Recruter, rediplômer et déqualifier : la nouvelle approche du gouvernement québécois en matière de recrutement international des infirmières

Recruter, rediplômer et déqualifier : la nouvelle approche du gouvernement québécois en matière de recrutement international des infirmières

Signataires:

Action Travail des Femmes (ATF Québec)

Action cancer du sein du Québec

Réseau d’action pour l’égalité des femmes immigrées et racisées du Québec (RAFIQ)

Table de concertation au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI)

Fédération des femmes du Québec (FFQ)

Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au travail (CIAFT)

Association féministe d’éducation et d’action sociale (AFEAS)

Relais-femmes

Conseil des montréalaises

Au bas de l’échelle

Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ)

Au cours de la dernière année, plusieurs médias ont publié différents articles faisant état de situations d’abus et de discriminations vécues par les infirmières diplômées à l’étranger recrutées dans le cadre du Projet de reconnaissance des compétences des infirmières et infirmiers recrutés à l’international (PRCIIRI). Comme l’a dénoncé la lanceuse d’alerte Roselyne Koa Ndzana — une infirmière clinicienne assistante-cheffe au Centre intégré de santé et de services sociaux de l’Abitibi-Témiscamingue (CISSS-AT) qui a été congédiée en guise de représailles1, les participantes du PRCIIRI sont confrontées à d’importants problèmes de racisme systémique durant la formation qui leur est prescrite. Les enquêtes révèlent aussi que le PRCIIRI impose des conditions de vie et d’études difficiles, adjointes de conséquences dévastatrices en cas d’échec à un examen : en cas de non-réussite, les participantes sont exclues du programme, mais aussi des droits qui lui sont associés, dont des allocations financières et la possibilité de travailler à temps partiel. Plongées dans une situation de précarité dramatique, ces infirmières ont pourtant été recrutées sur la base de leurs diplômes et de plusieurs années d’expérience professionnelle dans leur pays d’origine.

Ces observations sont révélatrices d’un problème profond : celui de l’existence même d’un programme de recrutement international reposant sur la non-reconnaissance des acquis et des qualifications des infirmières formées à l’étranger et sur l’exploitation de leur déqualification professionnelle. En effet, que ce soit lors de leur recrutement où leurs qualifications et expériences ne sont pas pleinement reconnues, les obligeant à se « reformer », pendant leurs études, lorsqu’elles sont invitées à travailler à temps partiel en tant que préposées aux bénéficiaires (PAB) ou encore, en cas d’échec scolaire, alors que l’absence de possibilités de reprise pave la voie vers une déqualification permanente, avec les conséquences socio- économiques qui l’accompagnent, le problème est flagrant.

Le PRCIIRI soulève des enjeux globaux ayant attiré l’attention d’organismes internationaux en raison de l’effet de drainage des expertises de soin locales dans les pays ciblés par les programmes de recrutement : nombre de ces pays sont déjà confrontés à des défis d’accès aux soins et de manque de personnel de santé, et voient d’un mauvais œil le recrutement de leur main-d’œuvre qualifiée par le Canada. Force est de constater que l’accueil qui est réservé aux infirmières recrutées, loin d’épuiser la question éthique du programme, la rend d’autant plus incontournable.

Le PRCIIRI, dernier-né d’une vaste politique de recrutement d’infirmières à l’international

Le nombre de postes vacants d’infirmières a presque triplé de volume ces dernières années, passant de 3 500 en 2019 à 9 900 en 20232. Non seulement, le réseau de la santé manque de personnel, et en particulier d’infirmières, mais cette situation perdure dans le temps : parmi les postes vacants d’infirmières, la part de ceux l’étant depuis plus de 90 jours est passée de 52 % en 2019 à 68 % en 2023 chez les infirmières autorisées, et de 49 % à 66 % chez les infirmières auxiliaires3. Les initiatives de recrutement à l’international, comme le PRCIIRI, figurent parmi les mesures qui ont été mises en place afin de répondre à ces problèmes.

Le recrutement des infirmières à l’international : une tendance en accélération

Le recrutement international dans le secteur de la santé n’est pas un phénomène proprement nouveau. Les infirmières diplômées en France bénéficient à cet effet depuis 2010 de la signature d’un arrangement de reconnaissance mutuelle des qualifications professionnelles (ARM) Québec-France pour leur profession4. Dans les années suivantes, cette entente a permis de soutenir différentes missions de recrutement, portant à 854 le nombre d’infirmières diplômées en France qui pratiquaient au Québec en 20155. En 2017, ces initiatives reprennent après une courte accalmie sous l’égide de Recrutement santé Québec, une filiale du MSSS créée spécifiquement à cette fin6. En 2019, les grands centres hospitaliers espéraient attirer 400 infirmières françaises supplémentaires, dont la qualification, équivalente à celle des infirmières bachelières québécoises, est particulièrement recherchée7. Déjà, cette stratégie était jugée prématurée par la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ), qui reproche au gouvernement de ne pas avoir de portrait clair de la situation de l’emploi dans le réseau, notamment en matière de postes à temps plein ; comme le souligne la présidente du syndicat, Nancy Bédard, « la plus grande pénurie qu’on a au Québec est une pénurie de conditions de travail »8.

On doit néanmoins à la pandémie de la COVID-19 et à la désertion des infirmières du réseau public le véritable coup d’accélérateur qui a été donné au recrutement international des infirmières. En 2020, Recrutement santé Québec a reçu pas moins de 1700 mandats de recrutement pour des postes d’infirmières, dont les deux tiers provenant d’établissements de la grande région de Montréal9. L’année suivante, en 2021, ce nombre double : 3500 mandats sont octroyés, également pour répondre en grande partie à des besoins des établissements montréalais10. Les missions de recrutement ciblent alors la France, mais aussi la Belgique et le Brésil. Elles s’étendent ensuite vers le Liban et différents pays du Maghreb — tous des pays pour lesquels l’absence d’ententes bilatérales en matière de reconnaissance des qualifications signifie que les nouvelles recrues doivent se plier à une démarche de reconnaissance des acquis et compétences (RAC) prescrite par l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ).

L’annonce de « nouvelles initiatives » en la matière, dans le cadre du lancement de l’Opération main-d’œuvre en novembre 2021 et de son objectif « d’attirer, de former et de requalifier 170 000 travailleurs dans les professions et secteurs ciblés [santé et services sociaux, éducation et services de garde éducatifs à l’enfance] »11, doit donc être saisie à l’aune de cette intensification marquée pour le recrutement international, particulièrement hors de la France.

Le PRCIIRI : un programme travail-études qui ne dit pas son nom

C’est en février 2022 que le PRCIIRI, un « projet qui permettra de recruter à l’international et de former au Québec 1 000 infirmières et infirmiers », a été officiellement dévoilé par le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale et ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration Jean Boulet12. Doté d’un budget de 65 millions de dollars sur deux ans (quatre phases), le PRCIIRI s’inscrit dans le cadre du Plan d’action interministériel concerté en reconnaissance des compétences des personnes immigrantes 2021-2023. En vertu de ce plan d’action, le gouvernement prévoit octroyer des aides financières pour les parcours de RAC, dont l’exemption de divers frais encourus et des allocations de participation à une formation d’appoint. Le PRCIIRI est alors présenté comme « une formule gagnante pour le Québec et pour les personnes immigrantes qualifiées qui souhaitent enrichir notre réseau à la hauteur de leur compétence »13. Deux autres phases ont depuis été ajoutées au projet, portant la cible de recrutement à 1500 pour 2028.

La première phase du PRCIIRI a été lancée à l’automne 2021, et vise alors certaines régions (Abitibi-Témiscamingue, Côte-Nord, Bas-Saint-Laurent, Gaspésie, Saguenay–Lac-Saint-Jean, Baie-James (Chibougamau), Outaouais) « en raison de leurs grands besoins de main-d’œuvre et car elles sont moins populaires auprès de nouvelles personnes immigrantes »14. Cette première phase cible une liste de pays pour le recrutement d’infirmières, tous de l’Afrique francophone, où le système éducatif est jugé « compatible » : l’Algérie, le Cameroun, le Maroc, la Tunisie et l’Île Maurice, auxquels ont été ajoutés, dans les phases ultérieures, la Côte d’Ivoire, le Liban, la République démocratique du Congo et le Sénégal15. Afin d’accompagner les personnes et leurs familles dans leurs démarches d’immigration et d’installation, les directions régionales du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI) s’engagent à mettre en place un accompagnement « soutenu et personnalisé », en partenariat avec les instances locales.

Le PRCIIRI a été annoncé en grande pompe afin de juguler les problèmes de pénurie d’infirmières dans le réseau public. En dépit de l’importance de ses cibles de recrutement, le déploiement du PRCIIRI n’a cependant pas été adjoint de démarches visant la mise en place d’ententes mutuelles de reconnaissance des qualifications avec les pays ciblés. Comme spécifié lors de son annonce, le PRCIIRI prévoit en effet plutôt que les participantes suivent une « formation d’appoint » de niveau collégial, prescrite par l’OIIQ. Cette formation est d’une durée de de 9 à 12 mois, en fonction de l’équivalence reconnue par l’évaluation comparative des études effectuées hors Québec du MIFI, et mène à l’obtention d’une Attestation d’études collégiales (AEC). Une fois cette formation complétée, les participantes peuvent être embauchées par l’établissement de santé qui les a sélectionnées comme candidates à l’exercice de la profession infirmière (CEPI), en vue de passer l’examen de l’OIIQ qui leur permettra d’obtenir leur permis de pratique d’infirmière. Les frais associés à ces démarches sont pris en charge par le MIFI. Après un an, il est prévu que les participantes puissent enclencher des démarches pour obtenir un permis de travail fermé, en collaboration avec leur employeur, et qu’elles soient informées des possibilités d’accès à la résidence permanente.

Bien que le PRCIIRI soit présenté comme une manière d’ « accélérer la reconnaissance des compétences pour des candidates et candidats francophones qui possèdent une expérience de travail comparable à celle des établissements de santé et services sociaux et qui détiennent une formation en soins infirmiers similaire à celle offerte au Québec »16, les personnes recrutées doivent donc, dans les faits, suivre un programme de formation d’un an — c’est-à-dire, se reformer —, avant de pouvoir exercer leur profession d’infirmière dans le réseau public de santé du Québec. Pour les soutenir dans ce parcours, les candidates reçoivent une allocation de subsistance de 500 $ par semaine et, au besoin, une allocation pour les frais de garde d’enfants et une allocation pour les transports, grâce au Programme d’aide financière pour la formation d’appoint en reconnaissance des compétences (PAFFARC).

Même si elles sont recrutées en vue d’exercer le travail pour lequel elles sont formées et expérimentées, c’est donc un permis d’études qui est délivré aux participantes à leur arrivée. Outre d’augmenter le nombre d’infirmières autorisées, le PRCIIRI remplit ainsi un objectif supplémentaire : accroître le nombre de personnes étudiantes dans les programmes de formation en soins infirmiers de niveau collégial qui menacent de fermer faute d’inscriptions suffisantes, notamment dans les régions éloignées17. Sur les dix années précédant la mise en place du programme, le nombre de personnes inscrites au cégep en formation aux soins infirmiers a décru de plus de 10 %, passant de 11 004 en 2011-2012 à 9967 en 2020-202118. Aussi, le PRCIIRI, en amenant des recrues supplémentaires dans ces cégeps, permet d’y sauvegarder la possibilité de se former aux soins infirmiers hors des centres urbains.

Signe d’une reconnaissance implicite de l’insuffisance des allocations offertes, le PRCIIRI prévoit certaines dispositions permettant aux candidates de travailler comme PAB durant leurs études, à hauteur de 20 heures par semaine, et jusqu’à temps plein pendant les vacances scolaires. D’après un article du journal Le Devoir paru en mars 2024, c’est d’ailleurs 860 des 1000 participantes inscrites à la formation qui avaient travaillé comme PAB pendant leurs études19. Cela permet au PRCIIRI de remplir un troisième objectif, celui de pourvoir les postes de PAB pour lesquels les établissements de santé ont du mal à recruter, même à l’international20. Le PRCIIRI est donc une aubaine qui tombe à point nommé pour le réseau public de la santé, lui permettant de disposer d’un bassin de main-d’œuvre déjà (sur)formée et disponible pour l’exercice de ces emplois qu’il peine à combler, en particulier dans les régions éloignées.

Le PRCIIRI et le recrutement à l’international : enjeux politiques

Le recours important à une main-d’œuvre immigrée pour occuper des emplois dans les secteurs jugés prioritaires (santé et services sociaux, éducation, services de garde éducatifs, technologies de l’information, génie et construction) est l’un des piliers des mesures de relance depuis la pandémie de la COVID-19, comme annoncé dans le cadre de l’Opération main-d’œuvre. Ceci implique une immigration choisie sur la base de critères professionnels, mais également le développement de mesures spécifiques de recrutement de travailleur·euse·s étranger·ère·s dans les secteurs où les besoins sont les plus criants, comme celui de la santé. Le PRCIIRI est révélateur de cette tendance.

Ces derniers mois, les débats entourant l’immigration se sont principalement articulés autour de la capacité des infrastructures sociales du Québec à accueillir la croissance du nombre de personnes sur le territoire. L’immigration temporaire, et particulièrement les « permis fermés », ont aussi fait l’objet d’importantes critiques vu les conditions d’exploitation dans lesquelles ils confinent les personnes. Bien que le Québec et le Canada se soient engagés à diminuer l’immigration non permanente, il convient de noter que les modifications qui ont été apportées ne concernent qu’une partie des secteurs d’emploi. Dans celui de la santé, la majorité des mécanismes d’accélération et de facilitation des démarches d’immigration sont donc toujours en vigueur.

Ces débats oblitèrent cependant les considérations éthiques et politiques qui découlent des pratiques de recrutement international déployées par les pays du Nord vers les pays du Sud global.

Il manque présentement 18 millions de travailleur·euse·s de la santé à travers le monde pour atteindre la couverture sanitaire universelle d’ici 2030 — dont le tiers (5,9 millions) correspond à la pénurie d’infirmières : c’est ce que révèle le rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur la situation du personnel infirmier dans le monde en 2020. Toute chose n’étant pas égale, « 89 % de cette pénurie (soit 5,3 millions de personnes) est concentrée dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, où la croissance du nombre d’infirmiers(ères) suit à peine celle de la population, et où les niveaux de densité de personnel par rapport à la population ont donc peu progressé »21. C’est donc dire que c’est dans les pays du Sud global que le manque d’infirmières est le plus marqué, avec les enjeux que cela suppose en termes d’accès aux soins et de santé publique pour la population locale.

Cette répartition inégale du « stock » d’infirmières est liée aux ressources dont disposent les pays du Sud pour former leur personnel de soins, mais aussi à la croissance de l’émigration des infirmières de ces régions vers les pays du Nord, en quête de meilleures conditions de vie et de travail pour elles et leur famille. Comme le souligne le rapport de l’OMS, elle reflète aussi la dépendance des pays à revenu élevé envers l’immigration pour pourvoir leurs postes en santé. Dans ces derniers, 15,2 % des infirmières sont nées ou formées dans un autre pays que celui où elles exercent ; dans les pays de l’OCDE, ce sont 550 000 infirmières qui sont formées à l’étranger, une proportion qui a d’ailleurs augmenté de 20 % entre 2011 et 2016. Une infirmière africaine sur dix travaillerait donc hors du continent22. Et, si on regarde la situation au Québec plus particulièrement, l’OIIQ évalue qu’environ 10 % de ses membres ont été formés à l’étranger23.

La mise en place de mesures contribuant activement à augmenter ces migrations joue un rôle pivot dans l’aggravation de ces iniquités. Pour cette raison, l’OMS produit depuis 2020 une Liste d’appui et de sauvegarde de personnel de santé. Selon l’OMS, les 55 pays compris sur cette liste (principalement dans la région africaine) devraient entre autres « bénéficier de mesures de sauvegarde pour décourager le recrutement international actif de personnels de santé »24. Cette demande a été réitérée par différentes organisations internationales, dont l’Organisation des Nations unies (ONU)25 et le Conseil international des infirmières (CII)26.

Dans ce contexte, le PRCIIRI doit faire l’objet d’un examen critique. Non seulement les campagnes de recrutement menées, dès la première phase, concernent des pays pour lesquels le ratio du personnel de santé est critique, mais certains d’entre eux ont expressément été identifiés par la « liste rouge » de l’OMS. C’est le cas du Cameroun (première phase), de la Côte d’Ivoire et du Congo (deuxième phase), auxquels on doit ajouter le Bénin et le Congo — vers lesquels Recrutement santé Québec s’est tourné pour le recrutement de PAB27.

Interpellé sur le sujet en septembre 2023 par Radio-Canada, le MIFI s’est défendu de pratiquer un recrutement éthique « dans le respect du marché local », « la mission […] vis[ant] essentiellement, pour le secteur de la santé, les préposées aux bénéficiaires. Cette profession a été identifiée par les partenaires des gouvernements locaux comme n’étant pas à risque »28. En septembre 2024, un reportage de Radio-Canada rapportait pourtant que 93 % des participantes du PRCIIRI venaient d’Afrique, « notamment du Cameroun, de la Côte d’Ivoire et du Maroc »29. Le Québec compte 77 infirmières pour 10 000 habitant.e.s, le Cameroun en compte 1,930.

Après avoir recruté autour de 1000 infirmières (en majeure partie africaines), le gouvernement québécois a annoncé le 2 octobre dernier sa décision de cesser ses missions sur le continent africain (à l’exception de la Tunisie) pour des raisons « éthiques »31. Cette annonce répond aux différentes pressions internationales évoquées précédemment, mais aussi plus directement aux demandes des gouvernements des pays concernés, dont le Maroc particulièrement. Leurs demandes sont notamment motivées par le coût élevé de la formation des professionnels de santé, assumé par la collectivité, et, d’autre part, les risques associés au manque de personnel de la santé sur leur territoire pour répondre à leurs propres besoins nationaux.

L’annonce de la fin du recrutement dans les pays d’Afrique (à l’exception de la Tunisie) a été accueillie favorablement par les pays concernés ; elle ne signifie cependant, ni la fin ni du PRCIIRI, ni des pratiques de recrutement international à l’extérieur des pays de l’OCDE. Non seulement les missions se poursuivent en Tunisie, mais des activités de prospection et d’attraction ont été entamées au Liban et dans les pays Golfe à la fin de l’année 2024 en Arabie saoudite, à Bahreïn, aux Émirats arabes unis, au Koweït, à Oman et au Qatar. Le fait que de telles opérations aient cours au Liban, actuellement éprouvé par les frappes israéliennes, démontre par ailleurs que le respect des engagements internationaux est loin d’épuiser les considérations éthiques qui sont derrière la façon avec laquelle les initiatives de recrutement sont pensées et déployées.

C’est donc dire que, pour combler le déficit de travailleuses du care sur son territoire, le Québec « pille »32 les professionnelles de santé des pays qui en ont le plus besoin. Cette migration, du Sud vers le Nord, de la main-d’œuvre féminine qualifiée dans les secteurs du care met en relief le caractère à la fois genré et néocolonial des dynamiques contemporaines de « fuite des cerveaux », et surtout le rôle actif que jouent les États du Nord dans leur renouvellement.

Le PRCIIRI : dislocation entre les promesses du projet et la réalité du terrain

La mise en place du PRCIIRI s’inscrit dans une dynamique inégale Nord-Sud, mais ses effets d’iniquité se prolongent à l’échelle locale. Les conditions qui sont imposées aux infirmières qui immigrent via le PRCIIRI placent en effet celles-ci dans diverses situations de vulnérabilité ; elles mettent de fait en doute la valeur qu’accordent les décideurs publics aux aspirations personnelles et professionnelles des candidates et aux sacrifices qu’elles font en quittant leur pays d’origine.

Accès au logement et aux services de garderies : des problèmes qui n’épargnent pas les candidates

La province au complet est sujette à une crise du logement majeure : en 2024, le taux d’inoccupation des logements au Québec était de 1,8 %, un taux très bas bien que légèrement supérieur à celui de 2023 (1,3 %)33. Par conséquent, le prix des logements disponibles a bondi ces dernières années dans le parc privé locatif34. Alors que l’Agence de la consommation en matière financière du Canada recommande que les dépenses liées au logement ne dépassent pas 35 % du revenu des ménages35, une enquête du journal Le Devoir, en date de juillet 2023, révèle que le prix moyen des logements disponibles à la location s’élève au-dessus de 1000 dollars dans toute la province36. Cette somme représente plus de 50 % de l’allocation que reçoivent les participantes du PRCIIRI.

Les obstacles rencontrés par les participantes du PRCIIRI pour accéder à un logement dont le loyer respecte leur budget sont bien documentés dans le bilan de la phase 1 du programme en raison des efforts qu’ils ont nécessité par les comités régionaux. Les personnes immigrantes récentes sont particulièrement susceptibles de payer le tribut de la crise du logement, avec le lot de stress que la recherche d’un chez-soi où installer sa famille peut susciter en contexte de déracinement. Elles ne disposent souvent pas d’historique de crédit et ont de plus grandes probabilités de subir des discriminations vis-à-vis des autres candidat.e.s, particulièrement si elles sont racisées — des problématiques qui ont toutes été éprouvées par les participantes du programme. En dépit des engagements ministériels d’accompagner les candidates du PRCIIRI dans leur installation, plusieurs participantes ont ainsi été contraintes de se loger dans un appartement trop cher, ne répondant pas à leurs besoins, surtout compte tenu qu’elles sont plusieurs à avoir immigré avec leur famille37. Le cas, rapporté dans le journal La Presse, d’un couple et de son enfant de 4 ans forcés de vivre deux mois dans une chambre d’un service communautaire d’hébergement temporaire est à cet égard édifiant38. De telles conditions sont loin d’être idéales compte tenu de leurs effets négatifs sur la capacité des participantes à se consacrer pleinement à leur projet professionnel.

Dans la même veine, un deuxième défi auquel les participantes du PRCIIRI ont été confrontées concerne l’accès à des services de garde, a fortiori abordables. Les places en garderie sont rares dans toute la province : à la rentrée 2024, 34 000 enfants étaient sur liste d’attente39. L’un des principaux facteurs expliquant cette pénurie est la difficulté de recrutement et de rétention des professionnelles de la petite enfance, aux conditions de travail peu valorisées. Alors même que le gouvernement projette d’ouvrir 37 000 places en garderie d’ici 2027, 3200 places en garderie ont disparu à l’échelle de la province entre 2023 et 2024, selon le ministère de la Famille. Les garderies subventionnées n’ont ainsi que très rarement de places disponibles, particulièrement dans les régions éloignées, et les places dans les garderies privées peuvent monter jusqu’à 75 $ par jour.

Pour pallier ces difficultés, les partenaires du projet ont travaillé afin d’augmenter l’allocation pour frais de garde à 40 $ par jour en vue de faciliter l’accès des enfants d’âge préscolaires des candidates au réseau de garde privé40. Cependant, non seulement cette somme n’est pas toujours venue accoter les dépenses engagées, mais l’injection d’argent supplémentaire ne règle pas, en soi, le problème de la pénurie de ressources humaines dans le secteur. En l’absence de solution de garde pérenne, plusieurs candidates et leur conjoint·e·s se sont ainsi trouvées dans une situation de stress et de casse-tête logistique. Devant assumer à la fois la charge de travail liée à leurs études, à leur emploi et à leurs responsabilités parentales, c’est, encore une fois, leur capacité à se consacrer pleinement à leur projet professionnel qui est mise à mal.

Travailler comme PAB pendant les études : une contrainte marquée par la précarité

La possibilité qu’ont les participantes du PRCIIRI de travailler comme PAB pendant qu’elles complètent leur formation d’appoint est présentée comme une occasion d’intégration professionnelle. L’occupation d’un tel emploi constitue néanmoins dans les faits une nécessité financière, vu l’insuffisance de l’allocation hebdomadaire par rapport au coût de la vie. Les dépenses supplémentaires qui guettent les participantes à leur arrivée — liées à leur installation, mais aussi au « réel » coût de la vie qu’elles n’avaient pas anticipé (qu’il s’agisse de payer cher leur loyer en raison de la pénurie de logements abordables ou de devoir recourir à des services de garde privés) — apparaissent en effet difficilement absorbables avec une allocation de 500 $ par semaine seulement. D’après un reportage du journal Le Devoir, ce sont d’ailleurs toutes les participantes de la deuxième cohorte du cégep de l’Abitibi-Témiscamingue qui ont dû avoir recours à des banques alimentaires, faute de liquidités suffisantes41.

Le rythme soutenu de la formation, additionné à cet emploi de PAB, est cependant à rebours de bonnes pratiques permettant la conciliation famille-travail-études. Dans la pratique, c’est en effet une triple journée permanente qui est imposée aux participantes, accentuée par la division du travail au sein du foyer. De plus, aucune semaine de congé n’est véritablement prévue puisque les participantes sont appelées à travailler jusqu’à temps plein pendant les vacances scolaires. En ce sens, l’exercice de cet emploi, en parallèle des études à temps plein, ne permet pas un répit nécessaire pour se concentrer sur une formation aussi intense.

Les participantes, déjà infirmières qualifiées dans leur pays d’origine, occupent donc un emploi pour lequel elles sont surqualifiées, aux conditions de travail éreintantes — faut-il le rappeler. La profession de PAB, comme celle d’infirmière, peine à recruter et à retenir la main-d’œuvre : dévalorisé, ce métier s’exerce dans des conditions de travail difficiles, avec des cadences rapides du fait du trop grand ratio PAB/patient.e.s.

Dans les faits, avant même de pouvoir exercer leur profession, les participantes sont donc exploitées pendant un an : elles pallient les problèmes structurels du système de santé en officiant comme PAB avec un salaire moindre que celui que supposent leurs qualifications, faute d’une allocation suffisante pour leur permettre de se concentrer sur leurs études. Elles n’ont d’autres choix que de subir cette exploitation, en raison de la précarité économique dans laquelle elles sont plongées par les modalités même du PRCIIRI.

Un accès à la profession loin d’être garanti

Les conditions de vie difficiles qui sont imposées aux participantes du PRCIIRI pendant qu’elles complètent leur AEC sont loin d’être optimales pour assurer leur réussite scolaire, sans mentionner le climat empreint de racisme dont certaines étudiantes ont témoigné (à visage couvert) dans certains établissements42. La violence des propos et comportements dont ont été victimes certaines participantes dans les classes et en milieu de stage, rapportés notamment par la lanceuse d’alerte évoquée en introduction, est révélatrice de la persistance des préjugés et de l’hostilité qui guettent les personnes immigrantes et racisées dans les institutions québécoises. Face à ces dénonciations, la déresponsabilisation du gouvernement est révélatrice du caractère systémique du racisme en cause43.

C’est une épée de Damoclès qui pend au-dessus de la tête des participantes du PRCIIRI en cas d’échec à un cours, synonyme d’expulsion du programme. Leurs allocations s’arrêtent alors immédiatement, de même que leur permis d’études et tous les droits qui y sont attachés : couverture maladie, numéro d’assurance sociale, autorisation de travailler comme PAB… provoquant des situations financières intenables pour elles et leur famille. Sans allocation et sans possibilité de travailler, c’est alors la voie du retour dans leur pays d’origine qui est pointée aux candidates, ou celle de demander un permis de travail fermé auprès de l’établissement dans lequel elles ont travaillé comme PAB. Toutefois, cette option suppose de demander un nouveau permis de travail, impliquant des délais de traitement durant lesquels les personnes seront laissées sans revenus. Qui plus est, c’est un permis de travail fermé qui est prévu dans ce dispositif, enchaînant les personnes à leur employeur et leur faisant subir une déqualification forcée.

Quant à la possibilité de repêchage, celle-ci est rendue quasi impossible vu les règles du PRCIIRI. L’entièreté de la formation doit en effet être complétée dans une même région, et le calendrier scolaire des cégeps ne permet pas une reprise suffisamment rapide des modules échoués compte tenu de l’échéance de leur permis d’études44. C’est seulement à la suite de plusieurs sorties publiques que des cohortes de reprise ont été mises en place45. Cette solution est loin d’avoir réglé le problème de manière systémique. En avril 2025, un article publié dans Le Devoir révèle que les échecs à l’AEC perdurent au sein de plusieurs cohortes en raison des pratiques d’enseignement et d’évaluation discriminatoires et du manque de soutien que reçoivent les candidates46.

Selon le Centre de recherche-action sur les relations raciales, les « conditions excessivement restrictives » du PRCIIRI et les impacts d’un échec scolaire n’ont pas été pleinement expliqués aux candidates du PRCIIRI47. Comme l’indiquent plusieurs articles journalistiques, c’est en effet uniquement face au fait accompli, après qu’elles-mêmes ou un camarade de classe ait échoué un examen, que plusieurs des participantes ont pris connaissance du caractère éliminatoire de la non-réussite d’un module, avec le sentiment de « trahison » que cela suscite48. Plusieurs d’entre elles sont d’ailleurs catégoriques : elles n’auraient pas fait le choix de participer au programme, de quitter leur emploi dans leur pays d’origine, ni d’emmener leur famille avec elles si elles avaient été avisées de ces éventualités.

La réussite de l’examen de l’OIIQ est censée parachever l’intégration des participantes du PRCIIRI à titre d’infirmière. On est cependant en position de soulever certaines craintes à cet égard. En 2022, le Commissaire à l’admission aux professions a lancé une enquête concernant l’examen à la suite du taux de réussite historiquement bas de 45,4 % à l’examen de septembre 2022. Comme le souligne son rapport d’étape 2, ce taux était d’autant plus bas chez les détentrices d’une formation collégiale — 40,3 %, contre 69,2 % pour les candidates issues d’une formation universitaire — et famélique chez les personnes détentrices d’une AEC « Intégration à la formation infirmière au Québec » (assimilable à celle que suivent les participantes du PRCIIRI) : 13,8 %49.

En cause, selon le rapport d’étape 3 du Commissaire rendu public en octobre 2023 : des « failles et fragilités de l’examen de l’Ordre concernant notamment sa validité, sa fiabilité et l’établissement de sa note de passage, factuellement et statistiquement documentées »50. Ces observations ne sont pas étrangères à ce que la Fédération nationale des enseignants et enseignantes du Québec (FNEQ-CSN) considère une « une bataille idéologique pour faire du baccalauréat la seule porte d’entrée dans la profession », au détriment des formations données au cégep51. En effet, l’Ordre juge que « la formation collégiale, soit les programmes d’études techniques en soins infirmiers, ne sont plus suffisants pour exercer l’ensemble des activités professionnelles de manière autonome et sécuritaire »52. On peut y comprendre une volonté, à terme, de faire disparaître les infirmières techniciennes du réseau de la santé.

Face à la menace d’être mis sous tutelle, l’OIIQ n’a peu d’autre choix que de procéder aux redressements nécessaires53 ; en mars 2024, le taux de réussite global s’est ainsi hissé à 92 %54, puis à 94,6 % en septembre de la même année55. Selon les données transmises par le MIFI à Radio-Canada, le taux de réussite des participantes du PRCIIRI à l’examen de l’OIIQ s’élève pour sa part à 87 % pour les cohortes l’ayant passé en septembre 2023 et mars 202456. Non seulement l’écart de réussite entre le taux global et celui concernant les participantes du PRCIIRI soulève certaines interrogations, mais il convient de rappeler qu’il s’agit ici de personnes diplômées et expérimentées dans leur pays d’origine. Il y a donc lieu de se questionner à savoir si certains biais persistent à la défaveur des personnes nées à l’extérieur du Québec.

Le PRCIIRI : trois problèmes de fond

Au vu de ces différents éléments, nous pouvons établir trois constats.

Mésinformation et prise en charge approximative des participantes

Outre la reformation intensive couplée à un emploi exigeant à temps partiel ainsi que la mésinformation sur une formation qui devait n’être qu’une mise à niveau, voire une simple formalité, le gouvernement québécois ne s’est visiblement pas assuré que les participantes soient réellement informées qu’un seul échec dans un des modules de formation signifierait une exclusion du programme. Elles n’étaient donc pas en mesure d’évaluer les risques encourus, particulièrement quant aux conséquences de la potentielle fin du permis d’études et, au bout du compte, d’une possible plongée dans la précarité, puisque sans emploi, sans revenus ni couverture de santé. La réussite du programme de formation, présenté comme un passeport vers l’intégration au système de santé, le droit de travailler et de vivre au Québec et la possibilité à terme d’acquérir la résidence permanente, s’est transformée en une épée de Damoclès pouvant tomber du jour au lendemain.

Ainsi, le premier constat que nous pouvons faire est double. Non seulement, le gouvernement n’a visiblement pas mis en place tous les moyens, en amont, afin de véritablement favoriser l’expérience positive des participantes enrôlées et leur succès scolaire, qu’il s’agisse de l’accès au logement et services de garde ou encore de favoriser leur accueil au sein des milieux scolaires et professionnels. Mais aussi, il semble avoir manqué de transparence envers les participantes sur le déroulement du PRCIIRI, notamment par rapport aux conséquences en cas d’échec à un cours.

Au lieu d’une RAC en bonne et due forme, encore et toujours la voie de la rediplomation

Le PRCIIRI a été lancé afin de pallier le manque de personnel dans le réseau public de la santé québécois par le biais d’une immigration ciblée, en l’occurrence de personnes détentrices de diplômes d’infirmières. En dépit de ses ambitions de recrutement sans précédent, le PRCIIRI n’a pas fait l’objet d’ententes de reconnaissances mutuelles des qualifications. Ces infirmières, qualifiées et bien souvent dotées d’une expérience de travail conséquente, sont par conséquent contraintes de se « reformer » (au système québécois) pour pouvoir exercer leur profession dans la province ; c’est à titre d’étudiantes qu’elles arrivent au Québec, au lieu de professionnelles de santé rompues à l’exercice.

Les participantes au PRCIIRI sont certes arrivées en consentant à une mise à niveau afin de s’intégrer aux spécificités du système de soin dans la province. Cependant, force est de constater que le PRCIIRI reconduit une problématique déjà bien dénoncée par rapport aux formations universitaires : l’absence de procédure de reconnaissance des acquis et des compétences en bonne et due forme, au profit de la rediplomation57.

Les compétences des participantes du PRCIIRI varient du fait de leurs expériences professionnelles plurielles, de même que leurs formations, selon le pays dont elles sont originaires. Plutôt que de reconnaître et d’embrasser cette hétérogénéité via un parcours de RAC personnalisé et articulé aux compétences détenues par les candidates, le PRCIIRI opte pour une formule générique qui assume et homogénéise les mises à niveau jugées nécessaires à l’exercice de la profession infirmière au Québec.

Le PRCIIRI : un passeport vers la déqualification

Troisièmement, on constate que les infirmières recrutées via le PRCIIRI subissent une déqualification multiple tout au long de leur parcours.

Tout d’abord, pendant leur processus de reformation, elles exercent un emploi de PAB. De ce fait, en tant qu’infirmières diplômées, elles exercent un emploi demandant des compétences inférieures à leurs qualifications, et valorisé par un salaire moindre que celui auquel elles peuvent prétendre dans le cadre de leur métier d’origine. La possibilité pour les participantes au PRCIIRI de travailler en tant que PAB pendant leurs études répond à un double objectif : fournir un emploi aux personnes pour pallier un financement grandement insuffisant, d’autant plus lorsque qu’elles ont une famille à charge, et combler les postes vacants de PAB dans les régions qui accueillent les participantes au programme. L’insuffisance de l’allocation pour assurer un train de vie correct durant la formation opère ici comme un puissant mécanisme d’enchaînement dans la déqualification.

Ensuite, une fois leur formation complétée, elles seront titulaires d’une AEC, quel que soit leur niveau de qualification originel : quel que soit leur niveau de formation, leurs spécialités, leurs certificats, et leur statut dans leur pays d’origine, elles seront considérées une fois en emploi au Québec au niveau salarial et de responsabilité d’une infirmière technicienne, sans pouvoir faire valoir de compétences supplémentaires. Un processus de RAC effectif, formalisé, équitable et transparent, plutôt que l’obligation de compléter une AEC, aurait permis d’éviter ces écueils.

Enfin, en cas d’échec à l’examen de l’OIIQ, les participantes qui désirent demeurer au Québec et exercer dans le réseau de la santé sont contraintes à l’emploi de PAB qu’elles occupaient pendant leurs études. Elles subiront alors une déqualification durable. Non seulement elles n’auront plus l’occasion de faire reconnaître les acquis et compétences dont elles disposent, qui sont la raison même pour laquelle elles ont été recrutées, ont quitté leur ancien emploi et leur pays d’origine, mais elles seront également enchaînées à leur employeur au Québec par le biais d’un permis fermé, dans un emploi qui ne permet aucune mobilité professionnelle ascendante… à moins de se reformer encore une fois.

Conclusion

Alors qu’est mise en place une énième mesure de recrutement de personnel de santé à l’international, les conditions de travail et d’emploi dans le secteur infirmier au Québec ne cessent de se dégrader. Le système de santé public peine à retenir sa main-d’œuvre existante.

En 2009, une enquête de Brunelle-Agbeti, Hurtubise et Rivard avait identifié les facteurs qui ont poussé 52 % des nouvelles infirmières au Centre Hospitalier Universitaire de Montréal (CHUM) à quitter leur poste dans les 24 mois ayant suivi leur embauche : la lourdeur de la tâche, le ratio infirmière/patient.e.s trop élevé ainsi que les horaires volumineux et instables58. Plus d’une décennie plus tard, les constats restent les mêmes : le rapport des commissaires sur les  états  généraux  de  la  profession  infirmière  de  2021  continue  de  pointer  ces dysfonctionnements, parmi d’autres59.

L’image d’infirmières dévouées, soignant par vocation sans compter leurs heures, a la vie dure, et cette déconsidération est un facteur clé de leur désertion du réseau public. Dans ce contexte, il apparaît problématique que la solution apportée par le gouvernement québécois consiste à aller recruter outre-mer, de surcroît dans des pays dont les ressources en personnel de santé sont elles-mêmes critiques, en leur faisant miroiter la possibilité de s’établir à long terme au pays. C’est d’ailleurs dans cette ligne de pensée que l’Association des infirmières et des infirmiers du Canada et la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ)60 demandent une meilleure planification de la gestion des ressources humaines au sein du système de santé québécois, en collaboration avec les infirmières, en investissant davantage sur la rétention du personnel soignant déjà présent. En somme, de meilleures conditions de travail, pour les infirmières déjà présentes comme pour celles qui s’apprêtent à les rejoindre.

Ces constats apparaissent d’autant plus troublants vu les conséquences du PRCIIRI en matière de déqualification professionnelle. À cet égard, le PRCIIRI est loin d’être un cas isolé ; il en constitue simplement la dernière mouture la plus sophistiquée : comme nous l’avons souligné dans notre étude publiée en 202461, nombre des programmes de (re)formation dédiés à la main-d’œuvre immigrante qui ont été mis en place depuis le début de la pandémie de COVID-19 constituent un passeport de déqualification, particulièrement pour les professions féminisées. En lieu et place d’une RAC effective, ce sont bien trop souvent des mécanismes de rediplomation auxquels sont confrontées les personnes immigrantes. Aussi, si le gouvernement souhaitait agir concrètement contre la déqualification des personnes immigrantes, on observerait de réelles mesures pour résoudre les dysfonctionnements actuels du processus de RAC ainsi que des mesures d’accompagnement à destination des personnes candidates. Dans le contexte actuel, c’est à croire que la déqualification qu’elles subissent durant leur reformation (et par la suite, si elles n’obtiennent pas l’examen) est totalement assumée, voire utilitaire pour combler les besoins de PAB dans le secteur public. L’approche du PRCIIRI en matière d’immigration et de gestion des flux de main-d’œuvre, aux antipodes de toute considération humanitaire, instrumentalise ainsi le désir de meilleures conditions de vie et perspectives d’emploi des personnes immigrantes, ainsi que la réputation de la province comme « terre d’accueil », pour façonner une immigration qui correspond aux besoins nationaux et régionaux du marché du travail.

En janvier 2025, via une lettre ouverte adressée au MIFI, la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI)62 formulait une série de pistes de réflexion et de recommandations quant à l’avenir du PRCIIRI : parmi elles, la nécessité de délivrer une information claire et transparente, tant sur le déroulement du programme que sur les conditions de vie sur place (coût de la vie seul et en famille, budget nécessaire à l’installation, problématique du manque de logement et de places en garderie, etc.), ainsi que sur les conséquences d’un échec à l’examen : en somme, de délivrer aux personnes les informations nécessaires leur permettant de prendre une décision éclairée sur leur participation au programme. Pour une meilleure intégration au Québec ainsi que pour sortir les personnes de la dépendance au permis d’études, la TCRI recommande aussi de faciliter l’accès à la résidence permanente en délivrant rapidement des certificats de sélection au Québec. La mise en place de ces recommandations, pour ce programme comme pour ceux à venir, permettrait aux personnes d’envisager leur avenir plus sereinement, sans épée de Damoclès au-dessus de leur tête.


1 Lisa-Marie Gervais (2025, 28 janvier) « Une infirmière congédiée après avoir soutenu des étudiants », Le Devoir. https://www.ledevoir.com/societe/836662/devoir-enquete-infirmiere-congediee-apres-avoir-soutenu- etudiants-africains-abitibi

2 Institut de la statistique du Québec. (2024). Portrait et évolution des postes vacants dans l’industrie des soins de santé et de l’assistance sociale au Québec entre 2019 et 2023.

3 Institut de la statistique du Québec. (2024). « Les postes vacants dans l’industrie des soins de santé et de l’assistance sociale au Québec : Importance, caractéristiques et évolution », Marché du travail et rémunération, 38, 1‑12.

4 Cette entente permet aux personnes qui détiennent un diplôme d’État d’infirmière français d’obtenir un permis d’exercice régulier de l’OIIQ à la suite d’un stage d’intégration en milieu hospitalier de 75 jours, sans avoir besoin de passer l’examen d’entrée à la profession. Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (2016)

Portrait sommaire de l’effectif infirmier du Québec 2015-2016. https://www.oiiq.org/documents/20147/237836/7444_doc.pdf/e1014ade-c53e-c810-0212-6391214924d3  5 Johanne Roy (2015, 15 mai) « Recrutement infirmier en France », Le Journal de Québec. https://www.journaldequebec.com/2015/05/15/recrutement-infirmier-en-france

6 Davide Gentile (2017, 28 septembre) « Des infirmières courtisées jusqu’en France, un geste prématuré selon la FIQ », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1058426/infirmieres-recrutement-france-premature- selon-fiq

7 David Gentile (2018, 1er mai) « Pénurie d’infirmières : des hôpitaux du Québec retournent recruter en France », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1098339/penurie-infirmieres-etablissements-quebecois- recrute-france

8 David Gentile (2018, 12 novembre) « Le Québec intensifie son recrutement d’infirmières françaises », Radio- Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1135331/sante-emploi-recrutement-entranger-france-hopitaux

9 Daniel Boily et David Gentile (2021, 16 février) « Les établissements de santé québécois veulent recruter 1700 infirmières à l’étranger », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1771017/recrutement- infirmieres-preposes-etranger-sante-quebec

10 Daniel Boily, Davide Gentile et Romain Schué (2021, 12 octobre) « Québec lance une mission historique de recrutement d’infirmières à l’étranger », Radio-Canada. https://ici.radio- canada.ca/nouvelle/1831076/infirmieres-recrutement-quebec-france-liban-penurie

11 Gouvernement du Québec (2021, 30 novembre) Opération main-d’œuvre – Mesures ciblées pour certains secteurs prioritaires. https://www.quebec.ca/gouvernement/ministere/emploi-solidarite- sociale/publications/operation-maindoeuvre

12 Gouvernement du Québec (2022, 16 février) Le ministre Jean Boulet dévoile un projet de reconnaissance des compétences pour recruter 1 000 infirmières et infirmiers à l’international. https://www.quebec.ca/nouvelles/actualites/details/le-ministre-jean-boulet-devoile-un-projet-de-reconnaissance- des-competences-pour-recruter-1-000-infirmieres-et-infirmiers-a-linternational-37995

13 Gouvernement du Québec. (2022, 16 février). Le ministre Jean Boulet dévoile un projet de reconnaissance des compétences pour recruter 1 000 infirmières et infirmiers à l’international. https://www.quebec.ca/nouvelles/actualites/details/le-ministre-jean-boulet-devoile-un-projet-de-reconnaissance- des-competences-pour-recruter-1-000-infirmieres-et-infirmiers-a-linternational-37995

14 Gouvernement du Québec (2024, 1er novembre) Projet de reconnaissance des compétences d’infirmières et d’infirmiers recrutés à l’international Bilan de la phase 1, p.3

15 Pierre Saint-Arnaud (2022, 16 février) « 65 millions pour recruter 1000 infirmières à l’étranger », La Presse. https://www.lapresse.ca/actualites/sante/2022-02-16/65-millions-pour-recruter-1000-infirmieres-a-l- etranger.php?msclkid=3c0719cacee311ec86cf10584b3cb86d

16 Gouvernement du Québec (2022, 16 février) Le ministre Jean Boulet dévoile un projet de reconnaissance des compétences pour recruter 1 000 infirmières et infirmiers à l’international. https://www.quebec.ca/nouvelles/actualites/details/le-ministre-jean-boulet-devoile-un-projet-de-reconnaissance- des-competences-pour-recruter-1-000-infirmieres-et-infirmiers-a-linternational-37995

17 Daniel Boily et Davide Gentile (2023, 1er mars) « La filière africaine pour recruter 1000 infirmières », Radio- Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1958859/filiere-africaine-infirmieres-recrutement-quebec

18 Daphnée Dion-Viens (2021, 24 septembre) « Baisse de 10 % des inscriptions en soins infirmiers depuis dix ans », Le Journal de Québec. https://www.journaldequebec.com/2021/09/24/baisse-de-10-des-inscriptions-en- soins-infirmiers-depuis-dix-ans

19 Lisa-Marie Gervais (2024, 27 mars) « Stress et colère pour des infirmières recrutées à l’étranger », Le Devoir. https://www.ledevoir.com/societe/809753/immigration-stress-colere-infirmieres-recrutees-etranger

20 La Presse canadienne (2023, 30 janvier) « Québec échoue à recruter des préposés aux bénéficiaires à l’étranger », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1952015/beneficiaires-preposes-recrutement- etranger-quebec

21 Organisation mondiale de la santé (OMS) (2020) La situation du personnel infirmier dans le monde 2020 : investir dans la formation, l’emploi et le leadership, p. xiii https://iris.who.int/bitstream/handle/10665/332163/9789240004900-fre.pdf?sequence=1

22 Daniel Boily, Davide Gentile et Yasmine Khayat (2024, 2 octobre) « Québec cesse de recruter des infirmières en Afrique pour des raisons « éthiques », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2108988/recruter- infirmieres-afrique-ethique-caq-maroc-tunisie

23 Sébastien Desrosiers (2023, 13 septembre) « Québec recrute du personnel de la santé dans des pays

« vulnérables », déplore l’OMS », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2009823/quebec-recrute- personnel-sante-afrique

24 Organisation mondiale de la santé (2023) Liste OMS d’appui et de sauvegarde pour les personnels de santé

2023, p. 2. https://iris.who.int/bitstream/handle/10665/374016/9789240081567-fre.pdf?sequence=1

25 Nations unies (2023, 14 mars) « 55 pays confrontés à une pénurie de personnel de santé liée à la Covid-19 (OMS) », ONU Info. https://news.un.org/fr/story/2023/03/1133242

26 Conseil international des infirmières (2024, 20 décembre) « Le CII demande un renforcement du code sur le recrutement international et un accord équitable pour les pays qui perdent leurs infirmières expérimentées ». https://www.icn.ch/fr/actualites/le-cii-demande-un-renforcement-du-code-sur-le-recrutement-international-et- un-accord

27 Sébastien Desrosiers (2023, 13 septembre) « Québec recrute du personnel de la santé dans des pays

« vulnérables », déplore l’OMS », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2009823/quebec-recrute- personnel-sante-afrique

28 Sébastien Desrosiers (2023, 13 septembre) « Québec recrute du personnel de la santé dans des pays

« vulnérables », déplore l’OMS », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2009823/quebec-recrute- personnel-sante-afrique

29 Davide Gentile et Daniel Boily (2024, 23 septembre) « Un taux de succès élevé pour le personnel infirmier recruté en Afrique », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2106502/recrutement-infirmieres- afrique-immigration-caq

30 Sébastien Desrosiers (2023, 13 septembre) « Québec recrute du personnel de la santé dans des pays

« vulnérables », déplore l’OMS », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2009823/quebec-recrute- personnel-sante-afrique

31 Daniel Boily, Davide Gentile et Yasmine Khayat (2024, 2 octobre) « Québec cesse de recruter des infirmières en Afrique pour des raisons « éthiques », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2108988/recruter- infirmieres-afrique-ethique-caq-maroc-tunisie

32 Catherine-Anne Mille (2023, 5 avril) « Le pillage de ceux qui n’ont rien », La Presse. https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2023-04-05/recrutement-international-des-infirmieres/le-pillage-de- ceux-qui-n-ont-rien.php

33 Institut de la statistique du Québec (ISQ) (2024) Taux d’inoccupation des logements locatifs.

34 Entre 2020 et 2023, il a augmenté par exemple de 27 % à Montréal, 33 % à Québec, 44 % à Sherbrooke, 50 % à Trois-Rivières, 49 % à Rimouski et 37 % à Saguenay. Regroupement des comités logement et des associations de locataires du Québec (RCLALQ) (2024, juin). Déménager, un cauchemar pour les locataires, une occasion de rêve pour les propriétaires. https://rclalq.qc.ca/wp-content/uploads/2024/06/Demenager_-cauchemar-pour- les-locataires-2024.pdf

35 Agence de la consommation en matière financière du Canada (2017) « Louer un appartement ou une maison ». https://www.canada.ca/fr/agence-consommation-matiere-financiere/services/louer-premier- appartement.html

36 Lauriane Croteau, Catherine Bombardier et Cédric Gagnon. (2023, 28 juin) « Quel est le loyer moyen dans les

municipalités du Québec ? », Le Devoir. https://www.ledevoir.com/interactif/2023-06-28/logement/index.html

37 Lisa-Marie Gervais (2024, 27 mars) « Stress et colère pour des infirmières recrutées à l’étranger », Le Devoir. https://www.ledevoir.com/societe/809753/immigration-stress-colere-infirmieres-recrutees-etranger

38 Alice Girard-Bossé (2023, 14 mai) « Mauvaise surprise pour une immigrante enceinte », La Presse. https://www.lapresse.ca/actualites/sante/2023-05-14/recrutement-d-infirmieres-a-l-etranger/mauvaise-surprise- pour-une-immigrante-enceinte.php

39 Marie-Pier Mercier. (2024, 19 septembre). « Places en garderie : « le ministère remplit un seau troué » »,

Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2105738/penurie-place-garderie-cpe

40 Gouvernement du Québec (2024, 1er novembre) Projet de reconnaissance des compétences d’infirmières et d’infirmiers recrutés à l’international Bilan de la phase 1, p.13

41 Lisa-Marie Gervais (2024, 27 mars) « Stress et colère pour des infirmières recrutées à l’étranger », Le Devoir. https://www.ledevoir.com/societe/809753/immigration-stress-colere-infirmieres-recrutees-etranger

42 Lisa-Marie Gervais. (2025, 28 janvier) « Des étudiants infirmiers victimes de racisme en Abitibi », Le Devoir. https://www.ledevoir.com/societe/836671/devoir-enquete-etudiants-infirmiers-victimes-racisme-abitibi ; Lisa- Marie-Gervais (2025, 14 février) « Des enseignants dénoncent le racisme envers les infirmiers africains à

Gaspé », Le Devoir. https://www.ledevoir.com/societe/sante/844195/enseignants-denoncent-racisme-envers- infirmiers-africains-gaspe

43 Isabelle Porter (2025, 28 janvier) « Le racisme à l’endroit d’infirmiers africains dénoncé au Parlement », Le Devoir. https://www.ledevoir.com/politique/quebec/836899/racisme-endroit-infirmiers-africains-denonce- parlement

44 Marika Wheeler (2024, 10 juillet) « Des infirmiers recrutés à l’étranger se sentent « trahis » par le Québec »,

Radio-Canadahttps://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2086673/recrutement-international-crise-reseau-sante

45 Bianca Sickini-Joly (2024, 5 août) « Le rêve brisé d’infirmiers recrutés à l’international », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2093749/sante-recrutement-international-formation-infirmieres

46 Lisa-Marie Gervais (2025, 28 avril) « D’autres échecs dans le programme de recrutement », Le Devoir. https://www.ledevoir.com/societe/education/872449/autres-echecs-programme-recrutement-infirmiers-etranger 47 Maura Forrest (2024, 23 août) « Le programme de recrutement et de formation d’infirmières de l’étranger est critiqué », Le Devoir. https://www.ledevoir.com/societe/sante/818660/programme-recrutement-formation- infirmieres-etranger-est-critique

48 Marika Wheeler (2024, 10 juillet) « Des infirmiers recrutés à l’étranger se sentent « trahis » par le Québec »,

Radio-Canadahttps://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2086673/recrutement-international-crise-reseau-sante

49 Commissaire à l’admission aux professions (2023, mai) Rapport d’étape 2, partie III : Analyse des données des personnes candidates à la séance de septembre 2022 de l’examen. https://cdn-contenu.quebec.ca/cdn- contenu/adm/org/office-professions-quebec/OPQ-CAP/Publications/Examen-admission- infirmier/RappVerif_ExamInf2023_Etap2_P3.pdf

50 Commissaire à l’admission aux professions (2023, octobre) Rapport d’étape 2, partie I : Conclusions sur la formation des personnes candidates en temps de pandémie et sur les suites au rapport d’étape 2, recommandations. p. 53 https://cdn-contenu.quebec.ca/cdn-contenu/adm/org/office-professions-quebec/OPQ- CAP/Publications/Examen-admission-infirmier/RappVerif_ExamInf2023_Etap3_P1.pdf

51 Yves de Repentigny (2023, 6 octobre) « L’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec (OIIQ) doit être mis sous tutelle », Le Journal de Montréal. https://www.journaldemontreal.com/2023/10/06/lordre-des- infirmieres-et-des-infirmiers-du-quebec-oiiq-doit-etre-mis-sous-tutelle

52 Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) (2022, mai) Une réponse à la hauteur des besoins de santé de la population québécoise, mémoire présenté à l’Office des professions du Québec pour réviser la norme d’entrée à la profession infirmière, p.6 https://www.oiiq.org/documents/20147/237836/memoire-norme-entree- profession.pdf

53 Ugo Giguère (2023, 17 octobre) « Québec lance un ultimatum à l’Ordre des infirmières et lui impose un contrôleur », Le Devoir. https://www.ledevoir.com/politique/quebec/800161/quebec-lance-ultimatum-ordre- infirmieres-lui-impose- controleur?utm_source=recirculation&utm_medium=hyperlien&utm_campaign=corps_texte

54 Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (2024, 15 mai) « Taux de réussite de 92 % à l’examen d’admission de l’OIIQ ». https://www.oiiq.org/taux-de-reussite-de-92-a-l-examen-d-admission-de-l- oiiq?inheritRedirect=true

55 Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (2024, 7 novembre) « 2 760 infirmières et infirmiers de plus dans la profession ». https://www.oiiq.org/2-760-infirmieres-et-infirmiers-de-plus-dans-la- profession#:~:text=L’Ordre%20des%20infirmi%C3%A8res%20et,%2C6%20%25%20pour%20cette%20cohorte

56 Davide Gentile et Daniel Boily (2024, 23 septembre) « Un taux de succès élevé pour le personnel infirmier recruté en Afrique », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2106502/recrutement-infirmieres- afrique-immigration-caq

57 Anna Goulet (2021, 24 septembre) « La reconnaissance des acquis et compétences, entre autonomie des universités et discrimination systémique des personnes immigrantes », L’Esprit libre. https://revuelespritlibre.org/la-reconnaissance-des-acquis-et-competences-entre-autonomie-des-universites-et- discrimination

58 Kathy Brunelle-Agbeti, Anick Hurtubise et Marie-Ève Rivard (2010, 19 septembre) La rétention des infirmières nouvellement diplômées au CHUM, Synthèse de la recherche. https://www.usherbrooke.ca/gef/fileadmin/sites/gef/documents/synthese_projets_recherche/Rapport_synthese_P aris_22sept10_MCS.pdf

59 Guylaine Boucher (2021) Reconnaître et transformer la pratique infirmière au Québec : un changement porteur d’avenir, Rapport des commissaires sur les états généraux de la profession infirmière 2021. https://wp214688.wpdns.ca/wp-content/uploads/2021/09/rapport-EG-2021.pdf

60 Daniel Boily (2023, 05 juillet) « Un appel à réduire le recrutement d’infirmières à l’étranger », Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1993765/recrutement-infirmieres-etranger-ethique

Ugo Giguère (2023, 31 janvier) « Le mirage du recrutement d’infirmières qualifiées à l’étranger », Le Devoir. https://www.ledevoir.com/politique/quebec/779912/le-mirage-du-recrutement-d-infirmieres-qualifiees-a-l- etranger

61 Nina Goualier, Anna Goudet, Laurence Hamel-Roy et Zranwieu Koye Rebecca Nabrissa Meango (2023) La reconnaissance des diplômes étrangers des femmes immigrantes au Québec en contexte de pénurie de main- d’œuvre : un rendez-vous manqué ? Action travail des femmes (ATF) Montréal (QC). https://atfquebec.ca/wp- content/uploads/2023/08/ATF-etude-RAC-aout-2023.pdf

62 Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI) (2025, 29 janvier) « Programme des IDHC : un état de la situation », lettre à l’attention de Monsieur Jean-François Roberge, ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration. https://tcri.qc.ca/wp- content/uploads/2025/01/Lettre_ministreRoberge_IDHC-29.1.2025.pdf     

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Épisode 3 – Transmettre

Épisode 3 – Transmettre

Dans un contexte de crises multiples et de recul des droits, l’action communautaire autonome est elle-même traversée par des tensions qui fragilisent sa capacité à demeurer un levier de transformation sociale et à incarner les principes de justice sociale qu’elle revendique. Alors que les militant.es de la première génération du mouvement cèdent la place à une nouvelle relève, les organismes sont confrontés à un défi de taille: transmettre les fondements du mouvement tout en répondant aux défis contemporains d’un monde en mutation. 

Comment concilier le professionnalisme exigé par les réalités du terrain avec l’esprit militant qui a façonné le mouvement ? Comment faire vivre, au quotidien, les idéaux de justice sociale, de solidarité et de démocratie au cœur du mouvement ? Et surtout, comment les incarner au sein même des organismes en évitant que les vocations ne s’essoufflent face aux conditions de travail précaires et aux besoins grandissants des populations ? 

Cet épisode explore les tensions qui traversent aujourd’hui les conditions de travail dans l’action communautaire autonome. Il interroge la capacité du mouvement à se maintenir et à se renouveler en faisant front commun, dans un contexte où il est plus facile de fragmenter les luttes que de les rassembler. 

Un balado co-produit par le CAPED et l’Esprit Libre.
Ce balado a été rendu possible grâce au soutien financier du programme Dialogue des Fonds de recherche du Québec.

Écrit par Marie Lefebvre et Romain Paumier

Réalisé et monté par Manon Giri

Indicatif musical, conception sonore et mixage par Simon Coovi-Sirois

Percussions par  Béatrice Roy
Prise de son par Andrew Beaudoin
Voix générique par Clémence Roy-Darisse
Illustration par Dorothée de Collasson – Do2co

Avec les voix de :

  • Pierre Valois, ancien formateur au Centre de formation populaire.
  • Caroline Toupin, coordonnatrice du RQ-ACA, Réseau québécois de l’action communautaire autonome, qui représente 74 regroupements et organismes nationaux.
  • Amélie Lafortune-Lauzon, ancienne formatrice et accompagnatrice à la vie associative au Centre de formation populaire.
  • Camille Trudel, co-coordonnatrice, à la CDC Action Gardien, la corporation de développement communautaire de Pointe-Saint-Charles à Montréal. 
  • Rowan Mercille au STTIC, syndicat des travailleurs et travailleuses en intervention communautaire, délégué syndical, vice présidence des relations de travail. 
  • Sylvain Lafrenière, coordonnateur du RODCD, le regroupement des organismes en défense collective des droits, interlocuteur privilégié en matière de défense des droits auprès du Secrétariat à l’action communautaire autonome et aux initiatives sociales (SACAIS).
  • Marie-Christine, militante salariée de l’OPDS, l’organisation populaire des droits sociaux, qui  vient en aide aux personnes à l’aide sociale. Elle a pour mission de permettre d’améliorer nos conditions de vie par la compréhension des causes de notre appauvrissement et par l’action sur celles-ci.
  • Lise, militante et présidente du CA de l’OPDS.
  • Moussa, militante de l’OPDS.
  • Hind, militante salariée de l’OPDS.

Extraits utilisés

Musiques additionnelles

  • Starwalker – Moments of now
  • Nous serons ce que nous sommes – fanfare Pourpour, 2023. Paroles et musique de Zoé Dumais.

Épisode 3 – Transmettre

Épisode 2 – Patcher les trous

Pendant la pandémie de Covid-19, les organismes communautaires ont été considérés comme des services essentiels, voire des « anges gardiens », pour leur capacité de répondre dans l’urgence aux répercussions sociales de la crise. Pourtant, le travail qu’ils font bien souvent par « vocation » se réalise dans des conditions de travail préoccupantes et les conduit à descendre dans la rue, année après année, pour revendiquer un financement à la hauteur de leur rôle sur le terrain. Ces organismes sonnent l’alarme: ils tiennent à bout de bras et à bout de souffle le filet social que l’État délaisse. Plus l’État se désengage vis-à-vis de ses services publics et plus la pression est conséquente sur les organismes communautaires qui peinent, en retour, à « patcher les trous » d’un système en crise.

Se joue ici une tension fondamentale : les organismes communautaires autonomes revendiquent leur indépendance, mais leur survie dépend largement des financements publics. Comment, dans ce contexte, veiller au respect de l’autonomie des groupes? Quel pouvoir de négociation peuvent-ils avoir face aux institutions publiques? Cet épisode s’intéresse aux relations entre l’État et les organismes communautaires autonomes, une histoire tumultueuse et en tension depuis les années 1970, et encore aujourd’hui. 

Un balado co-produit par le CAPED et l’Esprit Libre.
Ce balado a été rendu possible grâce au soutien financier du programme Dialogue des Fonds de recherche du Québec.

Écrit par Marie Lefebvre et Romain Paumier
Réalisé et monté par Manon Giri
Indicatif musical, conception sonore et mixage par Simon Coovi-Sirois
Percussions : Béatrice Roy
Prise de son : Andrew Beaudoin
Voix générique : Clémence Roy-Darisse
Illustration : Dorothée de Collasson 

Avec les voix de :

  • Mercédez Roberge, coordonnatrice de la TRPOCB, la Table des regroupements provinciaux d’organismes communautaires et bénévoles. La TRPOCB est une organisation provinciale formée de 47 regroupements qui réunissent à travers le Québec des groupes de base abordant la santé et les services sociaux sous différentes perspectives sociales. 
  • Jacinthe Messier, agente de mobilisation à la TRPOCB.
  • Caroline Toupin, coordonnatrice du RQ-ACA, Réseau québécois de l’action communautaire autonome, qui représente 74 regroupements et organismes nationaux.
  • Sylvain Lafrenière, coordonnateur du RODCD, le regroupement des organismes en défense collective des droits, interlocuteur privilégié en matière de défense des droits auprès du Secrétariat à l’action communautaire autonome et aux initiatives sociales (SACAIS).
  • Pierre Valois, ancien formateur au Centre de formation populaire.
  • Amélie Lafortune-Lauzon, ancienne formatrice et accompagnatrice à la vie associative au Centre de formation populaire.
  • Tristan Ouimet-Savard, responsable de la mobilisation et de l’éducation populaire au RQ-ACA, Réseau québécois de l’action communautaire autonome.
  • Marie-Christine, militante salariée de l’OPDS, l’organisation populaire des droits sociaux, qui  vient en aide aux personnes à l’aide sociale. Elle a pour mission de permettre d’améliorer nos conditions de vie par la compréhension des causes de notre appauvrissement et par l’action sur celles-ci.
  • Hind, militante salariée de l’OPDS.

Extraits utilisés

Musiques additionnelles

  • Rohans – Jozeque
  • Particles – Nobou
  • Silent transmission – Tamuz Dek

L’indispensable information locale montréalaise

L’indispensable information locale montréalaise

Du Plateau-Mont-Royal à Rivières-des-Prairies, des petits médias fournissent une information locale rare aux résident·es des quartiers montréalais. Malgré les difficultés financières, ces médias locaux assurent un journalisme de proximité indispensable à la vie démocratique.

Résidente du Mile End, la journaliste Gaëlle Engelberts s’est rapidement rendue compte que l’information sur le quartier était difficilement accessible. « Ce n’est pas qu’elle n’existait pas, c’est plus qu’elle était éparpillée », raconte-t-elle. Pour savoir ce qu’il se passe dans le quartier, les résident·es devaient jongler entre les sites de l’arrondissement, de la ville, des organismes communautaires, ainsi que les réseaux sociaux et les grands médias.

Lorsque son congé maternité est arrivé, la journaliste s’est alors mise à collecter l’information qui concernait le Mile End, en allant la chercher sur ces différents médiums. Elle rassemble le tout dans une infolettre, un « format efficace, qui vient directement à nous », estime-t-elle. C’est ainsi qu’a débuté Mon Plateau, à l’origine une infolettre hebdomadaire, et aujourd’hui un média hyperlocal en ligne, composé d’une éditrice et d’un journaliste.

« Le focus médiatique est parfois concentré sur le centre-ville ou sur certains arrondissements où il y a plus d’effervescence », regrette Justine Aubry, rédactrice en cheffe de l’EST MÉDIA Montréal. C’est pour répondre à ce désert médiatique que le journaliste André Bérubé crée en 2018 un média en ligne destiné à couvrir les arrondissements de l’est de Montréal, qui emploie aujourd’hui six personnes.

Au-delà de ces deux médias, on retrouve d’autres titres locaux comme Nouvelles d’ici, qui couvre les arrondissements du sud, ou le Journal des Voisins, qui officie à Ahunstic-Cartierville

Ces médias locaux sont souvent les seuls à couvrir leur territoire, fournissant une information rare sur leurs quartiers et leurs arrondissements. L’EST MÉDIA Montréal est l’unique média local grand public à couvrir ce secteur, pourtant immense. Du côté du Plateau, Gaëlle Engelberts estime que sans Mon Plateau, la couverture locale du quartier serait inexistante.

« C’est important de parler des États-Unis etc., mais qu’est-ce qui se passe ici maintenant ? Il y a des enjeux très importants dans les municipalités, et il faut en parler aussi », plaide Justine Aubry.

Un traitement long

Ce n’est en effet pas les enjeux locaux qui manquent. L’est de Montréal est un territoire en plein développement, traversé par des enjeux immobiliers, industriels, d’emploi et de mobilité, que l’EST MÉDIA Montréal couvre à travers des nouvelles et des reportages. 

« On est plus dans le style magazine que dans l’actualité day-to-day », explique la rédactrice en cheffe. Être un média local n’empêche pas de fournir des textes étoffés, au contraire : « Pour certains sujets locaux, les gros journaux vont parfois faire une couverture plus large, tandis que nous, on va vraiment en profondeur dans les enjeux qui concernent nos territoire,  […] par exemple en faisant le suivi d’un même projet au fil des ans. »

Le journalisme local est un journalisme de terrain, avance Justine Aubry : « Je ne sais pas si les gros médias ont la chance d’avoir cette proximité avec les personnes du terrain ; nous ça nous permet d’être au devant de la scène. » 

L’EST MÉDIA Montréal met ainsi en lumière des acteur·ices et des réalités différent·es des médias mainstream. « On va aller chercher des gens qui ont pas nécessairement le micro », raconte la rédactrice en cheffe. Dans le cas d’un article sur la crise du logement, le média va par exemple s’entretenir avec le comité logement de Rivières-des-Prairies plutôt qu’un regroupement d’organismes plus central.

Une couverture hyperlocale 

Le média Mon Plateau traite quant à lui d’une échelle encore plus réduite, celle de l’hyperlocal. Gaëlle Engelberts estime qu’au-delà de l’arrondissement, il est essentiel d’avoir une couverture médiatique par quartier. « La réalité de la personne qui habite dans le Mile End est différente de celle qui habite sur Papineau ou de celle qui habite à Milton Parc. » Son média propose ainsi des infolettres différentes pour chacun des trois secteurs identifiés sur le Plateau.

En plus de l’infolettre, Mon Plateau publie des articles de nouvelles, « au départ très pratico-pratiques », selon l’éditrice, avec des informations sur les chantiers en cours, les services offerts ou les fermetures de commerce. Puis, la couverture s’est élargie à la vie démocratique, avec la couverture des conseils d’arrondissements ou la mise en avant des organismes communautaires.

Comme son confrère de l’est, Mon Plateau tire son information « à 100% » du terrain. En recrutant un journaliste, Gaëlle Engelberts avait d’ailleurs comme critère qu’il habite l’arrondissement. « C’est vraiment un emploi qui lié à la communauté », soutient l’éditrice, et l’équipe du média gagne à en faire partie.

Un journalisme d’impact

Depuis son congé maternité où elle a commencé l’infolettre, Gaëlle Engelberts s’est lancée à temps plein dans le développement de Mon Plateau. Elle dit avoir « l’impression de faire une plus grande différence dans la vie des gens » que lorsqu’elle travaillait pour de grands médias nationaux, en raison de la proximité avec son public. C’est également une fierté pour elle « d’avoir pu contribuer comme résidente du Plateau à ramener un média local dans l’arrondissement », dit-elle.

Quant à Justine Aubry, c’est le traitement long de la couverture locale qui lui a particulièrement plu en tant que journaliste. « On va prendre le temps de vraiment trouver la réponse à nos questions, de soulever l’enjeu, de trouver un angle, d’appeler les gens », apprécie-t-elle. Le tout entourée d’une « petite équipe passionnée ».

Une constante fragilité financière

Bien qu’essentiels, les médias locaux demeurent fragiles en raison d’un contexte économique difficile pour les médias – d’autant plus pour les plus petits d’entre eux. Gaëlle Engelberts évoque à ce titre la fermeture du journal Métro en 2023 pour des raisons financières, « ce qui restait de la presse locale » sur le Plateau selon elle.

« C’est sûr que ce n’est pas facile au niveau financier pour les médias », admet Justine Aubry, « il faut être très créatif pour trouver des moyens d’être rentable ». Les responsables des médias locaux travaillent alors à chercher des subventions, des partenaires publicitaires, des abonnements et des dons, afin de diversifier leurs sources de revenu et de limiter les risques.

Malgré cela, les personnes à la tête de ces médias disent rester optimistes et redoubler d’efforts. « Tout ça pour continuer notre mission », rappelle Justine Aubry, celle de « fournir un journalisme local de qualité ».

Les travailleur.ses du sexe s’organisent pour défendre leurs droits

Les travailleur.ses du sexe s’organisent pour défendre leurs droits

Le Comité autonome des travailleur.ses du sexe souhaite créer des syndicats autonomes dans les salons de massage et les clubs de danse québécois, pour permettre aux travailleur·ses du sexe de défendre leurs droits.

Longtemps, les travailleur.ses du sexe (TDS) ont tu leurs mauvaises conditions de travail par peur que la répression légale et policière soit décuplée. Le travail du sexe étant criminalisé au Canada, les travailleur.ses de ce milieu stigmatisé ne voulaient pas « donner raison aux personnes qui veulent abolir l’industrie ». C’est ce que nous expliquent Adore Goldman et Melina May, membres du Comité autonome des travailleur.ses du sexe (CATS), un collectif de TDS qui milite pour défendre leurs droits.

Le modèle légal en vigueur vise à « protéger les femmes » de l’exploitation sexuelle, selon les TDS rencontrées. Toutefois, ces dernières défendent leur droit à exercer l’activité professionnelle qu’elles veulent. Pour beaucoup, le travail du sexe est un moyen d’améliorer leur qualité de vie, souligne Melina May. C’est un moyen plus rapide et plus flexible de subvenir à leurs besoins, alors que les conditions de vie des femmes, des personnes queer et migrantes sont davantage précarisées. « Notre féminisme à nous prend moins une position morale ou idéaliste, et est davantage centré sur nos conditions matérielles », poursuit Melina May.

Plutôt que de protéger les TDS, la criminalisation participe à produire des conditions de travail précaires et dangereuses, selon les membres du CATS. Les TDS sont ainsi confisqué·es de leurs droits du travail et se retrouvent face à des patrons qui agissent en toute liberté grâce à l’absence de régulation. « On ne peut pas aller aux normes du travail et dire que notre patron ne nous respecte pas, on ne peut pas se syndiquer, on n’a aucun levier car notre travail n’est pas reconnu », dénoncent Adore Goldman et Melina May. 

Des enjeux de violence et d’insalubrité 

Face au cercle vicieux que représente la criminalisation et les mauvaises conditions de travail, les membres du CATS ont décidé de « prendre le taureau par les cornes », comme l’image Melina May, et de s’organiser pour leurs droits malgré le statut illégal de leur activité.

Le collectif de travailleur·ses du sexe a ainsi réalisé une enquête militante sur les conditions de travail des TDS en salon de massage à Montréal. S’appuyant sur le témoignage de 14 masseuses, l’enquête vise à « collecter de l’information sur nos milieux de travail et de documenter les résistances pour en faire de nouveaux moyens de lutte », relate Melina May. Plutôt que de fournir des histoires sensationnalistes qui nourrissent le discours abolitionniste, le CATS veut montrer que « c’est vrai que ces histoires-là existent, mais que la solution, ce n’est pas la criminalisation », poursuit Adore Goldman.

Si les conditions de travail varient d’une situation à l’autre, les enjeux de violences et d’insalubrité sont récurrents dans les salons de massage. Selon l’enquête, « toutes les personnes interrogées ont déclaré avoir subi une forme de violence – physique, sexuelle, économique ou psychologique » au travail. Celle-ci peut tout d’abord s’exercer de la part de clients violents, à travers des agressions, des gestes non négociés au préalable, des propos discriminatoires, ou des violences économiques. Ces clients problématiques sont souvent tolérés par les patrons de ces salons, qui se rangent de leur côté en vue de maximiser les profits. 

Les patrons sont également à l’origine de mauvais traitements. « Ce sont des petits rois, c’est eux qui font les règles », témoigne Adore Goldman. Les gérants imposent ainsi des pratiques interdites par les normes du travail, tels que des quarts de travail plus longs, l’interdiction de sortir à l’extérieur, le harcèlement ou les renvois arbitraires. Les TDS sont aussi généralement tenues d’effectuer le travail ménager de manière gratuite. La répartition des tâches étant assez floue, c’est souvent à elles que revient la tâche de nettoyer les chambres, les douches, et parfois les espaces communs. 

Concernant la salubrité, la moitié des répondantes se disent répugnées par les conditions d’hygiène. Il manque régulièrement d’équipements et d’outils de nettoyage, et certains salons présentent des infestations d’insectes nuisibles, des moisissures ou des infiltrations. Dans ce contexte, les plaintes des TDS sont rarement prises en compte par les patrons, et les personnes les plus militantes s’exposent à des renvois arbitraires. 

S’organiser pour mieux se protéger

Face à l’absence de protection légale, le CATS vise à s’organiser en mouvement de travailleur·ses, afin de revendiquer des droits auprès des patrons et d’améliorer les conditions de travail, sans attendre la décriminalisation. « Dans un secteur fortement stigmatisé et criminalisé, où nous ne pouvons pas compter sur la direction ou même sur le gouvernement pour assurer notre sécurité, nous devons mobiliser notre force collective contre ces injustices », peut-on lire dans le Manifeste sur l’organisation dans nos milieux de travail, publié par le CATS pour l’occasion.

Cette organisation prendrait ainsi la forme de syndicats autonomes dans les salons de massage et les clubs de danse, gérés par les TDS elleux-même et non-reconnus légalement. À travers eux, les employé·es pourront agir collectivement pour revendiquer l’accès aux mêmes droits que les autres travailleur·ses auprès de leur direction : des conditions de travail sécuritaires, une meilleure rémunération, des congés maladie, ou encore la dénonciation des abus.

Pour y parvenir, le CATS veut employer des actions similaires à celles des syndicats traditionnels : le piquetage, la grève ou les démissions collectives, indique le manifeste. « Ce sont des moyens d’action qui ressemblent pas mal à ce qu’on connaît », souligne Melina May.

Cette syndicalisation des TDS ne serait pas une première. À Los Angeles, des strippers ont obtenu la liberté d’horaire, l’encadrement des renvois et une meilleure protection face aux clients après avoir fait grève pendant un an et demi. Ce genre d’exemple « donne espoir aux gens que c’est possible de se syndiquer dans ces milieux-là », raconte Adore Goldman.

C’est ce qui peut expliquer le succès de la soirée de lancement du mouvement syndical du CATS, qui a réuni une trentaine de TDS intéressé·es par le projet. « Un public quand même gros pour nos activités », s’enthousiasme Melina May, qui décèle un engouement important pour ce mouvement parmi ses collègues.

Vers davantage de reconnaissance 

À travers leur mobilisation autonome, les TDS veulent également montrer à l’État qu’elles ont besoin de droits, et que cela passe par la décriminalisation. « On veut forcer la reconnaissance par notre organisation », expliquent les deux membres du CATS. En prenant les devants, le comité de défense des TDS espère pousser le gouvernement à se positionner sur les conflits de travail qui émaneront, et le faire sortir de sa « frilosité » à l’égard du travail du sexe, ajoute Melina May.

Alors que les TDS sont fortement stigmatisées dans la sphère politique, mais aussi sociale, cette mobilisation pourrait contribuer à les « humaniser davantage » auprès des responsables politiques et du grand public, espère Adore Goldman : « On est des travailleur·ses qui luttons pour nos conditions de travail, c’est une cause à laquelle tout le monde peut s’identifier. »

Le feuilleton sociologique selon Barbara Thériault

Le feuilleton sociologique selon Barbara Thériault

Photo : Arwed Messmer

Le « feuilleton sociologique » est-il en train de transformer la manière d’écrire les sciences sociales? Barbara Thériault, professeure de sociologie à l’Université de Montréal, vient de faire paraître aux éditions L’Esprit libre sa Brève anthologie du feuilleton sociologique et du reportage. Sociologue aguerrie, elle passe son temps entre le Québec et l’Allemagne. Barbara est connue pour ses démarches de terrain hors norme, elle qui a appris et pratiquer les métiers de coiffeuse puis journaliste afin de mener des enquêtes. Son livre précédent a d’ailleurs remporté le prix de l’Association allemande de sociologie pour la meilleure ethnographie de l’année 2024. Son succès, elle le doit aussi à son style d’écriture. En effet, elle rapporte ses enquêtes sous la forme de feuilletons sociologiques, des fragments d’enquête mêlant sociologie, littérature et reportage, touchant par-là un public élargi. Son anthologie nous amène en quelque sorte dans les coulisses de son travail d’écriture. Elle y a traduit et réuni les textes – des années 1920 à aujourd’hui – qui ont inspiré sa démarche, mais aussi la création d’un magazine. En effet, elle est également cofondatrice de Siggi, le magazine de sociologie

***

L’Esprit Libre (EL) : Qu’est-ce que le feuilleton sociologique et pourquoi est-il intéressant pour nous aujourd’hui?

Barbara Thériault (BT) : Le feuilleton sociologique est un genre qui est né dans les journaux germanophones dans le premier tiers du 20e siècle, d’un intérêt pour le concret, mais aussi des qualités littéraires de la première génération d’hommes et de femmes formés à la sociologie.

À la base, le mot « feuilleton » renvoient à des romans publiés en épisodes dans les journaux. Cette idée de publier plusieurs fragments de la réalité a été réappropriée et a fini par produire ce qu’on pourrait appeler une « sociologie tirée des journaux ». À côté des grands traités de sociologie et de philosophie que l’on publiait à l’époque pour fonder la discipline et asseoir sa réputation de scientifique, on retrouve aussi une forme de sociologie dans les journaux. Elle part de la surface, de détails, et nous plonge dans une réalité, celle de l’époque dans laquelle les journalistes vivaient.

EL : Votre anthologiedébute par une section dédiée à des articles de Siegfried « Siggi » Kracauer (1889-1966), que vous qualifiez de « maître du feuilleton sociologique ». Pourquoi?

BT : Parmi les centaines de feuilletons que j’ai pu lire, c’est la personne qui m’inspire le plus. Kracauer est empirique : il a un souci pour la réalité et, en même temps, il développe une perspective critique. Il ne s’agit pas d’une critique de front, en levant le doigt et nous disant quoi penser. C’est une critique qui dévoile, qui passe par la description et le montage, c’est-à-dire par la superposition de plusieurs scènes.

Il écrit beaucoup de ses textes journalistiques à Berlin, à la fin des années 1920 et au début des années 1930. Les national-socialistes sont alors partout : on sait qu’ils sont dangereux, mais pas parce qu’il écrit « les nazis sont dangereux ». Plutôt : il nous le fait sentir en traitant d’autres sujets. Il y a une simultanéité d’événements. Le national-socialisme n’est pas la seule chose qui détermine le quotidien des habitant·e·s de Berlin, la vie continue. Si une foule de petits évènements surviennent, il est toujours là, partout en arrière-plan. Il fait partie de l’ambiance. Kracauer brosse une sorte de portrait atmosphérique de l’époque.

EL : L’anthologie intriguera les gens qui s’intéressent à cette période de l’histoire, mais aussi les passionné·e·s de sociologie. Vous notez, par exemple, que certains textes de Kracauer sur les classes moyennes émergentes anticipent les analyses de Bourdieu sur la distinction et d’Hochschild sur le travail émotionnel.

BT : En effet, un des feuilletons de l’anthologie, Meubles d’aujourd’hui (1928), est un texte qui porte sur la distinction, pourrait-on dire. Il y a une mode à l’époque qui prône un retour à des formes épurées, que ce soit dans littérature, la peinture, l’architecture – et même dans la coiffure. C’est partout, et on la retrouve aussi, évidemment, dans le mobilier intérieur. En se rendant à une exposition de meubles, Kracauer observe que, paradoxalement, les gens qui recherchent cette simplicité en prenant leur distance avec les riches ornementations prisées par la génération passée affirment leur propre supériorité intellectuelle.

L’autre texte est Manuel de savoir-vivre mal compris (1930). Kracauer rapporte qu’un journal berlinois décerne des prix aux vendeurs et vendeuses qui sont poli·e·s, gentil·le·s et authentiquement courtois·es; bref, qui ne font pas qu’afficher un « sourire américain ». En exposant les contradictions de ce concours, Kracauer montre que l’industrie naissante des services cherche à s’approprier l’authenticité de ses employé·e·s mal payé·e·s pour vendre plus et accroître son profit. J’ai traduit ce texte vers le français, mais il faudrait le traduire en anglais et l’envoyer à Arlie R. Hochschild!

EL : Le nom du magazine que vous avez cofondé – Siggi – est un surnom que vous donnez à Siegfried Kracauer. Pourquoi avoir choisi ce nom?

BT : Siegfried Kracauer, c’est un peu notre saint patron! À la base, l’idée du magazine était de remettre à l’avant la forme du feuilleton sociologique afin de participer à un mouvement général de renouvellement de l’écriture en sciences sociales. Les textes réunis dans l’anthologie sont ceux qui nous ont inspiré et nous ont formé, dans le cadre de différents séminaires et ateliers, à l’écriture de feuilletons sociologique. Quand on veut écrire des feuilletons, il faut en lire beaucoup. C’est comme ça qu’on s’approprie la forme et qu’on peut la réactualiser.

EL : Justement, cette tradition est réactualisée, car votre anthologie comprend aussi des textes contemporains. Comment les avez-vous choisis?

BT : La tradition du feuilleton a été maintenue vivante en Allemagne et en Pologne, même si ces textes ne sont plus toujours très sociologiques. En fait, j’ai réuni les textes selon un critère bien subjectif : j’ai choisi ceux qui m’inspirent dans mon travail d’enquête et d’écriture. Un de ceux que j’ai traduit et fait lire à mes étudiant·e·s dans mon séminaire sur le feuilleton les a particulièrement émus. Dans À la mort de X (1991), la reporter Gabriele Goettle décrit la mort physique d’une femme âgée dans un hospice. Comme dans les textes de Kracauer à l’époque, il y a une critique forte de la déshumanisation, mais cette critique se fait uniquement dans la description. Les observations sont crues, froides, factuelles, extrêmement détaillées. L’autrice n’a pas besoin de dire « c’est épouvantable ». Elle ne pose pas de jugement à notre place, mais elle nous donne à réfléchir.

Propos recueillis par Léo Fays

Thériault, Barbara. Brève anthologie du feuilleton sociologique et du reportage. Les années 1920 et aujourd’hui, L’Esprit libre, Montréal, 2025, 188 p. (ISBN: 978-2-925070-39-9).

Portraits d’élu·es : Marc Bourcier, une vie à St Jérôme

Portraits d’élu·es : Marc Bourcier, une vie à St Jérôme

Marc Bourcier dans son bureau, après la première réunion de la matinée.

À travers sa série Portraits d’élu·es, L’Esprit Libre suit des élu·es municipaux·les le temps d’une journée, pour retracer leur parcours et raconter leur quotidien. Pour cet article, nous nous sommes rendus à Saint-Jérôme, pour rencontrer le maire Marc Bourcier, né ici et élu en 2021.

En arrivant dans son bureau en ce lundi matin, le maire de Saint-Jérôme Marc Bourcier affiche un grand sourire, comme si l’hôtel de ville lui avait manqué pendant la fin de semaine. Casquette des Canadiens de Montréal vissée sur la tête, il s’empresse d’enfiler son veston rose de travail qui l’attendait dans un placard. 

Au fond de sa pièce de travail trône les drapeaux du Québec et de St Jérôme, au milieu desquels est encadrée la photo d’équipe de la saison 1955-56 des Habs. Outre les nombreuses références à sa grande passion pour le hockey, on repère un imposant dictionnaire placé au milieu de son bureau, une figurine du cow-boy de Toy’s Story, et des cartes de Star Trek

Son adjointe administrative Annie Larouche passe alors une tête à travers la porte et l’enjoint à se diriger dans la salle de réunion adjacente pour planifier les événements à venir. Elle nous apprend alors que cette journée est typique d’un lundi. Après l’agenda et les correspondances matinales s’en suivront une entrevue pour un média local, un dîner avec un élu, une réunion avec le service des communications, et une rencontre avec les conseillers municipaux. 

Une vie dédiée à Saint-Jérôme

Si M. Bourcier a attendu ses 56 ans pour se lancer en politique, Saint-Jérôme n’a rien de nouveau pour lui, comme il nous l’explique après la réunion matinale. Né ici, il y a également vécu toute ses vies. Il a tout d’abord consacré 35 ans de carrière d’enseignant aux élèves de sixième année de l’école Notre Dame de Saint-Jérôme. Il prend sa retraite prématurément en 2013, pour vivre d’autres choses, dit-il. Il se présente alors comme conseiller municipal, et est élu avec la troisième plus grande majorité pour un conseiller cette année-là. Il s’implique en politique pour « être sur le terrain et changer les choses », notamment en améliorant la vie des enfants de son ancienne école, qui résident dans un quartier défavorisé.

Le nouvel arrivé en politique fait ensuite un passage par le provincial. En 2016, le député péquiste de la ville Pierre Karl Péladeau démissionne, et M. Bourcier est élu pour le remplacer. Cette expérience de deux ans entre Québec et Saint-Jérôme est très formatrice, et lui permet d’acquérir une vision politique plus globale et des contacts qui seront utiles par la suite en tant que maire, juge-t-il. 

C’est la force des choses qui le fait revenir au municipal, lorsque le maire de l’époque Stéphane Maher est reconnu coupable de fraude électorale, et est destitué de ses fonctions en 2021. « Je l’ai vécu assez tough […]. Les gens de Saint-Jérôme avaient honte, moi aussi », raconte M. Bourcier. L’ancien enseignant a alors senti le besoin de s’impliquer de nouveau aux affaires municipales pour « essayer de réparer la ville », après un épisode qui a ébranlé la confiance des citoyens et la réputation de Saint-Jérôme. Il se présente alors aux élections de 2021, et obtient 42,58% des voix. Son parti, Avenir St-Jérôme, remporte 10 sièges sur 12 au conseil municipal.

Le maire donne une entrevue à un journal local.

Rendre la ville agréable à vivre

Ses trois ans et demi de mandat ont eu pour objectif de rendre les résident·es heureux·ses et fier·ères d’habiter à Saint-Jérôme. Cela après que l’affaire Maher ait créé un « climat de défiance », mais aussi que la réputation de la ville n’ait jamais été très bonne, confère le maire depuis son bureau. Encore aujourd’hui, la ville est parfois attaquée dans les médias ou sur les forums pour son centre-ville insécuritaire ou son manque d’intérêt. 

M. Bourcier se lève alors et sort sur la terrasse du troisième étage, qui surplombe la place de la Gare et la cathédrale Saint-Jérôme. L’attrait de la ville, dit-il, repose notamment par la programmation culturelle et la mise en valeur du patrimoine. Il pointe alors du doigt l’ancienne gare et l’amphithéâtre Rolland où prennent place de nombreux événements culturels. « On a une programmation estivale gratuite, il y a parfois 10 000 personnes qui viennent. Il y a aussi des activités pratiquement tous les jours dans les quartiers », relate-t-il fièrement. St Jérôme est la capitale régionale des Laurentides, comme le rappelle le maire, et « se doit de l’assumer » en attirant des visiteur·ses et ses propres résident·es.

Le maire désigne ensuite le kilomètre zéro du réseau cyclable du P’tit train du Nord, qui trouve son départ au pied de l’hôtel de ville. C’est un endroit qu’il affectionne particulièrement, et qu’il a mis en valeur à travers plusieurs projets depuis le début de son mandat. Ce parc linéaire contribue, avec les 125 autres parcs de la ville et la rivière qui la traverse, à faire de Saint-Jérôme la ville la plus verte au Canada depuis deux ans. « Il fait bon vivre à St Jérôme. Une partie des habitant·es disent que c’est la ville avec les attraits de la campagne, et une autre partie disent que c’est l’inverse », s’amuse-t-il. 

De retour dans son bureau, M. Bourcier attire notre attention sur la photo d’une patinoire, peut-être l’accomplissement dont il semble le plus fier. Il s’agit de la patinoire tricolore des Canadiens, située dans le quartier de son ancienne école, pour laquelle il a milité pendant plus de 14 ans, raconte-t-il : « Pendant des années, j’écrivais à la Fondation des Canadiens pour qu’ils viennent [installer une patinoire] et que nos jeunes défavorisés puissent bouger. » Aujourd’hui, la patinoire accueille 18 000 visiteurs par an selon les données de M. Bourcier, et attire des amateur·rices venu·es de toutes les Laurentides.

Le sport est l’un des vecteurs sur lesquels s’appuie M. Bourcier pour développer l’attractivité de la ville, et en faire une « cité des sports ». Son administration a également conclu une entente avec l’équipe de football des Alouettes de Montréal pour qu’elle installe son camp d’entraînement à Saint-Jérôme pendant trois ans, qui s’accompagne d’une programmation sportive et festive destinée aux citoyens. 

Faire le bilan

À quelques mois de la fin de son mandat, M. Bourcier estime avoir « remis la maison en ordre ». Des défis persistent toujours, liés notamment à la densification de la ville, aux enjeux d’itinérance et aux attraits du centre-ville. 

Le maire quittera toutefois ses fonctions à la fin de son mandat, comme il l’avait prévu. Autant par principe que pour prendre du temps pour lui et sa famille, explique-t-il. « J’ai un livre sur le sport à écrire, puis je veux faire de la musique », ajoute-t-il. Un retour à des occupations plus « normales », après dix ans d’engagement politique pour Saint-Jérôme, dont quatre ans en tant que maire de la ville.

Portraits d’élu·es : Le mandat unique de Louis Sabourin à Gatineau

Portraits d’élu·es : Le mandat unique de Louis Sabourin à Gatineau

M. Sabourin lors de la Commission du développement du territoire et de l’habitation, dont il est le président – Charline Caro

À travers sa série Portraits d’élu·es, L’Esprit Libre suit des élu·es municipaux·les le temps d’une journée, pour retracer leur parcours et raconter leur quotidien. Pour cet épisode, nous nous sommes rendus à Gatineau, pour rencontrer le conseiller municipal Louis Sabourin, qui a choisi de ne briguer qu’un seul mandat.

À 9 h du matin, l’Hôtel de ville de Gatineau est encore calme, malgré le passage de quelques fonctionnaires. Situé à la frontière du Québec et de l’Ontario, l’édifice surplombe la rivière des Outaouais, de l’autre côté de laquelle se trouve la colline parlementaire d’Ottawa. Loin de l’agitation fédérale, nous restons sur la rive québécoise, pour passer une journée avec un conseiller municipal de la Ville de Gatineau. 

C’est au quatrième étage que nous avons rendez-vous avec le conseiller Louis Sabourin, élu lors des dernières élections municipales de 2021 pour le parti d’Action Gatineau. M. Sabourin a accepté ce reportage après notre appel à volontaires aux conseiller·ères du Québec, dans le but de montrer les aspects positifs de la fonction d’élu municipal et de « donner envie aux gens de se lancer ».

Les bureaux des conseillers se succèdent le long d’un couloir, jusqu’à celui de M. Sabourin. Pas de chance pour notre hôte du jour, le tirage au sort l’a fait hérité d’un local sans fenêtre. L’élu s’affaire derrière son ordinateur, en compagnie de son agent de recherche et assistant Gautier Chardin. Derrière lui se trouve une carte du district de Limbour, à Gatineau, qu’il habite depuis vingt ans et dont il est le conseiller municipal depuis trois ans.

M. Sabourin dans son bureau, avec une carte de son district de Limbour en arrière – Charline Caro

M. Sabourin n’avait jamais fait de politique auparavant. Lorsque nous lui demandons des précisions sur sa carrière professionnelle, son assistant et lui échappent un rire. L’élu déballe alors son curriculum vitae : « J’ai été infirmier quand même assez longtemps, puis enseignant au primaire moins longtemps. J’ai aussi été courtier immobilier, puis inspecteur en bâtiment. J’ai eu plusieurs entreprises dans des domaines différents, et me suis impliqué dans le communautaire. » Le conseiller explique alors aimer changer de travail régulièrement, « tous les quatre ans en moyenne », afin de vivre de nouvelles expériences.

Il reconnaît toutefois un fil conducteur à cette carrière très diversifiée : « C’est le service à la personne, le fait de voir du monde et d’aider les gens », croit-il. La politique municipale lui apparaît ainsi comme une « suite logique ». En 2021, il se présente alors aux élections municipales, avec comme motivation principale d’apprendre de cette nouvelle expérience, et est élu.

L’expérience du terrain

À 10 h, le conseiller et son assistant M. Chardin quittent l’Hôtel de ville pour se rendre au premier rendez-vous de la journée. Dans la voiture qui nous y mène, M. Sabourin dit être « content de [s’être] lancé en politique maintenant, et pas avant ». Les expériences professionnelles qu’il a multipliées jusqu’ici lui sont très utiles dans son quotidien d’élu, juge-t-il. Sa fonction le place notamment en relation directe avec les citoyen·nes, qui lui adressent de nombreuses requêtes. Alors que tous ces « gens fâchés » peuvent parfois éreinter certain·es élu·es, lui estime avoir l’habitude de gérer et de comprendre les plaintes : « Quand j’étais infirmier, les gens attendaient huit heures dans une salle d’urgence avant de voir un médecin, on peut se dire qu’ils étaient très fâchés. »

Sa matinée est d’ailleurs dédiée aux requêtes qui lui ont été adressées par les citoyen·nes de son district. Après dix minutes de voiture, nous arrivons au centre de services de Gatineau, où M. Sabourin doit rencontrer le directeur territorial, en charge des services municipaux. Une réunion hebdomadaire dans laquelle le conseiller municipal fait remonter les plaintes des citoyens concernant les services de la ville : un déneigement mal effectué sur un trottoir, un nid de poule à reboucher, ou des bus trop nombreux sur une rue. Dans une ambiance conviviale, MM. Sabourin et Chardin reprennent un à un les signalements qui leur ont été faits, et envisagent des solutions avec le directeur territorial et son assistante.

MM. Sabourin et Chardin au centre de services de Gatineau, où ils rencontrent le directeur territorial et son assistante pour traiter les requêtes des citoyens.

Le choix d’un seul mandat

Après une heure de réunion, l’élu et son assistant se rendent dans un café avoisinant le centre de services de Gatineau. Ils s’installent au fond de la salle, latte et sandwich à la main. En guise de compte-rendu de la réunion, M. Sabourin raconte que son travail est assez routinier : « en hiver, c’est le déneigement, au printemps les nids de poule, et en été le gazon ». Un mandat de quatre ans revient selon lui à faire « quatre fois le même tour du jardin », et c’est suffisant. Son assistant sourit, connaissant l’aversion de son conseiller pour la routine.

Son expérience politique n’échappera pas à la règle : elle durera quelques années seulement, comme ses précédentes expériences professionnelles. Le conseiller confie entre deux bouchées qu’il sait « depuis le début » qu’il ne sollicitera pas de deuxième mandat. Un fait rare pour un élu, alors que la quasi-totalité de ses collègues se représentent aux élections municipales de novembre, dont certains pour la troisième ou la quatrième fois.

Après avoir salué le directeur général d’Action Gatineau qui entrait dans le café, M. Sabourin explique qu’au-delà d’être un choix personnel, le mandat unique a des avantages sur le plan politique. « Les décisions que je prends ne sont jamais électoralistes, car les prochaines élections n’ont aucun poids dans la balance », expose-t-il, soutenant que son seul intérêt est le bien commun. En raison de sa courte expérience en politique, il se considère plus comme un citoyen politicien que l’inverse, et davantage connecté aux réalités du terrain. Il n’est toutefois pas le seul politicien à défendre de nobles motivations.

Sachant qu’il n’avait que quatre ans devant lui, M. Sabourin estime également avoir maximisé son implication, en multipliant les dossiers et les commissions dont il a la charge. « Je pense qu’un élu qui sait qu’il n’a qu’un mandat mettra beaucoup plus d’énergie que celui qui en fait deux ou trois », expose-t-il, tout en précisant qu’il respecte les choix de chacun·e. Adepte de sport d’endurance, l’élu tente une comparaison avec la course à pied : « Si je fais 4km, je vais courir vite, mais si j’en fais huit ou douze, je vais y aller plus mollo ».

Il est midi, et c’est le moment de rentrer à l’Hôtel de ville. Dans la voiture, le conseiller et son assistant échangent sur la course à pied, sans métaphore politique cette fois-ci. M. Chardin nous apprend que son élu prépare le marathon de l’île Perrot en mai. Si M. Sabourin veut faire seulement 4 km en politique, il en courra 42 au mois prochain.

À 11h, M. Sabourin et son assistant se retrouvent dans un café avant de retourner à l’Hôtel de Ville.

Apprendre de la politique

Dans l’après-midi, M. Sabourin préside la Commission du développement du territoire et de l’habitation, dont la séance du jour porte sur la mise en œuvre de logements abordables. Le conseiller se rend à la salle Mont-bleu, au premier étage de l’Hôtel de ville, dans laquelle une dizaine de conseiller·ères sont installé·es autour d’une table en U. Les autres membres de la commission, issus du monde politique et des affaires, des secteurs communautaires ou des citoyen·ne·s, ont rejoint la réunion par un appel en visioconférence projeté sur un grand écran. 

M. Sabourin avait déjà eu affaire à ces enjeux lorsqu’il était courtier immobilier ou inspecteur en bâtiment. Mais y faire face depuis le côté politique est une toute autre chose, témoigne-t-il. « Cela m’amène à avoir une vision beaucoup plus large du développement d’une ville, et plus globalement de ma façon de voir le monde », relate-t-il. En tant que conseiller municipal et président de commission, M. Sabourin doit prendre en compte une variété de points de vue, à l’image des différent·es représentant·es d’entreprises ou d’OBNL qui s’expriment au cours de la commission.

En tant que citoyen, l’élu estime que c’est une grande chance de « voir l’autre côté de la médaille », et de comprendre les rouages de la prise de décision publique. S’il s’est lancé en politique, c’était d’ailleurs avant tout pour apprendre, comme il en faisait part dans la matinée : « C’est comme un quatre ans d’université […] durant lequel j’ai énormément appris ». À la fin de son mandat en novembre prochain, M. Sabourin redeviendra un citoyen, « mais un citoyen mieux outillé ».

Mais alors, qu’a-t-il compris de la politique ? Après quelques secondes de réflexion, l’élu affirme que « la politique est tout autour de nous ». Il n’est même pas indispensable d’être élu·e pour en faire, car comme l’affirme M. Sabourin avant de finir sa journée, « si tous les chemins mènent à Rome, tous les sujets mènent à la politique ».

Ne pas voter pour mieux s’engager

Ne pas voter pour mieux s’engager

« Il y a beaucoup de gens qui croient que c’est de la paresse, mais c’est un choix politique. » Tristan et d’autres abstentionnistes ont choisi de plus voter pour contester un système politique qui ne leur convient pas. À l’approche des élections fédérales, ils expliquent leur démarche.

À 24 ans, Tristan n’a voté qu’une seule fois dans sa vie. Il est pourtant « super intéressé » par les élections et diplômé de science politique. Mais depuis le bulletin qu’il a glissé dans l’urne à ses 18 ans, il ne croît plus le système politique actuel capable de réels changements. « C’est l’une des actions politiques les moins efficaces que j’ai faites de ma vie », déplore-t-il.

Félix a 31 ans et habite Saint-Henri à Montréal. Il a lui aussi été rapidement déçu du pouvoir électoral qui lui était conféré : « Ça n’a aucun impact de voter. Ça a plus d’impact de ne pas voter. » 

C’est pour contester un système qu’ils jugent insuffisamment démocratique que Tristan et Félix ont choisit de ne plus se rendre aux urnes.

Le pouvoir limité des citoyen·nes

« Une démocratie, c’est quand tout le monde est entendu, mais là on donne juste notre pouvoir décisionnel à quelqu’un pendant quatre ans », regrette Tristan. Il souhaiterait que les décisions soient prises à un niveau beaucoup plus bas, afin que les décisions reflètent davantage la volonté populaire.

L’étudiant met également en cause le scrutin majoritaire canadien, qui ne traduit pas fidèlement la répartition des votes, et amplifie les résultats des grands partis, confisquant davantage leur pouvoir aux électeur·ices.

Pour Félix, le problème n’est pas le vote en soit, mais le fait « de voter seulement une fois aux quatre ans ». Comme Tristan, il souhaiterait que les citoyen·nes soient davantage impliqué·es dans les décisions politiques : « On a accès à internet, on pourrait littéralement voter sur tous les projets de loi. » Il regrette que le processus électoral actuel se résume aux « trois secondes où l’on fait un crochet sur un papier. »

S’il refuse de donner sa voix, Tristan admet que certain·es candidat·es sont pires que d’autres, et qu’iels pourront affecter négativement sa vie. Il maintient toutefois sa volonté de s’abstenir, car le mode de gouvernance qu’il réfute restera le même, peu importe les élu·es en place. 

Pour Félix, à partir du moment où quelqu’un se présente pour « prendre des décisions pour les autres », ça ne le rejoint pas.

L’abstention comme choix politique

Choisir de ne pas voter est un acte politique légitime, estime Tristan : « Je pense que c’est une façon de militer. » Dans son cas, l’abstention s’accompagne de discussions et d’actions qui rendent le geste revendicatif. « On ne vote pas pour des raisons politiques, et non pas par lâcheté », se défend-il. 

L’abstention a t-elle toutefois des répercussions réelles ? Tristan veut prendre la question dans l’autre sens : « Quel impact aurait le fait que je vote ? »

Quant à Félix, il estime que l’abstention « enlève de la légitimité aux gens qui sont élus […], et montre qu’une partie de la population n’approuve pas ce système-là ». Il reconnaît et déplore toutefois le peu d’attention médiatique accordée à l’abstention, ce qui limite son influence politique : « La question est rapidement évacuée parce que ça semble inutile de parler de ceux qui n’ont pas voté. » 

Un devoir citoyen ? 

Félix fait parfois face à des critiques et de l’incompréhension de la part de son entourage : « On me dit que c’est très utopique ce que je pense, alors que je veux simplement décider davantage de ce qui se passe dans notre société. » Les réactions sont souvent infantilisantes et on l’estime déconnecté de la réalité, raconte-t-il.

Les abstentionnistes rencontrées se disent également perçus comme des « mauvais citoyens », alors que le vote est considéré comme un devoir. Ils s’estiment pourtant davantage engagées pour la société que les personnes qui défendent le vote et qui leur adressent cette critique. 

Au-delà du vote

« J’agis de plein d’autres façons qu’en votant, et je sens que ça a beaucoup plus d’impact », témoigne Tristan. Employé d’une OBNL et engagé auprès de différents groupes militant pour les droits de la personne, l’étudiant veut changer la société en dehors de l’urne. « Pourquoi ça ne pourrait pas passer en dehors de l’électoralisme ? », s’interroge-t-il. Considérant que le changement social ne passerait pas par les élections, il a choisi d’autres moyens d’action politique.

Félix est lui aussi bénévole auprès de plusieurs organismes à Saint-Henri, notamment dans le milieu de l’itinérance. « Je trouve ça drôle parce que j’ai plus d’impact sur l’itinérance que mon premier ministre », ironise-t-il. 

S’il ne peut faire barrage à certains candidats dans l’urne, il estime pouvoir le faire autrement, à travers des manifestations et l’engagement social. « Je joue un rôle dans ce système, mais simplement pas à travers le vote », résume-t-il. 

CRÉDIT PHOTO: Pixabay/Mohamed_hassan

Catatumbo : Une des veines ouvertes de la Colombie

Catatumbo : Une des veines ouvertes de la Colombie

Par Alfonso Insuasty Rodríguez[i] et Yani Vallejo Duque[ii]

Cet article a été publié par nos partenaires de Colombie, la revue Kalivando.

La version officielle du conflit en Colombie réduit ce dernier au trafic de drogue. Dans les faits, ce discours cache une tout autre réalité : celle de réseaux qui lient groupes armés, forces de sécurité, élites, clans politiques et intérêts géopolitiques. Or, ce sont ces mêmes réseaux qui perpétuent la violence et refusent de reconnaître les communautés historiquement marginalisées.

Depuis 1999, le Plan Colombie a marqué un tournant récent dans la configuration de la frontière nord du pays. Avec comme prétexte de lutter contre le trafic de drogue, ce plan a servi à imposer un modèle extractiviste, qui a entraîné le déplacement, la criminalisation et l’appauvrissement les habitant·e·s de toute une région.

Le Catatumbo, région stratégique du nord de Santander, à la frontière avec le Venezuela, a toujours été un épicentre de conflits économiques, sociaux et politiques. Très riche en ressources énergétiques et naturelles, la région s’est développée au gré de l’exploitation du pétrole, du charbon, du gaz et de la monoculture de l’huile de palme, utilisée dans la production de biocarburant.

Bien que soient là des piliers économiques essentiels, le type d’exploitation mise en œuvre a principalement servi les élites nationales et les sociétés transnationales. En d’autres mots, les inégalités historiques demeurent et les communautés locales sont tenues à l’écart.

Le pétrole comme destin du Catatumbo au XXe siècle.

La concession de Barco de 1905[iii] a cédé la place à des entreprises telles que la Colombian

Petroleum Company (Colpet) et la South American Gulf Company (Sagoc). Ces dernières ont contribué à la déforestation, à la dépossession des terres et à la colonisation pétrolière en faveur d’intérêts étrangers. La région dispose d’infrastructures essentielles dont un oléoduc de 423 km qui se termine à Coveñas, sur la côte atlantique. Même si l’exploitation pétrolière est passée aux mains d’Ecopetrol , la pétrolière nationale, en 1955, ce changement de propriété n’a profité qu’à quelques un·e·s, et sur la majeure partie du territoire, les populations demeurent pauvres et exclues.

Le Catatumbo est aussi un producteur important de charbon. Ses réserves sont estimées à 630 millions de tonnes. La région s’est ainsi taillée une place sur le marché mondial de l’énergie. Elle produit 1 750 000 tonnes par an, dont 80 % sont exportés vers des marchés tels que les États-Unis et l’Union européenne.

L’exploitation minière est au centre de l’économie du nord de Santander, notamment en ce qui concerne la production de charbon bitumineux de haute qualité à des fins thermiques et métallurgiques. En 2020, le département a produit 1,1 million de tonnes de charbon, soit 2,2 % du total national, ainsi que 4,8 % du gravier et 12 % de l’argile de la Colombie. Plus de 80 % du charbon et du coke produits sont exportés, tandis que le reste est destiné à la consommation intérieure, le plus souvent dans des centrales thermoélectriques et des fours à briques.

L’industrie du charbon génère plus de 7 500 emplois directs et 15 000 emplois indirects, en plus de 3 600 emplois directs et 7 000 emplois indirects liés à la production de coke. Cependant, l’exploitation du charbon est confrontée à des défis tels que la dépendance à l’égard de routes en mauvais état et les perturbations dues à la fermeture des frontières et aux manifestations populaires.

Malgré une baisse de la production pendant la pandémie, la reprise économique s’est d’abord manifestée dans le secteur de l’exploitation minière. Entre 2021 et 2022, 238 milliards de dollars y ont été investis, entre autres, dans les transports, l’éducation et la technologie.

En ce qui a trait à la sécurité, la région est en proie à l’exploitation illégale et un taux élevé d’accidents. Par ailleurs, Ruta de la Legalidad est un programme qui y fait la promotion de normes plus élevées. Même si l’exploitation minière ne représente que 0,95 % du PIB régional, elle constitue le moyen de subsistance de 33 000 familles. Néanmoins, cette explosion de l’exploitation du charbon, loin d’enrichir la population locale, n’a fait que contribuer à la détérioration de l’environnement. En effet, le système extractiviste qui s’est imposé a largement tenu à l’écart les habitant·e·s de cette région. Ce sont surtout les conglomérats nationaux et internationaux qui en ont profité.

Le Plan Colombie et l’USAID ont aussi favorisé la culture intensive d’huile de palme, entraînant la métamorphose du paysage au Catatumbo. La culture de la palme à huile revêt une très grande importance pour le secteur de l’industrie agroalimentaire dans la région. Palnorte, un des cinq plus importants exploitants  en Colombie, produit annuellement 50 000 tonnes d’huile. Or, 35 % de cette production est exportée. De son côté, Aceites y Grasas del Catatumbo cherche à tripler sa capacité de traitement au moyen d’un investissement de plus de 75 milliards de dollars. Dans le nord de Santander, Palm Cluster, créée en 2021, emploie plus de 14 000 personnes et exploite 45 000 hectares de cultures. À elle seule, elle génère 40 % du PIB agricole de la région.

Il s’agit sans l’ombre d’un doute d’un développement inégal. À l’ombre de l’industrie de l’huile de palme, de l’exploitation du charbon, du gaz et du pétrole, qui ont prospéré dans la région, s’est perpétuée une réalité douloureuse : la dépossession des terres, la violence perpétrée par les paramilitaires et le déplacement forcé de bon nombre de paysan·ne·s et autochtones. Comme l’ont montré les processus de Justice et Paix, la Juridiction spéciale pour la paix (JEP) et la Commission de la vérité elle-même, les secteurs clés de l’économie locale étaient contrôlés par des groupes armés illégaux. Ces derniers s’approprient le territoire par la force, en faisant un grand nombre de victimes, déchirant à long terme le tissu social.

Le Catatumbo se trouve non seulement au cœur d’un système extractiviste , mais aussi de conflits géopolitiques pour le contrôle des ressources énergétiques. En effet, le Venezuela voisin possède d’immenses réserves de pétrole, de gaz et d’or, entre autres richesses naturelles. Ses richesses énergétiques et sa position stratégique en tant que corridor frontalier ont contribué à une dynamique de déstabilisation qui se perpétue. Même l’État colombien contribue à cette instabilité sous prétexte de lutter contre les menaces à la stabilité régionale. Dans un contexte plus large, les États-Unis cherchent à réaffirmer leur influence en Amérique latine, face à la montée en puissance de la Chine et de la Russie. Ainsi, les élites colombiennes servent les intérêts étrangers et leurs propres intérêts en embrassant une militarisation accrue du territoire.

Le discours officiel réduit le conflit de la région à un problème de trafic de drogue. Par la même occasion, il sert à occulter les relations complexes entre les groupes armés, les forces de sécurité, les élites économiques et les clans politiques, qui continuent à exercer des fonctions publiques, les intérêts géopolitiques étant au cœur des dynamiques de ces conflits. Des rapports récents, comme celui de la Caravana Humanitaria 2024, ont dénoncé la collusion entre les forces de sécurité et les groupes paramilitaires, parmi lesquels le Clan del Golfo, et dans certains cas, des alliances avec les groupes dissidents. Ces relations contribuent à l’appropriation du territoire et perpétuent le système d’exclusion de la population locale.

Cultiver la coca pour survivre

Le Catatumbo est une des nombreuses régions de Colombie historiquement marginalisées par l’État. Par conséquent, ses habitant·e·s ont durement souffert des effets de la pauvreté et de la violence. Devant l’impossibilité de vivre d’autres formes d’agriculture, les paysan·e·s se sont tournés vers la culture de la feuille de coca, le pain et le beurre.

. Le mauvais état des routes de Tibú, El Tarra, Convención, Teorama et Hacarí pose obstacle à la commercialisation d’autres produits. Il n’est donc pas possible de remplacer la culture de la coca. Ielles affirment elles-mêmes qu’ielles ne cultivent pas la coca pour s’enrichir, mais simplement pour survivre.

Contrairement à ce qu’affirme l’État colombien, l’argent du trafic de drogue ne profite pas aux habitant·e·s du Catatumbo, mais aux habitant·e·s des grandes villes et des pays consommateurs. Selon le dernier rapport du Système de surveillance intégré des cultures illicites des Nations Unies, on cultive la coca sur 43 866 hectares du nord de Santander. Tibú est la municipalité qui comporte le plus grand nombre d’hectares de coca, avec 23 030 hectares. La région produit 17 % de la coca au pays. C’est pourquoi elle est le théâtre d’activités de divers groupes armés et de l’État pour le contrôle de ces revenus illicites.

L’approche militaire s’est soldée par un échec : ni les pulvérisations de glyphosate ni l’utilisation de la force n’ont donné les résultats escomptés. Même les accords issus du processus de paix n’ont pas été mis en œuvre par l’État. Aussi, le manque de possibilités pour les anciens combattants des FARC a fait en sorte que, faute d’alternative, ils sont retournés au commerce illicite. La demande mondiale de cocaïne est croissante et stimule la production en Colombie. Se demande-t-on, aux États-Unis ou en Europe, pourquoi les gens consomment de plus en plus de drogues?

La récente confrontation entre le front de guerre Nord-Est de l’ELN et le 33e front de l’État-major central (EMC) des FARC a donné lieu à des théories sur une prétendue alliance entre l’ELN et le

gouvernement vénézuélien pour contrôler le trafic de drogue. Toutefois, ces accusations ne sont pas fondées sur des éléments de preuve. Elles semblent plutôt refléter le discours des États-Unis, lui-même servant de justification à une potentielle intervention militaire au Venezuela.

La résistance au Catatumbo : une lutte pour la dignité

Cependant, le Catatumbo, même marginalisé et en proie à la violence, est un territoire de résistance. Les paysan·ne·s, les autochtones et les personnes afrodescendantes ont proposé le Pacte social territorial[iv]. Il s’agit d’un modèle de développement fondé sur la justice sociale, le développement durable et la souveraineté du peuple. Cependant, ces initiatives ont été criminalisées par les élites, qui préfèrent maintenir le statu quo.

L’État n’a fait sentir sa présence dans la région que dans le but de contrôler les ressources naturelles, au détriment de ses habitant·e·s. Le Catatumbo a été un laboratoire martial, au sein duquel les paramilitaires ont arraché les terres aux paysan·e·s, pour le compte des mouvements d’extrême droite, de certain·e·s politicien·ne·s et du secteur privé. La réaction de la classe dirigeante aux demandes des communautés a été la répression. La grève de Nororiente en a été un exemple clair. Les paysans ont réclamé des droits et de meilleures conditions de vie. Et la réponse de l’État? Les assassinats, les disparitions forcées et la torture, souvent avec la complicité du bataillon des Vencedores de l’armée nationale.

Les mouvements sociaux ont dénoncé la militarisation comme n’étant pas une solution pour la paix. Elle ne ferait qu’entraîner davantage de violence et de déplacements. La paix n’est pas imposée par des armes. Elle est construite au moyen d’investissements dans des programmes sociaux, dans des infrastructures et des garanties de sécurité.

Les habitant·e·s du Catatumbo ont la conviction que ce sont les survivant·e·s de la guerre et de l’oubli qui doivent paver la voie de l’avenir. Sur ce territoire où l’histoire fait gronder son tonnerre en pleine jungle, la volonté d’un peuple qui rêve d’une vie de dignité, de souveraineté et de fraternité en Amérique latine reste inébranlable.


[i] https://kavilando.org/lineas-kavilando/conflicto-social-y-paz/10072-catatumbo-la-herida-abierta-del-extractivismo-y-la-resistencia-territorial-colombia

[i] Professeur de recherche à l’Université de San Buenaventura de Medellín, qui fait partie de REDPAZ et est membre du groupe de recherche Kavilando.

[ii] Titulaire d’une maîtrise en droit de la procédure pénale, défenseur public, chercheur au sein du groupe Kavilando.

[iii] Concession pétrolière qui a marqué les a marqué les débuts du pays en la matière.

[iv] Pacto Social Territorial.

CRÉDIT PHOTO: Makalu / PIXABAY