À quand une télévision à notre image ?

À quand une télévision à notre image ?

Réponse à « Chronique du racisme ordinaire »

Depuis l’annonce du non-renouvèlement de contrat de Katerine-Lune Rollet, l’animatrice du magazine Montréalités diffusé sur la chaîne communautaire MAtv, le débat sur la « blancheur » de la télévision québécoise est revenu faire les manchettes. Parmi les voix s’étant exprimées sur le sujet, la chroniqueuse du Journal de Québec et du Journal de Montréal, Tania Longpré, a récemment publié un texte sur le « racisme ordinaire » [1]. Nous avons répondu à son cri d’alarme.    

La télévision québécoise, trop blanche, trop francophone, trop « québécoise » ?

Visiblement émue par le non-renouvèlement  du contrat de l’animatrice de Montréalités à MAtv, Katerine-Lune Rollet, pour des questions de manque de diversité, l’écrivaine, blogueuse et enseignante en francisation des immigrant-es(!) pose cette question avant d’y répondre par l’affirmative et d’ajouter très sérieusement ceci :

« Honnêtement, ça n’a pas de bon sens. J’ai peine à imaginer le tollé que cela aurait soulevé si l’animatrice avait été vietnamienne, pakistanaise ou congolaise : on aurait crié au racisme, et ce, avec raison. On aurait encouragé la personne licenciée à se battre contre cette décision et on lui aurait probablement suggéré de faire appel aux tribunaux, on aurait évoqué la Charte des droits et libertés de la personne. Sans surprise, elle aurait évidemment gagné sa cause. »

D’une part, Katerine-Lune Rollet n’a pas été licenciée, son contrat n’a tout simplement pas été renouvelé [2]. Ce qu’insinue Tania Longpré, c’est qu’une « Québécoise blanche francophone » a été licenciée parce qu’elle est blanche, francophone et « québécoise », et donc, qu’elle a été discriminée au profit d’une personne non blanche, non francophone et, disons-le, pas du tout « québécoise » ! Ce raisonnement est problématique pour plusieurs raisons, notamment parce qu’il suppose une sorte de compétition entre un « Nous » (les Québécois-es, francophones, blancs/ches) et un « Eux » (les non Québécois-es, les non francophones et les non blancs/ches).

D’autre part, la situation fictive que propose d’imaginer Tania Longpré  est justement fictive.  Dans la réalité que nous vivons, il y a très peu de chance que le non-renouvellement, voire le licenciement, d’une personne racisée du petit écran produise un « tollé » tout simplement parce que personne n’écrirait sur le sujet et que, de toute façon, elles ne sont pas assez nombreuses dans le milieu des arts [3].

La raison pour laquelle cette histoire dérange, nous confie Tania Longpré, c’est que Katerine-Lune Rollet est « trop « normale » pour soulever les foules ». Dès lors, on peut se demande ce qui est normal et ce qui ne l’est pas. La normalité impliquant l’anormalité, une télévision à l’image d’un Québec où les minorités racisées composent près de 11 %, majoritairement concentrées dans la région métropolitaine à laquelle s’intéresse l’émission Montréalités, serait donc « anormale ». Erreur d’interprétation ? Que nenni !

Le racisme ordinaire

En fait, le « racisme ordinaire » dont se plaint Tania Longpré est justement le fait de considérer la « norme » comme étant blanche, francophone, « québécoise ».

Le racisme ordinaire, c’est d’ouvrir sa télévision, sa radio, son journal ; c’est d’aller au cinéma ou au théâtre, se présenter aux spectacles de la Fête nationale et ne pas se reconnaître dans ces espaces où se manifeste la culture « québécoise » parce que nous ne sommes pas dans la « norme ».

Le racisme ordinaire, c’est de se faire appeler « moustique » parce que nous voulons une télévision, une radio, du théâtre, de la musique qui nous ressemble, qui nous parle, qui nous fasse vibrer parce que nous sommes, nous aussi, Québécoises et Québécois.  

Le racisme ordinaire, c’est d’apprendre dans un cours d’histoire, que si le Québec n’est pas un pays, c’est « d’la faute au vote ethnique ». Le racisme ordinaire, c’est des partis politiques, des organismes publics et l’État québécois qui continuent de célébrer la diversité du Québec, mais qui demeurent majoritairement dirigés par l’élite blanche (un « white boys club » qui plus est.)

Le racisme ordinaire, c’est de voir des émissions comme Unité 9, qui se déroulent dans une prison québécoise, et d’y voir uniquement des femmes blanches, alors qu’en réalité, il y a une hausse phénoménale du nombre de détenu-es noir-es et Autochtones dans les prisons fédérales et qu’aujourd’hui plus de 40 % de la population carcérale canadienne n’est pas blanche

Le racisme ordinaire, c’est de lire une « Chronique sur le racisme ordinaire » portant sur le licenciement/non-renouvellement de contrat d’une femme blanche, alors que plusieurs études font état de discriminations à l’embauche pour les candidat-es racisé-es tant dans le Grand Montréal que dans la Capitale-Nationale.

Les mythes de « l’ethnie de service » et de la méritocratie

Le coup de gueule de Tania Longpré termine sur les deux grands mythes qui, à mon avis, reviennent constamment dans le débat sur le racisme systémique au Québec.

«J’imagine la pauvre remplaçante qui sera « l’ethnie de service » qui n’aura pas nécessairement été choisie grâce à son talent ou à ses compétences, mais grâce à… son physique, qui reflèterait « autre chose » qu’une « Québécoise de souche surreprésentée dans les médias québécois ». »

Le premier consiste à voir une personne racisée comme étant uniquement définie par ses origines. Ainsi, si un employeur embauche Samira Benounis au lieu de Valérie Tremblay [4], c’est seulement parce que Samira Benounis est d’origine algérienne et non pas parce que Samira Benounis est autant sinon plus compétente que Valérie Tremblay.

Selon cette logique essentialiste, les personnes de minorités ethnoraciales ne sont pas embauchées pour leurs compétences, mais seulement pour remplir les sièges réservés aux « ethnies ». Pire, ce que sous-entend la chronique de Tania Longpré c’est que désormais on doit renvoyer des « Québécois » et des « Québécoises » (blancHEs et francophones) pour donner leur poste à des personnes provenant d’ailleurs!

C’est exactement ce type de rhétorique qui permet à des politiciens comme Donal Trump d’aliéner une partie de la population (généralement blanche) contre une autre (généralement non blanche).  

Le deuxième mythe à l’œuvre dans le texte de Tania Longpré, c’est celui de la méritocratie capitaliste. Selon cette idéologie, seul-es les plus « méritant-es » doivent être récompensé-es par le système. Le problème, c’est que les standards que nous établissons pour évaluer le « mérite » sont décidés par ceux et celles qui en tirent profit. Dans le cas ici présent, la blancheur de la « petite lucarne » québécoise va de concert avec le fait que ceux et celles qui tirent avantage de son homogénéité sont ceux et celles qui croient dur comme fer qu’ils et elles « méritent » de jouer dans telle pièce, d’animer telle émission ou d’être auditionner pour tel rôle. Or, l’on sait désormais que certaines pratiques ou phénomènes telles que la discrimination à l’embauche, le recrutement aux moyens de réseaux de connaissances, la non-reconnaissance de diplômes acquis à l’étranger ou la composition familiale influencent les opportunités d’avenir pour les personnes racisées [5] qui, même quand elles ont le talent et la volonté de réussir dans le milieu culturel québécois, finissent par réorienter leur carrière. 

Heureusement, si elle désire survivre face à l’hégémon qu’est la télévision américaine, la télévision québécoise n’aura bientôt plus d’autre choix que d’offrir à tous ses téléspectateurs et toutes ses téléspectatrices, une télévision à leur image.  

*

N.B Un deuxième article est en préparation pour un recueil thématique qui sera publié par la revue L’Esprit libre à l’automne 2016.

Pour lire d’autres textes de cet auteur, consulter son blogue : Les heures bleues.

[1] Nous avons explicitement décidé de répondre à cette chronique parce qu’elle porte en elle les principaux arguments invoqués dans ce débat par ceux et celles qui réfutent la thèse d’une télévision québécoise trop blanche. 

[2] Selon Hugo Dumas de La Presse,  l’annonce aurait été faite par l’ex-animatrice de Montréalités sur son compte Facebook.  

[3] Ainsi, une des rares études sur les artistes et travailleurs culturels dans les provinces et territoires du Canada souligne que les « minorités visibles » composent à peine 13 % des artistes canadiens, alors qu’elles forment 18 %  de la population active totale. Au Québec, les artistes de la diversité représentent à peine 7 % alors que les « minorités visibles » représentent 10 %.  À Montréal, 7,1 % des artistes sont issus de minorités visibles. Comparativement, Vancouver et Toronto sont les centres culturels beaucoup plus diversifiés avec respectivement 18,7 % et 15,8 %  d’artistes de la diversité.

[4] Noms fictifs utilisés dans l’étude du CIRANO sur la discrimination à l’embauche des candidats d’origine mahgrébine dans la région de la Capitale-Nationale.

[5] Chicha M.-T. (2012) «Discrimination systémique et intersectionnalité: la déqualification des immigrantes à Montréal», Revue femme et droit/Canadian Journal of Women and the Law 24: 82-113 (RAC)

Le racisme phallocrate de Race

Le racisme phallocrate de Race

Un riche homme d’affaires, blanc, accusé de viol par une femme noire. Deux avocats, noir et blanc, leur assistante, noire. Voilà l’univers dichotomique de la pièce Race de David Mamet, présentée au Théâtre Jean Duceppe jusqu’au 26 mars. Voici une lettre aux futurs spectateurs et futures spectatrices de la pièce.

Chère toi, future spectatrice

Et toi aussi, futur spectateur

Je t’écris parce que je t’aime bien et que, même si nous ne nous connaissons pas, je me dois de te préparer à ce que tu t’apprêtes à voir et à entendre dans la prochaine heure et demie.

Si tu es comme moi, tu te dis qu’une pièce intitulée Race parlera obligatoirement de racisme. Ta finesse d’esprit me réjouit ! Tu as aussi vu que la pièce était dans la programmation 2016 du Mois de l’histoire des Noirs. Tu as lu quelques critiques de la pièce : texte intelligent aux « dialogues musclés et hachurés », véritable réquisitoire contre les préjugés, même la journaliste du Journal de Moué-Réal vante les « propos percutants » de Mamet. C’est donc avec enthousiasme que tu a commandé tes billets. Tu avais ce sourire espiègle qui se dessine sur ton visage après un bon deal.

Pourtant, je te mets en garde : Race est une pièce célébrant le racisme phallocatre. Dans la prochaine heure et demie, tu vas découvrir que les « propos percutants » de la pièce, « nègre », « négresse » ou « plotte noire », sortent tout droit d’un cocktail dînatoire avec Docteur Mailloux, Marine Le Pen et Donald Trump dans les locaux de CHOI Radio X.

Dans cette pièce, tu entendras que les Noirs détestent les Blancs. Que les Juifs ont le sentiment de culpabilité alors que les Noirs ont la honte. Tu verras le viol d’une femme noire se résumer à l’histoire d’une robe à paillettes (parce qu’il faut mettre de côté son racisme et ne se fier qu’aux « faits »).

Tu entendras que le véritable problème racial de la société américaine n’est pas que les Noirs continuent, près de 50 ans après les mouvements des droits civiques, d’occuper les emplois les moins biens payés, diplômes ou pas; de vivre dans les quartiers les plus pauvres et plus violents; et qu’un nombre significatif de ces hommes et femmes vivent derrière des barreaux, sont en libération conditionnelle ou en probation.

Le véritable problème racial serait plutôt que les employeurs blancs sont obligés d’engager des Noirs (la soi-disant discrimination anti-blanche), de peur qu’ils ne soient poursuivis pour discrimination. Aux yeux de Mamet, la véritable menace pour la société américaine, c’est que l’homme blanc ne soit plus la « carte la plus forte » dans le jeu racial à cause de son obsession pour la femme noire.

Et que dire de cette femme noire ? Race nourrit les clichés à son propos : elle est tantôt l’objet sexuel de l’homme blanc, sa Succube; tantôt la « femme noire colérique », sa SapphireeElle n’est jamais, jamais, la femme, tout simplement.

Chère future spectatrice et cher futur spectateur, s’il est trop tard pour te faire rembourser ton billet, je t’invite à faire attention à tous ces nombreux trompe-l’oeil qui dissimulent le racisme et la misogynie édulcorés, la vanité et l’inconsistance de Race.

Quand ton calvaire prendra fin et que tu rentreras chez toi, le coeur las et l’esprit fiévreux, assieds-toi un moment et prends un verre ou deux de ton rhum antillais préféré et (re)lis la conclusion de Peau noire, masques blancs où Frantz Fanon affirme fièrement son humanité :

Moi, l’homme de couleur, je ne veux qu’une chose : Que jamais l’instrument ne domine l’homme. Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme. C’est-à-dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve. Le nègre n’est pas. Pas plus que le Blanc. … Supériorité ? Infériorité ? Pourquoi tout simplement ne pas essayer de toucher l’autre, de sentir l’autre, de me révéler l’autre ? … Mon ultime prière : Ô mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge !

Je te souhaite de lire ces mots et de les faire tiens pour que jamais tu n’oublies qu’au-delà de l’asservissement, il y a le désir de toucher l’autre, de sentir l’autre et de se révéler à l’autre.

Pour suivre les publications de l’auteur, voir son blogue: 

http://remypaulintwahirwa.net/2016/03/19/le-racisme-phallocrate-de-race/

Choc et stupeur : le paradoxe du militarisme canadien

Choc et stupeur : le paradoxe du militarisme canadien

Suite à un acte de violence comme celui de la fusillade du 22 octobre dernier, il est normal que du choc nous passions à la stupeur. Dès lors, la première question qui nous vient à l’esprit est souvent  pourquoi. Pourquoi un pays reconnu pour son pacifisme et ses activités humanitaires est-il la cible de tant de haine, de tant de barbarie? Pourquoi « nous », les civilisés ?

Cette compréhension du monde et de la place que notre pays y occupe caractérise les démocraties occidentales et s’explique principalement par ce que l’historien et militant Howard Zinn nommait, en pleine guerre du Vietnam, le concept de paradoxe : « Le concept de paradoxe nous sert à préserver notre sentiment d’innocence. Nous le gardons comme ultime moyen de défense, après avoir érigé deux autres barrières de protection. La première consiste à ne pas chercher, ou à ne pas voir, les faits qui mettent en péril nos convictions profondes. La deuxième (quand le monde ne tolère plus notre ignorance) consiste à maintenir séparés dans notre conscience des éléments qui, mis bout à bout, pulvériseraient les mythes de notre culture. Quand ces deux remparts s’effondrent, nous nous rabattons en urgence sur cette explication : « Encore un de ces paradoxes » — une combinaison invraisemblable, mais réelle. »  [1]   Ce voile plein de l’humanisme occidental dont nous nous couvrons les yeux a été tissé par nos élites politiques, nos médias et nos institutions qui privilégient une lecture sélective de l’histoire canadienne, renforçant ainsi les mythes nationaux canadiens.

Les mythes nationaux canadiens

À partir d’une approche libérale-constructiviste, Justin Massie et Stéphanie Roussel étudient les trois principaux mythes canadiens, à savoir le « Paisible royaume », le « Champion du maintien de la paix » et le « Médiateur ». Le premier mythe vise à faire du Canada un pays non-militariste. Elle se fonde sur le sentiment d’invulnérabilité promu dans les discours des élites politiques canadiennes. Par contre, notent Massie et Roussel, ce ne sont pas les « faits historiques » qui nourrissent ce mythe, mais bien une « interprétation de l’expérience historique canadienne » [2]. Ainsi, la participation du Canada aux deux guerres mondiales est interprétée à partir d’un contexte historique spécifique, soit la propagation du fascisme, du nazisme et du militarisme en Europe qui aurait « forcé » le Canada, nation pacifique, à entrer en guerre. Ensuite, les élites politiques canadiennes présentent le Canada comme le « champion du maintien de la paix ». Nonobstant la piètre contribution militaire du pays au sein de l’Organisation des Nations Unies [3], ce mythe demeure un référent identitaire très fort au sein de la population canadienne et des médias lorsqu’ils décrivent le « rôle traditionnel » du Canada à l’étranger ou lorsqu’ils accusent le gouvernement Harper d’y déroger [4]. Finalement, le troisième mythe, qui est associé au second, est le rôle de médiateur qu’occupe le Canada sur la scène internationale. Les auteurs font référence, à titre d’exemple, à la demande du président Vladimir Poutine visant à faire du Canada l’intermédiaire entre la Russie et les États-Unis dans le dossier du projet de défense antimissile. Ce triptyque mythologique sert les intérêts de la politique étrangère visant à présenter le Canada comme une « puissance moyenne »  moralement supérieure, tant dans les médias qu’au sein des organisations internationales comme l’ONU. Ces mythes se nourrissent entre eux et participent à l’élaboration d’un quatrième mythe, celui du « bon soldat canadien », qui est au cœur des campagnes promotionnelles de l’armée canadienne.

Le « bon soldat canadien »

Force est de constater que cette représentation du soldat canadien se limite bien souvent à l’image du sympathique militaire venant en aide aux populations en détresse. Ainsi, il suffit de jeter un coup d’œil à l’attirail promotionnel des Forces canadiennes pour voir comment cette image erronée et tendancieuse du soldat canadien demeure très forte. À partir de la plus récente campagne publicitaire de l’armée canadienne, Isabelle Gusse démontre dans L’armée canadienne vous parle comment ce mythe du soldat canadien a été réactualisé par le gouvernement Harper [5]. Ainsi, on découvre dans ces publicités des hommes et des femmes engagés dans des professions civiles (techniciens, spécialistes de la santé, des télécommunications, etc.), dans des activités de citoyen lambda (pères et mères de famille, employé) et au service de populations en détresse. En revanche, ces vidéos publicitaires occultent la « fonction » caractérisant le plus le métier de soldat, soit de tuer. Ainsi, ce soldat-technicien y est « immortel » — dans le sens où on ne le voit jamais mourir —; ces publicités mettent cependant trop souvent l’emphase sur son rôle de technicien, reléguant ainsi celui de soldat à une quelconque forme d’obligation technicienne liée à la guerre elle-même et non pas à l’État qui l’emploie. Il est à noter que cette campagne publicitaire a été l’une des plus couteuses de l’histoire militaire canadienne. Entre 2006 et 2012,  le gouvernement conservateur y a consacré plus de 100 milliards de dollars [6]. Ce financement s’est fait parallèlement aux restrictions budgétaires du gouvernement au sein de plusieurs programmes visant l’aide internationale, notamment au sein de la feue ACDI.

Un discours médiatico-politique militariste

Il est également possible d’identifier la stratégie des élites politiques et de leurs relais médiatiques visant à faire des corps militaires canadiens des émissaires de paix : ils omettent, volontairement ou non, consciemment ou pas, les conséquences des interventions dites « humanitaires » du Canada à l’étranger. En dépit du nombre toujours croissant de victimes du côté de la population civile afghane, la récente intervention militaire du Canada en Afghanistan a été l’un des conflits les plus déformés par la presse canadienne. À la base, cette intervention avait été formulée dans les médias comme étant une opération visant à venir en aide la population afghane contre le régime autoritaire des Talibans. Or, malgré la « fin » du conflit, les conditions de vie du peuple afghan ne se sont pas améliorées. La pauvreté, la malnutrition, la dégradation de l’environnement et la violence demeurent des problèmes criants dans le pays [7]. À ce propos, dans un rapport semestriel émis par la mission de l’ONU en Afghanistan (UNAMA), l’organisation note une hausse importante dans les pertes civiles. Entre le 1er janvier et le 30 juin 2014, environ 4 853 Afghans ont été victimes d’attentats-suicides, de combats armés et de bombes artisanales. Parmi eux, 1 564 sont décédés sur le coup ou des suites de leurs blessures [8]. Cette recrudescence de la violence survient alors que les troupes canadiennes viennent tout juste de quitter le pays. Par ailleurs, tout au long du conflit afghan, les soldats canadiens étaient représentés dans les médias dans le rôle de victime/protecteur et rarement dans celui d’assaillant/tortionnaire. En d’autres mots, nos soldats étaient les « bons gars » : ils étaient là pour construire des écoles, bâtir des ponts, soigner, éduquer, servir et protéger — et ils étaient mêmes prêts à mourir pour cela! [9] Autres temps, autres mœurs? Malheureusement non. La récente participation canadienne à la campagne américaine en Irak contre l’organisation État islamique s’appuie sur un axiome similaire dans les médias canadiens et internationaux. Elle est toutefois facilitée par le fait que cette guerre soit aérienne et donc supposément moins dévastatrice pour les populations vivant sous les bombes. Le plus troublant, c’est que la coalition des « démocraties » occidentales prétend combattre l’autoritarisme et le fondamentalisme religieux tout en renforçant les conditions les faisant naître avec, pour alliés, des pays comme la Syrie d’al-Assad et l’Arabie Saoudite des Saoud. Le mythe du soldat canadien pacificateur et bienfaiteur trouve donc écho dans la nouvelle articulation de la guerre au sein de l’appareil médiatico-politique de l’État qui fait : (1) des états assiégeants et des états assiégés et (2) offre, pour seule alternative au phénomène complexe de la violence, davantage de violence.

Fin de la civilisation occidentale ou fin d’un paradoxe?

En somme, au sein de l’imaginaire collectif canadien, le mythe du « bon soldat canadien » est cristallisé par l’image de l’homme blanc construisant des abris, distribuant des vivres et protégeant femmes et enfants « de couleur » contre des hommes « de couleur » barbares issus d’une civilisation inférieure. Cette représentation savamment et longuement construite puise sa force dans l’idéologie impérialiste qui considère les pays du Moyen-Orient, d’Asie et de l’Afrique comme étant, sur l’échelle des civilisations, inférieurs aux pays occidentaux. Ceci explique, partiellement du moins, la réaction de surprise que nous avons pu voir dans les médias nationaux et internationaux ; que le Canada, pays pacifiste par excellence, soit attaqué par des « terroristes » était impensable il y a encore quelques mois. La phrase symbolisant le mieux la stupeur internationale fut le tweet du chroniqueur du New York Times, Roger Cohen : « Si le Canada fout le camp, tout est fini! » 

En d’autres mots, si le Canada est attaqué, c’est que quelque chose ne tourne plus rond, que nous sommes devant la fin de la civilisation occidentale. Il faut cependant comprendre que quelque chose ne tournait déjà plus rond avant le 22 octobre 2014. En effet, lorsque nous nous intéressons à la manière dont ce pays participe à des conflits extraterritoriaux depuis la dernière décennie, lorsque nous relevons les rapports de domination sexiste et raciste au sein de son institution militaire [10]; lorsque nous mettons bout à bout militarisme, néocolonialisme et terrorisme; lorsque nous reconnaissons le soldat canadien tel qu’il est, soit un technicien de l’État ayant des capacités létales; nous ne pouvons tout simplement pas nous satisfaire d’un « Encore un de ces paradoxes… ». Il faut, au contraire, s’opposer et remettre en question ce qu’Aimé Césaire nommait « l’ensauvagement  », la « régression », des empires démocratiques. — Événement à surveiller : Activité de clôture de l’exposition Révolte et Déracinement : Projection du documentaire Retourn to Homs.

[1] ZINN, Howard. (2014). VII. Le libéralisme agressif : Extraits de Politics of History (1970). Dans Zin, Howard. (2014). Se révolter si nécessaire : Textes & discours (1962-2009) (p. 198). Marseille: Antigone.
[2] Massie, J. & Roussel, S. (2008). Au service de l’unité : Le rôle des mythes en politique étrangère canadienne. Canadian Foreign Policy Journal14 (2), p. 78.
[3] Voir tableau dans Massie, J. (2010). Fiche d’information de l’état : Canada. Repéré à http://www.operationspaix.net/34-fiche-d-information-de-l-etat-canada.html
[4] Massie & Roussel, ibid., p. 80-81.
[5] GUSSE, I. (2013). L’Armée canadienne vous parle : Communications et propagandes gouvernementales. Montréal : Presses de l’Université de Montréal.
[6] GUSSE, I., ibid, p. 9.
[7] Costs of War. (Mai 2014). Afghanistan: At Least 21,000 Civilian Killed. Repéré à http://costsofwar.org/article/afghan-civilians
[8] UNAMA. (9 juillet 2014). Presse release : Civilians Casualities rise by 24 per cet in first half of 2014 [PDF]. Repéré à http://www.unama.unmissions.org/LinkClick.aspx?fileticket=OhsZ29Dgeyw%3d…
[9] Il faut par contre noter que le scandal des prisonniers afghans est venu partiellement endommagé cette image du « bon » soldat canadien. En effet, en 2007, il avait été reporté que les militaires canadiens remettaient des détenus aux autorités afghanes tout sachant qu’il y avait de très fortes chances qu’ils soient torturés par la police afghane. Le gouvernement Harper a finalement prorogé le Parlement ce qui a permis de faire tomber la pression exercée par les partis d’opposition sur cette question. Malheureusement, jusqu’à aujourd’hui, les détails sur ce scandal demeurent flous.
[10] Les plaintes d’abus sexuels n’est pas nouveau au sein de l’armée canadienne. Plus récemment, voir l’enquête dans L’Actualité paru en avril 2014. De plus, entre 2001 et 2012, environ 290 plaintes de racisme ont été faites au sein des Forces entre 2001 et 2012 . À la lumière de ces deux éléments, il est difficile de ne pas mettre en doute l’establishment militaro-politique disant vouloir défendre les droits des femmes et des minorités à l’étranger.