par Alexandre Dubé-Belzile | Mai 23, 2019 | Idées, Societé
Les médias hypertextuels et leurs implications sociales
Notre article s’inscrit en quelque sorte dans la foulée des questionnements lancés par Noam Chomsky dans les années 1980 avec Manufacturing Consenti, ouvrage méritant une mise à jour importante. Dans ce deuxième texte, nous aborderons les implications de la « révolution numérique » et de l’hypertexte dans les médias. Dans quelle mesure pourrions-nous libérer l’hypertexte, et les médias qui en dépendent, des contraintes imposées par le système capitaliste international? D’ailleurs, la question des médias hypertextuels eux-mêmes sera traitée plus précisément dans cet article. Dans un troisième texte, nous chercherons également à émettre des pistes de réflexion pour poursuivre la lutte grâce, entre autres, au média même qui permet la diffusion de ces textes, c’est-à-dire la revue L’Esprit libre.
« Si Carl von Clausewitz avait écrit De la guerre au XXIe siècle, il en serait venu à la constatation suivante : les médias ne sont que la continuation de la guerre par d’autres moyensii. »
« Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient imageiii. »
L’historien Jacques Ellul a retracé les origines de la propagande, terme qu’on peut utiliser pour décrire le « spectacle », jusqu’au tyran Pisistrate (600-527). Ce dernier en aurait raffiné l’art pour atteindre des sommets inégalés, non seulement en faisant preuve d’une éloquence exceptionnelle et en donnant des fêtes orgiaques, mais surtout en dénonçant constamment l’ennemi public, soient des Eupatrides dans son cas. Selon ses dires, ces derniers voulaient attenter à sa vieiv. Nul besoin de gymnastique intellectuelle pour voir qui serait, dans les médias, les Eupatrides du présent millénaire. Le linguiste américain Noam Chomsky et plus tard le sociologue syrien Yasser Munif se sont intéressés au « modèle de propagande » moderne qui étouffe toutes les formes d’expression en marge des grands empires médiatiques. Ceux-ci, par le maintien d’une culture de divertissement, font la promotion des intérêts et de la vision du monde d’une élite internationale. Selon Chomsky et Munif, le levier des médias de masse a servi à dépolitiser les populations et à exacerber ce que nous connaissons comme la société de consommation et de « spectacle ». D’après Chomsky, cette orientation vers le divertissement et la surconsommation est « une érosion de la sphère publique sous un système de médias commerciaux ». Ce système cherche à vendre des biens, des services, mais aussi une idéologie : ce serait l’« équivalent contemporain du cirque romain ». Il mène les populations au large de tout processus décisionnel politique et permet à la classe dirigeante de se maintenir au pouvoirv. Nous assistons donc à un foisonnement de canaux d’expression d’une part et, d’autre part, d’une puissance qui, au milieu de ce foisonnement, se fait de plus en plus impitoyable dans l’affirmation de sa suprématie, comme si cette croissance exponentielle de l’abondance d’information n’était qu’une source de confusion, de la poudre aux yeux.
Georges Landow, malgré son enthousiasme débordant, ne manque pas de faire état du strict contrôle de l’Internet exercé de nos jours par certains États, à l’aide de systèmes de filtrage. Dans certains cas, lorsque l’accès est limité à quelques établissements publics, certains vont même jusqu’à utiliser des patrouilles et des caméras de surveillance, comme c’est le cas en Chine.vi D’ailleurs, Walter Benjamin soulignait déjà, dans l’entre-deux-guerres, l’émergence de phénomènes nouveaux et inséparables de l’art des massesvii, parmi lesquels un nouveau culte de la personnalité, un vedettariat devenant le visage d’un ensemble de dynamiques mercantiles en pleine expansion. Ce culte stimulera chez un auditoire passif une identification aux vedettes, justifiant un pernicieux individualisme et donnant forme à une aliénation qui entrave toute forme de conscientisation à la lutte des classes en cours. Guy Debord disait dans un même ordre d’idée :
« De l’automobile à la télévision, tous les biens sélectionnés par le système spectaculaire sont aussi ses armes pour le renforcement constant des conditions d’isolement des « foules solitaires ». […] Là, c’est le pouvoir gouvernemental qui se personnalise en pseudo-vedette; ici, c’est la vedette de la consommation qui se fait plébisciter en tant que pseudo-pouvoir sur le vécuviii. »
Cette tyrannie organise, par ses manipulations de l’information, les systèmes de représentation et de diffusion d’idées, et ce, pour protéger la propriété privée qui aurait dû perdre son importance grâce à la reproduction mécanisée et la diffusion massive d’écrits. En principe, l’hypertexte aurait dû être le dernier clou dans le cercueil de la propriété intellectuelle. Cependant, l’emprise de cette dernière sur la culture et l’information a plutôt été consolidée, l’hypertexte de résistance ayant été subordonné aux fins de l’expansion du capital ix. Enfin, l’identification au vedettariat est peut-être encore plus forte sur les médias sociaux émergeant de la deuxième étape de développement de la numisphère, celle du « Web 2.0 ». Cette identification contribue à l’érection d’une muraille encore plus haute et, en apparence, infranchissable, qui assure l’étanchéité entre une société d’individualismes et l’émergence d’un mouvement révolutionnaire.
Enfin, ce populisme numisphérique pose certains risques non négligeables. Walter Benjamin parlait des dangers de l’esthétisation du politique par la reproduction mécanique et le cinémax. La passivité devant le cinéma serait d’ailleurs semblable à celle de l’internaute, ce que souligne aussi Dominique Cardonxi.Les traces laissées sur le Web par les utilisateurs et utilisatrices, les « j’aime » sur Facebook, les gazouillis sur Twitter, sont, comme des votes, une participation symbolique, qui n’a que peu de répercussions sur celles et ceux détenant le pouvoir. Enfin, le philosophe anarchiste Peter Lamborn Wilsonxii parlait de l’Internet comme d’un phénomène religieux. Cela rejoint le propos de Doueihi : « Le numérique ne cesse de convertir tout ce qui est hérité, tout ce qui est prénumérique, car il est, de par sa nature, voué à ce travail continu de conversionxiii », une conversion qui ne se ferait pas, selon nous, en notre faveur. Comme le disait encore une fois Guy Debord, « [l]e spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images. […] Le spectacle ne peut être compris comme l’abus d’un monde de la vision, le produit des techniques de diffusion massive des imagesxiv ».
Le prosélytisme de la numisphère n’est plus celui de l’expansion de nos consciences, telle que se voulait la révolution psychédéliquexv, mais bien l’appropriation de nos facultés d’analyse. Les propriétés privée et intellectuelle contribuent à l’aliénation. L’écriture et l’imprimé permettaient de figer la parole, moyennant des efforts et un coût considérable alors que la numisphère permet de générer une infinité de copies en quelques secondes, à des coûts bien moindres. Cela a contribué à une multiplication des profits pour les éditeurs et l’expansion du capital vers l’immatérialité plutôt qu’une plus vaste diffusion. Cela annoncerait que, sous peu, des « capacités » données à la naissance, ou du moins réputées comme telles, seront des commodités vendues à celles et ceux en ayant les moyens plutôt que comme des « béquilles » servant à favoriser l’égalité. Cela rejoint le concept du biopouvoir mis de l’avant par Michel Foucault, c’est-à-dire un pouvoir exercé sur le vivant mêmexvi. C’est ce qui se produit aussi avec l’information qui se retrouve aux mains des médias hégémoniques. Au sujet de cette marchandisation, nous ne pouvons que revenir à Debord :
« C’est dans cette lutte aveugle que chaque marchandise, en suivant sa passion, réalise en fait dans l’inconscience quelque chose de plus élevé : le devenir-monde de la marchandise, qui est aussi bien le devenir-marchandise du mondexvii. »
Qui plus est, l’information et ses discours sont intimement liés aux éventuelles justifications idéologiques de ces marchandisations ou commodifications. Nous préférons d’ailleurs le terme de commodité, que nous distinguons de la marchandise. Pour ce qui est du sens précis de commodité, Slavoj Žižek la définit de la manière suivante :
« Une commodité n’est jamais qu’un simple objet que nous achetons et que nous consommons. Une commodité est un objet chargé d’attraits théologiques et même métaphysiques. […] Dans nos sociétés post-modernes […] le plaisir devient une sorte de devoir pervers. […] Le désir n’est jamais simplement le désir pour une chose en particulier. Il s’agit aussi d’un désir pour le désir lui-même, un désir de continuer de désirerxviii. »
Cela dit, la « conversion », dont faisait état l’historien des religions et titulaire de la chaire d’humanisme numérique à l’université de Paris-Sorbonne Milad Doueihi, a donné naissance à de nouvelles idéologies qu’on pourrait rapprocher de différentes formes de totalitarisme et qui, plutôt que de démocratiser le savoir, engendrent des rapports de pouvoir d’autant plus sinistres. Jean-Claude Ravet, éditeur de la revue Relations, décrit le transhumanisme comme une forme de totalitarisme émergente, une idéologie proche du libertarianisme, du post-hippie et du capitaliste et qui « prône l’augmentation de nos capacités physiques et mentales et l’amélioration de l’espèce humaine grâce à son hybridation étroite avec la technique par le biais de différentes technologies de pointexix ». Ce sont là les Google, les Airbnb et les Facebook de ce monde. Alors que la numisphère promettait d’abord un retour en arrière quasi néoluddite par rapport aux superstructures répressives et aux institutions de l’imprimé, de nouvelles superstructures ont émergé au sein de celle-ci. Elles sont transnationales, plus fluides et pourraient éventuellement mener à d’autres formes de tyrannies qui, nous l’imaginons, pourraient ressembler aux réalités post-apocalyptiques représentées dans la culture populaire et dans les écrits cyberpunks. Les multinationales profitent déjà du soutien des États qui, par des lois, protègent la propriété privée et intellectuelle contre le reste du monde. D’ailleurs, il est en principe illégal de mémoriser un livre, puisque cela consiste en une reproduction. Ainsi, notre propre capacité à apprendre et à absorber des renseignements, notre matière grise, et toutes les prothèses connexes, entreraient en conflit avec la « souveraineté » du capital. L’évolution des technologies sera toujours au service des autocrates, malgré leur constante évolution et la multiplication de leurs pôles de gravitation et de leurs ramifications; à moins que les moyens de production de ces dernières soient socialisés, ce qui semble nécessiter un grand bond vers l’arrière, une décroissance, comme le souligne Murray Bookchin, qui aura influencé Abdullah Ocalan et la révolution au Rojava. D’ailleurs, Bookchin affirmait que l’État assurait sa survie en maintenant la rareté de manière artificielle. C’est ce qu’il définit comme la « sainteté de la propriétéxx ». Nous estimons que ces agissements de l’État qui se font par l’entremise de ses institutions et de ses mécanismes de répression touchent également la numisphère au sein de laquelle, paradoxalement, la rareté devrait être pratiquement impossible.
Un retour en arrière par rapport à ces structures est également défendu par le professeur Salah Basalamah, de l’Université d’Ottawa, en ce qui concerne le droit d’auteur dans son ouvrage Le droit de traduire d’une manière tout à fait pertinente pour l’hypertexte. Il y affirme que
« [e]n somme, la révolution traductive, s’il en est, c’est l’effort constant de susciter la libre « discussion » des langues et des cultures qui nous traversent en vue de développer notre capacité de nous déprendre de tout ce qui nous retient de nous concilier avec l’universel. […] L’espace révolutionnaire ainsi théâtralisé ouvre à la généralisation du processus traductif : […] tout est traduction ou rien n’est signexxi. »
C’est non seulement que tout texte se trouve à traduire d’autres textes préexistants, c’est d’ailleurs là la définition même de l’hypertexte, mais que tout texte, dont les articles d’information, traduit des réalités et que même leurs reproductions sont aussi des traductions, ne serait-ce qu’en langage binaire de programmation (des octets encodés de 1 et de 0). Qui plus est, lors d’un bref entretien téléphonique, monsieur Basamalah a confirmé ce que nous pensions, c’est-à-dire que « [l]a traduction est critique par essence ». Tout est traduction et tout est critique. Toute tentative de freiner la multiplication infinie des discours est idéologique et tend au maintien de la « suprématie du statu quo », comme l’affirme Žižekxxii. Ainsi, tous les articles des médias indépendants devraient traduire et critiquer tous les discours existants, en évitant de se fondre dans les dynamiques de la « société du spectacle », cet écran de projection dont se vêt le capital pour se déterritorialiser.
La numisphère a également consolidé la commodification des rapports humains. À cet égard, Doueihi affirme que celle-ci offrait « une sorte de promesse de survie et d’éternité qui prépare la transformation de l’humain par la technique et qui incarne le nouveau tournant cognitif associé à la culture numériquexxiii. » Il en parle comme d’une « nouvelle économie affectivexxiv». Cette notion n’est pas sans rappeler la « notion de dépense » de George Bataillexxv. Ce dernier mettait de l’avant la « dépense improductivexxvi » comme une forme de sacrifice servant à contrer les répercussions d’une société dans laquelle les relations sont régies comme des transactions intéresséesxxvii. Encore une fois, l’utilisation hégémonique de la numisphère tend à une commodification des échanges et des données relatives à la vie privée et à ce que Doueihi qualifie de « nouvelles économies numériquesxxviii. » Žižek parlait aussi de l’autocommodification de soi : les relations sociales et amoureuses étaient soumises aux règles du marché, les données devenant aussi monnaie d’échange pour Facebook et Google, en plus des devises plus conventionnellesxxix. Cette nouvelle monnaie d’échange s’est d’ailleurs concrétisée, peut-être, dans les cryptomonnaies.
En fait, nous pourrions avancer l’idée d’un marché social au sein duquel les données (apparence physique, appartenance sociale, travail, loisirs) deviendraient monnaie d’échange et où les coûts des relations amicales ou amoureuses répondraient aux lois de l’offre et de la demande, et ce, même hors de la numisphère. Il va sans dire que ce phénomène touche aussi l’éducation et l’information, ainsi que leur surproduction aux profits de la classe capitaliste. Cette dernière aliène le reste du monde avec cette même éducation et cette même information et doit toujours trouver de nouveaux débouchés. L’urbanité est d’ailleurs le lieu par excellence pour écouler cette surproduction. Jonathan Durand Folco, professeur en innovation sociale à l’Université Saint-Paul, affirme d’ailleurs que l’urbanisation serait intimement liée à l’expansion du capitalisme, la ville « étant l’espace idéal pour absorber le surproduit et l’excédent de marchandises créé par le capitalxxx». Cela dit, il affirme aussi que « [l]a différence entre urbanité et ruralité tend à s’effacer, tandis que le rapport direct au territoire (l’espace des lieux) semble disparaître progressivement au profit des relations virtuelles au sein de l’ »espace des fluxxxxi » ». Cela rejoint ces propos de Guy Debord :
« L’urbanisme est l’accomplissement moderne de la tâche ininterrompue qui sauvegarde le pouvoir de classe : le maintien de l’atomisation des travailleurs que les conditions urbaines de production avaient dangereusement rassemblés. […] L’effort de tous les pouvoirs établis, depuis les expériences de la Révolution française, pour accroître les moyens de maintenir l’ordre dans la rue, culmine finalement dans la suppression de la ruexxxii. »
Cependant, comme nous le rappellent Deleuze et Guattari (1972), la reproduction sociale (comme la surproduction, la surconsommation et, logiquement, l’hypersexualisation) résulte d’un désir, comme toute forme de contrôle ou d’hégémonie. Nous pourrions parler longuement de la pornographie largement diffusée sur le Net et ses implications sociales et politiques. Dans l’ouvrage Beyond Speech : Pornography and Analytic Feminist Philosophy, Rae Langton, professeure de philosophie à l’Université de Cambridge, aborde la pornographie comme une loi (et donc se rapportant à un État) qui consolide la subordination de la femme dans les représentations sexuelles et par conséquent, dans le « réelxxxiii ». On soutient même plus loin dans cet ouvrage que la pornographie se définirait par cette hiérarchisation, signifiant que le fait de voir des organes génitaux et des rapports sexuels non simulés n’est pas ce qui constitue la pornographie en son essence, mais bien les rapports de pouvoir établis et sans cesse reproduitsxxxiv. La pornographie reflète également des rapports de pouvoir racistes néocoloniaux, notamment dans le traitement qu’elle réserve aux femmes raciséesxxxv.
Quoi qu’il en soit, Deleuze et Guattari posent la question que Reich avait empruntée à Spinoza : « Pourquoi les hommes [et les femmes! Notre propre élément de critique idéologique] combattent-ils [et elles!] pour leur servitude comme s’il s’agissait de leur salutxxxvi? »En autres mots, le désir engendre la reproduction sociale comme la communication produit du sens. C’est le point de départ des postulats Žižekiens sur l’idéologiexxxvii. Deleuze et Guattari poursuivent un peu plus loin : « L’existence massive d’une répression sociale portant sur la production désirante n’affecte en rien notre principe : le désir produit du réel, ou la production désirante n’est pas autre chose que la production socialexxxviii». Et enfin, ils affirment encore un peu plus loin que « l’immortalité conférée à l’ordre social existant entraîne dans le moi tous les investissements de répression, les phénomènes d’identification, de « surmoiisation » et de castration, toutes les résignations-désirsxxxix ». La position révolutionnaire serait, quant à elle, la « critique idéologique » dont parlait Žižekxl qui remet en question cette pérennité attribuée à l’ordre établixli. La révolution nécessite d’abord que l’on comprenne le caractère éphémère et fragile des institutions, comme les médias, et l’importance de notre créativité, dont les médias hégémoniques cherchent à miner l’influence, comme moyen d’agir sur les réalités en les traduisant et en maintenant une tension par rapport aux « évènements », au sens où l’entend Slavoj Žižekxlii. Encore une fois, nous nous permettons de citer Debord :
« La conscience du désir et le désir de la conscience sont identiquement ce projet qui, sous sa forme négative, veut l’abolition des classes, c’est-à-dire la possession directe des travailleurs sur tous les moments de leur activité. Son contraire est la société du spectacle, où la marchandise se contemple elle-même dans un monde qu’elle a crééxliii. »
Durand Folco parle de « socialiser » les vérités, une idée elle-même empruntée au philosophe marxiste Antonio Gramsci, pour engendrer de « nouvelles solidaritésxliv. » Ainsi, la révolution permettant l’épanouissement total des médias anti-hégémoniques nécessite de croire à la possibilité pour les médias hégémoniques de s’éteindre. Aussi, Durand Folco mentionne, dans son Traité de municipalisme, que l’État a remplacé l’Églisexlv, ce qui sous-entend que les médecins, les enseignant·e·s et peut-être même les politicien·ne·s et les généraux et générales ont remplacé les curés et les évêques. À nous d’abattre ces dogmes pour que la société remplace l’État, les médias hégémoniques, les médecins, les enseignant·e·s, les politicien·ne·s, les généraux et les générales. Dans cet ordre qui s’alimente de nos propres désirs, ces derniers, ainsi que les pôles d’identification autour desquels ils gravitent, sont entérinés beaucoup plus fréquemment et sont d’autant plus amplifiés par les médias sociaux, rendant ainsi démesurée la production d’aliénation, dont les moyens restent entre les mains d’une minorité. Peter Lamborn Wilson affirmait à propos d’Internet :
« Les médias comme technologies (de machines) sont de parfaits miroirs-représentations de la totalité qui les produit (ou vice-versa). L’Internet, par exemple, ne reflète pas seulement ses origines militaires, mais également ses affinités avec le Capital. Comme la mondialisation, il fait tomber les frontièresxlvi. »
Les démocraties libérales actuelles (l’ordre établi pour beaucoup) tentent désespérément de conserver les apparences de la légitimité tout en s’adonnant à une privatisation croissante et en entretenant un populisme et une démagogie, ses meilleurs alliés. Derrière cette façade se consolident des tendances libertariennes, défenseuses d’un retour à une hiérarchie dite « naturelle ». Le néolibéralisme effrite l’État de social-démocratie pour laisser entrevoir, à travers les lézardes parcourant ses parois, le noyau de l’État, inchangé depuis les Premiers Empires : répression, armée, police, hiérarchie. Comme nous le disions antérieurement, ce populisme s’appuie grandement sur les possibilités de la numisphère et se trouve ainsi à contrer toute forme de conscientisation, conférant des lunettes aveuglantes à ce qui peut être aperçu par ces « lézardes » causées par le néolibéralisme. Dans un troisième texte, nous chercherons à émettre des pistes de réflexion pour poursuivre la lutte grâce, entre autres, au média même qui permet la diffusion de ces textes, c’est-à-dire la revue L’Esprit libre.
CRÉDIT PHOTO: Mohamed Hassa, Pxhere
i Edward S. Herman et Noam Chomsky, Manufacturing Consent: The Political Economy of the Mass Media, New York, Pantheon Books, 1988.
ii Yasser Munif. “Media is the continuation of War with Other Means: The New York Times’ coverage of the Israeli War in Lebanon ”. The MIT Electronic Journal of Middle East Studies, 2006, p. 126. Disponible à : http://www.mafhoum.com/press10/292P6.pdf. [consulté le 30 septembre 2018].
iii Guy Debord, La société du spectacle, Paris, Les Éditions Buchet Chastel, 1967, p. 21.
iv Jacques Ellul, Histoire de la propagande, Paris, Presses universitaires de France, 1976, p. 9.
v Edward S. Herman et Noam Chomsky, Manufacturing Consent: The Political Economy of the Mass Media, New York, Pantheon Books, 1988, p. XVIII.
vi George Landow, Hypertext 3.0, Baltimore, John Hopkins University Press, 2006, pp. 322.
vii Walter Benjamin, L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique. Paris, Payot, 1939, p. 70.
viii Op. cit., note 3, p. 20, 34-35.
ix Op. cit., note 7, pp. 47-48.
x Op. cit., note 7, p. 60.
xi Dominique Cardon, « L’ordre du Web ». Médium 4, no 29, 2001, p. 191‑202.
xii Peter Lamborn Wilson, “Cybernetics & Entheogenics: From Cyberspace to Neurospace ”, Hermetic Library, 19 janvier 1996. Disponible à : <https://hermetic.com/bey/pw-neurospc> [consulté le 30 septembre 2018]
xiii Milad Doueihi, Pour un humanisme numérique, Paris, Seuil, 2011, p. 92.
xiv Op. cit., note 3, p. 10-11.
xv Martin Lee et Bruce Shlain, Acid Dreams: The Complete Social History of LSD: The CIA, the Sixties, and Beyond, New York, Grove Press, 1985.
xvi Michel Foucault, « La naissance de la médecine sociale » et « L’incorporation de l’hôpital dans la technologie moderne », dans Dits et écrits, vol. 2, 1994, pp.2017-280, 508‑521.
xvii Op. cit., note 3, p. 38.
xviii Sophie Fiennes, The Pervert’s guide to Ideology, 2012, notre traduction.
xix Jean-Claude Ravet, « Le corps obsolète? L’idéologie transhumaniste en question ». Relations, 792, octobre 2017, p. 14.
xx Murray Bookchin, Post-scarcity Anarchism. Montreal : Black Rose Books, 1986, pp.287-288.
xxi Salah Basalamah, Le droit de traduire : Une politique culturelle pour la mondialisation, Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2009, pp. 94-95 et 109–10.
xxii George I. García et Carlos Guillermo Aguilar Sánchez, “Psychoanalysis and Politics: The Theory of Ideology in Slavoj Žižek ”, International Journal of Žižek Studies, 2, 3, 2008, pp. 125-141.
xxiii Op. cit., note 13, p. 98.
xxiv Op. cit., note 13, p. 127.
xxv Georges Bataille, La part maudite, précédé de La notion de dépense, Paris, Les Éditions de Minuit, 1967, p.23.
xxvi Ibid., p. 27.
xxvii Ibid., p. 25-28.
xxviii Op. cit., note 13, p. 100.
xxix Collin Marshall. “Slavoj Zizek Explains What’s Wrong With Online Dating & What Unconventional Technology Can Actually Improve Your Love Life ”, The Zizek Times, sans date. Disponible à : http://www.zizektimes.com/2017/05/slavoj-zizek-explains-whats-wrong-with…. [consulté le 30 septembre 2018]. Slavoj Zizek, « UMBR(a), From ‘Passionate Attachments’ to Dis-Identification », 1998. Disponible à : http://www.lacan.com/zizekpassionate.htm. [consulté le 30 septembre 2018].
xxx Jonathan Durand Folco, À nous la ville! Traité de municipalisme, Écosociété, Montréal, 2017, p.22.
xxxi Op. cit., note 30, p.8.
xxxii Op. cit., note 3, p. 103
xxxiii Mari Mikkola, Beyond Speech: Pornography and Analytic Feminist Philosophy, Studies in Feminist Philosophy, Oxford University Press, 2017, p. 23.
xxxiv Ibid., p. 92
xxxv Ibid., p. 177-185
xxxvi Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie 1 : L’Anti-Œdipe, Paris, Les Éditions de Minuit, 1972.
xxxvii Op. cit., note 13, p. 98.
xxxviii Op. cit., note 36, pp. 36-37.
xxxix Op. cit., note 36, p. 74.
xl Op. cit., note 22.
xli Op. cit., note 22.
xlii Slavoj Žižek, Event: A Philosophical Journey Through A Concept, New York, Melville House, 2014.
xliii Op. cit., note 3, p. 30.
xliv Op. cit., note 30, pp. 84-85.
xlv Op. cit., note 30, p. 11.
xlvi Peter Lamborn Wilson, « A Network of Castles . » Hermetic Library, 5 décembre 1997, notre traduction. Disponible à : <https://hermetic.com/bey/network-castles> [consulté le 30 septembre 2018]
par Alexandre Dubé-Belzile | Mai 21, 2019 | Idées, Societé
La « révolution » hypertextuelle
Notre article s’inscrit en quelque sorte dans la foulée des questionnements lancés par Noam Chomsky dans les années 1980 avec Manufacturing Consenti, ouvrage qui mérite grandement une mise à jour. Dans ce premier texte d’une série de trois articles, nous aborderons les espoirs déçus de la « révolution numérique », et plus précisément l’hypertexte. Nous traiterons aussi des dynamiques de contrôle émergentes qui ont empêché ces derniers de réellement surmonter l’hégémonie auparavant instaurée par l’imprimé. Dans quelle mesure pourrions-nous libérer l’hypertexte, et les médias qui en dépendent, des contraintes imposées par le système capitaliste international? Nous aborderons les espoirs placés dans l’hypertexte en mobilisant, entre autres, les écrits de George Landowii, de Guy Debordiii, de Walter Benjaminiv et de Jonathan Durand Folcov, avant de traiter des problèmes que sont sa commodification et l’ancrage de ses structures dans des moyens de production bel et bien aux mains d’une minorité. Un deuxième texte suivra, pour aborder plus précisément la question des médias hypertextuels eux-mêmes. Dans un troisième texte, nous chercherons à émettre des pistes de réflexion pour poursuivre la lutte grâce, entre autres, au médium même qui permet la diffusion de ce texte, c’est-à-dire la revue L’Esprit libre.
« Et sans doute notre temps […] préfère l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité, l’apparence à l’être […] Ce qui est sacré pour lui, ce n’est que l’illusion, mais ce qui est profane, c’est la vérité. Mieux, le sacré grandit à ses yeux à mesure que décroît la vérité et que l’illusion croît, si bien que le comble de l’illusion est aussi pour lui le comble du sacrévi. »
Dans son essai intitulé L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, publié à la veille de la Seconde Guerre mondiale, Walter Benjamin abordait la reproductibilité de l’œuvre d’art, et notamment celle du texte. Cette dernière promettait un plus grand accès à la culture et avait le potentiel de démocratiser la création artistique pour presque en faire une banalité du quotidien, non sans la résistance de certaines personnes privilégiées qui perdaient leur pouvoir sur l’art caractérisé par son aura d’unicitévii. Cela dit, ce fut aussi la naissance du média imprimé. La valeur du texte allait alors devenir presque entièrement dépendante de l’ampleur de son public, menant à une « valeur d’exposition »viii, et donc, à une valeur qui dépend de la popularité. Les journaux actuels, pour lesquels la couverture des évènements est souvent dictée par la volonté de tirer leurs numéros au plus grand nombre d’exemplaires possible, illustrent d’ailleurs les effets pervers de cette « désacralisation » du texte et de l’œuvre.
Pour le chercheur George Landow, auteur d’Hypertext 3.0, l’hypertexte, à l’instar de la reproduction mécanisée, devait démocratiser l’information. L’hypertexte est un concept qui fait encore l’objet de polémiques. C’est le sujet de toute une thèse de doctorat du professeur Samuel Archibald. Même si Le Robertix, par exemple, définit l’hypertexte comme « système de renvois permettant de passer d’une partie d’un document à un autre », nous entendons davantage le texte lui-même comme transcendant les limites de l’écrit papier, c’est-à-dire qui est le renvoi d’autres textes et qui renvoie à d’autres textes, ou encore à du son, à de la vidéo, à des images, et qui « incarne », selon certain·e·s enthousiastes, les théories poststructuralistesx.
Cela dit, dans l’hypertexte comme pour les autres technologies, l’utopie rêvée doit encore naîtrexi. Landow explique que, à la naissance de l’hypertexte, on l’imaginait comme un environnement autogéré, avec des infrastructures et des plateformes d’échanges sans rapports de pouvoir sur lesquelles tou·te·s pourraient avoir droit au chapitre, sans discours dominé ou dominant, sans subjugation, sans subordination, sans émergence, sans éminence, sans déchéance, sans dépression. Toutefois, des méthodes d’organisation et des pouvoirs centralisés se sont rapidement imposés, canalisant les contenus, les organisant à leur guise. Ces pouvoirs allaient d’ailleurs profiter des nécessités de normalisation des interactions en ligne, réimposant dans ce médium, dès ses balbutiements, la hiérarchie et l’économie politique de l’imprimé. Ensuite, pour des raisons de sécurité, le tissu des réseaux hypertextuels s’est vu déchiré par des mesures de contrôle et des lois qui l’ont fragmenté, territorialisé, subordonné aux pouvoirs étatiques qui cherchaient à éliminer la dissidence et minant fortement son potentiel anti-hégémonique, sans parler du secteur commercial qui a rapidement « commodifié » la numisphèrexii, pour en faire un bien de consommation, vendu au kilo-octet comme les bananes se vendent au kilo. C’est autour de ces espoirs déçus et des nouvelles dynamiques de contrôle émergentes que nous voudrions articuler notre article : dans quelle mesure pourrions-nous libérer l’hypertexte, et les médias indépendants qui en dépendent, des contraintes imposées par le système capitaliste international? Dans ce premier texte, nous comptons d’abord aborder les espoirs placés dans l’hypertexte, en élaborant surtout les propos de Walter Benjamin et ceux de George Landow. Nous avons également interviewé Pierre Lévy, professeur à l’Université d’Ottawa en communication.
André Gunthert, maître des conférences à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris, a offert une relecture pertinente des propos de Walter Benjamin en disant que la « dématérialisation des contenus apportée par l’informatique et leur diffusion universelle par Internet confère aux œuvres de l’esprit une fluidité qui déborde tous les canaux existantsxiii ». Pierre Lévy, chercheur en communication de l’Université d’Ottawa, s’est intéressé à la question et fait aussi preuve d’un certain idéalisme en décrivant les changements apportés par les systèmes de communication et de représentations de la numisphère. Pour lui, « la caractéristique essentielle de la nouvelle sphère publique est de permettre à n’importe qui de produire des messages, d’émettre en direction d’une communauté sans frontière et d’accéder aux messages produits par les autres émetteurs [et émettrices] xiv ». Ces moyens de communication seraient en eux-mêmes entièrement démocratiques et démocratisants, tenant compte, de par la structure de la numisphère, du droit de parole de chacun·e, sans hiérarchie aucune, comme les ramifications d’une toile d’araignée dans les espaces vacants ou encore les connexions des neurones du cerveau humain. Il va même jusqu’à affirmer que « la prochaine génération sera capable de diffuser ses messages à la totalité de la planète gratuitement et sans effortxv ». À tout le moins, Facebook, Twitter et Instagram ont réussi à nous en donner l’illusion.
Nous avons eu l’occasion de discuter avec monsieur Pierre Lévy. Selon lui, « il faut regarder les choses à grande échelle. À la fin du XXe siècle, 1 % de la population était connectée à Internet. Ni les grandes compagnies ni les États ne contrôlaient l’Internet ». De nos jours, près de 60 % de la population mondiale est branché sur la numisphère et ce pourcentage augmente très rapidement, surtout en Afrique et en Asie, les pays du Nord ayant déjà atteint un taux de connectivité pratiquement maximal. Cela dit, la majorité des utilisateurs et utilisatrices communiquent par l’entremise des plateformes du « GAFAM » (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft). Ces plateformes se retrouvent dans le « nuage », de gigantesques ensembles d’ordinateurs connectés et qui fonctionne en fait comme une seule machine. Par rapport à ces appareils gigantesques, « nos portables et téléphones cellulaires ne sont que des terminaux ». Toutes les données qui y circulent sont utilisées à des fins commerciales ou par les services de renseignement. Elles ont toutes des liens avec les États et surtout avec le gouvernement américain, qui utilisent tous la numisphère à des fins de manipulation. Monsieur Lévy nous rappelle que, dans les années 1990, l’Internet était marginal, alors qu’aujourd’hui il constituerait l’essentiel de l’espace public. Les grands médias ne seraient que des transmetteurs d’information plus privilégiés au sein d’une multitude de sources. Enfin, ces espaces publics seraient aussi politiques et les « conflits s’y rejouent et s’y compliquent ». Pour ce qui est d’une « utopie politique, ce n’est que le début ». Monsieur Lévy avance aussi que la situation d’oligopole actuelle est susceptible de changer très rapidement. Dans les années 1960 et 1970, IBM détenait 90 % de l’industrie informatique. Dans les années 90, c’était Microsoft. Aujourd’hui, ce sont d’autres entreprises. Pour conclure, monsieur Lévy garde espoir et maintient qu’il faut défendre l’idée que la personne doit être propriétaire de ses données. Selon lui, il faut « que les plateformes renvoient aux utilisateurs [et aux utilisatrices] toutes les connaissances qui sont contenues dans leurs données. Ainsi, on peut donner aux utilisateurs [et aux utilisatrices] une image de leur intelligence collective ». Il faut saisir les outils à notre disposition pour résister aux dynamiques de centralisation caractéristique du capitalisme. Il y a, selon monsieur Lévy, une « dialectique perpétuelle entre les gens qui veulent plus de pouvoir et des dynamiques de réappropriation ». Cela n’est pas étonnant puisque la numisphère est devenue le lieu de sociabilité par excellence. Toute la vie économique, politique, sociale, scientifique s’y retrouve. Le chercheur est conscient qu’il existe une concentration de puissance de calcul aux mains de quelques nœuds plus influents. Il affirme aussi, non sans ironie, que l’égalité absolue serait impossible, à moins d’une dictature planétaire! Néanmoins, il souligne l’importance de la nécessité et la possibilité de redistribuer cette puissance de calcul, et ce, autant que possible.
De son côté, Georges Landow est convaincu que l’hypertexte (ou l’hypermédia, un quasi-synonyme qui souligne peut-être davantage l’aspect multimédia du médium hypertextuel) démocratise l’accès à l’information d’une manière qui le distingue de l’imprimé. Il permettrait, entre autres, l’accès à une variété de publications qui présentent différents points de vue autrement inaccessiblesxvi. C’est comme si on ravivait, dans une mesure encore plus grande, l’enthousiasme qu’avaient pu susciter les pamphlets et les livres de poche à l’ère de l’imprimé. Landow explique aussi pourquoi, selon lui, l’hypertexte serait source d’autonomisation des forces du discours et de celles et ceux qui les mobilisentxvii. Il décrit la technologie comme une prothèse aux organes humains qui, sans nécessairement les remplacer, permettrait une plus grande efficacitéxviii. Selon lui, la technologie, dont l’écriture est sans doute la plus importante à cet égard, permet à tous et à toutes de posséder et d’accéder à de l’information d’une manière qui était impossible avec la seule parole, cette dernière qui, avant l’avènement de la première technologie servant à la figer, devait se contenter de l’écho et de la mémoire comme seuls médiums. La technologie permettrait aussi l’autodidaxie, sans rapports hiérarchiques aucuns, ce qui expliquerait la résistance des milieux universitairesxix. Quoi qu’il en soit, Landow souligne aussi que l’hypermédia permet de lutter contre la tyrannie des discours monolithiques. Enfin, l’hypertexte sous-tendrait la nécessité d’une forme de gouvernance non hiérarchique, décentrée et facile d’accèsxx. Cela n’est pas étranger à l’idéal de L’Esprit libre, qui est de « sortir du média spectacle » et qui cherche à lutter contre l’oligopole des médias hégémoniques.
Richard Day, dans son ouvrage intitulé Gramsci is Dead, prend pour point de départ la notion d’hégémonie de Gramsci et, dans une approche anarchiste, tente de déconstruire et de critiquer les approches marxistes et gramsciennes ainsi que leurs méthodes d’action qu’il considère comme plutôt monolithiques. Il propose diverses pistes de réflexion pour donner lieu à de nouvelles formes de militantisme et à des structures de résistance novatrices. Les médias indépendants sont une de ces propositions d’« action directe » contre l’hégémoniexxi. Nous aimerions rapprocher la notion de « spectacle » qui figure dans la devise de l’Esprit du sens que lui donnait Guy Debord :
« Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. […] La spécialisation des images du monde se retrouve, accomplie, dans le monde de l’image autonomisé, où le mensonger s’est menti à lui-mêmexxii. »
C’est précisément ce spectacle que nous voulons contourner, détourner, surpasser et transcender dans l’hypertexte et au-delà. Dans une approche anti-spectaculaire, pourrions-nous dire, Milad Doueihi propose aussi certaines idées intéressantes. Pour lui, si, « dans les sociétés jadis dites “primitives” ou “traditionnelles”, les liens de parenté constituent une grille organisant les hiérarchies sociales et politiques, l’amitié, dans ses déclinaisons numériques actuelles, nous donne à voir l’ébauche ou les premiers traits d’un ordre social en mouvement et en formationxxiii ». En d’autres mots, l’hypermédia aurait le potentiel de déhiérarchiser la structure même de la société. Ne serait-ce pas ce potentiel même que voudraient déployer nos médias antihégémoniques?
Landow, de son côté, analyse également l’hypertexte d’un point de vue postcolonial. En effet, la numisphère offrirait aux peuples colonisés, récemment décolonisés ou en processus de décolonisation, selon le point de vue, la possibilité d’écrire et de diffuser leurs propres nouvelles et, aux chercheurs et aux chercheuses du postcolonialisme, souvent installé·e·s en Occident, de lire ce que les auteurs, autrices et critiques des pays du Sud ont eux-mêmes à dire sur la question, ces derniers ayant auparavant été largement passés sous silence en raison des contraintes du système de distribution des écrits imprimés, en grande partie sous le contrôle des pays du Nord. Landow aborde ensuite le livre comme étant, tout comme le journal, une dépossession du locuteur ou de la locutrice de sa parole. Nous revenons encore une fois à Debord :
« L’écriture est son arme [à l’État]. Dans l’écriture, le langage atteint sa pleine réalité indépendante de médiation entre les consciences. […] Avec l’écriture apparaît une conscience qui n’est plus portée et transmise dans la relation immédiate des vivants : une mémoire impersonnelle, qui est celle de l’administration de la sociétéxxiv. »
Le fait de se voir imposé, par l’imprimé, le système de pensée d’un·e autre rendrait l’assujettissement encore plus inextricable. Les propos de Landow sous-entendent que l’hypermédia permettrait, par la vidéo, le son, les images, de recréer, dans une certaine mesure, la spontanéité de la culture orale, en plus de visibiliser les manifestations culturelles auparavant marginalisées et de déhiérarchiser les rapportsxxv. L’hypertexte aurait donc un potentiel décolonisateur et pourrait permettre une reprise de contrôle culturel par les peuples qui ont souffert de la colonisation, à qui on avait imposé un système d’écriture et de diffusion européen. L’hypermédia permettrait de revaloriser la tradition orale, jusque-là infériorisée par rapport à l’écrit, et aussi de valoriser d’autres formes d’écriture, non régies par les règles aristocratiques ou bourgeoises du système d’écriture européenxxvi. Cet aspect de la question hypertextuelle est extrêmement intéressant. Les liens possibles d’un article vers d’autres articles et vice-versa sont une chose, mais ces propos nous inviteraient à mobiliser davantage la vidéo et le son et à faire appel à des qualités esthétiques qui vont au-delà du formalisme et de la présumée objectivité des médias hégémoniques, empruntant au cinéma ou à la littérature, aux œuvres multimédias. Cela dit, l’hypermédia n’a pas encore été en mesure de transformer la langue elle-même pour en faire un espace autogéré. Dans un deuxième article, nous aborderons les médias hypertextuels eux-mêmes et les enjeux posés par la nature du médium auquel ils font appel.
CRÉDIT PHOTO: Gerd Altmann, Pixabay
i Edward S. Herman et Noam Chomsky, Manufacturing Consent: The Political Economy of the Mass Media, New York, Pantheon Books, 1988.
ii George Landow, Hypertext 3.0, Baltimore, John Hopkins University Press, 2006.
iii Guy Debord, La société du spectacle, Paris, Les Éditions Buchet Chastel, 1967
iv Walter Benjamin, L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique. Paris, Payot, 1939.
v Jonathan Durand Folco, À nous la ville! Traité de municipalisme, Écosociété, Montréal, 2017.
vi Feuerbach, Préface à la deuxième édition de L’Essence du christianisme, cité par op. cit., note 3, p.9
vii Op. cit., note 4, p.1-10
viii Op. cit., note 4, p. 16-18
ix Alain Rey, A. et Josette Rey-Debove. Le nouveau Petit Robert, Paris, Société Dictionnaires Le Robert, 2008.
x Samuel Archibald. « Le texte et la technique : La lecture à l’heure des nouveaux médias (Mémoire de doctorat) ». Université du Québec à Montréal, 2008.
xi Op. cit., note 2, p. 321
xii Op. cit., note 2, p. 322
xiii André Gunthert, « L’œuvre d’art à l’ère de son appropriabilité numérique », L’Atelier des icônes. Carnets de recherche d’André Gunthert, 14 novembre 2011. Disponible à : <http://histoirevisuelle.fr/cv/icones/2191> [consulté le 30 septembre 2018].
xiv Pierre Lévy. « Le médium algorithmique ». Sociétés, 3, 129, 2015, p. 80.
xv Ibid., p. 80.
xvi Op. cit., note 2, pp. 325-330.
xvii Op. cit., note 2, p. 336.
xviii Op. cit., note 2, p. 337.
xix Op. cit., note 2, p. 339.
xx Op. cit., note 2, pp. 343-345.
xxi Richard J. F. Day, Gramsci is Dead:Anarchist Currents in the Newest Social Movements, Toronto, Pluto Press, 2005, pp. 38-39.
xxii Milad Doueihi, Pour un humanisme numérique, Paris, Seuil, 2011, p.10.
xxiii Op. cit., note 23, p. 85.
xxiv Op. cit., note 3, p. 82.
xxv Op. cit., note 2, pp. 348-349.
xxvi Op. cit., note 2, pp. 345-347.
par Maika Sondarjee, Laura Shine | Mai 7, 2019 | Analyses, Societé
Un panel politique dans une émission télévisée du matin. Un article dans une revue grand public. Une table ronde à la radio. Qu’ont en commun ces trois scénarios médiatiques? Les femmes y sont toujours minoritaires, voire absentes. En fait, les femmes représentent en moyenne 29 % des voix entendues comme expertes dans les grands médias canadiens1.
Si la sous-représentation des femmes en politique a mené à un mouvement Twitter intitulé #DéciderEntreHommes, l’absence des femmes comme expertes dans les médias devrait s’intituler #DiscuterEntreHommes. Pourquoi les femmes interviennent-elles moins dans les médias? Qu’en est-il des préoccupations et des idées qui leur sont propres, des travaux et des projets qu’elles mènent? À une époque où l’on compte des femmes dans tous les domaines, parfois même en plus grand nombre que leurs homologues masculins, pourquoi leur voix se fait-elle encore si rare, et quelles sont les conséquences de cette invisibilisation?
Cet article établit d’abord un portrait quantitatif de la situation des femmes dans les médias canadiens. Il détaille ensuite quatre impacts majeurs de cette sous-représentation, soit l’équation entre expertise et masculinité; le sentiment d’imposture que ressentent les expertes; l’absence de perspectives féminines ou féministes sur les sujets traités et les inégalités en termes d’opportunités professionnelles. Enfin, il présente un projet d’envergure en cours de développement, intitulé Femmes Expertes, qui offrira soutien, formation et visibilité aux expertes pour mettre fin aux inégalités de représentation médiatique entre les femmes et les hommes. Nous nous basons sur les données quantitatives disponibles sur le sujet, ainsi que sur une quinzaine d’entrevues réalisées durant l’été 2018 avec des expertes et des journalistes femmes.
Portrait de la situation
Au Canada, 71 % des personnes citées dans les médias sont des hommes, contre seulement 29 % de femmes. C’est le constat affligeant qu’a établi la chercheuse Marika Morris, de l’Université Carleton, lors d’une enquête menée en 2015. Les médias publics font généralement meilleure figure que leurs concurrents privés : en tête de peloton, on retrouve Tout le monde en parle (41 % de femmes), suivi de CBC The Current (40 %), du Toronto Star (34 %), de La Presse (28 %), du Globe and Mail (27 %), du National Post (26 %) et de CTV National News (23 %).
Cette inégalité basée sur le genre a été confirmée au Québec par une étude à plus petite échelle menée à l’hiver 2018 par Véronique Lauzon. Dans une étude sur cinq jours des grands quotidiens québécois (Le Devoir, Le Journal de Montréal et La Presse+), la journaliste de La Presse a découvert que les femmes occupaient la une en photo ou en titre dans seulement un cas sur quatre.2 De plus, parmi les 1500 interlocuteurs, interlocutrices, ou personnes citées comprises dans l’échantillon, seulement entre 22 % et 27 % étaient des femmes, selon le journal. Le Québec ne fait pas meilleure figure que le reste du Canada.
Le portrait au Québec et au Canada est toutefois légèrement plus reluisant qu’en France, où seulement 19 % des expert·es cité·es sont des femmes.3 Les chiffres de l’Observatoire de la parité dans la presse française démontrent également que parmi les 100 personnes les plus médiatisées dans l’Hexagone en 2017, moins de 17 % étaient des femmes.4
Il est intéressant de noter que les hommes canadiens dépassent les femmes canadiennes comme intervenants dans toutes les catégories de travail. Par exemple, 66 % des universitaires cité·es dans les médias sont des hommes, comme 76 % des politicien·nes, 70 % des représentant·es non-élu·es du gouvernement, 52 % des travailleurs et travailleuses d’ONG, 78 % des intervenant·es associé·es à des entreprises privées, 73 % des avocat·es et membres d’autres professions juridiques, 55 % des intervenant·es du milieu de la santé, 66 % des sources dans le monde des médias, 66 % dans les milieux dits « créatifs » et 88 % du personnel policier. Pour celles et ceux qui avancent que les femmes sont simplement moins représentées dans les professions où elles sont moins présentes, notons que les femmes sont toujours sous-représentées, peu importe leur proportion dans les différentes sphères professionnelles.5
La parité est atteinte dans seulement une des catégories analysées par Morris, celle des vox populi, c’est-à-dire lorsqu’un·e journaliste interroge des passants dans un lieu public. La diversité des statistiques dans ces « vox pop » varie grandement selon le ou la journaliste, certain·es maintenant une bonne diversité en termes de genre, de communautés culturelles et d’âge, et d’autres moins.
Une autre catégorie où la parité est presque atteinte est celle des « victimes ou témoins ». Si l’échantillon de Morris est pris dans son ensemble (intervenant·es canadien·nes et internationaux·ales), 47 % des victimes ou témoins cité·es sont des femmes, alors que dans l’échantillon seulement canadien, 44 % sont des femmes. Ici, comme dans le cas des vox populi, ce n’est donc pas l’expertise des femmes qui est mise de l’avant. Au contraire, c’est en tant que victime ou individu passif qu’elles se taillent une place dans les médias, renforçant d’autant les stéréotypes de genre qui minent la présence des femmes dans la sphère publique et menacent leur image d’experte.
Les réseaux sociaux, aujourd’hui d’incontournables plateformes médiatiques, renforcent l’environnement délétère dont sont victimes les femmes. Une étude récente démontre que sur Twitter, la voix des journalistes politiques de sexe féminin est moins entendue, voire marginalisée, par rapport à celle de leurs collègues masculins. Ceux-ci retweetent massivement les gazouillis de leurs homologues masculins mais pas ceux des femmes.6 Plus inquiétant encore, Amnistie internationale a décrié la violence dirigée envers celles qui prennent la parole sur Twitter, qualifiant la twittosphère de « toxique » pour les femmes et condamnant vertement la compagnie pour son inaction en la matière7. Abus psychologiques, menaces de viol et de violences, harcèlement, atteintes à la vie privée – la liste des méfaits est longue et alarmante, au point de faire taire nombre de femmes qui choisissent de quitter la plateforme, renonçant par le fait même à occuper la place qui leur revient dans le (cyber)espace public.
Quels impacts?
La sous-représentation des femmes comme expertes dans les médias a plusieurs impacts sur l’information diffusée, mais aussi sur la carrière des femmes qui sont mises de côté. Afin de mieux cerner le phénomène, nous avons interviewé8 en mai et juin 2018 des journalistes ainsi que des femmes expertes dans leur domaine qui ont déjà une présence médiatique ou qui, au contraire, pourraient partager leur expertise mais n’ont pas encore été appelées à le faire. Ce faisant, nous voulions mieux comprendre certaines des préoccupations et des problèmes qui freinent la participation accrue des femmes en tant qu’expertes dans les médias. En se fondant sur les témoignages de ces femmes, nous avons établi quatre principaux types de conséquences de cette inégalité basée sur le genre : la construction sociale de l’expertise comme un apanage masculin; le renforcement du sentiment d’imposture des femmes; l’absence de perspectives féminines ou féministes sur les sujets traités; et l’inégalité d’accès à des opportunités professionnelles.
Premièrement, il existe un cercle vicieux entre la préférence des journalistes pour les intervenants hommes et le fait que l’expertise masculine soit plus valorisée que celle des femmes. Isabelle Fradin, consultante dans le milieu bancaire montréalais, œuvre dans un milieu qui emploie énormément de femmes, mais dont très peu se taillent une place aux échelons élevés de la direction. Mme Fradin raconte qu’elle est sans cesse confrontée à des clients qui prêtent peu attention à ses idées et se tournent plutôt vers des collègues masculins plus âgés qui sont pourtant parfois moins compétents, selon elle. Les récits de nos intervenantes laissent croire que ce genre de phénomène est observable dans plusieurs milieux. Tant sur les lieux de travail que dans les médias, l’expertise féminine demeure souvent dans l’ombre de celle des hommes. Mme Fradin affirme qu’elle répondrait volontiers à des demandes d’entrevues et qu’elle aimerait partager ses connaissances, mais que l’opportunité de le faire ne lui a jamais été offerte. L’omniprésence des voix masculines nous prive ainsi de perspectives nouvelles, diversifiées et plus représentatives.
De plus, moins il y a de femmes représentées comme expertes dans la sphère publique, moins leur expertise est valorisée. Les médias jouent donc un rôle central dans la définition du rôle d’experte, croit la journaliste indépendante et chercheuse en sociologie Raphaëlle Corbeil. En priorisant certaines voix au détriment d’autres, explique-t-elle, les médias orientent la teneur du discours dans l’espace public, mais tracent aussi les contours de l’expert-type, le plus souvent un homme blanc cis. Ainsi tourne la roue : si, dans l’imaginaire collectif, l’expertise est associée à la masculinité, la parole sera davantage offerte à ceux qui correspondent au portrait qu’on se fait d’un expert. Les femmes demeureront invisibilisées et seront moins souvent prises au sérieux.
Deuxièmement, le sentiment d’imposture, ou « l’auto-censure »9 est souvent mentionné par les femmes de notre échantillon. Ce sentiment se trouverait renforcé par la rareté des expertes pouvant servir de modèle dans les médias. De ce fait, pour nos intervenantes, la délimitation de l’expertise constitue souvent un frein majeur à leur participation médiatique. Pascale Cornut St-Pierre, professeure de droit à l’Université d’Ottawa, admet qu’elle s’abstient de répondre à l’affirmative à une demande d’entrevue si elle ne maîtrise pas à la perfection le sujet abordé, craignant d’être prise au dépourvu et affirmant que « la préparation pour une telle entrevue demanderait trop de travail (et de stress !), en échange de peu de gratification ». Pourtant, comme le soulignent les journalistes et les expertes que nous avons interrogées, lorsqu’elles observent leurs collègues masculins, elles remarquent que les hommes hésitent moins souvent à s’aventurer en dehors de leur strict champ d’expertise.
Selon Camille Robert, auteure du livre Toutes les femmes sont d’abord ménagères, « certains hommes sentent qu’ils sont assez compétents pour parler de n’importe quel sujet et vont plus rarement refuser une invitation, même s’ils ne sont pas qualifiés pour en parler, ou qu’une femme aurait plus à dire ». Pour l’historienne, il s’agit d’une des raisons qui crée un déséquilibre dans l’espace médiatique. Il faudrait donc agir à deux niveaux: que les médias diversifient davantage leurs invitations, mais aussi que certains hommes apprennent à dire non ou à référer à des femmes lorsque la demande ne correspond pas à leur champ de spécialisation.
Marianne Di Croce, candidate au doctorat en philosophie et professeure au cégep de Saint-Jérôme, raconte qu’un de ses bons amis et professeur en philosophie -appelons le Michel- accepte toujours les demandes d’entrevues, même celles qui ne sont pas en lien direct avec son expertise. De fil en aiguille, les demandes se sont multipliées pour Michel, alors que Mme Di Croce refusait souvent sous prétexte qu’elle n’avait pas les connaissances nécessaires pour se prononcer. En constatant que son expertise n’était pas valorisée autant que celle de Michel, elle a un jour adopté comme devise « que répondrait Michel ? » et s’est mise à accorder davantage d’entrevues. Évidemment, cela n’implique pas de prendre la parole sur tous les sujets, mais bien de s’accorder une plus grande confiance en tant qu’experte. La responsabilité revient également aux journalistes, qui doivent redoubler d’efforts afin de trouver une femme pouvant répondre à leurs questions.
Toujours à propos du syndrome de l’imposture, il y a plusieurs années, Mme Demers (nom fictif) a participé à une série documentaire télévisée qui suivait ses débuts professionnels. À l’époque, son manque d’expérience la faisait parfois douter, et le portrait qu’a fait l’émission d’une jeune femme enthousiaste mais anxieuse sonnait juste. Or, elle regrette aujourd’hui d’avoir exprimé aussi candidement ses sentiments devant la caméra et d’avoir avoué souffrir du fameux syndrome de l’imposture. Cette image la suit toujours dans sa carrière, auprès de clients qui se souviennent l’avoir connue au petit écran. Elle sent que ce portrait mine parfois sa crédibilité et l’image d’experte qu’elle doit projeter pour maintenir leur confiance. Elle se demande si un homme aurait accepté d’être ainsi dépeint, et si, le cas échéant, ses aveux auraient été perçus de la même façon.
Troisièmement, lorsque les femmes manquent à l’appel dans l’espace médiatique, ce sont leur savoir, mais aussi leurs priorités et leurs perspectives, qui sont moins prises en compte. Raphaëlle Corbeil insiste sur l’importance de la connaissance expérientielle : les femmes sont les mieux placées pour parler de leur propre expérience et des enjeux qui les affectent directement. Si leur voix n’est pas entendue, ou si leur expérience n’est pas considérée comme une parole légitime, ces réalités risquent d’être passées sous silence.
La promotion des voix des femmes comme expertes dans les médias a donc certainement un objectif de représentation : celui de combler le manque de représentativité statistique et de corriger une inégalité de genre. Mais plus encore, promouvoir la voix des femmes vise également à faire entendre des points de vue sur l’actualité découlant d’une socialisation féminine ou d’un point de vue féministe. Par exemple, certaines femmes pourraient avoir une compréhension plus profonde des systèmes d’oppression spécifiques aux femmes (le patriarcat), et ainsi proposer une vision différente de sujets tels que, par exemple, la privatisation des services de santé, le conflit au Myanmar ou les positions dites féministes du premier ministre canadien.
Pour Louise Hénault-Éthier, chef des projets scientifiques à la fondation David Suzuki, la voix des femmes et leur approche pédagogique sont aussi qualitativement différentes. Il est donc crucial de leur tailler une place comme expertes médiatiques, en particulier dans les champs de spécialisation où elles sont traditionnellement moins nombreuses, comme ceux des sciences et des technologies. L’ajout de femmes scientifiques expertes dans les médias augmenterait la visibilité des femmes dans ces domaines et pourrait potentiellement promouvoir ces professions pour les jeunes filles. Toutefois, même si le problème est particulièrement criant dans ces sphères, rappelons que les femmes sont moins représentées dans les médias même dans les domaines où elles sont à parité avec les hommes.
Le dernier impact de cette inégalité de représentation vient du fait que dans le milieu de la recherche, une grande importance est aujourd’hui accordée à la vulgarisation et à la transmission des connaissances à un public plus vaste. Le financement y est souvent lié, notamment par des organismes subventionnaires comme le Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH), le Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC), les bourses universitaires et les subventions privées ou gouvernementales. Une moins grande présence publique et médiatique peut donc mettre en péril les travaux et les subventions aux chercheur·euses. En dehors des murs de l’université, le poids médiatique ouvre aussi la voie à des opportunités importantes ou à de la visibilité publique. Pour les entrepreneures et les professionnelles, une moins grande visibilité peut ainsi avoir des répercussions financières ou hiérarchiques non négligeables.
Quelles solutions?
Les solutions se trouvent à plusieurs niveaux. Pour Mme Demers, la formation devrait débuter dès l’école, où l’on devrait enseigner aux adolescentes à trouver et à faire entendre leur voix. Mme Fradin mentionne l’importance de bénéficier du soutien et de l’entraide d’autres expertes qui, comme elle, souhaitent occuper une plus grande place dans l’espace public. Les journalistes mentionnent plutôt des aspects de nature logistique, comme avoir accès aux coordonnées de femmes expertes qui acceptent de répondre à des entrevues. De manière générale, les hommes se portent plus souvent volontaires, et les intervenants déjà connus ont plus de chance d’être de nouveau sollicités. Lorsque les délais de rédaction sont contraignants, il est souvent tentant d’adopter la voie de la facilité plutôt que de fournir des efforts soutenus pour trouver une femme, et qui plus est pour la convaincre de se prêter au jeu.
Dans cette optique, nous développons présentement le projet Femmes Expertes afin de faire entendre la voix des expertes francophones partout au pays. Femmes Expertes sera le bras francophone de l’initiative Informed Opinions, qui oeuvre depuis 2010 à abattre les barrières à la parité dans le Canada anglais. Son répertoire d’expertes destiné aux journalistes compte actuellement plus de 600 femmes de tous les domaines. Femmes Expertes regroupera pour sa part des femmes spécialistes de langue française afin que les journalistes puissent d’un seul clic trouver une intervenante pour répondre à leurs questions. En offrant soutien, formation et visibilité aux femmes, nous visons la parité dans les médias d’ici 2025.
Notre projet s’inscrit dans une mouvance internationale, aux côtés notamment du projet français Expertes France créé en 2012 par Marie-Françoise Colombani et Chekeba Hachemi et qui regroupe dans son bottin plus de 1000 femmes expertes disponibles pour des entrevues.10 Le projet s’est internationalisé en 2017 sous la bannière Expertes Francophonie11, et compte depuis 2018 des partenaires en Algérie12 et en Tunisie13.
L’approche spécifique à Femmes Expertes s’articule selon 3 axes directeurs :
1. Se montrer sensible à la diversité des voix exprimées. Ceci implique de la part des journalistes de porter une attention active à la diversité des intervenant·es, en termes de genre, d’âge, de milieu, d’origine ethnique, etc. De concert avec les médias, Femmes Expertes cultive cette prise de conscience et fournit des outils tels qu’un répertoire d’expertes afin de simplifier le travail des journalistes.
2. Insister sur l’importance du point de vue féminin ou féministe. Nos recherches démontrent que les femmes hésitent souvent à partager leur point de vue. Plusieurs facteurs sont en jeu. La question « Suis-je la meilleure personne? » est sur toutes les lèvres. Certaines craignent aussi la rétroaction négative dont tant de femmes font l’objet lorsqu’elles prennent ouvertement la parole. Nous faisons valoir l’importance cruciale d’une prise de parole équitable pour la qualité de l’information, tant auprès des femmes que des médias.
3. Favoriser une coopération efficace entre les médias et les expertes. Plusieurs de nos intervenantes, notamment Mmes Fradin, Cornut St-Pierre et Hénault-Éthier, ont souligné l’apparente difficulté de rendre leurs idées compatibles avec le format journalistique, souvent court et ponctué de phrases percutantes. D’autres sont mal à l’aise avec le rapport de force qui peut s’établir entre les intervieweurs et les intervenantes. Nous travaillons à démystifier la prise de parole médiatique afin que les femmes se sentent plus valorisées comme expertes.
Ces priorités sont abordées à l’aide de trois principaux outils. Le premier est un registre de femmes expertes visant à faciliter les recherches des journalistes. Nous invitons d’ailleurs les lectrices expertes dans leur domaine, tant dans les milieux académiques que professionnels, à nous soumettre leurs informations afin de les ajouter au registre. En s’inscrivant à ce répertoire, les membres peuvent elles-mêmes tracer les contours de leur champ d’expertise et proposer des sujets de discussion. Nous faisons la promotion des expertes dans les réseaux sociaux et les encourageons à faire de même, ce qui accroît leur visibilité et leur poids médiatique.
En second lieu, de la recherche sur le terrain, de la mobilisation et un plaidoyer sont employés pour sensibiliser les journalistes et le grand public à la question de la parité, et pour exiger une meilleure représentation des voix de femmes. Nous encourageons notamment les entreprises, les organisations et les départements universitaires à offrir des aménagements (en termes d’horaires ou de conditions de travail, par exemple) afin d’encourager les femmes qui le souhaitent à consacrer plus de temps à leur présence publique.
En troisième lieu, Femmes Expertes offrira dès cette année des formations aux femmes qui souhaitent s’engager dans l’espace public avec plus de confiance, tant à l’écrit qu’en entrevue orale. Nos formations aideront les expertes à apprivoiser le format médiatique pour transmettre leurs idées de manière plus efficace, concise et percutante. Nous organiserons également des rencontres de pair à pair où expertes et journalistes pourront partager leur expérience et démystifier la prise de parole publique.
Conclusion
Pour faire entendre leurs préoccupations et leurs idées et occuper la place qui leur revient dans l’espace social, il est essentiel que les femmes soient mieux représentées dans les médias. Valorisation de l’expertise féminine, renforcement du sentiment de compétence et de la confiance en soi, perspectives féministes sur les enjeux sociaux et opportunités sociales et professionnelles : voilà quelques-uns des avantages associés à la participation accrue des femmes comme expertes dans les médias. Il ne s’agit pas d’exiger des femmes qu’elles travaillent plus fort afin de promouvoir leur voix, et ce, en adoptant des traits de personnalité historiquement masculins. Au contraire, il s’agit de changer notre conception sociale de l’expertise et de travailler à tous les niveaux afin changer la structure à la base de cette inégalité. En offrant soutien aux journalistes, formation aux expertes et plaidoyer, Femmes Expertes encourage les femmes à faire entendre leur voix et leur propose des outils pour mieux y parvenir, mais tente surtout de changer l’association trop commune entre expertise et masculinité.
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Si vous êtes une experte dans votre domaine ou une journaliste qui a à cœur l’égalité hommes-femmes, nous vous invitons dès aujourd’hui à prendre contact avec nous. Ensemble, nous pouvons cesser de #DiscuterEntreHommes.
http://femmesexpertes.org/
Twitter: @FExpertes
Facebook: Femmes Expertes Canada
CRÉDIT PHOTO: Tumisu, Pixabay
1 À moins d’indication contraire, les données utilisées dans cet article proviennent d’une recherche effectuée en 2015 par Marika Morris de l’École d’études canadiennes de l’Université Carleton, pour le compte de l’initiative Informed Opinions. Morris a examiné 1467 articles de sept programmes ou médias canadiens à grande audience, précisément les sections « Nouvelles » accessibles en ligne du Globe and Mail, Toronto Star, National Post, La Presse, CTV National News, CBC The Current et ICI Tout le monde en parle. La collecte de données s’est faite sur trois périodes entre octobre et décembre 2015, pour un total d’environ 15 jours de données. Les personnes transgenres ont été codées selon le genre avec lequel ils ou elles se présentaient.
2 Véronique Lauzon, 23 avril 2018, « Femmes dans les médias: les voix négligées », La Presse+, Montréal. www.lapresse.ca/arts/medias/201804/23/01-5162088-femmes-dans-les-medias-…
3 « Le projet », Expertes France, expertes.fr/le-projet/
4 Observatoire de la parité dans les médias français, 2017, « Quelle place pour les femmes en 2017? », PressEdd. www.datapressepremium.com/rmdiff/2008572/Observatoire-Pressedd-de-la-par…
5 Les données relatives au travail utilisent les définitions et les chiffres de Statistiques Canada, 2011.
6 Nikki Usher, Jesse Holcomb, et Justin Littman, 2018, « Twitter Makes It Worse: Political Journalists, Gendered Echo Chambers, and the Amplification of Gender Bias », The International Journal of Press/Politics. doi.org/10.1177/1940161218781254
7 Amnesty International, 2018, « A Toxic Place for Women », Toxic Twitter – A Toxic Place for Women, consulté le 5 août 2018. www.amnesty.org/en/latest/research/2018/03/online-violence-against-women…
8 Les femmes ont été interrogées par courriel ou par téléphone.
9 Annabelle Laurent, 8 juin 2015, « EXCLUSIF: « Les Expertes « , le site qui veut augmenter la visibilité des femmes dans les médias », 20 minutes Média, Paris. www.20minutes.fr/medias/1625111-20150608-exclusif-expertes-site-veut-aug…
10 « Le projet », Expertes France, expertes.fr/le-projet/
11 Expertes Francophonie, expertesfrancophones.org/
12 Expertes Algéries, expertes-algerie.com/
13 Expertes Tunisie, expertes-tunisie.com/
par Charline Robert-Lamy | Avr 24, 2019 | Analyses, Societé
Le capital a dû nous convaincre qu’il est naturel, inévitable et même gratifiant d’accepter de réaliser du travail sans paie. À son tour, la « gratuité » de Facebook est une arme puissante pour renforcer la supposition commune que Facebook n’est pas un travail, nous empêchant donc de lutter pour un salaire. Nous sommes vues comme des utilisatrices ou des amies potentielles, pas des travailleuses en lutte. Nous devons admettre que le capital a été très efficace pour invisibiliser notre travail.
Wages for Facebook (traduction libre).
En 2014, Laurel Ptak mettait en ligne un site nommé Wages for Facebook, une seule page internet composée d’un manifeste déroulant1, autour d’une demande révolutionnaire : une paie pour le travail gratuit des usagères2 de Facebook. Inspirée par la lecture du texte Wages for Housework de Sylvia Frederici, publié en 1975, Ptak a constaté qu’en changeant les mots housework (« travail ménager ») pour Facebook, la grande majorité du texte restait totalement compréhensible3. Les revendications féministes des années 70 pour la reconnaissance du travail gratuit et invisible s’appliquaient trop bien à ce que Ptak observait sur Facebook.
Aujourd’hui, toujours pas de paie pour les presque 2 milliards de personnes qui fréquentent Facebook chaque jour, majoritairement, d’ailleurs, des femmes4. Il semble aujourd’hui relativement évident que le modèle d’affaires de Facebook est basé sur la publicité, et que cette publicité est plus ciblée que jamais. Le scandale de Cambridge Analytica5, au printemps 2018, et le subséquent passage de Mark Zuckerberg devant le Congrès américain en avril6 a, ni pour la première ni la dernière fois, remis le modèle d’affaires du 3e site le plus populaire du monde7 au centre des conversations.
Maintenant que la poussière est retombée sur cet énième scandale de Facebook, qu’avons-nous retenu? Il est possible, en examinant ce scandale et ce qu’il révèle sur le fonctionnement du site, de prendre le temps de considérer le modèle d’affaires de Facebook comme reposant sur le travail réalisé par les usagères du site. Si cette manière de penser est différente et peut-être plutôt nouvelle dans le monde francophone, Wages for Facebook amenait cette idée il y a 4 ans, et des écrits scientifiques proposaient ce cadre au début des années 2000. Surtout, nous pouvons avancer que les réflexions sur les activités posées par toutes sur Facebook comme du travail ne peuvent pas non plus se passer des réflexions féministes sur le travail gratuit.
Cambridge Analytica : a-t-on vendu mes données?
Le scandale de Cambridge Analytica a l’air complexe, mais c’est en fait assez régulier, voire commun, comme nous l’explique Hugo Loiseau, professeur de politique appliquée à l’Université de Sherbrooke et spécialiste en cybersécurité8. Cambridge Analytica, c’est en fait « une compagnie qui fait gagner des élections aux clients qui l’engagent ». Le partenariat entre cette compagnie et Facebook n’est pas clair, mais le problème se trouve dans le partage d’informations, comme le dit Loiseau : les données des utilisatrices de Facebook ont été accessibles à Cambridge Analytica, et la compagnie en a fait profiter ses clients. Ce partage entre en contradiction avec les engagements de Facebook envers ses utilisatrices : « lorsqu’on donne ses informations personnelles sur internet, on est supposé donner notre assentiment. Dire »oui, j’accepte que mes informations, mes données, soient utilisées », ce qui n’a pas été le cas dans ce cas-ci ». Loiseau rappelle que la firme a été engagée par la campagne de Trump et a utilisé ces données en vue de lui faire gagner la présidentielle, ou du moins des États ou comtés spécifiques. L’impact de cette aide est impossible à quantifier.
Depuis, Mark Zuckerberg est passé devant le Congrès américain. Facebook a été sanctionné d’une amende de 664 000 $ US par le gouvernement du Royaume-Uni pour avoir failli à protéger les données de 87 millions de ses utilisatrices9 et Cambridge Analytica a été dissoute, mentionne Loiseau. Les usagères ont été rassurées par des messages leur permettant de vérifier si leurs données avaient été utilisées et par des avertissements que la politique de gestion de données avait été mise à jour.
Mais Facebook a-t-il vraiment changé? Pour Loiseau, pas du tout : « On ne peut pas changer de modèle d’affaires du jour au lendemain […]. Ce n’est pas en ayant un petit site web, ou un gros site web, où l’on met les gens en contact [qu’on fait du profit]. C’est en extrayant des données : on les analyse, et on les revend ». En d’autres mots, Facebook dégage des structures de comportement, des préférences à partir des actions posées sur son site, puis nous montre des annonces qui ne sont, le rappelle Loiseau, pas innocentes. Celles-ci nous sont dédiées, suivant nos intérêts, nos comportements. Ainsi, chaque « J’aime » ou autre réaction sur le statut d’une personne (ou la page d’une compagnie), chaque partage sur un sujet, chaque mot-dièse est enregistré par le site, et tout cela sert à bâtir un profil d’utilisatrice. Plus encore, qui n’a jamais cherché un produit sur un autre site, comme Google ou Amazon, et a constaté que les publicités sur Facebook lui recommandaient les mêmes produits? Dans ce contexte, impossible de savoir à quel point Facebook entrepose des données sur ses utilisatrices. Comme l’écrit Kylie Jarrett, chercheuse américaine spécialisée sur le sujet, sur Facebook, chaque clic est aliéné de la vie de l’utilisatrice et transformé en une formule complexe au bénéfice de formats publicitaires10.
Vous sentez-vous déjà dans le livre 1984? Facebook en connait peut-être plus sur vous que vous pensez. Vous pouvez demander au site de vous envoyer tout ce qu’il détient sur vous, vous seriez peut-être surprise11.
Et le travail dans tout ça?
Et pourquoi, donc, parler de travail? Depuis le début des années 2000, certains écrits académiques s’appliquent à définir ce que plusieurs appellent le travail en ligne. Pour le dire simplement, rien de mieux que la phrase d’Andrew Lewis, ou blue_beetle de son pseudonyme : « si tu ne paies pas pour quelque chose, tu n’es pas le client, tu es le produit vendu » (traduction libre)12. De plus en plus de chercheuses s’intéressent au sujet, maintenant qu’il est évident que Facebook n’est pas un espace « virtuel » et vide; il est animé par des relations de pouvoir, comme le reste du monde, et par du travail culturel et technique13. Dans la société québécoise, l’importance de l’enjeu de l’intimidation en ligne, entre autres préoccupations, montre bien qu’internet et ce qui s’y passe n’est plus vu comme un espace séparé de la « vraie vie », où pas grand-chose n’a d’importance. Ce qui se passe sur Facebook, comme ailleurs sur internet, est très lié à ce qui se passe dans le reste de nos vies; ce qui nous atteint en ligne nous atteint dans la vraie vie.
Dans le langage courant, on parle de travail comme de quelque chose qui se fait contre de l’argent. Un travail, une job, c’est, pour beaucoup de gens, se lever le matin, se rendre quelque part et passer une partie de la journée à accomplir des tâches qu’on espère satisfaisantes et intéressantes, mais qui ne le sont pas toujours. Facebook, au contraire, c’est un loisir, un passe-temps. Pour recadrer le fonctionnement de Facebook en prenant en compte son modèle d’affaires, il faut faire éclater la définition de « travail ». Dans ce but, Wages for Facebook l’avait encore une fois bien compris, les analyses féministes sont incontournables, surtout celles qui se sont intéressées au travail, comme les marxistes et matérialistes.
Repenser, redéfinir le travail
Avant tout, il faut admettre que de penser les activités faites par les usagères sur Facebook comme du travail peut être un peu controversé. En effet, d’affirmer que les utilisatrices travaillent gratuitement sur le site, et donc que leur travail est exploité, peut diminuer l’importance de la réelle exploitation du travail. Comme l’écrivait Mark Andrejevic dans Digital Labor: The Internet as Playground and Factory14, comment comparer sous le même terme « exploitation » celle de quelqu’un qui joue à Farmville à celle du travail dans une mine en Afrique?
Si quelques auteures s’appliquent à remettre en perspective justement ces différences dans l’exploitation du travail15, reste que cette réflexion a une certaine utilité; il ne s’agit pas de mesurer qui est plus exploité que l’autre sous le système capitaliste. Réfléchir l’utilisation de Facebook comme un travail exploité signifie considérer que Facebook applique le système capitaliste qui l’abrite, ce qui est assez indéniable. Loiseau parle d’un iceberg de l’utilisation des données sur Facebook : « [t]out ce que l’on voit, quand on utilise un média social, ce sont les avantages », pas le dessous de l’iceberg, ou les modes d’accumulation des données par Facebook. Dans la même veine, Christian Fuchs, chercheur incontournable sur le sujet, écrit que Facebook est construit de manière à ce que son fonctionnement, ainsi que l’exploitation des données de ses usagères et donc de ce qu’elles produisent en travaillant, soit le plus invisible possible.
Ce n’est pas non plus parce qu’une forme d’exploitation est confortable et implique de détenir certains privilèges (un ordinateur, un accès à internet) qu’elle ne peut pas être nommée ainsi16.
En outre, de penser Facebook comme un travail n’est pas incompatible avec le plaisir que plusieurs y trouvent, et le but n’est pas de dévaloriser les activités qui y sont faites ou le sens qu’elles ont pour les utilisatrices. Comme l’écrivait Tiziana Terranova dans son texte fondateur sur le sujet, le travail en ligne est à la fois volontairement donné et non payé, apprécié et exploité17.
De plus, il n’est pas tout à fait juste de dire que l’exploitation n’est pas possible parce que personne n’est sur Facebook par contrainte, ou qu’une personne ne voulant pas voir ses données être exploitées devrait tout simplement quitter le site. Facebook est une nécessité pour certaines personnes, par exemple parce que ça fait partie de leur emploi (il est maintenant obligatoire d’avoir une page personnelle pour gérer une page professionnelle). Des journalistes, responsables des communications, travailleuses communautaires, entre autres métiers, devant rejoindre des publics de diverses façons, se retrouvent sur Facebook, parfois autant par plaisir que par obligation. Ainsi, être à l’aise avec Facebook et d’autres médias sociaux peut être un prérequis pour plusieurs emplois dans divers domaines, sans parler du fait que le réseautage qui s’y fait peut même devenir indispensable. Il est aussi incontournable de mentionner que les réseaux sociaux, dont Facebook, sont des lieux et des outils pour beaucoup de travailleuses réalisant ce que Brooke Erin Duffy, chercheuse sur le sujet, appelle le travail d’aspiration (aspirationnal labour). C’est le travail propre aux blogueuses, youtubeuses et autres influenceuses; les réseaux sociaux sont des manières pour ces celles-ci d’aspirer, après avoir réalisé énormément de labeur gratuit sur ces sites, à être payées pour le faire18.
Dans une recherche réalisée avec des gens n’utilisant pas Facebook par le Social Media Collective, la majorité des personnes affirmait que leurs relations sociales, avec leurs famille ou leurs amis avaient été affectées par leur absence du site19. Qu’on l’aime ou non, le site est central à beaucoup de nos relations sociales; on s’y souhaite bonne fête, on y met des photos de notre nouveau chien, de notre mariage ou de nos voyages. Ainsi, si plusieurs chercheuses écrivent qu’un certain privilège est nécessaire pour se retirer sans répercussions de Facebook, le Social Media Collective souligne aussi que ces répercussions peuvent être plus importantes pour les personnes qui exécutent souvent la majorité du travail affectif et de care; notamment, les femmes20.
L’apport des théories féministes
Après cette mise en contexte des débats sur le travail en ligne, nous en arrivons au cœur du sujet. Pourquoi impliquer dans cette discussion des écrits féministes? Pour nous comme pour Jarrett, de telles réflexions ne peuvent se passer des écrits sur le travail des femmes21, le travail reproductif et non productif, et leurs caractéristiques.
Non seulement les femmes sont des utilisatrices plus fréquentes et plus avides de réseaux sociaux (du moins aux États-Unis et au Canada22), mais surtout il semble que la division genrée du travail qui se trouve hors-ligne, celle qui fait que plus de femmes que d’hommes sont infirmières et enseignantes au primaire alors plus d’hommes sont mécaniciens ou médecins, est aussi présente en ligne et sur Facebook. Ainsi, Laurie Ouellet et Julie Wilson, deux chercheuses féministes, appellent ce phénomène le deuxième quart (de travail) : alors que l’emploi payé est terminé, les femmes ont généralement d’autres tâches à compléter seules ou presque seules, à la maison et avec la famille. Ouellet et Wilson voient internet et les réseaux sociaux comme une nouvelle facette de ce deuxième quart, qui se trouve intensifié en ligne23. Comme le décrit également Laura Portwood-Stacer, Facebook est un miroir du monde hors-ligne; les femmes planifient souvent les réunions de famille et d’amies, envoient les souhaits d’anniversaire et des fêtes, transmettent les nouvelles de la famille, restent présentes de façon générale dans la vie des personnes qui les entourent24. Le travail affectif de maintenir les liens sociaux est généralement fait par les femmes, en ligne comme hors-ligne.
Pour aller encore plus loin, il est possible de dire qu’outre la division genrée du travail qui trouve ses échos hors-ligne, tout le travail réalisé sur Facebook est féminisé. De façon large, plusieurs auteures de toutes sortes de disciplines écrivent aujourd’hui que les formes de travail ont bien changé, à l’heure d’internet : ce qu’on demande aujourd’hui de toute personne travailleuse sont des caractéristiques longtemps liées aux emplois réservés aux femmes, ou aux activités de femmes. On parle de féminisation du travail lorsqu’on demande de plus en plus de flexibilité, d’adaptabilité, de fragmentation de tâches, du réseautage et du travail affectif ou axé sur le service25. Ce sont ces caractéristiques du travail des femmes et des nouvelles formes de travail actuelles qui nous amènent à affirmer que de parler de ces types de travail, souvent invisibles, peut, comme l’écrit aussi Jarrett, revigorer l’analyse du travail réalisé en ligne. Nous voyons ici deux définitions féministes du travail pour nourrir la réflexion sur l’utilisation des données faite par Facebook.
Aimer, adorer, réagir : un travail émotionnel
Un type de travail souvent abordé dans la littérature féministe est le travail émotionnel. Ce concept a d’abord été développé par Arlie Russell Hochschild en 198326. Il réfère d’abord au fait que certains emplois, traditionnellement féminins, demandent l’exhibition calculée d’émotions à travers les expressions faciales, le ton de la voix et l’apparence. Hochschild a d’ailleurs basé ses réflexions sur une recherche faite auprès d’agentes de bord. Elle avait conclu que cet emploi demande une grande capacité de contrôle et de gérance des émotions, ce qu’elle appelle le emotional work ou emotion work. Elle conclut un autre texte sur le sujet en écrivant que, sans doute, le comportement enjoué de l’agente de bord, son travail émotionnel afin d’afficher un visage amical, fait beaucoup plus pour les profits de la compagnie qui l’emploie que pour son propre bien-être intérieur27.
En s’appuyant sur les travaux de Hochschild, Jacquelyn Arcy explique que le travail émotionnel en ligne correspond aux efforts mis par les femmes pour créer du contenu et interagir avec le contenu payé, par exemple sous la forme de mentions « J’aime » ou de partages28. Le travail émotionnel se réalise ainsi dans l’expression d’émotions, comme la colère, la tristesse ou la solidarité, dans des publications Facebook, soit par le texte écrit ou le type de publication, ou alors par la réaction à d’autres publications avec les réactions proposées par Facebook : le « J’aime », ou les boutons « En colère », « Haha », « Triste », « J’adore », « Wouah ». Le concept de travail émotionnel nous permet donc de voir une nouvelle dimension à la présomption que les femmes sont naturellement plus douées pour exprimer et cadrer leurs émotions : sur Facebook, l’énergie émotionnelle investie par les femmes pour créer du contenu ou interagir avec le contenu déjà présent est exploitée pour du profit29.
S’inscrire, publier, jouer : un travail gratuit
Lorsqu’on parle du travail des femmes, ou de travail féminisé, on parle surtout de trois caractéristiques : ces emplois sont associés aux tâches domestiques liées au foyer et aux enfants, ils impliquent d’offrir de l’assistance aux autres, des services et du care, et ils sont dévalués par des salaires bas ou peu de possibilités d’avancement30. Cette description est fortement liée aux théories féministes matérialistes françaises nous venant de Danièle Kergoat, Christine Delphy et Colette Guillaumin, entre autres auteures. Le travail gratuit des femmes n’est pas délimité en nombre d’heures ou d’efforts, comme le rappelle Christine Delphy; il n’est pas vu comme du travail et est aussi invisible que le processus d’appropriation qui le régit31, l’écrivait Colette Guillaumin en 1978, le processus est si ancré dans la quotidienneté et invisible que l’exploitation du travail semble naturelle et normale32.
Évidemment, les féministes matérialistes françaises ne parlaient pas du travail en ligne. Elles écrivaient sur le travail reproductif et domestique des femmes, surtout. Cela dit, les analyses féministes matérialistes du travail nous permettent quand même de décrire le travail en ligne comme un travail gratuit et exploité : il ne semble pas être du travail, il est invisible et le tout semble normal. On ne paie pas pour Facebook, donc on y voit de la publicité, c’est normal. Le travail sur Facebook est aussi sans limite que le travail que décrivait dans un autre contexte Christine Delphy. Non seulement Facebook est utilisé chaque jour par presque 2 milliards de personnes, comme nous le mentionnions au début de cet article, mais son utilisation est encore plus importante si on pense à toutes les autres applications que la compagnie détient (par exemple Instagram et WhatsApp) ainsi que toutes les applications liées à Facebook (Spotify, Tinder, Runkeeper, etc.). Le nombre de données que retient Facebook est inconnu mais immense, comme le rappelle Loiseau. Facebook profite des actions qu’on y pose pour faire du profit; le fruit du travail de ses usagères fait partie du marché, a une valeur, mais, comme l’écrivait Delphy en 1970 sur les femmes, les utilisatrices de Facebook ne sont pas agentes économiques dans ce marché puisque leur labeur n’est pas vu, justement, comme un travail33.
Perspectives futures
Pour conclure, plus de recherches et de réflexions sont nécessaires pour mettre en lumière et rendre visibles les formes de travail qui entrent en compte dans la mise en place et la production du contenu des médias sociaux. Si les femmes sont plus présentes et actives sur les réseaux sociaux et y accomplissent ainsi plus de travail, un numéro récent de la revue Feminist Media Studies soulignait également que le travail en ligne est définitivement lié à d’autres formes de travail concret, domestique, reproductif (biologiquement et socialement), affectif et de care. Ces formes de travail sont réalisées surtout par des femmes et des personnes vivant dans le Sud global34. Des recherches féministes, en amenant ces discussions, peuvent permettre de nouvelles formes de solidarité et de modes d’actions collectives.
En attendant le prochain scandale lié à Facebook, qui ramènera dans l’actualité soit l’exploitation des données des usagères par le site, sa possible utilisation pour faire du cyberharcèlement ou alors la façon avec laquelle l’algorithme met régulièrement de l’avant des fausses nouvelles parfois dangereuses pour le bien public, que fait-on? Déjà, en tant que citoyen·nes, s’informer et informer les gens autour de nous est un bon début, selon Loiseau; « comme les compagnies de tabac, les GAFA [un acronyme pour les grandes compagnies d’internet, rassemblant Google, Apple, Facebook et Amazon] profitent de l’ignorance ». À travers la conscientisation, graduellement, on peut espérer que non seulement les gens fassent une utilisation plus prudente de ces sites, mais surtout exigent que leurs gouvernements régulent ces compagnies qui font des profits sur leurs territoires.
CRÉDIT PHOTO : Mohamed Hassan, Pixabay
1 Laurel Ptak, 2014, Wages for Facebook : wagesforfacebook.com/
2 Dans cet article, vu son sujet, son cadre et les textes sur lesquels nous nous appuyons, nous utiliserons le féminin inclusif lorsque la rédaction épicène n’est pas possible, logique ou idéale. Ce choix, éminemment politique, simplifiera la lecture et nous amène à nous placer en porte-à-faux avec l’immense majorité de textes qui choisissent la posture inverse, c’est-à-dire le masculin inclusif. Pour une justification de ce choix, voir la vidéo du Nouvel Observateur sur le sujet : NouvelObs, 3 novembre 2017, « Sexisme et écriture inclusive : le masculin doit-il forcément l’emporter sur le féminin? », Le Nouvel Observateur, Paris. www.nouvelobs.com/videos/vxkm0v.DGT/sexisme-et-ecriture-inclusive-le-masculin-doit-il-forcement-l-emporter-sur-le-feminin.html, ou alors Camille Simard, Camille Toffoli, Charles Berthelet, Corinne Arseneault, Guillaume Girard, Myriam Jutras, et Sandrine Bourget-Lapointe, 2014, « Le langage n’est pas neutre : Petit guide de féminisation féministe », Féminitudes. feminetudes.org/le-langage-nest-pas-neutre-petit-guide-de-redaction-feministe/
3 E. Alex Jung, 2014, « Wages for Facebook », Dissent Magazine, New York. www.dissentmagazine.org/article/wages-for-facebook
4 Facebook, 2018, « Our Company; Stats », Facebook. newsroom.fb.com/company-info/ ;
Anatoliy Gruzd, Jenna Jacobson, Philip Mai et Elizabeth Dubois, 2018, The State of Social Media in Canada 2017, Ryerson University Social Media Lab, vol.1 Toronto. doi.org/10.5683/SP/AL8Z6R
5 Kévin Deniau, 23 mars 2018, « Cambridge Analytica : tout comprendre sur la plus grande crise de l’histoire de Facebook », Siècle Digital. siecledigital.fr/2018/03/23/cambridge-analytica-tout-comprendre-sur-la-plus-grande-crise-de-lhistoire-de-facebook/
6 Steven Musil, 1 juillet 2018, « Facebook acknowledges it shared user data with dozens of companies », CNET, San Francisco.
www.cnet.com/news/facebook-acknowledges-it-shared-user-data-with-dozens-of-companies/
7 Alexa, 2018, « The Top 500 Sites on the Web », Alexa. www.alexa.com/topsites
8 Voir sur le sujet du cyberespace et la science politique: Hugo Loiseau et Elena Waldispuehl, 2017, Cyberespace et science politique. De la méthode au terrain, du virtuel au réel, Presses de l’Université du Québec, Québec.
9 Steven Musil, 10 juillet 2018, « Facebook Faces UK Fine Over Cambridge Analytica Scandal », CNET, San Francisco.
www.cnet.com/news/facebook-may-face-uk-fine-over-cambridge-analytica-scandal/
10 Kylie Jarrett, 2014, « The Relevance of “Women’s Work” Social Reproduction and Immaterial Labor in Digital Media ». Television & New Media, vol.15, no.1, pp.14-29.
doi.org/10.1177/1527476413487607
11 La procédure n’est pas extrêmement évidente, mais est décrite ici par Facebook: « Accéder à vos informations Facebook et les télécharger », Facebook, consulté le 14 août 2018. www.facebook.com/help/contact/180237885820953
12 KA et ZT, 12 mars 2012, « Meme patrol: “When something online is free, you’re not the customer, you’re the product » », The Future of the Internet and how to Stop it. blogs.harvard.edu/futureoftheinternet/2012/03/21/meme-patrol-when-something-online-is-free-youre-not-the-customer-youre-the-product/
13 Tiziana Terranova, 2000, « Free Labor: Producing Culture for the Digital Economy ». Social Text, no.18 vol.2, pp.33–58.
muse.jhu.edu/article/31873/summary
14 Mark Andrejevic, 2012, « Estranged Free Labor », dans Trevor Scholz (dir.) Digital Labor: The Internet as Playground and Factory, Routledge, New York, pp.149-164.
15 Voir par exemple: Trevor Scholz, 2013, Digital Labor: The Internet as Playground and Factory. Routledge, New York ;
Andrew Ross, 2013, « In Search of the Lost Paycheck », dans Trevor Scholz (dir.) Digital Labor: The Internet as Playground and Factory, Routledge, New York, pp.13-32 ; Christian Fuchs, 2017, Social Media: A Critical Introduction, SAGE,New York.
16 Christian Fuchs, 2017, Social Media: A Critical Introduction, SAGE,New York.
17 Tiziana Terranova, op. cit.
18 Brooke Erin Duffy, 2016, « The Romance of Work: Gender and Aspirational Labour in the Digital Culture Industries ». International Journal of Cultural Studies, no.19, vol.4, pp.441-457. doi.org/10.1177/1367877915572186
19 Alice Marwick, 11 août 2011. « “If you don’t like it, don’t use it. It’s that simple.” ORLY? », Social Media Collective Research Blog. socialmediacollective.org/2011/08/11/if-you-dont-like-it-dont-use-it-its-that-simple-orly/
20 Ibid.
21 Mon utilisation du terme volontairement problématique « travail des femmes », comme celle de Jarrett, désigne un type de travail traditionnellement associé aux femmes ou au féminin, demandant des caractéristiques associés aux femmes. Cette expression ne signifie pas que ce travail est fait exclusivement par des femmes, ni qu’il existerait des travaux de femmes et des travaux d’hommes. C’est justement utilisé pour mettre en lumière la catégorisation binaire des formes de travail : d’un côté, un travail productif reconnu comme tel, associé aux hommes, de l’autre côté, un travail dévalorisé, sous payé, associé aux femmes. Voir Kylie Jarrett, op. cit., pour une plus longue discussion.
22 Anatoliy Gruzd, Jenna Jacobson, Philip Mai et Elizabeth Dubois, op. cit.
23 Laurie Ouellette et Julie Wilson, 2011, « Women’s Work: Affective Labour and Convergence Culture », Cultural Studies, vol.25, no.4-5, pp.548-565. doi.org/10.1080/09502386.2011.600546
24 Laura Portwood-Stacer, 18 mars 2014, « Care Work and the Stakes of Social Media Refusal », New Critical.
www.newcriticals.com/care-work-and-the-stakes-of-social-media-refusal
25 Kylie Jarrett, op. cit.
26 Arlie Russel Hochschild, 2012[1983], The Managed Heart: Commercialization of Human Feeling, University of California Press, Jackson.
27 Arlie Russel Hochschild, 1979. « Emotion Work, Feeling Rules, and Social Structure », American Journal of Sociology, vol.85, no.3, pp.551-575. www.jstor.org/stable/2778583
28 Jacquelyn Arcy, 2016, « Emotion Work: Considering Gender in Digital Labor », Feminist Media Studies, vol.16, no.2, pp.365-368. doi.org/10.1080/14680777.2016.1138609
29 Ibid.
30 Leslie Reagan Shade, 2014, « “Give us Bread, but Give us Roses” : Gender and Labour in the Digital Economy », International Journal of Media & Cultural Politics, vol.10, no.2, pp.129-144. doi.org/10.1386/macp.10.2.129_1
31 Christine Delphy, 1998[1970], « L’ennemi principal » dans L’ennemi principal; Économie politique du patriarcat, Éditions Syllepse, Paris, pp.31-55.
32 Colette Guillaumin, 1978a, « Pratiques du pouvoir et idée de Nature; (1) L’appropriation des femmes », Questions féministes, Paris, vol.2, pp.5-30.
33 Christine Delphy, op. cit.
34 Jenny Ungbha Korn et Tamara Kneese, 2015, « Guest Editors Introduction: Feminist Approaches to Social Media Research : History, Activism, and Values », Feminist Media Studies, vol.15, no.4, pp.707-710. doi.org/10.1080/14680777.2015.1053713
par Catherine Paquette | Avr 12, 2019 | Analyses, Societé
La comédienne Sophie Lorain a causé un tollé en avril 2018 en déclarant à Tout le monde en parle n’avoir « rien à cirer » de la parité hommes-femmes et des quotas récemment mis en place par les institutions québécoises et canadiennes de financement en cinéma. Plusieurs chroniqueurs se sont emparés de la question et ont tour à tour discuté de l’approche de discrimination positive adoptée au Québec. Il y a en effet au Québec et au Canada des programmes gouvernementaux et autres initiatives qui visent l’augmentation des effectifs féminins dans les lieux de travail. Mais qu’en est-il? Ces mesures sont-elles de trop ou sont-elles suffisantes? Doit-on aller plus loin et viser un nombre égal de femmes et d’hommes dans chaque milieu? Et surtout, l’atteinte de la parité au travail est-elle possible sans de grands changements sociaux qui amèneront, eux aussi, une égalité réelle entre les hommes et les femmes?
Une panoplie d’exemples et de statistiques montrent que les inégalités entre les hommes et les femmes sont toujours bien présentes sur le marché du travail au Québec, et ce, non seulement dans le milieu cinématographique, mais dans bien des domaines.
Un rapide coup d’oeil aux statistiques de la province permet de constater que les femmes sont toujours surreprésentées dans les métiers les moins payants, comme ceux d’adjointes administratives, de vendeuses dans le commerce de détail, de caissières, d’éducatrices en centre de la petite enfance et d’infirmières. Elles peinent à franchir les frontières des domaines comme la finance, la technologie, l’ingénierie, la construction, se butant aux stéréotypes, aux biais inconscients ou aux remarques mesquines de leurs collègues, ou peinent à conjuguer vie familiale et vie professionnelle. Ainsi, de manière générale, une femme québécoise ne gagne en moyenne que 87 sous pour chaque dollar gagné par un homme1.
Par ailleurs, à l’échelle du Canada, 19 % des femmes actives sur le marché du travail occupent un emploi à temps partiel, comparativement à 5,5 % des hommes actifs, ce qui explique en partie que le revenu moyen des Canadiennes soit lui aussi plus bas que celui des Canadiens2.
Il y a pourtant au Canada et au Québec des mesures visant à réduire les écarts entre les hommes et les femmes dans divers domaines professionnels, jumelés à des programmes sociaux de conciliation travail-famille, par exemple. L’idée de la parité, c’est-à-dire l’atteinte d’un nombre égal de femmes et d’hommes dans un milieu donné, est toutefois sujette à débats, tout comme les moyens à prendre pour faire une plus grande place aux femmes dans les milieux masculins. C’est à la fois la nécessité — ou non — d’atteindre une « parité » et les outils suggérés que cet article souhaite éclairer.
Distinguer la discrimination positive, la parité et les quotas
Au Québec, la première politique d’égalité en emploi pour les femmes dans la fonction publique québécoise a été adoptée en 1980. Cette politique visait une meilleure représentation des femmes et des hommes dans le secteur public, mais ne comprenait pas la mise en place de mesures de discrimination positive. Des mesures pour cinq groupes cibles (femmes, minorités visibles, minorités culturelles, personnes handicapées, peuples autochtones) sont devenues légalement possibles après des modifications à la Charte des droits et libertés de la personne qui ont eu lieu en 19823.
Des programmes d’accès à l’égalité professionnelle ont par la suite été implantés en 1987, et sont effectifs depuis dans les organismes publics. En 2018, le Québec a toujours pour objectif d’atteindre 25 % de représentation des groupes cibles dans la fonction publique4. Aussi, une entreprise de la province voulant conclure une affaire avec le gouvernement ou obtenir une subvention doit démontrer son application de la loi en mettant en place des mesures de discrimination positive envers les groupes minoritaires mentionnés ci-haut. Depuis son apparition dans les années 1980, la formule : « à compétences égales, il faut embaucher une personne issue d’un groupe minoritaire » est devenue chose commune dans le jargon des employeurs et employeuses.
Toutefois, ces mesures de discrimination positive n’ont pas pour objectif l’atteinte de la parité hommes-femmes, idée selon laquelle il faudrait un nombre égal d’hommes et de femmes dans certains milieux. Elles visent plutôt l’égalité des chances dans l’accès au poste ou à la promotion disponible dans un milieu de travail. En effet, aucun « quota » n’est imposé aux entreprises afin que leurs effectifs féminins et masculins soient équivalents. La parité n’est pas l’objectif de la majorité des départements de ressources humaines québécois. Les milieux professionnels actuels misent plutôt sur une représentation proportionnelle des candidatures reçues, souligne la professeure Diane-Gabrielle Tremblay, professeure à l’Université TÉLUQ et spécialiste de la sociologie du travail, en entrevue avec L’Esprit libre. C’est à dire que si le bassin d’embauche est généralement composé de 30 % de femmes et 70 % d’hommes, les embauches devraient refléter cette réalité5.
Un quota?
L’idée des « quotas » apparaît surtout dans les discussions à propos du monde politique, des conseils d’administration, ou encore du financement public de projets artistiques ou académiques. Les groupes décisionnaires qui sont élus sur des comités de ressources humaines, par exemple, se posent de plus en plus la question de la représentation des femmes et groupes minoritaires, ajoute Mme Tremblay. Cela dit, il est rare que les milieux professionnels ou les entreprises choisissent des démarches où un certain objectif est fixé quant au nombre de femmes à embaucher. Comme mentionné plus tôt, le monde du travail s’efforce plutôt d’appliquer la formule du « à compétences égales » et de se rapprocher des proportions du bassin de candidatures.
Ces programmes ne font toutefois pas des miracles, même dans leur volonté de représenter les bassins de candidat·es. Puisque les programmes régissant l’accès au marché du travail suggèrent de favoriser les personnes en situation minoritaire, « à compétences égales », le choix des gestionnaires devient rapidement très subjectif, constate la professeure Tremblay. L’embauche de ces personnes dépend de la bonne volonté des têtes dirigeantes, qui sont chargées d’évaluer les compétences des candidat·es. C’est d’ailleurs le caractère subjectif de cette sélection qui pousse les professeures interrogées pour ce texte à demander un suivi plus serré de la mise en application de ces programmes d’accès. À leurs yeux, les mesures incitatives ont permis de faire des gains considérables, mais l’imposition de mesures obligatoires pourraient éventuellement constituer une solution pour faire une plus grande place aux femmes dans les milieux masculins.
Viser la parité
La question demeure : pourquoi ne pas aller plus loin en mettant en place des quotas au sein même des entreprises?
Aux États-Unis, une solution se rapprochant des quotas a été utilisée dans le domaine des technologies. Plutôt que de donner des objectifs fixes, des entreprises ont choisi de donner des primes à des gestionnaires qui faisaient augmenter les effectifs féminins d’une manière ou d’une autre. « Les primes ont forcé les gestionnaires à être un petit peu plus proactifs. Apparemment, ça a fonctionné, dans la Silicon Valley, dans beaucoup d’entreprises, il y a des hommes qui ont eu ces primes. […] C’est une technique qui n’est pas généralisée, mais certaines entreprises l’ont fait. Un bon nombre d’entre elles ont vu des résultats positifs, et ça pourrait être intéressant de faire ça ici », affirme Diane-Gabrielle Tremblay. Le Québec est toutefois loin du compte, puisque ses programmes d’accès à l’égalité professionnelle ont peu d’impact sur les entreprises privées.
À la Confédération des syndicats nationaux (CSN), cette discussion autour de la parité, des quotas et de la discrimination positive est récurrente, a expliqué la vice-présidente lors d’une entrevue avec L’Esprit libre. Mais comme dans le monde du travail, l’application de mesures visant la parité se limiterait à la structure même de l’organisation, soit au comité exécutif, conseils centraux et locaux, et autres instances décisionnelles. C’est-à-dire que sur les instances où elles peuvent être élues, les femmes pourraient éventuellement avoir des sièges « réservés » pour assurer une représentation des membres plus équitable.
« Je ne vous cacherai pas que les représentantes de la CSN à la condition féminine réfléchissent. On a parlé beaucoup de mesures paritaires, de mixité. Mais dans les milieux de travail, on va plutôt parler de programmes d’accès à l’égalité qui se calquent sur la loi qui a été adoptée, notamment dans les milieux non traditionnels », explique la vice-présidente de la CSN, Véronique De Sève.
Elle donne également un exemple hors du commun qui date des années 1980 au Québec : En 1988, à Ville-Marie en Abitibi-Témiscamingue, le Syndicat des employé·es de Temfor (l’entreprise se nomme Temlam Inc.), a négocié une clause de parité hommes-femmes à l’embauche. Aujourd’hui, dans cette scierie de Ville-Marie, il y a 52 femmes et 52 hommes. Il s’agissait d’une idée avant-gardiste à l’époque, qui reste surprenante même encore aujourd’hui, compte tenu du faible pourcentage de femmes qui travaillent dans l’industrie de la construction6.
L’exemple pourrait-il inspirer le milieu syndical actuel? Lorsque questionnée à savoir si la CSN pourrait un jour suggérer à ses centrales locales de forcer les gestionnaires à former des équipes paritaires, la vice-présidente acquiesce. « Ce n’est pas impossible! On dit souvent que la CSN, c’est le reflet de la société. Parfois, on entend des gars dire que les femmes ont pris trop de place… Je me dis que peut-être qu’un moment donné, on n’aura pas le choix », dit-elle. Mais elle reste prudente : pour l’instant, l’idée d’imposer des mesures pour atteindre la parité se limite aux instances où des élections ont lieu.
En entrevue avec L’Esprit libre, la chercheuse de l’Université Laval Hélène Lee-Gosselin insiste pour dire que les quotas et mesures de discrimination positive seront nécessaires pour faire changer les choses.
« Tout ce que ça fait les quotas, c’est que ça oblige les personnes qui sont dans des postes clés à chercher les remplaçants dans leurs postes, au-delà du réseau qu’ils regarderaient d’habitude, en utilisant d’autres moyens. Ce ne sont pas juste les humains qui sont des créatures d’habitudes, les milieux le sont aussi. Leurs habitudes ont tendance à les avoir servis eux-mêmes, alors ils reproduisent les mêmes modèles », regrette Mme Lee-Gosselin, qui est directrice de l’Institut Femmes, Sociétés, Égalité et Équité (IFSEE) à l’Université Laval.
La professeure tient à déconstruire l’argument qu’apportent de nombreux chroniqueur·euses et certaines femmes. Cet argument, selon la professeure, consiste à dire que le talent et les compétences d’une personne seraient son seul vecteur de succès, sans égard à son sexe ou son milieu d’origine. Mme Lee-Gosselin affirme que cette vision des choses est erronée : « L’hypothèse que [ces personnes] ont, c’est que seul le mérite compte pour avoir sa place au soleil. Mais la vraie vie, c’est qu’il y a des facteurs de chance, des facteurs de mérite, et des facteurs qui sont liés aux positions sociales qu’on occupe. Et ça, par définition, c’est structuré dans le social. Ce n’est pas juste le produit de nos efforts et de notre talent », explique-t-elle.
Combien de femmes faut-il?
La professeure explique que l’atteinte de la parité, d’un réel 50 %-50 % ou du moins d’une zone paritaire, serait nécessaire pour allouer un plein pouvoir aux femmes au travail et réduire les situations discriminatoires qu’elles vivent lorsqu’elles intègrent des milieux masculins.
Il y a à ce sujet de nombreux écrits, dont celui de la chercheuse américaine Rosabeth Moss Kanter. À la fin des années 1970, dans son bureau de l’Université Harvard, la chercheuse développe une théorie sur le pouvoir des minorités dans les entreprises. Constatant le faible pouvoir décisionnel donné aux employé·es des entreprises, elle suggère de modifier les structures afin de permettre une meilleure productivité. Son ouvrage Men and Women of the corporation devient après sa parution en 1977 un classique des études de gestion et propulse Rosabeth Moss Kanter au rang des personnes les plus influentes en Amérique.
Parmi ses hypothèses, on retrouve l’idée que le pouvoir dans le milieu de travail est distribué de façon désavantageuse pour les femmes, les hommes se retrouvant avec plus d’outils et de marge de manœuvre pour faire leur place7. Les employées des grandes entreprises n’ont donc pas la force nécessaire au sein de l’organisation pour faire entendre leurs besoins et intérêts.
Selon Rosabeth Moss Kanter8, les personnes isolées, par exemple les femmes, sont des « jetons » tant et aussi longtemps qu’elles ne seront pas représentées en plus grand nombre. En-dessous de 10 ou 15 %, les femmes dans les entreprises apparaissent donc comme des intrus et subissent une plus grande discrimination. Ce n’est que lorsqu’elles atteignent un nombre suffisant pour former un groupe (35 %) que les femmes acquièrent le pouvoir de se faire entendre parmi leurs collègues masculins et qu’elles peuvent se regrouper pour faire face aux préjugés. Seules, elles ne peuvent porter la responsabilité de faire changer les mœurs, mais en groupe, leur voix est plus forte.
La professeure Gosselin affirme toutefois que même la masse critique proposée par Rosabeth Moss Kanter pourrait être insuffisante. En effet, plusieurs équipes de recherche auraient plus tard testé les hypothèses de Kanter, pour se rendre compte que la parité était nécessaire à une meilleure performance et ambiance de travail. « Leur conclusion était que même autour de 40 %, les stéréotypes de sexe interféraient encore et ils postulaient qu’il faudrait probablement 50 % pour que les nombres de femmes soient assez grands, dans les groupes, pour que les biais cognitifs, perceptuels, de mémoire et d’attribution aient moins d’impact », affirme la professeure.
Cette théorie de la masse critique a été adulée, puis critiquée par des académicien·ne·s qui ont prouvé que les discriminations envers les femmes ou les minorités ne sont pas qu’une question de nombre9. Certains écrits soulignent aussi que la culture de l’entreprise ou les rôles genrés de pouvoir dans la société peuvent rendre le quotidien des femmes au travail plus difficile, et ce malgré un nombre plus ou moins grand d’effectifs féminins dans le milieu d’emploi.
Pensons aux obstacles auxquels font face ces pionnières qui ouvrent le chemin dans des métiers traditionnellement réservés aux hommes : la professeure Diane-Gabrielle Tremblay a pu constater divers obstacles auxquelles les femmes « jeton » font face lorsqu’elles accèdent à l’emploi dans un milieu majoritairement masculin. Au cours de ses recherches dans le monde des technologies de l’information, où les femmes sont toujours minoritaires, elle a été à même de recueillir de nombreux témoignages de cette discrimination. C’est en particulier dans le milieu de la programmation que les barrières ou les inconvénients sont les plus notables pour les femmes qui bénéficient — ou non — des mesures de discrimination positive.
« Il y a des femmes qui disent qu’elles sont exclues des échanges. Elles disent que les gars se font des petites réunions, des petites rencontres, des courriels, et considèrent que ce sont eux, les sages, et que les femmes sont exclues du groupe. […] Des femmes au Québec ont témoigné aussi qu’elles étaient moins prises au sérieux dans les réunions. Par exemple, quand elles proposent quelque chose, les gens les écoutent, mais la conversation continue. Par contre, quand c’est un homme, on trouve que c’est une bonne idée », raconte la chercheuse.
Dans certains milieux affiliés à la CSN, la situation est la même, fait valoir la vice-présidente Véronique De Sève. Les femmes qui font leurs débuts en horticulture, ou dans les usines, se butent à des obstacles aussi banals que des toilettes féminines installées à l’autre bout de l’immense entrepôt, ou au regard plein de jugement des hommes qui transportent des charges lourdes10.
Ces constatations amènent Mme Gosselin à rappeler que les gestionnaires des entreprises, tout comme les syndicats, ont un rôle à jouer dans le maintien de ces femmes en emploi et dans l’amélioration de leurs conditions de travail.
Par ailleurs, il a aussi été démontré à plusieurs reprises que les hommes bénéficiaient aussi des ajustements demandés par les femmes, lorsque leur nombre augmentait. Par exemple, la mise à jour des techniques employées pour soulever des objets lourds a souvent fait baisser le nombre de blessures chez les hommes, comme chez les femmes, fait savoir la vice-présidente de la CSN.
Entreprendre le changement sur le plan global
Les professeures interrogées, ainsi que les textes critiquant la vision de Rosabeth Moss Kanter, soulignent que les quotas et les mesures de discrimination positive ne sont qu’une seule façon parmi tant d’autres pour se rapprocher de la parité dans les milieux de travail. Madame Lee Gosselin, bien qu’elle mette de l’avant la théorie de Moss Kanter, explique que les inégalités dans les milieux de travail sont le symptôme d’un problème plus systémique : pour elle, c’est toute la société qui doit évoluer afin de donner aux femmes un statut égal aux hommes.
Lorsqu’on prend du recul sur la question des inégalités hommes-femmes, on retrouve des plaidoyers comme ceux d’Alexa Conradi selon lesquels les rapports de pouvoir et les stéréotypes de genre rendent toujours possible une domination masculine au sens large dans la société11. Ces stéréotypes ont aussi un impact sur la façon dont les femmes s’autoévaluent : les participantes au podcast URelles, des femmes qui travaillent dans le milieu informatique, reconnaissent que les programmeuses « osent moins que les hommes »12 lorsqu’il est temps de poser leur candidature pour un emploi pour lequel elles n’ont pas 100 % des compétences demandées, ou pour ce qui est de demander une promotion, alors que leurs homologuent masculins foncent davantage.
Il va de soi que la transformation des milieux de travail devrait aller main dans la main avec d’autres changements, non seulement au bureau ou à l’usine, mais aussi à l’école, à la maison, etc.
Pour des milieux de travail plus égalitaires, plus performants, plus sécuritaires, et même plus créatifs, il y a lieu de mener une réflexion sur la façon dont on fait place aux femmes et à toutes les personnes victimes de discriminations, et non pas seulement au travail, mais dans tous les domaines de la vie privée et publique.
CRÉDIT PHOTO: Cat6719, Pixabay
1 Marie-Josée Marcoux et Sylvie Bouchard, mai 2016, Portrait statistique Égalité femmes hommes Ensemble du Québec, Conseil du statut de la femme, Québec. www.csf.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/portrait_national_egalite_2016.pdf
2 Mélissa Moyser, 8 mars 2017, Femmes au Canada : rapport statistique fondé sur le sexe. Les femmes et le travail rémunéré, Statistique Canada. www150.statcan.gc.ca/n1/fr/pub/89-503-x/2015001/article/14694-fra.pdf?st=fEhvaDYu
3 Sous-secrétariat au personnel de la fonction publique du Conseil du trésor, 2000, Vers une meilleure représentation de la diversité québécoise dans l’administration publique : Rapport sur l’accès à l’égalité en emploi dans la fonction publique québécoise depuis 1980, Gouvernement du Québec. collections.banq.qc.ca/ark:/52327/bs1927471
4 Secrétariat du Conseil du Trésor, nd, « Programmes et mesures d’accès à l’égalité en emploi », consultée le 24 septembre 2018. www.tresor.gouv.qc.ca/ressources-humaines/acces-a-legalite-en-emploi/pro…
5 Catherine Paquette, août 2018, entrevue téléphonique avec Diane-Gabrielle Tremblay.
6 Selon la Confédération des syndicats nationaux, le taux de présence des femmes était de 1,91 % en 2017. Confédération des syndicats nationaux, 19 mai 2017, « Encore loin des objectifs à atteindre ». Communiqué de presse. www.csn.qc.ca/actualites/encore-loin-des-objectifs-a-atteindre/
7 Patricia Lewis et Ruth Simpson, 2012, « Kanter Revisited: Gender, Power and (In)Visibility », International Journal of Management Reviews, vol.14, no.2, pp.141‑58. doi.org/10.1111/j.1468-2370.2011.00327.x
8 Sheila M. Puffer, mai 2004, « Introduction: Rosabeth Moss Kanter’s « Men and Women of the Corporation and the Change Masters » », The Academy of Management Executive (1993-2005), vol.18, no.2, pp.92-95. www.jstor.org/stable/4166065
9 Janice D. Yoder, 1991, « Rethinking Tokenism : Looking beyond numbers », Gender and Society, vol.5, no.2, pp.178-192. www.jstor.org/stable/189483
10 Catherine Paquette, août 2018, entrevue téléphonique avec Véronique De Sève.
11 Alexa Conradi, 2017, Les angles morts. Perspectives sur le Québec actuel, Les Éditions du remue-ménage, Québec.
12 URelles, 5 juillet 2018, diffusé par CHOQ.ca, Montréal. itunes.apple.com/ca/podcast/urelles/id1409755040?mt=2
par Ksenia Burobina | Mar 21, 2019 | Feuilletons, Societé
Montréal – Moscou
« … Est-ce que… Savez-vous que… les sacs en plastique sont maintenant vendus au prix de dix sous? » demande la vendeuse de la librairie russe à sa cliente, se sentant manifestement mal à l’aise. Elle l’avoue tout de suite : « Cela me gêne de le dire. Mais on n’a pas le choix, c’est la loi ».
Ceux et celles qui magasinent à Montréal savent que depuis janvier 2018, les sacs en plastique ne sont plus donnés sans frais dans les magasins et les épiceries. Ce changement résulte d’un règlement municipal visant la réduction d’utilisation du plastique, par souci pour l’environnement. « Apportez vos propres sacs! » incitent certaines publicités. Peu de Montréalais·es s’imaginent cependant les souvenirs que cela peut évoquer pour les personnes ayant vécu en URSS. Un déjà vu. Et un rappel que les significations que nous donnons aux objets sont inséparables de nos expériences personnelles et collectives.
« Ah, ah! Nous voilà de retour dans les bons vieux temps soviétiques! » réplique avec enthousiasme un des clients du magasin, un homme russe dans la cinquantaine, abandonnant la vitrine des bijoux qui semblait avoir capté toute son attention. « Le bon vieux temps où nous lavions et relavions les rares sacs en plastique qui nous tombaient entre les mains. Vous rappelez-vous encore comment le faire? Cela semble redevenir utile, hein? » lance-t-il avant d’éclater de rire, suivi par toutes et tous autour de lui.
« Écoutez, écoutez, parlant de sacs, je vais vous raconter quelque chose », s’empresse d’enchaîner une autre cliente. « Êtes-vous allé·e·s dernièrement à la librairie sur le boulevard Notre-Dame? Pas encore? Allez faire un tour pour le voir de vos propres yeux. Lorsque vous montez les escaliers, la première chose que vous voyez à l’entrée, c’est un étalage plein de – imaginez quoi? – de sacs à filet, des avoskas soviétiques! Vendus « en solde » au prix d’un bon dix dollars, avec une étiquette qui annonce fièrement « Authentique. Made in France ». Ces sacs qui ne coûtaient presque rien, vous en souvenez-vous? Les couleurs sont pourtant beaucoup plus belles qu’à notre époque, et le style aussi… On dirait qu’ils [et elles] savent tout tourner en « haute couture », ces Français[·es]! »
Tout le monde rit un bon coup, puis chacun·e reprend son chemin.
En quittant le magasin, intriguée, je passe par la librairie mentionnée par la dame. Avant même d’entrer, je vois tout de suite les sacs, étalés fièrement et ornés, tel que promis, d’étiquettes « Authentique » et « Made in France ».
Je comprends ce qui a tant amusé la dame. Moi non plus, je ne pensais pas retrouver au Québec ce vieux sac soviétique. De plus, qu’est-ce qu’il a à voir avec la France? Le sac à filet qui se prétend « authentique », peut-il être autre que le sac avoska de l’URSS?
De retour chez moi, ma curiosité piquée par cette image aux allures d’une imposture, je me mets à chercher sur internet des informations sur les origines de ce sac que j’ai toujours trouvé trop banal pour m’y intéresser. Plusieurs sources en ligne en parlent : des billets de blogue, des pages de magasins en ligne, des journaux de mode et même Wikipédia. Ces pages me font découvrir des détails que je ne connaissais pas. Selon la version des faits la plus citée à travers l’espace virtuel, les origines du sac à filet ne seraient ni russes ni françaises. Le sac à filet authentique serait plutôt d’origine tchèque, inventé à la fin du XIXe siècle. Cependant, il doit effectivement son plus grand succès à son adoption en Union soviétique, au début du XXe siècle. Plusieurs de ces textes en ligne soulignent que le fameux avoska a été particulièrement utile pendant les périodes du soi-disant « déficit », ce qui fait référence à la pénurie dans les magasins. Une vieille blague soviétique résume d’ailleurs très bien ce phénomène : lorsqu’un·e client·e demande « Vous n’avez pas de poisson aujourd’hui? », le caissier lui répond d’un ton condescendant : « Ici, c’est une boucherie. C’est à la poissonnerie en face qu’il n’y a pas de poisson! »
Le nom russe de ce sac – « avoska » – provient justement de ce contexte particulier, où la chasse aux provisions faisait partie inhérente du quotidien des gens pendant de longues années. Ce nom apparaît pour la première fois dans un spectacle d’humouri du célèbre comédien soviétique Arkadi Raïkine, en 1935. Avoska est dérivé du mot russe « avos », qui est plutôt difficile à traduire et qui est souvent vu comme un des concepts clés dans la culture russeii. Parfois traduit comme « peut-être », il serait plutôt proche de « espérant que ». « C’est une avoska », disait l’humoriste. « Avos (espérons que) j’apporterai quelque chose à la maison aujourd’huiiii! »
Un magasin russe en ligne, qui vend des artefacts soviétiques, décrit ce sac comme un des symboles les plus caractéristiques de l’époque. Très petits et portatifs lorsque vides, les sacs étaient extensibles et avaient une grande capacité, pouvant supporter d’importantes quantités de provisions pesant même jusqu’à 70 kilogrammes. « Un sac si ordinaire et si fragile en apparence pouvait donc endurer beaucoup plus qu’on ne le croyait. Tout comme les citoyens et citoyennes soviétiques! », remarque dans son blogue un internaute russe. Son humour me fait rire, mais me laisse un goût amer.
Ce n’est pas surprenant qu’en pensant aux sacs de l’époque soviétique, j’aie encore de la difficulté à les libérer du poids de leur héritage et à les associer à l’élégance et au style. Après cette scène au magasin, je ne pense pas être la seule à les percevoir ainsi.
D’ailleurs, bien avant la fin de l’URSS, les avoskas ont perdu leur popularité, ayant graduellement cédé leur place aux sacs en plastique importés, dont l’apparence était alors perçue comme plus attirante. Peu à peu, les sacs à filet disparaissaient et commençaient à être associés, à tort ou à raison, à la pauvreté. Serait-ce pour cette raison que cette vague de nostalgie « rétro-soviétique » qui a frappé Moscou lors des dernières années semble avoir épargné les avoskas? Lors de mon récent voyage, je n’en ai pas aperçu dans les rues ni dans les magasins de la capitale.
Peut-être bien que ce n’est qu’une question de temps avant qu’on donne raison à ceux et celles qui prédisent à ces sacs une nouvelle vague de popularité, sous forme d’un « accessoire tendance ». J’y crois maintenant davantage, après les avoir vus de mes propres yeux dans les magasins à Montréal. Il faut l’admettre, ces sacs s’insèrent bien dans la publicité d’aujourd’hui : réutilisables, écologiques et « authentiques », peu importe ce que cela veut dire. « Si seulement en Union soviétique les gens avaient su que leurs avoskas étaient pleins de valeurs qu’ils ne soupçonnaient même pas! », écrit dans son blogue un autre internaute russe.
Si les sacs avoska retrouvent leur popularité, ils ne feront que s’ajouter à plusieurs autres objets rétro qui réapparaissent dans notre quotidien. À Moscou, on retrouve maintenant des fragments entiers de l’époque soviétique, des cafés aux jouets d’enfants. Des fragments, dont l’assemblage semble loin d’être le fruit du hasard. Je comprends l’attrait des objets rétro. Moi-même, sous l’influence de la nostalgie ou de la mode, j’avoue que je n’y ai pas échappé. J’aimerais seulement que ce retour des objets de l’époque totalitaire n’emmène pas avec lui les réalités de ce passé qu’on semble oublier trop rapidement.
Cela dit, je n’ai rien contre le sac en filet. J’avoue qu’en écrivant ce feuilleton, j’ai même pensé à en acheter un.
CRÉDIT PHOTO : Madison Inouye sur Pexels
i L’invention du nom du sac est attribuée à l’auteur Alexandre Poliakov qui a écrit le texte pour ce spectacle d’humour.
ii Par exemple, dans Anna Wierzbicka, 1992, Semantics, Culture, and Cognition : Universal Human Concepts in Culture-Specific Configurations, Oxford University Press, Oxford, p. 433-435.
iii Traduction libre de l’autrice. Il faut mentionner qu’en Union soviétique, les sacs à provisions n’étaient pas vendus dans les magasins. Avoir un sac sur soi était alors indispensable pour pouvoir profiter de l’occasion d’acheter lorsque la marchandise apparaissait sur les étalages.