par Rédaction | Juin 11, 2019 | International
Par Priscyll Anctil Avoine
Entrevue avec Sandra Ramírez
Cet article a été publié dans la dernière édition de nos partenaires, la Revue À bâbord.
Notre rendez-vous était fixé au quartier général de la FARC (Force alternative révolutionnaire commune), le nouveau parti politique créé par un accord de paix historique signé en 2016 entre le gouvernement colombien et la plus ancienne guérilla d’Amérique latine, les Forces armées révolutionnaires de Colombie – Armée du peuple (FARC EP).
Guérillera durant 34 ans et, pendant 24 ans, compagne de vie et de lutte de Manuel Marulanda Vélez, commandant en chef des FARC et l’un de ses fondateurs, Sandra Ramírez est actuellement sénatrice de la Colombie pour le nouveau parti politique des FARC jusqu’en 2022. Au cœur de son combat se trouve la place des femmes dans ce parti, mais aussi la lutte pour la distribution de la terre et pour la mise en œuvre de l’accord de paix signé à La Havane, à Cuba, il y a trois ans. Dans un va-et-vient entre la nostalgie de la montagne et les difficultés politiques qui surviennent quand on troque les armes pour le dialogue, Sandra Ramírez revient sur le chemin sinueux de l’engagement des guérilleras dans la politique de gauche en Colombie.
Condition féminine en temps de guerre
Issue d’une famille de 18 enfants dans le département de Santander, dans le nord-est de la Colombie1, Sandra Ramírez – Griselda Lobo Silva de son nom d’enfance – est entrée dans la guérilla des FARC-EP en 1982. Cette guérilla marxiste-léniniste s’est formée dans le sillon de plusieurs autres groupes insurgés de gauche en Amérique latine et s’est consolidée à Marquetalia, dans le département de Tolima, en 1964. Fondées par 46 hommes et deux femmes, les FARC-EP sont officiellement devenues une « armée du peuple » en 19822, favorisant l’entrée de plus en plus de femmes dans leurs rangs.
Ramírez joint alors les rangs, profitant de l’ouverture du groupe armé envers les femmes tandis que le pays traverse une crise politique importante. Selon elle, c’est à cette époque que les femmes ont pu assumer des responsabilités de plus en plus importantes au sein de l’organisation, notamment reliées à certaines spécialités essentielles à la tenue d’une armée, en tant qu’infirmières, docteures, instructrices, distributrices des vivres ou responsables des explosifs.
Elle explique que les femmes ont gagné de plus en plus de place dans la guérilla, à force de briser les stéréotypes qui les présentaient comme plus faibles physiquement. Elle reconnaît devoir beaucoup aux femmes camarades l’ayant précédée : c’est grâce à leur lutte qu’elles ont pu commencer à prendre les armes, ce qui fut selon elle un tournant significatif dans la guérilla.
Mais la sénatrice tempère : si la guérilla était un espace différent de la zone rurale de son enfance, il n’était pas exempt de machisme pour autant. De fait, si les femmes ont su prendre le pouvoir dans plusieurs domaines, en plus de participer activement au combat et atteindre une certaine forme d’égalité fonctionnelle, très peu d’entre elles ont eu accès au commandement : « Nous n’avons pas réussi à atteindre la haute direction. Plusieurs d’entre nous étions dans les cadres moyens, mais pas à l’échelon supérieur ; la seule qui a réussi à gravir cette étape, c’est Erika. » Erika Montero est effectivement la seule femme qui a fait partie de l’état-major central des FARC-EP, la plus haute instance de décision du groupe armé.
Prendre part à la guérilla signifie aussi faire l’expérience de plusieurs transformations personnelles et émotionnelles : l’entraînement physique, les premières expériences sexuelles et affectives dans le groupe, la conscientisation politique, les changements de valeurs individuelles vers des conceptions collectives du corps, de la lutte et de l’amitié. Ainsi, selon la sénatrice, une série de décisions prises en groupe, lors de débats, a finalement abouti à une résolution invoquant le caractère obligatoire de la contraception dans le groupe armé : « Nous n’avions pas le temps pour la lutte pour nos droits, parce que nous étions plongées dans une guerre. Mais on se préoccupait de notre condition, on voulait être prise en compte, c’était constant. Par exemple, quand je suis entrée, il n’y avait pas de serviettes hygiéniques, parce que la guerre et la guérilla, c’était une affaire d’hommes. […] Vous êtes une femme, vous êtes une guérillera ou vous êtes maman : on ne pouvait pas être les deux. Alors nous avons commencé à demander la contraception. »
Dans cette perspective, la maternité se dessinait comme une rupture de la militance puisque les combattant·e·s arrêtaient de mettre le collectif, l’objectif commun, au centre de leur priorité. Selon Ramírez, « les enfants attachent, amarrent. C’était un sacrifice trop grand de voir arriver nos compagnes tristes au campement parce qu’elles venaient de laisser leurs enfants. Ce fut une des raisons qui nous a poussé·e·s vers la planification des naissances. » Elle explique que la guérilla, c’est « armer notre tête, c’est se conscientiser, comprendre que l’arme est la défense de ma vie, mais aussi ce par quoi je me suis conscientisée, pour ce collectif autour de moi ».
Dans son récit, elle parle d’elle en tant que femme. Elle relate avec nostalgie des moments passés aux côtés du camarade Marulanda : lorsque je lui demande quel est le plus beau moment de sa vie, elle détourne le regard pour la seule fois de l’entretien, comme pour mieux se remémorer. « Le plus beau moment, ce fut quand j’ai connu le camarade Marulanda, c’est un moment que je n’oublierai jamais, ce moment, et tout ce que j’ai partagé avec lui. » Durant ses années de combat, Ramírez a vécu le décès de Marulanda ; elle affirme cependant, dans un autre entretien à la revue Semana, qu’après cet événement, « sa vie a continué comme une combattante de plus, accomplissant les tâches. Dans la guérilla, on ne porte pas le deuil, on ne s’habille pas en noir3. »
La sénatrice reconnaît qu’elle a vécu des épreuves très difficiles, qu’elle a confronté la mort. Cependant, ce qu’elle retient et réaffirme très fort durant l’entretien, ce sont ses apprentissages, ou plutôt ce désir profond de ne pas laisser les politiques du gouvernement actuel annihiler l’identité que les guérilleros et guérilleras ont construite au fil de leur expérience militante. Pour Ramírez, l’histoire de la guérilla n’est pas seulement un récit de guerre, mais aussi « d’amour collectif ».
Après l’accord de paix, le ressac
Le fait que Ramírez ait pu faire son entrée en politique comme sénatrice est le résultat de plusieurs années de négociations entre le gouvernement colombien et les FARC-EP, de 2011 à 2016. Bien que divers groupes armés insurgés et paramilitaires demeurent actifs en Colombie, ces négociations historiques, soutenues par la communauté internationale, ont mis fin à un conflit armé de plus de 60 ans entre les deux parties. Aujourd’hui pourtant, l’accord de paix vacille et tarde à garantir la mise en place des commissions de vérité et de justice restauratrice garanties par l’accord.
L’élection du gouvernement de droite d’Iván Duque en août 2018 a eu de fortes conséquences sur la mise en œuvre de l’accord de paix. Concrètement, les processus reliés à la Juridiction spéciale pour la paix – la justice restauratrice censée être mise en place suivant l’accord signé en 2016 pour juger tous les acteurs et actrices du conflit – ont été ralentis ou complètement bloqués. De plus, le processus de réinsertion des femmes et des hommes qui ont combattu au sein des FARC-EP laisse entrevoir un bilan mitigé, voire boiteux : pour la sénatrice, « la réinsertion individuelle que veut nous imposer le gouvernement, c’est pour nous désarticuler, pour nous enlever cette identité [guerrillera] ».
Ramírez rappelle qu’un accord de paix ne doit pas dépendre du gouvernement en place. Or, le gouvernement de Duque a complètement délaissé les engagements pris par son prédécesseur, Juan Manuel Santos. Selon elle, plusieurs éléments expliquent le ressac que vit actuellement la Colombie. Premièrement, un des problèmes principaux est le manque de terres pour les ex-guérilleros et ex-guérilleras : l’un des points de négociation les plus importants était la nécessité d’une réforme agraire, qui n’est pourtant toujours pas mise en œuvre. Deuxièmement, et en dépit du soutien international et de l’ONU, le gouvernement ne protège pas les zones de réinsertion4 où les farianas et farianos5 préparent leur retour à la vie civile. En effet, le gouvernement menace constamment de faire disparaître ces espaces malgré l’investissement considérable en temps et en argent qu’ils ont nécessité. « Il faut trouver un moyen d’assurer la persistance des zones de réinsertion, chercher l’appui et la solidarité des Nations unies », affirme la sénatrice. Troisièmement, l’aspect économique est aussi criant, avec plusieurs personnes qui ont dû sortir des territoires réservés aux ex-combattant·e·s pour des questions de survie. Finalement, la sénatrice souligne que la santé, incluant la santé sexuelle et reproductive, est très précaire pour les populations d’ex-combattant·e·s, ainsi que dans tout le pays. Elle affirme même que la situation actuelle est contraire à ce que les combattant·e·s étaient habitué·e·s de vivre lorsqu’ils et elles étaient mobilisé·e·s : « Dans les campements, la santé était prioritaire […] ça été l’un des chocs que nous avons eus avec cette société », confie-t-elle.
En définitive, les femmes et les hommes qui ont déposé les armes vivent de multiples formes d’insécurité : insécurité alimentaire, juridique, physique, politique. Mais surtout, ces insécurités se vivent dans un contexte où être défenseur·e des droits humains en Colombie est de plus en plus dangereux. Plusieurs centaines de personnes ont été assassinées depuis 2016 pour leurs prises de position politiques face à un État qui ne fait que trop peu pour démanteler les groupes paramilitaires.
Le « féminisme insurgé »
Même si l’accord de paix est chancelant, il n’en demeure pas moins qu’il a été un terreau fertile de dialogue et d’échange pour les combattantes des FARC, les farianas comme elles se désignent elles-mêmes. De fait, selon la sociologue Camille Boutron, l’accord de paix représente un précédent historique pour l’inclusion de la perspective de genre en matière de résolution de conflit armé, fournissant un espace « stratégique pour les ex-guerrières des FARC dans le cadre de leur reconversion politique6 ».
Selon Ramírez, la politique de genre n’a pas été une priorité dans la guérilla. De fait, la catégorie d’organisation du social s’est plutôt centrée sur la classe, soit les inégalités économiques, qui sont un des facteurs ayant poussé le soulèvement armé des FARC-EP. Or, la volonté constante d’égalité avec les hommes a poussé les femmes des FARC-EP à revendiquer de plus en plus d’espace. Le tournant s’est opéré lors des dialogues de La Havane, où les farianas ont rencontré des groupes de femmes et des collectifs féministes. C’est aussi durant ces négociations qu’a été constituée la sous-commission sur le genre pour interroger la place de cette catégorie dans la réconciliation post-conflit.
Petit à petit, notamment grâce à l’activisme de certaines farianas comme Victoria Sandino – également sénatrice – le féminisme fariano ou féminisme insurgé (feminismo insurgente) s’est présenté comme une politique en évolution, basée sur les expériences des ex-combattantes et leur travail avec les masses. Selon Ramírez, l’élaboration du féminisme insurgé est en cours à l’intérieur du parti, ce qui permettra de créer des protocoles pour accompagner les femmes des FARC, notamment dans leur réinsertion à la vie civile, mais aussi pour « porter leur politique de genre à la société ». Dans la Thèse de la femme et de genre du parti politique, le féminisme insurgé a un « caractère émancipatoire », basé sur la nécessité de la « redistribution de la richesse » et de la « lutte des classes ». Il s’agit d’un féminisme qui cherche à contribuer aux luttes féministes à partir des expériences vécues durant les 53 années de la lutte dans la guérilla. L’idée est d’articuler les différentes initiatives des farianas, notamment à travers ce qui est encore un projet, l’Asofarianas, une association nationale d’ex-combattantes. Cependant, selon la sénatrice, il ne faut pas oublier que les défis demeurent énormes : « Je ne culpabilise pas les femmes ni même les hommes. Nous venons d’une culture qui ne nous a pas permis davantage. Notre développement culturel nous a vraiment fait croire que notre tâche, c’était la cuisine, le foyer, et nous pensions que nous seules pouvions le faire […] le défi est donc de se proposer un nord, mais pas le nord des hommes, non, non, non. Notre nord comme femmes, comme êtres humains, en défense de notre territoire ».
Pour autant, se donner un horizon n’est pas une tâche facile. Pour Ramírez, le « retour à la vie civile » est une épreuve. La transition vers le politique sans les armes est complexe dans un contexte où le gouvernement pose de sérieux obstacles pour la réinsertion des combattant·e·s. Les problèmes à ce sujet ont aussi créé des obstacles pour les femmes dans les territoires où elles sont confrontées à de nouvelles réalités socioéconomiques qu’elles ne connaissaient pas : « Elles sont en train de se couper de cette belle expérience que nous avions vécue, d’être maîtresses de leurs pensées, de leur nord, de leur territoire, de leur corps, de leurs décisions. Nous sommes un peu revenues en arrière. »
Le féminisme insurgé cherche à contribuer aux luttes féministes à partir des expériences vécues durant les 53 ans de la guérilla.
Ainsi, le « féminisme insurgé » est une proposition pour dépasser cette réassignation à des rôles traditionnels. Pour ce faire, Ramírez affirme que le parti FARC a deux tâches spécifiques envers les femmes. Comme la société que réintègrent les farianas est toujours « la même », patriarcale, il est important de revenir au concept de préparation permanente, et donc d’éducation populaire autant pour les femmes que pour les hommes. De plus, l’une des plus grandes stratégies du parti à cet égard doit se construire autour de l’importance d’articuler les différentes actions des farianas : « Comment s’assurer qu’elles n’oublient pas comment s’organiser, comment diriger, être leader. Il ne faut pas oublier l’expérience vécue dans la guérilla, sinon la potentialiser. »
En somme, pour Sandra Ramírez, la lutte pour la réinsertion des farianas à la société civile doit passer par la concrétisation de l’accord de paix, c’est-à-dire par un processus de réinsertion collectif qui ne ramènera pas les femmes dans une sphère privée où elles occuperaient le même rôle qu’elles avaient avant d’entrer dans la guérilla. En dépit du fait que la politique est toujours plus une affaire d’hommes que de femmes en Colombie, les farianas, dans tout le territoire colombien, s’impliquent dans les conseils de village et dans le parti politique. « Pour moi, de penser que les muchachas que je connais sont aux premières lignes de la lutte politique, c’est très significatif. Quand je pense à cela, je me revitalise, je me remplis d’énergie. »
Le féminisme fariano est le produit des négociations de La Havane, mais surtout de la rencontre entre plusieurs groupes féministes de défense des droits des femmes et de femmes des milieux universitaires. Confronté aux aléas de la mise en œuvre du processus de paix, il est une proposition politique en pleine construction qui tente de s’engager sur les fronts de l’anticapitalisme, de l’antipatriarcat ainsi que de l’antiracisme. C’est un féminisme qui met sur la table des enjeux politiques à la fois des féminismes et de la gauche ; une forme d’engagement à partir de l’expérience des femmes ex-combattantes qui ont décidé d’utiliser la parole comme arme de lutte collective.
CRÉDIT PHOTO : Service de presse de la sénatrice Sandra Ramírez
1. Fernando Millán Cruz, Con ojos de mujer : relatos en medio de la guerra , Bogotá, Penguin Random House, 2019, p. 21.
par Any-Pier Dionne | Jan 26, 2018 | Analyses, Canada, Québec, Societé
Elles sont entrées massivement sur le marché du travail traditionnel [1] depuis les années 1970 [2]. Elles sont aujourd’hui plus scolarisées que les hommes [3]. Et pourtant, elles comptent pour à peine 29 % des expert·e·s cité·e·s par les médias, une situation qui n’a pas bougé dans les vingt dernières années [4]. Elles sont minoritaires dans les postes de direction d’entreprises. Elles forment tout juste 27 % des député·e·s élu·e·s à l’Assemblée nationale du Québec [5], soit encore moins qu’en 2003, où elles comptaient pour 30 %. Comment se fait-il qu’encore aujourd’hui, l’expertise des femmes reste invisibilisée ?
C’est à cette question qu’a voulu répondre L’Esprit libre en organisant une soirée de réflexion sur ce thème le 18 octobre dernier. Pour l’occasion, cinq femmes issues de différents milieux ont accepté notre invitation à venir discuter de cet enjeu. Voici un compte-rendu des discussions de cette soirée de réflexion.
Historique des luttes féministes
Rachel Chagnon, professeure au Département des sciences juridiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et directrice de l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF), a brisé la glace en soulignant que l’accès des femmes aux espaces publics et « aux mêmes privilèges et avantages que les hommes est loin d’être acquis […] maintenant plus que jamais ou autant qu’autrefois ».
Les années 1980-1990 promettaient un vent de changement positif, avance-t-elle. On a commencé à sensibiliser les employeurs et employeuses dans les années 1980 avec plus ou moins de succès à l’égalité en emploi. Des mesures volontaires pour améliorer la situation ont été instaurées. À partir du milieu des années 1990, à la suite de la commission Abella [6], on a commencé à obliger les donneurs et donneuses d’emploi à engager les personnes issues des groupes marginalisés (soit les personnes handicapées, les Autochtones, les personnes racisées et les femmes). On a mis des programmes en place, renforcé les commissions de droits de la personne au pays, fait de la publicité sur les droits. La population connaissait ses droits et savait ce que c’était qu’être victime de discrimination, affirme la professeure.
Les indicateurs d’égalité montaient, poursuit madame Chagnon : les femmes étaient de mieux en mieux payées, de plus en plus présentes sur le marché du travail [7]. On voyait la percée des femmes dans des domaines non traditionnels, comme le génie et l’architecture. On voyait l’arrivée de jeunes femmes dans des programmes universitaires où elles étaient typiquement absentes auparavant. On voyait l’entrée de femmes extrêmement compétentes dans de nombreux secteurs. On a adopté la loi sur l’équité salariale en 1996. Bref, on sentait une réelle volonté de faire avancer les choses, résume la professeure.
À cette époque, on misait sur la théorie des masses critiques. Rachel Chagnon explique qu’on croyait alors qu’« à partir du moment où on attein[drait] un certain nombre de femmes dans un domaine où elles [étaient] sous-représentées, on [verrait] leurs qualités, et tout s’arranger[ait]. On [constaterait] qu’elles sont compétentes, on leur offrir[ait] le même salaire qu’aux hommes ». On a donc adopté en 2000 au Québec la Loi sur l’accès à l’égalité à l’emploi, qui comporte des mesures forçant les entreprises à adopter des objectifs quantitatifs précis, dans le but d’atteindre les masses critiques.
Individualisation des luttes
Sont arrivées les années 2000, poursuit Rachel Chagnon. Politiquement, les choses ont changé. Un gouvernement conservateur a été élu à Ottawa, un gouvernement péquiste plutôt de droite avec Lucien Bouchard était déjà au pouvoir au Québec depuis quelques années, suivi d’un gouvernement libéral avec un ancien conservateur à sa tête. Tout d’un coup, ce désir de donner plus de pouvoir aux femmes, de leur donner la possibilité d’accéder aux mêmes avantages et privilèges que les hommes, a été mis sous le tapis, déplore madame Chagnon. Les programmes qui visaient à valoriser l’accès des femmes à l’emploi n’étaient plus considérés comme importants. À Québec comme à Ottawa, on a cessé de valoriser les institutions dont le mandat est de protéger le droit à l’égalité. À Ottawa, l’organisme Condition féminine Canada s’est vu retirer la plupart de ses mandats, et son budget a été coupé du deux tiers, affirme la professeure. À Québec, on a enlevé la moitié du budget au Secrétariat de la condition féminine et on leur a demandé de s’intéresser au cas des femmes dans le milieu des affaires, symbole du virage politique en cours, poursuit-elle.
C’était un glissement des valeurs au Québec comme au Canada, illustre madame Chagnon. On s’est engouffré·e·s dans une époque où l’équilibre budgétaire et la valorisation des affaires prévalaient sur tout. En parallèle, on a cessé de s’intéresser aux différents indicateurs qui permettaient de voir où en étaient les choses, et on s’est mis à se dire que c’était réglé, avance-t-elle.
On est entré·e·s à l’ère de l’individualisation des enjeux, regrette madame Chagnon : tout est devenu un enjeu de rapports individuels. On disait aux femmes : « Vous êtes maltraitées, allez porter plainte. » Le regard collectif a disparu. Les institutions qui veillent à l’égalité ont été fragilisées et les gouvernements actuels ne reconnaissent plus leur importance. On constate aujourd’hui les résultats de ce revirement de situation et de cette mise de côté des institutions publiques : le salaire des femmes ne bouge plus par rapport à celui des hommes depuis une vingtaine d’années. Dans certains domaines, l’accès à l’emploi fait du surplace depuis une vingtaine d’années également. Il a même reculé dans la construction. Le nombre de députées à l’Assemblée nationale a diminué depuis 2003, si bien qu’elles ne comptent plus que pour 27 % des député·e·s au Québec depuis les élections de 2014 [8].
On se croyait sur une montée constante, convaincu·e·s que les choses s’amélioraient d’année en année, et on se réveille en 2018 avec cette stagnation, voire ce recul de l’égalité, déplore madame Chagnon.
Même si on nous dit partout que c’est la compétence qui est l’élément clef pour déterminer qui a droit à quoi, les femmes sont systématiquement moins payées que les hommes, même à l’intérieur d’un domaine d’emploi. Elles gagnent 76 % du salaire des hommes globalement. Si on retranche les femmes blanches, on tombe à 60 %, se désole madame Chagnon.
Le boys club
Linda Kay, journaliste et professeure au département de journalisme de l’Université Concordia, a ironiquement intitulé sa présentation « Les femmes ne peuvent pas utiliser les urinoirs ». Une métaphore pour illustrer le problème des boys club, un vestige qui rappelle l’époque où les femmes étaient en minorité sur le marché du travail. Elle décrit le boys club comme « un royaume auquel les femmes ne peuvent pas accéder, non pas parce qu’on les en empêche, mais parce qu’il existe des barrières que les hommes qui en font partie ne voient pas ». Ce sont donc des espaces stratégiques auxquels les femmes n’ont pas accès, ce qui les désavantage par rapport à leurs collègues masculins, explique madame Kay.
Les urinoirs en sont un exemple. La professeure décrit que lorsqu’elle travaillait au Chicago Tribune (qui employait à l’époque 700 journalistes se battant pour améliorer leurs conditions), l’un de ses collègues avait un grand accès aux éditeurs et était systématiquement assigné à couvrir les sujets intéressants, voyait ses articles publiés dans les premières pages, avait droit à des promotions. Quand elle lui a demandé la raison de ses succès, il lui a répondu qu’il suivait le rédacteur en chef quand il allait aux toilettes. Il pouvait y engager des conversations et bâtir une certaine familiarité avec lui, ce qui lui avait valu peu à peu des avantages auxquels elle n’avait pas droit.
Le bar, où les hommes peuvent aisément passer du temps et réseauter, est également un espace privilégié pour les hommes, qui n’a pas la même signification et peut être davantage problématique pour les femmes, selon son expérience, précise-t-elle.
Madame Kay insiste sur le fait qu’à son avis, les hommes ne réalisent généralement pas que les femmes n’ont pas accès aux mêmes chances de réseauter, et donc que ce boys club n’est pas intentionnel. Mais il est tout de même bien présent et affecte la carrière de nombreuses femmes encore aujourd’hui. En effet, le boys club limite l’accès des femmes aux mêmes avantages et privilèges que leurs collègues masculins, et les empêche de briser le plafond de verre… ou, comme le dit Christine Saint-Pierre, journaliste et politicienne, il les empêche de quitter le « plancher collant » [9].
Plusieurs associations et organismes créent toutefois des occasions pour les femmes de réseauter. On peut penser aux centres des femmes et à la Fédération des femmes du Québec – qui jouent un rôle essentiel dans la défense des droits des femmes et dans la lutte à l’inégalité, en plus de créer des lieux sécuritaires (safe spaces) pour les femmes : à L’espace L (un nouvel espace de travail pour les femmes dans le Mile-End), aux comités étudiants pour femmes, au collectif Je suis indestructible (une plateforme de diffusion de témoignages d’agressions sexuelles), à l’Association femmes entrepreneures Québec, au Réseau des mères en affaires, au Réseau des femmes d’affaires du Québec, etc. Ces initiatives sont toutes des occasions pour les femmes d’échanger, de reprendre confiance et de tenter de mieux prendre leur place.
Marginalisation et assignation sociale
Myriame Martineau, professeure au département de sociologie de l’UQAM et conteuse (sous le nom Myriame El-Yamani) explique que la première question qu’on lui pose lorsqu’elle se présente comme conteuse, c’est « Vous contez pour les enfants ? ». Lorsqu’elle répond qu’elle conte pour les enfants, mais pas seulement, on lui demande : « Alors vous contez des contes coquins, érotiques ? ». Cette situation illustre une association stéréotypée des femmes avec la maternité ou la sexualité.
Dans sa récente recherche portant sur les conteuses du Québec, Myriame Martineau a constaté que bien que les femmes représentent aujourd’hui plus de 55 % des conteurs et conteuses de la province, la plupart d’entre elles (80 %) racontent dans des lieux beaucoup moins prestigieux que les hommes, soit les bibliothèques, les organismes communautaires ou les écoles. Les hommes, eux, sont plus souvent appelés à conter dans des festivals ou des bars. Pour madame Martineau, cette situation illustre une « assignation sociale [des] pratiques », reliée à une perception d’espaces qui seraient censés être plus féminins que d’autres. On confine donc les femmes à certains espaces où leur présence semble aller de soi, mais on les exclut d’espaces où elles étaient traditionnellement absentes.
Par ailleurs, près de 90 % des femmes racontent dans des soirées collectives où elles partagent le micro avec d’autres conteuses. Madame Martineau avance que ceci « fragmente la parole des femmes dans l’espace public ». Les hommes, de leur côté, racontent en solo à plus de 70 %, une pratique perçue encore une fois comme plus prestigieuse.
Le milieu du conte tente maladroitement de faire une place aux femmes pour corriger ce déséquilibre, notamment avec les soirées « paroles de femmes », des soirées collectives de contes qui ont lieu une fois par an autour du 8 mars aux Dimanches du conte à Montréal. Mais selon madame Martineau, ces soirées sont utilisées comme alibi : « On coche la case « les femmes ont conté » et on [passe] à autre chose », selon ses observations. La place faite aux femmes reste donc marginale. Elles n’ont pas accès aux mêmes privilèges que les hommes dans le monde du conte, et ce, malgré qu’elles soient statistiquement majoritaires dans ce domaine au Québec.
Dans le monde du théâtre, l’absence de reconnaissance du travail des femmes est également flagrante. Marie-Ève Milot, représentante de Femmes pour l’équité en théâtre et elle-même active dans le milieu, explique qu’au cours des dix dernières années, le prix Michel Tremblay, qui récompense le meilleur texte porté à la scène tous genres confondus, a été décerné neuf fois à un auteur et une fois seulement à une autrice… et cette année-là, il a été décerné ex aequo à un homme et une femme. Un communiqué de presse, écrit en novembre 2016 pour dénoncer cette situation, a « mis le feu aux poudres [10] ».
À la suite de cela, explique Marie-Ève Milot, un ras-le-bol s’est fait sentir dans la communauté des femmes en théâtre, qui se sont rencontrées pour échanger sur leur invisibilité et sur les discriminations qu’elles vivaient dans le milieu. 75 d’entre elles se sont présentées à cette première rencontre pour partager leurs expériences. En entendant les témoignages de femmes de théâtre de différentes générations, elles ont rapidement réalisé le caractère systémique de la discrimination qu’elles vivaient dans le milieu du théâtre, étant donné le statu quo depuis les années 1970. Aujourd’hui, Femmes pour l’équité en théâtre (F.É.T.) compte plus de 180 membres de toutes les générations qui revendiquent une représentation équitable des femmes dans leur milieu professionnel.
Constatant que les témoignages ne font pas le poids pour sensibiliser les gens à l’iniquité, un comité de recherche a été fondé avec le mandat de rassembler des statistiques démontrant l’invisibilité des femmes en théâtre. Les résultats dévoilés en septembre dernier dans la revue Jeu sont sans équivoque : à peine « 26 % des textes et 34 % des mises en scène présentés dans les théâtres de Montréal sont l’œuvre de femmes [11] ». Pourtant, elles forment 41 % des auteurs et autrices membres du Centre des auteurs dramatiques [12]. Les deux seuls théâtres où le ratio de femmes à l’écriture et à la mise en scène est équitable (de 46 % à 53 %) se trouvent être deux théâtres qui présentent des œuvres pour enfants. Une situation qui rappelle l’assignation sociale des femmes conteuses que déplore madame Martineau.
Marie-Ève Milot explique que l’argent se trouve sur les grandes scènes, les salles secondaires fonctionnant en autoproduction (c’est-à-dire que les artistes assument les coûts de production). C’est sur ces dernières que les femmes sont le plus présentes… mais leur représentation tourne autour de 30 % seulement ! Dans les 151 productions entièrement assurées par les théâtres québécois dans les cinq dernières années (c’est-à-dire que les théâtres assument l’entière responsabilité financière et administrative du spectacle), le pourcentage de femmes, tant à l’écriture qu’à la mise en scène, est de 19 % [13]. Ce qui fait dire à Marie-Ève Milot que « la vision du monde des femmes intéresse très peu ». On les associe encore automatiquement à « l’écriture féminine », une écriture « intimiste [où] les sentiments occupent […] une place prépondérante [14] ».
Les hommes, eux, sont associés au « masculin universel », déplore madame Milot, une situation qui n’est pas sans rappeler le monde littéraire. Virginie Chaloux soulignait dans un article datant de décembre 2016 qu’en littérature, « lorsque les hommes écrivent à propos de leur vie, ils écrivent des mémoires, et lorsque les femmes s’adonnent au même exercice, elles écrivent des journaux intimes ». Pourtant, « [l’écriture] des femmes nous permet de comprendre la façon dont elles vivent le monde dans lequel elles évoluent [15] » . La disproportion des textes d’hommes en théâtre passe donc sous silence la réalité de la moitié de la population, comme si elle était moins importante que celle des hommes, selon Marie-Ève Milot.
Madame Linda Kay ajoute un exemple frappant tiré de sa carrière pour démontrer l’invisibilisation de son expertise. Après avoir travaillé comme journaliste au Chicago Tribune, elle choisit de continuer sa carrière comme enseignante au département de journalisme de l’Université Concordia. Après quelques années, elle détient une solide réputation grâce à son excellence en enseignement et à son implication dans le département, notamment par l’organisation d’ateliers sur l’enseignement. On lui a également demandé de siéger au « Teaching and Learning Board », une ressource qui cherche à créer des liens entre étudiant·e·s et professeur·e·s afin d’améliorer l’enseignement. Toutefois, lorsque l’Université Concordia décide d’offrir un prix d’honneur pour l’excellence en enseignement (Dean’s Award for Teaching Excellence), personne de son département ne pense proposer son nom. C’est elle-même qui s’autonomine… Et elle remporte le prix ! Une situation classique, explique-t-elle : on lui a dit que les femmes se présentent très rarement aux postes haut placés, dont les chaires de recherche du Canada, bien qu’elles soient nombreuses à être plus qualifiées que bien des hommes qui obtiennent ces postes. Une conséquence de la difficulté des femmes à se faire confiance et à se mettre de l’avant.
Le complexe d’imposture
Marie-Ève Milot et Pascale Saint-Onge, également représentante de Femmes pour l’équité en théâtre et professionnelle du milieu, ont parlé de ce phénomène : la peur de se dire « spécialiste » – comme d’un « complexe d’imposture » que vivent les femmes dans leur vie professionnelle. C’est-à-dire que les femmes elles-mêmes vont souvent sous-estimer leur(s) expertise(s), hésiter à prendre la parole en se disant « Mais qui suis-je pour venir parler de cet enjeu ? ». Elles vont souvent hésiter à revendiquer un titre professionnel. Madame Martineau mentionnait que dans le milieu du conte, les femmes se présentent rarement comme conteuses. Marie-Ève Milot avouait avoir hésité à participer à notre soirée de réflexion, ne se considérant pas comme une experte du thème. Et pourtant, elle est comédienne, auteure, metteure en scène et codirectrice du Théâtre de l’Affamée, elle fait partie des femmes qui ont mené les recherches sur la représentation des femmes en théâtre, en plus d’avoir coécrit « La coalition de la robe », un essai qui porte sur la place des femmes en théâtre.
Pascale Saint-Onge mentionne qu’à sa sortie de l’école de théâtre, on lui disait ouvertement : « Parce que tu es une femme, ça va te prendre quatre à cinq ans de plus que pour un homme [pour te faire reconnaître]. » C’est un fait acquis dans le milieu du théâtre, déplore-t-elle. Cette sous-valorisation du travail des femmes fait naître chez plusieurs d’entre elles un complexe d’imposture, ce qui fait qu’elles n’osent souvent même pas déposer leurs textes ou leurs candidatures, tenant pour acquis qu’elles ne sont pas à la hauteur, expliquent les deux représentantes de Femmes pour l’équité en théâtre. D’où l’importance d’un organisme qui milite pour leur faire une place. Car encore aujourd’hui, trop souvent, « les hommes ont leur place, alors que les femmes doivent faire leur place [16] ». On peut croire que cette remise en question constante que de nombreuses femmes font de leur expertise serait liée en partie aux représentations sociales, qui invisibilisent constamment leurs savoirs. Ce complexe d’imposture, il leur est souvent imposé de l’extérieur. En effet, les femmes sont souvent confrontées à un jugement plus sévère que les hommes par leur milieu. Les femmes journalistes de sport, par exemple, se font insulter quotidiennement [17]. Lorsque les femmes journalistes mènent des entrevues corsées, on les qualifie « d’hystériques » alors que les hommes sont vus comme « combatifs » [18].
Toutes ces expériences féminines démontrent la marginalisation de l’expertise des femmes. Madame Martineau résume bien la situation : « Les qualifications […] exercées par les femmes sont rarement reconnues comme telles. La valeur attribuée au travail de ces femmes est toujours inférieure à celui d’un homme. » Mais pourquoi accepte-t-on que cette invisibilisation de l’expertise des femmes demeure omniprésente au Québec en 2017 ? Comment peut-on parvenir à faire bouger les choses ?
Pistes de solution
Rachel Chagnon se demandait en conclusion de sa présentation : « Comment remet-on le collectif dans ces luttes ? Comment repolitise-t-on ces enjeux pour éviter les affrontements individualisés où les femmes seront perdantes ? » À une contre un, avance-t-elle, on n’a pas la force nécessaire pour combattre une discrimination systémique.
Le droit ne peut pas tout régler, affirme-t-elle, mais il faut se réapproprier les outils légaux qu’on a délaissés en en faisant un enjeu individualisé qui laisse tout le poids sur les épaules d’une personne, suggère madame Chagnon. Selon elle, il faut réfléchir à une remobilisation et une resensibilisation sur de nouvelles bases intersectionnelles. Il faut réfléchir différemment les enjeux. Il faut se réapproprier des instances comme la Commission québécoise du droit de la personne, le Conseil du statut de la femme, même si ce sont des institutions plus libérales et moins militantes. On en a besoin pour faire avancer les choses, martèle la professeure.
De son côté, l’organisme Femmes pour l’équité en théâtre souhaite s’assurer que la question de l’équité soit posée dans le milieu du théâtre, et que l’on compile des statistiques sur la présence des femmes (et leur absence surtout). Il souhaite que les critères de sélection des pièces soient rendus publics, afin d’éviter les discriminations selon la réputation des artistes et leur genre. Déjà, en réponse à ces dénonciations, le théâtre Duceppe a demandé à Marie-Ève Milot de siéger sur le comité de sélection des pièces dans le but de faire une plus grande place aux œuvres de femmes.
Marie-Ève Milot privilégie également la visite d’écoles pour « semer une soif de révolte », confie-t-elle. Selon elle, l’école façonne les filles pour qu’elles deviennent des femmes tranquilles, qui ne parlent pas trop fort, qui ne chercheront pas à renverser les codes. D’où l’importance de les conscientiser dès cet âge à leurs talents et leur capacité de réussir, ce qui nécessite généralement d’aller à l’encontre des codes sociaux qu’on leur inculque notamment à travers le système d’éducation, soutient-elle.
Madame Kay insiste de son côté sur l’importance que les femmes parviennent enfin à se faire confiance et se mettre de l’avant. Car malheureusement, déplore-t-elle, on pense rarement à elles comme des expertes. Mais elles ont bien souvent, autant que les hommes, toutes les compétences pour avoir du succès, elles doivent apprendre à faire valoir leurs compétences, et garder la tête haute lorsqu’on les remet en question.
Il importe également pour les médias de visibiliser l’expertise des femmes : les interroger à titre de spécialistes, s’assurer d’organiser des panels paritaires lors de conférences, traiter de sujets qui les concernent, etc. Il n’y a aucune raison valable qu’elles comptent pour à peine 29 % des expert·e·s cité·e·s dans les médias. Comme on l’a vu toutefois, le complexe d’imposture risque de freiner de nombreuses femmes qui auraient pourtant un point de vue tout à fait pertinent à entendre. En leur expliquant pourquoi on les a invitées – quels expertises, travaux, cours donnés, etc. ont attiré notre attention –, on augmente les chances d’avoir une réponse positive.
Afin d’améliorer la représentation des femmes dans les médias, L’Esprit libre travaille présentement à un répertoire de femmes ayant une expertise terrain ou théorique dans différents domaines. Une fois que nous aurons pu compiler les noms et expertises et faire la mise en page, nous rendrons ce répertoire de femmes spécialistes disponible pour les médias qui souhaitent contrer la sous-représentation des femmes. Toute personne ne s’identifiant pas comme homme cis et possédant une expertise terrain ou théorique dans un quelconque domaine est invitée à remplir le formulaire en cliquant sur ce lien. N’hésitez pas à partager avec vos collègues !
Crédit photo: Steven Peng Seng Photography
1 En fait, les femmes ont occupé de plus en plus d’emplois salariés à partir de ces années, mais elles sont employées ou font du travail invisibilisé depuis longtemps au Québec. On peut penser aux sœurs dont le rôle était primordial dans les hôpitaux et les écoles, les services de garde gratuits ou autres. Les Montréalaises étaient également très présentes dans les ateliers de misère des industries du textile, qui florissaient au début du siècle dernier. Voir le livre : Les femmes dans la société québécoise de Marie Lavigne et Yolande Pinard, Éditions du Boréal Express, 1977, Québec.
2 Luc Cloutier-Villeneuve et Julie Rabemananjara, « Cap sur le travail et la rémunération : portrait de la situation des Québécoises sur le marché du travail au cours des 35 dernières années », Institut de la statistique du Québec, mars 2016, http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/travail-remuneration/bulletins/c…, consulté le 11 décembre 2017.
3 Institut de la statistique du Québec, « Le niveau de scolarité des femmes en progression au Québec, tant à l’université qu’au niveau professionnel », février 2014, http://www.stat.gouv.qc.ca/salle-presse/communique/communique-presse-201…, consulté le 11 décembre 2017.
4 Marika Morris, « Gender of sources used in major Canadian media », Informed opinions, janvier 2016, https://informedopinions.org/wp-content/uploads/2017/08/Gender-of-source…, consulté le 16 novembre 2017.
5 Assemblée nationale du Québec, « La présence féminine », http://www.assnat.qc.ca/fr/patrimoine/femmes1.html, consulté le 16 novembre 2017.
6 La commission Abella, qui a eu lieu en 1984, portait sur l’égalité en emploi au Canada.
7 Les indicateurs ont toujours fait du surplace pour les trois autres groupes, déplore madame Chagnon.
8 Amélie Daoust-Boisvert, « Les femmes accusent un recul à l’Assemblée nationale », Le Devoir, 9 avril 2014, http://www.ledevoir.com/politique/quebec/405007/les-femmes-accusent-un-r…, consulté le 16 novembre 2017.
9 Virginie Chaloux, « L’idée d’écrire », (In)visibilités médiatiques, L’Esprit libre, 2015, p. 135.
10 Caroline Montpetit, « Premier acte d’une bataille pour l’équité en théâtre », Le Devoir, 13 janvier 2017, http://www.ledevoir.com/culture/theatre/489022/femmes-pour-l-equite-en-t…, consulté le 16 novembre 2017.
11 « Femmes pour l’équité en théâtre : Le show », https://mountainlake.org/event/femmes-pour-lequite-en-theatre-le-show/, consulté le 16 novembre 2017.
12 Caroline Montpetit, « Premier acte d’une bataille pour l’équité en théâtre », Le Devoir, 13 janvier 2017, http://www.ledevoir.com/culture/theatre/489022/femmes-pour-l-equite-en-t…, consulté le 16 novembre 2017.
13 Femmes pour l’équité en théâtre, « Apprendre à compter », Revue Jeu, 10 septembre 2017, http://revuejeu.org/2017/09/10/apprendre-a-compter/, consulté le 16 novembre 2017.
14 Virginie Chaloux, « L’idée d’écrire », (In)visibilités médiatiques, L’Esprit libre, 2016, p. 136.
15 Ibid, p. 137.
16 Ibid, p. 133.
17 Tamara Alteresco, 2016, « Des journalistes sportives insultées au quotidien », ICI Radio-Canada, 29 avril 2016, http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/778647/journalistes-femmes-sports-in…!
18 Virginie Chaloux, « L’idée d’écrire », (In)visibilités médiatiques, L’Esprit libre, 2016, p. 135.
par Marie-Claude Belzile | Avr 10, 2017 | Idées
Biais de l’autrice : Une femme blanche de 29 ans, scolarisée, qui a reçu un diagnostic de cancer inflammatoire triple négatif du sein droit en août 2016. Elle a subi une double mastectomie, sans reconstruction. Ce choix était à la fois médical, cosmétique (symétrie du sein controlatéral) et politique (refus de subir les multiples chirurgies nécessaires à une reconstruction pour retrouver l’esthétique socioculturelle de « femme »).
En 2012, la réalisatrice canadienne Léa Pool s’est penchée sur la question de l’industrie très lucrative qui se cache derrière le célèbre ruban rose, emblème du cancer du sein, dans son film Pink Ribbon Inc[i]. Elle y partageait le fruit pourri d’une recherche approfondie sur le commerce et l’antiféminisme reliés à ce cancer touchant 25 000 nouvelles personnes chaque année[ii]. Cependant, une autre facette de cette maladie n’avait pas encore été explorée, qui pourtant soulève des questionnements au sein des regroupements activistes et parmi les femmes atteintes, soit l’imprégnation d’un regard paternaliste dans le processus chirurgical et psychologique entourant la mastectomie.
La mastectomie
D’abord, il y a « des » mastectomies : partielles, totales, unilatérales, bilatérales, radicales ou non. Quand vient le temps de décider quel soin, quelle chirurgie est la plus adaptée pour contrer le cancer du sein, plusieurs options s’offrent, bien que souvent la décision n’en soit pas une de préférence, mais bien d’obligation. Dépendamment de quel type de cancer du sein une personne est atteinte – car oui, il y a plus d’un type – le protocole de soins à administrer variera. Ainsi, certaines femmes n’ont pas réellement le choix de subir une mastectomie totale, alors que d’autres auront « la chance » de conserver en partie leur(s) sein(s). Dans tous les cas, lors d’un cancer du sein, cette partie du corps si fortement chargée de symboles culturels sera atteinte et deviendra le lieu de changements significatifs. Une mastectomie, donc, est l’ablation, partielle ou totale, d’un ou des deux seins[iii].
Le but, en retirant chirurgicalement le sein, est de faire cesser la progression du cancer. Ainsi, après une telle chirurgie, sans compter tous les autres traitements qui viennent se greffer au protocole de soins pour traiter ce cancer, il se peut qu’une femme croie perdre une partie du corps qui porte le poids de l’histoire de son genre et de son sexe, de sa féminité et de son image idéalisée de femme. De plus, pour celles qui désiraient allaiter et pour celles qui avaient une sensibilité érotique de leur sein, les fonctions de cet organe disparaissent en même temps que la mastectomie. C’est alors que plusieurs se demandent comment leur corps sera perçu après la chirurgie. Si cette question se pose, c’est parce qu’il y a une culture sexiste et hétéronormative de l’image de la femme, qui est très uniforme et qui comprend invariablement les seins.
Qu’arrive-t-il donc à une personne lorsque des obligations de santé la forcent à se soustraire à une partie d’elle-même qui porte presque entièrement le construit social et psychologique de sa féminité ? La réponse provenant du corps médical est simple : la reconstruction mammaire ou encore le port de prothèses externes qui imitent les seins sous les vêtements. Il s’agit donc de réparation : il faut redonner à la femme ses seins ou du moins, une image d’elle-même créant l’impression qu’elle a encore des seins. Quand vient le temps de parler de la chirurgie, les infirmiers⸱ères en oncologie à la clinique du sein de l’Hôtel-Dieu offrent d’office une pochette rose comprenant divers feuillets explicatifs sur les types de chirurgies reconstructrices avant même de parler de la mastectomie elle-même[iv]. On vous explique, de l’oncologue à la personne qui s’occupe de la chirurgie esthétique, toutes les techniques possibles pour vous redonner des seins, qu’il s’agisse de prendre les muscles de vos abdominaux ou de votre grand dorsal ou d’utiliser la peau de votre aine pour imiter vos futurs mamelons[v]. La question a été étudiée depuis des années, des spécialistes en font leur expertise ; des seins, peu importe la quantité de peau qu’on vous retirera du ventre ou le nombre de fois où vous serez ensuite en salle opératoire, retrouveront place sur votre poitrine.
Sur le site de la Fondation du cancer du sein du Québec, qui est derrière le célèbre « ruban rose », on parle ainsi de la mastectomie : « La mastectomie aboutit à la perte de la totalité du sein. Cette ablation peut être vécue comme une atteinte à la féminité de la patiente, associée à l’estime de soi, à la séduction, à la sexualité et à la maternité[vi]. » De son côté, l’Association des spécialistes en chirurgie plastique et esthétique du Québec décrit la mastectomie comme une « expérience traumatisante [vii]». Finalement, la Société canadienne du cancer parle de la mastectomie en ces termes :
« La mastectomie est une intervention lors de laquelle on enlève tout le sein. On peut faire une chirurgie reconstructive au même moment que la mastectomie ou plus tard […] Une femme peut opter pour la reconstruction mammaire pour : se sentir à nouveau complète physiquement, moins se rappeler le cancer du sein, acquérir un plus grand sentiment de liberté, éviter d’avoir à porter une prothèse mammaire externe, pouvoir porter une plus grande variété de vêtements, et se sentir plus à l’aise dans son corps et plus désirable [viii]».
De ces trois exemples, aucun n’offre une vision positive de la mastectomie, aucun ne propose de la percevoir comme une libération (ne plus avoir l’angoisse d’une récidive, ne plus avoir à porter de brassières et autres sous-vêtements de soutien, ne plus devoir cacher sa poitrine à la plage, etc.), comme une guérison ni comme une expérience de réappropriation de son corps. Ces trois organismes parlent d’abord de la mastectomie comme s’il s’agissait d’une atteinte significative à la vie de la personne, d’une perte à laquelle il faudrait remédier, alors que cette chirurgie représente une partie importante du traitement.
Cette construction sociale autour du sein dans le système médical démontre la difficulté psychologique pour la personne atteinte du cancer du sein de se voir complète, sereine et rassurée après la mastectomie. Pourtant, les chirurgies esthétiques réparatrices occasionnent des problèmes divers : le temps de convalescence après la mastectomie se rallonge ; la patiente a plus de chances de contracter des infections, en plus de devoir subir plusieurs anesthésies générales et de se retrouver, après l’opération, avec de multiples cicatrices liées aux greffes de peau et de muscles ailleurs sur le corps ; cette procédure supplémentaire retarde son retour au travail ou la contraint à prendre davantage de congés de maladie, sans parler du retard avec lequel elle débutera par la suite des traitements adjuvants ou préventifs (chimiothérapies, radiothérapies, etc.)…Il faut aussi mentionner que pendant qu’elles reçoivent ces soins, les patientes n’ont pas toutes nécessairement un suivi psychologique ou de l’assistance socio-psychologique, ce qui serait pourtant approprié dans le but d’assurer une réappropriation de leur image corporelle après le cancer. On prend pour acquis que ce qu’il y a de mieux est qu’elles conservent l’apparence de la femme idéalisée, et cela passe notamment par les seins. Il y a des femmes qui n’osent plus se donner une vie érotique, amoureuse après tout cela, qui craignent de perdre leurs conjoint.es, et c’est ça aussi la réalité. Une personne ne devrait pas n’être qu’une chose fixe dont l’image ne change jamais : on change tous, c’est seulement tabou et il faut tout camoufler. Toute leur vie, les femmes doivent cacher leur poitrine, et quand elles n’ont plus de seins, il faut encore cacher ce qu’elles n’ont plus. C’est un concept presque impossible, une femme sans sein, dans notre culture.
Il ne s’agit pas de nier que les seins sont un symbole fort dans notre société, et ce depuis des millénaires d’histoire, si l’on fouille dans les recherches archéologiques de l’iconographie de la femme. Les Vénus du paléolithique, que l’on retrouve de la Méditerranée à la Sibérie, présentent régulièrement un ventre et des seins au volume exagéré, quoique la signification de cet art porte aujourd’hui à débat[ix]. Seules les Amazones de la mythologie grecque offrent une image de femmes sans sein, bien que cette interprétation soit aussi sujette à une nouvelle évaluation aujourd’hui[x]. Bien sûr, plusieurs femmes vivent leur féminité à travers leur apparence et leurs seins font partie de l’image qu’elles projettent, en tant que femmes, dans la société. Les seins sont plus qu’une partie du corps dans notre imaginaire collectif, et cela se reflète dans nos façons d’expérimenter les seins dans l’espace public comme dans l’espace privé. Cependant, le fait de calquer cette culture et ces construits sociaux dans les soins à prodiguer pour la guérison d’un cancer du sein est très contraignant, perturbateur, et souvent maladroit .
L’analyse livrée dans cet article ne propose pas que le personnel médical, ou encore les organismes chargés de venir en aide aux femmes souffrant du cancer du sein, interagissent avec elles de manière inappropriée, ou bien qu’ils aient tort d’agir comme ils le font. Après tout, ce n’est pas de leur faute si le système sexiste dans lequel nous vivons a décrété que le recours à des chirurgies reconstructrices était approprié, voire nécessaire, pour des femmes ayant subi une mastectomie. Il est cependant important de souligner que ces tentatives de recourir absolument à la chirurgie esthétique pour « aider » les patientes démontrent l’absence totale d’un discours féministe au cœur même de cette réalité qu’est le cancer du sein. Et ce discours féministe est primordial, car certaines femmes peuvent éprouver un profond mal-être à la suite du cancer du sein et de la mastectomie et, sans en comprendre les raisons fondamentales, accepteront de subir les multiples chirurgies post-mastectomie dans le seul but d’apaiser cette souffrance, qui est le produit du poids de la culture sur elles.
Cette incompréhension peut même être plus grande quand aucun temps de deuil n’est accordé à la personne : lorsque la reconstruction a lieu en même temps que la mastectomie. Il faut comprendre que les décisions relatives à ces opérations se prennent le plus souvent dans l’urgence, sans qu’un temps de réflexion réel ne soit accordé à la patiente, en l’espace de quelques jours ou de quelques semaines, et pour plusieurs, sans soutien psychologique et sous les conseils d’un⸱e ou de deux praticien⸱ne⸱s. Le temps et les ressources manquent souvent aux patientes pour consulter différent⸱e⸱s chirurgien⸱ne⸱s-oncologues ou psychologues sur la question.
L’expérience de la mastectomie
L’autrice de cet article a eu l’occasion de s’entretenir avec les patientes d’un groupe Facebook fermé, les Si-Fortes. Les 131 femmes admises dans le groupe ont toutes reçu un diagnostic de cancer du sein de stade IIIB et plus (sur un total de quatre stades, dont le quatrième est métastatique, donc incurable[xi]). La majorité d’entre elles ont subi une ou plusieurs chirurgies, dont des mastectomies partielles ou complètes, ainsi que diverses autres opérations liées à la reconstruction. Les discussions portant sur la reconstruction mammaire sont très chargées en émotions et plusieurs ont permis de saisir l’ampleur des impacts que ce soin réparateur laisse dans la vie de chacune d’entre elles. Bien qu’une majorité nous confie avoir pris pour elles-mêmes la décision de procéder à la reconstruction, sans égard à leur conjointe ou conjoint et aux conseils de leur oncologue, celles qui ont répondu à notre questionnaire partagent des expériences qui portent à réfléchir sur la façon dont on perçoit le corps des femmes alors même qu’il est à son point le plus vulnérable.
La perte de contrôle sur son corps, les conseils impératifs des praticien⸱ne⸱s, le regard des membres de la famille et des partenaires, le rappel constant des images de femmes et de seins sur les panneaux et affiches publicitaires, dans les films et dans l’espace public en général : réunis tous ensemble, ces éléments influencent grandement les décisions entourant la reconstruction. Au-delà de la mastectomie, ces éléments jouent aussi de manière plus subtile, mais non moins intense, sur le bien-être des femmes et leur perception d’elles-mêmes. En regard de ce qui vient d’être mentionné, il ne fait aucun doute pour nous qu’un discours féministe pourrait adoucir ces expériences vécues par 6 000 nouvelles Québécoises chaque année[xii].
Caroline, 35 ans, nous confie que bien qu’elle ait reçu toute l’information nécessaire de la part de ses médecins et qu’elle n’ait d’abord pas opté pour la reconstruction, c’est la difficulté de se « voir autant abîmée » et le regard triste de ses enfants qui l’ont poussée à changer d’idée. Après les premières étapes consistant à étirer tranquillement la peau de sa poitrine à l’aide d’expandeurs, elle a senti que la femme en elle commençait à se reconstruire. Ce qui l’a choquée particulièrement, c’est que plusieurs personnes de son entourage lui ont dit qu’elle était « chanceuse » de pouvoir se faire refaire gratuitement les seins, ce qui la mettait hors d’elle-même à tous les coups. Son oncologue, qui s’avérait être une femme, lui avait conseillé la reconstruction, car son « expérience » lui démontrait que les femmes étaient majoritairement plus heureuses ainsi, et que dans son cas, étant donné son jeune âge, une reconstruction était préférable.
Une autre femme, de 49 ans cette fois et qui désire conserver l’anonymat, nous raconte que la nature de son cancer, inflammatoire et très agressif, l’a obligée à subir une mastectomie totale du sein droit sans reconstruction. Elle a demandé à son oncologue si l’on pouvait aussi enlever le sein gauche afin de lui permettre d’avoir une poitrine symétrique, mais on lui a refusé cette intervention supplémentaire par deux fois. Elle ne comprend toujours pas à ce jour pourquoi on lui a refusé cette chirurgie, esthétique à ses yeux, qui pourtant occasionne moins de complications postopératoires qu’une reconstruction mammaire. Le système de santé permet donc de couvrir les coûts et les soins pour des chirurgies de reconstruction mammaire, mais ne lui offrait aucunement la possibilité, le choix, d’enlever le sein non-atteint pour son propre bien-être psychologique. Cette situation exprime à elle seule à quel point les seins sont cruciaux dans la perception du corps de la femme dans notre société : des oncologues sont prêt⸱e⸱s à effectuer des chirurgies invasives pour redonner des seins à une femme après un cancer du sein, mais elles et ils ne sont pas prêt⸱e⸱s à enlever un seul sein par une chirurgie d’un jour suivie d’une guérison rapide.
L’autrice de cet article, qui a 29 ans, a dû insister très fortement auprès de ses infirmières et de son onco-chirurgien pour avoir droit à l’ablation du sein controlatéral. Diagnostiquée avec un cancer inflammatoire du sein droit, la reconstruction lui était fortement déconseillée. Cependant, dans le but de ne pas vivre l’anxiété liée à la présence de son sein gauche et ayant envie d’avoir une poitrine symétrique[xiii], elle désirait subir une mastectomie bilatérale. Son onco-chirurgien lui répétait qu’étant donné son jeune âge, elle pourrait regretter cette décision, et semblait peu enclin à accepter le choix de sa patiente. C’est en voyant la requête destinée au département de chirurgie, dans les mains de son infirmière, qu’elle a remarqué que sa demande n’était pas conforme à ses volontés : il y avait écrit : « expandeurs mammaires et reconstruction ». C’est choquée qu’elle a dû expliquer en quoi cette décision pourrait avoir des conséquences sur sa santé physique mentale : la reconstruction en cas de cancer inflammatoire est déconseillée, et elle n’avait pas non plus envie d’avoir un seul sein. Ce n’est qu’au bout d’une semaine que cette requête a pu être modifiée afin de lui offrir le soin désiré. Il ne faisait aucun sens pour elle de subir des chirurgies supplémentaires si elle pouvait guérir rapidement après une chirurgie d’un jour.
En plus du sexisme, une forme d’âgisme transparaissait également dans l’approche médicale : « Vous êtes si jeune, vous aurez encore plusieurs années devant vous! ». Alors qu’est-il proposé aux femmes plus âgées qui doivent subir une mastectomie ? Qu’advient-il des femmes qui ont probablement moins d’années devant elles car elles sont au stade 4, réputé « incurable » ? Nous savons qu’aujourd’hui, les soins médicaux peuvent permettre aux femmes ayant un cancer du sein de stade 4 de vivre plusieurs années encore. Une femme de 53 ans, de Québec, toujours du groupe Facebook Si-Fortes, nous partage la tristesse qu’elle vit depuis sa mastectomie, car on ne lui jamais offert de reconstruction, puisque son cancer s’est propagé. Pourtant, avec les traitements actuels, plusieurs femmes des Si-Fortes atteintes d’un cancer de stade 4 vivent encore (de 5 à 12 ans depuis le diagnostic).
Il est à se demander pourquoi cette disparité existe encore entre les traitements offerts. Qu’est-ce qui justifie ces iniquités entre les patientes ? Une femme de 53 ans est-elle moins féminine ? Est-il moins important qu’une femme de 53 ans ayant un cancer de stade avancé ait des seins ? Quel message envoie-t-on sur l’image des femmes et sur la part d’arbitraire qui intervient dans le choix des traitements qui leur sont offerts ? Faut-il absolument opter pour une reconstruction lorsqu’on est jeune et que l’on subit une mastectomie ? Faut-il absolument être jeune pour avoir droit à une reconstruction ? Ces questions expliquent en partie, aussi, pourquoi il est plus que temps qu’un discours féministe intègre le domaine du cancer du sein.
En attendant, la principale forme de réappropriation du corps de la femme après un cancer du sein s’inscrit dans un discours patriarcal populaire : on conquiert le cancer du sein, on est des guerrières, on fait face au combat, on est fortes, etc. Ces mots, devenus des idéaux du comment-être devant le cancer, s’inscrivent dans le langage vernaculaire depuis environ une vingtaine d’années et semblent avoir pris de l’ampleur avec les publicités « roses » dont la première nous est donnée par Ford et ses mustangs roses pour les « guerrières en rose [xiv]».
Ce que dit le discours féministe à propos du cancer du sein
Le cancer du sein ne se vit pas aujourd’hui comme il se vivait il y a à peine deux décennies. Auparavant, les femmes atteintes de ce cancer le subissaient plus ou moins en solitaires, cachées, et obtenaient peu de soutien social, psychologique et communautaire. Aujourd’hui, au Québec, cette maladie n’est plus taboue et divers organismes[xv] viennent en aide aux patientes touchées par le cancer du sein. Les femmes développent des solidarités, fondent des groupes sociaux en ligne, deviennent activistes ou militantes pour la cause, etc. Cependant, malgré toute cette présence et ces efforts, le cancer le plus important chez les femmes demeure teinté d’une hétéronormativité incontestable. Peu d’études[xvi] réalisées à son sujet développent une réflexion anthropologique sur la question et ce manque se fait cruellement sentir alors que les genres, les sexualités et les corps se transforment et sont devenus multiples. L’idée est simple : toutes les femmes ne sont pas « femmes » pareillement. La reconstruction mammaire permet à certaines de faire la paix avec leur corps, mais cette paix est tributaire d’une image idéalisée de ce qu’est et doit être le corps d’une femme en Occident. Dans notre monde binaire où l’économie dépend de la stabilité d’une patriarchie mercantile qui a besoin que les femmes portent et encensent leurs seins, que ces derniers soient naturels ou reconstruits, peu de liberté réelle existe quant au choix à faire lorsqu’on fait face au cancer du sein et ses traitements :
« Bien que plusieurs assertions soient données à propos des bénéfices psychologiques de la reconstruction mammaire dans le milieu médical (Ceradini et Levine, 2008), il existe peu d’études bien contrôlées et bien élaborées dans lesquelles seraient évaluées des comparaisons entre femmes ayant ou non subi une reconstruction post-mastectomie […] Le cancer du sein a le potentiel de déstabiliser certaines idées aujourd’hui prises pour acquis en ce qui concerne le genre, la sexualité et l’identité corporelle (Sedgwick, 1994). Peut-être alors, pour cette raison, le cancer du sein est devenu un contexte social dans lequel le genre est à la fois “produit et contrôlé”, considérant “l’hyper et l’hétéro sexualisation” de ce cancer maintenant omniprésent (Jain, 2007, p.506) » (traduction libre)
Je crois qu’il est possible de vivre le cancer du sein autrement, de manière moins pénible. Cela implique que l’on envisage les patientes en dehors de l’idée préconçue de ce que doit être une femme, et que l’on se permette d’imaginer des patientes bien dans leur peau après une mastectomie. Cela implique également que l’on puisse parler d’une sexualité accomplie au-delà des seins et que l’on puisse considérer une maternité autrement que par l’allaitement. Bref, cela implique de s’ouvrir à la possibilité qu’un être humain soit plus d’une chose et que sa beauté et son bien-être dépendent de multiples facteurs.
Il ne s’agit pas de dire que ce cancer est sans blessure, sans deuil, sans difficulté et « tout rose » comme certains peuvent le faire croire. Un cancer est un cancer, jamais il ne s’agira d’une maladie bénigne. Néanmoins, nous possédons les connaissances suffisantes aujourd’hui pour faire une analyse différente, féministe, de ce cancer et de sa réalité.
CRÉDIT PHOTO: Paul Falard
[i] 2012, Léa POOL. Pink ribbon inc. https://www.onf.ca/film/industrie_du_ruban_rose/
[ii] Fondation du cancer su sein du Québec : https://rubanrose.org/cancer-du-sein/comprendre/statistiques
[iii] Mastectomies : https://rubanrose.org/cancer-du-sein/traitements/chirurgie-mastectomie-t… et http://www.cancer.ca/fr-ca/cancer-information/cancer-type/breast/treatme…
[iv] Clinique du sein du CHUM à l’Hôtel-Dieu : http://www.chumontreal.qc.ca/patients-et-soins/departements-et-services/…
[v] Reconstructions mammaires, Centre universitaire de l’Université de Montréal : http://www.chumontreal.qc.ca/sites/default/files//documents/Votre_sante/…
[vi] Fondation du cancer du sein du Québec : https://rubanrose.org/cancer-du-sein/traitements/chirurgie-mastectomie-t…
[vii] Association des spécialistes en chirurgie plastique et esthétique du Québec : http://www.ascpeq.org/Contenu_accueil.asp?CATEGORIE_CODE=364&CONTENU_COD…
[viii] Société canadienne du cancer : http://www.cancer.ca/fr-ca/cancer-information/cancer-type/breast/support… = il faut revérifier ce link, cela dit : page non trouvée
[ix] https://fr.wikipedia.org/wiki/V%C3%A9nus_pal%C3%A9olithique
[x] http://www.cndp.fr/archive-musagora/amazones/fichiers/nom_amazo2.htm
[xi] http://www.cancer.ca/fr-ca/cancer-information/cancer-type/breast/staging…
[xii] Fondation du cancer su sein du Québec : https://rubanrose.org/cancer-du-sein/comprendre/statistiques
[xiii] Nous considérons que la difficulté des femmes à vivre avec un seul sein est encore plus grande, étant donné que nous vivons dans un monde binaire où la possibilité des zones grises sont peu présentes et représentées.
[xiv] Warriors in pink de Ford Mustang : www.warriorsinpink.ford.com
[xv] Belle et bien dans sa peau : www.lgfb.ca/fr/propos-de-nous/: idem pour ce lien (« page not found »)
Action cancer du sein du Québec : http://www.bcam.qc.ca/fr
Fondation du cancer du sein du Québec : www.rubanrose.org
[xvi] Une étude intéressante qui en englobe d’autres :
Lisa R. Rubin et Molly Tanenbaum, “Does That Make Me A Woman ? : Breast Cancer, Mastectomy, and Breast Reconstruction Decisions Among Sexual Minority Women”, Psychology of Women Quarterly, vol. XXXV, nº 3, 2011, p. 401-414.
par Marie-Claude Belzile | Avr 6, 2017 | Entrevues
(PORTRAIT) Depuis le 17 mars dernier, Pol Pelletier offre gratuitement des représentations dans des lieux de Montréal qu’elle habite et fait habiter brièvement, comme des éphémérides corporelles durant lesquelles elle communique son art, sa pensée, sa manière d’être face au monde. Généreusement, dans un langage qu’elle maîtrise et raffine rigoureusement, elle offre et incarne tout à la fois la réflexion, la révolte et le potentiel du changement. Le 9 avril prochain à la Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), elle interprétera l’art poétique de France Théoret, oeuvre qui sera la clôture de cette série de spectacles, laquelle souligne ses cinquante ans de carrière. Le mercredi 22 mars dernier, j’ai eu l’honneur de la rencontrer.
Pol Pelletier est un nom qui résonne différemment selon qui parle d’elle : on effleure son nom, on balbutie son nom, on le scande ou le dit avec admiration. Dans tous les cas, il ne laisse personne indifférent, qu’on espère voir son œuvre encensée ou détruite. Pol Pelletier est une actrice, une auteure, une professeure et une metteure en scène, mais elle est aussi une féministe radicale et une théoricienne trop peu reconnue. Cette femme a transformé l’histoire du Québec en s’y inscrivant fortement, sans gêne, sans peur, de front, mais pacifiquement en parlant haut et fort, en enseignant et en créant. Un don de soi, constant, que le milieu du théâtre a essayé et essaie encore d’ignorer, de taire, mais qui n’y parvient pas, car son message est lourd de vérité et vivant d’actualité : il faut détruire le patriarcat puisque le patriarcat tue. Ça semble radical, et justement ce l’est : il s’agit d’aller à la racine des problèmes, de nos problèmes sociaux, de nos injustices, de nos maladies. Son œuvre, son théâtre, ne sert que cela : mettre au jour ce qui nous ronge individuellement et collectivement, et dès l’origine, selon elle, c’est le patriarcat. Pol Pelletier va aussi au-delà de la dénonciation, elle transmet et propose des outils de guérison, par le jeu, soutenus par une philosophie sur le théâtre et le féminin qui mériterait d’être partagée au plus grand nombre. Depuis 2008, par le biais de L’École sauvage[i] qu’elle a fondée, elle s’occupe de produire des événements à la fois artistiques et sociaux, et elle organise des ateliers de formation sur la guérison par le jeu. Quand on parle de guérison, Pol Pelletier a une définition propre qui s’articule dans une dynamique avec l’inconscient individuel et collectif et notre rapport à nous-mêmes : « La guérison commence quand l’inconscient s’ouvre et laisse sortir un souvenir empoisonné, une blessure qui détermine tout ce que tu es, ton corps, tes choix de vie, tes relations humaines, tout! Là, y’a plus rien qui tient, t’es en état de choc, il faut la révolution! » La guérison commence quand on accepte de faire face au poids de notre culture sur nous-mêmes. Pour Pol, dans notre culture, ce sont les femmes qui portent « la souffrance du monde », c’est inclus dans le rôle du féminin, et selon elle, cette souffrance, les femmes ne sont plus capables de la contenir, elles désirent dénoncer, mais trop encore se taisent. Elle se demande ce qu’on fait avec toute cette souffrance. Et elle propose une méthode dans son enseignement, le Dojo[ii], qui permet la révolution de soi et des autres par le jeu. Une révolution dans le sens de transformer la souffrance de la blessure du patriarcat par quelque chose d’autre, ce féminin que l’on réduit à néant depuis des millénaires. Qu’est-ce que ce féminin? Pour Pol Pelletier, c’est le concept qui permet de définir par la négative le masculin, le concept qui sert à valider le masculin mais qui cache et contient le féminin : la peur, l’étranger, le chaos, la fragilité, la sensibilité, et tout ce qui est mis au rang inférieur dans notre culture. Toutes ces caractéristiques que l’on attribue au genre et au sexe féminin et qui n’auront jamais d’égal au statut du masculin. Accepter la fragilité du féminin est ce qui semble pouvoir guérir la blessure, selon Pol. La révolution est de détruire le patriarcat qui tue, viole, abuse, oblige, contraint et fait commerce chaque jour, partout, dans les pays occidentaux et occidentalisés. Pol me dit que malgré toutes ces années d’enseignement, malgré qu’elle ait rencontré plus de 4 000 élèves, elle ne sait toujours pas exactement quoi faire avec toute cette souffrance, mais elle a observé au cours d’un atelier un geste qui lui donne espoir : « Y’a un gars qui est arrivé avec une vieille carabine. Y’était avec et tu voyais que lui, comme homme, y’avait pas envie de tirer et y savait pas quoi faire avec. Ben y’a une femme qui l’a pris, pis elle, elle a fait une canne avec… Ça, c’est l’inconscient collectif qui parle. Les femmes sont capables de faire ça, c’est l’imaginaire. L’inconscient est capable de prendre les choses et de les détourner de leur sens. » En apprenant à danser avec l’inconscient, comme se le figure Pol Pelletier, on se donne accès à la créativité, et c’est par ce moyen qu’on peut transformer l’état des choses.
Plus je discute avec cette femme, plus je croise son regard, mieux je comprends pourquoi elle a eu tant de mal à jouer ses idées, pourquoi elle a reçu tant d’insultes et comment on a pu refuser de l’accueillir au-devant des grandes audiences : elle déstabilise l’ordre établi, elle jure avec la norme, elle croit dur comme fer à son propos, elle parle de changement et choisit des oeuvres qui détruisent tout le confort de notre société. Qui ose? Elle, sans aucune excuse, car elle fait les choses pour qu’il y ait évolution, pour faire cesser le statu quo, pour invalider l’économie si stable des théâtres-business que le grand public fréquente. Pol Pelletier dérange. Elle parle fort, elle déplace l’air quand elle le fait et contredit toutes les postures gentilles qu’une femme devrait tenir si elle écoutait la norme de tenue d’une femme dans les lieux publics. Pourquoi se contenir, se retenir et faire semblant? Au jeu comme dans la vie, la vérité est le mot d’ordre pour cette femme. Tout doit être question de vie ou de mort, sinon ça ne sert à rien de plonger. Et puisque le patriarcat tue, au propre et au figuré, il y a beaucoup de questions auxquelles s’attarder, des femmes qui reproduisent les maux du patriarcat aux raisons pour lesquelles nous sommes si malades de corps et d’esprit. Elle me raconte, parmi tout cela, ce qu’elle pense du théâtre, aujourd’hui, elle qui a cofondé Le Théâtre expérimental de Montréal (1975-1979, aujourd’hui le Nouveau Théâtre expérimental), ainsi que Le Théâtre expérimental des femmes (1979-1985, aujourd’hui l’Espace Go). Pour elle, un théâtre devrait être comme une maison, mais elle croit que ce genre de théâtre n’existe plus aujourd’hui, ou bien c’est qu’elle ne les connait pas. Elle voit le théâtre comme un lieu que l’on doit habiter, animer de l’intérieur et rendre intéressant. Quand on s’en va rendre visite à un membre de la famille ou à des ami·e·s dans leur maison, on se prépare, on a hâte d’arriver, de sentir les odeurs, de voir les sourires, d’être accueilli·e·s par celles et ceux qui y vivent. C’est comme ça qu’elle aimerait se sentir si elle allait encore au théâtre. Elle se rappelle qu’avant, les guichetières et guichetiers étaient aussi les éclairagistes ou les actrices et acteurs, qu’elle était accueillie avec des lampes de poche et des masques à l’entrée des lieux, qu’il y avait des personnages cachés : « C’était toujours une expérience… tu marchais sur St-Paul [la rue à Montréal] l’hiver, y’avait une vieille maison, souvent y’avait pas d’affiche, fallait que tu le saches que c’était là. » De l’avis de Pol Pelletier, aujourd’hui, cette notion de maison, dans les lieux de théâtre, a disparu. Les théâtres sont devenus des business qui ne cherchent qu’à « entrer dans leur argent » et qui ne se questionnent qu’à propos du marketing. Selon elle, toutes les femmes sur les affiches des pièces que l’on observe un peu partout dans la ville sont uniformisées, sans but autre que de faire vendre, noircir le papier des journaux et remplir les salles. C’est dire à quel point on est loin de l’idée de la maison chaleureuse qui offre de quoi nourrir l’esprit. C’est une logique de comptable qui a façonné les théâtres contemporains, il n’y a plus de générosité : « Je considère que j’ai vécu une époque où le théâtre était d’une telle vitalité au Québec! Aujourd’hui, je considère qu’il est mort. Là, tout ressemble à tout. Avant, tout était complètement différent dès l’accueil. C’était comme aller en visite, c’était excitant, tu savais pas comment ils allaient t’accueillir à chaque fois. »
Pol se désole de constater que les espaces se ressemblent tant, que les lieux n’offrent plus d’idées. Et c’est entre autres pour cela qu’elle a proposé ce mois de mars dernier trois spectacles gratuits dans des lieux qui ne sont habituellement pas des théâtres mais qu’elle transforme ainsi par sa courte présence, d’environ trente minutes chaque fois. Le 17 mars, à la librairie Le Port de tête, elle a interprété Les Vaches de nuit de Jovette Marchessault[iii], un texte profond, violent et fragilisant qui parle du féminin et que Pol livre sans pudeur. J’ai eu l’occasion de le voir deux fois ces dernières années et dans deux lieux fort différents, mais l’effet est toujours le même : on veut frapper du pied avec elle sur la petite table qui la soutient car les frissons qui nous prennent donnent goût à l’action. Pol Pelletier nous donne envie d’agir avec elle, il y a communication entre elle et son audience, sa présence transforme car ce qu’elle choisit de donner, ces textes qu’elle joue n’ont d’autre choix que de réveiller en nous l’humanité, la sensibilité, le féminin. Elle donne justice à ce que tait le patriarcat, elle détruit les contraintes sociales, dans son art comme dans tout ce qu’elle produit. Le 24 mars 2017 à la librairie La Flèche rouge, elle a joué Joie[iv], texte pour lequel elle a remporté le Masque de l’interprétation féminine, prix décerné par l’Académie québécoise du théâtre. De la série des trois spectacles gratuitement offerts par Pol Pelletier, elle a interprété L’Euguélionne de Louky Bersianik, le 31 mars 2017, à la nouvelle librairie féministe du même nom, L’Euguélionne.
Ces librairies ne sont pas choisies à la légère : elles sont des lieux indépendants dans lesquels les idées circulent, se partagent, se créent. Ces librairies ont aussi une mission sociale, une approche féministe, une volonté de travailler de manière solidaire avec les membres de leur quartier. La solidarité, Pol la considère nécessaire, essentielle au devenir d’une humanité nouvelle : « Il faut se mettre en groupe, pour décider d’une collectivité il faut se parler […] » L’entraide, le partage, le travail par passion, elle ne le voit presque plus, et elle semble bien nostalgique de constater que les projets communs ne semblent pas suffisamment entrepris pour faire changer les choses. Elle est absolument féministe, mais elle ne sait plus trop si elle croit encore au féminisme. Quand elle voit que les mouvements de dénonciation tels que #BeenRapedNeverReported[v] ne permettent pas de rendre justice aux personnes abusées sexuellement et que les violeurs peuvent continuer à vivre leur vie sans conséquence, elle n’est plus sûre que le féminisme vit encore. De son point de vue, il y a encore trop peu de femmes qui n’ont ni peur ni honte d’être femmes, et simplement trop qui veulent reproduire le patriarcat en niant leur féminité : « Elles veulent faire la même chose que les hommes, pis y’en a qui vont faire pire que les hommes, parce qu’elles ont tellement honte d’être une femme… donc elles font semblant qu’elles ne sont pas [des] femmes. » Elle déplore le fait que plusieurs femmes nient encore le fait qu’elles ont des positions de directrices ou de présidentes d’entreprises grâce aux mouvements féministes auxquels elle a participé dans les années 1970 et 1980. Elle raconte le refus de Lorraine Pintal, directrice du Théâtre du Nouveau Monde concernant un texte de Jovette Marchessault : « Lorraine Pintal est là présentement parce qu’il y a eu un mouvement féministe radical. Elle est là à cause de moi pis de mes amies. Et elle le sait. Mais elle veut pas. Comment elle dort la nuit? »
Pour Pol Pelletier, donc, la reproduction du patriarcat par les femmes est une preuve décevante lui prouvant la mort du féminisme. Elle se dit toutefois contente que je lui apprenne que des mouvements de dénonciation grandissent de jour en jour sur les réseaux sociaux, qu’il s’agisse d’intimidation, d’homophobie, de xénophobie, de sexisme, de racisme, et tout ce qui découle de notre culture patriarcale. Mais elle croit que les jeunes femmes sont quelque peu naïves : « Je pense que les jeunes femmes, les femmes en général, ne sont pas assez conscientes que si tu déranges assez le patriarcat, il va te tuer. Il y a une naïveté, une illusion très grande chez les femmes en général, parce que la seule raison pour laquelle on a pu survivre pis qu’on a continué à marier des hommes pis à faire des bébés, c’est qu’on s’est dit “C’est pas si pire que ça.” » Pour elle, une partie du problème aujourd’hui réside chez les femmes elles-mêmes, dans la contradiction que certaines présentent à se servir des avancées du féminisme pour reproduire la culture patriarcale. De son point de vue, on n’est donc pas suffisamment nombreuses pour bien faire changer les choses : « On pense que c’est arrangeable… Mais le patriarcat, quand y’est pas content, il tue. Pis là on l’a en pleine face! Penses-tu que Trump y va avoir des malaises de conscience, lui, quand il va faire quoi que ce soit? C’est que la masse critique dans l’inconscient collectif est pas assez grande… Y’a pas assez de femmes – et d’hommes de bonne volonté, ça existe – qui sont prêt[·e·]s à mourir. On le voit pas clairement, mais le gun est là. » Pol Pelletier n’a pas de compte Facebook et ne navigue pas sur les réseaux sociaux, parce qu’elle croit que ce qui a lieu sur ce cyberespace ne changera rien. Ce qui se promène sur internet sera tôt ou tard récupéré dans la culture populaire ou bien démonisé, comme on le fait constamment avec le féminin. Elle croit qu’une majorité des femmes pensent que tout ce dont on a besoin maintenant, ce n’est qu’un aménagement, un arrangement : « On vous veut les filles, vous faites de bonnes directrices de banque, vous êtes tellement cutes, on va bien vous traiter », lance Pol en changeant sa voix. Elle demeure persuadée que le patriarcat veut encore faire des femmes de bonnes servantes, qu’elles soient en beau suit de banque ou à la maison. Pourtant, ce n’est pas d’un simple arrangement dont l’humanité a besoin, mais bien de la destruction de ses fondements, pour bâtir tout à fait autrement. C’est la structure qui est le problème, non pas un individu en soi à blâmer, me précise-t-elle.
Pol Pelletier ne dresse pas un portrait flatteur de notre société québécoise, puisque le problème est systémique, puisque la politique et l’économie humaine se développent depuis déjà bien longtemps sur une structure sociale patriarcale dans laquelle, pour elle, le féminin n’a aucune valeur. Elle n’hésite pas à qualifier clairement le Canada de « pourri » et l’histoire du génocide des Premières Nations et des pensionnats de « merde humaine incommensurable » : « Comment pensez-vous réparer ça? En une génération en disant “Excusez-nous, voici de l’argent”? Voyons donc! J’en connais des vies détruites. C’est des vies détruites! » Et je constate à quel point cette histoire, notre histoire commune de colons et de colonisé·e·s, ce que Pol définit comme une blessure collective, la choque et la révolte. Et c’est selon moi la réaction la plus instinctive, et on ignore et nie collectivement cette réalité. Et tout le monde en souffre, et tout le monde a besoin de guérison, car c’est de l’inconscient collectif qui marque et détermine qui nous sommes, individuellement et en société. Comme elle dit : la vérité. Elle me répète qu’elle ne supporte pas le mensonge, les vérités à peu près : « Justin Trudeau, câlice, un féministe? On accepte ce déguisement-là? Y’a pas beaucoup de monde qui vont faire comme l’enfant pis pointer du doigt “Heille, l’empereur est nu!”. Imagines-tu si on allait tou[·te·]s sur la colline pis on disait : “Heille, t’es tout nu Justin Trudeau, t’es tout nu!” Mais il faudrait être des milliers! » Et elle s’anime devant moi, tout son corps s’ouvre et je comprends, c’est ça le théâtre dont elle parle, le théâtre qui l’intéresse, qu’elle veut jouer, qu’elle veut voir le monde être. Elle veut que nous nous mobilisions tous et toutes pour changer les choses, qu’on s’anime, qu’on devienne actrices et acteurs. Son rôle d’actrice, c’est de nous faire rendre compte du poids de notre culture sur nos individualités, le patriarcat qui nous tue en dedans, et de nous donner raison de nous animer, de nous lever et de nous voir agir ensemble. Elle me parle des zapatistes au Chiapas[vi], de leur révolte. Elle n’est plus sur sa chaise, elle ajuste les mouvements au fil de ses mots et me raconte le soulèvement populaire du 1er janvier 1994, au Mexique :
« Ils étaient 20 000 quand y sont descendus. C’est le plus grand spectacle de théâtre… j’étais même pas là! Je voyais les traces dans la ville de ce qu’ils avaient fait! Ils étaient 20 000, ils descendaient quatre par quatre pis ça a duré cinq heures pis personne n’a parlé. C’était une mise en scène cosmique! Ils montaient sur le podium de la cathédrale, quatre par quatre, y descendaient quatre par quatre… 20 000 personnes qui décident, qui font un spectacle! Ils appelaient pas ça de même, mais moi je dis que c’est du théâtre, ça! Toute la ville est changée pour toujours. » C’est l’exemple parfait du théâtre qu’elle aime et aimerait voir : une mise en scène sociale, massive, qui transforme. C’est aussi son outil de guérison. Le patriarcat nous apprend la colère, la rage, il nous apprend à tuer quand on veut changer quelque chose. Si on laissait faire plus le féminin, si on utilisait le théâtre comme un mouvement social (être acteur ou actrice, agir pour transformer), on pourrait utiliser cette violence que nous possédons toutes et tous et en faire une création nouvelle, une structure nouvelle. Ce qui s’est passé à San Cristobal de las Casas[vii] et qui est, pour Pol Pelletier, un acte de guérison, une révolution. Mais, malheureusement, plusieurs de celles et ceux qui étaient parmi les 20 000 se sont fait tuer. On sent que cette femme a eu le coeur brisé. Quand elle me raconte comment elle a investi toute sa vie à comprendre le féminin et comment on le rejette encore collectivement, je sens une tristesse dans ses yeux. Si elle me confirme qu’elle a déjà vécu son deuil sur son théâtre et le féminisme, elle me dit qu’aujourd’hui, surtout, elle est fatiguée. Elle sent qu’il y a un regain d’espoir, quelque chose qui grouille à nouveau dans l’inconscient collectif, que les femmes, peut-être, veulent ressurgir, veulent faire cesser l’hémorragie. Elle se lance encore un peu, elle jouera encore, voire, mais elle se posera sûrement bientôt, pour écrire sa philosophie du féminin, ses mémoires aussi.
Le 9 avril prochain, Pol Pelletier présentera l’art poétique[viii] de France Théoret[ix], en duo avec la danseuse Rae Bowhay, à l’Auditorium de la BAnQ du Vieux-Montréal pour clore la série d’événements soulignant ses cinquante ans de carrière. Une campagne de sociofinancement[x] a présentement lieu pour permettre à Pol de réaliser son livre, Le livre Pol.
CRÉDIT PHOTO: Pol Pelletier
[i] http://www.polpelletier.com/fr/ecole_sauvage.php
[ii] http://www.polpelletier.com/userfiles/L_ATELIER_D_INITITATION_A__LA_PRE_SENCE.pdf
[iii] https://fr.wikipedia.org/wiki/Jovette_Marchessault
[iv] http://www.polpelletier.com/fr/repertoire.php?id=13
[v] http://www.huffingtonpost.ca/2015/11/01/been-raped-never-reported-one-year-later_n_8444162.html
[vi] https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9volte_au_Chiapas
[vii] http://www.medelu.org/Plus-que-jamais-les-Zapatistes
[viii] https://vimeo.com/209247720
[ix] http://www.litterature.org/recherche/ecrivains/theoret-france-441/
[x] https://www.indiegogo.com/projects/le-livre-pol/x/13689837#/
par Corinne Asselin | Mar 9, 2017 | Analyses
Regard sur le féminisme en région
Isabel Brochu nous partage en exclusivité les premiers balbutiements d’un projet de collectif féministe dans la région du Saguenay‒Lac-Saint-Jean, sa vision du féminisme en région et les défis qui attendent les militantes locales.
Après avoir quitté la douceur inhabituelle du temps montréalais de cette fin du mois de février, j’ai emprunté la route qui relie la métropole québécoise à la magnifique région du Saguenay‒Lac-Saint-Jean. C’est dans la chaleur du café Cambio sur la rue Racine à Saguenay, au cœur des territoires nordiques toujours ensevelis sous des mètres de neige blanche, que j’ai fait la rencontre d’Isabel Brochu. D’entrée de jeu, cette dernière se présente énergiquement comme étant une femme de 51 ans au service du développement régional, très impliquée dans son milieu et pour qui la justice sociale est une valeur centrale. « Je considère que je prends la parole assez librement; libre d’esprit, c’est mon critère de vie, que j’essaie d’appliquer le plus possible depuis très longtemps. »
Après avoir obtenu son diplôme de l’Université du Québec à Chicoutimi en études régionales, Isabel œuvre comme agente de développement dans les milieux touristiques et ruraux, puis elle décide de faire le saut et de se lancer à son compte à titre de consultante indépendante en développement de projet. Elle est également chroniqueuse pour le journal Le Quotidien, dans lequel elle publie un article mensuel. En addition, Isabel siège au conseil d’administration du Théâtre à bout portant et au conseil de coordination du collectif Citoyens pour la démocratie. Depuis quelques années, elle n’hésite pas à s’identifier fièrement comme militante féministe.
Tout commence à l’adolescence, lorsqu’elle fait part à son père, qui était travailleur à la papeterie Abitibi Consolidated à l’époque, de son désir de postuler à l’usine pour les emplois d’été étudiants très prisés en raison des salaires élevés. « Tu peux pas, t’es une fille, tu l’auras jamais l’emploi », lui avait alors répondu ce dernier en riant. « Le concept de l’inégalité, je l’ai compris très tôt, et je me suis toujours battue contre ça. » Dès lors, elle s’emploie à revendiquer l’égalité entre les sexes de façon individuelle, mais il y a toujours eu peu de possibilités de s’impliquer collectivement dans des groupes féministes au niveau local; ce n’est que plus récemment que les occasions se sont manifestées à elle plus concrètement.
De la nécessité et des spécificités d’un féminisme régional
Avant tout, il importe de prendre conscience que le contexte régional du Saguenay‒Lac-Saint-Jean confère des spécificités aux enjeux d’un féminisme qui doit composer avec certaines réalités territoriales, structurelles et économiques. En effet, la région se caractérise par des inégalités entre les hommes et les femmes plus marquées que dans les autres régions de la province, que ce soit au niveau de l’emploi et des revenus, de la représentation politique, du travail domestique, de la violence ou du sexisme quotidien banalisé.
Selon les données du Conseil du statut de la femme sur le Saguenay‒Lac-Sait-Jean[i], le taux scolarité des femmes de la région est moins important comparativement à celui des hommes de la région et des femmes de l’ensemble du Québec. De plus, la migration des jeunes femmes scolarisées est plus importante que celle des garçons. Du côté économique, l’écart entre les revenus est l’un des plus importants, les femmes de la région sont parmi les plus pauvres au Québec, et leurs emplois sont aussi plus précaires.
Toujours selon les données du Conseil du statut de la femme, il existe une ségrégation professionnelle nettement plus prononcée dans cette région que dans l’ensemble du Québec. La structure économique de la région, historiquement axée sur les ressources naturelles, et l’intégration plus récente des femmes sur le marché du travail permettent en partie d’expliquer pourquoi il est plus difficile de faire éclater les modèles traditionnels qui tendent à se reproduire.
Du côté de la représentation politique, la région se situe dans les derniers rangs concernant la participation des femmes aux conseils d’administration et instances décisionnelles. En parallèle, la représentation des jeunes dans ces lieux de pouvoir tend à être plus égalitaire dans l’ensemble de la province, ce qui n’est pas le cas dans la région. Finalement, les femmes sont nettement plus nombreuses à être victimes de violence et à subir, dès leur plus jeune âge, des agressions sexuelles.
Malgré une nécessité particulièrement marquée, le féminisme demeure un terme rare, voire inexistant dans l’espace médiatique au Saguenay‒Lac-Saint-Jean. « Le féminisme n’existe tout simplement pas dans le discours public », confirme Isabel. En contraste avec la situation de plusieurs chroniqueuses féministes en milieu urbain concernant l’ampleur de la violence misogyne qu’elles vivent au quotidien, il est étonnant d’apprendre que les positions féministes de Mme Brochu semblent plutôt passer inaperçues dans le contexte régional.
En guise d’illustration, celle-ci mentionne un article au titre provocateur qu’elle publie en 2015 dans le journal Le Quotidien, « La Région, le “Boys club 02” »[ii], dans lequel elle se questionne sur les problèmes structurels et culturels qui freinent la représentativité des femmes dans les principales instances décisionnelles régionales. « Au fond, je tenais des propos assez durs pour les hommes; je disais que la région, c’était un gros boys club au complet, explique-t-elle. Je n’ai eu aucune réponse, aucun commentaire, aucune critique, rien. Je me suis questionnée : est-ce que c’est de l’indifférence? »
Insuffler un nouvel élan : défis et perspectives
Conséquemment, c’est dans le but de pallier ce silence que s’organisent les récentes rencontres entre plusieurs femmes qui souhaitent s’impliquer dans la (re)dynamisation du militantisme féministe régional. Pour ce faire, Isabel affirme que les réseaux sociaux constituent incontestablement de précieux outils de communication pour remédier à l’obstacle que représente l’étendue du territoire régional pour la convergence des forces féministes. Cette mère de 51 ans se dit être l’exemple de l’efficience de ces médiums à rejoindre les femmes de tous âges, peu importe où elles se trouvent. « Au commencement, je me suis nourri sur les groupes féministes tels que Je suis indestructible, Femme philosophie, Mtl Sisterhood et compagnie. J’ai lu les débats, les chicanes aussi, et j’ai façonné ma pensée à partir des réalités des autres groupes de femmes, des jeunes surtout. »
Par contre, elle a l’intime conviction que l’utilisation des médias sociaux présente des limites importantes qui peuvent même s’avérer contre-productives. « J’ai eu la chance d’aller à l’école longtemps, et je suis capable d’être critique par rapport aux contenus qui circulent sur les médias sociaux; mais ce n’est pas le cas de toutes les femmes. Par exemple, il peut être difficile pour les femmes vivant d’autres réalités de s’identifier à certains propos plus radicaux ou intellectuels qui sont véhiculés sur ces groupes. »
Finalement, Isabel insiste sur l’importance de la rencontre qui favorise le dialogue permettant de mettre l’accent sur les liens communs, dans une optique de solidarité entre les femmes. « Quand tu as quelqu’un en face de toi, ce n’est pas la même chose, illustre-t-elle. La non-mixité est également importante. Il y a un respect, des règles de discussion qui sont géniales : la dynamique est complètement différente et ça, ça fait du bien. »
Plusieurs défis s’annoncent alors à l’horizon pour le collectif en devenir concernant la lutte féministe en contexte régional. Lorsque la question lui est posée, Isabel répond sans hésiter : « La première chose qu’on peut souhaiter, c’est qu’on ait un discours qui soit porté dans l’espace public; il faut que les gens répondent, il faut qu’il y ait un débat. » Plus qu’un mouvement, le féminisme constitue désormais un champ d’études en soi, avec ses cadres théoriques et grilles de lecture permettant d’étudier le monde avec une perspective qui prend en compte les rapports de genre, de sexe, de classe, de race. Mme Brochu est d’avis qu’il faut s’employer davantage à utiliser les outils de ces avancées théoriques dans le but de s’attaquer aux enjeux spécifiques du territoire régional. « C’est ce qui se fait de plus en plus actuellement dans les universités, et dans ce sens, le mouvement ne peut que s’enrichir. Mais le défi ensuite, c’est la diffusion, la vulgarisation, pour permettre aux citoyen[·ne·]s de se les approprier. »
En ce sens, il y a un grand travail d’éducation populaire à faire, car plusieurs idées reçues en lien avec la question persistent dans les communautés. Longtemps, les centres de femmes de la région ont évité de se définir comme féministes, peut-être parce que le mot demeure incompris ou polarisant. À titre d’exemple, ce n’est que tout récemment que le groupe communautaire almatois Récif 02, rassemblant une trentaine de groupes de femmes de la région et plus de 100 000 membres, s’est revendiqué du féminisme dans sa description. Le mouvement local est traditionnellement structuré autour des centres de femmes qui jouent un rôle déterminant dans la région, mais qui s’orientent plus souvent sur les services aux femmes que sur les luttes politiques revendicatrices.
Dans ce contexte, les activités pour la Journée internationale pour les droits des femmes présentent habituellement conférences, présentations et pièces de théâtre qui traitent principalement des luttes historiques du passé. Le besoin de multiplier les initiatives organisées en dehors des lieux institutionnels se fait donc toujours fortement sentir. L’appropriation de l’identité féministe demeure timide dans la région, et un des défis du collectif sera certainement de renverser cette situation, ce qui pourrait grandement contribuer à améliorer la visibilité des enjeux féministes. C’est avec amusement qu’Isabel me raconte que son fils parle de sa mère féministe dans sa cour d’école. C’est certainement grâce à des femmes comme elle qu’on peut espérer que la prochaine génération soit davantage conscientisée à ce sujet.
Pour Mme Brochu, il ne fait pas de doute que plusieurs militantes locales sont déterminées à combattre le sexisme qui persiste dans nos sociétés, et elles sont conscientisées par la mise en commun d’expériences et de savoirs dans le contexte plus large d’une (re)dynamisation du féminisme à l’échelle de la province et de l’international. Elles ont suivi les mouvements d’agressions non-dénoncées, ont lu sur les enjeux de l’intersectionnalité, de la culture du viol, de la communauté LGBTQ; elles sympathisent avec les féminismes noirs et arabes; elles se sentent impliquées dans l’émergence de « la quatrième vague » qui porte en son centre l’utilisation des nouvelles technologies à des fins d’accessibilité et de diffusion de l’information.
À l’échelle régionale, elles dénoncent le sexisme ordinaire et le ton paternaliste des élus envers les femmes qui prennent la parole publiquement. Isabel ressent avec elles le besoin de se rassembler et d’agir, et c’est dans cet esprit que l’idée du collectif fait actuellement son chemin : les féministes de la région ont une volonté assumée de mettre en commun leurs visions et moyens d’action pour renverser une situation inégalitaire qui est enracinée dans la société.
« Ce qui est ressorti aussi des discussions, c’est la nécessité de se former entre nous, sur l’intersectionnalité par exemple, de se faire des journées portant sur le transféminisme, faire venir des gens de l’extérieur peut-être aussi. » La réalité géographique constitue à cet égard le premier défi concret pour les intéressées. Pour l’instant, deux réunions ont eu lieu, réunissant une vingtaine de participantes dont Marielle Couture, entre autres co-fondatrice du média Mauvaise Herbe et co-organisatrice du festival Virage; Anne-Martine Parent, professeure en littérature à l’UQAC et auteure, plusieurs étudiantes des Cégeps de Saint-Félicien et Jonquière. C’est donc avec joie qu’Isabel s’est engagée à participer à cet effort féministe, et elle est très fière de ce projet qui prend forme. « C’est réaliser qu’il y a d’autres possibles dans les rencontres entre individus », résume-t-elle.
Dans une deuxième mesure, Isabel convient qu’il est important d’améliorer le dialogue avec les groupes féministes de tous horizons à travers le Québec. À ce sujet, elle reconnaît qu’il y a un gros travail à faire : « Il y a un fossé qui se creuse entre les régions, et notamment Montréal, depuis des années, et évidemment le féminisme en fait partie. Il y a définitivement une rupture au niveau des communications, au niveau de la politique. Lorsque nous avons des gouvernements qui présentent des visions qui ne sont qu’économiques, les régions deviennent des territoires économiques. Mais la faute n’incombe pas qu’aux autres : il y a une autocritique importante à faire. Les gens ne se sont pas mobilisés contre les réformes néo-libérales qui ont mené à l’abolition du Comité régional de développement (CRÉ) ou du Centre Local de Développement (CLD) par exemple. » Sous cet angle, l’inquiétude quant à la prospérité économique de la région semble parfois éclipser les questions sociales, dont celle du féminisme. Pourtant, Isabel insiste sur le fait que ces enjeux ne s’excluent pas, et doivent être considérés de façon interdépendante.
Finalement, il suffit de quelques femmes engagées dans leur communauté pour favoriser la diffusion des idées, la médiatisation d’une parole féministe forte et assumée dans l’espace public. Il est évident que passer une heure à boire un café avec une femme aussi ouverte, attachante et déterminée qu’Isabel suffit pour donner l’envie de s’impliquer socialement dans cette région qui a encore tout à offrir. Il est remarquable d’être témoin de son profond désir de changement et de justice sociale, mais surtout de son amour pour son territoire et pour les gens qui y habitent. L’unification des voix féministes est fondamentale pour aspirer à modifier les constats actuels sur l’égalité des sexes en région pour les prochaines générations. Beaucoup de travail reste à faire par le collectif en devenir pour lever le voile sur les inégalités persistantes entre les sexes au Saguenay‒Lac-Saint-Jean, mais il ne fait pas de doute que grâce à des femmes comme Isabel, les citoyen·ne·s de la région entendront davantage parler de féminisme dans un futur rapproché.
CRÉDIT PHOTO: Corinne Asselin [i] Conseil du Statut de la Femme (2015). Saguenay-Lac-Saint-Jean : Portrait statistique Égalité Femmes Hommes. Québec : Bibliothèque nationale du Québec.
[ii] Isabel Brochu, « La Région, le “Boys club 02” », Le Quotidien, 21 juillet 2015, http://www.lapresse.ca/le-quotidien/archives/chronique/201507/20/01-4886….