« Femmes précaires, femmes en guerre »

« Femmes précaires, femmes en guerre »

« Il faut accepter que le mouvement des Gilets Jaunes n’est pas qu’une succession de cris le samedi après-midi. C’est avant tout un propos, une réflexion et un positionnement face à un monde qui n’est plus vivable, ou qui ne le sera bientôt plus. »[i]

Après 49 samedis de manifestations, autant de blocages, d’assemblées et de discussions sur les ronds-points et carrefours du pays, les gilets jaunes sont devenus une réalité du paysage français. On croise désormais ce vêtement réfléchissant à l’arrière des coffres de voiture, parfois aux fenêtres des maisons, et surtout sur les milliers de manifestant·es qui ont battu et battent encore le pavé chaque samedi. Il est devenu le symbole de cette mobilisation contre les taxes et plus largement, contre la précarité à laquelle font face les personnes à revenus modestes en France.

Le mouvement découle d’une pétition  Pour une baisse du prix du carburant à la pompe !  lancée sur les réseaux sociaux en octobre 2018. Elle a été signée et diffusée massivement puis suivie, le 17 novembre, d’une journée d’action organisée par le biais des réseaux sociaux. Plus de 280 000 personnes ont répondu à l’appel par des manifestations dans les villes, ainsi que par des blocages de routes, de ronds-points et de péages. Le mouvement des gilets jaunes s’est par la suite poursuivi quotidiennement sur les zones de blocages et de rassemblements et tous les samedis suivants ont été marqués par de nombreuses manifestations. Après plus d’un an de mobilisation, il perdure encore aujourd’hui.

Derrière l’appel à l’origine de la mobilisation se trouvent des femmes. L’une d’elles, Jacline Mouraud, poste le 18 octobre une vidéo sur internet exprimant son mécontentement face aux difficultés des personnes en situation précaire qui empruntent la voiture tous les jours ; une autre, Priscillia Ludovsky, est à l’origine de la pétition réclamant la baisse du prix du carburant ; enfin, Ingrid Levavasseur répond à l’invitation de nombreux médias et crée une liste politique pour les élections européennes de mai 2019.Elle renonce cependant  à se présenter aux élections.

Le mouvement des gilets jaune est composé à plus de 45 % de femmes[ii] qui cumulent des emplois précaires à temps partiel, subissent des inégalités de salaire, et assument bien souvent seules les charges domestiques et familiales. Elles sont nombreuses à travailler en tant que cols roses[iii], qu’elles soient aides-soignantes, ambulancières, infirmières ou assistantes maternelles. .

Les contraintes économiques, matérielles et de temps que connaissent ces femmes laisseraient supposer  un faible investissement de leur part dans les mouvements sociaux, pourtant cela n’est pas le cas. La précarité se vit principalement au féminin, et c’est justement ce qui explique la forte présence  des femmes dans le mouvement. Elles dénoncent l’impact de la précarité vécue à la fois dans la sphère privée et la sphère publique. À ce propos, Flora, membre du collectif Femmes Gilets Jaunes à Paris, mentionne : « La précarité, ce n’est pas la même. Le problème c’est que pour les femmes, c’est plus dur. Il y a tous les problèmes médicaux que les hommes n’ont pas : IVG, accouchements, etc. En province, ils ont fermé beaucoup de maternités, les allocations pour les mères célibataires ; tout ça, c’est plus spécifique même si ça affecte toute la famille ! ». Cherifa, cofondatrice du collectif Femmes Gilets Jaunes, abonde en ce sens : « Lorsque le mouvement [des gilets jaunes] est né, il nous est apparu logique de nous y joindre. Néanmoins, il était important de créer un groupe et une page[iv] Femmes gilets jaunes axés sur les revendications féministes pour libérer la parole des femmes, car la lutte féministe d’aujourd’hui est une lutte des classes ».  

Les statistiques ne démontrent pas tant une inégalité de genre dans la pauvreté : en 2015, il y a 4,7 millions de femmes pauvres en France contre 4,2 millions d’hommes pauvres[v]. Le calcul se porte à l’échelle du ménage domestique. Or, les femmes sont plus nombreuses à occuper des emplois temporaires, à faible rémunération et à temps partiel. 62 % des personnes gagnant le revenu minimum en France sont des femmes[vi] et elles occupent 78 % des emplois à temps partiel[vii]. De plus, le travail domestique, non rémunéré, et la charge familiale qui leur incombe impliquent des ajustements professionnels, des ruptures de carrière. Si ces facteurs pèsent sur les trajectoires professionnelles, ils influencent également la dépendance financière des femmes à l’égard des hommes, faute que soit reconnu leur travail. Ainsi, les mères monoparentales, mais aussi les retraitées veuves, sont d’autant plus fragilisées sur le marché. Les femmes sont donc plus à risque que les hommes de vivre en situation de pauvreté, et c’est contre cette inégalité que se battent aussi les Femmes gilets jaunes en associant lutte féministe et lutte des classes.  

Cherifa et Flora évoquent leurs luttes féministes et sociales lors d’un rassemblement des Femmes gilets jaunes devant le Palais de la femme, résidence sociale accueillant des femmes en difficulté dans le 11e arrondissement de Paris. Le collectif des Femmes résidentes du Palais de la Femme combat l’insalubrité des logements proposés, l’insécurité vécue par les femmes et l’accueil d’hommes au sein d’un établissement où résident de nombreuses femmes fragilisées ayant subi par le passé agressions ou viols. Comme l’affirme Cherifa : « nous sommes les féministes, nous : femmes précaires, femmes en guerre ». Ce slogan est repris et scandé par les femmes présentes au rassemblement et est inscrit également sur les vestes jaunes de celles qui en portent. Les Femmes gilets jaunes contribuent à visibiliser cette précarité spécifiquement féminine et se réapproprient le féminisme des luttes historiquement délaissées par les organisations féministes traditionnelles. Les voix des Femmes gilets jaunes s’érigent depuis le Palais de la femme pour dénoncer les formes de domination intersectionnelles dont elles sont victimes, en tant que femmes précaires, pour beaucoup racisées, ou pour leur orientation sexuelle. Ces voix ont longtemps été tues, le mouvement féministe étant issu historiquement des expériences vécues par la femme blanche, occidentale, bourgeoise et hétérosexuelle, car ce sont ses représentantes qui avaient le temps et les moyens de théoriser leur vécu et d’être reconnues et entendues dans l’espace public[viii]

Le regroupement devant le Palais de la femme est l’occasion d’informer les passant·es de la situation et de leur faire signer des pétitions, mais aussi d’échanger entre résidentes de l’établissement, gilets jaunes, syndiquées et militantes de mouvements féministes. On y discute tout autant des conditions d’existence des femmes logées au Palais que du féminisme, ainsi que de l’articulation du collectif avec le mouvement gilets jaunes national. « Dans ce collectif, j’ai rencontré des féministes » mentionne une femme résidente au Palais. « C’était quelque chose que je ne connaissais pas, dont j’avais entendu parler simplement. Mais aujourd’hui, grâce à ces rencontres, j’essaie de chercher qu’est-ce que c’est, j’essaie d’apprendre et de savoir qu’est-ce que ça veut dire le féminisme, je suis en phase d’apprentissage ». À ses côtés, Josie, militante au Mouvement des femmes, affirme être descendue tous les samedis dans la rue à Paris avec ses camarades militantes pour rejoindre les Femmes gilets jaunes et les appuyer dans la création d’un groupe spécifique.

Le mouvement des gilets jaunes est marqué par son hétérogénéité. S’il est difficile de le situer sur un spectre politique, il est tout aussi difficile de définir un profil type des femmes qui le rejoignent. Pauline, chercheuse au sein du groupe Jaune vif mis en oeuvre par le centre Émile Durkheim du CNRS[ix] sur le mouvement des gilets jaunes, propose la typologie suivante : « il y a quatre profils de positionnement par rapport au féminisme : [les militant·es antérieur·es] qui étaient déjà féministes ; on a aussi des femmes qui refusent le féministe, avec l’idée que le féminisme défendrait la supériorité de la femme sur l’homme ; on a également des femmes qui par leurs actions et leurs discours ont une position féministe sans forcément avoir été sensibilisées à la cause et enfin une autre portion militante de gauche qui place l’humain et les classes populaires avant la différence homme/femme. »

Pauline nuance la place qu’occupe le féminisme au sein du mouvement des gilets jaunes, du fait de l’hétérogénéité des manifestant·es : « les gens ne mettent pas forcément en avant la spécificité des femmes dans la précarité. Même les militantes féministes n’ont pas parlé spécifiquement de la question des femmes, elles ne sont pas là pour ça, mais pour les gilets jaunes avant tout ». Face aux critiques médiatiques et politiques d’un mouvement difficile à cerner, échappant aux formes traditionnelles de mobilisation sociale, il existe « une lutte interne pour l’unité dans le mouvement qui passe surtout par l’élaboration de revendications communes assez fluides, assez larges pour pouvoir mettre tout le monde derrière ces revendications-là » conclut Loic, chercheur au sein du groupe Jaune vif du CNRS.

À cet égard, les femmes gilets jaunes parisiennes présentes devant le Palais de la femme se différencient de l’ensemble du mouvement par leurs revendications féministes. Cependant, l’absence de structure hiérarchique traditionnelle permet un renouvellement des structures de mobilisation qui empruntent des formes multiples : il existe des villes au sein desquelles deux ronds-points sont occupés, l’un par les hommes gilets jaunes et l’autre par les femmes, mais on peut mentionner également l’existence de créneaux horaires dédiés à un groupe de parole de femmes sur les ronds-points, des cortèges de femmes dans les manifestations du samedi, la mise en place de manifestations par et pour les femmes, etc.

Quelles que soient les formes données au mouvement, la visibilité des femmes au sein du mouvement gilets jaunes est forte, plus d’un an après l’éclosion du mouvement #MeToo et son répondant français #BalanceTonPorc, apparus à la suite de l’affaire Weinstein en octobre 2017. Or, la mobilisation des femmes dans les mouvements sociaux suscite régulièrement la surprise dans les médias alors que leur présence est récurrente à travers l’histoire. Arlette Farge écrit à propos des « évidentes émeutières » du XVIIIe siècle en France : « Dans la révolte, les femmes fonctionnent différemment des hommes, ces derniers le savent, y consentent et pourtant les jugent. D’emblée, ce sont elles qui prennent le devant de la scène, exhortent les hommes à les suivre, en occupant les premiers rangs de l’émeute »[x]. Ces propos illustrent avec efficacité l’investissement des femmes dans des mobilisations rendant visibles les difficultés vécues dans la sphère privée du fait de la précarité. La position controversée des femmes mobilisées à travers l’histoire éclaire tout autant celle des femmes en têtes d’affiche du mouvement des gilets jaunes, victimes de critiques liées à leur exposition médiatique notamment. Lorsque le mouvement se structure et se dote de porte-paroles, elles ne sont désormais plus que deux à en faire partie, parmi huit les personnes désignées.

Malgré les critiques auxquelles font face les femmes médiatisées au sein du mouvement, elles sont nombreuses à constituer la base du mouvement. Militer en tant que femme gilet jaune permet de se donner une voix et de mettre en commun des expériences. Les ronds-points et manifestations instaurent donc des espaces de politisation. S’ils ne permettent généralement pas de développer des connaissances sur le féminisme en lui-même, pour les femmes gilets jaunes ils contribuent à se donner une voix et une place. Pauline abonde en ce sens : sur le rond-point, « il n’y a pas à prouver sa légitimité en tant que femme parce qu’on a sa légitimité en tant que précaire, chômeuse ».

Le mouvement des gilets jaunes favorise alors le renouvellement des structures traditionnelles du militantisme du fait de sa structure d’organisation fluide. Cette souplesse libère l’organisation des freins à la prise de parole des femmes, freins existants dans les structures classiques des partis et syndicats. « Le fait que le mouvement ne soit pas instauré par les structures syndicales de partis politiques, ça aide à ce qu’il y ait autant de femmes qui se mobilisent et ça explique en partie pourquoi il y a un petit peu plus de femmes dans ce mouvement que dans les mouvements organisés et structurés par les acteurs intermédiaires tels que partis et syndicats » explique Pauline. « L’engagement [des femmes] peut être expliqué par le fait que ce soit très fluide et que les premières barrières ne soient pas présentes », complète Loic.

L’impact de cette libération de la parole pour les femmes est fort : « dès que vous commencez à vous regrouper, à parler, à discuter avec les gens, à les emmener dans des réunions, dans des colloques et tout ça, il y a une politisation qui se fait au contact. C’est pour ça que même quand la lutte ne réussit pas, la personne est changée, elle est riche de l’expérience acquise, du lien de solidarité qu’elle a avec les autres, de l’espoir qui en naît et même dans ces cas-là, c’est payant de se bagarrer ». Si les femmes gilets jaunes se bagarrent, elles investissent également des lieux, des actions et des espaces de débat auparavant identifiés et revendiqués par les hommes dans les mouvements sociaux. On ne peut que saluer ce renouvellement des formes de mobilisation vers plus de parité.

CRÉDIT PHOTO: Flora Ci Marrone

[i] Revendications Gilets-Jaunes34, « Les revendications des Gilets Jaunes existent », Le Club de Mediapart, 15 juin 2019.

[ii] « Gilets jaunes » : une enquête pionnière sur la « révolte des revenus modestes », tribune publiée par un collectif d’universitaire dans Le Monde le 11 décembre 2018. https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/12/11/gilets-jaunes-une-enquete-pionniere-sur-la-revolte-des-revenus-modestes_5395562_3232.html

[iii] Autrement dit dans le secteur du service à la personne et du care.

[iv] Ndlr : page Facebook

[v] Dominique Meurs, « Femmes et précarité », Fondation Jean Jaurès, 26/02/2019. https://jean-jaures.org/nos-productions/femmes-et-precarite

[vi] DARES, 2018

[vii] Oxfam, « Travailler et être pauvre : les femmes en première ligne ». 17 décembre 2018.

[viii] Sandra Harding, « L’instabilité des catégories analytiques de la théorie féministe », janvier 1991.

[ix] Centre national de la recherche scientifique

[x] Arlette Farge, « Évidentes émeutières », in Natalie Zemon Davis, Arlette Farge (dir.), Histoire des femmes XVIe-XVIIIe siècles, Paris, Plon, vol. III, 1991, p. 491

Violences policières – un état des lieux de la répression en manifestation

Violences policières – un état des lieux de la répression en manifestation

Entre mars 2011 et juin 2015, il y a eu 7000 arrestations politiques au Québec, dont plus de 3000 lors du printemps 2012, d’après le rapport de la Ligue des droits et des libertés[i]. À l’heure où la Ville de Montréal mène une consultation sur le profilage racial et social, il paraît opportun de revenir sur les conditions de répression en manifestation telles que présentées dans le rapport de la Ligue. En effet, la Ligue met l’accent sur le profilage politique et milite pour sa prise en compte dans la consultation de la Ville. Le profilage politique fait référence à un traitement discriminatoire en vertu de convictions politiques, traitement dont sont victimes notamment certain·e·s manifestant·e·s dans le cadre de manifestations ciblées par l’appareil d’État. Sont mentionnées notamment les arrestations préventives empêchant certain·e·s militant·e·s, détenu·e·s le temps d’un interrogatoire, de se rendre sur le lieu de la protestation. La documentation de la répression policière est prolifique en ce qui a trait au contexte du printemps érable. Les manifestations actuelles au Québec sont relativement moins nombreuses depuis, elles sont moins médiatisées également, mais qu’en est-il du rôle politique de la police aujourd’hui ?

Mesurer la répression policière demeure difficile, en l’absence de statistiques ou d’indicateurs fiables et applicables à toute manifestation. C’est face à l’intensité de la répression politique en pleine période de contestation sociale que la Ligue des droits et des libertés s’attelle à cette tâche lors des manifestations de 2011 à 2014[ii]. En l’espace de trois ans, la Ligue a recensé 185 événements pour lesquels il y a eu 5895 arrestations ou détentions. Arrestations de masse, profilage politique, brutalité policière, infiltration policière dans les manifestations, la répression policière adopte de multiples formes, comme le souligne le rapport intitulé « Manifestations et répressions : points saillants du bilan sur le droit de manifester au Québec ». Au-delà de ce constat, le rapport dénonce le caractère arbitraire des interventions policières répressives. En ce qui concerne la question de l’itinéraire, il n’existe aucun lien logique entre la divulgation ou non de l’itinéraire et la répression d’une manifestation. En 2013 et 2014, « 23 manifestations sans itinéraire ont été réprimées au moyen d’armes de toutes sortes et d’arrestations individuelles ou collectives par encerclement, parfois avant même que la manifestation ne débute. En contrepartie, 116 manifestations sans itinéraire […] n’ont donné lieu à aucune intervention policière [iii]». De plus, ce ne sont pas moins de 83% des constats d’infraction remis à Montréal en vertu du règlement P-6 qui n’ont pas donné suite à une condamnation entre 2012 et 2015. Le cadre législatif et réglementaire qui permet de départager les manifestations « légales » des manifestations « illégales » est donc instrumentalisé afin de réprimer de manière arbitraire l’exercice du droit de manifester. Dans l’entrevue qu’elle a accordée à L’Esprit libre, Lucie Lemonde, co-autrice du rapport, professeure au Département des sciences juridiques de l’UQAM et ancienne présidente de la Ligue des droits et libertés mentionne que « [l’]on applique le règlement de façon différente à cause de ce que tu es, ou de ce qu’on pense que tu es. Les manifestations étudiantes, anarchistes, anticapitalistes, anticolonialistes, pacifistes et écologistes sont les premières visées. Toutes les autres manifestations ne subissent pas le même traitement ». Le rapport conclut sur une escalade d’arrestations et d’interventions policières brutales au cours de l’année 2015, alors que ce sont les manifestant·e·s qui sont stigmatisé·e·s dans les médias et par les politicien·ne·s pour la violence des mouvements sociaux[iv].

Si l’état de la répression en manifestation a été relativement bien documenté jusqu’en 2015, ce n’est pas le cas des manifestations actuelles. Moins nombreuses, elles font peu d’éclat dans le paysage médiatique. Malgré tout, la situation des journalistes indépendant·e·s fait régulièrement l’objet de débats[v]. Par la brutalité dont fait preuve la police – et notamment le SPVM – à leur égard[vi], c’est le statut de journaliste qui leur est refusé lorsqu’ils et elles couvrent les mouvements sociaux[vii]. On peut alors s’interroger sur l’absence de couverture médiatique des manifestations actuelles : est-elle due aux difficultés que rencontrent les journalistes pour participer aux manifestations? Cependant, Lucie Lemonde tempère ces constats actuels. Elle est formelle : « Il n’y a plus d’arrestations de masse depuis notre rapport en 2015. » Même en ce qui concerne les manifestations du 1er mai de même que les manifestations contre la brutalité policière, si auparavant « il y avait plus de policiers et policières lourdement armé·e·s que de manifestant·e·s », aujourd’hui, « en 2016-2017, un tel déploiement policier n’a pas eu lieu lors de ces manifestations-là ». Alors, à moindres manifestations, moindre répression policière?

Ces affirmations semblent malgré tout paradoxales si l’on remonte quelques temps en arrière et que l’on prend en considération les remaniements qui ont été effectués dans le fonctionnement du SPVM au cours de l’année 2015, avec la nomination de Philippe Pichet et ses méthodes issues de l’antiterrorisme. William Ray, journaliste à CUTV et co-fondateur de 99%media, propose une voie de réponse qui, sans remettre en cause les conclusions de Lucie Lemonde, nuance pourtant l’absence de répression conformément à une clé de lecture sur laquelle il s’est également exprimé dans le cours d’une entrevue accordée à L’Esprit libre. « La première grosse manifestation à Montréal après l’arrivée de Pichet à la tête de la SPVM, contre la brutalité policière, n’est absolument pas réprimée par la police. Ils laissent marcher les jeunes, et le font encore de même depuis! C’est en fait un changement de tactique : au même moment, en 2015, les black bloc deviennent beaucoup plus violent·e·s qu’au cours des 5 dernières années. » Pour William Ray, il y a là une corrélation qui s’explique par la stratégie d’infiltration des policiers et policières en civil dans les manifestations. Elles et ils agiraient comme agents provocateurs et agentes provocatrices au sein des manifestations, exacerbant les tensions avec les lignes policières. Cette nouvelle tactique, soulignée dans le rapport de la Ligue des droits et des libertés[viii], aurait pour objectif de redorer l’image du SPVM dans l’opinion publique et de rejeter le discrédit sur les manifestant·e·s. C’est ce qui expliquerait l’absence d’intervention musclée de la part de l’institution policière. Démenties par la police municipale[ix], ces affirmations sont pourtant confirmées par plusieurs témoignages concordant, photographies à l’appui, en ce qui concerne la manifestation du 18 décembre 2015[x]. Cette stratégie entre en adéquation avec le profil et l’expérience policière de Philippe Pichet en matière de contrôle des foules. Elle s’expliquerait par ailleurs d’autant plus par le contexte actuel : les recours sont nombreux par les manifestant·e·s des luttes sociales de 2012-2015 vis-à-vis de l’offensive judiciaire et des violations de droits alléguées, « attaquées de plusieurs fronts » selon Lucie Lemonde . En outre, brutaliser les journalistes en les repoussant lors des manifestations permet alors à la police de contrôler la couverture médiatique et le message des mobilisations et ainsi d’établir une perspective unilatérale sur les mouvements sociaux, en l’occurrence celle du Service de police. Selon Stéphane Berthomet, chroniqueur et ancien policier, cette stratégie lutterait contre « la perte de confiance dans la police chez une population non marginalisée, à risque de marginalisation. Elle rétablirait dans l’opinion publique la vision des policiers et policières comme agent·e·s de la paix sociale  [xi]».

Agent·e·s de paix sociale, les policiers et policières exercent malgré tout par l’infiltration une répression plus pernicieuse car bien moins mesurable que les coups d’éclats propres à la période 2012-2015. Les policiers et policières s’infiltrent en civil pour mieux surveiller, assurer des arrestations ciblées et maîtriser les dynamiques de la manifestation, notamment sa dispersion souvent délicate. Or, les marges de manœuvre sont grandes, et le pas entre étouffer et favoriser les violences militantes semble facile à franchir, ce qui remet en cause le droit de manifestation et à travers celui-ci, la démocratie. En définitive, ces méthodes orchestrées et généralisées depuis 2015 au SPVM se rapprochent de beaucoup de celles qui ont conduit la GRC à être démise de ses fonctions dans les années 1970 sur les questions de sécurité nationale[xii] pour avoir infiltré le FLQ au point d’être tenue pour responsable de 80% des actes imputés à l’organisation[xiii]. Espérons qu’une commission se penchera davantage sur ces questions afin de rendre visibles les violences policières qui sont aujourd’hui commises en toute impunité.

CRÉDIT PHOTO: William Ray

[i] Chicoine-MacKenzie, L., Filion, N., Fortin, V., Khelil, L., Lemonde, L., Dominique Morin, A., Poisson, J., 2015. « Manifestations et répressions. Points saillants sur le droit de manifester au Québec », Ligue des droits et des libertés, p.8

[ii] Ibid.

[iii] Chicoine-MacKenzie, L., Filion, N., Fortin, V., Khelil, L., Lemonde, L., Dominique Morin, A., Poisson, J., 2015. « Manifestations et répressions. Points saillants sur le droit de manifester au Québec », Ligue des droits et des libertés, p.12

[iv] « Les médias les ‘démonisent’ en occultant leur motivations politiques et la teneur de leurs activités », Ibid., p.26-27.

[v] Van Vliet, S., 2016. « Plein feux sur le traitement musclé des journalistes par la police dans le cadre des manifestations au Québec », Association des journalistes indépendants du Québec. En ligne, publié le 3 mai 2016, https://ajiq.qc.ca/plein-feux-sur-le-traitement-muscle-des-journalistes-…, consulté le 20 juin 2017.

[vi] Pour une rétrospective des faits saillants, on peut consulter le rapport de Ray, W. 2015, « Violent police repression in Montréal ». En ligne, publié le 9 janvier 2015, https://stormhavendotme.files.wordpress.com/2016/06/violent-police-repre…, consulté le 12 juin 2017.

[vii] Buck, A. 2016, « Montreal police making improvements, but there is still work to be done », Canadian Journalists for free expression. Publié le 17 mai 2016. En ligne, http://www.cjfe.org/montreal_police_making_improvements_but_there_is_sti…. Consulté le 15 juin 2017.

[viii] « Des groupes [de militants] se disent également préoccupés par l’infiltration policière dans les mouvements sociaux et dans les manifestations », Chicoine-MacKenzie, L., Filion, N., Fortin, V., Khelil, L., Lemonde, L., Dominique Morin, A., Poisson, J., 2015. « Manifestations et répressions. Points saillants sur le droit de manifester au Québec », Ligue des droits et des libertés, p.22

[ix] Agence QMI, 2015. « Le SPVM dément avoir recours à des agents d’infiltration dans les manifs », Le journal de Montréal. En ligne, publié le 21 décembre 2015, http://www.journaldemontreal.com/2015/12/21/le-spvm-dement-avoir-recours…, consulté le 1er juillet 2017.

[x] Van Vliet, S. 2016. « Des policiers masqués responsables de violences lors d’une opération d’infiltration chaotique », Ricochet. En ligne, publié le 25 janvier 2016, https://ricochet.media/fr/890/des-policiers-masques-responsables-de-viol…, consulté le 5 juillet 2017.

[xi] Moore, M., Ray, W., 2015. « Violent police repression in Canada – your rights under attack », CUTV. En ligne, publié le 27 janvier 2015, https://www.youtube.com/watch?v=O0HYGWyLmIs. Consulté le 15 juin 2017.

[xii] Aujourd’hui, la GRC s’est appropriée à nouveau ce domaine d’action par le biais de l’organe bureaucratique INSET (Equipe Nationale Intégrée de la Sécurité).

[xiii] Brodeur,  J.-P., 1980. « La crise d’octobre et les commissions d’enquête », Criminologie, vol. 13, no. 2, p.79-98.