par Anonyme | Oct 26, 2020 | International, Societé
Cet article est publié dans le numéro 85 de nos partenaires, la Revue À bâbord. Un texte de Alexandre Klein, Université d’Ottawa.
La menace a été mise à exécution. Après avoir annoncé à la fin du mois de mai que les États-Unis cesseraient toute relation avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Donald Trump a confirmé au début du mois de juillet l’arrêt total de la collaboration de son pays avec l’agence onusienne.
Ce retrait des États-Unis et de leur financement annuel de plus de 550 millions de dollars sur un budget total d’environ 4,8 milliards de dollars marque un coup dur pour l’institution dont le déclin était déjà sensible depuis plusieurs années. Mais il témoigne surtout de la « stratégie » géopolitique « disruptive » du président américain qui trouve son champ d’exercice dans des espaces inhabituels, pour ne pas dire inattendus, dont Twitter reste l’exemple paradigmatique.
Géopolitique du virus
En attaquant l’OMS, Trump vise en effet tant une organisation qui critique sa gestion catastrophique de la pandémie que son rival chinois avec lequel il est en « guerre », notamment commerciale, depuis le début de son mandat. Les deux dimensions sont d’ailleurs intimement reliées puisqu’aux yeux de Trump, l’OMS aurait été trop indulgente à l’égard de la Chine, d’où est parti le Sars-CoV-2 – ce « virus chinois » comme il le nomme – à l’origine de la pandémie qui a paralysé la planète au cours du printemps. L’opposition de Trump à l’OMS s’inscrit donc avant tout dans une politique internationale de déstabilisation du multilatéralisme et une stratégie nationale, qui en est le pendant, de valorisation d’un nationalisme à tendance isolationniste. C’est d’ailleurs parce qu’il défend ces mêmes valeurs que le président brésilien Jair Bolsonaro s’est empressé d’imiter son homologue états-unien en annonçant lui aussi le retrait de son pays de l’organisation onusienne (sans toutefois être passé à l’acte à l’heure où j’écris ces lignes). Mais il semble que cette guerre contre l’OMS engagée par certaines grandes puissances témoigne plus profondément d’un rapport particulier à la santé, un rapport d’ordre militaire et guerrier qui montre aujourd’hui ses limites.
On l’ignore souvent, mais la naissance de l’OMS marquait un tournant dans la compréhension que les pays occidentaux se faisaient de la santé. L’organisation fondait en effet sa raison d’être et son action sur une toute nouvelle définition présentée dans le préambule de sa constitution adoptée à New York en juillet 1946 : « La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité 1». En ouvrant ainsi la santé à des considérations psychologiques, sociales et même politiques, l’OMS rompait avec un discours médical moderne qui l’avait réduite, à mesure de son développement scientifique, à une simple absence de maladie. La santé n’est pas uniquement le résultat physiologique de la lutte que le médecin engage contre la pathologie, elle implique aussi et surtout un vécu, un ressenti et diverses dimensions qui mettent l’accent sur la qualité de vie des personnes. Ce retournement conceptuel n’est pas sans conséquences pratiques : ainsi envisagée, la santé devient moins le résultat d’une guerre contre un virus, une malformation ou un dysfonctionnement physiologique, que le produit d’un souci, d’une attention à soi et à autrui, bref d’une forme de soin (au sens pluriel du care).
La guerre ou le soin
Dès lors, on ne s’étonnera guère de voir que les pays qui fustigent l’OMS sont aussi ceux qui ont tenu un discours particulièrement guerrier face à la COVID-19 (Trump comparant la pandémie à Pearl Harbor, tandis que Bolsonaro appelait son peuple à « affronter » ce virus « la tête haute »). On note d’ailleurs, plus largement, une apparente corrélation entre les pays qui ont mis de l’avant un discours guerrier (et avec lui un nationalisme affiché) et les pays où la pandémie a fait le plus de ravages. C’est le cas de la France dont le président Emmanuel Macron a appelé à la « mobilisation » générale en déclarant « Nous sommes en guerre », mais aussi de la Grande-Bretagne dont le secrétaire à la santé a parlé d’une « guerre contre un tueur invisible », ou encore de l’Espagne dont le chef du gouvernement Pedro Sanchez a annoncé son intention de « gagner la guerre ». François Legault a lui aussi parlé de la pandémie comme de « la plus grande bataille de notre vie ». La chose n’est ni neuve ni surprenante. La métaphore guerrière habite la pensée médicale moderne. L’écrivaine Susan Sontag s’en était d’ailleurs déjà magnifiquement indignée dans son ouvrage de 1978 Illness as Metaphor. Ce qui est plus intéressant ici, c’est de constater l’existence d’une corrélation inverse : les pays avec le moins de cas de contamination ont pour beaucoup tenu un discours différent, plus axé sur le soin que sur la guerre.
La première ministre islandaise Katrín Jakobsdóttir a ainsi rappelé, dès le début de la pandémie, l’importance de mettre son égo politique de côté, de faire preuve d’humilité et d’écouter la science. La chancelière allemande Angela Merkel en a, elle, appelé à la « solidarité commune », tandis que le président Frank-Walter Steinmeier prenait explicitement le contre-pied de ses voisins en affirmant que cette pandémie n’était « pas une guerre », mais « un test de notre humanité ». En Norvège, la première ministre Erna Solberg a pris le temps de répondre aux interrogations et angoisses des plus jeunes au cours d’une conférence de presse spécialement dédiée aux enfants. Certes, ces pays se sont aussi démarqués par la mise en place rapide et massive de mesures de dépistage et de suivi de cas. Mais reste que le ton et le style de gouvernance semblent avoir aussi fait la différence (d’autant que cette approche empathique a pu favoriser la mise en place de larges campagnes de tests plutôt qu’une recherche, par exemple, d’un vaccin à tout prix). L’exemple de Jacinda Ardern, la première ministre travailliste de la Nouvelle-Zélande, est paradigmatique de ce « style de leadership empathique », pour reprendre les mots de Uri Friedman dans The Atlantic2, qui semble avoir fait ses preuves dans la gestion de la pandémie. Une chose est sûre : cette dernière a dessiné une ligne de fracture entre deux types de gouvernance reposant sur deux compréhensions différentes de ce qu’est la santé et par conséquent du rôle que peut y jouer la politique.
Vers une politique du care
Accepter que la santé ne se réduit pas à l’absence de maladie, c’est en effet comprendre que la santé de la population ne se décide pas uniquement dans les hôpitaux et sur les courbes de natalité ou de mortalité, mais dépend aussi d’enjeux sociaux, économiques, politiques et environnementaux plus larges. C’est donc comprendre que la gouvernance de la population ne peut se limiter à sa gestion comme un ensemble biologique, mais doit prendre en compte l’existence et le vécu individuel des personnes. Bref, c’est comprendre que le soin est un souci avant d’être une lutte. Et dès lors, il n’est peut-être pas anodin que les gouvernements qui ont fait preuve de cette approche politique empathique soient tous dirigés par des femmes. Constamment renvoyées dans nos sociétés patriarcales à leur rôle prétendument naturel de soignantes, de celles qui prennent soin, peut-être ont-elles été plus à même d’introduire ce care dans le monde politique où elles sont parvenues, souvent difficilement, à faire leur place. Une chose est sûre, cette politique du care, pour reprendre l’expression de Joan Tronto3, va nous être utile dans notre monde devenu particulièrement vulnérable aux pandémies comme aux dramatiques conséquences du réchauffement climatique. Il est donc temps que la politique, internationale comme nationale, ne soit plus seulement la continuation de la guerre par d’autres moyens, comme l’affirmait Michel Foucault en retournant le célèbre aphorisme de Clausewitz, mais aussi et surtout la poursuite à un autre niveau et avec d’autres moyens de ce travail essentiel de maintien, de perpétuation et de réparation du monde qu’est le soin.
1 OMS, « Constitution », [en ligne], https://www.who.int/fr/about/who-we-are/constitution
2 « New Zealand’s Prime Minister May Be the Most Effective Leader on the Planet », [en ligne], https://www.theatlantic.com/author/uri-friedman/
3 Un monde vulnérable. Pour une politique du care, Paris, La Découverte, 2009, 238 p.
par Adèle Surprenant | Oct 23, 2020 | Canada, Québec, Societé
Pour beaucoup, les premiers mois de la pandémie de Covid-19 ont été synonymes de rester chez soi. Un impératif que n’ont pas pu respecter les milliers de personnes en situation d’itinérance à Montréal, sans pour autant être épargnées par le virus ni par la précarisation qui a accompagné la fermeture de l’économie pour causes sanitaires. Regard sur les femmes et personnes trans sans domicile fixe, pour qui la rue est rarement le meilleur des refuges.
En septembre, la rue Sainte-Catherine est vide de ses touristes, qui se font déjà rares depuis l’irruption de la pandémie de Covid-19. Parmi le fourmillement des passant.e.s, lui ininterrompu, se détache une silhouette. Vêtue de velours magenta de la tête aux pieds, Noémie et son sourire se reconnaissent de loin : « Je peux emprunter ton téléphone deux minutes?, demande-t-elle à l’intervenante qui m’accompagne, il faut que j’appelle quelqu’un pour qu’il m’aide à changer mon chèque ».
Nous sommes au début du mois et Noémie n’est pas la seule à éprouver des difficultés à encaisser son chèque de solidarité sociale, connu sous le nom de « bien-être social ». Pour les personnes sans logement, il n’est pas rare de ne pas avoir de compte à la banque, salon Ann-Gaël Whitman, coordonnatrice de la Maison Jacqueline, centre d’hébergement d’urgence pour femmes qui a pignon sur rue dans l’arrondissement montréalais de Centre-Sud. Avec la pandémie, il n’est plus possible d’obtenir une carte d’assurance maladie avec photo, pièce d’identité nécessaire pour pouvoir encaisser un chèque dans une institution bancaire sans y être membre.
La pandémie a provoqué de nombreux bouleversements et a multiplié les problèmes, déjà nombreux, auxquels font face les personnes en situation d’itinérance et les femmes en particulier : « Au début de la pandémie, il n’y avait aucune ressource pour les personnes en état d’itinérance, explique Mme Whiteman, au téléphone avec L’Esprit libre. Les femmes étaient dans la rue depuis des semaines, elles n’avaient pas accès à des douches, à des toilettes… on a même dû fermer notre centre de jour », se désole-t-elle. Le gouvernement a par la suite débloqué des fonds d’urgence pour soutenir les ressources en itinérance comme la Maison Jacqueline. La coordinatrice du centre témoigne tout de même d’une « augmentation [des demandes] à tous les niveaux, » que ce soit pour obtenir des repas, des vêtements propres ou prendre une douche, mais aussi « une augmentation des demandes et des refus pour les lits ».
L’itinérance au féminin
Sur les 1 000 places en hébergement d’urgence à Montréal en 2019, entre 10 à 14% étaient réservés aux femmes, qui représentent pourtant le quart de la population en situation de précarité extrême au Québec1.
Lors du dernier dénombrement officiel, 3 149 personnes itinérantes ont été recensées à Montréal, parmi lesquelles une majorité d’hommes et 41% d’hommes âgés de 30 à 49 ans2. Des chiffres qui ne correspondent pourtant pas au vrai visage de l’itinérance, dénonce la professeure et directrice du département de travail social à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Céline Bellot. Ils ne correspondent qu’à l’itinérance de rue, souvent associée aux hommes, alors que pour les femmes « on va parler d’une itinérance ”cachée“ ou « invisible”, nous explique-t-elle en entrevue. Elles vont trouver toutes sortes de solutions pour éviter la rue : vivre en colocation, vivre en motel, se maintenir dans des logements non sécuritaires où elles vivent de la violence, dormir chez quelqu’un en échange de services sexuels… »
Selon elle, les femmes vont tout essayer avant d’arriver à la rue. Si elles échouent à « rester sur la première marche de l’escalier sans tomber sur le trottoir », pour reprendre l’expression employée par une femme en situation d’itinérance interrogée par Mme Bellot, « elles vont tout faire pour ne pas être repérées comme quelqu’un en situation d’itinérance ». Pour des raisons de sécurité, certaines femmes sans logement vont user de diverses stratégies pour s’invisibiliser elles-mêmes, que ce soit en apportant un souci particulier à leur apparence ou en évitant certains lieux publics comme les parcs, fréquentés par une population itinérante majoritairement masculine.
Mais l’invisibilisation n’est pas la seule spécificité de l’itinérance au féminin. Pour Ann-Gaël Whiteman, « c’est le choc post-traumatique qui mène quasi toutes les femmes à l’itinérance. » Des traumas liés à des violences physiques, psychologiques ou sexuelles remontant pour beaucoup à l’enfance.
Un constat que seconde Mme Bellot, pour qui « une femme qui arrive à la rue a essayé de se démener pendant des mois, des semaines, des années pour ne pas tomber, et quand elle tombe c’est que toutes les ressources ont été épuisées, y compris elle-même physiquement, psychologiquement et émotionnellement », contrairement à l’expérience des hommes, qui ont tendance à basculer plus rapidement dans l’itinérance.
En marge de la marge
De retour aux angles des rues Sainte-Catherine et Panet, Noémie nous raconte son parcours dans la rue, qui a commencé il y a environ un an, suite au décès de sa mère : « il y a des personnes qui consomment, d’autres qui boivent. Et il y a des personnes qui souffrent », commente-t-elle avec émotion, en référence à sa situation.
Noémie fait partie des 20 à 40% de personnes itinérantes en Amérique du Nord qui s’identifient à la communauté LGBTQ+. Elle a entamé sa transition il y a huit ans, bien avant de tomber dans l’itinérance. Pour nombre de personnes trans ou non binaires, le chemin vers la rue est souvent plus direct, d’après le professeur de sexologie à l’UQAM Philippe-Benoît Côté, qui a fait de la recherche sur les personnes LGBTQ+3 en situation d’itinérance.
Rappelant le manque criant de recherche sur la question, M. Côté estime que ces gens se retrouvent peut-être à la rue à cause « de l’exclusion familiale, des parents et de la famille élargie qui répondent très mal à l’orientation sexuelle, l’identité de genre des jeunes, ce qui fait en sorte que certains parents vont les pousser directement à la rue », explique-t-il à L’Esprit libre. D’autres pourraient eux et elles-mêmes choisir de quitter le domicile familial pour chercher du soutien dans d’autres milieux, un soutient qui manque cruellement à l’appel.
À Montréal, il n’existe aucune ressource dédiée spécifiquement aux personnes trans en situation d’itinérance. Il y a un « trou de services », commente M. Côté, rapportant le témoignage de personnes trans se voyant refuser l’accès à certains services ou refusant simplement de les réclamer, par peur d’être discriminées. « Une femme trans m’a raconté s’être fait refuser l’entrée d’un centre d’hébergement pour femmes parce qu’elle avait un peu de pilosité faciale », se souvient-il, ajoutant qu’elle n’avait pas eu accès à un rasoir depuis plusieurs jours.
« C’est une clientèle qui est extrêmement mal desservie », acquiesce Mme. Whiteman, qui soutient que « le fait d’être trans est une facette [de] qui elles sont », qui devrait être prise en charge par des ressources spécifiques.
Penser l’après Covid
Fin août, la mairesse de Montréal Valérie Plante donnait jusqu’au 1er septembre aux campeurs de la rue Notre-Dame, à l’est de la métropole, pour démanteler leurs installations et quitter le site4. Un îlot d’une quarantaine de tentes, qui grossit depuis le 3 juillet et où se retrouvent à la fois des itinérants de longue date et d’autres, poussée à la rue par la crise du logement5.
Malgré l’ultimatum de la mairie et l’hiver qui approche, le campement n’est toujours pas démantelé. Les ressources qui avaient été mises sur pieds pour répondre à la demande croissante et aux mesures sanitaires imposées par la Covid-19 commencent à fermer, au désespoir des actrices et acteurs du milieu de l’itinérance: « on est très inquiètes du manque de places en lits d’urgence à Montréal, commente Mme Whiteman. Les froids s’en viennent, l’hiver s’en vient », et seulement une nouvelle ressource en hébergement d’urgence vient d’ouvrir ses portes. Soixante lits dans un YMCA, accueillant les hommes comme les femmes. De quoi décourager les femmes, selon Mme Whiteman, qui, très souvent, ne se sentent pas en sécurité dans les endroits mixtes où elles sont à risques de vivre des agressions physiques et sexuelles.
« Il y avait déjà peu de solutions pour les femmes pendant le confinement », commente Céline Bellot, rappelant que les mesures de distanciation sociale et l’injonction au « rester chez soi » a également plombé l’économie informelle, de laquelle les personnes itinérantes tirent principalement leur revenu. « Le ramassage des canettes, la quête et une partie de la demande pour le travail du sexe se sont effondrés, mais il y a aussi des côtés positifs à la pandémie » en ce qui concerne l’itinérance à Montréal, rappelle la professeure à l’UQAM, qui réalise actuellement une recherche sur le sujet.
La flexibilité dans les ressources ouvertes spécialement durant le confinement a permis, selon Mme Bellot, de montrer aux autorités publiques que d’autres méthodes sont possibles en matière d’hébergement: des horaires moins contraignants, la possibilité d’héberger des couples ou de laisser entrer les chiens avec leurs propriétaires, etc. Aussi, « à cause des mesures de distanciation sociale, on a créé des bulles d’intimité, et donc une nouvelle façon de concevoir et d’accueillir les gens dans un espace plus intime qu’à l’habitude, » ajoute-t-elle, secondée par Mme Whiteman, pour qui les refuges accueillant 300 personnes ne sont plus acceptables. « Il faudrait favoriser les petites unités d’hébergement », complète celle qui est à la tête d’un centre abritant 20 lits d’urgence.
« Le gros mot, partout, c’est qu’il faut se réinventer, notamment dans notre façon de concevoir l’intervention, le logement, la fonction des centres-villes », d’après Mme Bellot, pour qui l’itinérance peut profiter des transformations plus larges de la société qu’a provoqué l’apparition de la Covid-19. Même avec le déconfinement, le télétravail perdure, se développe et se normalise, laissant de nombreuses tours à bureaux du centre-ville vides, du moins partiellement. Fin septembre, une étude de la Chambre de Commerce du Montréal métropolitain (CCMM) recensait qu’à peine un tiers des employeur.se.s enregistrent un taux d’occupation de plus de 20% dans leurs bureaux du centre-ville.
Une direction vers laquelle regarder pour repenser la situation de l’itinérance au Québec et particulièrement à Montréal, à quelques pas de la Place Émilie-Gamelin et des rues peuplées de Centre-Sud et du Village, où l’itinérance est loin d’être masquée par les impératifs de la pandémie.
1 Lortie, Marie-Claude. 27 décembre 2019. « Rare ressource pour femmes itinérantes » dans La Presse. https://www.lapresse.ca/actualites/2019-12-27/rare-ressource-pour-femmes…
2 Radio-Canada. 25 mars 2019. Près de 5800 itinérants « visibles » au Québec. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1160344/denonbrement-itinerants-vis…
3 Chiffres tirés d’une entrevue avec Philippe-Benoît Côté.
4 Ruel-Manseau, Audrey. 31 août 2020. « Campement de Notre-Dame : « personne n’a l’intention de partir » » dans La Presse. https://www.lapresse.ca/actualites/grand-montreal/2020-08-31/campement-d…
5 Ibid.
par Rédaction | Oct 20, 2020 | Canada, International, Québec
Par Adèle Surprenant
Les migrant.e.s internationaux constituent environ 3,4% de la population mondiale, dont plus de 58 millions résident en Amérique du Nord1. Du Mexique au Canada, les conséquences de la pandémie de Covid-19 ont accéléré la « réfrontiérisation » (rebordering2) du monde, un processus entamé depuis plus de deux décennies.
Le 21 mars 2020, le Center for Disease Control interdisait l’entrée aux migrant.e.s clandestin.ne.s sur le sol des États-Unis, invoquant la section 362 du Public Service Act pour justifier que les migrant.e.s soient traité.e.s comme une « menace à la santé publique ». La veille, le premier ministre Justin Trudeau concluait un accord bilatéral de fermeture des frontières terrestres et aériennes avec Washington, soutenant que les mesures demeurent « en conformité avec les valeurs canadiennes » 3 .
Présenter comme un des piliers de la lutte contre la propagation du Coronavirus par l’immunologue et membre de l’équipe mise en place par la Maison blanche pour lutter contre la pandémie, Anthony Fauci, l’intervention aux frontières nord-américaines s’inscrit pourtant dans une mouvance qui précède la Covid-19 4.
Des politiques migratoires contestées
Entrée en vigueur en décembre 2004, l’Entente sur les tiers pays sûrs entre le Canada et les États-Unis prévoit que « les demandeurs d’asile sont tenus de présenter leur demande dans le premier pays sûr où ils arrivent 5 », sauf exception. Souvent comparé au controversé Règlement de Dublin 6, qui régit les demandes d’asiles dans l’Union européenne, l’Entente est notamment critiquée par le Conseil canadien pour les réfugiés (CCR) « parce que les États-Unis ne sont pas un pays sûr pour tous les réfugié.e.s », peut-on lire sur le site de l’association, mais aussi pour son « but et [son] effet, [soit] la réduction du nombre de réfugiés qui peuvent demander la protection du Canada 7 ».
Le CCR a entamé des poursuites judiciaires contre le gouvernement du Canada, réclamant l’invalidation de l’Entente auprès de la Cour fédérale, qui lui a rendu un jugement favorable en juillet dernier. Une décision portée en appel par le Canada, suspendant de fait la déclaration d’invalidité pour une période de six mois. D’après les autorités étatiques, « le Canada a une fière tradition de longue date de fournir une protection à ceux qui en ont le plus besoin en offrant un refuge aux personnes les plus vulnérables du monde, et le gouvernement du Canada demeure fermement résolu à maintenir un système de protection des réfugiés compatissant, équitable et ordonné. L’Entente sur les tiers pays sûrs demeure un instrument complet pour ce faire, et ce, selon le principe que les personnes devraient demander l’asile dans le premier pays sûr où elles arrivent 8 ».
L’invalidation de l’Entente sur les tiers pays sûrs n’est pas la seule mesure en immigration à être mise à l’arrêt. « Les délais réguliers pour les démarches en immigration sont déjà très long », témoigne la coordonnatrice du centre d’hébergement montréalais pour migrant.e.s Foyer du Monde, Eva Gracia-Turgeon, qui ajoute que « le temps de la Covid est particulièrement angoissant parce que tous les délais – sauf dans le cas des prestations d’aide sociale – ont été ralenti à un point jamais vu ».
En temps normal, le traitement d’une demande d’asile au Canada peut prendre plus de deux ans. Pour les 23 résident.e.s de Foyer du Monde, parmi lesquels on compte une majorité de familles et de mères monoparentales, la décision du gouvernement fédéral de geler les processus en immigration « a vraiment affecté le moral des gens », commente Mme Gracia-Turgeon, qui rappelle que certain.e.s migrant.e.s peuvent arriver au pays dans un état de vulnérabilité psychologique et physique que la pandémie n’a fait qu’aggraver.
« [Les personnes migrantes] ont été laissé à l’abandon, puisque beaucoup d’entre eux et elles attendaient des papiers dans des délais assez serrés sont obligés de retourner dans leurs pays [d’origine], continue la coordinatrice, au téléphone avec L’Esprit libre. On a vu énormément de gens qui, faute de renouvellement de statut, sont tombés dans l’irrégularité ou ont dû quitter le pays », dont beaucoup par leurs propres moyens.
Cela pourrait être le cas de Mamadou Konaté, un ivoirien d’origine sans statut qui a travaillé comme concierge en CHSLD durant les premiers mois de la pandémie. M. Kontaté est détenu au Centre de prévention de l’immigration de Laval en attendant sa déportation, faute d’avoir obtenu ses papiers et puisque son emploi de concierge n’est pas inclus dans le programme de régularisation du statut d’immigration des demandeur.se.s d’asile ayant prêté main-forte durant la crise sanitaire qui vise principalement les préposé.e.s aux bénéficiaires 9.
Le programme fédéral permettrait aux travailleur.se.s de la santé d’obtenir une résidence permanente, une initiative qui n’a pas été accueillie favorablement par Québec. « La Covid a été la meilleure excuse au provincial pour arrêter, ralentir, fermer la plupart des services en immigration », selon Mme Gracia-Turgeon, qui craint une « récupération politique » de la pandémie par le gouvernement de François Legault, connu pour ses mesures anti-immigrations.
Mais le gouvernement fédéral a aussi des reproches à se faire d’après Trudeau, qui a reconnu ne pas avoir bien géré le dossier des travailleur.se.s temporaires migrant.e.s, qui sont environ 60 000 à venir chaque année, principalement du Guatemala et du Mexique. « Chaque personne qui travaille au Canada mérite de le faire dans un environnement sûr et, malheureusement, cela ne s’est pas toujours produit 10», a avoué M. Trudeau en juillet 2020, après que certain.e.s travailleur.se.s agricoles aient témoigné.e.s avoir été contraint.e.s à rester sur leur lieu de travail sans droit de visite durant plusieurs mois, une restriction n‘ayant pas été appliquée à leurs collègues canadien.ne.s.
Un problème panaméricain
Le Canada et les États-Unis ne sont pas les seuls pays du continent ou l’étau se resserre autour des migrant.e.s.
Au Mexique, le bureau des réfugiés (COMAR) a suspendu indéfiniment toutes ses activités, laissant des milliers de demandeur.se.s d’asile dans le flou administratif et ce, en dépit du nombre records de réclamations au cours de la dernière année 11. Pour nombre de migrant.e.s qui attendent d’être entendus auprès des tribunaux d’immigration états-uniens étant stationnés aux frontières Nord du Mexique, les incertitudes entourant la bureaucratie mexicaine peuvent être synonymes de déportation sans appel. Et puisque les mesures pour contrer la crise sanitaire ont contribué à appauvrir le pays, le nombre de personnes agglutinées à la frontière ne cesse d‘augmenter, comme en témoigne une étude menée dans l‘État du Guerrero, ou au moins une ville observe une augmentation de 3 000% de l’émigration 12. On compte pourtant à plus de 40 000 le nombre d’expulsions des États-Unis chez leur voisin du Sud depuis le début de la pandémie, sans considération pour les besoins des migrant.e.s déporté.e.s en termes de protection internationale 13.
La situation pour les quelques cinq millions de réfugié.e.s vénézuélien.ne.s répartis entre la Colombie, la Bolivie, le Brésil et d’autres pays de la région est également catastrophique : 75 000 d’entre eux et elles auraient été contraint de retourner dans leur pays d’origine entre mars et mai 2020 – en dépit des risques pour le sécurité physique et alimentaire -, alors que près de 80% des vénézuelien.ne.s en Colombie ont perdu leur emploi depuis l’éclosion de la pandémie en Amérique latine 14.
Début octobre, une caravane d’au moins 3 000 personnes, dont la majorité serait d’origine hondurienne, a traversé la frontière du Guatemala dans l’espoir de rejoindre les États-Unis. Geovanny Torres, 27 ans, est l’un d’entre eux : « nous partons à cause de la pauvreté, de la pandémie et de tout ce qui se passe ici » confiait-t-il à l’Agence France Presse (AFP) 15, en référence aux violences endémiques qui ravagent l‘Amérique centrale et une partie de l‘Amérique du Sud depuis des décennies. Une maladie infectieuse toujours en attente d’un vaccin.
1 Institut national des études démographiques. 28 mars 2018. Worldwide. [En ligne] https://www.ined.fr/en/everything_about_population/demographic-facts-sheets/focus-on/migration-worldwide/ (page consultée le 6 octobre 2020)
2 Beylier, Pierre-Alexandre. 29 mars 2020. « De l’Europe à l’Amérique du Nord, la contagion du renforcement des frontières » dans The Conversation. [En ligne]. https://theconversation.com/de-leurope-a-lamerique-du-nord-la-contagion-du-renforcement-des-frontieres-134874 (page consultée le 29 septembre 2020)
3 Ibid.
4 Ibid.
5 Gouvernement du Canada. 23 juillet 2020. Entente entre le Canada et les États-Unis sur les tiers pays sûrs. [En ligne]. https://www.canada.ca/fr/immigration-refugies-citoyennete/organisation/mandat/politiques-directives-operationnelles-ententes-accords/ententes/entente-tiers-pays-surs.html (page consultée le 5 octobre 2020)
6 Article à paraître sur le site de L’Esprit libre.
7 Conseil canadien pour les réfugiés. Entente sur les tiers pays sûrs – Vue d’ensemble. [En ligne]. https://ccrweb.ca/sites/ccrweb.ca/files/static-files/TPS.htm (page consultée le 5 octobre 2020)
8 Gouvernement du Canada. 21 août 2020. Le gouvernement du Canada interjettera appel de la décision de la Cour fédérale concernant l’Entente sur les tiers pays sûrs. [En ligne]. https://www.canada.ca/fr/securite-publique-canada/nouvelles/2020/08/le-gouvernement-du-canada-interjettera-appel-de-la-decision-de-la-courfederale-concernant-lentente-sur-les-tiers-pays-surs.html (page consultée le 5 octobre 2020)
9 Radio-Canada. 25 septembre 2020. « QS en appel à la compassion pour un “ange gardien“ menacé d‘expulsion » dans Radio-Canada. [En ligne]. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1736507/mamadou-konate-risque-deportation-qs-appel-intervention-legault (page consultée le 6 octobre 2020)
10 Fr24 News. 20 juillet 2020. « Le Coronavirus met en lumière le mauvais traitement des travailleurs migrants au Canada » dans Fr24 News. [En ligne]. https://www.fr24news.com/fr/a/2020/07/le-coronavirus-met-en-lumiere-le-mauvais-traitement-des-travailleurs-migrants-au-canada-canada.html (page consultée le 6 octobre 2020)
11 Mixed Migration Center (MMC). Quarterly Mixed Migration Update : Latin America and the Carabbean. [En ligne]. http://www.mixedmigration.org/resource/quarterly-mixed-migration-update-lac-q2-2020/ (page consultée le 5 octobre 2020)
12 Ibid.
13 Ibid.
14 Ibid.
15 Le Monde. 2 octobre 2020. « Malgré la pandémie de Covid-19, au moins 3000 migrants honduriens en route pour les États-Unis » dans Le Monde. [En ligne]. https://www.lemonde.fr/international/article/2020/10/02/malgre-la-pandemie-de-covid-19-au-moins-3-000-migrants-honduriens-en-route-vers-les-etats-unis_6054439_3210.html (page consultée le 6 octobre 2020)
par William Grondin | Oct 16, 2020 | Opinions
À l’aube d’une seconde vague de COVID-19 dans la province, le gouvernement Legault a déclaré, le 26 septembre dernier, un resserrement des mesures sanitaires dans les zones les plus affectées par le virus. Face à cette annonce, des figures de proue du mouvement anti-masque ont organisé des rassemblements à travers la province.
Le 30 septembre à Montréal au parc Lafontaine, un millier de personnes se sont rassemblées – la très grande majorité sans masques – pour protester contre ces mesures jugées au mieux excessives, au pire fasciste. Quelques semaines auparavant, ce mouvement a réussi un tour de force en regroupant environ 10 000 personnes à Montréal, pour s’opposer au port du masque obligatoire et aux resserrements des mesures de confinements, comme la fermeture des bars et des salles à manger (Trudel, 2020).
Incontestablement, les mouvements conspirationnistes ont – depuis les dernières années – connu un essor fulgurant, se décomplexant et occupant une part significative de l’espace public. Le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication – au premier plan les réseaux sociaux – ont rendu possible le partage à grande échelle de ces théories. Une autre variable importante pour expliquer de cette ascension : la diffusion de ces théories par des figures politiques populistes comme le président américain Donald Trump ou encore le président brésilien Jair Bolsonaro (Dale, 2020).
Même si les analyses de ces mouvements dans les médias se font nombreuses, elles achoppent lorsqu’il s’agit de les rendre intelligible dans un ensemble sociologisant. Ce billet propose de renverser cette tendance en abordant l’argumentation du mouvement s’opposant au port obligatoire du couvre-visage et des mesures de santé publique.
Libertés et communs
L’appel à la liberté est un argument de type péremptoire, c’est-à-dire auquel l’objection est impossible – dans ce cas, parce que c’est une valeur constitutive de la modernité. Qui pourrait ouvertement se positionner contre « la liberté», valeur fondamentale si chère à l’Occident ? Il n’est pas donc surprenant que le présent mouvement s’opposant au port obligatoire du couvre-visage mobilise cet argument pour faire valoir sa position « pro-choix ». Dans ce cas, la liberté individuelle est mise en opposition à « l’oppression » étatique face aux mesures de santé publique.
Dans son ouvrage La démocratie contre elle-même (2002), Marcel Gauchet résume l’état d’esprit individualiste où la liberté prime : « L’individu contemporain aurait en propre d’être le premier individu à vivre en ignorant qu’il vit en société, le premier individu à pouvoir se permettre, de par l’évolution même de la société, d’ignorer qu’il est en société » (Gauchet, 2002, p. 254). La perte de confiance envers les institutions modernes, comme les médias, la démocratie représentative et l’État, laisse un vide politique en ce qui concerne la vie en commun. Cet espace déserté s’est peu à peu comblé par une conception individualiste du vivre ensemble au détriment de la communauté.
La dissolution de la confiance envers l’État démocratique – figure résiduelle de la vie en commun et du vivre ensemble – s’est transmutée en une conception strictement économique de l’État. La société ne semble plus exister. Les principes de communauté et de vivre ensemble sont remplacés par un État prestataire de services, où la citoyenneté est substituée par le statut de « payeur de taxes ». Dans cette nouvelle genèse sans commun, il n’est pas étonnant que des problématiques comme les changements climatiques ou les mesures de santé publique mises en place pour répondre collectivement à la crise sanitaire en cours rencontrent une résistance.
On le rappel, le port du couvre-visage est un geste relevant essentiellement du vivre ensemble, dans la mesure où il ne protège pas celui ou celle qui le porte, mais exclusivement les personnes à proximité. Exiger, au nom de la « liberté » de ne pas porter un couvre-visage revient à réclamer le droit d’être un vecteur d’infection, et ce, au détriment de la vie en commun et des plus vulnérables.
Les sciences : ni pour ni contre, bien au contraire
La mobilisation de l’argument scientifique est primordiale dans les sociétés occidentales pour convaincre de la légitimité d’une position. La raison scientifique est un pilier des sociétés modernes, face aux anciennes croyances des sociétés traditionnelles. Les savoirs scientifiques dépassent un unique domaine de recherche pour s’insérer dans la doxa, c’est-à-dire en tant que principes plus ou moins conscients qui semblent aller de soi dans une société donnée. Par exemple, nul besoin d’être astronome professionnel pour comprendre les bases de l’héliocentrisme ou que la terre n’est pas plate. En somme, une importante partie de notre conception – consciente et inconsciente – du monde naturel découle de travaux scientifiques. Discursivement, se positionner contre les sciences revient donc à adopter une position irrationnelle en opposition au progrès, voire à la conception moderne du monde (Freitag, 2002).
Les discours des leaders anti-masques et anti-confinement sont ambigus et voguent sur une ligne entre attaques et mobilisations de l’argument scientifique. Si les grandes institutions demeurent une cible de choix pour les conspirationnistes, la mobilisation de l’argument scientifique fait étonnamment partie intégrante de leur discours.
En assistant au rassemblement du 30 septembre, j’ai constaté – autant dans les discours des leaders, qu’au cours de conversation avec les manifestant.e.s – que la mobilisation du discours scientifique était systématique. Si cela peut initialement paraître contradictoire avec les positions des manifestant.e.s, cela s’explique par un effort de gymnastique intellectuelle fort intéressant.
Il s’agit d’attaquer les grandes institutions scientifiques, au premier plan l’Organisation mondiale de la santé, puis les universitaires et les grandes pharmaceutiques. Un exemple probant pour comprendre le rejet des institutions scientifiques en conjonction avec de l’appel aux sciences est le cas du docteur Didier Raoult en France. Infectiologue au style marginal, il a été propulsé à l’avant-plan par le mouvement conspirationniste parce qu’il détiendrait la clé pour lutter contre le virus : la chloroquine. L’utilisation de ce remède miracle serait paralysée par les grandes institutions scientifiques et politiques. Or, les récentes études démontrent que ce médicament – utilisé dans les traitements contre la malaria – n’a pas d’effet clinique bénéfique dans la lutte contre le COVID-19 (World Health Organization, 2020).
La tirade : « faites vos recherches [scientifique] » est devenue une devise du mouvement conspirationniste. Elle suppose la possibilité de faire des recherches scientifiques hors de ces mêmes institutions. Or, le processus scientifique est une affaire d’institution, dans la mesure où il doit s’inscrire dans une démarche éthique, méthodologique et procédurale. La publication scientifique révisée par les pairs est considérée comme le produit de ce procès.
Or, le mouvement conspirationniste associe ces grandes institutions au « discours officiel », ipso facto à la manipulation du peuple par l’élite. Il n’est donc pas étonnant que quand l’argument scientifique est mobilisé, il soit associé à des sources plus ou moins vagues, voire inexistantes. J’en paraphrase ici un exemple, entendu lors du rassemblement du 30 septembre à Montréal : « aucune étude ne prouve que le masque soit utile pour limiter la propagation du virus […] les études montrent que le virus est moins mortel que la grippe saisonnière ». Du côté argumentatif, bien que ces études soient inexistantes, elles permettent d’associer le mouvement anti-masque aux sciences, donc à la raison moderne.
La conspiration, c’est les autres
Dans les sociétés démocratiques, la vigilance citoyenne face aux politiques gouvernementales est saine et nécessaire. Elle permet de favoriser le sentiment de redevabilité des élu.e.s, de faire valoir une pluralité d’opinions et d’alimenter le débat public. Il s’agit cependant de reconnaître que les grandes institutions ne sont pas systématiquement en opposition à la population.
En discutant avec plusieurs personnes lors de la manifestation du 30 septembre, un constat est clair : aucun.e d’entre eux et elles ne veut s’associer explicitement à des théories de la conspiration. Libre penseur.se.s, réveillé.e.s, patriotes, ces manifestant.e.s accusent plutôt les député.e.s, les médias, les partis politiques, les pharmaceutiques – donc l’élite politique et économique – d’être les vrais conspirateurs.
Je ne doute pas du bien fondé d’une démarche visant à dénoncer l’inacceptable et le comportement des élites. Les mouvements citoyens ont historiquement joué des rôles cardinaux dans les diverses luttes sociales. Or, dans le cas du mouvement anti couvre-visage, son essence individualiste et anti-science va à l’encontre du devoir citoyen et communautaire. Mobiliser des études scientifiques inexistantes et le droit d’être un vecteur d’infection – au détriment des plus vulnérables – est au mieux égoïste, au pire une attaque frontale faite aux principes du vivre ensemble.
Dale, D. (2020, 2 septembre). Fact check: A guide to 9 conspiracy theories Trump is currently pushing. Dans CNN. Récupéré de https://www.cnn.com/2020/09/02/politics/fact-check-trump-conspiracy-theo…
Freitag, M. (2002). L’oubli de la société: pour une théorie critique de la postmodernité. Québec : Presses de l’Université Laval.
Gauchet, M. (2002). La démocratie contre elle-même. Paris : Gallimard.
Trudel, R. (2020, 12 septembre). Au diable les mesures sanitaires. Dans TVA Nouvelles. Récupéré de https://www.tvanouvelles.ca/2020/09/12/au-diable-les-mesures-sanitaires-1
World Health Organization. (2020). COVID-19 Mythbusters. Récupéré de https://www.who.int/emergencies/diseases/novel-coronavirus-2019/advice-f…
par Isabelle Grondin-Hernandez | Oct 1, 2020 | Societé
La discrimination vécue au quotidien par des Québécoises, intrinsèquement liée à une méconnaissance culturelle, nous montre l’importance du dialogue afin de construire un monde plus juste. Sans quoi, par des déductions erronées, les uns discriminent les autres sur un fond de racisme culturel¹. Parlons du voile pour ce qu’il est : un symbole religieux et identitaire auquel l’on accorde trop d’attention. Parlons d’une société valorisant le vivre ensemble plutôt que la division se basant sur la différence entre individus.
Accepter la diversité religieuse constitue encore un grand défi pour certain.e.s Québécois·e·s, dont plusieurs associent la laïcité personnelle à la laïcité étatique. Des propos tenus par une Québécoise à ce sujet vous éclaireront certainement sur l’enjeu. Par le biais d’une implication en participation citoyenne, j’ai rencontré Meriem. Cette chronique vient raconter son point de vue accompagné de réflexions de mon cru. Il ne se veut pas objectif, puisqu’issu d’un vécu : celui de la femme que vous rencontrerez brièvement dans cet écrit. Allons-y. Meriem est une étudiante dans le domaine de la santé se passionnant pour la photographie ainsi que l’implication communautaire. Quel est l’objet de la discrimination qu’elle vit? Le voile couvrant ses cheveux, qu’elle a elle-même choisi de porter pour des raisons qui seront abordées plus bas.
Une discrimination « qui commence dans la rue »
Alors qu’on nous parle des bénéfices de la loi 21 sur la laïcité de l’État de notre province, on désigne le religieux comme son contraire. Or, c’est la religion comme influence dans les décisions étatiques qu’il faut opposer à la laïcité. Alors qu’on fait l’erreur de s’inquiéter de la pratique personnelle de la religion musulmane pour l’état québécois, des femmes en sont victimes. Elles subissent la perpétuation des préjugés à leur égard et à celui du tissu qui couvre leurs cheveux : le voile ou hijab. Les autorités politiques placent un combat théorique avant la liberté de pratique religieuse de ces personnes. Il importe de préciser ici que ce sont majoritairement des hommes² (cisgenre) qui votent une interdiction touchant des femmes (majoritairement cisgenre).
Sans aller dans les détails de ses expériences vécues et de celles qui ont été racontées à Meriem, en discutant avec elle, je comprends que c’est assez commun dans sa communauté d’attirer involontairement une attention négative autour de son voile. « Des fois, tu reçois des regards de travers, des remarques déplacées et ça peut même aller plus loin avec des agressions physiques ou verbales. C’est pas quelque chose qui est rare, même si on voit pas vraiment ça dans les médias » Banaliser ces micro-agressions en ne les dénonçant pas sur la sphère publique, comme ce qui est le cas présentement, signifie de les permettre et de les valider. De la discrimination vécue au quotidien, ces femmes « en parle[nt] beaucoup » entre elles. Celle-ci « marque » et « laisse un impact ». Meriem décrit le contexte pointant du doigt son voile comme « déstabilisant ». On ne respecte pas son droit de s’habiller comme elle le veut et on stigmatise le tissu qui couvre ses cheveux de façon injuste et inutile. Pourquoi le hijab dérange-t-il autant? Pourquoi ne pas revoir notre rapport à la différence? Je suis d’avis que la remise en question de ses croyances personnelles accompagnée d’écoute permet l’ouverture nécessaire à l’acceptation de la différence. Surtout, lorsque cette différence a été stigmatisée en donnant la voix aux mauvaises personnes au sein des médias traditionnels par exemple.
De la compréhension pour l’incompréhension
Selon Meriem, les interrogations à l’égard de son voile sont quand même justifiées. « Je me dis que peut-être que c’est difficile… Si par exemple tu [ne] sais pas pourquoi une femme musulmane le porte, c’est un peu […] difficile [à] concevoir […] Pourquoi une femme voudrait elle-même décider de se couvrir à tous les jours à l’extérieur? » Plusieurs restent dans le jugement de l’autre en assumant les raisons pour lesquelles des femmes portent le voile. La présomption commune que j’entends est celle de la femme soumise. À celle-ci, Meriem répond :« Mais non, je pense, je réfléchis, je suis libre, je fais mes recherches, je suis capable de fonder ma vie sur des valeurs qui me sont propres! » « Vous pensez que l’on me l’impose chez moi, mais quand je sors vous m’imposer de l’enlever [le voile] pour devenir prof […] » Ne trouvez-vous pas que cela évoque bien une peur de l’autre? De peur d’interroger, on ne trouve pas de réponses, alors on s’en imagine. Une remise en question personnelle de notre rapport aux autres semble être de mise. Accorder autant d’importance à un choix personnel qui ne fait de mal à personne reflète des préjugés internalisés qu’il nous faut déconstruire.
Une réponse trop peu diffusée
Dans les médias, on ne permet pas à ces personnes, que l’on accuse de s’attaquer à la laïcité du Québec, d’expliquer leur situation. Pourtant, entendre le point de vue des femmes musulmanes portant le voile permettrait d’informer la population sur ce groupe ouvertement discriminé, notamment concernant la question de la laïcité. « Une femme qui décide de porter un voile ne signifie pas qu’elle veut convertir les autres femmes à ses idées, » affirme Meriem.
Celles qui le portent devraient être les premières à parler de cet accessoire faisant partie de leur quotidien. C’est pourquoi j’ai demandé à l’étudiante, pourquoi elle porte le voile? « À la base, je le fais parce que je suis convaincue que c’est ce qu’il faut que je fasse pour plaire à mon seigneur. C’est devenu une partie intégrante de mon identité. Je me verrais pas sans mon voile. Initialement, je l’avais mis tout simplement parce que la modestie c’est une valeur hyper importante dans l’islam autant pour l’homme que pour la femme. » Jamais je n’avais encore entendu parler de cette valeur alors que le voile était mentionné.
D’ailleurs, souligne l’étudiante, « Dans l’islam, tu ne peux pas convertir les gens. On croit au fait que c’est Dieu qui guide chaque personne et chaque personne doit s’occuper de ses affaires. » Voilà ce qui répond à la peur du hijab liée à l’ignorance à son sujet. En concluant notre discussion Meriem me mentionne l’importance qu’elle accorde à « ne pas avoir peur de demander [les questions qu’on se pose aux personnes concernées], quand même avec un certain tact » si on « ne comprend pas pourquoi il y a des femmes qui portent le voile » Bref, la meilleure solution est de dialoguer.
Les fondements de notre société dans tout cela
La lutte pour l’égalité entre hommes et femmes est un enjeu contemporain d’une grande importance à nos yeux : autant aux miens qu’à ceux de Meriem. Or, « c’est rendu que le contraire [(des pratiques associées à la libération de la femme, comme le fait de se découvrir)] n’est plus accepté parce qu’il représente le passé. Le fondement de la libération est oublié, » souligne Meriem. « Toutes les femmes sont différentes, ont une façon de penser, des envies différentes, » ajoute-t-elle. Laissons-les être. Leur liberté passe autant par leur choix de se couvrir que celui de se dévêtir. Être féministe quant à nous, c’est accepter cela.
La situation entourant la question du voile portée par certaines femmes musulmanes entraîne une polarité d’opinion. Est-ce qu’un vêtement issu d’un choix personnel devrait nous préoccuper autant? Non, et encore plus en ce qui concerne le discours majoritairement erroné l’entourant.
En tant que société, système fonctionnant grâce à ses membres, nous avons la responsabilité d’y inclure celles et ceux qui y contribuent. Ces femmes participent à la vie collective comme n’importe qui. Une remise en question quant à la place du dialogue dans le cadre de situations conflictuelles liées à des différences entre individus devra être mise sur la table. L’acceptation de la différence devra gagner et c’est ainsi que notre société pourra avancer. Il y aura toujours des pratiques distinctes des nôtres, pourquoi ne pas l’accepter dès aujourd’hui?
Le dialogue constitué d’écoute et d’expression de soi afin de mieux se comprendre est la clé de cette situation. Les un·es ont peur, les autres sont ignoré·es. Des droits sont brimés au profit d’un groupe. Par conséquent, les femmes qui choisissent de porter le voile ont à subir les conséquences de préjugés à leur égard.
Commençons à penser au-delà de nous-mêmes, à déconstruire la croyance selon laquelle la différence menace. Éduquons-nous au lieu de rassurer une partie de la population. Nous voulons une société juste et inclusive après tout, non? Une société dans laquelle on est accepté·e·s et embauché·e·s, pour ce que l’on fait et ce que l’on est et non en fonction des vêtements que l’on porte. Il s’agit de se parler, de vouloir mieux comprendre, mieux penser. C’est vivre ensemble en s’enrichissant mutuellement, dans le respect de l’autre. Voilà une belle base sociétale sur laquelle construire un vivre-ensemble juste et équitable.
Pour en apprendre davantage:
https://yaqeeninstitute.org/yaqeen-institute/recent-webinar-behind-the-veil-the-intersection-of-rel igion-politics-culture/?fbclid=IwAR2DT3V4Ctm16n1Uwm7WNhL84uA03TrM-oodibp4dp_mjzVZL-xoEHfWFzo
¹Ministère de l’Immigration, la Francisation et l’Intégration, 26 juin 2020, h ttp://www.quebecinterculturel.gouv.qc.ca/fr/lutte-discrimination/discrimination-racisme.html.
²Assemblée nationale du Québec,«Députés», 1er octobre 2018, h ttp://www.assnat.qc.ca/fr/deputes/index.html.
par Laïka Othello | Sep 25, 2020 | Societé
Ma sœur entre dans ma chambre.
« Est-ce que je suis correcte? », m’interroge-t-elle en pointant son pantalon propre et son chandail à l’effigie d’un événement caritatif.
Ma soeur me demande mon avis pour ses habits pour son entrevue d’embauche.
Je la regarde, un peu blasée par notre prochaine discussion. Je vais devoir lui expliquer pourquoi ses habits vont être inadéquats pour sa première expérience d’entrevue professionnelle.
Méganne a 16 ans. Elle est passionnée par les animaux, elle se classe parmi les meilleures élèves de sa classe. Méganne adore le « cheerleading », est arachnophobe, sensible, a la larme facile, est susceptible, adore les mangues, a des pieds creux, fait de la physio. Méganne est une femme, Méganne est une Québécoise afrodescendante des Caraïbes…
Méganne est noire.
Nous avions une conversation troublante sur le racisme qu’elle va subir, particulièrement celui qui se concentre dans les milieux professionnels. Je dois lui expliquer pourquoi elle ne pourra pas se permettre de faire des erreurs, de perdre son calme, de perdre patience; pourquoi elle doit s’efforcer de sourire le plus souvent possible, d’adoucir son ton, de vouvoyer, même si ce n’est pas nécessaire à mon avis; ne pas crier, ne pas s’offusquer, ne pas se plaindre; pourquoi il faut avoir l’attitude qui démontre le plus de gratitude possible, faire un travail qui frôle la perfection et s’habiller d’une façon ultra-professionnelle, faute de paraître comme « pauvre » ou de se faire « guetto-iser ».
La réalité afrodescendante fait qu’un habit, un geste, une phrase de trop, peut faire toute une différence entre l’obtention d’un emploi et un refus clair et net.
Elle me répond « je sais ». Je ne sais pas si son ton est morne pour soutenir la conversation qui ne donne aucune envie d’être une personne racisée à la recherche d’un gagne-pain. Je continue à lui donner la sinistre liste des obstacles qu’elle devra surmonter. Je sens qu’elle m’écoute attentivement, même si ce que je lui dis l’affecte, visiblement. Elle finit par grommeler qu’elle doit se changer. C’est seulement quand les dernières mèches de ses cheveux crépus quittent mon champ de vision que je me rends compte de mon propre étourdissement.
Entre le fameux discours que ma famille m’a tenu et celui, presque verbatim, que j’ai récité à ma sœur, je n’ai jamais pris le temps de regarder mes propres traumatismes en tant que femme noire, travaillant depuis déjà six ans dans le milieu du travail étudiant.
Quand j’avais cinq ans, j’ai volé un KinderSurprise. Ma mère m’avait interdit de prendre des objets sans sa permission, mais l’entêtement que j’avais pour les surprises avait eu raison de moi; je l’ai pris.
Je n’aime même pas le chocolat.
Arrivée dans la voiture, ma mère m’a surprise avec l’œuf dans la main. Je me rappelle encore de sa réaction que je trouvais, à mon jeune âge, très disproportionnée. J’avais volé dans le lieu de travail à ma mère, et je crois qu’elle a surtout eu peur d’être elle-même accusée d’un crime qu’une enfant naïve avait commis.
Encore aujourd’hui, je me demande si j’aurais pu être l’enfant de #IeshaHarper
Quand j’avais 16 ans, j’ai obtenu ma première job en restauration. J’avais une table de clients assez réguliers qui m’appréciaient particulièrement. Je recevais des bons tips, des tips généreux, des tips « faciles ». Un jour, un client de la table, appréciant particulièrement mon service, m’avait tapé les fesses en me disant « que j’étais une belle négresse qui faisait bien sa job ». Il m’avait donné un généreux pourboire. Je suis allée immédiatement en parler à mon gérant, qui m’avait conseillé « d’encaisser et d’ignorer ».
J’ai gagné beaucoup de pourboire, cet été-là.
Deux ans plus tard, je travaille dans la vente au détail. Je me débrouille bien, je me sens vraiment mieux dans mon milieu. Mes gérant·e·s m’adorent, mes collègues et moi formons une véritable équipe, et je me sens dans un endroit que l’on veut « inclusif ». Je reçois des critiques passives-agressives des client·e·s qui trouvent que j’ai un ton brutal, j’adoucis mon grain de voix, je ris à toutes les blagues, qu’elles soient déplacées ou non, je me permets d’en faire moi-même. Parce que je veux absolument me sentir à ma place, parce que je veux avoir des augmentations, parce que si je prends ça pour de « l’autodérision », c’est peut-être ce que ça va finir par devenir. Je finis par avoir une augmentation, j’ai une place plus importante dans l’équipe, j’entends des insultes sur mes cheveux crépus, sur « notre façon de marcher » sur « notre ressemblance avec nos cousins hominidés ». Sur « nos bouches » sur « notre teint ». Je pense avoir répliqué une ou deux fois, mais je me souviens beaucoup plus des sourires complices que j’échangeais, des rires qui apaisaient la conscience de celles et ceux qui m’oppressaient.
Entre les directives maladroites sur la coiffure la plus appropriée à la job, entre les regards solidaires que les employé·e·s racisé·e·s et moi échangions, entre une clientèle incroyablement condescendante ou incroyablement raciste, je ne me suis jamais arrêtée pour craquer. Pour décompresser. Prendre le temps de me permettre de gérer tout ce qui m’arrivait. Pour m’occuper de moi et prendre conscience de mes propres comportements.
Il y a un an, quand j’ai eu le pouvoir de choisir ma propre équipe, j’ai milité pour une diversité ethnique et raciale. Je crois que j’ai essayé, subconsciemment, de réparer les erreurs que j’avais moi-même commises par le passé en ne m’imposant pas assez. Honnêtement, ça n’a pas vraiment fait tomber ma culpabilité. Mais je crois que chacun·e des employé·e·s s’est senti·e à sa place, quelque part dans tout ça. Je pense avoir fait de mon mieux, avec les responsabilités que j’avais.
Je repense souvent à la colère, à la peur et à l’anxiété qui suintaient du corps de ma mère pendant qu’elle me ramenait à l’endroit où j’avais volé mon KinderSurprise. La frustration qu’elle dégageait pendant qu’elle m’expliquait à quel point c’était mal, surtout POUR NOUS, de voler. Ce qu’elle a dû expliquer à son gérant, le lendemain. Je pense que mon traumatisme est venu beaucoup plus tard, quand j’ai compris que j’aurais pu nous mettre en danger, ou donner un bon prétexte au gérant de renvoyer ma mère. Parce que je trouvais ça cool, à cinq ans, un œuf en chocolat. Même si je n’aime pas le goût.
J’entends le bruit de la porte qui s’ouvre. Ma sœur revient de son entrevue, elle me dit qu’elle ne pense pas être admise. En observant ses traits, je réalise qu’elle semble… soulagée. Probablement parce qu’elle vient de gagner du temps avant de s’engager dans ses premières expériences professionnelles.
Je pousse un long soupir de contentement.
par Anonyme | Sep 21, 2020 | Societé
Alexandre Huard, l’auteur de ce texte, est détenteur d’une maîtrise en sociologie politique de l’Université de Montréal.
Dans un article intitulé « Plaidoyer pour une gauche normale » publié récemment dans le magazine L’Actualité, Marie-France Bazzo lance la question: « Est-ce encore possible d’être de gauche libérale en 2020? » Selon elle, la perte de repères et le déchirement du tissu social seraient en partie imputables à la déconnexion de la gauche « éveillée » qui aurait délaissé le cadre normatif de la nation pour servir des « clientèles » spécifiques. À ce sujet, la droite n’aurait curieusement rien à se reprocher. En souhaitant une « normalisation » de la gauche, l’animatrice aspire surtout à la neutraliser.
La gauche intersectionnelle
Ici la « gauche libérale » désigne en fait un centrisme éclairé qui ne dit pas son nom. Ce courant de pensée qui réside dans l’exaltation du sens commun a pour prétention de voler au-dessus de la mêlée politique et de recueillir le meilleur de la gauche et de la droite. En réalité toutefois, les porte-paroles de cette fausse solution de compromis sont la plupart du temps inflexibles avec la gauche et complaisants envers la droite. De plus, l’expression est un pléonasme: la gauche est par définition déjà libérale et juge que le libéralisme ne va pas assez loin et qu’il faut réformer en profondeur les institutions. La tâche ne consiste pas à « mesurer mesquinement les avantages de chacun », mais bien de les proportionner équitablement en combattant les injustices dont sont victimes les individus appartenant à des groupes défavorisés. Il ne s’agit pas d’un « décompte maniaque des microagressions », mais d’une prise en compte consciencieuse des effets systémiques et intersectionnels de mécanismes d’oppression qui perdurent. D’où la « culture de la dénonciation » qui, en dépit de ses errances sporadiques, permet à bon droit au commun des mortels de prendre à partie des personnalités privilégiées autrefois à l’abri des remontrances. Ce phénomène est évidemment rendu possible grâce aux nouvelles technologies et aux réseaux sociaux. Toujours est-il que les sources de la discrimination sont plurielles et prennent forme au confluent d’une multiplicité de facteurs tels que le portrait socioéconomique, le profil ethnique, l’orientation sexuelle, l’expression de genre, l’âge ou la constitution physique. Autrement dit, il existe une variété d’expériences vécues de l’oppression qui ne sont pas hiérarchisables et qui débordent les « platebandes bien balisées » auxquelles fait référence Marie-France Bazzo.
De ce point de vue, les femmes, les personnes racisées ou les musulmans ne sont pas des « clientèles » que la gauche servirait au détriment de la nation comme elle le prétend. Ce sont des citoyens à part entière qui font face à un préjudice structurel qui les désavantage significativement en matière d’emploi, de logement, de reconnaissance des diplômes, de services publics ou même de représentation médiatique. À ce titre, l’autrice emploie le terme péjoratif, répandu entre autres dans les cercles de la droite radicale française, d’«islamo-gauchisme » qui, selon l’historien israélien Shlomo Sand, est un non-sens aussi aberrant que celui de « judéo-bolchevisme ». En effet, les deux étiquettes dénigrantes sont surtout employées par des analystes soucieux de faire diversion et de jeter l’anathème sur leurs adversaires politiques.
Marie-France Bazzo évoque par la suite la soi-disant américanisation de la gauche québécoise, une accusation portée par de plus en plus de voix conservatrices. Comme si la gauche à l’extérieur des États-Unis, que ce soit ici ou en Europe, ne jouirait d’aucune autonomie propre, d’aucune indépendance de pensée et ne serait que la pantomime des campus américains. Cela supposerait à tort que la gauche américaine serait aux prises avec des questions qui ne la concerneraient qu’elle-même et qui n’auraient strictement rien à voir avec le reste du monde. Au-delà des projets locaux, c’est oublier que la majorité des enjeux sont désormais globaux. Le racisme excède les frontières. Les violences de genre sévissent dans tous les pays. Les outrances du capitalisme sont largement délocalisées. Les réchauffements climatiques posent un défi planétaire. Les ravages de la guerre constituent un problème mondial. La pandémie en cours représente une crise sanitaire internationale.
Le basculement à droite
À contre-courant, la montée du national-populisme, de l’illibéralisme et du terrorisme d’extrême droite atteste de la force néfaste du repli identitaire qui se diffuse partout en Occident. D’où l’accentuation subséquente des discours nativistes, anti-immigrants et anti-réfugiés, qui encensent la fermeture des frontières et qui déplorent « l’extinction » des cultures nationales, pour ne rien dire de la persistance du suprémacisme blanc.
À cela s’ajoute la prolifération des théories conspirationnistes qui à l’heure actuelle gagnent du terrain. Si le complotisme trouve un écho favorable d’un bout à l’autre du spectre politique, il est plus solidement ancré à droite, et à plus forte raison à l’extrême droite. À cet égard, il n’est pas étonnant de voir dans ce contexte de pandémie des groupuscules néo-nazis et des adeptes de Q-Anon prêter main-forte aux contingents anti-masques dans les récentes manifestations contre l’imposition de mesures sanitaires dans les pays occidentaux. À vrai dire, ils partagent la même aversion envers les « impostures » perpétrées par la classe politique, la profession journalistique et la communauté scientifique et universitaire. D’un côté comme de l’autre, la mission est souvent la même: exposer au grand jour les « mensonges » colportés par l’élite intellectuelle et purger la nation de ses « traîtres » pour mieux la mettre à l’abri d’un « péril mondial », ce qui implique d’ordinaire la nécessité de «se défendre » et de « punir les coupables ». De sorte que la victimisation idéologique dont font preuve les anti-masques et leurs alliés coronasceptiques à l’extrême droite légitime amplement le recours à l’action radicale qui, dans le pire des scénarios, pourrait déboucher sur la violence. Les menaces de mort proférées récemment à l’endroit du premier ministre François Legault sur les réseaux sociaux en fournissent un exemple alarmant. D’une manière telle qu’à tout bien considérer, les dérapages de la droite sont actuellement beaucoup plus préoccupants que les impairs de la gauche, un point sur lequel Marie-France Bazzo reste silencieuse.
Contrairement à ce qu’elle avance, le Québec n’est pas passé du centre au centre droit en élisant la CAQ, mais bien de la droite néolibérale multiculturaliste à la droite néolibérale identitaire. Elle semble attribuer le déplacement du pouvoir vers la droite de l’échiquier politique québécois à une absence de « projets rassembleurs » de la gauche depuis que l’idée de souveraineté «se délite ». Elle ne fait toutefois pas mention du virage à droite du Parti québécois effectué après 1995 sous l’impulsion de Lucien Bouchard. L’obsession du déficit zéro marquée par l’austérité budgétaire et l’adoption de politiques néolibérales d’abord, la dérive identitaire de la charte des valeurs jusqu’à la présente course à la chefferie ensuite auront tranquillement poussé la gauche à quitter le navire. Ce qui aura amené Jacques Parizeau, peu avant sa mort en 2015, à comparer le parti à un « champ de ruines », à une formation qui a perdu son âme.
Cela étant, les orphelins politiques auxquels fait allusion Marie-France Bazzo sont tout aussi désabusés par la mascarade néolibérale de ce « centre mou de la politique » qui, pour citer Alain Deneault, est « intolérant à tout ce qui n’est pas lui » et « se laisse balloter dans l’histoire au gré de l’évolution des antagonismes, toujours prêt à jouer les traits d’union, souvent par absence d’engagement, voire par faiblesse d’esprit. » En fait, la seule « gauche » qu’elle tolère, c’est celle qui lui « ressemble » et pour les besoins de la cause, elle cite les fameuses paroles qui clôturent « La Désise » de Daniel Boucher. Elle omet pourtant de mentionner que l’auteur-compositeur-interprète, dans la même chanson, cherche avant tout « des guerriers fiers même la tête baissée, des déjoueurs de menteries, des aideurs de mal pris » et non pas des « humanistes » qui parlent de vélo avec Mario Dumont.
par Adèle Surprenant | Sep 13, 2020 | Canada, Québec
En 2019, l’actualité internationale représentait 7,84 % du contenu des médias québécois, soit près de trois fois moins que la place accordée aux sports 1. De cet espace dédié aux nouvelles de l’étranger, les trois quarts étaient occupés par les pays européens ou les États-Unis 2. Quelle place les médias québécois et canadiens accordent-ils au reste du monde?
Jeudi 27 août 2020. À la une du New York Times 3, un article de la convention républicaine, aussi mise de l’avant dans les pages du journal Le Monde 4, entre un article sur la Covid-19 et les explorations gazières turques en Méditerranée. En première page du Devoir, la rentrée scolaire, les toilettes hors d’usage d’une école montréalaise en réparation, des parents inquiets. La Presse + 5 traite aussi d’enjeux liés à la rentrée en temps de pandémie, citation à l’appui : « être en vie, pas en survie ».
La veille, les inondations provoquées par de fortes pluies ont causé la mort de 80 personnes à Charikar 6, en Afghanistan, où 1 300 civil·e·s ont perdu la vie lors d’affrontements armés depuis début 2020, d’après un rapport des Nations Unies 7.
« Lorsqu’il est question des humains derrière ces statistiques, écrivait le mensuel américain The Atlantic, ce ne sont pas toutes les pertes qui sont couvertes équitablement 8», comme en témoigne la relégation des morts afghanes en marge de publications québécoises majeures.
Quelle place pour l’international?
« La première chose qu’il faut noter lorsqu’on parle de l’actualité internationale au Québec, c’est qu’elle n’est pas couverte », déplore Dominique Payette, professeure de journalisme à l’Université Laval, lors d’un entretien avec L’Esprit libre.
Un constat confirmé par les chiffres : parmi les thématiques qui intéressent les médias québécois, l’actualité internationale vient après la météo et juste avant les faits divers, d’après un classement réalisé par le Centre d’études sur les médias de l’Université Laval 9.
Interrogée sur la question, Mme Payette confirme que « [la plupart] des médias reposent entièrement sur l’offre et la demande, donc sur le marché », expliquant notamment la pression financière importante qui pèse sur une industrie médiatique aux prises avec des problèmes économiques majeurs. Le rôle croissant des réseaux sociaux dans la diffusion de l’information et le désintérêt progressif du public pour les médias traditionnels ont sans conteste fait mal aux portefeuilles des médias privés. « La chute des revenus publicitaires, principalement dans la presse écrite, a [également] contraint de nombreux journaux à cesser leur parution ou à opter pour une version en ligne seulement », favorisant le développement de médias spécialisés, pour qui il est plus aisé de trouver des annonceurs. Cela pourrait entraîner « une fracture entre les “ info-riches ” et les “ info-pauvres ”, entre ceux qui disposent des moyens financiers et techniques pour avoir accès à une information diversifiée et de qualité, et ceux qui n’y ont pas accès 10».
Dans les dernières années, journaux, télévisions et radios ont aussi réduit drastiquement leur nombre de correspondant·e·s à l’étranger, faisant de plus en plus appel aux agences de presse 11. Mais « les problèmes économiques des médias n’expliquent pas tout », insiste Mme Payette, pour qui le peu de couverture internationale découle aussi d’un manque de volonté des rédactions.
« Un média privé, tu peux comprendre que pour des raisons financières, parce que les revenus sont vraiment à la baisse, qu’ils réduisent leur nombre de correspondant[·e·]s », explique en entrevue le journaliste et chef du bureau de l’Agence France Presse (AFP) à Jérusalem, Guillaume Lavallée. En référence à la fermeture du bureau de Radio-Canada à l’étranger, il rappelle que « [pour] un média public, à partir du moment où les subventions restent les mêmes… c’est vraiment une question de volonté et [un problème] de définition de comment tu vois l’international ».
Quand un visage vaut mille noms
« Aujourd’hui, on couvre surtout les crises et on n’a plus le temps pour le reste, déclarait au Devoir la journaliste Agnès Gruda. Lorsqu’il y a un attentat, tout le monde se jette sur l’évènement. On va avoir la caméra braquée sur un pays pendant trois semaines et, après ça, on l’oublie complètement 12», ajoute la chroniqueuse de La Presse, spécialisée en actualité internationale.
Cette surreprésentation des crises dans la couverture de l’actualité internationale s’explique entre autres par des raisons logistiques : il est coûteux de suivre des conflits ou des situations à long développement, mais, « à l’inverse, une crise provoquée par un tremblement de terre ou par tout autre phénomène naturel est beaucoup plus facile à couvrir, puisqu’il ne faut regarder que les résultats », confirme Mme Payette. Il est aussi plus difficile d’intéresser le public aux sujets considérés « positifs » comme la croissance économique en Afrique ou le recul d’une épidémie 13, puisque « ça marche de voir que ça va très mal ailleurs », soutient la journaliste et professeure à l’Université Laval. « On dirait que ça nous réconforte, que ça fait de nous le meilleur pays du monde », ajoute-t-elle, faisant référence à la célèbre formule de Jean Chrétien.
Parmi les crises couvertes dans les médias, un autre processus de filtration s’opère, déterminant le lien entre l’attention que les rédactions accordent à un évènement et l’intérêt que le public lui porte 14. Un processus de sélection théorisé par le concept de « mise sur agenda », et qui « dépend d’un certain nombre de facteurs déterminants, tels que les intérêts des élites à l’égard des pays en développement, la proximité de ces pays des centres de pouvoir géopolitique, la fidélité narrative des textes, c’est-à-dire sa cohérence relativement à des conceptions préexistantes du monde et les affinités culturelles » 15.
Par exemple, « quand il y a eu le référendum sur l’indépendance de l’Écosse en 2014, se souvient Guillaume Lavallée, il y a eu énormément de couverture dans les médias québécois parce que ça leur dit quelque chose », le Québec partageant une trajectoire indépendantiste similaire. Par ailleurs, « Kim Kardashian a certainement plus d’attention [médiatique] globale que les réfugié·e·s soudanais·es 16», syrien·ne·s ou érythréen·ne·s.
Un autre phénomène, cette fois-ci psychologique, explique pourquoi un évènement affectant un plus grand nombre de personnes réduit la compassion des lecteurs et lectrices, qui sont plus porté·e·s à avoir de la compassion pour les individus que pour les groupes 17. Ce que les psychologues nomment « l’effondrement de la compassion » s’est notamment manifesté lorsqu’a circulé dans les médias sociaux et traditionnels la photo du jeune syrien Alan Kurdi, retrouvé mort visage contre terre sur une plage de Turquie. En 2015, sa photographie a attiré l’attention et l’empathie du monde entier sur la vague migratoire en Méditerranée, « parce qu’on ne voit pas le visage de l’enfant [qui] pourrait être n’importe quel enfant sur une plage 18». Et s’ils avaient été cent, visages contre terre?
Du Biafra à Ottawa
Cette façon de « construire le nous-mêmes et le eux-autres », comme le formule Mme Payette, découle d’une façon de couvrir l’actualité qu’elle fait remonter à la Guerre du Biafra, au Nigeria, il y a un demi-siècle. La première représentation médiatique d’une pénurie alimentaire a donné lieu à un type de traitement de l’actualité qu’elle nomme « l’humanitarisme », soit la description biaisée d’une « situation dans laquelle il n’y a pas de coupable, pas de responsable ». En plus d’occulter les causes politiques et environnementales derrière la situation au Biafra, les médias ont introduit pour la première fois au public occidental des images montrant « des enfants avec des gros ventres et des mouches dans les yeux », contribuant à alimenter une vision misérabiliste de l’Afrique et, plus largement, des pays du Sud global.
Le misérabilisme n’est pas un biais réservé à l’actualité étrangère dans les médias québécois et canadiens. Une étude réalisée entre 2012 et 2013 par l’organisme sans but lucratif Journalists for Human Rights (JHR) démontre que sur les 0,46 % du contenu médiatique ontarien dédié aux sujets concernant les Premières Nations, l’écrasante majorité présente une vision négative, voire raciste, de ces dernières 19.
En ce qui concerne « l’autoroute des larmes », une zone de 800 km en Colombie-Britannique où plus 12 jeunes femmes sont disparues depuis 1994, « les familles de ces femmes disparues et assassinées ont longtemps soutenu que les médias accordaient moins de couverture aux autochtones qu’aux femmes blanches 20», par exemple. D’après la journaliste Adriana Rolston, ce n’est d’ailleurs qu’en 2002 que des journaux majeurs comme le Globe and Mail ou le Vancouver Sun ont écrit sur « l’autoroute des larmes », date qui correspond à la disparition de Nicole Hoan, 25 ans, première femme blanche à rejoindre la funeste liste 21.
Le « syndrome de la femme blanche disparue 22», qui renvoie à l’attention variable que les médias accordent à différents évènements selon certains paramètres, n’est donc pas exclusif aux maigres cahiers internationaux des quotidiens canadiens.
Alors qu’en 2020, le Canada figurait au 16e rang de l’index sur la liberté de presse de Reporter sans frontières 23, la professeure à l’Université d’Alberta Cindy Blackstock rappelle qu’« une presse libre a la responsabilité de couvrir les sujets sur lesquels le public a besoin d’être informé, pas uniquement sur ce qu’il veut entendre 24».
Il y a deux ans, Guillaume Lavallée et deux de ses collègues lançaient le Fonds québécois en journalisme international (FQJI), qui attribue annuellement plus de 75 000 $ en bourses à des reporters québécois·es. Une initiative qui répond à une « urgence de trouver des sources de financement qui permettent aux journalistes de témoigner davantage des réalités internationales au public québécois en toute liberté et indépendance 25», à l’heure où la mondialisation lie de plus en plus les réalités d’ici à celles d’ailleurs.
1 Firme Influence Communication, État de la nouvelle : Bilan 2019, p.10. [En ligne] https://files.influencecommunication.com/bilan/bilan-2019-qc.pdf (page consultée le 25 août 2020)
Les chiffres cités ici ont été remis en question parLa Presse dans l’article suivant : Hachey, Isabelle. 12 juin 2018. « Les chiffres tordus d’Influence Communication » dans La Presse. [En ligne]. https://www.lapresse.ca/actualites/enquetes/201806/11/01-5185382-les-chiffres-tordus-dinfluence-communication.php (page consultée le 4 septembre 2020)
2 Lepage, Guillaume. 3 avril 2018. « Trop peu de place pour l’international dans les médias québécois? » dans Le Devoir. [En ligne] https://www.ledevoir.com/culture/medias/524274/une-trop-petite-fenetre-sur-le-monde#:~:text=En%202016%2C%20la%20couverture%20moyenne,du%20pr%C3%A9sident%20am%C3%A9ricain%2C%20Donald%20Trump. (page consultée le 25 août 2020)
3 The New York Times. [En ligne] https://www.nytimes.com/section/todayspaper?redirect_uri=https%3A%2F%2Fwww.nytimes.com%2F (page consultée le 27 août 2020)
4 Le Monde. [En ligne] https://www.lemonde.fr/ (page consultée le 27 août 2020)
5 La Presse +. [En ligne]. https://plus.lapresse.ca/ (page consultée le 27 août 2020)
6 Abed, Fahim et Gibbons-Neff, Thomas. 26 août 2020. « Nearly 80 Killed As Flash Floods Ravage City in Afghanistan » dans The New York Times. [En ligne] https://www.nytimes.com/2020/08/26/world/asia/afghanistan-floods-charikar.html (page consultée le 27 août 2020)
7 United Nations. 27 juillet 2020. Afghanistan: Protection of Civilians in Armed Conflicts. [En ligne]. https://unama.unmissions.org/sites/default/files/unama_poc_midyear_report_2020_-_27_july-.pdf (page consultée le 27 août 2020)
8 Urist, Jacoba. 29 septembre 2014. « Which Deaths Matter? » dans The Atlantic. [En ligne] https://www.theatlantic.com/international/archive/2014/09/which-deaths-matter-media-statistics/380898/ (page consultée le 27 août 2020)
9 Op.cit., Lepage.
10 Payette, Dominique. L’information au Québec : un intérêt public, p.16-18. [En ligne] http://www.mcc.gouv.qc.ca/fileadmin/documents/publications/media/rapport-Payette-2010.pdf (page consultée le 28 août 2020)
11 Fondation Aga Khan Canada. Les médias canadiens et les pays en développement, p.12. [En ligne] https://www.akfc.ca/wp-content/uploads/2017/10/Report-Sept-27-FRENCH-Online.pdf (page consultée le 27 août 2020)
12 Op.cit., Lepage.
13 Rothmyer, Karen. « Hiding the Real Africa: Why NGOs Prefer Bad News » dans Columbia Journalism Review. [En ligne] https://archives.cjr.org/reports/hiding_the_real_africa.php?page=all (page consultée le 28 août 2020)
14 Alvernia University. 19 février 2018. The Agenda-Setting Theory in Mass Communication. [En ligne] https://online.alvernia.edu/articles/agenda-setting-theory/ (page consultée le 27 août 2020)
15 Op.cit., Fondation Aga Khan Canada, p.5.
16 Lamensch, Marie et Pogdal, Nicolai. 15 octobre 2015. « Boko Haram, Nigeria, Africa – Where’s the News? » Dans OpenCanada.org. [En ligne] https://www.opencanada.org/features/boko-haram-nigeria-africa-wheres-news-coverage/ (page consultée le 26 août 2020)
17 Op.cit., Urist.
18 Op.cit., Lamensch et Pogdal.
19 Pierro, Robin. « Burried Voices: Media Coverage of Aboriginal Issues in Ontario » dans Journalists for Human Rights, p.6. [En ligne]. https://jhr.ca/wp-content/uploads/2019/10/Buried-Voices.pdf (page consultée le 26 août 2020)
20 Habilo Media. Représentation dans les médias des femmes autochtones disparues ou assassinées. [En ligne] https://habilomedias.ca/litt%C3%A9ratie-num%C3%A9rique-et-%C3%A9ducation-aux-m%C3%A9dias/enjeux-des-m%C3%A9dias/diversit%C3%A9-et-m%C3%A9dias/autochtones/repr%C3%A9sentations-dans-les-m%C3%A9dias-des-femmes-autochtones-disparues-et-assassin%C3%A9es (page consultée le 26 août 2020)
21 Ibid., Habilo Media.
22 Ibid., Habilo Media.
23 Reporters sans frontières. 2020. World Freedom Index. [En ligne] https://rsf.org/en/canada (page consultée le 28 août 2020)
24 Op.cit., Pierro, p.12.
25 Qu’est-ce que le FQJI? [En ligne] https://www.fqji.org/fqji (page consultée le 4 septembre 2020)
par Rédaction | Sep 9, 2020 | Culture, International
Par Adèle Surprenant
L’année 2020 marque le soixantième anniversaire de l’indépendance de dix-sept pays africains face aux puissances coloniales européennes. Un moment d’ébullition politique, accompagné par une volonté de décolonisation aussi bien administrative que culturelle.
Manu Dibango, Idir, Tony Allen, Mory Kanté… Ces grands noms de la musique africaine nous ont tous quitté.e.s dans les derniers mois, laissant un héritage culturel et politique important.
C’est avec son morceau à succès Yéké Yéké en 1987 que le Guinéen Kanté s’est fait connaître à l’échelle planétaire, propulsant pour la première fois de l’histoire un artiste africain à la première place du palmarès du célèbre hebdomadaire américain Billboard 1. Il était surnommé le griot électrique, renvoyant à la figure du porteur de la parole et des littératures orales et vernaculaires dans les sociétés traditionnelles africaines 2.
« De simples musiciens, [les griots], deviennent l’incarnation même de la mémoire que la société a de son passé et de son histoire,3 » un rôle qui semble avoir été conservé par les figures de la musique moderne en Afrique subsaharienne.
« La musique a accompagné le mouvement de décolonisation un peu partout en Afrique », confirme à L’Esprit libre le professeur Ibrahima Wane du laboratoire de Littératures et Civilisations africaines de l’Université Cheikh Anta Diop. Rappelant que les langues locales étaient chantées et comprises même par les populations les plus éloignées des centres de pouvoir, il insiste sur l’importance de cet instrument de lutte, par la force de son langage et la taille de son public.
Indépendances et mbalax 4
Après la Seconde Guerre mondiale, le nouvel ordre international et la faillibilité désormais reconnue des puissances européennes laissent place aux revendications indépendantistes des pays colonisés d’Asie et d’Afrique. Contre la volonté des colonisateurs, des organisations citoyennes et politiques s’organisent dans toutes les capitales du continent africain et ailleurs encore. Seuls les Britanniques comprennent qu’une indépendance contrôlée peut être plus rentable que le maintien d’un coûteux système de domination 5, un contrôle passant notamment par le maintien de dépendances économiques et le soft-power culturel.
Dans les territoires colonisés par la France, le général Charles de Gaulle utilise la Radio des colonies française d’Afrique pour diffuser une chanson de propagande avant un référendum sur l’indépendance de plusieurs pays. La Guinée est le seul pays à refuser par voie référendaire l’option d’une indépendance progressive et accompagnée par la puissance coloniale française, réclamant de ce fait l’indépendance immédiate et sans ingérences. Elle lui sera accordée le 2 octobre 1958, quatre jours seulement après le vote.
Ahmed Sékou Touré, premier président de la République de Guinée, investit d’ailleurs dans la culture et l’industrie musicale en pleine effervescence, et va jusqu’à déclarer publiquement que la culture est une arme plus efficace que le fusil 6.
Le titre Indépendance chacha, de l’orchestre congolais African Jazz, a retenti dans toute l’Afrique, nous dit le Professeur Wane. Dans chaque pays, les artistes ont chanté la nouvelle aube et galvanisé les peuples invités à prendre leur destin en main.
L’ancien Congo belge voit aussi naître l’un des orchestres les plus emblématiques de cette époque, Les Bantous de la capitale, qui se forment à Léopoldville 7 en 1959, un an avant l’indépendance de la future République du Congo. Dernier membre vivant d’un groupe aussi vieux que le pays qui l’a vu naître, Nganga Édo est décédé le 7 juin dernier, mettant fin à l’histoire du plus vieil orchestre africain.
Dès les années quarante et cinquante, on voit pourtant déjà des musicien.ne.s s’affranchir du style plus traditionnel des orchestres, porteurs de l’âme des griots 8. Au Sénégal, notamment, les influences jazz, afro-cubaines et même rock se popularisent, dans la veine d’un panafricanisme solidaire des populations noires descendantes d’esclaves aux Amériques et ailleurs 9.
L’homme de lettres et premier président sénégalais Léopold Sédar Senghor entreprend une réelle décolonisation culturelle 10, et fonde notamment le Festival mondial des arts nègres à Dakar, en 1966. Un évènement majeur, qui peut être compris comme s’inscrivant dans une entreprise qui vise à rendre la parole à des populations locales sur leurs représentations spatiales et leurs identités ‒ sachant que la colonisation y a laissé inévitablement une marque indélébile 11.
Fela Kuti et la mentalité coloniale
Après les indépendances reste donc la décolonisation, qui passe notamment par la définition ‒ ou redéfinition‒ de l’identité culturelle des communautés nouvellement libérées de l’emprise coloniale. Cependant, comme le souligne Yves Raibaud, chercheur au CNRS, l’identité culturelle n’est pas une question d’authenticité, idéal pouvant entraîner une essentialisation des populations en voie de décolonisation, mais d’autorité 12.
En matière d’autorité, le nigérian Fela Kuti s’impose sur la scène musicale durant la décennie soixante-dix. On lui attribue la paternité de l’afrobeat, un style fusionnant les sonorités jazz, yorouba et funk, qui est à la fois une musique à danser et un vecteur de contestation, voire de résistance à l’oppression du peuple, à l’injustice sociale, à l’inégalité des rapports de force, à la trahison des valeurs africaines au profit des anciennes puissances coloniales, etc 13.
Fela a pourtant commencé sa carrière comme trompettiste jazz, puis dans le highlife, un style musical inventé durant les années vingt dans la colonie anglaise du Gold Coast, devenu aujourd’hui le Ghana 14. C’est en 1969, lors d’un voyage à Los Angeles, aux États-Unis, que Fela rencontre des militants du Black Panther, une organisation socialiste de libération des Noir.e.s, et qu’il se radicalise politiquement.
En entretien, Fela confiait au Glendora Review African Quarterly on the Arts que c’est aux États-Unis qu’il a entendu parler de l’histoire de son continent d’origine pour la première fois. Cet éveil politique lui permet de réaliser qu’il avai[t] utilisé le jazz pour jouer de la musique africaine alors qu’[il] aurai[t] dû utiliser la musique africaine pour jouer du jazz 15.
Il revient au pays avec l’afrobeat en poche et les écrits de l’homme politique afro-américain Malcom X en tête, faisant de lui une figure à la fois culturelle et politique majeure du Nigeria nouvellement indépendant. En 1981, Fela Kuti sort le morceau Colonial Mentality, dans lequel il chante: ils ont maintenant fini de te libérer, mais tu ne te libères jamais toi-même 16.
Interrogé sur la portée émancipatrice de la musique aujourd’hui, Ibrahima Wane confie : l’art a non seulement servi à contester le pouvoir colonial, mais a aussi permis de véhiculer la critique contre les dérives politiques au lendemain des indépendances.
Ainsi, du Bénin à la Somalie, entre indépendances et impérialismes, régimes dictatoriaux ou de parti unique, la création artistique et littéraire a été un des rares espaces de dénonciation.
1 Le Monde avec AFP. Le 27 mai 2020. « Musique et chants mandingues aux funérailles du “griot électrique” Mory Kanté en Guinée ». [En ligne] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/05/27/musique-et-chants-mandingues-aux-funerailles-du-griot-electrique-mory-kante-en-guinee_6040887_3212.html (page consultée le 30 juillet 2020)
2 N’sele, Kibalabala. « Le griot, porteur de la parole en Afrique » dans Jeu, 1986, n.39, p.63.
3 Ibid., p.64.
4 Type de musique populaire née dans les années 1970 au Sénégal.
5 Deltombe, Thomas. 2014. « Afrique 1960, la marche des indépendances » dans Le Monde diplomatique. [En ligne] https://www.monde-diplomatique.fr/publications/manuel_d_histoire_critique/a53268 (page consultée le 30 juillet 2020)
6 Cagnolari, Vladimir. Le 27 juin 2020. « La valse des indépendances » dans l’émission Musiques du monde de Radio France internationale (RFI). [En ligne] https://www.rfi.fr/fr/podcasts/20200628-la-valse-ind%C3%A9pendances-une-%C3%A9mission-sp%C3%A9ciale-propos%C3%A9e-vladimir-cagnolari (page consultée le 29 juillet 2020)
7 Aujourd’hui nommée Brazzaville.
8 Bator Dieng, Amadou. Le 4 avril 2020. « Sénégal: après l’indépendance, la décolonisation culturelle » dansPAM. [En ligne] https://pan-african-music.com/senegal-apres-lindependance-la-decolonisation-culturelle/ (page consultée le 29 juillet 2020)
9 Cagnolari, Vladimir, Op.cit.
10 Bator Dieng, Amadou, Op.cit.
11 N’sele, Kibalabala, Op.cit.
12 Raibaud, Yves. 2008. « Les musiques du monde à l’épreuve des études postcoloniales » dans Volume! La revue des musiques populaires. [En ligne] https://journals.openedition.org/volume/167 (page consultée le 31 juillet 2020)
13 Bensignor, François. 2009. « Les origines de l’afrobeat » dans Hommes et migrations. [En ligne] https://journals.openedition.org/hommesmigrations/352 (page consultée le 31 juillet 2020)
14 Ibid.
15 Kuti, Fela. Entretien de John Collins, le 22 décembre 1975 dans le Glendora Review African Quarterly on the Arts, vol.2.
« Them don release you now, but you never release yourself » (version originale). Kuti, Fela.
16 Colonial Mentality. [En ligne] https://www.youtube.com/watch?v=MMaoA7bjt64 (page consultée le 30 juillet 2020)
par Adèle Surprenant | Sep 7, 2020 | Canada, Québec
Depuis la mi-mars, la pandémie de Covid-19 a provoqué un ralentissement de l’économie et la restructuration de l’emploi autour de la distinction entre travailleur.se.s essentiel.le.s et non-essentiel.le.s et avec la popularisation du télétravail. À l’ère du déconfinement et de la « réouverture » de l’économie, qu’en est-il de la situation pour les travailleuses et travailleurs1 du sexe (TDS) ?
Jasmine2 a commencé à offrir des services sexuels rémunérés en 2018, à la suite d’un accident qui lui a valu un arrêt de travail forcé. Après quelques mois, elle a pu retrouver son précédent emploi. En octobre 2019, ses heures ont diminué et elle a accepté une activité de danseuse dans un bar de strip-tease montréalais.
À la mi-mars, comme les salons de massages érotiques, les bars de strip-tease ont dû fermer leurs portes dans la foulée des mesures de confinement prévues par les autorités québécoises pour faire face à la pandémie de Covid-19.
Quand criminalisation est synonyme de précarisation
Faisant entre 100 et 200 dollars par jour en semaine et de 300 à 500 dollars par jour entre le vendredi et le dimanche, Jasmine partageait alors son emploi du temps entre la danse érotique et la cuisine d’un restaurant. Aujourd’hui sans emploi, elle touche la Prestation canadienne d’urgence (PCU), grâce à ses déclarations de revenus comme cuisinière. La plupart de ses collègues se retrouvent, elles, sans aide gouvernementale. Même si la danse érotique est légale au Canada, rares sont celles qui déclarent leurs revenus provenant de cette pratique3.
« Historiquement, le gouvernement a été mauvais pour les travailleuses du sexe », soutient Jasmine, expliquant que de nombreuses collègues ne veulent tout simplement pas faire affaire avec des institutions étatiques. Par peur, mais aussi parce que « le processus de déclaration de revenus est compliqué pour les travailleur.se.s autonomes, ce n’est pas tout le monde qui peut s’y soumettre sans difficulté », rappelle Jasmine, qui ne songe pas pour le moment à retourner au bar où elle dansait avant l’éclosion de la pandémie.
Dans ce type d’institutions, les mesures de distanciation sociale et le port du masque obligatoire restreignent la capacité des travailleuses du sexe à faire de l’argent. Privées de la possibilité d’une proximité physique avec les clients, elles ne peuvent pas fournir le même genre de services. Aussi, « la plupart des bars de strip-tease font leur argent aux heures tardives, entre minuit et trois heures du matin » explique Jenn Clamen, coordinatrice nationale à la Canadian Alliance for Sex Work Law Reform (CASWLR). Même s’ils commencent à rouvrir, les bars doivent réduire les heures d’ouverture et fermer leurs portes à minuit, afin de respecter les mesures gouvernementales.
Pour Jasmine, cela pousse les danseuses et masseuses érotiques à « se diriger vers des formes de travail du sexe qui sont moins réglementées et donc tendanciellement plus marginalisées », plongeant pour certaines dans l’illégalité. Selon elle, l’offre de services sexuels en ligne n’est pas aussi lucrative.
Le Code criminel canadien comprend certaines interdictions concernant le travail du sexe, notamment en vertu de la Loi sur la protection des collectivités et des personnes victimes d’exploitation (C-36), entrée en vigueur le 6 novembre 2014 sous le gouvernement conservateur de Stephen Harper.
La loi C-36 restreint notamment la communication dans le but d’obtenir ou de fournir des services sexuels rémunérés, la publicisation ou l’obtention de ces services en échange d’argent ou de biens matériels4.
Ces restrictions augmentent le risque d’isolement et de violence pour les travailleuses du sexe, surtout en temps de pandémie, d’après Jenn Clamen. « Parce que le travail du sexe est criminalisé, explique-t-elle à L’Esprit libre, la Covid-19 a retranché certaines communautés dans la pauvreté, et les effets de la pauvreté vont se faire sentir longtemps, à moins que [le gouvernement] mette en place des mesures viables » pour soutenir financièrement les travailleuses du sexe.
Travailleuses du sexe et migrantes
« La pandémie de Covid-19 a simplement mis en lumière les failles du système social qui existaient déjà, » soutient Elene Lam, directrice générale de Butterfly, un réseau de soutien pour les travailleuses du sexe asiatiques et migrantes basées à Toronto, en référence à la précarité et aux discriminations relatives au métier.
Une étude menée par Butterfly soutient qu’environ 40 % des travailleuses du sexe migrantes de la grande région de Toronto ne perçoivent pas la PCU, soit parce qu’elles ne sont pas éligibles, soit parce qu’elles craignent d’être en contact avec les autorités5. En plus de la criminalisation de leur profession, certaines travailleuses du sexe migrantes craignent d’être judiciarisées sur la base d’un statut migratoire ou d’un permis de travail qui ne soit pas en règle6.
Le travail migrant inclut aussi les personnes qui étaient en déplacement temporaire au Canada et qui n’ont pas pu quitter le territoire à cause des restrictions sur le voyage découlant de la pandémie, d’après Mme Lam. Dans ce cas de figure, la barrière de la langue peut également priver les travailleuses du sexe de certaines ressources financières et sanitaires.
Plusieurs travailleuses du sexe basées à Toronto ont également dû déménager dans d’autres villes moins coûteuses à la suite de baisses de revenus considérables, augmentant leur isolement et réduisant un accès déjà limité aux ressources pour les travailleuses du sexe, plus nombreuses en région métropolitaine.
« Les travailleuses du sexe migrantes subissent également une surveillance policière accrue » nous explique Mme Lam, selon qui le profilage racial est une pratique courante chez les forces de l’ordre ontariennes.
Depuis l’irruption de la Covid-19 au Canada, 42 % des travailleuses du sexe asiatiques rapportent expérimenter plus de racisme et de discrimination, un chiffre qui s’élève à 40 % chez la population générale des travailleuses du sexe migrantes7.
Répression et contrôle des corps
Lors d’une récente déclaration, le policier, député caquiste et président de la Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs, Ian Lafrenière, laissait croire à une augmentation du trafic sexuel de mineur.e.s dans la région de Montréal8. Une déclaration sans fondements, d’après Jenn Clamen, qui interprète l’invitation de Lafrenière à augmenter la surveillance policière comme une réaction de peur : « la police [ressort toujours la carte du trafic sexuel] lorsqu’ils se sentent menacés, surtout dans le contexte d’un mouvement national appelant au désinvestissement des services policiers », explique-t-elle en faisant référence à Black Lives Matter.
L’espace et le corps des travailleuses du sexe font l’objet de surveillance policière constante, une présence « indésirée et non-sollicitée », d’après Mme Clamen.
Un contrôle du corps encore exacerbé par la crise sanitaire actuelle : « il n’est pas nouveau que les TDS soient stigmatisé.e.s et réprimé.e.s parce qu’ils.elles sont considéré.e.s comme des vecteurs de transmission de maladies contagieuses9 », rappelle la travailleuse du sexe et militante Adore Goldman.
La culture populaire s’est pourtant emparée de certains codes et symboles issus de la culture du travail du sexe, en dépit de la stigmatisation qui touche encore les travailleuses et travailleurs du milieu. Artistes populaires et musicien.ne.s « utilisent des pôles de strip-tease dans leurs concerts et vidéoclips, mais la loi et le gouvernement n’évoluent pas dans la même direction [que la société] », condamne Jasmine.
En attendant la décriminalisation, les représentantes de la CASWLR et de l’association Butterfly demandent, minimalement, la suspension de l’application des lois criminalisant le travail du sexe pour la durée de la pandémie, dans l’espoir de favoriser l’accès des travailleuses du sexe au système de santé, sans crainte de représailles.
1 Par souci de représentativité, les termes liés à la pratique d’une forme de travail du sexe seront ici féminisés.
2 Prénom modifié pour des questions de sécurité.
3 Pour être admissible à la PCU, il faut avoir déclaré un minimum de 5000$ au courant de l’année fiscale précédente.
4 Ministère de la Justice, Canada. Réforme du droit pénal en matière de prostitution: Projet de loi C-36, Loi sur la protection des collectivités et des personnes victimes d’exploitation. [En ligne] https://www.justice.gc.ca/fra/pr-rp/autre-other/c36fs_fi/c36fi_fs_fra.pdf (page consultée le 10 août 2020)
5 Butterfly. How are Asian and migrant workers in spas, holistic centres, massage parlours and the sex industry affected by the COVID-19 pandemic? [En ligne] https://576a91ec-4a76-459b-8d05-4ebbf42a0a7e.filesusr.com/ugd/5bd754_bacd2f6ecc7b49ebb3614a8aef3c0f5f.pdf (page consultée le 13 août 2020)
6 Butterfly, Ibid.
7 Butterfly, Ibid.
8 Le Journal de Montréal. Le 9 août 2020. Mettre fin à l’exploitation sexuelle des mineurs. [En ligne]
https://www.journaldemontreal.com/2020/08/09/mettre-fin-a-lexploitation-sexuelle-de-mineurs-au-quebec-1 (page consultée le 13 août 2020)
9 Goldman, Adore. Le 3 juin 2020. « Travail du sexe, pandémie & répression » dans Ouvrage. [En ligne]
http://www.revue-ouvrage.org/travail-du-sexe/ (page consultée le 11 août 2020)