certaines boîtes de production, en plus de cumuler des frais d’inscription, demandent à l’artiste de fournir le matériel publicitaire tel que les affiches et mettent «énormément de pression» pour la vente des billets.

Ces contraintes ont suffi à certains d’entre eux pour cesser de faire affaire avec les plus gros, malgré la visibilité qu’ils apportent.

Contenu explosif

Outre le Minifest, d’autres petits festivals sont nés dans les dernières années, avec également pour but de faire un pied de nez aux grosses boîtes.

Fred Dubé a participé à la mise sur pied, avec Guillaume Wagner, du Front commun comique, où tous les fonds des spectacles à thématiques engagées vont à une cause choisie pour l’occasion.

Le Dr Mobilo Aquafest également de Guillaume Wagner, tenu au mois de mars, a aussi repoussé les normes établies en ayant pour but de rendre l’humour trash davantage accessible.

«Ils éliminent des intermédiaires donc l’artiste est plus libre, a plus d’emprise. C’est une plus grande autonomie donc C’est beaucoup plus intéressant au niveau du contenu, affirme Fred Dubé au sujet des productions indépendantes.

«Beaucoup penchent vers [l’autoproduction]. Ça permet une plus grande liberté pour les humoristes, pour créer ce qu’ils veulent», renchérit Antoni Remillard, diplômé de l’école nationale de l’humour en 2015.

«Avant, il devait y avoir 7-8 one man show par année. En ce moment il y en a une quarantaine par année, mais pour le même public, donc vendre les billets c’est rendu pratiquement impossible. Il faut changer ses méthodes et passer plus par les petites salles. L’auto-production permet aussi de créer des spectacles plus rapidement et de se renouveler plus facilement quand on n’est pas pris dans un carcan d’une grosse production», ajoute-t-il, disant avoir besoin tant des festivals indépendants comme le Minifest que des plus gros comme le Zoofest pour faire son chemin.

Écosystème

Car s’il est facile d’opposer le Minifest au Zoofest par leur mode de production, l’idée derrière les deux festivals reste de donner une vitrine à la relève et à un humour «différent». Le mot clé, selon Patrick Rozon, directeur du Zoofest, est variété.

«Le Zoofest, le Minifest, Dr Mobilo, tout ça fait partie d’un écosystème où on peut travailler tout le monde ensemble. Tu ne peux pas qu’avoir qu’un seul festival d’humour. Il faut juste trouver chacun sa ligne et sa niche qui peut se démarquer dans son style», affirme le producteur.

À la barre du Zoofest depuis deux ans, le directeur décrit le festival comme un événement multidisciplinaire. Il reconnaît qu’il en coûte davantage aux artistes pour se produire lors du Zoofest, mais avec quelques avantages.

«Oui, il y a un aspect financier, mais il y a aussi l’aspect qu’on a un marché d’agence, de diffuseurs, qui vient voir les show et qui peuvent voir des humoristes et aimer ce qu’ils font.

On a l’avantage d’avoir une grosse notoriété dans le marché, et une ambiance qui s’étend sur 24 jours», nuance Patrick Rozon.

Bien qu’il reconnaisse cet avantage qu’ont plusieurs gros festivals, pas seulement le Zoofest, François Tousignant mise tout de même sur le Minifest pour «faire pression sur les festivals et producteurs et construire un meilleur système plus avantageux».

Si dérider le public et se faire connaître est le principal objectif des humoristes, peu importe où ils se produisent, il n’y a nul doute que derrière le Minifest se cache également un « manifeste »,  celui des artistes voulant innover pour produire un contenu hors-norme.

Langues autochtones : lutter contre une assimilation subtile

Langues autochtones : lutter contre une assimilation subtile

L’Esprit libre a rencontré Mary-Jane Hannaburg, membre de la communauté mohawk et impliquée au Centre de santé de Kanesatake, pour connaître son point de vue sur certains des enjeux linguistiques qui touchent les communautés autochtones au Québec.

Le taux d’unilinguisme chez les Autochtones du Québec ne cesse de diminuer depuis le recensement de 1986, descendant aujourd’hui sous les 15%, y compris dans les communautés où les langues ancestrales sont bien vivantes. Cette situation est la preuve que l’anglais ou le français s’impose de plus en plus dans les communautés autochtones, particulièrement chez les jeunes.

Bien que le bilinguisme facilite grandement les échanges avec la population majoritaire, dans le contexte québécois, le portrait est alarmant : on a observé que lorsque le taux d’unilinguisme en langue ancestrale était inférieur à 10%, la langue n’est souvent plus transmise aux jeunes, qui apprennent le français ou l’anglais uniquement. Cette dynamique, difficile à renverser une fois en marche, risque de creuser un fossé entre les générations (1). Chez les Inuit par exemple, on peut voir des jeunes de vingt ans qui parlent anglais ou français uniquement, incapables de communiquer avec leurs grands-parents qui, eux, ne parlent qu’inuktitut.

De plus, la langue constitue un repère culturel et identitaire crucial. Pour de nombreux Autochtones, parler la langue ancestrale est un pilier identitaire majeur. En la perdant, on perd une pièce centrale de son identité. Lors de la vague de suicides du printemps dernier, on a d’ailleurs soulevé cet enjeu : les jeunes Autochtones qui ne parlent pas la langue de la communauté et ne vivent pas selon le mode de vie traditionnelle ne se sentent ni Autochtones, ni Québécois.

Mary-Jane Hannaburg, du Centre de santé Kanesatake et membre de la communauté mohawk, a accepté de discuter avec nous des enjeux linguistiques qui touchent présentement les communautés autochtones du Québec.

Q : Il y a onze nations autochtones au Québec. Malgré les différences, est-ce qu’il y a un sentiment d’unité, ou est-ce qu’on devrait plutôt parler de solidarité?

R : Je pense que c’est un peu des deux. C’est un peu de la solidarité parce qu’on appuie les gens. On parle de l’existence d’unité aussi, mais on n’est pas tous pareils. On est différents dans nos langues, on est différents dans nos cultures, dans nos pratiques, mais on a toujours les mêmes valeurs presque : protéger la Terre Mère, protéger les autres, l’environnement, ça c’est les valeurs premières. Et aussi essayer d’améliorer les standards de vie pour les jeunes qui vivent dans la communauté. Sur plusieurs niveaux on tient à la solidarité, mais à d’autres niveaux on est distincts dans nos cultures, nos pratiques, nos croyances. Même les langues sont différentes. Les cris, c’est le cri, les Mohawks parlent une autre langue – c’est le langage mohawk. Dans ce sens-là c’est différent, mais globalement on se tient parce que nos conditions de vie se ressemblent beaucoup. La pauvreté touche toutes les communautés. L’abus d’alcool, la toxicomanie, les problèmes sociaux, psychosociaux, le manque de travail, le manque de chance d’améliorer les vies aussi, ça se ressemble beaucoup.

Q : Quelle place occupent les enjeux linguistiques dans les revendications autochtones actuelles?

R : Honnêtement, c’est une grosse préoccupation. On parle beaucoup de la langue dans les écoles et pas mal de curriculums sont établis en mettant l’accent sur la langue. Je vais parler plutôt pour ma communauté parce que je connais la situation. J’entends plusieurs préoccupations que la langue va disparaître. Mais notre monde a déjà fait des démarches pour essayer de préserver le langage sur des cassettes audio, créer un site web pour apprendre la langue, des cours. Mais tu peux apprendre le langage, mais si tu ne pratiques pas, si tu n’as pas quelqu’un à qui parler dans la langue, c’est perdu, ce que tu as appris, tu vas vite l’oublier. Quand tu es jeune, que tu es petit, tu as plus de chances de retenir la langue. Et pour la retenir, ça prend de la pratique. L’emphase est mise sur rétablir la langue et essayer d’encourager les jeunes à apprendre le langage.

Je pense que pour un enfant dans une école d’immersion où il va parler juste le mohawk, c’est bien, il va apprendre. Et apprendre pas juste la langue. On enseigne beaucoup de choses dans ces écoles-là : les valeurs, la spiritualité, le respect l’un envers l’autre. Les valeurs et l’identité surtout. Mais le langage aussi ça prend beaucoup, beaucoup, beaucoup d’apprentissage, et pour les jeunes c’est correct, c’est comme des éponges, ils peuvent absorber. Mais quand ils reviennent à la maison, ils parlent anglais, ou bien ils parlent français. C’est beaucoup. Mais c’est important aussi parce que c’est à cet âge-là qu’ils peuvent apprendre rapidement, apprendre vite et apprendre bien. Quand tu es plus vieux, c’est un peu plus difficile, c’est un genre de défi. Mais si le monde veut vraiment le faire, ils vont le faire.

J’en connais beaucoup de la communauté qui ont de la misère à apprendre le français. Donc ils disent : « je ne suis pas obligé de l’apprendre. » Mais c’est nécessaire. Je crois qu’au Québec c’est nécessaire. Mais s’ils ne veulent pas apprendre et qu’ils ne font pas d’efforts pour apprendre, on ne peut pas les forcer. On peut demander, on peut espérer, mais on ne peut pas les forcer. Mais ça les limite. Ici, dans cette province, si tu n’as pas le français, essaie d’avoir un travail à l’extérieur de la communauté. On est entourés de francophones, et si tu veux servir la population publique, on a besoin que tu puisses au moins dialoguer avec le client.

Q : Dans le cadre de la Commission Vérité et réconciliation, on a révélé la réalité des pensionnats autochtones, entre autres le mépris des langues autochtones et le fait qu’on empêchait souvent les jeunes qui étaient amenés de force là-bas de parler leur langue maternelle. Il y avait par exemple une femme qui disait qu’elle parlait sa langue quand elle est arrivée au pensionnat, mais on lui a interdit de la parler et quand elle est rentrée chez elle, elle n’a plus jamais voulu parler sa langue. Quand sa mère lui demandait pourquoi, elle disait qu’elle se faisait frapper quand elle la parlait.

R : Oui. Elle se faisait battre.

Q : Comment les peuples autochtones se réapproprient leurs langues et la fierté de les parler après l’expérience des pensionnats?

R : Ça prend du temps. Ça peut prendre du temps. Il faut comprendre ce qu’il s’est passé et aller revisiter les traumatismes et essayer de rebâtir notre fierté, et comprendre que leur méthode c’était d’essayer d’écraser le monde et de les assimiler. Nous [la génération qui a vécu les pensionnats] on a perdu, on n’a pas eu de chance avec ce qu’il s’est passé, mais vous, vous êtes jeunes, vous avez de la chance, on peut changer l’Histoire, […] le niveau de fierté. Et encourager les jeunes à reprendre l’identité, vraiment l’accepter. Parce que quand tu regardes ce qu’il s’est passé, moi j’essaye de ne pas comparer mais de plutôt référer à ce qu’il s’est passé dans l’holocauste pour les personnes juives. Elles ne voulaient pas s’identifier, elles étaient cachées. Mais tu regardes aujourd’hui, la collectivité, la manière qu’ils [la communauté juive] s’aident entre eux-autres. Ils parlent leur langue et ils lisent des livres. C’est encore écrit ; donc ce n’est pas parti.

Aujourd’hui, les peuples autochtones peuvent se regrouper et s’aider entre eux, dans tous les domaines, que ça soit l’économie, l’éducation, la langue… Aller chercher de l’aide, en parler, de ce qu’il se passe. Et c’est important que l’Histoire parle de pourquoi on est rendus à ce point-là. Qu’est-ce qu’il s’est passé. Parce que ça a été subtil. Quand ils voulaient les exterminer [les Juifs], ils ne l’ont pas caché. Il y avait des pays qui savaient, ce n’était pas caché. C’était un plan direct. Mais pour les Autochtones c’était caché, c’était subtil, c’était fait d’une autre manière, et c’était vraiment discret. Mais c’était avec la même mission, le même but. D’assimiler, d’exterminer.

Q : Les francophones à une certaine époque ont été écrasés par les anglophones, et ensuite pour prendre notre place au Québec, on a imposé le français, sans jamais considérer les Autochtones. L’anglais a un statut semi-officiel à cause de l’Histoire, mais pas les langues autochtones. Qu’est-ce que vous en pensez? Est-ce que les francophones oublient d’où ils sont partis?

R : Oui, c’est une erreur, c’est un manque de respect. Ils voulaient juste [qu’il y ait] les anglophones ou les francophones, comme s’il n’y avait pas d’autres peuples qui existaient. Mais là je pense qu’ils commencent à comprendre qu’on est un peuple distinct. Ils commencent à réaliser qu’on ne s’en va pas. Ils ne nous ont pas assimilés jusqu’au point qu’on est disparus. Peut-être que c’est l’intention encore, mais on est encore ici, il y a encore des gens. Il y en a du monde qui parle ojibwé, oui. Il y a en a du monde qui parle cri. On est là, il faut nous respecter. Nous autres on s’est tassés longtemps, longtemps pour d’autres personnes. Maintenant faites-nous de la place, et essayez de nous donner le respect pis notre dignité, n’imposez pas vos lois et votre langue.

Q : Qu’est-ce que vous pensez des termes utilisés en français et en anglais pour parler des réalités autochtones? Par exemple, pendant la crise d’Oka, les journalistes mélangeaient les termes WarriorsAutochtones, etc. Encore aujourd’hui, pour beaucoup, les Premières Nations, les Inuit, les Autochtones, les Métis, les indigènes, c’est la même chose. Est-ce que c’est quelque chose qui vous dérange?

R : Non, ça ne me dérange pas du tout. Ça c’est des termes pour identifier les gens. Nous on sait qui on est. Moi le terme préféré que j’utilise c’est Premières Nations. Je suis un individu des Premières Nations, je suis une femme de nation mohawk.

Je pense que le gouvernement a une liste qui indique les Premières Nations, mais on est catégorisés avec les lois. On est dans une section, sous-section, et catégoriquement, ça s’applique à ça. Comme les pedigrees, les chiens. Si vous êtes en partie chihuahua ou si t’es en partie… Oui, on est la seule population qui s’identifie par les lois du gouvernement fédéral. Mais je ne dis pas que c’est tout mal, parce qu’il y a une certaine protection là-dedans aussi. C’est vraiment mélangeant, c’est vraiment frustrant de comprendre dans quelle catégorie tu tombes, dans quelle catégorie tu vas être. Il peut y avoir une famille qui a la même mère et le même père mais les frères et sœurs ne sont pas tous pareils catégoriquement. Ça dépend quand tu es venu au monde, en quelle année. Parce que si tes parents sont mariés, et que c’est un couple mixte, si ton père est non-autochtone et que ta mère est autochtone, l’enfant né avant le mariage a le statut complet. Si l’enfant avec les mêmes parents est né après le mariage, c’est une autre catégorie, un autre niveau. Tu es moins Indien. Mais tu as les mêmes parents, tu as les mêmes deux parents. C’est vraiment un pedigree. C’est honteux ce que le gouvernement a fait. Moi si j’étais le gouvernement et que j’essayais d’expliquer ça, je mettrais ma tête dans le sable.

(1) http://www.axl.cefan.ulaval.ca/amnord/Quebec-8Autochtones-droits_lng.htm…épartition_démographique_et_langues_dusage_

CRÉDIT PHOTO: Philippe Clérin