Télétravail et économie numérique en temps de pandémie : cristallisation d’une nouvelle norme?

Télétravail et économie numérique en temps de pandémie : cristallisation d’une nouvelle norme?

En l’espace de quelques mois, la société met en place et intègre un nouveau quotidien selon des critères dictés par l’État et la Santé publique. Ce qui aurait pu paraître surréel il y a de cela peu de temps encore, paraît aujourd’hui comme une nouvelle réalité qui se concrétise dans l’institution de nouvelles normes régulant le monde du travail. On peut mentionner à cet effet le déplacement massif de l’économie vers le télétravail, afin de respecter les consignes de distanciation. De petites et grandes entreprises ont rapidement dû réorganiser leurs méthodes de travail afin de s’adapter rapidement à ce nouveau prérequis, conditionnel à la poursuite du travail. Dans ses points de presse, le gouvernement laisse présager que les entreprises ayant été en mesure de réorganiser le travail selon ces considérations pourront reprendre leurs activités plus rapidement. S’agit-il d’un incitatif d’État pour entreprendre ou consolider un virage numérique? Alors qu’on est à même de penser qu’il s’agit d’une situation temporaire, ce qui peut effectivement être le cas, on peut aussi se demander si le déplacement massif du monde du travail vers le télétravail ne cristallise pas plus rapidement une tendance, déjà en cours, vers le numérique.

Confinement et déplacement du monde travail vers le virtuel

« Autant dans l’enseignement que du côté du monde du travail, on se dirige vers des modes mixtes », avance Diane-Gabrielle Tremblay, spécialiste en gestion des ressources humaines, en économie et en sociologie du travail et professeure titulaire à la TÉLUQ. En effet, une partie du télétravail devrait se maintenir après le confinement, considérant qu’il y avait une demande existante de la part de salarié·e·s bien avant la crise sanitaire. Dans le monde de l’entreprise, on pouvait constater à ce moment une certaine résistance de la part des cadres, qui avaient plutôt tendance à s’opposer à l’implantation de politiques de télétravail. La logique de l’arrangement individuel prévalait, avec une certaine méfiance découlant notamment de craintes liées à la baisse de productivité. « La crise a forcé une réorganisation rapide du travail vers le domicile, démontrant du même coup qu’il était possible de le faire » relève la chercheuse, qui s’intéresse spécifiquement aux enjeux socio-organisationnels de l’économie du savoir. 

En guise d’illustration, Mme Tremblay estime  qu’un bond de 10 à 40 % a été réalisé sur l’ensemble du territoire québécois depuis le début du confinement en mars 2020, principalement dans la région métropolitaine, mais également dans les régions périphériques. Ce taux devrait graduellement redescendre selon elle pour osciller autour des 30 %, au respect des directives de la santé publique en matière de sécurité au travail. Tout de même, une augmentation significative du recours au télétravail due à la crise sanitaire est à prévoir lors du retour au travail post-COVID-19. Toutefois, elle rappelle de conserver la possibilité de travailler en présentiel afin de retrouver des espaces collectifs nécessaires à une dynamique collaborative caractéristique du monde du travail, qui est aussi un milieu social. Jusqu’à nouvel ordre cependant, toutes les organisations de type bureaux devraient être davantage enclines à conserver ce fonctionnement jusqu’à l’automne au minimum, et même en 2021.

Du côté scolaire, « on devrait assister au développement de nouvelles formules d’enseignement pour réduire la densité de population étudiante présente simultanément sur les campus », remarque Mme Tremblay. À ce sujet, elle souligne un engouement pour  la TÉLUQ de la part des étudiant·e·s, qui peut s’expliquer par le fait que les cours offerts soient pensés et construits pour être donnés à distance, alors que les cours en présentiel ont dû transiter dans la hâte vers l’enseignement en ligne dans le contexte de la crise sanitaire. Ainsi, tout porte à croire que la situation actuelle semble bel et bien précipiter le virage vers le numérique. Le gouvernement du Québec a d’ailleurs débloqué 150 millions de dollars destinés à faire l’acquisition d’équipements numériques dans les écoles1, ce qui laisse penser que le secteur scolaire représente un marché potentiellement très lucratif pour l’industrie numérique. Simultanément à la numérisation grandissante de l’organisation sociale, on apprend que les fonds CEFRIO, organisme de recherche dont le mandat était de soutenir le passage au numérique, ne seront pas renouvelés, celui-ci devant mettre un terme à ses activités en juin 20202.

Pourtant, plus que jamais, il convient d’approfondir la réflexion collective sur les enjeux de l’économie numérique, et plus particulièrement du recours massif au télétravail, qui déplace les lieux conventionnels du travail vers l’espace privé. Des questions concernant des considérations d’ordre matériel et immatériel se posent : qui fournit l’équipement et les installations adéquates? Comment le télétravail transforme-il notre rapport au travail? D’après ses recherches, Diane-Gabrielle Tremblay souligne que les deux avantages principaux pour les salarié·e·s seraient la réduction du temps de déplacement, particulièrement dans les zones urbaines; et une amélioration de la concentration au travail, en contraste avec les milieux de travail à aires ouvertes par exemple, qui ont tendance à être plus bruyants. On mentionne également la possibilité d’une meilleure conciliation travail-famille, plus spécifiquement chez les femmes. Cette situation n’est pas étonnante, car les chiffres démontrent que ce sont les femmes qui consacrent toujours davantage de temps aux activités domestiques3.

Pour ce qui est des inconvénients, on relève le manque de présence de collègues, ainsi que l’isolement, inconvénients qui sont davantage cités par les femmes et par les personnes qui pratiquent le télétravail à temps plein. Ces obstacles, que l’on retrouve surtout en situation de télétravail imposé, peuvent être surmontés par une mixité des pratiques, puisqu’ils sont minimisés lorsqu’il s’agit d’un désir émis par les employé·e·s. Par ailleurs, c’est au moyen de la socialisation et de la communication que sont mis en commun les réalités et enjeux liés au travail et essentiels à la construction d’un rapport de force capable de défendre les intérêts des salarié·e·s. Dans ce contexte, la pérennité de l’isolement des travailleuses et des travailleurs peut s’avérer problématique, ce pour quoi il demeure essentiel de maintenir des structures qui favorisent les interactions entre collègues.

Alors que le télétravail était jadis le plus souvent considéré comme une faveur pour les employé·e·s, force est de constater qu’il devient de plus en plus incontournable. Pour Mme Diane-Gabrielle Tremblay, « à partir du moment où ça devient plus généralisé, on peut prévoir que les syndicats regardent de plus près les enjeux qui y sont liés ». Dans les secteurs où le télétravail est davantage utilisé, par exemple celui des technologies de l’information et des communications, certaines entreprises fournissent le matériel nécessaire (ordinateur, chaise et table ergonomique) et couvrent certains frais afférents (chauffage, encre et imprimante, abonnement internet). Comme il s’agit d’une pratique peu, voire pas du tout réglementée ni encadrée légalement en Amérique du Nord, la chercheuse croit qu’on pourrait également s’attendre à ce qu’on entame de réels pourparlers à cet effet dans un avenir rapproché. L’espace adéquat pour travailler à domicile est un enjeu important, car il peut être source d’inégalités d’accès à l’emploi. En ce sens, il devient plus urgent pour les parties prenantes ·d’instaurer un cadre clair pour baliser la pratique et éviter les écueils·, affirme-t‑elle.

Le télétravail, au cœur des mutations du capitalisme

Dans une perspective plus globale, il est possible d’analyser le télétravail comme une pratique en phase avec les mutations du capitalisme à l’ère des technologies de l’information. Avant d’entamer cette réflexion, il est toutefois important de rappeler que la crise sanitaire actuelle n’est pas vécue de la même façon pour tous. En effet, les inégalités présentes dans la société sont révélées et renforcées dans le contexte de la pandémie. Pour le sociologue et philosophe Geoffroy de Lagasnerie, il est important de reconnaître que le confinement ne s’applique pas de façon uniforme pour toute la population : certains groupes sociaux sont confinés alors que d’autres ne le sont pas4. L’accès au travail à domicile pour les premiers peut être conçu comme un privilège, réservé d’abord aux emplois ayant statistiquement plus de chance d’être occupés par une classe sociale scolarisée. Les classes populaires sont plutôt davantage représentées au sein des emplois requérant une présence physique, par exemple dédiés à la production et livraison de biens et services considérés essentiels. Ceux‑ci, en plus d’avoir plus de chances d’appartenir à des populations plus vulnérables face au virus sur le plan de la santé, doivent donc endosser les risques supplémentaires associés au milieu de travail. La logique du confinement obéit donc d’abord à la logique de la classe sociale qui l’emporte sur la logique sanitaire5. En outre, la situation attribuable à la pandémie contribue fortement à renforcer la précarisation des groupes sociaux auparavant déjà précarisés et marginalisés, que ce soit les immigrant·e·s en situation irrégulière, travailleur·euse·s isolé·e·s, travailleur·euse·s du sexe, gens en situation d’itinérance, de dépendance ou autres. Cette situation s’illustre notamment sur les cartes géographiques de la région métropolitaine, où l’on constate que les quartiers les plus touchés sont ceux qui font l’expérience quotidienne des inégalités, de la pauvreté et du racisme systémique6.

Historiquement, il convient de souligner que la modernité se fonde pour plusieurs sur la séparation du travail à domicile et du travail salarié. Paradoxalement, sous l’impulsion des technologies de l’information et de la communication, on constate un retour d’une partie du travail salarié vers le domicile. L’accroissement de l’autonomie du travailleur n’étant plus soumis à une surveillance directe est caractéristique du « nouvel esprit du capitalisme7 » se dégageant des textes du nouveau management des années 70, qui nourrit la pensée patronale et les nouveaux modes d’organisation de l’entreprise de la période post-fordiste. Celle‑ci requiert désormais davantage d’autodiscipline, d’adhésion aux valeurs et objectifs de l’entreprise, d’investissement de soi, et même de concurrence et de surveillance entre salarié·e·s pour assurer la productivité. Le désengagement de l’autorité dans la chaîne de commandement peut donner une impression de liberté et de flexibilité aux travailleur·euse·s, qui se trouvent en fait à internaliser ce rôle auparavant rempli par les cadres8. Pour l’entreprise, l’externalisation9 d’une partie de ses activités permet une réduction des coûts liés à l’autorité et à l’immobilier, sans néanmoins réduire les impératifs de productivité et d’innovation nécessaires à l’accroissement des profits. Des facteurs de risques tels que le stress, l’épuisement et des enjeux de santé mentale sont associés au déplacement de cette charge additionnelle sur les épaules des travailleur·euse·s, qui ne se traduit pas nécessairement par une augmentation salariale conséquente.

Pour les sociologues françaises Claudie Rey et Françoise Sitnikoff, « La diffusion des TIC consacre et banalise l’incursion du travail dans l’espace privé10 ». En effet, les salarié.e.s passent plus de temps sur les lieux de travail et/ou apportent le travail à la maison grâce à l’omniprésence des TICs, ce qui résulte en une réduction considérable de l’espace privé non marchand. Dans certains cas, l’effacement des frontières entre espace privé et travail peut être exploité par le patronat, en se traduisant par exemple par des heures supplémentaires de travail non rémunéré associés à l’introduction d’une disponibilité accrue en dehors des horaires de travail traditionnels. En guise d’illustration, cet enjeu est à la source des débats sur le « droit à la déconnexion », qui vise à octroyer à l’employé·e la possibilité de moments de retrait du travail. Pour Éric George, professeur à l’École des médias de l’UQAM, ce nouveau management de l’organisation du travail est au cœur des mutations du système capitaliste financier : les hiérarchies y sont invisibilisées afin de mobiliser la subjectivité du salarié·e·s au service de l’entreprise11.

En guise d’illustration, ce dernier reprend la perspective du philosophe français Michel Foucault : « il s’agit de rendre les corps et les esprits dociles et utiles à la reproduction de l’ordre capitaliste12 ». L’auteur a effectivement consacré une partie considérable de son travail à la théorisation et la critique du pouvoir et des structures sociales, ainsi que leurs effets sur les corps et les subjectivités. On lui doit notamment le concept de biopouvoir, qui sert notamment à distinguer théoriquement, à partir de l’étude des techniques utilisées pour assujettir les corps, les formes « traditionnelles » des formes « modernes » de pouvoir exercé sur la vie. Alors qu’à l’âge classique, le souverain à droit de vie ou de mort sur le sujet, le pouvoir se déplace en Occident à travers la gestion de la vie de l’individu dans toutes ses composantes. Pour Foucault, la vie et le vivant deviennent les enjeux de nouvelles luttes politiques et économiques dès l’essor du capitalisme, car ils sont nécessaires à son fonctionnement. Ceci se fait au moyen de la discipline du corps, « considéré comme une machine qu’il faut dresser et dont il faut tirer le maximum de ses aptitudes, de sa force et de sa croissance13 »; couplée au contrôle du vivant grâce à l’usage d’un dispositif statistique de naissance, mortalité, santé et durée de vie qui sert à en assurer la gouvernementalité. Comme le formule la professeure de communication Sophia Del Fa dans une analyse qui met à profit la lunette foucaldienne pour analyser la pandémie au regard de la biopolitique, « [c]’est donc par la discipline des corps et la régulation de la population que se déploie le biopouvoir capitaliste qui a besoin de l’insertion contrôlée des corps dans l’appareil de production pour les assujettir aux processus économiques14 ». Le but de la gouvernementalité de l’État est de disposer des individus et des relations qu’ils entretiennent au moyen de normes, de travail ou de la vie sociale, inculquées et véhiculées à travers les institutions, de façon à servir objectifs et intérêts sans avoir à recourir à la force pour exercer sa souveraineté. Ainsi, en favorisant par exemple l’autodiscipline et l’amplification du brouillage des frontières entre vie privée et travail salarié, le risque est de contribuer à renforcer des logiques d’exploitation invisibles, alors que l’on invoque en façade l’amélioration de la qualité de vie des salarié.es.

En terminant, si ces enjeux ne sont pas applicables aux situations d’emploi en télétravail observées de façon individuelle, ils permettent tout de même de brosser un tableau plus large des conséquences potentielles et insidieuses des transformations du monde du travail à l’ère des TICs. À cet égard, le télétravail en représente une manifestation concrète et partagée à travers la quasi-totalité des domaines du monde du travail15. Par ailleurs, sur le plan environnemental, si on pointe une diminution du trafic routier quotidien en réduisant la masse de salarié·e·s devant se rendre au bureau chaque matin, il est possible d’envisager que le phénomène se traduise par une augmentation de l’étalement urbain, comme le fait judicieusement remarquer Diane Gabrielle Tremblay, les salarié.e.s n’étant plus contraints de se rapprocher physiquement du lieu de travail. On peut également mentionner l’impact environnemental et social de la production délocalisée des TICs, qui comporte en soi son lot d’enjeux. Ces considérations, présentes et questionnées bien avant la pandémie, appellent à une vigilance accrue dans le contexte de crise sanitaire actuel, qui contribue à accentuer la dépendance de nos sociétés aux technologies numériques.

CRÉDIT PHOTO: Flickr/Pascal Lefevre

1 La Presse Canadienne, « Québec veut accélérer le virage numérique dans les écoles », Radio-Canada, 31 mai 2020. ici.radio-canada.ca/nouvelle/1707958/quebec-tablettes-ordinateurs-virage-numerique-ecoles-pandemie-distance

2 Christine Thoër et Pierre Trudel, « Un coup dur pour la recherche et la société québécoise ». La Presse, 2 juin 2002. www.lapresse.ca/debats/opinions/2020-06-02/un-coup-dur-pour-la-recherche…

3 Patricia Houle, Martin Turcotte et Michael Wendt, « Évolution de la participation des parents aux tâches domestiques et aux soins des enfants de 1986 à 2015 », Statistique Canada, 1er juin 2017. www150.statcan.gc.ca/n1/pub/89-652-x/89-652-x2017001-fra.htm

4 RT France, « Interdit d’interdire – Geoffroy de Lagasnerie sur les impensés du confinement », vidéo disponible sur Youtube, avril 2020. bit.ly/2OuCjiT

5 Idem.

6 Tracey Lindeman, « Why are so many people getting sick and dying in Montreal from Covid-19 ? », The Guardian, 12 mai 2020. www.theguardian.com/world/2020/may/13/coronavirus-montreal-canada-hit-hard

7 Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel Esprit Du Capitalisme, Paris : Gallimard, 2011.

8 Claudie Rey et Françoise Sitnikoff, « Télétravail à domicile et nouveaux rapports au travail », Revue Interventions économiques, n° 34, 2006. journals.openedition.org/interventionseconomiques/697

9 Transférer une partie des activités de l’intérieur vers l’extérieur de l’entreprise.

10 Idem.

11 Éric George, « L’intrusion de Google dans la vie privée, au cœur des mutations du capitalisme », Terminal, n° 108-109, 2011. journals.openedition.org/terminal/1331

12 Idem.

13 Sophie Del Fa, « Le biopouvoir à l’épreuve de la vie », Le Devoir, 20 juin 2020. www.ledevoir.com/societe/le-devoir-de-philo-histoire/581168/devoir-de-philo-le-biopouvoir-a-l-epreuve-de-la-vie

14 Idem.

15 Fabrice Filipo, « L’inquiétante trajectoire de la consommation énergétique du numérique », The Conversation, 2 mars 2020.
theconversation.com/linquietante-trajectoire-de-la-consommation-energetique-du-numerique-132532?fbclid=IwAR1_3fP53s7kY8qzCZrgn3HwF6mL6FJy1DEnSxBjMMNDY-4BFdThNWSEcf4

Unification des voix féministes au Saguenay‒Lac-Saint-Jean

Unification des voix féministes au Saguenay‒Lac-Saint-Jean

Regard sur le féminisme en région

Isabel Brochu nous partage en exclusivité les premiers balbutiements d’un projet de collectif féministe dans la région du Saguenay‒Lac-Saint-Jean, sa vision du féminisme en région et les défis qui attendent les militantes locales.

Après avoir quitté la douceur inhabituelle du temps montréalais de cette fin du mois de février, j’ai emprunté la route qui relie la métropole québécoise à la magnifique région du Saguenay‒Lac-Saint-Jean. C’est dans la chaleur du café Cambio sur la rue Racine à Saguenay, au cœur des territoires nordiques toujours ensevelis sous des mètres de neige blanche, que j’ai fait la rencontre d’Isabel Brochu. D’entrée de jeu, cette dernière se présente énergiquement comme étant une femme de 51 ans au service du développement régional, très impliquée dans son milieu et pour qui la justice sociale est une valeur centrale. « Je considère que je prends la parole assez librement; libre d’esprit, c’est mon critère de vie, que j’essaie d’appliquer le plus possible depuis très longtemps. »  

Après avoir obtenu son diplôme de l’Université du Québec à Chicoutimi en études régionales, Isabel œuvre comme agente de développement dans les milieux touristiques et ruraux, puis elle décide de faire le saut et de se lancer à son compte à titre de consultante indépendante en développement de projet. Elle est également chroniqueuse pour le journal Le Quotidien, dans lequel elle publie un article mensuel. En addition, Isabel siège au conseil d’administration du Théâtre à bout portant et au conseil de coordination du collectif Citoyens pour la démocratie. Depuis quelques années, elle n’hésite pas à s’identifier fièrement comme militante féministe.

Tout commence à l’adolescence, lorsqu’elle fait part à son père, qui était travailleur à la papeterie Abitibi Consolidated à l’époque, de son désir de postuler à l’usine pour les emplois d’été étudiants très prisés en raison des salaires élevés. « Tu peux pas, t’es une fille, tu l’auras jamais l’emploi », lui avait alors répondu ce dernier en riant. « Le concept de l’inégalité, je l’ai compris très tôt, et je me suis toujours battue contre ça. » Dès lors, elle s’emploie à revendiquer l’égalité entre les sexes de façon individuelle, mais il y a toujours eu peu de possibilités de s’impliquer collectivement dans des groupes féministes au niveau local; ce n’est que plus récemment que les occasions se sont manifestées à elle plus concrètement.

De la nécessité et des spécificités d’un féminisme régional

Avant tout, il importe de prendre conscience que le contexte régional du Saguenay‒Lac-Saint-Jean confère des spécificités aux enjeux d’un féminisme qui doit composer avec certaines réalités territoriales, structurelles et économiques. En effet, la région se caractérise par des inégalités entre les hommes et les femmes plus marquées que dans les autres régions de la province, que ce soit au niveau de l’emploi et des revenus, de la représentation politique, du travail domestique, de la violence ou du sexisme quotidien banalisé.

Selon les données du Conseil du statut de la femme sur le Saguenay‒Lac-Sait-Jean[i], le taux scolarité des femmes de la région est moins important comparativement à celui des hommes de la région et des femmes de l’ensemble du Québec. De plus, la migration des jeunes femmes scolarisées est plus importante que celle des garçons. Du côté économique, l’écart entre les revenus est l’un des plus importants, les femmes de la région sont parmi les plus pauvres au Québec, et leurs emplois sont aussi plus précaires.

Toujours selon les données du Conseil du statut de la femme, il existe une ségrégation professionnelle nettement plus prononcée dans cette région que dans l’ensemble du Québec. La structure économique de la région, historiquement axée sur les ressources naturelles, et l’intégration plus récente des femmes sur le marché du travail permettent en partie d’expliquer pourquoi il est plus difficile de faire éclater les modèles traditionnels qui tendent à se reproduire.

Du côté de la représentation politique, la région se situe dans les derniers rangs concernant la participation des femmes aux conseils d’administration et instances décisionnelles. En parallèle, la représentation des jeunes dans ces lieux de pouvoir tend à être plus égalitaire dans l’ensemble de la province, ce qui n’est pas le cas dans la région. Finalement, les femmes sont nettement plus nombreuses à être victimes de violence et à subir, dès leur plus jeune âge, des agressions sexuelles.

Malgré une nécessité particulièrement marquée, le féminisme demeure un terme rare, voire inexistant dans l’espace médiatique au Saguenay‒Lac-Saint-Jean. « Le féminisme n’existe tout simplement pas dans le discours public », confirme Isabel. En contraste avec la situation de plusieurs chroniqueuses féministes en milieu urbain concernant l’ampleur de la violence misogyne qu’elles vivent au quotidien, il est étonnant d’apprendre que les positions féministes de Mme Brochu semblent plutôt passer inaperçues dans le contexte régional.

En guise d’illustration, celle-ci mentionne un article au titre provocateur qu’elle publie en 2015 dans le journal Le Quotidien, « La Région, le “Boys club 02” »[ii], dans lequel elle se questionne sur les problèmes structurels et culturels qui freinent la représentativité des femmes dans les principales instances décisionnelles régionales. « Au fond, je tenais des propos assez durs pour les hommes; je disais que la région, c’était un gros boys club au complet, explique-t-elle. Je n’ai eu aucune réponse, aucun commentaire, aucune critique, rien. Je me suis questionnée : est-ce que c’est de l’indifférence? »

Insuffler un nouvel élan : défis et perspectives

Conséquemment, c’est dans le but de pallier ce silence que s’organisent les récentes rencontres entre plusieurs femmes qui souhaitent s’impliquer dans la (re)dynamisation du militantisme féministe régional. Pour ce faire, Isabel affirme que les réseaux sociaux constituent incontestablement de précieux outils de communication pour remédier à l’obstacle que représente l’étendue du territoire régional pour la convergence des forces féministes. Cette mère de 51 ans se dit être l’exemple de l’efficience de ces médiums à rejoindre les femmes de tous âges, peu importe où elles se trouvent. « Au commencement, je me suis nourri sur les groupes féministes tels que Je suis indestructible, Femme philosophie, Mtl Sisterhood et compagnie. J’ai lu les débats, les chicanes aussi, et j’ai façonné ma pensée à partir des réalités des autres groupes de femmes, des jeunes surtout. »

Par contre, elle a l’intime conviction que l’utilisation des médias sociaux présente des limites importantes qui peuvent même s’avérer contre-productives. « J’ai eu la chance d’aller à l’école longtemps, et je suis capable d’être critique par rapport aux contenus qui circulent sur les médias sociaux; mais ce n’est pas le cas de toutes les femmes. Par exemple, il peut être difficile pour les femmes vivant d’autres réalités de s’identifier à certains propos plus radicaux ou intellectuels qui sont véhiculés sur ces groupes. »

Finalement, Isabel insiste sur l’importance de la rencontre qui favorise le dialogue permettant de mettre l’accent sur les liens communs, dans une optique de solidarité entre les femmes. « Quand tu as quelqu’un en face de toi, ce n’est pas la même chose, illustre-t-elle. La non-mixité est également importante. Il y a un respect, des règles de discussion qui sont géniales : la dynamique est complètement différente et ça, ça fait du bien. »

Plusieurs défis s’annoncent alors à l’horizon pour le collectif en devenir concernant la lutte féministe en contexte régional. Lorsque la question lui est posée, Isabel répond sans hésiter : « La première chose qu’on peut souhaiter, c’est qu’on ait un discours qui soit porté dans l’espace public; il faut que les gens répondent, il faut qu’il y ait un débat. » Plus qu’un mouvement, le féminisme constitue désormais un champ d’études en soi, avec ses cadres théoriques et grilles de lecture permettant d’étudier le monde avec une perspective qui prend en compte les rapports de genre, de sexe, de classe, de race. Mme Brochu est d’avis qu’il faut s’employer davantage à utiliser les outils de ces avancées théoriques dans le but de s’attaquer aux enjeux spécifiques du territoire régional. « C’est ce qui se fait de plus en plus actuellement dans les universités, et dans ce sens, le mouvement ne peut que s’enrichir. Mais le défi ensuite, c’est la diffusion, la vulgarisation, pour permettre aux citoyen[·ne·]s de se les approprier. »

En ce sens, il y a un grand travail d’éducation populaire à faire, car plusieurs idées reçues en lien avec la question persistent dans les communautés. Longtemps, les centres de femmes de la région ont évité de se définir comme féministes, peut-être parce que le mot demeure incompris ou polarisant. À titre d’exemple, ce n’est que tout récemment que le groupe communautaire almatois Récif 02, rassemblant une trentaine de groupes de femmes de la région et plus de 100 000 membres, s’est revendiqué du féminisme dans sa description. Le mouvement local est traditionnellement structuré autour des centres de femmes qui jouent un rôle déterminant dans la région, mais qui s’orientent plus souvent sur les services aux femmes que sur les luttes politiques revendicatrices.

Dans ce contexte, les activités pour la Journée internationale pour les droits des femmes présentent habituellement conférences, présentations et pièces de théâtre qui traitent principalement des luttes historiques du passé. Le besoin de multiplier les initiatives organisées en dehors des lieux institutionnels se fait donc toujours fortement sentir. L’appropriation de l’identité féministe demeure timide dans la région, et un des défis du collectif sera certainement de renverser cette situation, ce qui pourrait grandement contribuer à améliorer la visibilité des enjeux féministes. C’est avec amusement qu’Isabel me raconte que son fils parle de sa mère féministe dans sa cour d’école. C’est certainement grâce à des femmes comme elle qu’on peut espérer que la prochaine génération soit davantage conscientisée à ce sujet.

Pour Mme Brochu, il ne fait pas de doute que plusieurs militantes locales sont déterminées à combattre le sexisme qui persiste dans nos sociétés, et elles sont conscientisées par la mise en commun d’expériences et de savoirs dans le contexte plus large d’une (re)dynamisation du féminisme à l’échelle de la province et de l’international. Elles ont suivi les mouvements d’agressions non-dénoncées, ont lu sur les enjeux de l’intersectionnalité, de la culture du viol, de la communauté LGBTQ; elles sympathisent avec les féminismes noirs et arabes; elles se sentent impliquées dans l’émergence de « la quatrième vague » qui porte en son centre l’utilisation des nouvelles technologies à des fins d’accessibilité et de diffusion de l’information.

À l’échelle régionale, elles dénoncent le sexisme ordinaire et le ton paternaliste des élus envers les femmes qui prennent la parole publiquement. Isabel ressent avec elles le besoin de se rassembler et d’agir, et c’est dans cet esprit que l’idée du collectif fait actuellement son chemin : les féministes de la région ont une volonté assumée de mettre en commun leurs visions et moyens d’action pour renverser une situation inégalitaire qui est enracinée dans la société.

« Ce qui est ressorti aussi des discussions, c’est la nécessité de se former entre nous, sur l’intersectionnalité par exemple, de se faire des journées portant sur le transféminisme, faire venir des gens de l’extérieur peut-être aussi. » La réalité géographique constitue à cet égard le premier défi concret pour les intéressées. Pour l’instant, deux réunions ont eu lieu, réunissant une vingtaine de participantes dont Marielle Couture, entre autres co-fondatrice du média Mauvaise Herbe et co-organisatrice du festival Virage; Anne-Martine Parent, professeure en littérature à l’UQAC et auteure, plusieurs étudiantes des Cégeps de Saint-Félicien et Jonquière. C’est donc avec joie qu’Isabel s’est engagée à participer à cet effort féministe, et elle est très fière de ce projet qui prend forme. « C’est réaliser qu’il y a d’autres possibles dans les rencontres entre individus », résume-t-elle.

Dans une deuxième mesure, Isabel convient qu’il est important d’améliorer le dialogue avec les groupes féministes de tous horizons à travers le Québec.  À ce sujet, elle reconnaît qu’il y a un gros travail à faire : « Il  y a un fossé qui se creuse entre les régions, et notamment Montréal, depuis des années, et évidemment le féminisme en fait partie. Il y a définitivement une rupture au niveau des communications, au niveau de la politique. Lorsque nous avons des gouvernements qui présentent des visions qui ne sont qu’économiques, les régions deviennent des territoires économiques. Mais la faute n’incombe pas qu’aux autres : il y a une autocritique importante à faire. Les gens ne se sont pas mobilisés contre les réformes néo-libérales qui ont mené à l’abolition du Comité régional de développement (CRÉ) ou du Centre Local de Développement (CLD) par exemple. » Sous cet angle, l’inquiétude quant à la prospérité économique de la région semble parfois éclipser les questions sociales, dont celle du féminisme. Pourtant, Isabel insiste sur le fait que ces enjeux ne s’excluent pas, et doivent être considérés de façon interdépendante.

Finalement, il suffit de quelques femmes engagées dans leur communauté pour favoriser la diffusion des idées, la médiatisation d’une parole féministe forte et assumée dans l’espace public. Il est évident que passer une heure à boire un café avec une femme aussi ouverte, attachante et déterminée qu’Isabel suffit pour donner l’envie de s’impliquer socialement dans cette région qui a encore tout à offrir. Il est remarquable d’être témoin de son profond désir de changement et de justice sociale, mais surtout de son amour pour son territoire et pour les gens qui y habitent. L’unification des voix féministes est fondamentale pour aspirer à modifier les constats actuels sur l’égalité des sexes en région pour les prochaines générations. Beaucoup de travail reste à faire par le collectif en devenir pour lever le voile sur les inégalités persistantes entre les sexes au Saguenay‒Lac-Saint-Jean, mais il ne fait pas de doute que grâce à des femmes comme Isabel, les citoyen·ne·s de la région entendront davantage parler de féminisme dans un futur rapproché.

CRÉDIT PHOTO: Corinne Asselin    [i] Conseil du Statut de la Femme (2015). Saguenay-Lac-Saint-Jean : Portrait statistique Égalité Femmes Hommes. Québec : Bibliothèque nationale du Québec.

[ii] Isabel Brochu, « La Région, le “Boys club 02” », Le Quotidien, 21 juillet 2015, http://www.lapresse.ca/le-quotidien/archives/chronique/201507/20/01-4886….