Le visage en décomposition de la révolution bolivarienne: le Venezuela en crise

Le visage en décomposition de la révolution bolivarienne: le Venezuela en crise

Le Venezuela fait actuellement face à l’une des plus grandes crises de son histoire récente. Le gouvernement affirme qu’il se défend contre une guerre économique qui aurait été instiguée par l’opposition, notamment par la Table ronde de l’unité démocratique (Mesa de la Unidad Democrática ou MUD), avec la collaboration des grands conglomérats industriels du pays, Fédécamaras et Coindustrias. De leur côté, les opposants au gouvernement actuel accusent plutôt celui-ci de dissimuler la crise et de s’imposer peu à peu en dictature. Par-delà de nombreuses informations contradictoires, quelles sont les causes et les conséquences de cette crise et quelles sont les issues possibles ?

La révolution bolivarienne en péril

Le charismatique leader socialiste Hugo Chavez est arrivé au pouvoir par la voie des urnes en 1998[i]. Son coup d’État manqué de 1992 lui avait valu une réputation de Don Quichotte, noble cavalier d’une époque révolue partant à l’assaut des moulins à vent du néo-libéralisme. Il se réclamait de Bolivar (dit El Libertador, le libérateur) et du Christ[ii]. Il était aussi un fervent apôtre de la révolution cubaine et de Fidel Castro[iii]. Toutefois, derrière une rhétorique et un discours radical, le Chavisme s’est surtout appuyé sur des mouvements sociaux aux objectifs divergents. Par conséquent, il a dû depuis lors jouer à l’équilibriste pour tenir le coup et lutter contre, entre autres opposants, le secteur privé, et ce, au sein d’un système qui a toujours été au service des intérêts d’une classe privilégiée. Le politologue américain George Ciccarriello-Maher le qualifiera d’ailleurs de « géant aux pieds d’argile[iv] ». Pour lui, la quintessence de la révolution bolivarienne se trouve dans les communes, dans les expériences économiques autogérées, dans les coopératives qui ont « créé Chavéz » et qui ne sont pas nécessairement en bons termes avec le gouvernement actuel[v]. L’avis de Ciccarriello est partagé par Padraic O’Brien, titulaire d’une maîtrise en développement et en planification rurale et auteur de Insurgent Planning in Venezuela and Brazil : The case of the CRBZ and the MST[vi]. Nous avons pu nous entretenir avec ce dernier, qui a lui-même mené des recherches au Venezuela.

En 2017, alors que la révolution bolivarienne au Venezuela est menée tant bien que mal par Nicolas Maduro depuis la mort de Chavez en 2013, elle est rongée par une crise qui perdure depuis 2014[vii]. Le pays est touché par un taux d’inflation gargantuesque et souffre d’une grave pénurie de nourriture et de médicaments. Le système de santé s’effondre. Alors que le pays n’arrive pas à s’affranchir de sa dépendance aux revenus du pétrole, l’État est accusé d’intensifier son contrôle sur l’économie et la société vénézuélienne outre mesure, en plus de museler l’opposition. Le 20 octobre dernier, le président a interrompu une collecte de signatures qui visait à obtenir un référendum sur sa destitution. Le Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV), auquel appartient l’actuel président, est minoritaire au sein de l’Assemblée depuis les élections législatives de décembre 2015 (55 sur 167 par rapport à 112 pour le MUD, la principale coalition d’opposition)[viii]. De plus, la sécurité dans les villes du pays se détériore gravement. Selon certains rapports, la situation échapperait au contrôle des policiers et policières qui tireraient à vue sur les hors-la-loi sans aucune forme de procès. Près de 20 000 criminels meurent chaque année sous les balles des policiers et policières lors de raids dans les bidonvilles. Selon l’Observatoire vénézuélien de violence, le taux de morts violentes pour 2016 était de 91,8 par 100 000, par rapport à environ 5 par 100 000 pour les États-Unis[ix]. Récemment, le principal meneur de l’opposition, Henrique Capriles, a reçu l’interdiction de se présenter aux prochaines élections. Depuis lors, de violentes manifestations ont fait irruption au sein de la capitale et se poursuivent[x].

Le MUD, principale force d’opposition, est une coalition de 21 partis plutôt hétéroclites, d’une cohérence et d’une orientation plutôt approximative[xi]. Maduro appartient au PSUV. Il existe d’autres partis de gauche moins importants comme le Parti communiste du Venezuela (PCV) et le Gran Polo Patriotico (GPP), qui sont d’ailleurs alliés. Le Parti communiste s’inquiète que les pourparlers instigués par le pape entre les deux principaux belligérants donnent lieu à un « pacte entre les élites ». D’anciens membres du PSUV qui ont fondé la Marea Socialista (Marée socialiste) avancent même que le dialogue pourrait instaurer une division du pouvoir entre le MUD et le PSUV.[xii] Même si la constitution interdit la participation de l’armée dans les affaires politiques de l’État, le PSUV est une entité militaro-civile marquée par la division. L’armée y joue un rôle prépondérant et le Parti est cimenté par le compromis avec ses membres civils. Cependant, les membres dans son ensemble supporteraient tous Maduro pour empêcher le régime de s’effondrer en entier, ce qui risquerait d’arriver si des élections étaient déclenchées par le départ du successeur de Chavez[xiii]. Il existe également d’autres types d’opposition à la révolution bolivarienne. Rafael Uzcatégui, qui en est un exemple, dirige l’ONG PROVEA et le journal El Libertario, une publication d’orientation anarchiste. Il incarne en quelque sorte l’avocat du diable pour tout ce qui a trait à la révolution bolivarienne. Pour lui, le régime actuel n’est que la continuation des régimes antérieurs. Dans son livre La révolution comme spectacle : une critique anarchiste de la révolution bolivarienne, il avance que « le socialisme du XXIe siècle » et toute la rhétorique du discours de Chavez n’est que fumée sans feu. Même s’il concède que la qualité de vie des Vénézuéliennes et des Vénézuéliens s’est améliorée et que le régime bolivarien n’est pas une impitoyable dictature totalitaire, il avance que le nouveau gouvernement n’a changé que très peu de choses, fondamentalement[xiv]. Cependant, selon monsieur O’Brien, « Uzcatégui est déconnecté des masses. Il nie les changements profonds apportés par la révolution. »

L’ampleur de la répression et de la criminalité

De plus en plus de médias attaquent les méthodes du gouvernement vénézuélien dans la gestion de la crise. Un des aspects les plus alarmants de ces critiques est la répression de l’opposition. Selon l’International Crisis Group[xv], l’État vénézuélien aurait mis sur pied des groupes de motards paramilitaires. Une demi-douzaine de ces groupes se seraient établis autour du palais présidentiel. Ils auraient fréquemment attaqué des manifestant·e·s de l’opposition à Caracas et ailleurs[xvi]. Une autre force militaire, la milice nationale bolivarienne, créée en 2007, recevrait ses ordres directement du président et pourrait également servir à réprimer l’opposition. Des « opérations pour la libération et la protection du peuple » (OLP) ont également été menées à partir de 2015 en réponse à la présence de groupes criminels qui contrôlent certains quartiers et certaines régions rurales. Le gouvernement accuse ces groupes d’appartenir à l’opposition. Quoi qu’il en soit, ces opérations sont violentes, se font sans mandat et les familles, dont certains membres sont soupçonnés d’appartenir à ces groupes criminels, sont expulsées des logements publics. Des massacres ont également été attribués aux forces armées, qui opéraient dans l’impunité, et des charniers ont été déterrés[xvii]. Selon le procureur général, 95 % des meurtres restent impunis et 70 % des prisons, dans lesquelles beaucoup de ces meurtres seraient planifiés, sont contrôlées par les criminels eux-mêmes. Le gouvernement aurait été contraint de négocier des zones libres avec ces criminels, dans lesquelles il ne peut les poursuivre. Ces derniers auraient acquis, avec la complicité de certains des membres des forces armées, des armes de combats[xviii].

La guerre économique

Ainsi, selon les rapports de l’International Crisis Group, les droits de la personne les plus élémentaires sont bafoués par les autorités. Des pourparlers ont débuté à la fin octobre entre le PSUV et le MUD, à l’instigation du pape, mais les résultats tardent à venir[xix]. Les soulèvements et les émeutes qui ont lieu en raison des pénuries font craindre que ces événements puissent prendre l’ampleur du Caracazo, en 1989, lorsque les ajustements structurels imposés au pays avaient entraîné une hausse du prix des denrées alimentaires et un soulèvement populaire massif. L’armée avait tiré sur la foule, causant des centaines de morts. Cela aura été à cause d’un mécontentement grandissant et de la montée de Chavez au pouvoir[xx]. Nous avons demandé à monsieur O’Brien quelles étaient les causes de cette crise, s’il s’agissait véritablement d’une guerre économique du secteur privé ou seulement de l’incompétence du gouvernement. Sa réponse est nuancée. Selon lui, d’une part, les compagnies causent certaines pénuries. D’autre part, il est vrai que le gouvernement a cessé de collecter des données ou de publier certaines statistiques, quelque temps après que la crise ait éclaté. Aussi, deux systèmes parallèles existent : le système installé par la révolution, qui dépend des revenus du pétrole et le système traditionnel, affaibli par un certain abandon et qui peine à fournir. Il y a aussi un problème de corruption flagrante et de contrebande avec la Colombie (carburant et matériaux de construction prisés par les paramilitaires colombiens et l’ELN). Ce serait la corruption qui minerait le plus le système révolutionnaire. Nous nous permettons de préciser qu’il est d’ailleurs clair que le système de subventions installé par le gouvernement est très coûteux et inefficace. Qui plus est, il facilite la contrebande et les abus. Il est possible d’obtenir une denrée subventionnée et la revendre pour 100 fois le prix. Pour le pétrole vendu illégalement en Colombie, le prix est 600 fois plus élevé[xxi]. « Dans un Mercal (marché d’État), j’ai vu les employé-e-s qui se servaient. Le pays souffre d’une dépendance structurelle au pétrole. Le gouvernement socialiste est en lutte avec le secteur privé, qui profite de la crise pour tenter de faire tomber le gouvernement. Le secteur privé est encore tout puissant. Le Venezuela est encore fondamentalement capitaliste », affirme monsieur O’Brien, qui ajoute que Maduro a moins de discipline et de contrôle que son prédécesseur sur les opportunistes qui se sont joints une fois que la révolution a eu un certain succès. Il souligne que, selon Chavez, la solution n’est pas d’augmenter le pouvoir du gouvernement, mais d’élargir son appropriation par la base, par les communautés, et lutter contre le problème de la dépendance au pétrole. Enfin, selon lui, les communautés doivent reprendre le contrôle des ressources et au bout du compte, abolir le capitalisme. 

Ces affirmations nous ont également été confirmées lors d’un entretien avec l’économiste Mathieu Perron-Dufour, professeur à l’Université du Québec en Outaouais. Ce dernier affirme : « Le gouvernement Chavez avait fait le pari de ne pas abolir l’opposition économique en créant effectivement des structures parallèles et d’autres projets d’investissement, financés par le pétrole. Évidemment, celles-ci sont mises à mal depuis que le prix du pétrole a baissé. » Il ajoute que même si Chavez a véritablement « poussé différents modèles coopératifs à bien des égards, il n’est pas parvenu à modifier fondamentalement la structure de l’économie ». Toutefois, il n’a pas su s’approprier tous les leviers de l’économie qui se trouvent aux mains de ceux qui ne « cessent de torpiller le gouvernement, que ce soit à coup de référendums électoraux ou de sabotages économiques. » Malheureusement, le Venezuela reste un « parfait exemple de pays périphérique dont le développement était bloqué par une élite comprador », cette classe affairiste nationale qui tire son influence de ses liens avec les puissances économiques du Nord, et ce, aux dépens du développement économique local. Monsieur Perron-Dufour nous fait également part que l’économiste de l’école de la dépendance Paul Baran avait déjà traité de ce genre de problème dans les années 1950. Dans son article On the Political Economy of Backwardness, Paul Baran décrivait comment, dans de nombreux pays incluant le Venezuela, une élite vécut en parasite en gaspillant une bonne partie des revenus du pays sur des commodités et des produits de luxe. C’est ce que Baran appelait une combinaison du capitalisme et du féodalisme. Qui plus est, ces pays sont dépendants de l’exportation de matières premières et dans le cas du Venezuela, du pétrole. Paul Baran ajoutait même que l’avènement d’une planification économique dans ce contexte ne pouvait qu’engendrer une forte corruption et une résistance de la part de la classe dominante. Le changement ne se fait donc jamais facilement, et souvent par la violence[xxii]. Même après la révolution bolivarienne, la rente pétrolière continue d’être capturée grâce à des dettes distordues par le taux de change, une sous-facturation des exportations, une surfacturation des importations et d’autres moyens qui sont frauduleusement déployés par le secteur privé. Cette élite, qui existe toujours au Venezuela, a été baptisée par certains la « bolibourgeoisie ». De son côté, elle continue de blâmer l’État. Il ne faut pas oublier que 70 % de l’économie vénézuélienne est encore privée[xxiii].

Le Venezuela a été, pendant une bonne partie de son histoire, sous la botte des militaires, et les coups d’État y ont été fréquents. Les deux dernières tentatives ont eu lieu en 1992, à l’initiative d’Hugo Chavez, et en 2002, contre Hugo Chavez. Ce dernier coup d’État fut orchestré par l’opposition avec la complicité de la CIA[xxiv]. Le gouvernement actuel est à la fois civil et militaire. En février 2015, Maduro a créé Canimpeg, une corporation militaire qui exploite le secteur minier, pétrolier et gazier. Le 9 juillet de la même année, Maduro a instauré la zone économique militaire et socialiste, incorporant 6 autres entreprises et contrôlant certains secteurs de la finance, de la construction, une banque, des chaînes de télévision et de radio, une compagnie de transport et une usine d’assemblage de véhicules. Le 11 juillet suivant, le commandant des forces armées, le général Padrino Lopez, a été nommé à la tête de la « Grande mission d’approvisionnement souverain » qui donnait à l’armée un strict contrôle de la nourriture dans le pays. L’armée pourrait donc agir pour défendre ses intérêts et intervenir pour ou contre Maduro[xxv].

Le gouvernement affirme être l’objet de sabotage du secteur privé. Selon l’agence gouvernementale Mision Verdad, l’entreprise Polar ferait artificiellement diminuer l’offre de ses denrées sur le marché, et ce, en dépit des démentis de son directeur, le milliardaire Lorenzo Mendoza. Ce dernier nie utiliser son entreprise comme arme politique et économique. Mendoza se serait défendu en affirmant : « Nous ne faisons pas la guerre économique. C’est une invention du gouvernement. Néanmoins, nous appelons à la paralysie du secteur ouvrier, économique, financier et commercial au Venezuela pour accentuer la crise au pays, exacerber les forces de déstabilisation et le climat politique actuel. »[xxvi] Il appellerait cette stratégie la « grève nationale », se présentant ainsi, lui et le MUD, comme des défenseurs des travailleurs. De grands conglomérats comme Fedecámaras et Conindustria (qui détient 60 % des moyens de production du pays) n’excluent pas que leurs entreprises se joignent à ladite « grève ». Selon Mision Verdad, depuis 2012, 40 % des entreprises affiliées à Coindustria auraient diminué leur production alors qu’elles ont reçu un apport en devises de 16 % de plus[xxvii]. En avril 2002, lorsque Chavez avait temporairement été démis de ses fonctions par un coup d’État raté, Fedecámaras avait joué un rôle important. Son directeur de l’époque, Pedro Carmona, avait alors été nommé président, avec l’aide de certains généraux d’extrême droite. Selon le groupe International Crisis, dont certaines affirmations portent toutefois à douter[xxviii], Fedecámaras se serait depuis « éloignée de la politique[xxix] ». Selon un rapport publié par l’organisation Food First, les pénuries touchent surtout certains produits, et ce, souvent lors de moments de tensions politiques. L’entreprise Polar, mentionnée ci-haut, contrôlerait huit des denrées essentielles selon le ministère de l’Agriculture, et produirait 62 % de la farine de maïs précuite utilisée pour la confection d’arepas, le pain qui constitue la base de l’alimentation des Vénézuéliennes et des Vénézuéliens. Qui plus est, ce ne sont pas tous les aliments qui manquent, mais bien certains produits en particulier, comme le lait et le café. En dépit de cela, il reste que selon la FAO, les Vénézuélien·ne·s mangeaient, en 2015, 3 092 calories par jour, une quantité supérieure à l’apport recommandé de 2 720 calories[xxx].

Le contrôle exercé par le PSUV sur les taux de change est un instrument politique qui lui permet de se maintenir au pouvoir. En effet, depuis 2003, le gouvernement utilise une politique de contrôle des devises plutôt musclée, son arme de choix dans la guerre économique. Cette politique a d’abord été introduite pour remédier à la fuite des capitaux qui avait entraîné un déficit de devises étrangères. Le besoin s’était présenté lorsque l’opposition avait bloqué l’industrie pétrolière, principale exportation dont dépend le Venezuela pour l’acquisition de ces devises. Cela est sans parler de la dette étrangère que nous n’aborderons pas dans cet article[xxxi]. Il y a deux taux de change, un taux fixe pour la nourriture et les biens essentiels (10 bolivars pour 1 $ US) et un taux variable pour tout le reste (665 bolivars pour 1 $ à la mi-décembre 2016). Les entreprises privées vénézuéliennes doivent avoir recours à des intermédiaires pour acquérir les devises étrangères nécessaires à l’importation. Les intermédiaires demandent le taux parallèle du marché, qui diffère de celui offert par l’État et qui est encore plus défavorable aux entrepreneurs locaux. Mark Weisbrot explique également comment l’existence de deux taux de change a accéléré l’inflation. En effet, comme il existe une pénurie de dollars, le prix de ces dollars sur le marché noir augmente et fait augmenter le prix des importations dans un pays où les denrées alimentaires sont en grande majorité importées. Alors que l’inflation augmente, la population désire acheter plus de dollars, car elle y voit une plus grande sécurité par rapport au bolivar, dont la valeur dégringole. Le prix du dollar sur le marché noir augmente alors encore, de même que l’inflation[xxxii].

La valeur du bolivar est en chute libre et le gouvernement ne publie plus de statistiques à cet effet depuis décembre 2015. La production intérieure diminuant de plus en plus, c’est en important que le Venezuela doit satisfaire à la demande. Le Venezuela est cependant dépendant à 96 % des revenus du pétrole pour obtenir les devises étrangères nécessaires aux importations, dont le prix est aujourd’hui environ 60 % plus bas que ce qu’il était en 2012. Le ministre de l’Économie, Miguel Pérez Abad, avait affirmé que, en 2016, 15 milliards seraient disponibles pour l’importation, alors que 50 milliards étaient disponibles en 2012[xxxiii]. Depuis l’arrivée de Chavez en 1999, le nombre d’entreprises privées a diminué de façon importante. Selon Conindustria, les deux tiers des 8 000 firmes qui existaient à l’époque ont fermé leurs portes. Le gouvernement s’est accaparé de près de 4 000 000 d’hectares de terres agricoles. On a ainsi nationalisé 500 entreprises agricoles, qui ne produisent plus qu’une fraction de ce qu’elles produisaient. En raison du contrôle des prix des denrées de base, les entreprises étaient contraintes de vendre en deçà des coûts de production. De plus, en raison d’une hausse du taux de change du marché parallèle, il est devenu rapidement impossible de compenser les pertes encourues par les ventes du commerce extérieur. Avec l’inefficacité de la production nationalisée et la paralysie de secteur privé, les problèmes de la pénurie et de l’inflation ne sont pas près d’être réglés[xxxiv]. Dans une entrevue avec l’économiste Michael Albert[xxxv], l’ex-ministre de l’Intérieur et de la Justice Miguel Rodriguez Torres, qui se trouvait aussi à la tête des services de renseignements, affirme que la question du taux de change devrait être réglée au plus vite par le gouvernement. Pour lui, ce serait mentir de dire que seule la guerre économique est responsable de la crise actuelle. La baisse du prix du pétrole y est pour beaucoup, mais le gouvernement n’a que très peu de contrôle sur le cours des hydrocarbures. Il tenterait de diminuer la production de pétrole, mais cela ne changera rien à la situation. Enfin, le taux de change, lui, repose entre ses mains et lui a attiré l’hostilité des entrepreneurs. Qui plus est, il facilite le « torpillage » du gouvernement. Il faut donc revoir cet instrument du PSUV[xxxvi]. L’économiste Mark Weisbrot appuie également cette thèse.

L’effondrement du système de santé et de l’industrie agroalimentaire

Grâce à la rente du pétrole, dès les débuts de sa présidence, le gouvernement de Chavéz avait mené une campagne contre la pauvreté avec les « missions », en fournissant des services de santé et de littératie dans les régions les plus pauvres. Ces missions distribuent de l’argent, des bourses scolaires. L’État distribuait aussi, à travers une série de magasins d’État Mercal, des aliments subventionnés. Le prix du pétrole était à la hausse pendant les années 2000, surtout entre 2004 et 2007 et ce sont les revenus ainsi engendrés qui permettaient cette générosité. Cependant, avec la chute du prix du pétrole vers la fin des années 2000, le système s’est effondré pour devenir totalement inefficace. Très vite, la demande de denrées subventionnées a dépassé l’offre et de longues files d’attente se sont constituées devant ces magasins. Les denrées ont peu à peu fait l’objet d’un contrôle plus strict et éventuellement d’un rationnement, allant même jusqu’à contrôler l’identité des clients avec leurs empreintes digitales. Le gouvernement, de son côté, nie l’ampleur du problème et affirme que le pays fait l’objet d’une campagne de désinformation[xxxvii].

Dans tous les cas, il ne fait aucun doute que le système de santé est dans un état pitoyable. Dans les hôpitaux, de nombreux médecins auraient quitté leur emploi en raison des conditions précaires. Depuis 2013, le gouvernement aurait tenté de remédier à la situation en déployant des docteurs communautaires[xxxviii] (médicos integrales comunitarios) sans formation universitaire. Un accord bilatéral avec Cuba avait permis à des milliers de médecins cubains de donner des soins dans le cadre du programme Barrio Adentro[xxxix], et ce, en échange de pétrole. Selon les chiffres officiels, près de 44 000 médecins auraient été dépêchés au Venezuela. Cependant, selon la Fédération pharmaceutique du Venezuela, 60 % des médicaments ne seraient pas disponibles à Caracas, et 70 % à l’extérieur de Caracas[xl]. Il ne fait également aucun doute sur le fait que le secteur agroalimentaire est plutôt dysfonctionnel. En 2010, le gouvernement Chavez a exproprié 47 fermes dans l’État de Zulia, dans lequel 4 000 hectares et 8 000 têtes de bétail ont été cédés à la Empresa Agroecológica La Maricela, une entreprise d’État. La production de lait est passée de 5 000 à 75 litres par jour en quatre ans. En 2014, ces terres ont été données à la municipalité de Colon. Il ne restait plus que 3 600 bêtes, beaucoup ayant été tués ou volés. Les employé·e·s n’avaient pas été payé·e·s pendant 4 mois. Les fermes, privées ou étatiques, ont de la difficulté à obtenir des pièces de rechange pour leur machinerie. Dans cette région frontalière avec la Colombie, la viande et le lait sont vendus illégalement de l’autre côté de la frontière, car les trafiquants colombiens payent un meilleur prix. Aussi, les fermes ont peine à trouver de la main-d’œuvre, car on y gagne presque autant en une journée en vendant sur le marché qu’en travaillant un moins entier au salaire minimum[xli]. L’ancien ministre Miguel Rodriguez Torres admet que la gestion de nombreuses fermes nationalisées a été désastreuse, que la manière dont ont été réalisées ces expropriations était inadéquate et mal gérée. Il donne deux exemples : le premier, concerne une ferme laitière qui s’est établie dans une région où il n’y avait aucune tradition de production de lait en raison des conditions inadéquates du site. Malheureusement, ce mauvais choix d’emplacement a été fait par pure ignorance. L’autre exemple est celui de l’entreprise Agroislena, qui était très bien gérée et très efficace. Elle exploitait malheureusement certains ouvriers. Monsieur Torres affirme qu’elle aurait pu être contrainte, et que les travailleurs et travailleuses auraient pu être défendus par l’État. Néanmoins, le gouvernement a nationalisé l’entreprise, qui est devenue Agro Patria. L’entreprise rencontre aujourd’hui de graves problèmes, entre autres, liés à l’importation de semences et à l’obtention de fertilisants. L’entreprise a depuis déménagé à Cuba et les fermiers et fermières s’en tirent très mal. Monsieur Torres ajoute que le Venezuela importe encore 70 % de ses biens de consommation. Le plus grave problème qui touche le pays n’est pas la distribution, mais la production. Le pays a la capacité de produire pour atteindre l’autarcie, mais dépend plutôt des revenus pétroliers pour sa sécurité alimentaire[xlii]. Il s’agit malheureusement d’un exemple typique de pays « dépendant », dont le mode de fonctionnement a été expliqué par Paul Baran. 

En juillet 2016, le gouvernement a décidé que les produits de base disponibles à des prix contrôlés dans les supermarchés seraient détournés vers les Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP). Ces derniers sont gérés par des organisations militaro-civiles issues du PSUV et distribuent des denrées de base à des prix contrôlés aux plus démunis. Même s’ils sont plus ou moins efficaces et rongés par la corruption, ils ont réduit les files d’attente devant les détaillants. Le 4 octobre, Maduro a annoncé que la moitié de la production de nourriture serait redirigée vers les CLAP. Pour beaucoup de Vénézuéliennes et de Vénézuéliens, le marché noir est la meilleure manière de mettre du pain sur la table : plus d’un tiers de la population aurait vendu des possessions personnelles afin de joindre les deux bouts[xliii].

Les coups d’état en Amérique latine, une menace encore bel et bien réelle

Il est important de replacer la crise au Venezuela dans le contexte actuel latino-américain. Il est aussi important de rappeler que des coups d’état y sont encore menés régulièrement au nom du libre marché, avec l’implication des États-Unis. Les tactiques ne sont peut-être plus les mêmes que celles employées au Guatemala en 1954[xliv] ou au Chili en 1973[xlv]. Néanmoins, elles ont tout de même mené à un changement de gouvernement en Haïti, en 2004, avec l’enlèvement de Jean-Bertrand Aristide ; au Honduras, en 2009, avec l’exil forcé de Manuel Zelaya au Costa Rica ; et enfin, au Paraguay, en 2012, avec le jugement « express » de Fernando Lugo. Il est possible d’ajouter à cela la destitution de madame Rousseff en 2016 au Brésil, pour laquelle on a blâmé le scandale de la Petrobras. Cela est sans compter les tentatives de coup d’état au Venezuela en 2002, celle en Bolivie en 2008 et en Équateur en 2010. Les craintes alléguées par Nicolas Maduro ne peuvent donc être seulement des fabulations comme semble parfois l’entendre l’opposition. Ont été impliquées à différents degrés dans les interventions antérieures la National Endowment for Democracy (NED)[xlvi], la United States Agency for International Development (USAID)[xlvii], la National Security Agency (NSA)[xlviii], la Defense Intelligence Agency (DIA)[xlix]. Il y a aussi la Western Hemisphere Institute for Security Cooperation (WHINSEC)[l], auparavant connue comme l’École des Amériques, qui forme le personnel militaire de nombre de pays d’Amérique latine. Ces interventions ont généralement lieu lorsque les intérêts de l’élite, alliée au secteur privé et aux entreprises étrangères, sont menacés par une quelconque mouvance progressiste qui désire changer les choses pour le bien-être de la majorité[li]. Il ne serait donc pas étonnant qu’une menace de coup d’état pèse effectivement sur le Venezuela. Le même secteur privé qui, allié à l’opposition et aidé par la CIA, avait tenté un coup d’État en 2002 pourrait encore tenter la même manœuvre en 2017 ou 2018. D’ailleurs, selon Marc Weisbrot, Washington essaie de renverser le gouvernement vénézuélien depuis une quinzaine d’années[lii].

Conclusion : les solutions à entrevoir ?

Dans son dernier rapport sur la crise qui sévit au Venezuela, l’International Crisis Group a fait quelques recommandations. Au gouvernement, il recommande de tenter de s’entendre avec l’opposition pour établir un calendrier électoral clair et, idéalement, de devancer les élections prévues pour décembre 2018. Il propose toute une série de recommandations qui consistent à démuseler l’Assemblée nationale et réformer le pouvoir législatif, qui se trouve à toute fin pratique aligné avec le PSUV. Il demande aussi la libération des quelques 2 000 prisonniers et prisonnières politiques, des militant·e·s de l’opposition qui auraient été arrêté·e·s pour avoir participé à des manifestations contre le gouvernement et de remettre en question sa réponse militaire à la crise, qui a mené à des abus et à des exécutions sommaires. Selon le groupe, le Venezuela aurait également intérêt à négocier avec des expert·e·s nationaux en économie pour faire diminuer l’inflation et restaurer le pouvoir d’achat, bien que cela irait tout à fait contre l’hostilité manifeste du gouvernement actuel envers le secteur privé et son refus de lui faire confiance[liii]. En effet, cette option rappelle les ajustements structurels imposés par le FMI qui avaient été la cause de la montée du prix, ce qui entraîna le Caracazo. Selon d’autres analystes, l’économie vénézuélienne devrait être complètement nationalisée, y compris les banques, ce qui semble peu réaliste vu les divisions actuelles au sein du gouvernement[liv]. La situation actuelle au Venezuela n’est pas celle de Cuba au moment de la révolution.

Cependant, l’ingénieur canadien Joe Emersberger, collaborateur de Telesur, fait mention d’une solution proposée par UNASUR qui semble plus intéressante. L’UNASUR propose, entre autres, le retour à un taux de change unique, une levée graduelle du contrôle des prix et de la subvention du pétrole, qui devraient être remplacés par des subventions directement au citoyen par l’entremise de cartes électroniques par exemple, une indexation des salaires, l’introduction d’un impôt sur le revenu, et des taxes sur les transactions financières. Bien que le taux de change unique et l’abolition des subventions ressemblent aux mesures jadis appliquées par le FMI, l’idée de subventions directes en diffère totalement[lv]. Pour M. Torres, les priorités devraient être de réparer l’économie et de restaurer la sécurité. Pour lui, il faut cesser de voir l’opposition comme un ennemi avec qui il faut surtout éviter de dialoguer, au risque de devenir un traître. C’est plutôt le contraire. Pour ce qui est des médias, ces derniers sont très puissants et très impliqués en politique. Toutefois, museler l’opposition et les médias n’est pas la solution. Selon lui, il faut mieux informer, mieux éduquer la population, et de nouveaux médias pourraient être utilisés à cette fin. Le socialisme du XXIe siècle n’est pas, selon lui, celui de l’Union soviétique et de Cuba, qui a connu des échecs catastrophiques[lvi]. Enfin, certainement, la faiblesse d’un système répressif est dans les libertés qu’il accorde (que ce système soit politique, économique, ou autre), mais la liberté accordée ne cesse d’être une menace pour un système que lorsque ce système cesse d’être répressif. La restriction des libertés au Venezuela semble ainsi rendre les manifestations de mécontentement, qu’elles soient de l’opposition ou « populaires », encore plus violentes. Nous avons demandé à monsieur O’Brien ce à quoi, selon lui, nous pouvons nous attendre. Il a répondu que la corruption et les tensions internes ne laissent présager rien de bon et que, « selon Chavéz, ce sont les mouvements sociaux qui doivent remplacer le gouvernement ».  

i     Bulmer-Thomas, V. (6 mars 2013). Analysis: How Hugo Chavez changed Venezuela. Récupéré sur BBC News: http://www.bbc.com/news/world-latin-america-15240081

ii     Frías, H. C. (14 mars 2010). Las Líneas de Chávez: Con Marx, con Cristo, con Bolívar. Récupéré sur Cuba Debate: Contra el terrorismo mediatico: http://www.cubadebate.cu/especiales/2010/03/14/las-lineas-de-chavez-con-…

iii     Associated Press. (11 mars 2013). Mort de Chavez: Cuba a perdu son « meilleur ami », selon Castro. Récupéré sur Radio-Canada: http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/603968/mort-chavez-fidel-castro-cuba…

iv     Ciccariello-Maher, G. (2013). We created Chavez: A People’sHistory of the Venezuelian Revolution. Duke University Press.

v     George Ciccariello­Maher. (22 mars 2016). Venezuela : ¡ Comuna o Nada! Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/11897

vi     O’Brien, P. (2014). Insurgent Planning in Venezuela and Brazil: The case of the CRBZ and the MST. LAP Lambert Academic publishing.

vii     Duddy, P. (30 mars 2015). Political Crisis in Venezuela. Récupéré sur Council on Foreign Relations: https://www.cfr.org/report/political-crisis-venezuela

viii     Sanchez, M. I. (6 janvier 2016). Venezuela: l’opposition majoritaire nomme trois députés. Récupéré sur La Presse: http://www.lapresse.ca/international/amerique-latine/201601/06/01-493719…
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ix     Observatorio venezolano de violencia. (décembre 2016). 2016: OVV estima 28.479 muertes violentas en Venezuela. Récupéré sur http://observatoriodeviolencia.org.ve/2016-ovv-estima-28-479-muertes-vio…
Venezuela Investigative Unit. (8 janvier 2017). Venezuela Set for Murderous 2017. Récupéré sur Insight Crime: http://www.insightcrime.org/news-briefs/venezuela-set-for-murderous-2017

x     International Crisis Group. (2016). Venezuela: Edge of the Precipice, Crisis Group Latin America Briefing No 35. Bruxelles. Récupéré sur https://www.crisisgroup.org/latin-america-caribbean/andes/venezuela/vene…

xi     Ibid no 10

xii     Eva María, & César Romer. (15 avril 2016). Chavismo From Below. Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/11933

xii     lbid no 10

xiv     Uzcatégui, R. (2010). Venezuela: la révolucion como espectaculo, Una critiqua anarquista al gobierno bolivariano. Caracas, Madrid, Tenerife, Buenos Aires: El Libertario / Editorial La Cucaracha Ilustrada /LaMalatesta Editorial / Tierra de Fuego / Libros de Anarres.

xv     https://www.crisisgroup.org

xvi     Ibid no 10

xvii     International Crisis Group. (2016). Venezuela: Tough Talking, Latin America Report No 59. Bruxelles. Récupéré sur https://www.crisisgroup.org/latin-america-caribbean/andes/venezuela/vene…

xviii     Ibid no 10

xix     Ibid no 10

xx     Ibid no 10

xxi     Joe Emersberger. (20 juillet 2016). Chavismo Must Stop the Economic Bleeding. Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/12091
Miguel Rodriguez Torres, & Michael Albert. (10 août 2016). Critiquing Chavismo’s Shortcomings: An Interview with Miguel Rodriguez Torres. Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/12124 

Ellner, S. (15 juin 2016). Beyond the Boliburguesía Thesis. Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/12030

xxii     Baran, P. (1952). On the Political Economy of Backwardness. The Manchester School of Economy and Social Studies, 66–84.

xxiii     Victor Alvarez. (4 août 2016). What Happens if Venezuela Doesn’t Pay its Foreign Debt? Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/12118

xxiv     Golinger, E. (11 avril 2010). Venezuela: Coup and Countercoup, Revolution. Récupéré sur Global Research: http://www.globalresearch.ca/venezuela-coup-and-countercoup-revolution/1…

xxv     Milton D’León. (16 juin 2016). What’s Going on in the Barracks? Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/12037

xxvi     C’est nous qui traduisons.

xxvii     Misión Verdad. (28 octobre 2016). « Paro Nacional »: la MUD reconoce que depende de la guerra económica. Récupéré sur Misión Verdad: http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/paro-nacional-la-mud-acep…  

xxviii      Il semblerait que l’International Crisis Group favorise l’opposition. Il convient de rappeler que l’ONG est surtout financée par les pays occidentaux et que, fort probablement, elle présente un point de vue qui reflète un tant soit peu leurs intérêts. Les rapports dressent un portrait catastrophique du pays et certains éléments d’information, difficilement vérifiables, nous portent au doute, comme l’omission de la mention d’autres circonstances. Toutefois, nous résumons ici les éléments importants de la crise, sur lesquels ils subsistent le moins de doutes. Au besoin, nous avons amené des informations en provenance de sources gouvernementales ou autre.

xxix     Ibid no 17

xxx     Christina Schiavoni, & William Camacaro. (14 juillet 2016). Special Report: Hunger in Venezuela? A Look Beyond the Spin. Récupéré sur Venezuela Analysis:  https://venezuelanalysis.com/analysis/12084

xxxi            Ibid no 23

xxxii          Weisbrot, M. (27 octobre 2016). Venezuela’s Economic Crisis: Does It Mean That the Left Has Failed? Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/12750

xxxiii         Ibid no 17

xxxiv        Ibid no 17

xxxv       Miguel Rodriguez Torres, & Michael Albert. (10 août 2016). Critiquing Chavismo’s Shortcomings: An Interview with Miguel Rodriguez Torres. Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/12124

xxxvi        Ibid no. 17
Weisbrot, M. (25 mars2016). In Venezuela, Dismantling a Weapon of Mass Destruction. Récupéré sur Mark Weisbrot: https://venezuelanalysis.com/analysis/11904

Mark Weisbrot. (11 mai 2016). Economic Policy Could Determine the Political Results in Venezuela. Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/11966

xxxvii       Ibid no 10
International Crisis Group. (2015). Venezuela:Unnatural Disaster, Crisis Group Latin America Briefing No 33. Bruxelles. Récupéré sur https://www.crisisgroup.org/latin-america-caribbean/andes/venezuela/vene…

xxxviii     International Crisis Group. (2015). Venezuela:Unnatural Disaster, Crisis Group Latin America Briefing No 33. Bruxelles. Récupéré sur https://www.crisisgroup.org/latin-america-caribbean/andes/venezuela/vene…

xxxix     Ibid no 37

xl     Ibid no 37

xli     Ibid no 37

xlii     Ibid no 17

xlii     Ibid no 10

xliv     Faujour, M. (2014, juin). Un coup d’Etat emblématique de l’interventionnisme américain : Le Guatemala a-t-il oublié Jacobo Arbenz ? Le monde diplomatique, p. 8. Récupéré sur https://www.monde-diplomatique.fr/2014/06/FAUJOUR/50526

xlv     Un dictateur mis en place par les États-Unis. (2006, décembre 11). Le Devoir. Récupéré sur http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/124605/…

xlvi     http://www.ned.org/

xlvii     https://www.usaid.gov/

xlviii     https://www.nsa.gov/

xlix     http://www.dia.mil/

l     http://www.benning.army.mil/tenant/whinsec/

li     Ruiz, P. (5 septembre 2016). Cronología: Golpe de Estado en América Latina. Récupéré sur Telesur: http://www.telesurtv.net/opinion/Cronologia-Golpe-de-Estado-en-America-L…

lii     Ibid no 35

liii    Ibid no 10

liv      Juan Manaure, & Carlos E. Jaurena. (27 février 2017). Venezuela: A Balance Sheet of 2016 and Perspectives for 2017. Récupéré sur Venezuela Analysis : https://venezuelanalysis.com/analysis/12948

lv      Gabriel Hetland. (23 juin 2016). How Severe Is Venezuela’s Crisis? Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/12046
Ibid no 17

lvi     Ibid no 35

À bout de patience. Pierre Perrault et la dépossession – Entrevue avec Olivier Ducharme

À bout de patience. Pierre Perrault et la dépossession – Entrevue avec Olivier Ducharme

Par Émile Duchesne

Pierre Perrault est un cinéaste québécois dont la réputation n’est plus à faire. Figure fondatrice du cinéma direct, il aura influencé un grand nombre de cinéastes d’ici et d’ailleurs. À travers son œuvre cinématographique, Perrault propose une réflexion sur le Québec de son époque. Dans À bout de patience. Pierre Perrault et la dépossession, Olivier Ducharme – docteur en philosophie, auteur et éditeur de la série « Cinéma » aux éditions Varia – s’intéresse à démontrer comment le thème de la dépossession est omniprésent dans l’œuvre de Pierre Perrault ainsi que la manière dont l’œuvre du cinéaste garde toute sa pertinence pour comprendre et penser le Québec d’aujourd’hui.

Q1. Dans votre livre, vous décrivez les pressions du système capitaliste comme la force de l’Un, c’est-à-dire comme un vecteur engendrant l’uniformisation, le désenchantement, la perte des ressources et des techniques du territoire, etc. Pour celles et ceux qui n’ont pas lu le livre, comment se manifeste cette force de l’Un dans l’œuvre de Pierre Perrault ?

R1. Perrault s’est intéressé principalement à trois communautés au cours des années 1960-1970, à commencer par celle des navigateurs et navigatrices de l’île aux Coudres avec qui il produira trois documentaires. Le dernier volet de la trilogie (Les voitures d’eau) expose le déclin de l’industrie maritime coudriloise, symbolisé par la disparition progressive des goélettes (bateau de bois servant au transport du bois de pulpe) construites directement sur l’île. Devenues inadéquates à la navigation contemporaine, les goélettes peinaient à suivre la cadence des bateaux de fer qui possédaient un pouvoir financier capable de s’adapter aux nouvelles pratiques de navigation. Le recul technologique et économique aura ainsi eu raison d’un savoir-faire traditionnel transmis de génération en génération par la population de l’île aux Coudres. Nous sommes alors devant une dépossession territoriale et économique affectant une communauté entière.

            Au tournant des années 1970, Perrault amorce deux nouveaux cycles documentaires qui le mèneront à l’ouest et au nord du Québec : en Abitibi et à la Côte-Nord. En mettant les pieds en Abitibi, Perrault découvre rapidement que les terres se vident de leurs agriculteurs et agricultrices et que les rangs de campagne se transforment en cimetière où se côtoient de vieilles carcasses d’automobiles et des restes de granges et de maisons. Il cherche alors à comprendre les raisons ayant pu pousser des milliers de colons et d’agriculteurs et agricultrices à quitter leur terre. Il trace l’histoire de l’agriculture en Abitibi en racontant la venue massive de colons, quittant précipitamment la pauvreté des villes causée par la grande Crise de 1929. Par le biais des plans Gordon (fédéral) et Vautrin (provincial), chaque colon recevait un lot à défricher et un montant d’argent pour construire une première maison. Perrault montre avec gravité que l’aventure agricole abitibienne n’aura duré que quelques décennies et aura laissé démunis plusieurs agriculteurs et agricultrices déçu·e·s de ne pas pouvoir faire prospérer le potentiel des terres qu’ils avaient défrichées de peine et de misère pendant de nombreuses années. Cet échec ne s’explique pas par la mauvaise qualité des terres ou par l’incompétence des agriculteurs et agricultrices, mais bien par un changement dans le mode de production agricole. Pendant longtemps, l’agriculture québécoise s’est satisfaite d’une culture vivrière où chaque famille pouvait aspirer à vivre de manière autonome. Avec la montée d’une agriculture industrielle à laquelle le gouvernement octroyait subventions et prêts, les petit·e·s agriculteurs et agricultrices se virent marginalisé·e·s et poussé·e·s à la faillite, faute de moyens financiers pour acquérir les équipements nécessaires. Comme pour les navigateurs et navigatrices de l’île aux Coudres, les agriculteurs et agricultrices de l’Abitibi vécurent les effets d’une dépossession, aussi bien territoriale qu’économique.  

            À la même époque, Perrault prend part à quelques expéditions de chasse dans le territoire du Mouchouânipi (pays de la terre sans arbre), qui se situe au nord du 52e parallèle dans le Nord-du-Québec, en compagnie de deux Innus de la réserve de la Romaine (André Mark et Basile Bellefleur). Tous ensemble, ils tentent de recréer les gestes de la chasse au caribou que la communauté Innue de la Côte-Nord pratiquait de génération en génération avant de perdre l’accès à son territoire de chasse et, par le fait même, à une partie essentielle de sa culture. Les deux documentaires que Perrault rapporte de ses expéditions à la Côte-Nord (Le goût de la farine et Le pays de la terre sans arbre ou le Mouchouânipi) (dé)montrent une communauté qui peine à renouer avec sa culture ancestrale. Vivant maintenant dans des réserves avec le souvenir d’une époque lointaine caractérisée par une culture de chasse et un mode de vie nomade, les Innu·e·s se trouvent maintenant déchiré·e·s entre un passé envié et un présent qui laisse peu de chances de s’en sortir dignement. Elles et ils ont subi et subissent encore aujourd’hui les conséquences d’une triple dépossession : culturelle, territoriale et économique.

            Les nombreuses dépossessions décrites à même le terrain par Perrault participent toutes d’un processus de prolétarisation dans lequel les travailleurs et travailleuses (navigateurs, navigatrices, agriculteurs, agricultrices, chasseurs et chasseuses) perdent leur indépendance et le pouvoir qu’ils possédaient jadis sur un territoire. Tout ceci contribue, selon Perrault, à entretenir un mouvement d’uniformisation culturelle dans lequel les gestes originaux posés sur un territoire précis, disparaissent au profit d’une culture où seuls comptent la rentabilité, la vitesse et le développement économique. Cet impitoyable constat n’a rien perdu de son actualité!

Q2. Le rapport aux animaux est un thème très important chez Perrault. Dans votre livre vous exposez au moins trois figures explorées par Perrault : l’animal-marchandise dans les abattoirs, le braconnage et le rapport sacré entre les Innu·e·s et le caribou. Pourriez-vous nous parler brièvement du rapport aux animaux chez Perrault?

R2. Une question qui mériterait un ouvrage entier. Des marsouins (Pour la suite du monde) aux orignaux (La bête lumineuse), en passant par les bœufs musqués (Cornouailles), les animaux détiennent dans les documentaires de Perrault, une signification qui dépasse le simple amour des bêtes. Je me suis intéressé à la question animale chez Perrault par l’entremise de la critique qu’il émet sur le traitement des animaux dans un abattoir de l’est de Montréal. Au début des années 1960, Perrault produit une série radiophonique ayant pour thème, la ville de Montréal (J’habite une ville). Dans ce cadre, il réalise une émission sur le travail effectué dans un abattoir montréalais dans laquelle il se montre extrêmement critique face à la violence faite aux animaux. Il dénonce le travail à la chaîne opéré par les travailleurs et travailleuses qui découpent la carcasse des bêtes de manière abstraite. Perrault ne critique pas, comme nous pouvons le faire aujourd’hui, la cruauté des abattoirs face aux animaux, mais plutôt la perte de la véritable signification du sacrifice animal, du sang versé et de la mort.

            Lui-même chasseur, Perrault a souvent défendu cette activité comme étant le lieu où se révèle la valeur de la nourriture et du sacrifice animal. Pour étayer sa position, Perrault se référait souvent à la signification que les amérindien·ne·s accordent à l’animal, le respectant et le chassant avec parcimonie. À la différence de la chasse sportive qui se pratique dans les limites d’une pourvoirie, la chasse au caribou, longtemps pratiquée par les communautés innues, représentait une question de vie et de mort, l’animal incarnant la figure de la survie. Du point de vue d’une éthique animale, nous pouvons défendre la position de la chasse pratiquée dans un cadre de survie. Il est cependant gênant de défendre la position adoptée par Perrault, qui pratique la chasse pour son plaisir personnel. La chasse ne se justifie qu’à l’intérieur d’une culture précise et il faut s’interroger sur la pertinence pour notre culture de la pratiquer encore. 

Q3. Même si Perrault met l’accent sur la dépossession, il réussit quand même à documenter la résistance – au sens de continuité dans les pratiques – envers cette même dépossession. Comment se manifeste cette résistance dans l’œuvre de Perrault ?

R3.  La résistance se révèle, tout d’abord, dans la mémoire des gestes que Perrault a réussi à capter tout au long de sa vie. Les traces de la pêche aux marsouins, de la navigation des goélettes sur le fleuve Saint-Laurent, de la chasse au Mouchouânipi, de l’agriculture vivrière en Abitibi, de la grève étudiante à Moncton en 1968, Perrault les a conservées en imprimant sur la pellicule la parole et les gestes des personnes qui ont vécu ces événements. Cette mémoire survit à la disparition de ces pratiques propres aux territoires québécois, amérindien et acadien, et elle garde vivante une parole devenue obsolète en raison de la dépossession. Résister en se souvenant, en se rappelant l’existence de ceux et celles qui nous ont précédé, fait partie d’un devoir de mémoire.

            Comme je l’ai déjà mentionné, la majorité des documentaires de Perrault montre le déclin de communautés incapables de survivre à la montée envahissante d’un marché économique qui écrase chaque particularité au profit d’une uniformisation culturelle. La figure par excellence de la résistance perraultienne demeure sans contredit celle d’Hauris Lalancette, tenant à bout de bras sa ferme dans un paysage déserté. Il a survécu à la désertion de la campagne abitibienne, mais à quel prix! Une résistance plutôt désespérée, proche de l’entêtement. Perrault célèbre la persévérance d’Hauris Lalancette, mais il sait également qu’elle symbolise le sacrifice d’un homme se battant seul contre tous.    

Q4. L’idée du royaume est un thème qui traverse toute l’œuvre de Perrault. On sait que Perrault était nationaliste mais son nationalisme détonnait de la version classique que l’on connait au Québec. En effet, pour Perrault, le Québec devrait être constitué de plusieurs « royaumes » ce qui fait de son nationalisme un mouvement profondément décentralisé. Il en est ainsi venu à concevoir l’Abitibi mais aussi le pays Innu comme des royaumes. Peux-tu nous parler davantage de cette idée de royaume ?

R4.  Le royaume demeure une notion complexe dans l’œuvre de Perrault. Elle est devenue centrale à travers la tétralogie abitibienne et l’effervescence nationaliste des années 1970. On peut la rapprocher de celle de la souveraineté qui devient incontournable à cette époque au Québec. Il faut cependant rapidement apporter des nuances. Le royaume perraultien ne peut pas se réduire à la seule sphère du politique ; il se rapporte plutôt à une continuelle quête de liberté qui passe autant par les simples gestes de la vie quotidienne que par un désir d’émancipation politique et économique. Pour saisir la portée étendue du royaume, j’aime me rapporter à ce passage tiré d’un manuscrit inédit présent dans les archives de Perrault : « D’abord, il s’agit de maîtriser la moindre chose, de la plus humble et la plus quotidienne comme le pain, le bétail, les arbres, l’eau, jusqu’à la plus sophistiquée, jusqu’à l’atome, jusqu’aux galaxies. » On le voit, l’idée de royaume en est une exigeante chez Perrault. Vivre en son royaume équivaut à posséder le territoire, les moyens de production et les instances décisionnelles. Ne possédant ni le territoire ‒ pensons aux ressources naturelles qui nous échappent au profit des multinationales ‒ ni le pouvoir économique, le Québec ne peut pas encore se vanter d’être un royaume selon Perrault.

            Le royaume se rapporte finalement à la volonté d’être libres là où nous habitons. Être libre économiquement ‒ ne pas être au service de l’argent des autres ‒ politiquement ‒ pouvoir décider par soi-même ‒ et culturellement ‒ développer des manières originales de vivre : voici les conditions requises pour l’établissement d’un royaume digne de ce nom. Perrault s’intéresse très peu, pour ainsi dire jamais, à une idéalisation de la liberté. Il braque plutôt son attention sur la multitude ‒ le peuple ‒ dont l’absence de liberté se vit à même sa chair. Pour tout dire, la souveraineté politique du Québec se réalisera, selon Perrault, lorsque le peuple sera lui-même libre, lorsqu’il aura décidé de son sort.    

Q5. Si Perrault s’est attardé à documenter différentes manifestations de la dépossession, son œuvre a également permis à certain·e·s de reprendre possession de leur rapport au territoire, de leur identité, etc. Je pense ici aux Innu·e·s de Unamen Shipu (La Romaine), qui affectionnent les films de Perrault puisqu’ils leur permettent de raviver certains souvenirs. L’œuvre de Perrault exerce aussi une influence sur certains musiciens, comme Fred Fortin et son groupe Gros Méné. Croyez-vous que les travaux de Perrault peuvent contribuer à obstruer le rouleau compresseur de la dépossession capitaliste? 

R5.  Pierre Perrault nous lègue une parole critique et un sens aigu de la liberté.  La meilleure description de son travail demeure celle qu’il donne de l’artiste engagé : « L’artiste engagé (toutes formes d’engagement ici comprises sauf la partisane) est celui qui refuse les idéologies, ne propose pas de solutions mais approfondit la douleur silencieuse. Il cherche à confondre toutes les raisons et toutes les infaillibilités. Il imagine les avènements. Il légitime sa présence. Il cherche à libérer les hommes successivement. Il établit son rapport avec l’histoire. Il prend ses distances avec les puissances et il exerce sans aide sa liberté. » Fervent critique de la société de son temps, Perrault nous offre une parole qui dénonce le pouvoir économico-politique des puissant·e·s et donne voix à celles et ceux qui demeurent à l’écart. Il y a une colère chez Perrault dont nous devons nous souvenir pour mener à bien les présentes et futures batailles contre la centralisation des pouvoirs et la disparition des identités culturelles.

À bout de patience. Pierre Perrault et la dépossession d’Olivier Ducharme a été publié aux éditions Écosociété en novembre 2016. 

Au-delà du combat entre «racistes» et «islamo-gauchistes»: le choix de Québec solidaire

Au-delà du combat entre «racistes» et «islamo-gauchistes»: le choix de Québec solidaire

L’auteur est membre de Québec solidaire

Depuis que Québec solidaire a refusé l’alliance électorale proposée par le Parti Québécois, qui impliquait un pacte de non-agression dans certaines circonscriptions,   il souffle un vent toxique qui encrasse les bronches de tous ceux et celles qui rêvent de respirer l’air d’un Québec plus juste et indépendant. Les coups de semonce tirés de  part et d’autre empêchent, pour l’instant, d’y voir clair et d’en tirer les conclusions pragmatiques qu’une situation politique critique impose.

Deux armées rangées

Les congressistes de QS ne se sont pas contenté·e·s, comme nous le savons, du refus d’une alliance électorale avec le PQ. Véritable crachat au visage du vieux parti, l’étiquette du racisme et du néolibéralisme – les « deux bêtes du PQ » pour la congressiste Dalila Awada (1) – est désormais, pour maints solidaires, inséparable de l’équipe de Jean-François Lisée. Cette tentative de déclassement politique du vieil appareil péquiste n’est pas sans conséquences, et constitue une véritable « gifle à effet boomerang », pour reprendre l’expression de Radio-Canada (2). Plusieurs électeurs et électrices ne digèrent pas le refus d’une telle alliance pragmatique et ne pardonnent pas à QS de prendre le risque d’un retour au pouvoir des libéraux ou de la formation d’un gouvernement caquiste, bref, de la continuité de l’austérité triomphante et d’une toujours plus grande concentration des richesses nationales.

Autre élément crucial : contrairement à l’exécutif solidaire qui préconise une attitude de « refroidissement » des tensions entre forces indépendantistes et qui, de ce fait, tente de relayer le moins possible les attaques dithyrambiques de la part de certain⸱e⸱s de ses militant⸱e⸱s (3), Lisée fonce, couteau entre les dents, vers la bête rouge. QS constituerait, selon ses dires, un appareil politique sectaire dirigé dans l’ombre par un politburo autoritaire de type soviétique (4). Cette propagande anti-communiste digne d’une autre époque fait un bout de chemin à travers les médias officiels (5). À ce discours s’ajoute toute la cohérence du délire conservateur du moment, selon lequel une extrême gauche antinationale, prônant la destruction de nos institutions et de notre culture, contribuerait à l’islamisation de l’occident, véritable complot « islamo-gauchiste ». Ainsi, QS serait l’« allié de l’islamisme (6) », les propos d’Awada dignes, comme l’affirme Jacques Lanctôt, de l’ordonnance d’un tribunal islamique, une véritable fatwa.

Cette croisade réciproque rend impossible tout jugement raisonnable sur les avantages et inconvénients de la décision politique prise par Québec Solidaire, et sur ses raisons. En se contentant de voir la situation exclusivement selon le prisme des idéologies en lutte, nous nous écartons de la nature initiale de ce que Québec Solidaire a rompu. L’alliance électorale entre les deux partis était avant tout une collaboration stratégique entre deux partis aux principes divergents. C’est ainsi que la question doit être traitée, et selon cet angle que l’on doit juger de la qualité des deux avenues qui se présentaient à QS. Sans cela, l’hystérie partisane laisse place à une hystérie collective dans laquelle, d’un côté, on fait la chasse aux « racistes », et de l’autre, on cible les « communistes » d’un supposé politburo secret ainsi que les « islamistes ».

Le refus de la grande alliance nationale

Si l’alliance avortée était strictement stratégique, c’est que l’application de ce procédé contrevient potentiellement à certains principes qui animent le parti. C’est en mettant en relation les bienfaits d’une telle collaboration avec ce qu’il pourrait en coûter sur le plan des principes que l’on peut juger de la véritable valeur de la voie empruntée par QS. À cet égard, les bienfaits d’un tel rapprochement sont indéniables. Le fait que le PQ et QS ne s’affrontent pas au sein de certaines circonscriptions clés aurait bien sûr permis de contourner les effets pervers, sur le plan démocratique, d’un mode électoral uninominal à un tour. À ce titre, une telle alliance aurait fort probablement favorisé l’élection du PQ et permis à QS de gonfler ses rangs. Une fois au pouvoir, un gouvernement péquiste serait redevable à QS. Les solidaires auraient alors eu le rapport de force nécessaire pour s’assurer que le PQ applique les politiques publiques de gauche présentes dans son programme, comme le réinvestissement dans les services publics et le salaire minimum à 15$, et qu’il s’engage à réformer le mode de scrutin, de façon à ce qu’il se rapproche d’un mode proportionnel.

Il s’agit là de suppositions, mais qu’est-ce que la joute politique officielle si ce n’est que s’attacher à des paris plausibles? Bien sûr, ce scénario repose sur un certain alignement de l’électorat. Il suppose également que le PQ collaborerait sérieusement. À cet effet, il est raisonnable d’en douter. En ce qui concerne l’application d’un agenda politique de gauche, le PQ a maintes fois prouvé qu’il prenait, ces dernières années, un virage contraire, indépendamment de ce qu’il exprime en campagne : l’austérité et le virage ambulatoire du système de santé sous Lucien Bouchard, abandon par le gouvernement Marois de la hausse de l’imposition des hauts revenus, coupes budgétaires, par ce même gouvernement, en santé, en éducation et dans l’aide sociale, dégel indexé des frais de scolarité, accession, avant Lisée, de Pierre-Karl Péladeau à la chefferie du parti. Le scrutin proportionnel, lui, fut présent dans le programme du PQ durant plusieurs années, mais les pressions du système bipartisan auront eu raison de son rejet, bien qu’il soit présentement réactualisé par Lisée (8). Ce pari se fonde donc sur beaucoup de « si », mais mieux vaut des « si », réalistes, que rien du tout. Et quand bien même le PQ aurait trahi ses engagements, QS aurait eu le beau jeu. Il aurait pu s’inscrire comme l’acteur politique incontournable qui a agi du mieux qu’il pouvait et qui, désormais, constitue la seule véritable alternative à l’idéologie néolibérale.

Le refus de l’alliance électorale freine également le déploiement d’un agenda plus global. Sans alliance avec le PQ, difficile d’imaginer l’élaboration d’une feuille de route commune pour tou⸱te⸱s les indépendantistes telle que la préconise OUI-Québec et qui regrouperait le Parti Québécois, Québec solidaire, Option nationale et le Bloc québécois. Bien que les deux enjeux soient en partie conjoints, les militant·e·s de QS les traitent distinctement, de façon à ne pas enfoncer dans la gorge des membres du parti l’une ou l’autre des deux propositions. Par souci de transparence, le Comité de coordination nationale (CCN) du parti a pris la décision contradictoire, par sa non-transparence, de ne pas faire mention, durant le Congrès, d’une entente relative au plan de convergence des forces indépendantistes, signée par l’ancien président de QS, Andrés Fontecilla. Cette entente n’avait aucune valeur officielle, puisqu’une telle décision, pour être effective, doit être approuvée en congrès. Or, le congrès en question se déroulera après celui qui a mené au rejet du rapprochement avec le PQ. Comme nous le savons,  le fait de garder secrète cette entente a nui à QS (9). Quant à la validité d’une telle feuille de route, il est très possible d’argumenter que, selon le contexte politique, le PQ – parti qui, depuis un moment, passe son temps à attendre les « conditions favorables » pour un référendum – s’en dissocierait ou en changerait la nature. À cette objection, l’on peut répondre la même chose qu’aux critiques contre l’alliance électorale.

Le pari du mouvement citoyen

La décision prise par QS relève de la haute considération des principes qui animent le parti. Les avantages de l’alliance ne valent pas, pour les solidaires, ce qu’il leur en coûterait au plan des valeurs politiques. Sans correspondre à la caricature d’un communautarisme sectaire que l’on attribue souvent à QS, ce parti de gauche est fondamentalement humaniste, ce qui le rend hostile à toute entreprise politique qui viserait la stigmatisation d’une minorité sociologique. Or, contrairement à ce qui le définissait jusqu’à maintenant, le PQ a récemment pris la voie d’une xénophobie épisodique à l’égard des musulman·e·s à travers l’épisode de la Charte des valeurs québécoises, véritable wedge politic qui a eu pour effet de diviser la population, en braquant une part critique de celle-ci contre une minorité religieuse qui n’a absolument rien à voir avec l’échec du projet indépendantiste. Avec la course à la chefferie pour succéder à Pierre-Karl Péladeau, le PQ avait l’occasion de tourner la page. Mais les membres du parti ont choisi d’élire Lisée, candidat qui a structuré une bonne partie de sa campagne en enchaînant les propos islamophobes, de la suggestion qu’une femme voilée d’une burqa pouvait potentiellement y cacher un ak-47 à l’amalgame entre son rival péquiste Alexandre Cloutier et l’intégriste Adil Charkaoui.

En toute cohérence avec la gauche qu’il incarne, QS s’oppose au libéralisme économique qui broie les peuples. C’est également en phase avec ce principe que les congressistes ont rejeté le rapprochement avec le PQ. Personne ici n’affirme que le parti de René Lévesque soit historiquement « néolibéral ». Toutefois, à titre de formation politique aux tendances contradictoires, le PQ, depuis la fin des années 1990, a intégré l’idéologie néolibérale dominante, et tend, malgré certaines résistances de son aile gauche (pensons à la mise en place des CPE) à s’orienter vers la droite économique.

La rupture avec le PQ n’est toutefois pas qu’une question d’intégrité morale. Les solidaires optent pour le pari d’un mouvement citoyen d’envergure qui déstabilise les appareils sclérosés de la politique traditionnelle. Un mouvement d’adhésion à un projet politique commun. Cette tentative de révolution politique serait difficile à concevoir si elle prenait pied grâce à l’un des trois grands partis de l’establishment politique québécois. À l’ère de l’irruption populiste issue de la dernière crise économique, les projets politiques qui s’ancrent au sein de grands mouvements populaires constituent une formule qui fonctionne de plus en plus. Dans le contexte québécois, l’impératif de défense des minorités, dont QS se fait le garant, pourrait, en plus, mener à une situation historique où un parti indépendantiste de gauche grugerait le vote anglophone et allophone normalement associé à la grande famille libérale, ce dont QS fait le pari. Pour celles et ceux qui voient en ce coup de dés avec l’histoire une entreprise loufoque, il importe de rappeler que le présent circonscrit n’est jamais tout à fait garant du futur, surtout pas dans une période trouble comme celle que nous vivons. Québec Solidaire ouvre les voies du possible. 

CRÉDIT PHOTO: Barbara Andrade

(1) Marco Bélair-Cirino. 20 mai 2017. « Les délégués de Québec solidaire refusent de s’allier aux péquistes ». Le Devoir.

(2) Hugo Lavallée. 27 mai 2017. «Québec solidaire : une gifle à effet boomerang». ICI Radio-Canada.

(3) À cet égard, voir l’entrevue de Gabriel Nadeau-Dubois par Mario Dumont : TVA Nouvelles. (2017, 30 mai). Un candidat de Québec solidaire dans Rosemont contre Lisée. Repéré à http://www.tvanouvelles.ca/2017/05/30/un-candidat-de-quebec-solidaire-da….

(4) Tommy Chouinard. 26 mai 2017. « QS dirigé par un politburo, accuse Lisée ». La Presse.

(5) Pensons notamment à la chronique de Michel David : Michel David. 27 mai 2017. «Le politburo». Le Devoir.

(6) André Lamoureux. 29 mai 2017. « Québec solidaire, enclave du gauchisme et allié de l’islamisme ». Le Devoir.

(7) Jacques Lanctôt. 26 mai 2017. « La diffamation ». Canoë. Repéré sur http://fr.canoe.ca/infos/chroniques/jacqueslanctot/archives/2017/05/2017…

(8) Pour le rapport du PQ à la proportionnelle, voir ce récent rafraichissement : Paul Cliche. 2 mars 2016. « Le scrutin proportionnel et le Parti Québécois ». L’aut’Journal.

(9) Radio-Canada. 26 mai 2017. «Le PQ demande à QS de dire la vérité sur l’entente entre les souverainistes». Radio-Canada.

(10) Radio-Canada. 26 mai 2017. « Le PQ demande à QS de dire la vérité sur l’entente entre les partis souverainistes ». Radio-Canada.

(11) Robert Dutrisac. 17 septembre 2016. « Lisée propose une « discussion » sur l’interdiction de la burqa ». Le Devoir.

(12) Louis-Samuel Perron. 16 septembre 2016. « Course à la direction du PQ : Adil Charkaoui « appuie » Cloutier, affirme Lisée ». La Presse.

(13) Afin de saisir le développement de ce phénomène, voir John B. JUDIS, The Populist Explosion : How the  Great Recession Transformed American and European Politics, États-Unis, Columbia Global Reports, 2016.

(14) Stéphanie Bérubé. 22 mai 2017. « Québec solidaire à la conquête des régions… et des Libéraux ». La Presse.

Vers l’équité hommes-femmes dans le milieu du cinéma

Vers l’équité hommes-femmes dans le milieu du cinéma

Il y a d’abord eu, cet hiver, une tempête d’annonces de la part des institutions de financement, qui souhaitent faire davantage de place aux films par des femmes. Puis, au printemps, la création du premier festival de films féministes de Montréal. Le vent tourne pour les femmes au cinéma, mais est-ce pour de bon?

Au Québec, toute œuvre conçue par un ou une cinéaste et nécessitant un financement de plus d’un million de dollars est soumise à un long processus de sélection. L’œuvre doit d’abord être lue et encouragée par – au minimum – un producteur ou une productrice, un télédiffuseur ou un distributeur avant d’atterrir chez la SODEC ou Téléfilm Canada, où un jury chargé d’évaluer les films selon plusieurs critères choisira de lui attribuer ou non une part de son budget annuel.

Or, malgré un nombre équivalent de femmes et d’hommes diplômé·e·s des écoles de cinéma du Québec, les institutions publiques n’accordent pas plus de 20 % du financement disponible aux films produits par des femmes[i]. C’est donc dire qu’elles se limitent, ou se contentent, d’autoproduire leurs films : bien souvent des courts métrages ou des documentaires de peu de moyens. En ce qui concerne le long métrage de fiction, l’organisme Réalisatrices Équitables estime que les femmes reçoivent entre 11 % et 19 %[ii] des enveloppes budgétaires auprès des organismes qui requièrent l’engagement d’un producteur ou d’une productrice, d’un distributeur ou d’un télédiffuseur.

« En cinéma, il n’y a pas beaucoup de chance pour les nouveaux, et encore moins pour les nouvelles, commente Isabelle Hayeur, présidente de l’organisme Réalisatrices Équitables en entrevue avec L’Esprit libre. Tant que tu travailles avec tes ami·e·s sans un gros budget ça va, c’est quand tu commences à aller voir les producteurs [et productrices] que les difficultés peuvent commencer. »

Obstacles à la diffusion

La réalisatrice Magenta Baribeau s’est butée à de nombreux obstacles même après l’aboutissement de certains de ses projets : s’il lui a été difficile de faire financer ses projets en raison de la « sensibilité » de leurs sujets, il a été tout aussi ardu de les diffuser.

Le financement, qui occupe une grande place dans la réussite d’un projet, a aussi un impact dans la diffusion de l’œuvre, une fois terminée.

« Diffuser un film quand t’as pas eu de financement, c’est pas facile, parce que le fait d’être financée donne de la crédibilité. Si j’avais fait un film financé et vu par des personnes ouvertes a des femmes féministes j’aurais eu une plus grosse vitrine », explique Mme Baribeau.

Pour contrer le problème, et parce que l’idée d’un festival plus inclusif lui faisait envie, la cinéaste a fondé le premier festival de films féministes de Montréal. Un festival ouvert à tou·te·s – femmes, hommes, trans –  à condition que le sujet du film se rattache au féminisme. Car à ses yeux, en festival, la présence de films par des femmes est toujours insuffisante au Québec.

La première édition du festival a fait salle comble, et elle ne sera pas la dernière, promet Magenta Baribeau, qui est bien déterminée à faire des films dont les sujets touchent les femmes et à encourager les projets de collègues qui font de même.

Vent de changement

Les choses pourraient changer pour les femmes avec les nouvelles mesures qu’imposeront les principales institutions de financement public.

Constatant les difficultés auxquelles les femmes font face dans le milieu du cinéma, l’Office national du film (ONF)[iii], la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC)[iv], Téléfilm Canada[v] et le Fonds des médias du Canada (FMC)[vi] ont tour à tour annoncé au cours des derniers mois des mesures qui permettront de tendre vers la parité du milieu.

L’ONF disait l’an dernier vouloir atteindre la parité en annonçant que la moitié de ses films seraient réalisés par des femmes[vii]. Le 8 mars 2017, le président, Claude Jolicoeur, est allé plus loin. D’ici 2020, l’ONF vise à ce que 50 % des monteurs et monteuses, directeurs et directrices photo, scénaristes et autres créateurs et créatrices clefs soient des femmes[viii].

Les autres institutions vont dans le même sens : la SODEC, Téléfilm Canada et le Fonds des médias, qui financent des projets déposés par des producteurs et productrices et télédiffuseurs, demandent désormais qu’un plus grand nombre de projets de femmes leur soient soumis.

C’est donc dire que les producteurs et télédiffuseurs seront fortement incités à aller chercher de nouveaux talents, et à soumettre les films de différentes personnes à ces institutions.

« On sent que le vent est en train de tourner. Je pense qu’on est présentement à un grand tournant pour l’industrie. Ça va remonter la valeur des films de femmes aux yeux de tous ces producteurs [et productrices] », affirme à L’Esprit libre Lucette Lupien, qui a consacré une partie de sa vie à la défense des femmes en cinéma, notamment en tant que porte-parole du comité revendicateur Moitié Moitié dans les années 1980.

30 ans de lutte

Il y a en effet de quoi se réjouir, affirme Mme Lupien, mais tou⸱te⸱s doivent se rappeler que ces revendications ne datent pas d’hier et qu’il est important de considérer les vrais projets de femmes, et pas seulement les films dont seulement quelques-uns des postes sont occupés par des femmes.

Alors qu’Elvis Gratton : Le king des kings prenait l’affiche au Québec (en 1985), la cinéaste collectait les statistiques : à l’époque, pas plus de 16 % des réalisateurs et réalisatrices étaient des femmes. C’est donc dire qu’en plus de 30 ans, ce pourcentage a bougé de seulement 4 points, selon des données qu’elle a conservées depuis.

À l’époque, elle avait fondé avec quelques collègues le comité Moitié Moitié, qui réclamait justement une meilleure répartition du butin dans l’industrie du cinéma. Le comité a fait sa marque dans le milieu, sans toutefois porter fruit auprès des institutions.

« Notre grande fierté, c’est d’avoir sensibilisé les gens. Mais à l’époque, personne ne nous croyait. On était la cible des masculinistes, les gens nous disaient que ces chiffres étaient faux. On nous avait présenté la statistique selon laquelle 60 % des films étaient faits par une réalisatrice, une scénariste ou une productrice. Mais qu’une femme y ait travaillé n’en fait pas nécessairement un film de femme », explique Mme Lupien.

Chose certaine, il faudra quelques années avant de pouvoir mesurer les effets de ces nouvelles politiques de sélection des œuvres.

 

QUELQUES CHIFFRES

Fonds des Médias du Canada[ix] :

En moyenne, les femmes constituent :

17 % des réalisateurs et réalisatrices

34 % des scénaristes

39 % des producteurs et productrices

des projets dans lesquels le FMC investit.

Office national du film[x] :

Pour l’année 2016-2017, les femmes constituent :

43 % des réalisateurs et réalisatrices

27 % des scénaristes

24 % des monteurs et monteuses

12 % des directeurs et directrices photo

13 % des créateurs et créatrices de musique originale

des projets que l’ONF produit.

Statistiques colligées par le comité Moitié Moitié (document fourni par Mme Lucette Lupien, membre fondatrice du comité Moitié Moitié) :

En 1984-85 les femmes réalisatrices ont reçu 16 % de l’enveloppe totale de production de la SODEC ;

En 1985-86 les femmes réalisatrices ont reçu 22 % de l’enveloppe totale de production de la SODEC ;

En 1989-90 les femmes réalisatrices ont reçu 9 % de l’enveloppe totale de production de la SODEC ;

En 1990-91 les femmes réalisatrices ont reçu 22 % de l’enveloppe totale de production de la SODEC ;

En 1995-96 les femmes ont réalisé 18 % des films avec 8 % de l’enveloppe totale de production de la SODEC.

CRÉDIT PHOTO: Anna Lupien

[i] « Un plan d’action pour atteindre la parité d’ici 2020 », Société de développement des entreprises culturelles, 20 février 2017, http://www.sodec.gouv.qc.ca/plan-daction-atteindre-parite-genres-dici-2020/, consulté le 2 avril 2017.

[ii] « La place des créatrices dans les postes clés de création de la culture au Québec », Rapport de la Journée d’étude sur les femmes créatrices du Québec, 19 mai 2016, http://realisatrices-equitables.com/wp-content/uploads/2016/06/rapport-l…, consulté le 28 mai 2017.

[iii] « Journée des femmes 2017 : L’ONF pousse encore plus loin son engagement pour la parité », Blogue de l’Office national du film, 7 mars 2017, http://blogue.onf.ca/blogue/2017/03/07/femmes-2017-onf-engagement-parite/, consulté le 2 avril 2017.

[iv] « Un plan d’action pour atteindre la parité d’ici 2020 », Société de développement des entreprises culturelles, 20 février 2017, http://www.sodec.gouv.qc.ca/plan-daction-atteindre-parite-genres-dici-2020/, consulté le 2 avril 2017.

[v] Téléfilm Canada, « Téléfilm Canada annonce en partenariat avec l’industrie l’adoption de mesures sur la parité hommes-femmes dans le financement de la production cinématographique », CNW Telbec, 11 novembre 2016, http://www.newswire.ca/fr/news-releases/telefilm-canada-annonce-en-parte…, consulté le 2 avril 2017.

[vi] « Parité femmes-hommes dans le financement de contenu audiovisuel », Fonds des médias du Canada, 27 avril 2016, http://www.cmf-fmc.ca/fr-ca/nouvelles-et-evenements/actualites/parite-fe…, consulté le 2 avril 2017.

[vii] « L’ONF va financer 50% de projets de femmes », Radio-Canada, 8 mars 2016, http://ici.radio-canada.ca/emissions/l_heure_de_pointe_toronto/2013-2014…, consulté le 2 avril 2017.

[viii] « Journée des femmes 2017 : L’ONF pousse encore plus loin son engagement pour la parité », Blogue de l’Office national du film, 7 mars 2017, http://blogue.onf.ca/blogue/2017/03/07/femmes-2017-onf-engagement-parite/, consulté le 2 avril 2017.    

[ix] « Le FMC annonce des initiatives pour augmenter la contribution des femmes », Fonds des médias du Canada, 8 mars 2017, http://cmf-fmc.ca/fr-ca/news-events/news/march-2017/cmf-announces-initia…, consulté le 28 mai 2017.

[x] « Journée des femmes 2017 : L’ONF pousse encore plus loin son engagement pour la parité », Blogue de l’Office national du film, 7 mars 2017, http://blogue.onf.ca/blogue/2017/03/07/femmes-2017-onf-engagement-parite/, consulté le 2 avril 2017.

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Déconnexion : les médias d’information de masse et la construction de la rhétorique verte

Déconnexion : les médias d’information de masse et la construction de la rhétorique verte

« Loi de Murphy : Si tout semble bien marcher, vous avez forcément négligé quelque chose. » – Edward A. Murphy, repris dans Nous les Dieux de Bernard Werber

Cet article a été publié dans le recueil (in)visibilités médiatiques de L’Esprit libre. Il est disponible sur notre boutique en ligne ou dans plusieurs librairies indépendantes.

Les enjeux environnementaux sont aujourd’hui un dossier prioritaire au cœur de nombreuses discussions politiques et économiques. Pourtant, l’ensemble de ces débats, plutôt que de proposer une critique radicale du système néolibéral et du spécisme actuels, portent sur l’intégration des problématiques environnementales dans l’économie de marché. C’est là le mythe de la croissance verte qui veut que le développement toujours grandissant d’initiatives et d’innovations minimisant les externalités négatives parvienne à régler les problèmes causés par l’espèce humaine dans son écosystème. De surcroît, ce discours a été normalisé par les médias d’information de masse, au détriment d’une réelle pensée écologique, marginalisée, car proposant des alternatives aux schémas de pensée actuels quant à notre rapport à la nature. À travers un regard sur deux cas types de la télévision de Radio-Canada et du Journal de Montréal, la proposition de cet article est de réfléchir à la place que prennent les médias d’information de masse dans la normalisation du discours politique. Il s’agit également de prendre un certain recul sur notre rapport à l’environnement, à la fois en tant qu’individu et comme société, pour voir comment s’y intègre ce que nous faisons à l’heure actuelle. 

La croissance verte, mythe ou réalité?

Extractivisme, écosocialisme, décroissance conviviale, ces expressions vous disent quelque chose[i]? De plus en plus présents dans les milieux politiques et économiques de gauche, notamment parmi les groupes critiques du modèle néolibéral actuel, ce sont des termes à connaître et à cogiter pour qui souhaite développer un système de pensée en harmonie avec l’environnement. Or, ce dont on parle ces jours-ci dans les médias d’information de masse et au sein des gouvernements, c’est plutôt de développement durable, de croissance verte, qui ne sont que des façons de conceptualiser les enjeux environnementaux de façon à les intégrer au système économique actuel[ii]. Quand on connaît la nature de plus en plus problématique de ces enjeux, ne devient-il pourtant pas plus important d’entretenir une réflexion critique sur notre conception de la nature et de la place qu’y occupe l’espèce humaine? Peut-on réellement conjuguer enjeux économiques et environnementaux sans modifier radicalement nos comportements?

Il n’existe certainement pas de réponse facile à ces questions, pour la simple raison qu’approcher les problématiques environnementales de manière plus radicale suppose de laisser de côté les habitudes de confort dans lesquelles nous évoluons depuis plusieurs décennies et qui affectent tant le monde occidental, maître à penser de la société moderne, que les États de l’Est et du Sud, souvent subjugués de manière insidieuse aux premiers. À titre d’exemple, même si l’ensemble de la communauté scientifique et une part importante du monde politique s’entendent pour dire que les problèmes climatiques sont une priorité en ce début de XXIe siècle, nous tardons, en tant que société, à modifier nos pratiques de consommation pour diminuer notre empreinte carbone et avoir un impact effectif sur ces dérèglements[iii],[iv]. Une pensée magique s’est installée à travers laquelle nous en sommes venus-es à croire que tous ces problèmes se régleraient automatiquement en dirigeant le marché dans la bonne direction. Des subventions sont accordées aux entreprises qui appliquent des mesures destinées à « protéger l’environnement » alors qu’elles comptent souvent  parmi les plus polluantes, comme Air Canada ou de nombreuses pétrolières[v]. De nouveaux concepts d’objets « écologiques » se retrouvent sur nos tablettes, nous recyclons et nous compostons de manière inefficace (à titre d’exemple, 15% de ce que l’on met dans nos bacs de recyclage n’a pas à y être, et seulement 23 à 35% du verre est effectivement recyclé dans les centres de tri)[vi],[vii], à travers un système de gestion des déchets en constant développement sans que l’on diminue pour autant notre consommation[viii],[ix]. Et de fait, cette surconsommation amène avec elle son lot de problèmes, à savoir une augmentation des déchets domestiques et industriels, de même que des contraintes pour la récupération des objets électroniques ou nanotechnologiques[x],[xi],[xii]. Or, ces phénomènes sont plutôt traités comme des promesses d’avenir nous entraînant loin d’une réflexion effective sur leurs impacts, comme si la consommation à outrance ne pouvait être que bénéfique.

Pour autant qu’une bonne intention guide la mise en place de ces pratiques, de plus en plus de scientifiques, militants-es et regroupements considèrent qu’il s’agit d’un effort insuffisant pour pallier aux problèmes environnementaux. Notamment, ces mesures ne sont pas assez contraignantes, principalement en ce qui concerne les entreprises les plus polluantes. On n’a qu’à penser au cas du projet de cimenterie McInnis à Port-Daniel en Gaspésie, ou encore plus largement à tout le dossier entourant le pipeline Énergie Est de TransCanada[xiii],[xiv]. Par ailleurs, si les différents paliers de gouvernement au Canada se targuent de vouloir lutter contre les changements climatiques et s’attarder à la protection des écosystèmes, on constate la présence nette d’un double discours qui souhaite surtout arrimer ces préoccupations à la croissance économique du pays et des provinces.

Ce phénomène est apparent quand on entend Philippe Couillard se faire le chantre vert du Québec dans le dossier des forages pétroliers sur Anticosti, tout en proposant un projet de loi qui favorise l’exploitation des hydrocarbures sur le territoire québécois[xv],[xvi]. C’est aussi le même gouvernement qui met en place un plan de mise en valeur de l’exploitation des ressources naturelles du Nord québécois sous le prétexte du développement durable, et qui a octroyé des subventions douteuses dans le cadre du programme du Fonds vert du Québec[xvii],[xviii]. Or, ces projets d’exploitation n’en sont pas moins finis et ne seront certainement pas durables pour les populations locales. On a déjà de nombreux exemples au Québec, que ce soit en Abitibi-Témiscamingue, sur la Côte-Nord, en Gaspésie et, plus largement, tout le Nord québécois où ces projets ont plutôt été des sources de problèmes socio-économiques. On promet des emplois et une prospérité pour les populations concernées, mais c’est plutôt le contraire qui arrive finalement, et ceux et celles qui s’y opposent ont souvent l’impression de n’avoir aucun pouvoir[xix],[xx]. Et c’est le cas particulièrement pour les communautés autochtones qui, malgré tous les traités existants, se trouvent généralement contraintes à collaborer sans véritables compensations et à travers les filtres d’une discrimination systémique. Ainsi, nous assistons à une certaine forme de rhétorique verte, ou croissance verte, qui cherche principalement à valoriser le développement du marché, plutôt qu’à exécuter des efforts réels et concertés de protection de l’environnement et des populations concernées.

Toutefois, cette rhétorique verte n’aurait pas tout son poids si elle n’avait été gobée par les médias d’information de masse. Sans critiquer le travail des journalistes, qui nous semblent faire un travail exemplaire de description et de critique dans un contexte où très peu sont des spécialistes de l’environnement, c’est plutôt le discours médiatique rapporté au public dans son ensemble qui est problématique. Toutefois, avant de voir pourquoi, il importe de se questionner sur le rôle général des médias d’information dans la société.

Le rôle des médias d’information de masse

Tout d’abord, il convient de noter que le présent texte porte essentiellement sur les médias d’information de masse que sont les entreprises de presse écrite, de radio et de télécommunications. S’il est vrai que le monde numérique, et particulièrement les médias sociaux, prend une place de plus en plus importante dans la façon dont nous nous informons, il n’en constitue pas encore le cœur de la pensée sociopolitique. Pour la grande majorité de la population, cela passe encore par les médias de masse, lesquels contribuent par ailleurs à forger le cadre de la société dans laquelle nous vivons. Leur plus importante particularité est certainement de pouvoir véhiculer un discours à un grand nombre de personnes simultanément.

Quand on pense aux médias de masse, l’essentiel de leur développement s’est fait dans la foulée de la Seconde Guerre mondiale, surtout à des fins de propagande nationale. Le rôle de ces médias a-t-il changé depuis? On peut en douter, même si le vocable de propagande a été mis de côté. Cette vision propagandiste permet toutefois de considérer un côté du prisme que sont les médias d’information, soit tout l’univers des relations publiques[xxi]. Une expression à la mode les consacre comme la courroie de transmission du pouvoir. Toutefois, les médias d’information ont évolué considérablement au cours des 75 dernières années et ils sont aujourd’hui appelés à jouer de multiples rôles. Certains-es diront plutôt qu’ils sont là pour dépolitiser la société, en forgeant un cadre social qui soit uniforme pour tout le monde[xxii]. On peut aussi se rappeler les propos de Patrick Le Lay, ex-PDG de TF1, lequel a affirmé sur les ondes de sa propre station que les médias sont là essentiellement « pour vendre du temps de cerveau humain disponible » aux publicitaires et entreprises de ce monde[xxiii]. Cela passe pour beaucoup par la fixation de l’audience devant son médium d’information de masse préféré à travers un équilibre entre information et divertissement. C’est-à-dire que le public n’est pas appelé à critiquer en profondeur ce qu’il reçoit, mais plutôt à l’absorber dans un système qui soit le plus agréable pour lui.

Toutefois, un autre mouvement voit plutôt dans les médias le quatrième pouvoir[xxiv]. Ainsi, les médias se situeraient plutôt dans le monde des possibles en termes de discours allant à l’encontre de la pensée dominante. Particulièrement présente chez les médias indépendants et alternatifs, cette approche se traduit surtout par une volonté d’amener une réflexion critique des enjeux sociaux, politiques, économiques ou scientifiques. Elle suppose donc d’amener l’audience à s’interroger sur le monde qu’elle souhaite voir se mettre en place et aussi à faire preuve de réflexivité afin de se questionner sur ses propres comportements et idéaux. Loin d’aller dans le divertissement et la facilité, les médias nous feraient plutôt sortir de notre confort, que ce soit en nous défiant intellectuellement ou pratiquement.

Et c’est peut-être là le principal défi des médias d’information, celui de tendre encore davantage vers ce rôle de quatrième pouvoir. Plutôt que de fixer les gens devant leurs écrans de télévision ou leur ordinateur, pourquoi ne pas plutôt les inciter à l’action, à l’introspection et à la réflexion? Plusieurs facteurs peuvent l’expliquer, que ce soit les modèles d’affaire des médias, et particulièrement des médias de masse, qui dépendent d’une certaine façon de l’importance de leur audience ou de leur lectorat en termes de nombre[xxv]. Ils ont donc tout intérêt à tendre vers le divertissement, la légèreté, et surtout à ne pas vouloir trop heurter la sensibilité et le confort du public. Le phénomène est particulièrement frappant au Québec, si l’on considère que les médias réussissant le mieux financièrement sont ceux qui font le plus dans la légèreté. De l’autre côté du spectre, les médias incitant davantage à la réflexion éprouvent d’importantes difficultés financières. Et il existe également un déséquilibre en termes de type de média d’information de masse : si la télévision connaît un succès certain, il n’en va pas de même pour la presse écrite. Et de fait, l’image qui vient de pair avec la télévision apporte un élément de divertissement important que ne peut se permettre la presse écrite. Or, c’est précisément le fait que l’image prenne une telle place au détriment du contenu qui fait que les médias d’information ont du mal à assumer leur rôle de quatrième pouvoir. L’important n’est pas tant d’informer la population que de la raccrocher à notre média.

La couverture des médias d’information de masse sur les enjeux environnementaux

Rappelons que notre objectif est de voir comment et pourquoi les médias d’information de masse contribuent à la normalisation de la rhétorique de la croissance verte en tant que pensée dominante autour des enjeux environnementaux, en prenant pour cas le Québec. Il ne s’agit donc pas de démontrer que les discours environnementaux plus radicaux ne sont pas présents dans les médias, ce qui serait impossible par ailleurs étant donné l’étendue de la couverture médiatique. La démarche analytique préconisée suppose plutôt de réfléchir à cette normalisation du discours environnemental à travers deux cas types, soit l’émission La Semaine verte d’ICI Radio-Canada Télé et la section « Environnement » du Journal de Montréal.

La Semaine verte à ICI Radio-Canada Télé est-elle verte?

Depuis 1970, alors qu’elle était diffusée sur la Première chaîne de Radio-Canada, La Semaine verte propose à son public différents reportages touchant à l’agriculture, la foresterie, les pêches, l’écologie et l’environnement. En date de 2014, l’émission rejoignait un auditoire de près de 600 000 personnes par semaine, un nombre considérable pour la télévision québécoise[xxvi],[xxvii].

Si les récentes saisons de l’émission ont intégré encore davantage les problématiques environnementales dans le contenu des reportages, on peut se demander à quoi est destinée cette sensibilisation. En effet, on constate que nombre de reportages de l’émission ne critiquent que très peu le modèle extractiviste d’exploitation des ressources naturelles ou encore l’agriculture et l’élevage industriel. La mission d’un média d’information est certes de proposer une diversité de contenu et de points de vue, encore faut-il que les concepts soient adéquatement appliqués. Et qu’une émission qui se dit sensible à l’environnement le démontre réellement. Pour se diriger dans cette voie, il s’agit non seulement d’inclure davantage de reportages sur des phénomènes comme l’agriculture biologique ou les modes alimentaires alternatives, sujets marginaux à l’émission par ailleurs, mais aussi de faire preuve de réflexivité quant aux contenus dont la vocation n’est pas strictement environnementale. Certes, la vocation de l’émission n’est certainement pas centrée uniquement sur cet aspect, d’où l’importance de bien réfléchir à l’articulation que l’on souhaite développer quand on a affaire à des enjeux, économiques et environnementaux dans ce cas-ci, dont on constate de plus en plus l’incompatibilité.

Toutefois, il y a bien sûr la question du public de cette émission à prendre en compte. Initialement destinée au milieu agricole, puis au milieu des ressources naturelles, il y a fort à parier que ceux-ci se trouvent toujours au cœur des réflexions quant à la direction que l’équipe de La Semaine verte donne à ses reportages. On peut donc se demander s’il y a des sensibilités auxquelles elle préfère ne pas se heurter. Finalement, si le but d’ajouter une vocation environnementale de plus en plus importante à l’émission est de diriger graduellement son public vers une réflexion critique de plus en plus approfondie, l’objectif est certes louable. Or, ce que l’on constate aujourd’hui, c’est plutôt une normalisation de ce discours au sein des modes actuelles d’exploitation de la nature et du territoire. Une piste pour tendre vers cette réflexion critique serait d’inclure davantage les points de vue radicaux, notamment les modèles agroalimentaires alternatifs, les écovillages et les systèmes de décroissance conviviale[xxviii],[xxix],[xxx].

De quoi traite la section « Environnement » du Journal de Montréal?

Quotidien le plus lu à Montréal, le Journal de Montréal est un vecteur important du discours médiatique actuel sur nombre de sujets. Souvent critiqué pour la faible qualité de ses articles, pour le sensationnalisme qu’il diffuse ou encore pour son niveau insuffisant de recherche, il dispose tout de même d’une quantité importante de ressources pour mener un travail critique sur nombre d’enjeux, et surtout, il donne la parole à de nombreux regroupements, autant de gauche que de droite. Ce dont il sera question ici concerne strictement la section « Environnement » du journal, donc les articles qui y sont publiés[xxxi].

Mentionnons d’emblée la place que prend cette section sur le site web du Journal de Montréal. Alors que les sports, les spectacles, les voyages ou les opinions sont très en vue, l’environnement se retrouve en sous-thème de l’onglet « Actualités ». Et même dans la version papier, plusieurs noteront la disproportion entre le nombre de pages consacrées à la section sportive et celles dédiées aux différents thèmes de l’actualité. À l’intérieur de la section, un premier coup d’œil permet de voir que la grande majorité des articles sont reliés à la météo. En effet, la page d’accueil « environnementale » du site du journal, entrecoupée de publicités, comprenait en date du 19 octobre 2016 treize articles sur vingt consacrés à l’actualité météorologique, principalement l’ouragan Matthew. Si ce dernier cause un biais certain, il est tout de même préoccupant de voir une telle couverture. On pourrait argumenter que les dérèglements climatiques actuels favorisent l’apparition de phénomènes météorologiques extrêmes, on pourrait argumenter que ces enjeux sont importants pour la population québécoise, cela n’en demeure pas moins problématique. Car plutôt que de confronter nos perceptions des enjeux environnementaux, ce type de couverture tend plutôt à les conforter en les assimilant à des choses auxquelles nous accordions déjà de l’importance, contribuant ainsi à un immobilisme de notre pensée. Et quand cela porte sur des sujets plus directement reliés aux enjeux environnementaux que la météo, par exemple les résultats des audiences du BAPE concernant la minière Canadian Malartic, le tout est traité de façon apolitique, comme si le devoir du journaliste se résumait à énoncer une situation[xxxii]. Et c’est d’ailleurs un phénomène que l’on retrouve un peu partout dans l’univers médiatique. Ainsi, la situation du Journal de Montréal reflète bien un des aspects de la crise médiatique dans laquelle on se trouve aujourd’hui : plutôt que de proposer une diversité de sujets et de points de vue alternatifs, la couverture médiatique proposée est tournée vers la confortation et l’apolitisation du discours social en général, et sur l’environnement en particulier.

Quelles avenues pour décoloniser le discours médiatique et politique en matière d’environnement?

Les exemples mentionnés ci-dessus ne constituent que deux illustrations d’une normalisation des enjeux environnementaux autour de la rhétorique de la croissance verte, deux exemples parmi les plus marquants. Et pourtant, il existe de nombreux exemples qui, au contraire et au sein même de cette sphère médiatique, tendent à décoloniser nos esprits en la matière. On peut penser par exemple aux Années lumières sur ICI Première, qui laisse une place à la communication scientifique de points de vue alternatifs et radicaux en termes d’écologie, de climat ou d’utilisation des ressources naturelles[xxxiii]. Sans nécessairement y entendre une considération de ces enjeux sous une forme politique plus assumée, il s’agit déjà d’un point de départ intéressant.

Une prise de position plus assumée en la matière est peut-être la prochaine étape à franchir pour faire contrepoids au discours apolitique ambiant. Cette prise de position est déjà en train de se faire chez certains médias : on peut penser aux indépendants, comme Le Devoir, ou aux autres formats alternatifs un peu moins connus (L’Esprit libre, Ricochet, À Bâbord, Relations, Nouveau Projet, Liberté, Milieux, Raisons sociales, Les Alter Citoyens, CIBL, CKUT, pour n’en nommer que quelques-uns – vous êtes bien sûr invités-es à découvrir ce qui se fait dans votre région en la matière). Il existe également des regroupements spécialisés, comme Gaïa Presse ou ÉcoQuébec.info, qui proposent des réflexions intéressantes et radicales en termes d’actualité environnementale.

Le pas reste toutefois encore à faire pour de nombreuses entreprises faisant dans l’information de masse. Or, ces dernières composent toujours le cœur du discours médiatique québécois alors qu’environ 93% des parts de marché, pour la presse écrite francophone au Québec, étaient détenues en 2015 par Gesca (51%), Québecor (32%) et TC Media (10%)[xxxiv]. Cela est inversement proportionnel au poids média sur les sujets environnementaux à l’échelle du Canada, alors que le principal acteur en ce sens au Québec est Le Devoir avec 3%, comparativement à moins de 2% pour les autres médias écrits[xxxv]. Concernant la télévision, ce sont 77% des parts de marché qui sont détenues par Québecor, suivi par Radio-Canada, et pour la radio, Cogeco et Bell Média dominent avec respectivement 54% et 22% des parts à l’échelle du Québec francophone. Bref, on constate une homogénéisation du paysage médiatique québécois, et à moins d’une sérieuse introspection de la population du Québec ou d’une percée des médias plus marginaux, la situation va perdurer pour la raison que ces grands médias ont réussi à créer un cercle vicieux à travers duquel la population se trouve confortée dans sa vision politique malgré des situations de crise de plus en plus importantes, notamment en matière environnementale.

En retour, il est clair que les entreprises médiatiques ne chercheront pas à briser les paradigmes, sans quoi elles heurteraient la sensibilité de leur auditoire et seraient vouées à l’échec. De plus, on peut parier que ces entreprises suivent des objectifs politiques et économiques précis, et ainsi vont chercher à guider leur auditoire vers certains points de vue, certains phénomènes qui seront moins dangereux à la poursuite de ces objectifs. Elles chercheront également à être le plus complaisantes possible envers les normes sociales et politiques acceptées pour ne pas être mises à l’écart du champ médiatique. Il s’en suit une banalisation du discours politique et une intégration des problématiques environnementales à un système avec lequel elles sont incompatibles. Cette rhétorique verte est ensuite offerte aux auditoires des différents médias d’information de masse à travers des filtres précis visant à satisfaire une certaine demande pour les enjeux environnementaux, mais sans brusquer le système en place. Et bien sûr, en raison de cette philosophie plutôt conservatrice, les alternatives qui pourraient peut-être un jour nous sauver la vie sont marginalisées ou mises de côté, n’étant finalement considérées que par une poignée d’initiés-es. Il apparaît de plus en plus nécessaire de mettre à l’œuvre une prise de conscience collective quant au rôle que nous voulons accorder aux médias ainsi qu’à notre rapport à l’environnement.

[i]           Abraham, Yves-Marie et David Murray (eds). 2015. Creuser jusqu’où? Extractivisme et limites de la croissance. Montréal : Écosociété.

[ii]          Rotillon, Gilles. 2011. « Qui veut vraiment du développement durable? ». Dans Abraham, Yves-Marie, Louis Marion et Hervé Philippe (dirs.) Décroissance versus développement durable. Montréal : Écosociété.

[iii]         Platts, Ellen et Claire Sabel. 2016. « Collaborating with scientists for climate justice ». openDemocracy, 21 septembre 2016, https://www.opendemocracy.net/openglobalrights/ellen-platts-claire-sabel…

[iv]         Bolstad, Erika. 2016. « Obama Demands That Security Agencies Consider Climate Change ». Scientific American, 22 septembre 2016, https://www.scientificamerican.com/article/obama-demands-that-security-a…

[v]          Schepper, Bertrand. 2016. « Le Fonds vert au service des pollueurs ». Institut de recherche et d’informations socioéconomiques, 22 février 2016, http://iris-recherche.qc.ca/blogue/le-fonds-vert-au-service-des-pollueurs

[vi]         Guénette, Jean. 2016. Recyclage : La grande illusion. Productions Gaspa Vidéo II inc.

[vii]        Syndicat des Métallos. 2016. « Recyclage des bouteilles de vin et autres contenants en verre – Québec sur le point de céder à l’immobilisme de la SAQ ». Communiqué de presse, 18 octobre 2016, http://www.newswire.ca/fr/news-releases/recyclage-des-bouteilles-de-vin-…

[viii]       Ministère du Développement durable, de l’environnement et de la lutte contre les changements climatiques (MDEEELCC). 2016. « Fonds vert », http://www.mddelcc.gouv.qc.ca/ministere/fonds-vert/

[ix]         Équiterre. 2016. « Gaspillage alimentaire : Non merci! », http://www.equiterre.org/geste/gaspillage-alimentaire-non-merci

[x]          Gobeil, Mathieu. 2016. « Où produit-on le plus de déchets? La réponse en carte ». ICI Radio-Canada, 3 juin 2016, http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/international/2016/06/03/003-dechet…

[xi]         Bihouix, Philippe. 2015. « Les low tech, la seule alternative crédible ». Dans Abraham, Yves-Marie et David Murray (eds). 2015. Creuser jusqu’où? Extractivisme et limites de la croissance. Montréal : Écosociété, 284-388.

[xii]        Borde, Valérie. 2008. « La grande illusion du recyclage ». L’Actualité, 19 août 2008, http://www.lactualite.com/sante-et-science/la-grande-illusion-du-recyclage/

[xiii]       Communiqué de presse. 2016. « Ciment McInnis : Des citoyens occupent la Caisse de dépôt et placement ». Le Havre, 24 août 2016, http://www.journallehavre.ca/actualites/2016/8/24/ciment-mcinnis–des-ci…

[xiv]       Shields, Alexandre. 2016. « TransCanada a commencé ses relevés sismiques dans le Saint-Laurent ». Le Devoir, 21 septembre 2016, http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/480…

[xv]        Shields, Alexandre. 2016. « Anticosti : un premier site de forage est prêt ». Le Devoir, 30 septembre 2016, http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/481…

[xvi]       Shields, Alexandre. 2016. « Après six ans de débats, une loi ». Le Devoir, 20 août 2016, http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/478…

[xvii]      Schepper, Bertrand. 2015. « Le nouveau Plan Nord ne transforme pas grand-chose ». Institut de recherche et d’informations socioéconomiques, 21 avril 2015, http://iris-recherche.qc.ca/blogue/le-nouveau-plan-nord-ne-transforme-pa…

[xviii]     Lecavalier, Charles. 2016. « L’argent du Fonds vert gaspillé ». Le Journal de Québec, 14 janvier 2016, http://www.journaldequebec.com/2016/01/13/largent-du-fonds-vert-gaspilles

[xix]       Deshaies, Thomas. 2016. « L’impression que les citoyens n’ont aucun pouvoir ». L’Écho Abitibien et Le Citoyen, 24 octobre 2016, http://www.lechoabitibien.ca/actualites/politique/2016/10/24/l-impressio…

[xx]        Arnaud, Aurélie. 2011. « Plan Nord – Où sont les femmes autochtones? ». Recherches amérindiennes au Québec 41 (1) – Plan Nord, éducation et droit : 81-82.

[xxi]       Herman, Edward S. et Noam Chomsky. 2008. La fabrication du consentement. De la propagande médiatique en démocratie. Marseille : Agone

[xxii]      Pingaud, Denis et Bernard Poulet. 2006. « Du pouvoir des médias à l’éclatement de la scène publique ». Le Débat 1 (138) : 6-16, doi : 10.3917/deba.138.0006

[xxiii]     Tremblay-Pépin, Simon. 2013. Illusions : Petit manuel pour une critique des médias. Montréal : Lux Éditeur

[xxiv]     Gauchet, Marcel. 2006. « Contre-pouvoir, méta-pouvoir, anti-pouvoir ». Le débat 1 (138) : 17-29, doi : 10.3917/deba.138.0017

[xxv]      Bourdieu, Pierre. 1996. Sur la télévision suivi de L’emprise du journalisme. Paris : Liber

[xxvi]     La Semaine verte, saison 2016-2017. 2016. ICI radio-Canada Télé, http://ici.radio-canada.ca/tele/la-semaine-verte/2016-2017/. Consulté le 19 octobre 2016.

[xxvii]    Laprade, Yvon. 2014. « France Beaudoin animera La semaine verte ». La Terre de chez nous. 17 décembre 2014, http://www.laterre.ca/actualites/vie-rurale/france-beaudoin-animera-la-s…

[xxviii]   Greer, John-Michael. 2013. La fin de l’abondance : L’économie dans un monde post-pétrole. Montréal : Écosociété.

[xxix]     Mongeau, Serge (dir.). 2007. Objecteurs de croissance. Pour sortir de l’impasse : La décroissance. Montréal : Écosociété.

[xxx]      Ridoux, Nivolas. 2006. La décroissance pour tous. Lyon : Éditions Parangon/Vs.

[xxxi]     Le Journal de Montréal. 2016. « Environnement ». Le Journal de Montréal, http://www.journaldemontreal.com/actualite/environnement. Consulté le 19 octobre 2016.

[xxxii]    Philie, Benoît. 2016. « Le BAPE approuve l’expansion de la mine Malartic sous conditions ». Le Journal de Montréal, 13 octobre 2016, http://www.journaldemontreal.com/2016/10/13/agrandissement-de-la-mine-ca…

[xxxiii]   Les Années lumières. 2016. « Lumière réfléchie : la contradiction climatique du Canada ». Les Années lumières, ICI Première, 11 septembre 2016, http://ici.radio-canada.ca/emissions/les_annees_lumiere/2015-2016/archiv…

[xxxiv]   Giroux, Daniel. 2015. État de la concentration de la propriété des médias d’information de langue française au Québec. Québec : Centre d’études sur les médias.

[xxxv]    Influence Communication. 2016. État de la nouvelle : Bilan 2015, http://www.influencecommunication.com/sites/default/files/bilan-2015-qc.pdf

De la démocratie au Moyen-Orient : l’expérience du Rojava (2/2)

De la démocratie au Moyen-Orient : l’expérience du Rojava (2/2)

Au cœur du conflit syro-iraquien, alors que se déploie avec violence le fruit de décennies d’intervention occidentale, une minorité enclavée tente de mettre en application les idées du penseur anarchiste Murray Bookchin. Le présent article fait suite à un premier texte sur le Rojava en décrivant les fondements théoriques et le fonctionnement de cette expérience de démocratie directe, qui est également, avec toutes ses fioritures théoriques, un vaste projet de développement communautaire antihiérarchique et anticapitaliste. Nous décrivons également les hauts et les bas de ce projet libertaire en le comparant au gouvernement kurde autonome établi en Irak.

Le fonctionnement du Rojava

À l’aube du XXIe siècle, de sa cellule de prison turque, Abdullah Öcalan – un des membres fondateurs du Parti des travailleurs du Kurdistan – , sous l’influence de Bookchin et des zapatistes, a proposé un nouveau modèle de société que les militant×e×s du Rojava ont tenté de mettre en place. Selon Öcalan, le modèle d’un État-nation, amené par l’administration française, est impraticable en Syrie et au Moyen-Orient. Pour mettre fin à l’instabilité politique, il serait essentiel de le délaisser[1]. Le Rojava est devenu le foyer d’une « résistance capable de faire échec à la planification centralisée », mais également le laboratoire de « capacités innovatrices ». Les idées d’Öcalan, inspirées du municipalisme libertarien de Bookchin, ont servi d’« utopie mobilisatrice » pour les militant×e×s de plusieurs horizons qui se rassemblent sous la bannière du Kurdistan. Contrairement au marxisme orthodoxe, sans oublier le panarabisme pseudo-socialiste du parti Baath, l’approche auto-organisée du Rojava tient compte de la pluralité des horizons sociaux et culturels pour ne pas s’embourber dans la pensée politique unique d’un État centralisateur[2].

Cependant, pour qu’une expérience d’autonomisation fonctionne, il faut que le leadership puisse « favoriser la construction de compromis sans pour autant esquiver les débats[3]». Cela est essentiel pour permettre la coopération de militant×e×s issu×e×s de tous les horizons. Pour comprendre le degré de réussite du leadership au Kurdistan syrien, il faut se pencher sur le fonctionnement de ses institutions politiques et la manière dont les décisions y sont prises. Selon Laurence Bherer, professeure au département de science politique de l’Université de Montréal, « la participation publique étant liée à un contexte local, des formes diversifiées de participation seraient nécessaires pour répondre aux spécificités de la configuration[4] ». Le Rojava, bien qu’il ne dispose que d’une seule charte ou contrat social, est divisé en trois cantons, qui ont chacun leur constitution, leur gouvernement, leur parlement et qui répondent d’une charte commune. Au sein des cantons, des communes ont été fondées dans les quartiers des villes et villages. La commune est la plus petite unité du système politique du Rojava. Ce sont les assemblées au sein desquelles les problèmes du quotidien sont discutés. Chaque commune comporte six comités : le comité social, le comité des femmes, le comité de la paix, le comité d’autodéfense et le comité économique. Chaque commune est gérée par deux co-leaders (un homme et une femme) élu×e×s au suffrage universel par ses membres. Ce sont les conseils municipaux qui font le relais entre les communes et le conseil public du Canton.

Les problèmes de plus petite envergure sont réglés au sein des communes. Lorsqu’ils sont plus importants, plusieurs communes peuvent se réunir pour traiter de la question. Par exemple, puisque l’approvisionnement en électricité reste un problème au Rojava, les communes ont rassemblé des fonds auprès de leurs membres pour acheter des générateurs. Les cantons, de leur côté, ont aidé à la réparation des câbles électriques. Le comité de paix est l’un des plus actifs au sein des communes et règle des problèmes qui pourraient traîner des mois, et même des années, dans les tribunaux du parti Baath, qui existent encore dans certaines villes du Rojava. Les problèmes relatifs aux disputes familiales, tribales, aux questions de location de logement, de transaction commerciale et autres questions sociales sont discutés au sein de ce comité d’un point de vue éthique et non juridique. Cela s’explique par le fait que les lois seraient considérées comme appartenant à un ordre hiérarchique, étatique, sur lequel les militant×e×s du Rojava tentent de tourner la page.

Toutefois, comme le soulignent certain×e×s intervenant×e×s, il est parfois difficile de faire comprendre aux gens la véritable utilité des communes, qui sont parfois perçues comme des organisations de charité. En effet, tandis que les populations les plus démunies s’y sentent interpellées, les plus favorisées ne sentent pas le besoin de s’y impliquer. Aussi, même s’il n’y a pas de comité politique au sein des communes, d’anciennes rivalités entre partis et groupes politiques semblent subsister. Certaines figures d’autorité de l’ancien système peuvent avoir du mal à se retrouver soudainement sur un même pied d’égalité avec les autres. Selon les militant×e×s du Rojava, l’individualisme néolibéral[5] qui résulte d’une société capitaliste est la cause principale des maladies spirituelles et psychologiques qui ruinent la société. Les communes se veulent un remède à cet individualisme[6].

Révolution et pouvoir d’agir des femmes (autonomisation[7])

Pour Asieh Abdullah, un des co-leaders du Parti de l’union démocratique (PYD en arabe), l’émancipation des femmes doit s’intégrer au processus révolutionnaire dès le début et ne devrait pas attendre le règlement de la question kurde. Il s’agit plutôt d’un prérequis à l’abolition des rapports de pouvoir[8]. Abdullah Öcalan en parle en ces mots : « Libérer la vie reste une impossibilité sans une révolution féminine radicale qui transformerait la vie des hommes et leur mentalité. […] Ce sont cinq mille ans d’histoire appartenant à une ancienne civilisation caractérisée par [la lutte] des classes qui ont laissé la femme dans une situation pire que celle de l’homme. Par conséquent, une révolution de genre serait par la même occasion une libération de l’homme[9]. » Dans les cantons du Rojava, les femmes doivent constituer 40 % dans les institutions et elles disposent de leur propre branche des forces armées[10],[11]. La manière dont la révolution du Rojava traite de l’identité est intéressante. Elle rejoint l’idée d’Alain Badiou selon laquelle le « progrès scientifique implique de transcender toutes les identités[12] ». « Il s’agit de trouver, aussi paradoxal que cela puisse paraître, une identité générique, une identité de l’anonymat, une identité qui est au-delà de toute identité[13]. » En effet, même si l’expérience politique qui se déroule au Rojava émane d’un mouvement identitaire kurde, la lutte qui y est menée l’est au nom de tou×te×s les opprimé×e×s , tou×te×s les exclu×e×s.

Pour comprendre ce qu’est « transcender toutes les identités », il est particulièrement révélateur de comparer le Rojava avec les autres entités politiques qui jouent un rôle au sein du conflit syro-iraquien. Selon Anahita Hosseini, du King’s College London, Daech[14] engendre des « homo sacers », c’est-à-dire des exclu×e×s de la société, en raison de leur appartenance religieuse, sexuelle, politique ou autre, alors que le Rojava s’affaire à les inclure[15]. Dans les mots d’Agirî Yilmaz, combattant des Unités de protection du peuple (YPG) : « Si on en croit la mentalité des combattant×e×s de Daech, les femmes sont faibles. Elles ne peuvent combattre. […] De notre côté, nous croyons que les femmes peuvent s’organiser elles-mêmes et s’autogérer[16]. » Les paroles d’Öcalan sur la révolution de genre font écho au concept d’autonomisation, qui traite des femmes « en tant que sujets actifs de leur propre histoire[17] », et ce, après cinq millénaires de phallocratie. Ces luttes pour « reconquérir la citoyenneté[18] » s’inscrivent également dans « la pédagogie des opprimé[×e×]s » de Paolo Freire[19]. Nous constatons que, d’une part, même si les mouvements sociaux du Rojava « inventent et construisent des alternatives participatives à l’intérieur du système[20] », leurs efforts mènent également à la « décontextualisation » et la « déterritorialisation[21] » de leur lutte qui échappe aux griffes du parti Baath pour bâtir une utopie, à l’abri d’un État providence devenu cannibale. En ce sens, le Rojava constitue un regroupement d’« espaces et d’arènes » où divers mouvement et acteurs et actrices « marginalisé[×e×]s, abandonné[×e×]s par un discours et des pratiques hégémoniques » prennent en main leur destin et trouvent des solutions nouvelles et innovatrices, puisant dans les écrits anarchistes de Bookchin, d’Öcalan et même dans ceux de Wallenstein et de Foucault[22].

La chercheuse Srilatha Batliwala[23] définit l’autonomisation comme « un processus de transformation des relations de pouvoir entre individus et groupes sociaux ». Selon elle, ces rapports de pouvoir peuvent être affectés « en remettant en cause l’idéologie qui justifie les inégalités […], en changeant les modalités d’accès et de contrôle des ressources économiques, naturelles et intellectuelles et en transformant les institutions et les structures qui renforcent et maintiennent les rapports de pouvoir existants[24] ». Dans le même ordre d’idée, les féministes distinguent généralement l’autonomisation du rapport de pouvoir d’un individu ou d’un groupe sur un autre. L’autonomisation est plutôt « un pouvoir créateur qui rend apte à accomplir des choses […], un pouvoir collectif et politique mobilisé notamment au sein des organisations de base […] et un pouvoir intérieur […] qui renvoie à la confiance en soi et à la capacité de se défaire des effets de l’oppression intériorisée[25] ».

La lutte des femmes du Kurdistan est un danger pour la mentalité de Daech et de tou×te×s celles et ceux qui voudraient utiliser le nom d’Allah pour satisfaire leurs propres intérêts. Elle est également un danger pour la bourgeoise libérale et capitaliste qui pointe du doigt le fondamentalisme religieux, mais qui, par un autre discours soi-disant féministe, asservit tout autant les femmes. En effet, la manière des sociétés capitalistes de conférer du pouvoir d’agir est de nommer des femmes à des postes haut placés, les intégrant ainsi à l’appareil répressif, que ce soit comme femme d’affaires, ministre, professeure, docteure, avocate, policière ou comme gardienne de sécurité. Selon les militant×e×s du Rojava, cette pratique n’est que de la poudre aux yeux et n’a rien à voir avec l’autonomisation telle que définie plus haut. L’égalité n’a rien à voir avec quelques possibilités de mobilité sociale qui ne sont qu’une manière de mettre fin aux revendications féministes. La véritable autonomisation se fait par la consolidation des mouvements sociaux de femmes et des mécanismes participatifs, ce qui fait d’ailleurs l’objet des luttes au Rojava[26].

L’économie sociale au Rojava

Pour ce qui est des activités économiques du Rojava, c’est le système coopératif qui a été adopté. Selon Öcalan et les militants du Rojava, le système libéral présente les salarié×e×s comme libres alors qu’elles et ils ne sont rien de moins que des esclaves. Celui ou celle qui succombe au travail salarié devient donc comme « un chien tenu en laisse[27] ». Les initiatives d’économie sociale « émergent généralement en grappes sous la poussée d’une dynamique socio-économique, dans une situation de grande crise économique[28]». Au Rojava, l’économie n’est pas vue comme une science qui vise à enrichir au maximum un certain groupe, ce qui revient à un « mécanisme sophistiqué de pillage financier, intellectuel et culturel ». Au contraire, elle est un moyen de subvenir aux besoins de la communauté[29]. Selon Öcalan, l’économie sociale est le contraire du libéralisme économique, sans toutefois être planifiée par un gouvernement central. Elle ne tire pas non plus sa légitimité de lois, mais de la nature de la société et de l’éthique. Cette économie embrasse toutes les activités écologiques dans tous les secteurs : agricole, industriel et commercial. « Avant qu’elle ne soit considérée comme séparée de la société, l’économie désignait les règles d’aménagement d’un milieu de vie respectant ses particularités et ses limites naturelles[30]. »

Les principes du système économique du Rojava protègent la propriété privée. Toutefois, l’écologie et la sécurité sociale sont assurées par la mise en commun des ressources. Au Rojava, il existe un marché, sans monopole, réglementé par des politiques de redistribution du revenu. Dans ce contexte, l’économie n’a plus comme objectif le profit. « L’économie sociale perd son sens si elle n’est pas vue comme la démocratie elle-même[31]. » La majeure partie de la production se réalise au sein des coopératives et des communes. Tous les ouvriers et toutes les ouvrières doivent y travailler. Et la valeur d’utilisation des biens produits prévaut sur la valeur d’échange, ce qui fait que le commerce se fait généralement à l’intérieur des communes. Il n’y a pas de culture ou de production d’exportation[32].

Pour conclure : le Kurdistan irakien au bord du désastre

Même si la révolution au Rojava suscite l’enthousiasme aux quatre coins du globe et fait couler beaucoup d’encre, il reste énormément à faire. Le Nord de la Syrie n’est pas complètement épargné des perturbations qui ravagent le reste de la Syrie. Le mouvement doit lutter pour la survie des institutions qu’il a mises en place. S’il est encore trop tôt pour parler de pérennité de ces actions, la comparaison avec le Kurdistan irakien nous laisse confiant×e×s en l’avenir du système du Rojava. Nous aimerions d’ailleurs conclure sur les résultats de la gouvernance de l’oligarchie du Gouvernement régional kurde en Irak. Cette région homologue a adopté une approche développementale alignée avec l’Occident, l’illusion décrite par Rist et Latouche. Derrière l’érection de gratte-ciels et d’hôtels et une horde de femmes et d’hommes d’affaires qui ont les yeux plus gros que le ventre, la prospérité de la région n’est que l’écho d’un « capitalisme aux stéroïdes » qui cache mal les milliards de dollars injectés dans la région après l’invasion de l’Irak en 2003. La classe dirigeante s’enrichit et gagne le soutien des masses en distribuant des miettes. Des villages entiers ont ainsi été abandonnés et l’agriculture, qui assurait une certaine sécurité alimentaire, a été négligée. Ayant perdu son autosuffisance alimentaire, le Kurdistan dépend de l’aide extérieure distribuée par le gouvernement régional du Kurdistan. Les besoins de la population ont ainsi été ignorés. L’argent de l’aide au développement acheminée au Kurdistan irakien est utilisé par les élites afin d’« acheter des votes et renforcer leurs milices privées ». La corruption y est un fléau disproportionné pour une si petite administration et la région manque encore d’écoles et d’hôpitaux[33].

    

[1]Kurdistan National Congress (KNK). (2014). Canton Based Democratic Autonomy of       Rojava (Western Kurdistan – Northern Syria) : A transformation Process, from      Dictatorship to Democracy. Bruxelles : KNK.

[2]Jalbert, L. (1990). De l’espace pour le local. Revue internationale d’action communautaire, 445-493.

[3]Schepper-Valiquette, B. (2014). Le concept de décroissance chez Serge Latouche : une résistance au capitalisme, mémoire de maitrise. Université du Québec à Montréal; Latouche, S. (novembre 2003). Pour une société de décroissance. Le Monde Diplomatique, 18-19. Récupéré sur https://www.monde-diplomatique.fr/2003/11/LATOUCHE/10651.

[4]Bherer, L. (2011). Les relations ambiguës entre participation et politiques publiques. Participations, 105-133.

[5]Charbonneau, J. (1998). Lien social et communauté locale : quelques questions    préalables. Lien social et Politiques, 115-126.

[6]Omrani, Z. (4 octobre 2015). Introduction To The Political And Social Structures Of Democratic Autonomy In Rojava. Kurdish Question. Récupéré sur http://www.kurdishquestion.com/oldarticle.php?aid=introduction-to-the-po…

[7] « Empowerment » ou pouvoir d’agir.

[8]Omrani, Z. (2 novembre 2014). Zanyar Omrani interview with Asieh Abdullah, YPG leader : We chose a third way. Récupéré sur Akhbar Rooz: http://www.akhbar-rooz.com/article.jsp?essayId=63374

[9]Öcalan, A. (2013). Liberating Life : Woman’s revolution. Cologne: International Initiative Edition. Récupéré sur http://www.freeÖcalan .org/wp-content/uploads/2014/06/liberating-Lifefinal.pdf. C’est nous qui traduisons.

[10]Kurdistan National Congress (KNK). (2014). Canton Based Democratic Autonomy of Rojava (Western Kurdistan – Northern Syria) : A transformation Process, from Dictatorship to Democracy. Bruxelles : KNK.

[11]Matin, K. (7 novembre 2014). On Kobanê, Rojava and the Iraq-Syria wars. Récupéré sur International Viewpoint: http://www.internationalviewpoint.org/spip.php?article3703

[12]Hosseini, A. (2016). The Spirit of the Spiritless Situation: The Significance of Rojava as an Alternative Model of Political Development in the Context of the Middle East. Critique, 253-265.

[13]Farhadpour, M., Najafi, S., Beigi, A. A., & Saba, F. (2009). Alain Badiou, Philosophy, Politics, Art and Love. Tehran: Frahang Saba. C’est nous qui traduisons.

[14] Daech, acronyme arabe pour l’État islamique en Irak et au Levant, connu aussi comme l’État islamique (EI) ou ISIS en anglais.

[15]Hosseini, A. (2016). The Spirit of the Spiritless Situation: The Significance of Rojava       as an Alternative Model of Political Development in the Context of the Middle East.      Critique, 253-265.

[16]Anarchist Popular Unity (UNIPA). (mars 2015). Communiqué 44. Brésil : Uniao   Anarquista. Récupéré sur https://uniaoanarquista.wordpress.com/2015/06/24/war-       and-revolution-in-the-trenches-of-rojava-position-of-the-revolutionary-anarchists/. C’est nous qui traduisons.

[17]Friedman, J. (1992). Empowerment: The Politics of Alternative Development. Cambridge, Massachusetts: Blackwell.

[18]Panneton, A. (2014). Avec le dos de la cuillère : cuisines collectives, autonomisation et citoyenneté, mémoire de maîtrise. Montréal: Université du Québec à Montréal.

[19]Freire, P. (1974). Pédagogie des opprimés. Paris: Éditions Maspero.

[20]Mendell, M. (2006). L’Empowerment au Canada et au Québec : enjeux et opportunités. Géographie, économie, société, 63-85.

[21]Deleuze, G., & Guattari, F. (1972). Capitalisme et schizophrénie. Paris : Éditions de         minuit.

[22]Ibid no 18

[23]Batliwala, S. (1994). Women’s Empowerment in South Asia : Concepts and Practices. Mumbai, India: Asian-South Pacific Bureau of Adult Education.

[24]Calvès, A.-E. (2009). « Empowerment » : généalogie d’un concept clé du discours contemporain sur le développement. Revue Tiers Monde, 735-749.

[25]Calvès, A.-E. (2009). « Empowerment » : généalogie d’un concept clé du discours           contemporain sur le dévelopement. Revue Tiers Monde, 735-749.

[26]Ibid no 14

[27]Ibid no 6

[28]Bouchard, M., Bourque, G. L., Lévesque, B., & Desjardins, É. (2001). L’évaluation de l’économie sociale dans la perspective des nouvelles formes de régulation. Cahiers de recherche sociologique, 31-53.

[29]Yousef, A. (11 octobre 2016). The Social Economy in Rojava. Récupéré sur Fair Coop : The Earth cooperative for a fair economy : https://fair.coop/the-social-economy-in-rojava/

[30]L’Italien, F. (2016). Défendre l’appartenance au territoire. Relations, 25-26.

[31]Ibid no 27

[32]Ibid no 27

[33]Karem, H., & Chomani, K. (8 mars 2015). The KRG Economy: Booming or Dooming? Kurdistan Tribune. Récupéré sur http://kurdistantribune.com/krgeconomyboomingordooming/

De la démocratie au Moyen-Orient : aux origines de la révolte des Kurdes syrien-ne-s (1/2)

De la démocratie au Moyen-Orient : aux origines de la révolte des Kurdes syrien-ne-s (1/2)

Les Kurdes sont éparpillé×e×s dans près d’une dizaine de pays au Moyen-Orient, sans compter la diaspora dispersée ailleurs dans le monde. L’initiative entreprise par les révolutionnaires syrien×ne×s du Kurdistan a pour but de combler le vide engendré par l’affaissement du gouvernement central de la Syrie, alors que le pays est plongé dans la guerre civile. Pour pallier l’échec du projet étatique, les militant×e×s kurdes ont donc dû mettre sur pied leurs propres initiatives. Dans ce premier article sur la révolution au Rojava, nous présenterons les conditions socio-historiques et les circonstances ponctuelles qui ont préparé l’émergence du gouvernement autonome créé par le PYD, un vaste projet anti-autoritaire.

Les États-Unis ont soutenu le régime de Saddam Hussein et ont indirectement aidé le tyran de Bagdad à perpétrer le génocide de Halabja contre les Kurdes[1]. L’Union soviétique a, quant à elle, offert son soutien au régime des Assad, qui a également mené des politiques qui défavorisaient les Kurdes en son territoire. En effet, l’État avait mis en place, entre autres, des politiques d’arabisation et de colonisation interne afin de consolider l’« identité arabe »[2]. Dans les deux cas, ces pétrocraties ont adopté un modèle développementaliste aux hydrocarbures soutenu par une dictature militaire qui assurait le contrôle sur la population par une économie centralisée et une police secrète brutale[3].En Syrie, à l’occasion du printemps arabe, des milliers de syrien×ne×s se sont soulevé×e×s contre la dictature de Bachar Al-Assad. Le président avait alors envoyé les soldats pour mener une intervention musclée. Une partie de l’armée a alors déserté, après avoir refusé d’obéir aux ordres de tirer sur la foule. En dépit d’un certain nombre de déserteurs et déserteuses, des milliers de manifestant×e×s ont perdu la vie. Ces déserteurs et déserteuses ont formé l’Armée syrienne libre[4]. D’autres groupes qui se réclamaient d’une idéologie islamique ont profité de la situation pour prendre possession de lambeaux du territoire syrien déchiré. Dans un de ses textes, le sociologue syrien Yasser Munif, professeur au collège Emerson de Boston, a expliqué ce qu’il appelle « l’économie politique du pain [5] ». Il explique comment le régime d’Hafez Al-Assad avait assujetti la population syrienne au moyen d’une économie agroalimentaire centralisée et comment les militant×e×s révolutionnaires ont tenté de s’en affranchir. Pour les Kurdes, les circonstances qui ont entouré le printemps arabe se sont avérées propices à la mise en pratique d’un autre modèle de développement.

La révolution au Rojava

La révolution au Rojava, région désormais autonome au nord de la Syrie, s’inscrit dans une approche de développement communautaire parce qu’elle émane du bas vers le haut, en réponse à la situation du Kurdistan syrien post-printemps arabe, mais aussi devant l’échec désopilant du projet étatique syrien[6]. Uni×e×s non seulement par un sentiment d’appartenance à l’ethnie kurde, mais à toutes les minorités exclues et opprimées, les militant×e×s de cette région ont mis en application un mode de gestion participatif et horizontal[7]. Des initiatives solidaires innovantes ont ainsi pullulé au Kurdistan, lui permettant d’acquérir son autonomie politique. Le professeur Yasser Munif a d’ailleurs décrit comment l’État syrien, même après la révolution et la libération du territoire kurde, avait continué de payer les employé×e×s de ses moulins à grains afin de maintenir le contrôle sur la population. Voyant que cela ne fonctionnait guère, l’armée syrienne s’est mise à bombarder les files d’attente devant les boulangeries d’État pour couper les vivres aux rebelles. Plus tard, les communautés insurgées ont pris le contrôle des moulins pour « décontextualiser » et « déterritorialiser »[8] leur lutte contre l’économie politique du pain imposée par l’État syrien et auto-organiser leur propre initiative de développement. Yasser Munif a également décrit comment, par la suite, des groupes armés « islamistes » ont tenté de prendre possession de ces moulins pour se munir d’une certaine influence sur la population locale. Depuis lors, le territoire a été disputé entre les forces kurdes et les milices des différents mouvements d’inspiration religieuse. À l’instar de ces moulins, la révolution en Syrie et ailleurs dans le monde arabe a subi des tentatives de prise en otage par des mouvements « théofascistes »[9].

CRÉDIT PHOTO: Alberto Hugo Rojas

[1]Zunes, S. (26 octobre 2007). The United States and the Kurds: A Brief History. Récupéré sur Common Dreams : Breaking News & Views for the Progressive Community : http://www.commondreams.org/views/2007/10/26/united-states-and-kurds-bri…

[2]Sharnoff, M. (2009). The Syria-Soviet Alliance. Récupéré sur Jewish Policy Center : https://www.jewishpolicycenter.org/2009/02/28/the-syria-soviet-alliance/

[3]Cemgil, C., & Hoffmann, C. (2016). The ‘Rojava Revolution’ in Syrian Kurdistan: A Model of Development for the Middle East? Institute of Development Studies Bulletin. Doi : 10.19088/1968-2016.144

[4]Harress, C. (1er octobre 2015). What Is The Free Syrian Army? Russia Targets CIA-Trained Rebels Opposed To Assad Regime. Récupéré sur International Business Times : http://www.ibtimes.com/what-free-syrian-army-russia-targets-cia-trained-…

                O’Bagy, E. (2013). MIDDLE EAST SECURITY REPORT 9 : The Free Syrian Army. Washington D.C. : Institute for the Study of War.

[5]Munif, Y. (2015). The Geography of Bread and an Invisible Revolution. Emerson College, Boston : Manuscrit non publié.

[6]Charbonneau, J. (1998). Lien social et communauté locale : quelques questions préalables. Lien social et Politiques, 115-126.

[7]Dionne, H., Klein, J.-L., & Tremblay, P.-A. (1997). L’action collective et l’idéal communautaire : bases territoriales d’un nouveau type de mouvement social? Dans Collectif, Au-delà du néolibéralisme. (pp. 44-46). Sainte-Foy, Québec: Presses de l’Université du Québec.

[8]Deleuze, G., & Guattari, F. (1972). Capitalisme et schizophrénie. Paris: Éditions de minuit.

                Paquette, J., & Lacassagne, A. (2013). Subterranean subalterns: Territorialisation, deterritorialisation, and the aesthetics of mining. Culture and Organization, 242-260.

[9]Bey, H. (2004). Jihad Revisited. Récupéré sur The Anarchist Library : https://theanarchistlibrary.org/library/hakim-bey-jihad-revisited

Le phénomène Macron

Le phénomène Macron

Par Jacques Simon

Cette élection présidentielle n’aura été qu’un enchaînement ininterrompu de surprises et de revirements de situation. Si une personne incarne le caractère imprévisible du monde politique français actuel, c’est Emmanuel Macron. Encore inconnu du grand public il y a trois ans, il est aujourd’hui président de la République française. Du privé à l’arrière-plan gouvernemental, de l’arrière-plan gouvernemental à un ministère, d’un ministère à la tête des sondages, et de la tête des sondages à l’Élysée, Emmanuel Macron est passé partout, sans y avoir vraiment été.

Cette ascension fulgurante vers le haut de la scène politique nationale ne s’est d’ailleurs pas faite sans accrocs, à droite comme à gauche. Macron fait partie de ces nouveaux politicien·ne·s qui sortent du privé pour tenter de secourir une sphère politique en crise. À ce titre, on peut le comparer à Donald Trump, à Beppe Grillo, ou encore à Pablo Iglesias, qui sont tous de récents arrivés dans la scène politique et qui rassemblent de larges foules de convaincu·e·s. Qui est donc ce benjamin de la présidentielle française, et qu’a-t-il proposé pour convaincre tant de monde?

L’homme

Malgré l’apparence d’outsider qu’il a su cultiver, Emmanuel Macron a connu le parcours d’un membre de l’élite de la société française.

Né le 21 décembre 1977 à Amiens dans une famille relativement aisée, il a commencé son éducation chez les Jésuites avant d’aller au Lycée Henri-IV de Paris – un établissement considéré comme le meilleur du pays. En 2001, il est diplômé de Science Po Paris, un établissement de renommée mondiale, après avoir suivi une formation de philosophie. Spécialisé dans la pensée de Machiavel, il a écrit une thèse sur la philosophie hégélienne du droit et a été l’assistant de Paul Ricœur, un philosophe connu en France. En 2004, il est diplômé de l’École Normale d’Administration (ÉNA), l’institution qui forme l’élite bureaucratique française et où sont passés quasiment tous les présidents [1].

Pour son premier emploi, il est inspecteur des finances à l’Inspection générale des finances, organe du gouvernement qui veille à la bonne utilisation des deniers publics. Assistant en 2004, il est promu en octobre 2005, et gravit les échelons pour se retrouver chef de son département en juin 2007.

En 2008, il accepte un poste à la banque d’investissement Rothschild. Malgré le fait qu’il n’arrive que dix jours avant que Lehman Brothers fasse faillite, il sait se démarquer assez pour se faire surnommer le « Mozart de la finance » [2]. Dans ce cadre, il s’occupe d’importantes transactions, si bien que ses bénéfices lui permettront, selon ses propres dires, d’être « à l’abri du besoin jusqu’à la fin de ses jours » [3].

Par le biais de l’économiste Jacques Attali, il rencontre un certain François Hollande. Celui-ci, qui sera élu président en 2012, lui propose de faire partie de son équipe gouvernementale. Macron accepte, et rentre à l’Élysée comme conseiller du nouveau président [4].

En août 2014, Hollande et Manuel Valls concrétisent leur tournant libéral, et font sortir du gouvernement trois ministres, dont Benoît Hamon et Arnaud Montebourg, le ministre de l’économie. Pour remplir le poste, l’équipe exécutive opte pour le renouveau. De leur poche, ils sortent un jeune homme ambitieux et inconnu du grand public : Emmanuel Macron prend poste dans un des ministères les plus importants.

Aux yeux des ténors du gouvernement, le bilan est mitigé. D’un côté Macron incarne parfaitement la nouvelle politique gouvernementale. Il signe de son nom un projet de loi [5] qui est pour le moins controversé. Parmi les propositions, la plus polémique concerne la légalisation partielle du travail le dimanche, jour traditionnellement consacré à la famille et aux loisirs en France. Hormis cela, la « loi Macron » envisageait de limiter les indemnités que touchent les travailleurs et travailleuses licencié·e·s [6], et a mis un terme au bonus que touchaient les entreprises qui avaient augmenté les salaires après deux ans de revenus positifs.

D’un autre côté, Macron se fait connaître comme l’électron libre du gouvernement, un trait qui déplait fortement à ses collègues. En août 2014, il se prononce contre les 35 heures hebdomadaires – une des politiques les plus fièrement revendiquées par la gauche française –, en janvier 2015 il explique que les entrepreneur·e·s ont la vie plus dure que les travailleurs et travailleuses, et en mai 2015 il lance à des manifestant·e·s en colère que la meilleure façon de se payer un costard est de bosser [7]. À tort ou à raison, Emmanuel Macron a passé son temps au gouvernement à faire polémique.

Le 6 avril 2016, le ministre de l’économie commence à se retourner contre l’équipe gouvernementale. En déplacement à Amiens, il lance son mouvement appelé « En Marche ! ». Cette formation, qui se veut « ni de droite, ni de gauche », cristallise les ambitions personnelles de Macron. Visiblement peu intéressé à faire retomber la tension entre lui et le gouvernement, il fait son premier meeting officiel le 12 juillet, soit deux jours avant que François Hollande ne soit interviewé pour la dernière fois dans le cadre des célébrations du 14 juillet. Et puis, le 30 août, un jour avant la rentrée, Emmanuel Macron démissionne.

C’est un peu plus de deux mois plus tard, le 16 novembre 2016, qu’il officialise sa candidature pour la présidence de la République. Depuis lors, Macron n’a qu’un objectif : siphonner les électeurs et électrices de la droite et de la gauche modérées, afin de se faire un nid au centre du spectre politique. C’est pari gagné.

Aidé par le fait que le Parti socialiste et les Républicains ont des candidat·e·s assez éloigné·e·s du centre, Macron a reçu le soutien de plusieurs cadres des deux partis, y compris d’un ministre en fonction. En plus des politicien·ne·s de renommée, Macron a su créer une réelle dynamique populaire. Des personnes de tous les horizons se sont impliquées corps et âme pour faire vivre son nouveau mouvement et le porter jusqu’à l’Élysée.

Le 23 avril dernier, à 20h heure de Paris, les résultats tombent. C’est la fin d’un mois de course électorale acharnée comme elle l’a rarement été. Elle a été emplie de scandales, de retournements de situation, et, surtout, s’est soldée par une course à quatre candidat·e·s qui étaient tou·te·s dans la marge d’erreur pour arriver au second tour. Finalement, Emmanuel Macron, arrivé en tête avec 24 %, affronte Marine Le Pen et ses 21 % en finale pour le deuxième tour [8]. L’humeur est partagée. Entre résignation et détresse, la plupart des Français·es se préparent à devoir voter pour un·e candidat·e dont ils et elles n’avait pas voulu.

La situation n’est pas inédite cependant. Il y a 15 ans, le 21 avril 2002, la France avait fait face à quelque chose de semblable : Jean-Marie Le Pen, le père de Marine, était arrivé au second tour face à Jacques Chirac du RPR (ancêtre de Les Républicains). Si à l’époque un front républicain s’était formé et avait mené, après deux semaines de manifestations et de rassemblements, à une victoire de 83 % [9] pour le candidat de droite modérée, le soulèvement populaire a été bien moindre cette fois-ci.

Entre les 23 avril et 7 mai 2017, les Français·es étaient moroses. Hormis celles et ceux qui avaient voté pour les deux finalistes, beaucoup peinaient à se convaincre d’aller aux urnes. Dans le camp Mélenchon, la gauche de la gauche, un sondage sur la plateforme internet de la campagne a révélé que l’électorat se divisait en trois parties quasi égales : un tiers voterait Macron, un autre s’abstiendrait, et un troisième voterait blanc (l’option « voter Le Pen » n’était pas proposée) [10]. Usé·e·s par la politique défensive, les Français·es semblaient peu motivé·e·s à faire barrage au Front National.

Pourtant, c’est avec 66,1 % qu’Emmanuel Macron a été élu président de la République Française le 7 mai 2017 [11]. Ce score, bien en deçà de celui obtenu par Chirac en son temps, est toutefois signe que le Front National continue à se heurter à un plafond de verre [12].

Bien que l’abstention se soit élevée à 25,44 % des inscrit·e·s et que 11,5 % des votes sont blancs ou nuls [13] (des taux jamais vus depuis 1969, quand le Parti Communiste Français, très influant à l’époque, avait appelé à s’abstenir devant les deux candidats de droite modérée qualifiés au second tour), Macron a bel et bien gagné l’élection présidentielle française.

Comment est-ce qu’un candidat avec si peu d’expérience politique a-t-il pu toucher tant de personnes? Que propose-t-il?

Économie

La vision d’Emmanuel Macron est surtout économique. Ayant occupé le ministère du même nom et issu du milieu des finances, sa grille de lecture est orientée dans ce sens. Pour lui, le mal principal de la France est la rigidité de son marché qui l’empêche de s’appliquer au particulier. Son analyse est avant tout pragmatique : les acquis sociaux ne sont pas mauvais en soi, mais ils alimentent l’antagonisme qui existe déjà naturellement dans le monde du travail. Macron aimerait libéraliser le code du travail afin que les relations employeurs et employeuses/employé·e·s soient façonnées par le dialogue et non par la lutte. Le projet est donc de créer un environnement dans lequel on peut « bien vivre de son travail et [où on peut] inventer de nouvelles protections » [14].

Pour ce faire, il faut amputer à la social-démocratie française un certain nombre de ses éléments. Macron prône donc la réduction des charges des entrepreneurs et entrepreneuses et la suppression du Régime social des indépendants (RSI), organisme qui protège les travailleurs et travailleuses indépendant·e·s [15]. Il souhaite aussi réduire les cotisations sociales payées par les employeurs et employeuses pour « réduire le coût du travail » [16] ainsi qu’exonérer les cotisations sur les heures supplémentaires.

La vision Macron n’est pas, à strictement parler, identique à celle de la droite libérale classique. Le souhait n’est pas de faciliter l’accumulation de capital dans les mains d’une élite en supposant qu’un surplus découlera sur la société. Plutôt, l’idée est de créer un rapport amical entre les individus qui se côtoient sur le marché du travail, afin que ces derniers puissent bâtir ensemble les règles qui encadrent leurs interactions.

Le meilleur exemple est son souhait de « redéfinir le dialogue social » [17]. Concrètement, cela implique de réduire les lois dans le code du travail et de faciliter l’adaptation du salaire, du temps de travail – des négociations en général – pour qu’elles soient adaptées au contexte spécifique de leur application : « par exemple, les horaires effectifs, où l’organisation du travail seront négociés au plus près du terrain [18]. »

Les travailleuses et travailleurs ne doivent pas être dépendant·e·s de l’État pour leur survie. Celui-ci doit être en effet conçu comme un filet de secours, une institution qui aide les plus défavorisé·e·s, sans toutefois engendrer l’assistanat. Les agriculteurs et agricultrices, par exemple, bénéficieront d’un investissement de cinq milliards d’euros ayant pour but « qu’ils [et elles] vivent de leur travail, plutôt que des aides publiques » [19].

Donner aux individus la capacité de vivre indépendamment des aides publiques passe aussi par l’éducation spécialisée. Dans ce sens, Macron promet la formation d’un million de jeunes et d’un million de demandeurs et demandeuses d’emploi peu ou pas qualifié·e·s pour qu’elles et ils puissent mieux intégrer le marché du travail. En général, il appelle à un « effort massif pour l’apprentissage » [20].

Société

Le côté « ni droite ni gauche », se ressent aussi dans le volet sociétal du programme de Macron. Y sont présents l’intérêt pour la sécurité et les forces de l’ordre de la droite en même temps que les valeurs libérales chères à la gauche.

« La sécurité est la première de nos libertés » explique-t-il, et celle-ci passe par la police à en croire son programme [21]. En effet, il souhaite augmenter les effectifs policiers de 10 000 places, créer une « police de la sécurité quotidienne » chargée de « protéger et d’entreprendre », punir les « incivilités » (harcèlement des femmes, insultes, et… crachats) à l’aide « d’amendes immédiates et dissuasives », construire 15 000 nouvelles places de prison, ou encore, créer un « état-major permanent des opérations de sécurité intérieure, de renseignement et de lutte contre le terrorisme » [22].

Cette analyse stricte se retrouve aussi dans le volet « justice » de son programme. Là, il est question de s’assurer que toutes les peines soient exécutées et de limiter le phénomène d’aménagement des peines (proposer aux personnes sanctionnées de travailler, de suivre une formation, etc.). Cependant, la particularité de Macron est de faire cohabiter ce genre de propositions traditionnellement issues de la droite dure avec des mesures progressistes.

Son programme culturel, par exemple, va dans le sens de la démocratisation. Les bibliothèques seront ouvertes le soir et les week-ends, l’apprentissage d’une deuxième langue sera encouragée à l’école, et les jeunes recevront un « passe culture » de 500 euros pour leurs 18 ans. Les mêmes genres d’investissements se retrouvent dans le secteur de la santé, où il souhaite que l’État prenne en charge l’intégralité des frais liés aux lunettes et aux prothèses auditives et dentaires [23]. Macron est aussi favorable à la légalisation de la PMA (procréation médicalement assistée, ndlr) pour les femmes seules et les couples de lesbiennes, mais pas à la GPA (gestation pour autrui, ndlr) [24].

Relations internationales

Pour ce qui est des relations internationales, Macron est résolument Européen. Des quatre principaux candidats et candidate à la présidentielle, c’est le seul qui souhaite approfondir l’unité entre les pays membres, et accroître drastiquement leur interconnectivité.

En termes de nouveaux projets, Macron propose la création de deux nouveaux marchés uniques : celui du numérique et celui de l’énergie. Si le premier aura pour but de « financer le développement des startups européennes », le second aidera à transiter vers l’écologie, notamment en « fixant un prix plancher du carbone » [25]. Le tout sera encadré par un « Buy European Act » qui restreindra l’accès aux marchés uniques aux entreprises qui produisent au moins la moitié de leurs biens au sein de l’Union.

Pour Macron, l’Europe doit aussi être un organisme qui oriente et protège les politiques nationales. Pour ce faire, il souhaite voir apparaître un budget de la zone euro, voté par le parlement et mis en œuvre par un·e ministre de l’Économie et des Finances de la zone euro [26]. L’Europe doit assurer l’exemplarité de ses membres, notamment en combattant les évasions fiscales d’un pays à un autre.

L’Union sera aussi dotée d’une dimension militaire et protectrice. Un « Fond européen de la défense » sera ainsi créé pour financer un armement commun et un Quartier Général européen, auquel participeront les pays volontaires. En outre, le Président souhaite créer une force de quelque 5 000 gardes frontaliers européens [27].

À ce sujet, la politique internationale hors-UE se distingue par son absence. Mise à part l’augmentation des moyens de l’armée (avec tout de même de réelles propositions quant à l’utilisation des nouveaux fonds), Macron donne très peu d’indices par rapport à sa politique étrangère – une lacune étonnante étant donné la présence médiatique importante de ces sujets. Il analyse une présence de la France décroissante sur le plan mondial, une tendance qu’il souhaiterait inverser pour « défendre » les intérêts « climatiques », « économiques », et « sécuritaires » du pays [28]. Il se positionne également contre la Russie, et souhaite maintenir les sanctions existantes tant que les accords de Minsk (signés à la suite de l’invasion de la Crimée) ne seront respectés.

Génération Macron?

Sans nier ses réels atouts, il faut dire que l’élection de Macron relève d’un concours de circonstances assez imprévisible. Macron est en effet sorti d’un gouvernement historiquement impopulaire, dont le bilan était contesté – voire renié – jusqu’à l’intérieur du Parti socialiste. Ajoutez à cela un ras-le-bol généralisé du statu quo, et vous avez une recette explosive. L’avoir repéré et avoir su sauter sur l’occasion révèle d’ailleurs la finesse de l’analyse et l’agilité politique de Macron.

À droite, c’est François Fillon qui a gagné les primaires, incarnant une rigueur économique quasi-thatchérienne ainsi que l’honnêteté des élu·e·s. Ses positions radicalement libérales ont laissé l’aile gauche de son parti sans candidat·e, et les détournements de fonds dont il a été accusé ont refroidi plus d’un·e de ses sympathisant·e·s. À gauche, c’est Benoît Hamon qui a été choisi. Celui-ci se trouve largement à l’aile gauche du PS, à tel point qu’il a essayé de faire tomber le gouvernement de Hollande. La gauche du gouvernement s’est donc aussi retrouvée non-représentée dans l’élection. 

Les partis dont sont issus ces deux candidats (le PS et les Républicains) ont, traditionnellement, englobé la majorité du spectre politique, ne laissant donc une place à de potentiel·le·s contestataires qu’à leurs extrêmes respectifs. Or, cette fois-ci, un vide s’est formé au centre, vide qu’Emmanuel Macron a su occuper. Les électeurs et électrices modéré·e·s des partis traditionnels ont en effet été réceptifs et réceptives à son discours « ni droite, ni gauche ».

Il est donc logique que sa candidature en ait attiré plus d’un·e·. Pourtant, le fait qu’il ait été élu défie toute logique. En effet, en regardant l’offre politique présente durant cette élection, il ne fait aucun doute que la candidature d’Emmanuel Macron s’inscrivait dans une continuité relative par rapport au quinquennat de François Hollande. Comment donc expliquer qu’un président dont les politiques l’ont rendu le chef de l’exécutif le plus impopulaire de la 5ème République – à tel point qu’il a renoncé à se représenter – voit aujourd’hui son héritage idéologique se faire réélire? Comment expliquer, aussi, que des politiques qui ont provoqué les plus grandes manifestations depuis 1995 soient, aujourd’hui, réintroduites à l’Élysée? Ce qui est sûr, c’est que Macron y est pour quelque chose. Il a su parler aux Français·es, et a pu créer un dialogue avec eux et elles.

Et maintenant…?

Après s’être installé à l’Élysée, Macron devra affronter des défis de taille. En effet, sa stratégie d’accepter n’importe qui dans son mouvement s’est faite au détriment d’une unité idéologique cohérente. Aujourd’hui, les appuis à Macron vont de la droite traditionnelle à un ancien secrétaire général du Parti Communiste Français et ex-candidat à la présidentielle, en passant par tous les genres de sociaux-démocrates et d’écologistes. Créer un gouvernement cohérent à partir de cela risque de relever du défi herculéen.

Ensuite, il va falloir qu’il réussisse à se démarquer de François Hollande. Si le président sortant n’a pas réussi à convaincre avec ses politiques, Emmanuel Macron va devoir effectuer un travail de communication sans fautes. En plus de ses électeurs et électrices, il va devoir convaincre ses opposant·e·s, sans quoi il y a fort à parier qu’il aura aussi affaire à des mouvements sociaux importants.

Enfin, bon nombre de ses propositions demandent une unité sociétale au sens large, voire une unité européenne dans certains cas. Étant donné les fractures profondes qui y courent en ce moment, Macron va devoir faire un travail d’union de grande envergure s’il souhaite mener à bout son projet. Théoriquement, c’est possible. Une fois confronté aux faits, il se peut qu’il soit déçu.

Aujourd’hui, avant même d’être réellement entré en fonction, Macron s’engage dans un sentier peu connu et où il jouit d’un faible soutien. Pourtant, Emmanuel Macron se voit comme un acteur important de la cinquième République. À la Charles de Gaulle, il se présente comme quelqu’un d’en dehors du système, venu sauver la politique d’elle-même. La République française connaît en effet une période difficile; la relever ne sera pas tâche facile.

Aussi dans ce dossier sur les élections françaises 2017 :

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CRÉDIT PHOTO: Jeso Carneiro

1. Emmanuel Macron, « Biographie », https://en-marche.fr/emmanuel-macron , consulté le 19/04/2017.

2. Daniel Schneidermann, «Vive Macron, nouveau ministre de l’Économie ! », Nouvel Observateur, 27/08/2014, http://tempsreel.nouvelobs.com/rue89/rue89-le-915-darret-sur-images/2014… , consulté de 19/04/2017.

3. Ibid.

4. Ibid.

5.  République Française, « LOI no 2015-990 du 6 août 2015 pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques », Journal officiel de la République française, 06/08/2017, http://droit-finances.commentcamarche.net/download/start/telecharger-312… , consulté le 19/04/2017.

6. Cette proposition sera annulée par le conseil constitutionnel.

7. L’Obs, « 5 sorties d’Emmanuel Macron qui disent son mépris de classe », Le Nouvel Observateur, 30/05/2017, http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20160530.OBS1486/5-sorties-d-em… , consulté le 19/04/2017.

8. Ministère de l’Intérieur, « Élection présidentielle 2017 », République Française, http://elections.interieur.gouv.fr/presidentielle-2017/FE.html, consulté le 12/04/2017.

9. La France Insoumise, « Résultats de la consultation sur le second tour de l’élection présidentielle », La France Insoumise, 02/05/2017, https://lafranceinsoumise.fr/2017/05/02/resultats-de-consultation-second…, consulté le 09/05/2017.

10. Ministère de l’Intérieur, « Élection présidentielle 2017 », République Française, http://elections.interieur.gouv.fr/presidentielle-2017/FE.html, consulté le 12/04/2017.

11. Jacques Simon, « Le plafond de verre du Front National », L’Esprit Libre, 30/12/2016, http://revuelespritlibre.org/le-plafond-de-verre-du-front-national, repéré le 09/05/2017.

12. Ministère de l’Intérieur, « Élection présidentielle 2017 », République Française, http://elections.interieur.gouv.fr/presidentielle-2017/FE.html, consulté le 12/04/2017.

13. Emmanuel Macron, « Programme », https://storage.googleapis.com/en-marche-fr/COMMUNICATION/Programme-Emma… , consulté le 19/04/2017.

14. Ibid.

15. Ibid.

16. Ibid.

17. Ibid.

18. Ibid.

19. Ibid.

20. Ibid.

21. Ibid.

22. Ibid.

23. Emmanuel Macron, « Familles et société », https://en-marche.fr/emmanuel-macron/le-programme/familles-et-societe, consulté le 19/04/2017.

24. Emmanuel Macron, « Programme », https://storage.googleapis.com/en-marche-fr/COMMUNICATION/Programme-Emma… , consulté le 19/04/2017.

25. Ibid.

26. Ibid.

27. Emmanuel Macron, « International », https://en-marche.fr/emmanuel-macron/le-programme/international, consulté le 19/04/2017.

28. Ibid.

Plaidoyer pour la pluralité des voix

Plaidoyer pour la pluralité des voix

Par Pascale St-Onge

L’auteure est présidente de la Fédération nationale des communications de la CSN. 

Je suis inquiète pour l’avenir de l’information. Je suis inquiète pour la démocratie. Je suis inquiète pour les progrès qui ont marqué le dernier siècle en termes d’ouverture aux différences et d’avancées pour les droits de la personne. Les médias, les artistes et le milieu culturel ont indéniablement participé à faire connaître à la majorité des réalités méconnues et des situations d’injustices vécues par tant de personnes et de groupes opprimés et vulnérables. L’émergence, la solidité, l’abondance et la notoriété d’une presse libre et indépendante dans les pays occidentaux pendant cette période a incontestablement participé aux débats qui ont mené à l’émancipation des femmes, pour ne nommer que cet exemple probant, et à l’inclusion dans nos chartes québécoise et canadienne d’articles qui rejettent la discrimination en fonction de l’orientation sexuelle, du genre, de la race, de la religion, etc.

Cet article a été publié dans le recueil (in)visibilités médiatiques de L’Esprit libre. Il est disponible sur notre boutique en ligne ou dans plusieurs librairies indépendantes.

Je suis inquiète parce que les bases économiques qui soutiennent les médias qui nous ont tant renseignés-es, éclairés-es et informés-es sur le monde sont fragilisées au point où le tiers des emplois dans la presse écrite a disparu en cinq ans (de 2010 à 2015), que la télévision traditionnelle et généraliste a amorcé un déclin qui entraîne de nombreuses restructurations et pertes d’emplois, et que la plupart des radios ont depuis longtemps délaissé ou rationalisé leurs vaillantes salles de nouvelles afin de diminuer leurs coûts de production.

Un événement inédit au Québec s’est produit au printemps dernier. La Fédération nationale des communications (FNC-CSN) a organisé en partenariat avec la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), le Conseil de presse du Québec (CPQ) et le Centre d’études sur les médias de l’Université Laval (CEM), un colloque qui a réuni dans une même salle des patrons-nes de presse, des journalistes, des syndicalistes, des chercheurs et chercheuses en journalisme et en communication, des étudiants-es et même des représentants-es du gouvernement afin de faire le point sur la situation et de discuter de pistes de solutions. Au terme de ce colloque, dans les semaines et les mois qui ont suivi, plusieurs voix, incluant celles de dirigeants-es de syndicats et d’entreprises réputées, ont réclamé des gouvernements provincial et fédéral des allégements fiscaux afin de permettre aux entreprises de la presse écrite de se sortir la tête de l’eau. Jamais de telles démarches n’ont été faites par le passé, car la presse écrite a toujours été jalouse de son indépendance face aux pouvoirs publics. Entendez-vous le signal d’alarme?

Je suis inquiète, car l’information a perdu une grande part de sa valeur commerciale et que, jusqu’à aujourd’hui, ni les gouvernements, ni les annonceurs, ni le public ne semblent massivement disposés à préserver leurs organes de presse. En fait, je ne crois pas que nous soyons tous et toutes pleinement conscients-es de la valeur du service public que ces derniers garantissent en surveillant les pouvoirs officiels (exécutif, législatif et judiciaire). Par conséquent, je m’inquiète pour l’avenir de l’information, pour la démocratie et pour les avancées sociales et humaines, car dans l’obscurité et le silence, l’imputabilité n’existe pas.

À la défense de nos médias d’information

Nos médias ne sont pas parfaits et ne l’ont jamais été. Sont-ils équitables dans leur façon de couvrir des sujets qui touchent certaines minorités? Engagent-ils suffisamment de personnel représentatif de la diversité de nos communautés? Accordent-ils la parole autant aux plus démunis-es et vulnérables de nos sociétés qu’aux élites? Sont-ils toujours justes dans leur façon de traiter des sujets explosifs ou accordent-ils plus d’importance aux points de vue qui semblent partagés par la majorité de leur public et qui plaisent aux annonceurs? À mon avis, il est sain de se poser ces questions et de tenter d’y répondre (ce que je ne me risquerai pas à faire dans le cadre de cet article). Cependant, quelques notions sont à considérer avant toute chose.

Tout d’abord, on ne peut imposer à un seul média, aussi grand et réputé soit-il, le fardeau de représenter toutes les réalités, tous les points de vue et toutes les opinions imaginables. Le plus grand danger qui guette une presse libre et indépendante est le monopole et la concentration entre trop peu de mains de nos organes d’information. La pluralité des sources d’information et la diversité des voix sont essentielles pour que les médias se complètent, se défient, se regardent, se critiquent. Avec l’addition des sources, le public peut se faire une idée globale du monde qui l’entoure plutôt que de ne connaître que la vision d’un seul média ou d’un-e unique journaliste qui présente des sujets choisis et abordés selon ses valeurs, ses idées, ses critères. Une lanterne isolée n’éclaire qu’une petite partie à la fois d’une vaste chambre. Un ensemble de lanternes peut illuminer la pièce tout entière et permettre d’y découvrir tout ce qui s’y trouve. 

Ensuite, la capacité d’un média de couvrir en profondeur l’actualité, de chercher la vérité même lorsqu’elle est habilement camouflée par de puissants intérêts ou qu’elle requiert des semaines d’enquêtes pour être découverte, de s’intéresser à la fois à ce qui est près et loin de nous, d’amener à notre attention des réalités qui nous sont totalement étrangères, dépend autant de sa solidité financière que de la volonté des propriétaires et de ses artisans-es. Produire de l’information de qualité coûte cher.

L’industrie de l’information, depuis sa naissance, a évolué vers une presse professionnelle, avec de rigoureux critères journalistiques, des codes de déontologie contraignants, des formations spécifiques à la profession. Le Québec s’est même doté d’un tribunal d’honneur, le Conseil de presse du Québec, qui reçoit les plaintes du public sur la couverture journalistique, et d’organismes de réglementation tels que le CRTC. Comme société, nous nous sommes donné des médias publics, privés, communautaires, scientifiques, spécialisés, de niches, etc. En somme, malgré l’opinion qu’on peut avoir d’un média ou d’un autre, nous avons un univers médiatique de grande valeur, crédible et varié qu’il nous est permis de critiquer et dont nous pouvons exiger ce qu’il y a de mieux.

Cet univers médiatique est devenu possible entre autres parce que l’information avait une valeur commerciale. Concrètement, les médias produisent de l’information et l’offrent à un public. Les médias vendent ensuite aux annonceurs du temps d’attention de leurs lecteurs-trices aux entreprises. Ces annonceurs paient d’ailleurs beaucoup d’argent pour annoncer leurs produits et services à ce public, dont l’esprit est disponible grâce à l’intérêt suscité par la nouvelle. En puisant leurs revenus de deux principales sources, soit les abonnements et la publicité, tant que cela a été rentable, les médias ont pu se constituer des salles de nouvelles remplies de journalistes, de professionnels-les de l’information et de nombreux autres types d’employés-es qui, grâce à leurs conditions de travail décentes, ont pu consacrer leur carrière professionnelle à creuser et à raconter des histoires d’intérêt public.

À cette étape-ci, il m’est nécessaire de rappeler que le métier de journaliste n’a pas toujours été glorieux. Au tout début, la paie était tellement maigre que nombre de « nouvellistes » (on les appelait comme cela à l’époque) arrondissaient leur fin de mois en acceptant des enveloppes brunes d’entreprises, de politiciens ou autres, pour rédiger des papiers favorables. Ou encore, elles et ils occupaient d’autres emplois qui pouvaient miner leur indépendance et n’accordaient pas autant de temps et d’énergie à fouiller des histoires. Pour les femmes, dès qu’elles se mariaient, elles devaient quitter leur travail qui, de toute façon, les avait confinées à la presse dite « féminine ». Par exemple, on pouvait leur demander de rédiger un texte sur le nouveau modèle de malaxeur! De plus, les journalistes étaient soumis-es à l’arbitraire du patron qui, parfois, brandissait des menaces de congédiement pour orienter les articles et les sujets selon ses propres intérêts.

Exaspérés-es de vivre dans la précarité et de voir leur autonomie professionnelle constamment sous pression, les journalistes se sont organisés-es en syndicats. Au fil d’épiques luttes syndicales teintées à l’occasion de violences, de grèves et de lockouts, elles et ils ont peu à peu réussi à améliorer leurs conditions de travail et leurs clauses professionnelles afin de protéger leur indépendance et l’éthique journalistique. Ce fut le cas pour les journalistes syndiqués-es, à tout le moins, puisque la situation est tout à fait déplorable pour une large majorité de pigistes, contractuels-les et journalistes indépendants-es, dont les tarifs au feuillet ont cessé d’augmenter depuis plus de 30 ans, alors que le coût de la vie, lui, grimpe toujours. Cela est sans parler de leurs droits d’auteur-e et moraux qu’elles et ils sont de plus en plus contraints-es de céder aux employeurs et employeuses, les privant ainsi des recettes de leurs œuvres. Il est d’ailleurs grand temps que le gouvernement accède à la demande de l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ), soit de les doter d’une loi similaire à celle sur le Statut de l’artiste qui leur permettrait de négocier des conditions de pratiques minimales et décentes.

Aujourd’hui, ces gains qui ont permis aux médias d’exister et d’être viables sont de plus en plus menacés. Avec l’avènement d’Internet, des réseaux sociaux, des moteurs de recherche et autres plateformes de diffusion, le public s’est habitué à trouver de tout gratuitement. Il est donc de moins en moins enclin à payer pour être informé. Du côté des annonceurs, l’univers numérique a provoqué l’éclatement des possibilités publicitaires et ils peuvent aujourd’hui rejoindre leur clientèle sur d’autres plateformes efficaces et économiques.

En effet, les Facebook, Google, Twitter et autres géants mondiaux du Web, américains pour la plupart, ont développé des outils très précis pour aider les annonceurs à cibler et à rejoindre leur clientèle. Ces compagnies ne développent aucun contenu (ou presque pas et encore moins en matière d’information), ne connaissent aucune frontière physique géographique et possèdent une structure de coût d’exploitation minime par rapport au potentiel de revenus. Elles ont fait chuter dramatiquement le coût de la publicité en offrant des prix avec lesquels les médias traditionnels ne peuvent rivaliser, eux qui sont limités par la taille de leur marché et par leurs coûts de production très élevés. Donc non seulement ces applications reproduisent-elles gratuitement le contenu produit à grands frais par d’autres, mais en plus, elles empochent le pactole en termes de revenus publicitaires. Pour ajouter à la problématique de l’argent que ces compagnies engrangent chez nous, elles n’en redonnent à peu près pas à nos communautés, car elles emploient peu de gens chez nous, ne retournent pratiquement aucune taxe et ne paient aucun impôt.

Ceci étant dit, on n’arrêtera pas le progrès! Les médias doivent composer avec cette réalité contemporaine et ils doivent trouver des solutions. Rien n’indique cependant que la majorité d’entre eux sont à l’aube de trouver une nouvelle façon de rentabiliser leurs activités. Certains expérimentent de nouveaux modèles, mais aucune nouvelle source de revenus n’a été mise en place. Au contraire, certains médias dépendent aujourd’hui plus que jamais des revenus publicitaires ayant rendu leur contenu gratuit, et d’autres, ayant de moins en moins d’annonceurs, dépendent de plus en plus de la générosité de leur public prêt à payer pour être abonné ou à faire des dons de charité.

C’est ainsi que depuis au moins deux décennies, nous assistons à des rondes de restructurations, à des ventes, à des rachats, à des mises à pied, à des reculs dans les conditions de travail, à la précarisation des emplois, à la disparition de certains métiers et de certaines expertises. Certains médias en sont désormais à l’étape de fermeture. Dernièrement, nous avons vu disparaître au Québec des médias régionaux, plusieurs médias communautaires, spécialisés et de niches. Pensons au Canal Argent du Groupe TVA, la seule chaîne spécialisée en économie, ou encore à plusieurs journaux hebdomadaires qui ont fermé leurs portes à la suite du rachat par Transcontinental des propriétés de Québecor, etc. Jusqu’ici, nos gros piliers ont été épargnés, mais pour combien de temps encore si rien ne change? Et qu’en est-il de la diversité avec la disparition de voix alternatives?

On me dira que la nature a horreur du vide et que de l’hypothétique mort de nos médias traditionnels naîtra autre chose. Cette autre chose m’effraie. Les médias se sont structurés ainsi car ils doivent avoir les reins solides pour exposer les côtés les plus sombres de nos sociétés, et parfois les plus lumineux, et ainsi les faire évoluer. Parler librement demande une indépendance économique et une capacité à se défendre devant les tribunaux en cas de poursuite. (Pensons par exemple à la publication satirique Le Journal de Mourreal qui est impuissant pour se défendre face à l’empire Québecor.) Ce ne sont pas les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) qui feront ce travail. Ce n’est pas leur mission. De toute manière, voudrait-on confier à des entreprises américaines le soin de nous informer chez nous?

Ce n’est pas non plus le public qui « s’auto-informera », car malgré les nombreuses occasions pour la population générale de s’exprimer et de se raconter sur le Web, il ne peut remplacer le travail d’un-e journaliste qui y consacre sa vie professionnelle. Qui a le temps, l’argent et l’énergie nécessaires pour débusquer et mettre à jour les grands scandales de notre époque? Bien que certains événements ponctuels peuvent être rapportés par les membres du public et que cela a certes une valeur informative, seuls des médias de masse avec d’importantes ressources économiques ont pu, par exemple, enquêter sur la corruption et la collusion dans le monde de la construction et ont forcé le gouvernement à mettre sur pied la Commission Charbonneau. D’autant plus que comme ces médias monopolisent en grande partie l’espace médiatique, ces informations cruciales pour la vie démocratique risquent de demeurer dans l’ombre si elles étaient révélées par de petits médias. En ce sens, le rôle des médias est sans doute appelé à changer et à aller toujours plus vers l’enquête et l’analyse plutôt que le scoop ou l’événementiel, mais encore une fois, cela coûte cher. Il est paradoxal de constater que la tendance actuelle est plutôt à l’inverse car les médias cherchent encore le scoop et le sensationnel pour obtenir le plus de clics possibles. 

Je mentionnais plus tôt l’importance de la pluralité des voix. Si peu s’indignent des fermetures récentes de médias, je me dois de rappeler qu’à chaque fois que l’un d’entre eux s’éteint, ce sont des histoires qui ne seront jamais racontées. C’est une portion de la réalité qui ne sera jamais connue par d’autres que celles et ceux qui la vivent. C’est une prise de conscience collective d’une injustice, une réparation et un changement qui n’auront pas lieu. Bref, c’est un brin de démocratie qui s’envole.

Le salut par les réseaux sociaux et Internet?

Les plus récentes études démontrent que les citoyens-nes trouvent de plus en plus leurs informations en ligne, sur les réseaux sociaux et les moteurs de recherches. Les statistiques indiquent que les jeunes particulièrement ont adopté massivement ces habitudes de consommation. Analysons un peu plus ce que cela veut dire.

D’une part, l’information qui se retrouve sur ces réseaux est en majeure partie celle produite par nos médias traditionnels et c’est encore à cette information que le public fait le plus confiance. Même s’ils la découvrent sur d’autres plateformes, les gens se réfèrent encore aux marques qu’ils respectent. Par contre, les études démontrent également que sur ces réseaux, les gens distinguent difficilement l’information véritable des rumeurs, opinions, commentaires, parodies, publicités ou contenus commandités. Cela attise peut-être un certain cynisme ou scepticisme envers les médias.

D’autre part, l’information qui est présentée aux usagères et aux usagers de ces réseaux sociaux apparaît sur les fils d’actualité à la suite d’algorithmes programmés par ces géants du Web. En plus d’être la plupart du temps secrets ou sinon incompréhensibles pour le commun des mortels, ces algorithmes existent non pas pour servir l’intérêt public, mais d’abord et avant tout pour servir l’intérêt commercial de ces entreprises. Grâce aux données que ces applications accumulent sur leurs usagères et usagers, elles peuvent cerner de façon toujours plus précise leurs intérêts, leurs habitudes de consommation, de vie et d’information et les gaver toujours plus de ce qui les intéresse déjà.

En effet, les médias sociaux servent à conforter les gens et non pas à les exposer à des choses qu’ils ne connaissent pas ou qui les amèneraient à remettre leurs croyances en question. Le terme le dit : réseaux sociaux. Donc des endroits qu’on choisit pour socialiser, pour être entre amis-es. Ce ne sont pas des médias d’information avec des règles et une mission démocratique. Si les médias traditionnels ont réussi à exposer des masses à des réalités particulières, on peut douter que les réseaux sociaux remplissent cette fonction parce que leur objectif est avant tout d’être rentables financièrement; leur mission n’est pas reliée à informer les utilisatrices et utilisateurs.

En plus de poser de sérieux défis aux concepts de vie privée et de sécurité, on est en droit de se demander jusqu’à quel degré ces réseaux sociaux participent à la polarisation des idées. Alors que de plus en plus de gens disent s’informer uniquement par les réseaux sociaux dont les algorithmes ne favorisent pas la diversité des points de vue, on voit actuellement de grandes portions de la population s’ancrer dans leurs positions. Sans oublier que n’importe qui dit à peu près n’importe quoi sur ces plateformes. La liberté d’expression à son meilleur et à son pire.

Des pistes de solution?

D’immenses efforts doivent être mis du côté de l’éducation populaire et une importante mobilisation de l’industrie médiatique est à bâtir. Les médias d’information doivent mieux expliquer, défendre et promouvoir leur rôle. Les journalistes doivent constamment rappeler l’importance de leur travail et démontrer en quoi il est à la base de nos sociétés modernes. Nous ne pouvons présumer que tous et toutes sont familières et familiers avec ces concepts et nous avons trop à perdre du déclin de nos médias. À la modestie doit substituer la fierté de participer à rendre nos sociétés plus aptes à faire des choix collectifs éclairés. 

De surcroît, la population doit mieux connaître le fonctionnement des réseaux sociaux et le rôle des algorithmes. Elle doit être en mesure de distinguer le vrai du faux, de savoir que ce qu’elle voit sur ses fils d’actualité n’est qu’une petite partie du monde, qu’une facette d’elle-même et de son environnement immédiat. Le milieu scolaire a certainement un rôle à jouer là-dedans. L’école sert aussi à former des citoyens-nes capables de comprendre la société dans laquelle elles et ils évoluent, pas seulement des travailleuses et des travailleurs. Les médias d’information devraient faire partie des outils intégrés au cursus scolaire. Il devrait également y avoir une formation de base sur le rôle des médias et sur leur fonctionnement pour que les élèves puissent s’en servir pour élargir leur apprentissage, développer l’habitude de s’informer chez les professionnels-les de l’information, et former leur esprit critique par rapport à ce qui est rapporté. 

Les médias ont aussi la responsabilité de trouver leur place dans l’univers numérique. Ils doivent se réinventer pour aller rejoindre leur public là où il se trouve, tout en préservant ce qui fait d’eux des références respectées. En quelque sorte, ils ont la difficile mission de trouver la recette entre la flexibilité technologique des nouvelles entreprises du Web tout en préservant les principes, l’éthique et la rigueur des médias traditionnels. Pas évident quand l’information n’a plus la valeur commerciale pour attirer les revenus qu’elle a eus par le passé. 

En ce sens, je crois que les médias doivent apprendre à travailler ensemble, et vite, pour assurer leur avenir, car les développements technologiques nécessitent d’importants investissements qui ne sont pas à la portée de tous et de toutes. Si chacun de son côté continue d’engloutir des sommes colossales dans la conception de nouvelles applications et plateformes, que reste-t-il pour le contenu? Je pense que si les médias doivent mettre en commun quelques ressources pour s’entraider, c’est sur la technologie, la distribution numérique de leurs contenus. Qu’arrivera-t-il lors de la prochaine grande avancée technologique? Qui aura les moyens de faire un nouveau La Presse+ en réalité virtuelle par exemple?

Les gouvernements doivent aussi agir et sans tarder. Comme ils l’ont fait par le passé pour favoriser l’émergence d’une culture québécoise et canadienne, ils doivent mettre en place des mesures fiscales et réglementaires qui permettront à nos industries de survivre malgré la forte compétition mondiale. Ils ont entre les mains plusieurs pistes de solution qui leur ont été présentées par nombre de joueurs de l’industrie. La FNC-CSN a soumis plusieurs mémoires et études qui démontrent que des mesures fiscales transitoires qui garantissent la séparation entre l’État et les médias sont nécessaires. La plus importante consisterait en la mise en place d’un crédit d’impôt sur la masse salariale. Cela permettrait aux entreprises de maintenir leurs effectifs et peut-être même de les augmenter.

Nos gouvernements ont aussi le pouvoir de dompter les géants du Web qui ne participent en rien à l’économie de notre pays et qui ne contribuent aucunement au foisonnement de notre industrie. Il s’agit d’avantages fiscaux illégaux dont ne bénéficie pas notre industrie qui, elle, paie ses taxes, ses impôts et qui est fortement réglementée. Comment pouvons-nous espérer sauver nos entreprises dans ce contexte ?

Enfin, une grande part de la solution est entre les mains du public. L’information n’est pas gratuite. Si on ne paie plus au moyen des abonnements ou encore par l’achat de publicité dans nos médias locaux, alors, il faudra accepter de payer autrement, que ce soit par le biais de taxes ou de redevances. C’est le coût d’une société démocratique. Un pays sans médias, sans information produite par des sources indépendantes, est une dictature.

Comme je l’ai mentionné d’entrée de jeu, on doit se questionner sur la représentation et la place des groupes et des idées minoritaires dans les médias de masse, mais ce qui participe en quelque sorte à une plus grande variété dans nos médias est la pluralité des voix. Alors que notre industrie est grandement fragilisée, que les signaux d’alarme ont été lancés, que des solutions ont été proposées, je suis inquiète du manque d’empressement à les mettre en place. Je suis inquiète pour notre ouverture sur le monde. Je suis inquiète pour la place au débat, pour l’exposition aux idées contraires. Je suis inquiète pour nos droits acquis et pour les injustices qui restent à dénoncer. Je suis inquiète pour l’avenir de l’information. Je suis inquiète pour notre démocratie. 

CRÉDIT PHOTO: Revue L’Esprit libre – Caroline Chéadé 

François Fillon, candidat-téflon?

François Fillon, candidat-téflon?

Par Théophile Vareille

(DOSSIER) PORTRAIT DES CANDIDAT·ES À LA PRÉSIDENTIELLE FRANÇAISE (5 de 5)

En cette période électorale, L’Esprit libre vous fait le portrait des cinq candidat·e·s majeur·e·s à la présidentielle française dont le premier tour aura lieu ce dimanche 23 avril. 

François Fillon devrait être un homme à terre. « Qui imagine le général de Gaulle mis en examen? » s’interrogeait-t-il en août passé. François Fillon a été  mis en examen en mars1. Cette pique contre Nicolas Sarkozy, alors candidat à la primaire de la droite et du centre, s’est retournée contre François Fillon, au contraire de son électorat. Alors que les accusations pleuvent et que les affaires juridiques font surface les unes après les autres, François Fillon reste à un niveau stable dans les intentions de vote2. Sa base électorale semble ne pas pouvoir s’effriter. Faute aux affaires, on ne parle alors plus du programme de François Fillon. Un programme qui ne paraît pas taillé pour séduire au-delà de son parti, Les Républicains. François Fillon, se retrouve en difficulté dans une élection imperdable pour la droite de gouvernement étant donné l’impopularité du président Hollande.

Cette victoire est aujourd’hui incertaine, car François Fillon est au coude-à-coude dans les intentions de vote avec Marine Le Pen, Emmanuel Macron, et Jean-Luc Mélenchon3. Cette indécision est en partie due à une campagne phagocytée par le candidat. Fin janvier, le Canard Enchaîné, journal satirique réputé en France, affirme que Pénélope Fillon, l’épouse galloise de François Fillon, aurait été rémunérée par son mari, en tant qu’assistante parlementaire, ceci pendant huit ans, à partir de 19984. Rien d’illégal à ceci, mais le Canard avance que Pénélope Fillon n’a jamais travaillé aux côtés de son mari, il s’agirait d’un emploi fictif.

S’en suit un grand déballage sur le passé de celui qui se voulait le candidat de la droiture autant que de la droite, et dont la version des faits évoluera dorénavant avec l’actualité. « En trente ans, mon nom n’a jamais été associé à une affaire ou à un comportement contraire à l’éthique», affirmait-il en novembre 20145. Il aura fallu attendre qu’il se présente aux présidentielles pour en entendre parler. Il est aujourd’hui difficile de garder compte de ces affaires. Sud-Ouest en dénombre six: rémunération de sa femme en tant qu’attachée parlementaire, et en tant que conseillère littéraire auprès de la Revue des deux mondes; rémunération de ses enfants comme collaborateurs parlementaires; prêt de 50 000 euros sans intérêts souscrit auprès du milliardaire Marc Ladreit, propriétaire de la Revue des deux mondes; se faire offrir deux costumes pour une valeur de 13 000 euros; mettre en relation un des clients de sa société de conseil avec Vladimir Poutine6. France Info en ajoute quatre : l’embauche par Marc Ladreit d’une collaboratrice de François Fillon; les activités opaques de sa société de conseil; des «“commissions occultes”» touchées au Sénat; le reversement à leurs parents par les enfants Fillon du salaire qu’ils touchaient de leur père7.

Une campagne prise en otage

Les affaires auront parasité la campagne, et monopolisé l’attention médiatique8. François Fillon se défend et contre-attaque, il dénonce un « assassinat politique », remet en cause l’indépendance et la légitimité de la justice9. Il attise les conspirations en décriant l’existence d’un « cabinet noir », une cellule de renseignement secrète, au sein de l’Élysée, là ou siège le président de la République10. François Fillon fait diversion, il noie l’information sous ces déclarations polémiques. Homme du système, François Fillon se peint pourtant en victime du système. Il se sert des accusations portées à son encontre et des démarches juridiques entreprises pour nourrir dans son bastion un sentiment anti-élites, un esprit de siège.

Celles et ceux qui le soutenaient, d’ailleurs, le lâchent, et l’appellent à se retirer. La campagne de Fillon, vainqueur de la primaire de la droite et du centre en novembre 2016, avec près de trois millions de voix au second tour, repose sur les militant·e·s. Celles et ceux qui l’appuyaient le quittent par centaines, son directeur de campagne y compris11. « I could stand in the middle of Fifth Avenue and shoot somebody and I wouldn’t lose any voters » [Je pourrais me tenir au milieu de la cinquième avenue et tirer quelqu’un sans perdre un seul vote, traduction libre] proclamait Donald Trump en janvier 201612, lucide. François Fillon aujourd’hui n’est plus inquiété par les affaires : il avait promis de retirer sa candidature s’il était mis en examen, il ne l’aura pas fait13. Le dimanche 5 mars 2017, quelques jours après être mis en examen, François Fillon réunit 200 000 personnes, selon lui, 40 000 selon la presse, sous la pluie au Trocadero : « Ils pensent que je suis seul, ils veulent que je sois seul, merci pour votre présence, vous qui avez su braver les intempéries, les injonctions, les caricatures et parfois même les invectives »14.

Quatre décennies de carrière politique

Né le 4 mars 1954 au Mans, François Fillon obtient un diplôme d’études approfondies en droit public en 1976, et débute la même année comme assistant parlementaire du député gaulliste Joël Le Theule, après avoir hésité à entrer en journalisme. L’année suivante, il rejoint le Rassemblement pour la République de Jacques Chirac. En 1981, il est élu député, reprenant le siège de Joël Le Theule, décédé l’année précédente. Il est à 27 ans le benjamin de l’Assemblée générale. Il se lie à Philippe Séguin et son gaullisme social, une ligne politique qui se veut transpartisane. En 1983, il est élu maire de Sablé-sur-Sarthe, et président du conseil général de Sarthe en 1992. Toujours député, il s’est entre temps opposé au Traité de Maastricht, traité père de l’Union européenne. Il entre en 1993 au gouvernement Balladur, cohabitant avec la présidence de François Mitterrand, en tant que ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Aux élections présidentielles de 1995 il choisit le mauvais cheval avec Balladur, contre Chirac, mais reste tout de même au gouvernement, ministre des Technologies, de l’Information et de la Poste. Il est réélu député en 1997.

En 1998, il est élu président du conseil régional des Pays de Loire. En 1999, il apporte son soutien à Nicolas Sarkozy, président par intérim du RPR (ancêtre des Républicains d’aujourd’hui, ndlr) après le retrait de Séguin. Il tente d’accéder à la présidence du parti la même année mais échoue. Il se rapproche alors de Jacques Chirac et travaille avec lui à la création de l’Union pour un Mouvement Populaire, nouvelle machine électorale englobant tous les partis de droite. En 2002, il devient numéro 3 du gouvernement Raffarin, derrière Sarkozy à l’intérieur (le ministère de la police, ndlr), et se retrouve ministre des Affaires sociales, du Travail et de la Solidarité. En 2004, il perd la présidence du conseil régional de la Sarthe à la gauche mais est nommé ministre de l’Éducation nationale. Il est aussi élu sénateur. Il propose une réforme du baccalauréat mais renonce face à une forte mobilisation des lycéens et lycéennes. Il apporte son soutien à Nicolas Sarkozy dès 2005, qui le nomme premier ministre le 17 mai 2007. François Fillon servira pendant cinq ans de faire-valoir à l’hyper-président Sarkozy. En 2012, il concourt à la présidence de l’UMP, mais perd face à François Copé. Dans de forts soupçons de fraude, il va jusqu’à créer son propre groupe à l’Assemblée, avant de se ré-amarrer au groupe UMP (ancêtre des Républicains d’aujourd’hui, ndlr).

En 2016, il est enfin le vainqueur surprise d’une primaire de la droite et du centre qui devait couronner Alain Juppé, représentant une droite modérée contre la droite plus conservatrice de François Fillon. Fillon se fait le candidat de cette droite catholique qui a battu le pavé sous l’étendard de la « Manif pour tous », au début du quinquennat Hollande, contre le mariage entre personnes de même sexe.

Un programme anti-électoraliste

Le programme de François Fillon est ainsi celui d’une droite traditionnelle, conservatrice sur les questions sociétale, libérale et économique15.

François Fillon veut la fin de la semaine de 35 heures; les entreprises décideront du temps de travail. Il désire réduire les charges pour les entreprises et « simplifier » le code du travail. Ce sont 100 milliards de dépenses publiques en moins qu’il prévoit, et 500 000 fonctionnaires non-remplacé·e·s à leur départ, en cinq ans. 500 000 fonctionnaires en moins, sans que les domaines concernés ne soient spécifiés. Il ambitionne aussi de réformer les institutions de l’État, instaurant notamment de « nouvelles règles sur la transparence de la vie publique », dont de meilleurs « mécanismes de contrôle de déontologie » pour les assemblées, et la « publication obligatoire des liens de parenté entre les parlementaires et les collaborateurs ».

L’impôt de solidarité sur la fortune, soit l’impôt pour les plus riches, sera supprimé. Il sera remplacé par un taux d’imposition unique sur le patrimoine de 30%. La taxe sur la valeur ajoutée, taxe indirecte sur la consommation, sera elle augmentée de deux points pour financer les baisses de charges pour les entreprises. La retraite sera repoussée à 65 ans, et le compte pénibilité, permettant de partir en retraite plus tôt pour celles et ceux effectuant un travail contraignant, sera supprimé. Les petites pensions seront révisées à la hausse. Révisées, ses propositions pour la santé l’ont aussi été. Alors qu’il semblait avancer une « santé à plusieurs vitesses », privatisant les « petits soins », l’assurance publique se concentrant sur «les affections graves ou de longue durée », François Fillon est revenu au statu quo. Il ne propose plus que quelques amendements au système de santé français, dont la suppression de l’aide médicale d’État pour les sans-papiers16.

En faveur d’une allocation sociale unique et d’une allocation familiale universelle, François Fillon s’oppose à l’adoption par les couples homosexuels. Il s’oppose aussi à la procréation médicalement assistée pour les femmes en couple ou seules. François Fillon s’engage à avoir un gouvernement paritaire et à faire de l’égalité homme-femme une priorité. Il insiste aussi sur la laïcité, qu’il oppose au communautarisme et qu’il veut appliquer plus grandement, notamment dans le financement des cultes et la gestion des lieux de cultes. Il s’engage à « lutter contre le totalitarisme islamique avec la plus grande fermeté », incluant « au premier chef les représentants du culte musulman ».

Pour l’éducation, Fillon veut y « réaffirmer le sens de l’effort et le respect de l’autorité », mais aussi abroger la réforme du collège, mesure socialiste sous Hollande, et redonner une autonomie aux lycées. Enfin, l’éducation est un vecteur de propagation du roman national, il ne faut pas que l’élève ait « honte » de son pays, honte par exemple de cette « France [qui] n’est pas coupable d’avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Nord », comme l’a déclaré François Fillon lors d’un discours en août dernier17.

Question immigration, François Fillon veut la « réduire au strict minimum », contexte économique oblige. Il souhaite aussi renégocier l’espace Schengen afin de rétablir des contrôles inopinés aux frontières. Il compte « réserver la nationalité française aux étrangers clairement assimilés ». Enfin, il veut « mettre fin à la crise migratoire » au niveau européen.

Lui qui d’ailleurs fait le diagnostic d’un projet européen « à l’arrêt », veut une zone Euro plus forte au sein de l’Union européenne et est contre l’accord de libre-échange avec les États-Unis. Des États-Unis, il voudrait que la France devienne indépendante, se rapprochant de la Russie, dont lui-même est proche à titre personnel. Faisant de la lutte contre le terrorisme international sa priorité, François Fillon avait déclaré lors de la primaire qu’il fallait se « tourner vers les Russes et le régime syrien pour éradiquer les forces d’État islamique ». L’attaque au gaz de sarin d’Assad sur ses citoyen·ne·s l’a mené à réévaluer sa position, mais il conditionne encore un départ d’Assad à l’accord de Moscou18. Il se donne pour objectif à long-terme d’atteindre les 2% du PIB pour le budget de la défense, comme prévu par l’OTAN.

S’il progresse au second tour, François Fillon sera alors favori face à Marine Le Pen, dont la présence y est fort probable. Lui est à la peine dans les intentions de vote, d’habitude précises en France. S’il est défait, il ne bénéficiera pas de l’inviolabilité présidentielle, le protégeant de toute poursuite. François Fillon aura ré-ancré la droite dans sa tradition conservatrice, tout autant qu’il aura durablement mis à mal la crédibilité de la justice et des institutions françaises. Quelle que soit l’issue du scrutin, les législatives suivant la présidentielle, en juin, retiendront sûrement toute son attention, ou du moins celle de son parti : Les Républicains. Le parti y briguera la majorité, alors que les trois formations lui faisant face aujourd’hui, Front National, En Marche ! et France insoumise, n’ont aujourd’hui qu’une très faible ou aucune représentation à l’Assemblée nationale.

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CRÉDIT PHOTO: UMP

(1) Geoffroy Clavel, « “Le général de Gaulle mis en examen” François Fillon président des arroseurs arrosés », Huffington Post, 1er mars 2017, http://www.huffingtonpost.fr/2017/03/01/le-general-de-gaulle-mis-en-exam…, consulté le 18 avril 2017.

(2) Les décodeurs, « Que disent les sondages de la présidentielle 2017 », Le Monde, 12 avril 2017, http://abonnes.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/visuel/2017/04/12…, consulté le 18 avril 2017.

(3) «Présidentielle: ce que les sondages disent à cinq jours du premier tour», France Info, 18 avril 2017, http://www.francetvinfo.fr/elections/sondages/infographie-presidentielle…, consulté le 18 avril 2017.

(4) « Révélations du Canard Enchaîné, Mme Fillon était rémunérée comme attachée parlementaire de son mari », France Inter, 25 janvier 2017, https://www.franceinter.fr/politique/revelations-du-canard-enchaine-mme-…, consulté le 18 avril 2017.

(5) Alexandre Lemarié, « François Fillon, le candidat de “l’honnêteté”, touché en plein coeur », Le Monde, 27 janvier 2017, http://abonnes.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2017/01/2…, consulté le 18 avril 2017.

(6) Vincent Romain, « François Fillon: les six affaires qui empoisonnent sa campagne », Sud Ouest, 22 mars 2017, http://www.sudouest.fr/2017/03/22/francois-fillon-les-six-affaires-qui-e…, consulté le 18 avril 2017.

(7) Simon Gourmellet, « Les huit affaires qui plombent la campagne de François Fillon », France Info, 1er février 2017http://www.francetvinfo.fr/politique/francois-fillon/penelope-fillon/les…, consulté le 18 avril 2017.

(8) Yohan Blavignat, « Le CSA point en février un temps de parole “anormalement élevé” de François Fillon », Le Figaro, 8 mars 2017, http://www.lefigaro.fr/elections/presidentielles/2017/03/08/35003-201703…, consulté le 18 avril 2017.

(9) Clémence Bauduin, « François Fillon dénonce un “assassinat politique” », RTL, 1er mars 2017, http://www.rtl.fr/actu/politique/francois-fillon-denonce-un-assassinat-p…, consulté le 18 avril 2017.

(10) « “Cabinet noir”: François Fillon assure avoir des preuves contre Hollande et promet des poursuites », Le Parisien, 6 avril 2017, http://www.leparisien.fr/elections/presidentielle/presidentielle-je-pour…, consulté le 18 avril 2017.

(11) « Le compteur des lâcheurs de Fillon », Libération, 9 mars 2017, http://www.liberation.fr/apps/2017/03/compteur-lacheurs-fillon/, consulté le 18 avril 2017.

(12) Reuters, « Donald Trump: ‘I could shoot somebody and I wouldn’t lose any voters’ », The Guardian, 24 janvier 2016, https://www.theguardian.com/us-news/2016/jan/24/donald-trump-says-he-cou…, consulté le 18 avril 2017 .

(13) Geoffrey Bonnefoy, « “Mis en examen, je ne serai pas candidat”: quand Fillon contredit François », L’Express, 1er mars 2017, http://www.lexpress.fr/actualite/politique/elections/mis-en-examen-je-ne…, consulté le 18 avril 2017.

(14) « François Fillon en meeting au Trocadéro: “Je vous dois des excuses” », RFI, 5 mars 2017, http://www.rfi.fr/france/20170305-francois-fillon-meeting-trocadero-excu…, consulté le 18 avril 2017.

(15) François Fillon, « Mon projet pour la France », Fillon 2017, https://www.fillon2017.fr/projet, consulté le 19 avril 2017.

(16) François Béguin, « Sur la santé, François Fillon dévoile un programme plus consensuel », Le Monde, 21 février 2017, http://abonnes.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2017/02/2…, consulté le 18 avril 2017.

(17) « Pour François Fillon la colonisation visait à “partager sa culture” », L’Express, 1er septembre 2016, http://www.lexpress.fr/actualite/politique/pour-francois-fillon-la-colon…, consulté le 18 avril 2017.

(18) Alexandre Lemarié, « Syrie : François Fillon continue de regarder vers la Russie », Le Monde, 7 avril 2017. http://abonnes.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2017/04/0…, consulté le 20 avril 2017.