Le 28 juillet 2022, la Cour suprême du Canada rejette la demande d’autorisation d’appel déposée par ENvironnement JEUnesse. L’organisme voulait porter en appel la décision du 13 décembre 2021 de la Cour d’appel du Québec rejetant leur demande en action collective à l’encontre du gouvernement canadien. L’organisme reproche au gouvernement son inaction en réponse aux graves dangers provoqués par les changements climatiques et son omission d’établir des cibles adéquates de réduction de ses gaz à effet de serre (« GES ») (1). Le rejet de la demande par la Cour suprême met donc fin au recours judiciaire, qui avait débuté en 2018 devant la Cour supérieure.
ENvironnement JEUnesse tentait d’obtenir une ordonnance du Tribunal déclarant que le gouvernement du Canada viole les droits fondamentaux des jeunes du Québec en omettant d’adopter des mesures pour limiter le réchauffement planétaire. L’organisme voulait également obtenir une ordonnance afin de faire cesser les atteintes à ces droits fondamentaux, ainsi qu’une ordonnance pour la mise en place de mesures réparatrices pour contribuer à freiner le réchauffement climatique.
Cependant, les juges de la Cour d’appel du Québec ont considéré que la demande, telle que présentée par ENvironnement JEUnesse, n’est pas justiciable. Autrement dit, qu’il ne s’agit pas d’une question qui peut être tranchée par un tribunal. Voici pourquoi.
Brèves explications relatives à la séparation des pouvoirs
La séparation des pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire) au Canada implique que les tribunaux n’interviennent pas dans l’exercice d’une prérogative du pouvoir législatif (le Sénat et la Chambre des communes) ou exécutif (le Premier ministre et le Conseil des ministres). Par exemple, les décisions concernant l’allocation de ressources budgétaires à des ministères ou des organismes gouvernementaux sont des questions non révisables (ou non justiciables) par les tribunaux (2). Ainsi, une mesure budgétaire ne peut être invalidée par les tribunaux sous prétexte qu’elle irait à l’encontre d’une disposition de la Charte canadienne. La Cour suprême explique, dans l’arrêt Criminal Lawyers’ Association of Ontario, le rôle des trois branches distinctes de l’État :
[28] Au fil de plusieurs siècles de transformation et de conflits, le système anglais est passé d’un régime où la Couronne détenait tous les pouvoirs à un régime où des organes indépendants aux fonctions distinctes les exercent. L’évolution de fonctions exécutive, législative et judiciaire distinctes a permis l’acquisition de certaines compétences essentielles par les diverses institutions appelées à exercer ces fonctions. Le pouvoir législatif fait des choix politiques, adopte des lois et tient les cordons de la bourse de l’État, car lui seul peut autoriser l’affectation de fonds publics. L’exécutif met en œuvre et administre ces choix politiques et ces lois par le recours à une fonction publique compétente. Le judiciaire assure la primauté du droit en interprétant et en appliquant ces lois dans le cadre de renvois et de litiges sur lesquels il statue de manière indépendante et impartiale, et il défend les libertés fondamentales garanties par la Charte (3).
Ainsi, les tribunaux doivent éviter de s’insérer dans les choix politiques du législateur ou dans la mise en œuvre par l’exécutif de ces choix.
Retour sur la décision de la Cour supérieure
Dans sa demande en action collective devant la Cour supérieure, ENvironnement Jeunesse invoque que le gouvernement a agi de manière irresponsable et indéfendable, portant atteinte aux droits de l’ensemble des Canadiens et Canadiennes, particulièrement ceux des jeunes qui subiront les conséquences des changements climatiques causés par les comportements des générations précédentes. Les actions du gouvernement iraient à l’encontre du droit à la vie, à l’intégrité et à la sécurité de ces jeunes Canadiens et Canadiennes, droits reconnus et protégés par l’article 7 de la Charte canadienne.
Dans la décisionENvironnement JEUnesse c. Procureur général du Canada, 2019 QCCS 2885, le juge Morrisson considère que « lorsqu’il s’agit d’une prétendue violation des droits garantis par la Charte canadienne, un tribunal ne devrait pas décliner sa compétence sur la base de la doctrine de justiciabilité (4) ». Même si l’objet du litige soulève une question de nature politique, que ce soit dans l’adoption d’une mesure ou dans son administration, cela ne devrait pas empêcher un tribunal de statuer sur celle-ci s’il y a potentiellement violation d’un droit prévu par la Charte canadienne. Le juge Morrisson mentionne que les tribunaux « ont le devoir de s’élever au-dessus du débat politique et ne peuvent refuser d’agir lorsqu’il s’agit d’un débat qui concerne une violation des droits protégés par cette Charte (5) ». La Cour supérieure considère donc que la demande déposée par ENvironnement JEUnesse est justiciable.
Cependant, le recours est rejeté sur la base d’une question procédurale. En effet, le juge Morrisson considère que « l’action collective n’est pas le véhicule procédural approprié en l’espèce ». L’action collective est une procédure qui permet à une personne d’agir pour le compte de tous les membres d’un groupe. Avant d’autoriser une action collective, le tribunal doit d’abord vérifier si la composition du groupe respecte certains critères. Le groupe visé par Environnement Jeunesse incluait les résidents et résidentes du Québec de 35 ans et moins en date du 26 novembre 2018. La Cour supérieure conteste, entre autres, l’exclusion des personnes âgées de moins de 18 ans et de plus de 35 ans. Elle rejette donc le recours, considérant la composition du groupe subjective et arbitraire.
L’ouverture offerte par le tribunal sur la justiciabilité des changements climatiques a tout de même été reçue positivement par ENvironnement JEUnesse (6). L’organisme a porté la cause en appel, dans l’espoir que la Cour d’appel du Québec casse la décision sur la composition du groupe de l’action collective.
Arrêt de la Cour d’appel du Québec
Dans l’arrêt ENvironnement JEUnesse c. Procureur général du Canada, 2021 QCCA 1871, la Cour d’appel du Québec adopte une position opposée à celle de la Cour supérieure et remet en doute la justiciabilité de la demande, soulignant l’absence d’une loi précise pouvant être contestée dans le cadre du recours :
[25] En l’absence d’un texte de loi, le contrôle constitutionnel de l’inaction gouvernementale par les tribunaux est hautement problématique. […]
[26] La situation serait différente si l’appelante attaquait la validité d’une loi particulière édictant des mesures visant les émissions de GES. En effet, l’État doit s’assurer que les mesures adoptées respectent les droits garantis par la Charte canadienne. L’article 52 de la Loi constitutionnelle confirme le pouvoir et l’obligation incombant aux tribunaux de déclarer inopérantes « les dispositions de toute règle de droit qui sont incompatibles avec la Constitution ». […]
La Cour d’appel considère, tel que reconnue par la Cour suprême(7), que l’existence d’une loi ou d’une politique, ou la sagesse derrière l’intention de créer une loi ou une politique, sont des questions qui ne sont pas du ressort des tribunaux. En l’absence d’une telle loi, il devient difficile pour ceux-ci d’établir une question justiciable sur laquelle l’appareil judiciaire peut se prononcer :
[29] Il revient au pouvoir législatif de choisir les orientations politiques du gouvernement et à l’exécutif de les mettre en œuvre. Or, le contrôle du pouvoir législatif et son opportunité d’agir échappent en principe au pouvoir judiciaire.
De plus, pour la Cour d’appel du Québec, la nature intrinsèquement complexe des enjeux qui découlent des changements climatiques implique que le pouvoir législatif est mieux outillé afin de prendre compte des problématiques politiques, scientifiques, sociales et économiques qui découlent du réchauffement climatique :
[35] La réalité, c’est qu’en matière de réchauffement climatique, ce que souhaite l’appelante ne peut se décider dans l’abstrait. Il faut tenir compte du rôle que pourraient être appelées à jouer les provinces qui détiennent des compétences constitutionnelles concurrentes, notamment en matière environnementale. La collaboration des instances gouvernementales implique souvent de délicates négociations. Au-delà de ces obstacles politiques, la recherche d’une solution nécessite d’apprécier des facteurs scientifiques, de pondérer ses impacts en matière de santé, de transport, de développement économique et régional, d’emploi, etc. Il n’appartient pas aux tribunaux de se livrer à une telle analyse. Même si c’était le cas, les mesures préconisées doivent se traduire en priorités budgétaires puisque leur mise en œuvre exigera nécessairement des investissements financiers et une mobilisation des ressources de l’État. Encore une fois, il n’appartient pas aux tribunaux de faire de tels choix en priorisant les moyens pour faire face au défi des changements climatiques au détriment d’autres dépenses gouvernementales.
Bref, la Cour d’appel du Québec considère qu’il appartient « au gouvernement élu démocratiquement d’y répondre et non aux tribunaux de dicter à l’État les choix qu’il doit faire (8) ».
Également, la jurisprudence reconnait qu’en l’absence d’une loi adoptée par le Parlement, les obligations internationales du Canada, telles que celles prévues par l’Accord de Paris sur le climat, ne créent pas d’obligations en droit national.
[34] Il n’est pas contesté que les accords internationaux du Canada ne deviennent exécutoires en droit interne, sauf exception, qu’après l’adoption, par le Parlement d’une loi leur donnant effet. La simple existence d’une obligation internationale ne permet pas de conclure à l’existence d’un principe de justice fondamentale justifiant l’immixtion du pouvoir judiciaire à ce stade.
La Cour d’appel reprend plusieurs arguments soumis par la Cour fédérale dans l’affaireLa Rose c. Canada, 2020 CF 1008. Dans cette affaire, quinze jeunes Canadiens et Canadiennes, allèguent que la conduite de l’État canadien en matière d’émission de GES irait à l’encontre de leurs droits prévus aux articles 7 (droit à la vie, liberté et sécurité) et 15 (droit à l’égalité devant la loi, égalité de bénéfice et protection égale de la loi) de la Charte canadienne. La Cour fédérale considère les que la demande n’a pas visé une loi ou une action spécifique et que la portée alléguée des obligations de protection de l’État envers ces jeunes est floue et indéfinissable :
[40] La thèse [de la demande] ne résiste pas au fait que certaines questions sont de nature si politique que les cours de justice sont incapables d’en traiter ou sont mal placées pour le faire. Il s’agit notamment de questions d’interprétation fondées sur l’ordre public, c’est-à-dire d’interprétation à l’égard d’enjeux sociétaux importants. Pour faire l’objet d’un examen fondé sur la Charte, les réponses politiques doivent se traduire par une mesure législative ou un acte de l’État […]. Cela ne veut pas dire qu’une politique gouvernementale ou un ensemble de programmes gouvernementaux ne peut pas faire l’objet d’un examen fondé sur la Charte; cependant, à mon avis, l’approche [de la demande] consistant à reprocher [au groupe défendant] un nombre trop vaste et indéterminable d’actions et d’inactions ne respecte pas cette condition préliminaire et constitue effectivement une tentative d’examiner en fonction de la Charte une réponse politique globale en matière de changement climatique.
[41] Ma conclusion quant à la justiciabilité est appuyée à la fois par l’ampleur excessive et le caractère diffus du comportement reproché et par les réparations inadéquates recherchées par [la demande].
Dans la décision Misdzi Yikh (9), un cas similaire devant la Cour fédérale, deux chefs héréditaires Wet’suwet’en alléguaient, au nom de leurs maisons respectives, que l’omission du gouvernement canadien d’agir pour contrôler les émissions de GES viole leurs droits prévus par la Charte canadienne. La Cour fédérale, comme dans l’affaire Rose, a considéré la demande comme étant non justiciable. Notons que ces deux décisions ont été portées en appel devant la Cour fédérale d’appel.
Bref, pour les juges de la Cour d’appel du Québec, les conclusions recherchées par ENvironnement JEUnesse obligeraient les tribunaux à s’approprier un rôle, en vertu de la séparation des pouvoirs, qui ne lui appartient pas.
L’article 7 prévoit-il le droit à un environnement sain ?
Notons que les tribunaux canadiens n’ont jamais établi que l’article 7 de la Charte inclut le droit à un environnement sain. Si la Cour suprême autorise l’appel déposé par ENvironnement JEUnesse, il sera intéressant de voir si les juges du plus haut tribunal du pays vont statuer sur cette question cruciale.
Dans l’article « Climate Change and the Right to a Healthy Environment in the Canadian Constitution », on souligne que le droit à un environnement sain est un droit « positif ». Ainsi, les auteurs considèrent que la question de savoir « si la Charte protège ou non les droits positifs, en particulier les droits sociaux et économiques, est l’une des grandes questions non résolues du droit canadien (10)».
Les droits négatifs, comme la liberté d’expression, requièrent généralement de l’État de s’abstenir d’intervenir, alors qu’un droit positif, comme le droit à un revenu de base, nécessite une intervention de l’État afin que le droit soit respecté. Or, la Constitution canadienne, comme les autres constitutions libérales, est fondée « sur l’idée que les questions politiques complexes soulevées par les revendications de droits positifs — y compris les questions d’imposition et de dépenses — sont du ressort des législatures et non des tribunaux. » Cela s’explique du fait que, dans ce type de constitution, ce sont les élu·es qui gèrent l’allocation des ressources de l’État :
Parmi les raisons pratiques qui justifient l’attribution de la responsabilité des décisions en matière de dépenses aux législatures, la plus importante est le fait que les législatures disposent généralement de beaucoup plus de ressources pour étudier et évaluer les options politiques, et qu’elles disposent d’outils plus flexibles pour mettre en œuvre les politiques. Cependant, il est tout aussi important que les législatures soient responsables à la fois du choix des politiques et de la fixation des niveaux d’imposition nécessaires au financement de ces politiques. (11)
Ainsi, les tribunaux tendent à faire preuve d’une plus grande réserve lorsqu’un litige porte sur un droit positif.
Notons finalement que la jurisprudence démontre qu’afin d’établir une violation de l’article 7 de la Charte canadienne, le simple fait d’y avoir contribué suffit (12). Même s’il est évident qu’on ne peut blâmer l’ensemble des effets des changements climatiques sur l’État canadien, cela n’empêcherait pas en soi la reconnaissance d’une atteinte à la Charte canadienne.
Conclusion
L’exercice visant à déterminer si un recours est justiciable ou non n’est pas toujours évident, comme le démontre la divergence de position entre le jugement de la Cour supérieure et l’arrêt de la Cour d’appel. La Cour supérieure considère que la doctrine de la justiciabilité ne devrait pas empêcher les tribunaux de trancher un litige lorsqu’il y a potentiellement violation d’un droit protégé par la Charte canadienne. La Cour d’appel considère plutôt que la doctrine de la justiciabilité doit s’appliquer et que les tribunaux doivent faire preuve de réserve lorsque le litige n’est pas clairement lié à une loi ou une mesure adoptée par l’exécutif.
Le rejet de la demande d’autorisation d’appel par la Cour suprême met fin au recours judiciaire, confirmant implicitement l’interprétation faite par la Cour d’appel de la doctrine de la justiciabilité. Cependant, il semble inévitable que la Cour suprême devra, un jour ou l’autre, statuer en matière de justiciabilité des changements climatiques et des conséquences de ceux-ci sur les droits prévus à la Charte canadienne.
D’autant plus que les changements climatiques représentent un défi sans précédent dans l’histoire de l’humanité et qu’ils pourraient grandement affecter la capacité des États à maintenir et faire respecter l’État de droit. Tel que le mentionne le juriste franco-anglais Philippe Sands, en cas d’échec des mesures afin de contrer les changements climatiques : « il y aura un chaos social, politique et économique, et dans ce chaos, l’État de droit ne peut pas survivre » (13).
En 1972, le Club de Rome a publié le rapport The Limits of Growth (Les limites à la croissance). Ce rapport distinguait plusieurs scénarios possibles pour le futur de l’humanité, dont un scénario d’effondrement de nos sociétés. Dennis Meadows, coauteur du rapport, constate que le pire des scénarios se produit présentement : « Je sais que le changement climatique, combiné à l’épuisement des énergies fossiles bon marché au cours de ce siècle, éliminera les fondements de notre civilisation industrielle. Je ne sais pas si cela éliminera notre espèce – probablement pas, même s’il y aura des milliards de gens en moins sur cette planète d’ici à 2100 » (14). Une étude de 2021 de la scientifique néerlandaise Gaya Herrington, se basant le rapport de Meadows ainsi que sur les données scientifiques récentes, conclut qu’en l’absence de changements radicaux, un effondrement pourrait arriver dès 2040 (15).
Dans quelle mesure est-ce que la gravité de la situation peut influencer l’interprétation des tribunaux de la doctrine de la justiciabilité et de l’article 7 de la Charte canadienne ? Évidemment, les tribunaux doivent respecter les principes qui découlent de la séparation des pouvoirs. Ce sont bien les élu·es qui dirigent l’État, et non les juges.
Hypothétiquement, un tribunal pourrait ordonner à l’État de réduire les émissions de GES sur son territoire, mais tout en omettant d’ordonner des mesures précises, laissant le choix aux branches législatives et exécutives le choix des politiques à adopter afin de limiter l’émission de GES (16). Il pourrait s’agir d’un compromis qui respecterait la séparation des pouvoirs, tout en permettant aux tribunaux de faire respecter les droits prévus par la Charte canadienne. Certes, la doctrine de la justiciabilité renvoie à l’idée que ce ne sont pas les tribunaux qui doivent se prononcer sur la sagesse ou l’opportunité d’agir des branches législatives et exécutives. Or, la sagesse d’établir et de respecter des cibles de réduction de GES se manifeste clairement dans la ratification de l’Accord de Paris par la Chambre des communes, considérant que cet Accord vise à plafonner les émissions de gaz à effet de serre dans les meilleurs délais afin d’opérer rapidement à des réductions d’émissions (17).
Évidemment, si le Parlement canadien adoptait une loi contraignant le gouvernement de respecter une cible de réduction ambitieuse et clairement établie, la situation serait différente. Une telle loi rendrait le gouvernement plus redevable en matière de lutte aux changements climatiques, et certainement plus vulnérable à un recours judiciaire devant les tribunaux. Encore faut-il que le Parlement ait la volonté, voire l’audace, d’adopter une telle mesure.
CRÉDIT PHOTO: DEAN PAGE – Flickr
1. ENvironnement JEUnesse considère que l’objectif de réduction d’émissions de GES de 30 % en 2030 par rapport au niveau de 2005 est une cible « grossièrement inadéquate ».
2. Just c. Colombie-Britannique, [1989] 2 RCS 1228.
3. Ontario c. Criminal Lawyers’ Association of Ontario, 2013 CSC 43.
4. ENvironnement JEUnesse c. Procureur général du Canada, 2019 QCCS 2885, par. 56.
5. Id., par. 69.
6. « Le 11 juillet 2019, la Cour supérieure du Québec a reconnu que l’impact des changements climatiques sur les droits humains est une question justiciable et que les actions du gouvernement dans ce domaine sont assujetties aux Chartes canadiennes et québécoises des droits et libertés. C’est une bonne nouvelle. » tiré du site internet d’ENvironnement JEUnesse : https://enjeu.qc.ca/poursuite-7-questions/.
7. Ontario c. Criminal Lawyers’ Association of Ontario, 2013 CSC 43, par. 28; Mikisew Cree First Nation c. Canada (Gouverneur général en conseil), 2018 CSC 40.
8. ENvironnement JEUnesse c. Procureur général du Canada, 2021 QCCA 1871, par. 36.
9. Misdzi Yikh c. Canada, 2020 CF 1059.
10. Colin Feasby, David de Vlieger & Matthew Huys, Climate Change and the Right to a Healthy Environment in the Canadian Constitution, 58 ALTA. L. REV. 213 (2020), p. 238.
Les aîné·e·s sont plus vulnérables dans une situation de maltraitance. Cela est d’autant plus vrai si les aînés sont maltraité·e·s par leurs enfants ou par un autre membre de leur famille. La crainte et la honte provoquent un mutisme chez les personnes âgées, mais aussi des problèmes de santé physique et mentale. Pour répondre aux besoins des aîné·e·s, des organismes communautaires offrent un accompagnement gratuit et confidentiel.
Lorsqu’on parle d’aîné.e.s, les CHLSD nous viennent en tête, car la plupart des personnes âgées habitent dans des centres d’hébergement pour aîné.e.s. Toutefois, certain.e.s aîné.e.s décident de rester dans leurs foyers avec leurs familles. Un lieu où illes peuvent aussi subir de la maltraitance de la part de leurs proches, qui peuvent tirer profit de la vulnérabilité de leur parent ou grand-parent.
Selon des données du ministère de la Santé et des Services sociaux (1), en 2016, 4 % à 7 % des aîné.e.s ont été victimes de violence au Québec. Et certain.e.s d’entre elleux ne dénonçaient pas leur agresseur.euse.
« Différents motifs expliquent cette situation, tels que la peur des répercussions d’une dénonciation, les sentiments de honte, de culpabilité, d’humiliation, de tristesse, de colère, la dépendance à l’égard de la personne maltraitante, la perte d’autonomie […] », est-il écrit dans le rapport du ministère de la Famille. La plupart du temps, les aîné.e.s ne sauraient pas reconnaître les signes d’alarme, que ce soit parce qu’illes ne jouissent pas de toutes leurs facultés, ou parce que les comportements sont perçus comme normaux.
Selon l’article Maltraitance envers les personnes aînées publié par le gouvernement du Québec (2), la maltraitance envers les aîné.e.s peut avoir des répercussions graves sur leur santé physique et mentale et peut entraîner une faible estime de soi, des séquelles physiques et psychologiques. Dans certains cas, l’aîné.e maltraité.e peut vouloir mourir plus tôt ou tenter de s’enlever la vie.
Lucie Caroline Bergeron est directrice générale du DIRA Estrie (dénoncer la maltraitance, informer, référer, accompagner les aîné.e.s) (3), et intervenante auprès des aîné.e.s qui subissent de la maltraitance. Elle explique que les types de maltraitance les plus dénoncés au DIRA sont la maltraitance psychologique et la maltraitance financière.
La première se traduit par le chantage, la manipulation et le harcèlement. La deuxième est le fait de voler l’argent de l’aîné.e et de négliger ses besoins en nourriture ou ses dépenses personnelles.
Les femmes, les plus visées
Selon les données présentées par le ministère de la Famille, les personnes âgées ayant des pertes d’autonomie sont plus fréquemment victimes de maltraitance. Et la situation est plus grave pour les femmes. Des données de la Ligne Aide Abus Aînés (4) trouvées dans un document du ministère de la Santé et des Services sociaux confirment que la proportion de femmes victimes de violence est majeure; une probabilité qui peut augmenter avec l’âge de la personne. Parmi les 5 à 7 % d’aîné.e.s victimes de maltraitance au Québec, 71 % étaient des femmes et étaient 24 % des hommes.
Selon un article sur la maltraitance publié par le gouvernement du Québec, certains facteurs pourraient augmenter le risque de maltraitance : la solitude, le faible revenu, l’alcoolisme, la dépendance d’un membre de la famille, la maladie ou la perte d’autonomie.
Pour que les choses changent, de plus en plus de personnes commencent à dénoncer la violence envers les personnes âgées. Le 15 juin, des communautés partout dans le monde se mobilisent lors de la Journée mondiale de lutte contre la maltraitance des personnes aîné.e.s, pour sensibiliser la population aux comportements violents et promouvoir la bientraitance. Le 12 juin 2022, le gouvernement du Québec a lancé un plan d’action pour lutter contre la maltraitance envers les personnes âgées. Cette initiative a pour but d’aider les aîné.e.s qui souffrent en silence.
Les proches, les premiers agresseurs
La plupart du temps, la victime cohabite avec l’agresseur.euse. Pour cette raison, ille craint de la.le dénoncer, parce qu’on l’a menacé.e ou que l’agressé.e ne veut pas faire de tort à son proche.
Selon Lucie Caroline Bergeron du DIRA, même si la collectivité croit que la maltraitance envers toute personne ne se justifie pas, elle peut s’expliquer : une personne maltraitante pourrait avoir subi de la violence dans le passé, et elle peut penser que maltraiter les autres est normal. « Si la personne maltraitante maltraite une personne âgée, c’est que quelque part, elle vit un problème. Elle peut rencontrer des difficultés en matière financière ou en matière de dépendances », détaille-t-elle.
Ainsi, la personne maltraitante agresse son proche vulnérable et lui vole de l’argent parce que c’est plus facile, et si jamais le.la maltraité.e refuse d’en donner, on le.la maltraite physiquement ou émotionnellement. Les statistiques de la Ligne Aide Abus Aînés présentées par le ministère de la Santé et des Services sociaux démontrent que 38 % des agresseur.euse.s sont les enfants de l’aîné.e et que 12 % sont des membres de la famille.
À l’heure actuelle, les aîné.e.s ne sont en sécurité ni à la maison ni dans les CHLSD. Et ce seraient l’âge et la perte d’autonomie qui mettraient en danger leur sécurité et leur bien-être. Dans un article publié le 22 juin 2022, le Journal de Montréal (5) rapporte la maltraitance dont l’ensemble des résident.e.s d’un CHLSD à Granby sont victimes. Une résidente aînée âgée de 100 ans n’a pas été nourrie et est restée dans son lit pendant une journée entière. La situation de cette personne n’est pas unique : en décembre 2021, 24,7 % des motifs de plaintes étaient liés à la maltraitance dans l’ensemble du CIUSSS de la Mauricie-et-le-Centre-du-Québec.
Parler pour s’aider
Face à la maltraitance de la part des proches, le DIRA tente d’abord de permettre à la personne de trouver les forces et la volonté de demander de l’aide de son plein gré. Si la personne maltraitée décide de prendre la parole, le DIRA pourra la référer à la police, au Centre d’aide aux victimes d’actes criminels (CAVAC) et à d’autres partenaires qui offrent du soutien aux victimes de maltraitance. Cela permettra à la victime d’être accompagnée par un.e intervenant.e. Chacun.e peut choisir les modalités des rencontres (heures, lieux, etc.).
Mme Bergeron du DIRA envoie un message aux personnes maltraitées et maltraitantes : « Pour régler un problème, il faut en parler. Et on peut choisir la personne à qui on parle, en qui on a confiance ». Elle explique que cela peut être un.e ami.e, un.e intervenant.e, un.e infirmier.ère, ou un membre du personnel de soins. « Cela permet au moins de décharger cette lourdeur qui nous habite. En parler fait déjà un grand bien », conclut-elle. Au Québec, maltraiter une personne constitue un délit, peu importe l’âge ou le statut social. S’il n’existe pas d’accusation spécifique criminalisant la maltraitance des aîné.e.s, les agresseur.euse.s peuvent être accusé.e.s d’homicide involontaire, de fraude, de braquage à domicile, etc.
Les proches aidant.e.s qui soutiennent les victimes de maltraitance
Selon Mme Bergeron, le fait d’être elle-même intervenante et proche aidante de ses parents lui permet de connaître les besoins des autres aîné.e.s et de les référer à des organismes qui offrent du soutien, notamment le Réseau de la santé et des services sociaux. Un.e conjoint.e, un.e ami.e, un.e enfant, un.e bénévole, un.e proche aidant.e, ou encore un.e aidant.e naturel.le peuvent être des anges gardiens pour la personne âgée, de par le soutien et la compagnie qu’illes lui procurent. « Un.e proche aidant.e est toute personne qui accompagne une autre personne en perte d’autonomie en raison d’une incapacité permanente ou temporaire notamment, comme le diabète, la maladie d’Alzheimer ou un cancer », selon Mélinda Pepin, intervenante au sein du Réseau d’Amis de Sherbrooke (6). Cette personne peut ou peut ne pas avoir suivi une formation en proche aidance. « On peut avoir des qualités professionnelles en matière d’intervention, mais on ne peut s’improviser et être intervenant du jour au lendemain. C’est une problématique assez complexe », explique Mme Bergeron.
Si un.e proche aidant.e veut suivre une formation, ille peut s’inscrire auprès de l’Appui pour proches aidants, un organisme à but non lucratif qui offre un accompagnement aux proches aidant.e.s. Selon Gwladys Sebogo, conseillère en développement régional en Estrie, cette institution offre du soutien aux proches aidant.e.s qui veulent savoir comment prendre soin d’une personne âgée. Illes peuvent contacter la ligne Info-aidant en cas de doute.
Les proches aidant.e.s ont elleux aussi besoin d’aide
Les personnes aidant.e.s peuvent aussi vivre aussi des moments difficiles dans leur vie personnelle ou professionnelle. Dans de tels cas, Mélinda Pepin, intervenante au sein du Réseau d’Amis de Sherbrooke, recommande de se faire aider : « Il faut sensibiliser les proches aidant.e.s à leur réalité et travailler sur leur sentiment de perfectionnisme », explique-t-elle à propos des aidant.e.s naturel.e.s qui se sentent coupables de ne pas pouvoir apporter plus d’aide aux personnes à leur charge.
Selon la Fondation proches-aimants Petro–Canada (7), 51 % des aidant.e.s naturel.e.s se sentent épuisé.e.s mais ne le disent pas, de peur d’être jugé.e.s par les autres. La fondation tente ainsi de sensibiliser les Canadien.e.s aux réalités des proches aidant.e.s pour mieux les soutenir. Le premier mardi d’avril, on célèbre la Journée nationale des proches aidant.e.s. C’est l’occasion de reconnaître le travail que ces personnes font pour les aîné.e.s, et d’offrir tout l’appui dont les aidant.e.s ont besoin pour retrouver la paix et l’estime de soi.
Le Réseau d’Amis recommande aux proches aidant.e.s éprouvant des sentiments de culpabilité, de tristesse ou d’impuissance de communiquer avec les organismes communautaires de leur région. La ligne Info-aidant peut les référer aux services disponibles dans leur région.
Pour en savoir plus :
Si vous êtes une personne aînée victime de maltraitance de n’importe quel type, ou que vous connaissez quelqu’un qui en subit, contactez le DIRA ou la ligne Aide Abus Aînés au 1-888-489-2287.
1. Gouvernement du Québec, Reconnaître et agir ensemble, plan d’action gouvernemental pour contrer la maltraitance envers les personnes aînées 2022-2027, Québec, Ministère de la Santé et des Services sociaux, 2022, https://publications.msss.gouv.qc.ca/msss/fichiers/2021/21-830-48W.pdf
6. Réseau d’Amis de Sherbrooke, propos recueillis par Shanned Morales, le 15 juillet 2022
7. Fondation proches aimants Petro-Canada, « Les proches aidants au Canada : orienter une conversation nationale : enjeux et occasions, » 20 juillet 2022. (Document PDF).
Le lièvre dit : « Une, deux, trois ! » et partit comme un tourbillon, arpentant le terrain. Le hérisson fit trois pas à peu près, puis se tapit dans le sillon et y demeura coi.
Quand le lièvre fut arrivé à grandes enjambées au bout de la pièce de terre, la femme du hérisson lui cria : « Me voilà ! » Le lièvre fut tout étonné et s’émerveilla fort. Il croyait bien entendre le hérisson lui-même, car la femme ressemblait parfaitement à son mari.
Le lièvre dit : « Le diable est là pour quelque chose. » Il cria : « Recommençons ; encore une course. » Et il courut encore, partant ainsi qu’un tourbillon, si bien que ses oreilles volaient au vent [i].
Le lièvre et le hérisson sont les personnages principaux d’un des nombreux contes des frères Grimm. Un pari fatal, une course manipulée, gagnée par le hérisson qui trompe le lièvre en plaçant sa femme près de la ligne d’arrivée. Après soixante-quatorze rondes dans lesquelles le lièvre essaie désespérément de rattraper le hérisson, il tombe à terre, mort.
À bout de souffle et pourtant loin du but, nous connaissons toutes et tous cette sensation. « Toujours trop de choses à faire, jamais assez de temps » pourrait devenir la devise de notre vie contemporaine. Le hérisson qui nous fait courir à en mourir nous est très familier. On sent sa présence partout : au travail, à l’école, à l’université, même dans les loisirs. Un monstre cynique qui nous regarde toujours, à tout moment. Nous ne pouvons pas le nommer, il nous glisse entre les mains. Pourtant, il est là, tout le temps.
Il est présent dans les petits gestes quotidiens : le regard fréquent sur la montre, les clics monotones sur les innombrables courriels non lus, les doigts rapides qui font défiler les nouvelles et les stories Instagram sur le téléphone. Il se montre également dans les statistiques d’épuisement professionnel et de dépression, dans les cliniques et cabinets remplis de gens vidés d’énergie, prisonniers et prisonnières d’un régime de temps toujours plus étroit. Avec un air moqueur, le hérisson est toujours déjà dans le sillon lorsque nous y arrivons. Même si nous courons comme un tourbillon – ce que nous faisons en effet – nous ne pourrons jamais gagner la course. Gris·e·s et amaigri·e·s, fatigué·e·s et épuisé·e·s, nous continuons à courir, inconscient que nous avons déjà perdu. Comme le lièvre, nous courrons sans arrêt, avec toute notre force, sur la piste de course éternelle du hérisson.
Toutes les créatures étaient en joie, et le hérisson aussi.
Malléable et flexible, le hérisson peut prendre plusieurs formes, apparaissant dans une panoplie de sphères de nos vies. Ces derniers temps, il s’est présenté à moi à trois occasions.
Première apparition
La première occasion a été la lecture du livre News at Work du chercheur Pablo J. Boczkowski de 2010[ii]. Professeur en communication à l’université Northwestern aux États-Unis, Boczkowski s’intéresse depuis une vingtaine d’années aux changements de pratiques dans les salles de rédaction. Qu’a-t-il à voir avec le hérisson, allez-vous demander ? La réponse est aussi simple qu’inquiétante. La découverte troublante soulignée dans son livre est que, malgré que les journalistes publient de plus en plus d’articles, la diversité du contenu d’information est en déclin. À sa place, une pratique de surveillance et d’imitation des concurrents s’est développée, laissant le travail essentiel de journaliste – parler à des sources et faire des recherches – souvent réduit au strict minimum nécessaire.
Boczkowski n’est ni la première, ni la seule personne à conclure que le travail journalistique subit une métamorphose profonde. Toutefois, son livre décrit avec une intensité qui fait frémir comment les médias ont atteint un niveau de vitesse si extraordinaire que la richesse de perspectives sur notre monde s’effondre de plus en plus. Invisible mais confiant, le hérisson est confortablement assis dans les salles de rédaction. Il y a introduit une culture guidée par la devise « faire plus avec moins » (« doing more with less »)[iii]. En effet, les journalistes du Canada confirment qu’elles et ils ont moins de temps pour la recherche tandis que leurs heures de travail ont augmenté[iv]. Dans la même veine, une étude internationale réalisée dans 32 pays révèle que la raison principale en faveur de l’usage de l’intelligence artificielle dans les salles de rédaction est de « rendre le travail de journaliste plus efficace »[v]. Si le hérisson est capable de faire croire aux journalistes que leur but est l’efficience, sa présence permanente est plutôt préoccupante. Cet état des choses pose la question de la santé du journalisme, notamment comment il peut satisfaire à sa mission sociale et démocratique si le temps pour vérifier soigneusement les informations s’amenuise. Le hérisson ne s’inquiète pas; il regarde par-dessus l’épaule des journalistes, montre du doigt les métriques les plus récentes, les gazouillis fraîchement publiés, les nouvelles apparaissant sur les sites des autres médias. Mais quelle que soit la vitesse à laquelle elles et ils travaillent, les journalistes ne pourront satisfaire aux exigences du hérisson.
Quand le lièvre arriva à l’autre bout du champ, le hérisson lui cria : « Me voilà ! » Le lièvre, tout hors de lui, dit : « Recommençons, courons encore. »
Deuxième apparition
La deuxième occasion est survenue un après-midi pluvieux du mois de mai à Montréal. « Slow Scholarship » était le titre d’un atelier réflexif organisé cette journée-là par deux étudiantes au doctorat en management à HEC Montréal. Face aux pressions de plus en plus élevées sur les chercheur·e·s, le but de l’activité consistait à réfléchir ensemble à une science « lente » ou « ralentie », une sorte de contre-projet à la managérialisation de l’université. L’idée principale du projet tenait au fait que les lois capitalistes influencent de manière croissante la recherche, forçant les scientifiques à « produire » des connaissances le plus vite et efficacement possible. Inspiré·e·s par cette idée, une trentaine de professeur·e·s et étudiant·e·s du programme conjoint de doctorat en administration des quatre universités de Montréal ont échangé pendant trois heures sur leurs expériences et leurs idées pour un monde universitaire plus sain – pour les chercheur·e·s et les étudiant·e·s, mais aussi pour les fruits de leurs travail et leur contribution à la société.
Plusieurs participant·e·s se sont mis·e·s d’accord sur l’existence actuelle d’un double discours : d’un côté, on fait valoir qu’un changement des pratiques académiques serait une idée rafraîchissante (ce que l’intérêt pour une suite à l’atelier semble confirmer); de l’autre côté, on continue à suivre le moule de l’efficience, le même vieux sillon. « Le sentiment de ne jamais être assez », dit une professeure, montre à quel point on a « internalisé une culture toxique », notamment la tendance plutôt destructrice de quantifier la science. Une autre personne ajoute que le nombre d’articles publiés, les montants de financement reçu, le nombre de projets en cours et le nombre d’étudiant·e·s supervisé·e·s sont souvent les indicateurs clés pour mesurer le succès en recherche. En parallèle, les participant·e·s font part de leurs expériences et affirment que de moins en moins de temps est consacré aux conversations spontanées, au soutien mutuel, aux arrêts mentaux pour se poser des questions sur ses pratiques. Dans ce contexte, l’expression « faire plus avec moins » est de nouveau évoquée. Le désir du groupe présent lors de l’atelier est clair : promouvoir une culture universitaire qui encourage des approches novatrices, des projets de recherche audacieux et des points de vue critiques nouveaux. Soulagé·e·s de partager les mêmes inquiétudes, mais tout de même un peu désemparé·e·s par l’évolution du monde dans lequel nous naviguons, nous rentrons à la maison, sous la pluie montréalaise.
Je ne dis pas non, répondit le hérisson ; je suis prêt à continuer tant qu’il te plaira.
Ce ne sont là que deux exemples de milieux où l’on rencontre le hérisson; en fin de compte, il a déjà conquis la plupart de nos espaces de vie. Mais c’est notamment sa troisième apparition qui m’a permis de le saisir dans son entièreté.
Troisième apparition
Sans pour autant prendre la forme d’un hérisson, le phénomène figure comme objet principal du livre Aliénation et accélération de Hartmut Rosa[vi], sociologue allemand et maître à penser d’une théorie critique nouvelle, paru pour la première fois en 2010. Si nous n’arrivons pas à donner un nom au phénomène qui accompagne – voire façonne – notre vie, Hartmut Rosa le fait pour nous : il l’appelle « accélération sociale ». Selon Rosa, le hérisson incarne ainsi la quintessence de la « modernité tardive ». Il serait ainsi né du cadre tripartite de l’accélération technique (nouveaux moyens de communication, de transport et de production), de l’accélération du changement social (transformation de la société à des intervalles plus courts) et de l’accélération de la vitesse de la vie. Basé sur ces trois développements parallèles, le sociologue définit l’accélération sociale comme l’« augmentation des taux d’obsolescence de la fiabilité des expériences et des attentes »[vii]. Il nomme deux moteurs pour ce développement : le moteur social, représentant l’esprit compétitif de l’économie capitaliste que l’on trouve presque partout – de la politique à la science et aux arts – ainsi que le moteur culturel, représentant la « promesse de l’éternité » qui nous incite à exploiter la vie terrestre au maximum. Ces phénomènes ne sont pas entièrement nouveaux; notre hérisson n’est pas aussi jeune qu’on pourrait le penser. Rosa explique qu’il accompagne nos sociétés depuis longtemps, mais qu’il est devenu plus gros et plus possessif au cours des dernières décennies.
Une nouvelle dynamique s’y est ajoutée sous la forme d’un paradoxe. Selon le chercheur, les nouvelles techniques qui sont censées nous aider à gagner du temps débouchent sur une « explosion des options du monde »[viii]. Ce qui semble être la réalisation d’un vieux rêve de l’humanité (toutes les options à portée de main!) devient cependant une chimère, un cul-de-sac qui conduit l’humain-lièvre à la course éternelle. Rosa cite une idée clé du philosophe Hans Blumenberg pour expliquer ce dilemme : il y a un énorme écart entre le temps universel perçu et le temps de vie individuel. Le temps universel, c’est le hérisson ; le temps de vie, c’est le lièvre. Le temps universel nous trompe constamment; il y a toujours plus d’options que ce que l’on peut en vivre dans une seule vie, mais nous avons du mal à l’accepter. Au contraire, l’accélération du temps apparaît comme une solution miracle à ce dilemme : nous essayons de vivre plus vite afin de multiplier la somme de nos expériences. Comme les deux exemples cités plus haut l’illustrent, nous compressons nos tâches à accomplir à l’intérieur de périodes temporelles de plus en plus courtes, avec de moins en moins de temps libre entre elles, dans le but ultime de rendre tout encore plus efficient. Voilà le cœur du problème : la recherche de l’efficience totale ne peut multiplier ni notre bonheur de vie, ni notre valeur en tant que membre de la société. Cette prise de conscience (ou le refoulement de celle-ci) plonge de nombreuses personnes dans la dépression ou l’épuisement totale. Comme le lièvre, nous courons le risque d’ajouter continuellement un tour de course après l’autre, jusqu’à à en mourir. Voulons-nous nous rendre jusqu’à la soixante-quatorzième ronde ?
Se débarrasser de son costume de lièvre
Les trois apparitions du hérisson peuvent être vues à la fois comme une révélation et une source de frustration, précisément parce qu’elles montrent que nous semblons nous accommoder de notre costume de lièvre en sachant indirectement qu’il s’agit plutôt d’une camisole de force. Sentez-vous la présence du hérisson lors de la lecture de sa mini-biographie ? Quelle est la solution si nous ne pouvons pas gagner la course contre lui ? Y en a-t-il une ? Que pouvons-nous faire pour nous débarrasser de notre costume de lièvre ?
Pour étancher notre soif du temps – ou plutôt notre soif de vaincre le temps –, il ne sera pas suffisant de demander au hérisson de nous en fournir davantage[ix] ou de lire des guides sur la « gestion du temps » qui, ironiquement, nous proposent même d’augmenter encore plus notre rendement par unité de temps, comme l’écrivait Hartmut Rosa en 2010[x]. Que devons-nous « gérer » en fait ? Le hérisson craindra plutôt un mouvement collectif ou une transformation à l’échelle politique et institutionnelle. Aller au-delà du niveau individuel était l’une des conclusions de l’atelier sur la science lente, qui résonne avec le point de vue de Rosa lorsqu’il affirme que le phénomène de l’accélération est profondément ancré dans nos structures sociétales[xi]. On peut déjà voir émerger les premiers indices de réflexions qui naissent, de contre-tendances qui se consolident, de théories qui se forment. Un véritable changement sociétal et culturel semble pourtant loin, car pour cela nous devrions toutes et tous d’abord admettre l’existence du hérisson. Plus encore, selon le sociologue, il faudra admettre que notre rôle de lièvre et les normes temporelles sous-jacentes ne sont pas des phénomènes donnés, mais « socialement construits et politiquement négociables »[xii]. Cette prise de conscience nécessite une conversation publique ouverte et honnête afin de donner un nom, une forme, une couleur, un ton et une âme au phénomène épineux de la modernité tardive et de la vie contemporaine qui est la nôtre.
[6] Hartmut Rosa, Beschleunigung und Entfremdung. Entwurf einer Kritischen Theorie spätmoderner Zeitlichkeit. Suhrkamp, 2013.
[7]Ibid., p. 23 (traduit de l’allemand par l’autrice)
[8]Ibid., p. 41 (traduit de l’allemand par l’autrice)
[9] Maggie Berg et Barbara K. Seeber, The Slow Professor: Challenging the Culture of Speed in the Academy. University of Toronto Press, 2016.
[10] Hartmut Rosa, Beschleunigung und Entfremdung. Entwurf einer Kritischen Theorie spätmoderner Zeitlichkeit. Suhrkamp, 2013, p. 50 (traduit de l’allemand par l’autrice)
[12] Hartmut Rosa, Beschleunigung und Entfremdung. Entwurf einer Kritischen Theorie spätmoderner Zeitlichkeit. Suhrkamp, 2013, p. 83 (traduit de l’allemand par l’autrice)
Cet article est d’abord paru dans le numéro 92 de nos partenaires, la revue À bâbord!
Un texte de Ricardo Peñafiel
Le 11 mars 2022, Gabriel Boric est assermenté comme Président de la République du Chili avec un agenda politique modéré mais néanmoins féministe, plurinational, écologiste et de défense des droits humains et sociaux. Sans appuis suffisants au Congrès, son gouvernement devra compter sur la Convention constituante et, paradoxalement, sur la pression populaire pour mener à bien les réformes nécessaires à la « dénéolibéralisation » du pays. Entre la rue et les urnes, la révolution chilienne avance à pas lents mais fermes.
Parler de révolution pour référer aux changements politiques qui ont lieu au Chili depuis le soulèvement populaire du 18 octobre 2019 (18-O) peut paraître exagéré. Malgré un processus constitutionnel qui mettra sans doute un terme à la Constitution dictatoriale et néolibérale de 1980 et l’élection d’un président issu du Printemps chilien (2011)[i] et d’une gauche parlementaire relativement radicale, peut-on réellement parler d’une révolution en cours au Chili ? Oui, si l’on prend en considération les principales actrices et acteurs de cette révolution, soit les mouvements sociaux – appuyés par une mobilisation massive de plus de 50% de la population dans des manifestations en tout genre – qui ont réussi à promouvoir des changements politiques et culturels beaucoup plus profonds que tout ce que pourra faire le nouveau gouvernement ou l’Assemblée constituante.
« Le néolibéralisme naît et meurt au Chili »
La consigne issue du soulèvement a beau prétendre que « le néolibéralisme naît et meurt au Chili », le gouvernement Boric n’a pas une majorité suffisante au Congrès (des deux chambres législatives) pour faire adopter les réformes nécessaires à un tel démantèlement du néolibéralisme enchâssé dans la Constitution de 1980. En attendant la fin de travaux de la Convention constitutionnelle en juillet, puis leur ratification par plébiscite le 4 septembre 2022, le gouvernement aura beaucoup de difficulté à faire approuver des réformes substantielles. Il continuera à faire face aux attaques incessantes de la droite et du centre ainsi que des médias traditionnels qui, craignant la perte de leurs privilèges, critiquent systématiquement toute initiative du gouvernement autant que de la Constituante.
Néanmoins, après seulement un mois au pouvoir, le gouvernement a déjà abandonné les 139 accusations portées au nom la Loi de sécurité de l’État et a accéléré le processus d’une Loi d’amnistie pour l’ensemble des détenu·es politiques du soulèvement, en plus d’ouvrir une table de discussion pour la réparation des victimes de la répression. Il a également mis un terme à l’état d’exception dans le WallMapu (le territoire du peuple autochtone mapuche) ; a signé l’Accord international environnemental d’Escazú ; a signé la nouvelle loi des eaux, accordant la priorité à la consommation humaine (au-dessus de l’agriculture ou des mines) ; a présenté un projet de loi pour éliminer la dette étudiante et réformer le système de crédit étudiant ; a ouvert les discussions pour une augmentation du salaire minimum et une diminution de la semaine de travail (de 45h à 40h!) ; etc.
La Convention constitutionnelle
Pièce maîtresse de la dénéolibéralisation du Chili, la Convention constitutionnelle est également un acquis direct du soulèvement du 18-O. Le 25 novembre 2019, pour sauver sa peau après un mois de manifestations nationales massives et quotidiennes demandant sa destitution, le gouvernement Piñera signe l’Accord pour la Paix sociale et la Nouvelle Constitution avec la plupart des partis d’opposition. Les manifestations se sont poursuivies avec autant sinon plus d’intensité, méfiantes d’un « accord » signé « entre quatre murs », « dos au peuple », par « les mêmes qui nous ont trahis pendant plus de 30 ans », comme le disent les manifestant·es interviewé·es en décembre 2019 et janvier 2020. Toutefois, Piñera est parvenu à terminer son mandat grâce à l’appui des partis politiques qui ont fini par perdre pratiquement toute légitimité, avec des taux de confiance de 2% en décembre 2019, selon une étude du Centre d’études publiques (CEP)[ii].
La pandémie a finalement contraint le mouvement de contestation à se réarticuler, notamment dans des initiatives pour pallier la faim due au confinement, sans aide étatique, avec des soupes populaires autogérées, regroupées sous la devise « seul le peuple aide le peuple » et autour desquelles s’organisaient des Cabildos Abiertos (Assemblées populaires) délibérant autour de la nouvelle Constitution. La grande majorité (44%) des 155 délégué·es à la Convention constituante viennent d’ailleurs de mouvements sociaux et se regroupent sous des bannières qui évoquent le mouvement de protestation comme Assemblée populaire pour la dignité, La liste du peuple ou Approbation-Dignité[iii].
Lors du référendum sur le processus constitutionnel du 25 octobre 2020, 80% des suffrages ont approuvé la mise sur pied d’une Convention constituante sans participation des partis politiques. Une majorité presque aussi grande de délégué·es de gauche et d’indépendant·es s’est dessinée lors des élections des délégué·es à la Convention constitutionnelle, les 15 et 16 mai 2021. Cette Assemblée constituante se distingue, entre autres, par sa parité parfaite hommes/femmes, par des places réservées aux Premières Nations et par des mécanismes participatifs qui ont permis à près de deux millions de citoyen·nes de promouvoir des projets d’articles constitutionnels. Très tôt, la Convention a affiché ses couleurs en élisant à sa présidence la professeure de linguistique et militante mapuche pour les droits linguistiques des Premières Nations Elisa Loncón, puis la chercheure en santé environnementale, féministe et déléguée de la liste Assemblée populaire pour la dignité Maria Elisa Quinteros.
Parmi les premiers articles déjà approuvés, on remarque la fin de « l’État subsidiaire » (néolibéral), subordonné à la « liberté » du marché, qui se voit remplacé par un « État social et démocratique […] plurinational, interculturel et écologique […] solidaire [et] paritaire [reconnaissant] comme valeurs intrinsèques et inaliénables la dignité, la liberté, l’égalité substantive des êtres humains et sa relation indissoluble avec la nature. La protection et garantie des droits humains, individuels et collectifs sont le fondement de l’État et orientent toute son activité ». Parmi ces droits fondamentaux, on remarque également l’apparition de nouveaux droits, sexuels et reproductifs, le droit à l’identité de genre et les droits de la nature, reconnue comme « sujet de droits », engageant entre autres l’État dans une lutte contre les changements climatiques et la dégradation environnementale.
Sur le plan de la structure de l’État, la nouvelle constitution abolirait le Sénat pour le remplacer par une Chambre territoriale chargée d’assurer une représentation territoriale décentralisée (État régional). Les travaux se poursuivent quant aux détails des droits socio-économiques comme l’éducation, la santé, le travail, le logement, la sécurité sociale ou l’eau, qui sont actuellement subordonnés aux « droits » des entreprises privées. De même, pour les droits humains, on parle de la création d’un Bureau de la défense du peuple (Defensoría del Pueblo), de la pleine intégration des engagements internationaux dans la constitution et de la réforme en profondeur de la police (carabiniers), responsable d’une violation systématique des droits humains[iv] notamment durant la répression du soulèvement du 18-O.
« La révolution sera féministe ou ne sera pas »
Ces changements constitutionnels ne seront que de nobles intentions s’ils ne se traduisent pas en lois et politiques concrètes. Devant faire face à la réaction des anciens pouvoirs et cherchant à gouverner de manière « pragmatique », le gouvernement Boric ne pourra pas et ne cherchera pas à faire une révolution. Comme le disait Boric dans son discours de victoire du 19 décembre 2021, « …nous allons avancer à petits pas, mais de pied ferme ». Toutefois, la révolution a déjà eu lieu. Elle a été fomentée par toutes les luttes qui ont précédé le 18 octobre 2019 et par toutes les actions et nouvelles luttes qui l’ont suivi.
D’abord il y a eu les luttes pour les droits humains qui n’ont jamais cessé de se battre pour la justice et contre l’impunité que la postdictature chilienne a voulu imposer comme gage d’une « démocratie stable ». Ensuite, les luttes étudiantes qui, en 2011, sont parvenues à engendrer le plus grand mouvement de contestation globale depuis la fin de la dictature. Les luttes des Mapuches, également, contre l’occupation de leurs terres par des compagnies extractivistes et un état colonial et dont le drapeau est devenu l’un des symboles de la révolte, comme on peut le voir dans l’image ci-contre. Et ainsi de suite, les luttes écoterritoriales se sont jointes à celles pour le logement, en faveur des droits des migrants, pour la diversité, contre les pensions privées (No+ AFP), et à un ras-le-bol généralisé qui ne se battait plus pour une cause particulière, mais contre le système autoritaire, classiste, raciste, machiste, colonial, extractiviste et néolibéral.
On pourrait dire, à la suite de cette consigne de la révolte, que « la révolution sera féministe ou ne sera pas ». Cette révolution est non seulement féministe, mais surtout intersectionnelle. Elle s’inscrit dans la nouvelle vague féministe latino-américaine qui, tout en luttant pour le droit à l’avortement (avec le foulard vert comme symbole) dénonce toutes les violences (Ni una más [Pas une de plus]) et toutes les formes de domination. Après le « Pañuelazo » (grand coup de foulard [vert]) de février 2018, il y a eu le Mai féministe, une longue grève étudiante féministe entre avril et juin 2018, puis la journée de Grève féministe du 8 mars 2019 qui a regroupé plus de 200 000 personnes à Santiago, comme un prélude du soulèvement. La Grève féministe du 8 mars 2020, en pleine révolte, a regroupé deux millions de personnes à Santiago seulement, marquant la reprise du soulèvement après une trêve d’été.
On se souviendra aussi de la chorégraphie féministe « Un violeur sur ton chemin » qui a fait le tour du monde après avoir été créée dans des manifestations féministes de la révolte chilienne. Les féministes chiliennes, organisées notamment autour du Collectif 8 mars, ont déjà réussi à imposer des changements sociaux d’une ampleur révolutionnaire. Le postulat d’égalité à l’origine de leurs luttes et réflexions s’articule à l’ensemble des autres luttes dans un féminisme intersectionnel, éco-territorial, décolonial, queer, pour la défense des droits de toustes, etc.
Le discours féministe, plurinational, écologiste et de défense des droits humains du gouvernement et les symboles comme la parité et la représentation autochtone à la Constituante ne sont que le reflet de cette révolution intersectionnelle qui continuera à s’étendre dans l’espace politique en reconstruction autant que dans le social.
[iii] La dignité est l’un des principaux symboles du soulèvement dont le principal lieu de rassemblement a été renommé « Place Dignité » (Plaza Dignidad).
[iv] Selon le rapport de la Mission québécoise et canadienne d’observation des droits humains au Chili ayant eu lieu du 18 au 27 janvier 2020 et à laquelle l’auteur a participé. Crise sociale et politique au Chili 2019-2020 Des atteintes systématiques et généralisées aux droits humains, Montréal, Centre international de solidarité ouvrière (CISO), 2020. https://www.ciso.qc.ca/wordpress/wp-content/uploads/Rapport-FR-Mission-DDHHFINAL.pd
Ce texte a été publié dans le recueil Anguilles sous roche: les théories du complot à l’ère du coronavirus. Pour commander le livre, visitez notre boutique en ligne!
Aujourd’hui, le populisme désigne le plus souvent un style politique antiélite basé sur la démagogie et l’instrumentalisation des préjugés. Souvent imprégné de désinformation et de récits conspirationnistes, il a obtenu des succès étonnants aux États-Unis avec Donald Trump et en Europe avec les partis d’extrême droite, et la société québécoise n’y échappe pas. Portrait d’un discours public qui, par ses réponses simplistes, aggrave des problèmes complexes.
Le Québec, comme le reste de l’Occident, subit les conséquences des grands bouleversements qui ont secoué le monde dans les dernières décennies : les gouvernements nord-américains et européens n’ont pas tenu leurs promesses et ont laissé se déployer des crises majeures causées par leur projet de mondialisation néolibérale (écarts de richesse, crises économiques, délocalisation des emplois, insécurités identitaires, etc.) et leurs stratégies géopolitiques (guerres, terrorisme, crise migratoire, etc.). Qui plus est, la pandémie de COVID-19 n’a fait qu’amplifier les angoisses de la population. Pendant que les gens font face à ces problèmes, les élites politiques et économiques persistent à défendre une vision de la société qui semble ne profiter qu’à elles-mêmes. Austérité, inégalités économiques, aveuglement volontaire face aux paradis fiscaux et corruption ont perdu leur effet de surprise au XXIe siècle. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que, selon un sondage CROP demandé par Radio-Canada en février 2017, 58 % des Québécois·es affirment ne plus arriver à croire personne (que ce soit dans les milieux de la politique, des affaires, du milieu scientifique ou des médias), comparativement à 41 % en 2004. Aussi, 72 % estiment que les partis politiques se moquent des préoccupations de la classe moyenne[1].
C’est dans ce contexte que de nouvelles voix s’élèvent : des leaders politiques, des intellectuel·le·s et des personnalités médiatiques qui font fi des normes discursives de la démocratie moderne pour s’adresser au « peuple » sur des enjeux qui lui tient à cœur, et auxquels l’establishment n’a pas su répondre. Au même moment, la population se sent menacée de toutes parts et n’a plus la patience des actions politiquement correctes. Pour cette raison, le populisme s’avère un paradigme de prédilection pour les figures de droite ou d’extrême droite : Donald Trump aux États-Unis, Jair Bolsonaro au Brésil, Victor Orbán en Hongrie, Marine Le Pen en France, Jaroslaw Kaczynski en Pologne, pour ne citer qu’eux.
Par ailleurs, un autre outil qui, comme la rhétorique populiste, peut être adapté à différents contextes sert particulièrement bien ces personnalités : le conspirationnisme. Même si ce mouvement n’entretient pas une relation exclusive avec le populisme, ces deux phénomènes cultivent un lien privilégié. En effet, le politologue islandais Eirikur Bergmann observe que « la montée fulgurante des partis populistes de droite coïncide avec une diffusion grandissante des théories du complot, et démontre que ces organisations politiques utilisent fréquemment le conspirationnisme comme levier pour promouvoir leurs idées et obtenir plus d’appuis[2] ».
Bien que le Québec ne compte aucun parti de droite radicale ou à tendance conspirationniste à l’Assemblée nationale, plusieurs signes démontrent que la rhétorique populiste est utilisée par ses élites. Cela, alors que les théories du complot sont de plus en plus ouvertement débattues dans l’espace public, mais aussi alimentées par les réseaux sociaux, Internet et certains médias de droite comme Radio X.
Devrait-on pour autant s’inquiéter d’un tel phénomène ? Le fait de s’attarder aux préoccupations et aux idées d’une prétendue « majorité silencieuse » est-il garant d’une émancipation collective ou annonce-t-il plutôt la désintégration de la cohésion sociale nécessaire à la démocratie ? Pour faire état de la situation de façon juste et éclairée, il convient d’analyser parallèlement les conditions d’émergence du populisme et du conspirationnisme, puis d’établir des liens entre leurs stratégies rhétoriques. Ces points communs nous permettront d’expliquer la popularité croissante de ces deux tendances et de comprendre les conséquences sociopolitiques d’une telle alliance.
Peuple contre élites
Depuis l’élection de Donald Trump à la tête de la première puissance économique mondiale, le terme « populisme » est sur toutes les lèvres. Malgré son utilisation fréquente, les spécialistes peinent à expliquer le concept succinctement puisqu’il peut prendre plusieurs formes. Dans cette perspective, le journaliste politique John B. Judis n’en définit pas l’essence, mais observe une distinction importante : si les populistes de gauche opposent seulement les intérêts du peuple à ceux des élites traditionnelles, « les populistes de droite défendent le peuple contre une élite qu’ils accusent de choyer un troisième groupe, qui peut être, par exemple, les immigrant[·e·]s », explique-t-il. Dans l’usage courant, c’est cette dernière acception qui prévaut[3].
En effet, selon Michel Seymour, qui est professeur de philosophie à l’Université de Montréal et dont nous avons recueilli les propos par visioconférence, le populisme désigne la plupart du temps un discours utilisé par la droite, généralement vu d’un mauvais œil justement parce qu’il ostracise certaines minorités. Alors que le noyau neutre de sa définition se résumerait par l’idée que des politicien·ne·s ou des intellectuel·le·s s’en prennent à une élite en s’appuyant sur des idées admises par le peuple, son sens connoté négativement laisse entendre que « ce que l’on reconduit comme arguments, ce sont les préjugés de la population, et même si l’on sait qu’ils sont faux, on va les exploiter pour obtenir des avantages politiques[4] ». Pour sa part, le sociologue Philippe Bernier Arcand remarque que la rhétorique populiste consiste également en « une valorisation — une survalorisation même — du peuple. C’est penser que les élites sont toujours disqualifiées pour parler au nom du peuple[5] ». On se retrouve donc en présence d’un discours qui préfère les solutions simplistes de la « raison populaire » à l’opinion des expert·e·s, dont on se méfie.
Le populisme partage ainsi ce trait caractéristique avec le conspirationnisme : l’utilisation d’un style de communication extrêmement simplifié et la proposition de solutions qui le sont tout autant[6]. Plusieurs expert·e·s notent d’ailleurs que l’imaginaire conspirationniste fait toujours partie des mouvements populistes. À ce propos, le philosophe Pierre-André Taguieff affirme : « Les populistes dénoncent les puissances cachées qui confisquent le pouvoir et l’exercent secrètement à leur seul profit. C’est pourquoi, dans toutes les formes de populisme politique observables depuis la fin du XIXe siècle en Occident, l’on rencontre des récits complotistes[7]. » Ce recours aux théories du complot tend à se voir redynamisé par certains événements importants, mais dont les enjeux s’avèrent complexes, comme l’assassinat de John F. Kennedy, les attentats du 11 septembre 2001 ou l’apparition de virus comme la COVID-19 à l’échelle planétaire[8]. « La pandémie n’a fait qu’exacerber ce qui était latent (en fait de théories du complot), ce qui existait déjà et qui a toujours un peu été la trame de fond de tous les types de populisme, mais surtout d’un populisme de droite ou d’extrême droite », nous explique Martin Geoffroy, sociologue et directeur du Centre d’expertise et de formation sur les intégrismes religieux et la radicalisation (CEFIR) lors d’une entrevue téléphonique[9]. Selon lui, les récits conspirationnistes classiques, dont l’existence semble se perpétuer de façon cyclique, représentent un bassin dans lequel les populistes vont nécessairement aller puiser[10].
Dans le populisme identitaire autant que dans le conspirationnisme, on constate une logique qui divise : la dichotomie que l’on tente d’imposer à l’imaginaire social définit la majorité comme le « vrai peuple » et le place en victime dont le combat vertueux doit être mené contre les élites et les minorités afin de protéger sa noble identité historique. Par exemple, Philippe Bernier Arcand, auteur de Populisme et islamophobie au Québec, soutient que « dans les mouvements populistes des démocraties occidentales, l’islam semble faire consensus dans le rôle de la menace[11] ». Du côté du conspirationnisme, on retrouve entre autres la fameuse théorie du « grand remplacement », voulant que les peuples « de souche » soient remplacés par des gens venus d’ailleurs. En fait, « les mouvements d’extrême droite supposent souvent que le grand remplacement serait “quelque chose d’organisé, d’orchestré par des élites, décrites comme multiculturalistes et globalistes, donc qu’il y a une forme de complot”[12] ». Il s’agit là d’un élément essentiel : le populisme consiste en un style de politique où des leaders utilisent des stratégies comme la polarisation et l’appel à l’émotion. Cela, pour mieux justifier leur légitimité lorsqu’ils ou elles se présentent comme étant en mesure de défendre le peuple face aux menaces qu’ils ou elles identifient et dont ils ou elles amplifient l’importance. C’est un paradoxe auquel les victimes du populisme sont aveugles : on crée une mise en scène de leur autonomisation (empowerment) afin de profiter de leurs faiblesses psychosociales. Il est vrai que la mondialisation et le néolibéralisme ont produit des inquiétudes identitaires et économiques légitimes. Or, des populistes comme Donald Trump, même s’ils font partie de l’élite et qu’ils signent des projets de loi qui défavorisent économiquement la majorité des gens, se servent de l’affect populaire pour blâmer d’autres groupes de la population comme les médias ou des minorités comme les musulman·e·s et les Mexicain·e·s. Cela représente un moyen efficace pour détourner l’attention et dissimuler leurs contradictions.
D’ailleurs, l’évocation des récits complotistes vise le même but, avec une adaptabilité encore plus grande des faits et de la vérité. Ainsi, elle « permet d’affirmer l’existence d’un ennemi volontairement mal intentionné », de démoniser — parfois littéralement — ses adversaires et d’établir une vision manichéenne où la rationalité est reléguée au second plan, selon Jérôme Jamin, professeur de science politique et de philosophie politique à l’Université de Liège en Belgique[13]. Par conséquent, même si les populistes affirment vouloir défendre les intérêts du peuple, on peut deviner pourquoi l’expression sert bien souvent à discréditer ou à insulter : elle évoque l’exacerbation et l’exploitation de bas instincts (peur, colère, haine, etc.) pour manipuler psychologiquement la masse que les populistes prétendent défendre. C’est particulièrement vrai lorsque ces personnalités utilisent le conspirationnisme pour établir une profonde division morale (le Bien contre le Mal), ainsi que pour « consolider l’idée qu’un danger est imminent et que la catastrophe est déjà partiellement engagée[14] ».
Il convient toutefois de préciser que les théories du complot existent indépendamment du politique. C’est un univers autonome qui aide certaines personnes à répondre à différents besoins inconscients et à justifier des attitudes ainsi que des postures psychologiques ou sociales. Pour Martin Geoffroy, il existe deux caractéristiques importantes dans l’argumentation conspirationniste : le biais d’intentionnalité (tous les événements découlent d’une intention humaine) et l’effet de révélation (la satisfaction de démystifier et de dénoncer une situation)[15]. Grâce à de tels mécanismes psychologiques, « le cours du monde devient maîtrisable », explique Pierre-André Taguieff. Pour lui, « [i]dentifier les puissances obscures et mauvaises qui mènent le monde, c’est commencer d’agir contre elles. La force des croyances conspirationnistes vient donc de ce qu’elles produisent deux illusions rassurantes : expliquer l’inexplicable et maîtriser l’immaîtrisable[16] ». On pourrait affirmer que les récits conspirationnistes fonctionnent de manière à apaiser ses adeptes avec la vision limpide d’un monde ordonné où tout est facilement explicable. En effet, Jérôme Jamin conçoit que l’imaginaire complotiste « renvoie d’abord à une explication du monde où tout semble organisé, lié et interconnecté, où tout a été voulu et programmé par quelques conspirateurs [ou conspiratrices] qui contrôlent le monde (…) L’imaginaire renvoie ensuite à un monde idéal qui devrait naturellement être ordonné s’il n’avait fait l’objet d’une prise de contrôle par les ennemis du peuple ou de la nation[17] ».
Les théories du complot sont donc des récits qui possèdent un attrait indéniable pour ceux et celles qui souhaitent « échapper à tout prix à l’anxiété liée au sentiment de la marche chaotique du monde », car ils répondent à leur besoin d’ordre et de stabilité, tout en permettant de circonscrire aisément leurs ennemis, la cause de tous leurs malheurs[18]. Il n’est alors pas surprenant que plusieurs leaders populistes cherchent à tirer profit de ces schémas narratifs envoûtants pour faire bonne figure et réécrire leur histoire. Par exemple, le mouvement QAnon, qui est né aux États-Unis en 2017 et qui dénonce la corruption de politicien·ne·s soi-disant pédosatanistes, regroupe plusieurs grandes théories du complot et promeut l’idée que Donald Trump est un sauveur[19]. C’est ce genre d’avantages politiques qui a mené, selon Eirikur Bergmann, à « l’émergence de ce qui a été désigné comme la politique de la post-vérité où le trop-plein d’information noie les faits et où le discours public fait plutôt appel aux émotions et aux croyances personnelles »[20].
Populisme et conspirationnisme au Québec
Même si ces tendances ont pris des formes plus radicales aux États-Unis et en Europe, cela ne signifie pas que le Québec en est épargné. Dans son ouvrage Droitisation et populisme, Frédéric Boily apporte des réflexions sur la plus récente phase de droitisation dans la vie politique occidentale, soit celle à laquelle on assiste depuis la crise financière de 2008. Pour ce spécialiste de la politique canadienne et québécoise, cette tendance est accentuée par « les partisan[·e·]s d’une droite nationaliste et identitaire (qui) insistent sur la nécessité de préserver l’identité culturelle[21] ». D’ailleurs, on peut déjà apercevoir les symptômes d’une logique populiste s’insinuant dans l’espace public au Québec, à commencer par un certain déplacement des grands partis vers la droite identitaire, du moins dans quelques-unes de leurs politiques. Ce glissement prend racine dans les peurs qui tenaillent les Québécois·es. À cet égard, le sondage CROP mentionné plus haut révélait plusieurs données tout à fait étonnantes. On y apprenait notamment que 70 % des sondés estiment que l’on se préoccupe davantage des besoins des minorités que de ceux de la majorité, que 32 % voudraient interdire l’immigration musulmane et que 75 % voudraient faire passer un test de valeurs aux nouveaux immigrants, comme le proposait et l’a finalement instauré la CAQ (Coalition Avenir Québec) le 1er janvier 2020[22]. En parcourant tous les résultats statistiques de l’étude, qui démontrent également une méfiance sans équivoque envers les élites, on réalise l’existence d’un profond malaise identitaire.
Au Québec, le populisme a connu un moment charnière avec la Charte des valeurs défendue par le PQ (Parti québécois). À cet effet, Michel Seymour affirme que cette formation politique voulait instrumentaliser des préjugés populaires qui se sont répandus dans tout le monde occidental après les attentats terroristes du 11 septembre 2001 et qui se sont renforcés avec la présence et les actions du groupe État islamique[23]. Bien sûr, ce type d’événements frappe l’imaginaire collectif. « Comprenant cela, on exploite les réactions viscérales des gens pour réanimer, dans le cas du PQ, les espoirs nationalistes du parti, sachant que moins on voit de musulman[·e·]s, plus on a peur d’eux [et d’elles] [24]. » Ainsi, malgré une faible présence de musulman·e·s dans la province, le PQ a encouragé l’idée d’une menace de l’islam. Par contre, le philosophe rappelle qu’il ne représente pas le seul parti à profiter des peurs démesurées des gens : la Charte des valeurs était appuyée par 60 % de la population, parmi laquelle plusieurs votaient pour d’autres partis. « Depuis ce temps-là, on se partage les choses, jusqu’au PLQ (Parti libéral du Québec) avec son projet de loi interdisant le niqab dans l’espace public », résume-t-il[25]. Alors que les autres partis cherchent seulement des gains en avantages politiques, le PQ souhaite réactiver le projet nationaliste et souverainiste en exploitant les dangers qui guetteraient le peuple québécois, tout en démontrant que le Canada, défenseur du multiculturalisme, se rend complice de ces menaces. Seymour croit que « si cette charte avait été adoptée et contestée devant les tribunaux jusqu’à la Cour suprême, ça aurait créé un grand clivage identitaire entre le Québec et le Canada, ce qu’espéraient les péquistes[26] ». La souveraineté serait donc posée comme solution ultime pour protéger l’identité de la majorité.
Pour ce qui est de la CAQ, avant son accession au pouvoir en 2018, sa plateforme électorale était plus simple et pouvait laisser présager un style de populisme trumpien. Dès 2016, on comparait même son chef François Legault à Donald Trump — une analogie qui ne l’embarrassait pas à l’époque —, car il proposait certaines solutions radicales, mais peu crédibles et difficilement applicables [27]. Pour rassurer le peuple face à une supposée menace démographique, la CAQ entendait diminuer le nombre d’immigrant·e·s accepté·e·s chaque année par le Québec et faire grimper le taux de natalité. Elle voulait également réduire les impôts, une mesure à première vue bénéfique pour les « gens ordinaires », selon ses termes, mais qui encourage paradoxalement un système profitant à l’élite et accentue les écarts de richesse de manière constante depuis les années 1980. Or, depuis que la CAQ a formé un gouvernement majoritaire en 2018 et qu’il a fait face à la pandémie de COVID-19, la comparaison avec Donald Trump ne tient plus. Bien sûr, le parti a parfois essayé de satisfaire la droite nationaliste, celle qui réclame un contrôle accru de l’immigration, mais il « n’est pas similaire aux formations politiques qui prônent une réduction draconienne de l’immigration ou une fermeture des frontières » selon Frédéric Boily[28]. Il ajoute que « si l’on veut parler de populisme, alors il faut parler d’un populisme soft qui se contente de répondre à des inquiétudes, mais en se refusant à endosser les discours les plus extrémistes[29] ». Rappelons finalement que le type de discours beaucoup plus posé de François Legault détonne du style incendiaire et provocateur qu’utilisait Donald Trump alors qu’il était à la tête des États-Unis, sans oublier son recours fréquent aux mensonges et aux théories du complot.
Enfin, on pourrait dire que le PLQ s’est lui aussi engagé dans le jeu du populisme en proposant en octobre 2017 la Loi 62 sur la neutralité religieuse, qui mise surtout sur les apparences puisque les contrevenant·e·s ne sont pas pénalisé·e·s. C’est cette loi qui a été en partie modifiée par la Loi 21 sur la laïcité de l’État adoptée en juin 2019.
À la lumière de ces observations, force est de constater que le populisme québécois a parfois entraîné ces partis à faire preuve de clientélisme et à prioriser la majorité aux dépens des minorités, tout particulièrement en ce qui a trait aux individus que l’on associe à l’islam. Toutefois, au Québec, les épisodes de populisme ne se sont pas traduits par la normalisation des théories du complot au sein des grands partis provinciaux. Aussi, comme l’indique le sociologue Gérard Bouchard, « nous n’avons pas, dans les médias, l’équivalent de Fox News et de Rupert Murdoch ni, dans le monde des idées, de puissants think tanks réactionnaires abondamment financés par des milliardaires cyniques (comme les frères Koch) voués au sabotage de la démocratie, des institutions et de l’éthique publique[30] ». C’est plutôt dans certains médias alternatifs et sur Internet que le mouvement conspirationniste a pris de l’ampleur, mais cela ne doit surtout pas être sous-estimé.
Affaiblir la démocratie
Certaines personnes comprennent difficilement pourquoi le populisme est si mal perçu, puisqu’il implique a priori la défense des intérêts du peuple et de son identité. Chantal Delsol, intellectuelle conservatrice et auteure de Populisme : les demeurés de l’histoire, parle d’un·e candidat·e populiste comme celui ou celle qui obtient l’appui des milieux populaires et qui répond à ce qu’exige le peuple. « Mais n’est-ce pas là précisément le but de la démocratie ? Existerait-il un mauvais peuple, un peuple qui n’aurait que des caprices, et jamais des pensées ? », se demande-t-elle[31]. Pourtant, la philosophe française rappelle que dès la première démocratie, les grands penseurs grecs comme Aristote et Platon déplorent que la population en assemblée « trépigne et jette dans tous les sens des jugements à l’emporte-pièce, aussi excessifs que contradictoires[32] ». Ils la comparent souvent à un animal que l’on doit retenir ou dompter. Bien que ce soit une question encore débattue aujourd’hui, et qui nécessite une réflexion approfondie axée sur les mécanismes démocratiques, on comprend qu’il serait mal avisé d’obéir à toutes les opinions et les passions qui circulent au sein de la population, surtout lorsqu’elle se voit placée dans un monde de changements et de crises dont les facteurs semblent particulièrement complexes pour le commun des mortels.
De plus, même si les leaders populistes prétendent défendre et incarner la volonté du peuple, quelques problèmes importants nous permettent de douter que la démocratie s’en porte mieux. D’abord, leur message consiste à dire qu’eux ou elles seul·e·s représentent le peuple, ce qui enlève de facto la légitimité à l’opposition[33]. Ensuite, il est évidemment impossible de se faire le porte-voix neutre d’une volonté populaire qui devrait, en plus, être monolithique. En fait, les populistes doivent inévitablement construire à la fois le peuple et sa volonté. Enfin, les institutions qui assurent le maintien d’une démocratie saine comme les parlements et les contre-pouvoirs, ainsi que les mécanismes de participation citoyenne, sont rendues obsolètes par cette vision. Au fond, les populistes n’ont pas véritablement à cœur la démocratie, car en plus de s’opposer aux élites (seulement pour les remplacer et non pour renverser la hiérarchie), ces personnes s’opposent au pluralisme, c’est-à-dire à un système qui accepte une diversité d’intérêts politiques. C’est la thèse principale de Jan-Werner Müller dans Qu’est-ce que le populisme ?. Il y déclare que « c’est avant tout leur revendication morale d’un monopole de la représentation qui fait réellement des populistes ce qu’ils [et elles] sont, et qui fait d’eux [et d’elles] et de leur rapport à la démocratie un problème préoccupant[34] ».
À cet égard, les cercles conspirationnistes ne sont pas en reste : on peut y observer une tendance radicalement antidémocratique, à la fois dans leurs structures souvent autoritaristes et militaristes ainsi que dans leur désir de renverser le gouvernement, comme on l’a vu avec QAnon et l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021[35]. Or, il faut rappeler que les théories du complot ont nourri l’extrémisme à travers l’histoire, de Hitler aux jihadistes contemporains. « Le complotisme est un mode de construction de l’ennemi absolu, défini par ses objectifs : la domination, l’exploitation ou l’extermination de certains groupes humains » selon Pierre-André Taguieff [36]. La récupération des récits conspirationnistes par les figures populistes n’est donc pas une bonne nouvelle pour le futur de la démocratie. Eirikur Bergmann, dans Conspiracy & Populism: The Politics of Misinformation, démontre que « le fait d’être exposé[·e] aux théories du complot réduit la confiance envers les institutions gouvernementales. Par conséquent, la prolifération des théories du complot peut affaiblir la démocratie et la confiance sociale[37] ». Cela a également mené plusieurs individus à la radicalisation, parfois même aux crimes violents, et les mouvements comme QAnon, qui s’étend mondialement, font perdurer ce schéma. Lorsqu’on croit par exemple que les élites sacrifient des enfants ou qu’ils utilisent des vaccins pour éliminer une partie de la population, l’expression « aux grands maux les grands remèdes » signifie dans ce cas que certain·e·s adeptes basculeront inévitablement dans l’extrémisme.
Amplification numérique
L’essayiste Philippe Bernier Arcand, également professeur en communication sociale à l’Université Saint-Paul à Ottawa, est d’avis que les médias participent au problème en alimentant la polarisation, entre autres par rapport à la communauté musulmane. Il accuse les médias d’avoir trop insisté sur certains sujets. Ainsi, ils « encourageaient l’islamophobie en citant des cas anecdotiques qu’ils ne cessaient de montrer et de remontrer », parfois en laissant s’immiscer de fausses nouvelles, comme en 2017 dans ce reportage infondé de TVA « qui affirmait que les dirigeants de la mosquée avaient demandé à un entrepreneur qu’il n’y ait aucune femme présente sur un chantier qui se trouve devant la mosquée, lors de la prière du vendredi[38] ». Le sociologue pense que le populisme est appelé à durer grâce à sa présence importante dans les médias. Selon lui, ce que l’on y répète devient un discours acceptable ou, du moins, défendable. Il donne l’exemple de « toutes ces émissions de débats où l’on invite des polémistes qui défendent parfois des idées associées à l’extrême droite, ce qui a pour effet de légitimer ces idées[39] ».
Si, grâce à de tels mécanismes, les médias traditionnels représentent des lieux propices au développement d’une logique populiste, les médias socionumériques comme Facebook ou Twitter poussent le phénomène encore plus loin. À ce propos, nous avons rencontré Lena Hübner, doctorante en communication à l’Université du Québec à Montréal, pour approfondir la question. Elle est convaincue que l’information circule plus rapidement et en plus grande quantité grâce à Internet, et que cela joue un rôle de catalyseur dans le cas du populisme[40]. Toutefois, elle nuance la responsabilité de ces plateformes en ligne : « Le problème n’est pas seulement Facebook, c’est aussi la littératie numérique ; les gens ne comprennent pas comment l’information est produite[41]. » Ce n’est pas nouveau : on éprouve souvent de la difficulté à distinguer les faits des opinions, ou les informations valables de celles qui ne le sont pas. Et Internet ne règle aucunement ce problème. Au contraire, il facilite le brouillage et le mélange des genres, devenant par le fait même un terreau fertile pour les théories du complot. « L’accroissement des flux d’information, notamment par l’effet du Web qui charrie indistinctement le vrai, le faux et le douteux, produit mécaniquement une haute diffusion des rumeurs de complots, qui peuvent prendre la forme de “rumeurs solidifiées”, et des explications “alternatives” de style complotiste », explique M. Taguieff [42].
Parallèlement, on assiste à une autre tendance inquiétante : le microciblage. Ce nouveau paradigme encouragé par Facebook et Google se révèle extrêmement lucratif, car il cerne plus précisément le profil des individus. L’information devient une marchandise et sa validité n’a plus d’importance ; si un individu consomme de fausses nouvelles et des théories du complot, les réseaux sociaux vont lui en suggérer encore plus. Le modèle plaît aux entreprises autant qu’aux organisations politiques, mais s’accomplit au détriment de l’ouverture d’esprit, avec les risques que cela comporte. En effet, Lena Hübner explique que « le fait de se retrouver dans un groupe partageant exclusivement les mêmes opinions que soi entraîne une polarisation et une escalade vers une certaine radicalisation[43] ». En fait, « le danger, c’est de passer à côté du débat public. Si l’on satisfait toujours une tranche de la population en lui présentant l’information qu’elle veut entendre, on ne l’affronte pas à toutes les autres, et l’on peut perdre la vue d’ensemble », juge-t-elle [44].
Or, si les nouvelles véridiques et les fausses nouvelles partent sur un pied d’égalité, ces dernières se répandent à une vitesse considérablement plus grande. Une étude du Massachusetts Institute of Technology (MIT) publiée en 2018 a révélé que sur Twitter, « les fausses nouvelles sont 70 % plus susceptibles d’être repartagées que les nouvelles véridiques. Également, les nouvelles véridiques prennent environ 6 fois plus de temps à atteindre 1 500 personnes que les fausses nouvelles[45] ». Mais pourquoi ? Les trois chercheurs derrière ce projet croient que la nouveauté des fausses nouvelles, l’impression que leur auteur·e sait quelque chose que les autres ne savent pas et l’implication d’émotions plus intenses sont des hypothèses plausibles pour expliquer le phénomène[46].
Finalement, dans ce mode de communication où l’on accorde autant d’importance aux messages anonymes que ceux qui proviennent de sources reconnues pour leur expertise, la distinction entre le vrai et le faux devient problématique. Pire encore, le faux se répand plus rapidement et profondément. Ainsi, Internet encourage l’érosion du lien social en amplifiant les mécanismes utilisés par le populisme et le conspirationnisme, et gonfle les rangs de ces deux mouvances en facilitant le réseautage.
Diviser pour régner
Tout compte fait, le populisme et les théories du complot naissent en réponse au sentiment d’une sécurité perdue dans un monde chaotique où une simplification manichéenne peut apaiser les consciences. Le monde occidental vit de nombreuses incertitudes quant à son avenir. De plus en plus, notre confort et notre sécurité, souvent acquis aux dépens du reste du monde, sont remis en question, mais dans ce retour du balancier, on refuse de reconnaître nos torts. Dans cette optique, le populisme, couplé au conspirationnisme, nourrit un paradigme où la fin justifie les moyens : il faut conserver les acquis de la majorité à tout prix, quitte à esquiver certaines institutions démocratiques ou à tordre les faits, voire à inventer des « faits alternatifs ». Sa logique, qui s’insinue dans l’espace public en instrumentalisant le contexte sociopolitique, la xénophobie ambiante et les mécanismes médiatiques, semble contagieuse. Mais ce type de discours peut-il perdurer sans s’effondrer sous le poids de ses propres paradoxes ? Car si la figure populiste parle au peuple en cultivant ses peurs, sa colère, et parfois ses angoisses paranoïaques, c’est souvent pour faire oublier le fait qu’elle aussi, comme l’establishment, veut servir ses propres intérêts, au détriment des autres et de la vérité ; diviser pour régner.
Or, plusieurs espèrent encore que cette rhétorique trompeuse se retournera contre elle-même. On la renversera « en insistant sur la puissance de l’action collective, réel oxygène de la vie démocratique », prédit Gabriel Nadeau-Dubois, porte-parole de Québec solidaire et politicien se réclamant d’un certain populisme de gauche[47]. De l’autre côté du spectre politique, en avril 2021, l’ancien animateur et chroniqueur Éric Duhaime est élu chef du Parti conservateur du Québec. Il semble représenter parfaitement la figure populiste identitaire usant d’un discours démagogue et d’un ton conspirationniste. Lors de son discours de victoire, il a affirmé vouloir « défendre les gens ordinaires » et ceux « qui se font traiter à tort et à travers de complotistes, de covidiots, de touristatas ou même de pissous par François Legault et une élite médiatique et politique qui a perdu le contact avec la réalité du monde ordinaire[48] ». Cela pourrait bien représenter un point culminant pour l’alliance du populisme et des théories du complot au Québec, dépendamment des limites qu’il est prêt à franchir pour plaire à base électorale et de la sensibilité de la population québécoise à ce type de discours.
[2] Traduction libre de Eirikur Bergmann, Conspiracy & Populism: The Politics of Misinformation, Cham: Palgrave Macmillan, 2018.
[3] Traduction libre de John B. Judis, The populist explosion: how the great recession transformed American and European politics, New York: Columbia Global Reports, 2016.
[4] Michel Seymour, propos recueillis par Alexandre Maheu le 15 novembre 2017.
[5] Philippe Bernier Arcand, Populisme et islamophobie au Québec, Québec : Presses de l’Université Laval, Collection Verbatim, 2017.
[6] Martin Geoffroy, propos recueillis par Alexandre Maheu le 29 mars 2021.
[37] Traduction libre de Eirikur Bergmann, Conspiracy & Populism: The Politics of Misinformation, Cham: Palgrave Macmillan, 2018.
[38] Philippe Bernier Arcand, Populisme et islamophobie au Québec, Québec : Presses de l’Université Laval, Collection Verbatim, 2017; Pierre St-Arnaud, « Controverse autour d’une mosquée et de femmes sur un chantier », Le Soleil, 13 décembre 2017. https://www.lesoleil.com/actualite/controverse-autour-dune-mosquee-et-de…
[39] Philippe Bernier Arcand, Populisme et islamophobie au Québec, Québec : Presses de l’Université Laval, Collection Verbatim, 2017.
[40] Lena Alexandra Hübner, propos recueillis par Alexandre Maheu le 20 novembre 2017.
Ce texte est extrait du quatrième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!
Notice biographique : À moins d’un mois d’intervalle, l’auteur est devenu père, puis professeur de sociologie. Ni dans l’un ni dans l’autre domaine, il n’avait reçu de formation. Depuis, il tente comme faire se peut de ménager la chèvre et le chou. Quand la vie lui laisse du temps pour la recherche, il essaie de répondre à la trompeusement simple question: qu’est-ce que l’argent?
On ne va pas chez Ikea pour flâner. On peut d’autant moins y flâner à son aise, d’ailleurs, qu’il faut généralement pour s’y rendre prendre sa voiture et voyager loin à la périphérie des villes. De toute façon, il est ardu de véritablement flâner chez Ikea, puisque si l’on s’y promène, c’est en suivant, en troupeau, un parcours prédéterminé duquel il est hasardeux de dévier.
De ce point de vue, les magasins Ikea diffèrent sans doute beaucoup des célèbres passages dont parle Walter Benjamin dans son essai intitulé Paris, capitale du XIXe siècle; ces galeries marchandes que l’on peut encore observer aujourd’hui dans certains quartiers parisiens.
On comparerait vainement à ces passages l’architecture toujours identique des magasins Ikea. Les premiers mettaient à profit les nouvelles techniques de construction permises par la révolution industrielle, dont l’emploi inédit du fer forgé en support des verrières distinctives servant à leur éclairage naturel. Quant aux seconds, hormis l’aspect criard de leur devanture aux couleurs du drapeau suédois, rien ne les distingue, à première vue, de n’importe quelle autre big box ponctuant nos déserts commerciaux de banlieue.
Non, ce lieu ne semble pas fait pour attirer les badauds et les poètes. On aurait peu de chances d’y croiser quelque épigone du flâneur baudelairien dont parle Benjamin, errant de par les rues et les passages de Paris à la recherche des fulgurances de la nouveauté dans un univers de plus en plus homogène. Toutefois, comme aux yeux d’un Baudelaire observant ses contemporain·e·s au gré de ses déambulations urbaines, il se trouve quand même, chez Ikea aussi, une certaine forme de poésie.
S’y donnent en effet à voir les petites et les grandes joies, les petits et les grands drames qui se jouent dans la négociation des projets domestiques, parmi ces couples et ces familles qui y viennent pour rêver d’un chez-soi à leur image. Ce qu’il y a de poétique, chez Ikea, c’est justement cette part de rêve, ce rêve spéculaire où l’identité du chez-soi se construit dans le miroitement des marchandises.
Dans la première phrase de sa grande œuvre, Le Capital, Karl Marx écrivait ceci : « La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s’annonce comme une immense accumulation de marchandises. » Or, il n’y avait pas là seulement le fruit de l’extraordinaire accélération des rythmes de la production impulsée par la machine à vapeur. Cette accumulation signalait aussi une transformation profonde de l’imaginaire, voire de l’individualité.
La production de masse suppose, en effet, une consommation de masse. Telle était bien la fonction des passages parisiens, glorieux et lointains ancêtres de nos centres commerciaux, que de magnifier et de mettre en scène les marchandises tout droit sorties des usines. On s’y promenait donc non seulement pour y acquérir les dernières nouveautés exposées aux vitrines, mais aussi pour s’en imprégner symboliquement. L’accumulation des marchandises composait ainsi un spectacle pour les sens.
La marchandise se fait ainsi objet de fantasme. Pour Benjamin, qui parle à cet effet de « fantasmagorie », ce caractère hallucinatoire de la marchandise apparaît comme un aspect déterminant de la culture capitaliste. Au XIXe siècle, les fantasmagories étaient des sortes de spectacles de son et lumière, où l’on visait à produire des émotions fortes par l’usage de lanternes faisant apparaître fantômes et autres créatures. Le mot « fantasme » vient d’ailleurs du terme grec signifiant fantôme. En ce sens, la marchandise s’avère donc hantée, possédée par un esprit, par un fantôme, et c’est pourquoi elle suscite aussi des émotions.
Cela, Marx en avait eu l’intuition en critiquant ce qu’il appelait le « fétichisme de la marchandise », soit la croyance que celle-ci posséderait une valeur intrinsèque, une valeur d’échange qui serait l’analogue de l’esprit divin habitant un objet fétiche. Mais Benjamin va plus loin en montrant comment ce fétichisme ou cette fantasmagorie se déploie dans une expérience concrète, dans l’expérience sensible et affective qui consiste à se promener dans un espace servant essentiellement à susciter un désir de consommation.
Dans le monde devenu capitaliste, toutefois, la marchandise n’est pas désirée en tant que telle. En tant qu’objet concret, issu de l’exploitation du travail humain, la marchandise n’est plus qu’un simple écran sur lequel on projette des aspirations idéales. La fantasmagorie marchande ne vise donc pas tant à susciter le désir de l’objet marchand lui-même qu’à faire naître autour de lui tout un imaginaire de la satisfaction et du bien-être dans lequel l’individu est appelé à se reconnaître.
C’est pourquoi la fantasmagorie marchande trouve son expression dans le « style » et son lieu de prédilection, au sein du domicile. Cela, Benjamin l’a bien perçu, comme le donne à voir le fragment de son essai portant sur la décoration intérieure. La déco exemplifie parfaitement la façon dont l’individualité est appelée à se construire dans un rapport imaginaire ou fantasmé avec les objets de consommation. C’est en effet par une combinaison originale et personnalisée de marchandises que l’individu compose et aménage un chez-soi censé lui ressembler.
Pourtant, le caractère propre de la marchandise, c’est d’être impersonnelle. Issue d’une production de masse, la marchandise est par définition standardisée, disponible en milliers d’exemplaires tous identiques. Il n’y a donc rien d’original à posséder une marchandise que possèdent aussi des milliers d’autres gens. Or, le rôle du designer, évoqué par Benjamin dans la figure de Henry Van de Velde, un des pionniers des arts décoratifs, c’est justement de styliser la marchandise, de lui donner des qualités esthétiques qui permettront de l’investir affectivement, de la percevoir comme unique, et ainsi de l’intégrer dans la construction fantasmatique d’une identité personnelle.
C’est précisément en cela que consiste la poésie du Ikea, enseigne qui met tant à l’honneur ses propres designers. En effet, qu’est-ce qui fait la particularité des magasins Ikea? À n’en pas douter, c’est la salle d’exposition par laquelle on doit passer avant d’atteindre l’entrepôt du magasin, où l’on peut enfin prendre possession des marchandises qu’on vient y acheter. Or, cette salle d’exposition est conçue un peu comme un labyrinthe, dans lequel on déambule pour s’imprégner du fantasme des objets qui y sont mis en scène dans des simulacres d’intérieurs domestiques.
On passe ainsi de la cuisine au salon, puis de la chambre des maîtres à celle des enfants, en étant invité·e·s, sommé·e·s, de s’imaginer ce même décor chez soi, à la maison. Parcourir la salle d’exposition, c’est ainsi s’approprier de façon imaginaire les marchandises qui y sont exposées, afin de se construire le fantasme d’un chez-soi censé correspondre à notre identité et à nos goûts personnels.
Toutefois, ce qui est frappant, chez Ikea, c’est que cette scène fantasmagorique de la salle d’exposition s’évapore aussitôt qu’on en sort pour entrer dans l’entrepôt, où il s’agit maintenant de repérer l’étagère où sont stockées les boîtes correspondant aux objets sélectionnés à l’étape précédente. Or, c’est à cet endroit que réside le génie – ou le fantôme – d’Ingvar Kamprad, le fondateur d’Ikea.
Son génie, c’est d’avoir eu le premier l’idée du meuble en kit et de son emballage à plat qui permet de réaliser des économies formidables sur les coûts de transport et d’entreposage. Ainsi, lorsqu’on entre dans l’entrepôt, on se retrouve dans le monde parfaitement froid et fonctionnel de la marchandise; de la marchandise telle qu’elle est en réalité, et telle qu’elle ne peut qu’exister dans sa seule raison d’être qui est de réaliser une valeur d’échange maximale.
La morne poésie des magasins Ikea, ce n’est pas tant que les marchandises y soient baptisées de noms imprononçables, pleins de trémas et d’anneaux en chef. C’est plutôt cette disparate qui saisit le regard de qui ose y flâner, ce contraste entre la fantasmagorie de la salle d’exposition, où l’on rêve d’un chez-soi à son image par l’intercession d’une marchandise standardisée, et son envers logistique, l’entrepôt. Ici, la marchandise se présente finalement dans la nudité de sa forme concrète, emballée à plat, et requérant d’ailleurs une prestation de travail gratuit, un travail de montage nécessaire pour retrouver la forme fantasmée à l’étape précédente. Comme on sait, c’est alors qu’adviennent bien des maux de tête.
Ce texte est extrait du quatrième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!
Barbara est sociologue. À la recherche de nouvelles expériences, elle a décidé d’apprendre le métier de coiffeuse. Dans la cette rubrique, elle rapporte ses observations.
Dans mon cours d’introduction à la sociologie, nous avons récemment traité du sociologue Norbert Elias et du procès de civilisation, notamment à partir de l’exemple de la fourchette. À la recherche des causes qui ont présidé à son usage, j’ai insisté sur le fait qu’il importait de se méfier des explications trop « pratiques » pour rendre compte d’un tel phénomène, et cela même si ces dernières ne cessent d’être invoquées. Pour appuyer mon propos, j’ai fait part d’une observation tirée du domaine de la coiffure – les femmes tendent à raccourcir leurs cheveux avec l’âge –, en remettant en question les motifs pratiques invoqués : les cheveux courts, c’est plus simple, surtout quand la chevelure est clairsemée.
Après le cours, j’ai reçu de nombreux témoignages. Une étudiante dont une frange et de grandes boucles d’oreilles dorées dépassaient d’une petite tuque orange est venue me confier qu’à 36 ans, elle avait senti que le temps était venu de raccourcir ses cheveux. « Ça fait plus jeune », m’a-t-elle dit.
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Pour rendre compte de la généralisation de l’usage de la fourchette, Elias parle d’une norme sociale, de la « chose à faire ». On utiliserait la fourchette non pas pour des motifs hygiéniques, mais pour s’épargner, à soi et aux autres, un malaise, un sentiment pénible. Elle renverrait à une norme, ancrée dans un procès de civilisation, à une « modification de notre économie pulsionnelle et affective[1] ». On peut aussi voir une telle norme à l’œuvre dans la coiffure : à partir d’un certain âge, se couper les cheveux semble la chose appropriée, autant aux yeux des femmes qu’à ceux des coiffeuses et coiffeurs.
« Comment les cheveux raccourcissent-ils? », m’a demandé un étudiant. Tout se passe, ai-je avancé, dans un accord silencieux entre les clientes et les spécialistes de la coiffure, et ce que ces dernières et derniers jugent convenable. Pas besoin d’y réfléchir ou de se concerter : à chaque rendez-vous, clip, clip, un peu plus court, presque à leur insu.
Une norme se perçoit à ses écarts. Voici quelques exemples glanés dans mon entourage : la coiffeuse de Dali (24 ans) trouve dommage de couper ses cheveux longs; Susanne (59 ans), qui ne colore pas ses cheveux blancs, juge que ceux de son amie Andrea (58 ans) sont trop longs, et par ailleurs teints trop foncés pour son âge. Ce qui m’amène à un autre moyen par lequel se manifeste une norme : on peut la saisir à l’aune de sa propre échelle de valeurs, à ce qui éveille notre envie de « bitcher ». Je trouvais qu’Alexia (46 ans) portait ses cheveux beaucoup trop longs pour son âge, qu’il fallait faire quelque chose. Elle le savait : interrogée, elle a dit que c’était sa dernière chance et que bientôt, elle ne pourrait plus se le permettre. Alexia portait à mon avis ses cheveux trop longs, mais je jugeais que Dali pouvait les porter longs ou courts (je les lui ai d’ailleurs coupés). Dans un moment de faiblesse (nous tentons certes de ne pas parler comme ça, mais ça nous échappe quand même parfois), Alexia et moi avons dit d’une collègue, une belle femme qui n’est d’ailleurs qu’à peine plus âgée que nous : « Tu as vu? Elle a coupé ses cheveux. J’aime pas trop. Ça lui donne un air madame, non? »
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Raccourcir ses cheveux marque l’âge moyen. L’acte semble dire : « Je ne suis plus jeune, même si je ne suis pas encore vieille. »
La norme à laquelle nous avons ici affaire a évolué dans le temps. Ma grand-mère, qui aurait aujourd’hui 105 ans, a coupé ses cheveux au menton à 38 ans. Ma mère (76 ans) l’a fait à 55 ans. Brigitte se trouve entre les deux : elle a 90 ans. Elle estime l’âge de « césure » capillaire à 45 ans; c’est elle – historienne de formation – qui emploie ce mot pour faire référence à un avant et un après.
Si les femmes et leurs coiffeur·se·s se soumettent à la norme au-delà des modes, il convient de souligner que l’âge moyen est élastique et peut s’étirer. Il relève d’une temporalité, mais aussi d’un lieu : en Allemagne, Kathrin (48 ans) porte les cheveux au menton et est plus claire qu’elle ne l’était lors de notre dernière rencontre (elle se montre pragmatique et invoque son teint « malade » et l’hiver qui arrive); à 49 ans, Jana vient de couper ses cheveux, au menton; Marianne et Ulrike cultivent quant à elles l’ambiguïté : elles ont adopté une coupe asymétrique, un côté court et un côté long. Quand je vois sur Facebook qu’Olha (34 ans) et sa sœur d’un an plus âgée portent dorénavant les cheveux sous le menton, je ne suis pas étonnée : en Ukraine, on atteint probablement déjà l’âge moyen à la mi-trentaine.
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Dans un livre à paraître sur les idéaux de beauté féminine[2], mon amie et collègue Chiara montre que les femmes sont soumises à ce qu’elle appelle des injonctions paradoxales, dont notamment le désir de combattre l’âge et de l’accepter. Au lieu de lire dans le raccourcissement des cheveux une ambivalence négociée au jour le jour, on pourrait y voir la possibilité de faire les deux choses en même temps : assumer l’âge moyen, sans toutefois se laisser aller ou renoncer au style.
On pourrait remarquer d’autres changements. Par exemple : le passage d’une coupe mi-longue, au menton, à une coupe carrément courte, avec une nuque bien définie, ou encore celui des teintures aux cheveux blancs. Il y a fort à parier que ces changements marquent une autre étape de la vie, celle qui met fin à l’âge moyen.
Si le changement de coiffure – ou l’achat de lunettes colorées ou surdimensionnées – s’opère trop tôt, on risquera de l’interpréter comme le signe d’une rupture amoureuse ou d’un nouvel emploi. Des coiffeuses et coiffeurs consciencieux·ses porteront attention à ce genre de situations et recommanderont la prudence.
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L’étudiante à la petite tuque orange dans le cours d’introduction à la sociologie est en fait bien trop jeune pour avoir coupé ses cheveux. En y pensant, je me suis rappelé qu’en justifiant son choix, elle avait fait un signe de la tête en direction de ses camarades, celles et ceux qui devaient en moyenne avoir 19 ans. Si je croyais avoir compris pourquoi elle avait coupé ses cheveux, j’ai été surprise la semaine suivante. L’étudiante est revenue me voir, cette fois avec la tête complètement rasée. Il est fort possible qu’elle ait eu une idée, celle de défier la norme qu’elle avait entretemps perçue.
Depuis fin juin, les citoyen.ne.s de Havelock, un village montérégien peuplé d’un peu moins de 750 habitant·e·s, se mobilisent contre l’implantation d’une usine d’asphalte mobile sur le chemin de Covey-Hill, une route étroite réputée et appréciée des cyclotouristes. Appuyé·e·s par leurs voisin·e·s des villages de Hemmingford ou de Franklin, les Havelockois·e·s sont monté·e·s au front pour repousser l’offensive du Groupe Chenail inc., un promoteur bien connu dans la région pour sa forte activité dans la région. Conservé·e·s dans l’ignorance et alerté·e·s seulement par une fuite au début de l’été, ces résident·e·s se sont organisé·e·s dans l’urgence afin d’entamer un combat périlleux contre un projet qu’ils et elles jugent menaçant pour l’environnement, leur qualité de vie, et l’attractivité de la région.
Le 7 novembre 2021, les Havelockois·e·s sont appelés aux urnes à l’occasion d’élections municipales. Pour la première fois depuis son arrivée à la mairie d’Havelock en 2005, Denis Henderson fait face à un concurrent, Stéphane Gingras[1], géographe et environnementaliste, issu de la mobilisation citoyenne contre le projet d’usine d’asphalte du Groupe Chenail.
Après quelques jours de flou et un recomptage, l’opposant du maire sortant remporte la mise sur le fil, avec une avance de moins de dix votes sur celui-ci. La moitié du conseil municipal est en même temps renouvelé à la suite de ce scrutin ayant mobilisé 67,7 % de la population du village[2] ; une participation qui contraste avec la moyenne provinciale de 38,7 %[3].
Pour Pascale Bourguignon, citoyenne engagée contre le projet d’usine d’asphalte, ce changement de garde ne doit rien au hasard. « Je pense que s’il n’y avait pas eu le projet d’usine, on n’en serait pas arrivé là », explique-t-elle, lors d’une rencontre avec l’Esprit libre, à Havelock, le 16 novembre 2021. En face d’elle, Michel Ménard, autre citoyen largement mobilisé, abonde dans le même sens : « Il s’est enfargé avec sa propre corde ! […] C’est ça qui a mené aux résultats de l’élection ».
Les deux résident·e·s du village montérégien ne cachent pas leur joie à la suite de la défaite de M. Henderson. Comme plusieurs autres, il et elle se sont largement mobilisé·e·s au cours de la campagne électorale ; distribuant des tracts afin de faire tomber un maire vivement critiqué depuis juillet et le début de la polémique entourant le projet du Groupe Chenail.
Pascale Bourguignon déclare d’ailleurs avoir découvert que le sort de cette affaire aurait pu être bien différent si la population ne s’était pas mobilisée en urgence. « On a la preuve que le 5 juillet, Henderson devait voter la résolution qui aurait permis à Chenail de s’installer et qu’il s’est retourné quand il a vu la foule devant la Mairie. Ça s’est joué à un jour près. Heureusement qu’on l’a su une semaine précédente ».
L’attitude de M. Henderson vis-à-vis de sa population et sa façon d’interagir avec celle-ci avait maintes fois été décriée ces derniers mois. On a notamment reproché à la Ville de ne jamais avoir mis sur pied de site internet, ce qui a finalement été fait par la nouvelle administration. « On était obligé[·e·]s de se relayer tous les jours pour passer voir s’il y avait des papiers affichés sur la porte de l’hôtel de ville, sinon on n’en avait aucune idée », déplore Pascale Bourguignon.
C’est en tout cas une page que veut tourner le nouveau maire, Stéphane Gingras, qui affirme à l’Esprit libre au mois de mars que l’imputabilité et la transparence sont les deux axes sur lesquels il veut bâtir sa politique municipale : « On publie un bulletin chaque mois ou toutes les décisions du conseil sont imprimées noir sur blanc. On a un nouveau site internet, une page Facebook, etc. ».
Il affirme surtout qu’il lui est cher de rompre avec ce qu’il désigne comme la « culture d’entreprise » en usage à la Mairie d’Havelock : « Plusieurs choses étaient louches dans cette administration, souligne Stéphane Gingras. M. Henderson se baladait avec une carte de crédit de la Municipalité, alors que c’est écrit dans la Loi que le maire n’a pas le droit de dépenser un sou de la Municipalité […] Je pense que ce n’était pas de la malveillance, mais plutôt de la méconnaissance de la loi et des rôles et responsabilités de chacun[·e·]. C’est ça qui est à retravailler au niveau de la Municipalité », confie-t-il.
Dès son arrivée, le successeur de M. Henderson s’est attelé à la tâche d’enrayer définitivement le projet chancelant du groupe Chenail, en faisant voter une modification du règlement de zonage afin de « restreindre les usages au niveau de la carrière », rachetée en février dernier par le groupe Atwill-Morin, une entreprise spécialisée dans la restauration d’immeubles patrimoniaux.[4]
Le Groupe Chenail, de son côté, a déposé un pourvoi en contrôle judiciaire devant la Cour supérieure du Québec en septembre dernier afin d’établir la conformité définitive du projet au règlement de zonage de la Municipalité[5].
Il estime être dans son bon droit et ne baisse pas les bras, malgré l’élection d’un nouveau maire sur la base de l’opposition à son projet. Lors d’un entretien avec l’Esprit libre au mois d’avril, Marie-Josée Surprenant, porte-parole du Groupe Chenail, s’est dite surprise et personnellement touchée à la suite du revers accusé fin juillet 2021 et la fermeture du dossier de l’usine par la Commission de protection du territoire agricole (CPTAQ) : « C’est moi qui avais monté le dossier de A à Z ».
« On n’a rien à cacher, poursuit-elle. Rien n’a été fait de façon illégale. On a demandé si le zonage était conforme et on nous a répondu que oui […] L’inspectrice était quand même venue voir l’usine. Ils [la Municipalité] ont pris les mesures, etc. ». Mme Surprenant affirme que les nouveaux propriétaires de la carrière sont favorables au projet d’usine et précise que le Groupe Chenail n’est pas « contre » la Municipalité de Havelock : « On demande juste à savoir la vérité dans ce projet-là ».
De son côté, le nouveau maire de Havelock, qui a exercé le métier d’inspecteur municipal dans le passé, affiche un certain optimisme quant à l’issue du processus judiciaire : « M. Chenail amène la Municipalité en Cour supérieure du Québec sur la base qu’il y avait un mémo d’une inspectrice municipale qui lui disait que c’était correct d’aller de l’avant. Sauf qu’[un mémo], ce n’est pas un permis ou quoique ce soit du genre. Ce n’est pas suffisant en Cour. Je ne crois pas que M. Chenail aura l’oreille du juge dans ce dossier-là ».
Chacune sûres de leurs forces, les deux parties demeurent dans l’attente du jugement de la Cour Supérieure du Québec, qui selon Mme Surprenant, n’arrivera sûrement pas avant l’automne. Témoin lointain de cette procédure, la population locale qui s’est mobilisée comme rarement auparavant, devra encore patienter un peu avant de récolter, ou pas, les fruits de son activisme.
Pascale Bourguignon, villageoise engagée contre le projet du groupe Chenail, s’adressant à ses concitoyen·ne·s, le 12 juillet 2021. Michel Ménard, autre figure centrale de la mobilisation, enregistrant l’évènement. (Arthur Calonne)
Depuis fin juin, les citoyen.ne.s de Havelock, un village montérégien peuplé d’un peu moins de 750 habitant·e·s, se mobilisent contre l’implantation d’une usine d’asphalte mobile sur le chemin de Covey-Hill, une route étroite réputée et appréciée des cyclotouristes. Appuyé·e·s par leurs voisin·e·s des villages de Hemmingford ou de Franklin, les Havelockois·e·s sont monté·e·s au front pour repousser l’offensive du Groupe Chenail inc., un promoteur bien connu dans la région pour sa forte activité dans la région. Conservé·e·s dans l’ignorance et alerté·e·s seulement par une fuite au début de l’été, ces résident·e·s se sont organisé·e·s dans l’urgence afin d’entamer un combat périlleux contre un projet qu’ils et elles jugent menaçant pour l’environnement, leur qualité de vie, et l’attractivité de la région.
De la résignation au soulagement
Huit jours après la rencontre de la brasserie Livingston, le conseil municipal de Havelock organise une séance extraordinaire. Pascale Bourguignon et trois autres membres de la mobilisation sont sur les lieux. Pressé de formuler sa position quant au projet du Groupe Chenail, le conseil vote une résolution destinée à la Commission de protection du territoire agricole du Québec (CPTAQ). Une résolution qui laisse l’opposition sur sa faim.
Au lieu de s’opposer au projet, comme il l’avait promis plus tôt dans les colonnes du Gleaner, le conseil se contente de déclarer qu’il ne (le) recommande pas. La réponse des citoyens est immédiate et l’appel à une seconde manifestation devant l’hôtel de ville de Havelock, le 2 août suivant, est lancé.
« Malheureusement le point sur lequel reposait notre espoir de stopper la construction de l’usine, soit que le conseil municipal devait fournir à la CPTAQ un avis de non-conformité n’est désormais qu’un demi-succès. Effectivement, la mairie a finalement voté contre l’usine, tout en restant complaisante avec le promoteur (…) Il y a de fortes chances, que de ce côté-là, la bataille soit perdue. Dans l’immédiat, devant la mollesse de la mairie, notre nouvelle carte est de pousser celle-ci à poursuivre le Groupe Chenail sur le non-respect des règlements de zonage », peut-on y lire.
Quelques jours après cet affront, Michel Ménard, rejoint par téléphone, se montre pessimiste quant à l’issue de l’affaire : « Ça sent mauvais… Ils [et elles] sont déjà installés […] Comme citoyen[·ne·]s, on est pris[·e·] s à s’organiser à la dernière minute contre quelqu’un qui est bien préparé : c’est une tâche colossale », déplore-t-il. Comme tant d’autres, il est frustré par l’attitude de la Ville, et l’impuissance, clamée ou réelle, de celle-ci face au Groupe Chenail : « La Ville était au courant depuis un sérieux bout de temps […] Si la Municipalité ne peut pas gérer ce qui se passe sur son territoire, où est-ce qu’on s’en va ? ».
Le 2 août, une nouvelle manifestation est organisée, à 19 h, devant la mairie de Havelock, où le conseil municipal est rassemblé à l’occasion d’une séance annoncée à huis clos.
Devant la porte de la mairie, le maire Henderson invoque devant quelques manifestant·e·s, des motifs de santé publique, alors que le récent passage en zone verte permet, à ce moment, aux citoyen·ne·s d’assister de nouveau aux conseils municipaux [ii]. Parmi les personnes venues se masser devant M. Henderson, Pascale Bourguignon fulmine. Elle rappelle qu’elle et trois autres représentant·e·s de la mobilisation ont assisté, deux semaines auparavant, à une séance extraordinaire du conseil.
Plus d’une centaine de personnes se réunissent pour la seconde fois en deux mois devant l’Hôtel de Ville de Havelock, le 2 août 2021, pour s’opposer à l’installation d’une usine d’asphalte bitumineuse à Havelock. (Adèle Surprenant)
On veut entendre ce que vous allez vous dire (…) On est en zone verte, ça n’a pas de sens ! », s’indigne-t-elle. « On est en démocratie, Monsieur (…) On veut savoir des choses ! », lance une autre femme. Mais le maire est inflexible. « Regardez, je reviens vous voir tantôt (…) Je vais parler au conseil, voir comment les choses peuvent se faire », répond-il en se retranchant dans l’édifice.
La foule d’environ 150 personnes ne se décourage pas. Pancartes colorées à la main, elle reste aux portes de l’hôtel de ville, bien décidée à faire pression sur les élu·e·s et accrochée à la promesse faite par le maire d’aller à leur rencontre par la suite.
Les manifestant·e·s implorant le Maire, Denis Henderson, de les autoriser à assister au Conseil Municipal, le 2 août 2021. (Adèle Surprenant)
De longues minutes s’écoulent et toujours aucun signe de celui-ci. Les manifestant·e·s se déplacent aux fenêtres de l’édifice pour attirer l’attention du conseil municipal, entonnant des slogans et tapant dans leurs mains : rien n’y fait.
Vers 20 h 30, la plupart des personnes arrivées une heure et demie plus tôt sont encore là. La porte de l’édifice s’ouvre. Des conseiller·e·s font entrer Michel Ménard, et seulement lui, à l’intérieur de la mairie, sans en expliquer le pourquoi. Le geste entraîne une vague de confusion dans l’assemblée. « Ils sont peut-être en train de le cuisiner », s’inquiète Pascale Bourguignon.
Michel Ménard, seul citoyen autorisé à pénétrer l’édifice à titre de représentant de la mobilisation, écoutant attentivement les membres du Conseil Municipal. (Adèle Surprenant)
À travers les fenêtres latérales de l’hôtel de ville, on aperçoit le chroniqueur radio écouter attentivement les paroles des élu·e·s. La foule est perplexe : quelque chose d’important est en train de se passer.
Une vingtaine de minutes plus tard, alors que les manifestant·e·s commencent sérieusement à s’impatienter, la porte s’ouvre à nouveau. Michel Ménard sort, seul, une lettre à la main. Tous les regards se tournent vers lui. Un frisson de fébrilité traverse la foule au moment où il se saisit du porte-voix.
« La CPTAQ a procédé, dans une résolution datant du 28 juillet, à la fermeture du dossier de l’usine, jugé irrecevable en raison de sa non-conformité au règlement de zonage municipal de Havelock, annonce-t-il, provoquant un éclat de joie.
Sourire discret aux lèvres, Michel Ménard savoure cette petite victoire avec un brin de retenue : « Le Groupe Chenail et les Carrières Ducharme pourraient trouver une façon de présenter à nouveau leur projet sous une autre forme. Ça ne veut pas dire qu’ils partiront pour autant, ajoute-t-il. C’est clair qu’il y aura d’autres étapes, mais c’est un pas dans la bonne direction. Il faut maintenir la ligne dure, rester vigilants, suivre les étapes et revenir au besoin ».
Soulagé·e·s de la décision de la CPTAQ, les citoyen·ne·s de la région regagnent leurs domiciles avec l’impression d’avoir gagnée une bataille décisive. Ce n’est que quelques semaines plus tard qu’ils et elles prennent la mesure de leur influence sur ce verdict.
Depuis l’été dernier, les citoyen.ne.s de Havelock, un village montérégien peuplé d’un peu moins de 750 habitant·e·s, se mobilisent contre l’implantation d’une usine d’asphalte mobile sur le chemin de Covey-Hill, une route étroite réputée et appréciée des cyclotouristes. Appuyés par leurs voisin·e·s des villages de Hemmingford ou de Franklin, les Havelockois·e·s sont monté·e·s au front pour repousser l’offensive du Groupe Chenail inc., un promoteur bien connu dans la région pour sa forte activité dans la région. Conservé·e·s dans l’ignorance et alerté·e·s seulement par une fuite au début de l’été 2021, ces résident·e·s se sont organisé·e·s dans l’urgence afin d’entamer un combat périlleux contre un projet qu’ils et elles jugent menaçant pour l’environnement, leur qualité de vie, et l’attractivité de la région.
Un projet mystérieux…
« C’était une fuite », répond Pascale Bourguignon, souriante, lorsqu’on lui demande comment les concitoyen.e.s de Havelock ont eu vent de l’existence et de l’avancement du projet du Groupe Chenail. Originaire d’Aix-en-Provence dans le Sud-Est de la France, Mme Bourguignon a émigré au Québec il y a près de 30 ans. Lorsque ses enfants ont quitté le domicile familial, elle a décidé de s’établir avec son conjoint à Havelock, à la recherche de plus d’espace et de calme. Artiste visuelle de métier, elle est l’une des principales instigatrices de la mobilisation du 5 juillet.
Le projet du Groupe Chenail a été présenté une première fois, en 2019, à la Municipalité régionale de comté du Haut-Saint-Laurent (MRC), qui l’avait jugé non conforme au schéma d’aménagement régional. Lors de la seconde présentation devant l’instance régionale, l’année suivante, le Groupe Chenail a changé de stratégie et fait jouer un nouvel atout : l’invocation d’un précédent juridique. Celui-ci autoriserait la « transformation » des ressources extraites par la Carrière Ducharme, et rendrait envisageable l’implantation de son usine. L’argument semblait alors avoir fait mouche. Luc de Tremmerie, un inspecteur municipal expérimenté de la région, a cependant expliqué dans le journal local, The Gleaner[i], qu’aucun permis n’avait été délivré par la MRC, qui “n’est pas un organe décisionnel”, rappelle-t-il.
« On a eu une semaine pour réunir les gens », explique-t-elle lors d’une réunion citoyenne organisée le 12 juillet 2021. Ce soir-là, des dizaines de personnes sont rassemblées à quelques kilomètres à peine des carrières Ducharme, où le Groupe Chenail inc., une entreprise d’excavation, de pavage et de transport de matériaux, a déjà installé en grande partie son usine d’asphalte mobile, une structure rouge écarlate dont les images circulent sur le groupe Facebook « Défense protection Covey-Hill ».
Malgré l’ambiance bon-enfant de cette chaude soirée d’été, impossible de ne pas discerner de l’inquiétude dans les discussions entre les citoyens qui ne s’étaient pour beaucoup jamais côtoyés auparavant. Un grand nombre étaient présent·e·s une semaine plus tôt, devant l’hôtel de ville de Havelock, où un rassemblement d’une dimension et d’une ferveur inédite pour un village de cette taille a eu lieu. Une manifestation organisée sur le pouce par une poignée de résident·e·s inquiété·e·s par les conséquences de l’implantation d’une usine d’asphalte au beau milieu de leur cadre de vie.
Le 5 juin : une soirée fatidique
Lorsque Denis Henderson, maire de Havelock depuis 2006, sort du conseil municipal sept jours plus tôt, il se retrouve nez à nez avec plus d’une centaine d’habitant·e·s de la région en colère. Il leur lit un communiqué de presse expliquant que la Ville a accusé réception de la demande du Groupe Chenail pour son projet : l’installation durable d’une usine mobile d’asphalte sur le terrain de la Carrière Descharmes, afin d’exploiter les agrégats générés par cette dernière.
Peu convaincue, la foule soumet le maire à un véritable interrogatoire auquel celui-ci n’est visiblement pas préparé. Il tente de faire redescendre la tension en rappelant qu’un certain nombre d’autorisations, notamment auprès de la Commission de protection des terres agricoles du Québec (CPTAQ) et du ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC), sont des conditions sine qua non au développement du projet.
« Et si les autorisations sont accordées ? », lance quelqu’un dans l’assemblée. « Nos règlements permettent-ils de dire non ? », répond M. Henderson : un aveu de faiblesse qui génère l’exaspération de son auditoire. Pour beaucoup, le lien de confiance envers la mairie est brisé et le besoin de se mobiliser entre citoyen·ne·s paraît évident. Une page web pour tenir tout le monde au courant des informations liées au projets émerge, des pétitions sont lancées et une nouvelle réunion est organisée quelques jours plus tard, sur la terrasse de la brasserie Livingston de Franklin.
Neuf jours plus tard, le conseil municipal de Havelock, prenant acte de la mobilisation citoyenne, durcit le ton dans une déclaration publiée dans le journal local, The Gleaner : « Bien que le conseil municipal de [Havelock] ait l’obligation de faire respecter la loi, [s]a position […] est [unanime et] claire : il s’oppose à l’installation d’une usine d’asphalte sur le chemin Covey-Hill à Havelock ». Plus loin, le conseil rappelle que le sort de cette affaire réside principalement dans les mains du ministère de l’Environnement et de la CPTAQ. Dans le camp des opposant·e·s, on attend une prise de position officielle.
De la stupeur à l’engagement
Présent lors de la réunion citoyenne du 12 juillet 2021, Luc de Tremmerie, un inspecteur municipal qui a œuvré longtemps dans la région et qui soutient la mobilisation, se saisit du micro. Il dévoile devant ses concitoyen·ne·s un constat alarmant : « À partir du moment où un projet est conforme au règlement de zonage [municipal], qu’il détient un certificat d’autorisation du ministère de l’Environnement et un avis de conformité de la CPTAQ, la municipalité n’a plus grand-chose à faire. Si elle veut s’y opposer, elle doit engager des poursuites judiciaires, mais nos municipalités rurales n’en ont généralement pas les moyens, et habituellement, c’est le promoteur qui remporte la mise ».
La Brasserie Livingstone, à Franklin, où se déroule la réunion citoyenne du 12 juillet 2021.
(Arthur Calonne)
Pour les villageois·e·s, la réglementation municipale ne permet pas un tel projet. Des nuances dans l’interprétation de celui-ci sont pourtant portées par le Groupe Chenail, qui, lui, se considère légitime à s’établir sur la carrière. Interlocutrice des deux parties, la mairie se fait discrète, ce qui irrite grandement les membres de la mobilisation, qui se sentent pour beaucoup trahis. Et pour cause, le projet n’avait jusque là jamais été évoqué par l’équipe de M. Henderson.
Luc De Tremmerie est remercié pour son aide jugée précieuse, et rend la parole. D’autres personnes se saisissent du micro : la plénière est ouverte. De celle-ci émergent des inquiétudes, des frustrations, mais aussi des réflexions, des propositions et des messages d’espoir. L’idée de rédiger un mémoire destiné aux institutions régionales émerge. Une véritable organisation se dessine.
Luc de Tremmerie, inspecteur municipal ayant œuvré longtemps dans la région, mettant son expérience au service de la mobilisation, le 12 juillet 2021. (Arthur Calonne)
En marge de la réunion, Pascale Bourguignon fustige la malléabilité de la réglementation : « Les normes qui permettent ça sont tellement lâches, que ces gens-là peuvent très bien s’implanter là, sans qu’on puisse faire beaucoup (…) Il faut que nous cherchions à trouver les failles qu’on peut exploiter, parce que la mairie ne fera pas ce travail ».
Perche et enregistreur à la main pour documenter tous les épisodes d’une saga annoncée, Michel Ménard se réjouit de voir tant de personnes à cette réunion. Âgé de 55 ans, ce chroniqueur radio réside depuis quatre ans sur le chemin de Covey-Hill, en face de l’entrée de la Carrière Ducharme. Enthousiaste, il reste cependant lucide, car le combat s’annonce long et ardu. « Je crains qu’on ne se dilue un peu en cours de route, mais j’ai hâte de voir ce qui va ressortir de tout ça. Je pense que l’urgence est là », confie-t-il.
Grace Bubeck, une autre citoyenne de Havelock, s’inquiète de l’augmentation de la circulation des poids lourds sur la route, très étroite : « Il y a déjà trop de camions qui ne sont pas censés passer chez nous. Le chemin ne supporte pas leur poids », fait-elle remarquer. Il s’agit là d’une des craintes le plus souvent évoquées par les protestataires, avec celle de contamination des nappes phréatiques, et d’un risque accru d’incendies.
Après une heure et demie de discussions et d’organisation en comité, tout le monde regagne son chez-soi. C’est la première fois depuis probablement des décennies qu’Havelock connait un tel émoi collectif. L’opposition est formidable et la confiance n’est pas de mise, mais la volonté de résister, elle, est bien présente.