par Alexandre Dubé-Belzile | Fév 8, 2019 | Feuilletons, Societé
Je suis arrivé à Alger en matinée. Le trajet de l’aéroport Houari Boumedienne, nommé d’après ce leader socialiste de l’Algérie des années 1960 et 1970, fut splendide. Intoxiqué par le décalage horaire, passivement, je traversais les nuages de poussière et les palmeraies qui menaient à Alger la blanche. La ville me rappelait Le Caire, mais avec une odeur de pétrole bon marché, comme Caracas. La capitale algérienne arbore encore des couleurs révolutionnaires : le journal El Moujahid du Front de libération nationale (FLN), avec sa devise « la révolution par le peuple et pour le peuple », un boulevard Ernesto Che Guevara et même une petite rue qui porte le nom du célèbre géographe anarchiste Élisée Reclus. Mon hôtel est dans l’ancienne ville française, à deux pas de la représentation du gouvernement indépendantiste sahraoui, que l’Algérie soutient en accusant le Maroc de colonialisme. J’ai passé ma première journée à errer dans les rues, à feuilleter les journaux locaux en buvant le costaud café algérien. El Watan (La nation), le journal indépendant algérien, publie des chroniques teintées d’un profond cynisme, non sans intérêt. On y parle même d’une nouvelle gouvernance par les « communes », équivalent des municipalités qui doivent être, en principe, un contre-pouvoir à l’État centralisateur, un propos qui ne serait pas pour déplaire à Jonathan Durand-Folco.
Le lendemain, je suis allé à la gare d’Agha m’enquérir des départs pour Constantine, où je devais me rendre quelques jours plus tard pour une conférence. Le gigantesque portrait du président me souhaitait la bienvenue au guichet. Je posais quelques questions au seul employé présent, afin de connaître l’heure de départ du train le surlendemain. Cela dit, cette balade n’aura servi à rien, si ce n’est qu’à explorer les rues lézardées qui cerclaient la gare, puisque aucun train n’a quitté la gare le jour prévu de mon départ, soi-disant pour des travaux à l’improviste. Quoi qu’il en soit, j’ai tout de même eu l’occasion de visiter la Casbah, qui fut le théâtre de la fameuse Bataille d’Alger. J’ai aussi pu voir le petit musée inauguré en l’honneur d’Ali Lapointe, non sans passer à deux doigts de me faire détrousser. Du moins, c’est l’impression que j’ai eue, en me retrouvant dans le cul-de-sac d’une allée sale avec un groupe de jeunes, le plus baraqué plongeant la main dans sa veste. J’ai foncé en plein milieu du groupe agglutiné pour retourner vers une ruelle plus achalandée. Cela dit, la révolution est loin derrière l’Algérie. Depuis la guerre d’indépendance, qui se réclamait à la fois de principes islamiques, socialistes et nationalistes, le peuple algérien semble avoir connu beaucoup de désillusions. Entre autres choses, les Algérien·ne·s sont très polarisé·e·s autour de la question religieuse. Les uns apparaissent plus attachés à leurs traditions, portant la barbe et la djellaba, cette longue tunique portée dans les pays musulmans. Les autres prêchent une laïcité inflexible et rejettent tout symbole d’appartenance à l’islam. Une province cherche même, à l’image de la France et du Québec, à bannir le voile de la fonction publique. L’Algérie est généralement perçue comme un pays musulman. Cela dit, la relation de sa société avec l’islam est pour le moins ambiguë. Les mosquées regorgent à l’heure de la prière d’hommes qui se retrouvent minoritaires dans les rues de la capitale, voire marginalisés.
Sur la rue, on voit de nombreuses femmes portant le niqab complet, qui cache le visage, d’autres portant le hijab, qui ne couvre que la tête et la nuque et l’abaya, une tunique pour femme, d’autres le hijab avec jeans et chandail et d’autres enfin en robes plutôt osées par contraste. Sur les plages, on va encore plus loin. De nombreux hommes aussi, totalement vêtus à l’occidentale et rasés de près, semblent très pieux, le front marqué par la prosternation lors de la prière. Aux dires de certains de ces barbus, il n’y aurait qu’eux comme vrais musulmans en Algérie. Inversement, aux dires de certain·e·s, les barbus seraient systématiquement hypocrites. Il est fréquent d’entendre en Algérie que la tunique et la barbe constituent un accoutrement qui vient de nulle part. Face à ces déclarations, on ne peut qu’afficher un demi-sourire, surtout si le locuteur en question porte une chemise et un veston, accoutrement qui n’a, au fond, rien d’algérien. Si on en demande la preuve, il suffit de pointer du doigt l’une des nombreuses représentations de l’Émir Abdel Kadir, héro de l’Algérie, qui porte, hé oui, une tunique, une barbe et même un turban. Si vous voulez connaître le cocktail d’insultes et d’accusations (non sans fondements) qu’on adresse aux barbus en Algérie, voyez ci-dessous.
À cet égard, j’ai eu dans une sandwicherie de la rue Didouche Mourad la plus insolite des conversations. Dans le commerce en question, j’ai d’abord fait la connaissance d’un premier homme, blagueur, en veston et en cravate, le menton bien rasé, qui buvait tranquillement son espresso et fumait sa cigarette. Brahim se décrivait comme un musulman moderne. Il a ensuite invité un copain, Hocine, à se joindre à nous. Contrairement à Brahim, Hocine portait une barbe bien fournie. Il m’a regardé et m’a dit : « J’ai une barbe, mais pas les mêmes raisons que toi ». Il poursuivit en disant : « Moi, c’est pour le hard rock, les ZZ Tops ». Je ne doutais pas qu’il portait une barbe parce qu’il aimait les ZZ Tops, ce groupe de rock américain, mais qu’il s’agissait pour lui d’une meilleure raison de s’afficher que le simple fait d’être musulman, j’en fus décontenancé.
Quoi qu’il en soit, aussitôt assis, il m’a déballé une dissertation, affirmant s’inspirer de Mohammed Arkoun, un universitaire algérien installé en Europe, pour affirmer que le hijab et la barbe n’avaient rien à voir avec l’islam et sous-entendant presque que tous ceux qui disaient le contraire étaient idiots ou manipulés. Je ne trouve pas difficile d’accepter que ce point de vue soit revendiqué par certaines voix, aussi marginales soient-elles, mais je me demande si cette laïcisation de l’islam (élimination de tous les signes d’appartenance extérieurs) n’est pas tout aussi problématique que l’excès de zèle de certains « barbus ».
C’est peut-être d’ailleurs cette guerre invisible autour des barbes qui a maintenu en place un État qui aurait dû, historiquement, disparaître avec la fin de la guerre froide. Mes deux interlocuteurs défendaient l’idée d’un islam historique, ce qui n’est peut-être pas moins politique que l’« islamisme » du Front islamique du salut (FIS) et du Groupe islamique armé (GIA), ces mouvements dont les cadres revenaient du djihad afghan contre l’URSS dans les années 1980, après avoir été entraînés, armés et idéologiquement « formés » avec l’aide de la CIA. Ils avaient aussi été notoirement manipulés par le gouvernement de Chadli Benjadid et allaient, en quelque sorte, être des précurseurs de ce que nous appelons aujourd’hui le terrorisme. Ils étaient opposés au gouvernement algérien pendant les années 1990, baptisées la décennie noire. Le fait que la guerre civile se soit terminée lorsque le président Bouteflika a accordé une amnistie aux islamistes semble poser problème pour beaucoup d’Algérien·ne·s. Quoi qu’il en soit, Brahim et Hocine affirmaient que mon apparence, la barbe, le turban et la tunique, était un « faire-valoir » pour ces islamistes, comme si ma manière de m’habiller m’enlevait toute possibilité de parole ou de pouvoir de décision quant à mon identité et surtout, toute possibilité de participation politique.
Mon interlocuteur rejetait le communisme de Boumediene et parlait des États-Unis comme gendarme légitime du monde. Il dit même : « Les gendarmes, ils sont chiants, mais ils font leur travail ». Je constaterai plus tard que, en Algérie, la subversion aux normes sociales établies consistait très souvent à embrasser le néolibéralisme, se lancer dans des entreprises affairistes, refuser de parler français pour se tourner vers l’anglais et la culture nord-américaine. Je partais le surlendemain pour Constantine. Des palmeraies d’Alger, j’allais passer aux montagnes de la Kabylie, puis aux ponts de la ville nommée en l’honneur de l’empereur romain. Je me rendais à l’Université des Frères Mentouri pour participer à une conférence. Une éducation universitaire gratuite, des soins de santé gratuits, des logements sociaux ad nauseam, dans un pays si immense. Je me suis surpris à me poser la question suivante : quel dialogue le Québec peut-il avoir avec l’Algérie près de 50 ans après que les indépendantistes du FLQ y aient trouvé une terre d’accueil? J’y ai pensé en buvant de nombreux cafés.
Crédit photo: PhR 610, https://bit.ly/2TudWWM
par Rédaction | Jan 14, 2019 | Idées, International, Québec, Societé
Par Catherine Paquette
Que ce soit en Europe ou en Amérique, la diversité et le pluralisme semblent poser des défis majeurs aux démocraties libérales actuelles. Mais la diversité est-elle un problème en soi, ou la rend-on problématique en raison du regard que nous posons sur elle? C’est à ces enjeux et ces tensions que s’attaque un nouvel ouvrage intitulé Les défis du pluralisme, publié aux Presses de l’Université de Montréal.
Saaz Taher, d’origine suisse, avait à peine mis les pieds au Québec que le gouvernement de Pauline Marois présentait son projet de Charte des valeurs québécoises, lequel visait la réaffirmation de la laïcité de l’État québécois, à travers notamment l’interdiction du port de certains signes religieux. Étonnée de constater que ces questions, à la mode en Europe, trouvaient également écho au Québec, l’étudiante au doctorat en science politique a entrepris d’organiser, avec sa collègue Daniela Heimpel, une série de conférences sur le traitement de la diversité par le monde politique actuel, et ce, à travers l’ensemble des démocraties libérales.
Cet espace de rencontre entre spécialistes de diverses disciplines académiques s’est avéré inspirant, puisque l’initiative a donné lieu, trois ans plus tard, à cet ouvrage collectif qui vient tout juste de paraître aux Presses de l’Université de Montréal.
« La problématique centrale de l’ouvrage est vraiment de savoir comment traduire le fait pluraliste en politique. En d’autres termes, comment et par quels moyens les démocraties peuvent répondre à la construction de la diversité comme un problème », résume Mme Taheri, dont la thèse porte sur le discours autour de l’interdiction de la burqa en Suisse et au Québec, tandis que sa collègue planche sur la question de l’éducation à la citoyenneté européenne et à ses politiques.
Mais le concept de diversité au cœur de l’ouvrage ne concerne pas que des enjeux liés aux réalités migratoires : le mot est pris au sens large, unissant sous un même thème les différentes formes de diversité, qu’elle soit sexuelle, ethnique, de genre, etc. « Nous voulions nous assurer de bien saisir de quelle façon nous comprenons le pluralisme et comment certains défis sont co-constitués. Les enjeux sont souvent indissociables. Il arrive parfois qu’une forme de diversité et sa défense soient instrumentalisées contre une autre forme de diversité », dit Mme Taher.
L’ouvrage, divisé en deux parties, aborde des thèmes tels que la diversité ethnoculturelle, la laïcité, le féminisme, la citoyenneté, les politiques de la représentation, et ce sur plusieurs continents. Dans la première partie, l’ouvrage décortique les mécanismes d’altérisation, soit la manière dont on érige une barrière entre soi et l’Autre, dans le but de comprendre les phénomènes à l’œuvre dans les sociétés où des tensions se créent entre individus et groupes différents. Dans la deuxième partie, les différents articles présentent des analyses et des pistes de solutions, pour comprendre les effets qu’ont les discours dominants et les politiques du pluralisme sur les luttes actuelles des communautés marginales à différents endroits dans le monde.
« On ne s’intéresse pas seulement à comment l’altérisation et l’exclusion se font, mais également à comment les différentes formes de pluralité sont vues comme mettant en danger la culture majoritaire. Dans un deuxième temps, [nous observons] de quelle manière les démocraties devraient accommoder le pluralisme dans des politiques », affirme la co-directrice de la publication.
Bien que les auteurs et autrices des articles soient issu·e·s de disciplines et de lieux géographiques divers, tous et toutes en arrivent au même constat : les discours dominants actuels présentent la pluralité comme un problème, et la solution proposée par le monde politique réside dans une meilleure « intégration » des personnes « différentes ». Mais dans cette approche réside un danger, affirme Mme Taher, soit d’oublier le pouvoir exercé par la communauté dominante.
« On conçoit l’intégration comme quelque chose qui est à sens unique : la personne immigrante arrive et doit s’adapter. Mais peut-être que là, déjà, il y a un problème : comment voir l’intégration comme un processus à double sens? La personne immigrante fait l’effort de s’intégrer mais la société d’accueil lui donne non seulement les moyens mais également lui permet de participer à définir elle aussi les normes, les valeurs de la culture majoritaire », explique-t-elle en guise d’exemple.
L’initiative a donné lieu à un autre constat de la part de Mme Taher : celui de la nécessité, pour les sociétés libérales, de reconnaître les termes que sont le racisme, l’islamophobie, le sexisme, l’homophobie, etc. « Il va falloir mettre de l’avant ces termes, les présenter pour qu’on parte du même constat. Il va falloir reconnaître le racisme et reconnaître que notre système produit des inégalités, des oppressions multiples à plusieurs niveaux, et donc que [la diversité comme problème] est un construit des personnes privilégiées. Il faut que le constat académique et politique soit celui-là, parce que si on ne part pas de ce constat, ça va donner un discours de sourds, et on ne pourra pas s’entendre, ni se comprendre », martèle la candidate au doctorat, faisant un clin d’œil à la Commission sur la discrimination systémique et le racisme qui a finalement été abandonnée par le gouvernement Couillard, après plusieurs mois de débats en 2017.
Saaz Taher et Daniela Heimpel, qui ont travaillé bénévolement à la coordination de cet ouvrage en parallèle à leur travail de chercheuses, font remarquer l’importance d’ouvrir des espaces de dialogue comme celui-ci, alors que des partis d’extrême-droite, pour qui la pluralité est une menace à la soi-disant uniformité de la société dominante, semblent gagner en popularité à différents endroits en Europe et en Amérique.
Notice bibliographique de l’ouvrage en question :
Saaz Taher et Daniela Heimpel (dir.) (2018). Les défis du pluralisme, Collection « Pluralismes », Les Presses de l’Université de Montréal, 304 p.
i Entrevue téléphonique réalisée par Catherine Paquette le 6 novembre 2018.
par Rédaction | Déc 15, 2018 | International, Opinions, Societé
Par Gwendolyn Muir
Cet article a été publié dans la dernière édition de nos partenaires, la Revue À bâbord
Les prisons américaines, de la Californie à New York, en passant par le Texas et la Floride, viennent de vivre la plus grosse grève de détenu·e·s de leur histoire. Du 21 août au 9 septembre 2018, les prisonniers ont déclenché, de façon concertée et pacifique, des arrêts de travail, des sit-in, des grèves de la faim et d’autres moyens de pression dans le but de bloquer le bon fonctionnement du système carcéral américain.
S’il est impossible de calculer le nombre exact de prisonniers qui ont fait grève en raison de la répression et de la culture du secret qui règnent dans ce milieu, les médias ont rapporté que 34 prisons dans 17 États avaient été affectées par la grève, qui s’est étendue jusqu’en Nouvelle-Écosse. Le mouvement a reçu plusieurs appuis sur la scène internationale et des actions de solidarité de la part de prisonniers se sont tenues en Allemagne, en Grèce et en Palestine.
Les dates retenues pour le débrayage ne sont pas anodines. La grève a débuté le jour anniversaire de l’assassinat, en 1971, de l’activiste bien connu George Jackson dans la cour de la prison de San Quentin en Californie. Et elle a pris fin le jour anniversaire de la fin de l’émeute que sa mort avait déclenchée à la prison d’Attica, dans l’État de New York.
Une figure importante
Membre des Black Panthers, Jackson, prisonnier autodidacte, s’est battu pour mettre fin aux barrières raciales et sociales derrière les murs et pour unifier leurs populations disparates. Lors de l’émeute d’Attica provoquée par sa mort, 29 détenus et 9 gardiens de prison ont été tués. Le soulèvement a été l’occasion pour les prisonniers de révéler à l’Amérique leurs conditions de détention inhumaines et de réclamer des droits civils et politiques.
George Jackson est devenu l’icône du Jailhouse Lawyers Speak (JLS), le groupe derrière le récent appel à la grève générale. Dans la lignée du travail de Jackson, JLS a réuni autour de revendications communes diverses factions des populations carcérales des prisons fédérales et locales, de même que celles des centres d’immigration. Le groupe s’est d’abord constitué à partir d’un réseau de prisonniers devenus de véritables experts légaux du système carcéral, partageant leurs savoirs avec leurs codétenu·e·s, les formant sur leurs droits constitutionnels et leur donnant accès à différentes ressources juridiques. Au cours des dernières années, le travail de JLS a gagné en visibilité et le groupe s’est efforcé de coordonner ses efforts avec des appuis obtenus à l’extérieur de la prison.
« Nous avons appris au cours des ans que la solution ne peut pas venir seulement des luttes devant les tribunaux », explique Tony, un membre de JLS qui a été incarcéré pendant 15 ans. « Des formes d’action directe impliquant le monde extérieur et réclamant des changements dans le système de justice criminelle sont essentielles. C’est pourquoi nous nous sommes organisés à l’échelle nationale à travers Jailhouse Lawyers Speak. »
C’est ainsi que 10 revendications concernant les enjeux les plus urgents ont été élaborées par les prisonniers de tous les États. Celles-ci touchent tour à tour le travail forcé et l’esclavage, l’accès aux libérations conditionnelles et aux programmes de réhabilitation, la discrimination raciale dans les pratiques de détermination de la peine et le droit de vote.
De l’esclavage en prison ?
La revendication majeure de la grève de 2018 est la demande de mettre fin à l’esclavage carcéral (prison slavery). « L’esclavage des prisonniers est légal selon le 13e amendement de la Constitution américaine, qui abolit l’esclavage et la servitude, sauf à l’égard des criminels », rappelle Tony. Selon l’ancien détenu, le 13e amendement rend possibles des conditions de détention qui s’apparentent à l’esclavage partout aux États-Unis.
Les prisonnières et prisonniers travaillent dans différents secteurs (textile, biens mobiliers, électronique, recyclage), souvent en sous-traitance pour des entreprises comme McDonald’s, Sprint, Starbucks, Victoria’s Secret, Chevron et plusieurs autres, en étant payé·e·s moins de 2 $ par jour. Il n’existe aucun salaire minimum pour le travail effectué en prison ; certains États ne versent carrément aucune rémunération. Les détenu·e·s sont forcé·e·s de travailler de longues heures, durant lesquelles les normes de sécurité sont pratiquement inexistantes. Il n’y a généralement aucune indemnisation prévue dans le cas d’un accident de travail.
« De manière générale, les détenu·e·s sont de simples marchandises dans cette économie de l’esclavage carcéral. Ils ont seulement besoin de votre corps. C’est ce corps, cette force de travail qui compte plus que tout autre chose », dit Tony.
JLS exige également la fin des pratiques judiciaires racistes et classistes. La surjudiciarisation est un réel problème dans le système de justice américain qui fait en sorte que des individus sont condamnés pour des crimes plus graves que ceux qu’ils ont commis. Les hommes noirs américains, qui sont souvent issus de milieux pauvres, sont les plus représentés dans les prisons américaines. Il y a plus de 2,3 millions d’hommes noirs
derrière les barreaux, sur une population totale de 6,8 millions de détenu·e·s ; ils représentent ainsi 34 % des prisonniers, alors qu’ils ne forment que 12 % de la population totale des États-Unis. Ces chiffres, selon Tony, illustrent la perpétuation de l’esclavagisme à travers le système carcéral moderne.
Poursuivre la lutte
« La grève a placé le sujet dans le débat public. Elle a fait en sorte qu’une réforme de la justice criminelle est devenue un sujet de première importance dans le discours de plusieurs politicien·ne·s. Elle a changé la façon dont le grand public conçoit les prisonniers et prisonnières – d’animaux qu’il faudrait contrôler à des personnes qui sont en demande de ressources pour se réhabiliter. Elle a également accru le sentiment de solidarité parmi les détenu·e·s », explique Amani Sawari, porte-parole du mouvement de grève.
À la suite de la grève, JLS a rendu possible l’union de plus de 400 groupes pour former la coalition Millions for Prisonners’ Human Rights (« Des millions pour les droits humains des détenu·e·s »), menée par des prisonnières et prisonniers dont l’objectif, à terme, est de faire aboutir toutes les revendications des personnes incarcérées.
« Nous avons été violemment réprimé·e·s tout au long de la grève, dit Tony. Nous avons entendu des histoires de prisonnières et prisonniers battus, placés en isolement, transférés dans une autre prison. Les autorités ont utilisé tout un tas d’actions répressives. Pourtant, il faut continuer de croire à un système qui est différent de celui que nous avons aujourd’hui, un système carcéral qui ne fait pas des prisons des entrepôts pour êtres humains. »
* L’article a été traduit de l’anglais par Lucie Lemonde et Marc-Olivier Vallée.
CRÉDIT PHOTO: Thomas Hawk
par Rédaction | Sep 21, 2018 | Feuilletons, Societé
Par Julien Voyer
Discussion sur le rôle de collaboratrice avec une ex-membre de l’AFÉAS
« Selon moi, la Révolution tranquille s’est faite grâce aux femmes et on ne leur en a pas encore donné le crédit. […] Bien sûr, les hommes décidaient, comme toujours, mais les femmes avaient encore beaucoup d’influence sur les décisions prises. »
- Azilda Marchand[i] (1979).
Quand j’ai dit à ma grand-mère maternelle que je voulais interviewer des membres de l’Association féminine de l’éducation et de l’action sociale (AFÉAS), elle m’a recommandé son amie, Mme Doucet. Huit ans après la mort d’Azilda Marchand, cofondatrice de l’AFÉAS, le témoignage de l’amie de ma grand-mère est précieux. Il nous rappelle que les droits et libertés individuelles, en particulier ceux des femmes — pensons aux luttes pour l’accès à la contraception et à la propriété — sont des acquis fragiles résultant d’actions collectives.
Au Lac-Saint-Jean, dans le stationnement d’une épicerie grande surface, je fais une entrevue avec une amie de ma grand-mère maternelle. Je profite que son fils et sa fille fassent l’épicerie pour sortir ma petite enregistreuse. Alors que ses enfants dans la cinquantaine me disent en cours de route que leur mère ne s’impliquait nulle part, je trouve dans sa bouche, un autre récit.
Enveloppée dans son manteau de fourrure rouge, ses yeux bleu clair attentifs, Mme Doucet me demande de fermer la radio pour bien entendre mes questions. À l’AFÉAS, elle m’explique avoir fait partie de différents comités, mais aussi, tout le plaisir qu’elle prenait à écouter d’autres femmes se confier. Ça avait duré jusqu’à ce que son mari devienne aphasique et partiellement paralysé en 2012, suite à un AVC.
- Elle : Nous autres, les femmes c’était reste au foyer, pis aie des enfants, pis élève tes enfants! Mais quand ça a commencé là [l’AFÉAS], la femme, fallait qu’à soit conseillée pour prendre sa place. Tsé, ça fecque j’aimais ça moi, [les formations de l’AFÉAS]!
- Moi : Quels types de conseils qu’ils donnaient?
- Elle : Pas se laisser manger la laine sur le dos! Avoir notre part, dire notre mot, pis si on aimait pas ça, si on aimait ça, d’encourager, décourager, tsé! Les mouvements qui se faisaient, les actions qui se faisaient, en tant que femmes… Qu’est-ce que tu veux, j’aimais ça.
En replaçant sa bourse sur ses jambes, elle explique que dans le mouvement des collaboratrices[ii], les femmes étaient encouragées à prendre possession de la moitié des biens ou demander un salaire: « Celles-là qui étaient sur des fermes, pis que c’était pas à eux-autres, mais qui travaillaient sur la ferme, ah là là! Ah! Oh! Fallait que ça devienne moitié-moitié [à] notre nom : collaboratrice! » Toutefois, elle dit qu’elle n’a jamais senti le besoin de demander une reconnaissance légale… parce qu’elle était chanceuse, explique-t-elle, son mari l’aimait et prenait soin d‘elle. Mais ce n’était pas le cas de toutes. Elle se rappelle avoir encouragé beaucoup de femmes à revendiquer leur droit sur la moitié des biens après avoir subi des années de railleries de leur mari qui rechignait à donner l’argent pour les enfants et les besoins essentiels.
Pendant qu’elle replace ses cheveux blonds, je pense à la figure célèbre au Québec de Donalda, l’histoire d’une femme morte des suites d’une maladie, sans traitement, en raison de l’avarice de son mari Séraphin Poudrier. La génération de Mme Doucet a suivi massivement les déboires de cette figure télévisuelle avec la série Les Pays d’en haut (1956-1970) adapté du roman Un homme et son péché (1933) de Claude-Henri Grignon. Je réalise comment ce drame trouvait écho dans les conditions matérielles des femmes de l’époque. En encourageant d’autres femmes pour s’assurer leur accès aux ressources économiques, Mme Doucet et ses camarades travaillaient à libérer les Donalda parmi elles, c’est-à-dire, ces centaines de femmes à la merci de maris grippe-sous, sans empathie ou simplement mauvais comptables.
Les autos passent autour pendant l’entrevue, et je découvre, chez Mme Doucet — que j’avais toujours perçu comme une femme religieuse et traditionnelle — un surprenant passé de lutte pour l’accès aux méthodes de contraception. En lui posant directement la question des contraceptifs, j’apprends son rôle d’organisatrice pour Seréna (Service de Régulation des Naissances) un organisme créé en 1955, par Rita Henry-Breault et son mari, qui diffusaient la méthode du calendrier à travers le Canada et les États-Unis pour concilier contraception et catholicisme. Elle m’explique qu’elle a appris attentivement cette méthode, puis l’enseignait à d’autres couples chez elle.
- Elle : J’ai suivi des cours moé, de Seréna, c’était pour empêcher la famille. Ça voulait dire qu’on prenait notre température, pis notre température nous disait si on était actives pour avoir des enfants ou non dans le mois. […] Les médecins nous expliquaient ça comme il faut. Mais c’était dur à suivre! Parce que, quand on vient là, apte à avoir une relation, ben là, faut pas n’en faire!
Une condition médicale l’obligeait à ne pas avoir d’autres enfants (après ses huit actuels), c’était donc une question de survie pour elle : « Ouais, là ils disaient que c’était dangereux de faire d’autres enfants… Tout ça. Mais que c’est qu’il faut que je fasse? Pas avoir de relations pas du tout, quand on a un homme, pis qu’on est actifs tous les deux? » Mme Doucet, à presque 90 ans, me parle ainsi, de sa sexualité, de ses désirs, avec honnêteté et simplicité. Est-ce que ça vous surprend? Moi oui, sur le coup. Est-ce que j’avais cru qu’elle aurait une gêne? Et pourquoi? Après tout, les femmes catholiques du Québec ne se réduisaient pas à la parole des curés puritains. Elles avaient leur agentivité et capacité d’organisation.
***
De retour à Montréal, je cherche à la BAnQ dans les archives de la Collection nationale pour consulter le rapport de 1978 et de 1983 sur les femmes collaboratrices. Au comptoir, le bibliothécaire me confie que sa mère aussi était dans l’AFÉAS. Au-delà des petites histoires de familles, je commence à voir la grande histoire de ces femmes qui se dessine. Je découvre qu’en 1983, la plupart des femmes collaboratrices travaillent plus de 37h par semaine, alors que seulement 40% d’entre elles déclarent recevoir un salaire. Pour reprendre les paroles d’Azilda Marchand en épigraphe, nous avons un devoir de mémoire envers le rôle des femmes, pas seulement dans le succès des réformes de l’éducation et du système de santé, mais aussi, dans l’essor économique de la province. Comme agricultrices, comptables, ou gérantes improvisées, elles ont été les piliers — souvent sans rétribution — des milliers de petites et moyennes entreprises québécoises. Au-delà de nos modèles d’hommes et de femmes d’affaires qui brillent certains soirs dans L’œil du Dragon, il reste encore aujourd’hui à rétablir le rôle de ces travailleuses de l’ombre.
Sources
Carrier, Micheline. Septembre 1979 « Azilda Marchand Membre du CSF : ma vie a été une expérience en éducation », La Gazette des Femmes, Vol 1. N. 1 : 17-19.
Fahrni, Magda. 2005. « Revue de livre : Diane Gervais, Seréna. La fécondité apprivoisée 1955-2005, Seréna Québec, 2005. 107 p. 15$ », Historical studies, Vol. 72, 2006.
Rose-Lizée, Ruth. 1984. Portrait des femmes collaboratrices, Saint-Lambert, Association des Femmes Collaboratrices du Québec, 1985, 154 p.
Roy, Monique. Septembre 1979. « La femme collaboratrice du mari », La Gazette des Femmes, Vol 1. N. 1 : 22-23.
Vallée-Leguerrier, Mireille. La femme collaboratrice du mari dans une entreprise à but lucratif, AFEAS, 1977, 221 p.
[i] Co-fondatrice de l’AFÉAS et initiatrice du rapport sur les femmes collaboratrices, elle recevait en 1985 le titre de chevalière de l’ordre national du Québec. Elle est décédée le 9 mai 2010.
[ii] L’organisation de l’AFÉAS sur ce thème visait trois objectifs « 1. Aller chercher, selon une démarche scientifique, des données qui permettent de brosser un tableau le plus précis possible sur le statut légal et financier de la femme qui travaille avec son mari au sein de l’entreprise; 2. Sensibiliser, informer les femmes sur leur statut à cet effet, l’AFÉAS a réalisé parallèlement une démarche d’animation auprès de ces femmes. ; 3. Faire des recommandations en vue de changer certaines lois fédérales et provinciales pour assurer leur sécurité financière actuelle et future et leur reconnaissance sociale. » (Vallée-Leguerrie 1977, VII)
par Léandre St-Laurent | Juil 15, 2018 | Analyses, Économie, Québec, Societé
Cet article fait suite à une première partie sur le même sujet. Voir : «Le combat pour un salaire minimum à 15 dollars au Québec – Partie 1 : La nécessité d’un seuil minimum substantiel»
Le stade où en est le combat visant l’instauration d’un seuil salarial minimum à 15 dollars pour le Québec impose que le discours qui assume cette lutte se restructure, puisque c’est principalement dans le champ médiatique que la conquête des esprits reste à faire. Le salaire minimum est suffisamment ancré dans les pratiques économiques du Québec pour qu’il constitue un acquis historique inattaquable. Ainsi, le problème que rencontre la campagne pour le salaire minimum à 15 dollars ne se trouve ni dans l’existence même d’un tel seuil, ni dans les principes humanistes qui justifient le salaire minimum, mais plutôt dans l’aspect pratique d’une augmentation du salaire minimum au seuil de 15$. Par-delà l’aspect moral de la question, c’est l’enjeu pragmatique de la viabilité économique d’une trop forte augmentation du salaire minimum qui freine l’élan d’une telle campagne. Jusqu’à maintenant, ce sont les tenants d’une certaine droite économiques qui tiennent les rênes de l’argumentaire dominant sur le salaire minimum. Bien que principiellement louable, un tel seuil pour le salaire minimum est encore perçu au Québec comme une lubie dangereuse. Une chimère pour le marché du travail.
C’est que l’époque actuelle impose férocement le fait économique. Démontrer qu’un manque du marché quant à la satisfaction de certains besoins vitaux existe n’est malheureusement pas suffisant pour qu’une quelconque tentative de solution soit jugée recevable par les tenants de l’idéologie officieuse. Le discours ambiant exige de toute mesure qui tente de régler ce genre de problème -ici l’augmentation substantielle du salaire minimum- qu’elle soit cohérente avec la façon dont le système économique actuel est configuré. Après tout, «15 dollars» n’est qu’un chiffre, en phase symboliquement avec la campagne entamée aux États-Unis. Il vise à imposer un seuil qui réduise l’écart entre l’échelon salarial le plus bas et l’échelon moyen, et, par le fait même, qui assure une meilleure qualité de vie pour les personnes à faible revenu. Dans notre contexte, relever de la sorte le salaire minimum semble a priori remplir cet objectif, en assurant un salaire annuel décent. En imposant un revenu annuel (brut) minimum d’environ 28 800$, cet acte assurerait pour tous un écart raisonnable par rapport au Seuil de faible revenu (22 505$) et à la Mesure du panier de consommation (environ 17 000$), tout en rendant possible pour tous un salaire viable qui tende à se rapprocher du confort économique. Or, si une augmentation à 15 dollars est à ce point incompatible avec le marché qu’elle le déstabilise suffisamment pour qu’une telle chose ne soit pas possible, et qu’ainsi elle nuise aux conditions de vie des travailleurs et travailleuses du Québec, cette mesure ferait l’inverse de ce qu’elle est sensée accomplir : elle s’attaquerait aux plus démunis, voir même à la classe moyenne, du fait de mettre à mal l’économie nationale. Si tel était le cas, l’exigence coûte que coûte de «15 dollars» serait stérile. Au-delà des justifications morales, c’est une exigence pratique que le capitalisme contemporain, du moins sous sa forme québécoise, impose.
Une «bombe atomique»
C’est justement sur cet aspect du problème que l’argumentaire de la droite économique séduit. Selon cette droite, une augmentation si prononcée du salaire minimum constitue une telle contradiction avec le développement actuel de l’économie québécoise qu’elle mettrait une foule d’acteurs économiques, principalement les gestionnaires d’entreprise, dans une situation si délicate qu’ils seraient «forcés», rationalité économique oblige, à faire des choix difficiles qui plomberaient le marché national. Les opposants à la mesure n’y vont absolument pas de main morte pour férir ce clou, jusqu’à ce qu’il s’enfonce définitivement dans la conscience collective. L’économiste Pierre Fortin parle du salaire minimum comme d’une véritable «bombe atomique» pour le Québec. (1) Suivant la métaphore, une telle transformation dans l’octroi du salaire minimum rayerait de la carte québécoise tout habitus autorégulateur qui rend viable le marché du travail. Depuis des mois, du journal Les Affaires en passant par L’actualité, divers économistes de tendance plus ou moins néolibérale investissent les journaux et revues d’intérêt général pour nous faire part de leur documentation de cette fameuse «bombe atomique». Il y a plusieurs mois dans les pages du Journal de Montréal, Geloso, en reprenant entre autre les thèses des économistes Neumark et Wascher, concoctait un dossier de six articles sur les méfaits de cette mesure. (2)
Bien qu’il ne s’agisse pas ici d’analyser dans ses moindres détails cette myriade d’arguments déployée contre le mouvement en faveur du salaire minimum à 15 dollars, il est néanmoins possible d’en cerner les principaux points d’ancrage. Nous pouvons les ranger sous trois angles. Premièrement, un seuil trop élevé du salaire minimum favoriserait le décrochage scolaire du fait de proposer des avenues économiquement satisfaisantes qui ne nécessitent pas les sacrifices imposés par un long parcours académique. C’est notamment la position de Fortin. Deuxièmement, les producteurs de biens et les fournisseurs de services, suite à une telle augmentation, vont écouler leur produit à un prix plus élevé qu’auparavant afin de compenser les pertes occasionnées par la hausse à 15$, ce qui, par l’augmentation inflationniste de l’Indice du prix à la consommation (IPC), viendrait annuler les effets bénéfiques de l’augmentation salariale et nuirait à l’ensemble des consommateurs qui paieraient désormais plus cher les biens et services qu’ils achètent. Troisièmement, point le plus marquant, plusieurs entreprises, du fait d’être maintenant aux prises avec un coût d’intrants (3) plus élevé – le ou la salarié(e) étant ici un intrant-, vont couper dans les postes qu’elles offrent. Pour maints travailleurs et travailleuses, l’augmentation du salaire minimum les mettrait dans une situation pire que la précarité initiale : ils seraient littéralement en situation de chômage!
En ce qui concerne le décrochage scolaire, ne nous attardons pas trop sur le sujet. Cet argumentaire semble se baser sur une anticipation assez aléatoire des comportements économiques de la jeunesse québécoise, et, surtout, il surévalue les avantages d’un salaire minimum à 15 dollars l’heure : ce taux horaire n’est pas non plus une panacée, pas au point, du moins, qu’il soit rationnel pour beaucoup de se contenter d’un diplôme d’études secondaire. Plus profondément, quand bien même ce constat serait vrai, le problème ne serait pas ici le montant du salaire minimum, mais plutôt le rôle que l’éducation joue dans une société malade au point où certains jugeraient rationnel de troquer leurs études supérieures et leur formation citoyenne pour un 15 dollars l’heure.
La force de la position des opposants à l’augmentation salariale souhaitée se trouve plutôt dans l’explication de l’impact délétère de cette augmentation sur certains mécanismes du marché, impact qui occasionnerait une diminution de l’emploi et une hausse du coût de la vie. Nier que ces phénomènes économiques existent ne les fera pas pour autant disparaître, et tenter d’expliquer qu’une telle hausse n’aurait aucun impact économique négatif, et que tout irait mieux dans le meilleur des mondes, ne constitue pas une posture adéquate pour convaincre quiconque qui, inquiet de son propre sort économique, pourrait trouver crédible les arguments actuellement mobilisés par la droite néolibérale. Il faut donc prendre ces arguments au sérieux, et les contrer méthodiquement, un peu comme le faisait récemment Simon-Tremblay Pépin de l’IRIS, et maintenant de QS, en débat chez Mario Dumont contre le porte-parole économique du PQ, Alain Therrien. (4)
Pour cerner en quoi ces deux critiques mettent le doigt sur une certaine réalité économique, il est primordial de comprendre que ce même type d’argument peut être utilisé contre l’existence même du salaire minimum. En fait, à une époque où un tel seuil n’existait pas- pour le Québec, cette période va jusqu’en 1937 (5)-, le salaire minimum a toujours été vu comme un désastre économique pour les marchés capitalistes modernes, en remettant en cause le moteur de son développement économique : l’accumulation du capital par la classe dirigeante. Des économistes contemporains comme Milton Friedman ont, dans la deuxième moitié du XXe siècle, réactualisé, dans le monde des idées, la délégitimation de la conception même d’un salaire minimum de base. Pour Friedman, un seuil minimal, au contraire de la bonne volonté qui le justifie, accroît la pauvreté. À un taux obligatoire donné, le patronat emploiera toujours moins de travailleurs et travailleuses qu’à un taux plus bas qu’il se fixerait lui-même. Sont ainsi condamnés au chômage les plus pauvres, c’est-à-dire «(…) précisément ceux qui peuvent le moins se permettre de renoncer au revenu qui leur était auparavant assuré (…)» (6). Voici une description qui rappelle les désastres de la fameuse «bombe atomiques» décriée par Fortin. Les arguments actuels de la droite économique québécoise contre une hausse du salaire minimum à 15 dollars, si on pousse leur logique à leur juste aboutissement, permettent de justifier l’abolition du salaire minimum. De façon charitable, ce n’est pas tout à fait la position des commentateurs et commentatrices québécois-e-s qui s’opposent à une telle augmentation salariale. Pour eux, un argumentaire à la Friedman n’a de valeur que lorsque le salaire minimum augmente trop intensément. C’est notamment la position de Geloso, qui considère que l’impact de l’augmentation du salaire minimum sur l’emploi n’est pas linéaire, mais qu’il augmente par sauts drastiques une fois que le salaire a dépassé le seuil compatible avec un marché du travail donné. Une fois ce seuil atteint, c’est toutefois la même logique argumentative qui est en jeu.
Ce qui est important de comprendre ici, c’est que, qu’il s’agisse de sa nature même ou de l’ampleur qu’elle peut prendre, la notion de salaire minimum fait violence à la façon dont le marché capitaliste se dote de ses propres règles de fonctionnement. Le salaire minimum a toujours été une mesure révolutionnaire qui vise à établir des règles du jeu interdisant aux acteurs économiques de s’enrichir selon certaines pratiques jugées odieuses. Ici, la pratique odieuse qui est contrainte est celle qui correspond à la volonté usuelle des détenteurs des moyens de production (ou ceux qui en ont la charge) de réduire à tout prix le coût de leurs intrants pour augmenter le profit d’une production donnée: selon les règles que nous nous donnons en société, cette réduction des coûts ne pourra jamais s’imposer au prix d’un bien-être humain fondamental. Il s’agit d’imposer dans le marché une organisation élémentaire de la répartition des ressources au sein de l’entreprise. En ce sens, le salaire minimum nuit au capital, ou, du moins, empêche le capital qu’il assure lui-même la redistribution des ressources. Nier qu’il le fait, c’est nier l’objectif même du salaire minimum. Dans le cas qui nous occupe, la question n’est pas de savoir si l’augmentation du salaire minimum va occasionner des maux économiques pour la circulation du capital (c’est son but), mais si ces maux vont faire mal ou non aux travailleurs et travailleuses. Si tel est le cas, il est primordial de définir les mesures qui peuvent être adoptées de façon à ce que la hausse du salaire minimum favorise réellement le développement sain de la vie des salariés du plus bas échelon, et non pas qu’elle déstabilise le marché de façon à les nuire.
Une réalité toute en nuances
Pour savoir si certaines mesures correctrices doivent accompagner l’hypothétique augmentation du salaire minimum à 15 dollars, il importe de dresser un portrait adéquat des potentiels effets économiques indésirables qu’implique une telle hausse. Comme nous l’avons vu, l’objection principale est double : une augmentation du chômage et une hausse du coût de la vie. Si l’on se base sur un modèle économique d’un marché pur où l’offre et la demande tendent à s’équilibrer- ce qui exclut l’existence d’interventions publiques dans le marché venant affecter les lois de l’offre et la demande- une hausse significative du salaire minimum viendra évidemment nuire de façon importante à l’emploi et à la consommation. Voir le problème sous cet angle est problématique. Le marché pur n’est qu’une vue de l’esprit analytique qui permet de répondre à certains problèmes circonscrits. Le marché du travail réel est beaucoup plus complexe. Comme le rappelait récemment l’économiste Alan Manning dans le Foreign Affairs (7), lorsque l’on introduit des variables issues de l’empirie qui ne relèvent pas du strict échange de marchandises, nous nous rendons compte que le travail ne circule pas aussi facilement que ne le laissent supposer les modèles de pure compétition; des modèles construits avec plus de finesse nous mènent à adopter un regard économique plus complexe qui prend en compte un plus grand nombre de variables comme, par exemple, celles relatives au rôle attractif que jouent les salaires plus élevés pour les travailleurs et travailleuses, venant ainsi augmenter l’offre de main d’œuvre, ou la corrélation entre salaire plus élevé et plus grand pouvoir d’achat. Lorsque l’on confronte plusieurs modèles théoriques, ce qui nous permet de rendre compte d’un plus grand nombre de variables, nous sommes forcés de reconnaître qu’une augmentation du salaire minimum, même substantielle, ne mène pas nécessairement à des impacts néfastes très prononcés pour le marché national, bien que le chiffre d’affaire de certaines firmes ou PME puisse s’en trouver réduit.
Comme l’affirme Manning, et comme l’affirme à peu près tout économiste qui ne voue pas un culte exagéré à l’orthodoxie du marché libéral, l’enjeu du salaire minimum n’est pas son existence elle-même, mais le seuil critique à partir duquel le montant d’un salaire minimum peut devenir problématique, et ne se borne pas non plus à une relation fondamentalement linéaire entre augmentation du salaire minimum et calamités économiques. Tout dépendamment d’un seuil donné selon un contexte économique particulier, il n’y a pas nécessairement de lien de cause à effet drastique entre une telle augmentation et la hausse du chômage et/ou l’augmentation du prix des biens et services. En ce sens, la position de Geloso, qui, tel que mentionné plus haut, parle d’une relation économique non-linéaire, est plus nuancée qu’un économiste comme Pierre Fortin avec sa «bombe atomique». En fait, si l’expression de Fortin vise à imager une situation plus nuancée qu’une relation radicalement linéaire entre salaire minimum et variables mentionnées, la métaphore manque sa cible; soit la métaphore est commise par erreur, et est inadéquate, véritable ineptie conceptuelle, soit Fortin en fait un usage démagogique (peut-être idéologique?). La question est donc de savoir si le seuil de 15$, lorsque considéré à l’extérieur d’un modèle théorique de pure compétition, serait une telle calamité pour l’économie québécoise que la drôle de métaphore de Fortin serait appropriée.
Il y a peu, la Banque du Canada produisait une étude selon un modèle d’analyse équilibré, visant à anticiper, à l’échelle canadienne, l’impact des augmentations du salaire minimum annoncées par les provinces pour une période s’échelonnant jusqu’en 2019 (8), projections qui rendent compte de l’augmentation à 15 dollars pour l’Ontario et l’Alberta. (9) Les prédictions vont comme suit : une perte de 60 000 emplois dans l’ensemble du Canada, et une inflation de 0,1% selon l’IPC. En quoi alors le cri de terreur lancé par certains orthodoxes du marché est-il justifié? L’impact net du salaire à 15$ sur le coût de la vie apparaît comme plutôt modeste, d’autant plus qu’il s’accompagne d’une augmentation salariale globale de 0,7% (salaires agrégés). (10) Pas non plus de désert (nucléaire!) de l’emploi: 60 000 emplois perdus pour une population de 37 millions de personnes (dont une vingtaine de millions sont en âge de travailler pour un nombre très légèrement en deçà en ce qui concerne la population active) reste un nombre marginal. Ce nombre se situe plutôt dans les normes de ce que la Banque du Canada observe par trimestre pour le même genre d’exercice, c’est-à-dire entre 30 000 et 140 000 emplois perdus. (11) Ces données pourraient s’en trouver transformer si l’on considère que Dough Ford, nouvellement élu à la tête du gouvernement ontarien, refuse d’hausser le salaire minimum de 14$ à 15$.
Bien évidemment, si le Québec augmentait son seuil à 15$, le portrait global s’en trouverait changé. Les effets de l’augmentation pourraient même prendre la forme d’un problème si l’analyse sortait d’un cadre pancanadien pour se concentrer uniquement sur les États provinciaux qui ont imposé les plus fortes augmentations du salaire minimum. À cet égard, on peut s’attendre à des effets plus prononcés dans le marché national de l’Ontario et de l’Alberta que dans le reste du Canada, et de façon similaire dans le marché d’un Québec hypothétique où le salaire minimum serait statué à 15$ l’heure. Ce portrait de l’augmentation salariale a cela d’intéressant qu’il en faut des détails et des nuances pour réussir à déceler une quelconque catastrophe économique imminente. Ces prévisions statistiques offrent des résultats si modestes que, pour constater un désastre économique pour le Québec, il faudrait absolument qu’il existe un écart immense entre les capacités de l’économie québécoise à assumer les contrecoups d’une augmentation du salaire minimum et les capacités de celles des autres provinces. Est-il raisonnable de penser qu’un tel écart existe? De penser que l’Ontario se trouverait avec des niveaux d’activité économique pratiquement inchangés tandis que le Québec sombrerait dans la déchéance collective? Peut-on sérieusement envisager l’apocalypse sans avoir recours à la démagogie ou à une idéologie dans laquelle le marché capitaliste fait office de cantique religieux? Si la réponse est non, et que ce «non» prend forme dans le discours public, un double exploit serait accompli. Non seulement la valorisation d’un seuil humaniste minimal réussirait, grâce au travail de ses défenseurs et défenderesses, à devenir de plus en plus concret, mais serait également démontré la compatibilité d’un salaire minimum à 15 dollars avec le marché du travail québécois. D’une pierre deux coups.
L’intervention publique à la rescousse
Reste un dernier point d’achoppement. Les pertes d’emploi auraient beau être modestes, il n’en demeure pas moins qu’il pourrait y avoir diminution de l’emploi. Une vie altérée par la perte de revenu en est toujours une de trop. En ces termes concrets, l’objection est tout à fait recevable. Elle constitue en fait la réaction normale de tout individu qui aime son peuple. Il faut absolument que ceux et celles qui luttent pour le salaire à 15$ puissent y répondre. Ceci nous force à sortir du salaire minimum comme strict enjeu du corporatisme syndical pour prendre à bras le corps le problème global du salariat. Comme le salaire minimum s’inscrit dans une vision du monde où les milieux de travail sont organisés de façon humaine, il devient essentiel, si l’on veut respecter ce regard sur le monde, de se doter de mécanismes qui assurent le respect de cette échelle humaine pour les situations où le salaire minimum à lui seul a pour conséquence des effets indirects mettant à mal le bien-être de certain-e-s travailleurs et travailleuses. Pour ce type de scénario, il est crucial que le monde syndical tout comme les partis politique défendant ce type de mesure s’assurent d’avoir en main la documentation de ces mécanismes correctifs. Pour s’assurer que le salaire minimum joue bel et bien son rôle (améliorer la vie des gens), nous pouvons, par exemple, nous imaginer que l’État québécois alloue une enveloppe budgétaire à certaines PME (ou autres organisations dont les ressources servent avant tout à faire fonctionner leurs propres structures plutôt qu’à l’accumulation du capital) dont les revenus sont insuffisants pour assumer une augmentation trop importante du salaire minimum. (12) Une telle mesure permettrait d’amoindrir l’effet néfaste des quelques emplois perdus.
En ce qui concerne la crainte d’une hausse – modeste, rappelons-le – du coût de la vie, venant de la sorte annuler les effets de l’augmentation salariale, nous pourrions faire comme l’Ontario et indexer le salaire minimum à l’inflation (13), plutôt que de se contenter, comme on le fait au Québec, d’une réévaluation saisonnière d’un seuil acceptable par le gouvernement selon la masse salariale moyenne, évaluation vulnérable aux aléas des conflits de l’arène politique et du point de vue du parti au pouvoir. Ceci impliquerait de revoir la forme que prend actuellement le régime de la Loi sur les normes du travail (14). Avec un tel dispositif, écouler les marchandises à un prix plus élevé ne constituerait donc plus une stratégie adéquate pour les firmes qui visent à pallier les pertes occasionnées par l’augmentation salariale. Vendre de façon répétée et répandue un bien ou un service à un prix plus élevé impliquerait de payer ultérieurement un salaire minimum plus élevé.
Saisir l’enjeu du salaire minimum en ces termes implique le refus de considérer le minimum de salaire comme un conflit strictement sectoriel. Il constitue un projet politique majeur qui ne concerne pas seulement les plus bas salarié-e-s. Si la campagne pour un salaire minimum à 15 dollars se veut efficace, elle se doit d’entraîner avec elle une foule d’acteurs de la société civile dans un mouvement d’envergure. Avec en tête les mécanismes corrigeant les maux involontaires d’une hausse prononcée du salaire minimum, un front commun entre centrales syndicales, PME et OSBL demandant une intervention directe de l’État devient envisageable. Un tel front suppose que le syndicalisme québécois s’active au-delà du corporatisme ordinaire qui organise ses activités quotidiennes, pour assumer un syndicalisme politique et combatif. Du côté de l’État, une politique cohérente sur le salaire minimum entraîne nécessairement une remise en cause de ce qui se fait politiquement depuis les dernières décennies. Organiser le travail de façon humaniste ne peut se faire dans une économie capitaliste laissée à elle-même. L’État doit assumer son rôle d’acteur économique à titre d’égalisateur des conditions sociales, et non pas de simple arbitre. (15) On ne peut pas vouloir une politique décente du salaire minimum et en même temps souhaiter que les pouvoirs publics se désinvestissent lentement de leur rôle, que l’État social soit subtilement démantelé, et que le calcul froid de l’austérité budgétaire frigorifie toute forme de dynamisme dans la fonction publique.
Le néolibéralisme ou l’humain. À nous de choisir.
CRÉDIT PHOTO: Fred / Flickr
(1) Radio-Canada. 17 octobre 2016. « Le salaire minimum à 15$, “ une bombe atomique”, selon Pierre Fortin». Radio-Canada.
(2) Vincent Geloso. 4 mai 2016. «Le salaire minimum à 15$ : Comment faire mal aux pauvres (Partie 1 : les effets sur l’emploi)». Le Journal de Montréal. … et ses suites.
(3) Intrants : «(…) les biens et services qui servent à la production d’autres biens ou services.» Dans Daron Acemoglu, David Laibson & John A. List. Microéconomie. Montréal : Pearson ERPI, 2016, p.79-80
(4) TVA Nouvelles. (27 avril 2018). Le PQ et QS croisent le fer sur le thème de l’économie. (Vidéo en ligne). Repéré à http://www.tvanouvelles.ca/2018/04/27/le-pq-et-qs-croisent-le-fer-sur-le-theme-de-leconomie.
(5) Denis Ledoux. (Automne 2010). L’histoire du salaire minimum au Québec (Volume 7, no.1). Regards sur le travail.
https://www.travail.gouv.qc.ca/fileadmin/fichiers/Documents/regards_travail/vol07-01/L_histoire_du_salaire_minimum.pdf
(6) Milton Friedman. Capitalisme et liberté. France: Flammarion, 2010, p.226
(7) Alan Manning. «The Truth about the Minimum Wage: Neither Job Killer Nor Cure-All». Foreign Affairs. Volume 97, no.1. Janvier-Février 2018.
(8) Dany Brouillette, Calista Cheung, Daniel Gao & Olivier Gervais. The Impacts of Minimum Wage Increases on the Canadian Economy, Note analytique du personnel. Ottawa: Banque du Canada, 2017.
(9) Les décisions publiques du Québec ont rapidement bougées depuis. Au moment de l’étude, la hausse à 12$ l’heure pour le Québec n’était pas encore anticipée.
(10) Ibid., p.4-5
(11) Ibid., p.1
(12) Ce type d’aide de l’État pour les PME fait déjà parti des affaires courantes de nos institutions, avec notamment Investissement Québec.
(13) Radio-Canada. 6 novembre 2014. «Le salaire minimum sera indexé au coût de la vie en Ontario». Radio-Canada.
(14) Denis Ledoux. L’histoire du salaire minimum au Québec.
(15) Bien évidemment, l’État-providence existe encore au Québec. Il est même fort. La direction prise par les pouvoirs publics ces dernières années entraînent toutefois une remise en cause, ou du moins une délégitimation, d’une certaine façon de faire intervenir cet État social dans la société, ces capacités de stratification sociale s’en trouvant réduites.
par Léandre St-Laurent | Juin 28, 2018 | Canada, Économie, Opinions, Societé
La campagne au Québec pour une hausse du salaire minimum à 15 dollars l’heure est à la croisée des chemins. De prime abord, elle tend à s’inscrire dans un rapport de force favorable. Les grandes centrales syndicales de la belle province, tout comme celles d’ailleurs au Canada, mènent une lutte de longue haleine, méthodique, pour l’opinion publique.
Sans avoir eu besoin d’user de grands actes de perturbation économique de la part des masses sous-salariées, elles ont recouru à des actes symboliques et à un discours fédérateur suffisamment convaincants pour imposer l’enjeu du salaire minimum dans l’espace public et même dans l’agenda des politiques publiques de certains gouvernements. L’Ontario, sous la gouverne de Kathleen Wynne, a fait passer le salaire minimum à 14 dollars et compte l’augmenter à 15 d’ici janvier 2019, si bien sûr l’administration Ford nouvellement élue le permet. Les néodémocrates de l’Alberta s’apprêtent à faire de même (1), et le salaire y est pour l’instant à 13,60 $ (2). Dans le cas du Québec, l’adoption du salaire minimum à 15 dollars dépasse désormais les promesses électorales de Québec Solidaire et fait maintenant parti des objectifs du Parti Québécois (3). L’augmentation modeste à 12 dollars, décidée par le PLQ (4), reste insuffisante pour freiner la pression.
D’un autre côté, cet allant est très fragile. Le Québec reste étanche face à ces revendications. Si un certain rapport de force syndical semble s’installer, il en est tout autre en ce qui concerne le discours public québécois concernant cette possible augmentation. Les opposant·e·s à cette mesure sont fort volubiles. Pour l’instant, leur argumentaire impose le respect. Il affirme qu’une augmentation abusive – 15 dollars l’heure étant ici jugé abusif – aurait pour conséquence de nuire aux travailleurs et travailleuses autant qu’à l’économie québécoise en termes d’efficacité. Ainsi donc, une telle augmentation du salaire minimum mènerait à concrétiser, pour les moins fortuné·e·s, le contraire des nobles intentions qui justifient cette mesure. Ce qui fait la force de cette position, c’est qu’elle met le doigt sur une certaine réalité de l’économie capitaliste. Le salaire minimum constitue une mesure qui entrave la libre circulation des marchandises du fait qu’il impose une augmentation des coûts de production des entreprises qui investissent leur capital. Tant et aussi longtemps que celles et ceux qui luttent pour une augmentation substantielle du salaire minimum nieront ce constat et, qu’à la place de se le réapproprier dans le discours, le caricatureront comme une lubie du patronat et du monde des affaires, il ne sera pas possible de rassurer une masse critique de travailleurs et travailleuses face à des enjeux matériels bien réels et, par le fait même, ces dernières et derniers pourraient ne pas être convaincu·e·s du bien-fondé d’une hausse du salaire minimum à 15 dollars. Dans une société du spectacle comme la nôtre, le discours médiatique jugé majoritaire prime trop souvent sur l’intérêt public. Une lutte sociale ne peut se résoudre sans conquête de ce discours. Cette constatation est d’autant plus vraie que le prochain gouvernement risque d’être incarné par la droite économique, que ce soit avec le PLQ ou la CAQ. Dans ces conditions, l’augmentation substantielle du salaire minimum, si elle doit être, ne sera pas le fruit d’une mise à l’agenda par le parti au pouvoir, mais bien le résultat d’une lutte populaire, unie sous un même discours cohérent, faisant pression sur le gouvernement, jusqu’à ce qu’il cède. Et si cette lutte ne s’inscrit pas dans un message qui saura répondre adéquatement aux objections actuelles, elle pourrait malheureusement échouer.
Des raisons d’un salaire minimum substantiel
Les défenseurs et défenderesses d’un certain libéralisme économique ont habituellement le derme très sensible lorsqu’une mesure politique vient modifier les relations économiques entre producteurs et productrices, détenteurs et détentrices de capitaux et consommateurs et consommatrices. C’est d’autant vrai lorsqu’il s’agit de toucher au salaire minimum. Selon une perspective libérale de l’économie, l’intervention des pouvoirs publics dans le marché, si elle n’est pas qu’épisodique et strictement balisée par les règles de ce même marché, a des effets dévastateurs sur l’allocation des ressources en économie capitaliste. Cette intervention de l’État vient altérer le mécanisme de transmission de l’information concernant la rareté et l’accessibilité des ressources qu’est le prix du marché – seul dispositif qui permette aux acteurs économiques imparfaits de comprendre, du moins minimalement, les aléas d’une économie infiniment complexe. Le système de prix équivaut à la mise en commun des informations partielles que chaque acteur détient. Avec en tête ce type de regard économique, l’intervention publique de grande ampleur équivaut à un acte de commandement, en l’occurrence celui de l’État, qui se base sur l’information imparfaite d’un seul pôle de la société, celui de l’arène politique par laquelle l’État prend acte de sa gouverne. De ce problème d’accès à l’information de la part de l’État, joint à une déstabilisation du système de prix, s’ensuit une réduction de l’efficacité économique, en ce sens que des acteurs économiques se trouvent désavantagés par rapport à la situation qui prévalait avant l’intervention publique. Deux scénarios s’offrent alors à l’État : soit il recule, ce qui constitue une dépense de ressources inutile et un grand désaveu quant à sa capacité à s’imposer comme acteur économique; soit il accroît le contrôle qu’il peut exercer sur l’économie pour rectifier les problèmes qui s’imposent, ce qui fait glisser l’État dans une spirale autoritaire, une accumulation de problèmes générant toujours plus de problèmes. Il s’agit là d’un discours néolibéral commun (5). C’est souvent à partir de cette vision du monde que la droite économique s’insurge lorsqu’elle est face à des mesures gouvernementales qu’elle juge « abusives », comme c’est le cas pour l’augmentation substantielle du salaire minimum.
Dresser ce portrait ne vise pas à définir un état de fait. Bien que ce regard ait le mérite de mettre le doigt sur certaines configurations de l’économie de marché capitaliste, elle se base sur un argumentaire fallacieux de la pente glissante de l’action publique vers l’inefficacité ou l’autoritarisme, pente qui, trop souvent, ne se vérifie pas sur le plan empirique. L’existence d’États-providence forts, que justement les néolibéraux tentent d’escamoter, à elle seule, met à mal l’idéologie dominante (6). L’intérêt pour ce regard économiciste se trouve plutôt dans le fait qu’il nous permet de comprendre l’état d’esprit des tenant·e·s du néolibéralisme, et par quelle façon cette posture permet de s’opposer à une augmentation importante du salaire minimum. Cependant, puisque le marché pur n’est qu’une abstraction, voir une utopie, les défenseurs et défenderesses de ce dernier, dans la pratique, n’excluent pas totalement l’intervention étatique. L’État joue le rôle de maintien de l’ordre et d’arbitre, et est légitimé à intervenir économiquement dans un nombre restreint de cas. Même pour les néolibéraux les plus durs, « (…) il n’y a pas moyen [, pour reprendre les propos du grand économiste néolibéral Milton Friedman,] d’éviter la nécessité d’un certain degré de paternalisme (7) ». À l’heure actuelle, où l’on tend à restreindre l’ampleur du rôle économique de l’État social, ce «paternalisme» public se doit, dans ces conditions, d’avoir de solides justifications, de faire la démonstration que le marché n’arrive pas à satisfaire certains besoins, ce qui justifie l’intervention gouvernementale. Autre condition fondamentale : l’intervention doit être compatible avec le marché. Voir le problème de l’action publique en ces termes nous permet d’intérioriser plus facilement la façon dont s’articule intellectuellement l’hostilité usuelle des élites politico-économiques actuelles à l’encontre d’interventions publiques comme la forte légifération sur le salaire minimum.
Qu’en est-t-il donc de la hausse de notre salaire minimum? Est-il avisé que l’État interfère sur le prix minimum de la main d’œuvre en l’augmentant à 15 dollars l’heure? Relativement à la satisfaction ou non d’un bien-être social minimal – les économistes parlent de « surplus social » –, une configuration de la production et des capitaux qui permet, dans les conditions économiques actuelles, un salaire de l’heure à 12 $, comme c’est le cas actuellement, ne permet pas de subvenir adéquatement aux besoins vitaux d’une masse considérable de travailleurs et travailleuses. Au Québec, c’est environ 450 000 personnes qui travaillent au salaire minimum (8). Aux vues de la place à prendre dans la société compétitive et consumériste qu’est la nôtre, la somme de 12 $ l’heure, même si elle constitue un progrès par rapport au précédent 11,25 $, reste dérisoire. Pour évaluer le niveau de pauvreté selon le revenu, Statistique Canada et l’Institut de la statistique du Québec emploient la mesure du seuil de faible revenu (SFR). Le seuil se définit relativement au salaire moyen comme point de référence. Il est établi qu’un individu ou ménage dépensant 20% de son revenu de plus que la moyenne pour ses besoins de subsistance de base est en situation de précarité, qu’il subit de la misère économique (9). Imaginons maintenant le meilleur scénario (ou le pire, selon la perspective) pour un individu gagnant 12 $ de l’heure : chaque semaine, durant une année, cet individu travaille 40 heures et ce, en ayant seulement droit comme congé à ses journées fériées payées (10). Cette personne se trouve alors avec un salaire annuel brut de plus ou moins 23 040 $. Or, selon les données de 2015, tout citoyen canadien ayant un salaire brut en deçà de 22 505 $ vit sous le SFR (11). En maintenant les bas·se·s salarié·e·s à un tel salaire annuel brut, nous acceptons collectivement qu’une masse critique de québécois et québécoises aient un niveau de vie se confondant avec un tel seuil. Cette donnée est d’autant plus affligeante lorsqu’on la met en relation avec la mesure qui permet de cerner le coût moyen annuel de la consommation de biens et services pour satisfaire une subsistance minimale, ce qu’on appelle la mesure du panier de consommation (MPC). En 2015, la MPC oscillait entre 16 854 $ et 17 275 $ pour une personne seule (12). Une fois le panier de consommation considéré, il reste peu de place à la satisfaction d’autre chose que des besoins élémentaires, nettement insuffisants pour une vie contemporaine digne.
À ces mesures doit s’ajouter un autre indice : celui du salaire viable, développé par l’Institut en recherches socio-économiques (IRIS), c’est-à-dire le « salaire horaire qui permettrait à un·e salarié·e à temps complet de non seulement couvrir ses besoins de base, mais [de] se doter d’une marge de manœuvre pour sortir de la pauvreté (13) ». Pour une personne seule habitant Montréal ou Québec, le salaire viable oscille autour du 25 000 $ annuel, ce qui nous éloigne de l’actuel salaire minimum, trop bas (14). Rappelons-nous que nous nous basons ici sur un scénario idéal où 40 heures de la semaine sont comblées par le travail salarié. Bon nombre d’emplois dépassent à peine le 30 heures semaine, ce qui pousse à la baisse les données évoquées. À 35 heures semaines, l’IRIS employant ce taux horaire pour établir son seuil de salaire viable (tout comme l’Institut de Statistique du Québec, d’ailleurs), le salaire viable équivaut à environ 15 $ l’heure dans la plupart des cas. Ces statistiques nous donnent une bonne idée de ce que trop de québécois et québécoises sous-payé·e·s subissent, soit du surtravail qu’elles et ils doivent endurer pour espérer mieux, soit du manque. Trop occupé·e·s à survivre pour se permettre de vivre.
Ces conditions dans lesquelles le marché laisse les québécois et québécoises du bas de l’échelle salariale justifient une hausse substantielle du salaire minimum. Ce constat n’est bien sûr valide que si l’on suppose qu’il soit souhaitable que notre société soit organisée selon les principes d’un humanisme élémentaire. Il s’agit ici d’affirmer qu’un être humain est en droit de vivre une existence digne, et que cette dignité n’est possible que si ses besoins de base sont satisfaits, l’accès à une gamme de biens premiers étant nécessaire (15). Il est évidement possible de se doter d’une autre vision du monde justifiant une telle situation, qui, par exemple, impose une inégalité naturelle, une méritocratie dure ou le primat de l’efficacité économique sur l’humain. Il faudrait alors relever le défi de nous expliquer en quoi ce genre de société est désirable.
Dans une perspective humaniste donc, un marché qui maintient des salaires aussi bas, selon le seuil minimal actuel, est inacceptable. Au regard de cette perspective, l’État intervient principalement parce que le travail que les travailleurs et travailleuses vendent à leur patrons n’est pas une marchandise comme une autre. Le travail n’est pas qu’un objet détaché qu’un·e dirigeant·e d’entreprise s’offre candidement, selon les lois du marché, au plus vil prix. Il constitue la vie elle-même pour nous tous. Il est notre rapport quotidien au monde. Chaque fois que le prix de la main d’œuvre est abaissé ou maintenu dans des conditions économiques difficiles, comme dans le cas qui nous intéresse, c’est une attaque sur les conditions de vie elles-mêmes de cette main d’œuvre qui se concrétise. Affirmer une telle chose, c’est faire le constat, comme Marx, que « le salaire n’est […] que le nom spécifique donné au prix du travail, au prix de cette marchandise particulière dont l’unique réservoir est la chair et le sang de l’homme [et de la femme] (16) ».
Contre les excès de la marchandise-travail, un seuil salarial de base qualitativement satisfaisant s’impose, d’autant plus que nous vivons dans une société d’abondance qui nous permet d’assumer un seuil relativement élevé et qui nous conditionne toutes et tous à l’atteinte de hauts standards de vie comme constitutive du bonheur. Que certain·e·s commentateurs et commentatrices de l’actualité économique nient cette réalité et qu’elles et ils se contentent d’une interprétation forte de ce qu’est la pauvreté, comme s’il fallait nécessairement être sur le point de mourir de faim ou de n’avoir littéralement aucun loisir pour être pauvre – pensons à l’économiste Vincent Geloso qui, récemment, tentait de nous convaincre que les pauvres selon le Seuil de faible revenu n’étaient au fond pas vraiment « pauvres » (17) –, tout cela ne change rien à l’affaire. La pauvreté est toujours relative (18). Et dans le contexte québécois, relativement à la façon dont s’y évalue le bien-être et la viabilité économique, les gens vivant sous ce seuil sont précaires. C’est cette précarité que la hausse du salaire minimum vise à éliminer.
Justifier qu’un seuil salarial substantiel s’affirme en bonne et due forme n’est qu’une facette du problème qui se pose pour l’instant dans l’espace médiatique québécois. Contrairement à nos voisins du sud, il n’existe ici pratiquement pas d’économiste niant la nécessité d’un salaire minimum qui soit actuellement pris au sérieux au sein de notre discours public. Le débat autour du salaire minimum se porte surtout sur le seuil à adopter, et lorsque le débat est orienté selon cette perspective, ce sont des considérations d’ordre pragmatique qui prennent le pas sur les principes. À la vue du combat pour le discours, c’est ici qu’un blocage prend forme pour la campagne en faveur du salaire minimum à 15 dollars. Ses opposant·e·s réussissent pour le moment à faire la « démonstration » d’une incompatibilité entre un tel seuil (15 $) et la façon dont l’économie québécoise est configurée, que les grands principes ne valent rien s’ils ne peuvent pas être convenablement confrontés aux pratiques économiques d’usage. Si cet aspect du problème – non dépourvu d’une certaine réalité économique – n’est pas abordé de plein fouet, et que ceux et celles qui luttent pour l’augmentation salariale font l’erreur de se draper d’une vertu de principes qui les empêchent de confronter la droite sur ses propres arguments, tous ces gens opposés à une telle augmentation qui tentent de nous amadouer par la peur gagneront le monopole du discours sur des enjeux économiques concrets qu’expérimente une foule d’acteurs économiques du marché du travail québécois. Dans ces conditions, difficile d’imaginer comment rendre possible la conquête du salaire minimum à 15 dollars. Au-delà de la défense d’un humanisme élémentaire qui suppose une allocation de ressources minimale (ici sous la forme de salaire), c’est la question économique qui doit être confrontée à bras le corps.
C’est cette deuxième facette du problème d’un salaire minimum à 15 dollars qui sera traitée dans l’article qui fait suite au présent texte : Voir, dans L’Esprit libre, « Le combat pour un salaire minimum à 15 dollars au Québec – Partie 2 : le seuil minimum à l’assaut du marché.»
(1) La Presse canadienne. 3 janvier 2018. « La hausse du salaire minimum éliminera 60 000 emplois, croit la Banque du Canada ». Le Soleil.
(2) Radio-Canada. 1er octobre 2017. « Le salaire minimum atteint 13,60 $ l’heure en Alberta ». Radio-Canada.
(3) Marie-Renée Grondin. 19 mai 2016. « Le PQ appuie finalement la hausse du salaire minimum à 15 $ ». Le Journal de Québec.
(4) Radio-Canada. 1er mai 2018. « Le salaire minimum passe à 12$ l’heure au Québec ». Radio-Canada
(5) C’est essentiellement la position de l’un des pionniers du néolibéralisme, Friedrich Hayek. En guise d’introduction, voir son essai critique sur la planification économique : Friedrich A. Hayek. La route de la servitude. France : Les Presses universitaires de France, 2014.
(6) La littérature sur le phénomène institutionnel d’État-providence, et sur sa fonction non capitaliste, est abondante. Les travaux du politologue Gosta Esping‑Andersen constituent une bonne piste : Gosta Esping‑Andersen. The Three Worlds of Welfare Capitalism. Princeton : Princeton University Press, 1998.
(7) Milton Friedman. Capitalisme et liberté. France : Flammarion, 2010.
(8) Québec. Marc-André Demers. « Plus de 450 000 Québécois et Québécoises sont rémunérés au salaire minimum… ou presque ». Québec : Institut de la Statistique du Québec, 2015.
(9) Pour simplifier l’exposé, nous prendrons ici pour acquis que nous sommes face au salaire avant impôt d’un individu seul. Le SFR après impôt constitue une mesure plus fine. Il nécessite toutefois de multiples considérations relatives au retour d’impôt ou non qui feraient nettement déborder le texte de son objet et, surtout, de son format. Pour une explication introductive des mesures de calcul du seuil de pauvreté, consulter : https://www.statcan.gc.ca/pub/75f0002m/2009002/s2-fra.htm, repéré le 23 mai 2018.
(10) Bien évidemment, le scénario se dévoile sous un jour plus charitable si l’on considère les vacances obligatoirement payées par l’employeur relativement à l’ancienneté cumulée. Malgré ces nuances, le constat sur les conditions de vie des plus bas salarié-e-s ne s’en trouve toutefois pas radicalement transformé.
(11) Institut de la Statistique du Québec. 2017. Seuil du faible revenu, MFR-seuils avant impôt, selon la taille du ménage, Québec, 2012-2015. Repéré à http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/conditions-vie-societe/revenu/fa…
(12) Institut de la Statistique du Québec. 2017. Seuils du faible revenu, MPC, selon le type de collectivité rurale ou urbaine et la taille de l’unité familiale, Québec, 2012-2015. Repéré à http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/conditions-vie-societe/revenu/fa…
(13) Philippe Hurteau & Minh Nguyen. « Les conditions d’un salaire viable au Québec en 2017 : Calculs pour Montréal, Québec, Trois-Rivières, Saguenay, Sept-Îles, Gatineau et Sherbrooke ». Institut de recherche et d’information socio-économiques (IRIS), 2017, p.1
(14) Ibid., p.4
(15) L’expression « bien premier » est du philosophe John Rawls. Le terme « humanisme » est ici employé à titre générique. Rawls emploie le terme, plus spécifique, d’« égalité démocratique » pour désigner une société bien ordonnée, selon les principes d’une justice comme équité; système idéal qui, en pratique, se rapproche de ce que, dans le langage commun, nous nommons «social-démocratie». Voir John Rawls. Théorie de la justice. France : Points.
(16) Karl Marx. Travail salarié et capital. Pékin : Éditions en langues étrangères, 1996, p.2
(17) Vincent Geloso. 30 octobre 2016. «Quelle ligne de pauvreté?». Le Journal de Montréal.
(18) Nous voyons ici toute la pertinence du Seuil de faible revenu développé par l’IRIS.
Crédit photo: The All-Nite Images