par Suzanne Zaccour, Michaël Lessard | Mar 7, 2017 | Idées, Societé
Petit guide de féminisation ostentatoire
Suzanne et Michaël sont autrice et auteur d’un livre de référence sur la féminisation, à paraître chez M éditeur et aux Éditions Syllepse à l’automne 2017, ainsi que directrice et directeur d’un ouvrage collectif sur le sexisme linguistique, à paraître ce printemps aux éditions Somme Toute.
« Moi, je préfère auteur. Mais pas auteur-eur. Au-teu-re. Avec un e muet. »
Combien de fois a-t-on entendu ces mots après avoir eu l’audace de parler d’une autrice? Il semble que plusieurs aiment leur féminisation comme ils aiment les femmes : muette.
Depuis quelques années, nous assistons à un essor de la féminisation au Québec. Il n’est plus aussi rare de voir, au travail, à l’école et dans nos milieux sociaux, la marque langagière d’une reconnaissance de l’existence des femmes. Mais cette avancée est timide, partielle, discrète. Lorsqu’on féminise, c’est du bout du clavier, en mettant les femmes entre parenthèses: les étudiant(e)s, les citoyen(ne)s. Ou l’on féminise à moitié : les candidates et candidats retenus seront contactés en avril. Ou encore on « féminise » à la française, en délaissant les noms qui « sonnent trop » féminin : les chercheures, la metteure en scène, la professeur.
Ces modes de féminisations portent la marque du compromis. D’accord pour féminiser, mais il ne faudrait pas trop qu’on entende la présence des femmes, qu’on les mette à l’avant-plan. Les autrices, les chercheuses. Il ne faudrait pas qu’elles s’imaginent qu’il est vraiment question d’elles. Les chercheuses/eurs passionnéEs. Tou·te·s modernes que l’on soit, on aime encore notre féminisation discrète.
Nous proposons une alternative à ces féminisations de demi-mesure : la féminisation ostentatoire. Cette approche reconnaît l’importance d’une féminisation tant à l’oral qu’à l’écrit. Elle insiste pour que le féminin soit marqué, et remarqué. On ne s’excuse plus de féminiser. La féminisation n’est plus camouflée dans le discours : elle est le discours.
Cinq raisons d’adopter la féminisation ostentatoire
1- Par cohérence. Pourquoi les raisons qui nous incitent à féminiser à l’écrit ne s’appliqueraient-elles pas à l’oral? Si l’on considère important d’écrire les auteur·e·s pour révéler et marquer la présence des femmes à l’écrit, on devrait estimer tout aussi important de dire les auteurs et les autrices à l’oral, puisque l’oral s’accommode mal des e muets et des graphies tronquées (auteur.e.s, auteur/e/s, auteur-e-s, etc.).
2- Pour contrecarrer la masculinisation du français. Les féminins ostentatoires que nous employons ne sont pas nés dans nos cerveaux rebelles. Au moyen-âge, il était courant d’entendre autrice, doctoresse, défenderesse, vainqueresse, inventrice, prophétesse, poétesse… Si ces mots « sonnent bizarres » aujourd’hui, ce n’est pas le fruit du hasard. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, des auteurs et grammairiens sexistes ont activement lutté pour faire disparaitre les noms féminins désignant des métiers et fonctions dont ils jugeaient les femmes indignes. On a fait disparaitre philosophesse pour que les femmes cessent de penser. On a fait disparaitre peintresse pour que les femmes cessent de peindre. Autrice pour qu’elles cessent d’écrire. Pourtant, on a laissé indemnes amatrice et spectatrice, des féminins construits sur le même modèle que auteur/autrice, parce que ces rôles ne menacent pas l’ordre établi : « Si l’on ne dit pas une femme autrice, c’est qu’une femme qui fait un livre est une femme extraordinaire ; mais il est dans l’ordre qu’une femme aime les spectacles, la poésie, etc. comme il est dans l’ordre qu’elle soit spectatrice[i] ». Utiliser auteure lorsqu’on connait cette histoire, c’est faire vivre un héritage sexiste. C’est donner raison à ceux qui ont lutté pour que la langue contraigne les femmes à la passivité, les confine au deuxième sexe.
3- Pour refuser d’associer la sonorité esthétique à la sonorité masculine. Même chez les féministes, la raison la plus souvent invoquée pour ne pas féminiser est que « autrice, c’est laid, ça sonne bizarre ». Pareil pour les noms en euse[ii], comme chercheuse[iii]. Ce qui est féminin est laid? L’argument n’est ni nouveau, ni original. Aux XVIIe siècle et XVIIIe siècles, philosophesse a été vigoureusement attaqué pour une raison esthétique : on y entend le mot fesse. On a curieusement aussi fait disparaitre capitainesse, vainqueresse et peintresse qui pourtant ne partagent pas cette « faute ». L’argument esthétique devient facilement un prétexte pour cacher d’autres considérations sexistes. Par ailleurs, l’esthétique auditive ne repose que sur l’habitude. Entre auteure et autrice, aucun n’est objectivement plus beau que l’autre[iv]. Une fois intégré dans notre vocabulaire, on s’habitue rapidement à autrice – au point où c’est une auteure qui nous fait sursauter. Féminiser de façon ostentatoire, c’est refuser un critère de beauté phonétique arbitraire qui nous fait associer la sonorité masculine à la sonorité « esthétique ».
4- Pour valoriser les féminins. Certains féminins sont également boudés parce que leur emploi serait dévalorisant. On dit une maîtresse d’école, mais une maître pour désigner une avocate. C’est encore une question d’habitude. Il y a à peine quelques décennies, au Québec, madame le juge était préféré à madame la juge, considéré péjoratif. Ici, on parle de la mairesse, alors qu’en France la maire est préféré sous le même prétexte. Faut-il vraiment que les femmes se désignent au masculin pour être prises au sérieux? Pour renverser la valeur et éradiquer la connotation péjorative des féminins, il faut tout simplement se les réapproprier, les utiliser jusqu’à ce qu’ils deviennent normaux, prendre en charge l’histoire des mots qui nous sont chers.
5- Pour mobiliser. Chaque fois que nous utilisons autrice, quelqu’unE se surprend. Ce sont autant d’occasions de discuter de féminisation, d’en raconter l’histoire, de partager nos convictions. On peut bien utiliser le « féminin » l’auteure à l’oral, personne ne s’en rendra compte, et votre public aura le loisir d’entendre l’auteur. La féminisation ostentatoire, c’est l’activisme de tous les jours.
Comment féminiser? Petit guide pratique de féminisation ostentatoire
Le principe de base de la féminisation ostentatoire est la recherche d’un féminin marqué à l’écrit et à l’oral : le féminin s’entend. Cette stratégie préconise l’emploi de la forme féminine la plus différente de son homologue masculin.
Cette façon d’écrire et de parler se pratique, se développe, s’accorde aux contextes et aux goûts personnels. Voilà cependant un guide pratique pour vous aider à vous lancer dans cette aventure.
Afin de choisir le féminin à privilégier, on se posera les questions suivantes :
- La forme féminine se distingue-t-elle de manière marquée à l’écrit et à l’oral de la forme masculine ?
- Est-ce qu’une forme féminine utilisée ailleurs dans la francophonie se distingue davantage de la forme masculine ?
- Est-ce qu’une forme féminine anciennement utilisée se distingue davantage du masculin ?
- Vaut-il la peine de recourir à un néologisme pour marquer le féminin ?
- Le nom a-t-il un synonyme dont la forme féminine est plus marquée ?
Afin d’illustrer chacune de ces étapes, faisons passer cet examen au mot auteure.
- La marque. Contrairement au « féminin » auteur employé en France et en Belgique, auteure est marqué à l’écrit. Cependant, sa prononciation est identique au masculin auteur. Conséquemment, auteure n’est pas un féminin ostentatoire puisqu’il n’est pas marqué à l’oral.
- Ailleurs dans la francophonie. Le féminin autrice, employé en Suisse, est plus marqué à l’écrit qu’auteure et est également maqué à l’oral. On favorisera donc autrice par rapport à auteure.
- Alternatives historiques. Les féminins historiques autrice, autoresse et authoresse sont tous marqués à l’oral et à favoriser par rapport à auteure.
- Néologismes et nouvelles graphies. Les formes féminines autrice, autoresse et authoresse sont suffisamment marquées à l’oral et à l’écrit. Il n’est pas nécessaire de recourir à un néologisme ou à une nouvelle graphie.
- Synonymes. On peut préférer recourir à un synonyme lorsqu’un mot est difficile à féminiser – la protagoniste plutôt que le personnage – ou lorsqu’on recherche un féminin plus marqué – la magistrate plutôt que la juge. Dans le cas d’auteure, les alternatives autrice, autoresse et authoresse sont suffisamment ostentatoires : il n’est donc pas nécessaire de recourir à un synonyme.
En conclusion
Il existe des dizaines de façons de féminiser nos textes et discours – la féminisation ostentatoire n’est qu’une stratégie parmi tant d’autres. Elle convient particulièrement aux contextes où il est crucial de marquer la présence des femmes, comme pour parler de milieux traditionnellement masculins. Dans d’autres contextes, on préfèrera une formulation épicène qui « dégenre » la langue (le personnel), ou l’emploi de doublets (l’employé ou l’employée). Pour faire un choix entre ces options, encore faut-il les connaître. Or, on apprend encore en cours de français que « le masculin l’emporte »; on apprend tous les jours que les femmes importent peu. À l’occasion de la Journée internationale de lutte pour les droits des femmes, passons non pas seulement de la parole aux actes, mais aussi des actes à la parole, pour saisir chaque opportunité de « parler féministe ». Dans cette perspective, la féminisation ostentatoire est un outil important pour rappeler et réaffirmer l’importance de la visibilité des femmes.
[i] Éliane Viennot, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin !, Donnemarie-Dontilly, iXe, 2014, p 59.
[ii] L’Office québécois de la langue française rapporte que les « noms qui se terminent en –euse […] suscitent des réticences, en raison surtout de la valeur dépréciative souvent associée à cette finale, utilisée à l’occasion pour désigner des outils ou des machines ». Office québécois de la langue française, « Capsule du 2 septembre 2011 », 50 ans d’action et de passion, 2012, en ligne : <www.oqlf.gouv.qc.ca/50ans/html/50_enrichissement.html>. Il est possible que cette réticence ait des origines classistes, le suffixe eux ayant acquis une connotation populaire et donc péjorative au XVIIe siècle. Les féminins en trice apparaissent à la même époque et acquièrent une connotation plus noble que ceux en teuse : actrice/acteuse, cantatrice/chanteuse… Voir Office québécois de la langue française, Titre et fonctions au féminin : essai d’orientation de l’usage, Québec, Éditeur officiel du Québec, 1986 aux pp 45-46. Voir aussi Claude Duneton, Pierrette qui roule… : Les terminaisons dangereuses, Carcassonne, Mots et cie, 2007.
[iii] Pourtant, on s’accommode bien de l’adjectif chercheuse, comme dans fusée à tête chercheuse.
[iv] Il n’y a d’ailleurs aucune raison linguistique ou historique pour qu’autrice choque l’oreille, ce mot étant issu du latin auctrix et respectant la règle voulant que les masculins en teur aient des féminins en trice.
par Rédaction | Mar 24, 2016 | Canada, Opinions
Par Alexandra Bahary
Processus judiciaire, victime « idéale » et victim blaming.
« Why couldn’t you just keep your knees together? (1)
Rapportés dans L’actualité en novembre dernier, ce sont les propos que le juge Robin Camp de la cour provinciale de l’Alberta a adressés à une plaignante lors d’un procès pour agression sexuelle sous sa gouverne. Le juge Camp a été réprimandé de manière quasi-unanime par le public canadien, lectorat du Journal de Montréal compris. Ils équivalent à demander à la victime d’un tir par balle pourquoi elle n’a pas esquivé la balle, rappelaient certain-e-s, dont l’humoriste Louis T. à Bazzo.TV (2). « Et pourquoi pas une destitution???? », « comment un homme avec un raisonnement aussi stupide peut-il être juge » (sic), « [d]evrais se faire enculer pis lui demander pourquoi ta pas fermé tes jambes » (sic) proposaient même avec engouement certain-e-s commentateurs-trices dudit Journal de Montréal. Ces paroles ‒ en soi caricaturales ‒ lui ont même valu une caricature du National Post (3). À la suite d’un examen du Conseil canadien de la magistrature, il n’est plus permis au désormais juge de la Cour fédérale de siéger dans un procès en matière d’agression sexuelle. Il a, de surcroît, accepté de participer à un programme de sensibilisation à l’égalité des sexes après avoir présenté des excuses publiques à la plaignante ainsi qu’aux femmes qui auraient été dissuadées de déposer des plaintes pour infractions sexuelles par sa faute. Ce cas de figure illustre parfaitement certains problèmes inhérents à notre système de justice criminelle, en dépit des réformes en la matière. J’estime qu’il met en exergue la conception que notre société, au demeurant moderne, se fait de la « victime parfaite » en matière d’agression sexuelle et du comportement qu’elle devrait adopter face à cette agression.
Or, dès lors que l’on s’écarte d’un exemple précis et flagrant d’injustice comme celui de Robin Camp, comment expliquer la réaction judiciaire et sociale au mieux timide face aux violences sexuelles que subissent les femmes? Comment expliquer que le récit délivré par de nombreuses plaignantes sur leur(s) expérience(s) d’agression(s) sexuelle(s) soit discrédité par ces acteurs? (N’en déplaise à certain-e-s, je réitère d’office le caractère genré de cette violence, considérant qu’en 2013, 83 % des victimes d’agression sexuelle étaient des femmes ‒ la proportion demeurant constante depuis des années ‒ et que 97 % des auteurs d’infraction sexuelle étaient de genre masculin (4).) Comment expliquer le scepticisme du public à l’égard des dénonciations d’agressions sexuelles des femmes autochtones de Val-d’Or par opposition aux témoignages d’autres femmes (5)? Comment expliquer l’indifférence générale de la population face aux meurtres, agressions sexuelles et disparitions de milliers de femmes autochtones au Canada, un véritable féminicide (6)? Pourquoi banalise-t-on les témoignages d’agressions à caractère sexuel lorsque la consommation d’alcool est impliquée?
Pensons notamment à la couverture médiatique du présent procès Ghomeshi. Loin de moi l’idée de nier que la conciliation entre le droit à une défense pleine et entière de l’accusé-e et certaines valeurs féministes puisse présenter de nombreux défis; je n’aurai donc pas la prétention d’offrir des réponses à cette problématique épineuse. La réaction des médias et du public soulèvent néanmoins certaines interrogations. Pourquoi le fait que Lucy DeCoutere, l’une des plaignantes, ait tenté de recontacter l’accusé suite aux évènements qui font l’objet du procès minerait de facto sa crédibilité quant à son absence de consentement?
Certaines juristes féministes abordent ces questions en démontrant l’existence d’une dichotomie entre celle que l’on perçoit comme une « victime idéale » par rapport aux autres survivantes. Selon elles, lorsque qu’une femme n’aurait pas un comportement ou un mode de vie conforme à celui d’une « vraie victime », qui serait crédible et digne de la protection du système de justice, elle serait une « fausse victime » à blâmer pour sa propre agression.
Qui sont ces « mauvaises victimes »?
Les survivantes qui n’ont pas une situation personnelle ou une réaction postérieure à l’agression qui correspond à celles de notre imaginaire populaire, affirme la juriste Melanie Randall (7). Celles qui ne résistent pas physiquement. Celles qui ne subissent pas un « vrai viol », évènement qui se veut éphémère et isolé par rapport aux expériences des autres femmes, réitérant ainsi le caractère exceptionnel de ces violences. En premier lieu, celles qui ont un mode de vie qui ne correspond pas aux normes sociales ou qui sont socio-économiquement marginalisées.
En 1992, suite aux pressions persistantes de certains groupes féministes, le gouvernement avait pourtant mis en place une réforme pour mettre un frein à certains stéréotypes teintant le traitement judiciaire des agressions sexuelles, notamment celui de la femme de « mauvaise réputation ». À cette occasion, on amenda le Code criminel pour introduire des règles de preuve quant à la référence aux comportements sexuels antérieurs de la plaignante. Il s’agissait de limiter la possibilité d’invoquer le nombre de partenaires sexuels ou les comportements sexuels de la plaignante, qui ne sont plus recevables à titre d’argument dans l’unique but de discréditer celle-ci (8). Par exemple, l’accusé-e peut mettre en preuve une relation sexuelle de la plaignante avec un tiers qui aurait eu lieu en même temps que l’infraction alléguée afin de prouver son innocence. Toutefois, cet accusé-e ne peut invoquer les relations sexuelles antérieures qui n’ont aucune incidence sur les faits du procès. Dans la même veine, l’amendement limite l’accès aux documents médicaux et psychiatriques de la plaignante, qui se doit d’être justifié. Cette même réforme limite la défense de croyance au consentement de la victime : elle n’est plus recevable lorsque la croyance de l’accusé découle de l’affaiblissement volontaire de ses facultés, de son insouciance, d’un aveuglement volontaire ou du fait qu’il n’ait pas pris les mesures raisonnables pour s’assurer du consentement de la plaignante (9). De cette manière, la notion de consentement devient affirmative et l’absence de « non » ne justifie plus une agression sexuelle.
Malgré ces avancées statuaires, la conception dominante de la privatisation du risque, selon laquelle certaines femmes seraient responsables de leur agression puisqu’elles n’auraient pas pris les précautions pour assurer leur sécurité, persiste – lorsqu’on ne les accuse pas tout simplement de mentir. Les recherches de Barbara Sullivan démontrent que les attitudes sociétales négatives à l’égard des travailleuses du sexe font en sorte qu’elles soient considérées comme moins crédibles, mais aussi qu’elles soient plus souvent exposées à la violence. De fait, la pensée populaire selon laquelle leur consentement à un acte sexuel serait continu et implicite fait en sorte qu’elles ont davantage de difficulté à se présenter comme des « vraies victimes » d’agression sexuelle (10).
Au niveau institutionnel, le Canada possède un historique particulièrement désastreux quant à la prise en charge des agressions sexuelles vécues par des femmes autochtones et des femmes précaires ou aux prises avec un problème de drogue ou d’alcool. Dans la même veine, une étude australienne a examiné le déroulement de procès en matière d’agression sexuelle en portant une attention particulière au traitement subi par les plaignantes autochtones ou racisées dans ce cadre. L’étude a observé que la défense interrogeait plus souvent ces femmes relativement à leur consommation d’alcool ou de drogue que les femmes blanches. Il en allait de même des questions relatives au nombre de relations sexuelles usuel dans leur communauté (11). Or, ces femmes sont plus souvent sujettes à des violences sexuelles. Au Canada, l’on constate que le risque d’agression augmente avec l’interaction de différents systèmes d’oppression (racisme, capacitisme, etc.). À ce titre, 75 % des jeunes filles autochtones âgées de moins de 18 ans ont été victimes d’une agression sexuelle (12) et 40 % des femmes présentant un handicap vivraient au moins une agression à caractère sexuel au cours de leur vie (13).
Ironiquement, à l’opposé du stéréotype véhiculé à l’égard des femmes « au style de vie marginal », Randall expose que l’autre groupe de plaignantes dont la crédibilité est le plus souvent remise en cause serait… celui des conjointes agressées sexuellement par leurs conjoints. Pour pallier ce problème, le Code criminel avait été amendé en 1983 pour mettre fin à l’immunité entre conjoint-e-s en matière d’infractions sexuelles. Cette réforme avait aussi élargi la notion d’infraction sexuelle en remplaçant la notion de viol (soit une pénétration vaginale, anale ou buccale forcée) à celle d’agression sexuelle au sens large (une atteinte à caractère sexuel sans consentement, que ce soit par pénétration ou par attouchements, caresses…) (14). Néanmoins, certain-e-s juges se cramponnent à une notion de consentement implicite et continu résultant du mariage. La « victime parfaite », digne de la protection étatique, serait alors celle qui a un mode de vie socialement acceptable, mais qui est célibataire! Ce mythe populaire est particulièrement pernicieux, puisqu’on recense qu’une femme sur sept a déjà été agressée sexuellement par son conjoint. En outre, sept femmes victimes d’agression sur dix ont été agressées dans une résidence privée (15) et huit personnes sur dix connaissaient la personne qui les a agressées (16). Ces statistiques s’inscrivent en porte-à-faux avec le fameux mythe de la femme agressée par un inconnu dans une ruelle nocturne.
Ces mythes et stéréotypes ne sont pas uniquement présents au niveau du procès, mais également lors de la réception des plaintes par le service de police. Notons que la consommation d’alcool, le milieu de vie de la victime, mais aussi sa façon de réagir après l’évènement ont un caractère déterminant quant à la décision de retenir ou non la plainte. Ainsi, la pensée magique selon laquelle une victime qui ne se serait pas débattue physiquement pour résister à la personne qui l’a agressée serait complice de son agression persiste. Cela est dû à un héritage légal de la plupart des pays occidentaux où l’usage de la violence physique était l’un des critères pour que l’accusation de viol soit fondée. De plus, le procès pour viol avait comme objectif avoué de verser un dédommagement à la famille de la victime qui n’était « plus mariable », dû à sa réputation entachée. Même en cas de résistance, on s’attend à ce que des blessures physiques puissent corroborer le témoignage de la plaignante victime d’un « vrai viol ». Ceci expliquerait notamment l’infime taux de plaintes retenues pour devenir des accusations formelles. En 1999, la Cour suprême avait pourtant tranché que le consentement à une activité sexuelle doit être volontaire et communiqué, ce qui invalide la présomption de consentement implicite à une activité sexuelle. Le « oui » doit donc être clair, enthousiaste et informé.
Ces exemples démontrent que les améliorations statuaires n’ont pas suffi à éradiquer les stéréotypes qui se cantonnent au jugement des acteurs sociaux, mais également des acteurs judiciaires. Randall analyse ce constat en affirmant que la présomption selon laquelle le droit change les mentalités surestime le pouvoir du droit et sous-estime combien les inégalités de genre sont profondément ancrées dans notre société (17). C’est pourquoi les réformes juridiques demeurent une solution partielle à l’évolution des mentalités auxquelles devraient se conjuguer d’autres vecteurs de changement, notamment l’éducation populaire et l’activisme. J’estime qu’à cette occasion, un des champs de bataille principaux demeure la lutte contre l’invisibilisation des personnes à l’origine de l’agression au détriment des survivantes ainsi que la prise en charge collective des violences sexuelles. Ces violences sont fréquemment banalisées et ignorées lorsqu’elles s’insèrent dans un contexte quotidien. Quant à celles qui sont dignes d’attention, soient les « vrais viols de ruelle », on leur confère un caractère de danger inévitable et inhumain, à l’instar d’une catastrophe naturelle. C’est pourquoi, à défaut de se concentrer uniquement sur le contexte social dans lequel évoluent les survivantes, il faudrait davantage se pencher sur celui des personnes qui agressent. Il faut cesser de blâmer les survivantes et cesser de présenter la violence envers les femmes comme un fait isolé, une entité flottante et immuable qui serait dépourvue de toute responsabilité humaine. Puisqu’elle ne l’est pas.
(1) http://www.ctvnews.ca/canada/judge-apologizes-for-keep-your-knees-together-comment-1.2652482
(2) En ligne : https://www.facebook.com/BazzoTV/videos/942227589159316/.
(3) http://news.nationalpost.com/full-comment/gary-clement-why-didnt-the-judge-keep-his-knees-shut-anyway
(4) MINISTÈRE DE LA SÉCURITÉ PUBLIQUE. Infractions sexuelles au Québec. Faits saillants 2013, gouvernement du Québec, 2015. Sans, évidemment, vouloir exclure la possibilité d’agression sexuelle du fait d’une personne ne s’identifiant pas comme homme, d’où mon choix d’employer un terme neutre.
(5) J’aimerais rappeler à ce titre que la présomption d’innocence s’applique à un processus judiciaire dans le but de protéger l’accusé-e face au pouvoir coercitif de l’État. S’en réclamer autrement équivaut à étendre artificiellement son application. Il ne peut d’ailleurs pas avoir de procès sans plainte qui aurait préalablement été déposée à la police.
(6) À ce sujet lire Emmanuelle Walter, Les sœurs volées. Enquête sur un féminicide au Canada. Montréal, Lux, 2014 et Ryoa Chung « Y a-t-il une justice pour les femmes ? » (été 2015) Liberté n°308, en ligne : http://revueliberte.ca/content/y-t-il-une-justice-pour-les-femmes.
(7) Melanie Randall, Sexual Assault Law, Credibility, and « Ideal Victims » : Consent, Resistance, and Victim Blaming dans Canadian Journal of Women and the Law, Volume 22, Number 2, 2010, pp. 397-434.
(8) Pour plus de précisions, consulter le document du CALACS sur l’évolution de la loi relative aux agressions sexuelles. En ligne : http://bv.cdeacf.ca/bvdoc.php?no=1999_05_0013&col=CF&format=htm&ver=old.
(9) Code criminel, LRC 1985, c C-46, art. 272.3.
(10) Barbara Sullivan, : « Rape, Prostitution and Consent » (2007) 40 Australian and New Zealand Journal of Criminology 127 and 137.
(11) Anne Cossins, « Saints, Sluts and Sexual Assault : Rethinking the Relationship between Sex, Race and Gender » (2003) 12 Social and Legal Studies 77.
(12) MINISTÈRE DE LA SÉCURITÉ PUBLIQUE.Les agressions sexuelles au Québec. Statistiques, Sainte-Foy, Direction de la prévention et de la lutte contre la criminalité, gouvernement du Québec, 2006.
(13) Ibid,
(14) Projet de loi C-127.
(15) Supra, note 3.
(16) Supra, note 11.
(17) Supra, note 6.
par Lise Millette | Mar 8, 2016 | Opinions, Societé
Il arrive parfois qu’une phrase anodine, formulée sans plus d’intention, vienne changer le cours d’une existence ou teinter des années durant la trame d’une vie. C’était sensiblement à cette période-ci de l’année, en 1987, j’avais 9 ans. On s’apprêtait à célébrer Pâques et puisque les cours de catéchèse étaient toujours de mise et obligatoires, le professeur avait entrepris de nous mettre en scène en nous demandant de réaliser un chemin de croix, sous forme d’une pièce de théâtre.
Sans plus d’hésitation, j’ai voulu incarner le rôle principal. Tant qu’à faire un chemin de croix, aussi bien jouer Jésus. Un camarade, Marc, m’a alors dit. « Mais tu ne peux pas, tu es une fille ». – Et alors ? Je connais déjà toutes les répliques par cœur. « Tu ne peux pas faire Jésus, parce que tu es du sexe faible ».
Sexe faible ? Je n’avais encore jamais entendu cette locution, que dire cette condamnation, en deux mots. Des mots d’enfant ? Certainement pas. J’en avais été profondément irritée et troublée aussi. En vain, j’ai bien tenté d’obtenir le rôle voulu. Marc a fait Jésus et à la place, j’ai incarné le centurion muni d’une lance qui avait pour rôle de lui percer le flan. Comme quoi, la faiblesse peut devenir une arme tranchante.
N’empêche que ce rejet, sur la base de mon genre, n’a pas été écarté une fois le rideau tombé. Je suis restée avec un vif désir de prouver que je n’étais pas et ne serai jamais « un sexe faible » et d’autre part, cette réplique cinglante a fait germer le regret d’être née « fille ». Ce dernier point n’a été qu’amplifié avec le temps et le marché du travail n’a pas amélioré la situation, me faisant prendre conscience que le plafond de verre existe véritablement.
Plusieurs fois j’en ai voulu à la génétique de m’avoir fait naître sans le chromosome Y qui, selon ma perception d’alors, m’aurait ouvert tant de portes et facilité les choses. En fait, ce n’est qu’une fois mère que j’ai commencé à accepter ma féminité en y trouvant, en quelque sorte, une fonction. Comme si dans ma tête, devenir mère avait donné une justification à cet état – être femme – que je n’avais pas choisi. Depuis, j’ai réalisé que je n’avais que trop été influencée par cette perception, renvoyée par trop de voix différentes, qu’être femme c’est être moins. Et c’est désormais ce que je refuse et qu’il faut collectivement refuser.
Un besoin pressant d’équilibre démocratique
L’évolution est un processus long et tardif, mais une vague de fond est sur le point d’émerger parce que trop de groupes réclament ce changement attendu depuis trop d’années déjà. Notre paysage d’information, culturel et télévisuel se doit de mieux refléter notre société multiethnique, paritaire, moderne mais aussi vieillissante.
Dans les années 1990, MediaWatch a conduit une analyse sur le nombre de femmes citées ou interviewées dans les médias canadiens. Le ratio était alors de 17 % de femmes contre 83 % d’hommes. Aujourd’hui, la proportion est de 22 % de femmes pour 78 % d’hommes, selon le plus récent rapport publié le 1er mars dernier par le groupe Informed Opinions, une organisation qui milite afin de combler l’écart entre les hommes et les femmes dans le discours public.
Certains pourraient voir cet appel à plus d’équilibre comme une revendication de plus. Je préfère considérer cette analyse comme une prise de conscience et le premier pas à franchir vers une pluralité de contenus.
Ce besoin de dissemblance visible transcende d’ailleurs les genres. On l’a vu, d’ailleurs, lors de la 88ecérémonie des Oscars où l’animateur Chris Rock a insisté sur plus de diversité au cinéma.
Les résultats de la Commission de vérité et réconciliation du Canada sont aussi un plaidoyer envers l’ouverture à la diversité. Les témoignages qui ont quitté les cercles du silence et des secrets ont ramené dans le discours public les horreurs vécues par les Premières nations dans les pensionnats autochtones et ont révélé l’urgent besoin d’inclusion et d’une plus grande égalité des chances, pour tous.
Si la polarisation des discours limite l’expression et mine la démocratie, atrophier les choix d’intervenants et les propos rapportés prive aussi la société de nuances et de points de vue qui rendent la vie en société si complexe et diversifiée.
Nous avons à portée de main tant de moyens ayant permis une véritable démocratisation de l’espace public, une multitude de plateformes et autant de place à occuper.
En ce qui a trait au comment voir ce changement, l’on peut le réclamer ou saisir la chance d’en être l’un des vecteurs. Sans en attendre l’invitation.