par Alexandre Dubé-Belzile | Mai 28, 2022 | International, Opinions
« Être Gouverné, c’est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n’ont ni le titre, ni la science, ni la vertu… »[1].
Plus ça change, plus c’est pareil. En Colombie, les enjeux qui font actuellement couler beaucoup d’encre sont les mêmes qu’il y a une, deux, trois, quatre, voire six ou même sept décennies : trafic de drogue, groupes armés, violence, instabilité politique et corruption. Toutefois, la complexité de la situation s’aggrave de manière plutôt constante : il est de plus en plus difficile d’attribuer les crimes commis à un groupe en particulier ou à une institution précise, et il est encore plus difficile de démêler les relations nouées entre ces mêmes groupes et institutions. Contrairement aux représentations souvent faites dans les médias, il ne s’agit pas d’une guerre contre le mal, dans ce cas la drogue, ou pour certain·e·s, le communisme. En effet, derrière une chasse aux sorcières, on découvre une situation complexe et une démocratie extrêmement fragile, dont l’examen est d’autant plus important au lendemain des élections prévues le 29 mai.
Si l’on en croit la devise qui apparaît dans la légende de la photographie ci-haut, prise par l’auteur dans le musée historique de la police à Bogotá, un bon gouvernement dépend d’une bonne police! Or, un État dont la légitimité dépend de la répression ne peut avoir comme résultat que ce que nous constatons en Colombie. En effet, l’année 2021 aurait été l’année la plus violente depuis l’accord de paix historique de 2016[i] entre le gouvernement colombien et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), la guérilla la plus connue du pays, avec, en plus, l’augmentation du recrutement d’enfants et d’adolescent·e·s. Pour l’année, on enregistre 93 massacres, 146 déplacements massifs forcés de population et 228 combats entre les forces de l’ordre et les groupes armés illégaux[ii]. À tout le moins, ce sont là les chiffres officiels. Malheureusement, comme l’État amalgame guérillas et groupes criminels et que les paramilitaires travaillent essentiellement pour le gouvernement, il devient difficile d’attribuer la responsabilité de ces actes de violence répétés à un groupe plutôt qu’à un autre.
Les belligérants infatigables
Du côté de l’arène politique officielle d’un système démocratique en façade seulement, la coalition menée par Gustavo Petro, ex-membre de la guérilla M-19, semblait en voie de remporter les élections qui avaient lieu à la fin du mois. Son parti avait déjà été élu majoritairement au Sénat[iii]. Malgré un programme politique légèrement plus progressiste que les idées qui ont constamment prédilection en Colombie, on dénonce déjà de la fraude[iv] et on met en garde contre un éventuel « coup d’État »[v], comme si s’écarter de la tendance ultradroitiste et corrompue relevait du péché mortel! Le « théâtre » offert par les partis politiques en Colombie paraît insipide. Même s’il y avait traditionnellement un Parti conservateur et un Parti libéral, il y a de nos jours toute une palette de partis aux noms qui portent tous plus à confusion les uns que les autres : Centro Democrático, Partido Cambio Radical, Partido de la Unión por la Gente, Partido conservador, Movimiento Independiente de Renovación Absoluta, Colombia Justas Libre (tous de droite) et quelques partis plus à gauche (Partido Liberal, Allianza verde, Polo, Dignidad, Unión Patriótica et Allianza Social Indepediente[vi]. Au fond, l’État reste au service d’une élite commerçante et les partis au pouvoir restent plutôt aliénés des masses. La situation est rendue plus complexe en raison du nombre d’alliances et de mouvements de partis réalisés à des fins stratégiques, mais également plus simple parce que, dans le fond, devant cet immense chaos, ce qui mènerait les gens à voter serait un gain personnel obtenu auprès d’un parti en échange d’un vote[vii]. En Colombie, les partis politiques sont perçus comme irrémédiablement corrompus et n’inspirent pas du tout confiance. En fait, si on cherche les secteurs progressistes les plus actifs, il faut les chercher du côté des mouvements locaux citoyens ou paysans.
Parmi les groupes armés actifs, on dénombre l’Armée de libération nationale (Ejército de Liberación Nacional – ELN), de nombreux groupes qui faisaient jadis partie des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia -FARC), qui ont décidé de retourner au maquis après l’accord, et les Autodefensas Gaitanista de Colombia (AGC), aussi connu sous le nom de Clan du Golfe, un groupe paramilitaire d’extrême droite, anciennement une faction des Autodefensas Unidas de Colombia (AUC)[viii]. Ce dernier groupe aurait le soutien plus ou moins tacite de l’État. En effet, après l’arrestation de quelques leaders de l’AUC et l’extradition de certains aux États-Unis, Vicente Castaño, frère des fondateurs des AUC Fidel et Carlos Castaño, a hérité du contrôle des effectifs existants du groupe. Ils ont depuis pris le contrôle d’une bonne partie du trafic de drogue, entre autres activités criminelles. En 2013, il aurait renoué des relations avec les autorités à Medellín. En 2016, le groupe revendiquait sa place à la table des négociations, ce que refusait l’ancien président Juan Manuel Santos. En 2018, le groupe existait encore, mais après l’élection de Iván Duque, son gouvernement a brossé l’éléphant dans la pièce sous le tapis et a commencé à prétendre que le groupe ne représentait pas vraiment une menace, et ce, même s’il luttait toujours avec les autres groupes armés pour le contrôle des territoires[ix]. Peu importe le groupe armé dont il s’agit ou les idées défendues, le conflit en Colombie revêt indéniablement un caractère raciste, les populations afro-colombiennes et autochtones étant très souvent les victimes de toute cette violence[x].
Malheureusement, cette situation n’est pas nouvelle. En effet, dans les années 1980, l’Union patriotique, un parti fondé par les FARC qui devaient quitter le maquis, a vu ses membres assassiné·e·s un·e à un·e dans le cadre de ce qu’on a appelé un génocide politique[xi], après l’accord de la Uribe. Ce génocide aurait fait au moins 5 700 victimes[xii]. Or, depuis l’accord de La Havane, les FARC qui ont laissé la lutte armée se font également assassiner, comme les meneur·euse·s de mouvements sociaux. En effet, depuis l’accord de 2016, on dénombre plus de 1 300 assassinats[xiii]. Il ne s’agit pas du seul problème auquel fait face la Colombie. Outre le fait que d’autres groupes, comme l’ELN, n’ont pas été invités à la table des négociations, sans parler de la société civile, le président Iván Duque, élu après que Santos ait mené à bien les négociations, s’est affairé à saboter cet accord[xiv]. Les militant·e·s sont traité·e·s comme des criminel·le·s[xv] et on les amalgame à la guérilla et au trafic de drogues. Par exemple, pour la compagnie pétrolière et gazière canadienne Gran Tierra, les manifestations ne sont qu’un obstacle parmi tant d’autres à l’extraction de ressources[xvi].
La situation actuelle sur le terrain
Dans le cadre de nos recherches pour cet article, notre contact du Projet Accompagnement Solidarité Colombie (PASC), Blandine Fuchs, coordonnatrice des accompagnements, nous a mis en contact avec Isabel Gonzalez, militante colombienne, dont l’affiliation ne peut être précisée dans le cadre de cet article pour des raisons de sécurité. En effet, l’entrevue a été menée dans la plus grande discrétion, dans les locaux de l’organisation, qui se trouvent dans une maison sans identification aucune. Il va sans dire que le nom qui apparaît ici est entièrement fictif afin de protéger son anonymat et sa vie, ni plus ni moins. Madame Gonzalez dresse un portrait sombre de la situation actuelle de son pays; elle nomme une panoplie d’enjeux économiques, sociaux et environnementaux auxquels fait face la population colombienne. Elle a commencé par dire que les réseaux de défense des droits de la personne colombiens ont de plus en plus de peine à obtenir du soutien de l’étranger, sous forme d’accompagnant·e·s, c’est-à-dire de bénévoles détenteur·trice·s de passeports occidentaux qui suivent les militant·e·s de défense des droits de la personne dans leurs déplacements pour servir de boucliers face à l’intimidation, voire aux agressions de la part des forces de l’ordre ou d’autres groupes criminels ou paramilitaires qui leur sont subordonnés. Le comité Fonseca, d’Italie, un groupe de miltiant·e·s qui avait auparavant envoyé des bénévoles en Colombie, a, en raison de la pandémie, décidé de se concentrer sur les problèmes de son pays. Évidemment, la pandémie rend les voyages plus difficiles et le gouvernement colombien a commencé à restreindre l’accès au pays en imposant des visas pour toute activité autre que le tourisme. Ainsi, les accompagnateur·trice·s étranger·ère·s sont vite déporté·e·s. C’est le risque nous courrions également. Comme collaborateur indépendant de la revue L’Esprit libre, il n’était pas évident d’obtenir un visa de journalisme. À cette difficulté à obtenir du soutien s’ajoutent les conditions résultantes de crises économiques et de changements climatiques, qui font que la situation en Colombie ne s’améliore pas.
De nombreux accords de libre-échange, dont celui signé en 2008 entre le gouvernement Harper et l’État narcocriminel d’Alvaro Uribe[xvii], ont contribué à une privatisation. En théorie, cet accord stipulait que la Colombie devait produire de rapports sur les droits de la personne, mais dans la pratique, mais cette clause n’est pas vraiment respectée. En effet, les rapports sont des ramassis de généralité et sont somme toute assez superficiels[xviii]. Depuis lors, les entreprises en ont profité pour faire signer à la Colombie des contrats au détriment des paysan·e·s. En plus de l’extraction de minerais, il y a de nombreuses monocultures de fleurs, de bananes, de café et d’avocats. Cette dernière culture d’exportation a de nombreux effets néfastes : « [l’]accaparement des terres par des mains étrangères, la déforestation, l’accaparement et la contamination des eaux[xix] ».
Il y a également une industrie du papier. Les produits chimiques utilisés sont très nocifs pour la santé et les travailleur·euse·s deviennent rapidement très malades (avortements, problèmes de poumons). Enfin, la pandémie a imposé un confinement sans aucun filet de sécurité sociale. Les législations visant à assurer l’approvisionnement en nature favorisaient les importations au détriment des paysan·e·s. À ce jour, la situation est telle que l’ONU craint une pénurie alimentaire prochaine[xx]. Pour aggraver le problème, un peu comme partout ailleurs, y compris au Québec et au Canada, les grands médias sont contrôlés par les grands propriétaires (dans ce cas-ci terriens) et ne parlent évidemment pas de ces enjeux[xxi]. En effet, on préfère plutôt aborder les sujets plus distrayants, comme la descendance des hippopotames de Pablo Escobar qui pullulent maintenant dans les régions rurales de l’Antioquia[xxii], ce qui donne tout son sens à l’expression utilisée par Chomsky et Hermann dans leur ouvrage sur la « fabrication du consentement », et pour qui les médias hégémoniques étaient « l’équivalent moderne du cirque romain »[xxiii].
En plus de ces problèmes économiques à l’échelle nationale, le peuple colombien est confronté à de nombreux fléaux sociaux : violence quotidienne, manque d’emplois et accès difficile à l’éducation, inégalités sociales, corruption, règne de la terreur de l’armée. Les gens en ont ras le bol et c’est pour ça qu’ils sont sortis dans les rues en 2021. Par ailleurs, madame Gonzalez souligne qu’ils n’ont pas été rassemblés ou organisés par une organisation. Il s’agit d’un soulèvement spontané. Comme l’affirme Yves Carrier, membre d’une mission d’observation des droits de la personne en Colombie envoyée du Québec au début de 2022 :
« L’explosion sociale en Colombie se produit exactement le 28 avril 2021 […] Cette journée de mobilisation nationale est convoquée suite au dépôt d’un projet de loi qui baisse les impôts des plus riches, élève les taxes sur les produits de consommation, transforme à la baisse les pensions de vieillesse et privatise les études supérieures et les soins de santé. La population s’est soulevée en bloc parce que déjà leurs conditions de vie étaient intenables. »[xxiv]
Depuis des décennies en Colombie, mais surtout depuis les années 1990, lorsque les conflits armés et la violence liés au narcotrafic sont à leur zénith, les populations doivent fuir leurs communautés et leur maison, et s’amassent aux périphéries des grandes villes comme Bogota, Medellín, Barranquilla ou encore Bucaramanga[xxv]. C’est ce qui explique, entre autres, l’insécurité et le haut taux de criminalité dans ces villes. En effet, les assassinats et les féminicides ont lieu dès la tombée de la nuit[xxvi]. Même le jour, il n’est pas recommandé de sortir son téléphone en pleine rue. C’est l’une des raisons pour lesquelles on tue. Madame Gonzalez insiste sur le terme de « conflit social et armé », car les zones d’extraction des ressources et les zones de conflits se superposent presque parfaitement. Les belligérants sont l’armée, les paramilitaires, l’ELN, en plus de groupuscules anciennement associés aux FARC qui ont soit rejeté d’entrée de jeu l’accord de la Havane de 2016, soit repris le maquis après avoir constaté que l’État ne respectait pas leur part de l’accord. C’est le cas d’Iván Márquez, qui avait représenté la principale guérilla colombienne lors des négociations[xxvii].
Cette superposition presque parfaite de zones d’extraction et de zones de conflits s’expliquerait par le fait que les grands propriétaires et les gens qui gouvernent le pays sont les mêmes personnes! En fait, pour madame Gonzalez, là où il y a des problèmes de droit de la personne, il y a des pratiques extractivistes et des intérêts économiques ou stratégiques d’un point de vue géographique, qui sont défendus par l’État colombien, par l’armée et par les groupes armés. L’armée sert les intérêts des multinationales avant tout. En effet, selon une brochure du PASC, plus de 10 % de l’armée, soit 3 000 militaires, seraient affecté·e·s aux côtés de mercenaires, de paramilitaires et d’agences de sécurité privée, à la protection des ressources pétrolières et minières et, dans certains départements de la Colombie, ce serait le cas de près de 80 % des effectifs[xxviii]. Il y a beaucoup d’entreprises étrangères, dont plusieurs canadiennes. L’État colombien, subissant les pressions du Capital, doit céder. Madame Gonzalez raconte qu’un sénateur a voulu se rendre sur les terres par rapport auxquelles il avait reçu des plaintes relatives aux droits de la personne et ce dernier s’est vu refuser l’accès par l’armée colombienne elle-même.
Mais enfin, pourquoi l’armée est-elle si puissante? Pour madame Gonzalez, la réponse est simple. Les entreprises appartiennent à ceux-là mêmes qui contrôlent l’exécutif. Malheureusement, le judiciaire n’arrive pas à exercer ces fonctions de manière indépendante et de nombreux crimes restent impunis, incluant ceux des paras qui travaillent pour le gouvernement, et le gouvernement lui-même. Les petit·e·s criminel·le·s sont souvent payé·e·s pour plaider coupables et ceux qui donnent les ordres s’en lavent les mains. Dans les régions marginalisées, les institutions de l’État sont absentes. La seule présence du pouvoir se fait grâce à l’armée, voire les paramilitaires, comme sur la côte, et l’imputabilité est évidemment inexistante. Ainsi, dans ces régions, les entreprises font parfois directement affaire avec ces groupes armés. Par exemple, au Nord, dans la Guajira, l’entreprise américaine Chiquita, l’un des plus grands producteurs et distributeurs de bananes au monde, aurait embauché des paramilitaires pour assassiner des leaders syndicaux·ales, ce qui n’est qu’un cas parmi tant d’autres[xxix]. Les paramilitaires sont aussi souvent embauché·e·s pour vider les territoires où des activités d’extraction doivent avoir lieu[xxx].
Un terrorisme colombien soutenu par le Canada
Enfin, si l’armée colombienne reçoit un important soutien des États-Unis par l’entremise du Plan Colombia[xxxi], le Canada offre aussi son aide au terrorisme d’État colombien au nom de la guerre contre la drogue, et ce, dans le cadre, entre autres, du Programme d’instruction et de coopération militaire (PICM), du Joint Interagency Task Force South (JIATF-S), du Programme d’aide au renforcement des capacités antiterroristes (PARCAT) et du Programme d’aide à l’instruction militaire (DPAIM). Le Canada fournit également de l’équipement militaire, et la GRC et le SCRS collaborent avec les services de renseignements colombiens[xxxii].
Au Canada, Simon-Pierre Savard-Tremblay, représentant de la circonscription de Saint-Hyacinthe-Bagot au parlement fédéral depuis 2019 et aussi porte-parole du Bloc Québécois en matière de commerce international, affirme que l’idée d’un ombudsman ou d’une ombudswoman pour porter plainte contre les minières canadiennes à l’étranger a été mise de l’avant, mais, en dépit des promesses du premier ministre, cela ne s’est jamais concrétisé[xxxiii]. La création d’une représentation diplomatique du Québec en Colombie[xxxiv] a récemment été annoncée. Le projet aurait plutôt pour but de faciliter l’immigration de travailleur·euse·s de la Colombie, soi-disant parce que ces dernier·ère·s s’intègreraient mieux ou, en d’autres mots, parce qu’ils et elles sont plus facilement assimilables et résisteraient moins à ce qui se dessine très clairement comme un impérialisme québécois. Fort heureusement, au regard de ce nous avons vu en Colombie, le gouvernement de la CAQ se trompe royalement. Enfin, nous aurions espéré qu’une politique étrangère québécoise aurait valorisé la solidarité avec toutes les luttes anti-impérialistes du monde.
Un projet hydroélectrique controversé
Si vous souhaitez avoir un exemple de la mauvaise gestion du gouvernement et de l’influence néfaste des gouvernements étrangers en Colombie, prenez le projet hydroélectrique Hidroituango, partiellement financé par le gouvernement québécois[xxxv], qui serait à mettre en parallèle avec les grands projets hydroélectriques au Québec, qui se sont le plus souvent faits au détriment des populations autochtones[xxxvi]. Le projet hydroélectrique, encore inachevé à ce jour, devait harnacher la rivière Cauca, dans l’Antioquia. En 2008 a été créé le mouvement Rios Vivos pour dénoncer l’expulsion brutale de paysan·e·s des territoires destinés au projet et la catastrophe écologique que le barrage devait entraîner. En effet, d’une part, les autorités colombiennes avaient octroyé un permis de construction, et ce, négligeant de tenir compte adéquatement de sept failles géologiques. D’autre part, l’entreprise chargée du projet, Empresas Públicas de Medellín, avait déjà une très mauvaise réputation.
Malgré les démarches judiciaires, de sérieux incidents se sont multipliés. Un tunnel s’est effondré, causant un grave éboulement. Des infrastructures essentielles, telles que des écoles et des hôpitaux, ont été détruites. Les habitant·e·s des zones affectées se sont retrouvé·e·s à la rue et sans travail. Tout cela s’ajoute aux souffrances déjà endurées par ces populations, dont la plupart ont survécu aux conflits armés qui sévissent dans la région depuis les années 1980, emportant même des cimetières et des fosses communes, reliques de ce sombre passé, qui avait fait en sorte que près de 300 personnes avaient été portée disparues. Depuis lors, comme si ce n’était pas assez, les leaders sociaux·ales continuent de se faire assassiner et les paramilitaires ont forcé plus de 4 000 personnes à abandonner leur demeure, leur bétail et leurs possessions pour la construction du barrage. Enfin, il faut bien noter qu’il s’agit d’un projet public, financé par la Banque interaméricaine de développement (BID), la banque BNP Paribas et la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ)[xxxvii], c’est-à-dire que c’est de l’argent des contribuables qui est ainsi gaspillé. Notre responsabilité est donc d’autant plus grande, au moins autant que devraient l’être notre indignation et notre motivation à changer les choses.
Les élections de mai : un nouveau faux-espoir à l’horizon?
Les relations entre les gouvernements latino-américains et les mouvements sociaux, qui mènent le plus souvent les luttes, sont pour le moins tumultueuses, en Colombie comme ailleurs en Amérique latine.[xxxviii]. Or, il y a lieu de s’interroger sur les dynamiques qui ont placé ces gens au pouvoir, d’une part, mais aussi sur les relations qui ont été maintenues ou non entre ces leaders et les mouvements sociaux. À cet égard, on pourrait parler des cas de Nicolás Maduro au Venezuela[xxxix] ou encore de Daniel Ortega au Nicaragua[xl], qui se sont totalement aliénés par rapport aux mouvements sociaux ou révolutionnaires qui les ont portés au pouvoir. Au Brésil et en Uruguay, cela a aussi été le cas, le Frente Amplio et le Parti des travailleurs ayant un effet hégémonisant sur les mouvements sociaux[xli]. C’est pourquoi, par ailleurs, le mouvement des terres s’est éventuellement distancé de l’État brésilien[xlii]. Un phénomène similaire s’est déroulé en Bolivie, où le Mouvement vers le socialisme (Movimiento al Socialismo – MAS), s’est peu à peu institutionnalisé pour intégrer la classe politique, et pour ultimement s’aliéner des mouvements sociaux et des autres dynamiques populaires[xliii].
Ce ne sont que quelques exemples parmi tant d’autres. Enfin, cela jette un éclairage plus nuancé sur ce que pourrait représenter la victoire de Gustavo Petro, parce qu’aucun de ces gouvernements n’a vraiment réussi à transformer la structure de l’État qu’ils gouvernaient. Ils ont seulement appliqué des réformes qui ont ensuite été défaites par les mouvements de droite qui ont suivi. C’est là que les mouvements sociaux acquièrent un certain avantage[xliv]. Au lendemain de l’élection, pour la première fois dans l’histoire de la Colombie, d’un gouvernement progressiste, quelles relations devront avoir avec lui les mouvements sociaux[xlv]? Il ne semble pas y avoir d’issue facile, mais une chose est certaine : les mouvements sociaux devront rester forts et autonomes par rapport à l’État, peu importe les discours tenus par des leaders prétendument progressistes[xlvi] (de Sousa Santos 2001; Duque et Rodriguez 2022).
CRÉDIT PHOTO: « Habrá buen o mal gobierno, si hay buena o mala policia » (Il y aura un bon ou un mauvais gouvernement s’il y une bonne ou une mauvaise police), Musée historique de la police, Bogotá, Colombie, photo de l’auteur.
[1] Louis-Joseph Proudhon, Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle, Paris : Garnier, 1851.
[2] Voir l’article de l’auteur : Alexandre Dubé-Belzile, « Quelle paix ? Le fossé infranchissable entre la politique colombienne et les inégalités sociales », janvier 2017. http://revuelespritlibre.org/quelle-paix-le-fosse-infranchissable-entre-….
[3] Adriaan Aselma, « Armed conflict resurged throughout Colombia: war crimes tribunal », Colombia Reports, 19 février 2022. https://colombiareports.com/armed-conflict-resurged-throughout-colombia-war-crimes-tribunal/ (consulté 27 avril 2022).
[4] Adriaan Aselma, « Colombia announces dramatically revised Senate election results: National Registry finds 390,000 extra votes for opposition party », Colombia Reports, 19 mars 2022. https://colombiareports.com/colombia-announces-dramatically-revised-sena….
[5] Adriaan Aselma, « Colombia’s opposition recovering ‘stolen’ congressional seats ». Colombia Reports, 17 mars 2022. https://colombiareports.com/colombias-opposition-recovering-stolen-congr…(consulté le 27 mars 2022).
[6] Adriaan Aselma, « Colombia’s political parties avert ‘coup’ ». Colombia Reports, 23 mars 2023. https://colombiareports.com/colombias-political-parties-avert-coup/(consulté le 27 mars 2022).
[7] https://es.wikipedia.org/wiki/Anexo:Partidos_pol%C3%ADticos_de_Colombia
[8] RFI, « Législatives en Colombie : la gauche favorite, malgré “l’achat des votes” ». RFI, 22 mars 2022. https://www.rfi.fr/fr/am%C3%A9riques/20220313-l%C3%A9gislatives-en-colombie-la-gauche-favorite-malgr%C3%A9-l-achat-des-votes (consulté le 27 mars 2022).
Anne Proenza, « En Colombie, des élections à bâtons corrompus ». Libération, 12 mars 2022. https://www.liberation.fr/international/amerique/en-colombie-des-elections-a-batons-corrompus-20220312_SBBPJTY26BCIFK7H6XYU7LBHJM/ (consulté le 27 mars 2022).
[9] Ibid.
[10] Colombia Reports, « Gaitanista Self-Defense Forces of Colombia (AGC) / Gulf Clan », Colombia Reports, 25 octobre 2021. https://colombiareports.com/agc-gulf-clan/ (consulté le 27 avril 2022).
[11] Adriaan Aselma. 2022c. « White supremacy in Colombia | Part 5: the racist war », 11 mars 2022, Colombia Reports. https://colombiareports.com/white-supremacy-in-colombia-part-5-the-racist-war/ (consulté le 27 mars 2022).
[12] Andrei Gomez-Suarez, Genocide, Geopolitics and Transnational Networks: Con-textualising the destruction of the Union Patritia in Colombia, New York : Routledge, 2015.
[13] Adriaan Aselma, « Colombia’s war crimes tribunal: 5,700 killed in political extermination », Colobia Reports, 4 mars 2022. https://colombiareports.com/colombias-war-crimes-tribunal-5700-killed-in….
[14] El Colombiano, « Asesinan a Víctor Manuel Pacheco, líder social en Fortul, Arauca ». El Colombiano, 5 février 2022. https://www.elcolombiano.com/colombia/asesinan-a-lider-social-victor-mac…(consulté le 27 mars 2022).
[15] Yves Carrier, « Constats préliminaires de la mission d’observation des droits humains en Colombie », Carrefour d’animation et de participation à un monde ouvert (CAPMO), janvier 2022. https://capmo.org/comptes-rendus/329-constats-preliminaires-de-la-missio… (consulté le 27 mars 2022).
[16] Ibid.
[17] Bnamericas. 2021. « Gran Tierra Energy Inc. proporciona actualización sobre el impacto de las protestas y bloqueos nacionales en Colombia ». Bnamericas, 18 mars 2021. https://www.bnamericas.com/es/noticias/gran-tierra-energy-inc-proporcion…,)% 20%2D%20Gran%20Tierra%20Energy%20Inc (consulté le 27 mars 2022).
[18] Colombia Working group, « La Colombie dans l’ombre des abus de droits humains ». PASC, juillet 2015. http://pasc.ca/fr/CWG (consulté le 27 mars 2022).
[19] Yves Carrier, Op. Cit., note 16.
[20] La Cola de Rata y La Liga Contra el Silencio, « El Aguacate desata conflictos en el Eje Cafetero ». Censat Agua Viva, 2021. https://censat.org/es/analisis/el-aguacate-desata-conflictos-en-el-eje-cafetero-9809 (consulté le 27 mars 2022).
[21] Adriaan Alsema, « UN flags Colombia as ‘hunger hotspot’: Almost 14% of population would lack food security ». Colombia Reports, 31 janvier 2022. https://colombiareports.com/un-flags-colombia-as-hunger-hotspot/ (consulté le 27 mars 2022).
[22]Nolwenn Jaumouillé, « En Colombie, des médias se liguent pour raconter les histoires interdites ». Ina : la revue des médias, 13 janvier 2022. https://larevuedesmedias.ina.fr/colombie-journalistes-ligue-contre-silence-medias-independants-liberte-presse (consulté le 27 mars 2022).
[23] El Colombiano, « Hipopotamos se pasean por las calles de Doradal ». El Colombiano, 3 mars 2022.
[24] Edward S. Herman et Noam Chomsky, Manufacturing Consent: The Political Economy of the Mass Media, New York, Pantheon Books, 1988, p. XVIII
[25] Yves Carrier, Op. Cit., note 16.
[26] Montoya, Miguel Osorio, et Julio César Herrara, « El morro de Moravia se termina de poblar sin control alguno », El Colombiano, 3 mars 2022.
[27]Hayley McCord, « Impunity for femicide in Colombia is still above 90% », The Bogota Post, 27 septembre 2021. https://thebogotapost.com/impunity-for-femicide-in-colombia-is-still-above-90/49317/ (consulté le 27 mars 2022).
[28]Gilian Maghmud, « En Colombie, le réarmement des FARC et la revanche de l’extrême droite paramilitaire », LVSL, 22 septembre 2019. https://lvsl.fr/en-colombie-le-rearmement-des-farc-et-la-revanche-de-lextreme-droite-paramilitaire (consulté le 27 mars 2022).
[29] Projet Accompagnement Solidarité Colombie, « Ciblons les profiteurs canadiens de la guerre en Colombie », PASC, 2012, p.3. https://pasc.ca/sites/pasc.ca/files/u6/depliantprofiteurs7.pdf (consulté le 27 mars 2022).
[30]Horacio Duque Giraldo, « Guillermo Gaviria Echeverri, el decano de los para empresarios ». Rebelión, 19 décembre 2012. https://rebelion.org/guillermo-gaviria-echeverri-el-decano-de-los-para-empresarios/ (consulté le 27 mars 2022).
Amy Goodman, « El gran traspié de Chiquita ». Rebelion, 22 juillet 2007. https://rebelion.org/el-gran-traspie-de-chiquita/ (consulté le 27 mars 2022).
[31] Yves Carrier, Op. Cit., note 16.
[32] Natalio Cosoy, « Has Plan Colombia really worked? » BBC News, 4 février 2016. https://www.bbc.com/news/world-latin-america-35491504 (consulté le 27 mars 2022).
Jack Norman, « US aid to Colombia will grow to $448 million in 2020, largest amount in 9 years ». Colombia Reports, 19 décembre 2019. https://colombiareports.com/amp/us-aid-to-colombia-will-grow-to-448-million-in-2020-largest-amount-in-9-years/ (consulté le 27 mars 2022).
[33] Projet Accompagnement Solidarité Colombie, Op. Cit., note 29, p.7-8.
[34] Yves Carrier, Op. Cit., note 16.
[35] Marc-André Gagnon, « Un nouveau Bureau du Québec en Colombie : La ministre Nadine Girault annonce l’implantation d’une 34e représentation à l’étranger ». Journal de Montréal, 13 avril 2022. https://www.journaldequebec.com/2022/04/13/un-nouveau-bureau-du-quebec-en-colombie (consulté le 27 mars 2022).
[36] Yves Carrier, Op. Cit., note 16.
[37] Stéphane Savard, « Les communautés autochtones du Québec et le développement hydroélectrique ». Recherches amérindiennes au Québec, 2009, 39 (1‑2) : 47‑60.
[38]Isabel Cristina Zuleta. 2021. « Hidroituango : désastre socio-environnemental et responsabilité internationale ». IdeAs, 2021, 17. http://journals.openedition.org/ideas/10013 (consulté le 27 mars 2022).
[39] Soledad Stoessel, « Giro a la izquierda en la América Latina del siglo XXI », Polis Revista Latinoamericana, 2014, no 39 : 129‑56.
Yani Vallejo Duque et Alfonso Insuasty Rodriguez, « Organizaciones sociales de cara a gobiernos progresistas en Latinoamérica: ¿apoyo o subordinación? », Desinformémonos, 3 mars 2022. https://desinformemonos.org/organizaciones-sociales-de-cara-a-gobiernos-progresistas-en-latinoamerica-apoyo-o-subordinacion/ (consulté le 27 mars 2022).
[40] Alexandre Dubé-Belzile, « Le visage en décomposition de la révolution bolivarienne : le Venezuela en crise ». 21 juin 2017. http://revuelespritlibre.org/le-visage-en-decomposition-de-la-revolution-bolivarienne-le-venezuela-en-crise (consulté le 27 mars 2022).
[41] Alexandre Dubé-Belzile, « Nicaragua : la société du spectacle sandiniste en Amérique centrale ». Revue L’Esprit Libre, 12 septembre 2019. https://revuelespritlibre.org/nicaragua-la-societe-du-spectacle-sandiniste-en-amerique-centrale (consulté le 27 mars 2022).
[42] Pablo Ospina Peralta, « Gobiernos, progresismos y organizaciones populares ». Nueva Sociedad, juin 2016. https://www.nuso.org/articulo/progresismos-y-organizaciones-populares/ (consulté le 27 mars 2022).
[43] El país, « Los Sin Tierra “vetan” la presencia de Lula en su congreso de Brasilia : La cita arranca con elogios a las “revoluciones” de Cuba y Venezuela », El pais, 12 juin 2007. https://elpais.com/internacional/2007/06/13/actualidad/1181685606_850215.html (consulté le 27 mars 2022).
[44] Zuazo, Moira. 2010. « ¿Los movimientos sociales en el poder? El gobierno del MAS en Bolivia ». Nueva Sociedad, NUSO Nº 227, mai-juin 2010. https://nuso.org/articulo/los-movimientos-sociales-en-el-poder-el-gobierno-del-mas-en-bolivia/ (consulté le 27 mars 2022).
[45] Yani Vallejo Duque et Alfonso Insuasty Rodriguez Carrier, Op. Cit., note 48.
[46] Yani Vallejo Duque et Alfonso Insuasty Rodriguez Carrier, Op. Cit., note 48.
[47] Yani Vallejo Duque et Alfonso Insuasty Rodriguez Carrier, Op. Cit., note 48.
Sousa Santos, Boaventura de. 2001. « Los nuevos movimientos sociales ». OSAL, 2001.
par William Grondin | Mai 15, 2022 | Opinions
Lors de la campagne électorale de 2021 à la mairie de Montréal, la mairesse Valérie Plante a promis qu’advenant sa réélection, elle doterait le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) de caméras corporelles portatives dès 2022[1]. Le ministère de la Sécurité publique a également déployé en 2021 un projet pilote de caméras portatives dans la province[2]. Un consensus socio-politique favorable se dégage quant à l’adoption de caméras portatives pour les corps de police couvrant le territoire québécois, et ce, pour améliorer la confiance citoyenne envers la police et favoriser l’imputabilité. Au-delà de ces promesses et du consensus quant à l’utilisation d’un tel dispositif, l’angle mort des débats est le caractère technique de cette solution à une problématique de nature sociale.
L’imaginaire sociotechnique auréolant les caméras corporelles portatives : de l’objectivité épistémique de l’image
Le concept d’imaginaire sociotechnique est fécond pour appréhender les attentes et les apriorités – positives et négatives – face aux nouvelles technologies. En sociologie des sciences, ils sont les représentations collectives des futurs désirables ou non souhaités se matérialisant dans les choix techniques et sociaux. Autrement dit, le concept d’imaginaire sociotechnique renvoie aux valeurs s’inscrivant dans la création et la négociation d’un artéfact technique. Raisonner l’artéfact technique pour comprendre la société, réfléchir la société pour comprendre l’artéfact technique dans une perspective coextensive d’influence mutuelle.
Les artéfacts techniques – dans notre cas, les caméras corporelles – peuvent être étudiés dans une dialectique représenté-représentant en tant que concrétisation d’un ordre désirable et d’une vision de la société qui se répercute dans l’adoption et la constitution de la technique[3]. L’imaginaire sociotechnique de transparence, de redevabilité et d’objectivité auréolant l’utilisation de caméra portative par les corps de police a pris naissance dans un contexte de prolifération rapide des technologies de l’information et des communications, comme les téléphones intelligents munis de caméras vidéos.
La captation d’images vidéos par les citoyens et citoyennes est reconnue comme un moyen de contrebalancer le pouvoir de l’institution policière, de se défendre en cas d’abus et de donner de la crédibilité à la perspective citoyenne. Cet imaginaire sociotechnique n’est pas étonnant étant donné que, ces dernières années, plusieurs interventions policières ont été filmées par des citoyens et citoyennes à l’aide de leurs téléphones cellulaires, mettant en lumière des situations de violences policières au Canada et aux États-Unis. Un cas paradigmatique est celui de l’Afro-Américain George Floyd – décédé à la suite d’une intervention policière en mai 2020 – où l’ex-policier Derek Chauvin a maintenu son genou sur le cou de la victime pendant près d’une dizaine de minutes, causant son décès par asphyxie. Les images de l’intervention, captées par des citoyens et citoyennes, ont fait le tour du monde et permis de braquer les projecteurs sur les violences policières et raciales métastasées en Amérique du Nord. Elles ont également été au centre du procès de Derek Chauvin, reconnu coupable le 20 avril 2021 de meurtre au 2e degré, meurtre au 3e degré et d’homicide involontaire[4].
Il serait cependant surprenant que des images provenant d’une caméra corporelle portée par la police fassent l’objet d’un traitement semblable aux images captées par la population. Alors qu’il semble y avoir consensus politique sur le déploiement de caméras corporelles, l’aspect du traitement et de la diffusion des données vidéos produites par caméras corporelles est un angle mort du débat – évacué par l’illusion d’un imaginaire sociotechnique, qui met sur un piédestal épistémique l’objectivité des images vidéos. Cet angle mort devrait cependant être au cœur des préoccupations sur l’implantation de cette nouvelle technologie. En absence de législation sur leur utilisation, les images demeurent entre les mains des services de police, faisant en sorte que l’objectif de transparence et de redevabilité est institutionnellement et théoriquement court-circuité. Par exemple, l’introduction, en 2017, de caméras corporelles au New York City Police Department pour tenter de redorer l’image du service de police – teintée par des scandales, des abus et des années de stop-and-frisk – n’a pas eu l’effet escompté. Le manque d’encadrement législatif a fait en sorte que l’effet contraire s’est produit. Le New York City Civilian Complaint Review Board, l’agence chargée de surveiller et d’enquêter sur le service de police de la ville de New York, explique :
Le New York Police Department sape les enquêtes sur les abus de la police en refusant de donner un accès complet aux images de caméras portées sur le corps, selon un nouveau rapport d’une agence de surveillance de la ville([1])[5].
Le syndicat des agents et agentes de police de la ville de New York a, par le passé, tenté de bloquer la diffusion d’enregistrements d’intervention policière au public, soit en niant leur existence[6], soit en empruntant la voie juridique[7]. Les agents et agentes de police ont également développé un système de codes pour faire comprendre à leurs collègues que leurs caméras étaient en fonction et qu’ils et elles devraient agir en conséquence.
L’article Police turn body cams into tools for public relations, not accountability, paru en 2017 dans le Columbia Journalism Review, s’est penché sur le phénomène de l’utilisation des caméras corporelles en tant qu’outil de relation publique par les corps de police aux États-Unis[8]. On y explique que les services de police s’empressent de diffuser les images les présentant sous un jour favorable, tandis que les images compromettantes font l’objet de rétention et ne sont pas médiatisées. Constat semblable dans un article publié dans le North Carolina Law Review, qui mentionne qu’en absence de législation, les services de police ont tendance à utiliser les images des caméras corporelles de façon partiale. Par exemple, pour donner une image positive de leurs officiers et officières, décident arbitrairement quelles images seront dévoilées aux médias et sont réticents à fournir des images négatives de leurs agents et agentes[9].
Les images captées par les services de police peuvent parallèlement servir à tenir des opérations marketing sous le couvert de partager la réalité policière. Abondamment présentes sur internet, des images d’interventions provenant de caméras portatives sont diffusées sur YouTube par les services de police pour faire la promotion de la profession et cultiver l’admiration du public pour les forces de l’ordre. Les caméras corporelles portatives n’étant pas bonnes ou mauvaises en soi, la variable indépendante est une règlementation claire et précise qui circonscrit le processus de rétention et de traitement des images par la police, tout en favorisant le respect du droit à la vie privée des policiers et policières et des citoyens et citoyennes présents dans les enregistrements vidéos.
Les caméras corporelles en tant que « technological fixes »
Le concept de technological fixes fait référence à une « Application de la technologie pour résoudre des problèmes sociaux de nature non-technique, et ce, pour une variété de problèmes dans la société contemporaine ([2]) »[10]. Il s’agit d’intelligibiliser des problématiques sociales en s’ingéniant à les convertir en problématiques d’ordre technique, dont le corolaire est ultimement une solution technique. On note que cette approche technocentrique est particulièrement répandue en ce qui a trait à la formulation de solutions pour lutter contre les changements climatiques (les voitures électriques), les problématiques économiques (développement de l’intelligence artificielle et de nouvelle technologie en général) et la brutalité policière (caméra corporelle).
Dans le contexte d’une perte de confiance envers les services de police, l’implantation généralisée de caméras corporelles portatives peut paraitre une solution digne d’intérêt. Or, le SPVM a signalé que les coûts associés à un tel projet sont de l’ordre d’environ 24 M$ par année, soit près de 4% du budget de fonctionnement du corps de police pour l’année 2018[11]. Le SPVM estime qu’il faudrait embaucher 71 policiers et policières additionnels compte tenu des charges de travail supplémentaires, 117 agents, agentes et civils pour garantir une gestion efficace des vidéos et 14 personnes au soutien en matière technologique et pour les demandes d’accès à l’information[12]. Le déploiement du projet s’effectuerait sur 4-5 ans, car il faudrait former l’ensemble des effectifs, faire l’acquisition des caméras, développer une solution technologique, aménager des locaux, etc. Dans ce contexte, l’implantation de caméras corporelles portatives nécessiterait une vague massive d’embauche et une augmentation marquée du budget du SPVM. Rien ne dit par contre que cet investissement massif serait le plus approprié pour rendre le SPVM imputable de ses actions.
À Montréal, la Commission de la sécurité publique est l’instance publique qui surveille et étudie les questions relatives au Service de Police de la Ville de Montréal. Elle permet de limiter l’autonomie policière et d’assurer une redevabilité du SPVM envers les élus et élues. La commission mène actuellement plusieurs dossiers quant au profilage racial par la police, sur la diversité au sein du SPVM et a mené des consultations sur les caméras portatives. L’historique du SPVM avec cette instance est ambivalente, ayant initialement refusé de répondre aux préoccupations des élus et élues par rapport à l’utilisation de nouvelles technologies de reconnaissance faciale[13]. On note que Commission de la sécurité publique se réunit souvent à huis clos, court-circuitant l’essence d’une commission publique. Sous le couvert d’une indépendance entre l’institution politique et policière, le cadre de redevabilité démocratique envers la population demeure déficitaire, favorisant une méfiance face à l’institution policière
Un second élément qui pourrait renforcer la confiance du public envers l’institution policière est la remise en question de l’imputabilité restreinte dont l’effectif policier bénéficie. En effet, le traitement de plainte en déontologie policière peut facilement s’étirer sur plus de 5 ans avant qu’une décision soit rendue[14]. La gravité des peines est également superficielle en fonction des infractions. Prenons l’exemple de l’affaire récente concernant le policier Matthew Cool, reconnu coupable en 2022 par le Comité de déontologie policière d’avoir notamment[15] :
- Intentionnellement produit un faux rapport d’évènement « dans le but de camoufler sa propre inconduite et dans le but de justifier l’intervention sans apporter le réel descriptif des évènements » ;
- D’avoir arrêté un individu sans motif ;
- D’avoir utilisé la force sans droit pour empêcher un individu de filmer une arrestation
Dans cette affaire, la peine imposée par le comité de déontologie policière est de 31 jours de suspension sans traitement. Loin d’être hors de l’ordinaire, cette faible sanction s’inscrit dans une jurisprudence particulièrement clémente considérant la gravité objective de l’infraction, plombant du même coup la confiance du public envers les institutions censées agir en tant que chien de garde de l’institution policière.
Quand la technique se substitue au progrès social
La période des Lumières comme définie par Rousseau postule la perfectibilité humaine sous l’angle d’une prise de conscience collective de la capacité de créer des institutions pour bâtir une société plus juste et égalitaire :
« Si la maîtrise technoscientifique peut contribuer à l’amélioration de notre destinée, cette quête technoscientifique doit, pour Rousseau et, plus largement, pour l’ensemble des philosophes des Lumières, rester subordonnée à des impératifs d’ordre éthico-politique plus fondamentaux »[16].
Autrement dit, si la technique peut contribuer à la perfectibilité sociale, celle-ci doit avant tout demeurer secondaire à une prise de conscience collective. Dans la société post-moderne, l’antienne selon laquelle le progrès technique est corolaire au progrès social est hypostasiée, comme on le constate avec le projet d’instauration des caméras portatives en tant que technological fixes à une problématique de nature sociale. Ancrées dans un imaginaire sociotechnique d’omniscience et d’objectivité épistémique de l’image, les caméras corporelles apparaissent erronément comme solution privilégiée pour faire triompher la vérité et l’imputabilité. S’il est possible que des effets positifs émanent du déploiement à grande échelle de ce dispositif, on est en droit de se questionner sur son coût élevé, le manque d’encadrement juridique et le choix d’une solution technique à un problème fondamentalement social. Aussi louable soit-elle, la volonté de renforcer la confiance du public envers l’institution policière en introduisant des caméras corporelles est, au mieux, ténue, au pire, elle s’inscrit dans un paradigme technophile occultant la problématique sociétale à la base de cette situation.
CRÉDIT PHOTO: Alexandre Debiève/unplash.com
([1]) Notre traduction : « The New York Police Department is undermining investigations into police abuse by refusing to give full access to body-worn camera footage, according to a new report by a city watchdog agency. »
([2]) Notre traduction de : « application of technology meant to solve social problems that are non-technical in nature – for a variety of pressing issues in contemporary society »
[1] Anne-Marie Lecomte, « Caméras pour les policiers : Plante n’agit pas assez vite au goût de Coderre », Radio-Canada.ca (Radio-Canada.ca, 2021), https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1807233/plante-projet-montreal-snow….
[2] Sureté du Québec, « Déploiement d’un projet pilote de caméras portatives », 2021, https://www.sq.gouv.qc.ca/communiques/deploiement-dun-projet-pilote-de-c….
[3] Sheila Jasanoff, « Future Imperfect : Science, Technology, and the Imaginations of Modernity », dans Dreamscapes of Modernity: Sociotechnical Imaginaries and the Fabrication of Power (University of Chicago Press, 2015).
[4] Sophie-Hélène Lebeuf, « L’ex-policier Derek Chauvin reconnu coupable du meurtre de George Floyd », Radio-Canada.ca (Radio-Canada.ca, 2021), https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1786469/mort-george-floyd-jury-verd….
[5] Eric Umansky, « Police Watchdog Calls for Full Access to Body Cam Footage. The NYPD Says No. », ProPublica, 2021, https://www.propublica.org/article/police-watchdog-calls-for-full-access….
[6] Eric Umansky, « Over 700 Complaints About NYPD Officers Abusing Black Lives Matter Protesters, Then Silence », ProPublica, 2021, https://www.propublica.org/article/over-700-complaints-about-nypd-office….
[7] NBC New York, « New York Court Rules Public Allowed to See Police Body Camera Footage », NBC New York (blog), 2019, https://www.nbcnewyork.com/news/local/new-york-ny-court-rules-public-all….
[8] Steve Friess, « Police Turn Body Cams into Tools for Public Relations, Not Accountability », Columbia Journalism Review, 2017, https://www.cjr.org/united_states_project/body-cam-las-vegas-police.php.
[9] Seth W. Stoughton, « Police Body-Worn Cameras Badge Cams as Data and Deterrent: Enforcement, the Public, and the Press in the Age of Digital Video », North Carolina Law Review 96, no 5 (2018): 1363‑1424 https://scholarship.law.unc.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=6681&context….
[10] Selma Šabanović, « Robots in Society, Society in Robots », International Journal of Social Robotics 2, no 4 (2010): 439-450, https://doi.org/10.1007/s12369-010-0066-7.
[11] Service de police de la Ville de Montréal, « Projet pilote des caméras portatives du SPVM : synthèse janvier 2019 » (Montréal: Service de police de la Ville de Montréal, 2019), https://spvm.qc.ca/upload/Fiches/Cameras_portatives/synthese_projet_pilo….
[12] Ibid.
[13] Commission de la sécurité publique, « Ville de Montréal – Portail officiel – SPVM – technologies de reconnaissance »,page web (Ville de Montréal, 2021), http://ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=6877,143506297&_dad=port….
[14] Louis-Samuel Perron, « Un policier du SPVM suspendu un mois pour un faux rapport », La Presse, 8 mars 2022, sect. Justice et faits divers, https://www.lapresse.ca/actualites/justice-et-faits-divers/2022-03-08/un….
[15] Comité de déontologie policière, « C-2016-5015-3 (15-1245-1) », 2022, https://comite.deontologie.gouv.qc.ca/fileadmin/comite/decisions/C-2016-….
[16] Nicolas Le Dévédec, « Retour vers le futur transhumaniste », Esprit Novembre, no 11 (2015): 89‑100, https://doi.org/10.3917/espri.1511.0089.
par Rédaction | Mai 5, 2022 | Analyses
Cet article est d’abord paru dans le numéro 91 de nos partenaires, la revue À bâbord!
Un texte de Jade Almeida
La situation politique au Soudan pourrait bien être l’événement majeur du 21e siècle, et pourtant, peu de médias s’y intéressent.
Lorsque Fatma, militante et fille d’ancien·nes réfugié·es politiques soudanais·es, m’a contactée sur les réseaux sociaux en me proposant de parler de l’actualité soudanaise, je n’étais plus au courant de ce qui se déroulait là-bas. J’avais suivi la Révolution soudanaise de 2018 et compris les enjeux et dynamiques grâce à une entrevue qu’elle avait eu la gentillesse de réaliser. Mais depuis, le Soudan était sorti de mon radar.
Lorsque Fatma me relance, c’est avec ces propos qui vont droit au but : « Ce qui se passe là-bas est un événement majeur du 21e siècle, on parle d’un pays dont la population a mis fin à 30 ans d’un même régime ». C’est un pays qui se bat aujourd’hui pour que la révolution ne lui soit pas volée par l’armée et qui fait l’expérience d’un régime de démocratie directe, « et personne n’en parle » !
Une destitution historique
Revenons quelques années en arrière. Fin 2018, d’importants mouvements populaires naissent dans le nord du Soudan, à Atbara. L’augmentation du prix des produits de première nécessité – comme le pain, dont le coût est multiplié par trois – met le feu aux poudres. Très vite, les manifestations se répandent dans tout le pays, réclamant le départ du président Omar el-Bechir.
Ce dernier est à la tête du gouvernement depuis le coup d’État militaire de 1989. Son régime est alors marqué par une seconde guerre civile, la guerre du Darfour, une économie nationale plombée par une inflation majeure, des médias censurés, et l’interdiction de syndicalisation. Historiquement, l’opposition, incarnée notamment par le Parti communiste soudanais (PCS), doit agir dans la clandestinité et beaucoup se déroule depuis l’étranger, notamment depuis l’Égypte ou le Royaume-Uni.
En 2019, le mouvement populaire est reçu avec une répression militaire sanglante. Néanmoins, malgré l’instauration d’un état d’urgence qui interdit toute manifestation et en dépit de l’arrestation de plusieurs leaders de l’opposition, la pression populaire se maintient. Le président est finalement destitué en 2019.
Madaniyya ! (Le pouvoir aux civils !)
Dès l’arrestation d’el-Bechir, l’armée annonce la mise en place d’un gouvernement provisoire aux mains des forces militaires qui s’engage à organiser une transition vers un gouvernement démocratique dans les deux ans. Si la destitution du président est saluée, le mouvement populaire, lui, ne fait que commencer. Le maintien de ce gouvernement militaire est dénoncé aussi bien à l’échelle locale que continentale : la population organise des sit-ins et installe des tentes en face du quartier général des militaires ; l’Union africaine, pour sa part, lance un ultimatum aux militaires pour organiser une passation du pouvoir vers une autorité civile.
S’ensuivent plusieurs semaines de tensions entre la junte militaire et les représentant·es civil·es, marquées par des grèves générales et des affrontements parfois mortels entre les forces armées et la population. L’escalade cumule en ce qui restera tristement connu comme le massacre de Khartoum. En juin 2019, l’armée reçoit l’ordre de disperser les manifestant·es dont les tentes sont toujours plantées devant le quartier général. Elle tire sur la foule à balles réelles. On compte près d’une centaine de morts et plus de 600 blessé·es. Des corps par dizaines sont repêchés du Nil, tandis que des militant·es sur le terrain dénoncent des viols commis par les soldats sur des manifestant·es. Malgré ces effroyables évènements, ou peut-être en raison du traitement subi, les Soudanais·es continuent de s’opposer au régime militaire. Des marches ont lieu dans tout le pays et des chants font entendre le refus de laisser l’armée voler la révolution soudanaise.
Il faut noter la participation importante des femmes dans le soulèvement populaire. Elles sont à la tête des mobilisations, majoritaires dans nombre de cortèges. Depuis les années 1990, elles jouent un rôle clé dans l’organisation de groupes de résistance et de pression. La force de mobilisation de ces groupes s’inscrit dans un héritage de mobilisation populaire mis en place notamment par le PCS. Parmi les modes d’organisation privilégiés, on trouve celui des comités. Déjà en 2012 était créée l’Association des professionnels soudanais, qui regroupe de multiples secteurs d’emploi et associent des Soudanais·es de classe moyenne ; en 2013, des comités de quartiers sont aussi créés et deviennent la pierre angulaire du mouvement sur le terrain. Ces multiples éléments combinés sont au-devant de la destitution du président el-Bechir.
Une alliance impossible
À l’été 2019, Forces of Freedom & Change (FFC), coalition composée d’un vaste ensemble d’associations, notamment de l’Association des professionnels soudanais, accepte une collaboration avec le pouvoir militaire. Celle-ci doit mener à l’organisation d’élections générales au bout de 39 mois. L’armée est menée par le général Abdel Fattah al-Burhan, responsable du coup d’État et accusé, entre autres crimes, d’être impliqué dans les massacres perpétrés envers les manifestant·es. En face se trouve entre autres Abdalla Hamdok au poste de premier ministre du gouvernement de transition. Il est choisi et soutenu notamment pour sa proximité avec les États-Unis.
Cette collaboration est très ouvertement critiquée par le milieu populaire qui y voit une trahison de la part de certains leaders de la révolution. Pour les partis restés révolutionnaires, le gouvernement de transition aurait dû émaner du pouvoir populaire et donc rejeter la présence de l’armée. D’autant que le 25 octobre 2021, l’armée réalise un nouveau coup d’État. À quatre semaines de l’échéance de son mandat à la tête du Conseil souverain, Abdel Fattah al-Burhan dissout les institutions, place le premier ministre ainsi que cinq autres hauts responsables en état d’arrestation et décrète l’état d’urgence. Dans une allocution nationale, il justifie son action par le fait que les dissensions entre les deux parties étaient devenues trop importantes pour ne pas mettre en danger le pays. Il s’engage à maintenir l’ordre et la paix en attendant des élections qui seraient organisées en 2023.
Bien sûr, son putsch est massivement dénoncé dans la rue et à l’international. Les représentant·es de l’opposition s’entendent sur le fait que ce coup d’État est surtout motivé par la date d’échéance du mandat d’al-Burhan à la tête du Conseil souverain. Ce dernier était censé laisser son fauteuil au représentant civil en novembre 2021. Une telle passation du pouvoir aurait permis aux forces de l’opposition d’exiger son passage devant une cour de justice pour répondre des accusations de crime de guerre et de son implication dans les violences perpétrées envers les manifestant·es.
Depuis, les mouvements populaires ont repris dans tout le pays avec des répressions régulières par les forces armées. Internet est fréquemment coupé, les médias censurés et les aéroports fermés. La population craint la continuité d’un régime militaire et islamiste tel qu’instauré sous el-Bechir et n’entend pas relâcher la pression.
Un mode de gouvernement populaire
Janvier 2022, alors que j’écris ces lignes, l’ONU propose d’organiser des pourparlers entre la junte militaire et le pouvoir civil. Une telle annonce est reçue avec critiques par les forces populaires, et avec raison. Les termes proposés par l’organisation internationale semblent légitimer le régime en place en traitant les deux forces comme étant simplement en recherche de dialogue. Il n’est pas étonnant que les putschistes saluent la proposition, tandis que les opposant·es ne veulent rien négocier, mis à part le départ définitif de l’armée. Les décisions prises jusque-là au plus haut niveau politique relevaient d’ailleurs surtout d’accords de façade. Pendant ce temps, sur le terrain, les comités de quartiers font avancer la cause.
C’est d’ailleurs à ce sujet que l’actualité soudanaise est hors du commun. En absence d’un gouvernement autre que de transition, tout se passe sous forme de démocratie directe. Les coordinations de comités de quartiers, qui rallient tout le pays, organisent des réunions quotidiennes, font passer les mots d’ordre et les appels à la grève, rédigent des communiqués, mettent en place des forums, créent des bibliothèques… En somme, le Soudan pose et vit concrètement la question du pouvoir direct aux civil·es, ce qui se voit également dans les débats autour du choix pour un avenir réformiste ou révolutionnaire. Le Soudan pourrait adopter un régime de démocratie directe, mis en place par le peuple après une révolution mettant fin à 30 ans de dictature.
***
Ce n’est qu’une petite chronique dans une revue québécoise, mais Fatma a raison. Il nous fallait en parler : حرية سلام و عادلة و الثورة خيار الشعب, liberté, paix et justice/la révolution est le choix du peuple.
CRÉDIT PHOTO: Affichage du collectif de réfugié·es soudanais·es Asuad à Paris en 2019 contre le régime d’Omar el-Bechir. Photo : Jeanne Menjoulet (CC BY 2.0
par Rédaction | Avr 26, 2022 | Feuilletons, Societé
Ce texte est extrait du quatrième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!
Notice biographique : Artiste reconnu tant au Québec qu’à l’international, Julien est un ami de longue date de Siggi. Il a illustré les essais longs des deux premiers numéros, ainsi que la couverture de la parution sur l’attente. Pour ce dossier sur le style, il fait le saut du côté des auteur·rice·s et nous offre un point de vue de l’intérieur sur cette thématique.
Maîtriser un style est mon métier. Je cultive un assemblage particulier de couleurs, de formes et d’idées qui, à force de les répéter, véhiculent une impression de singularité reconnaissable, une entité visible qui m’est a priori toute personnelle. Cet assemblage visuel est aussi de grande valeur, car dans une économie de l’attention, une belle image attire le regard comme l’asclépiade attire les abeilles. Le paradoxe d’entretenir une relation intime avec une marchandise est gravé dans un de mes titres, je suis un « artiste commercial », un oxymore lié par le trait d’union invisible du style. En d’autres termes, moins connotés, je suis un illustrateur.
Être illustrateur ou illustratrice, c’est entretenir un rapport étroit avec le concept. Nous apprenons très tôt à nous poser anxieusement la question : « Comment trouver mon style? » Une quête importante, car le romantisme nous a appris que le style est une expression de l’intériorité d’un·e artiste, donc trouver son style, c’est un peu se trouver soi-même. Mais du romantisme cette quête a surtout l’amertume et l’agitation, car échouer à trouver son style, c’est donc échouer à se trouver soi-même. Le style est presque toujours un but à atteindre, un trésor à trouver, bref, un objet désirable.
Des années avant de devoir me poser ces questions, alors étudiant aux « Beaux-Arts » en France, j’ai été socialisé pour être artiste sans être commercial. Alors que je mentionnais le style d’une artiste que j’admire à un professeur, il m’a corrigé : « Les artistes n’ont pas de style, ils ont une démarche. » Je me suis rendu compte que « style » est un terme qu’on utilisait entre étudiant·e·s, mais rarement avec le corps professoral pour qui prétendre que ce mot n’existe pas était sans doute une stratégie pédagogique. À l’époque, je comprenais seulement que les idées priment sur la forme, que le style n’est qu’un enrobage superficiel. Mais ceci n’était qu’une partie du casse-tête et je suis resté avec le sentiment qu’il y avait dans cette correction terminologique une rectification idéologique qui m’échappait.
Ce n’est que des années plus tard, alors que cette fois j’étudiais en anthropologie à l’Université de Montréal, que l’anthropologue Lily Chumley m’a offert la pièce manquante dans son livre sur les écoles d’art chinoises : « Le style est un moyen de savoir que nous sommes dans un système capitaliste[1]. » Dans sa plus récente formule, le capitalisme propose en effet aux individus de façonner leur identité à travers la consommation de biens stylisés qui, ensemble, constituent la preuve tangible de leurs goûts, de leurs choix, de leur singularité. En tant qu’artiste commercial, je produis la matière première de cette économie, le style. Je me suis alors rendu compte que si mon professeur aux Beaux-Arts était si prompt à repousser le style loin de l’artiste, c’est parce que l’histoire de la discipline a soigneusement repoussé l’économie loin de l’art. Dans le système capitaliste, mon style, à peine « trouvé », n’est alors déjà plus le mien – il ne l’a peut-être jamais été – d’autres ont pris le soin de le définir, de le délimiter, de le réguler.
La directrice artistique d’un magazine m’a un jour contacté pour illustrer un article et a joint à son courriel quelques images issues de mon compte Instagram pour exemplifier les éléments de mon travail qu’elle aimait. Les images en question incarnaient tout ce que je désire ne plus faire, une version de mon travail ou peut-être de moi-même qui ne me ressemble plus. Pris au piège du style, j’ai accepté à reculons. L’art commercial est une drôle de bête, jamais totalement art, jamais totalement marchandise, mais toujours un peu des deux. L’originalité n’a de valeur que face aux autres à un moment donné. À travers le temps, l’originalité est à éviter à tout prix et doit être remplacée par une constance sans faille, sans surprise. C’est cette tension entre originalité dans l’espace et similarité dans le temps qui permet de tirer profit du style en le rendant prévisible. Travailler comme illustrateur ou illustratrice, c’est un peu comme jouer à « un, deux, trois, soleil ». On avance, on expérimente, on prend des risques jusqu’à ce que quelqu’un se retourne et regarde notre travail. Il faut alors s’arrêter, prétendre avoir un style, être immobile.
Si l’idée du style semblait être une sorte de libération alors que je le recherchais, la pratique du style, elle, est tout sauf émancipatrice. À l’intersection du soi et des autres, de l’Art et du marché, du romantisme et du néolibéralisme, mon style est un objet hybride dont je n’arrive plus très bien à cerner les contours. Je me demande souvent à quoi ressemblerait mon métier si nos idées de ce que sont l’art, le travail, l’économie, l’authenticité étaient différentes. De quoi l’industrie culturelle aurait-elle l’air si elle proposait de découvrir des « démarches » plutôt que de consommer des « styles »? Est-ce que Giotto ou Piero Della Francesca pensaient à leur style? Se demandaient-ils quel assemblage de couleurs, de formes et d’idées leur permettraient d’avoir le plus de contrats? Est-ce que le style aurait sa place en art au-delà de son utilité économique? Ma relation intime avec un style n’est-elle qu’une façade pour mieux vendre? Est-ce que finalement, mon métier, c’est servir plutôt que maîtriser, un style?
CRÉDIT PHOTO: Alice Paré-Mouillot
[1] Lily Chumley, Creativity Class, Princeton, Princeton University Press, 2016.
par Rédaction | Avr 26, 2022 | Idées, Societé
PAR MIEKO TARRIUS
Animée d’une insatiable curiosité, je nourris depuis mes jeunes années une passion pour les voyages. Enfant, j’adorais prendre le train et ne craignais pas de monter dans un avion. Adolescente, j’ai développé une affection toute particulière pour les gares et aéroports, ces espaces de transit où le monde entier se croise, se rencontre, se retrouve, s’enlace, se quitte. Je rêvais déjà de visiter toutes les villes qui apparaissaient sur les panneaux d’affichage des départs. Je m’imaginais aux quatre coins du globe à arpenter tous les chemins, goûter toutes les cuisines, parler toutes les langues. Contrairement à d’autres jeunes de mon âge, je n’aspirais pas à voyager avec ma famille ou ma bande de copines. Ce qui me faisait rêver, c’était de partir seule à l’aventure comme l’avait fait mon père et dont les récits que j’écoutais avec délectation, forçaient mon admiration. Inspirée par des emblèmes de la culture pop des années 1990 – notamment l’hypersexualisée et souvent décriée héroïne de Tomb Raider, Lara Croft –, la figure de la voyageuse solitaire me fascinait ; une représentation de la féminité d’autant plus captivante qu’elle conteste la mainmise des hommes sur le voyage. L’histoire occidentale du voyage est en effet saturée d’hommes (cisgenres, valides et blancs) et de chroniques qui participent à la glorification de l’hypermasculinité, de la conquête, de la violence. Symbole par excellence de l’autonomie et de l’indépendance, la mobilité est une prérogative historiquement réservée aux hommes.
En prenant la route, les voyageuses contestent – matériellement et symboliquement – l’association des femmes à la domesticité et la stabilité sociale ; association qui trouve son expression dans les rôles de mère, de compagne ou de pourvoyeuse de soins que leur assigne le système hétéropatriarcal. Moment à la fois dans les structures sociales et en dehors de celles-ci, le voyage s’inscrit dans un double processus de formation et d’affirmation identitaires. Il constitue une stratégie de résistance au patriarcat ; l’occasion de négocier les termes de nos identités, de revendiquer notre agentivité, de « faire » genre différemment. Partir seule offre l’opportunité de (re)définir notre subjectivité, d’expérimenter de nouvelles manières d’être par et dans le monde.
Depuis l’enfance, nos proches, l’école ou encore les médias nous soutiennent que « la rue » est dangereuse : en sortant (seules) de chez elles, les femmes – auxquelles la société prête volontiers une forme innée de vulnérabilité – courraient le risque d’être (sexuellement/physiquement) agressées. Dans un mouvement pervers d’une rare efficacité, ce discours de la peur permet de tenir les femmes victimes d’agressions responsables des sévices qu’elles ont subi (« si elle avait fait attention… si elle était restée chez elle… si elle n’était pas sortie tard le soir… rien de tout cela ne lui serait arrivée ») tout en normalisant une vision romantisée, quasi chevaleresque, de la nécessaire « protection » masculine de toutes les femmes (qui ne seraient en sécurité qu’aux côtés d’un homme). La récurrente question « mais n’as-tu pas peur de voyager seule ? » s’inscrit précisément dans cette rhétorique du danger. Or on peut s’interroger : courrons-nous réellement plus de risques en voyageant qu’en restant à la maison ? Les actes de violences domestiques, qui ont explosé lors du premier confinement en 2020, nous poussent à en douter.
Comme mon expérience et mes échanges avec d’autres femmes l’ont souvent mis en lumière, les stratégies que nous déployons chacune pour négocier notre présence et assurer notre sécurité dans l’espace public partagent de fortes similitudes, et ce, indépendamment de notre localisation géographique : « Je ne pense pas prendre plus de risques en sortant tard le soir à Paris qu’en voyageant solo… Il faut être prudente partout sans pour autant devenir parano » m’expliquait une backpackeuse expérimentée rencontrée au Mexique. Mobilisées quotidiennement depuis nos jeunes années, ces tactiques défensives sont tellement ancrées dans notre corporalité et notre (sub)conscience (individuelle et collective) qu’elles deviennent naturelles, instinctives, automatiques. Sans minimiser la prudence que nécessite une telle entreprise, voyager seule permet alors de déconstruire les perceptions raciste et classiste du monde dont on nous abreuve et qui maintiennent les femmes « à leur place » – dans l’enceinte supposément sécurisée du foyer – tout en invisibilisant les violences conjugales (pourtant majoritaires) dont elles sont victimes. En effet, s’il m’est arrivée de faire l’objet de fétichisations et de curiosités parfois malsaines de la part d’inconnus malintentionnés, mes voyages ont surtout été l’occasion de rencontres bouleversantes avec des hommes et des femmes, de discussions passionnantes, d’élans d’entraide, de compassion et de générosité.
La mobilité féminine est une histoire de luttes, de rapports de force et de privilèges, y compris entre femmes. Avant de conclure il me paraît donc important de me situer dans les relations de pouvoir en tant que femme blanche, cisgenre, valide et issue de la classe moyenne. Une posture à la croisée de systèmes de domination – de mon affiliation (auto)perçue à la blanchité à ma cisidentité – qui m’a garantie une certaine (bien qu’imparfaite) liberté de mouvements, particulièrement face à la police aux frontières (coutumière des contrôles au fasciés et actes d’intimidation). Une mobilité et un rapport à la spatialité privilégiés dont les femmes racisées, en situation de handicap ou les personnes transgenres sont encore régulièrement et injustement privées.
Les femmes ont toujours voyagé et continuent de le faire de manière croissante, en témoigne la récente explosion de groupes Facebook et autres blogs dédiés aux vagabondes et autres backpackeuses solitaires (le groupe Facebook « We are backpackeuses ! » comptabilise aujourd’hui plus de 140 000 membres). Partir seule ne signifie pourtant pas être seule. Le voyage est une expérience dynamique, émancipatrice, en constante tension entre l’exploration de soi et la découverte de l’autre. S’il n’existe malheureusement pas en dehors des systèmes d’oppression (le patriarcat comme le racisme ou le validisme ne connaissent pas de frontière), le voyage offre la possibilité de faire sens de notre corporalité dans le monde. Au-delà de sa stricte matérialité, le voyage s’apparente à une pratique subversive de réappropriation de l’espace, une « géographie des possibles » qui nous offre l’opportunité d’innover, de nous réinventer, de (re)prendre le contrôle.
Mieko Tarrius
Doctorat en géographie, études urbaines et environnementales
Université Concordia
par Shanned Morales | Avr 19, 2022 | Analyses, Societé
La pénurie de main-d’œuvre s’accentue dans le secteur de la santé, le manque de personnel entraîne des répercussions graves sur le milieu hospitalier et la surcharge de travail affecte la santé physique et mentale des employé·e·s. En même temps, on essaie de combler ce manque en recrutant des travailleur·e·s immigrant·e·s, mais les délais nécessaires pour entreprendre de telles démarches découragent certain·e·s candidat·e·s étranger·e·s qui finissent par abandonner.
La COVID-19 fait un retour prématuré
C’est l’été et la plupart des gens veulent profiter du soleil et faire des barbecues sur le balcon avec leur famille. Toutefois, à cause de l’arrivée de la 7e vague de COVID-19, les travailleur·euse·s de la santé ne peuvent pas se le permettre. Le nombre de cas ne cesse d’augmenter, l’arc-en-ciel disparaît, la surcharge de travail et l’épuisement professionnel arrivent en force. Jusqu’à présent, le nombre d’éclosions chutait en été et le virus faisait son retour en automne. Toutefois, cette année, cela n’a pas été le cas. Pour cette dernière vague seulement, on dénombre 2027 cas en Estrie (1), ce qui fait augmenter la pression sur les travailleur·euse·s, qui effectuent déjà de longues heures sans avoir le temps de bien se reposer. Tout cela est difficile à accepter pour les travailleur·euse·s en milieu hospitalier, qui éprouvent une fatigue accumulée et montrent une insatisfaction face à la gestion des dirigeant·e·s du CIUSSS de l’Estrie.
La Fédération de la santé et des services sociaux fait le point
L’Esprit libre a communiqué avec monsieur Régin Leclair, porte-parole de la Fédération de la santé et des services sociaux (2) pour lui demander son avis sur les conditions de travail en milieu hospitalier. Il souligne que ces dernières sont difficiles : « C’est une situation périlleuse. Il faut protéger les employé·e·s », déclare-t-il. De plus, M. Leclair affirme qu’il faut donner le droit aux employé·e·s d’être consulté·e·s sur les décisions prises dans leur milieu de travail, « il faut que le[ou la] travailleur[·euse] ait son mot à dire », ajoute-t-il. Les travailleur·euse·s de la santé veulent travailler dans un milieu où ielles sont en mesure de concilier la vie au travail et la vie en famille. Selon les affirmations du porte-parole, les employé·e·s cherchent à améliorer leur horaire, leur salaire et leur milieu de travail. Dans un monde idéal, en recrutant plus de personnel, on pourrait bien s’occuper des patient·e·s et passer plus de temps en famille. Nous avons posé à M. Leclair la question de savoir quel serait le milieu de travail idéal pour les employés du secteur hospitalier. Il a répondu que, afin de soigner les patient·e·s humainement, de prévenir la fatigue et les blessures au travail, il faudrait un·e employé·e pour 10 patient·e·s.
Par ailleurs, la Fédération de la santé de services sociaux continue de déployer des efforts pour améliorer les conditions de travail du milieu de la santé. Un article sur le site Web de la Fédération nous informe que les délégué·e·s de la Fédération se sont rassemblé·e·s en mai et en juin pour discuter des revendications des travailleur·euse·s du secteur public. Le syndicat cherche à négocier de meilleures conditions de travail, un meilleur salaire et défendre les droits des employé·e·s.
Le guide « Qualité de vie au travail » une solution proposée
En mai dernier, le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, a proposé un nouveau programme de conciliation entre la vie personnelle et le travail (3), qui a pour but de générer un climat de travail plus agréable. Ce guide s’adresse aux entreprises québécoises et vise à les conscientiser aux bienfaits d’une bonne qualité de vie au travail. Le programme de qualité de vie au travail consiste à créer des incitatifs pour le personnel de travail pour réduire le présentéisme et l’absentéisme dans les secteurs plus ciblés par la pénurie de travailleur·euse·s. Selon le guide, les entreprises devraient installer des distributrices de collations santé et mettre en place des programmes pour inviter à des bonnes habitudes de vie et leurs répercussions sur la vie du personnel soignant. Toutefois, selon les affirmations du porte-parole de la Fédération de la santé et des services sociaux, le plan d’action proposé dans le guide semble irréaliste, puisque la cause principale de mauvaises conditions dans le milieu hospitalier est la surcharge de travail et non l’absence de salles d’entraînement ou d’un menu santé.
Plan « conciliation vie personnelle-vie professionnelle » du CIUSSS
De son côté, Marc-Antoine Rouillard, directeur adjoint des ressources humaines, communications et affaires juridiques du CIUSSS de l’Estrie (4), affirme que la direction a adopté un plan de conciliation entre la vie personnelle et la vie professionnelle pour améliorer la satisfaction des employé·e·s au travail. Entre autres, le programme d’aide aux employés (PAE) (5) offre du soutien aux membres du personnel qui éprouvent de l’anxiété en raison de la pandémie et deux programmes d’activités de santé physique et psychologique annuels, gratuites et qui se déroulent chaque année à midi et en fin de journée et pendant lesquelles les employé·e·s peuvent s’entraîner en plein air, faire du yoga ou danser la Zumba.
M. Rouillard souligne aussi que, selon un sondage récent, le niveau de satisfaction du personnel a augmenté de 30 %. De plus, le CIUSSS a recruté 160 adjoint·e·s administratifs de plus pour soutenir le personnel soignant. Il existe également un sondage sur l’expérience des employé·e·s qui permet à la direction de connaître les motifs de départ des employé·e·s et, selon le directeur adjoint de ressources humaines, les employé·e·s quittent le milieu parce qu’ielles se sentent épuisé·e·s et parce qu’ielles ne s’entendent pas bien avec leurs collègues de travail.
Les conséquences de la difficulté de concilier vie familiale et travail
Le fait de travailler des heures supplémentaires peut avoir des incidences négatives sur la vie physique et mentale des travailleur·euse·s. Selon un document publié le 3 juin 2022 par Statistique Canada (6), le manque de conciliation entre la vie familiale et le travail peuvent avoir des répercussions sur la santé : « ressentir davantage de stress au travail (86,5 %), avoir une charge de travail plus lourde (74,6 %) ainsi que devoir accomplir des tâches différentes de celles qu’ils font en temps normal (55,5 %) ». Les données citées dans ce paragraphe expliqueraient les motifs de départs des travailleur·euse·s de la santé du CIUSSS de l’Estrie, qui doivent travailler un surplus d’heures pour combler le manque de personnel. Par rapport aux relations avec leurs collègues, on peut dire que le personnel soignant croit que leurs dirigeants ne gèrent pas bien la distribution de tâches et que cela peut accroître les tensions au sein du milieu de travail. Par conséquent, la pénurie de travailleur·euse·s s’accentue et il faut avoir recours aux professionnel·le·s de l’étranger, qui seraient censé·e·s prêter main-forte en milieu hospitalier.
Recrutement des travailleur·euse·s immigrant·e·s pour pallier la pénurie de main-d’œuvre
La pénurie de main-d’œuvre n’est pas un enjeu social récent. On commençait déjà à en parler dans les années 2000, quand les chef·fe·s d’entreprises ont commencé à constater le vieillissement de la population active. Le gouvernement du Québec a alors proposé l’immigration comme solution à la pénurie de main-d’œuvre au Québec. Le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration est responsable de la sélection des travailleur·euses immigrant·e·s qui viennent s’installer au Québec. Selon l’étude intitulée Travailleurs immigrants et SST au Québec (7), le système de sélection des immigrant·e·s se fait par un système de pointage qui tient en compte de leur profession, de leur niveau de scolarité, de leur expérience professionnelle et de leur niveau de français. Des données d’Immigration Québec montrent que, en 2021, entre 19 400 et 22 400 immigrants·e·s de la catégorie des travailleur·euse·s qualifié·e·s ont été admis·e·s au Canada. Alors, force est de se demander où sont tous ces travailleur·euses en pleine pénurie de main-d’œuvre? Si on accepte des candidat· e·s potentiel·e·s pour travailler au Canada, pourquoi continue-t-on de manquer de personnel? La réponse est simple : le secteur public veut embaucher des candidat·e·s ayant obtenu leurs diplômes d’études professionnelles au Québec. Si un·e postulant·e n’a pas fait ses études secondaires et supérieures au Québec, ielle doit soumettre une demande d’évaluation comparative des études effectuées au Québec. Cela dit, même les postulant·e·s qui reçoivent le document qui atteste l’équivalence ne sont pas au bout de leur peine. Afin d’effectuer un travail qui relève d’un ordre professionnel, ielles doivent obtenir un permis. Par exemple, un·e infirmier·ère qui a obtenu son diplôme hors du Québec doit, en premier lieu, envoyer une demande d’équivalence et, par la suite, se procurer un permis d’exercice auprès de l’Ordre des infirmières et infirmières du Québec. Le fait de devoir entreprendre une telle démarche si chronophage pour faire reconnaître ses études font en sorte que plusieurs candidat·e·s se découragent et abandonnent avant de pouvoir mener à bien les démarches nécessaires, et ce, dans le secteur de la santé, l’un des plus touchés par la pénurie de main-d’œuvre.
Par ailleurs, le 17 juillet dernier, le Centre des travailleurs et travailleuses immigrants a organisé une marche pacifique contre le racisme systémique envers les immigrants, qui travaillent ou non et qui ont un statut irrégulier au Canada. Selon un article intitulé « Un statut pour tous et toutes… EN FIN » (8), publié sur le site Web de l’organisme, les travailleur·euse·s immigrant·e·s devraient obtenir un statut légal, car ielles ont, pour la plupart, prêté main-forte aux premières lignes d’intervention pendant la pandémie. Néanmoins, plusieurs ont été expulsé·e·s du Canada sans justification. En posant tant d’obstacles aux travailleur·euses, la bureaucratie laisse le réseau de la santé se précariser petit à petit.
La bureaucratie et le recrutement du personnel
Même si les ordres professionnel·e·s ont le devoir de remettre des permis d’exercice aux travailleur·e·s québécois·e·s et aux travailleur·euse·s étrangèr·er·s, les délais de traitement des demandes de permis d’exercice sont beaucoup plus longs pour les candidat·e·s immigrant·e·s qui ont fait leurs études à l’extérieur du Canada. Selon une étude menée par Hélène Dubois, sociologue à l’Université Laval, les travailleur·euse·s immigrant·e·s qualifié·e·s éprouvent des difficultés à accéder au marché de travail québécois. Dans son article « Les enjeux de la reconnaissance professionnelle au Québec », elle énumère les obstacles rencontrés lors de la demande d’un permis auprès d’ordre professionnel : 1) la réticence de l’ordre à reconnaître les études de l’aspirant·e; 2) l’examen de français que les aspirant·e·s doivent réussir afin d’obtenir le permis; 3) le délai de traitement trop long. Madame Dubois explique également ce qui entraîne d’abandon de certains candidat·e·s. « L’accueil de travailleur·e·s qualifié·e·s s’inscrit en fait dans un continuum de démarches auprès de divers ministères, organismes et acteurs du marché de l’emploi », souligne-t-elle. En effet, les travailleur·e·s immigrant·e·s doivent faire preuve de patience pour communiquer avec les institutions concernées pour avoir « plus de chances » d’améliorer leur niveau de français et de trouver un bon emploi. En réalité, la plupart des demandeur·euse·s n’obtiennent pas le permis d’exercice régulier, mais un permis restrictif ou temporaire.
De surcroît, madame Dubois fait le bilan de la proportion de candidat·e·s qui passe au travers des démarches. « Pour l’ensemble des ordres, on estime qu’environ 50 % des candidat·e·s soumis à une prescription d’un ordre abandonnent la démarche d’admission, ce qui représente près de 1300 personnes par année », estime-t-elle. C’est là évidemment une cause de la pénurie de main-d’œuvre. Récemment, le ministre Jean Boulet a fait part son intention de recruter 1000 infirmier·ères de l’étranger. Combien de ces personnes vont persévérer jusqu’à l’obtention des équivalences et de leurs permis? Assouplir les restrictions pour l’obtention de permis auprès des divers pourrait donc être une solution pour pallier le manque de main-d’œuvre.
Enfin, l’inefficacité de la bureaucratie affecte les délais de traitement et on manque de plus en plus de travailleur·euse·s dans le secteur de la santé. Ces travailleur·euse·s sont donc victimes du système au même titre que les citoyen·ne·s qui ne reçoivent les soins auxquels ielles ont droit. Si on veut remédier à la pénurie de main-d’œuvre, il faudrait d’abord lutter contre le racisme systémique envers les immigrants·e·s, promouvoir l’équité et l’égalité au travail, sans quoi, le nombre de départs risque de continuer de grimper au fils des prochaines années.
CRÉDIT PHOTO: Nenad Stojkovic – FLICKR
1. Institut national de santé publique du Québec INSPQ, « Données COVID-19 au Québec, » 13 juillet 2022, https://www.inspq.qc.ca/covid-19/donnees
2. Fédération de la santé et des services sociaux, propos recueillis par Shanned Morales le 13 juillet 2022
3. Ministère du Travail de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Favoriser le mieux-être, Guide d’implantation d’un programme de qualité de vie au travail, Québec : ministère du Travail de l’Emploi et de la Solidarité sociale, gouvernement du Québec, 2022,
4. CIUSSS de l’Estrie, propos recueillis par Shanned Morales le 14 juillet 2022
5. CIUSSS de l’Estrie, programme d’accueil organisationnel, Guide de référence pour les nouveaux employés, https://www.santeestrie.qc.ca/clients/SanteEstrie/Carrieres/Nouveaux-emp…
6. Statistique Canada, Les expériences vécues par les travailleurs de la santé pendant la pandémie de COVID-19, septembre à novembre 2021, Ottawa : statistique Canada, 3 juin 2022, https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/220603/dq220603a-fra.htm
7. Pascale Prud’homme, Marc-Antoine Busque, Patrice Duguay, Daniel Côté, Travailleurs immigrants SST au Québec, État de connaissances statistiques et recension de sources de données,https://www.irsst.qc.ca/publications-et-outils/publication/i/100841/n/tr…
8. WC-CTI Centre de travailleurs et travailleuses immigrants, « Un statut pour tous et toutes… EN FIN », communiqué, 8 juillet 2022. https://iwc-cti.ca/fr/nouvelles/communiques-de-presse/
9. Dubois, Hélène, « Les enjeux de la reconnaissance professionnelle au Québec », Recherches sociographiques, vol. 60, no 2, 2019 : https://doi.org/10.7202/1070972ar
10.
par Jules Pector-Lallemand | Avr 11, 2022 | Feuilletons, Québec, Societé
Notice biographique : L’auteur travaillait auparavant dans les bars et les restaurants. Il n’a jamais vraiment quitté ce milieu, car il a passé les deux dernières années à l’étudier d’un point de vue sociologique. Accompagné de son collègue et ami photographe, il est allé faire un tour dans le bar qui l’employait jadis.
Ce texte est extrait du quatrième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!
Lorsque je fais de nouvelles rencontres, mon enquête sur la restauration est généralement un sujet de prédilection pour délier les langues et alimenter la conversation[1]. Nombreuses sont les personnes qui ont travaillé dans le domaine et qui en ont conservé quelques anecdotes mémorables. Ces séances de small talk se terminent systématiquement par une remarque soulignant l’exceptionnalité de ce milieu de travail : « C’est un monde à part », conclut-on.
C’est précisément cette impression, vague mais généralisée, que j’ai tenté de saisir en m’entretenant avec une quinzaine de serveurs et serveuses des restaurants et bars branchés du grand Montréal. Au fil de l’enquête, j’en suis venu à considérer la restauration comme un univers culturel qui marque durablement les individus qui y entrent. Voici quelques éléments de cette « culture ».
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La transformation des goûts
Les personnes que j’ai rencontrées identifient clairement leur premier emploi dans le milieu comme une étape marquante : c’est à partir de ce moment qu’elles ont commencé à s’engager dans un travail permanent d’élargissement de leur culture gastronomique. Au début, on s’intéresse aux vins, aux aliments rares et aux cocktails pour être un bon serveur ou une bonne serveuse. On cherche à se donner les moyens de décrire adéquatement le menu à la clientèle, de bien faire son travail. Peu à peu, cet intérêt professionnel devient une passion personnelle. On développe alors un amour profond et sincère pour les vins nature, les produits du terroir, les nouvelles cartes de la métropole ou la dégustation de bières de microbrasserie. Cette passion trouve sa forme concrète dans les nombreuses sorties au restaurant, généralement avec ses collègues lors des journées de congé. On prend ainsi plaisir à découvrir de « bons produits » entre comparses qui savent en « apprécier la qualité ».
La bière staff
En restauration, la coutume veut que le patron ou la patronne offre une consommation d’alcool à ses employé·e·s une fois le quart de travail terminé. On s’installe généralement au bar afin de siroter sa « bière staff » tout en discutant avec les collègues. Ce moment de sociabilité est considéré comme quelque chose de précieux. En effet, le labeur en restauration est intense et appelle à un moment de détente. L’essentiel du travail se déroule sous pression durant les périodes de rush. Les collègues doivent être particulièrement bien coordonné·e·s afin de parvenir à servir une clientèle nombreuse. Il n’est pas rare que les nerfs des employé·e·s soient mis à rude épreuve : de petites erreurs peuvent générer de sérieuses frustrations et mener les collègues à se rudoyer. C’est pourquoi la bière staff est si importante : elle permet de relaxer, de rigoler et de s’excuser si nécessaire.
Puisqu’un des effets de l’alcool est de donner envie de boire plus d’alcool, cette bière est souvent la première d’une longue série. S’ensuivent logiquement des soirées bien arrosées. Les personnes avec qui je me suis entretenu n’ont pas manqué de souligner que cette sociabilité après le quart de travail est « quasiment obligatoire ». Celles et ceux qui n’y participent pas sont vu·e·s d’un mauvais œil, on les considère comme des outsiders qui ne prennent pas à cœur l’esprit d’équipe.
La tournée de shooters
Lorsqu’on travaille dans un restaurant ou un bar et que l’on veut montrer son appréciation d’un·e comparse, l’offrande par excellence est le shooter d’alcool fort. Que ce soit après le quart de travail ou durant celui-ci, on ne le boit jamais seul·e (on risquerait alors d’être étiqueté·e comme alcoolique). On le commande plutôt en tournée et l’on partage les petits contenants. Il ne s’agit pas d’une simple consommation d’alcool, mais d’un véritable rituel ayant pour effet de lier les participant·e·s. En entrechoquant les minuscules verres avant d’avaler le doux poison qu’ils contiennent, puis en les cognant à répétition contre le comptoir une fois vidés, on souligne sa solidarité et son appartenance à un monde commun.
Si la plupart des personnes que j’ai interrogées durant mon enquête apprécient le rituel, quelques-un·e·s m’ont confié trouver l’exercice épuisant à la longue. C’est parce que l’on peut difficilement s’y soustraire. Comme n’importe quel cadeau, il est mal vu de refuser une tournée de shooters. Celui ou celle qui ne paie jamais de tournées risque pour sa part d’être rapidement identifié·e comme « radin·e » ou « cheap ». Symbole d’appréciation mutuelle, la tournée de shooters n’en reste pas moins une obligation sociale, c’est-à-dire implicite et diffuse.
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La culture des employé·e·s de la restauration ne se limite évidemment pas à ces trois éléments, mais ceux-ci me semblent particulièrement importants, car ils ont un point commun : ils participent à un brouillage des frontières entre le professionnel et le privé, le sérieux et le plaisir. Le travail prend aisément des airs de fête tandis que les temps libres sont marqués par les habitudes et les rituels issus de l’univers de la restauration. Si celui-ci se présente comme un « monde à part », c’est probablement parce qu’il offre plus qu’un mode de subsistance; il attire les personnes qui y travaillent dans un style de vie. Ce style de vie est caractérisé par de nombreuses sorties gourmandes et une sociabilité alcoolisée entre pairs.
On se délecte du style de vie de la restauration dans la vingtaine, mais lorsqu’on avance dans la trentaine ou la quarantaine, celui-ci devient de plus en plus incompatible avec ses autres engagements, familiaux notamment. Les personnes les plus vieilles que j’ai rencontrées semblaient souffrir d’un dilemme. Elles exprimaient un désir de « moins sortir », voire de quitter la restauration, mais faisaient état d’une incapacité à y parvenir. En réalité, c’est qu’elles sont rattachées à la restauration par des fils invisibles : leur communauté et leur identité sociale résident dans ce style de vie, y renoncer reviendrait à renoncer à une partie de soi.
J’ai employé le verbe « souffrir » plus haut, mais en y pensant bien, je ne crois pas que ce soit le mot approprié. Il est trop fort, il renvoie à quelque chose de pathétique. Ici, il n’y a rien de misérable, simplement un tiraillement intérieur, une difficulté d’être, une ambivalence existentielle qui relève davantage du soupir que des larmes.
[1] Celle-ci a abouti à la publication d’un livre qui vient tout juste de paraître : Pourboire : une sociologie de la restauration, Montréal, Les éditions XYZ, 2022.
CRÉDIT PHOTO : Alexandre Legault
par Missila Izza | Fév 28, 2022 | Opinions, Québec, Societé
L’adage veut que la nature ait horreur du vide. Ce n’est pas le cas d’un gouvernement conservateur et néolibéral. Au contraire, la suspension des mécanismes habituels permet à l’exécutif de prendre des décisions sans les obstacles d’un système démocratique. Cela fait bientôt deux ans que nous vivons dans ce vide politique caractérisé par la réalisation du rêve de François Legault : devenir Maurice Duplessis.
Depuis le 13 mars 2020, le gouvernement renouvelle tous les 10 jours l’état d’urgence sanitaire lui permettant de gouverner par décret sans consulter l’Assemblée nationale. À ce jour, les décrets et arrêtés sont à l’absurde nombre de 331. Cela implique qu’une décision qui nécessite des circonstances extraordinaires et qui requiert une immense gravité est devenue aussi banale pour la CAQ que l’est devenu le port du masque pour la population. La raison pour laquelle il y a une limite de 10 jours dans les dispositions de l’état d’urgence est qu’il s’agit d’une suspension du fonctionnement démocratique de gouvernement. Le problème est qu’une urgence ne l’est que dans un temps limité. Après près de deux ans, il ne s’agit plus d’une urgence, mais bien du nouvel état normal des choses. Il est donc absolument inacceptable que François Legault se permette de surfer encore et toujours sur la peur des gens parce qu’il a lui-même peur de l’opposition.
François Duplessis
Après avoir sacrifié à l’autel du blâme Dr Horacio Arruda, François Legault continue de multiplier les conférences de presse, s’arrogeant un temps de parole sans précédent. On le voit, en septembre dernier, mener une défense insolite de Maurice Duplessis dans le Salon bleu : « Il avait beaucoup de défauts, mais il défendait sa nation. Il n’était pas un woke comme le chef de Québec solidaire. » Outre l’usage exaspérant d’un néologisme qui ne veut plus dire grand-chose, le premier ministre pêche avant tout par une lecture très libre de l’histoire en réduisant des crimes à « beaucoup de défauts ». On rappelle que les historien·ne·s nomment la période au pouvoir de Duplessis la Grande Noirceur, rien de moins. C’est pourtant cette figure sombre avide de censure et de lois spéciales ayant traumatisé toute une génération (les orphelins de Duplessis les premiers) qui semble être le modèle de François Legault[1]. Il n’est donc pas surprenant de le voir s’épanouir dans un cadre lui permettant d’assouvir ses passions autoritaires.
Il y a lieu de remettre en question la bonne foi du premier ministre en ce qui a trait à sa gestion légale et médiatique de la crise sanitaire. Là où le fonctionnement démocratique de l’État souffre d’un état d’urgence perpétuel, ce même état d’urgence bénéficie au premier ministre en termes de pouvoir et de visibilité. Ainsi, il lui est possible de gérer l’agenda médiatique et de faire campagne pour la prochaine élection provinciale à un niveau monopolistique. À titre d’exemple, la gestion illogique du temps des Fêtes lui a permis de « sauver Noël », puis de rendre illégales les festivités du 31 décembre qui n’ont pas la même importance pour son électorat que la naissance du Christ. Le variant Omicron existait pourtant bel et bien avant le 24 décembre.
Ce qui remporte la palme de la décision la plus douteuse est sans doute la réinstauration d’un couvre-feu qui, cette fois, n’a pas eu le même destin que celui qui s’est étendu de janvier à mai 2021 : il s’est terminé en moins de trois semaines. Reste que cette mesure n’aurait jamais dû être reprise. Lors de tous ces mois de 2021, le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec (MSSS) n’a pas mené une seule étude sur l’efficacité de la mesure, ce qui est étrange lorsqu’une politique inhabituelle est testée sur le terrain. Cela n’a pas empêché le gouvernement Legault de décréter le retour du couvre-feu en décembre dernier. Face à l’incompréhension générale, le MSSS cite des études menées ailleurs pour justifier le couvre-feu. Au grand dam du gouvernement, ces études ont été vérifiées par des chercheurs et chercheuses qui ont fini par remettre en question leur validité. Ce qui est révélateur ici n’est pas l’incompétence du MSSS. Au contraire, les personnes qui y travaillent sont amplement aptes à faire la distinction entre des études crédibles et invalides. Ce qu’il faut retenir, plutôt, c’est que l’instauration du couvre-feu, du premier au deuxième, n’était en aucun cas basée sur la science et que le gouvernement ne souhaitait pas vraiment connaître son niveau d’efficacité. Le MSSS a sans doute été chargé de trouver rapidement des sources à utiliser pour justifier une décision déjà prise. Face à cela, on ne peut que conclure qu’il s’agit de la manifestation de l’hubris autoritaire du gouvernement Legault.
Les crises avant la crise
Les conséquences d’un état d’urgence sans cesse renouvelé ne sont pas limitées aux libertés individuelles. Pendant que le gouvernement essaie d’éteindre un incendie en lui donnant des ordres, on ne parle pas de solutions concrètes aux problèmes que la COVID-19 a exacerbés. Ce qu’il faut souligner est que la raison principale pour laquelle les hospitalisations sont aussi inquiétantes pour l’État n’est pas la santé des individus qui les composent. La raison principale est plutôt que notre système de santé est dans un état si catastrophique qu’il n’est plus en mesure d’absorber davantage de chocs et de pressions. C’est précisément là que le vide politique se fait sentir le plus intensément : dans l’absence de débat contradictoire sur le système de santé québécois.
Les politiques néolibérales ont éventré les services publics à un tel point que le personnel de la santé se fait supprimer ses vacances, que les parents sont appelés à jouer les enseignants et que le temps d’attente pour voir un psychologue est devenu interminable. Non seulement cela est dû à la soif de pouvoir toujours grandissante de François Legault et son parti, mais c’est aussi parce que leur idéologie les rend incapables de comprendre que c’est leur vision du monde qui a généré une telle situation. Ce sont les politiques néolibérales d’austérité venant tout droit du management qui sont responsables d’une quantité plus grande de morts et de souffrance que ce que le virus aurait pu accomplir seul. Pendant que Legault se prend pour Duplessis, on ne parle pas de réforme radicale des services publics et du mode de dépense de l’État. On ne parle pas plus du rôle du Collège des Médecins dans le blocage de la reconnaissance des diplômes de médecine de l’étranger[2], ainsi que dans la limitation du rôle des infirmières dont les capacités dépassent leurs autorisations. On ne parle pas non plus de la formation des psychologues qui devrait peut-être augmenter en nombre. Pendant que le néolibéralisme conservateur se déchaîne, il y a du vide là où il devrait y avoir du politique.
Pour toutes ces raisons, et bien davantage, nous exigeons l’arrêt de l’état d’urgence sanitaire au Québec.
[1] On rappelle aussi que François Legault considère son parti, la CAQ, comme l’héritier de l’Union Nationale, parti de Duplessis. https://www.policymagazine.ca/francois-legaults-doctrine-of-wwdd-what-wo…
[2] Le Collège des Médecins est allé jusqu’à refuser l’offre de médecins étrangers de participer à l’effort collectif lors de la situation d’horreur des CHSLD au courant de la première vague. https://www.ledevoir.com/politique/quebec/577474/quebec-repousse-l-offre…
Signataires
Missila Izza, candidate au doctorat, département de science politique de l’Université de Montréal
Andréanne Brunet-Bélanger, candidate au doctorat, département de science politique de l’Université de Montréal
Garance Robert, candidate au doctorat, département de science politique de l’Université de Montréal
Martine El Ouardi, étudiante à la maîtrise, département de science politique de l’Université de Montréal
Dimitri M’Bama, candidat au doctorat, département de science politique de l’Université de Montréal
Jean-Philippe Chauny, étudiant à la maîtrise, département de science politique de l’Université de Montréal
Farah Jemel, candidate au doctorat, département d’histoire de l’art de l’Université du Québec à Montréal
Alexia Renard, candidate au doctorat, département de science politique de l’Université de Montréal
Milan Bernard, candidat au doctorat, département de science politique de l’Université de Montréal
Vicky Laprade, diplômée de la maîtrise en histoire de l’Université du Québec à Montréal
Mylène Thériault, diplômée de la maîtrise en science politique à l’Université du Québec à Montréal
Audrai Dubreuil, étudiante au baccalauréat, école de travail social de l’Université de Sherbrooke
Anne Morais, étudiante à la maîtrise en sociologie à l’Université du Québec à Montréal
Héloïse Michaud, candidate au doctorat, département de science politique de l’Université du Québec à Montréal
Sophie-Anne Morency, candidate au doctorat, département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal
Lara Maillet, PhD, professeure à l’École nationale d’administration publique (ENAP) en santé et services sociaux
Maxime Carignan, étudiant à la maîtrise en science politique, département de science politique de l’Université de Montréal
Naomi Bovi, étudiante au doctorat, département de sociologie de l’Université de Montréal
Claudia Léger, étudiante au doctorat, département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal
Francis Desbiens Prud’homme, diplômé d’un DEC en technologies de la production horticole et de l’environnement de l’Institut de Technologie agroalimentaire, campus La Pocatière
(Crédit image : Flickr/abdallahh)
par Samuel Lamoureux | Fév 21, 2022 | Analyses, Québec
Le 21 février 2012, les étudiants et les étudiantes du Collège de Maisonneuve votaient à forte majorité pour une grève générale illimitée qui allait durer 174 jours. Nous avons rencontré des acteurs clefs de cette mobilisation historique.
Si l’assemblée générale de grève s’est déroulée au mois de février, il faut remonter bien avant pour retrouver les racines de la mobilisation qui a conduit au printemps 2012. La Société générale des étudiantes et étudiants du Collège de Maisonneuve (SOGÉÉCOM) avait tout d’abord voté un mandat de grève pour participer à la manifestation nationale du 10 novembre 2011, organisée par l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ), entre autres. C’est après que l’association étudiante a envisagé la grève générale illimitée (GGI) considérant que le gouvernement ne renonçait pas à une hausse importante des frais de scolarité.
Vers l’assemblée de grève
Les militants et les militantes du Collège de Maisonneuve ont fait énormément de mobilisation dans les deux semaines précédant la grande assemblée de grève du 21 février 2012. Il fallait mobiliser tout le cégep qui compte un peu plus de 6 000 personnes. Le trésorier de la SOGÉÉCOM en 2012, Jérémy Ferland, rappelle l’intense période de débats qui a précédé la grève. « On a tracté tous les matins pendant deux semaines pour inviter les gens à se présenter et pour tenter de les convaincre de voter pour la grève. Le plus difficile était de mobiliser les étudiants en techniques policières, mais on n’hésitait pas à aller les rencontrer dans la cafétéria pour débattre », témoigne-t-il.
Au départ, rien n’était gagné, et la plupart des exécutants et des exécutantes de l’association étudiante s’attendaient à un vote extrêmement serré. La déléguée à la mobilisation, Gabrielle Bellemare, rappelle qu’il y avait à peine une quinzaine de militants très engagés au départ, dont uniquement trois femmes. « Au dernier comité de mobilisation avant l’assemblée générale, on était seulement trois. Je me souviens d’être allé voir l’exécutif et d’avoir prédit qu’on allait perdre le vote », explique Gabrielle Bellemare.
Deux gymnases superposés
Le jour J, le 21 février 2012, les étudiants et les étudiantes du collège s’agglutinent en masse dans les deux gymnases pour participer à l’assemblée générale de grève. L’organisation est très complexe : les deux salles sont superposées et doivent être reliées par des systèmes de son. La foule est énorme, environ 3 300 étudiants et étudiantes doivent se prononcer sur la grève. Il faut aussi rappeler le contexte et la dynamique de l’époque. Deux autres établissements, le Cégep de Valleyfield et le Cégep du Vieux-Montréal s’étaient déjà prononcés en faveur de la grève au milieu du mois de février. Une pression énorme tombait sur les militants et les militantes de Maisonneuve pour poursuivre le mouvement et, du même coup, donner de l’élan au Collège de Rosemont et Collège Ahuntsic, réputés pour être moins militants.
L’assemblée générale se déroule sans incident jusqu’au vote pour la GGI. La tension est palpable, surtout dans le deuxième gymnase rempli d’étudiants et d’étudiantes en techniques policières. Le vote est demandé et la réponse est plus que surprenante : il y a une forte majorité pour la grève dans les deux salles. Les militants et les militantes jubilent : ils ont un mandat fort d’environ 70 %. « Le gymnase du bas était tellement pour la grève, ça nous a vraiment surpris ! souligne Jérémy Ferland. Et ce n’était que le début de l’élan. Dès le lendemain, plus de 50 personnes se sont présentées au conseil de grève. Dix fois plus de monde qu’au comité de mobilisation de deux jours plus tôt. »
Le premier jour de grève
Le lendemain, le 22 février 2012, une centaine d’étudiants et d’étudiantes se réunissent très tôt le matin pour bloquer toutes les portes du cégep. C’est la formation des comités de grève : le comité mobilisation, le comité action directe, le comité communication avec les médias, le comité piquetage, le comité bouffe et le comité négociation. Ce dernier comité est très important en cette première journée de grève puisque l’association étudiante doit faire reconnaître la grève par l’administration de l’établissement. Deux étudiants, Louis-Philippe Véronneau et Gabrielle Bellemare, sont choisis pour aller négocier avec le Collège. Beaucoup de gens sont présents de l’autre côté de la table de négociation. Il y a les porte-paroles de tous les syndicats : les professeurs, les professionnels et les employés de soutien. Et bien sûr les deux représentants de l’administration.
Gabrielle Bellemare se rappelle que les négociations avec l’administration ont été extrêmement longues. « Il y avait deux points à régler : faire reconnaître la grève et avoir accès aux locaux, explique-t-elle. Ça a été long, ils nous ont fait geler dehors très longtemps. »
Faire reconnaître la grève
L’occupation du Cégep du Vieux-Montréal la semaine précédente suivie de l’intervention policière crée un climat tendu à la table de négociation. L’administration du Collège de Maisonneuve veut tout faire pour éviter ce genre d’escalade. Finalement, la grève est reconnue après une longue journée de négociations, avec un bémol important concernant le piquetage. En effet, l’entente stipule qu’il doit y avoir chaque matin trois personnes par porte pour rendre le piquetage légal, sinon, les cours doivent reprendre. « Au début, on s’est dit que c’était un deal correct. Mais après deux mois de grève, la fatigue s’est accumulée et c’est devenu difficile de motiver les militants à venir piqueter chaque matin », énonce Gabrielle Bellemare.
Il faut dire que personne ne s’attendait à ce que la grève de 2012 dure aussi longtemps. Les militants les plus enthousiastes estimaient qu’une mobilisation de quelques semaines serait suffisante. Au final, la grève s’est terminée le 13 août 2012, soit 174 jours plus tard.
Le quartier Hochelaga-Maisonneuve offre son support
Il n’est pas faux d’affirmer que le quartier Hochelaga-Maisonneuve a enfilé un carré rouge pendant une bonne partie du printemps 2012. Dès les premiers jours de grève du Collège de Maisonneuve en février 2012, plusieurs organismes communautaires sont venus prêter main-forte aux étudiants et aux étudiantes. Le Comité de base pour l’action et l’information sur le logement social (BAILS), par exemple, a participé au piquetage du cégep. « Le quartier était vraiment solidaire. Les gens klaxonnaient en masse au premier jour de grève », se rappelle le trésorier de la Société générale des étudiantes et étudiants du Collège de Maisonneuve (SOGÉÉCOM) en 2012, Jérémy Ferland.
Le comité bouffe
Un des supports les plus fondamentaux que le quartier a apporté aux grévistes de 2012 est le don de nourriture. Pendant la grève générale illimitée, qui allait durer du 21 février au 13 août, le comité bouffe devait cuisiner de la nourriture pour l’ensemble des militants et des militantes du cégep. Après quelques semaines de grève, les réserves s’épuisaient rapidement. C’est à ce moment que les boulangeries et dépanneurs du quartier sont venus à la rescousse. « Le dépanneur du coin est venu porter de l’eau. On a reçu aussi beaucoup de pain de Première Moisson et d’Arhoma. Leur support a été crucial, même si on était vraiment écœuré de manger du couscous tous les jours ! » explique Jérémy Ferland.
Le blocage du Port
Si des commerces et des organismes se sont montrés solidaires dès le début avec la grève, plusieurs militants et militantes considèrent que c’est lors du blocage du port de Montréal que le quartier est apparu le plus engagé. En effet, après la manifestation nationale du 22 mars, l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) avait appelé à l’organisation d’une semaine de perturbation économique. Le 28 mars 2012, le Port de Montréal, coin Pie-IX et Notre-Dame, avait été choisi pour une action de ce genre.
Plusieurs centaines de militants et de militantes avaient alors bloqué l’entrée du port pendant plusieurs heures, causant ainsi un gigantesque ralentissement des travaux. Après l’intervention de la police, plusieurs militants et militantes se sont enfuis et ont été hébergés par des résidents d’Hochelaga-Maisonneuve. « On était des dizaines à se sauver des forces antiémeutes et beaucoup de citoyens nous ont ouvert leur porte pour nous héberger. C’était spontané, on a senti que le quartier vibrait comme nous pour un véritable changement social », souligne la déléguée à la mobilisation de la SOGÉÉCOM en 2012, Gabrielle Bellemare. Plus la grève s’enfonçait dans le printemps et plus le quartier était solidaire. Les manifestations de casseroles des mois de mai et juin et la fondation de l’Assemblée populaire autonome du quartier sont les meilleurs exemples de cette solidarité.
par Rédaction | Jan 23, 2022 | Analyses, International
Par Leila Celis
Cet article est d’abord paru dans le numéro 90 de nos partenaires, la revue À bâbord!.
Les manifestations qui ont débuté le 28 avril 2021 ont transformé le paysage politique de la Colombie. Ce qui était au départ une grève d’une journée s’est transformé en la mobilisation sociale la plus importante de l’histoire du pays.
Pendant deux mois, des milliers de Colombien·ne·s sont descendu·e·s dans les rues des grandes et des petites villes, sur les routes principales et secondaires, jour et nuit, pour dénoncer le gouvernement du président Ivan Duque et ses politiques anti-populaires.
Les revendications de manifestant·e·s comprenaient autant l’accès aux services de santé et d’éducation que la démission du gouvernement, et les actions allaient de soirées culturelles et festives à l’incendie de plusieurs postes de police et succursales bancaires dans différentes villes du pays. Les sondages d’opinion effectués durant la grève ont démontré que la droite n’a jamais fait aussi piètre figure en Colombie et que les manifestations ont joui d’une sympathie inouïe.
Tous les secteurs sociaux organisés et qui se mobilisent depuis des décennies étaient dans les manifestations : les étudiant·e·s, les ouvrier·ère·s, les Autochtones, les paysan·ne·s, les afrodescendant·e·s, les femmes… Mais il y a eu aussi émergence de nouveaux acteurs sociaux, notamment les jeunes de quartiers populaires, les plus pauvres parmi les pauvres. On note aussi des transformations : le mouvement autochtone, après n’avoir été qu’un acteur de plus au sein du mouvement social, en est venu à jouer un rôle central de leadership. Les femmes et leurs revendications ont réussi à être plus visibles que jamais.
Plusieurs analystes affirment que, bien plus qu’une grève, il y eut une explosion sociale : ce mouvement semble avoir causé une fissure dans la structure de stabilité du régime politique colombien.
Les raisons de l’indignation populaire
La grève reflète la colère d’une population qui refuse de continuer à accepter les sacrifices et les humiliations que lui impose depuis longtemps la classe dirigeante ; l’indignation de plusieurs générations privées de droits, qui ont grandi dans la précarité, dans un contexte de guerre ayant particulièrement touché les plus pauvres, les femmes et les personnes racisées.
Pour bien comprendre pourquoi la grève s’est transformée en une explosion sociale, il faut rappeler que les inégalités sont profondes. La Colombie, avec un indice de Gini de 0,531, est l’un des pays les plus inégalitaires au monde et ces inégalités sont à l’origine d’un conflit social et armé qui dure déjà depuis plus de 60 ans. Dans la construction de ce clivage social, il ne faut pas négliger l’appropriation des fonds publics par les élites politiques, appropriation qui se fait tantôt à travers des législations sur mesure2, tantôt par simple corruption. Au cours des 30 dernières années, les écarts sociaux se sont creusés davantage par les politiques néolibérales qui ont réduit au minimum les redevances de l’industrie minière et pétrolière pour l’État, ont imposé la privatisation des services publics — notamment en santé et en éducation — et ont démantelé les normes de protection de l’environnement et de protection de travailleur·euse·s, le tout en faveur du grand capital.
Taxer les pauvres et subventionner les riches : la goutte de trop
Dans un pays où des millions de personnes dépendent du travail journalier pour se procurer à manger, les mesures d’isolement imposées par le gouvernement dans le contexte de la pandémie n’ont pas aidé, d’autant plus que ces mesures n’ont été suivies d’aucune aide sociale. Selon l’Institut colombien des statistiques, en 2020, 42,5 % de la population vivait dans la pauvreté.
Alors que près de la moitié de la population peine à avoir trois repas par jour et que la pandémie se propage sans que la population ait accès à des services de santé, le gouvernement a voulu faire adopter deux réformes législatives. La réforme fiscale du président Ivan Duque voulait augmenter l’impôt sur le revenu, les taxes sur les aliments de base (riz, sucre, viandes, café) et sur des services funèbres. Sa réforme de la santé voulait privatiser ce qui reste du système de santé publique en asphyxiant les hôpitaux au milieu d’une crise sanitaire sans précédent. Selon le gouvernement, ces mesures, qui affectent directement les secteurs sociaux les plus défavorisés du pays, étaient nécessaires pour répondre au déficit fiscal. Ce qu’il n’a pas dit, c’est que sa réforme de l’année précédente avait accordé des avantages fiscaux aux entreprises et qu’il estimait que la charge fiscale de celles-ci passerait de 16,6 % du PIB en 2019 à 15,7 % en 2030.
Ces initiatives législatives ont déclenché la grève. Les mobilisations démontrent que la logique qui consiste à taxer les pauvres et à subventionner les riches ne passe plus. La population qui a été progressivement précarisée n’est plus prête à garder le silence devant une élite qui bénéficie directement du pouvoir et des deniers publics, au détriment de la majorité de la population.
L’effet boomerang de la violence d’État
Si les déclencheurs de la grève ont été ces projets législatifs qui auraient aggravé les injustices socio-économiques, ce sont la violence disproportionnée de l’État contre les manifestations et l’indignation suscitée par cette violence qui expliquent que la grève ait duré deux mois. La réaction du gouvernement aux demandes de justice sociale était digne d’une déclaration de guerre. Pendant la grève, 73 personnes ont été tuées, 2005 personnes ont été détenues arbitrairement, 82 personnes ont été victimes d’agressions oculaires et 28 d’agressions sexuelles.
La justification de la violence d’État s’est appuyée sur une stratégie discursive dans laquelle les manifestant·e·s étaient accusé·e·s d’être des vandales et les manifestations, d’être infiltrées par la guérilla. Parallèlement, les personnes opposées aux manifestations se sont présentées comme des « gens bien » et ont été autorisées à tenir des discours racistes dans lesquels les Autochtones ont été insulté·e·s et exhorté·e·s à « rentrer chez eux », de même que des discours classistes contre les plus pauvres, qui sont principalement les jeunes des quartiers informels, les Autochtones et les femmes. Les effets de ces discours ne sont pas anodins : les victimes de la violence ont été principalement les personnes issues des secteurs les plus pauvres, la population racisée et les femmes.
La brutalité contre les manifestant·e·s reflète le caractère systématique des crimes d’État. Entre 2002 et 2008, 6 402 jeunes des secteurs les plus pauvres ont été assassiné·e·s de sang-froid par des membres des Forces armées et ont été présenté·e·s comme des guérillero·a·s tué·e·s au combat. On pourrait continuer longtemps la liste des crimes d’État, car depuis les années 1960, les forces de l’ordre (armée, police et organismes de renseignement militaire) sont entrainées à voir les citoyen·ne·s comme des ennemi·e·s de l’État et cela a des effets systématiques et quotidiens.
Les raisons de l’espoir
L’explosion sociale qui a commencé en avril 2021 va directement à l’encontre des valeurs et de pratiques qui ont servi à la stabilité exceptionnelle du régime politique colombien. Ces pratiques comprennent le blocage de la participation politique des majorités nationales, notamment des Autochtones, des jeunes des secteurs populaires et des femmes.
Grève et décolonisation
La grève de 2021 a mis en évidence le caractère décolonial que le mouvement autochtone a inscrit dans les luttes sociales en Colombie. Depuis plusieurs années, les Autochtones sont devenu·e·s un point de référence dans le mouvement social. Des formes d’organisation communautaire comme la Minga (concept qui désigne le travail de mise en commun des forces, dont les mobilisations font partie) et de formes de défense comme la garde autochtone (comptant 70 000 membres) sont devenues des exemples pour le mouvement social. En effet, la garde paysanne, la garde afrodescendante et les « premières lignes » formées dans les quartiers populaires pour défendre les manifestations s’inspirent en partie des pratiques autochtones. Une sorte d’autochtonisation du mouvement social semble en marche.
Deux exemples permettent de voir de manière concrète comment fonctionne ce leadership. Le premier exemple est la décision du mouvement autochtone d’appuyer les autres secteurs sociaux mobilisés. Dans les moments les plus durs de la confrontation dans les villes et sur les routes, les Autochtones ont soutenu les autres secteurs sociaux dans le processus de mobilisation et dans la défense de la sécurité des manifestant·e·s, le tout, au péril de leur vie. Dans ce contexte, neuf Autochtones ont été assassinés et plus de 40 autres ont été blessé·e·s3. Le deuxième exemple réfère aux revendications de décolonisation du mouvement autochtone. Pendant la grève, au moins 13 statues des colonisateurs ont été déboulonnées dans différentes villes du pays. Le premier jour de la grève, la statue du conquérant espagnol Sébastian de Belalcázar a été mise à terre. L’action a été décidée par les autorités du peuple Misak en tant que partie du processus de récupération de la mémoire et de l’espace public.
Le sentiment des manifestant·e·s face aux actions du mouvement autochtone peut se mesurer à l’ampleur et à l’émotivité de la cérémonie de passation du bâton de la garde autochtone aux jeunes de la première ligne à Bogotá, ou encore des manifestations de remerciements à la Minga et à la garde autochtone à Cali. Témoignent aussi de ce sentiment des slogans comme « la Minga me protège, pas la police ».
Les « sans rien » : la génération qui a dit basta
En Colombie, entre 1980 et 2020, plus de 8 millions de personnes ont été obligées par la violence de quitter leur foyer. Ces déplacé·e·s forcé·e·s se sont entassé·e·s dans des quartiers insalubres et ont lutté pour leur survie. Dans ces quartiers, la présence de l’État est principalement incarnée par l’action répressive de la police. Pour les jeunes, l’éducation universitaire est un luxe inaccessible et presque tous les hommes de ces quartiers ont fait le service militaire obligatoire. Les taux de chômage sont très élevés et l’économie informelle va de la vente de biscuits et d’eau dans la rue au microtrafic. Pendant la grève, ces jeunes des quartiers pauvres, qui ont grandi dans le désespoir, ont rompu avec l’apathie politique qui leur a été imposée par la violence et la précarité.
Ce sont très majoritairement eux et elles qui forment la première ligne. Armé·e·s de boucliers faits de bidons, les jeunes de la première ligne défendent le droit à la manifestation contre la police. Cette dernière agit parfois conjointement avec de personnes habillées en civil et qui portent des armes (il s’agit d’urbanisation du modèle des escadrons de la mort qui existait principalement dans les régions rurales du pays). Pendant deux mois, les jeunes ont repoussé les gaz lacrymogènes et les grenades assourdissantes envoyés par la police contre les manifestant·e·s. Ils et elles se sont mis·e·s au milieu de jets d’eau et de tirs à balles réelles pour permettre aux autres manifestant·e·s de continuer les protestations. Les jeunes des quartiers défavorisés sont aussi dans la première ligne parce que la police les a toujours traité·e·s comme des ennemi·e·s. Ces jeunes sont puni·e·s parce qu’ils et elles sont pauvres et parce que, comme déjà mentionné, la police et les militaires en Colombie ont été entrainés à voir dans la population des ennemi·e·s.
Dans la grève, ces jeunes sont devenu·e·s des acteur·trice·s sociaux·ales et politiques, et qui plus est, des acteur·trice·s révolutionnaires. Ils et elles disent souvent à qui veut l’entendre : « on nous a tellement enlevé qu’on nous a même enlevé la peur ». Les manifestant·e·s savent que s’opposer à l’État, lutter pour construire un pays plus juste, c’est risquer sa vie. Il ne faut pas confondre ce courage avec des envies suicidaires. Ces jeunes sont en train de lutter pour leur avenir.
Les accusations de vandalisme lancées en permanence par le gouvernement et les médias contre les manifestant·e·s se sont appuyées sur des faits comme les incendies de plusieurs postes de police par les manifestant·e·s, incendies qui avaient commencé en 2020, avant la grève. Il convient de rappeler deux faits liés à ces incendies. Premièrement, ils ont été la réponse aux violences mortifères de la police. Deux cas dramatiquement célèbres sont celui de l’avocat Javier Ordoñez, mort à la suite des tortures dans un poste de police de Bogotá en septembre 2020, et celui de la jeune de 17 ans Alison Salazar, arrêtée et amenée à un poste de police à Popayan en mai 2021, alors qu’elle prenait des photos de la grève. Alison s’est suicidée après avoir subi des attouchements par des policiers lors de son arrestation.
Le deuxième fait qu’il faut rappeler, c’est que les manifestant·e·s ont transformé plusieurs de ces postes de police en centres culturels et en bibliothèques communautaires.
Femmes : le prix de la visibilité
Un des phénomènes les plus marquants des manifestations a été la visibilité de la participation des femmes et des minorités sexuelles, de leurs organisations et du mouvement féministe, surtout dans les villes. Les femmes ont participé aux premières lignes des mères défendant les jeunes et aux premières lignes féministes, aux soupes populaires… La participation des femmes dans les mobilisations ne surprend personne, elles ont fait partie des mouvements sociaux depuis toujours. Ce qui est nouveau, c’est leur refus d’être seulement « en appui » au mouvement, leur décision de participer activement aux débats d’idées, aux confrontations avec l’État et la police.
Elles ont participé à cette explosion sociale à double titre. Comme membres du mouvement social, elles ont appuyé les revendications de toutes et tous : investissement social, démilitarisation du pays, solution politique au conflit, respect des accords de paix avec les FARC4, etc. Mais la participation des femmes dans la grève a aussi permis de rendre visibles les revendications des organisations de femmes et du mouvement féministe, parmi lesquelles, au premier chef, la dénonciation de la violence sexuelle et de genre qu’elles et les minorités sexuelles subissent dans la sphère domestique, dans la rue, dans le contexte du conflit armé ou encore au sein du mouvement social.
Le courage de leur décision, les femmes le paient cher. Selon la campagne Defender la libertad, pendant la grève, près de 500 femmes ont été victimes de violence policière et 37 cas de violence de sexe et de genre ont été enregistrés.
Le leadership dont les femmes font preuve constitue une véritable rupture avec les valeurs patriarcales solidement ancrées dans la société colombienne. Faut-il rappeler que l’un des arguments de la droite conservatrice pour s’opposer aux accords de paix a été la perspective de genre incluse dans ces derniers, qui visaient, entre autres, à promouvoir la participation politique des femmes ?
* L’autrice de cet article, Leila Celis, est professeure à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et membre du Projet d’accompagnement solidarité Colombie (PASC)
[NDLR] L’indice de Gini mesure le niveau d’inégalité dans la répartition du revenu dans un pays. Il s’agit d’un nombre variant de 0 à 1, où 0 signifie l’égalité parfaite et 1, une inégalité parfaite. À titre de comparaison, selon la Banque mondiale, l’indice de Gini est de 0,33 au Canada et de 0,41 aux États‑Unis.
Historiquement, les classes dirigeantes ont utilisé le pouvoir législatif pour produire des lois et des politiques publiques leur permettant d’éviter les impôts, d’accaparer des terres ou encore de bénéficier directement des crédits publics de promotion de l’industrie et l’agriculture.
Remarquons qu’en même temps, au Canada, les Autochtones procédaient à des actions du même type, déclenchées par l’identification de fosses des enfants autochtones près des pensionnats.
En 2016 le président Juan Manuel Santos (2010-2018) a signé un accord de paix avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Son successeur, le président Ivan Duque (2018-) a refusé l’application des points clés de l’accord. Entre-temps, près de 300 ex‑combattant·e·s des FARC ont été assassiné·e·s.
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