À quand une télévision à notre image ?
Réponse à « Chronique du racisme ordinaire »
Depuis l’annonce du non-renouvèlement de contrat de Katerine-Lune Rollet, l’animatrice du magazine Montréalités diffusé sur la chaîne communautaire MAtv, le débat sur la « blancheur » de la télévision québécoise est revenu faire les manchettes. Parmi les voix s’étant exprimées sur le sujet, la chroniqueuse du Journal de Québec et du Journal de Montréal, Tania Longpré, a récemment publié un texte sur le « racisme ordinaire » [1]. Nous avons répondu à son cri d’alarme.
La télévision québécoise, trop blanche, trop francophone, trop « québécoise » ?
Visiblement émue par le non-renouvèlement du contrat de l’animatrice de Montréalités à MAtv, Katerine-Lune Rollet, pour des questions de manque de diversité, l’écrivaine, blogueuse et enseignante en francisation des immigrant-es(!) pose cette question avant d’y répondre par l’affirmative et d’ajouter très sérieusement ceci :
« Honnêtement, ça n’a pas de bon sens. J’ai peine à imaginer le tollé que cela aurait soulevé si l’animatrice avait été vietnamienne, pakistanaise ou congolaise : on aurait crié au racisme, et ce, avec raison. On aurait encouragé la personne licenciée à se battre contre cette décision et on lui aurait probablement suggéré de faire appel aux tribunaux, on aurait évoqué la Charte des droits et libertés de la personne. Sans surprise, elle aurait évidemment gagné sa cause. »
D’une part, Katerine-Lune Rollet n’a pas été licenciée, son contrat n’a tout simplement pas été renouvelé [2]. Ce qu’insinue Tania Longpré, c’est qu’une « Québécoise blanche francophone » a été licenciée parce qu’elle est blanche, francophone et « québécoise », et donc, qu’elle a été discriminée au profit d’une personne non blanche, non francophone et, disons-le, pas du tout « québécoise » ! Ce raisonnement est problématique pour plusieurs raisons, notamment parce qu’il suppose une sorte de compétition entre un « Nous » (les Québécois-es, francophones, blancs/ches) et un « Eux » (les non Québécois-es, les non francophones et les non blancs/ches).
D’autre part, la situation fictive que propose d’imaginer Tania Longpré est justement fictive. Dans la réalité que nous vivons, il y a très peu de chance que le non-renouvellement, voire le licenciement, d’une personne racisée du petit écran produise un « tollé » tout simplement parce que personne n’écrirait sur le sujet et que, de toute façon, elles ne sont pas assez nombreuses dans le milieu des arts [3].
La raison pour laquelle cette histoire dérange, nous confie Tania Longpré, c’est que Katerine-Lune Rollet est « trop « normale » pour soulever les foules ». Dès lors, on peut se demande ce qui est normal et ce qui ne l’est pas. La normalité impliquant l’anormalité, une télévision à l’image d’un Québec où les minorités racisées composent près de 11 %, majoritairement concentrées dans la région métropolitaine à laquelle s’intéresse l’émission Montréalités, serait donc « anormale ». Erreur d’interprétation ? Que nenni !
Le racisme ordinaire
En fait, le « racisme ordinaire » dont se plaint Tania Longpré est justement le fait de considérer la « norme » comme étant blanche, francophone, « québécoise ».
Le racisme ordinaire, c’est d’ouvrir sa télévision, sa radio, son journal ; c’est d’aller au cinéma ou au théâtre, se présenter aux spectacles de la Fête nationale et ne pas se reconnaître dans ces espaces où se manifeste la culture « québécoise » parce que nous ne sommes pas dans la « norme ».
Le racisme ordinaire, c’est de se faire appeler « moustique » parce que nous voulons une télévision, une radio, du théâtre, de la musique qui nous ressemble, qui nous parle, qui nous fasse vibrer parce que nous sommes, nous aussi, Québécoises et Québécois.
Le racisme ordinaire, c’est d’apprendre dans un cours d’histoire, que si le Québec n’est pas un pays, c’est « d’la faute au vote ethnique ». Le racisme ordinaire, c’est des partis politiques, des organismes publics et l’État québécois qui continuent de célébrer la diversité du Québec, mais qui demeurent majoritairement dirigés par l’élite blanche (un « white boys club » qui plus est.)
Le racisme ordinaire, c’est de voir des émissions comme Unité 9, qui se déroulent dans une prison québécoise, et d’y voir uniquement des femmes blanches, alors qu’en réalité, il y a une hausse phénoménale du nombre de détenu-es noir-es et Autochtones dans les prisons fédérales et qu’aujourd’hui plus de 40 % de la population carcérale canadienne n’est pas blanche.
Le racisme ordinaire, c’est de lire une « Chronique sur le racisme ordinaire » portant sur le licenciement/non-renouvellement de contrat d’une femme blanche, alors que plusieurs études font état de discriminations à l’embauche pour les candidat-es racisé-es tant dans le Grand Montréal que dans la Capitale-Nationale.
Les mythes de « l’ethnie de service » et de la méritocratie
Le coup de gueule de Tania Longpré termine sur les deux grands mythes qui, à mon avis, reviennent constamment dans le débat sur le racisme systémique au Québec.
«J’imagine la pauvre remplaçante qui sera « l’ethnie de service » qui n’aura pas nécessairement été choisie grâce à son talent ou à ses compétences, mais grâce à… son physique, qui reflèterait « autre chose » qu’une « Québécoise de souche surreprésentée dans les médias québécois ». »
Le premier consiste à voir une personne racisée comme étant uniquement définie par ses origines. Ainsi, si un employeur embauche Samira Benounis au lieu de Valérie Tremblay [4], c’est seulement parce que Samira Benounis est d’origine algérienne et non pas parce que Samira Benounis est autant sinon plus compétente que Valérie Tremblay.
Selon cette logique essentialiste, les personnes de minorités ethnoraciales ne sont pas embauchées pour leurs compétences, mais seulement pour remplir les sièges réservés aux « ethnies ». Pire, ce que sous-entend la chronique de Tania Longpré c’est que désormais on doit renvoyer des « Québécois » et des « Québécoises » (blancHEs et francophones) pour donner leur poste à des personnes provenant d’ailleurs!
C’est exactement ce type de rhétorique qui permet à des politiciens comme Donal Trump d’aliéner une partie de la population (généralement blanche) contre une autre (généralement non blanche).
Le deuxième mythe à l’œuvre dans le texte de Tania Longpré, c’est celui de la méritocratie capitaliste. Selon cette idéologie, seul-es les plus « méritant-es » doivent être récompensé-es par le système. Le problème, c’est que les standards que nous établissons pour évaluer le « mérite » sont décidés par ceux et celles qui en tirent profit. Dans le cas ici présent, la blancheur de la « petite lucarne » québécoise va de concert avec le fait que ceux et celles qui tirent avantage de son homogénéité sont ceux et celles qui croient dur comme fer qu’ils et elles « méritent » de jouer dans telle pièce, d’animer telle émission ou d’être auditionner pour tel rôle. Or, l’on sait désormais que certaines pratiques ou phénomènes telles que la discrimination à l’embauche, le recrutement aux moyens de réseaux de connaissances, la non-reconnaissance de diplômes acquis à l’étranger ou la composition familiale influencent les opportunités d’avenir pour les personnes racisées [5] qui, même quand elles ont le talent et la volonté de réussir dans le milieu culturel québécois, finissent par réorienter leur carrière.
Heureusement, si elle désire survivre face à l’hégémon qu’est la télévision américaine, la télévision québécoise n’aura bientôt plus d’autre choix que d’offrir à tous ses téléspectateurs et toutes ses téléspectatrices, une télévision à leur image.
*
N.B Un deuxième article est en préparation pour un recueil thématique qui sera publié par la revue L’Esprit libre à l’automne 2016.
Pour lire d’autres textes de cet auteur, consulter son blogue : Les heures bleues.
[1] Nous avons explicitement décidé de répondre à cette chronique parce qu’elle porte en elle les principaux arguments invoqués dans ce débat par ceux et celles qui réfutent la thèse d’une télévision québécoise trop blanche.
[2] Selon Hugo Dumas de La Presse, l’annonce aurait été faite par l’ex-animatrice de Montréalités sur son compte Facebook.
[4] Noms fictifs utilisés dans l’étude du CIRANO sur la discrimination à l’embauche des candidats d’origine mahgrébine dans la région de la Capitale-Nationale.
[5] Chicha M.-T. (2012) «Discrimination systémique et intersectionnalité: la déqualification des immigrantes à Montréal», Revue femme et droit/Canadian Journal of Women and the Law 24: 82-113 (RAC)
Brexit : danger au Royaume-Uni
Par Antoine Foisy
Les élections générales du printemps 2015 ont causé de nombreuses surprises au Royaume-Uni. L’une d’elles s’est démarquée du lot et risque d’entraîner plusieurs conséquences importantes tant au niveau national qu’international : la promesse de la tenue d’un référendum sur le maintien ou non du Royaume-Uni au sein de l’Union européenne. De par les liens étroits de Londres avec l’Europe continentale, l’éventualité de la sortie du pays de la zone euro provoque un débat dans lequel les positions sont fortement polarisées et les enjeux, décisifs. Le résultat de ce référendum chamboule le climat politique anglais, tout comme de nombreuses carrières, notamment celle du premier ministre David Cameron.
L’annonce de la tenue d’un référendum sur le maintien ou le retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne peut sembler aussi surprenante que bizarre. En effet, contrairement à quelques-uns de ses voisins, le Royaume-Uni n’a pas subi de crise économique comme ce fut le cas en Grèce, en Espagne et en Italie; l’économie du pays va même plutôt bien pour un pays qui a durement été touché par la crise financière de 2008. De plus, son taux de chômage est en baisse depuis de nombreuses années, à l’inverse de son voisin français.
Les raisons motivant ce référendum ne sont donc pas d’ordre économique ; elles seraient plutôt majoritairement issues de considérations politiques. En fait, lors de la dernière campagne électorale, au printemps 2015, le Parti conservateur de David Cameron s’est retrouvé face à plusieurs adversaires assez influents qui menaçaient son accession à un mandat de gouvernement majoritaire.
D’un côté, le Parti travailliste (Labor) et le Parti national écossais (SNP) attiraient un certain nombre d’opposants au Parti conservateur. Cette opposition au Parti conservateur s’est surtout confirmée en Écosse, où le SNP a récolté 56 des 59 sièges dévolus à la région. Pour sa part, même s’il était rarement en tête dans les sondages et que ses résultats étaient plutôt décevants, le Parti travailliste représentait en Angleterre la seule alternative possible à un gouvernement conservateur et ce, malgré la présence de plusieurs tiers partis (résultat du mode de scrutin uninominal à un tour).
D’autre part, le nouveau parti eurosceptique de droite Ukip représentait potentiellement la plus grande menace en ce qui concerne les électeurs qui votent traditionnellement conservateur, car il risquait de voler bon nombre d’électeurs au Parti conservateur. Ce parti, dirigé à l’époque par Nigel Farage, proposait que le Royaume-Uni se retire de l’Union européenne afin de pouvoir adopter des lois et mesures en lien direct avec les besoins du pays. Bien entendu, une telle position attira, dès la formation du parti, de nombreux conservateurs qui n’approuvaient aucunement l’adhésion du pays à l’Union européenne. Fidèles à leur programme, ils proposaient que le Royaume-Uni se retire de l’UE afin d’être en mesure de mieux se gouverner, notamment en matière d’immigration. Ce projet recevant un accueil plutôt favorable de la part de l’électorat conservateur, David Cameron, forcé de réagir, proposa la tenue d’un référendum sur le maintien de l’État anglais au sein de l’UE. C’est donc sous l’angle de la stratégie électorale que David Cameron a été contraint de promettre ce référendum, afin de rallier à son parti les eurosceptiques conservateurs et ainsi réduire les chances de l’Ukip de percer électoralement. Stratégiquement, il s’agit d’un succès puisque le parti eurosceptique n’a réussi qu’à faire élire un seul député et à faire perdre les élections au chef Nigel Farage.
Par ailleurs, le raisonnement des deux camps repose sur des arguments de nature économique et de souveraineté nationale. Pour les partisans du brexit, le fait de quitter l’Union européenne a pour objectif de permettre au royaume de décider par lui-même et pour lui-même les politiques économiques adaptées à sa situation. Ils ne veulent plus que les politiques économiques anglaises soient encadrées par ce que l’UE décide. Bien sûr, l’argent vient jouer un rôle prépondérant dans l’argumentaire pro-brexit. Le chiffre de 13 millions de livre sterling, cotisation du Royaume-Uni à l’Union européenne, est devenu le montant magique des pro-brexit. Ces derniers proposent de réinvestir ce montant dans les besoins de premier ordre des britanniques, surtout dans ces temps d’austérité imposée par David Cameron. Ils suggèrent donc d’investir cette somme sauvée de l’UE dans le système national de santé.
Outre l’aspect économique de la question, l’argumentaire pro-brexit repose aussi sur la volonté de reprendre le contrôle des frontières du Royaume-Uni. Selon ces derniers, le statu quo empêche l’État de bien protéger sa frontière contre les éléments qui pourraient mettre en danger les citoyens britanniques et ceux qui pourraient s’installer illégalement au pays dû à la libre circulation des individus au sein de l’UE. Les pro-brexit accusent les migrants de l’UE de venir s’installer au Royaume-Uni pour profiter des services sociaux offerts et ainsi faire grimper la facture. Le retrait de la Grande-Bretagne permettrait donc de réaliser des économies considérables selon eux. De plus, toujours selon les pro-brexit, un meilleur contrôle aux frontières possible grâce à un retrait du pays de l’UE assurerait une meilleure protection contre de potentiels attentats terroristes. Les terroristes, profitant de la libre circulation, pourraient entrer au pays via la France ou d’autres pays de l’UE et perpétrer des attentats en sol britannique. Dans cette optique, mettre fin à la libre circulation réduirait énormément les chances d’attentat.
Derrière ces deux volets majeurs de l’argumentaire pro-brexit, il y existe aussi un élément un peu plus subtil, mais qui est un moteur puissant. Comme on pouvait le lire dans l’article de LA PRESSE du 16 juin dernier, « Grande-Bretagne: Brexit, guerre et crise existentielle« , la Grande-Bretagne se retrouve depuis quelques décennies, mais plus clairement depuis le référendum sur l’indépendance écossaise, dans une sorte de crise existentielle. En effet, de nombreuses personnes, notamment dans les tranches plus âgées de la population, sont toujours nostalgiques de la place prépondérante qu’occupait la Grande-Bretagne il y a de cela un peu d’un siècle. À cette époque, le pays régnait sur un empire qui comprenait un quart de la population mondiale et d’où vient l’expression : « l’empire où le soleil ne se couche jamais« . Selon Michael Skey, spécialiste des questions identitaires à l’Université de Loughborough cité dans l’article, le référendum sur le Brexit est une incapacité de la part des Britanniques à faire le deuil de l’ancien empire :
«Ce référendum sur le Brexit trahit notre incapacité à faire le deuil de l’empire. Ceux, surtout les plus âgés, qui ne se reconnaissent plus dans une société de plus en plus diversifiée sont sensibles à un discours qui leur propose de monter dans une machine à remonter le temps et de tout recommencer. Ils se disent: ah! si seulement on pouvait quitter cette foutue Europe et redevenir une grande nation».
Il explique cette importance du passé par le fait qu’à ce moment, le Royaume-Uni pouvait faire une différence dans la politique internationale, alors que depuis la crise du canal de Suez, le royaume est relégué au rang de puissance secondaire au même titre que d’autres puissances européennes. Le Royaume-Uni souffrirait donc d’une sorte de nostalgie collective qui l’aurait empêché d’embarquer avec enthousiasme dans le projet de l’Union européenne. En effet, selon Sunder Katwala,, directeur du groupe de réflexion « British Future« et lui aussi cité dans l’article, le sentiment de gloire qu’éprouva la Grande-Bretagne suite à la Seconde Guerre mondiale dû au fait qu’il s’agissait pratiquement du seul pays à sortir de la guerre sans trop de taches provoqua une certaine indifférence de la part du gouvernement britannique.
«Au sortir de la guerre, dit-il, la Grande-Bretagne, persuadée de toujours faire partie du Top 3, a considéré le projet européen avec un certain détachement. Lorsqu’il est devenu évident avec la crise du canal de Suez dans les années 1950 qu’il s’agissait là d’une erreur, le train de l’union était déjà parti», Sunder Katwala.
Dans le camp contre-brexit, l’argumentaire se résume principalement autour de la question économique, fer de lance de la campagne. Ces derniers, avec comme tête de liste David Cameron, affirment qu’une sortie de l’UE entraînerait un ralentissement de la croissance, un taux de chômage plus élevé ainsi que des prix plus élevés en raison de barrières tarifaires. Les banques centrales affirment aussi que dans le cas d’une victoire du brexit, les effets pourraient se faire sentir sur les marchés mondiaux, et non seulement européen, vu la place cruciale de Londres dans le système financier.
Conséquences du référendum
Un référendum sur un tel enjeu ne peut qu’entraîner des conséquences décisives, autant sur la cohésion du Royaume-Uni qu’au niveau des carrières de certains politiciens.
En ce qui concerne l’unité du pays, la victoire du oui (donc une sortie de l’Union européenne) pourrait agir comme un élément catalyseur pour le mouvement indépendantiste écossais. Effectivement, alors qu’en Angleterre la population est beaucoup plus partagée sur la question –environ 50-50–, les Écossais éprouvent un sentiment beaucoup plus favorable envers le maintien du pays dans l’Union européenne. Selon un sondage publié dans un article du journal Le Monde, « un “Brexit” relancerait la perspective d’une indépendance écossaise », 50 % des Écossais étant favorables au maintien du pays au sein de l’UE, alors que seulement 35 % sont pour le retrait. Nicola Sturgeon, chef du SNP et première ministre d’Écosse, a déclaré qu’il ne serait pas démocratique que Londres se retire de l’Union européenne puisque le gouvernement ignorerait la volonté de ses citoyens écossais.
Le fait que le gouvernement de Londres refuse de prendre en considération la volonté des Écossais donnerait une bonne raison au SNP de déclencher une seconde campagne référendaire sur la base que les intérêts de l’Écosse ne sont pas pris en compte dans les politiques de David Cameron. Une victoire du camp favorable à la sortie provoquerait ainsi une remise en question de la cohésion nationale, fournissant un argument de choix, soit l’écoute de la volonté populaire, au camp nationaliste. Au vu de la situation du parti nationaliste à la suite des dernières élections générales au printemps 2015 et de la montée de l’appui à la souveraineté qui a augmenté suite à ces dernières, il serait très dangereux pour le premier ministre Cameron que le camp du oui l’emporte.
La victoire du camp favorable à la sortie coûterait cher à la carrière politique de certains individus, en premier lieu David Cameron. Il s’agit en fait de celui qui risque le plus dans cette situation. Si le camp eurosceptique l’emporte et que l’Écosse se lance dans une nouvelle campagne référendaire, sa légitimité au titre de premier ministre et chef du parti serait remise en cause. Il ne pourrait continuer à gouverner puisqu’il serait considéré comme celui qui a mis en danger la cohésion du pays un peu moins de deux ans seulement après le référendum sur la souveraineté écossaise. D’autant plus que, si l’Écosse, dans un scénario hypothétique, devenait un pays, il en serait le principal instigateur puisqu’il aurait fourni au mouvement nationaliste l’élan nécessaire pour accomplir son objectif.
Par la suite, si David Cameron réussissait à garder le Royaume-Uni au sein de l’UE, de nombreux électeurs conservateurs et membres de son propre parti risqueraient de le quitter pour s’orienter vers des formations promouvant l’idée. Les électeurs et membres du parti qui seront déçus par le fait que le pays continue d’être membre de l’Union européenne vont probablement exercer une grande pression sur David Cameron pour lui faire quitter son poste, arguant le fait qu’il préfère rester soumis à Bruxelles et nuire aux intérêts du royaume.
Dans le cas inverse, si le camp favorable à la sortie l’emporte, de nombreux électeurs tourneront probablement le dos au Parti conservateur, l’opinion publique étant partagée à presque 50-50. De nombreux Britanniques ont intérêt à ce que leur pays conserve ses liens avec l’Union européenne, que ce soient des retraités anglais ayant décidé de couler des jours heureux dans des pays au climat plus doux tels l’Espagne, des expatriés travaillant en Europe et bénéficiant des mêmes services que s’ils étaient dans leur pays d’origine ou des hommes d’affaires ou des entreprises profitant des avantages commerciaux qu’ils retirent de cette association.
Dans les deux situations, David Cameron se retrouve à perdre des appuis d’importantes franges de la population. S’il réussit à maintenir le Royaume-Uni dans l’Union, il risque certes de perdre le soutien de nombreux conservateurs mais, considérant la situation que l’issue inverse risque de susciter en Écosse et les millions d’individus qui profitent de ce lien avec l’Europe continentale, il pourrait quand même conserver son poste, les conservateurs déçus étant beaucoup moins nombreux que les autres. Dans cette situation, il s’agira surtout d’une bataille entre conservateurs pro-Europe et eurosceptiques, optique nettement plus favorable pour David Cameron puisque l’aile pro-Europe du Parti conservateur est plus importante que son adversaire.
Bref, le Brexit représente un véritable danger pour la classe politique, notamment pour David Cameron. Excepté les eurosceptiques et le mouvement indépendantiste écossais, aucun acteur politique de Londres ne fait de gain avec ce référendum. Au contraire, plusieurs, surtout au gouvernement, vont y perdre beaucoup, advenant la victoire du camp de la sortie de l’UE.
S’immiscer dans le débat partisan pour mieux en sortir (Lettre ouverte)
(LETTRE OUVERTE) Par le Mouvement progressiste pour l’indépendance du Québec (MPIQ)
Pour un mouvement indépendantiste social, responsable et assumé
Lors de son dernier congrès, Québec solidaire rejetait à majorité de délégués (55-45) l’idée que son projet d’assemblée constituante ait un mandat indépendantiste. Option nationale, présent comme observateur, a rebondi rapidement en vulgarisant sa propre démarche inspirée du modèle catalan. Pendant ce temps, au Parti québécois, on se demande encore qui devra être la tête d’affiche pour remplacer les libéraux, foncer tête baissée dans le mur d’une indépendance floue et abstraite ou renouveler le fédéralisme avec la CAQ.
Aujourd’hui, en tant que membres d’une organisation civile résolument progressiste et indépendantiste, nous souhaitons porter une parole qui nous est propre. Nous souhaitons prendre notre place dans le débat public, une place citoyenne et non partisane. Ni plus ni moins.
Étendue sur trois thèmes, notre parole entamera donc une définition d’un mouvement social, responsable et assumé pour le projet d’indépendance du Québec et de toutes les nations oppressées par le dominion britannique canadien.
Parlons social. Nous faisons le constat que le mouvement indépendantiste québécois n’est plus un mouvement social depuis trop longtemps. Une génération entière d’indépendantistes a grandi avec la perception que les organisations civiles ne servaient que de clubs écoles aux partis ou de refuge pour les frustré.es et les blasé.es. Il est pour nous inconcevable d’avoir autant diminué le pouvoir de la rue et de nos masses, de s’être dissimulé.es derrière nos élu.es et les sondages à 40kek %. Comprenons-nous : un mouvement politique révolutionnaire efficace ne peut être entrainée que par un mouvement social en santé et en pouvoir. Là est notre conviction. Il n’y a que dans ce mouvement que tous.tes les porteur.ses de cette cause pourront se retrouver, au-delà du fossé des divergences. Dans l’action politique citoyenne, pas dans de simples tables de concertation ou de convergence.
Parlons responsable. Nous souhaitons aujourd’hui faire table rase sur la construction de l’identité et de l’histoire québécoise. Nous souhaitons recommencer le récit du colon-colonisé, en effacer le déni. En effet, si le peuple canadien-français-québécois n’est pas nécessairement coupable de tous les préjudices subis par les Premières nations, il n’en reste pas moins responsable. Responsable de la colonisation de territoires non cédées, responsable de l’érosion lente de leur héritage culturel, responsable de les avoir écarté des plus importantes étapes de l’histoire. Nous sommes responsables, et ne seront libres que les êtres et les peuples qui auront pris leur responsabilité. C’est pourquoi l’exercice de l’assemblée constituante ne demeurera qu’incomplet pour nous tant qu’elle ne sera pas le rassemblement de 12 nations plutôt qu’une. C’est une redéfinition complète de notre identité que nous suggérons, non plus l’identité du subalterne, mais celle d’un peuple à la fois fier (le colonisé) et responsable (le colon).
Parlons assumé. Selon nous, notre démarche doit être claire et transparente. Finie la peur de l’électorat potentiellement perdu : notre travail est celui d’une éducation populaire. Une assemblée constituante sans mandat global, c’est une assemblée qui nous empêche de rêver avec plein potentiel. C’est une assemblée qui s’embarrasse de « Oui mais » qui nous rendent malades, ces « Oui mais si on décide d’une politique énergétique propre au territoire québécois et qu’on abandonne finalement ce pouvoir au fédéral ? ». Certes, il nous faut redoubler d’imagination pour toucher les minorités culturelles, mais diluer notre position ne devrait jamais faire partie des options. Jamais.
Parlons proactif. Soyons social.es, responsables, assumé.es et toujours plus fort.es.
Vive le socialisme ! Vive l’indépendance !
Vive le Nouveau Québec libre !
L’opinion exprimée dans le cadre de cette lettre d’opinion, est celle de son auteur et ne reflète pas nécessairement l’opinion, ni n’engage la revue l’Esprit libre.
Anthropocène ou Capitalocène? Quelques pistes de réflexion
Par Frédéric Legault
Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme
Slavoj Žižek
L’activité humaine aurait atteint un tel degré de développement qu’elle aurait fait entrer la Terre dans une nouvelle ère géologique. L’Anthropocène, terme encore timide auprès du grand public (1) mais déjà bien ancré dans la pensée de certain-e-s expert-e-s, désignerait cette nouvelle époque à l’intérieur de laquelle nous aurions pénétré. Le fait n’est pas anodin : l’entrée dans l’Anthropocène, vraisemblablement attribuable à « l’ensemble de l’activité humaine », marquerait simultanément la fin de l’Holocène, période entamée après la dernière glaciation couvrant les dix derniers millénaires.
Alors que la date de transition officielle est encore source de débats, la cause semble davantage consensuelle : une des espèces qui habite la Terre, Homo sapiens, a modifié son environnement à un point où il ne lui serait prochainement plus possible d’y vivre. Mais que désigne exactement la notion d’Anthropocène? Qu’en comprendre? Et surtout, pourquoi lui préférer le concept de Capitalocène, comme le suggère notamment Andreas Malm?
Qu’est-ce que l’Anthropocène?
Popularisé en 2000 par le lauréat du Prix Nobel de chimie Paul Crutzen, le terme Anthropocène désigne essentiellement deux choses : (1) que la Terre est en train de sortir de son époque géologique actuelle pour entrer dans une nouvelle époque, et que (2) cette transition géologique est attribuable à l’activité humaine (2).
Plus précisément, le concept a été forgé dans le but de désigner les transformations environnementales inédites enclenchées par l’activité humaine : réchauffement climatique, niveau de pollution sans précédent, déforestation, érosion de la biodiversité, fonte des glaces, surpêches, acidification des océans, sixième grande extinction, etc. En effet, ces tendances constituent des preuves suffisantes pour affirmer que l’activité humaine a atteint un degré de développement si élevé qu’elle menace jusqu’à la pérennité du système terrestre (incluant sa propre survie), selon le rapport dirigé par Will Steffen, chercheur à l’Université nationale australienne pour le Climate Change Institute (3). Dans ce rapport, le chercheur affirme entre autres que « les principales forces qui déterminent l’Anthropocène […], si elles continuent de s’exercer sans contrôle au cours du XXIe siècle, pourraient bien menacer la viabilité de la civilisation contemporaine et peut-être même l’existence future d’Homo sapiens ».
De plus, les processus à la base de cette transition seraient récemment passés à la vitesse supérieure. Baptisée « La grande accélération », une deuxième phase d’intensification se serait enclenchée dans la deuxième moitié du XXe siècle. « En un peu plus de deux générations, l’humanité est devenue une force géologique à l’échelle de la planète », rapporte Steffen cette fois dans un article tiré de la prestigieuse revue Science (4).
Cependant, en attribuant la transition géologique à l’activité humaine sans toutefois la problématiser, les tenant-e-s de l’hypothèse de l’Anthropocène passent à côté d’un élément essentiel à la compréhension des causes de la transition. C’est du moins ce que soutiennent les tenant-e-s du concept de Capitalocène.
Un concept alternatif : le Capitalocène
Face à l’émergence du concept d’Anthropocène, une perspective critique a récemment émergé. Appuyant son raisonnement sur la dynamique interne du capitalisme davantage que sur celle d’un « mauvais » Anthropos, Andreas Malm, doctorant en écologie humaine à l’Université de Lund en Suède, propose le concept alternatif de Capitalocène.
Désignant sensiblement la même réalité phénoménologique que l’Anthropocène, le Capitalocène est un concept qui prend comme point de départ l’idée que le capitalisme est le principal responsable des déséquilibres environnementaux actuels. Dans son ouvrage Fossil Capital : The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming, Malm suggère entre autres que ce ne serait pas l’activité humaine en soi qui menace de détruire notre planète, mais bien l’activité humaine telle que mise en forme par le mode de production capitaliste. Nous ne serions donc pas à « l’âge de l’homme » comme le sous-tend le concept d’Anthropocène, mais bien à « l’âge du capital », selon la lecture de Malm, qui reprend l’expression de l’historien Éric Hobsbawm. Certes, ce sont des causes anthropiques qui ont entraîné l’avènement de l’Anthropocène, là n’est pas la question, mais certaines nuances s’imposent concernant la nomination du coupable.
Il va sans dire que l’histoire de l’interaction entre l’humain et son environnement remonte aussi loin que l’histoire humaine. Depuis le début de l’hominisation, l’humain a eu à transformer, aménager, mettre en forme la nature de diverses manières pour produire ses moyens de subsistance et pour répondre à ses besoins élémentaires (p.e. se nourrir, se vêtir et se loger). Comme notre nourriture, par exemple, ne se retrouve pas à l’état brut dans la nature, il est nécessaire de la modifier pour arriver à se nourrir (cueillette, pêche, préparation, cuisson, etc.), au même titre que nos vêtements et nos lieux d’habitation.
Ce serait davantage la mise en forme de cette activité dans le contexte sociohistorique à l’intérieur duquel elle se déploie qui serait la source de cette transition géologique. Cette mise en forme historique a été conceptualisée par Marx comme le mode de production, expression qui désigne une manière, une façon de produire historiquement nos moyens d’existence et de répondre à nos besoins (eux aussi spécifiques au contexte sociohistorique). Au cours de l’histoire occidentale, plusieurs modes de production se sont succédé (tribal, communal, féodal) avant que le capitalisme ne se taille une place comme mode de production dominant, et ce, au terme d’une histoire « inscrite dans les annales de l’humanité en caractère de sang et de feu » (5).
À l’intérieur des structures sociales, politiques et économiques mises en place par le capital, l’activité humaine a été dépossédée de sa finalité initiale, nous disait déjà Marx il y a plus de 150 ans (6). Cette finalité, qui était à l’origine de subvenir à ses besoins et de produire ses moyens d’existence, s’est vue limitée et mise au service de la valorisation du capital de quelques-un-e-s. « Telle est bien la grande rupture opérée par le capitalisme : pour la première fois dans l’histoire, voilà donc un mode de production qui met au principe de son fonctionnement le fait de déconnecter la production des besoins humains, et qui produit d’autant mieux, d’autant plus et d’autant plus efficacement qu’il échoue à satisfaire les besoins les plus élémentaires du plus grand nombre », nous dit Frank Fischback dans son dernier ouvrage (7). Ce serait entre autres ce caractère illimité de l’accumulation du capital, qui se déploie sur une planète par définition limitée, qui serait à la source des dérèglements environnementaux et de notre sortie de l’Holocène.
Attribuer la crise environnementale actuelle à une certaine conception de la nature humaine reviendrait en ce sens à naturaliser, « déshistoriciser » et dépolitiser un mode de production spécifique à un contexte sociohistorique. Comme l’écrivait si clairement Malm : « Blaming all of humanity for climate change lets capitalism off the hook » (8). À l’acceptation de cette idée (lente et laborieuse dans le mouvement écologiste actuel), il devient tortueux d’aborder les causes de la transition géologique sans faire de politique.
Fin du monde ou fin du capitalisme?
Si nous avons le pouvoir de changer la planète, comme en témoigne notre sortie de l’Holocène, nous avons aussi le devoir de changer de mode de production pour la préserver. Devant les constats qu’implique cette transition, il devient impératif de réfléchir aux portes de sortie de la crise actuelle, car si cette transition n’est pas planifiée et organisée collectivement comme le met de l’avant le mouvement pour la décroissance, il y a fort à douter que l’atterrissage puisse se faire en douceur. Tout comme les forces de l’Histoire n’ont pas laissé la vie sauve au féodalisme, tout laisse croire qu’elles n’épargneront pas non plus le capitalisme. Mais ces forces ne s’engrangent pas d’elles-mêmes et se doivent d’être motorisées par une réponse politique et collective.
Du haut de l’histoire, il nous est aujourd’hui possible de constater l’ampleur des défis qu’ont posées les découvertes scientifiques aux systèmes de croyances en vigueur. Il ne suffit que de penser à la théorie de l’évolution ou encore à l’héliocentrisme, qui ont ébranlé, non sans controverse, les fondements des représentations de notre monde. Ces découvertes se sont par la suite taillé un chemin jusqu’au cœur des connaissances scientifiques contemporaines pour devenir des lieux communs. Ce changement d’ère géologique pourrait engendrer des réactions similaires à celles qui ont suivi les découvertes charnières que nous attribuons à Darwin et à Copernic. Peut-être qu’un jour le capitalisme s’assoira aux côtés du géocentrisme et du créationnisme sur les estrades poussiéreuses de l’Histoire. Nous ne pouvons que l’espérer.
(1) Quelques articles commencent à poindre dans les médias à longue portée, notamment au Devoir, à Radio-Canada et au Monde.
(2) Pour une définition plus large, voir notamment : Lewis, Simon et Mark Maslin (2015), Defining the Anthropocene, Nature, Vol. 519, pp. 171-180.
(3) Will Steffen, Jacques Grinevald, Paul Crutzen and John McNeill (2011), The Anthropocene : conceptual and historical perspectives, Phil. Trans. R. Soc. A, Vol. 369, pp.842-861.
(4) Will Steffen, Katherine Richardson, Johan Rockström, Sarah E, Cornell, Ingo Fetzer, Elena M. Bennett, Reinette Biggs, Stephen R., Carpenter, Wim de Vries, Cynthia A. de Wit, Carl Folke, Dieter, Gerten, Jens Heinke, Georgina M. Mace, Linn M. Persson, Veerabhadran Ramanathan, Belinda Reyers and Sverker Sörlin (2015), Planetary boundaries: Guiding human development on a changing planet, Science, Vol. 347, No. 6223.
(5) Marx, Karl (1993), Le Capital, Livre premier, trad. par Jean-Pierre Lefebvre, Paris, PUF, p. 805.
(6) Marx, Karl (2007), Manuscrits économico-philosophiques de 1844, traduit par Franck Fischbach, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 240p.
(7) Fischback, Franck (2012), Sans objet. Capitalisme, subjectivité, aliénation, Librairie philosophique J. Vrin, pp. 260-261.
(8) Malm, Andreas (2015), The Anthropocene Myth, The Jacobin, en ligne, https://www.jacobinmag.com/, consulté le 20 avril 2016.
Un an de crise politique; quelle issue pour le conflit burundais?
Par Annie-Claude Veilleux
Alors que la procureure de la Cour pénale internationale vient tout juste d’annoncer l’ouverture d’un examen préliminaire sur les violences commises au Burundi, de nouveaux assassinats politiques se sont encore produits à Bujumbura fin avril. Il y a maintenant un an que le pays vit dans l’instabilité politique et dans la violence. Faisons le point sur cette année écoulée et sur les issues possibles et moins possibles du conflit burundais.
Le tout débute en mars 2014 lorsque l’Assemblée nationale burundaise s’est opposée (à une voix de différence) au projet de révision constitutionnelle de Pierre Nkurunziza. Cette révision lui aurait permis de briguer un troisième mandat consécutif de cinq ans, normalement interdit par la Constitution burundaise. Le vote a été suivi de plusieurs arrestations d’opposant-es politiques, dont notamment le président du Mouvement pour la solidarité et le développement (MSD) et ancien journaliste Alexis Sinduhije, tout juste rentré d’exil (1). Un an plus tard, faisant fi de la décision de l’Assemblée, Nkurunziza annonce qu’il se présentera tout de même aux élections prévues pour l’été 2015 ; ce qui est accepté par la Cour constitutionnelle burundaise. Dès lors, on assiste à plusieurs défections, ou pourrions-nous peut-être mieux parler de fuites, au sein du gouvernement, dont celle du vice-président de la cour constitutionnelle Sylvère Nimpagariste, qui a déclaré avoir été victime de pressions du pouvoir en place et de menaces de mort dues à son opposition à un troisième mandat Nkurunziza (2). La contestation populaire s’est alors faite de plus en plus virulente à l’égard du président, provoquant de nombreuses et violentes manifestations à Bujumbura. En mai 2015, l’ancien compagnon d’armes du président et chef d’État major Godefroi Niyombare tente de renverser le gouvernement par un coup d’État finalement déjoué. La violence des manifestations populaires et de la répression policière n’en a été que décuplée, d’autant plus que Pierre Nkurunziza est ré-élu président à forte majorité en juillet 2015 par des élections décriées comme non crédibles par les observateurs internationaux qui dénoncèrent le favoritisme et le manque de transparence de la Commission Électorale Nationale Indépendante (CÉNI), chargée de les mettre en œuvre (3)(4).
Aujourd’hui, les combats sont quotidiens. Ceux-ci sont menés par l’opposition politique et civile, regroupées sous l’étendard du FOREBU (Forces républicaines du Burundi, menées par l’ex-putschiste Godefroi Nyombaré) et du CNARED (Conseil National pour le respect de l’Accord d’Arusha pour la Paix et la Réconciliation au Burundi et de l’État de droit) (5). Ces groupes s’opposent aux forces de l’ordre, qui sont elles soutenues par les Imbonerakures (l’aile jeunesse du parti au pouvoir) et une milice burundaise divisée. La majorité des combats se concentrent dans la capitale Bujumbura et ses alentours, bien que le conflit ait déjà généré des centaines de réfugié-es et de déplacé-es dans les pays voisins, notamment au Rwanda, en Tanzanie et en RDC (6). Le conflit s’enlise de plus en plus dans la guerre civile, et l’État de droit au Burundi perd des plumes : censure, liberté de presse quasi-inexistante, interdiction de manifester à Bujumbura, allégations de torture, d’arrestations et de détentions arbitraires par les forces de l’ordre et de violences à caractère ethnique (7). Pendant ce temps, les craintes de voir une ethnicisation (Rwandais-es et Burundais-es vécurent la même colonisation belge et la même division ethnique* entre Hutu-es et Tutsi-es) et une régionalisation du conflit se font de plus en plus grandes.
Ethnicisation du conflit : paranoïa ou cri d’alarme?
À la suite de la décolonisation belge au Burundi, le pays suivit un parcours quelque peu semblable à l’histoire du Rwanda : Multiples coups d’États, tensions et violences inter-ethniques, passage du pouvoir d’une majorité ethnique à une autre. En octobre 1993, suite à un coup d’État mené par l’armée burundaise, une guerre civile qui durera douze ans qui et se conclura par la signature des accords d’Arusha s’est déclarée entre Hutu-es et Tutsi-es. En 2005, Pierre Nkurunziza, le chef de l’une des factions armées à majorité hutue (le CNDD) est nommé président par l’Assemblée nationale burundaise, et le CNDD passe du statut de faction armée à celui de parti politique (et devient le CNDD-FDD) (8). Il est ré-élu en 2010, puis annonce en 2014 son intention de se re-présenter aux présidentielles de 2015; selon l’interprétation de la Constitution burundaise, basée sur les accords d’Arusha, cette démarche est controversée. D’un côté, la Constitution prévoit que le Président du Burundi soit élu au suffrage universel pour un mandat de cinq ans renouvelable une seule fois (art.7(3)), mais de l’autre, les articles 7 et 20 prévoient un statut d’exceptionnalité aux premières élections présidentielles. En effet, l’article 20(10) des accords d’Arusha prévoit que le premier Président soit nommé et non pas élu : « Le premier Président de la période post-transition est élu par l’Assemblée nationale et le Sénat réunis, à la majorité des deux tiers » (9). C’est sur cette base que Nkurunziza et la cour constitutionnelle proposent la légalité d’un troisième mandat pour celui-ci, puisqu’en soi, son premier mandat ne saurait être comptabilisé, car Nkurunziza n’avait alors pas été élu au suffrage universel.
C’est cette légitimité controversée autour du troisième mandat qui a mené à la situation actuelle. Depuis quelques mois, toutefois, de nombreuses organisations civiles burundaises et internationales commencèrent à s’inquiéter que le conflit ne se transforme en affrontements inter-ethniques entre hutu-es et tutsi-es (10). En effet, plusieurs indices portent à croire que des violences à caractère ethnique sont déjà à l’œuvre et pourraient s’intensifier dans les prochains mois. L’histoire récente et moins récente du Burundi, de Nkurunziza et de son parti, rendent les inquiétudes faciles et logiques. En novembre dernier, le discours du président du Sénat Révérien Kdikuryayo a fait le tour du monde alors qu’il appelait les partisan-es de Nkurunziza à se préparer à « pulvériser » les quartiers contestataires. En parlant de la police burundaise, il dit également que pour l’instant ils et elles « se cachent pour se mettre à l’abri des grenades, mais vous allez voir la différence le jour où ils recevront le message pour passer à l’action », et qu’ils et elles recevraient des parcelles de terre s’ils et elles « travaillaient bien » (11). Mots qui pèsent lourds, considérant que la majorité des quartiers contestataires de Bujumbura sont majoritairement peuplés de Tutsi-es (il s’agit des quartiers Musaga, Cibitoke, Nyakabiga et Ngagara), que les terres arables du pays sont en grande demande et que le terme « travailler » était justement utilisé au Rwanda entre les génocidaires hutu-es pour définir leurs crimes (12). De plus, le scénario se déroulant actuellement à Bujumbura et dans le reste du pays reste malheureusement très semblable au contexte pré-génocidaire qui prévalait au Rwanda voisin : répression de la société civile, suppression de la liberté d’expression, de la liberté de presse (la plupart des radios, journaux et télévisions privées ont été fermées), déclarations racistes du pouvoir en place et armement de l’aile jeunesse du parti au pouvoir. Il y a d’ailleurs des associations fréquentes entre les Imbonerakures burundais et les Interhamwes rwandais, la milice volontaire du parti au pouvoir lors du génocide.
Un conflit avant-tout politique
Toutefois, une telle lecture de la situation au Burundi peut sembler simple. Plusieurs organisations civiles burundaises militent d’ailleurs pour que les envolées publiques alarmantes ne balaient pas d’un coup tous les enjeux politiques qui sont à l’œuvre au Burundi ; celles-ci dénoncent un conflit avant tout politique. Prêter des allégations de crimes ethniques pourrait également, selon elles, avoir des conséquences graves, notamment en ce qui a trait à une prolifération des armes par la peur, ce qui aurait pour effet d’éloigner encore davantage le Burundi d’une solution au conflit, puisque le désarmement de la population deviendrait encore plus long et complexe (13). En effet, si l’on se penche sur l’opposition actuelle, elle est entièrement politique et loin des considérations ethniques ; le FOREBU et le CNARED s’affichent comme luttant pour le respect des Accords de paix d’Arusha et pour le retour d’un État de droit au Burundi, et donc contre un troisième mandat Nkurunziza. Agathon Rwasa, le chef de l’ancienne faction armée pro-hutue FNL du temps de la guerre civile, maintenant devenu parti politique, a vu plusieurs de ses cadres arrêté-es pour des motifs politiques (14). De l’autre côté, le pouvoir ne semble pas ethniquement homogène non plus; Hutu-es comme Tutsi-es composent le CNDD-FDD et luttent pour conserver le pouvoir à Bujumbura, et les milices burundaises et la police civile comptent parmi leurs rangs autant de Tutsi-es que d’Hutu-es reconnu-es pour mener de front la répression de la population. Les organisations civiles dénoncent d’ailleurs qu’il y a autant de « meutriers tutsis que hutus » (15). Si certain-es observateur-trices soulèvent que les Tutsi-es sont systématiquement visé-es lors des manifestations populaires, on ne saurait renier que le CNDD-FDD n’épargne que ceux et celles qui lui restent fidèles ; parmi les opposant-es politiques arrêté-es par le gouvernement de Nkurunziza, on compte nombre de figures tutsies et hutues. Bref, oublier le soulèvement populaire à l’œuvre dans le pays pour limiter l’analyse de la situation à la logique du conflit ethnique consiste en une analyse non seulement fausse et partielle, mais également dangereuse. Tel qu’expliqué plus tôt, elle aurait le pouvoir d’entraîner une peur aux résultats pénibles au sein de la population.
La poudrière des Grands Lacs
Le Burundi partage ses frontières au nord et à l’ouest avec la République démocratique du Congo et le Rwanda. La majorité des exilé-es burundais-es se seraient réfugié-es dans ces deux pays (en plus de la Tanzanie et de l’Ouganda). Le nombre croissant de ces migrant-es dans les pays voisins et les tensions existant entre les trois anciennes colonies belges et à l’intérieur de chacune de celles-ci laissent craindre une régionalisation du conflit burundais à l’ensemble des Grands Lacs. En RDC, d’abord, la tension monte à l’approche des élections prévues pour l’année 2016, alors qu’un changement de gouvernement pourrait peut-être bien survenir. La RDC n’a eu comme président que Joseph Kabila depuis 2001, et a connu ses premières élections libres (selon l’ONU) en 2006. De plus, les régions frontalières avec le Burundi et le Rwanda, le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, y sont reconnues pour être plutôt instables : de nombreuses factions armées s’y sont fait la guerre et y sèment la terreur depuis de nombreuses années (27). Certaines sont issues d’anciennes milices des armées rwandaise et interhamwe, responsables du génocide, ayant trouvé refuge parmi les réfugié-es rwandais-es en RDC pendant les années quatre-vingt-dix (c’est le cas des FDLR) (16). Début février 2016, des expert-es de l’ONU et des ONG ont dénoncé le recrutement et l’entraînement de réfugié-es burundais-e, dont des mineur-es. Le recrutement avait été fait par des Rwandais à l’intérieur de camps du Haut Commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés. Ceux-ci auraient clairement énoncé que l’objectif de leur entraînement était de renverser Nkurunziza (17). De son côté, le gouvernement congolais a dénoncé la présence de réfugié-es burundais-es au sein du M23, faction armée historiquement hostile aux FDLR, soutenue par le gouvernement de Kigali, et ayant récemment mené des actions rebelles et armées au Nord-Kivu (18). Le M23, qui fait face à plusieurs accusations de crimes de guerre, a démenti ces affirmations (19).
Au Rwanda, maintenant, le ton monte grandement entre le président Paul Kagamé et son homologue burundais depuis le début du conflit. En effet, Kagamé a répondu aux accusations de l’ONU et de la communauté internationale à propos de l’entraînement de réfugié-es burundais-es en annonçant qu’il expulserait tous-tes les réfugié-es burundais-es du Rwanda, et qu’il ne les accepterait plus sur son territoire. Il s’est aussi montré très virulent à l’égard de Nkurunziza dès le début du conflit électoral, en affirmant publiquement que des dirigeants qui « massacrent leur peuple du matin au soir » ne sont pas légitimes de gouverner (20). Il s’est dit également prêt à envoyer des troupes au Burundi s’il s’avérait que des Tutsis étaient directement visé-es par la répression policière (21). Des propos plutôt graves lorsque l’on sait que Kagamé se trouve dans une position similaire à Nkurunziza ; si Nkurunziza est président depuis la fin d’une guerre civile inter-ethnique durant laquelle il prit la tête d’une faction armée pro-hutue, Kagamé est celui qui libéra les Tutsi-es et les Hutu-es modéré-es à la tête du Front patriotique rwandais (FPR) pendant le génocide. Il vient lui aussi d’amender la Constitution rwandaise pour se présenter à un troisième mandat consécutif en 2017 (22).
L’analyse de la situation géopolitique des Grands-Lacs démontre, certes, que beaucoup d’allégations non-fondées, de non-dits ou de rapports confidentiels animent les craintes de voir le conflit se généraliser à la grandeur de la région. Mais, tout comme pour les inquiétudes liées à l’ethnicisation du conflit, il n’en demeure pas moins que les rumeurs jouent beaucoup dans les tensions à l’œuvre dans les trois pays, et que celles-ci pourraient très bien suffire à faire évoluer le conflit en des proportions plus importantes que celles qui tiennent à l’heure actuelle. Le phénomène de la rumeur a souvent été étudié dans le cadre de régions en conflits, et il en découle justement que le plus souvent il constitue un réel vecteur de violence. Roland Pourtier, géographe et spécialiste de l’Afrique contemporaine, a analysé l’effet de la rumeur dans le cadre des tensions ethniques à l’œuvre dans les Kivus de la RDC. Il en dégage que les rumeurs contribuent à l’économie d’un conflit, puisqu’elles « provoquent des replis communautaires, nourrissent des processus identitaires fondés sur la construction et le rejet d’un Autre dont la diabolisation est amplifiée par les médias et leurs discours de haine » (28). Lorsque de tels propos sont relayés dans la population, via les médias ou, comme c’est le cas au Burundi suite à la censure médiatique, via le bouche à oreille, ils suffisent souvent à exacerber les tensions jusqu’à un seuil critique.
Les inquiétudes tiennent non seulement pour l’évolution du conflit, mais également pour son issue. Si les efforts de la communauté régionale et internationale n’ont commencé à se faire réellement sentir que très récemment, la plupart se voient entravés par la peur des pays voisins d’un débordement du conflit. L’Union Africaine, par exemple, avait proposé en décembre dernier l’envoi d’une force de maintien de la paix au Burundi (MAPROBU), à condition que le Burundi donne son accord, ou, à défaut, que le deux-tiers des États africains donnent leur aval. Ces troupes auraient été composées de soldat-es de la région. La plupart des pays voisins, comme la Tanzanie, le Rwanda ou la RDC, toutefois, s’étaient opposés à une telle solution ; l’envoi d’une force n’aurait fait que générer plus de réfugié-es sur leur territoire, et donc plus d’instabilité (23). Le projet a été quelque peu oublié depuis au profit du dialogue et d’une solution politique au conflit.
Souveraineté et contestation populaire
Le conflit actuel au Burundi révèle donc plusieurs enjeux complexes issus de la dynamique régionale et internationale. L’enjeu ethnique d’abord, qui mérite d’être analysé et surveillé avec prudence. Il va sans dire que l’on ne peut détourner les yeux d’une situation explosive rassemblant plusieurs critères permettant de la voir tourner au drame, mais pouvons-nous nous limiter à ce regard précis? Dans un conflit sous tension où l’information est bloquée, alimentée au compte-goutte et à la rumeur à travers les médias sociaux en raison d’une censure médiatique volontaire, de telles allégations pourraient suffire à faire éclater les angoisses des populations. Les dynamiques régionales sont également à surveiller ; les Grands-Lacs ont longtemps été et sont encore une région particulièrement instable. Finalement, toute la question de la légitimité et de la souveraineté nationale vient peindre tout le portrait du conflit ; en soi, l’interprétation des Accords d’Arusha qu’en a fait la cour constitutionnelle burundaise n’est pas tout à fait erronnée. Comme en ont fait mention les juges de la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE) lors de l’un des sommets régionaux sur la question, on ne saurait avoir compétence pour revenir sur la décision de la cour suprême d’un État souverain. À quoi auraient servi, sinon, tous les efforts de reconstruction de l’État de droit burundais après la guerre, si ses propres institutions pouvaient être contredites à tout moment (24)? Mais ensuite, lorsque ces mêmes institutions ne sont plus en mesure de rester indépendantes vis-à-vis du pouvoir en place, quel recours existe-t-il pour les populations? (Des cadres du pouvoir juridique burundais avaient d’ailleurs énoncé à la délégation du conseil de sécurité des Nations-Unies, en janvier dernier, qu’ils et elles se sentaient mal à l’aise d’appliquer le droit dans des situations délicates, préférant s’en remettre à leur hiérarchie) (25). Dans le contexte burundais, la médiation étrangère semble pour l’instant difficilement capable d’être cette porte de sortie; les autorités burundaises ont été plutôt réfractaires à celle-ci depuis le début du conflit : en janvier dernier, lors de l’arrivée à Bujumbura de la délégation du conseil de sécurité, celle-ci fut plus ou moins bien accueillie, sa présence sur le territoire burundais étant vue comme une ingérence à l’intérieur d’un conflit politique purement interne (26). S’il s’agit donc d’un conflit purement interne, et que le pouvoir en place s’oppose à toute intervention, que peuvent espérer les populations burundaises? Si beaucoup d’espoirs sont actuellement placés dans la médiation multilatérale au niveau de la CAE, il ne faut toutefois pas oublier que le multilatéralisme prend du temps. Reste à savoir si les Burundais-es peuvent se l’offrir, ce temps.
* : Le terme ethnie ou toute référence à un groupe ethnique dans la région des Grands Lacs est ici utilisé pour aider à la compréhension du texte. Il convient de rappeler que ces groupes ne sont aucunement ethniques, mais historiquement des groupes sociaux divers auxquels le terme ethnie fut attribué par le colonisateur belge
- Mathieu Olivier. « Opposition burundaise : Alexis Sinduhije interpellé à l’aéroport de Bruxelles » Jeune Afrique (En-ligne), 2 mai 2014 http://www.jeuneafrique.com/164027/politique/opposition-burundaise-alexis-sinduhije-interpell-l-a-roport-de-bruxelles/ Consulté le 25 février 2016
- RFI. « Burundi : le vice-président de la Cour constitutionnelle en fuite » RFI (En-Ligne) Publié le 4 mai 2015 http://www.rfi.fr/afrique/20150504-burundi-bujumbura-vice-president-cour-constitutionnelle-fuite/ Consulté le 21 février 2016
- Déclaration préliminaire de la MENUB sur les élections législatives et communales du 29 juin 2015 Doc off. ONU/CES (En-ligne) Publié le 2 juillet 2015 https://menub.unmissions.org/d%C3%A9claration-pr%C3%A9liminaire-de-la-menub-sur-les-%C3%A9lections-l%C3%A9gislatives-et-communales-du-29-juin-2015 / Consulté le 21 février 2016
- Rapport du Secrétaire général sur le Bureau des Nations-Unies au Burundi, Doc. Off. NU, S/2015/36, p.4
- CNARED. « Le CNARED » (En-ligne) http://cnared.info/wordpress/ Consulté le 27 février 2016
- UNHCR. « Burundi Situation : Emergency Response. January-Décember 2016 » (En-ligne) http://www.unhcr.org/cgi-bin/texis/vtx/home/opendocPDFViewer.html?docid=56bc862a9&query=Burundi p.5-6, consulté le 27 février 2016
- FIDH. « Rapport : Éviter l’embrasement au Burundi » (En-ligne) https://www.fidh.org/fr/regions/afrique/burundi/rapport-eviter-l-embrasement-au-burundi Consulté le 27 février 2016
- Jeune Afrique. « Burundi : Chronologie » Jeune Afrique, Mis à jour le 26 novembre 2015 (En-Ligne)http://www.jeuneafrique.com/pays/burundi/chronologie/ Consulté le 10 février 2016
- Accords d’Arusha pour la paix et la réconciliation au Burundi, 28 août 2000. (En-ligne) https://bnub.unmissions.org/Portals/bnub-french/accorddarusha.pdf Consulté le 26 février
- Ibid no.4, p.5
- Simone Petite « Au Burundi, la réthorique génocidaire faire craindre le pire » TV5MONDE (En-ligne), mis à jour le 20 janvier 2016 http://information.tv5monde.com/afrique/au-burundi-la-rethorique-genocidaire-faire-craindre-le-pire-66081 Consulté le 27 février 2016
- Roland Rugero. « 3éme mandat : contexte, coulisses et retournements avec le Sommet de Dar-es-Salaam » Iwacu (En-ligne), publié le 8 juin 2015 http://www.iwacu-burundi.org/blogs/rolandrugero/3eme-nkurunziza-mandat-coulisses-sommet-dar-es-salaam-burundi-eac/ Consulté le 2 mars 2016
- MI-RPD. « Communiqué no.5 : Burundi : un risque de génocide politique plutôt qu’ethnique » En-ligne, publié le 22 novembre 2015 http://reseau-rafal.org/sites/reseau-rafal.org/files/membres/afrique_centrale/burundi/mi-rpd/MIRPD%20communiqu%C3%A9%2022%20nov%2015.pdf Consulté le 28 février 2016 DAGROPASS-INFO. « Communiqué de presse du 13 novembre 2015 : Un conflit politique ou un génocide au BURUNDI actuel! » En-ligne, publié le 13 novembre 2015 http://reseau-rafal.org/sites/reseau-rafal.org/files/membres/afrique_centrale/burundi/dagropass/DAGROPASS%20conflit%20politique%20131115.pdf
- RFI. « Burundi : des cadres du mouvement de l’opposant Agathon Rwasa arrêtés » RFI Afrique (En-ligne), publié le 28 juin 2016 http://www.rfi.fr/afrique/20150628-burundi-arrestations-militants-opposition-agathon-rwasa Consulté le 27 février 2016
- Ibid no.13
- Équipe Perspectives Monde. « Élection de Joseph Kabila à la présidence de la République démocratique du Congo » En-ligne, publié le 29 octobre 2006 http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMEve?codePays=JPN&codeEve=951&grandesRegions=100&slide=2000&codeStat2=x&mode=carte&langue=fr&afficheNom=aucun Consulté le 26 février 2016
- REUTERS. « Rwanda ‘training Burundian refugees’ claim » eNews Channel Africa (En-ligne), publié le 4 février 2016 https://www.enca.com/africa/rwanda-training-burundian-refugees-claim / Consulté le 28 février 2016
- RFI. « Infiltrations de rebelles burundais en RDC : ce que disent les services » RFI Afrique (En-ligne), publié le 5 janvier 2016 http://www.rfi.fr/afrique/20160105-infiltrations-rebelles-burundais-rdc-dixit-services-congolais Consulté le 28 février 2016
- RFI. « Le M23 dément les accusations de liens avec les infiltrés burundais » RFI Afrique (En-ligne), publié le 8 janvier 2016 http://www.rfi.fr/afrique/20160108-m23-rdc-burundi-rebelles-infiltres- Consulté le 28 février 2016
- Abubakr Diallo. « Crise au Burundi : Paul Kagamé accuse Pierre Nkurunziza » Afrik-News (En-ligne), publié le 9 novembre 2015 http://www.afrik.com/burundi-kagame-accuse-nkurunziza Consulté le 29 février 2016
- Grands-Lacs Info. « Kagamé veut chasser le CNDD-FDD du pouvoir au Burundi » Grands-Lacs informations (En-ligne), publié le 10 avril 2015 http://grands-lacs-informations.blogspot.ca/?view=classic Consulté le 29 février 2016
- Équipe Perspectives Monde. « Rwanda : Ligne du temps des dirigeants » En-ligne http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMGvt?codePays=RWA Consulté le 29 février 2016
- Trésor Kibangula. « Burundi : les pays de la région enverront-ils des troupes? » Jeune Afrique (En-ligne), 28 décembre 2015 http://www.jeuneafrique.com/289792/politique/burundi-les-pays-de-la-region-enverront-ils-des-troupes/ Consulté le 1er mars 2016
- Ibid no.12
- Rapport du Conseil de sécurité sur la mission effectuée en République centrafricaine, en Éthiopie et au Burundi (notamment auprès de l’Union Africaine), Doc off. NU, S/2015/503, 30 juin 2015, p.21
- Jeune Afrique avec AFP. « Burundi : violences et manifestations à l’arrivée des ambassadeurs de l’ONU à Bujumbura » Jeune Afrique (En-ligne), 22 janvier 2016 http://www.jeuneafrique.com/296034/politique/burundi-violences-manifestations-a-bujumbura-a-larrivee-ambassadeurs-de-lonu/ Consulté le 1er mars 2016
- Pierre Jacquemot. « Ressources minérales, armes et violence dans les Kivus (RDC) » La Découverte, no.134, mars 2009, p.45-47
- Roland Pourtier. « Ressources naturelles et fragilités de l’État » chap. in États et sociétés fragiles ; entre conflits, reconstruction et développement, sous la dir. Jean-Marc Châtaignier, Hervé Magro. Paris : Éditions Karthala, 2007, p.95
De Tanguay à Leclerc : un transfert de détenues controversé
En septembre 2015 près de 300 détenues (et prévenues) de l’établissement de détention Maison Tanguay ont appris l’annonce de la fin de leur séjour dans cette prison, dès lors déclarée désuète par le Ministère de la Sécurité publique. De nombreuses inquiétudes quant à ce changement d’établissement ont été soulevées par les détenues elles-mêmes, mais aussi par des travailleurs du milieu carcéral québécois et des criminologues spécialistes du droit des détenu.e.s. Les questions les plus délicates concernent la vétusté de l’établissement Leclerc (aussi déclaré désuet en 2012), la problématique de la mixité, la configuration des lieux, le rapatriement des programmes et services offerts, la formation des intervenant.e.s ainsi que la criminalisation des femmes.
L’établissement de détention Maison Tanguay
Construite en 1964, la prison Tanguay pour femmes était sous juridiction provinciale (peine de deux ans moins un jour), mais depuis 1972, elle a aussi accueilli des femmes québécoises purgeant des peines fédérales (deux ans et plus) . C’est à l’ouverture de l’établissement pour femmes de Joliette, en 1997, que la population fédérale s’est soustraite de la prison Tanguay. Cette perte de population a réduit considérablement le nombre de détenues à Tanguay, ce qui a eu pour conséquence de restreindre le budget investi dans cet établissement. À la suite de ce changement important dans l’histoire de Tanguay, la détérioration de l’état des lieux s’est enclenchée, et la qualité et le nombre des services offerts aux détenues ont peu à peu diminué (1). En fait, depuis 2009, le Protecteur du citoyen fait des recommandations au Ministère de la Sécurité publique afin que des modifications majeures soient effectuées dans l’établissement, qu’il s’agisse de la pose de lavabos dans les cellules de confinement ou de l’installation de caméras. Dans son rapport annuel de 2014, le Protecteur du citoyen déplorait qu’aucune mesure concrète n’eût été prise d’après ses recommandations (2). Un an plus tard, en septembre 2015, dans un contexte d’austérité économique gouvernementale, aucun travail n’avait été entamé et la fermeture de Tanguay était publiquement annoncée.
Revendications à Tanguay
À la suite de l’annonce de la fermeture de Tanguay, des détenues se sont unies pour dénoncer les conditions de moins en moins adéquates dans lesquelles elles vivaient. Anonymement, elles ont rédigé un manifeste qui a été publié le 31 décembre 2015 sur le site internet du collectif social Toute détention est politique(3). Dans ce manifeste, on constate à quel point plusieurs problèmes touchent les femmes détenues, qu’il s’agisse de situations directement liées à leur santé mentale et physique, à leurs besoins concernant les démarches de réinsertion sociale ou encore à l’état des lieux dans lesquels elles vivent. Ainsi, sans tout retranscrire ce que contient le manifeste, on dénonce la présence de moisissure et de rats, de reflux d’égouts par les conduites d’eau potable, de retards dans les changements de prescriptions médicales des détenues, l’abolition des emplois rémunérés en milieu carcéral, l’emploi de produits nettoyants trop dilués, la surpopulation obligeant à réunir trois à quatre détenues par cellule, la difficulté à bien se nourrir lorsqu’il n’y a que deux cartons de lait pour 35 femmes, etc. La liste est encore bien plus volumineuse, et amène à nous questionner sur la valeur qui est donnée aux femmes en prison au Québec. Nous nous le demandons, d’autant plus que la plupart d’entre elles sont incarcérées pour des délits mineurs et sont souvent plus victimes de leur cheminement de vie que criminelles aguerries. Nous reviendrons d’ailleurs sur la problématique de la criminalisation des femmes plus loin dans cet article.
Toujours dans ce même manifeste, les femmes énumèrent leurs revendications dans l’espoir d’être entendues et de voir leur situation s’améliorer. Elles désirent entre autres des repas suffisamment nourrissants pour les femmes enceintes, des soins médicaux immédiats pour les femmes qui arrivent en état de sevrage, des outils adéquats pour réaliser les tâches de nettoyage (vadrouilles et torchons en bon état, par exemple), des casiers pour les femmes en surpopulation afin d’éviter le vol, ou encore des programmes de réinsertion sociale et des services d’aide à la sortie de prison. Elles déplorent aussi que les programmes de zoothérapie, d’art thérapie et de friperie ne soient pas reconduits à Leclerc. L’image est simple à saisir : depuis quelques années, les détenues sont devenues témoins de la disparition graduelle d’éléments essentiels à leur bon cheminement (soit devenir, pendant leur peine, des citoyennes qui réintégreront leur société sans risque de récidives et qui seront aptes à s’y épanouir sainement), et elles craignent maintenant que leur transfert à l’établissement Leclerc ne fasse qu’aggraver leurs conditions de détention. Dans une prison provinciale où les détenues ne demeurent que relativement peu de temps en retrait de la société, il serait pourtant souhaitable que ce temps-là soit consacré à leur remise en santé et à leur réinsertion, c’est-à-dire à leur offrir les meilleures chances de construire de nouvelles bases sur lesquelles fonder leur vie lors de leur sortie. Malheureusement, les faits indiquent que telle n’est pas la réelle priorité des services correctionnels québécois.
Qu’en sera-t-il à Leclerc?
L’établissement de détention Leclerc est situé à Laval et a appartenu au gouvernement fédéral jusqu’en 2014, bien qu’il avait été déclaré désuet depuis 2012 et qu’il a été fermé en 2013. Le 28 février 2014, le gouvernement du Québec a conclu une entente de location de 10 ans avec le gouvernement du Canada pour en faire un centre de détention provincial pour hommes. Le but de cette location était principalement d’alléger le problème de surpopulation carcéral québécois en créant 775 places de plus pour y accueillir des détenus. Cependant, lorsque la décision de transférer les 248 détenues de Tanguay à Leclerc a été prise, de nouveaux problèmes ont émergé, obligeant un déplacement des détenus hommes à se relocaliser ailleurs dans le système, ne réglant donc en rien la question de la surpopulation. Au contraire, des craintes concernant la mixité des détenu.e.s se sont fait sentir auprès des prisonnières, du public et des travailleurs.euses du milieu carcéral féminin, telle Sœur Marguerite Rivard, qui a travaillé près de 26 ans à Tanguay, ou encore Monsieur Mathieu Lavoie, président du Syndicat des agents de la paix en services correctionnels du Québec. Dans plusieurs articles de presse depuis l’annonce du transfert en février 2015, elles et ils ont fait part de leurs inquiétudes quant au devenir des détenu.e.s. dans un contexte de mixité et ont décrié à plusieurs reprises le fait que Leclerc n’est pas adapté ni encore assez bien rénové pour offrir de justes et sécuritaires conditions de détention (4).
La question de la mixité est un sujet controversé, car bien que le ministère de la Sécurité publique indique qu’il n’y aura pas plus de 80 hommes détenus à Leclerc et qu’ils seront séparés des femmes dans un secteur différent de la prison, il n’en reste pas moins que l’on rapporte déjà des comportements désobligeants entre détenu.e.s : des injures et des cris envoyés mutuellement de part et d’autre des fenêtres divisant hommes et femmes chacun de leur côté (5). Évidemment, la crainte majeure pour les détenues est de subir des actes d’abus, de violence et d’injustice de la part des hommes détenus, mais aussi de la part des intervenants masculins qui n’ont pas nécessairement reçu une formation adéquate pour interagir auprès d’une population féminine criminalisée. Le fait est que les femmes en prison n’ont pas les mêmes besoins que les hommes et ne sont pas incarcérées, pour une grande majorité, pour des crimes aussi violents ou des délits aussi importants que les hommes (6). Souvent victimes d’abus perpétrés par des hommes dans le passé, les femmes détenues peuvent présenter d’énormes difficultés à bien s’adapter à un milieu où des abuseurs les côtoient de l’autre côté des fenêtres et dans les couloirs. Le rapport Profil Correctionnel 2007-2008 : Les femmes confiées aux services correctionnels (2011, Gouvernement du Québec) mentionne d’ailleurs quelques éléments expliquant pourquoi la dotation mixte en prison n’est peut-être pas souhaitable : «[L]es femmes vivent aussi des problématiques particulières liées à leur condition de mère, à leur passé de victimisation, à leurs problèmes de santé physique et mentale souvent plus sévères que chez les hommes. Voilà pourquoi les femmes contrevenantes ont aussi besoin de services particuliers […] Bien [qu’elles] puissent tirer profit de certaines ressources mixtes dans la communauté, il est important de développer des ressources qui leur soient uniquement destinées pour deux raisons : 1) peu nombreuses, les femmes contrevenantes ont du mal à faire leur place dans les ressources mixtes, 2) les problématiques spécifiques aux femmes sont peu ou pas abordées dans les ressources mixtes.» Le Réseau canadien pour la santé des femmes va dans le même sens dans son étude Faire tomber les murs (2011), dans laquelle on constate que les réponses de 32 femmes en dotation mixte concluent à l’effet néfaste de cette organisation carcérale, puisqu’elles ont pour la majorité de plus petites cellules, moins de liberté de mouvement et moins de programmes et de services pensés pour elles (généralement construits pour une population masculine) (7).
De notre côté, nous nous sommes entretenus avec Monsieur Jean-Claude Bernheim, chargé de cours à l’Université Laval en criminologie et directeur de l’Office des droits des détenu.e.s, lequel nous rappelle que l’histoire nous a démontré, dans un contexte d’austérité, que ce sont les femmes en prison qui sont les dernières servies, puisque leur petit nombre parmi toute la population carcérale québécoise les défavorise dans les rapports de force (8). M. Bernheim affirme aussi que « c’est une mesure tout à fait inapplicable [la dotation mixte] parce que la conception architecturale [de Leclerc] est incompatible avec la cohabitation des femmes et des hommes». Au sujet de l’intervention auprès des détenues, M. Bernheim insiste sur le fait que «les approches pédagogiques ne sont pas les mêmes dans un groupe de femmes que pour un groupe d’hommes, puisque les préoccupations peuvent être très différentes selon le groupe auquel on s’adresse». Souvent victimes de violence physique ou d’agression sexuelle, les femmes ont pu développer une méfiance dans leurs rapports aux autres, d’autant plus avec des hommes en position d’autorité. Il souligne aussi le fait que les médecins traitants en prison «ne reçoivent aucune formation spécifique en regard des personnes privées de liberté», ce qui peut alimenter les sentiments d’injustice et d’impuissance quand on a besoin d’être soigné pour des problèmes de santé physique ou mentale. «Que je sache, déclare M. Berheim, [le Collège des médecins] n’a jamais publié d’analyse par rapport à la médecine carcérale». Des lacunes importantes ne sont donc jamais repérées par le système et aucun changement ne survient dans les pratiques médicales en prison.
Point de vue du Ministère de la Sécurité publique
Afin de prendre en compte tous les discours générés par le transfert des détenues de Tanguay à Leclerc, nous avons fait le devoir de nous entretenir avec Madame Alexandra Paré, relationniste média au ministère de la Sécurité publique du Québec (9). Mme Paré nous confie que le choix de l’établissement Leclerc à Laval a été pris en fonction de la proximité de la prison avec Montréal, là où l’on retrouve la majorité des ressources venant en aide aux femmes criminalisées, qu’il s’agisse de la Société Élizabeth Fry (10) des maisons de transition ou des divers organismes communautaires qui œuvrent dans le milieu. Au sujet de la dotation mixte, Mme Paré nous informe que Leclerc est le deuxième établissement mixte du réseau correctionnel québécois, le premier étant le centre de détention de Québec «Orsainville», qui accueille déjà quelques femmes au sein de son établissement, dans des aires séparées pour les femmes et les hommes. Ainsi, semblerait-il que le ministère de la Sécurité publique possède une «expertise» en la matière. Mme Paré nous rassure en nous informant que « [l]a planification de l’utilisation des espaces communs pour les programmes et les activités (ex. : gymnase, parloirs, buanderie, etc.) fait en sorte que les hommes et les femmes ne s’y trouvent pas en même temps. De plus, les déplacements entre les secteurs d’hébergement et les espaces communs sont organisés afin d’éviter les contacts entre les deux clientèles». Concernant les agent.e.s et les intervenant.e.s qui travailleront auprès des femmes à Leclerc, Mme Paré nous confirme qu’une formation spécifique a été offerte aux employé.e.s.Les grands thèmes abordent ces questions : spécificité de la clientèle féminine et besoins particuliers de cette clientèle; toxicomanie chez les femmes; femmes autochtones; la santé mentale de la clientèle féminine, et particulièrement la pratique de l’automutilation. Pour ce qui est du transfert des programmes et des services offerts aux femmes, contrairement à ce que les détenues ont dénoncé dans leur manifeste, semblerait-il qu’ils seront reconduits à Leclerc et que, d’ici le temps que la transition soit bien effectuée, «une plus grande variété de programmes est même envisageable étant donné les locaux et les aménagements disponibles».
En regard de ces informations reçues, nous ne pouvons que constater la disparité entre le discours officiel du ministère de la Sécurité publique et ceux des détenues et des travailleurs.euses du milieu carcéral québécois.
Bref portrait du système carcéral féminin québécois
Dans Profil correctionnel 2007-2008 : les femmes confiées aux services correctionnels, nous apprenons que l’âge moyen des femmes contrevenantes était alors de 37,1 ans, qu’un peu plus de la moitié des femmes étaient célibataires au moment de leur arrivée en prison, que 42 % des femmes vivaient en couple ou, encore, étaient séparées ou divorcées. Nous y lisons aussi que près de 30 % d’entre elles déclaraient avoir au moins une personne à charge et que la majorité des femmes n’avaient pas terminé leurs études secondaires. En 2011 donc, les femmes comptent pour 10 % des admissions en détention et elles représentent 5 % de la population moyenne quotidienne incarcérée (PMQI) au Québec, ce qui en fait la population augmentant le plus rapidement dans les centres de détention.
En ce qui a trait à leur criminalisation, les infractions commises par les femmes québécoises sont habituellement jugées moins graves que celles des hommes. Dans l’ensemble, une femme sur dix est incarcérée pour l’une ou l’autre de ces raisons : défaut de se conformer à une ordonnance de probation (23 %), vol simple (10 %), affaire de drogues et de stupéfiants (10 %), voies de fait (9 %) et bris de la loi fédérale concernant la boisson et la circulation (8 %). Finalement, les femmes incarcérées en lien avec la prostitution ne constituent que 3 % de l’ensemble des peines, et il en va de même pour les sentences concernant la violence conjugale.
Dans ce contexte où de plus en plus de femmes sont criminalisées, il nous apparaît important de comprendre que pour une majorité d’entre elles, c’est leur situation familiale, économique, sociale, culturelle, ainsi que leur niveau d’éducation qui les mènent en prison. Les problèmes de santé mentale, la pauvreté, le fait d’être mère monoparentale, les mauvaises fréquentations, le manque de ressources de première ligne et la perception sociale du crime sont tous des facteurs indissociables du parcours de vie des femmes en prison. Pour M. Bernheim, par exemple, il s’agit d’une injustice si une femme, mère, à faible revenu, vole pour se nourrir elle et ses enfants : «dans les faits, il s’agit de qui vole qui». Le vol à l’étalage est un crime dont la personne trouvée coupable se voit affligée d’un casier judiciaire. Par contre, le magasin dans lequel se produit le vol qui pratique la publicité trompeuse (donc qui vole ses clients) n’est pas considéré comme un crime, mais comme une pratique commerciale qui se méritera une simple amende». De cet exemple, nous comprenons donc que pour le vol, la criminalisation du comportement dépend de l’auteur du crime et de son rapport de force dans la société, et non pas de la nature du crime en soi. «On ne peut exclure la dimension politique de la gestion des comportements», nous partage M. Bernheim, « […] il faut se poser la question : pourquoi mettre quelqu’un en prison pour avoir volé de la nourriture ou ne pas avoir remis des livres empruntés dans une bibliothèque? Ça se passe aujourd’hui. Ça prouve que la prison n’est pas vraiment une institution pour assurer la sécurité du public. On y met le sucre qui est pourtant un facteur de risque au niveau de la santé.»
Nous nous retrouvons donc aujourd’hui avec un problème grandissant de surpopulation carcérale féminine, alors que pour plusieurs, la solution ne réside pas dans la criminalisation et l’incarcération, mais dans la création de services d’aide, d’accueil, d’éducation, de réinsertion et de soins de santé physique et mentale accessibles aux femmes à risque d’être criminalisées ou de récidiver.
Dans son étude Faire tomber les murs, Jennifer Bernier propose des recommandations pour réformer le système pénal québécois afin de réduire le nombre de femmes criminalisées et de déplacer les fonds investis dans les prisons vers des ressources d’aide communautaire dans la société : «Si on investissait dans [les organisations à but non lucratif] au lieu de construire des prisons, les femmes incarcérées pourraient recevoir une aide axée sur la recherche de solutions aux problèmes qui ont mené à leur criminalisation et [qui ont] retardé leur réintégration. Toutefois […] il faudra aussi travailler à mettre en place une autre infrastructure, où toutes les ressources nécessaires […] seront offertes au sein même de la collectivité, plutôt qu’entre les murs de la prison.»
Remerciements : Madame Ruth Gagnon de la Société Élizabeth Fry du Québec, Monsieur Jean-Claude Bernheim et Madame Alexandra Paré.
(1) 2011, Lise Giroux, Sylvie Frigon. Profil correctionnel 2007-2008 : les femmes confiées aux services correctionnels, Ministère de la sécurité publique, Gouvernement du Québec.http://www.securitepublique.gouv.qc.ca/services-correctionnels/publications-et-statistiques/profil-femmes-2007-2008/femmes-criminalite/lhistorique-de-la-gestion-de-lincarceration-des-femmes-au-quebec.html
(2) Rapport annuel du Protecteur du citoyen 2013-2014, pages 55-56 : http://www.myvirtualpaper.com/doc/protecteur-du-citoyen/rapport-annuel-2014/2014090901/#55
(3) Manifeste des détenu.e.s contre l’austérité : https://toutedetentionestpolitique.wordpress.com/2015/12/31/manifeste-des-detenu-e-s-contre-lausterite/
http://fr.chatelaine.com/societe/soeur-marguerite-rivard-les-detenues-sont-negligees/
http://www.ledevoir.com/societe/justice/463507/les-detenues-paient-le-prix-de-l-austerite
(5) Mathieu Lavoie, président du SAPSCQ, dans La Presse du 13 avril 2016 : http://www.lapresse.ca/actualites/justice-et-affaires-criminelles/faits-divers/201604/13/01-4970639-une-detenue-se-suicide-apres-avoir-ete-transferee-de-prison.php
(6) http://www.statcan.gc.ca/pub/89-503-x/2010001/article/11416/tbl/tbl007-f…
(7) 2011, Jennifer Bernier. Faire tomber les murs, automne-hiver 2010-2011, Réseau Canadien pour la santé des femmes. http://www.cwhn.ca/fr/node/42833
(8) Échanges par courriel entre le 12 et le 14 mars 2016.
(9) Échanges par courriel et téléphoniques entre le mois de février 2016 et d’avril 2016.
(10) Société Élizabeth Fry du Québec : http://www.elizabethfry.qc.ca/
Les théoriciens de la révolution syrienne
Cet article tentera de porter un autre regard sur le conflit syrien, au-delà du problème DAECH, en s’intéressant aux écrits de deux intellectuels syriens qui, très tôt, se sont intéressés aux soulèvements du printemps arabe, à l’organisation populaire et aux idéaux occultés par DAECH. Il s’agit en quelque sorte d’une « contre-plongée » sur la révolution syrienne.
« Si Carl von Clausewitz avait écrit De la guerre au 21e siècle, il aurait peut-être dit la chose suivante : les médias ne sont que la continuation de la guerre par d’autres moyens. »
– Yasser Munif, sociologue syrien (1)
Désigné comme l’État islamique en Occident, DAECH (2) est une organisation issue du groupe Al-Qaïda en Iraq, dirigé par Abu Mus’ab al-Zarqawi. Ce Jordanien, truand et proxénète repenti, est un ancien du djihad afghan (3). En effet, il a été au nombre de ceux qui ont été financés et entraînés avec l’aide de la CIA pour combattre les troupes soviétiques en Afghanistan (4). Le groupe aurait tiré profit de la sectarisation de l’Iraq après la chute de Saddam, et l’aurait même provoqué, paradoxalement, de concert avec l’occupation américaine. Lorsque Yasser Munif affirme que les médias sont « la continuation de la guerre par d’autres moyens », ces moyens sont de mieux en mieux utilisés par les forces dissidentes (5). DAECH est le reflet d’un fantasme occidental. À l’heure actuelle, l’Occident est terrifié parce que l’Orient qu’il a créé à son image ne peut plus lui servir de miroir.
« Le peuple veut la chute du système ! » (6)
Les analystes s’entendent généralement pour dire que l’immolation du jeune vendeur ambulant Mohammed Bouazizi a mis le feu aux poudres et que ce qu’on a appelé le printemps arabe a été l’explosion résultante. Cependant, il reste que certains analystes, comme le professeur Tariq Ramadan dans son livre L’Islam et le réveil arabe, considèrent que, très paradoxalement, la chute de Saddam Hussein sous les projectiles étatsuniens a été un précurseur de cette révolte (7). Par contre, si la chute du régime iraquien a été un renversement due à une cause totalement extérieure, la chute des régimes tunésiens, égyptiens et yéménites qui ont résulté lors du printemps arabe ont été des renversements réalisés sans l’aide des forces de l’impérialisme américains et de leurs chars d’assaut, et sans chef, sans que le mouvement soit monopolisé par des chiites, des sunnites, ou des gauchistes (8). Ce fut une révolte en grande partie auto-organisée, qui donna lieu, tout particulièrement en Syrie, à des formes de sociétés auto-organisées.
Omar Aziz : de mai 68 au printemps arabe
Les textes de Omar Aziz ont été publiés sur le compte Facebook de Mohamed Sami El-Kayal, vraisemblablement après sa mort dans les prisons d’Al-Assad, sous le titre Les documents fondateurs du principe des comités locaux . Le professeur Omar Aziz est un économiste né à Damas. Il a été initié aux thèses anarchistes lors de ses études à Grenoble, en France. Il a pris part aux événements de mai 68 qui ont marqué l’évolution de ses idéaux sociaux et politiques.
Évidemment, un tel profil ne lui a pas permis de vivre en Syrie. Il a donc vécu en exil une bonne partie de sa vie, jusqu’aux événements de 2011, lorsqu’il a décidé de participer à la révolution. Toutefois, sa contribution n’est pas celle de la lutte armée. Il a d’abord organisé une collecte de données sur les crimes du régime de Damas. Il sillonnait inlassablement les quartiers et les banlieues de la ville pour rassembler des témoignages. Il participait également à l’organisation d’équipes de soin, de distribution de nourriture. C’est dans le quartier de Barzeh, une banlieue de Damas, qu’il a organisé le premier comité local de coordination pour l’« organisation contre l’État » (8). Il a couché les grandes lignes de cette expérience révolutionnaire sur papier. Nous résumons ci-dessous les propos tenus dans ces documents..
Après le soulèvement de 2011, le pouvoir de l’État s’est effrité, et peu à peu, l’amplitude du contrôle qu’il exerçait sur la société s’est réduite dans l’espace et dans le temps. Certains endroits échappaient complètement à son contrôle. D’autres y échappaient à certaines heures, à la tombée de la nuit par exemple. Pour chaque révolutionnaire, le danger d’une telle situation est de ne pouvoir s’occuper de la révolution qu’à l’intérieur d’un certain cadre spatiotemporel et de toujour se voir contraint-e, à un moment ou un autre, de retourner dans le tronçon de société encore sous le contrôle de l’État pour subvenir à ses besoins et vaquer à sa profession. Les comités d’auto-organisation avaient pour but d’éviter cette situation.
Ainsi, les révolutionnaires pouvaient s’organiser pour subvenir à leurs besoins et pouvaient s’« organiser contre l’État » afin de bâtir un nouveau système tout en vivant « au rythme de la révolution et non au rythme du pouvoir » (9). Le comité local aspire à être le mariage de la vie révolutionnaire avec la vie quotidienne pour engendrer une révolution qui possède une solide base populaire. Les documents rédigés par Omar Aziz rapportent que le peuple syrien a fait preuve d’un grand esprit de coopération dans le cadre des comités locaux. Il est rapporté que les comités n’ont cessé de « s’enrichir, en un arc-en-ciel de nuances d’expression, des différences socioculturelles régionales » (10). L’« auto-organisation de la société » (11) est présentée comme le moyen de liquider la dictature sans provoquer « l’effondrement moral » (12) ou adopter la « solution des armes qui fait peu à peu de la révolution et de la société des otages du fusil » (13). En somme, il est expliqué que pour émasculer une dictature, il faut que la vie révolutionnaire et la vie quotidienne ne fassent qu’un. Pour ce faire, Omar Aziz a proposé les « comités locaux de coordination » (14).
Les comités étaient composés d’individus de la plus grande diversité culturelle et sociale possible. Les membres y ont contribué tous ensembles, afin de vivre sans dépendre des institutions du régime, bâtir un espace d’expression collective qui renforce la coopération et l’implication politique et étendre la coopération de manière horizontale. Les objectifs énumérés par le professeur Aziz comprennent une aide alimentaire, une aide au logement, la collecte et la gestion d’informations sur les prisonniers politiques, l’installation d’hôpitaux temporaires ainsi que la coordination de la formation et de l’éducation. Il propose également la mise en place d’une « agora » dans laquelle seraient discutées et débattues les questions d’ordre social, politique et économique. Il traite de l’organisation d’une défense et de collaboration avec l’armée syrienne libre. Il propose également la mise sur pied d’un conseil national pour gérer la coordination entre les différents comités (15).
Enfin, le contraste par rapport à ce qui s’est fait lors de l’occupation de l’Iraq est évident. En Iraq, toutes les institutions étatiques ont été réduites à néant et la population est passée du joug de la dictature de Saddam Hussein au joug de l’occupation ou de l’une ou l’autre des millices.La logique du système d’Omar Aziz est un exemple, car elle propose une organisation révolutionnaire par laquelle la société pourrait se construire à son image et, après un certain temps, se débarrasser de la dictature comme un serpent se débarrasse d’une vieille peau lorsqu’il mue. À la base du mouvement révolutionnaire, il y avait une organisation qui pourvoit aux besoins de toutes et tous. Selon ces documents, la coopération empêche la scission de la société, la plongée du pays dans le chaos et donne lieu à la prise en charge de la société par la société elle-même. Selon nous, malgré la mort d’Omar Aziz et l’occultation quasi totale de son mouvement par DAECH, nous croyons que ces documents et ces idées sont extrêmement importants. De fait, ils sont inspirés de l’expérience d’un homme qui connaissait les théories anarchistes et qui a donné sa vie pour le bien des opprimés. De plus, ces textes nous aident à ne pas oublier que les Syriennes et les Syriens avaient la volonté de s’émanciper du régime d’Al-Assad et à ne pas oublier les origines du conflit et la révolution syrienne volée par DAECH.
La politique économique du pain
Le professeur Yasser Munif (17) nous donne un exemple d’une autre expérience semblable. Cette dernière s’est déroulée dans la ville de Manjib, dans le nord de la Syrie. Il se réfère aux théories de Michel Foucault (18) pour décrire les mécanismes de contrôle du gouvernement baasiste, qu’il appelle « l’économie politique du pain ». Le gouvernement de Hafez al-Assad a développé la production du blé pour pouvoir fournir du pain à bas prix aux Syrien-nes et ainsi garder un contrôle sur la population. Cet équilibre a été rompu au moment de la révolution, lorsque le territoire syrien a été morcelé par la guerre civile. La plus grande production de blé était réalisée dans le Nord, qui est maintenant sous le contrôle des révolutionnaires.
Le professeur Yasser Munif parle plus en détail de la tentative de sabotage du processus révolutionnaire par l’État par cette « politique économique du pain ». L’État continuait de payer les employé-es du moulin à grain pour garder la mainmise sur l’approvisionnement en nourriture des rebelles et distribuait du pain à bas prix pour entretenir un réseau de sympathisants. Quand le conseil révolutionnaire de Manjib finalement réussi à prendre le contrôle du moulin, les forces d’Al-Assad ont commencé à bombarder les files d’attente devant les boulangeries, toujours avec la même logique de contrôle. Selon l’analyse qui est faite suivant les théories de Guattari et Deleuze (19), deux philosophes de gauche, très influencés par la psychanalyse, auteurs d’un ouvrage intitulé Capitalisme et schizophrénie, les révolutionnaires auraient « décontextualisé » la politique économique du pain. Pour ce faire, ils ont élaboré un réseau de distribution et ainsi reconfiguré, c’est-à-dire « recontextualisé » l’économie politique de Manjib, permettant d’en exclure l’État. Cela revient à l’idée de Omar Aziz de « s’organiser contre l’État ».
Le récit d’un autre événement nous a inspirés pour traiter de toute la question des groupes comme DAECH et Jaich al Mahdi. Malheureusement, cette reconfiguration de la « géographie du pain » n’a pas pu être mise en œuvre sans que d’autres milices et puissances régionales tentent de s’approprier le contrôle du moulin. Monsieur Munif mise beaucoup sur une approche microéconomique et sociale de la révolution plutôt qu’une vision macro-économique et politique. Celle-ci, souvent utilisée dans les grands médias, fausse la réalité en représentant la guerre civile comme un conflit entre islamistes et le gouvernement Assad, entre Sunites et Chiites (20). Néanmoins, ce qui contribue à l’extrême pertinence de l’analyse de Yasser Munif, c’est qu’il traite de la révolution par sa racine.
Même dans le microcontexte de Manjib, une ville d’environ 200 000 habitants, le groupe salafiste Ahram-al-Sham a tenté de prendre le contrôle du moulin pensant ainsi gagner la loyauté de ses habitant-es. Nous pensons que c’est dans la même logique que DAECH a volé la révolution en Syrie et de la même manière qu’ils avaient gagné un certain contrôle en Iraq. En même temps, ils ont instrumentalisé la question sectaire. Fort heureusement, le conseil révolutionnaire de Manjib a réussi à repousser ces milices en formant des groupes d’autodéfense. D’ailleurs, cette autodéfense est une question de grande importance pour toute la mouvance révolutionnaire. Celle-ci s’étend dans tout le nord de la Syrie, comme dans la région du Rojava, où les militant-es Kurdes rejoint-es par des gens de toutes les ethnies et de toutes les religions ont bâti une forme d’organisation sociale très progressiste (21). Bref, tout en s’organisant contre l’État, les mouvements révolutionnaires ont également eu à s’organiser contre tous ceux qui voudraient prendre illégitimement la place de ce dernier (22).
« La continuation de la guerre par d’autres moyens »
Ce à quoi DAECH a excellé dans sa tentative de s’approprier la révolution, c’est la propagande. Le groupe a tiré un profit maximum de l’utilisation des médias. Il n’a eu qu’à produire une vidéo pour que les réseaux sociaux, et même les grands médias, y fassent écho. Ces grands médias ont amplifié chaque déclaration de DAECH. L’organisation n’a eu qu’à lancer un galet à l’eau pour que l’Occident en fasse un raz-de-marée. Elle a su réagir savamment aux événements. Dans leur journal de propagande Dabiq, après le meurtre de deux militaires par Martin Couture-Rouleau et Michael Zehaf-Bibeau, DAECH a glorifié leurs actes et en ont fait des saints… même si ceux-ci n’avaient à priori aucun lien avec l’organisation (23). Pour ce qui est du vendredi 13 de Paris, l’un des agresseurs avait sur lui un faux passeport syrien (24). Il est possible que les objectifs de DAECH fussent précisément de freiner la vague d’émigration. En fait, leur but plus général serait de semer la zizanie par la provocation et la radicalisation des musulmans et de l’Occident.. Il s’agit d’un dangereux stratagème de polarisation planétaire. Tristement, les États ont réagi exactement comme DAECH le voulait, terrassés par la peur, alors que le moyen de les combattre est précisément de ne pas y céder. En fait, DAECH repose davantage sur une construction malsaine de notre imaginaire collectif et la terreur, élément central du terrorisme, dont les systèmes de télécommunication ont été l’amplificateur.
(1) Munif, Y. (2006). Media is the continuation of War with Other Means: The New York Times’
(2) Sigle de Ad-dowla al islamiyyah fil Iraq wa cham, c’est-à-dire l’État Islamique en Iraq et au Levant.coverage of the Israeli War in Lebanon. The MIT Electronic Journal of Middle East Studies, 126-140. Récupéré sur http://www.mafhoum.com/press10/292P6.pdf
(3) Barrett, R. (2014). The Islamic State. New York: The Soufan Group. Récupéré sur http://soufangroup.com/wp-content/uploads/2014/10/TSG-The-Islamic-State-Nov14.pdf
(4) Cooley, J. K. (1999). Unholy Wars: Afghanistan, America and International Terrorism. London: Pluto Press.
(5) Munif, Y. (2006). Media is the continuation of War with Other Means: The New York Times’coverage of the Israeli War in Lebanon. The MIT Electronic Journal of Middle East Studies, 126-140. Récupéré sur http://www.mafhoum.com/press10/292P6.pdf
(6) Slogan utilisé lors des manifestions du printemps arabe : Ach-chab yourid al-isqat an-nidham.
(7) Ramadan, T. (2011). L’Islam et le réveil arabe. Paris: Presses du Châtelet.
(8) Filiu, J.-P. (2011). The Arab Revolution : Ten Lessons From the Demopcratic Uprising. New York:Oxford University Press.
(9) Aziz, O. (2013). Sous le feu des snipers, la révolution de la vie quotidienne :Programme des comités locaux de coordination de Syrie. Paris: Éditions Antisociales. Récupéré sur http://www.editionsantisociales.com/pdf/Abou_Kamel.pdf
(10) lbid no. 7
(11) lbid no. 7
(12) lbid no. 7
(13) Ibid no. 7
(14) lbid no. 7
(15) lbid no. 7
(16) lbid no. 7
(17) Foucault, M. (1975). Surveiller et punir. Paris: Éditions Gallimard.
(18) Sociologue syrien, professeur au Emerson College de Boston, spécialiste de la révolution syrienne qui a eu l’occasion de se rendre plusieurs fois sur le terrain. (http://www.emerson.edu/academics/faculty-guide/profile/yasser-munif/3004)
(19) Les Sunnites regroupent la majorité des musulmans et les Chiites, issus d’une scission politique après la mort du troisième Calife, ont développé un système de croyances distinct.
(20) Deleuze, G., & Guatteri, F. (1972). Capitalisme et schizophrénie. Paris: Editions de Minuit.
(21) Collectif Marseille-Rojava. (2014). Où en est la révolution au Rojava ? Marseille: Collectif Marseille-Rojava. Récupéré sur https://paris-luttes.info/chroot/mediaslibres/mlparis/ml-paris/public_html/IMG/pdf/rojava-brochure1.pdf
(22) Munif, Y. (2015). The Geography of Bread and the Invisible Revolution. Emerson College, Boston:À paraître.
(23) Kestler-D’Amour, J. (26 Octobre 2014). Muslim-Canadians decry attacks amid backlash.Récupéré sur Al Jazeera: http://www.aljazeera.com/indepth/features/2014/10/muslimcanadians-decry-attacks-amid-backlash-2014102692556982844.html
(24) Al Jazeera. ( 17 novembre 2015). Confusion mounts over Syrian passport found at Paris attack site. Récupéré sur Al Jazeera America: http://america.aljazeera.com/articles/2015/11/17/confusion-over-syrian-p… in-paris.html
SOURCE PHOTO: Franco Pagetti/Fickr
L’envers de l’opinion
La crise des médias force l’industrie médiatique québécoise à développer de nouveaux modèles de transmission de l’information qui reflètent la réalité actuelle au détriment du journalisme traditionnel. Le journalisme d’opinion est l’une des formes journalistiques qui tire son épingle du jeu.
Le journalisme d’opinion occupe une place de plus en plus importante au sein des médias québécois. Il prend la forme de chroniques, de critiques, de billets, et ce, au travers du contenu des médias autant écrits que radiophoniques et télévisuels. L’Esprit libre a organisé une conférence centrée sur le journalisme d’opinion, le 28 janvier dernier, où étaient présents-es Lise Millette, présidente de la fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), Marc-André Cyr, chroniqueur et chargé de cours à l’UQAM, Dominique Payette, professeure au Département d’information et de communication à l’Université Laval et auteure du rapport L’information à Québec, ainsi qu’Alain Denault, auteur de l’essai La médiocratie et docteur en philosophie.
Si l’opinion se faufile habilement dans les informations du jour, c’est parce que dans plusieurs cas, elle se vend. Les médias montréalais sont confrontés à un journalisme d’opinion dont l’imposance se répand à travers les publications traditionnelles. Selon La FPJQ, La Presse compte maintenant 28% d’opinion, The Gazette 24%, Le Devoir 23% et le Journal de Montréal 22%. Mais «toutes les opinions ne se valent pas», pense Lise Millette. L’opinion ouvre un vaste éventail d’idées qui se projettent sur les ondes, mais on observe une prépondérance de celles de la droite.
La radio parlée de Québec est le lieu par excellence de diffusion de ce type de discours. Pour Dominique Payette, ces radios ont trouvé une réponse à la crise du modèle d’affaires qui sévit dans les médias québécois. «Il n’y a pas de mystère à Québec, soutient-elle. Ce qui s’y passe va se passer ailleurs». C’est le cas notamment de la Beauce et du Bas-Saint-Laurent qui voient le potentiel économique de cette formule.
Ce qui est payant chez ces stations de radio, également surnommées les «radios-poubelles», c’est qu’elles passent du broadcasting au narrowcasting. Plutôt que de s’adresser à un auditoire large, comme le fait le broadcasting, le narrowcasting permet au contenu publicitaire de viser un groupe précis d’individus. Les hommes entre 25 et 45 ans sont les cibles principales, ce qui attire les publicitaires issus de la vente automobile, par exemple. De cette façon, la station de radio construit son auditoire, basée sur le type de publicités qu’elle peut aller chercher pour faire de l’argent, explique Dominique Payette. « Le narrowcasting c’est de donner sur mesure un auditoire à des publicitaires. Autrement dit, c’est une planche à billets », décrit-elle. Il n’est donc plus possible de dissocier les médias d’information des médias publicitaires.
La radio parlée de Québec n’a pas trouvé la recette miracle à elle seule, d’après Mme Payette. Il s’agit en fait d’un calque sur les Américains qui comptent près de 4000 stations du genre à travers le pays. Elles se font appeler des All talk stations et sont «presque toutes à droite ou à l’extrême droite», précise-t-elle.
Équilibre idéologique
La diffusion des discours de la droite présents dans les radios, comme c’est le cas à Québec, fait toutefois de l’ombre aux autres points de vue, ce qui crée un déséquilibre entre les différentes idées. «On se retrouve donc face à une droite qui montre les dents, qui est excessivement méprisante, soutient Marc-André Cyr. Lisez les propos de Martineau, de Durocher, de Duhaime, de Lysiane Gagnon qui soutient l’apartheid en Palestine par exemple, et comparez-les à ceux du centre gauche, des progressistes comme Rima Elkouri et Patrick Lagacé.» Selon lui, il y a un débalancement entre les discours de droite présentés dans les médias avec une certaine agressivité, et les discours de gauche plus modérés. «Cette bataille des mots favorise largement le statu quo et les idées conservatrices», ajoute-t-il.
Cette droite dominante, Dominique Payette la qualifie de «régime de peur». Celle qui a étudié les impacts des propos diffusés par la radio parlée de Québec sur la population croit que le pouvoir que détient la droite instaure une crainte faisant taire les idées de gauche. «Si vous êtes une association moindrement progressiste, vous allez vous cacher», déplore-t-elle. À l’inverse, la violence verbale à laquelle les auditeurs sont confrontés à répétition a également pour effet de devenir une norme acceptable. Les insultes et les paroles incendiaires conditionnent les auditeurs qui légitiment le contenu des émissions. «Ça n’a rien à voir avec la liberté d’expression, c’est contre la démocratie», pense Mme Payette.
Le journalisme d’opinion a pourtant comme rôle d’exercer la démocratie et la liberté d’expression en offrant différents points de vue aux destinataires. Mais pour Marc-André Cyr, la démocratie limite au contraire la liberté d’opinion puisqu’elle demande une forme de respect pour les différents discours. «Elle nous dit en gros on a le droit de débattre […]. On se retrouve donc avec des gens qui veulent envahir l’Afghanistan, l’Irak, et il faut respecter leur opinion», ironise-t-il.
Ce genre journalistique se doit d’être encadré, «parce qu’avoir une carte de presse ne permet pas de dire n’importe quoi», selon Lise Millette. La déontologie doit jouer un rôle sur la ligne de front. Le code de déontologie de la FPJQ souligne les valeurs de vérité et de rigueur comme fondement même du bon journalisme d’opinion. « On parle de respect des faits, d’impartialité, de rigueur et d’exactitude de l’information, expose la présidente de la FPJQ. Ce n’est pas que des coups de gueule ou des affirmations en l’air.» Mais les animateurs des radios parlées, principalement à Québec, ne se considèrent pas comme journalistes et ne sont donc pas tenus de respecter les normes de la FPJQ et du Conseil de presse, bien qu’ils aient un encadrement povenant du Conseil canadien des normes de la radiotélévision (CCNR).
Le danger de l’opinion c’est qu’elle peut facilement transgresser la ligne tracée par la déontologie qui dicte ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, d’après Lise Millette. Elle donne aussi naissance à des débats incessants du pour et du contre en omettant les nuances. «L’opinion répond à l’opinion et on perd rapidement de vue les faits» soutient-elle.
Alain Deneault abonde en ce sens. Les faits sont bien souvent engloutis par le journaliste qui surplombe la nouvelle, sa personne étant mise à l’avant-plan. «On ne s’intéresse pas à ce qu’a pu déclarer un tel ou un autre, ou à ce qu’a pu décider tel ministre, on va dire ‘’As-tu vu ce que Boisvert en a dit?’’», évoque-t-il. Il s’agit pour lui d’un narcissisme journalistique qui fait écran aux valeurs de rigueur. Les chroniqueurs deviennent des vedettes de l’information, les liens entre des événements d’actualités étant donc effacés par du contenu anectodique.
Rappeler à l’ordre
Pour assurer la santé du journalisme d’opinion, il faut «remettre le code de déontologie au cœur des pratiques», croit Dominique Payette. Le Conseil de presse et le CCNR constituent des moyens de sévir contre les pratiques journalistiques contrevenant au code de déontologie. Ces conseils reçoivent les plaintes et interviennent si besoin est. Mais ils ont des limites.
À l’été 2015, un animateur de Radio X a tenu des propos violents à l’égard des cyclistes, suggérant qu’ils méritaient de se faire heurter par des voitures, pour ensuite les injurier et leur balancer les termes Fuck you. Près de 145 plaintes ont été rapportées au CCNR. Le seul reproche fait par le rapport concernait le langage grossier, et non la teneur de propos incitants à la violence. «Le Comité a estimé que les propos en question traduisaient la frustration des animateurs à l’égard des cyclistes qui incommodent les conducteurs d’automobile, mais n’encourageaient pas sérieusement le recours à la violence. Il n’y avait donc pas infraction du code à cet égard. Le Comité a néanmoins constaté une infraction au code dans l’utilisation de langage grossier [1]», peut-on lire dans le rapport publié le 15 juillet 2015.
Pour Dominique Payette, les recours du Conseil de presse ou du CCNR sont insuffisants. Les recours visent généralement des excuses d’ordre public lorsqu’il est reconnu qu’une faute journalistique a été commise. Elle est d’avis que le Conseil de presse, qui agit à titre de tribunal d’honneur, devrait plutôt imposer des amendes parce que «le seul langage qui marche c’est celui de l’argent».
Le journalisme d’opinion prend sa légitimité dans l’éventail de discours qu’il offre à son lectorat et son audtoire, mais il tend à dériver vers des directions qui ne relèvent pas de la déontologie et qui sont plutôt dictées par un credo économique. L’équité idéologique et le renforcement du respect du code de déontologie mèneraient à un journalisme d’opinion plus sain dans l’ensemble de l’univers médiatique québécois.
[1] http://www.cbsc.ca/fr/comments-about-running-over-cyclists-did-not-breac…
Le Yasuni perd la bataille face au péril pétrolier
Par Raouf Bousbia
Le 15 août 2013, l’Équateur annonce finalement que la décision a été prise de procéder à l’exploitation du pétrole amazonien du parc Yasuni, et cela après l’échec de la concrétisation de l’accord signé en 2010 entre l’Équateur et la communauté internationale. Le président Correa s’était alors engagé pour une exploitation responsable et respectueuse de l’environnement.
Crée en 1979 par le gouvernement équatorien et décrété Réserve mondiale de biosphère par l’UNESCO en 1989, le parc Yasuni se situe au Nord-Est de l’Équateur, en pleine Amazonie entre les fleuves Napo et Curaray. Un petit paradis vert considéré comme un des plus riches espaces au monde pour sa biodiversité, car effectivement une multitude d’espèces animales et végétales y trouvent refuge. Une richesse écologique qui ne cesse d’émerveiller et de passionner les botanistes et autres scientifiques et chercheur-e-s qui n’ont toujours pas terminé de tout répertorier.
Différentes populations autochtones peuplent depuis des millénaires ce parc couvrant une superficie de 9500 km², en l’occurrence les communautés Huaorani et Kichwa, parfaitement établies aux fins fonds de la forêt et sur les rives des fleuves et rivières. Ces communautés pratiquent la chasse, la cueillette, une agriculture traditionnelle et des industries artisanales comme la fabrication d’ustensiles de cuisine, vêtements, sacs, filets, bijoux, pirogues et toitures pour habitations. Des produits qui facilitent et encouragent les échanges commerciaux entre les différentes tribus et communautés.
S’ajoutant au luxuriant environnement aérien, le sous-sol du Yasuni regorge d’une immense richesse pétrolière convoitée par les plus grands groupes pétroliers depuis 1930, année de la première découverte d’hydrocarbures dans ce territoire.
Il s’agit d’un potentiel estimé à 850 millions de barils de brut, soit 20% des réserves nationales équatoriennes en pétrole, une manne financière non négligeable, qui profiterait au gouvernement équatorien pour lancer des projets d’envergure et relever le PIB, mais surtout pour acheter la paix sociale. Cette dernière devenait de plus en plus dure à entretenir, comme l’atteste, le 30 septembre 2010, la mutinerie et l’appel à la grève des forces de l’ordre après le vote d’une loi prévoyant la réduction des salaires dans le secteur public, et tout particulièrement ceux des forces de police. Après une attaque contre lui, le président équatorien fut transporté à l’hôpital où les mutins ont pu s’introduire et le séquestrer. L’armée restée fidèle à Correa est intervenue avec force pour le libérer et rétablir l’ordre.
Cet épisode montre à quel point le gouvernement avait besoin de nouvelles sources de financement afin de redresser une situation économique et sociale désastreuses qui s’amplifiait de jour en jour.
Alors que ses pays voisins connaissaient une assez forte croissance économique en grande partie grâce à leurs secteurs pétroliers qui, à cette époque, connaissaient une recrudescence du prix du baril, l’exploitation de Yasuni se présenta comme une solution rapide et rentable pour renflouer les caisses de l’État.
Se présentant comme un écologiste confirmé, Raffael Correa exposa en septembre 2007, devant l’assemblée générale des Nations unies, la proposition de sanctuariser le parc Yasuni et de renoncer à toute forme d’exploitation d’hydrocarbures en son sein. En contrepartie, l’Équateur demandait à la communauté internationale une indemnité de 3,6 milliards de dollars, soit la moitié des recettes qui pourraient être générées par une éventuelle exploitation. Un accord est signé en août 2010, et l’initiative Yasuni ITT est créée. (ITT sont les initiales des trois villes délimitant le parc : Ishpingo, Tambococha, Tiputini.) Mais voilà, seuls 13,3 millions de dollars ont été réellement versés.
Ainsi, avec une large majorité de 108 voix « Pour » et 25 « Contre », les parlementaires équatoriens n’ont pas hésité à dire « oui » au président qui annonça le 15 août 2013 la mise en œuvre de l’exploitation des gisements du parc, ignorant les contestations des écologistes et des populations autochtones qui étaient sorti-e-s dans les rues pour protester contre cette décision irresponsable et qui n’ont vu en l’initiative Yasuni ITT qu’un leurre, un chantage international, afin de rejeter la faute et les conséquences d’un désastre à venir comme le douloureux épisode de l’affaire Texaco-Chevron.
Effectivement, le groupe pétrolier Texaco avait exploité de 1964 à 1990 plusieurs gisements dans la zone nord de l’Amazonie équatorienne. Après l’extraction de 1,5 milliards de barils de pétrole, le déversement de 84 milliards de déchets et de résidus en pleine nature et des actions de réparations insuffisantes, l’Équateur fit face à la plus grande pollution environnementale de toute son histoire.
C’est alors que s’engagea une procédure judicaire de plus de 20 ans. En 2011, un juge de Largo Agrio en Équateur avait condamné la compagnie américaine à verser 9,5 milliards de dollars d’amende, une somme qui pourrait doubler si Texaco ne présentait pas d’excuses. La condamnation de 19 milliards de dollars fut confirmée en appel début janvier 2012; il s’agissait de la condamnation la plus sévère jamais prononcée pour une pollution industrielle. Texaco s’était pourvu en cassation, refusa de payer et poursuivit dans les tribunaux américains les militant-e-s et les victimes de cette pollution pour complot et extorsion. Contre toute attente, la justice américaine lui avait donné raison.
En 2015, la cour suprême du Canada engage une procédure judiciaire pour la reconnaissance et l’exécution du jugement prononcé en Équateur. Tout cela présage que l’affaire Texaco-Chevron en Équateur est loin d’être terminée et cette nouvelle ouverture du président Correa envers les compagnies pétrolières ne fera que répéter l’épisode tragique de Texaco ainsi que les conséquences que vivent jusqu’à présent les populations autochtones de l’Amazonie : pollution des eaux, disparition de la faune aquatique, contamination des sols, maladies cutanées et respiratoires, augmentation des taux de mortalité dans les zones touchées.
Se présentant toujours comme un défenseur des droits de la nature, de l’Amazonie et des peuples qui y habitent, Correa s’engage à exploiter le pétrole du Yasuni avec la plus grande prudence. Sa méthode : « Il n’y aura pas de routes dans la forêt, tout se fera par hélicoptère, avec des oléoducs enterrés, avec des techniques de pointe. »
En novembre 2015, nous avons pu constater par nous-mêmes le décalage entre le discours officiel et la réalité sur le terrain. Partis visiter le parc Yasuni et la réserve biologique Limoncocha, nous découvrîmes au-delà de notre espérance un monde naturel extrêmement riche mais aussi très fragile.
Longeant les routes, un enchevêtrement d’oléoducs et de tuyauteries sont construits loin des normes qu’exige cette industrie dans d’autres pays à tradition industrielle pétrolière : à peine un à deux mètres les séparent de la chaussée et parfois même quelques centimètres, posés non sur des supports construits dans les normes qu’exige souvent le secteur, mais sur des supports fabriqués à partir de tubes d’échafaudage rouillés, aucun alignement, pratiquement aucune vanne permettant la fermeture en cas d’incidents et encore moins un système d’identification des fluides coulant dans les différentes tuyauteries qui changent de position au gré des courbes et obstacles du terrain parcouru. Enjambant régulièrement des rivières, aucune infrastructure de « type Rack » (1) n’a été construite pour le passage de ces tuyauteries; une rivière qui grossirait emporterait tout sur son passage et les produits pétroliers se déverseraient à travers des milliers de kilomètres de cours d’eau et des millions d’hectares de terre.
Aux stations de pompage et de stockage, on remarque qu’aucun système de détection/extinction d’incendies n’a été réalisé et la grandeur des cuves de retenue creusées autour des bacs de stockage sont relativement petites pour retenir le brut en cas de déversement. En définitive, nous sommes très loin de la promesse du président équatorien pour une exploitation responsable avec des techniques de pointe; on voit plutôt des infrastructures de l’industrie pétrolière des années 1930.
Ce que nous avons vu nous laisse imaginer l’horreur de ce qui se fait à l’abri des regards dans la forêt profonde et nous nous demandons ce qui ne va pas avec le discours du pouvoir équatorien. Est-ce que ce sont les cahiers des charges imposés aux compagnies pétrolières qui ne sont pas assez rigoureux sur la sécurité et la qualité du travail? Ou bien ça serait plutôt un laxisme des contrôleurs et contrôleuses et des agent-es d’inspection des maîtres d’œuvres, l’État équatorien en l’occurrence.
Bien des organisations dénoncent cet état de fait et l’organisation Yasunidos en est l’exemple le plus marquant, qui a pu même se mobiliser pendant la dernière conférence des parties de la convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques tenue à Paris du 30 novembre au 11 décembre 2015 (COP21).
Mais le président Rafael Correa était là aussi et continuait à se borner à dire et à réaffirmer lors d’un entretien accordé au journal Le Monde que l’exploitation au Yasuni est basée sur des techniques de « pointe ». Il va plus loin encore, en dénonçant les organisations et les populations qui s’opposent au massacre de leur habitat en les accusant d’être soutenues et payées par l’Occident.
Un discours pour discréditer tous ceux et celles qui tirent la sonnette d’alarme et étouffer la contestation grandissante des populations touchées.
Avec une telle politique, le parc Yasuni n’est qu’au début de ses peines, et ce qui a mis des millions d’années à se créer prendra beaucoup moins de temps à disparaître.
Malgré les cours actuels du pétrole, qui ont connu une dégringolade vertigineuse ces dernières années, 116,75 $US le baril de Brent en juillet 2011 à 32,20 $US en février 2016, des pétrolières continueront à se remplir les poches et le gouvernement équatorien fera en sorte que des populations dociles aient quelques miettes à se mettre sous la dent et que les populations qui le sont moins se taisent. Et peut-être que le souhait du président Correa pour la création d’un tribunal pénal international sur l’environnement se réalisera, et pourquoi pas, ironie du sort, assistera à sa comparution.
Loin des turpitudes politiques et financières, la vie paisible dans le sous-bois inexploité du Yasuni fait de la résistance. Espérons que ça puisse encore durer longtemps.
Références
- Un brin d’herbe contre le goudron, ouvrage de Maria Aguinda avec la collaboration de Patrick Bèle.
- Gaz et pétrole en Amazonie. Conflits en territoires autochtones, ouvrage de Guillaume Fontaine.
- http://www.unesco.org/mabdb/br/brdir/directory/biores.asp?code=ECU%2002&mode=all
- http://prixdubaril.com/
- http://www.developpement-durable.gouv.fr/Historique-du-cours-du-Brent-date.html
- www.universalis.fr
- http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/385590/affrontement-autour-de-l-exploitation-petroliere-en-equateur
- http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/12/09/rafael-correa-l-equateur-exploitera-jusqu-a-la-derniere-goutte-de-petrole-pour-sortir-de-la-pauvrete_4827674_3244.html
- http://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/20140523.OBS8309/equateur-feu-vert-a-l-exploitation-petroliere-de-la-reserve-de-yasuni.html
- http://www.courrierinternational.com/article/2014/12/16/tensions-diplomatiques-autour-du-parc-naturel-yasuni
- http://www.lemonde.fr/planete/article/2013/10/04/equateur-le-congres-donne-son-feu-vert-a-l-exploitation-du-parc-yasuni_3489766_3244.html
- http://thelawyersweekly.ca/documents/scc/2015csc042.pdf
(1) Pont fabriqué généralement en charpente métallique pour supporter un ou plusieurs pipelines traversant un obstacle, comme les rivières et cours d’eau.
(Pour le franchissement des routes il est plus sécuritaire de faire des traversées souterraines.)
Crédit photo: Organisation Yasunidos
