Elles sont entrées massivement sur le marché du travail traditionnel [1] depuis les années 1970 [2]. Elles sont aujourd’hui plus scolarisées que les hommes [3]. Et pourtant, elles comptent pour à peine 29 % des expert·e·s cité·e·s par les médias, une situation qui n’a pas bougé dans les vingt dernières années [4]. Elles sont minoritaires dans les postes de direction d’entreprises. Elles forment tout juste 27 % des député·e·s élu·e·s à l’Assemblée nationale du Québec [5], soit encore moins qu’en 2003, où elles comptaient pour 30 %. Comment se fait-il qu’encore aujourd’hui, l’expertise des femmes reste invisibilisée ?
C’est à cette question qu’a voulu répondre L’Esprit libre en organisant une soirée de réflexion sur ce thème le 18 octobre dernier. Pour l’occasion, cinq femmes issues de différents milieux ont accepté notre invitation à venir discuter de cet enjeu. Voici un compte-rendu des discussions de cette soirée de réflexion.
Historique des luttes féministes
Rachel Chagnon, professeure au Département des sciences juridiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et directrice de l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF), a brisé la glace en soulignant que l’accès des femmes aux espaces publics et « aux mêmes privilèges et avantages que les hommes est loin d’être acquis […] maintenant plus que jamais ou autant qu’autrefois ».
Les années 1980-1990 promettaient un vent de changement positif, avance-t-elle. On a commencé à sensibiliser les employeurs et employeuses dans les années 1980 avec plus ou moins de succès à l’égalité en emploi. Des mesures volontaires pour améliorer la situation ont été instaurées. À partir du milieu des années 1990, à la suite de la commission Abella [6], on a commencé à obliger les donneurs et donneuses d’emploi à engager les personnes issues des groupes marginalisés (soit les personnes handicapées, les Autochtones, les personnes racisées et les femmes). On a mis des programmes en place, renforcé les commissions de droits de la personne au pays, fait de la publicité sur les droits. La population connaissait ses droits et savait ce que c’était qu’être victime de discrimination, affirme la professeure.
Les indicateurs d’égalité montaient, poursuit madame Chagnon : les femmes étaient de mieux en mieux payées, de plus en plus présentes sur le marché du travail [7]. On voyait la percée des femmes dans des domaines non traditionnels, comme le génie et l’architecture. On voyait l’arrivée de jeunes femmes dans des programmes universitaires où elles étaient typiquement absentes auparavant. On voyait l’entrée de femmes extrêmement compétentes dans de nombreux secteurs. On a adopté la loi sur l’équité salariale en 1996. Bref, on sentait une réelle volonté de faire avancer les choses, résume la professeure.
À cette époque, on misait sur la théorie des masses critiques. Rachel Chagnon explique qu’on croyait alors qu’« à partir du moment où on attein[drait] un certain nombre de femmes dans un domaine où elles [étaient] sous-représentées, on [verrait] leurs qualités, et tout s’arranger[ait]. On [constaterait] qu’elles sont compétentes, on leur offrir[ait] le même salaire qu’aux hommes ». On a donc adopté en 2000 au Québec la Loi sur l’accès à l’égalité à l’emploi, qui comporte des mesures forçant les entreprises à adopter des objectifs quantitatifs précis, dans le but d’atteindre les masses critiques.
Individualisation des luttes
Sont arrivées les années 2000, poursuit Rachel Chagnon. Politiquement, les choses ont changé. Un gouvernement conservateur a été élu à Ottawa, un gouvernement péquiste plutôt de droite avec Lucien Bouchard était déjà au pouvoir au Québec depuis quelques années, suivi d’un gouvernement libéral avec un ancien conservateur à sa tête. Tout d’un coup, ce désir de donner plus de pouvoir aux femmes, de leur donner la possibilité d’accéder aux mêmes avantages et privilèges que les hommes, a été mis sous le tapis, déplore madame Chagnon. Les programmes qui visaient à valoriser l’accès des femmes à l’emploi n’étaient plus considérés comme importants. À Québec comme à Ottawa, on a cessé de valoriser les institutions dont le mandat est de protéger le droit à l’égalité. À Ottawa, l’organisme Condition féminine Canada s’est vu retirer la plupart de ses mandats, et son budget a été coupé du deux tiers, affirme la professeure. À Québec, on a enlevé la moitié du budget au Secrétariat de la condition féminine et on leur a demandé de s’intéresser au cas des femmes dans le milieu des affaires, symbole du virage politique en cours, poursuit-elle.
C’était un glissement des valeurs au Québec comme au Canada, illustre madame Chagnon. On s’est engouffré·e·s dans une époque où l’équilibre budgétaire et la valorisation des affaires prévalaient sur tout. En parallèle, on a cessé de s’intéresser aux différents indicateurs qui permettaient de voir où en étaient les choses, et on s’est mis à se dire que c’était réglé, avance-t-elle.
On est entré·e·s à l’ère de l’individualisation des enjeux, regrette madame Chagnon : tout est devenu un enjeu de rapports individuels. On disait aux femmes : « Vous êtes maltraitées, allez porter plainte. » Le regard collectif a disparu. Les institutions qui veillent à l’égalité ont été fragilisées et les gouvernements actuels ne reconnaissent plus leur importance. On constate aujourd’hui les résultats de ce revirement de situation et de cette mise de côté des institutions publiques : le salaire des femmes ne bouge plus par rapport à celui des hommes depuis une vingtaine d’années. Dans certains domaines, l’accès à l’emploi fait du surplace depuis une vingtaine d’années également. Il a même reculé dans la construction. Le nombre de députées à l’Assemblée nationale a diminué depuis 2003, si bien qu’elles ne comptent plus que pour 27 % des député·e·s au Québec depuis les élections de 2014 [8].
On se croyait sur une montée constante, convaincu·e·s que les choses s’amélioraient d’année en année, et on se réveille en 2018 avec cette stagnation, voire ce recul de l’égalité, déplore madame Chagnon.
Même si on nous dit partout que c’est la compétence qui est l’élément clef pour déterminer qui a droit à quoi, les femmes sont systématiquement moins payées que les hommes, même à l’intérieur d’un domaine d’emploi. Elles gagnent 76 % du salaire des hommes globalement. Si on retranche les femmes blanches, on tombe à 60 %, se désole madame Chagnon.
Le boys club
Linda Kay, journaliste et professeure au département de journalisme de l’Université Concordia, a ironiquement intitulé sa présentation « Les femmes ne peuvent pas utiliser les urinoirs ». Une métaphore pour illustrer le problème des boys club, un vestige qui rappelle l’époque où les femmes étaient en minorité sur le marché du travail. Elle décrit le boys club comme « un royaume auquel les femmes ne peuvent pas accéder, non pas parce qu’on les en empêche, mais parce qu’il existe des barrières que les hommes qui en font partie ne voient pas ». Ce sont donc des espaces stratégiques auxquels les femmes n’ont pas accès, ce qui les désavantage par rapport à leurs collègues masculins, explique madame Kay.
Les urinoirs en sont un exemple. La professeure décrit que lorsqu’elle travaillait au Chicago Tribune (qui employait à l’époque 700 journalistes se battant pour améliorer leurs conditions), l’un de ses collègues avait un grand accès aux éditeurs et était systématiquement assigné à couvrir les sujets intéressants, voyait ses articles publiés dans les premières pages, avait droit à des promotions. Quand elle lui a demandé la raison de ses succès, il lui a répondu qu’il suivait le rédacteur en chef quand il allait aux toilettes. Il pouvait y engager des conversations et bâtir une certaine familiarité avec lui, ce qui lui avait valu peu à peu des avantages auxquels elle n’avait pas droit.
Le bar, où les hommes peuvent aisément passer du temps et réseauter, est également un espace privilégié pour les hommes, qui n’a pas la même signification et peut être davantage problématique pour les femmes, selon son expérience, précise-t-elle.
Madame Kay insiste sur le fait qu’à son avis, les hommes ne réalisent généralement pas que les femmes n’ont pas accès aux mêmes chances de réseauter, et donc que ce boys club n’est pas intentionnel. Mais il est tout de même bien présent et affecte la carrière de nombreuses femmes encore aujourd’hui. En effet, le boys club limite l’accès des femmes aux mêmes avantages et privilèges que leurs collègues masculins, et les empêche de briser le plafond de verre… ou, comme le dit Christine Saint-Pierre, journaliste et politicienne, il les empêche de quitter le « plancher collant » [9].
Plusieurs associations et organismes créent toutefois des occasions pour les femmes de réseauter. On peut penser aux centres des femmes et à la Fédération des femmes du Québec – qui jouent un rôle essentiel dans la défense des droits des femmes et dans la lutte à l’inégalité, en plus de créer des lieux sécuritaires (safe spaces) pour les femmes : à L’espace L (un nouvel espace de travail pour les femmes dans le Mile-End), aux comités étudiants pour femmes, au collectif Je suis indestructible (une plateforme de diffusion de témoignages d’agressions sexuelles), à l’Association femmes entrepreneures Québec, au Réseau des mères en affaires, au Réseau des femmes d’affaires du Québec, etc. Ces initiatives sont toutes des occasions pour les femmes d’échanger, de reprendre confiance et de tenter de mieux prendre leur place.
Marginalisation et assignation sociale
Myriame Martineau, professeure au département de sociologie de l’UQAM et conteuse (sous le nom Myriame El-Yamani) explique que la première question qu’on lui pose lorsqu’elle se présente comme conteuse, c’est « Vous contez pour les enfants ? ». Lorsqu’elle répond qu’elle conte pour les enfants, mais pas seulement, on lui demande : « Alors vous contez des contes coquins, érotiques ? ». Cette situation illustre une association stéréotypée des femmes avec la maternité ou la sexualité.
Dans sa récente recherche portant sur les conteuses du Québec, Myriame Martineau a constaté que bien que les femmes représentent aujourd’hui plus de 55 % des conteurs et conteuses de la province, la plupart d’entre elles (80 %) racontent dans des lieux beaucoup moins prestigieux que les hommes, soit les bibliothèques, les organismes communautaires ou les écoles. Les hommes, eux, sont plus souvent appelés à conter dans des festivals ou des bars. Pour madame Martineau, cette situation illustre une « assignation sociale [des] pratiques », reliée à une perception d’espaces qui seraient censés être plus féminins que d’autres. On confine donc les femmes à certains espaces où leur présence semble aller de soi, mais on les exclut d’espaces où elles étaient traditionnellement absentes.
Par ailleurs, près de 90 % des femmes racontent dans des soirées collectives où elles partagent le micro avec d’autres conteuses. Madame Martineau avance que ceci « fragmente la parole des femmes dans l’espace public ». Les hommes, de leur côté, racontent en solo à plus de 70 %, une pratique perçue encore une fois comme plus prestigieuse.
Le milieu du conte tente maladroitement de faire une place aux femmes pour corriger ce déséquilibre, notamment avec les soirées « paroles de femmes », des soirées collectives de contes qui ont lieu une fois par an autour du 8 mars aux Dimanches du conte à Montréal. Mais selon madame Martineau, ces soirées sont utilisées comme alibi : « On coche la case « les femmes ont conté » et on [passe] à autre chose », selon ses observations. La place faite aux femmes reste donc marginale. Elles n’ont pas accès aux mêmes privilèges que les hommes dans le monde du conte, et ce, malgré qu’elles soient statistiquement majoritaires dans ce domaine au Québec.
Dans le monde du théâtre, l’absence de reconnaissance du travail des femmes est également flagrante. Marie-Ève Milot, représentante de Femmes pour l’équité en théâtre et elle-même active dans le milieu, explique qu’au cours des dix dernières années, le prix Michel Tremblay, qui récompense le meilleur texte porté à la scène tous genres confondus, a été décerné neuf fois à un auteur et une fois seulement à une autrice… et cette année-là, il a été décerné ex aequo à un homme et une femme. Un communiqué de presse, écrit en novembre 2016 pour dénoncer cette situation, a « mis le feu aux poudres [10] ».
À la suite de cela, explique Marie-Ève Milot, un ras-le-bol s’est fait sentir dans la communauté des femmes en théâtre, qui se sont rencontrées pour échanger sur leur invisibilité et sur les discriminations qu’elles vivaient dans le milieu. 75 d’entre elles se sont présentées à cette première rencontre pour partager leurs expériences. En entendant les témoignages de femmes de théâtre de différentes générations, elles ont rapidement réalisé le caractère systémique de la discrimination qu’elles vivaient dans le milieu du théâtre, étant donné le statu quo depuis les années 1970. Aujourd’hui, Femmes pour l’équité en théâtre (F.É.T.) compte plus de 180 membres de toutes les générations qui revendiquent une représentation équitable des femmes dans leur milieu professionnel.
Constatant que les témoignages ne font pas le poids pour sensibiliser les gens à l’iniquité, un comité de recherche a été fondé avec le mandat de rassembler des statistiques démontrant l’invisibilité des femmes en théâtre. Les résultats dévoilés en septembre dernier dans la revue Jeu sont sans équivoque : à peine « 26 % des textes et 34 % des mises en scène présentés dans les théâtres de Montréal sont l’œuvre de femmes [11] ». Pourtant, elles forment 41 % des auteurs et autrices membres du Centre des auteurs dramatiques [12]. Les deux seuls théâtres où le ratio de femmes à l’écriture et à la mise en scène est équitable (de 46 % à 53 %) se trouvent être deux théâtres qui présentent des œuvres pour enfants. Une situation qui rappelle l’assignation sociale des femmes conteuses que déplore madame Martineau.
Marie-Ève Milot explique que l’argent se trouve sur les grandes scènes, les salles secondaires fonctionnant en autoproduction (c’est-à-dire que les artistes assument les coûts de production). C’est sur ces dernières que les femmes sont le plus présentes… mais leur représentation tourne autour de 30 % seulement ! Dans les 151 productions entièrement assurées par les théâtres québécois dans les cinq dernières années (c’est-à-dire que les théâtres assument l’entière responsabilité financière et administrative du spectacle), le pourcentage de femmes, tant à l’écriture qu’à la mise en scène, est de 19 % [13]. Ce qui fait dire à Marie-Ève Milot que « la vision du monde des femmes intéresse très peu ». On les associe encore automatiquement à « l’écriture féminine », une écriture « intimiste [où] les sentiments occupent […] une place prépondérante [14] ».
Les hommes, eux, sont associés au « masculin universel », déplore madame Milot, une situation qui n’est pas sans rappeler le monde littéraire. Virginie Chaloux soulignait dans un article datant de décembre 2016 qu’en littérature, « lorsque les hommes écrivent à propos de leur vie, ils écrivent des mémoires, et lorsque les femmes s’adonnent au même exercice, elles écrivent des journaux intimes ». Pourtant, « [l’écriture] des femmes nous permet de comprendre la façon dont elles vivent le monde dans lequel elles évoluent [15] » . La disproportion des textes d’hommes en théâtre passe donc sous silence la réalité de la moitié de la population, comme si elle était moins importante que celle des hommes, selon Marie-Ève Milot.
Madame Linda Kay ajoute un exemple frappant tiré de sa carrière pour démontrer l’invisibilisation de son expertise. Après avoir travaillé comme journaliste au Chicago Tribune, elle choisit de continuer sa carrière comme enseignante au département de journalisme de l’Université Concordia. Après quelques années, elle détient une solide réputation grâce à son excellence en enseignement et à son implication dans le département, notamment par l’organisation d’ateliers sur l’enseignement. On lui a également demandé de siéger au « Teaching and Learning Board », une ressource qui cherche à créer des liens entre étudiant·e·s et professeur·e·s afin d’améliorer l’enseignement. Toutefois, lorsque l’Université Concordia décide d’offrir un prix d’honneur pour l’excellence en enseignement (Dean’s Award for Teaching Excellence), personne de son département ne pense proposer son nom. C’est elle-même qui s’autonomine… Et elle remporte le prix ! Une situation classique, explique-t-elle : on lui a dit que les femmes se présentent très rarement aux postes haut placés, dont les chaires de recherche du Canada, bien qu’elles soient nombreuses à être plus qualifiées que bien des hommes qui obtiennent ces postes. Une conséquence de la difficulté des femmes à se faire confiance et à se mettre de l’avant.
Le complexe d’imposture
Marie-Ève Milot et Pascale Saint-Onge, également représentante de Femmes pour l’équité en théâtre et professionnelle du milieu, ont parlé de ce phénomène : la peur de se dire « spécialiste » – comme d’un « complexe d’imposture » que vivent les femmes dans leur vie professionnelle. C’est-à-dire que les femmes elles-mêmes vont souvent sous-estimer leur(s) expertise(s), hésiter à prendre la parole en se disant « Mais qui suis-je pour venir parler de cet enjeu ? ». Elles vont souvent hésiter à revendiquer un titre professionnel. Madame Martineau mentionnait que dans le milieu du conte, les femmes se présentent rarement comme conteuses. Marie-Ève Milot avouait avoir hésité à participer à notre soirée de réflexion, ne se considérant pas comme une experte du thème. Et pourtant, elle est comédienne, auteure, metteure en scène et codirectrice du Théâtre de l’Affamée, elle fait partie des femmes qui ont mené les recherches sur la représentation des femmes en théâtre, en plus d’avoir coécrit « La coalition de la robe », un essai qui porte sur la place des femmes en théâtre.
Pascale Saint-Onge mentionne qu’à sa sortie de l’école de théâtre, on lui disait ouvertement : « Parce que tu es une femme, ça va te prendre quatre à cinq ans de plus que pour un homme [pour te faire reconnaître]. » C’est un fait acquis dans le milieu du théâtre, déplore-t-elle. Cette sous-valorisation du travail des femmes fait naître chez plusieurs d’entre elles un complexe d’imposture, ce qui fait qu’elles n’osent souvent même pas déposer leurs textes ou leurs candidatures, tenant pour acquis qu’elles ne sont pas à la hauteur, expliquent les deux représentantes de Femmes pour l’équité en théâtre. D’où l’importance d’un organisme qui milite pour leur faire une place. Car encore aujourd’hui, trop souvent, « les hommes ont leur place, alors que les femmes doivent faire leur place [16] ». On peut croire que cette remise en question constante que de nombreuses femmes font de leur expertise serait liée en partie aux représentations sociales, qui invisibilisent constamment leurs savoirs. Ce complexe d’imposture, il leur est souvent imposé de l’extérieur. En effet, les femmes sont souvent confrontées à un jugement plus sévère que les hommes par leur milieu. Les femmes journalistes de sport, par exemple, se font insulter quotidiennement [17]. Lorsque les femmes journalistes mènent des entrevues corsées, on les qualifie « d’hystériques » alors que les hommes sont vus comme « combatifs » [18].
Toutes ces expériences féminines démontrent la marginalisation de l’expertise des femmes. Madame Martineau résume bien la situation : « Les qualifications […] exercées par les femmes sont rarement reconnues comme telles. La valeur attribuée au travail de ces femmes est toujours inférieure à celui d’un homme. » Mais pourquoi accepte-t-on que cette invisibilisation de l’expertise des femmes demeure omniprésente au Québec en 2017 ? Comment peut-on parvenir à faire bouger les choses ?
Pistes de solution
Rachel Chagnon se demandait en conclusion de sa présentation : « Comment remet-on le collectif dans ces luttes ? Comment repolitise-t-on ces enjeux pour éviter les affrontements individualisés où les femmes seront perdantes ? » À une contre un, avance-t-elle, on n’a pas la force nécessaire pour combattre une discrimination systémique.
Le droit ne peut pas tout régler, affirme-t-elle, mais il faut se réapproprier les outils légaux qu’on a délaissés en en faisant un enjeu individualisé qui laisse tout le poids sur les épaules d’une personne, suggère madame Chagnon. Selon elle, il faut réfléchir à une remobilisation et une resensibilisation sur de nouvelles bases intersectionnelles. Il faut réfléchir différemment les enjeux. Il faut se réapproprier des instances comme la Commission québécoise du droit de la personne, le Conseil du statut de la femme, même si ce sont des institutions plus libérales et moins militantes. On en a besoin pour faire avancer les choses, martèle la professeure.
De son côté, l’organisme Femmes pour l’équité en théâtre souhaite s’assurer que la question de l’équité soit posée dans le milieu du théâtre, et que l’on compile des statistiques sur la présence des femmes (et leur absence surtout). Il souhaite que les critères de sélection des pièces soient rendus publics, afin d’éviter les discriminations selon la réputation des artistes et leur genre. Déjà, en réponse à ces dénonciations, le théâtre Duceppe a demandé à Marie-Ève Milot de siéger sur le comité de sélection des pièces dans le but de faire une plus grande place aux œuvres de femmes.
Marie-Ève Milot privilégie également la visite d’écoles pour « semer une soif de révolte », confie-t-elle. Selon elle, l’école façonne les filles pour qu’elles deviennent des femmes tranquilles, qui ne parlent pas trop fort, qui ne chercheront pas à renverser les codes. D’où l’importance de les conscientiser dès cet âge à leurs talents et leur capacité de réussir, ce qui nécessite généralement d’aller à l’encontre des codes sociaux qu’on leur inculque notamment à travers le système d’éducation, soutient-elle.
Madame Kay insiste de son côté sur l’importance que les femmes parviennent enfin à se faire confiance et se mettre de l’avant. Car malheureusement, déplore-t-elle, on pense rarement à elles comme des expertes. Mais elles ont bien souvent, autant que les hommes, toutes les compétences pour avoir du succès, elles doivent apprendre à faire valoir leurs compétences, et garder la tête haute lorsqu’on les remet en question.
Il importe également pour les médias de visibiliser l’expertise des femmes : les interroger à titre de spécialistes, s’assurer d’organiser des panels paritaires lors de conférences, traiter de sujets qui les concernent, etc. Il n’y a aucune raison valable qu’elles comptent pour à peine 29 % des expert·e·s cité·e·s dans les médias. Comme on l’a vu toutefois, le complexe d’imposture risque de freiner de nombreuses femmes qui auraient pourtant un point de vue tout à fait pertinent à entendre. En leur expliquant pourquoi on les a invitées – quels expertises, travaux, cours donnés, etc. ont attiré notre attention –, on augmente les chances d’avoir une réponse positive.
Afin d’améliorer la représentation des femmes dans les médias, L’Esprit libre travaille présentement à un répertoire de femmes ayant une expertise terrain ou théorique dans différents domaines. Une fois que nous aurons pu compiler les noms et expertises et faire la mise en page, nous rendrons ce répertoire de femmes spécialistes disponible pour les médias qui souhaitent contrer la sous-représentation des femmes. Toute personne ne s’identifiant pas comme homme cis et possédant une expertise terrain ou théorique dans un quelconque domaine est invitée à remplir le formulaire en cliquant sur ce lien. N’hésitez pas à partager avec vos collègues !
Crédit photo: Steven Peng Seng Photography
1 En fait, les femmes ont occupé de plus en plus d’emplois salariés à partir de ces années, mais elles sont employées ou font du travail invisibilisé depuis longtemps au Québec. On peut penser aux sœurs dont le rôle était primordial dans les hôpitaux et les écoles, les services de garde gratuits ou autres. Les Montréalaises étaient également très présentes dans les ateliers de misère des industries du textile, qui florissaient au début du siècle dernier. Voir le livre : Les femmes dans la société québécoise de Marie Lavigne et Yolande Pinard, Éditions du Boréal Express, 1977, Québec.
2 Luc Cloutier-Villeneuve et Julie Rabemananjara, « Cap sur le travail et la rémunération : portrait de la situation des Québécoises sur le marché du travail au cours des 35 dernières années », Institut de la statistique du Québec, mars 2016, http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/travail-remuneration/bulletins/c…, consulté le 11 décembre 2017.
Une étude de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse démontrait il y a quelques années que les candidats avec un nom de famille québécois francophone ont 60 % plus de chances de passer une entrevue.
Que l’homosexualité soit mal vue en Russie n’est pas un secret; qu’elle ne soit pas tolérée dans la République extrêmement conservatrice de Tchétchénie l’est encore moins. Ce qui frappe toutefois dans les révélations d’avril dernier du quotidien russe Novaïa Gazeta, c’est la brutalité avec laquelle les autorités tchétchènes ont persécuté impunément plus d’une centaine d’hommes sur la base de leur orientation sexuelle, avérée ou alléguée. La nouvelle ayant fait grand bruit à l’international, nous nous proposons ici de tenter de démêler le tout.
Camps de concentration, torture et terreur
Le 1er avril dernier, le principal média d’opposition russe Novaïa Gazeta, appuyé par des organisations non gouvernementales (Human Rights Watch, Amnesty International, Russian LGBT Network), révélait que les autorités de Tchétchénie ont arrêté et enfermé dans des camps de concentration plus d’une centaine d’hommes dont le seul crime fut d’avoir une orientation sexuelle dite « déviante ». Certains ont même été arrêtés sur la base de pures spéculations. Outre leur détention dans des installations extrajudiciaires, les victimes ont été violemment battues, torturées, voire même tuées dans certains cas, dans le but de leur faire avouer leur orientation sexuelle ou de les faire dénoncer d’autres personnes qui seraient passées entre les mailles du filet[i].
Dans un autre article paru le 21 juillet dernier, Novaïa Gazeta affirmait que pas moins de 56 personnes avaient été assassinées par les autorités dans cette opération qualifiée de « purge » à l’encontre de la communauté LGBT tchétchène[ii]. Certains témoignages qui ont fait surface dans les semaines suivant les révélations ont mis en lumière des techniques de torture qui donnent froid dans le dos[iii]. Humiliations, menaces, passages à tabac, électrocutions ne sont que quelques exemples des sévices que les autorités tchétchènes ont infligés aux détenus. Quelques chanceux ont réussi à quitter le pays et ainsi éviter la répression, alors que d’autres ont été relocalisés ailleurs en Russie, le tout grâce à l’aide du Russian LGBT Network, une organisation non gouvernementale vouée à la défense des droits de la communauté LGBT de la Russie. En date du 13 juillet 2017, sur 120 personnes ayant rempli des demandes d’assistance, 60 ont pu être relocalisées hors de Tchétchénie, dont 27 à l’extérieur de la Russie. Un montant de 238 000 $ américains a été amassé auprès de donateurs internationaux par le Russian LGBT Network afin de permettre la relocalisation des victimes[iv]. Mais pour ceux qui demeurent en Russie, la peur est constante. D’une part, les forçats du gouvernement tchétchène sont bien connus pour être en mesure de s’en prendre à leurs cibles, peu importe où elles se trouvent en Russie. Les assassinats d’Anna Politkovskaïa et de Natalia Estemirova, deux virulentes critiques du gouvernement de Ramzan Kadyrov, l’actuel président tchétchène dont la loyauté à Moscou est sans bornes, l’ont très bien démontré. D’autre part, les proches des victimes, honteuses et honteux d’avoir des homosexuels dans la famille, sont tacitement, voire directement[v] encouragé·e·s par certaines personnalités du régime en place à commettre des crimes d’honneur pour « laver » la réputation de la famille[vi].
Crimes d’honneur : le réveil d’une pratique ancestrale
Les sociétés nord-caucasiennes sont parmi les dernières en Russie à conserver des structures traditionnelles basées sur les liens du sang. Ces liens déterminent l’appartenance à un clan (teïp)[vii]. Le clan est la structure fondamentale de l’identité : l’individu n’existe pas en dehors de celui-ci. C’est lui qui définit la place et le statut qu’une personne occupe dans la société. Dans le cas tchétchène en particulier, il n’y a traditionnellement pas de hiérarchie entre les classes, mais il existe cependant une hiérarchie entre clans, causant des rivalités éternelles pour le prestige et le contrôle des ressources. L’identité clanique est indissociable du code d’honneur. Selon celui-ci, dans le cas d’un manquement à l’honneur, la responsabilité de venger l’honneur revient non seulement à la victime, mais à sa famille et son clan. Une atteinte à la réputation non vengée risque ainsi d’affaiblir la position du clan dans la hiérarchie sociale, ce qui peut occasionner des répercussions matérielles bien réelles[viii]. Dans les cas extrêmes où quelqu’un est tué par un·e membre d’un autre clan, la ou le coupable, ou un membre de sa famille, doit être mis·e à mort. Puisque le sang doit être vengé par le sang, la famille de la victime doit poursuivre la chaîne qui peut s’étirer sur plusieurs générations à moins d’y mettre fin par un rituel de pardon[ix]. Cela ne s’applique pas à l’homosexualité puisqu’il s’agit d’un manquement à l’honneur qui est pris en charge par la famille ou le clan lui-même.
L’honneur est encore à ce jour partie intégrante de la culture tchétchène et toute entorse au code clanique est réprimée par le clan ou la famille. Dans cette société où un islam strict s’érige en puissant ciment social, les comportements déviants sont très peu, voire non tolérés. L’homosexualité est taboue et l’homophobie, généralisée. Cette crispation identitaire remonte aux guerres du Caucase des XVIIIe et XIXe siècles, où l’islam est devenu une force unificatrice des sociétés caucasiennes contre l’impérialisme des tsars[x], et a connu un regain de vitalité après la dissolution de l’URSS. Aujourd’hui, le pouvoir en place en Tchétchénie cautionne les crimes d’honneur contre toutes déviances, dont sexuelles, sous prétexte que l’honneur du peuple tchétchène et sa « pureté » sont entachés. Le porte-parole du gouvernement tchétchène de dire : « s’il y avait des homosexuels dans la région, leurs propres familles se seraient occupées d’eux »[xi]. C’est effectivement l’une des plus grandes craintes auxquelles sont confrontées les victimes des récentes purges contre les homosexuels. Les familles risquent de percevoir comme un déshonneur le retour de leur(s) proche(s) homosexuel(s) et pourraient les tuer de leurs propres mains pour rétablir leur réputation. C’est d’ailleurs ce que souhaitent les autorités en ramenant les victimes directement à leurs familles[xii].
L’arrivée au pouvoir de Ramzan Kadyrov fait suite à la mort de son père Akhmad Kadyrov, décédé le 9 mai 2004 dans une explosion au stade de Grozny. Ce qui allait être la dernière élection d’un dirigeant local en Russie a porté au pouvoir, en août 2004, Alu Alkhanov, un ancien chef de police loyal au Kremlin. Entre-temps, Kadyrov a su prouver qu’il était le véritable détenteur du pouvoir dans la région en délivrant une victoire « à la soviétique » au parti de Vladimir Poutine (Russie unie) dans le Parlement tchétchène. Ce n’est qu’en 2006, à l’occasion de son 30e anniversaire, que Ramzan Kadyrov devient constitutionnellement éligible à la présidence de la République et est nommé, au mois de mars, premier ministre. Un an plus tard, sur ordre de Moscou, il remplace Alkhanov à la tête de la Tchétchénie et poursuit la politique de « tchétchénisation[xiii] » du Kremlin pour pacifier durablement la République, en proie à l’instabilité depuis le déclenchement de la Seconde guerre de Tchétchénie[xiv]. Depuis qu’il est au pouvoir, Kadyrov se livre à une véritable « entreprise de contrôle politique total » en usant de ses troupes paramilitaires personnelles pour toutes sortes de basses besognes[xv]. Il est également bien connu pour la poigne de fer qu’il exerce sur la petite République et pour la carte blanche que Moscou lui a accordée en échange du maintien de la stabilité dans son « fief » personnel. Au sein de l’armée russe opérant en Tchétchénie, on le surnomme d’ailleurs « roi Ramzan »[xvi]. La portée des lois russes est, à toutes fins pratiques, nulle en Tchétchénie. Kadyrov a en effet imposé une « re-traditionalisation » de la société allant de l’autorisation de la polygamie à la tolérance pour les crimes d’honneur, les mariages forcés et les violences domestiques, tous des actes officiellement illégaux en Russie[xvii].
Quelles réactions en Russie et à l’international?
Les réactions face aux révélations de Novaïa Gazeta ont fusé de toutes parts partout dans le monde. En Tchétchénie, le président Kadyrov les a qualifiées de « non-sens » dans une entrevue accordée à la chaîne américaine HBO, ajoutant : « nous n’avons pas d’homosexuels en Tchétchénie […] s’il y en a, emmenez-les au Canada […] loin d’ici afin qu’on ne les ait pas chez nous. Pour purifier notre sang, s’il y en a, prenez-les »[xviii]. C’est donc le déni total du côté tchétchène. Une résolution a d’ailleurs été mise en place par le clergé islamique de la République pour condamner les révélations, affirmant qu’elles avaient insulté la foi des hommes tchétchènes et que les responsables devaient payer. Selon la télévision d’État tchétchène, près de 15 000 personnes seraient venues appuyer la résolution à la mosquée de Grozny. Les journalistes du Novaïa Gazeta impliqué·e·s dans l’histoire disent craindre des représailles. Le journal n’est en effet pas étranger à ce genre de menaces, plusieurs de leurs journalistes ayant été assassiné·e·s dans les dernières années pour avoir dévoilé des dossiers sensibles pour le pouvoir. Novaïa Gazeta n’entend toutefois pas mettre fin à sa couverture du sujet[xix].
En Russie, la réaction initiale du Kremlin a été de balayer les allégations et d’affirmer qu’il n’y avait pas suffisamment d’informations fiables pour entamer une enquête. Le porte-parole du Kremlin a également affirmé que « rien qui sorte de l’ordinaire » n’avait été dit par Kadyrov, ce qui est vrai dans une certaine mesure : en effet, Kadyrov a l’habitude des déclarations incendiaires, à un point tel que Moscou n’y prête pratiquement plus attention car la stabilité dans la République prime sur toute autre considération. La forte indignation de la communauté internationale a toutefois permis d’exercer une pression sur le gouvernement russe afin qu’il prenne le dossier au sérieux[xx], si bien que la Russie a finalement décidé d’ouvrir une enquête fédérale sur les allégations à la fin du mois de mai dernier. Le président Vladimir Poutine a affirmé qu’il s’entretiendrait avec le procureur général et le ministre de l’Intérieur à ce sujet, et Kadyrov a souligné qu’il allait coopérer tout en maintenant qu’il n’y avait pas d’homosexuels en Tchétchénie[xxi].
Hors de Russie, la communauté internationale a presque unanimement condamné les persécutions à l’endroit des homosexuels. La chancelière allemande Angela Merkel a mis de la pression sur Poutine lors d’une visite à Moscou pour qu’il démarre une enquête. Le gouvernement du Royaume-Uni fait quant à lui du lobbying, via ses diplomates en poste dans la capitale russe, pour la protection de la communauté LGBT de Tchétchénie[xxii]. Une lettre conjointe adressée au gouvernement russe a également été signée par 24 pays, dont le Canada, demandant une enquête efficace sur la question[xxiii]. La France, par l’initiative de militant·e·s et de bénévoles, accueille déjà certains réfugiés qui ont réussi à quitter la Tchétchénie, mais l’importance de la diaspora tchétchène en France en fait hésiter plus d’un; ceux-ci préférant se tourner vers le Danemark ou le Canada entre autres[xxiv].
Pour conclure, les événements semblent se diriger dans le sens des revendications des différents organismes de défense des droits des homosexuels et de la communauté internationale. L’enquête est présentement en cours et donc peu d’informations sont disponibles quant aux trouvailles des enquêteurs. Ce que l’on sait est que les autorités russes semblent prendre l’enquête au sérieux. Selon Novaïa Gazeta, les enquêteurs rendent les autorités tchétchènes nerveuses. Celles-ci ont effectivement changé leur rhétorique, même si la pratique reste la même. Des actes de sabotage ont également été commis par les autorités. Les enquêteurs qui devaient se rendre à une prison d’Argoun sont tombés sur des ruines encore fraîches. Les familles de certaines victimes ont aussi subi des pressions de la part de la police tchétchène lorsque les enquêteurs ont fait part de leur désir de les interroger[xxv]. Il reste que le gouvernement russe semble déterminé à faire la lumière sur les événements, à tout le moins le laisser croire, vu la pression internationale en sa direction. Le temps nous dira si justice sera rendue. En attendant, les organismes de défense des droits des homosexuels ne lâchent pas la pression sur les gouvernements russe et tchétchène.
CRÉDIT PHOTO: Kthtrnr
[i] Milashina, Elena (1er avril 2017). « oubiystvo chesti : kak ambitsiy izvestnogo LGBT-aktivista razboudili v Chechne strashniy drevniy obichai [Убийство чести : Как амбиции известного ЛГБТ-активиста разбудили в Чечне страшный древний обычай] », Récupéré sur Novaya Gazeta : https://www.novayagazeta.ru/articles/2017/04/01/71983-ubiystvo-chesti
[vii] Souleimanov, Emil (2012). « Islam, nationalisme et vandetta : l’insurrection au Caucase du Nord », Politique étrangère, vol. été, no. 2.
[viii] Ibid.
[ix] Grigoriantz, Alexandre (1998). La montagne du sang. Histoire, rites et coutumes des peuples montagnards du Caucase, Genève, Georg Éditeur.
[x] Tsaroïeva, Mariel (2011). Peuples et religions du Caucase du Nord, Paris, Karthala.
[xi] [Notre traduction : “if there were any gay people in the region, they would have been dealt with by their own relatives”]. Mirelli, Annalisa (12 avril 2017). « Chechnya says it’s not putting gays in concentration camps – because Chechnya doesn’t have any gays », Récupéré sur Quartz Media : https://qz.com/955706/chechnya-says-its-not-putting-gays-in-concentratio…
[xiii] La politique de « tchétchénisation » est développée par le Kremlin dès les premières années de la Seconde guerre de Tchétchénie dans le but d’éviter de répéter la catastrophe de la Première guerre. L’armée russe avait en effet été honteusement défaite par les rebelles tchétchènes en 1996. Une paix peu favorable à Moscou avait été signée à Khasaviourt au Daguestan voisin, ce qui a causé un profond ressentiment au sein de l’élite du Kremlin. La politique de « tchétchénisation » visait donc à éviter une autre débandade de la part de l’armée russe en installant des tchétchènes loyaux à Moscou qui seraient en mesure de rétablir une certaine stabilité dans la République. Akhmad Kadyrov avait été spécialement choisi par Poutine lui-même à cette fin. Pour plus de détails, voir notamment Russell, John (2011). « Chechen elites : control, cooption or substitution? », Europe-Asia Studies, vol. 63, no. 6.; Souleimanov, Emil (2015) « An ethnography of counterinsurgency: kadyrovtsy and Russia’s policy of chechenization », Post-Soviet Affairs, vol. 31, no. 2.
[xiv] Russell, John (2011). « Kadyrov’s Chechnya- template, test or trouble for Russia’s regional policy? », Europe-Asia Studies, vol. 63, no. 3.
[xvi] Russell, John (2009). « Ramzan Kadyrov in Chechnya: Authoritarian leadership in the Caucasus », dans Canter, David. The faces of terrorism : Multidisciplinary perspectives. Hoboken (NJ), John Wiley and Sons.; voir aussi : Le Brech, Catherine (28 février 2013). « Le ‘modèle’ Kadyrov en Tchétchénie », Récupéré sur Geopolis : http://geopolis.francetvinfo.fr/le-modele-kadyrov-en-tchetchenie-12773
Au lendemain d’une élection présidentielle mouvementée, avec un résultat qui, pour la plupart, est aussi dérangeant que soulageant, la France devient le parfait modèle pour illustrer les conséquences d’un changement dans les valeurs politiques traditionnelles. Il ne faut pas se voiler la face, la distinction conventionnelle gauche/droite[i] n’est plus d’actualité. Aujourd’hui, il est donc plus que nécessaire de s’interroger sur les raisons qui ont mené vers l’émergence de cette rupture, mais aussi sur les conséquences que peut avoir ce nouvel ordre, dépassant les conceptions traditionnelles de la politique pour s’harmoniser avec une société mondialisée.
Le dégagisme, et après?
Voilà donc le néologisme, remis au goût du jour par Jean-Luc Mélenchon après la primaire de gauche[ii], qui peut caractériser l’esprit électoral de cette présidentielle. S’il fallait le définir, on dirait qu’il « ne s’agit pas de prendre le pouvoir, mais de déloger celui qui le détient, de vider la place qu’il occupe[iii] ». Il est vrai que le résultat de la primaire de gauche a eu quelque chose de surprenant, ayant laissé un lourd impact sur les présidentielles, puisqu’il traduit l’écrasement du Parti socialiste (PS), qui pourtant régnait à l’Élysée. Or, en janvier, pour les électeurs et électrices socialistes, choisir Benoît Hamon, qui a représenté le parti lors de cette présidentielle, c’était écarter Manuel Valls, ancien premier ministre du gouvernement Hollande duquel il fallait absolument se séparer. En effet, l’ancien député frondeur incarnait des valeurs socialistes auxquelles les électeurs et électrices croyaient. Des valeurs qui ont été bafouées lors du dernier quinquennat, constituant ainsi une grosse déception pour beaucoup de Français·es). Cependant, ce comportement dégagiste a davantage fragilisé le parti, qui avait déjà subi les séquelles douloureuses de son quinquennat. Il était nécessaire de couper les ponts avec ce qui s’était passé dans l’ère de François Hollande, qui, pour Philippe Bilger par exemple, a constitué l’un des plus grands désastres de la Ve République[iv]. Il allait donc de soi pour celles et ceux de l’avis de Bilger qu’il fallait écarter la gauche, en lien direct avec cette vision négative du système, pour ces élections. De plus, malgré la divergence entre les idées de Hamon et de Hollande, le PS a été mis à mal.
Une fois l’un des acteurs éliminés, qui donc restait dans la course? Le choix le plus évident semblait celui du candidat des Républicains formant la droite traditionnelle française. À l’origine, si le parti de gauche était défavorisé, c’était celui de droite qui passait, et inversement. Or, ce dernier a vu sa campagne ternie par ses scandales financiers[v], ce qui l’a également empêché d’accéder au second tour[vi]. Ainsi, les deux partis traditionnels se sont retrouvés évincés de cette élection par ce qui apparaît être un malheureux concours de circonstances. Ce hasard a joué en faveur des autres candidat·e·s favori·te·s de cette campagne qui se sont vite retrouvé·e·s en tête des sondages sans pourtant suivre le chemin politique ordinaire.
Une issue de secours?
Cette évolution a tout de même conduit un homme quasiment inconnu au bataillon sur la route de l’Élysée. Grâce à des idées ni trop à gauche, ni trop à droite, des talents d’orateurs liés à une formation qualifiée pour ce métier, ainsi que la chance de s’être retrouvé au bon endroit au bon moment, Emmanuel Macron est devenu président. Et ce, à peine un an après avoir lancé son mouvement En Marche![vii]
À l’opposé, le parti d’extrême droite, dirigé par Marine Le Pen, a connu son meilleur score aux élections présidentielles. Il est intéressant de noter que la montée du populisme est un phénomène présent dans plusieurs pays en Europe[viii], comme l’ont notamment montré les élections aux Pays-Bas[ix]. Le contexte européen actuel joue un rôle clé dans cette évolution politique. Beaucoup de pays ne croient plus en l’Union Européenne (UE) et à son pouvoir d’unité, et ce, surtout depuis la crise grecque[x] dont les lourdes conséquences se font encore sentir au sein de l’Union. Ce contexte a même conduit le Royaume-Uni vers la porte de sortie de l’Europe[xi]. Mais la politique n’est pas la seule responsable de cette déviation.
À notre époque, la mondialisation est omniprésente. Et l’Europe qui, après la guerre, a tenté de s’unir pour devenir une puissance pouvant concurrencer le reste du monde, peine à s’adapter à ce contexte. De plus, l’Euro, monnaie utilisée par la plupart des pays de l’UE, coûte beaucoup à ses pays membres, surtout depuis la crise. L’intérêt de la monnaie unique tend alors à s’effacer peu à peu. Alors, le doute s’installe, autant chez les politicien·ne·s que chez les citoyen·ne·s. La population ne sait plus si elle a réellement son mot à dire et ne se reconnait plus dans ses représentant·e·s politiques. C’est de là que vient la popularité du dégagisme. N’adhérant plus à ces valeurs traditionnelles, les électeurs et électrices se sont tourné·e·s vers quelque chose de nouveau, un message porteur d’espoir pour les élections françaises.
Il est difficile de faire une comparaison avec les différents pays européens pour cet aspect de la problématique, puisque chacun d’entre eux entretient un rapport unique vis-à-vis de l’UE, et que chacun a ses raisons de faire les choix qu’il fait.
Et ailleurs?
Ce phénomène n’est pas propre à l’Europe. La mondialisation apparaît comme une des causes primaires probables de ce changement. Ensuite, c’est le rapport de chaque pays face à ce phénomène économique et culturel qui a une réelle influence. Certains vont accueillir les différents flux de biens et de personnes à bras ouverts pendant une période de temps, ce qui ensuite entraînera des conséquences imprévisibles : par exemple, des divisions ethniques favorisant certains groupes au détriment des autres. Ces conséquences vont par la suite guider les politiques, ce qui peut mener à des tendances plus ou moins isolationnistes. Prenons comme exemple l’élection de Donald Trump, aux États-Unis. Malgré la couverture médiatique positive des deux mandats de Barack Obama et l’opinion publique favorable à la candidate démocrate Hillary Clinton, le candidat du parti d’opposition, qui, il faut dire, sortait lui aussi des sentiers battus, s’est retrouvé contre toute attente à la tête du pays[xii]. Cette élection peut être considérée comme une réaction contre l’afflux de migrant·e·s venant des pays du Moyen-Orient, pays connus pour abriter des minorités d’islamistes radicaux, responsables des attaques terroristes du tristement célèbre 11 septembre, ainsi que les organisations terroristes de l’État Islamique, ayant recruté les terroristes qui ont agi un peu partout en Europe ces dernières années. Si l’on continue dans cette réflexion, la peur est donc créée par association d’idée. Afin de mettre cette idée en perspective, il est important de rappeler que « pour Marine Le Pen, présidente et candidate à la présidence française du Front national, la crise des migrant[·e·]s est un argument de plus pour amorcer à son tour la sortie de la France de l’Union européenne[xiii] ». De fait, la campagne de Donald Trump était axée en grande partie sur l’islamophobie. Dans le même ordre d’idées, l’élection de la chef du Front National (FN) était à craindre, puisque les récentes attaques ayant eu lieu en France auraient pu donner lieu à de lourdes tendances isolationnistes, voire xénophobes.
Cela serait donc une inclination à s’éloigner de ce que l’on craint. Faut-il donc conclure qu’à l’heure actuelle, le peuple est guidé par ce dont il a peur? Peut-être préfère-t-on le confort, plutôt que d’aller vers ce que l’on connaît mal. Élire Emmanuel Macron en France, c’était élire quelqu’un qui restait dans la continuité de Hollande, mais qui s’en distancie suffisamment pour gagner la confiance de ses électeurs et électrices, et qu’elles et ils puissent avoir le sentiment de sécurité nécessaire.
Mais encore, la question de la pertinence de la distinction gauche/droite à notre époque est importante à poser. En effet, cette distinction est née avec la Révolution française[xiv], qui a inspiré les changements politiques dans d’autres pays européens à cette époque. Cette révolution a ensuite mené à différentes interprétations du libéralisme, selon les contextes des différents pays. Or, cette doctrine ne peut plus tenir dans le contexte actuel de mondialisation, puisque cette distinction est avant tout historique, et moins idéologique[xv]. Cela ouvre donc la voie aux partis contestataires, tel le FN de Jean-Marie Le Pen, dont la fille a pris les rennes, puisque ses idées entrent dans une certaine mesure en conflit avec l’opposition binaire historique[xvi]. Il devient donc indispensable de refonder les principes du vivre-ensemble, pour empêcher le peuple de tomber dans une telle dérive idéologique.
À la source des histoires
Même s’il existe une relation entre les tendances électorales et les différents types d’électeurs et électrices, il est tout de même nécessaire que l’électorat ait une image claire de ses possibles choix de vote. Pour ce faire, lire les programmes est essentiel, mais les médias jouent aussi un rôle stratégique, parfois plus important que les acteurs et actrices politiques. Cependant, il est difficile de comprendre le rôle des réseaux d’informations dans l’élection française, puisque malgré la forte inclination à la diabolisation de la candidate du FN, cette dernière est parvenue à accéder au second tour. La peur serait-elle donc plus forte que l’opinion publique?
Pour finir, on peut considérer la plus récente présidentielle française comme marquant une rupture avec les distinctions conventionnelles, pour s’en aller vers quelque chose reflétant la société telle qu’elle est à l’heure actuelle. Elle implique avant tout une forte victoire contre le populisme, ce qui vient redonner de l’espoir à l’UE, encore affaiblie par le Brexit. Beaucoup de pays se retrouveront confrontés aux mêmes difficultés. Ça sera par exemple le cas de l’Allemagne, lors des élections de cet automne, pour lesquelles l’ombre du populisme est également présente. La population aura également le choix entre la continuité ou un renouveau radical. Chose certaine, une page importante de l’histoire est en train de se tourner.
Aussi dans ce dossier sur les élections françaises 2017 :
[v] À la fin du mois de janvier, un journal satirique français révélait que la femme de François Fillon, candidat à la présidentielle pour les Républicains, avait été rémunérée depuis une dizaine d’année pour un emploi supposément fictif, à hauteur de 500 000 euros. Plus d’informations ici : http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/04/12/tout-comprendre-a…, consulté le 2017/05/18.
[vi] Dans le système français, les élections se font en deux tours. Le premier oppose tous les candidats en lice, et seuls les deux ayant le score le plus élevé accèdent au second tour (à moins que l’un d’entre eux n’obtienne une majorité absolue, c’est à dire 50% des voies plus une).
[x] Ayant débuté suite à la crise financière mondiale de 2008, la crise Grecque, a plongé le pays dans des dettes énormes. Le gouvernement a répondu en imposant des mesures d’austérité, ce qui a eu un impact sur tous les pays membres de l’UE. Plus d’infos ici : http://www.lemonde.fr/europe/video/2015/09/23/comprendre-la-crise-grecqu…, consulté le 2017/05/24.
[xi] En juin 2016, le Royaume-Uni a organisé un referendum pour savoir si ses ressortissants désiraient sortir de l’Union Européenne. Le “oui” l’a emporté à 51,9%. Plus d’informations ici : http://www.bbc.com/news/uk-politics-32810887, consulté le 2017/05/21.
Pierre Perrault est un cinéaste québécois dont la réputation n’est plus à faire. Figure fondatrice du cinéma direct, il aura influencé un grand nombre de cinéastes d’ici et d’ailleurs. À travers son œuvre cinématographique, Perrault propose une réflexion sur le Québec de son époque. Dans À bout de patience. Pierre Perrault et la dépossession, Olivier Ducharme – docteur en philosophie, auteur et éditeur de la série « Cinéma » aux éditions Varia – s’intéresse à démontrer comment le thème de la dépossession est omniprésent dans l’œuvre de Pierre Perrault ainsi que la manière dont l’œuvre du cinéaste garde toute sa pertinence pour comprendre et penser le Québec d’aujourd’hui.
Q1. Dans votre livre, vous décrivez les pressions du système capitaliste comme la force de l’Un, c’est-à-dire comme un vecteur engendrant l’uniformisation, le désenchantement, la perte des ressources et des techniques du territoire, etc. Pour celles et ceux qui n’ont pas lu le livre, comment se manifeste cette force de l’Un dans l’œuvre de Pierre Perrault ?
R1. Perrault s’est intéressé principalement à trois communautés au cours des années 1960-1970, à commencer par celle des navigateurs et navigatrices de l’île aux Coudres avec qui il produira trois documentaires. Le dernier volet de la trilogie (Les voitures d’eau) expose le déclin de l’industrie maritime coudriloise, symbolisé par la disparition progressive des goélettes (bateau de bois servant au transport du bois de pulpe) construites directement sur l’île. Devenues inadéquates à la navigation contemporaine, les goélettes peinaient à suivre la cadence des bateaux de fer qui possédaient un pouvoir financier capable de s’adapter aux nouvelles pratiques de navigation. Le recul technologique et économique aura ainsi eu raison d’un savoir-faire traditionnel transmis de génération en génération par la population de l’île aux Coudres. Nous sommes alors devant une dépossession territoriale et économique affectant une communauté entière.
Au tournant des années 1970, Perrault amorce deux nouveaux cycles documentaires qui le mèneront à l’ouest et au nord du Québec : en Abitibi et à la Côte-Nord. En mettant les pieds en Abitibi, Perrault découvre rapidement que les terres se vident de leurs agriculteurs et agricultrices et que les rangs de campagne se transforment en cimetière où se côtoient de vieilles carcasses d’automobiles et des restes de granges et de maisons. Il cherche alors à comprendre les raisons ayant pu pousser des milliers de colons et d’agriculteurs et agricultrices à quitter leur terre. Il trace l’histoire de l’agriculture en Abitibi en racontant la venue massive de colons, quittant précipitamment la pauvreté des villes causée par la grande Crise de 1929. Par le biais des plans Gordon (fédéral) et Vautrin (provincial), chaque colon recevait un lot à défricher et un montant d’argent pour construire une première maison. Perrault montre avec gravité que l’aventure agricole abitibienne n’aura duré que quelques décennies et aura laissé démunis plusieurs agriculteurs et agricultrices déçu·e·s de ne pas pouvoir faire prospérer le potentiel des terres qu’ils avaient défrichées de peine et de misère pendant de nombreuses années. Cet échec ne s’explique pas par la mauvaise qualité des terres ou par l’incompétence des agriculteurs et agricultrices, mais bien par un changement dans le mode de production agricole. Pendant longtemps, l’agriculture québécoise s’est satisfaite d’une culture vivrière où chaque famille pouvait aspirer à vivre de manière autonome. Avec la montée d’une agriculture industrielle à laquelle le gouvernement octroyait subventions et prêts, les petit·e·s agriculteurs et agricultrices se virent marginalisé·e·s et poussé·e·s à la faillite, faute de moyens financiers pour acquérir les équipements nécessaires. Comme pour les navigateurs et navigatrices de l’île aux Coudres, les agriculteurs et agricultrices de l’Abitibi vécurent les effets d’une dépossession, aussi bien territoriale qu’économique.
À la même époque, Perrault prend part à quelques expéditions de chasse dans le territoire du Mouchouânipi (pays de la terre sans arbre), qui se situe au nord du 52e parallèle dans le Nord-du-Québec, en compagnie de deux Innus de la réserve de la Romaine (André Mark et Basile Bellefleur). Tous ensemble, ils tentent de recréer les gestes de la chasse au caribou que la communauté Innue de la Côte-Nord pratiquait de génération en génération avant de perdre l’accès à son territoire de chasse et, par le fait même, à une partie essentielle de sa culture. Les deux documentaires que Perrault rapporte de ses expéditions à la Côte-Nord (Le goût de la farine et Le pays de la terre sans arbre ou le Mouchouânipi) (dé)montrent une communauté qui peine à renouer avec sa culture ancestrale. Vivant maintenant dans des réserves avec le souvenir d’une époque lointaine caractérisée par une culture de chasse et un mode de vie nomade, les Innu·e·s se trouvent maintenant déchiré·e·s entre un passé envié et un présent qui laisse peu de chances de s’en sortir dignement. Elles et ils ont subi et subissent encore aujourd’hui les conséquences d’une triple dépossession : culturelle, territoriale et économique.
Les nombreuses dépossessions décrites à même le terrain par Perrault participent toutes d’un processus de prolétarisation dans lequel les travailleurs et travailleuses (navigateurs, navigatrices, agriculteurs, agricultrices, chasseurs et chasseuses) perdent leur indépendance et le pouvoir qu’ils possédaient jadis sur un territoire. Tout ceci contribue, selon Perrault, à entretenir un mouvement d’uniformisation culturelle dans lequel les gestes originaux posés sur un territoire précis, disparaissent au profit d’une culture où seuls comptent la rentabilité, la vitesse et le développement économique. Cet impitoyable constat n’a rien perdu de son actualité!
Q2. Le rapport aux animaux est un thème très important chez Perrault. Dans votre livre vous exposez au moins trois figures explorées par Perrault : l’animal-marchandise dans les abattoirs, le braconnage et le rapport sacré entre les Innu·e·s et le caribou. Pourriez-vous nous parler brièvement du rapport aux animaux chez Perrault?
R2. Une question qui mériterait un ouvrage entier. Des marsouins (Pour la suite du monde) aux orignaux (La bête lumineuse), en passant par les bœufs musqués (Cornouailles), les animaux détiennent dans les documentaires de Perrault, une signification qui dépasse le simple amour des bêtes. Je me suis intéressé à la question animale chez Perrault par l’entremise de la critique qu’il émet sur le traitement des animaux dans un abattoir de l’est de Montréal. Au début des années 1960, Perrault produit une série radiophonique ayant pour thème, la ville de Montréal (J’habite une ville). Dans ce cadre, il réalise une émission sur le travail effectué dans un abattoir montréalais dans laquelle il se montre extrêmement critique face à la violence faite aux animaux. Il dénonce le travail à la chaîne opéré par les travailleurs et travailleuses qui découpent la carcasse des bêtes de manière abstraite. Perrault ne critique pas, comme nous pouvons le faire aujourd’hui, la cruauté des abattoirs face aux animaux, mais plutôt la perte de la véritable signification du sacrifice animal, du sang versé et de la mort.
Lui-même chasseur, Perrault a souvent défendu cette activité comme étant le lieu où se révèle la valeur de la nourriture et du sacrifice animal. Pour étayer sa position, Perrault se référait souvent à la signification que les amérindien·ne·s accordent à l’animal, le respectant et le chassant avec parcimonie. À la différence de la chasse sportive qui se pratique dans les limites d’une pourvoirie, la chasse au caribou, longtemps pratiquée par les communautés innues, représentait une question de vie et de mort, l’animal incarnant la figure de la survie. Du point de vue d’une éthique animale, nous pouvons défendre la position de la chasse pratiquée dans un cadre de survie. Il est cependant gênant de défendre la position adoptée par Perrault, qui pratique la chasse pour son plaisir personnel. La chasse ne se justifie qu’à l’intérieur d’une culture précise et il faut s’interroger sur la pertinence pour notre culture de la pratiquer encore.
Q3. Même si Perrault met l’accent sur la dépossession, il réussit quand même à documenter la résistance – au sens de continuité dans les pratiques – envers cette même dépossession. Comment se manifeste cette résistance dans l’œuvre de Perrault ?
R3. La résistance se révèle, tout d’abord, dans la mémoire des gestes que Perrault a réussi à capter tout au long de sa vie. Les traces de la pêche aux marsouins, de la navigation des goélettes sur le fleuve Saint-Laurent, de la chasse au Mouchouânipi, de l’agriculture vivrière en Abitibi, de la grève étudiante à Moncton en 1968, Perrault les a conservées en imprimant sur la pellicule la parole et les gestes des personnes qui ont vécu ces événements. Cette mémoire survit à la disparition de ces pratiques propres aux territoires québécois, amérindien et acadien, et elle garde vivante une parole devenue obsolète en raison de la dépossession. Résister en se souvenant, en se rappelant l’existence de ceux et celles qui nous ont précédé, fait partie d’un devoir de mémoire.
Comme je l’ai déjà mentionné, la majorité des documentaires de Perrault montre le déclin de communautés incapables de survivre à la montée envahissante d’un marché économique qui écrase chaque particularité au profit d’une uniformisation culturelle. La figure par excellence de la résistance perraultienne demeure sans contredit celle d’Hauris Lalancette, tenant à bout de bras sa ferme dans un paysage déserté. Il a survécu à la désertion de la campagne abitibienne, mais à quel prix! Une résistance plutôt désespérée, proche de l’entêtement. Perrault célèbre la persévérance d’Hauris Lalancette, mais il sait également qu’elle symbolise le sacrifice d’un homme se battant seul contre tous.
Q4. L’idée du royaume est un thème qui traverse toute l’œuvre de Perrault. On sait que Perrault était nationaliste mais son nationalisme détonnait de la version classique que l’on connait au Québec. En effet, pour Perrault, le Québec devrait être constitué de plusieurs « royaumes » ce qui fait de son nationalisme un mouvement profondément décentralisé. Il en est ainsi venu à concevoir l’Abitibi mais aussi le pays Innu comme des royaumes. Peux-tu nous parler davantage de cette idée de royaume ?
R4. Le royaume demeure une notion complexe dans l’œuvre de Perrault. Elle est devenue centrale à travers la tétralogie abitibienne et l’effervescence nationaliste des années 1970. On peut la rapprocher de celle de la souveraineté qui devient incontournable à cette époque au Québec. Il faut cependant rapidement apporter des nuances. Le royaume perraultien ne peut pas se réduire à la seule sphère du politique ; il se rapporte plutôt à une continuelle quête de liberté qui passe autant par les simples gestes de la vie quotidienne que par un désir d’émancipation politique et économique. Pour saisir la portée étendue du royaume, j’aime me rapporter à ce passage tiré d’un manuscrit inédit présent dans les archives de Perrault : « D’abord, il s’agit de maîtriser la moindre chose, de la plus humble et la plus quotidienne comme le pain, le bétail, les arbres, l’eau, jusqu’à la plus sophistiquée, jusqu’à l’atome, jusqu’aux galaxies. » On le voit, l’idée de royaume en est une exigeante chez Perrault. Vivre en son royaume équivaut à posséder le territoire, les moyens de production et les instances décisionnelles. Ne possédant ni le territoire ‒ pensons aux ressources naturelles qui nous échappent au profit des multinationales ‒ ni le pouvoir économique, le Québec ne peut pas encore se vanter d’être un royaume selon Perrault.
Le royaume se rapporte finalement à la volonté d’être libres là où nous habitons. Être libre économiquement ‒ ne pas être au service de l’argent des autres ‒ politiquement ‒ pouvoir décider par soi-même ‒ et culturellement ‒ développer des manières originales de vivre : voici les conditions requises pour l’établissement d’un royaume digne de ce nom. Perrault s’intéresse très peu, pour ainsi dire jamais, à une idéalisation de la liberté. Il braque plutôt son attention sur la multitude ‒ le peuple ‒ dont l’absence de liberté se vit à même sa chair. Pour tout dire, la souveraineté politique du Québec se réalisera, selon Perrault, lorsque le peuple sera lui-même libre, lorsqu’il aura décidé de son sort.
Q5. Si Perrault s’est attardé à documenter différentes manifestations de la dépossession, son œuvre a également permis à certain·e·s de reprendre possession de leur rapport au territoire, de leur identité, etc. Je pense ici aux Innu·e·s de Unamen Shipu (La Romaine), qui affectionnent les films de Perrault puisqu’ils leur permettent de raviver certains souvenirs. L’œuvre de Perrault exerce aussi une influence sur certains musiciens, comme Fred Fortin et son groupe Gros Méné. Croyez-vous que les travaux de Perrault peuvent contribuer à obstruer le rouleau compresseur de la dépossession capitaliste?
R5. Pierre Perrault nous lègue une parole critique et un sens aigu de la liberté. La meilleure description de son travail demeure celle qu’il donne de l’artiste engagé : « L’artiste engagé (toutes formes d’engagement ici comprises sauf la partisane) est celui qui refuse les idéologies, ne propose pas de solutions mais approfondit la douleur silencieuse. Il cherche à confondre toutes les raisons et toutes les infaillibilités. Il imagine les avènements. Il légitime sa présence. Il cherche à libérer les hommes successivement. Il établit son rapport avec l’histoire. Il prend ses distances avec les puissances et il exerce sans aide sa liberté. » Fervent critique de la société de son temps, Perrault nous offre une parole qui dénonce le pouvoir économico-politique des puissant·e·s et donne voix à celles et ceux qui demeurent à l’écart. Il y a une colère chez Perrault dont nous devons nous souvenir pour mener à bien les présentes et futures batailles contre la centralisation des pouvoirs et la disparition des identités culturelles.
À bout de patience. Pierre Perrault et la dépossession d’Olivier Ducharme a été publié aux éditions Écosociété en novembre 2016.
L’auteure est présidente de la Fédération nationale des communications de la CSN.
Je suis inquiète pour l’avenir de l’information. Je suis inquiète pour la démocratie. Je suis inquiète pour les progrès qui ont marqué le dernier siècle en termes d’ouverture aux différences et d’avancées pour les droits de la personne. Les médias, les artistes et le milieu culturel ont indéniablement participé à faire connaître à la majorité des réalités méconnues et des situations d’injustices vécues par tant de personnes et de groupes opprimés et vulnérables. L’émergence, la solidité, l’abondance et la notoriété d’une presse libre et indépendante dans les pays occidentaux pendant cette période a incontestablement participé aux débats qui ont mené à l’émancipation des femmes, pour ne nommer que cet exemple probant, et à l’inclusion dans nos chartes québécoise et canadienne d’articles qui rejettent la discrimination en fonction de l’orientation sexuelle, du genre, de la race, de la religion, etc.
Cet article a été publié dans le recueil (in)visibilités médiatiques de L’Esprit libre. Il est disponible sur notre boutique en ligne ou dans plusieurs librairies indépendantes.
Je suis inquiète parce que les bases économiques qui soutiennent les médias qui nous ont tant renseignés-es, éclairés-es et informés-es sur le monde sont fragilisées au point où le tiers des emplois dans la presse écrite a disparu en cinq ans (de 2010 à 2015), que la télévision traditionnelle et généraliste a amorcé un déclin qui entraîne de nombreuses restructurations et pertes d’emplois, et que la plupart des radios ont depuis longtemps délaissé ou rationalisé leurs vaillantes salles de nouvelles afin de diminuer leurs coûts de production.
Un événement inédit au Québec s’est produit au printemps dernier. La Fédération nationale des communications (FNC-CSN) a organisé en partenariat avec la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), le Conseil de presse du Québec (CPQ) et le Centre d’études sur les médias de l’Université Laval (CEM), un colloque qui a réuni dans une même salle des patrons-nes de presse, des journalistes, des syndicalistes, des chercheurs et chercheuses en journalisme et en communication, des étudiants-es et même des représentants-es du gouvernement afin de faire le point sur la situation et de discuter de pistes de solutions. Au terme de ce colloque, dans les semaines et les mois qui ont suivi, plusieurs voix, incluant celles de dirigeants-es de syndicats et d’entreprises réputées, ont réclamé des gouvernements provincial et fédéral des allégements fiscaux afin de permettre aux entreprises de la presse écrite de se sortir la tête de l’eau. Jamais de telles démarches n’ont été faites par le passé, car la presse écrite a toujours été jalouse de son indépendance face aux pouvoirs publics. Entendez-vous le signal d’alarme?
Je suis inquiète, car l’information a perdu une grande part de sa valeur commerciale et que, jusqu’à aujourd’hui, ni les gouvernements, ni les annonceurs, ni le public ne semblent massivement disposés à préserver leurs organes de presse. En fait, je ne crois pas que nous soyons tous et toutes pleinement conscients-es de la valeur du service public que ces derniers garantissent en surveillant les pouvoirs officiels (exécutif, législatif et judiciaire). Par conséquent, je m’inquiète pour l’avenir de l’information, pour la démocratie et pour les avancées sociales et humaines, car dans l’obscurité et le silence, l’imputabilité n’existe pas.
À la défense de nos médias d’information
Nos médias ne sont pas parfaits et ne l’ont jamais été. Sont-ils équitables dans leur façon de couvrir des sujets qui touchent certaines minorités? Engagent-ils suffisamment de personnel représentatif de la diversité de nos communautés? Accordent-ils la parole autant aux plus démunis-es et vulnérables de nos sociétés qu’aux élites? Sont-ils toujours justes dans leur façon de traiter des sujets explosifs ou accordent-ils plus d’importance aux points de vue qui semblent partagés par la majorité de leur public et qui plaisent aux annonceurs? À mon avis, il est sain de se poser ces questions et de tenter d’y répondre (ce que je ne me risquerai pas à faire dans le cadre de cet article). Cependant, quelques notions sont à considérer avant toute chose.
Tout d’abord, on ne peut imposer à un seul média, aussi grand et réputé soit-il, le fardeau de représenter toutes les réalités, tous les points de vue et toutes les opinions imaginables. Le plus grand danger qui guette une presse libre et indépendante est le monopole et la concentration entre trop peu de mains de nos organes d’information. La pluralité des sources d’information et la diversité des voix sont essentielles pour que les médias se complètent, se défient, se regardent, se critiquent. Avec l’addition des sources, le public peut se faire une idée globale du monde qui l’entoure plutôt que de ne connaître que la vision d’un seul média ou d’un-e unique journaliste qui présente des sujets choisis et abordés selon ses valeurs, ses idées, ses critères. Une lanterne isolée n’éclaire qu’une petite partie à la fois d’une vaste chambre. Un ensemble de lanternes peut illuminer la pièce tout entière et permettre d’y découvrir tout ce qui s’y trouve.
Ensuite, la capacité d’un média de couvrir en profondeur l’actualité, de chercher la vérité même lorsqu’elle est habilement camouflée par de puissants intérêts ou qu’elle requiert des semaines d’enquêtes pour être découverte, de s’intéresser à la fois à ce qui est près et loin de nous, d’amener à notre attention des réalités qui nous sont totalement étrangères, dépend autant de sa solidité financière que de la volonté des propriétaires et de ses artisans-es. Produire de l’information de qualité coûte cher.
L’industrie de l’information, depuis sa naissance, a évolué vers une presse professionnelle, avec de rigoureux critères journalistiques, des codes de déontologie contraignants, des formations spécifiques à la profession. Le Québec s’est même doté d’un tribunal d’honneur, le Conseil de presse du Québec, qui reçoit les plaintes du public sur la couverture journalistique, et d’organismes de réglementation tels que le CRTC. Comme société, nous nous sommes donné des médias publics, privés, communautaires, scientifiques, spécialisés, de niches, etc. En somme, malgré l’opinion qu’on peut avoir d’un média ou d’un autre, nous avons un univers médiatique de grande valeur, crédible et varié qu’il nous est permis de critiquer et dont nous pouvons exiger ce qu’il y a de mieux.
Cet univers médiatique est devenu possible entre autres parce que l’information avait une valeur commerciale. Concrètement, les médias produisent de l’information et l’offrent à un public. Les médias vendent ensuite aux annonceurs du temps d’attention de leurs lecteurs-trices aux entreprises. Ces annonceurs paient d’ailleurs beaucoup d’argent pour annoncer leurs produits et services à ce public, dont l’esprit est disponible grâce à l’intérêt suscité par la nouvelle. En puisant leurs revenus de deux principales sources, soit les abonnements et la publicité, tant que cela a été rentable, les médias ont pu se constituer des salles de nouvelles remplies de journalistes, de professionnels-les de l’information et de nombreux autres types d’employés-es qui, grâce à leurs conditions de travail décentes, ont pu consacrer leur carrière professionnelle à creuser et à raconter des histoires d’intérêt public.
À cette étape-ci, il m’est nécessaire de rappeler que le métier de journaliste n’a pas toujours été glorieux. Au tout début, la paie était tellement maigre que nombre de « nouvellistes » (on les appelait comme cela à l’époque) arrondissaient leur fin de mois en acceptant des enveloppes brunes d’entreprises, de politiciens ou autres, pour rédiger des papiers favorables. Ou encore, elles et ils occupaient d’autres emplois qui pouvaient miner leur indépendance et n’accordaient pas autant de temps et d’énergie à fouiller des histoires. Pour les femmes, dès qu’elles se mariaient, elles devaient quitter leur travail qui, de toute façon, les avait confinées à la presse dite « féminine ». Par exemple, on pouvait leur demander de rédiger un texte sur le nouveau modèle de malaxeur! De plus, les journalistes étaient soumis-es à l’arbitraire du patron qui, parfois, brandissait des menaces de congédiement pour orienter les articles et les sujets selon ses propres intérêts.
Exaspérés-es de vivre dans la précarité et de voir leur autonomie professionnelle constamment sous pression, les journalistes se sont organisés-es en syndicats. Au fil d’épiques luttes syndicales teintées à l’occasion de violences, de grèves et de lockouts, elles et ils ont peu à peu réussi à améliorer leurs conditions de travail et leurs clauses professionnelles afin de protéger leur indépendance et l’éthique journalistique. Ce fut le cas pour les journalistes syndiqués-es, à tout le moins, puisque la situation est tout à fait déplorable pour une large majorité de pigistes, contractuels-les et journalistes indépendants-es, dont les tarifs au feuillet ont cessé d’augmenter depuis plus de 30 ans, alors que le coût de la vie, lui, grimpe toujours. Cela est sans parler de leurs droits d’auteur-e et moraux qu’elles et ils sont de plus en plus contraints-es de céder aux employeurs et employeuses, les privant ainsi des recettes de leurs œuvres. Il est d’ailleurs grand temps que le gouvernement accède à la demande de l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ), soit de les doter d’une loi similaire à celle sur le Statut de l’artiste qui leur permettrait de négocier des conditions de pratiques minimales et décentes.
Aujourd’hui, ces gains qui ont permis aux médias d’exister et d’être viables sont de plus en plus menacés. Avec l’avènement d’Internet, des réseaux sociaux, des moteurs de recherche et autres plateformes de diffusion, le public s’est habitué à trouver de tout gratuitement. Il est donc de moins en moins enclin à payer pour être informé. Du côté des annonceurs, l’univers numérique a provoqué l’éclatement des possibilités publicitaires et ils peuvent aujourd’hui rejoindre leur clientèle sur d’autres plateformes efficaces et économiques.
En effet, les Facebook, Google, Twitter et autres géants mondiaux du Web, américains pour la plupart, ont développé des outils très précis pour aider les annonceurs à cibler et à rejoindre leur clientèle. Ces compagnies ne développent aucun contenu (ou presque pas et encore moins en matière d’information), ne connaissent aucune frontière physique géographique et possèdent une structure de coût d’exploitation minime par rapport au potentiel de revenus. Elles ont fait chuter dramatiquement le coût de la publicité en offrant des prix avec lesquels les médias traditionnels ne peuvent rivaliser, eux qui sont limités par la taille de leur marché et par leurs coûts de production très élevés. Donc non seulement ces applications reproduisent-elles gratuitement le contenu produit à grands frais par d’autres, mais en plus, elles empochent le pactole en termes de revenus publicitaires. Pour ajouter à la problématique de l’argent que ces compagnies engrangent chez nous, elles n’en redonnent à peu près pas à nos communautés, car elles emploient peu de gens chez nous, ne retournent pratiquement aucune taxe et ne paient aucun impôt.
Ceci étant dit, on n’arrêtera pas le progrès! Les médias doivent composer avec cette réalité contemporaine et ils doivent trouver des solutions. Rien n’indique cependant que la majorité d’entre eux sont à l’aube de trouver une nouvelle façon de rentabiliser leurs activités. Certains expérimentent de nouveaux modèles, mais aucune nouvelle source de revenus n’a été mise en place. Au contraire, certains médias dépendent aujourd’hui plus que jamais des revenus publicitaires ayant rendu leur contenu gratuit, et d’autres, ayant de moins en moins d’annonceurs, dépendent de plus en plus de la générosité de leur public prêt à payer pour être abonné ou à faire des dons de charité.
C’est ainsi que depuis au moins deux décennies, nous assistons à des rondes de restructurations, à des ventes, à des rachats, à des mises à pied, à des reculs dans les conditions de travail, à la précarisation des emplois, à la disparition de certains métiers et de certaines expertises. Certains médias en sont désormais à l’étape de fermeture. Dernièrement, nous avons vu disparaître au Québec des médias régionaux, plusieurs médias communautaires, spécialisés et de niches. Pensons au Canal Argent du Groupe TVA, la seule chaîne spécialisée en économie, ou encore à plusieurs journaux hebdomadaires qui ont fermé leurs portes à la suite du rachat par Transcontinental des propriétés de Québecor, etc. Jusqu’ici, nos gros piliers ont été épargnés, mais pour combien de temps encore si rien ne change? Et qu’en est-il de la diversité avec la disparition de voix alternatives?
On me dira que la nature a horreur du vide et que de l’hypothétique mort de nos médias traditionnels naîtra autre chose. Cette autre chose m’effraie. Les médias se sont structurés ainsi car ils doivent avoir les reins solides pour exposer les côtés les plus sombres de nos sociétés, et parfois les plus lumineux, et ainsi les faire évoluer. Parler librement demande une indépendance économique et une capacité à se défendre devant les tribunaux en cas de poursuite. (Pensons par exemple à la publication satirique Le Journal de Mourreal qui est impuissant pour se défendre face à l’empire Québecor.) Ce ne sont pas les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) qui feront ce travail. Ce n’est pas leur mission. De toute manière, voudrait-on confier à des entreprises américaines le soin de nous informer chez nous?
Ce n’est pas non plus le public qui « s’auto-informera », car malgré les nombreuses occasions pour la population générale de s’exprimer et de se raconter sur le Web, il ne peut remplacer le travail d’un-e journaliste qui y consacre sa vie professionnelle. Qui a le temps, l’argent et l’énergie nécessaires pour débusquer et mettre à jour les grands scandales de notre époque? Bien que certains événements ponctuels peuvent être rapportés par les membres du public et que cela a certes une valeur informative, seuls des médias de masse avec d’importantes ressources économiques ont pu, par exemple, enquêter sur la corruption et la collusion dans le monde de la construction et ont forcé le gouvernement à mettre sur pied la Commission Charbonneau. D’autant plus que comme ces médias monopolisent en grande partie l’espace médiatique, ces informations cruciales pour la vie démocratique risquent de demeurer dans l’ombre si elles étaient révélées par de petits médias. En ce sens, le rôle des médias est sans doute appelé à changer et à aller toujours plus vers l’enquête et l’analyse plutôt que le scoop ou l’événementiel, mais encore une fois, cela coûte cher. Il est paradoxal de constater que la tendance actuelle est plutôt à l’inverse car les médias cherchent encore le scoop et le sensationnel pour obtenir le plus de clics possibles.
Je mentionnais plus tôt l’importance de la pluralité des voix. Si peu s’indignent des fermetures récentes de médias, je me dois de rappeler qu’à chaque fois que l’un d’entre eux s’éteint, ce sont des histoires qui ne seront jamais racontées. C’est une portion de la réalité qui ne sera jamais connue par d’autres que celles et ceux qui la vivent. C’est une prise de conscience collective d’une injustice, une réparation et un changement qui n’auront pas lieu. Bref, c’est un brin de démocratie qui s’envole.
Le salut par les réseaux sociaux et Internet?
Les plus récentes études démontrent que les citoyens-nes trouvent de plus en plus leurs informations en ligne, sur les réseaux sociaux et les moteurs de recherches. Les statistiques indiquent que les jeunes particulièrement ont adopté massivement ces habitudes de consommation. Analysons un peu plus ce que cela veut dire.
D’une part, l’information qui se retrouve sur ces réseaux est en majeure partie celle produite par nos médias traditionnels et c’est encore à cette information que le public fait le plus confiance. Même s’ils la découvrent sur d’autres plateformes, les gens se réfèrent encore aux marques qu’ils respectent. Par contre, les études démontrent également que sur ces réseaux, les gens distinguent difficilement l’information véritable des rumeurs, opinions, commentaires, parodies, publicités ou contenus commandités. Cela attise peut-être un certain cynisme ou scepticisme envers les médias.
D’autre part, l’information qui est présentée aux usagères et aux usagers de ces réseaux sociaux apparaît sur les fils d’actualité à la suite d’algorithmes programmés par ces géants du Web. En plus d’être la plupart du temps secrets ou sinon incompréhensibles pour le commun des mortels, ces algorithmes existent non pas pour servir l’intérêt public, mais d’abord et avant tout pour servir l’intérêt commercial de ces entreprises. Grâce aux données que ces applications accumulent sur leurs usagères et usagers, elles peuvent cerner de façon toujours plus précise leurs intérêts, leurs habitudes de consommation, de vie et d’information et les gaver toujours plus de ce qui les intéresse déjà.
En effet, les médias sociaux servent à conforter les gens et non pas à les exposer à des choses qu’ils ne connaissent pas ou qui les amèneraient à remettre leurs croyances en question. Le terme le dit : réseaux sociaux. Donc des endroits qu’on choisit pour socialiser, pour être entre amis-es. Ce ne sont pas des médias d’information avec des règles et une mission démocratique. Si les médias traditionnels ont réussi à exposer des masses à des réalités particulières, on peut douter que les réseaux sociaux remplissent cette fonction parce que leur objectif est avant tout d’être rentables financièrement; leur mission n’est pas reliée à informer les utilisatrices et utilisateurs.
En plus de poser de sérieux défis aux concepts de vie privée et de sécurité, on est en droit de se demander jusqu’à quel degré ces réseaux sociaux participent à la polarisation des idées. Alors que de plus en plus de gens disent s’informer uniquement par les réseaux sociaux dont les algorithmes ne favorisent pas la diversité des points de vue, on voit actuellement de grandes portions de la population s’ancrer dans leurs positions. Sans oublier que n’importe qui dit à peu près n’importe quoi sur ces plateformes. La liberté d’expression à son meilleur et à son pire.
Des pistes de solution?
D’immenses efforts doivent être mis du côté de l’éducation populaire et une importante mobilisation de l’industrie médiatique est à bâtir. Les médias d’information doivent mieux expliquer, défendre et promouvoir leur rôle. Les journalistes doivent constamment rappeler l’importance de leur travail et démontrer en quoi il est à la base de nos sociétés modernes. Nous ne pouvons présumer que tous et toutes sont familières et familiers avec ces concepts et nous avons trop à perdre du déclin de nos médias. À la modestie doit substituer la fierté de participer à rendre nos sociétés plus aptes à faire des choix collectifs éclairés.
De surcroît, la population doit mieux connaître le fonctionnement des réseaux sociaux et le rôle des algorithmes. Elle doit être en mesure de distinguer le vrai du faux, de savoir que ce qu’elle voit sur ses fils d’actualité n’est qu’une petite partie du monde, qu’une facette d’elle-même et de son environnement immédiat. Le milieu scolaire a certainement un rôle à jouer là-dedans. L’école sert aussi à former des citoyens-nes capables de comprendre la société dans laquelle elles et ils évoluent, pas seulement des travailleuses et des travailleurs. Les médias d’information devraient faire partie des outils intégrés au cursus scolaire. Il devrait également y avoir une formation de base sur le rôle des médias et sur leur fonctionnement pour que les élèves puissent s’en servir pour élargir leur apprentissage, développer l’habitude de s’informer chez les professionnels-les de l’information, et former leur esprit critique par rapport à ce qui est rapporté.
Les médias ont aussi la responsabilité de trouver leur place dans l’univers numérique. Ils doivent se réinventer pour aller rejoindre leur public là où il se trouve, tout en préservant ce qui fait d’eux des références respectées. En quelque sorte, ils ont la difficile mission de trouver la recette entre la flexibilité technologique des nouvelles entreprises du Web tout en préservant les principes, l’éthique et la rigueur des médias traditionnels. Pas évident quand l’information n’a plus la valeur commerciale pour attirer les revenus qu’elle a eus par le passé.
En ce sens, je crois que les médias doivent apprendre à travailler ensemble, et vite, pour assurer leur avenir, car les développements technologiques nécessitent d’importants investissements qui ne sont pas à la portée de tous et de toutes. Si chacun de son côté continue d’engloutir des sommes colossales dans la conception de nouvelles applications et plateformes, que reste-t-il pour le contenu? Je pense que si les médias doivent mettre en commun quelques ressources pour s’entraider, c’est sur la technologie, la distribution numérique de leurs contenus. Qu’arrivera-t-il lors de la prochaine grande avancée technologique? Qui aura les moyens de faire un nouveau La Presse+ en réalité virtuelle par exemple?
Les gouvernements doivent aussi agir et sans tarder. Comme ils l’ont fait par le passé pour favoriser l’émergence d’une culture québécoise et canadienne, ils doivent mettre en place des mesures fiscales et réglementaires qui permettront à nos industries de survivre malgré la forte compétition mondiale. Ils ont entre les mains plusieurs pistes de solution qui leur ont été présentées par nombre de joueurs de l’industrie. La FNC-CSN a soumis plusieurs mémoires et études qui démontrent que des mesures fiscales transitoires qui garantissent la séparation entre l’État et les médias sont nécessaires. La plus importante consisterait en la mise en place d’un crédit d’impôt sur la masse salariale. Cela permettrait aux entreprises de maintenir leurs effectifs et peut-être même de les augmenter.
Nos gouvernements ont aussi le pouvoir de dompter les géants du Web qui ne participent en rien à l’économie de notre pays et qui ne contribuent aucunement au foisonnement de notre industrie. Il s’agit d’avantages fiscaux illégaux dont ne bénéficie pas notre industrie qui, elle, paie ses taxes, ses impôts et qui est fortement réglementée. Comment pouvons-nous espérer sauver nos entreprises dans ce contexte ?
Enfin, une grande part de la solution est entre les mains du public. L’information n’est pas gratuite. Si on ne paie plus au moyen des abonnements ou encore par l’achat de publicité dans nos médias locaux, alors, il faudra accepter de payer autrement, que ce soit par le biais de taxes ou de redevances. C’est le coût d’une société démocratique. Un pays sans médias, sans information produite par des sources indépendantes, est une dictature.
Comme je l’ai mentionné d’entrée de jeu, on doit se questionner sur la représentation et la place des groupes et des idées minoritaires dans les médias de masse, mais ce qui participe en quelque sorte à une plus grande variété dans nos médias est la pluralité des voix. Alors que notre industrie est grandement fragilisée, que les signaux d’alarme ont été lancés, que des solutions ont été proposées, je suis inquiète du manque d’empressement à les mettre en place. Je suis inquiète pour notre ouverture sur le monde. Je suis inquiète pour la place au débat, pour l’exposition aux idées contraires. Je suis inquiète pour nos droits acquis et pour les injustices qui restent à dénoncer. Je suis inquiète pour l’avenir de l’information. Je suis inquiète pour notre démocratie.