L’Esprit libre a rencontré Fannie Poirier, étudiante à la majeure en science politique à l’Université du Québec à Montréal et militante active au sein du comité printemps 2015. Il faut savoir que ce mouvement n’a pas de porte-parole, mais madame Poirier nous a été désignée par les gestionnaires des réseaux sociaux du mouvement comme pouvant répondre à nos questions sur le comité printemps 2015.
Q. Vous êtes impliquée sur le comité printemps 2015 depuis le début?
R. Oui, depuis début septembre. J’ai assisté à toutes les réunions « larges », aux réunions du comité information, puis j’ai participé avec mes collègues, mes camarades, à l’élaboration de nos lignes politiques.
Q. Comment est née l’idée de créer le « printemps 2015 » ?
R. C’était ambiant. C’était quelque chose qui existait avant nous. Avec toutes les mesures qui ont été annoncées depuis l’arrivée au pouvoir de Philippe Couillard, les gens attendaient cela. On n’a pas poussé quelque chose, je pense qu’on a plutôt répondu à quelque chose.
Q. Vous avez donc commencé par convoquer une première réunion ?
R. Il y a eu une première réunion qui a été annoncée et puis la réponse était vraiment grande. Dès le début, les réunions ont été peuplées d’au moins 150-200 personnes. Il y avait énormément de gens qui étaient intéressés et très vite, ça s’est répandu comme une trainée de poudre à travers la province. On sait qu’en région, la réponse est très forte. Cela n’a pas tardé avant que les comités « printemps 2015 » se créént et soient vraiment très participatifs à l’extérieur de Montréal aussi.
Q. Diriez-vous que les « comités printemps 2015 » sont plus mobilisés à l’extérieur de Montréal en ce moment ?
R. Je ne serais pas prête à hiérarchiser. La concentration des richesses, ça se fait malheureusement aussi en ville. À Montréal, on a un avantage politique puisqu’on a une base militante déjà mobilisée. Par contre, ce qui est flagrant dans les régions c’est que les mesures d’austérité ainsi que l’économie du pétrole les frappent de plein fouet. On n’a pas à faire le même effort de mobilisation. Ces gens-là sont comme nous, extrêmement mobilisés et puis inquiets de ce qui se passe parce que ça les concerne directement. Oui, on a fait une mobilisation, on est allés parler aux gens, mais c’était plus pour voir comment ils s’organisaient; comment ça se passe de leur côté. En Gaspésie c’est actif, en Montérégie, en Estrie, en Outaouais… Partout ça brasse!
Q. Combien de personnes s’impliquent activement dans les comités de « printemps 2015 » ?
R. C’est vraiment difficile à dire parce que « printemps 2015 », c’est des étudiants-es, des travailleurs-euses. La taille des réunions varie. Les gens viennent prendre des idées, vont l’appliquer dans leurs milieux à eux. Donc ce n’est pas chiffrable et je pense que c’est à notre avantage. Je pense qu’il y a des gens partout en ce moment qui sont en train de s’organiser sur leurs propres bases de manière autonome. Le fait qu’on ne soit pas relié à une centrale, à un leader politique, à un porte-parole, ça fait en sorte qu’il y a une diversité du mouvement de contestation en ce moment.
Q. Comment fonctionne la coordination du mouvement ? Est-ce qu’il y a un conseil exécutif?
R. Non, il n’y a pas d’instance décisive. En fait, tout marche par table de travail et puis par concertation. On a une façon de fonctionner qui est complètement horizontale. On se base vraiment sur l’initiative personnelle.
Q. Il y a certains étudiants qui ont critiqué le fait que les revendications n’étaient pas assez claires, que c’était peut-être trop « lousse ». Qu’est-ce que vous répondez à cela?
R. Je ne serais pas d’accord pour dire que les revendications ne sont pas claires ou « lousses ». Je pense qu’on a un problème au niveau de la couverture médiatique. On s’attend à ce qu’un porte-parole fixe puisse personnaliser le conflit alors que le conflit est multiple et large. Nos revendications ne sont pas compliquées. On est contre la privatisation de nos biens collectifs essentiels. Cela passe par l’eau potable, par l’air respirable, par l’accès à l’éducation, par l’accès à nos services de santé et aux CPE, par les services sociaux, par nos conditions de travail. Tout cela, ça relève de la propriété collective. C’est ce que notre gouvernement est sensé nous assurer, ce sont des conditions de vie décentes et dignes en échange de notre consentement à son pouvoir puis à la levée de nos impôts. Ce qu’on est en train de voir plutôt, c’est notre argent collectif en train d’aller directement à l’entreprise privée au détriment de l’intérêt commun. Donc, nos revendications, je pense qu’elles ne sont pas lousses, elles ne sont pas floues. Je pense qu’elles sont seulement difficiles à résumer autour d’un seul chiffre. Ça demande un peu plus d’effort de politisation, puis de réflexion. Les gens se disent donc : « Ah c’est pas comme un chiffre, on n’a pas comme 1625$ à réclamer ». C’est parce qu’on est attaqué frontalement de tous les côtés. Donc, ce qu’on décrit, c’est la privatisation de nos propriétés collectives.
Q. Cette grève a été lancée il y a moins d’une semaine. L’objectif est-il de rester en grève le plus longtemps possible? Qu’est-ce qui pourrait mettre fin à cette grève?
R. Il y a trois choses importantes qui se passent ce printemps. Il y a le premier dépôt du budget libéral qui va être décrié. C’est le premier point tournant du printemps qui marque notre momentum. Ensuite, il y a le dépôt pour évaluation ministérielle des projets de Enbridge et de Transcanada, qui va être déposé au Ministère de l’environnement pour évaluation. Ce qu’il faut savoir, c’est que le Ministère de l’environnement compte 1% du budget ministériel, puis pendant ce temps, on continue de couper dans la recherche scientifique et dans tout ce qui concerne la recherche environnementale. Ce que nous disons, c’est qu’il n’y a aucune réelle intention d’évaluer ces projets-là qui sont, de toute façon, déjà en cours. Ce printemps, c’est ce qu’on veut souligner. C’est qu’on est en train de passer des projets pétroliers qui sont néfastes contre la volonté réelle démocratique au Québec. Puis, il y a 400 000 employés de la fonction publique, dont la convention collective arrive à échéance le premier avril. Ce qu’on risque de voir dans les prochains mois, jusqu’au premier mai, c’est énormément de mouvement et d’agitation dans ces milieux. Notre grève a comme premier but d’accueillir un climat de contestation pour que dès le début, on puisse arriver à politiser ce qui se passe pour éviter que les syndicats reprennent cette opportunité de juste négocier leur propre convention collective. Ce n’est pas une question de quel pourcentage tu vas prendre ton augmentation de salaire mais plutôt de déterminer qu’est-ce qu’on veut pour les prochaines générations. C’est ça le rôle des étudiants-tes, c’est de revendiquer pour l’avenir. On se rend compte en ce moment qu’on se fait vendre un futur qui n’est absolument pas viable.
Q. Espériez-vous que les syndicats soient en grève en même temps que les étudiants-es?
R. Non. On savait que ce ne serait pas possible. On sait qu’il y une marge à la fin des conventions collectives, que les syndicats doivent négocier etc. Ils sont strictement encadrés par le code du travail. C’est donc très compliqué de déclencher une grève. Je pense que c’est d’ailleurs tout à fait néfaste pour la santé de la démocratie au Québec. On enlève, par ces mesures-là, le seul moyen de pression réelle à la classe travaillante, c’est-à-dire, faire la grève. Ce ne sont pas des manifestations gentilles, des parades, puis des pétitions qui vont faire plier un gouvernement. Ce qu’il faut, c’est lui retirer notre consentement et bloquer les rouages de ce système qui ne nous avantage pas. Considérant cela, nous savions que ce serait compliqué d’accueillir les travailleurs-euses dans la rue au même moment que les étudiants-tes. Ce qu’on veut faire, c’est créer un précédent en attendant que les mandats de grève se déclenchent – parce que les travailleurs-euses sont en train de voter des mandats de grève, principalement dans les milieux de l’éducation et de la santé. Ce qu’on veut leur dire, c’est qu’on est solidaires et qu’on ira dans la rue quand ils sortiront aussi. Il n’y a pas de mal à faire des grèves cycliques dans le milieu social.
Q. Un article La Presse laissait sous-entendre que le mouvement printemps 2015 misait beaucoup sur l’entrée en grève des syndicats. Est-ce que les journaux vous ont questionné à ce sujet? Pourquoi ont-ils écrit cela? N’était-ce pas votre objectif dès le début ?
R. Il y a deux choses en jeu ici. Il y a d’abord la réelle capacité des centrales syndicales à représenter l’intérêt des travailleurs et des travailleuses. Personnellement, je me demande dans quelle mesure les centrales corporatives de type syndical comme cela sont en mesure de véritablement prendre la défense des conditions de travail des travailleurs et des travailleuses. Généralement, là où ça brasse, c’est dans les syndicats locaux. Puis, si les centrales syndicales écoutaient leurs syndicats locaux, leurs représentants se rendraient compte qu’il faut bouger beaucoup plus vite. Après, pour ce qui est de la couverture médiatique, en 2012, le Conseil de Presse du Québec a fait une recherche sur l’analyse de fond qui avait été faite par la couverture médiatique pendant le conflit étudiant. Cela allait de 1% au Journal de Montréal, à 7% dans La presse, puis à 13% au Devoir. Ça c’est l’analyse de fond sur le conflit. On peut donc se demander qu’est-ce qui a changé en 2015. Est-ce que la presse cherche plus le sensationnalisme et le Showbizz, qu’autre chose? Nous étions 8 000 manifestants dans les rues il y a quelques jours, mais on a seulement parlé de vitres cassées. S’il y a des individus isolés qui cassent de vitres, il y en a des milliers d’autres qui risquent leur intégrité physique et juridique en sortant dans la rue pour décrier un système qui est injuste. Donc, à quel moment est-ce que la presse fait vraiment son travail et nous offre une tribune qui est égalitaire et réaliste? On part d’emblée avec un désavantage. Ils vont de toute façon remâcher un discours qui lui est déjà connu : les casseurs, les agitateurs, les méchants étudiants. Le Journal de Montréal a sorti cette semaine : « les enfants gâtés ». On s’entend que c’est du déjà-vu. Est-ce que les gens dans les médias réfléchissent à ce qu’ils disent et écrivent? Est-ce qu’ils font vraiment de l’analyse sur ce qui se passe sur le terrain? Moi j’en doute fortement.
Q. Certaines centrales syndicales ont laissé entendre qu’ils pourraient organiser un mouvement de grève à l’automne. Est-ce que vous y croyez?
R. Oui tout à fait. Moi je crois à la contestation tout le temps. Ce gouvernement-là est très entêté et est probablement là pour rester. Nous voulons lui lancer comme message, dès le dépôt de son premier budget que nous aussi on est là pour rester, que nous ne sommes pas dupes, que nous savons nous organiser. On veut lui montrer qu’on est encore capables de grogner bien comme il faut. L’ASSÉ (Association pour une solidarité syndicale étudiante) est déjà prête à faire une campagne de mobilisation pour l’automne prochain. Nous serons prêts-tes après l’été, fraîchement reposé-e-s afin de continuer.
Q. Ne sera-t-il pas difficile de relancer le mouvement de grève à l’automne?
R. C’est vrai qu’il faut se méfier du « Backlash », qu’il faut faire attention à l’épuisement militant. Cela dit, les longues luttes sont de longue haleine. Présentement, ce qu’on est en train de décrier c’est un paradigme dominant qui est mis en place depuis les années 1980 et qui est en train de complètement gagner la palme. Nos élus sont en train de finir leur projet idéologique, de complètement privatiser les services publics pour revenir 50-60 ans en arrière. On est en train de faire face à une répression policière et étatique démesurée et je pense que d’ici quelques mois, une réflexion d’autant plus profonde aura eu le temps de se faire. Je ne peux pas prédire l’avenir. Tout dépend de l’effort militant et de l’entêtement des gens à défendre leurs idéaux, mais je pense qu’il y a un mouvement qui est bien solide et qui est là pour rester. On savait depuis le début que ce printemps, on ne pouvait pas espérer faire tomber le gouvernement, mais on veut lancer un message clair à la population et au gouvernement, leur dire qu’ils n’ont pas fini d’en découdre avec nous s’ils veulent démanteler l’État providence comme cela, comme si de rien était.
Q. Diriez-vous qu’après quelques jours de grève, le travail de politisation est en quelque sorte accompli? Les médias ont abondamment utilisé l’appellation « grève sociale » qui est traditionnellement davantage utilisée dans les milieux militants. Diriez-vous qu’il y a un travail qui est déjà fait et qu’il aura un impact durable ?
R. Je pense que si on a commencé à utiliser le mot « grève sociale », c’est un gain, mais minime. Le travail ne fait que commencer, c’est un travail d’envergure. Il va falloir qu’on s’entête très longtemps avant que les gens comprennent, premièrement, c’est quoi l’utilité d’une grève. Donc on est juste en train de mettre sur pieds les chantiers pour que ça se passe. Nous travaillons à établir un dialogue entre nous et à montrer ces espaces politique et créatif que nous concevons en faisant la grève, en prenant une pause, puis en se donnant le droit en tant que collectivité de discuter de ce qui nous concerne directement. Comme dirait Hannah Arendt, quand un peuple n’a pas assez d’espace politique pour appliquer sa politique, pour vivre son politique, on doit forcer ces espaces-là à s’ouvrir. C’est ce qu’on est en train de faire en ce moment, c’est dévoiler aux gens autour de nous la nécessité d’ouvrir les espaces politiques qui nous sont propres.
Q. Est-ce qu’il y a un changement dans les stratégies policières? Est-ce qu’il y a un durcissement depuis la grève de 2012? Qu’avez-vous observé?
R. Je pense que la police reprend son travail exactement là où elle avait laissé il y a trois ans. Au même niveau de répression, puis au même niveau de violence. Moi j’en tire deux conclusions. Les policiers ont appris de 2012 qu’ils avaient le droit de tout faire et ils en prennent largement avantage. Ils se permettent effectivement de faire tout ce qu’ils veulent avec nous dans la rue parce qu’ils ont appris qu’ils ne se font pas taper sur les doigts après. Il y a eu la Commission parent, mais qu’est-ce qu’il y a eu vraiment comme sanction auprès du SPVM après 2012? Ça fait depuis 2005 que le SPVM est sur la liste noire et se fait réprimander par la commission des ligues des droits et libertés du Québec. Aucun changement d’attitude, c’est même pire. Nous avons une police qui n’est pas prête à prendre ses responsabilités sociales puis qu’y endosse pleinement son rôle de police politique. Elle est là pour défendre un État qui, visiblement, ne veut absolument pas faire face à un deuxième printemps étudiant. Donc, ce qu’on voit c’est de la répression d’autant plus forte dans les universités, dans les cégeps, mais dans la rue aussi.
Q. Pensez-vous qu’il y aurait un mot d’ordre du gouvernement?
R. Je pense que le gouvernement est vraiment nerveux, mais sûr de lui. C’est-à-dire qu’il est en train de mener un projet de société qui lui est propre et qu’il est déterminé à mener, même s’il sait que la majorité de population s’y oppose. D’après moi il a préparé son coup et s’attendait à ce que la contestation soit forte. Il était donc prêt à la réprimer, à la juste valeur de ce à quoi il s’attendait. Il est déterminé à nous l’enfoncer dans la gorge et à faire taire la contestation politique.
Ceux qui contrôlent le pétrole, contrôlent beaucoup plus que le pétrole. – John McCain, sénateur américain de l’Arizona, 17 juin 2008
Depuis la dernière période estivale, les consommateurs ont pu profiter d’une forte baisse du prix de l’essence. En effet, pour la première fois depuis l’été 2010, le prix à la pompe au Québec est descendu en dessous du seuil d’un dollar. Cette diminution bénéficie aux propriétaires de véhicules motorisés ainsi qu’à l’économie mondiale, dépendante du pétrole pour le transport des marchandises et des personnes. Phénomène éphémère ou tendance lourde ? Les analystes s’interrogent sur les causes et conséquences de cette chute drastique. Est-ce une guerre économique entre pays producteurs, une résultante d’une surproduction pétrolière ou encore le début de la fin d’une économie mondiale moribonde ? Les réponses varient et si aucune d’entre elles n’expliquent à elles seules le phénomène, elles sont toutes une composante du casse-tête qui, une fois reconstruit, nous permet d’avoir un portait global de la situation et de dégager la complexité des jeux d’intérêts entre les différents acteurs de cette industrie.
Trop de producteurs, pas assez d’acheteurs
Il est possible d’expliquer la baisse initiale du prix du pétrole ainsi : l’offre est plus forte que la demande. Cette dernière demeure faible, en raison d’une économie mondiale sans grande vigueur depuis la crise financière de 2008. Malgré tout, le prix du baril de pétrole s’est envolé depuis cette date, attirant les investisseurs dans un secteur considéré comme fiable et lucratif. Ceux-ci ont massivement aidés à l’accroissement de l’exploitation du pétrole par la fracturation hydraulique aux États-Unis. Conséquemment, la production interne de pétrole est en voie de doubler. Alors qu’en 2008, ce pays produisait environ 6,7 millions de barils par jour, il en a produit cette année 11,6 millions : une augmentation de près de 5 millions de barils par jour de plus sur le marché mondial (1). Ceci a poussé l’offre sur le marché à de nouveaux sommets. Dès le premier trimestre de 2014, la production mondiale de combustible liquide (essence, diésel, kérosène etc.) a dépassé la demande mondiale, provoquant une chute des prix. De plus, l’Agence d’Information sur l’Énergie américaine s’attend à ce que « les réserves mondiales de pétrole continuent d’augmenter en 2015, maintenant une pression vers le bas sur le prix du baril ». (2) Nous pourrions nous limiter à l’analyse économique et se satisfaire de ces explications. Mais le portrait de la situation serait incomplet. Nous ferions abstraction de la force politique du pétrole et des opportunités qui se présente pour certains pays d’utiliser la baisse du prix du pétrole comme une force pour déstabiliser un adversaire.
Une guerre de prix contre les nouveaux producteurs américains ?
La baisse du prix du pétrole est souvent suivie d’une baisse de production afin de stabiliser le prix, particulièrement lorsque les réserves mondiales sont à la hausse. L’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole, cartel regroupant douze pays, et 40% de la production mondiale) a réagi ainsi dans le passé lorsque le prix du baril tendait vers la baisse. Pourtant en novembre 2014, l’organisation a plutôt décidé de maintenir les niveaux de production, ce qui contribua à accentuer la chute du prix. Le ministre Saoudien du pétrole a justifié cette politique, expliquant que le marché allait se corriger par lui-même. Selon Olivier Jakob, directeur chez Petromatrix et analyste de marchés, la stratégie défendue par l’Arabie Saoudite et les pays du Golfe (Koweït, Émirats Arabes Unis, Qatar) est d’accepter que le prix du baril doit « à court terme continuer de descendre, avec un plancher de 60$ le baril, afin d’avoir plus de stabilité dans les années à venir avec un baril autours de 80$ ». (3) Pourtant, l’Arabie Saoudite a ouvertement appelé l’OPEP à combattre les producteurs nord-américains, ce qui pousse certains à douter du discours officiel des pays du Golfe persique (incluant l’Arabie Saoudite, le Koweit, les Émirats Arabes Unis et le Qatar mais excluant l’Iran et l’Iraq). (4)
En effet, afin de maximiser leurs parts de marché, ces pays ont besoin que le prix du baril reste entre un prix plancher, où l’exploitation de la ressource est rentable, et un prix plafond. Si le prix du baril dépasse ce prix plafond, d’autres formes de production deviennent rentables (pétrole de schiste, sables bitumineux) et peuvent ainsi concurrencer la production conventionnelle de pétrole. *
Ainsi, lorsque le prix du pétrole est élevé, l’exploitation non conventionnelle devient plus intéressante. C’est ce qui explique le récent boom dans l’industrie de l’exploitation par fragmentation hydraulique aux États-Unis, dont les puits se sont multipliés ces dernières années. Cette nouvelle forme d’exploitation offre une possibilité unique aux Américains de se détacher graduellement de leur dépendance au marché mondial, diminuant la sortie de capitaux vers l’étranger et offrant aussi un meilleur contrôle de ce marché. Il s’agit ici d’un gain économique et politique non négligeable.
C’est ce pour quoi plusieurs expliquent le refus de l’OPEP d’augmenter sa production par une tentative des pays du Golfe de nuire à cette industrie croissante qui volerait leurs parts de marchés. En diminuant sa production, l’OPEP stabiliserait ou augmenterait le prix du baril, ce qui profiterait aux producteurs américains en maintenant le prix du baril à un niveau de rentabilité acceptable et leur permettrait donc d’augmenter leur production ainsi que leurs parts de marchés. Bref, l’Arabie Saoudite aurait décidé d’accentuer la tendance à la baisse du prix du pétrole afin de nuire aux industries nord-américaines d’exploitation de pétrole non conventionnel. (5)
Car après tout, l’Arabie Saoudite peut compter sur une grande marge de manœuvre financière afin de combler la diminution de revenus pétroliers. Le pays n’a pratiquement pas de dette, possède d’énormes réserves financières et a une excellente cote de crédit. Le pays est dans une situation financière très favorable et pourrait supporter une perte de revenus pendant plusieurs années afin de conserver, voire d’augmenter, sa part de marché mondial.
Le pétrole au cœur du conflit chiite-sunnite
Ce qui, par contre, n’est pas le cas d’autres pays producteurs membres de l’OPEP, dont le pouvoir à l’intérieur de l’organisation est moindre. Ces pays, comme le Nigeria, l’Algérie, l’Équateur, le Venezuela sont tous des pays dont les budgets nationaux sont grandement dépendants des revenus tirés de l’exploitation pétrolière. Le maintien du niveau actuel de production contribue à la dépréciation de la valeur du baril et équivaut à une perte de revenus importante pour ces pays. Cet écart entre le « Gulf Three » (Émirats Arabes Unis, Koweit, Arabie Saoudite), parmi les pays les plus financièrement confortables sur le globe, et les autres membres de l’OPEP démontre que l’organisation est divisée entre ceux qui veulent diminuer la production et ceux qui préfèrent maintenir les quotas actuels. (6) (7) (8)
Notons que l’Iran et l’Irak font partie de ces pays qui tirent une partie importante de leurs revenus de la vente du pétrole. Ce produit représente entre 80 et 95% des exportations totales pour ces deux pays. Ainsi, certains analystes avancent que l’Arabie Saoudite ne craint pas réellement le développement du secteur pétrolier nord-américain. Cette baisse de prix cacherait plutôt une tactique politique, car dans cette région du monde, deux forces se disputent une guerre pour le contrôle du Moyen-Orient (9): l’Iran, berceau moderne du chiisme, branche minoritaire dans le monde musulman et l’Arabie Saoudite, lieu d’origine de l’Islam et pays à écrasante majorité sunnite. Ces deux forces s’affrontent souvent par partenaires interposés. La politique de l’Arabie Saoudite s’inscrit dans une longue confrontation avec l’Iran : ils supportent les leaders sunnites locaux dans des zones de guerre en Syrie et en Iraq, tandis que l’Iran fait de même avec les leaders chiites. L’Iran tente de solidifier sa zone d’influence en Irak, dont les champs pétroliers sont principalement exploités par la majorité chiite, ainsi qu’en Syrie où le régime Al-Assad (un régime chiite dans un pays à majorité sunnite) peut compter sur son soutien dans la guerre civile qui a débuté en mars 2011. De son côté, l’Arabie Saoudite voit d’un mauvais œil la création d’un état irakien contrôlé par un gouvernement chiite et qui a activement soutenu la rébellion syrienne depuis le début de la guerre civile. L’Arabie Saoudite voit donc dans la baisse du prix du pétrole une opportunité pour nuire à son ennemi direct et limiter sa zone d’influence en lui coupant les revenus provenant de la vente.
La filière russe
Une autre explication possible serait l’alliance stratégique entre les États-Unis et l’Arabie Saoudite afin de nuire à la Russie, premier producteur pétrolier mondial. Depuis l’annexion de la Crimée à la Russie et le début du conflit entre séparatistes pro-russes et le gouvernement ukrainien, l’Occident a déployé un grand nombre de sanctions économiques punitives envers la Russie. Le maintien des niveaux de production défendu par l’Arabie Saoudite permettrait aux États-Unis et à leurs alliés de priver la Russie de revenus importants, menaçant l’économie du pays d’une récession. (10) De plus, la Russie est un allié de l’Iran et de la Syrie. D’ailleurs, la seule base navale russe en Méditerranée se situe dans la région syrienne, plus précisément à Tartous. Ainsi, il pourrait exister un consensus entre l’Arabie Saoudite et l’Occident afin d’attaquer économiquement la Russie.
Certes à première vue, les États-Unis joueraient un jeu dangereux, car la baisse du prix risque de nuire à son florissant secteur de l’exploitation pétrolière. Mais l’industrie peut se transformer afin de s’adapter à un pétrole de moindre valeur. Les compagnies indépendantes, rendues vulnérables par la difficulté à rentabiliser leurs opérations, pourraient être acquises par des géants pétroliers qui peuvent absorber des opérations moins rentables, voire déficitaires et considérer la transaction comme un investissement à long terme. Selon William Arnold, ancien cadre chez Royal Dutch Shell, les acheteurs potentiels s’intéressent particulièrement aux réserves contrôlées par ces compagnies indépendantes. La valeur des producteurs de gaz de schiste ayant chuté d’environ 25% en un an, les opportunités pour les ExxonMobill, Shell et autres multinationales se multiplient. Cette transformation de l’industrie éliminerait les producteurs les plus faibles en plus de forcer l’industrie à utiliser les profits accumulés afin d’investir dans la recherche et le développement de procédés et de technologies plus efficaces, toujours dans l’optique d’assurer un retour en capitaux intéressant pour les investisseurs. (11) (12) (13) Autrement dit, le défi que représente la chute des prix devient une opportunité afin de solidifier l’industrie et la rendre plus efficace.
Ainsi, si les causes de ce phénomène sont multiples et complexes les conséquences le sont aussi. Les réalités économiques et politiques s’entrecroisent : la baisse du prix du pétrole devient une arme politique. Les consommateurs de pétrole, que ce soit les particuliers ou les entreprises, profitent présentement d’une accalmie dans ce marché crucial, leur permettant de faire des économies. Pourtant, ce marché du pétrole n’en est pas à ses premières variations. Il est probable que le prix du baril reparte éventuellement à la hausse, notamment par la diminution mondiale éventuelle possible de l’offre de la part des producteurs. Les réjouissances prendront fatalement fin un jour.
N’oublions pas que le pétrole n’est pas une simple marchandise commerciale. Son importance capitale dans l’économie mondiale la transforme en une arme utilisée entre les nations. Chaque dollar dépensé à la pompe devient une munition dans une guerre économique complexe. Peut-être serons-nous les prochaines victimes de celle-ci, les pays producteurs ayant prouvé qu’ils n’hésiteront pas à fluctuer descendre le prix de cette commodité selon leurs intérêts géopolitiques. Dans ce contexte, il serait plus sage de continuer nos efforts afin de développer une indépendance économique et politique envers ce produit, dont la consommation est l’une des principales causes du réchauffement climatique, du smog dans les villes, sans compter les impacts des incidents liés à l’exploitation et au transport.Cette guerre économique démontre encore une fois l’urgence de nous débarrasser de notre surconsommation pétrolière au plus vite.
* Le pétrole conventionnel réfère à l’exploitation par des techniques conventionnelles d’extraction, c’est-à-dire en siphonnant la nappe de pétrole qui se situe sous terre. Le pétrole non-conventionnel réfère à l’exploitation par des nouvelles techniques d’extractions, comme le pétrole de schiste, les sables bitumineux, etc.
Plus qu’un simple mot-clic sur Twitter ou Facebook (#BlackLivesMatter), Black Lives Matter est devenu un véritable mouvement qui s’organise tant aux États-Unis qu’au Canada, mais aussi au Ghana. Pour certains, il s’agit d’une continuation du travail de conscientisation et de libération des hommes et des femmes Noir-es initié par les penseur-e-s comme Martin L. King, Malcom X ou Angela Davis. Pour d’autres, il s’agit d’une toute nouvelle formulation de ce qu’est être un homme ou une femme Noir-e en Amérique du Nord. Qu’en est-il réellement ?
Février 2012, Floride, États-Unis. Un jeune afro-américain de dix-sept ans meurt à la suite d’une « altercation » avec un « vigilante » (1). Ce dernier fait un appel à la police avant le drame : « Ce type prépare un mauvais coup, ou il est drogué ou dans le genre », décrit-il au répartiteur. « OK, et ce gars est-il Blanc, Noir ou Hispanique ? » « Il a l’air d’un Noir. » Après avoir décrit l’habillement de l’individu, le surveillant du quartier donne des précisions sur l’emplacement. Le répartiteur assure qu’une patrouille est en chemin. Soudain : « Merde, il court! », annonce le « vigilante ». « Est-ce vous le suivez ? », demande le répartiteur. « Ouais. » « Ok, nous n’avons pas besoin que vous le fassiez. » À la fin de l’appel, le « vigilante » s’identifie par son nom, George Zimmerman. Avant de raccrocher, le vigile bénévole accepte de rencontrer un officier de police à une boîte aux lettres non loin de chez lui (2). Cette rencontre n’aura jamais lieu.
Dans sa déposition, le « vigilante » dit avoir été attaqué par l’adolescent — plus tard identifié comme Trayvon Martin — et avoir agit par légitime défense. En juin 2013, un jury le déclara non coupable à la suite d’un procès très médiatisé. C’est à la suite de ce jugement qu’Alicia Garza, Patsrisse Cullors et Opal Tometi, lancèrent le mouvement Black Lives Matter (littéralement : « Les vies des Noir-es comptent », ci-après BLM).
Dans une récente entrevue accordée à la revue américaine n+1, Alicia Garza revient sur les origines du mouvement1(3). « Black Lives Matter a commencé quand George Zimmerman a été acquitté du meurtre de Trayvon Martin. Nous suivions l’affaire depuis longtemps. […] Il y avait véritablement quelque chose de dégueulasse dans la façon dont les médias traditionnels — autant au sein des Noir-es et des personnes de couleur — tentaient de trouver une raison pour laquelle Trayvon était mort. Ils cherchaient dans sa famille, dans son comportement, vous savez, ils ont tout fait pour blâmer le pauvre enfant pour son propre meurtre. […] Lorsqu’il [Zimmerman] a été acquitté, ce fut comme un coup de poing. Je me rappelle que j’étais assise et que je discutais avec des amis. Il n’y avait rien à dire, mais nous voulions juste être ensemble. Beaucoup de ce que je voyais sur les réseaux sociaux était qu’ils n’allaient jamais accuser et arrêter quelqu’un pour avoir tué un enfant noir. Je me disais : ça ne me satisfait pas. Je n’étais pas satisfaite du “Je vous l’avais dit” et je n’étais pas satisfaite du nihiliste “Cela n’arrivera jamais.” »
Ainsi, avec l’aide de Cullors et Tometi, deux activistes transgenres, Garza lançait une page Facebook et un Tumblr dans le but de créer un espace de partage, d’échange, de collaboration et de discussion entre les membres de la communauté noire. « Nous demandions aux gens de partager avec nous ce qu’ils faisaient pour construire un monde dans lequel la vie des Noir-es compte », indique Garza dans l’entrevue.
La condamnation en 2011, puis l’emprisonnement de CeCe McDonald en 2012 redonnent une nouvelle signification au mouvement (4). En effet, à l’origine de BLM, il y avait une volonté forte de sensibiliser la population américaine à la violence faite aux femmes noires, en particulier les femmes transgenres (5). « Nous avons utilisé [#blacklivesmatter] afin de conscientiser les gens. C’est Trayvon, c’est Renisha, et c’est CeCe, et ce sont tous et toutes des Noir-es. Être Noir-e signifie beaucoup de choses. Nous formons une communauté très diversifiée et très puissante. Nous devons commencer à le réaliser. Ce n’est pas seulement être inclusif, c’est en fait être sûr que tant que nous ne sommes pas tous et toutes libres, aucun-e de nous l’est », clarifie l’activiste (6).
Quelques mois après l’acquittement de Zimmerman, le meurtre crapuleux de Renisha McBride, l’emprisonnement de CeCe McDonald, deux hommes noirs, Micheal Brown et Eric Garner, sont tués par des policiers blancs.
Dans le premier cas, Michael Brown n’était pas armé. Avant d’être abattu, il aurait levé les mains en l’air et crié à l’officier Darren Wilson : « Ne tirez pas !» (« Don’t shoot ») Dans le second incident, une vidéo diffusée sur Internet montre Eric Garner au sol. Un agent de police, Daniel Pentaleo, le maîtrise à l’aide une technique illégale d’étranglement. Il est possible de voir que Garner lève le bras pour signaler son malaise. Il crie aux policiers qui l’entourent : « J’étouffe » ( « I can’t breath »). Ferguson, petite bourgade du Missouri composée d’une population majoritairement Noire — mais non représentée dans les institutions de la ville, notamment au sein du service de police — deviendra en quelques semaines le lieu de convergence de plusieurs personnalités, activistes et sympathisant-es de BLM. Dans les jours suivants, plusieurs centaines, voir des milliers de manifestant-es occuperont les rues de nombreuses villes américaines en scandant ou portant les slogans du mouvement BLM : « I can’t breath », « Don’t shoot », « Black Lives Matter ».
En octobre 2014, au plus fort de la « Bataille de Ferguson », Alicia Garza publiait un puissant manifeste décrivant le mouvement qu’elle avait aidé à mettre sur pied : « Black Lives Matter est une contribution qui va bien au-delà des exécutions extrajudiciaires des personnes noires par la police et les vigilantes. Il va au-delà du nationalisme étroit qui s’observe dans certaines communautés noires demandant aux personnes noires d’aimer noir, de vivre noir et d’acheter noir, gardant ainsi les hommes hétéros au-devant du mouvement et laissant dans l’ombre nos soeurs queer et trans ainsi que les personnes handicapées. […] Il place en son centre les personnes qui ont été marginalisées des mouvements de libération. C’est une tactique pour (re)construire le mouvement de libération noire. »2 Très rapidement, cet appel trouvera écho au-delà des États-Unis, notamment au Canada.
De Ferguson à Montréal : une internationalisation de BLM
Deux éléments caractérisent les mouvements sociaux contemporains : d’abord, la propension des groupes sociaux mobilisés à se servir des nouvelles technologies d’information et de communication, en particulier les réseaux sociaux, à des fins de mobilisation ; ensuite, leur tendance à se diffuser en dehors des frontières géographiques3. En ce sens, BLM n’est pas différent : une forte présence sur les médias sociaux a favorisé le développement d’un capital de sympathie en dehors des frontières nationales qui a pu s’observer par une couverture médiatique plutôt positive dans de nombreux médias traditionnels. Pourtant, il serait assez simpliste de s’arrêter au seul facteur technologique. Il existe également des motivations sociopolitiques qui ont contribué à la popularisation de BLM au-delà des États-Unis : d’une part, la question de la brutalité policière et, d’autre part, celle de la discrimination raciale.
Ainsi, alors que les premières images en provenance de Ferguson ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux, le mouvement a rapidement trouvé des appuis à l’extérieur du pays. Ce fut le cas, par exemple, avec les militant-es palestinien-nes qui publiaient des messages de soutien et des conseils aux manifestant-es de Ferguson4. Au Canada, des rassemblements ont été organisés dans plusieurs villes dont Montréal, où une veillée en solidarité avec les manifestant.es de Ferguson devant les bureaux de la Fraternité des policiers et policières de Montréal.
Dans une entrevue avec Scott Neigh (2014)5, Yolen Bollo-Kamara, présidente de l’association étudiante de l’Université de Toronto et une des activistes ayant formé un collectif associé au mouvement Black Lives Matter à Toronto (la Black Lives Matter-Toronto Coalition), explique la frustration palpable au Canada à l’annonce de l’acquittement de Darren Wilson. « Nous nous sommes rassemblé-es parce que nous étions inquiet-es, dégoûté-es et déçu-es par la non-inculpation du policier blanc qui a tué Mike Brown. », se rappelle l’activiste. « Au début, c’était notre indignation et notre frustration collective, [mais aussi] le sentiment qu’aux États-Unis, au Canada et ailleurs dans le monde, d’une façon ou d’une autre, quand des personnes noires sont tuées par des policiers […] il n’y a pas de responsabilité pour ça. […] Il est important pour nous de rappeler qu’effectivement, la vie des personnes noires compte et donc que quelqu’un doit être tenu responsable pour ces actes. »
Il est en effet important de rappeler que depuis plusieurs années déjà, une impression d’imputabilité judiciaire des services de police renforce le sentiment de méfiance à leur égard au sein des certaines communautés ratissées. Ainsi, dans un colloque international intitulé « Rétablir la confiance entre la population et la force policière », l’ancien commissaire à la déontologie policière du Québec, Claude Simard, rappelait que « l’essentiel des activités policières échappe à tout mécanisme de contrôle »6 . Or, pour les Canadien-nes issu-es de minorités visibles, en particulier les personnes noires et les autochtones, l’absence de mécanismes de contrôle s’accompagne d’une surreprésentation carcérale et d’une propension plus grande pour ces personnes d’être victimes de bavures policières7;8.
Le profilage racial, par exemple, est une réalité que vivent plusieurs personnes noires au Canada. En 2010, un rapport de Mathieu Charest9 — dont une version « brouillon » avait fuité dans les médias10 — soulignait que les contrôles d’identité à répétition étaient une pratique récurrente dans les quartiers « noirs » de Montréal, à savoir Montréal-Nord et Saint-Michel. Malgré une critique concernant la méthodologie de sa recherche par la Direction du Service de police de Montréal (SPVM), Charest faisait savoir dans la deuxième version de ce rapport que cette « objection méthodologique » n’effaçait en rien le fait que les personnes noires sont plus propices d’être arrêtées sur la base de motifs faibles »11. ). Eid et Turenne rappellent que les conséquences pour les personnes racisées victimes de profilage racial de la part des forces de l’ordre sont nombreuses : perte de confiance en soi, affaiblissement du sentiment d’appartenance citoyenne, sentiment de révolte, violence verbale et physique, méfiance envers les institutions de l’ordre établi12.
Comme aux États-Unis, dans le cas où des personnes noires sont abattues par des policier-es (blancs-ches, le plus souvent), ces dernier-ières sont pour la plupart acquité-es. À ce sujet, l’organisateur communautaire torontois Ajamu Nangwaya12 a publié une liste compilant une cinquantaine de noms d’afro-canadien-nes ayant été abattu-es par des policiers-ières depuis 1911. Dans une majorité de cas, aucune accusation criminelle visant un-e policier-ère n’est portée.
En somme, ces deux phénomènes accentuent au sein des communautés noires canadiennes un sentiment que les manifestant.e.s de Ferguson ont exprimé tout haut : une méfiance envers une institution supposée les protéger. Afin d’y faire face, Nangwaya souligne que les mobilisations spontanées dans les rues ne suffisent pas en raison de leur nature éphémère. Il faut, selon lui, des mesures concrètes et permanentes pour conscientiser la population canadienne sur l’enjeu de la violence policière, mais aussi et surtout offrir des outils aux communautés qui en sont les victimes13. Ainsi, il suggère entre autres l’organisation d’ateliers éducatifs sur les droits civiques dans les communautés noires et la constitution d’un programme de monitorage audiovisuel des actions policières (à l’instar de ce que faisait le Black Panther Party et de ce que Nangwaya a commencé à faire plus tôt, en juillet 2013) 14. Ce que suggère Nangwaya, ce n’est pas d’attendre des autorités politiques qu’elles changent le système afin de construire un monde où les vies des personnes noires comptent — car l’attente peut être longue et les résultats, décevants— c’est plutôt que chacun.e de nous passe à l’action, maintenant, sans attendre, dans nos milieux de vie, dans nos institutions, partout où toutes ces vies sont menacées. « Black Lives Matter n’est pas un moment, c’est un mouvement », peut-on lire sur le site officiel de BLM. C’est aussi un état d’esprit qui n’a pas de frontières.
Entre héritage et défi
Le 1er février 2015, le ministre canadien du Multiculturalisme, Jason Kenney, a qualifié la contribution des personnes noires au sein de la fédération canadienne de « fier héritage [qui] remonte au tout début de l’histoire du Canada. » Cette déclaration visait donc à reconnaître « les grands sacrifices et les énormes contributions de cette communauté » dans le développement du pays15. Cela étant dit, le Mois de l’histoire des Noir-es semble être le paravent idéal des gouvernements fédéral et provincial visant à occulter les relations complexes et historiques, souvent oppressives, que vivent les personnes noires au sein de la grande « mosaïque » canadienne. Ainsi, M. Kenney, comme le gouvernement qu’il représente, ferme les yeux sur les différents problèmes raciaux que vivent les hommes et les femmes noir-es, afin de donner l’image d’un Canada colorblind. À ce titre, pour la majorité de la population du pays, Ferguson demeure Ferguson, Missouri. Aucune comparaison ne peut être faite avec ce qui se passe au Canada.
Pourtant, au Québec, une pratique raciste, le blackface, maintes fois critiquée par diverses associations, continue d’être défendue par certaines personnes qui n’y voient rien de dégradant. Pourtant, nous avons des hommes et des femmes noir-es qui remplissent nos prisons, et encore là, on n’y voit pas de racisme. Pourtant, nous avons des hommes et des femmes noir-es qui sont harcelé-es, violenté-es et, parfois même, abattu-es dans nos rues par des individus supposés les protéger. Pourtant, les institutions de pouvoir (les universités, les palais de justice, les parlements, etc.) continuent d’être dirigées majoritairement par des hommes blancs. Ce n’est pas du racisme, déclare-t-on. Ce que nous venons de voir, c’est qu’au sein des communautés noires, le doute persiste.
Les leçons que nous, hommes et femmes noir-es, pouvons tirer du mouvement BLM sont nombreuses et précieuses. À mon sens, l’une d’elles, est qu’il faut confronter nos institutions à leur propre racisme (8). L’héritage, pour les communautés noires canadiennes, n’est pas seulement de l’ordre des accomplissements, mais aussi des défis qui nous attendent en tant que peuple, non seulement, comme le disait Angela Davis, pour libérer nos esprits, mais aussi nos sociétés.
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1. Le « vigilante » réfère à une personne qui pratique l’autojustice (ou « vigilantisme »), c’est-à-dire qui tend à remplacer la justice étatique lorsque celle-ci est jugée ou perçue comme défaillante.
3. Nous avons traduit ces extraits. Pour l’intégralité de l’entrevue, voir Garza et Kauffman (2015)1.
4. Le 5 juin 2011, une jeune femme transgenre, CeCe McDonald était attaquée par un homme blanc, Dean Schmitz. Ce dernier, ainsi qu’une femme du nom de Molly Flaherty, avait proféré des propos injurieux, racistes, homophobes et transphobes envers CeCe McDonald et ses ami-es — ce qui avait conduit à l’accrochage entre les deux groupes. Forcée de se défendre, McDonald a porté un coup mortel à son assaillant. En 2012, afin d’éviter une peine de 80 ans de prison pour meurtre, la jeune femme accepte de plaider coupable pour homicide involontaire.
6. Comme le rappel Alicia Garza dans un article qu’elle a rédigé en octobre 2014, il importe de souligner l’influence des luttes LGBT dans le mouvement Black Lives Matter. Ainsi, Garza critique sévèrement dans son texte les médias de masse et les entreprises pour avoir « volé » le mouvement aux femmes queer.
7. Un texte de Harsha Walia (2014)14 critique cependant la tendance à juxtaposer, voire amalgamer, la discrimination raciale que vivent les autochtones et celle que vivent les personnes noires au Canada. Walia indique que l’une et l’autre sont très différentes (sur le plan historique, économique, sociale, etc.) et que de les associer, c’est ne pas reconnaître les expériences discriminantes de l’un ou l’autre groupe.
Dastan Kasmamytov milite pour les droits LGBT au Kyrgyzstan au sein de l’organisation Kyrgyz Indigo. En ce moment même, une loi interdisant tout commentaire positif envers des « comportements sexuels non traditionnels » est discutée au parlement kyrgyz. La date de son adoption demeure inconnue. J’ai conduit cette entrevue avec Dastan lors d’un séjour de 4 mois au Kyrgyzstan. Je l’ai rencontré dans un petit bar de Bishkek, musique pop russe en prime. Nous avons discuté ensemble environ 2h. Voici les meilleurs moments de cette rencontre incroyable.
Q.Peux-tu décrire un peu l’organisme pour lequel tu travailles ?
R. Kyrgyz Indigo est un organisme pour les LGBT du Kyrgyzstan. En gros, nous supportons les droits et la santé sexuelle des LGBT. Il y a deux principaux organismes ; l’autre s’appelle Kyrgyz Labryz et est un peu plus vieux. Ils ont plus d’expérience pour ce qui est du lobbying et de conseiller les autorités publiques. Nous essayons nous aussi de faire plus de travail de ce côté en introduisant des lois qui promeuvent les droits LGBT. Cela consiste une partie non négligeable de notre travail. Mais les lois sont affreuses ici au Kyrgyzstan, cela ne nous aide pas du tout. L’autre aspect de notre travail est la construction d’une conscience communautaire LGBT. Nous travaillons également à la mobilisation et à la politisation de la communauté. Parce que, bon, comme tu le sais peut-être, les gens en général n’en ont rien à foutre : ils vont baiser par-ci par-là et se foutent de ce qui se passe. Ils veulent une bonne vie, de l’argent et un bon partenaire pour avoir des relations sexuelles. Nous avons besoin d’un mouvement fort avec le plus de gens possible qui sont prêts à sortir du placard et nous aider dans notre effort de mobilisation. Déjà, de parler ouvertement d’homosexualité dans son entourage, c’est beaucoup pour le Kyrgyzstan. On ne se fait pas trop d’illusion : changer les lois du Kyrgyzstan n’est pas à notre portée. On essaie de changer l’attitude des gens de façon à provoquer le changement social.
Q.Quel poste occupes-tu dans Kyrgyz Labryz ?
R. Je suis spécialiste du lobbying autant au niveau national qu’international. Parfois c’est difficile de faire bouger les choses au niveau national, alors on a besoin d’utiliser les instances internationales pour mettre de la pression sur le gouvernement. C’est pour ça qu’on doit travailler sur les deux niveaux. Pour le moment je n’ai plus de salaire, mais j’appelle quand même ça mon travail puisque ça occupe la majeure partie de mon temps. Nous avons de la difficulté à recevoir du financement, spécialement au niveau local. Il y a beaucoup d’argent de l’international pour la défense des droits humains au Kyrgyzstan, mais très peu d’organismes sont prêts à nous donner de l’argent parce que les droits LGBT sont un enjeu très controversé ici. Notre financement vient majoritairement d’organismes internationaux, mais nous faisons également du « crowd-funding» dans les villes et villages du Kyrgyzstan. Nous comptons beaucoup sur le bénévolat.
Q.À quoi ressemble la situation de la communauté LGBT au Kyrgyzstan ? À quels problèmes faites-vous face ?
R. Bon, premièrement il faut spécifier que lorsque l’on parle de personnes LGBT on n’a pas affaire à une réalité homogène. Il y a bien sûr tous ces hommes riches qui ont les moyens d’aller à l’étranger, qui peuvent se payer la sécurité et des maisons privées. Ils se sentent en sécurité. Mais c’est loin d’être le cas pour toutes les personnes LGBT au Kyrgyzstan. La plupart sont vulnérables; ce sont les gens qui souffrent vraiment. Ils font face à beaucoup de violence et à du chantage de la part de la police. À vrai dire, il y a de la discrimination partout : dans le système d’éducation, dans le système de santé, etc. Bien sûr cela dépend des personnes. Les plus vulnérables sont sans aucun doute les personnes transgenres parce qu’ils et elles sont beaucoup plus visibles. Il y a entre autres un groupe de travailleurs du sexe transgenres qui fait face à beaucoup de violence de la part de la police, de gens ordinaires et même de la communauté LGBT. Il y a beaucoup de transphobie chez les hommes homosexuels. Il y a un idéal chez les gais du Kyrgyzstan selon lequel ils doivent agir comme de vrais hommes, avoir l’air forts, etc. C’est pour ça qu’ils n’aiment pas les transgenres. Il y a aussi l’histoire de ce jeune garçon de 15 ans qui a été jeté dehors de chez ses parents parce qu’il leur avait avoué être gai. Il a été battu par son père et n’avait nulle part où aller. Bien sûr, il est allé voir les organismes LGBT, mais ils ne pouvaient rien faire parce qu’il est illégal de travailler avec des mineur-e-s. Ils ne pouvaient pas aller dans les refuges pour personnes LGBT. Il a donc dû vivre chez des amis, ce qui impliquait parfois des relations sexuelles forcées et autres choses du genre. Il ne pouvait pas non plus aller dans les orphelinats gouvernementaux; on lui aurait demandé pourquoi ses parents l’avaient jeté dehors et comme il était gai il aurait subi de la violence là-bas dans les organisations gouvernementales. Il y a plein de cas semblables, entre autres il y a une personne de la communauté qui a été battue et humiliée par un groupe très agressif. Ils l’ont amené hors de la ville et l’ont forcé à creuser sa tombe. Et ça c’est une histoire très récente. Cela arrive souvent ces temps-ci, spécialement cette année. La violence et les crimes de haines envers les personnes LGBT ont vraiment augmenté. Cela a commencé en janvier 2014, alors que les discussions sur la propagande LGBT ont débuté. Maintenant, il y a plusieurs groupes organisés qui essaient de trouver des gens de la communauté sur internet pour les rencontrer, les battre et les humilier.
Q.Sens-tu que ta sécurité est compromise parce que tu travailles dans un organisme de défense des droits LGBT ?
R. Oui, bien sûr. Entre janvier et février 2014, il y a eu le lancement d’un rapport de Human Right Watch sur le respect des droits LGBT au Kyrgyzstan. Ils cherchaient une personne qui pourrait dire quelque chose au nom de la communauté lors du point de presse. Personne ne voulait y aller alors j’ai parlé à mes parents et j’ai décidé de le faire. Le lendemain, j’étais dans tous les médias. J’étais préparé mentalement, mais ça a été difficile. Il y a tellement eu de discours haineux sur internet ; des gens disaient que s’ils me trouvaient, ils allaient me tuer. Alors oui, j’étais vraiment effrayé, effrayé de sortir de chez moi, etc. Mon père a été victime de chantage de la part de son entourage seulement parce que j’ai parlé publiquement de mon homosexualité.
Q.Il y a cette loi qui est actuellement discutée au parlement kyrgyz à propos de la propagande LGBT. Peux-tu nous en parler ? Qu’est-ce que cette loi propose ? Comment va-t-elle affecter la communauté LGBT au Kyrgystan ?
R. La loi proposée cherche à interdire toute attitude positive envers des comportements sexuels non traditionnels. Ce que ça veut dire, eh bien, c’est qu’on veut introduire des conséquences administratives, des amendes et des offenses criminelles pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement (1 an maximum). En gros, ça veut dire qu’on assiste à une recriminalisation de l’homosexualité au Kyrgyzstan. Il sera illégal d’être gai parce que, bien sûr, lorsque quelqu’un dit qu’il est gai, cela constitue une attitude positive envers des comportements sexuels non traditionnels. Ce n’est pas très clair, non plus, ce qu’on entend par comportements sexuels non traditionnels. Cela peut vouloir dire n’importe quoi. Même le sexe pour le plaisir et les condoms peuvent être interprétés comme des comportements sexuels non traditionnels. Ce ne sont pas seulement les droits LGBT qui sont en jeu, mais bel et bien les droits sexuels de tous les citoyens kyrgyz. Cette loi affecte tout le monde. Sous cette loi, le gouvernement pourrait arrêter tout dépistage du VIH et toute forme d’éducation sexuelle parce que bien entendu, quand on fait de l’éducation sexuelle, on parle de sexe sécuritaire et que le sexe sécuritaire n’est pas traditionnel. Cette loi va causer beaucoup de problèmes que les gens ne sont pas capables de voir parce que toute l’emphase est mise sur la propagande LGBT.
Q.Quelle est l’influence de la loi anti-gaie de Vladimir Poutine ? Quels liens peut-on faire entre ces deux lois ?
R. Bien sûr, la loi anti-gaie adoptée en Russie a eu beaucoup d’influence sur la situation au Kyrgyzstan. Nos leaders religieux et nos parlementaires ont été inspirés par cette loi russe et l’ont rendu pire encore. La Russie est complètement dégueulasse. C’est une puissance impérialiste qui exerce beaucoup d’influence et de pouvoir sur les plus petits États autour d’elle. La Russie essaie de pousser son programme politique dans les législations des pays avoisinants. À cause de la Russie, des lois similaires sont discutées en Moldavie, en Ukraine, en Lettonie, en Arménie et au Kyrgyzstan. Il y a même des mouvements qui commencent à se dessiner au Kazakhstan. Pourquoi dans tous ces pays, alors que dans aucun autre pays dans le monde on ne discute de criminaliser les LGBT ? Est-ce que tu comprends? Alors c’est vraiment gros et très efficace. Le problème, c’est que c’est un programme politique qui promeut l’homophobie. La Russie influence ces pays, particulièrement à travers ses médias de masse, parce que dans ces pays les médias russes sont dominants, et de loin. Ils sont très efficaces pour mettre de la pression politique sur les parlementaires et les gouvernements. Efficace dans le sens qu’ils font du bon travail, malheureusement pour nous …
Q.Comment vois-tu l’intervention des pays de l’Ouest dans ce débat ? Vous avez reçu l’appui de l’ambassade américaine au Kyrgyzstan ? Comment te sens-tu par rapport à ça ?
R. C’est encore la politique du néo-impérialisme et du néocolonialisme qui prédomine. Prenons par exemple des pays comme les États-Unis et Israël. Ils aiment se montrer comme des leaders en matière de droits humains, comme des pays libres, des pays démocratiques. Mais ils ont ont tellement de problèmes d’inégalités socioéconomiques; ça aussi, c’est lié aux droits humains. Les droits socioéconomiques devraient être protégés et, malheureusement, c’est loin d’être le cas aux États-Unis. Ils sont probablement moins avancés là-dedans que peut l’être la Russie ou la Chine. Ce que je veux dire, c’est qu’en Russie ou Chine il y a probablement plus de mesures de sécurité sociale qu’aux États-Unis. Alors, quand l’ambassade américaine vient nous donner leur appui, c’est seulement pour instrumentaliser les enjeux LGBT. Ils nous utilisent comme un outil. Et bien sûr on sait tous qu’ils s’en contrefoutent de ce qu’on peut vivre ici. Ce n’est que la petite politique… Vous pouvez consulter le site de Kyrgyz Indigo ici : http://indigo.kg/ (attention c’est en Russe!)
Le 9 janvier dernier était publié dans La Presse l’article de Pierre Pelchat « Régime public d’assurance : des milliers de Québécois se privent de médicaments ». On y apprenait que les gens à faible revenu parvenaient si mal à payer leur médicaments que certains renonçaient à leur prescription, faute d’argent. L’accessibilité aux médicaments au Québec est-elle aussi aisée qu’on le croit? Si la Politique du médicament (2007) (1) prévoit une couverture d’assurance médicaments par son régime public-privé, c’est de toute l’industrie pharmaceutique québécoise dont dépendent les coûts de vente des médicaments d’ordonnance. Qu’en est-il de la réalité d’une personne à faible revenu ayant besoin de médicaments onéreux?
La pauvreté est l’un des plus importants facteurs ayant une influence défavorable sur l’état de santé. Les personnes à faible revenu sont plus susceptibles d’être malades et de prendre des médicaments et les personnes malades, psychologiquement ou physiquement, sont plus susceptibles d’avoir un faible revenu. Dans les deux cas, la composante monétaire pose problème quand vient le temps de se procurer des médicaments. Ainsi, on tombe parfois malade à cause des conséquences de la pauvreté : loyer insalubre, malnutrition et sous-alimentation, stress financier, etc. Il y a aussi plusieurs personnes qui vont chercher de l’aide financière de dernier recours car ils ont développé une maladie. Ces personnes ont pour la plupart besoin d’une médication dans le but de maintenir une santé qui contribuerait à éventuellement les sortir de la pauvreté. Mais comment peuvent-elles recouvrer la santé si elles demeurent inaptes à se procurer les médicaments dont elles ont besoin? Et au regard du système de santé, quelle valeur a cette incapacité d’observer une prescription face au médecin qui l’a prescrite? En 2010, 4,4 % des Québécois déclaraient ne pas avoir respecté leur ordonnance parce qu’ils ne pouvaient en défrayer les coûts. Selon l’Argumentaire économique pour un régime public universel d’assurance médicaments (2), une famille gagnant 20 000 $ par année payait quelque 2 503.90 $ en primes et contributions à la RAMQ, soit 12,5 % de son revenu brut. Selon le rapport sur les audiences de la Coalition Canadienne de la santé relativement au Régime d’assurance médicaments public et universel, « certains n’ont tout simplement pas les ressources financières pour combler leurs besoins essentiels et payer les factures mensuelles de médicaments […] », par exemple ceux qui se retrouvent au chômage, ceux qui sont trop jeunes pour avoir une prestation de retraite et la couverture d’assurance médicament qui l’accompagne, ceux qui sont payés au salaire minimum et ceux qui travaillent à temps partiel sans régime d’assurance privé. Il y a aussi les personnes handicapées qui, parfois, se retrouvent face à un choix de piètres options : demeurer bénéficiaires de l’aide au revenu ou retourner travailler et perdre leurs assurances. Selon le Réseau d’action pour la santé des femmes du Québec, les femmes ayant un faible revenu ont plus de problèmes de santé que les hommes et ont une espérance de vie moindre. Elles sont aussi plus susceptibles de consommer davantage de médicaments, et les mères monoparentales sembleraient être touchées en plus grand nombre.
Le coût des médicaments au Québec
Au Québec, les médicaments sont pour la plupart plus dispendieux qu’ailleurs au Canada et que dans d’autres pays. Par exemple, un flacon de Captopril (utilisé pour le traitement de l’hypertension artérielle) contenant 500 comprimés de 50 mg se vend 23.00 $CAD aux États-Unis alors qu’il se vend 92.00 $CAD ici. La RAMQ, quant à elle, paye 279.00 $CAD pour la même quantité de ce même produit. Ces différences de prix causeraient des pertes annuelles d’environ 55 à 80 millions de dollars à la RAMQ, qui relègue une partie de ce montant aux contribuables, dont aux 3,2 millions de Québécois parmi les moins fortunés (3). Selon la Politique du médicament, le citoyen est vu ainsi : « [s]a perception générale est que le médicament le plus récent est le meilleur. Le patient souhaite donc qu’il soit accessible » (Politique du médicament, 2007). Pourtant, les nouveaux produits sont plus chers et cette attitude qu’adopte le gouvernement envers ses citoyens les déresponsabilise à l’égard des prescriptions données. Pour comprendre pourquoi les prix des médicaments sont si élevés, nous devons nous tourner vers la Politique du médicament (gouv. du Québec, 2007) et dresser le portrait de l’industrie pharmaceutique au Québec.
La Politique du médicament
La Politique du médicament passe par l’Institut national d’excellence en santé et services sociaux (INESSS), lequel agit à titre de conseiller auprès du ministère de la Santé et des services sociaux quant aux médicaments à inscrire à la Liste des médicaments couverts par les régimes publics et privés. L’INESSS, en plus de conseiller, propose le développement et la mise en œuvre de stratégies de formation, d’information et de sensibilisation auprès des professionnels de la santé. L’Institut recommande aussi au ministre l’établissement et la modification du prix des médicaments, bien que le dernier mot soit accordé au ministre. Dans le document de la Politique du médicament, on peut lire que malgré une tentative de soumettre des commentaires au ministre de la Santé et des services sociaux, des citoyens, des médecins, des groupes de patients et d’autres experts ont été négligés et n’ont pu transmettre leurs demandes, qui concernaient l’accessibilité ou le prix de certains médicaments. Ces demandes ont été déposées en vain car elles auraient été soumises trop tard, c’est-à-dire après la prise de décision de l’INESSS. C’est cependant à cause de la nature opaque des prises de décisions de l’organisme que les requérants n’ont pu soumettre leurs commentaires plus tôt. Cette situation démontre un profond problème de communication et de transparence entre l’INESSS et la population. La Politique du médicament, dans sa version de 2007, s’articule autour de quatre grands axes principaux : 1) l’accessibilité aux médicaments, 2) leur prix juste et raisonnable, 3) leur utilisation optimale et 4) le maintien d’une industrie pharmaceutique dynamique au Québec. Il faut savoir ici que le prix juste et raisonnable d’un médicament est habituellement fixé après une comparaison de son prix de vente dans d’autres pays. Le prix de vente doit toujours être plus élevé que celui négocié entre les compagnies pharmaceutiques et le gouvernement. Ces ententes sont d’ailleurs confidentielles, donc inconnues du public. Ceci, est-il rapporté dans la Politique, contredit le principe d’équité à l’accès aux médicaments à cause de la non-transparence de l’économie réalisée. Cet état de fait enlève à tous une possibilité de mieux accéder aux médicaments d’ordonnance. L’accès aux médicaments est influencé par la Liste des médicaments, aussi régie par l’INESS, qui est une mesure de contrôle des coûts pour que tous les médicaments ne soient pas remboursables. « Ce contrôle vise à ne rembourser que [les médicaments] considérés comme étant « coût-efficace » et dont l’impact budgétaire est prévisible […] ». Cette évaluation exclut de la liste les médicaments qui n’ont pas une efficacité démontrée ou encore qui sont coûteux et dont le nombre d’usagers potentiels est imprévisible. L’objectif est de ne pas créer de dépenses budgétaires trop importantes. C’est d’ailleurs pour cette raison que de nombreux médicaments contre le cancer sont trop chers et inaccessibles au public. « [L]’industrie pharmaceutique constitue l’un des secteurs prioritaires de la stratégie de développement du gouvernement », dit la Politique.
L’accès au marché [des médicaments nouveaux] représente un enjeu déterminant pour les compagnies pharmaceutiques […] Cependant, l’accès au marché subit grandement l’influence des conditions de remboursement des médicaments prévus dans les régimes publics provinciaux. Au Québec, l’inscription d’un médicament à la Liste des médicaments du RGAM a un impact direct sur les revenus des compagnies […]. (Politique du médicament, 2007)
Cette vision des choses défavorise les citoyens au profit des compagnies. Selon cette politique, un autre facteur contribue à l’augmentation et au maintien du prix élevé des médicaments, soit la règle de 15 ans. Cette règle garantit le remboursement intégral des produits des fabricants en 15 ans à partir du moment où le médicament est inscrit sur la Liste des médicaments et ce, même si le brevet est échu ou qu’il existe un équivalent générique moins cher. Finalement, autre bémol à cette politique pour les personnes à faible revenu : l’objectif de cette politique a été, entre autres, de mettre fin au gel des prix des médicaments au Québec –et de veiller de près à leur hausse.
L’industrie pharmaceutique québécoise
Au Québec, l’industrie pharmaceutique s’est d’abord développée par la fabrication de médicaments génériques mais, depuis les années 1990 et avec la Règle de 15 ans, c’est principalement l’industrie du médicament breveté qui prospère. Le marché du médicament au Québec est évalué à plus de 4 milliards de dollars, soit 25 % du marché canadien (4). Le Québec compte près de 30 sièges sociaux de compagnies pharmaceutiques et six des sept groupes de recherche fondamentale de multinationales pharmaceutiques du Canada. Près de 400 millions sont dépensés annuellement par le gouvernement en recherche et développement (R&D) pharmaceutique, ce qui est 50 % plus élevé qu’en Ontario si on fait le rapport per capita. Il y a 148 firmes installées au Québec qui font travailler plus de 13 600 personnes dont le salaire moyen hebdomadaire est de 900.00 $CAD. Cependant, 43 % de ces emplois ne sont pas consacré à la recherche mais au marketing et à la publicité. On calcule aussi que 68 % des brevets canadiens de médicaments sont détenus par des compagnies siégeant au Québec. Selon le ministère du Développement économique régional et de la Recherche, « l’industrie pharmaceutique constitue l’un des secteurs prioritaires de [sa] stratégie de développement. Parmi les facteurs qui influencent les décisions d’investissement, les conditions d’accès au marché arrivent au premier rang. Les politiques de santé et celle du médicament peuvent donc nuire au développement de cette industrie ». Cette dernière est-elle donc priorisée avant le bien-être des citoyens? Notons que les fabricants peuvent faire pression sur les politiciens en faisant valoir les emplois qu’ils génèrent dans la province. Pour les compagnies pharmaceutiques, il est très intéressant de s’établir au Québec, particulièrement pour l’industrie du médicament breveté. Le Canada a les crédits d’impôts les plus généreux au monde et le Québec est la province qui arrive au premier rang avec son offre de crédit d’impôt à 37,5 %. En plus, d’autres crédits peuvent s’ajouter à ceux-ci : crédit pour la recherche précompétitive en partenariat privé, visa pour les consortiums de recherche précompétitive, congé fiscal pour les chercheurs et experts étrangers, etc. (5). Tous ces avantages donnés aux compagnies permettent de faire diminuer leur facture de 15 à 40 % des coûts initiaux tout en désavantageant le système d’assurance-médicaments. Le Canada est le quatrième pays où les médicaments brevetés sont les plus chers. Au Québec, on a davantage recours à ces derniers qu’aux médicaments génériques. En fait, le Québec paie en moyenne 3 % de plus per capita que dans toutes les autres provinces.
Le rôle des pharmaciens
Les pharmaciens sont le passage obligé vers lequel doit se diriger toute personne qui a besoin de médicaments au Québec. Cet intermédiaire dans le système de santé occasionne des coûts qui sont absorbés par ceux qui ont besoin de médicaments. Pourtant, alors que les coûts demeurent élevés dans les pharmacies, des pharmaciens bénéficient de ristournes et de rabais divers de la part des fabricants pour qu’ils vendent leur produit plutôt qu’un autre. On estime que les fabricants donnent environ 500 millions chaque année en ristournes aux pharmaciens, procédures qui sont toutefois illégales (6). Ces cadeaux, qui deviennent des sources de revenus supplémentaires pour les pharmaciens, font en sorte que les prix ne baissent pas à la vente. Les bannières telles Jean Coutu et Pharmaprix centralisent même leurs ristournes afin d’en profiter davantage, parfois même pour en faire bénéficier leurs sièges sociaux situés à l’extérieur de la province ou du pays. Ces ristournes signifient aussi que la RAMQ paie des prix artificiellement gonflés. Par exemple, le prix de production d’un médicament générique pour le fabricant ne représente que 10 % de son prix de vente à la Régie. Ces activités illégales ne se justifient que très difficilement aux yeux des contribuables quand vient le temps de payer leur prime d’assurance annuelle ou leur franchise mensuelle (7). Ces exemples démontrent un réel problème de l’industrie pharmaceutique sur le territoire du Québec lorsqu’une décision doit être prise quant au prix des médicaments.
Des solutions potentielles
Marc-André Gagnon, politologue et économiste à l’Université de Carleton, croit que c’est la multiplicité des régimes d’assurance médicaments (publics et privés) qui empêche la réalisation d’économies importantes dans le système et pour les citoyens. Pour lui, la situation financière d’une personne est directement liée à son accès aux médicaments. M. Gagnon a calculé quels seraient les bénéfices financiers de passer à un régime public universel tout en conservant les politiques actuelles concernant l’industrie pharmaceutique. Il estime qu’au Canada, 2 947 millions de dollars canadiens pourraient être économisés sur les dépenses actuelles du présent régime, qui sont de 25 141 millions $CAD (8). Un sondage de l’Institut EOS effectué en 2013 indique que 78 % des Canadiens sont en faveur de l’établissement d’un régime public universel. De son côté, l’organisme Approvisionnement Montréal suggère, comme il le fait lui-même à Montréal, de procéder par des achats de médicaments groupés pour qu’il en coûte moins cher à l’unité. L’organisme considère qu’ainsi le gouvernement ferait des économies substantielles. L’organisme octroie ses contrats d’achat au plus bas soumissionnaire et parvient à obtenir des prix très avantageux. Ce type d’achat regroupé permettrait de faire des économies annuelles d’environ 2,7 milliards $CAD . Ces solutions ne sont que partielles et ne prétendent pas résoudre toutes les lacunes et incohérences du système actuel régissant l’accessibilité aux médicaments au Québec. Elles permettent cependant d’ouvrir des pistes nouvelles afin d’offrir à la population un accès plus juste aux médicaments.
Au-delà de l’accessibilité : les prescriptions
Les enjeux autour du médicament au Québec sont d’une importance souvent méconnue du grand public. Pourtant, ils occasionnent des hausses de prix et permettent le maintien de prix trop élevés pour des médicaments, dont certains sont cruciaux pour la santé des individus. Malheureusement, peu de personnes à faible revenu parviennent à se procurer les médicaments desquels ils dépendent pour bien vivre. Il y a donc un fossé dans le système qui se crée dans les échanges entre gouvernement et compagnies pharmaceutiques et entre pharmaciens et fabricants de médicaments. Au final, c’est l’individu qui paie. Par ailleurs, si l’industrie pharmaceutique est si bien ancrée au Québec, il faut aussi savoir que notre province a l’un des taux les plus élevés de prescriptions de médicaments. D’une part, on a donc un système qui rend difficilement accessible les médicaments et d’autre part, on prescrit trop de médicaments. Il faudrait, à notre sens, trouver des solutions plus cohérentes et moins dispendieuses pour résoudre la problématique de l’accessibilité aux médicaments. L’achat regroupé et l’implantation d’un régime public universel peuvent être des pistes à suivre, alors qu’une prise de responsabilité des médecins quant à leurs habitudes de prescription serait souhaitable. Mais les médecins aussi sont approchés par les représentants des compagnies pharmaceutiques et le taux de prescription varie, entre autres, en fonction de leur influence sur les médecins. La question du médicament au Québec est particulière et n’apporte pas encore de solution viable aux personnes qui ont un réel besoin de leurs médicaments mais qui n’ont pas les moyens de se les payer. Les solutions existent, mais sont-elles socialement applicables dans le contexte actuel, où l’on soustrait du domaine public les services de santé et les services sociaux en les reléguant au secteur privé ou simplement aux oubliettes?