Faut-il abolir les partis politiques ?
Toute personne qui souhaite changer le monde sera confrontée tôt ou tard à l’épineuse question du pouvoir politique, c’est-à-dire à la réflexion sur les meilleurs moyens pour transformer les institutions de la société. Se posera alors le problème complexe de l’État et des instruments démocratiques susceptibles de le contester, l’orienter, le transformer radicalement ou même l’abolir tout simplement. Si les mouvements sociaux tels que les grèves sont généralement privilégiés par les organisations politiques qui souhaitent attaquer le pouvoir établi de l’extérieur (altermondialistes, anarchistes, etc.) les courants associés à la social-démocratie et au socialisme révolutionnaire insistent sur la nécessité d’articuler les luttes sociales extra-parlementaires et l’organisation d’un parti qui serait en mesure de porter les revendications de la rue aux urnes afin de changer fondamentalement le rôle de l’État.
Or, la profonde crise de légitimité de la démocratie représentative alimente le sentiment d’aliénation politique et ses diverses manifestations: séparation croissante des élus et du peuple, perte de confiance, cynisme, corruption, apathie, abstentionnisme, populisme conservateur, etc. Ces facteurs affectent lourdement l’avenir de tout parti de gauche digne de ce nom, et donc la possibilité même de changer le système par la voie démocratique. De nouvelles perspectives radicales, comme celle de Roméo Bouchard, proposent même d’établir une « véritable démocratie » en associant l’abolition des partis, le tirage au sort des représentants et l’assemblée constituante. Cette famille politique, que nous pouvons nommer rapidement « souveraineté populaire », remet ainsi en question le principe même du parti en tant qu’élément essentiel d’une stratégie de transformation sociale.
Les inquiétudes de l’anti-partisme
L’« anti-partisme » propre aux théories de la souveraineté populaire considère généralement que les partis agissent comme des factions qui séparent les citoyens du pouvoir politique en détenant un monopole radical sur la représentation démocratique. Même si leur objectif est de favoriser la participation citoyenne et la coordination d’intérêts sociaux au sein de l’État, leur comportement effectif amène une confiscation du pouvoir qui empêche les individus d’exercer leur citoyenneté, témoignant ainsi de leur contre-productivité (1). Pour Roméo Bouchard, « [n]otre système politique repose sur des partis qui se battent entre eux pour le pouvoir. En principe, ils sont censés permettre l’expression de la diversité des attentes de la population par rapport à son gouvernement; dans les faits, ce sont des machines de guerre dont l’objectif premier est de permettre à un groupe de s’emparer du pouvoir. Intermédiaires quasi obligés entre le citoyen et ses institutions démocratiques, les partis politiques sont les grands responsables du détournement de notre démocratie et de l’usurpation du pouvoir par les groupes d’intérêts privés. » (2) Comment s’opère ce revirement de situation, dans lequel le moyen se substitue à la finalité? Roméo Bouchard énumère quelques mécanismes, dont la proximité entre la politique et l’argent, la ligne de parti, la dictature de l’image et le financement électoral. Or, il semble mettre parfois l’ensemble des partis dans le même panier en omettant des différences de taille essentielles pour comprendre l’organisation réelle des formations politiques. En effet, les phénomènes de corruption liée à l’argent, à la ligne de parti et à l’électoralisme caractérisent avant tout les « grands partis » qui sont historiquement proches du milieu des affaires, contrôlés par une tête dirigeante, faiblement démocratiques, et peu soucieux de développer un projet de société centré sur la participation citoyenne, l’écologie et la justice sociale. En va-t-il de même pour un « petit parti » comme Québec solidaire, qui n’aspire pas à gouverner à tout prix mais à transformer la société? Le fait qu’il soit appuyé sur les mouvements sociaux et les milieux populaires, et qu’il soit majoritairement composé d’hommes et de femmes qui n’ont pas du tout les traits de carriéristes, de technocrates et de politiciens professionnels, contrairement aux autres partis, amène-t-il une différence qualitative, une dynamique spécifique qui le prémunirait contre certaines dérives? S’agit-il plutôt d’une question de temps et de taille, tout parti, aussi bien démocratique et intentionné soit-il à sa naissance, devant inéluctablement devenir une organisation bureaucratique qui imitera le comportement des « grands partis » ? Autrement dit, y a-t-il une différence de degré ou de nature, une distinction relative ou essentielle entre ces deux types d’organisations politiques? Roméo Bouchard semble pencher pour la première option, reprenant l’argument de René Lévesque selon lequel tout parti serait appelé à se pervertir des suites de l’usure du temps et du pouvoir. « Encore faudrait-il que les partis politiques aient une vision. De nos jours, leurs programmes consistent avant tout en une salade de mesures populaires plus ou moins incontournables, calquées sur les sondages d’opinion. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle tous les partis en viennent à se ressembler. Une fois au pouvoir, ils sont prêts à tous les compromis pour y rester. Même le PQ a fini par diluer son objectif politique, et ce serait sans doute le cas de Québec solidaire s’il devenait un concurrent sérieux. René Lévesque croyait que tout parti politique n’était au fond qu’un mal nécessaire, un de ces instruments dont une société démocratique a besoin lorsque vient le moment de déléguer à des élus la responsabilité de ses intérêts collectifs. Mais les partis appelés à durer vieillissent généralement assez mal… Tout parti naissant devrait inscrire dans ses statuts une clause prévoyant qu’il disparaitra au bout d’un certain temps. Une génération? Guère davantage » (3).
La loi d’airain de l’oligarchie
Avant de sauter aux conclusions, il faut replacer l’analyse critique du fonctionnement des partis politiques à l’intérieur d’une sociologie générale des organisations. Tout d’abord, le mal qui semble propre à la sphère politique concerne en fait l’ensemble des organisations sociales (ONG, syndicats, écoles, hôpitaux, Églises, entreprises privées, sociétés d’État, etc.) qui dépassent une certaine taille. Ce phénomène semble même se retrouver dans le monde animal, comme le démontre le biologiste J.B.S Haldane dans son essai intitulé Être de la bonne taille. Il y souligne, entre autres, que la taille d’un animal détermine largement l’équipement qu’il doit posséder. Par exemple, vu la petite taille des insectes, ils n’ont pas besoin d’un système circulatoire pour acheminer l’oxygène jusqu’aux cellules : ils peuvent l’absorber par diffusion. Les animaux de plus grande taille doivent eux être munis d’un système pour pomper l’oxygène et le distribuer dans les cellules. […] Haldane nous présente un principe intéressant : les animaux ne sont pas gros parce qu’ils sont complexes ; ils doivent plutôt être complexes parce qu’ils sont gros. Ce principe, semble-t-il, s’applique aussi aux établissements, administrations publiques, entreprises et autres organisations de toutes sortes. » (4) La croissance semble donc porter en elle-même le besoin d’une division du travail nécessaire au bon fonctionnement d’organisations de plus en plus grosses et complexes. Mais cette dynamique circulaire de complexification progressive nécessaire à la gestion de la croissance qui alimente à son tour la complexification ne se produit pas de manière continue. La complexification ne découle pas d’une lente transformation graduelle ; elle « saute » par paliers et survient par des effets de seuil, c’est-à-dire lorsqu’un changement quantitatif amène subitement une différence qualitative ou de nouvelles propriétés insoupçonnées. La rationalité organisationnelle a toujours existé à différents degrés à travers les sociétés et les âges, mais elle n’est devenue le principe structurant de la vie sociale et politique qu’à un moment relativement récent de l’histoire de l’humanité. Max Weber analyse à ce titre le processus de modernisation, à savoir la rationalisation générale de la société découlant de l’organisation du travail et l’apparition de la bureaucratie, celle-ci étant caractérisée par des règles strictes, une division des responsabilités et une forte hiérarchie. L’un de ses élèves, Robert Michels, étudia le fonctionnement des partis politiques au début du XXe siècle et leur forte tendance à la bureaucratisation, qu’il baptisa « loi d’airain de l’oligarchie ». « Qui dit organisation dit tendance à l’oligarchie. Dans chaque organisation, qu’il s’agisse d’un parti, d’une union de métier, etc., le penchant aristocratique se manifeste d’une façon très prononcée. Le mécanisme de l’organisation, en même temps qu’il donne à celle-ci une structure solide, provoque dans la masse organisée de graves changements. Il intervertit complètement les positions respectives des chefs et de la masse. L’organisation a pour effet de diviser tout parti ou tout syndicat professionnel en une minorité dirigeante et une majorité dirigée. » (5) Il y aurait ainsi une sorte de « loi naturelle » s’appliquant à toute organisation qui devrait tôt ou tard se professionnaliser, assurer une division technique du travail et favoriser la centralisation du pouvoir, minant ainsi de l’intérieur toute tentative de démocratisation. Néanmoins, nous pouvons douter de la pertinence explicative de ce concept, qui met l’accent sur la destination supposée de toute organisation (l’oligarchie) sans montrer comment s’opère concrètement la transition vers l’« état final » du système. En d’autres termes, la loi d’airain présuppose ce qu’il s’agit d’expliquer, à savoir comment la bureaucratisation devient possible, à quel moment, par quels mécanismes et quelles contradictions. La bureaucratie est un fait social, institutionnel et historique, et non un phénomène naturel et universel. La loi d’airain de l’oligarchie revient ainsi à ériger un principe métaphysique qui occulte le fonctionnement pratique des organisations, en considérant celles-ci comme des forces impersonnelles et objectives qui nous dominent de l’extérieur. La critique du fétichisme des partis se transforme en fétichisme de la bureaucratie, qui apparaît dès lors comme un pouvoir mystérieux et supra-humain qui serait hors de notre portée. S’il existe assurément des tendances lourdes favorisant la bureaucratisation, existe-t-il tout de même des contradictions, des contre-tendances et d’autres facteurs qui relativiseraient l’inéluctabilité de ce phénomène social? En reprenant l’attitude de Karl Marx vis-à-vis de la mystification de la « loi d’airain des salaires » de Lasalle dans la critique du Programme de Gotha, pourrions-nous essayer d’aller plus loin que le simple constat dogmatique selon lequel les partis sont tous voués à devenir identiques? « De la loi d’airain des salaires, rien, comme on sait, n’appartient à Lasalle, si ce n’est le mot « d’airain », emprunté aux « lois éternelles, aux grandes lois d’airain » de Goethe. Le mot « airain » est le signe auquel se reconnaissent les croyants orthodoxes. » (6)
Le système partisan comme isomorphisme institutionnel
Si la vision classique inspirée par les travaux de Max Weber et Robert Michels expliquait la bureaucratisation comme étant le résultat direct de la rationalisation et de l’efficacité des organisations, les théories néo-institutionnalistes apparues dans les années 1980 mettent de l’avant les multiples processus par lesquels les organisations deviennent de plus en plus similaires (isomorphisme), sans toutefois devenir plus efficaces. Pour comprendre la dynamique des organisations, il faut toujours les situer à l’intérieur d’un espace institutionnel constitué d’éléments culturels comme des valeurs, des normes, des règles, des croyances, etc. La théorie proposée par Di Maggio et Powell (7), l’isomorphisme institutionnel, cherche à expliquer comment différentes organisations finissent par se ressembler et à se comporter de la même manière. Le concept central est celui de champ organisationnel, celui-ci étant défini comme l’ensemble des organisations faisant partie d’une même sphère de la vie institutionnelle. Si nous prenons l’exemple du système partisan, les organisations qui opèrent à l’intérieur de ce champ se composent de personnes particulièrement intéressées par la vie politique (militants, politiciens, intellectuels, organisateurs), elles partagent des ressources similaires (financement public par les élections, campagnes de recrutement et de dons, outils de communication, etc.) et elles visent un même public (les électeurs d’une communauté politique donnée). Les partis opèrent donc dans un même champ, ils sont interconnectés par la vie parlementaire et l’actualité politique, ce qui contribue à augmenter l’homogénéité dans la structure, la culture et les activités de ces organisations. Ainsi, ce qui explique le processus de convergence dans le mode de fonctionnement des partis, ce n’est pas d’abord des caractéristiques internes à l’organisation (comme la bureaucratisation liée à la taille du parti), mais des propriétés externes ou relationnelles découlant du fait qu’ils opèrent dans un même champ organisationnel (le système parlementaire). Si la démocratie interne est un facteur qu’il ne faut pas négliger, il est important de comprendre les multiples mécanismes responsables de l’isomorphisme institutionnel pour éviter que le pouvoir politique corrompe les partis avant même qu’ils aient pu réaliser leur projet. Di Maggio et Powell distinguent trois types d’isomorphisme : normatif, mimétique et coercitif.
1) L’isomorphisme normatif se développe via la professionnalisation des membres du parti, la standardisation des cursus éducatifs (sciences sociales et politiques, communication, administration, marketing, finance, etc.) et des réseaux professionnels (militants, économiques, associatifs, politiques, médiatiques, etc.). Comme les membres qui aspirent à la direction du parti doivent se conformer aux règles de l’organisation, cela a tendance à augmenter l’homogénéité de la tête dirigeante, d’autant plus que celle-ci doit garder une unité d’action. Si celle-ci cherche à gagner une certaine crédibilité publique, elle aura tendance à recruter des experts, ce qui renforcera l’isomorphisme par la diffusion de valeurs et de normes similaires.
2) L’isomorphisme mimétique survient dans un contexte d’incertitude et de rationalité limitée, les différentes organisations ayant tendance à s’imiter mutuellement pour être perçues comme étant plus légitimes. L’utilisation d’autobus lors de campagnes électorales, le recours à des agences de marketing ou l’utilisation de notions vagues et de signifiants vides (gouvernance, développement durable, création d’emplois) sont autant de manifestations de ce phénomène. Si le pôle communicationnel représente un élément névralgique de ce type d’organisation, sa croissance rapide par rapport aux autres instances du parti aura tendance à favoriser le mimétisme propre à la sphère médiatique. L’isomorphisme mimétique concerne moins la composition sociale de l’organisation que l’espace public ou le champ discursif à travers lequel le parti cherche à se faire entendre.
3) L’isomorphisme coercitif renvoie à la pression exercée par l’État (via les règles parlementaires et le financement public des partis politiques), aux attentes culturelles de l’électorat (opinion publique) et aux pressions de différentes organisations (patronales, syndicales ou autres) qui tentent d’imposer leurs revendications. L’isomorphisme coercitif repose sur l’influence politique, les promesses et les menaces, les rapports de forces et les stratégies mises en place pour gagner ou se maintenir au pouvoir. Di Maggio et Powell notent que des organisations initialement participatives peuvent rapidement se hiérarchiser pour obtenir davantage de fonds, la forte pression de l’environnement institutionnel représentant un obstacle majeur au maintien de structures égalitaires et démocratiques.
Un exemple d’isomorphisme coercitif se retrouve dans la nouvelle loi sur le financement public des partis politique. Celle-ci augmente le montant versé par chaque vote de 1,50$ à 2,50$, donnant ainsi un incitatif financier à maximiser le nombre de voix lors des élections. Le rôle d’un parti est évidemment de gagner toujours plus d’appuis dans la population, mais il aura maintenant une récompense matérielle directe pour cette participation. La quête d’un appui moral pour un projet de société fait place à la recherche de gains financiers découlant du vote populaire ; voting is money. Les partis gagnants seront ceux qui auront atteint un certain seuil de viabilité financière, les autres ne pouvant même pas se faire rembourser la moitié de leurs dépenses électorales s’ils ne remportent pas 15% des suffrages. L’accroissement des inégalités entre la ligue des grands et des petits sera ainsi accentué, récompensant mécaniquement les partis puissants et pénalisant les plus faibles. Pour les partis de grande ou moyenne taille, la loi permettra d’obtenir davantage de ressources financières pour faire croître l’organisation, ce qui exercera une pression pour financer une structure de fonctionnement toujours plus coûteuse et performante. Comme la loi autorise aujourd’hui un montant maximal de 100$ par membre, elle crée un incitatif économique à augmenter la quantité de membres sans égard à la qualité de ceux-ci. La croissance de militant(e)s devient facultative, la pression financière amenant des objectifs quantitatifs de croissance qui ne font pas de différences entre les membres actifs et passifs. La loi favorise donc l’émergence de partis de masse (contrairement aux partis de notables qui seront pénalisés en partie), qui demandera davantage de ressources en termes d’énergie et de temps pour assurer le recrutement et la rétention des membres. Cette dynamique organisationnelle engendrée par l’isomorphisme coercitif de la loi électorale fera apparaître une classe salariée autour du pôle parlementaire et communicationnel qui disposera de davantage de ressources, et d’une classe de membres ordinaires et bénévoles dans les associations locales et consultatives du parti. La séparation entre la tête dirigeante et la base ne vient donc pas de la mauvaise volonté de certaines personnes mais d’une logique structurelle et financière qui impose certaines contraintes au parti. Il s’agit évidemment d’une tendance et non d’un fait accompli, et c’est pourquoi il est crucial d’examiner ces pressions normatives, mimétiques et coercitives qui poussent un parti à devenir, souvent malgré lui, un peu plus comme les autres.
Prédictions et stratégies de démocratisation
La théorie de l’isomorphisme institutionnel amène une série de prédictions quant au comportement des organisations situées dans un même champ. Il s’agit évidemment de tendances sociales et non de lois mécaniques, à la manière du champ magnétique, c’est pourquoi il est possible d’envisager des mécanismes de neutralisation visant à limiter les effets de l’isomorphisme normatif, mimétique et coercitif. La compréhension des règles qui nous déterminent permet ainsi de nous rendre plus libres, non pas au sens d’une acceptation passive du champ organisationnel, mais d’une stratégie active de démocratisation interne de l’organisation en vue d’une transformation des institutions. Si nous acceptons l’hypothèse qu’une insurrection ou une révolte armée ne permettrait pas de conquérir ou d’abolir l’État ni d’instaurer une société juste et démocratique et qu’il s’avère impossible de gagner une majorité parlementaire par la présentation de candidatures indépendantes, ce qui ferait abstraction du système des partis et des diverses contraintes de l’action politique, alors nous devons nécessairement repenser la forme institutionnelle d’un parti réellement démocratique devant opérer dans un champ organisationnel hostile à la démocratie. Autrement dit, même si nous voulons fonder un nouvel État basé sur la démocratie directe, le tirage au sort et une assemblée constituante, il faut encore un parti pour gagner la légitimité politique nécessaire à un changement institutionnel d’une telle ampleur.
a) Plus une organisation est dépendante d’une autre, plus elle tendra à lui ressembler dans sa structure, son climat et ses comportements. Si la loi électorale sur le financement des partis politiques vise à limiter la dépendance du parti vis-à-vis des gros bailleurs de fonds (milieux d’affaires, syndicaux, etc.), il faut s’interroger sur l’articulation entre les composantes internes de l’organisation. Par exemple, le parti ne doit pas devenir dépendant des ressources de l’aile parlementaire ou d’organisations externes, car dans ce cas l’expertise et les orientations stratégiques deviennent l’apanage de professionnels non élus dissociés du travail des militant(e)s et des autres membres du parti (isomorphisme normatif).
b) Plus la centralisation de l’approvisionnement en ressources est grande, plus l’organisation tendra à ressembler à celles dont elle dépend. La centralisation du financement, des communications et de la stratégie est une caractéristique très répandue dans les partis politiques. Plus l’organisation devient présente dans l’arène parlementaire, plus la tête dirigeante a tendance à suivre les impératifs de ce champ organisationnel et à concentrer ses ressources pour être capable d’agir dans un contexte d’incertitude et l’urgence de l’action. Même s’il est nécessaire de préserver un certain degré de centralisation pour assurer la coordination des activités du parti (unité d’action), il faut établir de nombreux dispositifs de décentralisation des décisions, du financement et des communications locales afin que les associations de la base ne soient pas systématiquement dépendantes du comité central.
c) Plus la relation entre les fins et les moyens est incertaine, plus l’organisation tendra à ressembler aux autres organisations qui lui paraissent prospères. Il en va ainsi des outils communicationnels qui permettent de promouvoir le projet politique dans l’espace public, notamment dans le cadre d’une campagne électorale. Le marketing et l’utilisation de méthodes visant à donner une crédibilité à l’organisation en imitant le comportement des « grands partis » viennent parfois remplacer l’objectif de l’action politique, à savoir la transformation de la société.
d) Plus les buts de l’organisation sont ambigus, plus l’organisation tendra à ressembler aux autres organisations qui lui semblent prospères. C’est pourquoi il est primordial de définir clairement les contours du projet politique afin d’éviter les formules floues de « projet de société » ou de « pays de projets ». Il s’agit évidemment d’une tâche complexe, mais les grands axes du projet à long terme ne peuvent pas se réduire à des plans de communication de campagnes électorales ou à la somme des propositions adoptées dans le programme. Si le parti n’a pas une conscience claire de son rôle historique, de ses objectifs et de sa stratégie, la population pourra encore moins comprendre ce qu’il en ressort. Il en découlera la tentation d’imiter les autres formations afin de gagner une légitimité analogue, notamment sur le plan économique.
e) Plus l’organisation fait appel à des collaborateurs issus d’un cursus académique pour les fonctions dirigeantes, plus l’organisation tendra à ressembler aux autres organisations du même champ. L’isomorphisme normatif découlant de la professionnalisation peut être limité par la concertation entre différents types d’expertise : professionnelles et profanes, savoirs experts et savoirs citoyens. Le recours à des experts de la société civile ne doit pas se faire en vase clos et parallèlement au travail de membres bénévoles, qui représentent en quelque sorte les « experts internes, amateurs et citoyens du parti ». La démocratie participative découle d’une capacité à articuler les initiatives de la base et les actions du centre par la combinaison des logiques bottom-up et top-down. Si la tête dirigeante a toujours plus de pouvoir que la base, c’est justement la raison pour laquelle il faut reconnaître des pouvoirs réels à celle-ci afin que le processus bidirectionnel ne devienne pas unidirectionnel.
f) Moins il y a de modèles organisationnels alternatifs qui semblent possibles, plus le champ organisationnel aura un taux élevé d’isomorphisme. La relative homogénéité des structures et formes organisationnelles des partis politiques québécois augmente la probabilité de ressemblance dans leur mode de fonctionnement. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de différences importantes dans le degré de bureaucratisation des divers partis, mais il serait préférable d’observer des exemples de mouvements sociaux, de réseaux de mobilisation et de formations politiques à l’échelle internationale pour s’inspirer de nouvelles pratiques démocratiques et méthodes d’organisation. Des modèles innovants sur la scène politique espagnole et catalane (Podemos, Guanyem Barcelona, Canditatura Unitat Popular) pourraient servir à renouveler l’action politique hors du cadre partisan traditionnel.
Somme toute, si l’isomorphisme institutionnel représente une tendance lourde, la présence d’alternatives de nouvelle génération témoigne du fait que la bureaucratisation n’est pas une fatalité de l’univers politique et que la question de la légitimité pouvoir étatique tel que nous le connaissons reste ouverte. Il ne s’agit pas de savoir s’il faut ou non abolir les partis, mais de déterminer quel genre d’organisation politique permettrait de transformer les institutions de telle sorte que les partis traditionnels deviendraient obsolètes. La réflexion sur le projet politique doit donc laisser place à celle sur la méthode comme tremplin du dépassement de l’éternelle opposition entre l’espace politique et la sphère citoyenne, l’État et les mouvements sociaux, le parti et l’auto-organisation.
(1) Les concepts de monopole radical et de contre-productivité ont été inventés par le philosophe Ivan Illich pour décrire et critiquer le fonctionnement des outils et des organisations de la société industrielle. Lorsqu’un moyen technique devient trop efficace, il crée un monopole et empêche l’accès aux moyens plus lents. Lorsque les grandes institutions des sociétés industrielles atteignent un seuil critique, elles s’érigent parfois en obstacles à leur propre fonctionnement.
(2) Roméo Bouchard, Constituer le Québec. Pistes de solution pour une véritable démocratie, Atelier 10, Montréal, 2014, p.39
(3) Ibid., p.45
(4) Jane Jacobs, La question du séparatisme. Le combat du Québec pour la souveraineté, VLB éditeur, Montréal, 2012, p.121
(5) Robert Michels, Les Partis Politiques, Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, Flammarion, Paris 1914, p. 23-24
(6) Karl Marx, Critique du programme de Gotha, Les Classiques des sciences sociales, 1875, p.38 http://classiques.uqac.ca/classiques/Engels_Marx/critique_progr_gotha/pr…
(7) Paul J. Di Maggio, W. W. Powell, « The Iron Cage Revisited: Institutional Isomorphism and Collective Rationality in Organizational Fields ». American Sociological Review, vol. 48, no.2, p.147–160
Le mouvement PEGIDA : Un autre lundi mouvementé dans les rues de l’Allemagne
Par Mathieu Catafard
Tous les lundis depuis plus de trois mois, la Bundesrepublik Deutschland connaît des manifestations d’envergure entre les partisans et les opposants du mouvement PEGIDA (Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident). Pour en savoir davantage sur le sujet, nous sommes allés directement sur le terrain, à la rencontre des manifestants des deux camps opposés.
Munich, 12 janvier 2015 – La place Sendlinger Tor se remplit à nouveau en ce début de soirée frisquet. L’organisation anti-PEGIDA München ist bunt (Munich est en couleur) et le BAGIDA (la branche bavaroise du PEGIDA) ont donné rendez-vous à leurs partisans à la même station de métro, pratiquement à la même heure. Le dispositif de sécurité des forces policières est très imposant : des clôtures ont été installées tout au long de la Sonnenstrasse et des centaines de policiers anti-émeute veillent au maintien de la frontière entre les deux groupes. Une foule de plus en plus imposante se forme du côté des anti-PEGIDA; l’ambiance est festive, il y beaucoup de jeunes dans la foule, mais aussi des familles et des retraités. Certains chantent ou jouent du tambour pendant que d’autres prennent la parole sur une scène installée devant la porte sud du Vieux-Munich. Plusieurs drapeaux arc-en-ciel et des drapeaux rouges du SPD (parti social-démocrate allemand) flottent au-dessus des têtes des gens qui sont venus dire non au mouvement PEGIDA. Frank, dans la quarantaine, se promène dans la foule avec sa pancarte où il est inscrit « Religion, Opinion, Presse = Liberté, Égalité, Fraternité». Pour lui, l’intolérance n’a pas sa place en Allemagne : « La haine n’engendre que la haine. Je suis ici pour parler avec les gens du PEGIDA; je veux tenter de leur faire comprendre que la religion musulmane n’est pas synonyme de terrorisme et que le mélange des cultures est bénéfique pour notre société.» Un peu plus loin, Monika avoue être inquiète pour le futur de son pays : « J’ai peur de la montée de l’extrême droite dans mon pays et en Europe en ce moment. Nous devons faire quelque chose contre cela, c’est pour ça que je suis ici ce soir.» L’attentat survenu au Charlie Hebdo l’a bouleversée; elle a peur que ce triste événement amène les gens à généraliser et à condamner les minorités ethniques : « Je pense que les partisans du PEGIDA vont interpréter cet acte [l’attentat au Charlie Hebdo] de manière erronée. Ils vont généraliser ce cas unique sur tout un groupe. À mon avis, ils ont un manque flagrant d’éducation et ils ont de l’agressivité en eux. Ils doivent déverser cette frustration sur quelqu’un et c’est le pratiquant musulman ou l’immigrant qui la subit.» Pour la dame d’une cinquantaine d’années, il est normal que la popularité du PEGIDA soit plus élevée à Dresde : « Les gens n’ont pas d’emploi là-bas, le taux de chômage y est élevé, ils doivent trouver un coupable à leurs problèmes, alors ils visent les immigrants. Pourtant, on le sait, les immigrants ne représentent qu’une infime minorité de la population dans cette région.»
18h30 : Les partisans de l’autre camp arrivent peu à peu ; certains commencent à scander le célèbre slogan des manifestants d’Allemagne de l’est en 1989 contre le régime communiste de la RDA : « Nous sommes le peuple ! ». Erika, une étudiante de 24 ans, est visiblement en colère à l’arrivée des militants du BAGIDA : « Je serai là tous les lundis, tant et aussi longtemps que ces fascistes voudront parader dans nos rues ! » Les pro-BAGIDA sont plus nombreux que prévu et ils font beaucoup de bruit. Ils n’étaient pourtant qu’une cinquantaine lors les dernières semaines, selon plusieurs habitués des manifestations du lundi. Sur leur pancarte, on lit entre autres : « Arrêtez l’islamisation de l’Europe » ou « Solidarité avec tous les chrétiens du monde ». Les partisans du BAGIDA sont peu enclins à parler aux médias. Il faut dire qu’un statut publié la veille de la manifestation sur la page Facebook du mouvement appelait ses membres à ne parler en aucun cas aux médias. J’ai cependant pu m’entretenir avec Klaus, un partisan du PEGIDA dans la trentaine. Klaus est venu marcher car il est inquiet pour le futur de sa nation: « L’attaque survenue contre Charlie Hebdo est la preuve que l’Allemagne court un réel danger dans le futur. J’ai peur pour ma famille. Il faut tout faire pour que ça ne se reproduise pas. Les islamistes intégristes sont beaucoup plus nombreux qu’on ne le pense, le danger d’une attaque terroriste est plus que possible en Allemagne. » Plusieurs partisans du PEGIDA ont des pancartes portant l’inscription « Je suis Charlie ». On peut lire sur l’une d’entre elles : « Vous, les rouges et les verts, vous êtes les haineux de la patrie. Vous n’êtes pas Charlie, Charlie est l’une des nombreuses victimes de votre idéologie! ». D’après Klaus, les gens qui viennent protester contre le PEGIDA sont naïfs et ne se rendent pas compte de la situation actuelle : « Ils sont complétement aveugles. Le danger d’une attaque terroriste est plus que possible dans notre pays, regardez ce qui s’est passé dans les locaux du journal d’Hambourg! » Rappelons que les locaux du quotidien allemand Hamburger Morgen ont été la cible d’un incendie criminel dans la nuit du samedi 10 janvier. Le journal d’Hambourg avait publié les caricatures de Mahomet provenant du magazine Charlie Hebdo au lendemain des attentats. Vers 19h, peu après mon entrevue avec Klaus, les deux camps vont se retrouver face à face, séparés par la ligne des policiers. Plusieurs insultes sont lancées de part et d’autre ; des opposants à PEGIDA scandent Nazis raus ! (Dehors les nazis !), l’autre camp brandit ses pancartes et ses drapeaux de l’Allemagne. Certains font des doigts d’honneur aux anti-PEGIDA. La dispute cesse à l’arrivée d’un important bastion de policiers.
Fin de soirée sous haute tension : 13 arrestations
La situation va s’envenimer après le départ de la marche du BAGIDA, dont le but était de se rendre à la Marienplatz, la place centrale de Munich, surplombée par l’hôtel de ville. La marche ne durera finalement qu’une dizaine de minutes. Les anti-PEGIDA, beaucoup plus nombreux, vont encercler et bloquer le passage des 1 500 partisans du BAGIDA. Des actes de violences dans les deux camps mèneront à 5 arrestations du côté du BAGIDA et à 8 dans l’autre camp. Des projectiles seront lancés de part et d’autre et un groupe de manifestants de l’anti-PEGIDA tentera en vain de franchir le cordon de policiers. Les manifestants du BAGIDA, protégés par un nombre impressionnant de policiers anti-émeute, seront finalement escortés par ceux-ci jusqu’à la station de métro la plus proche. L’organisation anti-PEGIDA München ist bunt! a rassemblé plus de 20 000 personnes lors de cette manifestation. De son côté, le BAGIDA a réuni 1 500 personnes, soit la plus grande foule de son histoire à Munich jusqu’à maintenant. Après la manifestation, sur la page Facebook du BAGIDA, on pouvait lire que l’organisation était « très heureuse » de la marche, qui était qualifiée d’ « énorme succès. »
PEGIDA : Dresde isolé du reste de l’Allemagne ?
Le PEGIDA a connu un élan de popularité sans pareil à Dresde depuis sa naissance. Le 12 janvier dernier, une foule record de 25 000 personnes s’est rassemblée pour marcher contre l’islamisation dans la ville natale du mouvement. De plus, le mouvement allemand ne se limite pas aux frontières du pays : il est maintenant présent dans pas moins de cinq pays européens : la Suisse, la Norvège, la Suède, l’Autriche et maintenant l’Espagne. Plusieurs manifestations, organisées par les branches locales du mouvement, sont prévues prochainement dans les capitales de ces pays. Si le PEGIDA connaît un succès de plus en plus important à Dresde et, dans une moindre mesure, ailleurs en Europe, il semble néanmoins incapable pour l’instant de s’imposer dans les autres grandes villes allemandes. Le reste du pays se mobilise fortement contre ce mouvement, né l’automne dernier à Dresde; le 12 janvier dernier, 100 000 personnes à travers toute l’Allemagne ont marché pour s’y opposer. À l’occasion de la première marche du PEGIDA à Leipzig, dans l’est du pays, ils étaient 30 000 personnes à manifester contre les 4 800 partisans du PEGIDA. Dans les autres villes importantes d’Allemagne comme Berlin, Hambourg et Hanovre, il n’y avait que quelques centaines de partisans du PEGIDA devant des milliers de personnes en désaccord avec le mouvement. L’Europe est sous tension. L’attentat au Charlie Hebdo à Paris, l’incendie criminel dans les locaux du quotidien allemand Hamburger Morgen et, en Belgique, l’arrestation de treize personnes soupçonnées d’appartenir à une cellule terroriste amène un vent de panique sur le continent. Qu’adviendra-t-il du mouvement PEGIDA? Les prochaines semaines nous le diront. La manifestation du 19 janvier à Dresde a été interdite par les forces policières, qui craignent une attaque terroriste contre l’événement; signe incontestable que, pour l’instant, les autorités politiques allemandes sont toujours sur le qui-vive.
Le petit triomphe de la mémoire catalane
Par Jean Patrak
La guerre civile espagnole de 1936-1939 est possiblement, bien cachée derrière le voile westphalien, le conflit européen le plus méconnu du 20e siècle et probablement le plus important du point de vue des idéologies politiques. En 1936, sous les explosions politiques de l’Espagne, c’est avant tout en tant que journaliste que George Orwell s’est rendu à Barcelone. Or, Orwell était à l’époque un jeune militant rempli d’enthousiasme, et parfois au-delà de l’objectivité journalistique il y a l’histoire qui se déroule devant nos yeux et il y a le corps qu’on habite qui voudrait bien sauter sur scène plutôt que de témoigner passivement, avec détachement. En 1938, l’auteur publie donc un récit nommé Hommage à la Catalogne. Il y dépeint d’ailleurs dès le début une Barcelone presque irréaliste, moitié communiste, moitié anarchiste, aux changements sociaux idéels assurément vertigineux pour l’activiste qu’il était: «Les anarchistes avaient toujours effectivement la haute main sur la Catalogne et la révolution battait encore son plein. […] C’était bien la première fois dans ma vie que je me trouvais dans une ville où la classe ouvrière avait pris le dessus. À peu près tous les immeubles de quelque importance avaient été saisis par les ouvriers et sur tous flottaient des drapeaux rouges ou les drapeaux rouge et noir des anarchistes ; pas un mur qui ne portât, griffonnés, le marteau et la faucille et les sigles des partis révolutionnaires ; il ne restait de presque toutes les églises que les murs, et les images saintes avaient été brûlées. Çà et là, on voyait des équipes d’ouvriers en train de démolir systématiquement les églises. Tout magasin, tout café portait une inscription vous informant de sa collectivisation ; jusques aux caisses des cireurs de bottes qui avaient été collectivisées et peintes en rouge et noir! » (1) Cette « Atlantide » des idéaux révolutionnaires, comme on perçoit Barcelone dans les écrits d’Orwell, que les raz-de-marée du franquisme ont complètement anéanti pendant cette grande guerre en Espagne, est manifestement le genre de mythe qui s’ancre profondément dans la culture et l’histoire du peuple de Catalogne. Un grand mythe, bien « encré » dans la mémoire de ce dernier, que les écrits catalans refusèrent obstinément d’oublier. En effet, visiter Barcelone aujourd’hui laisse sentir les relents de cette mémoire et de ce presque-conte dont témoignait Orwell. Près de quarante ans après la mort de Franco et la fin de la dictature militaire en Espagne, les rues de Barcelone respirent de nouveau la révolte prenant la forme, foncièrement différente tout en étant semblable, d’un tout nouveau mouvement social de grande envergure : Le mouvement indépendantiste catalan.
La langue et le souffle de vie
Après la Guerre civile d’Espagne s’ensuit la longue dictature du général Francisco Franco qui, en plus de réimposer la monarchie, décida d’uniformiser le peuple de l’État d’Espagne : un peuple, une culture, une langue. Ainsi, pendant plus de 35 ans, le castillan (communément appelé « l’espagnol ») prédomina sur tout le territoire et on tenta délibérément d’écraser les trois autres langues : le galicien ou « galego », le basque ou « euskara » et le catalan. Ce projet d’épuration de la « race » d’inspiration fasciste devait stabiliser le pays et garantir la prospérité de la gloire de cette force coloniale. Il se dota également de sa solution finale propre, un individu s’étant fait surprendre en train de parler une langue « non chrétienne » se retrouvait aussitôt enligné devant les canons de la justice franquiste avant de disparaître à la fin d’un court procès. Combien de langues auraient survécu à autant d’années cloîtrées dans les chaumières, chuchotées même autour de la table, peut-être entre deux ruelles. Silence. L’armée a de nombreuses oreilles. Atenció, parlem fluixet. Combien de peuples auraient survécu à un bâillon aussi soutenu? La révolte peut-elle être assez patiente pour faire triompher la mémoire? Aujourd’hui, en Espagne, sur tout le territoire, tout le monde sait parler le castillan; c’est devenu la règle générale d’organisation et de vie commune. Or, malgré sa commodité, malgré qu’elle est la deuxième langue la plus parlée au monde comme langue maternelle, le castillan, au lendemain de la guerre et de la dictature, n’a pas eu le choix de laisser davantage de place aux autres langues dans les régions qui ont demandé l’autonomie culturelle. Par exemple, le parler basque, presque rayé de la carte au 20e siècle, est en hausse actuellement grâce à la politique de bilinguisme obligatoire au travail et au combat quotidien qu’a entrepris cette population des montagnes. Il totalise maintenant 900 000 locuteurs, territoires français et espagnol confondus. Les catalanophones, quant à eux, sont plus de 10 millions dans l’étendue de ce que l’on appelle les Pays catalans (La communauté autonome de Catalogne, la communauté de Valence, les îles Baléares et la région des Pyrénées-Orientales en France). La langue est non seulement devenue une fierté grandissante, mais aussi le solvant d’un mouvement de forte affirmation inclusive, entre autres parce que sur les 10 millions de catalanophones, seulement 4 le sont de langue maternelle. La llengua catala est donc aisément devenue le fer de lance de ce nouveau nationalisme catalan, en passant par l’anglais pour rejoindre la communauté internationale. Bref, l’important est d’abord de faire comprendre au monde que le catalan n’est pas un simple dialecte espagnol comme on l’entend souvent, mais une langue indo-européenne à part entière, avec une histoire datant du Moyen-Âge. Puis, une fois que l’on sait qu’il y a quatre langues officielles en Espagne et que la langue catalane est propre à un peuple et à sa culture, l’important c’est que si parles catala, ets catala. Ainsi, la mémoire catalane voyage comme les idées et se propage et le combat, au-delà du peuple catalan, s’empreinte d’une valeur de justice qui touche désormais à l’universel.
Qui sème le débat récolte le combat
Le 11 septembre 1714, lors de l’événement qu’on nomma le Siège de Barcelone, le royaume de Castille conquit la Catalogne qui se fit annexer à l’Espagne. La date restera la fête officielle de la Catalogne, qui y conservera ainsi la nostalgie de la liberté politique. Puis, après l’échec de deux Républiques, la Guerre civile et la dictature franquiste, c’est seulement en 1978 que les différentes régions d’Espagne signent une constitution qui assure une forme de démocratie, la monarchie constitutionnelle, celle d’un État unitaire. Elle fut votée en bloc, et ainsi Franco, décédé depuis déjà trois ans, gagna officiellement l’une de ses plus grandes batailles : l’indivisibilité de l’Espagne était maintenant un fait de droit légitime. On peut comprendre qu’une telle constitution puisse passer en Catalogne grâce, notamment, à la pyramide de Maslow, le besoin de sécurité venant largement avant celui de s’accomplir. Prou la guerre, prou la dictature, si us plau : demandait le peuple à bout de souffle social, prêt à accepter la moindre forme de démocratie plutôt que de se battre encore pour le mieux. Cependant, cette trêve ne laissa finalement que très peu de repos. En effet, le pays ne cessa jamais réellement de se déchirer en débats sociopolitiques dans les décennies qui suivirent. Ne nommons que la saga du mouvement politique ETA, revendiquant par la lutte armée l’indépendance de l’Euskal herria (Pays basque) et qui ferait probablement rougir le FLQ autant sur l’intensité que sur la durée de leur mouvement, le mouvement des Indignés ou plus récemment les manifestations aux drapeaux républicains demandant la fin de la monarchie. La marche vers l’autodétermination de la Catalogne fait donc partie d’une multitude de mouvements qui fait de l’Espagne un État toujours aussi instable, bien dissimulé sous son unité constitutive, pour des raisons beaucoup plus fondamentales que la crise économique. Cette dernière, prétexte fourre-tout du 21e siècle pour justifier la moindre crise sociale, est de toute évidence fortement instrumentalisée en Espagne comme ailleurs pour aisément écarter d’une seule main le discours des différents mouvements sociaux. L’une des grandes revendications du mouvement des Indignés, autant que l’un des grands moteurs des mouvements indépendantistes mondiaux (disons précisément au Québec, en Écosse et en Catalogne) , est depuis plusieurs décennies maintenant la démocratie. En effet, si le système électoral espagnol est en théorie proportionnel, il s’avère à fonctionner davantage comme un système majoritaire (voir le système canadien) et à favoriser largement la perpétration du bipartisme socialiste vs. conservateur, comme le soulignait en 2011 le professeur de sciences politiques barcelonais Roberto Liñera au groupe de communication basque EITB. En Catalogne, autrement, si la jeune histoire de leur démocratie a longtemps favorisé la suprématie d’un seul parti, les dernières années ont permis d’observer la politique d’un regard différent, grâce à la composition de deux gouvernements de coalition sur trois mandats. Perçus comme la peste dans la politique canadienne et québécoise, les gouvernements de coalition entre différents partis sont devenus de plus en plus probables dans leur système électoral proportionnel et presqu’une deuxième nature en Catalogne. Aux élections catalanes, on compte entre 6 et 8 partis différents ; tout l’axe politique s’y retrouve, entre indépendantistes et unionistes, progressistes et conservateurs : – CiU : nationaliste de centre-droite – PSC : centre-gauche unioniste – ERC : indépendantiste social-démocratique – PP : conservateur unioniste – ICV : écologiste républicain – C’s : centre unioniste – CUP : indépendantiste de gauche radicale – SI : indépendantiste sans affiliation gauche-droite En 2006, alors que CiU emporte les élections avec une faible minorité, une coalition entre PSC, ERC et ICV prendra finalement le pouvoir afin de réaliser un projet précis : une réforme du statut de communauté autonome de la Catalogne. À retenir du système proportionnel plurinominal de la manière dont il fonctionne dans cette région : l’orgueil de parti désenfle dès qu’un projet de grande envergure se présente ; le débat laisse place à l’action. Ainsi, plusieurs mois de travail avec Madrid donne à Barcelone un nouveau statut d’autonomie, rapidement réduit en miettes par un tribunal constitutionnel en 2010 et par l’arrivée au pouvoir des conservateurs (PP) de Mariano Rajoy à Madrid en 2011. Ainsi, l’élection de 2012 en Catalogne laisse place à une nouvelle coalition, cette fois avec un nouveau projet, plus radical et hautement soutenu par la société civile catalane : une consultation sur l’indépendance. La coalition se dessine rapidement entre les différents partis indépendantistes qui s’entendent sur le projet, vertigineux certes, vu l’état actuel de la constitution espagnole. Ainsi, le mouvement vers l’indépendance, qui sera d’ailleurs une route épineuse, est en marche. La mémoire se reconstitue lentement et les débats s’enflamment sur les places publiques.
« Sempre endavant, mai morirem » ou l’endurance du marathonien

À l’époque actuelle du Système-monde occidental, gagner le privilège de passer du statut de « petite nation » à celle de nation parmi les autres n’est certainement pas l’œuvre d’une seule génération, mais de plusieurs (comme le démontre les luttes en Écosse, au Québec ou en Palestine). Le marathon de la résistance catalane à son assujettissement à l’Espagne maintient une vitesse relativement constante depuis le siège de Barcelone de 1714 et prit différentes formes au fil du temps. L’ERC par exemple, parti politique en montée actuellement dans l’échiquier, était un mouvement important de la coalition antifasciste de la Guerre civile d’Espagne. Qu’elle ait accès à la démocratie ou non, la société catalane a toujours su compter sur elle-même et animer de puissants mouvements sociaux pour arriver à résister à l’assimilation culturelle et linguistique. Le plus gros mouvement de la société civile actuelle en Catalogne est l’Assemblea nacional catalana (ANC). Depuis 2011, l’ANC a su réunir des milliers de bénévoles pour faire de l’éducation populaire, organiser des événements de grande envergure et mobiliser près de 2 millions de personnes chaque 11 septembre pour revendiquer l’indépendance sinon le droit à une consultation populaire légitime pour que le peuple catalan puisse décider. Or, après avoir convaincu l’élite politique de s’engager à réaliser le projet, le mouvement social se frappe malheureusement à l’inflexibilité de la constitution de l’Espagne comme État unitaire, qui n’accorderait en fait légalement la tenue d’un référendum que sur l’entièreté du territoire espagnol et non dans une région précise, même si la question ne concerne que cette dernière. Au cours des trois dernières années, la machine d’État de l’Espagne et les médias qui en véhiculent les idées ont tâché de réduire le discours hétéroclite du mouvement social à un simple enjeu économique relié à la crise en cours. Si l’ANC, qui a tenté de porter la parole du mouvement dans son ensemble, a réussi à rejoindre de nombreux groupes à travers le monde pour constituer les fragments d’une solidarité mondiale, beaucoup d’autres voix, comme celles de l’Esquerra Independantista qui regroupe la gauche indépendantiste des étudiants, jeunes, travailleurs/ses et la CUP, rassemblés à Barcelone dans leur repère de Gràcia et revendiquant l’estelada (l’étoilée, drapeau indépendantiste catalan) rouge (héritée du communisme et socialisme) bien en vue.
« L’union européenne privilégie l’austérité et l’économie globale, elle ne permet pas le socialisme. La Catalogne ne devrait jamais y adhérer. » ; « Avant, nous n’étions que quelques centaines à revendiquer l’indépendance des pays catalans. Maintenant, d’un coup, nous sommes des centaines de milliers. Le militantisme devient difficile à intégrer pour tout le monde. » ; « L’Espagne est le seul État d’Europe à avoir refusé de légiférer contre le fascisme. » (2) À Barcelone comme dans maintes régions de Catalogne, la société civile est soudainement prise d’une activité fulgurante qui ne cesse de grandir depuis 4 ans. Les idées circulent vite et les débats sont vivifiants entre anarchisme, socialisme et indépendantisme. Beaucoup de cette vie politique convergeait vers un point précis : le 9 novembre 2014, date promise par le gouvernement catalan pour la tenue du référendum. Vu un peu comme l’événement percutant de décennies et même de siècles de résistance, le 9 novembre 2014 (9N14) se présenta comme une grande opportunité pour la liberté, la démocratie et la culture catalane de s’exprimer au grand jour. Or, la constitution espagnole prit la forme de la loi pour imposer le bâillon et délégitimiser toute consultation encadrée par l’État. Pas de référendum, pas de consultation populaire officielle ; la seule consultation qui fut possible en Catalogne fut encadrée par l’ANC et des milliers de bénévoles qui recueillirent finalement plus de 2,3 millions de votes sur 7,5 millions d’habitants. Dans un automne endiablé par le référendum écossais et les confrontations de plus en plus fréquentes entre Madrid et Barcelone, le mouvement indépendantiste catalan est quand même allé chercher un résultat élevé de 80% pour un état indépendant à cette consultation à deux questions : « Voulez-vous que la Catalogne devienne un État? Si oui, voulez-vous que cet État devienne indépendant? »
Consultation sur l’Indépendance de la Catalogne :
9N2014, Source : site officiel de la Generalitat de Catalunya

La participation fut sensiblement faible pour un exercice démocratique qui se voulait légitime, mais vu les circonstances légales, les résultats permettent tout de même d’assurer la suite de la mobilisation, d’après les objectifs de l’ANC. Mais quelle suite? Quel serait exactement le prochain pas à faire pour que le mouvement survive à l’épreuve de la légitimité et de l’épuisement? Pour l’ANC, le plan est déjà sur la table des stratèges depuis le 9 novembre : Il fallait unir les partis indépendantistes et annoncer le plus vite possible une élection portant essentiellement sur l’indépendance de la Catalogne. Malgré les divisions encourues entre les partis de la coalition indépendantiste suite au 9N14, le souhait de l’ANC deviendra officiellement réalité, le 27 septembre 2015, comme l’a annoncé le président Artur Mas le 14 janvier dernier. Rien n’est encore terminé en Catalogne, car même avec cette élection à venir, la lutte pour la reconnaissance avec Madrid risque d’être éprouvante. Les indépendantistes devront encore persister et résister, mais encore aujourd’hui, à l’approche de la fin du marathon, c’est leur mémoire qui triomphe. Un petit triomphe, puisque malgré la force impériale de l’unité espagnole et européenne qui écrase le petit peuple, l’on souffle encore la devise de la Catalogne (« Sempre endavant, mai morirem » ; « Toujours en avant, jamais nous ne mourrons. ») et l’on chante encore Els Segadors, chant national, dans les rues de Barcelone, Tarragona, Girona et Lleida :
Bibliographie (1) George Orwell, Hommage à la Catalogne, Éditions 10/18, version 1999, page 8. (2) Condensé d’opinions rassemblés à partir de témoignage avec des militants de la CUP et d’ARRAN, groupe des jeunes de l’Esquerra Independantista. (3) Site du Parlement de la Catalogne, http://www.parlament.cat/. (4) Site associé à la participation à la consultation du 9 novembre 2014, Généralité de la Catalogne, http://www.participa2014.cat/.
La liberté de presse

Le piratage de données, un crime sexuel ?
Par Sarah Daoust-Braun
Le piratage de données informatiques est un phénomène mondial dont personne n’est à l’abri. Pas même les plus grandes célébrités. Et quand ce sont des photos d’elles nues qu’on pirate, la justice se brouille.
Le 31 août 2014, des pirates anonymes se sont emparés de photos intimes de centaines de stars sur leur compte iCloud pour ensuite les publier sur Reddit et 4Chan, des sites de partage de liens et d’images. Ce célèbre Celebgate (1), dont les principaux suspects sont Bryan Hamade, un Américain de 27 ans, et Sergei Kholodovskii, un Russe de 28 ans, remet en question la sécurité informatique du « Nuage ». Le cloud computing est un système qui permet le stockage et l’externalisation de données sur des serveurs liés à Internet. Autrement dit, grâce à l’informatique en nuage, les utilisateurs ont accès à leurs données, telles des photos, n’importe où et n’importe quand. Il suffit d’avoir en main un périphérique branché sur Internet : portable, téléphone intelligent, tablette. L’iCloud est un service de cloud computing pour les usagers d’Apple, mais il en existe d’autres en ligne comme Dropbox ou Google Drive.
En marge du scandale, plusieurs se sont penchés sur la méthode utilisée par les hackers pour obtenir les clichés privés. Quelques hypothèses ont été émises, dont le simple vol des mots de passe des célébrités pour avoir accès à leur compte iCloud grâce à une faille dans l’application « Localiser mon iPhone » d’Apple. Les pirates ont pu utiliser un logiciel pour tester des mots de passe des comptes des stars sans être bloqués, même après un certain nombre de tentatives infructueuses.
Au-delà de l’acte de pirater des données informatiques qui est un crime en soi, c’est le partage de photos de nus, intimes, intrinsèquement personnelles, dont il est question. Les technologies d’aujourd’hui permettent de saisir, parfois avec une facilité étonnante, des données qu’on croyait fermement protégées. L’actrice oscarisée Jennifer Lawrence fut l’une des victimes des pirates informatiques. Des clichés d’elle dénudée, destinés à son copain de l’époque, ont été dévoilés sur la Toile. En entrevue pour le magazine américain Vanity Fair, elle semble révoltée. « Ce n’est pas un scandale, c’est un crime sexuel. C’est une violation sexuelle, soutient-elle. C’est dégoûtant. Les lois doivent changer, et nous devons changer. »
Serait-il vraiment possible de considérer le piratage de photos de nus comme un crime sexuel? Bref, une infraction d’ordre sexuel au même titre que l’agression sexuelle? La question est complexe. Au Canada, aucun article du Code criminel n’y fait directement référence. Si une situation semblable s’était produite au Canada et qu’une victime avait porté plainte, plusieurs types d’accusations auraient pu être portées. D’abord, il y a le volet piratage qui est traité à l’article 342.1 du Code criminel qui rend illégal « l’accès et l’utilisation d’un système informatique par une personne non autorisée » (2). On pourrait également songer à une accusation de vol (ici de photos), mais une décision en décembre 2013 de la Cour d’appel du Québec a infirmé cette idée. « Les choses intangibles, comme des données informatiques, ne peuvent qu’être “détournées”, elles ne peuvent être “prises” puisqu’elles n’ont pas d’existence matérielle. Or, sans prise ou sans détournement qui puisse entraîner une privation pour la victime, il ne peut y avoir de vol » (3).
Ensuite, l’infraction de voyeurisme pourrait être évoquée. C’est-à-dire lorsqu’une personne, d’après l’article 162 du Code criminel, « subrepticement, observe, notamment par des moyens mécaniques ou électroniques, une personne — ou produit un enregistrement visuel d’une personne — se trouvant dans des circonstances pour lesquelles il existe une attente raisonnable de protection en matière de vie privée ». De même, une accusation de corruption des mœurs décrite à l’article 163(1)(a), c’est-à-dire lorsque quelqu’un « produit, imprime, publie, distribue, met en circulation, ou a en sa possession aux fins de publier, distribuer ou mettre en circulation, quelque écrit, image, modèle, disque de phonographe ou autre chose obscène ». Cette infraction est passible d’une peine d’emprisonnement maximale de deux ans.
Toutefois, rien n’indique ou n’associe clairement le piratage de photos de nus à une infraction d’ordre sexuel. Ce crime ne peut donc être considéré juridiquement comme un crime sexuel, du moins au Canada. Le fait que Jennifer Lawrence, en tant que femme ayant subi un préjudice moralement irréparable, probablement choquée et oppressée par la façon dont on dispose de son corps, ait associé cet acte à une forme de violation sexuelle est compréhensible. Aux États-Unis, pays d’où provient la majorité des personnalités touchées par le Celebgate, la situation est différente. L’État de Californie a adopté en septembre une loi contre le piratage de photos intimes qui permet un « recours légal contre une personne qui distribue intentionnellement une image ou une vidéo à contenu sexuel d’une autre personne sans son consentement », et « avec intention d’infliger une détresse émotionnelle » (4).
Le piratage de photos intimes, au-delà du discours réducteur selon lequel les victimes n’avaient simplement pas à se photographier ainsi, viole le droit fondamental du respect de la vie privée. Un phénomène similaire, la cybervengeance ou revenge porn, qui consiste en la publication et le partage en ligne d’un document sexuellement explicite sans le consentement de la personne qui figure sur ledit document, s’observe de plus en plus. Des pirates informatiques ou d’anciens partenaires téléchargent par exemple des photos à caractère pornographique de la victime, souvent féminine, et les diffusent sur le web où, on le sait, rien ne peut jamais complètement disparaître. Au Québec, une jeune femme de Victoriaville, Maggy Saint-Martin, poursuit présentement en justice pour un montant de 35 000$ un ancien collègue de travail pour diffusion sur les réseaux sociaux de photos de ses implants mammaires. Douze États américains, dont la Californie, ont adopté des lois pour criminaliser le revenge porn, tout comme Israël et l’Allemagne. Au Canada, le projet de loi C-13, adopté le 9 décembre 2014, permet de condamner la cybervengeance et la cyberintimidation, et ainsi criminaliser le piratage de photos de nus. L’article 162.1 a été ajouté au Code criminel où « Quiconque sciemment publie, distribue, transmet, vend ou rend accessible une image intime d’une personne, ou en fait la publicité, sachant que cette personne n’y a pas consenti ou sans se soucier de savoir si elle y a consenti ou non » peut être déclaré coupable d’acte criminel et être passible d’une peine d’emprisonnement maximale de cinq ans. Le projet de loi essuie cependant plusieurs critiques. Selon ses opposants, il faciliterait la surveillance policière et l’accès aux renseignements personnels des Canadiens. Ce qui revoit à l’éternel débat entre la protection des renseignements personnels et le droit d’accéder à ceux-ci au nom de la sécurité nationale, mais il s’agit d’une autre discussion.
Le piratage de données, plus particulièrement de photos de nus privées, est un crime. Difficile cependant de le considérer d’un point de vue juridique comme un crime sexuel. Le développement du phénomène conjugué à l’adoption de plusieurs législations un peu partout dans le monde a toutefois certainement influencé le Canada à revoir son Code criminel sur la question.
(1) Le suffixe gate est utilisé par les médias anglophones depuis le scandale du Watergate dans les années 1970. Il tend à désigner un scandale en lien avec l’autorité politique et gouvernementale. Ici, celeb fait référence aux célébrités touchées par le piratage de données.
(2) Gendarmerie royale du Canada. « Crimes technologiques », Gendarmerie royale du Canada, [en ligne], http://www.rcmp-grc.gc.ca/ns/prog_services/specialized-services-services-specialises/technological-crime-Crimes-technologiques/index-fra.htm (page consultée le 4 décembre 2014).
(3) Cormier c. R., 2013 QCCA 2068 (CanLII)
(4) LE MONDE. « La Californie adopte une loi contre le piratage de photos intimes », Le Monde (1er octobre 2014), [en ligne], http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2014/10/01/la-californie-adopte-une-loi-contre-le-piratage-de-photos-intimes_4498198_3222.html (page consultée le 4 décembre 2014).
Une réflexion autour des coupures budgétaires dans le domaine culturel
Dans cet article, je désire partager quelques réflexions autour d’un phénomène de société qui soulève certes beaucoup de discussions, mais qui n’a peut-être pas assez été abordé du point de vue des paradoxes qu’il soulève.
Tout d’abord, je veux parler du sous-financement de la culture que dénoncent abondamment, de manière générale, toutes les parties concernées: les établissements d’enseignement, l’industrie du livre et celle du spectacle, mais aussi la recherche en sciences humaines. Cette dernière passe à tel point au second plan après la recherche dans les domaines scientifiques que les gens s’étonnent couramment d’apprendre qu’on puisse être « chercheur-euse » en littérature tout comme on peut être chercheur-euse en biologie (sans les guillemets) ; et, de surcroît, que ces deux types de recherches sont le plus souvent financées par des institutions publiques, c’est-à-dire qu’elles puisent avec parcimonie dans les poches des contribuables pour produire des articles sur Baudelaire ou sur le cancer du sein.
La réaction qu’une telle découverte suscite est, hélas, trop prévisible pour mériter qu’on s’y attarde ici plus que de besoin. Car s’il ne vient presque jamais à l’esprit de nier l’utilité des expériences médicales, on se demande trop souvent à quoi servent les études en sciences humaines. Comme l’a relevé avec justesse Stéphane Toussaint dans son étude sur l’anti-humanisme dans la société contemporaine, le mode de pensée qui domine ce type de réflexions est bien évidemment utilitariste (1). Envisagée dans son expression la plus simple, une telle philosophie revient à privilégier l’« utile » sur le superflu – c’est-à-dire, dans le cas de la recherche, qu’elle tend à valoriser les secteurs concrets qui produisent des résultats dont l’application est relativement immédiate ; ce qui revient implicitement à dévaluer les disciplines abstraites qui produisent ce qu’il conviendrait plutôt d’appeler des « analyses » que des résultats, dont la pertinence, l’utilité et l’efficacité est plus difficile à évaluer.
Pourquoi est-il évident que les réflexions que nous avons énoncées précédemment s’articulent autour d’une pensée qui tend à privilégier l’utile plutôt que le « superflu »? À vrai dire, les termes mêmes d’un tel questionnement révèlent bien à quel point il est aujourd’hui difficile de réfléchir en-dehors des créneaux de l’utilité et de la rentabilité qui constituent les deux piliers de l’univers néo-libéral dans lequel nous vivons. La question que nous venons de poser opère en effet un syllogisme dans le prolongement de la courte explication avec laquelle nous avons choisi de définir le mode de pensée utilitariste, en opposant successivement l’utile au superflu, puis l’utile à l’abstrait – ce qui nous amena implicitement à assimiler le superflu à l’abstrait (2). Or, dire des études qui n’interrogent pas directement des problèmes concrets qu’elles sont « superflues » revient déjà à prononcer un jugement dès lors qu’il s’agit de décider comment il conviendrait de gérer le financement accordé aux différents secteurs tels que la santé, l’éducation, la défense, etc. Parmi ces derniers, si la culture est considérée comme étant superflue, il ne faut guère s’étonner qu’elle fasse l’objet de coupures importantes.
C’est pourquoi j’ai choisi de parler d’un « paradoxe » en abordant le problème du sous-financement de la culture, car celui-ci semble souvent relever du sur-financement dans un contexte de crise économique prolongée qui contraint le gouvernement tout comme les contribuables à revoir soigneusement leur liste de priorités. D’autant plus que, lorsqu’on assiste à un événement de l’ampleur du Salon du Livre de Montréal, on peut avoir du mal à croire les discours millénaristes qui déplorent la disparition progressive de la lecture parmi les plus jeunes, voire qui prédisent l’écroulement de l’industrie du livre à l’ère du numérique. Avant de parler du problème de sous-financement de la culture en prenant pour exemple l’industrie du livre, commençons donc par examiner ces problèmes plus « concrets » dont l’urgence justifierait l’opinion selon laquelle la culture recevrait trop d’argent au Québec.
Des coupures, encore des coupures… pour financer quoi?
Sur le plan local : les routes
Revenons donc plus concrètement sur la question des coupures budgétaires. On ne cesse de répéter, dans les médias tout comme dans les rues, que les problèmes sont partout et qu’ils heurtent un bon nombre de secteurs autrement plus vitaux à l’économie d’un pays. Du point de vue local, d’abord, il y a les routes de Montréal qu’on ne cesse de réparer, et qui comptent néanmoins parmi les plus mauvaises sur lesquelles il m’ait été donné de circuler. Et il faut dire que celles-ci comprennent des pays « à l’économie émergente » comme le Maroc, la Turquie et l’Argentine qui semblent curieusement avoir moins de problèmes de corruption que nous en ce qui concerne la gestion des contrats de construction. À moins, bien sûr, qu’on ne considère que la commission Charbonneau n’a révélé que des scandales « insignifiants » auxquels il faut bien se résoudre, car ils semblent en fin de compte être le lot de tout système politique, indifféremment de son degré de transparence et de démocratie? Sur ce point comme sur tant d’autres, il est difficile de trancher.
Sur le plan provincial : le système de santé
Sur le plan provincial, l’accessibilité aux soins médicaux demeure parfois difficile, et des réformes sont ponctuellement proposées pour tenter d’augmenter la disponibilité des médecins de famille. La solution la plus simple n’est malheureusement pas envisagée, puisqu’elle consisterait à augmenter tout naturellement le nombre de médecins, ce qui forcerait le système public à supporter des coûts beaucoup plus élevés. On tente donc d’étendre le beurre sur nos tartines jusqu’au possible en demandant par exemple aux omnipraticiens-ennes de remplir un quota de patients-es par année, faute de quoi le projet de loi 20 prévoit leur appliquer des pénalités pouvant s’élever jusqu’à un tiers de leur salaire annuel. De telles pénalités peuvent laisser indifférent un contribuable de la classe moyenne, pour qui les deux tiers d’un revenu à six chiffres représentent encore un salaire beaucoup plus important que le sien. Mais ce serait sans doute là sous-estimer les effets d’une politique qui veut éternellement accomplir plus avec moins, et dont les résultats sont hautement prévisibles. Surmenés, les médecins qui tenteront de remplir leurs quotas accorderont des soins plus superficiels à leurs patients, tandis que les autres tenteront sans doute d’échapper aux pénalités en quittant le Québec ou en s’orientant vers le privé, ce qui ne fera qu’aggraver la pénurie actuelle.
Sur le plan international : la sécurité
Enfin, sur le plan international, il ne faut pas oublier les dépenses engendrées par une politique interventionniste qui incite de plus en plus le Canada à apporter des secours humanitaires dans des contextes de crise. En dépit des coupures, il faut donc que le gouvernement fédéral prévoie des réserves importantes d’où l’on pourra continuer de puiser pour aider nos voisins américains à remplir leur fonction de gardiens de l’ordre et de la sécurité — qu’il s’agisse d’endiguer les progrès d’une épidémie comme l’ebola, ou encore la croissance de régimes perçus comme étant une menace en raison de leurs ambitions expansionnistes, tels que la Russie depuis l’annexion de la Crimée, et, bien entendu, les États islamiques favorables au jihad. Sans même parler des efforts que l’on se croit obligés de déployer pour endiguer l’anti-occidentalisme des États du proche et du Moyen-Orient qu’on ne peut pas ranger ouvertement dans l’« axe du mal ».
Le reste est-il superflu?
Bon: passons sur ce que tout le monde sait. Le but de cette énumération n’était pas d’ouvrir une parenthèse servant à illustrer le point de vue de ceux qui voient d’un bon œil la privatisation des différents secteurs de l’industrie culturelle, dans la mesure où elle permet de diminuer les dépenses publiques qui ne viseraient pas à adresser directement des problèmes aussi urgents.
Ce détour apparent visait au contraire à rappeler qu’une civilisation est d’abord le reflet de ses produits culturels, si bien que les romans, les films et les spectacles de théâtre sont des lieux privilégiés où l’on discute des problèmes auxquels est confrontée une société donnée. Ainsi, il ne faut pas oublier que les outils d’analyse développés par les chercheurs en sciences humaines s’appliquent aussi bien à des textes littéraires qu’à l’étude de phénomènes tels que la perte de confiance des jeunes citoyens envers leurs institutions, l’érosion de privilèges sociaux durement obtenus durant les années soixante tels que le gel des frais de scolarité et le régime de l’assurance maladie, ou encore des conflits idéologiques qui s’inscrivent dans le prolongement du néocolonialisme. C’est bien pour cette raison que des penseurs qui en vinrent à être associés à la « French Theory » eurent une influence considérable sur les discours politiques, en développant notamment des stratégies d’« empowerment » visant l’émancipation de minorités sexuelles ou ethniques.(3)
Admettons, donc, que l’on puisse trouver une utilité sociologique dans le financement et dans la diffusion de produits culturels comme les livres, les films et les spectacles de théâtre. Je tiens à préciser ici qu’une opinion semblable est loin de faire l’unanimité dans le domaine des études littéraires, où toute justification de ce type s’apparente à un asservissement du texte au contexte dans lequel une œuvre est produite. Mais si l’on adopte une perspective qu’on appellera un tant soit peu « économique » (faute d’un terme plus approprié), il faudra bien retomber sur le vieil adage selon lequel les sciences humaines humanisent, qui vise à rappeler qu’il n’y a pas de société humaine sans elles.
Or, une conclusion semblable ne nous avance pas très loin dès lors qu’il s’agit de coupures budgétaires dans le domaine culturel, car il n’est pas certain que l’industrie du livre devrait bénéficier d’un financement public ; pour ne donner qu’un exemple. En l’absence d’un tel financement, la formation de grands conglomérats comme Québécor et Random House ne parviendrait-elle pas à développer des stratégies éditoriales plus efficaces, qui toucheraient de ce fait un public plus large? L’usage du conditionnel relève, dans ce cas-ci, d’une convention purement formelle qui parvient mal à masquer à quel point l’industrie culturelle est soumise à la logique de la rentabilité que nous avions évoquée un peu plus tôt avec l’ouvrage de Stéphane Toussaint. Aussi, la réponse à une telle question semble-t-elle aller de soi.
Il va de soi que l’industrie du livre a survécu et prospéré, à l’ère du numérique, parce qu’elle a su développer des stratégies de marketing qui ont séduit un lectorat qui ne cesse de se diversifier. De même qu’il va de soi que la privatisation des différentes branches de l’industrie culturelle a pleinement participé au développement de telles stratégies commerciales. Si l’on continue à lire malgré tout, et si on lit peut-être davantage aujourd’hui qu’à n’importe quelle époque qui nous a précédés, c’est peut-être parce que les livres que l’on publie à présent forment mieux qu’auparavant les goûts de leurs lecteurs en cherchant à reproduire sous toutes sortes de formes les mêmes « formules gagnantes » (4).
Il suffit de jeter un coup d’œil à la sélection des « vingt-cinq livres de l’année » que propose la Presse pour constater combien d’œuvres ont été retenues parce qu’elles choquent ou parce qu’elles émeuvent (5). Un tel phénomène n’est évidemment pas nouveau: André Schiffrin en parlait déjà en 1999 dans un ouvrage intitulé L’édition sans éditeurs dans lequel il retrace la naissance des grands conglomérats, en démontrant qu’elle participa dans une large part à la disparition de l’édition de qualité (6). Schiffrin mentionna notamment que, selon la même logique de rentabilité, on hésiterait à publier aujourd’hui des auteurs tels que Brecht et Kafka dont les ouvrages ne furent tirés qu’à 800 et 600 exemplaires, respectivement.
Ainsi, l’on se retrouve curieusement confrontés à un second paradoxe. Si la production culturelle contemporaine est jugée digne d’être étudiée et financée parce qu’elle nous humanise — autrement dit, parce qu’elle nous incite à réfléchir sur les problèmes auxquels notre société est confrontée —, elle semble pourtant s’encadrer dans les mêmes paradigmes qui ont donné lieu aux processus d’aliénation qui nous déshumanisent, et procéder selon des mécanismes qui ont créé les mêmes problèmes sur lesquels ils sont censés nous permettre de réfléchir.
Comment ne pas considérer dans ce cas que l’on accorde déjà trop de financement à une industrie qui ne diffère en rien des autres? Et malgré tout, si l’on s’accordera pour dire que les mesures d’austérité menacent l’autonomie de cette production culturelle, la meilleure attitude à adopter face à ce problème n’est certes pas d’encourager la privatisation de la culture. Que l’on appelle donc ce phénomène celui du sous-financement de la culture ou de son sur-financement, le constat demeure le même. Tant et aussi longtemps qu’on abordera cette question selon une perspective utilitariste soumise à la logique de la rentabilité, les coupures dans le domaine culturel demeureront tout aussi justifiables que les compromis qui visent à améliorer l’efficacité du système médical tout en diminuant les dépenses gouvernementales.
[1] Stéphane Toussaint, Humanismes, antihumanismes de Ficin à Heidegger, Tome 1 : « Humanitas et Rentabilité », Paris, Les Belles Lettres, 2008.
[2] Nous pouvons résumer ce syllogisme de la manière suivante : si l’utile s’oppose au superflu et que l’utile s’oppose à l’abstrait, alors le superflu s’apparente à l’abstrait. Rappelons que la structure traditionnelle d’un syllogisme est la suivante : Si A= B et B = C, alors A = C. Ce raisonnement fallacieux reprend donc bel et bien la structure d’un syllogisme, mais il la modifie également de manière importante : si A ≠ B et A ≠ C, alors A = C. [3] Voir par exemple le livre de François Cusset: French Theory : Foucault, Derrida, Deleuze & Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis, Paris, La Découverte, 2003. [4]Néanmoins, un tel constat n’est pas sûr. Dans une de ses publications les plus récentes, Marc Angenot démontre par exemple que les auteurs de romans populaires issus de la littérature de colportage avaient souvent conscience de reproduire les mêmes schémas « gagnants » (Les dehors de la littérature: du roman populaire à la science-fiction, Paris, Honoré Champion, 2013). Pour obtenir plus de renseignements à ce sujet, nous invitons également le lecteur à consulter l’excellent ouvrage dirigé par Roger Chartier intitulé Les pratiques de la lecture (Paris, éd. Rivages, 1985). [5]Il s’agit ici du numéro datant du 5 décembre 2014 (« Les vingt-cinq romans de 2014: les choix de notre équipe », pages A 28- A 29). [6]André Schiffrin, L’édition sans éditeurs, traduit de l’américain par Michel Luxembourg, La fabrique-éditions, 1999.
Les « négociations » entre Hollande et Couillard concernant l’accord sur l’éducation
Une hausse prohibitive des frais de scolarité pour les étudiants-es français-es : un risque économique et social pour le Québec
La visite de François Hollande du 2 au 4 novembre sur le territoire canadien l’a amené, le mardi 4 novembre, à l’Assemblée Nationale du Québec. Ce fut l’occasion pour le Président français d’évoquer avec le Premier ministre Philippe Couillard une promesse mise de l’avant lors de la campagne de ce dernier : la hausse des frais de scolarités pour les étudiant-e-s français-es au Québec.
Un accord en place depuis 1978 à première vue déséquilibré dans son application
Un accord entre la France et le Québec datant de 1978, également nommé « Échange de lettres entre le Ministre de l’Éducation du Québec et le Consul Général de France à Québec (1) » est à l’origine de cette divergence de vues entre les deux dirigeants. Il permet aux étudiant-e-s des deux pays d’acquitter des frais de scolarité similaires à ceux des étudiant-e-s nationaux. Depuis cet accord, les étudiant-e-s français-es paient environ $2 600 par an de frais de scolarité pour un premier cycle au Québec. En contrepartie, les Québécois-es qui étudient en France paient le tarif français soit 250 dollars (2) par an pour la licence, équivalent français du baccalauréat, et 350 dollars pour un master à l’université, pendant de la maîtrise. Cependant, ces frais « privilégiés » ne bénéficient pas uniquement aux étudiant-e-s québécois-es mais à l’ensemble des étudiant-e-s étrangers-ères venant suivre des cours au sein des universités françaises. De plus cet accord n’inclut pas les institutions universitaires privées ou semi-privées comme peuvent l’être certaines “Grandes Écoles“ françaises telles que HEC (Ecole des Hautes Etudes Commerciales de Paris) ou Sciences po Paris. Alors que le gouvernement de Philippe Couillard annonce à nouveau des coupes dans les budgets des universités de plus de 172 millions de dollars (3), la remise en question de cet accord pourrait sembler constituer une manne financière alléchante. Néanmoins, il est essentiel de s’interroger sur l’impact réel de cet accord et sur les conséquences de sa non-reconduction.
« 12 000 étudiant-e-s français-es au Québec contre 1500 Québécois-es en France » mais des retombées économiques plus grandes pour le Québec ?
En premier lieu cet accord a pour objet d’encourager l’arrivée de francophones au Québec alors que la population étudiante française y représente plus de 12000 étudiants (4) soit 33% de l’ensemble des étudiant-e-s étrangers-ères de la province. Devant cela, l’on estime à 1500 le nombre d’étudiant-e-s québécois-es en France (5). Derrière ces chiffres, l’on discerne la volonté de promouvoir un échange culturel entre deux pays ayant une culture et une histoire liées bien que se situant sur deux continents différents. De plus, si l’impact de cet accord a un coût pour le gouvernement québécois que l’on estime à 50 millions de dollars, il est nécessaire de prendre aussi en compte les retombées économiques apportées par cette jeune population comme l’affirme François Lubrina, conseiller à l’Assemblée des Français de l’étranger. Les journalistes de France 24 estiment les retombées directes à plus de 300 millions de dollars par année (6). Ces dernières sont bien plus importantes que les dépenses que la « présence française » fait supporter aux contribuables québécois.
« Une hausse de 180% des frais de scolarités » entraînerait une sélection sociale préjudiciable à la diversité et au dynamisme économique du Québec
Cependant, au-delà des simples comparaisons comptables que suscitent cette réforme, c’est sur le plan social que la remise en cause de cet accord apparaît la plus dangereuse. En effet, si le plafonnement des frais pour les Français-es permet actuellement une diversité dans l’origine socio-économique des étudiant-e-s et une réelle mixité dans leurs profils qui se caractérise par une part importante d’étudiant-e-s issus de classe moyenne. Une hausse de 180% des frais de scolarité, qui constitue le projet initial du parti libéral, limiterait grandement l’accessibilité des universités québécoises, particulièrement aux étudiant-e-s français-es provenant des milieux sociaux les moins privilégiés. Cette réforme aurait alors pour conséquence de rationner l’éducation supérieure au bénéfice des étudiant-e-s issu-e-s des milieux les plus aisés. Elle fonderait l’accès aux universités québécoises sur un critère économique bien plus que méritocratique privant ainsi l’économie québécoise de talents prometteurs. De plus, ce sont ces étudiant-e-s venant des milieux les moins favorisés qui par la suite sont les plus enclins à poursuive leurs projets universitaires ou professionnels au Québec et à s’implanter durablement au bénéfice de leur province d’accueil, effet que l’on peut constater par le nombre important de permis de travail « post diplôme » délivré chaque année (7). Car pour ces derniers-ères, leur immigration au Québec n’est pas un simple « tourisme universitaire » mais représente un investissement sur l’avenir qu’ils pourront par lui suite exprimer à travers leurs projets professionnels.
Un meilleur accès aux grandes écoles françaises pour les Québécois-es contre un prolongement du « traitement spécifique » pour les Français-es au Québec
Néanmoins, selon la Presse (8), le premier ministre Philippe Couillard souhaiterait obtenir en contrepartie du maintien de cet accord, un accès plus facile et à plus faible coût aux grandes écoles françaises pour les étudiant-e-s québécois-es. Lors des négociations, les journalistes de la Presse ont rapportés que Philippe Couillard souhaite que : « les étudiants français puissent continuer de venir ici en bénéficiant d’un traitement spécifique ». Les négociations sont donc toujours en cours mais l’accord pencherait plutôt vers un maintien du « traitement spécifique » des étudiant-e-s français-es et impliquerait donc le prolongement de l’accord. François Hollande a de son côté rappelé son souhait « qu’il y ait des échanges plus nombreux, c’est-à-dire que nous puissions nous, Français, accueillir davantage d’étudiants québécois dans nos universités et dans nos grandes écoles (9) ».
«Une hausse mesurée est envisageable mais elle ne doit en aucun cas devenir prohibitive »
Si l’on peut reconnaître un déséquilibre entre le nombre de Français-es qui viennent étudier au Québec par rapport aux Québécois-es en France, il pourrait s’expliquer aussi par une disproportion entre la population de la France et du Québec. Cependant la solution est-elle de mettre en place une politique stricte des quotas ? C’est l’idée d’ouverture à l’échange et non le contraire qui doit prévaloir dans cette négociation. Si une hausse des contributions des étudiant-e-s français-es est envisageable dans une logique de bonne gestion budgétaire de la province du Québec, cette dernière ne doit pas pour autant devenir prohibitive pour les étudiant-e-s français-es les moins favorisé-e-s. Dans l’état actuel des choses, la proposition de Monsieur Couillard ferait perdre le cœur même de l’apport de cette population jeune et motivée : la diversité et l’envie d’apporter à l’économie québécoise. [1] http://www.consulfrance-montreal.org/Organisation-de-l-enseignement,1806 [2] http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid20202/les-frais-d-etude-… [3] http://www.lapresse.ca/actualites/education/201410/14/01-4809203-quebec-… [4] http://www.france24.com/fr/20141104-quebec-frais-scolarite-etudiants-fra… [5] http://www.consulfrance-quebec.org/Histoire-des-relations-bilaterales [6] http://www.france24.com/fr/20141104-quebec-frais-scolarite-etudiants-fra… [7] http://www.parl.gc.ca/Content/LOP/ResearchPublications/2013-11-f.htm [8] http://www.lapresse.ca/actualites/201411/04/01-4815699-hollande-veut-le-… [9] http://www.lapresse.ca/actualites/201411/04/01-4815699-hollande-veut-le-…
Choc et stupeur : le paradoxe du militarisme canadien
Suite à un acte de violence comme celui de la fusillade du 22 octobre dernier, il est normal que du choc nous passions à la stupeur. Dès lors, la première question qui nous vient à l’esprit est souvent pourquoi. Pourquoi un pays reconnu pour son pacifisme et ses activités humanitaires est-il la cible de tant de haine, de tant de barbarie? Pourquoi « nous », les civilisés ?
Cette compréhension du monde et de la place que notre pays y occupe caractérise les démocraties occidentales et s’explique principalement par ce que l’historien et militant Howard Zinn nommait, en pleine guerre du Vietnam, le concept de paradoxe : « Le concept de paradoxe nous sert à préserver notre sentiment d’innocence. Nous le gardons comme ultime moyen de défense, après avoir érigé deux autres barrières de protection. La première consiste à ne pas chercher, ou à ne pas voir, les faits qui mettent en péril nos convictions profondes. La deuxième (quand le monde ne tolère plus notre ignorance) consiste à maintenir séparés dans notre conscience des éléments qui, mis bout à bout, pulvériseraient les mythes de notre culture. Quand ces deux remparts s’effondrent, nous nous rabattons en urgence sur cette explication : « Encore un de ces paradoxes » — une combinaison invraisemblable, mais réelle. » [1] Ce voile plein de l’humanisme occidental dont nous nous couvrons les yeux a été tissé par nos élites politiques, nos médias et nos institutions qui privilégient une lecture sélective de l’histoire canadienne, renforçant ainsi les mythes nationaux canadiens.
Les mythes nationaux canadiens
À partir d’une approche libérale-constructiviste, Justin Massie et Stéphanie Roussel étudient les trois principaux mythes canadiens, à savoir le « Paisible royaume », le « Champion du maintien de la paix » et le « Médiateur ». Le premier mythe vise à faire du Canada un pays non-militariste. Elle se fonde sur le sentiment d’invulnérabilité promu dans les discours des élites politiques canadiennes. Par contre, notent Massie et Roussel, ce ne sont pas les « faits historiques » qui nourrissent ce mythe, mais bien une « interprétation de l’expérience historique canadienne » [2]. Ainsi, la participation du Canada aux deux guerres mondiales est interprétée à partir d’un contexte historique spécifique, soit la propagation du fascisme, du nazisme et du militarisme en Europe qui aurait « forcé » le Canada, nation pacifique, à entrer en guerre. Ensuite, les élites politiques canadiennes présentent le Canada comme le « champion du maintien de la paix ». Nonobstant la piètre contribution militaire du pays au sein de l’Organisation des Nations Unies [3], ce mythe demeure un référent identitaire très fort au sein de la population canadienne et des médias lorsqu’ils décrivent le « rôle traditionnel » du Canada à l’étranger ou lorsqu’ils accusent le gouvernement Harper d’y déroger [4]. Finalement, le troisième mythe, qui est associé au second, est le rôle de médiateur qu’occupe le Canada sur la scène internationale. Les auteurs font référence, à titre d’exemple, à la demande du président Vladimir Poutine visant à faire du Canada l’intermédiaire entre la Russie et les États-Unis dans le dossier du projet de défense antimissile. Ce triptyque mythologique sert les intérêts de la politique étrangère visant à présenter le Canada comme une « puissance moyenne » moralement supérieure, tant dans les médias qu’au sein des organisations internationales comme l’ONU. Ces mythes se nourrissent entre eux et participent à l’élaboration d’un quatrième mythe, celui du « bon soldat canadien », qui est au cœur des campagnes promotionnelles de l’armée canadienne.
Le « bon soldat canadien »
Force est de constater que cette représentation du soldat canadien se limite bien souvent à l’image du sympathique militaire venant en aide aux populations en détresse. Ainsi, il suffit de jeter un coup d’œil à l’attirail promotionnel des Forces canadiennes pour voir comment cette image erronée et tendancieuse du soldat canadien demeure très forte. À partir de la plus récente campagne publicitaire de l’armée canadienne, Isabelle Gusse démontre dans L’armée canadienne vous parle comment ce mythe du soldat canadien a été réactualisé par le gouvernement Harper [5]. Ainsi, on découvre dans ces publicités des hommes et des femmes engagés dans des professions civiles (techniciens, spécialistes de la santé, des télécommunications, etc.), dans des activités de citoyen lambda (pères et mères de famille, employé) et au service de populations en détresse. En revanche, ces vidéos publicitaires occultent la « fonction » caractérisant le plus le métier de soldat, soit de tuer. Ainsi, ce soldat-technicien y est « immortel » — dans le sens où on ne le voit jamais mourir —; ces publicités mettent cependant trop souvent l’emphase sur son rôle de technicien, reléguant ainsi celui de soldat à une quelconque forme d’obligation technicienne liée à la guerre elle-même et non pas à l’État qui l’emploie. Il est à noter que cette campagne publicitaire a été l’une des plus couteuses de l’histoire militaire canadienne. Entre 2006 et 2012, le gouvernement conservateur y a consacré plus de 100 milliards de dollars [6]. Ce financement s’est fait parallèlement aux restrictions budgétaires du gouvernement au sein de plusieurs programmes visant l’aide internationale, notamment au sein de la feue ACDI.
Un discours médiatico-politique militariste
Il est également possible d’identifier la stratégie des élites politiques et de leurs relais médiatiques visant à faire des corps militaires canadiens des émissaires de paix : ils omettent, volontairement ou non, consciemment ou pas, les conséquences des interventions dites « humanitaires » du Canada à l’étranger. En dépit du nombre toujours croissant de victimes du côté de la population civile afghane, la récente intervention militaire du Canada en Afghanistan a été l’un des conflits les plus déformés par la presse canadienne. À la base, cette intervention avait été formulée dans les médias comme étant une opération visant à venir en aide la population afghane contre le régime autoritaire des Talibans. Or, malgré la « fin » du conflit, les conditions de vie du peuple afghan ne se sont pas améliorées. La pauvreté, la malnutrition, la dégradation de l’environnement et la violence demeurent des problèmes criants dans le pays [7]. À ce propos, dans un rapport semestriel émis par la mission de l’ONU en Afghanistan (UNAMA), l’organisation note une hausse importante dans les pertes civiles. Entre le 1er janvier et le 30 juin 2014, environ 4 853 Afghans ont été victimes d’attentats-suicides, de combats armés et de bombes artisanales. Parmi eux, 1 564 sont décédés sur le coup ou des suites de leurs blessures [8]. Cette recrudescence de la violence survient alors que les troupes canadiennes viennent tout juste de quitter le pays. Par ailleurs, tout au long du conflit afghan, les soldats canadiens étaient représentés dans les médias dans le rôle de victime/protecteur et rarement dans celui d’assaillant/tortionnaire. En d’autres mots, nos soldats étaient les « bons gars » : ils étaient là pour construire des écoles, bâtir des ponts, soigner, éduquer, servir et protéger — et ils étaient mêmes prêts à mourir pour cela! [9] Autres temps, autres mœurs? Malheureusement non. La récente participation canadienne à la campagne américaine en Irak contre l’organisation État islamique s’appuie sur un axiome similaire dans les médias canadiens et internationaux. Elle est toutefois facilitée par le fait que cette guerre soit aérienne et donc supposément moins dévastatrice pour les populations vivant sous les bombes. Le plus troublant, c’est que la coalition des « démocraties » occidentales prétend combattre l’autoritarisme et le fondamentalisme religieux tout en renforçant les conditions les faisant naître avec, pour alliés, des pays comme la Syrie d’al-Assad et l’Arabie Saoudite des Saoud. Le mythe du soldat canadien pacificateur et bienfaiteur trouve donc écho dans la nouvelle articulation de la guerre au sein de l’appareil médiatico-politique de l’État qui fait : (1) des états assiégeants et des états assiégés et (2) offre, pour seule alternative au phénomène complexe de la violence, davantage de violence.
Fin de la civilisation occidentale ou fin d’un paradoxe?
En somme, au sein de l’imaginaire collectif canadien, le mythe du « bon soldat canadien » est cristallisé par l’image de l’homme blanc construisant des abris, distribuant des vivres et protégeant femmes et enfants « de couleur » contre des hommes « de couleur » barbares issus d’une civilisation inférieure. Cette représentation savamment et longuement construite puise sa force dans l’idéologie impérialiste qui considère les pays du Moyen-Orient, d’Asie et de l’Afrique comme étant, sur l’échelle des civilisations, inférieurs aux pays occidentaux. Ceci explique, partiellement du moins, la réaction de surprise que nous avons pu voir dans les médias nationaux et internationaux ; que le Canada, pays pacifiste par excellence, soit attaqué par des « terroristes » était impensable il y a encore quelques mois. La phrase symbolisant le mieux la stupeur internationale fut le tweet du chroniqueur du New York Times, Roger Cohen : « Si le Canada fout le camp, tout est fini! »
En d’autres mots, si le Canada est attaqué, c’est que quelque chose ne tourne plus rond, que nous sommes devant la fin de la civilisation occidentale. Il faut cependant comprendre que quelque chose ne tournait déjà plus rond avant le 22 octobre 2014. En effet, lorsque nous nous intéressons à la manière dont ce pays participe à des conflits extraterritoriaux depuis la dernière décennie, lorsque nous relevons les rapports de domination sexiste et raciste au sein de son institution militaire [10]; lorsque nous mettons bout à bout militarisme, néocolonialisme et terrorisme; lorsque nous reconnaissons le soldat canadien tel qu’il est, soit un technicien de l’État ayant des capacités létales; nous ne pouvons tout simplement pas nous satisfaire d’un « Encore un de ces paradoxes… ». Il faut, au contraire, s’opposer et remettre en question ce qu’Aimé Césaire nommait « l’ensauvagement », la « régression », des empires démocratiques. — Événement à surveiller : Activité de clôture de l’exposition Révolte et Déracinement : Projection du documentaire Retourn to Homs.
[1] ZINN, Howard. (2014). VII. Le libéralisme agressif : Extraits de Politics of History (1970). Dans Zin, Howard. (2014). Se révolter si nécessaire : Textes & discours (1962-2009) (p. 198). Marseille: Antigone.
[2] Massie, J. & Roussel, S. (2008). Au service de l’unité : Le rôle des mythes en politique étrangère canadienne. Canadian Foreign Policy Journal14 (2), p. 78.
[3] Voir tableau dans Massie, J. (2010). Fiche d’information de l’état : Canada. Repéré à http://www.operationspaix.net/34-fiche-d-information-de-l-etat-canada.html
[4] Massie & Roussel, ibid., p. 80-81.
[5] GUSSE, I. (2013). L’Armée canadienne vous parle : Communications et propagandes gouvernementales. Montréal : Presses de l’Université de Montréal.
[6] GUSSE, I., ibid, p. 9.
[7] Costs of War. (Mai 2014). Afghanistan: At Least 21,000 Civilian Killed. Repéré à http://costsofwar.org/article/afghan-civilians
[8] UNAMA. (9 juillet 2014). Presse release : Civilians Casualities rise by 24 per cet in first half of 2014 [PDF]. Repéré à http://www.unama.unmissions.org/LinkClick.aspx?fileticket=OhsZ29Dgeyw%3d…
[9] Il faut par contre noter que le scandal des prisonniers afghans est venu partiellement endommagé cette image du « bon » soldat canadien. En effet, en 2007, il avait été reporté que les militaires canadiens remettaient des détenus aux autorités afghanes tout sachant qu’il y avait de très fortes chances qu’ils soient torturés par la police afghane. Le gouvernement Harper a finalement prorogé le Parlement ce qui a permis de faire tomber la pression exercée par les partis d’opposition sur cette question. Malheureusement, jusqu’à aujourd’hui, les détails sur ce scandal demeurent flous.
[10] Les plaintes d’abus sexuels n’est pas nouveau au sein de l’armée canadienne. Plus récemment, voir l’enquête dans L’Actualité paru en avril 2014. De plus, entre 2001 et 2012, environ 290 plaintes de racisme ont été faites au sein des Forces entre 2001 et 2012 . À la lumière de ces deux éléments, il est difficile de ne pas mettre en doute l’establishment militaro-politique disant vouloir défendre les droits des femmes et des minorités à l’étranger.
