Réflexions sur l’impérialisme américain et le capitalisme algorithmique

Réflexions sur l’impérialisme américain et le capitalisme algorithmique

Par Jonathan Durand-Folco

L’hostilité de Donald Trump envers la Chine semble devenue une nouvelle habitude du président américain. Mais les dernières réactions des États-Unis à l’endroit de l’application TikTok, les débats sur l’infrastructure 5G, et la montée des inquiétudes face à la domination monopolistique des GAFAM (Google, Facebook, Amazon, Microsoft), démontrent les tensions de l’économie numérique qui ébranle la plus grande puissance du monde. Et si les récentes manifestations du capitalisme contemporain, notamment dans sa version états-unienne, étaient l’incarnation la plus récente de l’impérialisme américain? Avant d’étayer cette hypothèse, voici quelques éléments de définition.

Qu’est-ce que le capitalisme algorithmique?

Par capitalisme algorithmique1, j’entends un nouveau stade du capitalisme qui a émergé dans la première décennie du XXIe siècle. Si l’expression « capitalisme numérique » est plutôt floue et remonte aux années 1980-1990 (avec l’arrivée de l’ordinateur personnel, l’Internet et la « société en réseaux »), l’émergence du « capitalisme algorithmique » coïncide avec l’arrivée des médias sociaux, les téléphones intelligents, l’économie de plateforme, le big data, la diffusion des algorithmes et le machine learning. Shoshana Zuboff utilise l’expression « capitalisme de surveillance » pour désigner cette reconfiguration du capitalisme, mais l’adjectif « algorithmique » permet de mettre l’accent sur l’extraction des données (data is the new oil), le développement accéléré de l’intelligence artificielle (IA) et la généralisation du « pouvoir algorithmique » comme mode de régulation des pratiques sociales. Alors que plusieurs théories critiques considèrent que nous sommes encore au stade du capitalisme néolibéral, financiarisé et mondialisé, l’hypothèse du capitalisme algorithmique considère qu’une nouvelle configuration du capitalisme a déjà pris le relais, en intégrant la rationalité néolibérale dans une dynamique encore plus englobante : la logique algorithmique.

Les manifestations concrètes de ce nouveau régime d’accumulation sont nombreuses: hégémonie des GAFAM sur les marchés boursiers et l’économie mondiale, apparition du digital labor (microtravail, travail à la demande dans léconomie collaborative, travail social en réseau), technologies addictives, surveillance de masse, « 4e révolution industrielle », automatisation des inégalités sociales par les algorithmes, renforcement de l’extractivisme et de la consommation énergétique par les infrastructures numériques, dont la 5G qui vise à propulser l’Internet des objets3, l’IA et le cloud computing.

Reconfigurations de l’impérialisme américain

Par « impérialisme américain », je reprends ici par commodité la définition de Wikipédia : « L’impérialisme américain est une expression utilisée pour désigner, de manière critique et polémique, l’influence des États-Unis dans les domaines politiques, militaires, économiques et culturels à l’échelle mondiale. »4 Quel est le lien entre l’impérialisme et le capitalisme algorithmique? Mon hypothèse est que pour comprendre la forme particulière que prend l’impérialisme américain depuis les années 2000-2010, il ne faut pas seulement regarder du côté du Pentagone, Wall Street ou encore Hollywood, mais nous tourner vers la Silicon Valley, Google, Apple, Facebook, Instagram, YouTube, Uber, Airbnb, Netflix et compagnie, qui sont aujourd’hui devenus les vecteurs d’une nouvelle « culture globale ».

Alors que « l’américanisation du monde » dans la deuxième moitié du XXe siècle s’est diffusée par les industries culturelles (musique, films) et l’exportation de grandes marques (McDonalds, Coca-Cola, Nike, etc.), le XXIe siècle est davantage marqué par la diffusion de « styles de vie » basés sur les médias sociaux, le iPhone, les influenceurs, les valeurs, codes et références culturelles du web 2.0,  qui peuvent se décliner en une variété de langues et particularités nationales, régionales et locales. C’est donc la « siliconisation du monde »5 qui représente aujourd’hui l’archétype de l’impérialisme culturel, c’est-à-dire la suprématie d’un mode de vie particulier sur le reste du globe.

Cette analyse de l’aspect culturel du capitalisme algorithmique ne doit pas être négligée, ou considérée comme une simple « superstructure » qui émanerait de « l’infrastructure » numérique capitaliste. Elle est l’incarnation d’une forme de vie particulière qui peut être analysée comme telle, bien qu’elle soit toujours liée à des dimensions technologique, économique et politique qui l’influencent de façon dynamique. Cet impérialisme culturel est représenté par l’hégémonie de la Silicon Valley sur la « culture digitale » de notre époque.

La « nouvelle guerre froide »

Cela dit, qu’en est-il de la relation entre l’impérialisme militaire, politique et économique des États-Unis et le capitalisme algorithmique? Disons d’emblée que c’est l’impérialisme technologique qui peut avoir diverses ramifications sur les plans militaire, politique et économique. À mon avis (ce n’est qu’une simple hypothèse, car je suis relativement profane en matière de relations internationales), l’impérialismepolitique des États-Unis est sans doute l’aspect le plus éloigné du capitalisme algorithmique. Avec l’arrivée de Donald Trump, il semble même y avoir un clash complet entre le « néolibéralisme progressiste » de la Silicon Valley, lequel désigne un mélange de valeurs progressistes (diversité, ouverture, écologie, etc.) et de logique économique individualiste, puis le « populisme réactionnaire » du président6. Mais cette contradiction sur le plan politique se combine à une convergence d’intérêts sur le plan économique et militaire, le développement des algorithmes, la robotique et l’intelligence artificielle étant particulièrement utiles pour assurer la suprématie militaire et économique des États-Unis sur l’échiquier mondial. Si les États-Unis sont actuellement en train de perdre leur « leadership moral » à cause des errances débiles du président Trump, ils demeurent encore en position dominante sur les autres plans… pour le moment.

Or, c’est aujourd’hui la Chine qui apparaît comme le prochain hégémon potentiel sur la scène internationale. Si son influence économique comme « grande puissance industrielle » n’est plus à démontrer, c’est maintenant sur le plan technologique que la Chine pourrait dépasser les États-Unis dans la prochaine décennie. Notons ici que la Chine a vécu son « moment Spoutnik » en mars 2016, lorsque AlphaGo a battu le joueur Lee Sedol 4 à 1 dans une partie de Go. Dans son livre I.A. La Plus Grande Mutation de l’Histoire (2019), l’investisseur chinois Kai-Fu Lee raconte comment la Chine a décidé de se lancer à pleine vitesse dans la course à l’intelligence artificielle.

« Les capital-risqueurs, les géants de la technologie et le gouvernement ont brusquement inondé les start-up de capitaux, provoquant une accélération sans précédent de la recherche et des créations d’entreprises. […] Quant au gouvernement central, moins de deux mois après que Ke Jie eut déclaré forfait dans la dernière partie qui l’opposait à AlphaGo, il a présenté un plan ambitieux visant à développer le savoir-faire en intelligence artificielle. […] L’ambition avouée est de faire du pays, d’ici à 2030, le leader mondial de l’innovation en intelligence artificielle sur le plan de la recherche, des technologies et de leurs applications. »7

Rappelons ici que le capitalisme algorithmique existe actuellement sous deux principales formes: le capitalisme de surveillance mâtiné de libéralisme culturel de la Silicon Valley, puis le capitalisme autoritaire à la chinoise, lequel combine le système totalitaire du crédit social et le capitalisme d’État. Alors que l’impérialisme technologique américain est représenté par l’acronyme GAFAM, la Chine a aussi son BATX pour désigner ses Géants du numérique qui sont entrés dans le palmarès mondial des plus grandes entreprises: Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi.

Cette « nouvelle guerre froide » entre les États-Unis et la Chine ne prend plus la forme de la course à l’espace ou de la course aux armements nucléaires qui opposa les Russes aux Américains jusqu’à l’effondrement du bloc soviétique; la compétition féroce pour la supériorité technologique entre grandes puissances est aujourd’hui centrée sur le développement des machines algorithmiques. Cette tension grandissante entre les États-Unis et la Chine se manifeste par différents incidents impliquant des compagnies technologiques, à l’instar de Huawei (lutte pour le contrôle de l’infrastructure 5G), ou encore TikTok, un média social de propriété chinoise qui est devenu hyper populaire auprès des jeunes depuis son lancement en septembre 2016. Le fait que les États-Unis ont annoncé vouloir bannir TikTok dans la semaine du 3 août 20208, pour empêcher une potentielle collecte de données personnelles par Pékin, alors que les éants de la Silicon Valley font de même depuis une décennie, démontre qu’il s’agit avant tout d’un enjeu géopolitique.

Dimensions de l’impérialisme algorithmique

C’est pourquoi, en résumé, nous devrions analyser les enjeux entourant le bannissement de TikTok à travers la lunette de l’impérialisme américain, qui tente de garder son hégémonie à l’ère du capitalisme algorithmique. L’analyse critique du capitalisme algorithmique comme système économique, ou encore comme moteur de l’hégémonie culturelle, doit ainsi être combinée à une analyse plus globale des nouvelles formes de l’impérialisme au tournant des années 2020. À ce titre, la définition classique de l’impérialisme formulée par Lénine en 1917 offre un bon point de départ un siècle plus tard :

« Aussi, sans oublier ce qu’il y a de conventionnel et de relatif dans toutes les définitions en général, qui ne peuvent jamais embrasser les liens multiples d’un phénomène dans l’intégralité de son développement, devons-nous donner de l’impérialisme une définition englobant les cinq caractères fondamentaux suivants : 1) concentration de la production et du capital parvenue à un degré de développement si élevé quelle a créé les monopoles, dont le rôle est décisif dans la vie économique; 2) fusion du capital bancaire et du capital industriel, et création, sur la base de ce « capital financier », dune oligarchie financière; 3) l’exportation des capitaux, à la différence de l’exportation des marchandises, prend une importance toute particulière; 4) formation d’unions internationales monopolistes de capitalistes se partageant le monde et 5) fin du partage territorial du globe entre les plus grandes puissances capitalistes. L’impérialisme est le capitalisme arrivé à un stade de développement où s’est affirmée la domination des monopoles et du capital financiers, où l’exportation des capitaux a acquis une importance de premier plan, où le partage du monde a commencé entre les trusts internationaux et où s’est achevé le partage de tout le territoire du globe entre les plus grands pays capitalistes. »9

Pour actualiser cette définition, nous pouvons dire que l’impérialisme du XXIe siècle, comme « stade suprême du capitalisme algorithmique », repose sur les cinq piliers : 1) domination des monopoles numériques (GAFAM-BATX) sur l’ensemble de la vie économique; 2) fusion du capital industriel, financier et numérique, et création, sur la base du « capital algorithmique », fondé sur l’accumulation de données et de la puissance algorithmique; 3) exportation d’applications et d’algorithmes (au lieu de la production de simples marchandises) comme moteur d’accumulation; 4) formation de réseaux transnationaux de plateformes numériques se partageant le monde; 5) fin du partage territorial du globe et des sphères de l’existence humaine (y compris la vie quotidienne)10 entre les plus grandes puissances capitalistes.

Le procès des GAFAM

Cette définition provisoire de l’impérialisme algorithmique devra être approfondie, nuancée et modifiée au besoin, mais elle permet tout de même de mettre en lumière certains événements de l’actualité. Par exemple, la récente audition des PDG de Apple, Google, Amazon et Facebook devant la commission des affaires judiciaires de la Chambre des représentants américaine visait à condamner les pratiques anticoncurrentielles de ces compagnies. L’hégémonie des GAFAM est à la fois l’expression de l’impérialisme américain, mais aussi une menace pour le principe sacro-saint de la libre concurrence capitaliste. 

Comme le note un article du Devoir : « Les patrons ont pu faire valoir leurs arguments, surtout lors des propos liminaires, les parlementaires ne leur laissant qu’assez peu la parole lors de la séance de questions et réponses. Tous en appellent à la fibre patriotique des élus. Leurs sociétés, « fièrement américaines », dixit Mark Zuckerberg, doivent leur succès aux valeurs et lois du pays — démocratie, liberté, innovation, etc. « Il n’y a pas de garanties que nos valeurs vont gagner. La Chine, par exemple, construit sa propre version d’Internet sur des idées très différentes et exporte cette vision dans d’autres pays », insiste le jeune milliardaire. Les GAFA mettent aussi en avant leurs investissements, les créations d’emplois aux États-Unis, et assurent favoriser la concurrence et faire face à une concurrence féroce. »11

Bien sûr, les membres de la commission ont mis en évidence le fait que Mark Zuckerberg et autres dirigeants des GAFAM enfreignent les lois antitrust12 de différentes façons. La stratégie qui consiste à faire vibrer la fibre patriotique des États-Unis, pour que les élus sceptiques expriment de la compassion face à la « concurrence féroce » à laquelle sont soumis les géants du numérique, montre ici que la Chine apparaît comme le grand ennemi aux valeurs anti-américaines qui pourrait un jour dominer le monde. Doit-on pour autant penser que les États-Unis sont sur le point d’appliquer les lois antitrust pour démanteler les GAFAM? Nul ne le sait encore, mais il faut garder en tête que les États-Unis sont confrontés à leur potentiel déclin face à la Chine, et que des actions trop robustes du côté des GAFAM pourraient nuire à leurs intérêts économiques, géopolitiques et militaires à moyen et long terme. Jean-Robert Sansfaçon montre bien ce dilemme dans sa dernière chronique :

« Cela dit, à l’exception de quelques élus plus sensibles à l’importance d’une réelle concurrence et du respect des droits des usagers, la majorité des représentants au Congrès restent fermement solidaires de leurs entreprises à succès malgré la critique. Et même si le président Trump promet de les mettre au pas après avoir lui-même vu ses fausses nouvelles censurées, il n’en reste pas moins leur plus grand défenseur lorsqu’elles font l’objet de poursuites judiciaires ou fiscales à l’étranger. Combien de milliards ces multinationales ont-elles pu rapatrier à taux d’imposition réduit grâce à la réforme fiscale de Donald Trump, en 2017? Malgré des critiques bien senties, les élus américains sont d’abord soucieux de l’importance pour l’Amérique de maintenir sa domination sur le monde numérique face au concurrent chinois menaçant, tant sur le plan économique que militaire. »13

Démanteler l’oligarchie

Somme toute, l’impérialisme américain basé sur l’hégémonie des grandes plateformes du capitalisme algorithmique représente l’un des principaux enjeux de notre époque. La lutte contre l’impérialisme algorithmique devrait être une priorité tant pour la gauche, soucieuse de justice sociale et économique, que pour le mouvement indépendantiste, qui milite pour la souveraineté populaire et nationale. 

Cela dit, des réformettes sociales-démocrates ou la simple souveraineté politico-juridique d’un État indépendant ne sauraient faire le poids face à l’oligarchie des GAFAM, l’impérialisme américain et la montée rapide du capitalisme autoritaire chinois. Seule une perspective internationaliste et résolument anticapitaliste peut orienter nos réflexions, actions collectives et réformes radicales pour viser le démantèlement du capitalisme algorithmique. 

L’expression « capitalisme algorithmique » a été utilisée pour la première fois par Michael A. Peters dans son texte Algorithmic capitalism in the Epoch of Digital Reason (2017). http://www.uta.edu/huma/agger/fastcapitalism/14_1/Peters-Algorithmic-Capitalism-Epoch.htm. Moi et mon collègue Jonathan Martineau sommes en train d’écrire un livre qui propose une théorisation plus complète de cette reconfiguration du capitalisme, lequel devrait être publié en 2021. Notre conception du capitalisme algorithmique recoupe celle du AI-capitalism analysé par Nick Dyer-Whitehford, Atle Mikkla Kjøsen et James Steinhoff dans Inhuman Power. Artificial Intelligence and the Future of Capitalism, Pluto Press, London : 2019.

Pour une analyse détaillée du digital labor, voir Antonio Casilli. En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic, Seuil : Paris, 2020.

L’Internet des objets désigne l’interconnexion croissante entre l’Internet, les objets physiques (électroménagers, voitures, etc.) et les environnements humains (maisons intelligentes, villes intelligentes), laquelle accélère la circulation de données entre le monde matériel et le monde numérique. 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Imp%C3%A9rialisme_am%C3%A9ricain

Éric Sadin, La siliconisation du monde. L’irrésistible expansion du libéralisme numérique, Paris : L’échappée, 2016.

Pour une analyse plus détaillée du néolibéralisme progressiste et du populaire réactionnaire dans la sphère politique américaine, voir Nancy Fraser, « De Clinton à Trump, et au-delà », Revue Esprit, septembre 2018. https://esprit.presse.fr/article/nancy-fraser/de-clinton-a-trump-et-au-dela-41672

Kai Fu-Lee, I.A. La plus grande mutation de l’histoire. Paris : Les Arènes, 2019, p. 20-21.

8 https://www.lemonde.fr/pixels/article/2020/08/03/tiktok-interdit-aux-etats-unis-les-reponses-a-vos-questions_6048058_4408996.html

Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1917. Disponible en ligne sur : https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/vlimperi/vlimp7.htm

10 Les plateformes numériques et les algorithmes prennent une place toujours plus grande dans nos vies de tous les jours, notamment pour communiquer avec nos ami·e·s via les médias sociaux, ordinateurs et téléphones intelligents. De plus, l’arrivée de l’Internet des objets multipliant les biens physiques branchés sur le réseau (lits, brosses à dents, réfrigérateurs, voitures, etc.) fait en sorte que la logique algorithmique se déplace du « monde en ligne » vers le « monde réel », en faisant sauter la distinction entre les deux.

11 Chris Lefkow, Julie Jammot, « Les patrons des GAFA devant le Congrès américain », Le Devoir, 30 juillet 2020. https://www.ledevoir.com/monde/etats-unis/583250/les-patrons-des-gafa-en-audition-devant-le-congres-americain

12 Les lois antitrust, apparues vers la fin du XIXe siècle aux États-Unis, sont des lois visant à réduire la concentration du pouvoir économique de trusts ou monopoles, comme les empires de John Rockefeller et Andrew Carnegie dans les domaines du pétrole et de l’acier par exemple. Microsoft a fait l’objet d’une poursuite judiciaire et d’une application de loi antitrust en 2001.

13 Jean-Robert Sansfaçon, « Le patriotisme avant les principes », Le Devoir, 5 août 2020. https://www.ledevoir.com/opinion/editoriaux/583576/geants-du-numerique-le-patriotisme-avant-les-principes

CRÉDIT PHOTO: Giuseppe Milo / FLICKR

La roue

La roue

« Le risque, c’est de se faire embarquer dans la roue », me lance un jour une serveuse en parlant des métiers de la restauration. J’ai trouvé la formule poétique, mais mystérieuse. Que peut bien être cette « roue »? Et puis, il y a cette curieuse formulation, « se faire embarquer », comme si ça ne dépendait pas de sa volonté propre.

***

En réécoutant mes entretiens, j’ai débusqué d’autres traces de cette forme circulaire. Antoine, serveur dans un restaurant du centre-ville, m’explique qu’il compte bientôt quitter la restauration : « même si ça l’a été une expérience super agréable, à un moment donné, tu as fait le tour. Tsé, en restauration, c’est ça : c’est très cyclique, c’est très répétitif ».

Le « tour », le « cycle ». Encore des cercles.

Dans ce même entretien, nous discutons plus tard des différents moments d’une journée au travail : « À chaque fois que tu finis ton shift, tu sais que tout est clean parce que tu es passé par là 20 fois. Tu sais que tout est propre, que tout est prêt pour le lendemain ». Antoine voit juste: le point d’arrivée d’un shift n’est qu’un nouveau point de départ. Avoir fini de travailler aujourd’hui signifie que tout est prêt pour travailler demain. Le travail en restauration est une anti-finalité, ou plutôt, une finalité sans fin : l’exact opposé des études ou des carrières plus conventionnelles, où l’on franchit les étapes et les échelons, où le temps est en quelque sorte linéaire. Cette impression de tourner en rond est amplifiée par le fait que les possibilités de monter dans la hiérarchie du restaurant sont très minces.

Ce temps cyclique déborde des frontières du restaurant; il s’étend jusque dans la vie personnelle des employé·e·s de la restauration. Édouard, un ancien barman que j’ai également interviewé, m’a raconté comment il gérait son argent lorsqu’il travaillait encore dans les bars : « ce que je faisais, c’est que je prenais ma paye aux deux semaines, je la mettais tout de suite sur le loyer, Hydro pis ces affaires-là, pis j’avais plus une calice de cenne. Mes pourboires, bah tsé, si j’avais 100 piasses, bah j’avais 100 dollars jusqu’à mon prochain jour de travail ». La nature cyclique du travail correspond à un système de dépense cyclique où l’accumulation pour un projet dans le futur est en dehors du concevable. Aujourd’hui, Édouard fait du service à la clientèle par téléphone : « même si je fais moins d’argent, j’ai jamais eu autant de cash parce que je le flobe pas. Tsé, du temps où je travaillais à pourboire, je vivais vraiment au jour le jour ».

Bien plus qu’un lieu concret, le restaurant est un territoire abstrait, un pays subjectif, dans un autre fuseau horaire. Dans ce fuseau, le temps n’est pas une ligne entre deux points, mais plutôt un cercle refermé sur lui-même. Il est difficile de se projeter à l’extérieur de ce cercle fermé : c’est probablement pourquoi Édouard vivait « au jour le jour », sans économies.

***

Les personnes avec qui j’ai eu la chance de m’entretenir adorent leur milieu de travail; c’est là qu’elles ont forgé leur caractère, qu’elles se sont fait des amis, que reposent leurs souvenirs. Tous et toutes se sentent appartenir à une communauté, soudée.

C’était l’emploi idéal à 20 ans, avec des revenus supérieurs à tout autre boulot dits « sans qualifications ». Mais avec ce temps qui tourne sur lui-même, les grains du sablier filent. Plusieurs des employé·e·s que j’ai rencontré·e·s ont retardé, voire abandonné, leurs études. Le « sideline », « l’emploi alimentaire », est devenu le métier; ils et elles se sont faits embarquer dans la roue. La trentaine se profile désormais à l’horizon et le sentiment d’avoir fait du surplace les ronge. Un constat cruel s’impose alors : la seule façon de cesser de toujours revenir au même point, d’arriver enfin quelque part, c’est de rompre le cycle, de débarquer de la roue, de quitter la restauration.

Mais à ce point, abandonner la restauration, c’est abandonner une partie de soi.

L’auteur mène présentement une recherche sociologique sur le style de vie des employé.e.s de la restauration montréalaise.

Parler d’Intelligence Artificielle (IA) en journalisme n’est pas irresponsable. Ne pas en parler le serait.

Parler d’Intelligence Artificielle (IA) en journalisme n’est pas irresponsable. Ne pas en parler le serait.

Voici la réponse du professeur de journalisme de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Patrick White au texte : Intelligence artificielle : un point de vue irresponsable de la part du directeur du programme de journalisme de l’UQAM

Parler d’Intelligence Artificielle (IA) en journalisme n’est pas irresponsable. Ne pas en parler le serait.  

Comme professeur de journalisme et journaliste depuis plus de 30 ans, je suis à même de constater l’importance de plus en plus vive des technologies de l’information dans le travail au quotidien des reporters. En 1995, on riait d’Internet. On parlait d’une mode. En 2020, il faut donc parler franchement de l’IA.  

Un journaliste aujourd’hui fait le boulot de quatre personnes en 1990. Le multitâches est une réalité du marché du travail et oui cela représente un défi pour toutes et tous. Ceci amène des enjeux de santé mentale dans les rédactions.  J’en ai été témoin à titre de patron pendant plus de 15 ans et j’ai reçu des témoignages à ce sujet encore récemment.

Je n’ai pas de boule de cristal mais il est clair que l’IA jouera un rôle dans les salles de rédaction au Québec un jour, et j’ai voulu sensibiliser le public à cet enjeu important. Pour le moment, l’IA a un rôle totalement marginal ici mais le plus récent livre de Francesco Marconi Newsmakers: Artificial Intelligence and the Future of Journalism montre que 8 à 12% du travail dans les rédactions  pourrait être effectués par des logiciels d’IA, comme dans le cas de courts textes sur des résultats sportifs, trimestriels ou autres tâches routinières. Ou encore pour détecter des tendances dans des grands ensembles de données, identifier des fausses nouvelles, mieux gérer les archives et aider à modérer des milliers de commentaires.

Les mises à pied récentes d’éditeurs chez MSN au Québec et au Royaume-Uni ont créé un choc véritable. Ces éditeurs, qui ne produisaient pas de contenu original, ont été remplacés par des robots. Ça fait réfléchir.

Est-ce que l’IA menace certaines tâches journalistiques? Sûrement. Est-ce que l’IA pourra amener un plus grand virage vers le contenu de qualité? Oui je le crois. Est-ce que l’IA va faire disparaître le travail de journaliste? Assurément non.  Plus que jamais, le ou la journaliste justifie son existence en faisant le tri des infos dans un contexte d’infodémie et de désinformation. Le journaliste va demeurer essentiel pour l’analyse et l’explication des faits, pour les grands reportages, les dossiers, les entrevues, la vérification des faits, les enquêtes, l’analyse de données, etc. L’humain va demeurer au centre du travail journalistique. La technologie peut aider le traitement de données et donner des pistes de sujets aux reporters.

Je suis bien d’accord avec M. Lamoureux que «l’accélération en temps réel de la production et de la circulation de l’information» est le plus grand danger qui guette les journalistes. Les médias sociaux ont créé une énorme pression additionnelle sur le système de production des nouvelles depuis l’arrivée de Facebook en 2005. Le journalisme s’accélère depuis le télégraphe par ailleurs. Ce n’est pas un phénomène nouveau.

J’ai toujours indiqué être un partisan du journalisme de qualité, qui passe par les contenus à valeur ajoutée (longs formats, balados, documentaires, etc) et je m’inscris en faux avec vos affirmations pessimistes.

L’accélération du cycle d’écriture est une réalité mais on réussit tout de même à  privilégier une certaine «lenteur» des contenus dans un grand nombre de médias comme RadRadio-Canada, QuébecorL’ActualitéLa PresseLe Devoir et The Globe and Mail.

M. Lamoureux erre complètement lorsqu’il affirme qu’il y a peu ou pas d’avenir en journalisme. Personne n’a jamais parlé ici d’une partie de plaisir et les étudiants savent que la crise des médias est permanente. On le dit que c’est dur, ce métier. Les ateliers sont là pour le faire vivre aux étudiants. On ne dore pas la pilule, au contraire, comme dit Jean-Hugues Roy, mon prédécesseur. Il y aura toujours des postes stables à Radio-Canada, au Devoir, au HuffPost, à La Presse, et chez Québecor. Mais oui, il y a aussi bien de la précarité, de la pige, des postes de surnuméraires ou sur appel. Comme dans tous les secteurs de la société. Et oui il faut combattre cette précarité. Notamment en demandant à Ottawa et à Québec qu’ils exigent des multinationales du numérique (qui font des milliards en partie grâce à l’information produite ici) de faire percoler leur richesse vers les journalistes du Québec.

Personnellement, je suis assez optimiste quant à l’avenir des journalistes au Québec. Près de 70% des finissants du programme de baccalauréat en journalisme de l’UQAM se trouvent un emploi dans leur domaine. Nous recevons des offres de stages et d’emplois pour nos étudiants à toutes les semaines. Il existe vraiment une belle collaboration des écoles de journalisme avec les employeurs en ce moment. Le programme de journalisme à l’UQAM va développer à partir de septembre une formation plus poussée en journalisme d’enquête et nos cours de journalisme de données sont du même niveau que celui des grandes écoles américaines. En radio, en télé, en presse écrite et en journalisme multimédia, nous préparons nos finissants et finissantes à devenir des reporters «à la tête bien faite» comme disait Montaigne.

Somme toute, je suis confiant de la vitalité de notre journalisme au Québec avec ou sans IA. Les technologies de l’information demeurent un outil mais représentent aussi un danger pour la profession. Je fais confiance à l’être humain pour faire les bons choix.

Intelligence artificielle : un point de vue irresponsable de la part du directeur du programme de journalisme de l’UQAM

Intelligence artificielle : un point de vue irresponsable de la part du directeur du programme de journalisme de l’UQAM

L’auteur est doctorant en communication à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Le printemps dernier, Patrick White, le nouveau directeur du programme de journalisme de l’UQAM, a publié un texte dans La Presse +1, mais aussi dans The Conversation2, faisant l’éloge de l’intelligence artificielle et de son application au monde des médias. L’argument du professeur en journalisme, ici fortement inspiré de l’idéologie du libéralisme, est simple : le journalisme ne s’adapte pas assez vite à l’évolution des nouvelles technologies. En impliquant l’intelligence artificielle dans la production des nouvelles, les médias pourraient réorienter les journalistes vers le travail complexe à valeur ajoutée, comme les enquêtes ou les longs formats, et les libérer à l’inverse du travail routinier maintenant pris en charge par les robots et les algorithmes. 

« L’IA peut permettre également aux journalistes d’épargner beaucoup de temps », dit l’ancien rédacteur en chef du Huffington Post Québec. Or, cette idée trop simple ne prend pas du tout en compte le lien entre la forme actuelle du capitalisme et le monde du travail et se doit d’être critiquée. 

Le libéralisme ne pense pas la technique

Le libéralisme est l’idéologie la plus influente du champ de recherche des études médiatiques, ce biais étant particulièrement présent dans les universités américaines3. Si la pensée libérale comporte certains avantages, comme par exemple assigner un rôle positif aux journalistes qui se voient comme des chiens de garde de la démocratie, elle a aussi plusieurs défauts : elle est incapable de penser ni la matérialité des médias ni la technique et encore moins l’influence des machines sur les conditions de travail. 

Dans La richesse des nations, Adam Smith écrit que l’innovation technologique venait tout simplement de la division du travail. C’est en se divisant les tâches que les travailleurs et les travailleuses pouvaient se spécialiser dans leur domaine et ainsi développer les technologies nécessaires pour faciliter leur travail. 

Or Adam Smith et ses disciples qui sévissent encore aujourd’hui oublient qu’en contexte capitaliste, la technologie n’est jamais développée dans les mains des travailleurs et des travailleuses. Elle n’est même jamais appliquée pour faciliter leur travail, au contraire disent les auteurs et les autrices critiques, la technique n’est pas neutre et a toujours comme rôle premier d’intensifier et d’accélérer la production4. Dans le cas du journalisme, la technique d’écriture de la pyramide inversée qui vise à prioriser les informations jugées les plus importantes et un style d’écriture bref et dépourvu d’émotions, par exemple, a été créée spécifiquement pour augmenter le rendement des reporters sur le terrain qui devaient écrire plusieurs articles par jour pour répondre au développement du télégraphe5

Pour une critique sociale de la technique

Comme l’écrit Harry Braverman dans son livre classique de la sociologie du travail Travail et capitalisme monopoliste6, l’histoire du capitalisme depuis le 19e siècle est une histoire de dépossession du savoir artisanal par la classe dominante. En appliquant une stricte organisation scientifique du travail, d’abord dans les usines, puis dans les bureaux (le taylorisme), les capitalistes ont séparé la conception de l’exécution, la première étant réservée aux gestionnaires et aux contremaîtres et la deuxième aux travailleurs et aux travailleuses devant effectuer des tâches de plus en plus simples et parcellisées. 

Cette séparation historique entre le travail manuel et le travail intellectuel a aliéné les travailleurs et les travailleuses, ceux-ci ne devant qu’accomplir une liste de tâches sans jamais pouvoir penser ou adapter le processus de travail. En ce sens, la technique, quand elle est développée par des gestionnaires et non par le personnel, a toujours pour objectif d’augmenter le rendement du travail et par conséquent, à stimuler les profits des grandes entreprises, en baissant les coûts de production. 

Contrairement à ce que M. White affirme, le plus grand danger guettant les journalistes et, surtout, la qualité de leurs conditions de travail n’est donc pas le fait de ne pas assez encadrer les algorithmes, ce qui pourrait produire des situations de biais ou des fausses nouvelles, mais bien l’accélération en temps réel de la production et de la circulation de l’information créée précisément par le recours systématique aux algorithmes et aux techniques d’automatisation.  

Le problème est que M. White, loin de condamner l’accélération du cycle d’écriture, a tendance à la saluer. Dans un autre article7 paru sur l’intelligence artificielle en septembre 2019, celui-ci loue les mérites du service d’automatisation des nouvelles de Bloomberg News qui vise à publier de courts articles produits par des algorithmes. « L’intelligence artificielle permet non seulement à Bloomberg de publier ses nouvelles plus rapidement, au bénéfice des courtiers en valeurs mobilières, mais également d’automatiser la traduction de milliers d’articles dans de nombreuses langues étrangères. […] Les progrès technologiques de cette agence d’information financière n’ont pas manqué de m’impressionner », écrit-il. 

Or la chercheuse Mel Bunce a bien souligné dans une étude parue en 20178 que les conditions de travail proposées par les services d’information financière (Reuters, dans son cas) sont exécrables. Les journalistes sont forcés par leurs gestionnaires de publier en temps réel les nouvelles concernant les divers marchés financiers. Ceux-ci doivent trouver des histoires qui « move the market  (bougent les marchés) », ce qui déprime nombre d’entre eux. 

En effet, Nicole S. Cohen a aussi bien démontré dans ses entrevues avec de jeunes journalistes numériques9 que les salles de rédaction les plus adaptées aux nouvelles technologies ne sont pas des paradis du travail où les reporters réalisent du travail à valeur ajoutée. Au contraire, ces environnements sont extrêmement précaires et aliénants. Les journalistes se voient dans l’obligation de produire cinq, six, sept articles par jour, sans compter les fréquentes réécritures d’une dépêche avec de multiples liens multimédias qui vise à attirer le plus de clics possibles. Les outils créés par les algorithmes affichent en temps réel la performance des articles créant des sentiments de rivalité parmi les journalistes.

S’organiser contre le pouvoir instrumental de la technique

Ces conditions de travail éprouvantes poussent de plus en plus de jeunes journalistes vers l’épuisement professionnel10. En ce sens, comme l’affirme Cohen dans son livre Writers’ Rights : Freelance Journalism in a Digital Age11 publié en 2016, les luttes journalistiques les plus urgentes sont avant tout des luttes syndicales pour la réduction des longues heures et l’autonomie éditoriale face aux algorithmes et à la marchandisation de l’information. Les exemples ne manquent pas : plus de 60 salles de rédactions nord-américaines se sont syndicalisées dans les cinq dernières années12 (ViceGawkerVoxBuzzFeed). Ils sont les exemples à suivre. 

Il faut dire la vérité aux futurs journalistes, et cela dès l’université : vous n’aurez pas de poste stable, ce ne sera pas une partie de plaisir, vous ne dormirez pas beaucoup et les défis seront énormes. Le 30 mai dernier, Microsoft a licencié 27 journalistes alimentant le portail MSN13, dont plusieurs Canadiens et Canadiennes, au profit d’un programme d’automatisation des articles, sans parler des pigistes précaires qui ont perdu nombre de contrats. En pleine pandémie, ce type de précarisation est cruel. Pendant ce temps, le nouveau directeur du programme de journalisme à l’UQAM signe paradoxalement des articles où il fait l’éloge de l’intelligence artificielle pour le futur du métier. 

Ce point de vue libéral ne représente pas la réalité. Bien au contraire, une récente enquête de Vice14 concernant les nombreux jeunes journalistes qui fuient le métier après seulement quelques années d’expérience illustre très bien la réalité aliénante qui atteint beaucoup de journalistes lors de leur entrée sur le marché du travail. Nous méritons de meilleures analyses pour résoudre ce problème. Il faut surtout cesser de considérer la technique ou l’innovation technologique comme étant neutre, mais bien au service de ceux qui la mettent en branle. 

 

1 Patrick White, « Les robots vont-ils remplacer les journalistes? », La Presse, 1er mai 2020. https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2020-05-01/les-robots-vont-ils-remplacer-les-journalistes 

2 Patrick White, « L’intelligence artificielle à la rescousse du journalisme », The Conversation, 16 avril 2020. https://theconversation.com/lintelligence-artificielle-a-la-rescousse-du-journalisme-135387 

3 Barbie Zelizer, « On the shelf life of democracy in journalism scholarship », Journalism, vol. 14, no. 4, 2013 : 459–473. doi:10.1177/1464884912464179 

4 À partir des propos de Marx dans Le Capital portant sur l’intensification du travail et la plus-value relative, il est possible de tracer toute une histoire de penseurs et de penseuses critiques du lien entre la technique et le capitalisme. Parmi ceux-ci les plus contemporains sont par exemple : Hartmut Rosa, Bernard Stiegler, Andrew Feenberg, Jodi Dean ou Jean Vioulac. Comme le dit d’ailleurs Vioulac dans son livre Approche de la criticité : « toute approche de la technique moderne (l’automatisme) est insuffisante qui n’envisage pas sa connexion structurelle avec le capitalisme (l’autovalorisation) et réciproquement ; toute approche de la démocratie moderne (l’avènement des masses) est insuffisante qui n’envisage pas son rapport structurel avec le dispositif industriel (la production de masse) » (Vioulac, 2018, p. 30). 

5 Henrik Örnebring, « Technology and journalism-as-labour: Historical perspectives », Journalism, vol. 11, no. 1, 2010 : 66. doi:10.1177/1464884909350644 

6 Harry Braverman, Travail et capitalisme monopoliste, Paris : Maspero, 1976. 

7 Patrick White, « L’intelligence artificielle et ses impacts sur les pratiques journalistiques », Patwhite.com, 5 septembre 2019. https://patwhite.com/lintelligence-artificielle-et-ses-impacts-sur-les-pratiques-journalistiques 

8 Mel Bunce, « Management and resistance in the digital newsroom », Journalism, vol. 20, no. 7, 2017 : 890–905. doi:10.1177/1464884916688963. 

9 Nicole S. Cohen, « At Work in the Digital Newsroom », Digital Journalism, vol. 7, no 5, 2019 : 571-591. https://doi.org/10.1080/21670811.2017.1419821

10 Scott Reinardy, « Newspaper journalism in crisis: Burnout on the rise, eroding young journalists’ career commitment », Journalism, vol. 12, no 1, 2011 : 33-50. doi.org/10.1177/1464884910385188 

11 Nicole S. Cohen, Writers’ Rights: Freelance Journalism in a Digital Age, Montreal, Kingston: McGill-Queen’s University Press, 2016. 

12 Cultural Workers Organize, « Digital media unionization timeline », 19 août 2020. https://culturalworkersorganize.org/digital-media-organizing-timeline/ 

13 Radio-Canada. « Microsoft licencie ses journalistes et les remplace par des robots », Radio-Canada, 30 mai 2020. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1707839/microsoft-nouvelles-msn-edge-intelligence-artificielle-licenciement-journalistes 

14 Justine Reix, « Arrêter le journalisme pour apprendre à vivre », Vice, 11 août 2020. https://www.vice.com/fr/article/935gba/arreter-le-journalisme-pour-apprendre-a-vivre

Du Minnesota à Ramallah : anatomie d’une lutte

Du Minnesota à Ramallah : anatomie d’une lutte

Par Adèle Surprenant

La plus récente vague de manifestations liées au mouvement #BlackLivesMatteraux États-Unis a déclenché un élan de solidarité mondial. Le slogan « je ne peux pas respirer » a résonné jusqu’en territoires palestiniens occupés, où le soutien aux luttes pour les droits des afro-américain.e.s ne date pas d’hier. Retour sur des décennies de solidarité.

« Nous devons nous rappeler que George Floyd n’est pas mort à cause d’un manque d’oxygène. Il est mort à cause d’un manque de justice, » confie l’artiste palestinien Taqi Spateen dans une entrevue accordée à Mondoweiss1. Suite à l’assassinat de Floyd par un policier blanc à Minneapolis, le 25 mai 2020, Spateen a peint son portrait sur le mur séparant la ville de Bethléem, en Cisjordanie occupée, d’Israël.

Un geste de solidarité fort et évident pour Spateen, selon qui le mur de séparation contribue à « asphyxier » le peuple palestinien, vivant sous occupation israélienne depuis plus d’un demi-siècle.

Cinq jours après l’assassinat de George Floyd, un étudiant palestinien autiste de 32 ans, Eyad el-Hallaq, perdait la vie suite à son interpellation à un point de contrôle dans Jérusalem-Est occupé. Sa mort entraîne des manifestations partout au pays et propulse le #PalestinianLivesMatter sur les réseaux sociaux. En 2019, les membres des forces de sécurité israélienne ôtaient la vie à 133 palestinien.ne.s dont 28 mineur.e.s, d’après l’organisation de défense des droits humains B’tselem2.

La même année, 250 afro-américain.e.s ont été tués par la police aux États-Unis, d’après une enquête du Washington Post3. Cela représente un quart des décès annuel résultant d’une intervention policière. Les afro-américain.e.s ne constituent pourtant que 13,4% de la population américaine4.

« Quand je les vois, je nous vois5 »

Le mouvement des droits civiques aux États-Unis débute au milieu des années 1950, seulement quelques années après la déclaration de l’État d’Israël en 1948, dont découla l’exode d’environ 750 000 Palestinien.ne.s. Porteur du projet de création d’un foyer national juif, le mouvement sioniste se réclame alors majoritairement d’une gauche socialiste, attirant la sympathie et le support de militant.e.s et dirigeant.e.s politiques afro-américain.e.s6.

La guerre des Six jours de 1967 et l’annexion de territoires palestiniens par Tel-Aviv créera une scission indélébile au sein des alliances afro-sionistes: les ambitions coloniales d’Israël sont désormais claires, et contredisent l’anti-impérialisme et l’antiracisme inhérents aux positions des défenseuses et défenseurs des droits civiques, qui se rangent du côté des organisations palestiniennes. Les élu.e.s qui se succèdent au Congrès américain continuent quant à eux à afficher un soutien quasi-inébranlable au pouvoir israélien. Une position de laquelle il est mal vu de déroger, comme en témoigne le cas du militant Andrew Young, qui a perdu son poste d’ambassadeur aux Nations unies en 1979 pour avoir rencontré des membres de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP)7.

De leur côté, les organisations palestiniennes multiplient les contacts avec les défenseuses et défenseurs des droits afro-américains. De nombreux échanges stratégiques ont notamment lieu entre l’OLP et les Black Panthers, alors que le bureau international de ces derniers est situé à Alger, capitale des luttes décoloniales durant les années 19608.

Ces liens de solidarités s’expliquent par une lutte commune contre toutes formes d’oppressions raciales -le sionisme étant reconnu comme une forme de racisme dans la résolution 33799 du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU) en 1975.

De plus, les militant.e.s Afro-américain.e.s et palestinien.ne.s « reconnaissent des similarités entre leurs oppresseurs, » nous indique le professeur à l’Université américaine de Beyrouth et auteur d’un livre sur la question10, Greg Burris. « Les États Unis et Israël sont des [entités] suprématistes blanches, vendant des projets coloniaux qui sont tous deux nés en Europe, » ajoute-t-il, rappelant qu’« ils ont travaillés et collaborés avec beaucoup de proximité dans les dernières décennies. »

La réactualisation des relations entre militant.e.s palestinien.ne.s et afro-américain.e.s doit quant à elle attendre l’été 2014. Alors que l’assassinat par la police de Michael Brown déclenche des manifestations à Ferguson, dans l’État américain du Missouri, le Président israélien Benjamin Netanyahou entreprend une campagne de bombardements contre les positions du Hamas et d’autres factions armées dans la Bande de Gaza.

Tandis que les évènements de Ferguson lèvent le voile sur la militarisation de la police aux États-Unis et sur la violence et le racisme systémique au sein de l’institution policière, des militant.e.s palestinien.ne.s affichent leur support aux Noir.e.s américain.e.s sur les réseaux sociaux. Certain.e.s vont même jusqu’à partager sur Twitter des recommandations pour limiter les effets des gaz lacrymogènes ou se protéger des balles de caoutchouc.

« De Ferguson à la Palestine, l’occupation est un crime11 »

Dans son intervention lors du congrès annuel de l’American Studies Association, la sociologue d’origine palestinienne Rabab Abdulhadi soutenait que « ces manifestations [de solidarité] ne sont pas nouvelles et ne découlent pas d’un enthousiasme momentané. Elles ont des précédents historiques dans les liens qui ont initialement rassemblé les mouvements anticoloniaux, antiracistes et anticapitalistes – des politiques révolutionnaires claires, non pas des politiques réformistes12 ».

D’autant plus que, d’après Greg Burris, « depuis le début du mouvement sioniste, les sionistes voient les États-Unis comme un modèle. » Dès l’installation de colons juifs en Palestine au début du XXe siècle à la création d’Israël et jusqu’à aujourd’hui, « ils pensent devoir traiter les Palestinien.n.e.s comme les Américain.e.s ont traité les Premières nations » et, par la suite, les populations afro-américaines.

Un « traitement » se déclinant en plusieurs formes, de la marginalisation économique à l’incarcération massive, en passant par la ghettoïsation13 du système d’éducation. Les Noir.e.s américains sont 10 fois moins riches que les Blanc.he.s, avec un taux de chômage presque deux fois plus élevé, d’après la Brookings Institution14. Avant l’éclosion de la pandémie de COVID-19, le quart de la population palestinienne était au chômage, 24% vivant sous le seuil de pauvreté15.

Le « deal du siècle » pour le règlement du conflit israélo-palestinien présenté par l’administration Trump en janvier 2020 ouvre la voie à l’annexion israélienne de la vallée du Jourdain, soit environ un tiers de la Cisjordanie16. L’annexion n’a officiellement pas eu lieu à ce jour, retardée par la pandémie et les bouleversements internes à la Knesset, le parlement israélien17. Un plan décrié par les spécialistes du conflit et la communauté internationale, à quelques mois seulement de l’élection présidentielle américaine.

 

1 Patel, Yumna. «  Meet the artist who painted the George Floyd mural on the Separation Wall  » dans Mondoweiss, le 11 juin 2020. [En ligne]  https://mondoweiss.net/2020/06/meet-the-artist-who-painted-the-george-floyd-mural-on-the-separation-wall/ (page consultée le 27 juillet 2020) 

2 B’tselem. «  The year in review: Israeli forces killed 133 Palestinians, 28 of them minors  », le 1er janvier 2020. [En ligne] https://www.btselem.org/press_releases/20200101_2019_fatalities (page consultée le 27 juillet 2020) 

3 Washington Post. «  990 peoplerson were fatally shot by the police in 2018  », le 20 juillet 2020. [En ligne] https://www.washingtonpost.com/graphics/2019/national/police-shootings-2019/ (page consultée le 28 juillet 2020) 

4 U.S. Census Bureau. QuickFacts. [En ligne] https://www.census.gov/quickfacts/fact/table/US/PST045219 (page consultée le 27 juillet 2020) 

5 Phrase emblématique des décennies de solidarités Afro-palestiniennes.

6 Davis Bailey, Kristian. «  Black-Palestinian Solidarity in the Ferguson-Gaza Era  » dans American Quarterly, 2015, p.1. 

7 Ibid., p.2. 

8 Mokhtefi, Elaine. 2019. Alger, capitale de la révolution : De Fanon aux Black Panthers. Éditions La Fabrique, Paris, 288 p. 

9 Organisation des Nations Unies. Résolution  3379 sur l’élimination de toutes les formes de discriminations raciales, le 10 novembre 1975. [En ligne] https://undocs.org/fr/A/RES/3379(XXX) (page consultée le 30 juillet 2020) 

10 Burris, Greg. 2019. The Palestinian Idea: Film, Media, and the Radical Imagination. Temple University Press, Philadelphia, 270 p. 

11 Slogan entendu dans les rues de Ferguson, à l’’été  2014. 

12 Davis Bailey, Kristian. Op.cit., p.  6.  

13 Aux États-Unis, les écoles dans les districts à majorité blanche reçoivent 733 $/élève de plus en financement étatique que les écoles des districts à majorité noire. Brookings Institution, United States Census Bureau, National Bureau of Economic Research. [En ligne] https://www.census.gov/quickfacts/fact/table/US/PST045219 (page consultée le 30 juillet 2020) 

14 Ibid. 

15 The World Bank. Avril 2020. Palestinian Territories’ Economic Update. [En ligne] https://www.worldbank.org/en/country/westbankandgaza/publication/economic-update-april-2020 (page consultée le 29 juillet 2020) 

16 Le Monde. Le 2 juillet 2020. « Israël: un projet d’annexion illégal et dangeureux ». [En ligne] https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/07/02/israel-un-projet-d-annexion-illegal-et-dangereux_6044945_3232.html (page consultée le 29 juillet 2020) 

17 Le Président Benjamin Netanyahou est présentement en procès pour corruption. Suite à trois élections législatives en moins d’un an, Netanyahou et son parti, le Likoud, forment un gouvernement de coalition avec le parti Kakhol lavan de Benny Gantz depuis mars 2020. 

Grève au port de Montréal : un siècle de luttes syndicales

Grève au port de Montréal : un siècle de luttes syndicales

Le 10 août 2020, les débardeurs et employé.e.s d’entretien du Port de Montréal entraient en grève générale illimitée. Au cœur de leurs revendications, des changements d’horaires à déterminer dans la convention collective du Syndicat des débardeurs du Port de Montréal (SCFP), en négociation avec l’Association des employeurs maritimes (AEM) depuis septembre 2018. 

Mardi midi, en plein mois d’août, quelques dizaines de personnes bloquent l’accès aux voitures sur une des rues menant au Port de Montréal. Certain.e.s sur leurs transats, abrités du soleil crevant sous une tente, hochent la tête au rythme de la musique rock que crache deux énormes haut-parleurs stationnés sur le trottoir. Les plus militant.e.s, elles et eux, applaudissent les klaxons solidaires des voitures tout en brandissant des pancartes sur lesquelles on peut lire: « 375 solidaires pour une convention collective juste et équitable ». 

375, c’est le numéro de la section locale du SCFD, qui représente les quelques 1 125 débardeurs œuvrant à Montréal, dont environ 120 sont des femmes.  

Après avoir mené à deux reprises 4 jours de grève consécutifs dans les dernières semaines, les membres du SCFD ont voté pour une grève générale illimitée à 99,22%, entrée en vigueur le 10 août.  

Revendications et craintes du patronat 

En 2015, les débardeurs montréalais enregistraient un salaire moyen de 110 000$ et touchaient des avantages sociaux de 22 000$ par année. En contrepartie d’un montant près de deux fois supérieur au salaire québécois moyeni, elles et ils doivent être disponibles pour travailler 19 jours sur 21. 

« C’est pas une question d’augmenter nos salaires, » confirme à L’Esprit libre un des grévistes, « Si ça se trouve nos salaires y vont diminuer, parce que nous autres on fait notre argent quand on travaille [par périodes de travail de] 21 jours de suite ». Bras levé et pancarte au poing, il ajoute: « Des horaires comme ça, c’est inhumain ». 

Alors que les négociations ont toujours lieu entre les représentant.e.s syndicaux des débardeurs et l’AEM, la ministre fédérale du Travail, Filomena Tassi, a rejeté la demande d’intervention gouvernementale émise par les associations patronales.  

Ces derniers craignent les conséquences économiques majeures qui pourraient découler du prolongement du débrayage dans le deuxième port le plus important du Canada. Les quais du port de Montréal accueillent normalement, 2 500 camions par jour, 60 à 80 trains par semaines et plus de 2 000 navires par an, selon la directrice des communications de l’Administration portuaire de Montréal (APM), Mélanie Nadeau. Les activités du port entraînent annuellement des retombées économiques d’1,5 milliards de dollars à l’échelle du Canada.  

« L’APM est très préoccupée par cet arrêt de travail pour la santé et la sécurité du public dans cette période de pandémie mondiale, car les activités portuaires sont essentielles à la bonne marche de l’économie et pour le ravitaillement, entre autres, des produits alimentaires et autres biens essentiels. Un arrêt des opérations portuaires a des répercussions importantes pour les entreprises canadiennes qui dépendent du commerce international et, ultimement, pour l’approvisionnement en biens et produits pour les citoyens, » peut-on lire dans un communiqué de presse officiel de l’APM en date du 7 août 2020ii

Sur la ligne de piquetage, un débardeur s’étonne de l’ampleur qu’a pris le mouvement: « ça fait quinze ans qu’on n’a pas réussi à se mobiliser comme ça, » commente-t-il, « c’est grâce à la nouvelle génération si on est là aujourd’hui, » insistant sur la nouveauté de la question de la conciliation famille-travail dans le mouvement syndical chez les employé.e.s du Port de Montréal.  

La lutte en héritage 

Il ne s’agit pourtant pas de la première grève menée par les débardeurs. Branche locale du Syndicat de la fonction publique affilié à la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec, le SCFP a été fondé en 1902 et est, depuis, responsable de plusieurs débrayages.  

Sur le site du syndicat, on peut lire: « [le syndicat] est un des pionniers dans l’histoire héroïque des luttes de classes au Québec, au Canada et en Amérique du Nord iii». 

Une histoire qui commence dans les années 1920, alors que Montréal héberge le plus important port céréalier au monde. Le crash boursier de 1929 et l’ouverture progressive de l’économie au marché américain entraîne son déclin, profitant parallèlement aux infrastructures portuaires de Toronto, en plein développement dû à sa proximité avec les États-Unisiv

Le port devient un no man’s land: les autorités portuaires peinent à garder le contrôle sur les quais, théâtre de beuveries, de flâneries et de vols, tout cela devant le regard impuissant des policiers portuaires, mal payés et mal équipésv.  

Il faut attendre la fin des années 60 pour que les activités du port reprennent en vigueur et que l’ordre se rétablisse. Le corps syndical, lui, a déjà retrouvé sa ferveur militante, avec l’entrée des baby-boomers sur le marché du travailvi. Les employé.e.s nouvelle génération, bien que pour beaucoup issu.e.s d’une lignée de débardeurs, sont souvent plus éduquée que leurs prédécesseurs et plus à même de réclamer de meilleures conditions de travail.  

Entre 1960 et 1975, une flambée de grèves illégales prend d’assault les quais montréalais et ceux e toutes les villes portuaires en Amérique du Nord. Durant cette période, 13 grèves sont entreprises au Port de Montréalvii

Celle de 1972 dure 52 jours, et voit le SCFP obtenir d’importantes hausses salariales et une sécurité d’emploi complète pour ses membresviii.  

Trois ans plus tard, le Parlement canadien répond à un nouveau mouvement de débrayage des débardeurs avec l’adoption d’une loi spéciale forçant un retour au travail. Fort des gains des dernières décennies, accentués par la mécanisation de l’emploi qui facilite nettement la tâche des employé.e.s du port, « le militantisme syndical entre dans une période de dormance qui durera quelques annéesix ». 

Lundi 10 août, 40 000 conteneurs étaient déjà bloqués ou détournés à cause du conflit entre le SCFP et l’AEM, d’après Mélanie Nadeau. Des répercussions majeures sur l’économie sont anticipées, alors que de nombreuses entreprises peinent à se remettre des répercussions de la pandémie de Covid-19.  

« On ne lâchera rien, » lâche un débardeur en grève, la colère à peine étouffée par le masque qui recouvre une partie de son visage.  

Une détermination à l’image des luttes menées sur des générations au Port de Montréal, alors que « le syndicat des débardeurs est resté un précurseur de vagues de revendications syndicales au Québecx », et ce, depuis les années 1930.  

i Institut de la statistique du Québec (ISQ). 

ii Préavis de grève générale illimitée des débardeurs, communiqué de presse, Administration du Port de Montréal, le 7 août 2020. [En ligne] https://www.port-montreal.com/fr/le-port-de-montreal/nouvelles-et-evenements/nouvelles/communiques-de-presse/preavis-greve (page consultée le 11 août 2020) 

iii Syndicat des débardeurs du Port de Montréal. [En ligne] https://www.syndicat375.org/propos (page consultée le 9 août 2020) 

iv Martel, Étienne. 2014. Une vie de débardeur: troubles et changements au Port de Montréal (160-1975), p.28. [En ligne]. https://histoire.uqam.ca/wp-content/uploads/sites/21/2017/03/%C3%89TIENNE-MARTEL_UNE-VIE-DE-D%C3%89BARDEUR_-TROUBLES-ET-CHANGEMENTS-AU-PORT-DE-MONTR%C3%89AL-1960-1975.pdf (page consultée le 10 août 2020) 

v Martel, Ibid., p.33. 

vi Martel, Ibid., p.50. 

vii Martel, Ibid., p.50-51. 

viii Martel, Ibid., p.55. 

ix Martel, Ibid., p.56-58. 

x Martel, Ibid., p.58.  

Explosion à Beyrouth: ce que disent les ruines

Explosion à Beyrouth: ce que disent les ruines

Par Adèle Surprenant

Le 4 août 2020, une double-explosion dans le port de Beyrouth a fait plus de 149 mort.e.s, 4000 blessé.e.s et 300 000 personnes sans-abris. Regard sur un Liban aux prises avec une crise politique et économique majeure, amplifiée par la pandémie de Covid-19. 

« Ils ont fait exploser Beyrouth… Littéralement, et délibérément. Oui, délibérément. Ils l’ont fait exploser, et ont fait exploser nos cœurs avec elle, » écrivait la sociologue et professeure à l’Université américaine de Beyrouth (AUB) Rima Majed sur les réseaux sociaux.  

La veille, le hangar 12 et les 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium qu’il contenait ont explosé, causant des dégâts importants sur 9 kilomètres. Une détonation si forte qu’elle a été sentie à Chypre, à quelque 200 kilomètres. L’entreposage du matériel hautement explosif remonte à septembre 2013, alors que le cargo moldave Rhosus avait fait escale au port de la capitale libanaise à cause de problèmes techniques avant d’être interdit de départ et abandonné par ses propriétaires, selon l’agence Reuters.  

Entre 2014 et 2017, la direction générale des douanes libanaises aurait averti les autorités à cinq reprises des risques liés à la présence du nitrate d’ammonium dans le port, à proximité de quartiers résidentiels densément peuplés.  

Des avertissements n’ayant visiblement pas été pris au sérieux par le gouvernement, expliquant l’accusation portée par Mme. Majed et nombres de libanais.e.s envers ceux qui auraient « délibérément » provoqués la catastrophe de mardi dernier.  

Sous la révolte, le pavé 

Ce n’est pas la première fois que le président Michel Aoun et son gouvernement sont accusés de négligence: le 17 octobre 2019 éclatait partout au pays une vague de manifestations anti-gouvernementales sans précédent dans l’histoire du pays, autrement connue pour avoir été le théâtre de plusieurs conflits armés dont la guerre civile de 1975 à 1990. 

Libanaises et libanais de toutes appartenances religieuses – autrement divisés par les blessures de la guerre et le système politique confessionnel entretenant les animosités – sont descendus dans les rues jusqu’à l’éclosion de la pandémie de Covid-19 et le confinement qui en découla.  

La thawrai, avait été déclenchée par l’annonce de nouvelles taxes sur l’application populaire de messagerie WhatsApp, annulées le soir-même et laissant de ce fait la place à diverses revendications: la démission du gouvernement jugé corrompu et clientéliste, la fin de l’impunité pour les dirigeants corrompus, l’abolition du confessionnalisme politique, etc.  

Dans la nuit du 6 août 2020, deux jours après l’explosion, le quartier entourant la Place des Martyrs fût à nouveau bondé de manifestant.e.s en colère, dont certain.e.s ont tenté de pénétrer l’enceinte du parlement.  

Sur le pavé, les pierres et bouteilles vides ont remplacés l’épaisseur d’éclats de vitres qui jonchaient le sol encore quelques heures auparavant, ramassées entre temps par des citoyen.ne.s équipés de balais et de patience. Face au marasme de l’état libanais et à l’atrophie de ses services publics, elles et ils ne comptent sur personne d’autre pour reconstruire.  

Pour les manifestant.e.s présent.e.s ce soir-là, le tragique accident décrit par la presse étrangère n’en est pas un. La goutte qui a fait déborder un vase déjà inondé, plutôt, alors que la livre libanaise a perdu 65% de sa valeur dans la dernière année et qu’un.e Libanais.e.s sur deux vit sous le seuil de la pauvreté.  

Les Libanais.e.s, connu pour leur résilience à la suite de nombreuses guerres, à la pauvreté endémique et à l’occupation militaire répétée de forces étrangères sur leur territoire, ont une fois de plus face à la rhétorique désormais célèbre et usé du « ça va bien aller ».  

Derrière la révolte se cache pourtant une réalité bien concrète: des coupures d’électricité allant jusqu’à 23 heures par jour, l’absence d’eau potable et le manque quasi-total de soins de santé publique. Le Liban est le troisième pays le plus endetté dans le monde, avec une dette équivalente à 170% de son produit intérieur brut (PIB).  Sur une population de 5,5 millions d’habitantsii, on compte le plus grand nombre de réfugiés per capita, alors que le quotidien local An-Nahar estimait que le taux de chômage avait dépassé les 40% en 2020.  

Le mythe du phœnix  

Depuis bien avant sa création par la puissance mandataire française en 1920 et son indépendance en 1943, le territoire du Liban est ponctuellement détruit, puis reconstruit.  

Beyrouth, qui compte parmi les dix plus vieilles villes du monde, s’en est valu une réputation mythique, voire mystique. Elle est souvent comparée à la figure du phœnix, cet oiseau légendaire connu pour renaître de ses cendres après s’être consumé dans les flammes.  

Symbole par excellence de la résurrection, il s’est taillé une place dans l’imaginaire libanais. Une sculpture en a par exemple pris la forme à l’automne dernier, construite à partir des débris de tentes démolies par des opposants à la thawra sur la Place des Martyrs, lieu central lors des protestations.  

Aujourd’hui, le phénix bat de l’aile.  

Comme le soulignait la journaliste Becky Anderson à CNN, « ce qui est vu comme une oligarchie politique a, pendant des décennies, évidé un pays entier de l’intérieur à travers une infinie et incessante série de dysfonctionnement et de vols, » dont le plus récent exemple a pris la forme de l’explosion de mardi dernier 

Un événement pour le moins spectaculaire, mais presque aussi dévastateur que les feux de forêts qui, à l’automne dernier, ont ravagés plus de 1200 hectares avant d’être contrôlés, par faute d’entretien des hélicoptères antifeu. Un exemple parmi tant d’autres « d’un système de dysfonctionnement beaucoup plus large, alors que gouvernement après gouvernement au Liban échouent à faire leur travail le plus fondamental et prendre soin de leur peuple », continue Becky Anderson.  

Le quartier branché de Gemmayze et ses bâtisses traditionnelles sont détruits, alors que la veille les bars enlaçant sa rue principale étaient pleins, comme tous les soirs.  À Qarantina, ancien camp palestinien devenu quartier populaire, c’est à peine si les gens ont survécu aux murs, effondrés par dizaines. Dans l’ombre du phénix, les artefacts grecs, romains et phéniciens qui parsèment la ville ont été rejoint par d’autres morceaux de vies, en ruines.  

« Ne dites pas aux gens qu’ils se relèveront, » commentait sur Twitter Hamed Sinno, le chanteur du groupe populaire Mashrou’ Leila, « dites-leur de construire une p* de guillotine ». 

Le lundi 10 août, le gouvernement du premier-ministre Hassan Diab annonçait sa démission.  

i Arabe pour « révolution ». 

ii Chiffre estimé, puisque le dernier recensement démographique officiel date de 1932.  

« Mettez votre propre masque avant d’aider les autres »

« Mettez votre propre masque avant d’aider les autres »

Par Frédéric Aubé

C’est la consigne de sécurité que pratiquement toutes les compagnies d’aviation donnent à leurs passagers au décollage d’un avion. Curieusement, la stratégie des États-Unis dans la gestion de la Covid-19 semble suivre cette consigne au pied de la lettre. En avril, la surenchère des masques destinés à d’autres pays et l’interdiction au producteur 3M d’exporter au Canada et ailleurs en témoigne. Et avec le retrait total de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui suit peu après, c’est à se demander si la deuxième étape de la consigne, « aider les autres », suivra la première. De cette comparaison, il faut y voir la politique « America First » du président Donald Trump qui s’impose une fois de plus sur la scène internationale, et viendra-t-elle radicalement changer le visage américain en temps de crise mondiale?

Après bientôt quatre ans de présidence, le désintérêt que porte Donald Trump envers le reste du monde ne surprend plus.  Il devient difficile de compter le nombre d’organisations et de traités internationaux desquels les États-Unis se sont retirés depuis 2017 (UNESCO, accord de Paris sur le climat, accord sur le nucléaire iranien, etc.). À cela, s’ajoute leur effort à peine voilé d’entraver le travail des institutions desquelles ils font encore partie : blocage de la nomination de juges à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), absentéisme lors de rencontres internationales sur le climat et dernièrement l’échec de la création d’un communiqué conjoint au G7 par obstination des États-Unis à vouloir désigner le coronavirus comme le « virus chinois »[i].

Pourtant, ce genre de désengagement constitue une rupture fondamentale avec plusieurs décennies de politique étrangère américaine. Jamais une administration – démocrate ou républicaine – n’a osé remettre en cause les vertus stratégiques de l’interventionnisme depuis la Deuxième Guerre mondiale[ii]. Le débat résidait uniquement dans le degré de légitimité à acquérir auprès de la communauté internationale pour justifier une intervention armée. Aux interventions multilatérales appuyées par l’OTAN ou l’ONU dans les années 90 dans les Balkans, ont succédé les invasions rapides et unilatérales de l’Afghanistan et de l’Iraq dans les années 2000, pour ensuite revenir au multilatéralisme dans la gestion du Printemps arabe et les conflits subséquents au Moyen-Orient dans les années 2010.

Outre le côté militaire, le consensus interventionniste américain se traduisait dans la promotion d’une économie mondialisée et inclusive. De Reagan à Obama, les États-Unis ont signé une quinzaine de traités de libre-échange[iii], ont fait accéder la Chine à l’OMC et étaient sur le point d’implanter deux mégas traités régionaux – le Partenariat transpacifique et le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement – qui à eux deux réunissaient 90% du PIB mondial[iv], avant que l’arrivée de Trump à la Maison blanche n’empêche leur réalisation.

La participation active des États-Unis dans les institutions multilatérales et dans les conflits régionaux a longtemps été perçue comme un outil essentiel pour la défense de leur intérêt national. Qu’est-ce qui motive ce changement de cap si soudain et que l’on voit s’exacerber avec la gestion de la crise actuelle?

La logique derrière l’isolement

Il serait précipité d’expliquer le revirement de la stratégie internationale américaine sur la simple incompétence présumée du président. Il est vrai que l’extraordinaire volatilité de son équipe – quatre conseillers à la sécurité nationale et deux secrétaires d’État se sont succédés en moins d’un mandat – et sa propension à favoriser son propre instinct plutôt que les conseils de son administration laissent croire que le président peine à élaborer une stratégie cohérente[v]. Malgré tout, le choix de l’isolement n’est pas dénué de sens, mais il répond en partie à des considérations autres que celles géopolitiques.

Dans le cas spécifique de la COVID-19, les critiques virulentes que lance Trump à l’OMS – une organisation multilatérale – sont d’abord un excellent moyen pour lui de s’affranchir de toute responsabilité en cas d’aggravation de la situation[vi], selon Victor Bardou-Bourgeois, chercheur à l’Observatoire sur les États-Unis dans une entrevue avec L’Esprit libre. Le président sous-estimait encore la gravité de la crise quand plusieurs pays d’Europe étaient déjà durement affectés. Talonné sur la question par des journalistes une fois que le virus eut frappé les États-Unis, il accusa la lenteur de l’OMS à déclarer l’urgence de santé mondiale pour justifier sa propre réponse. Si la crise n’avait pas été prise au sérieux assez rapidement, ce n’était pas la faute de son insouciance, mais celle d’une organisation qui « travaille pour la Chine »[vii].

D’un regard plus général, M. Bardou-Bourgeois affirme que « l’abandon de l’interventionnisme et du multilatéralisme est […] guidé par des impératifs domestiques et électoraux »[viii]. Ainsi, l’intérêt national derrière « America first » semble être en fait l’intérêt du président, qui donne l’impression de ne chercher qu’à assurer sa réélection en 2020. Le directeur de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) Pascal Boniface partage ce point de vue. Dans ses capsules Comprendre le monde, il explique qu’à travers le saccage des institutions internationales, Donald Trump s’adresse plus à sa propre population qu’à la communauté internationale. M. Boniface précise que les « électeurs [et électrices] détestent les institutions internationales [parce qu’ils·elles] ont le sentiment qu’elles viennent entraver la souveraineté américaine »[ix].

D’une certaine façon, elles et ils ont raison sur ce point, mais c’est la nature même du concept de multilatéralisme : concéder une partie de sa souveraineté pour mieux traiter les problématiques vécues par les autres États[x], comme les changements climatiques, le terrorisme et, évidemment, les pandémies. Pourquoi alors cette perception si négative des institutions internationales ?

Entre multilatéralisme et mondialisation

Puisque la perception du déclin de la puissance américaine pèse lourd sur la conscience de plusieurs aux États-Unis, Donald Trump a misé sur la promesse de restaurer cette puissance dans sa campagne électorale en 2016. Pour ce faire, il fallait identifier la cause de ce déclin. Outre « l’État profond », la cible choisie fut le multilatéralisme – ou la mondialisation, qui sont utilisés pratiquement comme synonymes. La réalité est qu’il n’a pas totalement tort.

L’idée de déclin de la puissance américaine peut se traduire par la montée en puissance du reste du monde. Le mot déclin fait uniquement référence à l’écart réduit entre les États-Unis et les autres pays, avec la Chine en tête de troupeau. De 40% en 1960, la part du PIB américain dans le monde n’est qu’à 22% en 2016[xi]. Cette réduction d’écart a été permise en très grande partie grâce à l’établissement d’un ordre mondial multilatéral et libéral, un projet continuellement mis de l’avant par les États-Unis, on s’en souvient, durant plus de 70 ans.

Avec la mondialisation de l’économie, les grandes entreprises américaines peuvent réduire leurs coûts de production en exportant leurs activités dans les pays en développement. Cela grâce à leur main-d’œuvre abondante et abordable, l’absence de normes contraignantes et des taxes plus faibles, voire inexistantes. Résultat, la main d’œuvre aux États-Unis ne rivalise pas et le secteur manufacturier a perdu le tiers de ses effectifs entre 2000 et 2010[xii]. À noter que la Chine intègre l’OMC en 2001 et s’élève au deuxième rang des économies mondiales en 2010[xiii]. Une corrélation qui n’est pas une coïncidence. C’est là que le bât blesse. Dans une discussion avec L’Esprit libre, Vincent Fauque, professeur en sciences historiques de l’Université Laval, explique que le projet de création d’une « économie mondiale ouverte » aurait joué « un vilain tour à la puissance américaine », qui l’avait conçue pour assurer le maintien de sa suprématie économique, et non pour la réduire. Or, une fois qu’un pays comme la Chine « joue le jeu, [il] remet en cause la prééminence américaine »[xiv]. De par la taille de son économie – et de son infrastructure militaire – toujours croissante.

Lorsque la pire crise financière depuis 1929 secoue les États-Unis et le monde entier en 2008, une prise de conscience s’amorce. D’un côté, les décideurs américains se rendent compte que la Chine constitue une menace à leur suprématie; l’interdépendance économique dérange une grande partie de la classe politique qui critique le déficit commercial important qui s’est installé entre les deux pays. Aussi, les changements structurels – démocratisation de son système politique et alignement avec les valeurs « universelles » de droits humains et de libertés individuelles – qui étaient anticipés en Chine alors que le pays s’ouvrait au capitalisme dans les années 80 ne sont finalement pas au rendez-vous.

Du côté de la population américaine, une remise en question des vertus de la mondialisation jaillit parmi les deux côtés du spectre politique. À droite, une classe ouvrière dépossédée qui a l’impression de se faire voler ses emplois ; à gauche, des écologistes qui voient dans l’augmentation des échanges commerciaux un accroissement de la pollution et des défenseurs·euses des droits humains qui voient dans la délocalisation des entreprises une forme de néocolonialisme économique[xv]. On constate aussi que les fruits du projet d’économie mondiale ouverte n’auront pas profité à tous et à toutes puisque la répartition de la richesse est de plus en plus inégalitaire. Finalement, les aventures militaires interminables deviennent un fardeau économique et humanitaire de moins en moins justifiable. Mais la gauche et la droite ne s’unissent pas pour autant et il faut ici bien séparer les concepts de multilatéralisme, lequel désigne un mode d’organisation des relations entre pays, et de mondialisation, lequel porte sur un processus de construction d’un système international[xvi].

À gauche, la notion de citoyenneté mondiale se substitue aux logiques nationalistes. On conçoit le monde comme une grande famille où tout est interrelié : les problèmes des uns sont les problèmes des autres. Le multilatéralisme, en tant que processus impliquant le plus grand nombre d’acteurs dans la recherche de solutions aux problèmes communs, apparaît comme essentiel. La critique de la gauche à l’endroit du multilatéralisme réside ici dans la lenteur et l’insuffisance du processus, non dans sa nature. Les manifestations durant les négociations menant à l’Accord de Paris en ont donné un bon exemple.

À droite, le multilatéralisme est perçu comme une contrainte. Devant les menaces à la sécurité nationale, le droit international restreint la marge de manœuvre américaine dans l’exercice de sa politique étrangère. L’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien, par exemple, limitait les sanctions économiques imposées par les États-Unis[xvii] pour faire pression sur le régime qu’ils souhaitent voir tomber depuis 1979. Empreint d’un sentiment nationaliste fort, tout ce qui implique un compromis avec d’autres nations agit comme une pression illégitime sur le libre arbitre, comme le font les cibles de réductions d’émission de CO2 de l’Accord de Paris. Le destin des États-Unis doit se décider par et pour des Américains·es uniquement, sans subir l’influence de forces extérieure et sans considération des problèmes d’autrui – une idée sur laquelle Trump s’est appuyé pour mettre de l’avant son America First. On reproche aussi au multilatéralisme de drainer des fonds publics qui ne devraient être utilisés qu’à l’intention du peuple américain. OTAN, ONU, OMC, OMS et l’aide humanitaire en général ne servent pas, selon leur point de vue, l’intérêt national et les ressources qui leur sont octroyées devraient servir à régler les problèmes internes. Donc, pour la droite, le multilatéralisme s’ajoute à la mondialisation pour alimenter le sentiment de frustration envers les élites politiques et économiques – soit le fameux « establishment ».

En somme, alors que des partisans de la droite et de la gauche s’entendent sur le fait que la mondialisation a jusqu’ici été néfaste pour la société américaine; ce sont les causes et les conséquences identifiées qui divergent d’un côté à l’autre du spectre politique. Or, lors des élections présidentielles de 2016, c’est la voix de l’anti-mondialisme nationaliste – la droite – qui l’emporte. Donald Trump a le champ libre pour mener sa guerre contre la mondialisation et le multilatéralisme.

D’ailleurs, le président n’est pas seul à critiquer les institutions multilatérales, le cas du Brexit parle par lui-même, et ses attaques ne sont pas complètement infondées. Si elles sont perçues comme un frein à la souveraineté dans les pays riches comme les États-Unis, on les critique d’être à la solde des grandes puissances dans pays « faibles ». Investie de la mission d’assurer le maintien de la paix dans le monde, l’ONU s’est fréquemment montrée trop lente, voire absente de plusieurs crises humanitaires et conflits armés. Les négociations à l’OMC sont en dormance depuis 2001 et, pour la deuxième fois en moins de 5 ans, l’OMS a réagi beaucoup trop lentement à l’éclosion d’un virus contagieux. De plus, la COVID-19 expose de façon évidente les risques liés au flux démesuré de personnes et de marchandise entre les pays, que la mondialisation a engendrés. D’autant plus que les bienfaits que cette pause forcée apporte à l’environnement ont été instantanés, en ce qui a trait à la qualité de l’air du moins.

Certes, les excès de la mondialisation auront causé des dommages sociaux, environnementaux et économiques importants, mais comment adresser ces problèmes qui touchent le monde entier, sans impliquer tous les acteurs qui le composent? Comment assurer la coordination avec les États, les entreprises transnationales et les organisations non-gouvernementales si ce n’est par le biais de forums où chacun peut s’exprimer et faire valoir ses idées (ou intérêts). Ces forums, si imparfaits soient-ils, sont incarnés par les institutions multilatérales.

À l’image des situations de crises peuvent pousser les individus à agir de façon à favoriser leur propre intérêt sans considération du bien commun, pour la politique « America first », la pandémie de la COVID-19 constitue une aubaine. L’occasion est idéale pour justifier et accentuer le retrait de la présence américaine sur la scène internationale et satisfaire ses électeurs. Cette attitude respecte le principe de la consigne de sécurité en avion – de penser à soi-même avant de penser aux autres – et prend d’autant plus de légitimité aux yeux de la population dans un contexte de crise mondiale.  D’autant plus que, comme le rappelle Pascal Boniface dans L’Année stratégique 2020, si la situation « peut apparaître comme une rupture […], ce sont davantage les soixante-dix dernières années qui apparaissent comme une exception, les États-Unis ayant une tradition isolationniste »[xviii]. Le slogan même d’« America First » fait écho à une organisation sociale nationale dans les années 40 qui s’opposait à l’intervention des États-Unis dans la Deuxième Guerre mondiale.  Donald Trump n’a rien inventé avec sa posture isolationniste et unilatéraliste, car elle est en fin de compte inscrite dans l’ADN du pays.

Mais le monde pré-Guerre mondiale n’est pas celui d’aujourd’hui. L’interconnexion tout azimut est une réalité qu’aucun discours nationaliste ne peut altérer. Avec ou sans l’engagement des États-Unis, les crises climatiques, économique ou sanitaires n’épargnent personne. De Clinton à Obama, les États-Unis se targuaient d’être la “nation indispensable” pour assurer la paix et la sécurité dans le monde[xix]. La politique “America First” de Donald Trump a abandonné cette idée. Elle donne un coup dur au multilatéralisme, dans un contexte où celui-ci devient plus que jamais utile. La question est de savoir jusqu’à quel point les États-Unis se retireront de la scène internationale à l’issue de cette pandémie et si le multilatéralisme peut survivre à l’absence de la plus grande puissance mondiale.

CRÉDIT PHOTO: Flickr/New York National Guard


[i] Katie Rogers, Lara Jakes et Ana Swanson. 2020. « Trump Defends Using ‘Chinese Virus’ Label, Ignoring Growing Criticism. » The New York Times, 18 mars, sect. U.S. https://www.nytimes.com/2020/03/18/us/politics/china-virus.html.

[ii] Andrew J. Bacevich, « Saving “America First”, »  Foreign Affairs, 2017. https://www.foreignaffairs.com/articles/2017-08-15/saving-america-first

[iii] Cathleen Cimino-Isaacs, « PIIE Chart: Political Timetables for US Free Trade Agreements », 10 décembre 2014, https://www.piie.com/research/piie-charts/piie-chart-political-timetable….

[iv] Daniel S. Hamilton, « America’s Mega-Regional Trade Diplomacy: Comparing TPP and TTIP », The International Spectator, vol. 49, n1, 2014 : 81-97. doi.org/10.1080/03932729.2014.877223.

[v] Ivo H. Daalder et I. M. Destler, « Why National Security Advisor Is the Hardest Post for Trump to Fill », Foreign Affairs, 11 septembre 2019. https://www.foreignaffairs.com/articles/2019-09-11/why-national-security….

[vi] Victor Bardou-Bourgeois, propos recueillis par Frédéric Aubé le 29 avril 2020.

[vii] Golden State Times, « THE WHO WORKS FOR CHINA: Trump says MAJOR Investigation Underway on the World Health Organization », Youtube, 2:55, 29 avril 2020. https://www.youtube.com/watch?v=la5r6wTpWZQ.

[viii] Victor Bardou-Bourgeois, propos recueillis par Frédéric Aubé le 29 avril 2020.

[ix] Pascal Boniface, « Trump : Make China great again », Youtube, 4:39, 24 avril 2020. https://www.youtube.com/watch?v=LR5Yk2jkSUg.

[x] Vincent Fauque, propos recueillis par Frédéric Aubé le 6 mai 2020.

[xi] Mike Patton, “U.S Role in Global Economy Declines Nearly 50%”, Forbes,29 février 2016. https://www.forbes.com/sites/mikepatton/2016/02/29/u-s-role-in-global-ec….

[xii] William B. Bonvillian, « Le déclin du secteur manufacturier américain et l’avènement des nouveaux modèles de production », Forum de l’OCDE, 2017. https://www.oecd.org/fr/forum/annuel-ocde/le-declin-du-secteur-manufactu….

[xiii] David Barboza, « China Passes Japan as Second-Largest Economy », The New York Times, 15 août 2010.

[xiv] Vincent Fauque, propos recueillis par Frédéric Aubé le 6 mai 2020.

[xv] Jacques Austruy, « Le néo-colonialisme économique », Encyclopédie Universalis, consultée le 10 mai 2020. https://www.universalis.fr/encyclopedie/neo-colonialisme/1-le-neo-coloni….

[xvi] « Glossaire », Perspective Monde, École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/BMEncyclopedie/BMGlossaire.jsp

[xvii] Yves-Michel Riols, « Accord historique sur le nucléaire iranien », Le Monde, 13 juillet 2015. https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/07/14/un-accord-sur-le….
 

[xviii] Pascal Boniface, L’Année stratégique 2020 : Analyse des enjeux internationaux, Paris : Armand Colin, 2019.

[xix] Micah Zenko, “The Myth of the Indispensable Nation”, Foreign Policy, 6 novembre 2014. https://foreignpolicy.com/2014/11/06/the-myth-of-the-indispensable-nation/

La moukhabarat

La moukhabarat

Le présent texte d’Alexandre Dubé-Belzile, même s’il n’a pas paru dans le recueil poético-politique Contre-attaque esthétique, s’inscrit dans un même état d’esprit. D’une part, cet essai littéraire se penche sur les conséquences du printemps arabe et du 11 septembre 2001 sur l’imaginaire occidental et sa vision de l’Orient. D’autre part, il s’intéresse aux raisons qui pousseraient des personnes issues de l’Occident à accepter l’Islam, et ce que cela signifie au regard de la politique à caractère identitaire qui a refait surface au cours des dernières années. La « moukhabarat » est le nom donné à la police secrète dans le monde arabe qui est, entre autres en Égypte, reconnue pour sa brutalité. Ce récit de voyage de l’auteur imprégné de rêveries et de réflexions personnelles est ponctué de passages poétiques. Il est à noter que le premier passage poétique est de Khwaja Abdullah Ansari, le sage d’Hérat, ville aujourd’hui en Afghanistan, qui a vécu au XIe siècle. Les poèmes qui suivent sont de l’auteur et ont été rédigés au cours du voyage dont il est question. On y constate l’influence de la poésie soufie, dont le texte d’Ansari est un exemple. 

Le meurtri y trouve le parfum d’un baume :  

Sa mémoire console l’âme des épris.  

Par milliers derrière les ombres, en quête de Son éclat  

Sanglotant comme Moïse : « Seigneur, montre-toi! »  

Je les vois par millier dans un désert de douleur,  

Errant sans but mais dans l’espoir  

« Allah! Allah! »  

Je vois des poitrines déchirées par la séparation  

Je vois des yeux débordant d’agonie.  

Agités de culpabilité et de refoulement  

Les épris s’exclament : « Notre pauvreté est notre orgueil! »  

Pir-i Ansar est alangui, imbibé de vin  

Intoxiqué tel Majnoun  

Vagabond désorienté i  

Je suis arrivé à Assouan depuis Le Caire un après-midi brûlant. J’étais parvenu à traverser les points de contrôle militaire sans trop de problèmes. Depuis la révolution et la chute du scélérat Hosni Mubarak, porter une barbe ne posait plus de problème. On nous disait qu’il n’y avait plus de moukhabaratii, plus de prisons secrètes, plus de sévices, plus de disparitions. À l’époque, on y avait prêté foi, et beaucoup d’Égyptien·e·s aussi. J’avais entendu l’histoire de ce prêcheur qui avait eu les yeux arrachés par les interrogateurs du régime et dont les bourreaux devaient maintenant lécher la poussière pour se voir momentanément soulagés des affections qui les dévoraient vivant. D’ailleurs, la mort de Khalid Saïd sous la torture des policiers de Moubarak, filmée et diffusée en ligne, ainsi que le mouvement Kulina Khalid Said (nous sommes tous Khalid Said) avaient été un catalyseur de la rage qui a jeté le dictateur en bas de son perchoiriii. Le mot haq (حقّ) en arabe vaut autant pour la « vérité » (ou réalité) que « droit ». Les histoires d’horreurs d’un système dans lequel les murs avaient des yeux et des oreilles abondaient. Dès mon arrivée à la station de bus, j’avais fait la rencontre d’étudiants qui voulaient m’accueillir à la résidence de leur université. Ils m’ont amené jusqu’au centre-ville dans une vieille Peugeot déglinguée que le oleil décapait. Les vapeurs qui s’en élevaient engendraient des mirages entre les hautes structures des rues étroites de l’agglomération nubienne et nilotique.  

Ô Seigneur 

Sous quelle ombre lourde vas-tu me laisser vagabonder 

Et quelles fatigues me font pourrir? 

Pour que je puisse crever vers le haut 

J’ai grouillé dans la poussière tel Éblis 

Pour ne pas frire dans le brasier 

Ô Seigneur des Univers 

Qui règle les rotations et les révolutions 

Les élections des lunes et des roitelets éphémères 

Ma créativité abonde & 

Coule en lèchements  

Dans ma chair d’angoisse 

Des langues de viande 

S’engourdissent et s’agitent 

De ma tête de bois 

À pieds de terre cassée 

Allah, je fus créé 

Esclave au sang froid 

La nausée jusque dans les reins 

Cette coulée de beurre avarié 

Une créature aux os d’airain 

De lourdes jointures soudées 

Dans la fonte désertique 

Le torse broyé 

Par le silence qui murmure 

De fil en aiguille, d’une rue poussiéreuse et fébrile à l’autre, on a fini par m’amener coucher chez le Cheikh Ridwan. Je crois que quelques bureaucrates un peu zélés m’avaient refusé l’accès à la résidence. Cheikh Abdoul Karim Ibrahim, connu sous le nom de Ridwan, était un vieil homme chaleureux, toujours vêtu d’une tunique bleue. Il tenait aussi une boutique au coin de la rue dont les étagères étaient presque vides. Cependant, il ne semblait guère s’en soucier. Il y lisait le Coran à longueur de journée. Il ouvrait ses portes juste après la prière de l’aube et retournait chez lui tard le soir. Il m’avait accueilli dans un appartement vide au-dessus de chez lui. Chez lui, j’étais tranquille. Le logement était poussiéreux et semblait servir d’entrepôt, mais on s’en accommodait. De plus, les armoires étaient encore pleines de haricots, de pâtes déshydratées et de riz.  

Avant de venir à Assouan, j’avais passé le jeûne du Ramadan dans le désert frontalier à la Libye. Juste de l’autre côté de la frontière, Khadafi venait de tomber. Jeûner dans un climat désertique procurait une certaine ivresse. Exalté, j’avais beaucoup songé au dictateur déchu. Il avait été sodomisé à la baïonnette et traîné nu dans les rues de Syrte, sa ville natale. Le dictateur libyen, dont les idées politiques avaient été publiées dans Le livre vertiv, combinait marxisme et islam en un singulier amalgame que certains ont rapproché de l’anarcho-syndicalisme, et que d’autres, dont le gouvernement saoudien, ont qualifié d’hérésiev. Le philosophe anarchiste américain Hakim Bey (pseudonyme de Peter Lamborn Wilson) a gardé de bons souvenirs de sa visite dans le pays dans les années 1990, lors de laquelle il avait participé à une conférence et abordé la révolution libyenne comme une résistance mystique soufie contre l’Islam corrompu de la monarchievi Khadafi est encore largement admiré en Afrique et dans le monde arabe comme un leader anti-impérialiste. Enfin, je le voyais bien, pendant ce jeûne dans les régions désertiques, la chaleur m’amenait en des lieux insoupçonnés de la conscience : 

Le désert me mord les pieds 

Avec ses saveurs de rouille 

Les braillements d’âne égoïnent le jour et la nuit 

Chaïtan y dépose les heures 

Traîne l’humanité dans sa nuit empruntée 

Allah laisse galoper & murmure mes réveils 

Dans les nuits éveillées de cette oasis 

Un jardin de melons éventrés 

Aux fibres essorées sous le sable 

Les ruelles accueillent des étangs inexistants 

Parsemées de galets, de pieds de poulets & de pieds de mouton 

De traînées d’huile aussi noires que le jais 

Et le sang coagulé en gâteaux de sable 

Le souffle brûlant s’en prend à l’intimité de mes yeux 

 J’étais irrigué de longues rêveries qui m’amenaient d’une ruelle à l’autre du petit village où je séjournais, parfois à pied, parfois dans une charrette de paysan tirée par un âne. J’y ai même fait la rencontre d’une famille de véritables nomades afghans, qui avaient grandi à Montréal, puis vécu en Syrie, en Somalie, au Yémen, aux Émirats arabes unis et en Iraq. Nous avions commencé à briser le jeûne ensemble un jour, puis une amitié s’est installée. Les quatre frères vivaient avec leur mère dans un petit appartement et y étudiaient le Coran avec les cheikhs locaux. J’aurai eu l’horreur d’apprendre plus tard que le plus vieux frère, Rashid, fut tué à l’étranger, dans une guerre prétendument sainte qui ne le concernait pas vraiment. Pour moi, ce drame incarnerait la fuite vers l’avant de jeunes apatrides, toujours prêt à changer de pays lorsqu’un visa expire ou qu’un autre pays leur octroie l’hospitalité. Enfin, c’est pendant ce jeûne que j’ai décidé d’entreprendre la traversée vers le Soudan, par voie fluviale. Je pris donc la route vers Assouan, le temps d’obtenir mon visa au consulat, l’estomac rongé par la rouille dont le gorgeait le jeûne. 

Le ventre cru répond, grogne 

Et se laisse pénétrer 

Se laisse éventrer 

La trompe des intestins répand sa souillure rauque 

Sur ces veines rousses dégorgées 

La langue rouillée racle 

Arrache les veines de rouille nues 

Sur un pavé flottant 

Le jour du départ enfin arrivé, j’ai rencontré un Afro-américain converti à l’Islam dans le magasin vide du cheikh Ridwan. Il maîtrisait parfaitement l’arabe et revenait tout juste du Yémen. Yaqoob, de son nom de converti, attendait mon départ pour occuper l’appartement du cheikh. Nous avons discuté de nos voyages pendant un certain temps. Le Yémen subissait alors une grave crise économique et un dollar valait littéralement quelques kilos de billets yéménites. Yaqoob avait fui la persécution en Pennsylvanie. Il avait été la cible de la moukhabarat étatsunienne après le 11 septembre. En effet, à l’aube de l’ère du PATRIOT actvii, qui conférait de nombreux pouvoirs aux services de renseignements étatsuniens, il n’était pas le seul à subir ce sort, à voir ses communications surveillées et à être intimidé et contraint de servir d’informateur. Il avait également, dans le cadre de ses études universitaires, rédigé une thèse hallucinante sur les révoltes d’esclaves africains musulmans qui avaient eu lieu aux États-Unis, au XIXe siècle, dans la ville de Bâton Rouge, puis en Floride, s’alliant aux autochtones séminoles, mais aussi à Salvador, au Brésilviii. Il y soulignait l’importance d’entretenir une conscience historique pour parer au colonialisme interne des nations des Amériques.  

Il avait dû fuir après que son texte ait causé une tentative révolutionnaire dans un pénitencier fédéral. Il avait ensuite vécu en Chine, au Nigéria et au Mali. Il est la dernière personne que nous avons saluée avant de prendre le taxi vers le port. Il y a lieu de se demander pourquoi tant de personnes afro-américaines se convertissent à l’Islam. Dans un rassemblement récent à Trinidad-et-Tobago, j’ai pu constater que l’écrasante majorité des convertis américains étaient d’origine afro-américaine. Certains d’entre eux ont expliqué qu’ils avaient d’abord appartenu à la Nation of Islam, mouvement sectaire auquel s’était aussi joint El-Hajj Malik El-Shabazz, plus connu sous le nom de Malcolm X, avant d’accepter l’Islam dans sa forme plus répandue. Le message d’égalité dont est empreint l’Islam semble une forte résonance au sein de la communauté afro-américaine. Aussi, étant donné que l’Islam est établi depuis très longtemps en Afrique, il peut s’agir d’un moyen de se démarquer du christianisme teinté de colonialisme et revenir « aux origines », et ce, même si beaucoup d’Africain·e·s voient dans l’Islam une forme d’hégémonie sur le continent.  Je me questionne parfois sur certains liens qui existaient déjà entre le FLQ et la Black Panthers dès la fin des années Nègres Blancs d’Amérique (mal informées), Pierre Vallières, avait reçu le soutien du groupe marxiste-léniniste afro-américain lors de son emprisonnement aux États-Unisix. Aujourd’hui, de nombreuses personnes au Québec acceptent l’Islam, beaucoup plus que dans le reste du Canada, semble-t-il. Or, il apparaît que, au revers de cette vision fortement implantée d’un Islam hostile, une minorité y voit l’incarnation d’un mode de vie  contre-courant l’aliénation de la consommation, que ce soit au Québec ou aux États-Unis, à moins que ce soit une séduction par ce qui est vue comme la seule force réellement capable de bousculer l’ordre des choses, et ce, surtout après le 11 septembre.   

Y a-t-il lieu de faire le lien avec le séparatisme islamique en Francex  Outre la forme assez totalitaire que peut parfois y prendre l’Islam, nous pourrions y voir une tentative d’autonomisation contre l’ancienne puissance colonisatrice, une tentative de ronger la France de l’intérieur. Au final, l’Islam aurait beaucoup servi, en Occident, à incarner cet ennemi de l’intérieur dans les discours hégémoniques. Malheureusement, force est de constater que, de nos jours, une certaine forme de militantisme islamique appartient surtout à la droite voire à l’extrême droite, tout le contraire des mouvements progressistes teintés d’Islam des années 1970 (mouvements palestiniens, le FLN algérien et à une certaine époque, le gouvernement révolutionnaire libyen de Mouammar Khadafi). Enfin, cette droite islamique (dont les différences idéologiques avec la alt-right raciste sont moins importantes qu’on peut le croire), sert souvent de catalyseurs de frustration et de haine, ce qui explique sans doute les attentats suicide, ce désir d’en emporter le plus possible avec soi comme dernier moyen de laisser sa marque sur le monde, de se sacrifier pour la cause.  

À ce propos, au Québec, j’avais connu une convertie qui avait terminé dans un pénitencier pour avoir tenté, comme Rashid, d’aller guerroyer à l’étranger. Jeune Québécoise originaire de Maniwaki, le cheminement exact de sa conversion m’échappait. Amna aurait été impliquée dans la vente de fentanyl pour soi-disant financer son voyage. Elle avait été arrêtée un beau matin, avec quelques complices. Même dans le pénitencier de Joliette pour femmes, elle avait été malmenée pour avoir proféré des menaces de mort  ses copénitencières n’avaient pas très bien prises. Elle disait : « Si tu ne te joins pas à nous, ils vont tuer ta famille! ». Comme l’affirme Peter Lamborn Wilson, dans The New Nihilismxi on peut comprendre qu’une personne veuille tout faire sauter, qu’elle veuille exercer vengeance contre une société monolithique, qui est aussi prétentieuse quant à son caractère avant-gardiste qu’elle est bornée et aliénée. Je suis moi-même tout à fait apte à comprendre ce sentiment, que j’ai aussi éprouvé, sans pour autant basculer de l’autre côté du miroir obscène.  

À vrai dire, il m’a toujours été difficile de voir un quelconque bien-fondé dans les tendances de l’Islam politique, le plus souvent carrément islamofascistes. Même si certains liens entre l’Islam et la gauche sont intéressants, c’est le cas des idées de l’iranien Ali Shariati, considéré comme le penseur de la révolution islamique en Iran, la richesse que j’ai trouvée dans l’Islam se trouvent plutôt dans son mysticisme, sa « radicale tolérance »xii pour reprendre les mots de Hakim Bey, qui a passé de nombreuses années en Afghanistan et en Iran dans les années 1970. Son contact avec les mystiques de l’Islam (avant la révolution islamique en Iran et avant le régime communiste en Afghanistan et l’invasion soviétique) a fortement influencé sa pensée anarchiste. Même s’il n’a jamais formellement accepté l’Islam, il est sûrement plus proche de ce que je vois dans cette vision spirituelle. Enfin, du port au navire, puis du navire au Nil, je suis entré en collision avec la nuit, pendant laquelle une ivresse semblable à celle du jeûne allait se saisir de moi, ravivant cette colère enfouie sous des couches de graisse et de carne. 

I  

Ô vautours en orbite 

Telles les aiguilles d’une montre 

Vous portez des yeux aveugles 

En vos becs charognards 

Je est le cloaque invisible 

Le cadavre social a les neurones en transe  

Les neutrons s’enfoncent et son flanc pourrissant 

Ballonné par l’accumulation scatologique 

Il étouffe par endoctrinement 

L’inconscient collectif 

Y est remplacé par un lapidé imposteur 

La créativité, par l’anthropophagie 

Entre la destinée et la conscience individuelle 

Gronde un océan agité 

Vaste, d’une profondeur ineffable 

II 

Au loin, j’entrevois 

Les longues surfaces cuivrées 

Les fleuves de sperme 

Qui ont amené l’humanité à cogiter 

Mais la larve s’est métamorphosée 

En désertification 

Où es-tu violé, ma créativité? 

Sur une plage d’yeux vitreux 

Au bord d’un océan de mères noyées 

Où es-tu violé, ma créativité? 

Toi, ô « je » qui fut soustrait au Néant 

Nous en sommes la plénitude 

Quelques heures plus tard, j’étais affaissé sur la carapace d’acier brûlant du navire. Les paillasses et les châles des passagers et des passagères tapissaient le pont supérieur du vaisseau africain. Des centaines de corps en sueurs semblaient catalyser toute la chaleur de la nuit. Cette chaleur nous irradiait et faisait flotter nos corps, détrempés des sueurs qui se mélangeaient. Nous étions en proie à une sorte de rêverie collective et nos âmes étaient devenues des protubérances qui s’exhibaient à demi hors de nos corps. Tel un champ de cordes entrelacées nous gisions, dans nos vêtements comme des feuilles de chou collées et gluantes. Nos torses et nos jambes s’étaient soudés à nos tuniques, torturés de démangeaisons absurdes, de picotements intermittents et de morsures d’insectes aux quatre extrémités. Nous étions ivres d’une nuit blanche de guerre avec les puces, sales et en sueur, coagulés les uns contre les autres sous un ciel désertique. Un monument de silence y avait été érigé de fatigués entortillés entre eux et contre les tiges chaudes et rongées des garde-fous. 

Juste avant l’aube, avec la transition de la nuit noire vers la nuit bleutée qui précède l’aube, les silhouettes se retiraient des fanges de la stupeur, maquillées des affres de la traversée nocturne. L’engin grondait d’un assommant tonnerre de ferraille. La voix de l’appel à la prière se déversait telle une psalmodie contre la marée, audible avec l’apparence d’un écho lointain. Lentement et maladroitement, les uns cherchaient leurs galoches pendant que d’autres patientaient en position fœtale ou sur le flanc parmi les sacs et les caisses. La lune nous observait, l’appel à la prière se poursuivait. Mon turban de coton noir dénoué sur l’épaule, je suis descendu dans le gouffre fumant du bateau par une cage d’escalier squelettique. Puis, au bout d’un étroit passage à travers les machines en dégueulades, j’entrais dans la gargote à foul (fève fava), le bouche-creux égyptien. Au Soudan, l’eau avec laquelle sont cuites les fèves est recyclée, c’est-à-dire achetée par les moins nantis et mêlée avec des morceaux de pain. Ils appellent cette mixture le Bush. Une confection semblable faite avec du lait se nomme Obamaxiii. Cela témoigne du ressentiment de la population à l’égard des sanctions des États-Unis (maintenant abolies). En fait, à l’époque où j’étais au Soudan, on priait pour la destruction des États-Unis dans certaines mosquées. Enfin, je n’ai pas connaissance d’une recette pour le Trump. L’appel se poursuivait. 

Mes yeux tentent de noyer l’ennui 

Dans les cieux liquéfiés et les fanges lentes 

Mais seul Ton nom existe, dévêtant toutes les nuits 

Sous leurs silhouettes soupire mon âme gémissante 

Ô Allah, pardonne à un halluciné à demi suicidé 

Une ombre à l’ombre d’un univers vaporeux 

Ô Allah, retire mon squelette de sa vierge de fer 

Pour le déposer là où il ne sera plus déchiré d’hier 

Dans ce paradis sans nausée, sans soif débordante 

Bien au-delà des profondeurs aux voix hurlantes 

Les crevasses de mes regards visqueux 

Sont les oblongs boudoirs 

D’un rêve dont tu as sculpté mes yeux 

Ces placards profanés, ces éteignoirs 

Ce crâne floconneux de cendre gelée 

De son silence d’humilié éclate 

Telles mille langues fumées 

Par le souffle de géhenne écarlate 

Ô Allah, pardonne à un halluciné à demi suicidé 

Une ombre à l’ombre d’un univers vaporeux 

Je ne sais pas encore exister 

Je reste une limace engluée de vivre 

Enlisé de feu pour m’y noyer 

À moins que Tes faveurs m’enivrent 

Mes yeux se sont faufilés dans le compartiment de classe supérieure, muni de grandes banquettes sans rembourrage, une ventilation quelconque, capharnaüm avec éclairage tamisé, discussions et volutes de fumée se propulsaient dans ce qui restait d’espace. J’enjambais les corps en concerts de ronflements pour me faufiler dans la ligne qui oscillait énergiquement vers les latrines. Des femmes endormies étaient bien ensevelies dans leurs niqabs enluminés ou léopards, les pieds tatoués de henné resurgissant comme des télescopes. Au-dessus de ces pieds, l’appel se poursuivait. Le type derrière moi, avec de grands verres noirs et miroitants, une calotte aux couleurs jamaïcaines sur son crâne imberbe me racontait : « Je suis né au fond de ces eaux mon frère, avant qu’ils ne construisent le barrage et que tout soit englouti. Je vis depuis 25 ans à Vancouver. » Au-dessus de la tête de ce type, l’appel continuait.  

Ma cervelle navire-proie 

Se dérobe vers l’acide du bain ancien 

Parmi les yeux qui flottent 

Les nerfs optiques sanglotent 

Chaque œil y est un grain de sable 

D’une ivresse déshydratée 

Chaque dune du décor 

Était une population de viols 

Mes paupières ne sont plus que des faisceaux oblongs! 

À l’endos de mes paupières mi-closes 

Se creusent deux étroits paysages 

Deux souterrains à la Van Giap 

Deux intestins cancéreux 

Dévaloirs incendiés vers le feu 

Vers les bas-fonds telluriques  

J’y vois ma chair pourrie combustible 

Et mon sang carbonisé 

À l’intérieur, les toilettes turques avaient débordé et l’eau du Nil avec ses matières en suspension nous passait entre les orteils. Nous utilisions le petit lavabo pour faire nos ablutions. Au-dessus de toilettes turques débordantes, l’appel se poursuivait encore. J’avais lavé mon visage et ma barbe. J’introduisais mes bras dans l’évier minuscule, puis passai mes mains mouillées sur mes cheveux. Enfin, je terminai par les pieds, un à un, une poigne ferme sur le hublot, lavant d’abord ma jambe droite, m’assurant que la peau soit rincée jusqu’aux chevilles. L’appel a fini par prendre fin. Le temps de remonter sur le pont supérieur, nous formions les rangs pour la prière. Les hommes se faufilaient un à un pour boucher les interstices. L’espace a été totalement occupé très rapidement. Un étranger hirsute au teint d’Européen se tenait au milieu des rangs. Debout et stupéfait, il restait enfoncé, immobile comme un épouvantail. Sa chevelure était nouée d’un élastique au-dessus du crâne. La touffe blonde giclait aux courants d’air comme une flamme jaune ou un drapeau. Orientés vers La Mecque, le navire a cessé pour un moment d’exister. 

Par qui les cœurs s’inondent 

Toi par qui les cœurs s’inondent 

Par qui bourdonnent et s’écrasent les mondes 

De quelles guerres ma langue est-elle amputée? 

Tel un serpent, pour quelle tentation a-t-elle déserté? 

Comment irais-je la récupérer? 

Là où mes paupières seraient arrachées 

Poses-y ton pied ô Allah seigneur des mots versés 

Avec force, ne la laisse pas traverser 

Le désert de fiel des idoles menacées, 

Des miroirs grisâtres d’opiacés 

Comment irais-je la récupérer? 

Là où mes paupières seraient arrachées 

Où suis-je pour ne plus me voir dans les cieux? 

Les sables mouvants me dévisagent d’immenses yeux 

Puisque ces telluriques entités s’enracinent dans mes jarrets 

Ma langue définitivement se dérobe 

Comment irais-je la récupérer? 

Lorsque mes yeux sont crevés 

Plus tard, une fois le Soleil bien haut, nous sommes arrivés à Wadi Halfa, la ville frontalière du côté soudanais. Il n’y avait pas grand-chose à part quelques auberges, ou plutôt des murailles d’argiles formant des cours intérieures dans lesquelles étaient alignés des lits de corde directement sur le sable, et quelques cafés rudimentaires bondés de fumeurs de narguilé. Quoi qu’il en soit, j’y ai fait la connaissance d’un étudiant qui voulait bien m’accompagner jusqu’à Khartoum. Dans l’arrêt de bus, le portrait du général Bachir en uniforme, dictateur du Soudan pendant près de 30 ans, de 1989 à 2019, guettait nos moindres mouvements. Après avoir flotté en provenance d’un pays en révolution, la Tunisie, moins d’un an après l’auto-immolation du vendeur ambulant Bouazizi, qui en avait l’étincelle, je me retrouvais dans la contrée encore habitée par la moukhabarat et l’excision pharaonique, une phallocratie antédiluvienne, multimillénaire qui n’avait pas encore été châtrée.   

Ô Seigneur des ouïes 

J’ai subsisté sur ta poussière 

J’ai traversé tes étendues sans miroir 

Ma chair y a suppuré sa sanie 

Ma chair et son « je » sont ta créature 

Ô Seigneur des yeux des cœurs 

Tu as vu mon tronc sec d’idolâtre 

Sa faim de ténèbres se repose 

À mon épaule fendue 

Cette langue T’implore de guérir 

Un habitant de l’Univers 

Seigneur de la compréhension 

Mon intelligence s’est amaigrie 

N’est plus qu’un désert 

De fibres et de membranes d’argile 

Des réflexions piliers de l’angoisse 

Le sang et les larmes sont coagulés 

Dans mon cerveau affaissé  

Mes membres glissent dans les actes du brasier 

Je crains les liseurs de grimaces 

Purifie mon visage! 

Je crois respirer le remugle de la tombe 

Et le parfum de mon crâne en bouillonnements 

Ô Seigneur des déchirements et des fumoirs 

J’ai étranglé mon intelligence 

Pour une mâchoire de chien, un os de datte 

Est-ce que je suis encore un esclave cadavérique? 

La moukhabarat soudanaise avait la réputation d’écraser les testicules avec des pinces lors de ses interrogatoires. Heureusement, je n’ai pas eu d’interactions, à ma connaissance, avec ces agents de la terreur. J’allais toutefois faire la rencontre d’anciens janjawid, les escadrons de la mort qui sévissaient au Darfour dans un conflit opposant, depuis 2003, le gouvernement et des milices paramilitaires à des rebelles issus de tribus non arabes. Ce conflit très complexe aurait eu pour cause à la fois la découverte de ressources pétrolières, les changements climatiques ayant causé sécheresse et les politiques racistes du gouvernement qui favorise les populations arabes du paysxiv. Ces anciens janjawid étaient des adolescents, parfois même des enfants, qui avaient pour la plupart eux aussi des enfants. Ils n’avaient rien de monstres, malgré les horreurs qu’ils avaient pu commettre et subir. J’allais passer des mois en leur compagnie à dormir dans les mosquées, à bénéficier de leur hospitalité, véritables trésors des déserts. L’un d’entre eux travaillait-il pour la moukhabarat?  

Je me souviens d’une nuit brûlante, lors de laquelle, dormant dans une petite mosquée à quelques kilomètres de Khartoum, dans le désert, j’ai été tiré de mon sommeil par le souffle violent d’une explosion. J’apprenais le lendemain qu’un avion israélien avait bombardé une usine d’armement du régime. Cela n’avait cependant que contribué au discours antiaméricain de l’État, qui ne tomba que près d’une décennie plus tard, en 2019, sous les pressions des révoltes populaires. Le pays est à ce jour en pleine transition…xv  

J’irai comme un cheval fouxvi 

Étourdi dans les sueurs ocres  

Et l’amertume des brûleries 

Médusement, ma céphalée absorbe 

Les murs et les enluminures 

Des matières violées pour mon œil 

La nuit hurle de ses pattes et de ses mains 

L’obscurité ronge l’ampoule nue 

Saigne le verre des vitrines de vide 

La nuit lèche la fange avec vacarme 

Laisse ses crocs couler le long des herbes 

Les fumées et les vapeurs 

S’accouplent et muent 

De cireux ossements se font lâches 

Et viennent se poser sur un front insomniaque 

i Khwaja Abdullah Ansari, Intimate Conversations, traduction de Wheeler M. Thackston, Paulist Press, New York, 1978, cité par Peter Lamborn Wilson. 2014. Spiritual Journeys of an Anarchist, Autonomedia, Brooklyn, 2014, p.43 (Nous avons assuré la traduction vers le français). 

ii Nom donné à la police secrète dans la plupart des pays arabes. Elle est notoire en Égypte, au Soudan, en Iraq et en Syrie, entre autres régimes, pour sa brutalité.  

iii Al Jazeera, « My Arab Spring: Egypt’s silent protest »,  Al Jazeera, 24 janvier 2016. https://www.aljazeera.com/news/2016/01/arab-spring-egypt-silent-protest-160124101244868.html

iv Mouammar Kadhafi, Le Livre vert, Éditions Cujas, Paris, 1976. 

v Al-Sulami, Muhammad. 2011. « Saudi Arabian Scholars Support Libyan Uprising ». Eurasia Review, 1 mars 2011. https://www.eurasiareview.com/01032011-saudi-arabian-scholars-support-libyan-uprising/

vi Hakim Bey, « Jihad Revisited », 2009, https://theanarchistlibrary.org/library/hakim-bey-jihad-revisited

vii Nouvel Observateur. 2006. « Qu’est-ce que le Patriot Act ? » Nouvel Observateur, 6 septembre 2006. https://www.nouvelobs.com/monde/20060906.OBS0822/qu-est-ce-que-le-patriot-act.html

viii Pour avoir visité cette ville récemment, je suis resté troublé par la manière dont l’islam africain y avait été presque totalement effacé. De nos jours subsiste un Islam surtout à Sao Paulo, communauté essentiellement palestinienne, syrienne et libanaise. 

ix Louis Fournier, F.L.Q.: Histoire d’un mouvement clandestin, Lanctôt, Montréal, 1998. 

x Pierre Michaud, « France : Macron lance la lutte contre le “séparatisme islamiste” ». Euronews, 21 février 2020. https://fr.euronews.com/2020/02/18/france-macron-lance-la-lutte-contre-le-separatisme-islamiste

xi Peter Lamborn Wilson, The New Nihilism, Bottle of Smoke Press, North Salem, NY, 2018. 

xii Peter Lamborn Wilson, Spiritual Journeys of an Anarchist. Autonomedia, Brooklyn, 2014, p.64. 

xiv La page Wikipedia, dans ce cas-ci, propose une bonne synthèse : https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_du_Darfour 

xv Al Jazeera, « 12 defining moments in Sudan’s 12-month uprising ». Al Jazeera, 18 décembre 2019. https://www.aljazeera.com/news/2019/12/12-defining-moments-sudan-12-month-uprising-191215151600227.html

xvi Le premier vers de ce poème est aussi le titre d’un film de Fernando Arrabal, réalisé en 1973 et tourné, en grande partie, n Tunisie. Le protagoniste du film fuit dans le désert et y rencontre un nain extraordinaire qui lui fait découvrir un autre univers de sens. Ce film surréaliste évoque pour moi, métaphoriquement, le mysticisme islamique et ce qu’il représente pour moi.   

Télétravail et économie numérique en temps de pandémie : cristallisation d’une nouvelle norme?

Télétravail et économie numérique en temps de pandémie : cristallisation d’une nouvelle norme?

En l’espace de quelques mois, la société met en place et intègre un nouveau quotidien selon des critères dictés par l’État et la Santé publique. Ce qui aurait pu paraître surréel il y a de cela peu de temps encore, paraît aujourd’hui comme une nouvelle réalité qui se concrétise dans l’institution de nouvelles normes régulant le monde du travail. On peut mentionner à cet effet le déplacement massif de l’économie vers le télétravail, afin de respecter les consignes de distanciation. De petites et grandes entreprises ont rapidement dû réorganiser leurs méthodes de travail afin de s’adapter rapidement à ce nouveau prérequis, conditionnel à la poursuite du travail. Dans ses points de presse, le gouvernement laisse présager que les entreprises ayant été en mesure de réorganiser le travail selon ces considérations pourront reprendre leurs activités plus rapidement. S’agit-il d’un incitatif d’État pour entreprendre ou consolider un virage numérique? Alors qu’on est à même de penser qu’il s’agit d’une situation temporaire, ce qui peut effectivement être le cas, on peut aussi se demander si le déplacement massif du monde du travail vers le télétravail ne cristallise pas plus rapidement une tendance, déjà en cours, vers le numérique.

Confinement et déplacement du monde travail vers le virtuel

« Autant dans l’enseignement que du côté du monde du travail, on se dirige vers des modes mixtes », avance Diane-Gabrielle Tremblay, spécialiste en gestion des ressources humaines, en économie et en sociologie du travail et professeure titulaire à la TÉLUQ. En effet, une partie du télétravail devrait se maintenir après le confinement, considérant qu’il y avait une demande existante de la part de salarié·e·s bien avant la crise sanitaire. Dans le monde de l’entreprise, on pouvait constater à ce moment une certaine résistance de la part des cadres, qui avaient plutôt tendance à s’opposer à l’implantation de politiques de télétravail. La logique de l’arrangement individuel prévalait, avec une certaine méfiance découlant notamment de craintes liées à la baisse de productivité. « La crise a forcé une réorganisation rapide du travail vers le domicile, démontrant du même coup qu’il était possible de le faire » relève la chercheuse, qui s’intéresse spécifiquement aux enjeux socio-organisationnels de l’économie du savoir. 

En guise d’illustration, Mme Tremblay estime  qu’un bond de 10 à 40 % a été réalisé sur l’ensemble du territoire québécois depuis le début du confinement en mars 2020, principalement dans la région métropolitaine, mais également dans les régions périphériques. Ce taux devrait graduellement redescendre selon elle pour osciller autour des 30 %, au respect des directives de la santé publique en matière de sécurité au travail. Tout de même, une augmentation significative du recours au télétravail due à la crise sanitaire est à prévoir lors du retour au travail post-COVID-19. Toutefois, elle rappelle de conserver la possibilité de travailler en présentiel afin de retrouver des espaces collectifs nécessaires à une dynamique collaborative caractéristique du monde du travail, qui est aussi un milieu social. Jusqu’à nouvel ordre cependant, toutes les organisations de type bureaux devraient être davantage enclines à conserver ce fonctionnement jusqu’à l’automne au minimum, et même en 2021.

Du côté scolaire, « on devrait assister au développement de nouvelles formules d’enseignement pour réduire la densité de population étudiante présente simultanément sur les campus », remarque Mme Tremblay. À ce sujet, elle souligne un engouement pour  la TÉLUQ de la part des étudiant·e·s, qui peut s’expliquer par le fait que les cours offerts soient pensés et construits pour être donnés à distance, alors que les cours en présentiel ont dû transiter dans la hâte vers l’enseignement en ligne dans le contexte de la crise sanitaire. Ainsi, tout porte à croire que la situation actuelle semble bel et bien précipiter le virage vers le numérique. Le gouvernement du Québec a d’ailleurs débloqué 150 millions de dollars destinés à faire l’acquisition d’équipements numériques dans les écoles1, ce qui laisse penser que le secteur scolaire représente un marché potentiellement très lucratif pour l’industrie numérique. Simultanément à la numérisation grandissante de l’organisation sociale, on apprend que les fonds CEFRIO, organisme de recherche dont le mandat était de soutenir le passage au numérique, ne seront pas renouvelés, celui-ci devant mettre un terme à ses activités en juin 20202.

Pourtant, plus que jamais, il convient d’approfondir la réflexion collective sur les enjeux de l’économie numérique, et plus particulièrement du recours massif au télétravail, qui déplace les lieux conventionnels du travail vers l’espace privé. Des questions concernant des considérations d’ordre matériel et immatériel se posent : qui fournit l’équipement et les installations adéquates? Comment le télétravail transforme-il notre rapport au travail? D’après ses recherches, Diane-Gabrielle Tremblay souligne que les deux avantages principaux pour les salarié·e·s seraient la réduction du temps de déplacement, particulièrement dans les zones urbaines; et une amélioration de la concentration au travail, en contraste avec les milieux de travail à aires ouvertes par exemple, qui ont tendance à être plus bruyants. On mentionne également la possibilité d’une meilleure conciliation travail-famille, plus spécifiquement chez les femmes. Cette situation n’est pas étonnante, car les chiffres démontrent que ce sont les femmes qui consacrent toujours davantage de temps aux activités domestiques3.

Pour ce qui est des inconvénients, on relève le manque de présence de collègues, ainsi que l’isolement, inconvénients qui sont davantage cités par les femmes et par les personnes qui pratiquent le télétravail à temps plein. Ces obstacles, que l’on retrouve surtout en situation de télétravail imposé, peuvent être surmontés par une mixité des pratiques, puisqu’ils sont minimisés lorsqu’il s’agit d’un désir émis par les employé·e·s. Par ailleurs, c’est au moyen de la socialisation et de la communication que sont mis en commun les réalités et enjeux liés au travail et essentiels à la construction d’un rapport de force capable de défendre les intérêts des salarié·e·s. Dans ce contexte, la pérennité de l’isolement des travailleuses et des travailleurs peut s’avérer problématique, ce pour quoi il demeure essentiel de maintenir des structures qui favorisent les interactions entre collègues.

Alors que le télétravail était jadis le plus souvent considéré comme une faveur pour les employé·e·s, force est de constater qu’il devient de plus en plus incontournable. Pour Mme Diane-Gabrielle Tremblay, « à partir du moment où ça devient plus généralisé, on peut prévoir que les syndicats regardent de plus près les enjeux qui y sont liés ». Dans les secteurs où le télétravail est davantage utilisé, par exemple celui des technologies de l’information et des communications, certaines entreprises fournissent le matériel nécessaire (ordinateur, chaise et table ergonomique) et couvrent certains frais afférents (chauffage, encre et imprimante, abonnement internet). Comme il s’agit d’une pratique peu, voire pas du tout réglementée ni encadrée légalement en Amérique du Nord, la chercheuse croit qu’on pourrait également s’attendre à ce qu’on entame de réels pourparlers à cet effet dans un avenir rapproché. L’espace adéquat pour travailler à domicile est un enjeu important, car il peut être source d’inégalités d’accès à l’emploi. En ce sens, il devient plus urgent pour les parties prenantes ·d’instaurer un cadre clair pour baliser la pratique et éviter les écueils·, affirme-t‑elle.

Le télétravail, au cœur des mutations du capitalisme

Dans une perspective plus globale, il est possible d’analyser le télétravail comme une pratique en phase avec les mutations du capitalisme à l’ère des technologies de l’information. Avant d’entamer cette réflexion, il est toutefois important de rappeler que la crise sanitaire actuelle n’est pas vécue de la même façon pour tous. En effet, les inégalités présentes dans la société sont révélées et renforcées dans le contexte de la pandémie. Pour le sociologue et philosophe Geoffroy de Lagasnerie, il est important de reconnaître que le confinement ne s’applique pas de façon uniforme pour toute la population : certains groupes sociaux sont confinés alors que d’autres ne le sont pas4. L’accès au travail à domicile pour les premiers peut être conçu comme un privilège, réservé d’abord aux emplois ayant statistiquement plus de chance d’être occupés par une classe sociale scolarisée. Les classes populaires sont plutôt davantage représentées au sein des emplois requérant une présence physique, par exemple dédiés à la production et livraison de biens et services considérés essentiels. Ceux‑ci, en plus d’avoir plus de chances d’appartenir à des populations plus vulnérables face au virus sur le plan de la santé, doivent donc endosser les risques supplémentaires associés au milieu de travail. La logique du confinement obéit donc d’abord à la logique de la classe sociale qui l’emporte sur la logique sanitaire5. En outre, la situation attribuable à la pandémie contribue fortement à renforcer la précarisation des groupes sociaux auparavant déjà précarisés et marginalisés, que ce soit les immigrant·e·s en situation irrégulière, travailleur·euse·s isolé·e·s, travailleur·euse·s du sexe, gens en situation d’itinérance, de dépendance ou autres. Cette situation s’illustre notamment sur les cartes géographiques de la région métropolitaine, où l’on constate que les quartiers les plus touchés sont ceux qui font l’expérience quotidienne des inégalités, de la pauvreté et du racisme systémique6.

Historiquement, il convient de souligner que la modernité se fonde pour plusieurs sur la séparation du travail à domicile et du travail salarié. Paradoxalement, sous l’impulsion des technologies de l’information et de la communication, on constate un retour d’une partie du travail salarié vers le domicile. L’accroissement de l’autonomie du travailleur n’étant plus soumis à une surveillance directe est caractéristique du « nouvel esprit du capitalisme7 » se dégageant des textes du nouveau management des années 70, qui nourrit la pensée patronale et les nouveaux modes d’organisation de l’entreprise de la période post-fordiste. Celle‑ci requiert désormais davantage d’autodiscipline, d’adhésion aux valeurs et objectifs de l’entreprise, d’investissement de soi, et même de concurrence et de surveillance entre salarié·e·s pour assurer la productivité. Le désengagement de l’autorité dans la chaîne de commandement peut donner une impression de liberté et de flexibilité aux travailleur·euse·s, qui se trouvent en fait à internaliser ce rôle auparavant rempli par les cadres8. Pour l’entreprise, l’externalisation9 d’une partie de ses activités permet une réduction des coûts liés à l’autorité et à l’immobilier, sans néanmoins réduire les impératifs de productivité et d’innovation nécessaires à l’accroissement des profits. Des facteurs de risques tels que le stress, l’épuisement et des enjeux de santé mentale sont associés au déplacement de cette charge additionnelle sur les épaules des travailleur·euse·s, qui ne se traduit pas nécessairement par une augmentation salariale conséquente.

Pour les sociologues françaises Claudie Rey et Françoise Sitnikoff, « La diffusion des TIC consacre et banalise l’incursion du travail dans l’espace privé10 ». En effet, les salarié.e.s passent plus de temps sur les lieux de travail et/ou apportent le travail à la maison grâce à l’omniprésence des TICs, ce qui résulte en une réduction considérable de l’espace privé non marchand. Dans certains cas, l’effacement des frontières entre espace privé et travail peut être exploité par le patronat, en se traduisant par exemple par des heures supplémentaires de travail non rémunéré associés à l’introduction d’une disponibilité accrue en dehors des horaires de travail traditionnels. En guise d’illustration, cet enjeu est à la source des débats sur le « droit à la déconnexion », qui vise à octroyer à l’employé·e la possibilité de moments de retrait du travail. Pour Éric George, professeur à l’École des médias de l’UQAM, ce nouveau management de l’organisation du travail est au cœur des mutations du système capitaliste financier : les hiérarchies y sont invisibilisées afin de mobiliser la subjectivité du salarié·e·s au service de l’entreprise11.

En guise d’illustration, ce dernier reprend la perspective du philosophe français Michel Foucault : « il s’agit de rendre les corps et les esprits dociles et utiles à la reproduction de l’ordre capitaliste12 ». L’auteur a effectivement consacré une partie considérable de son travail à la théorisation et la critique du pouvoir et des structures sociales, ainsi que leurs effets sur les corps et les subjectivités. On lui doit notamment le concept de biopouvoir, qui sert notamment à distinguer théoriquement, à partir de l’étude des techniques utilisées pour assujettir les corps, les formes « traditionnelles » des formes « modernes » de pouvoir exercé sur la vie. Alors qu’à l’âge classique, le souverain à droit de vie ou de mort sur le sujet, le pouvoir se déplace en Occident à travers la gestion de la vie de l’individu dans toutes ses composantes. Pour Foucault, la vie et le vivant deviennent les enjeux de nouvelles luttes politiques et économiques dès l’essor du capitalisme, car ils sont nécessaires à son fonctionnement. Ceci se fait au moyen de la discipline du corps, « considéré comme une machine qu’il faut dresser et dont il faut tirer le maximum de ses aptitudes, de sa force et de sa croissance13 »; couplée au contrôle du vivant grâce à l’usage d’un dispositif statistique de naissance, mortalité, santé et durée de vie qui sert à en assurer la gouvernementalité. Comme le formule la professeure de communication Sophia Del Fa dans une analyse qui met à profit la lunette foucaldienne pour analyser la pandémie au regard de la biopolitique, « [c]’est donc par la discipline des corps et la régulation de la population que se déploie le biopouvoir capitaliste qui a besoin de l’insertion contrôlée des corps dans l’appareil de production pour les assujettir aux processus économiques14 ». Le but de la gouvernementalité de l’État est de disposer des individus et des relations qu’ils entretiennent au moyen de normes, de travail ou de la vie sociale, inculquées et véhiculées à travers les institutions, de façon à servir objectifs et intérêts sans avoir à recourir à la force pour exercer sa souveraineté. Ainsi, en favorisant par exemple l’autodiscipline et l’amplification du brouillage des frontières entre vie privée et travail salarié, le risque est de contribuer à renforcer des logiques d’exploitation invisibles, alors que l’on invoque en façade l’amélioration de la qualité de vie des salarié.es.

En terminant, si ces enjeux ne sont pas applicables aux situations d’emploi en télétravail observées de façon individuelle, ils permettent tout de même de brosser un tableau plus large des conséquences potentielles et insidieuses des transformations du monde du travail à l’ère des TICs. À cet égard, le télétravail en représente une manifestation concrète et partagée à travers la quasi-totalité des domaines du monde du travail15. Par ailleurs, sur le plan environnemental, si on pointe une diminution du trafic routier quotidien en réduisant la masse de salarié·e·s devant se rendre au bureau chaque matin, il est possible d’envisager que le phénomène se traduise par une augmentation de l’étalement urbain, comme le fait judicieusement remarquer Diane Gabrielle Tremblay, les salarié.e.s n’étant plus contraints de se rapprocher physiquement du lieu de travail. On peut également mentionner l’impact environnemental et social de la production délocalisée des TICs, qui comporte en soi son lot d’enjeux. Ces considérations, présentes et questionnées bien avant la pandémie, appellent à une vigilance accrue dans le contexte de crise sanitaire actuel, qui contribue à accentuer la dépendance de nos sociétés aux technologies numériques.

CRÉDIT PHOTO: Flickr/Pascal Lefevre

1 La Presse Canadienne, « Québec veut accélérer le virage numérique dans les écoles », Radio-Canada, 31 mai 2020. ici.radio-canada.ca/nouvelle/1707958/quebec-tablettes-ordinateurs-virage-numerique-ecoles-pandemie-distance

2 Christine Thoër et Pierre Trudel, « Un coup dur pour la recherche et la société québécoise ». La Presse, 2 juin 2002. www.lapresse.ca/debats/opinions/2020-06-02/un-coup-dur-pour-la-recherche…

3 Patricia Houle, Martin Turcotte et Michael Wendt, « Évolution de la participation des parents aux tâches domestiques et aux soins des enfants de 1986 à 2015 », Statistique Canada, 1er juin 2017. www150.statcan.gc.ca/n1/pub/89-652-x/89-652-x2017001-fra.htm

4 RT France, « Interdit d’interdire – Geoffroy de Lagasnerie sur les impensés du confinement », vidéo disponible sur Youtube, avril 2020. bit.ly/2OuCjiT

5 Idem.

6 Tracey Lindeman, « Why are so many people getting sick and dying in Montreal from Covid-19 ? », The Guardian, 12 mai 2020. www.theguardian.com/world/2020/may/13/coronavirus-montreal-canada-hit-hard

7 Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel Esprit Du Capitalisme, Paris : Gallimard, 2011.

8 Claudie Rey et Françoise Sitnikoff, « Télétravail à domicile et nouveaux rapports au travail », Revue Interventions économiques, n° 34, 2006. journals.openedition.org/interventionseconomiques/697

9 Transférer une partie des activités de l’intérieur vers l’extérieur de l’entreprise.

10 Idem.

11 Éric George, « L’intrusion de Google dans la vie privée, au cœur des mutations du capitalisme », Terminal, n° 108-109, 2011. journals.openedition.org/terminal/1331

12 Idem.

13 Sophie Del Fa, « Le biopouvoir à l’épreuve de la vie », Le Devoir, 20 juin 2020. www.ledevoir.com/societe/le-devoir-de-philo-histoire/581168/devoir-de-philo-le-biopouvoir-a-l-epreuve-de-la-vie

14 Idem.

15 Fabrice Filipo, « L’inquiétante trajectoire de la consommation énergétique du numérique », The Conversation, 2 mars 2020.
theconversation.com/linquietante-trajectoire-de-la-consommation-energetique-du-numerique-132532?fbclid=IwAR1_3fP53s7kY8qzCZrgn3HwF6mL6FJy1DEnSxBjMMNDY-4BFdThNWSEcf4