Au gym avec Georg Simmel

Au gym avec Georg Simmel

La salle de sport est un endroit idéal pour le sociologue : les utilisateurs et les pratiques sont tous très variés. Le gymnase est une petite société. Pratiquant et sociologue, je m’y rends tous les matins afin d’y effectuer quelques exercices. Plutôt discret dans ma démarche, je m’entraîne seul et je porte un uniforme simple : un t-shirt noir, un short de sport ni trop serré ni trop ample, également de couleur noire, et des chaussures noires.

Bien que préférant l’aspect solitaire de l’entraînement, j’avais invité un ami à la salle aujourd’hui : un simmélien. Père de la sociologie allemande, mais aussi économiste et philosophe, Georg Simmel est surtout fameux pour sa Philosophie de l’argent. Son but : comprendre l’aspect structurant de l’argent dans la vie des individus, pour peut-être saisir la Vie en soi. Mon comparse et moi avons eu une discussion franche, précise et sérieuse. Cette séance aérobique avait cependant quelque chose de particulier ce matin, et mon ami simmélien s’entraînait davantage à bavarder qu’au soulevé de terre en prise supination :

«Tu vois le type qui court avec les pieds à plat sur le tapis roulant là-bas? avais-je demandé.

-Bien évidemment que je le vois, je l’entends aussi! avait-il répliqué.

-Il s’agit d’un associé d’une firme d’avocats. Chaque matin, il vient courir 30 minutes en s’assurant que tout un chacun puisse l’entendre. C’est qu’il n’a pas une foulée de coureur : son pied plat frappe directement le sol.

-Cet homme est avocat? Associé d’une firme d’avocats réputée? Que fait-il ici? Ne vous en coûte-t-il pas qu’un maigre 10.00$ mensuel pour être membre de ce club de sport?

-Oui, c’est exact, un 10.00$ bien investi. répliquai-je, plein d’assurance.»

Le simmélien me regarda, comme apeuré du destin des classes ouvrières, des « pauvres » comme son maître, Georg Simmel les appelait. Dupliquant la sociologie, il parlait de restriction, d’économie, de rareté, de surabondance, d’avarisme. Il a renchéri avec des mots comme « besoins », « fonction », « valeur », « iniquité » et « fortune » — un vocabulaire qu’il me faudrait bien sûr émonder, ultérieurement, et à tête reposée.

Somme toute, il livra un soliloque grandiose qui a su épater les quelques étudiants qui lui avait prêté leur écoute entre deux séries de curl biceps. Ce que l’ami simmélien disait était, entre autres, basé sur son observation du riche avocat qui courait les pieds à plat sur le tapis roulant.

Il rappelait en fait que les gens aisés (je ne me rappelle plus exactement s’il avait dit aisé ou vulgaire, ou les deux en même temps. Enfin…) n’avaient pas leur place dans cette salle de sport à bas prix d’un quartier ouvrier. Il rappelait avec justesse que la surface de la salle de sport étant limitée dans l’espace, elle ne pouvait augmenter sa capacité sans devoir s’engager dans des projets de rénovation et d’agrandissement, ce qui allait à coup sûr faire augmenter le prix mensuel de l’abonnement des clients. Cette fâcheuse aventure, bien qu’augmentant le  confort global et le nombre de mètres séparant deux utilisateurs d’eux-mêmes, allait restreindre l’accès à la salle aux abonné·es précaires, ceux pour qui la somme de 10.00$ mensuelle représente en tous points le maximum que leur menu budget peut leur permettre. La pauvreté des gens riches, pour lui, résidait dans le fait qu’ils passaient pour des économes, des génies du calcul coût-bénéfices individuels, et qui, en fin de compte, ne seraient pas affectés dans une trop grande mesure en cas d’une hausse du prix de l’abonnement de 40 %, voire de 50 %.

Mon compagnon s’était même lancé dans une joute oratoire digne de mention après une série de squats bien exécutée : « Celui qui a la liberté de choisir entre un niveau de vie plus bas ou plus élevé doit maintenant choisir le niveau le plus élevé encore compatible avec son budget pour soulager dans leur quête de moyens de subsistance toutes les couches de la société qui ne peuvent pas dépasser les niveaux inférieurs de la concurrence ».

Faisant référence à la tenue de l’avocat, le simmélien me confia à quel point l’ostentation vulgaire de sa richesse n’était que trop décuplée par le mauvais goût kitsch — je pourrais dire bourgeois — de son uniforme de sport. Il précisait même qu’en parlant au téléphone si fortement au gym (à défaut de s’y entraîner), il s’imbriquait parfaitement au caractère blasé caractéristique de la classe aisée : « quand l’argent devient ainsi le dénominateur commun de toutes les valeurs possibles de la vie, quand la question n’est plus de savoir quelle est leur valeur, mais combien elle vaut, leur individualité s’en trouve amoindrie ». Et il était bien moindre, cet avocat.

Distrait par ce qui passait à la télévision (un président orange et un autre portant des déguisements de toutes sortes se lançaient dans une guerre de mots qui avait pour fondement, le prix du lait et du bois; l’un pensant protéger les producteurs d’une invasion sur son économie et l’autre cherchant avant tout un prétexte pour causer une dissension), je vis le signe que Simmel m’a fait en guise d’adieu. Pour le sociologue, comme pour le bourgeois qui veut économiser, la salle de sport est un moyen par lequel il réfléchit sur le monde. Contemplant Simmel quitter la salle, j’ai compris, perplexe, que la seule réflexion que j’espérais désespérément en ces matins peu achalandés provenait du miroir.

ILLUSTRATION: Julien Posture

Flâneurville

Flâneurville

Je me promène encore une fois, seul et sans but apparent dans les rues de Plagwitz, un après-midi de juin. Ce quartier embourgeoisé situé dans l’ouest de Leipzig – une ville d’Allemagne de l’Est – est réputé pour être fréquenté par les hipsters et les artistes. C’est la raison pour laquelle, depuis quelques semaines, je fais chaque jour l’aller-retour depuis mon lieu d’hébergement pour enquêter sur la bohème contemporaine[i]. Aussi cliché soit-il, jouer le jeu du vagabondage urbain aide à découvrir certains aspects de la vie publique qui passeraient autrement inaperçus, du fait de leur banalité.

La rue Karl-Heine m’apparait maintenant familière. On penserait que ses vieux immeubles couverts de graffitis sont abandonnés s’ils n’accueillaient pas à leurs pieds une terrasse de restaurant. Sur fond de ruines industrielles et de bloc-appartements ayant par le passé logé des familles ouvrières détonnent des commerces sortis d’un autre univers. Quel étrange paysage! On me répète sans cesse qu’il y a une dizaine d’années, « il n’y avait rien » sur cette rue, la plupart des immeubles étant vacants. Aujourd’hui on y trouve une boutique d’importation privée de vin, un centre de yoga, quelques studios de photographie, des cafés de style parisien et des librairies.

Malgré ces jolies petites vitrines, c’est plutôt l’immeuble du Westwerk, une ancienne manufacture aujourd’hui transformée en ateliers d’artistes et en locaux de musique, qui donne le ton. Son aura est telle qu’il y a presque toujours une poignée de gens assis sur le trottoir contre sa façade. Ce sont pour la plupart des étudiantes et des étudiants, et des membres de la classe jeune et professionnelle. Ces gens vont s’acheter une bière au dépanneur du coin, et passent leur temps à jaser et à fumer des cigarettes. La première fois que je m’y suis rendu, j’y ai rencontré par hasard une amie de l’Université de Leipzig. « It’s a nice place to hang out with friends, the sidewalks are large and you can watch people passing by », m’a-t-elle dit en anglais.

J’ai compris plus tard que ce qu’elle faisait au Westwerk est en fait représentatif de l’ambiance qui règne à Leipzig. J’y ai moi-même pris part régulièrement en allant rejoindre des connaissances, sans me rendre compte sur le moment que je passais d’un flâneur de profession à un flâneur social. Cela m’a rappelé qu’au Québec, dans la banlieue où j’ai grandi, le « flânage » – comme on l’appelle là-bas – est suspect, voire spécifiquement interdit à plusieurs endroits. À Leipzig, la flânerie attire peu l’attention. Celle-ci, en tant qu’activité ludique et sociale, est célébrée quotidiennement, chaque jour ensoleillé prenant des airs de dimanche.

Cette flânerie a ses endroits de prédilection. La vieille ville est trop agitée par les activités commerciales et touristiques, tandis que les quartiers résidentiels sont trop ennuyeux. Je l’aperçois plutôt tout au long du trajet reliant le campus des sciences sociales de l’Université de Leipzig jusqu’au quartier des artistes. On peut y observer régulièrement et à toute heure de la journée une grande variété de spécimens de flâneurs et de flâneuses. En effet, près de la piste cyclable, un grand espace de verdure est tacheté d’hommes et de femmes allongé·e·s dans l’herbe, pendant que des troupeaux s’assemblent autour de fours au charbon. Partout où la flânerie s’installe, il y a presque toujours de la bière et du tabac. Les deux semblent indissociables ; ensemble ils garantissent un état de détente et de rêverie qui représente bien le caractère de la flânerie sociale. Plusieurs se sentent appelés à se libérer des contraintes vestimentaires habituelles. Adieu les souliers et les bas, bonjour les pieds nus! Il y a une fille qui se fait bronzer en monokini, une liberté que mon ami leipzigois présent sur les lieux semble trouver exagérée, lui qui est pourtant un habitué des saunas et des plages naturistes.

Ce même ami me dit qu’en continuant le chemin vers Plagwitz, il y a un pont fermé aux voitures qui est réputé pour être fréquenté par la « bohème ». Je ne sais pas si la bohème, qui semble aujourd’hui une entité floue, est réellement présente ce jour-là. La flânerie, par contre, est bel et bien au rendez-vous. On y reproduit les clichés les plus communs du vagabondage, comme c’est le cas de ce groupe de musique tzigane ou de ces jeunes gens qui se coupent les cheveux chacun leur tour, un verre de vin à la main. À ma gauche, un intellectuel solitaire est plongé dans son livre, et à ma droite deux artistes en herbe font des esquisses. Voyant tout l’effort qui est mis dans cette façade, je me demande s’il ne s’agit pas d’un concours. Certaines personnes s’éloignent néanmoins des stéréotypes, comme ce monsieur en habit d’un certain âge qui s’est arrêté deux minutes pour regarder les gens passer, avec un casque d’écouteurs sur la tête.

Depuis Baudelaire, la flânerie se rapporte à un art d’observer ; l’autre flânerie, quant à elle, s’élargit à un art de vivre qui n’a de sens qu’en public. C’est un type de sociabilité qui rappelle l’idée romantique et mondaine de la bohème à Paris au milieu du XIXe siècle. Plutôt qu’un relâchement complet, j’y vois un spectacle léger, une performance stylisée qui se joue réciproquement en présence des autres. Cette petite société n’est maintenue que pour un temps limité, car on ne flâne pas toute la journée ni toute sa vie. Pour le temps qu’elles durent, ces scènes constituent une enclave de la réalité, qui l’inverse parfois en projetant un idéal plus libre et spontané, loin des obligations sociales et de l’ennui.  

[i] Au milieu du XIXe siècle, la bohème se rapporte à une sous-culture anti-bourgeoise, regroupant des outsiders, artistes, dandys et intellectuels vivant en marge à Paris.

Sur les traces d’un bar hors-la-loi

Sur les traces d’un bar hors-la-loi

Ça arrive parfois lorsque je travaille jusqu’à la fermeture du bar qui m’emploie : je termine mon shift un peu étourdi par la boisson. Cette nuit-là, je finis rapidement mon ménage, m’écrase sur la banquette à côté de mon collègue et lui lance, comme une lamentation: « je prendrais bien une autre bière », sachant très bien que cela est impossible puisque la caisse est fermée. Sans lever les yeux de sa comptabilité, mon collègue me répond spontanément « justement, je pensais aller prendre un verre avant de rentrer chez nous ». Ne comprenant pas comment cela est possible à cette heure tardive, je lui demande des explications. Selon ses dires, il y aurait un bar ouvert après trois heures du matin, donc illégalement, connu des employé·e·s de la restauration.

Je reste muet, je peine à le croire. Mon incrédulité le réjouit. Pour chatouiller davantage mon intérêt, il renchérit ; ce lieu est également fréquenté par certain·e·s comédien·ne·s connu·e·s, noms à l’appui. Et ce n’est pas tout. Ce bar est loin d’être le repère d’enfants de chœur, me prévient-il : « on y trouve de l’alcool, mais aussi des drogues, des machines à sous et des prostituées. » « C’est un bar à vices. Peu importe c’est quoi ton vice, ils l’ont », conclut-il.

Il n’en fallait pas plus pour piquer ma curiosité. Je sens une vague d’adrénaline m’envahir. Mon imagination part alors en vrille : je visualise une grande salle aux riches tapisseries et décorations. Celle-ci est secrète, elle est au sous-sol et on y accède par des escaliers cachés. Des alcooliques et autres dépravé·e·s flambent leur argent tandis que des mafieux sont installés confortablement dans le fond de la salle et fument des cigares en se réjouissant du profit qu’ils tirent de ce commerce clandestin.

Je pense alors tenir un filon pour me lancer dans une carrière de journaliste d’enquête. Je m’imagine déjà en train de dévoiler au grand public l’existence d’un réseau de «bars à vices» spectaculairement criminel.

Mon collègue m’extirpe de mes songes et me propose de l’accompagner, offre que j’accepte naturellement sur-le-champ.

***

Une bonne marche plus tard, nous arrivons sur une petite rue commerçante. Je scrute du regard chaque boutique, me demandant laquelle peut bien cacher un bar afterhours. Nous nous arrêtons finalement devant l’entrée d’un petit restaurant dont les grandes fenêtres sont recouvertes d’épais rideaux noirs. Mon rythme cardiaque s’accélère. Mon collègue fait simplement aller sa main par la fenêtre en guise de salutation. Ni code secret, ni porte arrière : je m’étonne des faibles mesures de sécurité.

Un grand homme en jeans et t-shirt nous ouvre la porte. Il serre amicalement la main de mon collègue avant que ce dernier me présente. La poigne de l’homme est solide. Je crains de ne pas avoir serré suffisamment fort et que l’on m’identifie comme un intrus.

Mon collègue s’engouffre dans une grande salle obscure. Je le suis de près. Des visages se tournent vers nous. J’ai du mal à les distinguer, j’ai l’impression de faire face à des ombres. Le très faible éclairage est en cause, mais un mince brouillard règne également dans la pièce. Je comprends quelle en est la cause lorsque je remarque les cigarettes dans les mains de plusieurs client·e·s. Je suis un peu révulsé par l’odeur ambiante : nul cigare n’est fumé ici, que du mauvais tabac à en croire ce parfum âcre qui coupe le souffle. Je me retiens toutefois de tousser pour éviter d’attirer l’attention.

Nous nous installons enfin au bar. Mon collègue commande et on nous apporte deux verres en plastique bien remplis. Il nous en coûte 16 $. La première gorgée est insatisfaisante. Un mauvais rhum additionné à un ginger ale trop sucré; inutile d’être mixologue pour comprendre que mon breuvage est médiocre.

Nous commençons à discuter de tout et de rien. J’en profite pour scruter les lieux : les murs d’un blanc délavé, du moins c’est ce qu’il me semble en l’absence de lumière, sont pauvrement décorés à l’aide de tableaux de paysages sans grande valeur esthétique. Aucune célébrité en vue, pas plus qu’il n’y a de parrain de la mafia assis dans le fond de la salle. Il n’y a là-bas qu’une toilette où certains font des allers-retours… Plus près de moi, une petite machine à sous est branchée sur une rallonge. Il s’agit probablement d’un branchement alternatif afin d’éviter le contrôle gouvernemental des jeux de hasard qui, tout comme l’alcool, sont interdits après trois heures.

Je me tourne vers la douzaine de personnes installées comme nous au comptoir. Je tends l’oreille pour capter des bribes de conversation. J’ai l’étrange sensation que certaines exclamations sonnent faux, que certains rires sont poussés en retard. Je constate que chacun et chacune est légèrement en décalage avec les autres. Ces gens doivent s’enivrer depuis plusieurs heures; le poids de la fatigue et de l’obscurité commence à peser sur leurs épaules. Tout le monde s’obstine néanmoins à rester dans un certain état d’enthousiasme festif.

Ce bar clandestin m’apparait être, pour celles et ceux qui le fréquentent, une sorte d’enclave, une échappatoire à la réalité de la prohibition nocturne qui donne l’impression de pouvoir prolonger indéfiniment la vie stimulante et palpitante d’un bar. Le présent commerce n’est cependant qu’une sombre copie : l’ambiance est fade, les discussions sont nébuleuses, l’excitation est sur son lent déclin. J’ai ainsi l’impression de me trouver dans une vieille taverne, éternel repère de ces âmes éreintées qui semblent avoir besoin de l’obscurité pour germer.

La conversation amène mon accompagnateur à me raconter qu’il a invité un autre de mes collègues ici deux semaines plus tôt. « C’était drôle, il était vraiment stressé et il y a eu une descente de police! », me dit-il. Tout inquiet, je lui demande s’ils ont été arrêtés. « Non, pas du tout. Il y avait juste eu un crime pas trop loin et la police a shutdown le quartier », me répond-il sans trop d’émoi. Le commerce illégal dans lequel je me trouve est donc bien connu de la police. Je comprends alors pourquoi l’alcool coûte si cher : les tenanciers paient fort probablement une cote à la police.

Le présent bar s’apparente donc à une plate taverne et est connue des autorités : ma carrière de journaliste d’enquête disparaît aussi vite qu’elle a vu le jour!

Je continue tout de même mes observations. Je suis surpris qu’il y ait presque uniquement des hommes. Je ne sais comment l’expliquer, mais leurs postures respirent le virilisme. Il n’y a que deux femmes. Comme mon collègue m’avait parlé plus tôt de la présence de travailleuses du sexe, je me questionne à savoir si c’est leur cas. Quoi qu’il en soit, je me questionne tout de même : où vont les travailleuses de la restauration pour boire une bière après leur shift?

Il est probable que le pourcentage élevé d’hommes ici s’explique en partie par la division sexuelle du travail en restauration. Les femmes travaillent davantage comme serveuses que comme barmaids et terminent donc leur boulot avant trois heures. Toutefois, en écoutant les gens parler autour de moi, je réalise également que la clientèle est loin de travailler uniquement dans les bars. En fait, je ne me trouve pas tant dans un bar  pour employé·e·s de la restauration que pour initié·e·s. Et vraisemblablement, les hommes n’amènent ici que d’autres hommes…

***

Les minutes et les heures s’écoulent à mon insu. Je commence à bailler et à m’ennuyer. Pourtant, je ne veux pas partir, quelque chose me retient. Il y a un certain charme à cette clandestinité : je me suis habitué à la fumée et commence à apprécier la touche onirique que cette brume confère à la scène. Il y a plus. Je n’arrive pas à me faire une idée claire de ce lieu : il règne ici une certaine ambigüité. Je me trouve dans un bar illégal très tard dans la nuit, ce qui est excitant, et en même temps je suis dans ce qui me semble être une taverne tout à fait insignifiante. Le permis conclut parfois de bien curieuses alliances avec l’interdit.

***

Tranquillement, le soleil déverse ses premiers rayons dans la salle par l’espace non couvert par les rideaux au haut des fenêtres. Le tenancier fait son last call. Je regarde l’heure : il est passé six heures! Nous quittons l’établissement par la même porte par laquelle nous étions entrés.

En guise d’au revoir, je remercie mon collègue de m’avoir fait découvrir cet endroit. « Je suis content que t’aies vu mon petit quotidien », me répond-il en toute simplicité.

J’enfourche mon vélo et chemine vers chez moi dans les rues que les premiers rayons de soleil inondent. Le bar me semble alors aussi lointain qu’un souvenir dans lequel le charme d’un lieu caché croise la banalité d’une taverne douteuse.

Garou et le problème de la réalité

Garou et le problème de la réalité

Réflexion inspirée du succès du chanteur en Pologne

Vous avez peut-être déjà ressenti cette impression un peu bizarre : vous vous trouvez à l’étranger, vous vous croyez au bout du monde, disons à Chemnitz en ex-Allemagne de l’Est, et vous voyez une publicité d’un DJ de la ville de Québec pour un party du nouvel an. Ça arrive plus souvent qu’on le pense. Ça m’est souvent arrivé à moi. En Pologne, par exemple, où le chanteur Garou connaît un incroyable succès. Au-delà de la simple curiosité, il y a l’énigme : pourquoi un tel succès, si loin ?

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« Sa voix et son talent sont uniques », dit Beata. « Il m’émeut », écrit Joanna. « J’aime sa sincérité, il chante avec son cœur », ajoute Małgorzata. On aime Garou. C’est sérieux. Les seuls signes d’ironie, exprimés par des smileys sur les forums de discussion, font référence à la bouche du chanteur, à son physique.

Point d’énigme entourant Garou pour Beata, une femme dans la quarantaine, enseignante dans un collège de Jelenia Góra, à qui j’ai posé quelques questions. Elle était fort surprise d’entendre que je n’étais pas une admiratrice de Garou et qu’il n’était pas un des chanteurs les plus populaires à Montréal. Pourquoi alors s’y intéresser ? Malgré une petite déception, Beata a quand même accepté de m’aider à comprendre la popularité du chanteur.

Tout commence en 2002 lorsqu’il connaît un grand succès au festival international de musique de Sopot. Depuis, il revient pour des « récitals », me dit-elle ; et ses chansons tournent tout le temps à la radio. Beata a raison, Garou a vendu des centaines de milliers de CD ; les chansons « Sous le vent » (2001), « Seul » (2002), « Gitan » (2002), « Reviens » (2003), « Passe ta route » (2004) et « Burning » (2008) ont toutes été numéro un au palmarès, les pièces les plus jouées à la radio ; ses concerts — il sera de nouveau en tournée dans plusieurs villes polonaises à l’automne 2018 — font salle comble. Beata a encore ajouté qu’il existait une édition spéciale de l’album du chanteur, « Au milieu de la vie » (2013), pour le marché polonais. Il s’ouvre avec un duo avec une chanteuse polonaise, Paulla.

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Le succès de Garou est indéniable. Pourquoi précisément en Pologne ? Après avoir consulté les sites de discussion, les pages des fan-clubs et m’être entretenue avec des admiratrices, il m’est possible de faire l’observation suivante : Garou est populaire parce qu’il est proche et lointain. Il est les deux, à la fois.

Garou est proche. Ses fans parlent de lui sur les forums de discussion polonais avec une grande familiarité ; elles lui donnent un petit nom, l’appellent « Gar ». Garou est proche, mais il est aussi loin, notamment parce qu’il chante en français, une langue peu comprise, exotique, réputée romantique et moins quelconque que l’anglais. Anna dit qu’elle ne l’écouterait pas si ses chansons étaient en anglais : « […] the words in French are definitely a plus. I think French is the most musical language, all songs sound better… ». En fait, Garou a enregistré un album en anglais, « Piece of my soul ». En entrevue, il dit lui-même qu’il est un peu déçu que cet album, qu’il voulait faire depuis longtemps, n’ait pas connu le succès de ses albums en français.

Garou est aussi loin parce qu’il provient d’un lieu méconnu : on sait qu’il est canadien, c’est tout. Les fans en savent très peu sur lui. Sur le forum de discussion — c’est magnifique —, elles voient dans la rareté de l’information qu’elles peuvent glaner sur leur idole une grande qualité, un gage de son intégrité, son authenticité, son écoute ; on dit aussi que « Gar » aime la Pologne et qu’il y revient — il a appris à dire dziękuję bardzo et do widzenia, « merci beaucoup » et au « revoir ».

Si les admiratrices connaissaient davantage Garou, leur serait-il aussi proche ? J’en doute. Il suffit de regarder le cas d’un autre chanteur qui connaît un certain succès en Pologne : Bruno Pelletier. Lorsque je lis que le chanteur vient de Charlesbourg, ça ne me fait pas rêver, moi qui ai grandi à Lévis. Charlesbourg, c’est trop près de la réalité, d’une vie quotidienne qui ne m’inspire rien.

***

En réfléchissant à Garou, je comprends un peu mieux pourquoi j’apprends le polonais. La langue me plonge dans un monde parallèle, qui n’existe fort probablement qu’en dehors de la Pologne.

***

Écouter Garou, pour ses admiratrices polonaises, c’est prendre le large, une possibilité de transcender l’espace et le temps tout en restant chez soi. Le monde de Garou se définit par opposition au monde de la réalité, par un autre langage ; c’est une enclave dans la réalité, celle de la vie quotidienne. « Lorsqu’il sourit, écrit une fan, j’oublie tous mes problèmes » ; une autre ajoute : « je ferme les yeux, et il est là ».

Les sociologues savent que les réalités sont multiples, même si l’une d’entre elles nous paraît primordiale, plus vraie que toutes les autres, celle de la vie quotidienne. La musique de Garou, l’idée de sa personne aussi, transporte ses admiratrices. On dit qu’il ne travaille pas pour l’argent, qu’il ne veut pas être populaire à tout prix, qu’il est sincère et authentique. Il est fort à penser que cette perception contraste avec ce que les admiratrices conçoivent de leur réalité quotidienne, quelque chose à laquelle elles échappent dans le « monde Garou ».

***

En attendant mon café à Montréal, je repensais à Beata, à son étonnement face à la relative indifférence du Québec envers Garou. La dame qui travaillait au comptoir du café écoutait distraitement la radio. J’ai reconnu Mario Pelchat, un autre chanteur ayant vécu le phénomène Garou – au Liban, cette fois. Je lui ai demandé si Garou tournait toujours à la radio. Sur un ton assez neutre, elle a répondu que c’était rare et que, s’il voulait redevenir populaire au Québec, il faudrait qu’il refasse des concerts ici. Vraiment ? Peut-être est-il trop proche de la réalité pour nous transporter dans un monde parallèle.

Un spectre hante l’Espagne : c’est le spectre du franquisme ; analyse d’un fascisme espagnol contemporain

Un spectre hante l’Espagne : c’est le spectre du franquisme ; analyse d’un fascisme espagnol contemporain

Par Jean Patrak

Petit pays de la péninsule ibérique, de l’Europe du Sud, l’Espagne est particulièrement connue par l’Occident pour ses conquêtes majeures sur le sol américain. Depuis, son influence a décliné, et elle a jusqu’à très récemment disparu des nouvelles internationales. Pourtant, alors que l’Europe occidentale vantait déjà ses valeurs démocratiques, l’Espagne a vécu la majorité du XXe siècle sous des dictatures militaires ou monarchistes. La plus longue, celle de Francisco Franco, résultat d’une meurtrière et pénible guerre civile, s’est étendue sur une période de plus de quarante ans, de 1939 à 1975. S’ensuit une période de transition démocratique où tou·te·s les acteurs et actrices semblent acheter la paix et simuler l’unité, particulièrement pendant les négociations constitutionnelles de 1978.

La majorité des communautés de cette vieille Hispaña ont beau essayer de l’ignorer depuis longtemps, un spectre veille toujours sur l’Espagne du XXIe siècle et maintien le petit pays européen sur la corde raide. On l’appelle franquisme (c’est-à-dire l’idéologie fasciste espagnole prônée par le général Franco), mais il a certainement porté d’autres noms et pourrait tout aussi bien déjà s’appeler néofranquisme…      

De 1975 aux années 2000, les études universitaires sur l’héritage du franquisme sur l’Espagne sont rares et n’ont pas fait beaucoup de bruit. Aujourd’hui, alors que de moins en moins de citoyen·ne·s espagnol·e·s ont connu la guerre civile de 1936-1939, nous pouvons certainement mettre des mots sur cette réalité politique méconnue.

Avec l’aide de Raul Digon Martin, professeur de science politique à l’Université de Barcelone, et Barbara Molas, étudiante catalane au doctorat en histoire à l’Université de York, nous avons entrepris d’éclaircir la relation de l’Espagne avec le fascisme, passée, présente et à venir. Peut-être, à force d’en tracer les contours, notre spectre s’avérera-t-il être finalement un éléphant dans la pièce?

Origine du spectre

Jean Patrak : D’après vous, d’où vient l’idéologie du franquisme, soit cette idée que l’Espagne devrait constituer une nation homogène et fière?

Raul D. Martin : Le franquisme vient de plusieurs racines très anciennes. L’une des plus importantes est la tradition du conservatisme espagnol. Des auteur·e·s tels que Juan Donoso Cortés et des [politicien·ne·s] comme Antonio Cánovas del Castillo, parmi tant d’autres, ont développé durant le XIXe siècle des théories selon lesquelles l’État serait un lien métaphysique qui serait garant de l’unité de la nation. La religion catholique et la propriété privée figuraient alors parmi les institutions centrales de ces théories, entraînant ainsi une grande défense des hiérarchies sociales et un rejet assumé des changements sociaux et de la diversité nationale. Ces idées se sont ensuite radicalisées, confrontées par de nombreux mouvements progressistes associés au socialisme et au libéralisme de gauche (les syndicats, les nationalismes catalans et basques, etc.). Elles se sont radicalisées, au point où la droite a maintes fois défendu des régimes autoritaires, notamment pendant les dictatures espagnoles de Primo de Rivera (1923-1930) et Francisco Franco (1939-1975)[1].

Bien connaître l’histoire d’un pays aussi vieux que l’Espagne n’est certainement pas une mince affaire. Surtout, son territoire actuel fut, pourrait-on dire, secoué par de nombreux bouleversements politiques et sociaux. Depuis l’Empire romain, véritable lieu commun historique dans cette zone géographique, il est quand même intéressant de noter que la péninsule ibérique devint pendant une grande partie de la période moyenâgeuse le Califat de Cordoue. Territoire stratégique de l’Empire arabo-musulman dès le début du Moyen Âge, le Califat, aussi dénommé Al-Andalus, se morcela plus tard et fut reconquis par les Catholiques. La péninsule fut alors séparée en cinq royaumes : la Castille et Leon (majorité du territoire central, du sud et du nord-ouest), l’Aragon (le nord-est, dont le comté de Catalogne et de Valence), la Navarre (petit territoire de l’ouest des Pyrénées, constitué d’une partie du Pays basque), Grenade (au sud) et le Portugal.

La Renaissance, période durant laquelle la Castille conquit les autres royaumes du territoire, après la guerre de succession d’Espagne (1701-1714), marqua le moment où l’Espagne devint une grande puissance européenne et coloniale. Ce fut de courte durée, car déjà à partir de la fin du XVIIIe siècle, la puissance espagnole déclina graduellement. La force impériale se montra incapable de s’imposer sur son énorme territoire, toutes les colonies furent libérées l’une après l’autre, et l’instabilité économique et sociale conduisit lentement le pays à la Guerre civile.

On me demandera : Mais enfin, pourquoi ce long récit historique? Quel lien à faire avec le fascisme? C’est qu’en réalité, l’élément principal qui conduit le conservatisme espagnol à justifier le fascisme et la dictature réside à priori dans un contraste politique imposant. D’un côté, l’ampleur de la puissance historique et fantasmée de l’empire colonial espagnol, et de l’autre, l’instabilité de cette structure étatique, qui n’a certainement pas vécu un siècle sans voir ses frontières menacées d’imploser. Ce contraste est d’ailleurs également mis en évidence dans l’enseignement de l’histoire de l’Espagne à partir de 1850. Hérodote de Pérez raconte, à propos des livres d’histoire de l’époque :

« Quand des mouvements nationalistes apparaîtront, à la fin du XIXe siècle, beaucoup d’Espagnols seront portés à voir en eux des tendances séparatistes, destructrices de l’unité nationale. Rien ne les aura préparés à comprendre l’originalité et la richesse de l’histoire passée de la Catalogne par exemple […]. Le patriotisme espagnol ignore ou sous-estime les particularités historiques de la couronne d’Aragon au profit d’une construction dans laquelle la Castille occupe une place centrale. On confond la Castille avec l’ensemble de l’Espagne[2]. »

C’est ainsi que l’instabilité sociale et politique de l’Espagne, qui semble pour une grande partie de la population espagnole l’éloigner d’un passé national glorieux, arrive à justifier la répression afin d’assurer l’ordre du pays. Elle sera mise de l’avant par les mouvements Carlistes et Phalangistes dès la fin du XIXe siècle[3], principaux alliés de Franco à partir de 1936. Ce nouveau front conservateur s’attaqua alors, avec l’aide aérienne d’Hitler et de Mussolini, à la IIe République d’Espagne, qui de 1931 à 1936, promettait plus de reconnaissance pour les minorités culturelles du pays.

« La défaite républicaine allait entraîner, non seulement la suppression des institutions républicaines mais aussi de celles des autonomies […], et la répression des pratiques culturelles – linguistiques en particulier – propres. [Ainsi, du] centralisme, la dictature ne retient que l’aspect autoritaire, et le seul appareil d’État efficace c’est le répressif. Et la répression, comme nous le savons, ne sert en fait qu’à conforter le sentiment national[4]. »

Le spectre n’est donc pas né de nulle part. Son origine réside dans la nostalgie d’un empire qui s’est avéré plus fragile que prévu. C’est seulement à partir de la dictature interminable que la hantise pourra naître, à la mort du général Franco.

Exécution testamentaire : Le chemin tracé d’un fantôme

J.P. : Quel héritage du franquisme pourrait permettre la croissance d’une forme de néofranquisme influent dans la sphère publique?

Barbara Molas : Avant tout, il faut savoir que le gouvernement ou les autorités espagnols n’ont jamais admis que le franquisme était une grave erreur. Les idées propagées pendant le régime sont toujours légitimes, et n’ont jamais été condamnées. L’Espagne n’a donc jamais eu une réelle transition. Après tout, le dictateur est mort doucement, dans son lit[5]

Pendant toute la crise qui mena Francisco Franco au pouvoir et pendant toute la période où il s’y est maintenu, une rhétorique soutenant que le franquisme ne serait pas vraiment une forme de fascisme s’est propagée à travers une grande partie de l’Europe. Ce discours a contribué à la normalisation et l’acceptabilité sociale du règne de Franco. Comme l’Espagne n’avait menacé ni la France ou l’Angleterre ni les États-Unis, il n’y avait aucun intérêt politique ou militaire à une intervention. Or, dans le contexte d’une guerre mondiale contre le fascisme, il fallait bien justifier d’une manière ou d’une autre cette passivité internationale. Le fait est que la présumée neutralité de Franco dans la Seconde Guerre mondiale a certainement permis de cacher aux yeux du monde le fait qu’il imposait par la violence la langue et la culture castillane sur l’ensemble du territoire espagnol. Basques en prison, Catalan·e·s fusillé·e·s, Galicien·ne·s réprimé·e·s ; nombreux sont les épisodes sanguinaires de cette période absents de la littérature historique. Pour le monde, il n’existe que la guerre civile et la mort du dictateur. Et alors que le reste du monde ignore, le peuple espagnol semble avoir saboté sa propre mémoire. Pourquoi? Pour éviter la guerre et le sang? Ou peut-être est-ce, comme l’affirment certain·e·s historien·ne·s, pour enfin assurer une transition et une stabilité reposantes pour tout le monde :

« On ne sera guère moins surpris de constater […] la prolifération des travaux cherchant à démontrer la faible possibilité de changement social durant la transition. Cette fermeture résultait de la ferme volonté d’occulter le passé comme l’illustrent les commentaires de José Vidal-Beneyto […] : « Nous savons tous que la démocratie qui nous gouverne s’est édifiée sur la dalle qui recouvre le tombeau de notre mémoire collective. » [6]»

Le thème de la mémoire devint récurrent pendant cette transition, comme le démontrent ces paroles recueillies de Paloma Aguilar : « Tout au long de la transition espagnole, un pacte de silence fut instauré entre les élites les plus visibles pour réduire les voix amères du passé qui suscitaient tant d’inquiétude dans la population[7] ». Une constitution a tout de même été adoptée en 1978 ; un document rempli de contradictions, sous le regard satisfait du spectre, bien décidé à s’incruster pour semer la confusion. En effet, l’Espagne est certainement la première monarchie parlementaire au système électoral proportionnel constituée comme un État unitaire indivisible, tout en prévoyant accorder le titre de Communautés autonomes aux différentes régions qui voulaient se doter de privilèges sur certaines compétences (telles que la langue). En bref, l’Espagne n’est ni un État vraiment unitaire ni une fédération, mais une monarchie avec le système électoral d’une république, avec une seule langue officielle et quatre langues sous-officielles. C’est une constitution construite sur la peur et qui n’offre de solution déterminante à aucun projet politique. C’est surtout un grave échec de la mémoire qui devint, à partir de la transition, un énorme tabou social, comme en témoigne cet épisode historique :

« […] le gouvernement socialiste alors en fonction présidé par Felipe González avait émis le 18 juillet 1986, date anniversaire du cinquantenaire du soulèvement militaire antirépublicain qui déclencha la guerre civile, un communiqué pour le moins surprenant compte tenu de l’origine idéologique et politique de ses auteurs. « Une guerre civile n’est pas un événement commémorable [sic], même si ce fut un épisode déterminant dans la trajectoire biographique de [celles et] ceux qui l’ont vécue et souffert (…). Le gouvernement, poursuivait ce communiqué, veut honorer et saluer la mémoire de tous ceux qui en tout temps ont contribué par leurs efforts et, pour beaucoup d’entre eux, par leur vie, à la défense de la liberté de la démocratie en Espagne (…). Il évoque également avec respect le souvenir de ceux qui, à partir de positions différentes de celles de l’Espagne démocratique, ont lutté pour une société différente […] » [8]».

Le spectre n’a désormais plus un nom prononçable, il peut veiller pour longtemps sur la péninsule.

L’heure de la hantise

J.P. : Peut-on parler du développement d’un mouvement néofranquiste de nos jours ? Si oui, comment ce mouvement se manifeste-t-il en Espagne ? Au gouvernement, dans les mouvements sociaux, etc. ?

Raul D. Martin : Certaines caractéristiques du franquisme tardif subsistent dans notre système politique, comme la quantité de pouvoir attribuée à certains tribunaux. En ce qui concerne la montée de nouveaux mouvements fascistes, l’Espagne, comme beaucoup d’autres pays européens, ne fait pas exception. Leurs façons d’agir sont parfois étranges. Par exemple, Hogar Social, de Madrid, n’aide que les pauvres d’origine espagnole à se fournir de la nourriture et des vêtements, en accusant en même temps les pauvres de l’étranger. Dans leur message démagogique, les étrangers [et étrangères] sont coupables de la pauvreté espagnole[9].

Quelles traces un mort aussi important en Espagne que Francisco Franco peut-il bien avoir laissé sur sa population quarante ans plus tard? Comment peut-il être encore là dans l’espace politique, alors que celui-ci a tellement changé, que les partis politiques se sont multipliés? Qu’entend-on par un État hanté par son passé? Comment a-t-il donc réussi à enfouir ainsi une partie de son histoire, les yeux fermés?

Il y a d’abord les institutions. En effet, le franquisme a laissé sa marque dans plusieurs institutions dont la source se trouve encore dans la constitution. L’article 2 du Titre préliminaire de celle-ci, notamment, évoque ainsi le souffle du spectre : « La Constitution a pour fondement l’unité indissoluble de la Nation espagnole, patrie commune et indivisible de tous les Espagnols. Elle reconnaît et garantit le droit à l’autonomie des nationalités et de des régions qui la composent et la solidarité entre elles[10]. » Cette formulation soumet au sens de la loi la deuxième phrase à la première. La population basque, déjà en 1978, n’en fut pas dupe :

« Les résultats du référendum constitutionnel du 6 décembre 1978 pour les trois provinces de la Communauté autonome basque d’aujourd’hui sont les suivants […] si l’on ajoute la province de Navarre : 37,06% de oui, 11,41% de non, 46,83% d’abstentions. D’où la difficulté actuelle : une majorité de Basques considère que, depuis 1978, les provinces sont gouvernées par un contrat social qui leur fut imposé[11]. »

Et nombreuses et nombreux sont les Catalan·e·s, parmi d’autres, qui regrettent aujourd’hui le large appui de leur population aux termes de cette Constitution. Car elle donnait ainsi un grand pouvoir répressif aux grands tribunaux de Madrid, comme le mentionnait Raul Digon Martin, sur le danger que représentent pour l’unité de l’Espagne les politiques autonomistes régionales.

En plus de l’État unitaire et d’une forme de tribunal politique légitimé, l’esprit de Franco aura par ailleurs laissé le retour de la monarchie en Espagne, qui malgré le parlementarisme rejette de nombreux principes de la IIe République. Le roi représente encore aujourd’hui un symbole fort pour l’unionisme hispanique, dont la parole résonne énormément dans la communauté internationale.

Le spectre hante d’autant plus les débats politiques et les mouvements sociaux afin d’assurer la longévité d’un règne de la peur. En grands témoins de l’échec de la mémoire, les débats dans l’espace public mesurent bien l’influence du franquisme, quand la peur du souvenir devient un argument de poids :

« Ce fut la gauche qui raviva le souvenir du conflit (la guerre civile) et le besoin de le liquider pour en dégager ses responsabilités. La droite opposait à ce souvenir le désir de revanche présumé des vaincus. La peur associée à la guerre civile existait bien avant l’apparition des nouvelles institutions démocratiques fondées sur celles que la guerre avait détruites[12] […]. »

La peur de la guerre. Le fantôme franquiste n’a pas besoin de faire des apparitions régulières, il n’a qu’à se cacher derrière la guerre pour opérer en silence. « Encore aujourd’hui, après les nombreuses années écoulées, la mémoire historique de cette leçon de l’histoire continue d’opérer dans la vie politique », écrivait dans ses mémoires Santiago Carillo, secrétaire général du Parti communiste espagnol pendant la transition[13].

L’esprit se montre de plus en plus bruyant. C’est la montée de l’extrême droite, qui aime bien se manifester tous les 12 octobre. C’est la fête nationale de l’Espagne, qui commémorait la « race hispanique » pendant l’époque franquiste. En 2017, plus de 350 personnes affichant des drapeaux franquistes défilèrent à Barcelone en effectuant des saluts nazis et en brûlant des drapeaux catalans[14]. Certainement, même en petit nombre, ces groupes font parler d’eux dans l’espace public, afin de rappeler chaque année au peuple que le spectre n’a toujours pas été condamné; il est toujours légitime, dans le silence comme dans le vacarme. Raoul Digon Martin dirait que c’est bien à la mode, en Europe, de répéter ce que les fantômes fascistes nous soufflent à l’oreille.

En Catalogne, l’adversaire du spectre, l’esprit qui arriverait à le terrasser, n’est peut-être pas chez les instances étatiques espagnoles, ni à la Generalitat régionale, comme on pourrait le penser. Jonathan Durand-Folco, théoricien du municipalisme, suggère que le peuple catalan retrouve plutôt son pouvoir par la prise de possession des instances municipales, qui se trouve dans l’angle mort de la hantise franquiste :

« Sur quels ressorts repose ce renouveau municipaliste en Espagne ? Comme le souligne Joan Subirats qui a théorisé cette dynamique, il y a eu le « passage d’un processus destituant (de protestations sociales et de dénonciation) à un processus constituant (visant à “occuper les institutions”). À ses yeux, cette nouvelle “occupation” devrait déboucher sur une “extension de la démocratie”. “Ils ne nous représentent pas”, le slogan de 2011, avait vécu : il s’agissait maintenant de fabriquer des instruments pour prendre le pouvoir et changer, de l’intérieur, les institutions usées de l’Espagne post-franquiste[15]. »

Molas, de son côté, pense que « c’est l’absence de projet de société » en Espagne qui a réveillé les vieilles idéologies et « qu’il y a des alternatives telles que Podemos qui essaient au moins de construire quelque chose comme un dénouement et une harmonie sociale ».

Tous ces enjeux se rencontrent et s’entrechoquent dans la situation actuelle de la Catalogne et plusieurs exemples de l’héritage et de l’action du fascisme espagnol sont repérables, malgré la noirceur, dans la suite d’événements de l’automne 2017 catalan.

Que la chasse au fantôme commence!

« Puigdemont a abusé de sa position mais Rajoy s’est comporté en franquiste autoritaire. Trouvons le chemin d’une Espagne davantage fédérale. »

– Elio Di Rupo, président du Parti Socialiste belge[16]

Conséquemment, les événements qui se sont déroulés à l’automne 2017 en Catalogne[17] ont certainement fait tomber le masque de notre spectre néofranquiste. La répression politique et juridique qu’ont subie, et que subissent toujours, les indépendantistes témoigne de plusieurs faits bien importants :

1) La peur de l’instabilité sociale de l’Espagne est encore très vive. En effet, la confiance du gouvernement de Mariano Rajoy en la stabilité de son état est tellement fragile qu’il n’a jamais songé à simplement gagner la campagne référendaire comme le Canada au Québec ou l’Angleterre en Écosse. Sa vice-présidente, Soraya Saenz de Santamaria, a eu beau se vanter d’avoir « décapité » le mouvement de libération de la Catalogne[18], la gestion de la situation par Madrid reste celle d’un État inquiet.


2) La violence utilisée par la police le jour du vote évoque non seulement l’insécurité, mais également une culture politique construite directement par l’habitude de la violence. La guerre civile, la dictature de Franco, les attentats du groupe basque Euskadi Ta Askatasuna (ETA)… Toute nouvelle menace à l’intégrité de la constitution, donc à l’État d’Espagne, incite donc automatiquement une répression violente.


3) Dans les événements qui sont survenus, le roi, le gouvernement central et les tribunaux (les trois garants de l’héritage de Franco) sont tous intervenus de manière commune, en équipe, pour empêcher de donner la moindre légitimité au processus de consultation de la Generalitat catalane.

L’héritage de Francisco Franco réside également dans le pouvoir et l’influence qu’il a légués à sa famille. Aujourd’hui, sa famille possède un titre de noblesse, entre 500 et 600 millions d’Euros en valeurs financières et même une fondation, qui travaille à assurer la pérennité de l’influence morale du général.

Le spectre guette toujours et son poids pèse encore lourd sur les mouvements sociaux contemporains, qui peinent à faire voir au monde sa présence invisible. Mais au moins les peuples de Catalogne, de Pays basque, de Galice, et de toute l’Espagne par le fait même, peuvent désormais le regarder en pleine face. Son pouvoir réside dans la confusion contradictoire qu’il jette sur une constitution qui ne concède ni n’assume rien. L’Espagne semble condamnée à rester un État irréconciliable, toute époque confondue, autrement que par son imposition. La crise actuelle en Catalogne est, assurément, une preuve que le fascisme espagnol est encore en vie, qu’il est devenu une culture politique de l’Espagne et que les choix qui sont devant le pays européen – persister dans la répression ou envisager une réelle autodétermination des peuples – seront probablement déterminants pour l’avenir constitutif de l’Europe entière.

CRÉDIT PHOTO: Revista Monsacro/Flickr

[1] Extrait d’entrevue, 4 septembre 2017, traduction libre,

[2] Hérodote de Pérez est cité dans Barbara Loyer, 2006, Géopolitique de l’Espagne, Armand-Colin, Paris, p. 19.

[3] Les « Carlistes » renvoient à un mouvement politique monarchiste datant de 1830. Le carlisme est un courant traditionaliste, rattaché la religion catholique et au maintien des fors (fueros), des tribunaux religieux. En ce qui concerne les « Phalangistes », de la Phalange espagnole, leur nom provient des formations militaires de la Grèce antique. L’organisation a été fondée en 1933 et s’inspire du fascisme italien.

[4] Jean-Louis Guerena, 2001, « L’État espagnol et la « question nationale ». De l’État libéral à l’État des autonomies », dans Jean-Louis Guerena (dir.), Les nationalismes dans l’Espagne contemporaine. Idéologies, mouvements, symboles, Éditions du Temps, Paris, p.35.

[5] Extrait d’entrevue, 11 septembre 2017, traduction libre.

[6] Julio Arostegui, 2002, « La mémoire de la guerre civile et du franquisme dans l’Espagne démocratique », Vingtième siècle, revue d’histoire, no.74, p.33. doi.org/10.3917/ving.074.0031

[7] Ibid.

[8] Ibid., p. 32.

[9] Extrait d’entrevue, 4 septembre 2017, traduction libre.

[10] Extrait du Boletin Oficial del Estado, journal officiel du parlement d’Espagne, 1978.

[11] Denis Laborde, 2004, « « Appartient-il à la justice de devancer l’histoire?  » Sur quelques procès de militants basques à Paris », dans Denis Laborde (dir.), Six études sur la société basque, Éditions L’Harmattan, coll. « Anthropologie du monde occidental », Paris, pp.235-304.

[12] Julio Arostegui, 2002, « La mémoire de la guerre civile et du franquisme dans l’Espagne démocratique », Vingtième siècle, revue d’histoire, no.74, p.35. doi.org/10.3917/ving.074.0031

[13] Ibid. p. 40.

[14] ARA.cat, 2017, dossier « La veu del poble. Dos mesos de moblitzacions constants. Del 20 de setembre al 16 de novembre », ARA.cat, Barcelone, p.16. Disponible gratuitement sur demande sur ARA.cat.

[15] Jonathan Durand-Folco, 2017, Traité de municipalisme, Écosociété, Montréal, pp.120-121

[16] ARA Barcelona, 5 novembre 2017, « El vice primer ministre de Bèlgica i el president dels socialistes belgues, contra Rajoy », ARA.cat, Barcelone. www.ara.cat/politica/lInterior-Belgica-president-socialistes-Rajoy_0_190…

[17] Depuis 2011, une série de négociations constitutionnelles échouées pour donner plus de pouvoir au parlement catalan – qui sont notamment décrites dans Le petit triomphe de la mémoire catalane, par Patrak, le 15 janvier 2015 – ont conduit à de réelles démarches d’autodétermination par la Generalitat de Catalogne. Ces démarches de consultation populaire ont été proscrites depuis le début par Madrid, qui a finalement fait intervenir la police lors du référendum du 1er octobre 2017, résultant en une série d’arrestations politiques. Voir le dossier d’ARA sur les événements de cette période politique mouvementée. Jean Patrak, 15 janvier 2015, « Le petit triomphe de la mémoire catalane », Revue L’Esprit libre, Montréal. revuelespritlibre.org/le-petit-triomphe-de-la-memoire-catalane

[18] Isabelle Piquer, 22 décembre 2017, « Le triple échec de Mariano Rajoy en Catalogne », Le Monde, Paris.
www.lemonde.fr/europe/article/2017/12/22/le-triple-echec-de-mariano-rajo…

L’Esprit Libre ouvre une section « Feuilletons »

L’Esprit Libre ouvre une section « Feuilletons »

La revue indépendante L’Esprit Libre est fière de se lancer dans une aventure aussi originale qu’inusitée. Nous lançons dès cette semaine un projet pilote, celui d’ouvrir une section de feuilletons sociologiques sur notre site web.

Le feuilleton: une sociologie accessible et stylisée

Nos lectrices et nos lecteurs connaissent peut-être déjà le roman-feuilleton. Celui-ci apparaît dans la première moitié du XIXe siècle en France grâce au développement des journaux à grand tirage. À ce moment, tout bon journal contient une section où des romanciers et des romancières publient sur une base régulière un court épisode d’une grande fiction. Le roman-feuilleton est au XIXe siècle ce que la série télévisée quotidienne est à notre époque! De grandes œuvres de la littérature ont d’ailleurs été publiées sous forme de feuilletons avant que ces parties soient réunies dans un roman. Les trois mousquetaires d’Alexandre Dumas ou encore Guerre et paix de Léon Tolstoï n’en sont que quelques exemples. Rapidement, ce type de section se répand dans tous les journaux d’Europe et accueille également diverses critiques littéraires et théâtrales.

Au début du XXe siècle, les sections feuilletons des grands quotidiens de langue allemande prennent une direction surprenante. Elles deviennent le lieu de publication de brefs textes de nature sociologique. On retrouve alors dans la section feuilletons des analyses et des observations sur la vie quotidienne et sur certains phénomènes sociaux, mais dans un style soigné, esthétique et parfois comique. Cette transformation du feuilleton s’explique par le fait que la sociologie n’est pas encore bien établie dans les universités à cette époque, faisant ainsi déborder cette discipline dans les journaux. Elle s’explique également par la prédominance du courant réaliste en littérature, qui observe avec attention la réalité : le travail de littéraire se rapproche ainsi de celui de sociologue. Les feuilletonistes de ce genre les plus connus sont probablement Walter Benjamin, Siegfried Kracauer ou encore Joseph Roth.

L’aventure du feuilleton sociologique prend fin avec l’avènement du régime nazi. Celui-ci considère ce style trop critique et est porté par nombre de juif·ve·s qui sont forcé·e·s de s’exiler si elles et ils ne sont pas tué·e·s.

Faire renaître une tradition oubliée

Une section feuilletons existe encore aujourd’hui dans de nombreux journaux germanophones, mais celle-ci ne contient plus réellement une teneure sociologique. Cette section accueille plutôt les critiques des « productions culturelles » (livres, cinéma, théâtre, etc.).

Depuis quelques années, Barbara Thériault, ethnographe et professeure de sociologie à l’Université de Montréal, replonge dans cette tradition oubliée et tente de la faire renaître cette rencontre entre sociologie et littérature. Elle publie d’ailleurs les résultats de ses recherches sur la classe moyenne de l’est de l’Allemagne dans un quotidien régional allemand et enseigne «l’art du feuilleton» à ses étudiant·e·s.

Des individus de tous horizons se sont récemment regroupés à la suite de leur rencontre avec Thériault. Les membres de ce groupe partent dès cet été explorer différents recoins de la culture populaire et certaines coulisses de la vie quotidienne de Montréal, du Québec et d’Europe. Ils et elles souhaitent ainsi ouvrir une section feuilletons dans une revue afin de faire paraître leurs travaux. C’est L’Esprit Libre qui a le plaisir d’accueillir ce projet original de renaissance d’un style littéraire d’analyse sociale

Le premier texte paraîtra dès cette semaine. Nous vous invitons à nous écrire pour nous donner vos commentaires et espérons que vous apprécierez notre projet.

Les feuilletonistes de L’Esprit Libre

Jules Pector-Lallemand

Barbara Thériault

Geneviève Boyer

Alexandre Legault

Natáša Bræssærd

Ksenia Burobina

Julien Voyer

Francis Douville Vigeant

Loïc Beauregard-Lefebvre

Susana Ponte Rivera

Stefania Ferestean

CRÉDIT PHOTO: Julien Posture

Références :

THÉRIAULT, Barbara. « Ouverture à une nouvelle section », Sociologie et sociétés, 2013, N°2, Vol. 45, p.323-325

THÉRIAULT, Barbara. « Le Feuilleton. Biographie d’un genre inspirée de Siegfried Kracauer », Trivium,  2017,   N°26 [en ligne : https://trivium.revues.org/5503]

Le combat pour un salaire minimum à 15 dollars au Québec –Partie 2 : Le seuil minimum à l’assaut du marché

Le combat pour un salaire minimum à 15 dollars au Québec –Partie 2 : Le seuil minimum à l’assaut du marché

Cet article fait suite à une première partie sur le même sujet. Voir : «Le combat pour un salaire minimum à 15 dollars au Québec – Partie 1 : La nécessité d’un seuil minimum substantiel»

Le stade où en est le combat visant l’instauration d’un seuil salarial minimum à 15 dollars pour le Québec impose que le discours qui assume cette lutte se restructure, puisque c’est principalement dans le champ médiatique que la conquête des esprits reste à faire. Le salaire minimum est suffisamment ancré dans les pratiques économiques du Québec pour qu’il constitue un acquis historique inattaquable. Ainsi, le problème que rencontre la campagne pour le salaire minimum à 15 dollars ne se trouve ni dans l’existence même d’un tel seuil, ni dans les principes humanistes qui justifient le salaire minimum, mais plutôt dans l’aspect pratique d’une augmentation du salaire minimum au seuil de 15$. Par-delà l’aspect moral de la question, c’est l’enjeu pragmatique de la viabilité économique d’une trop forte augmentation du salaire minimum qui freine l’élan d’une telle campagne. Jusqu’à maintenant, ce sont les tenants d’une certaine droite économiques qui tiennent les rênes de l’argumentaire dominant sur le salaire minimum. Bien que principiellement louable, un tel seuil pour le salaire minimum est encore perçu au Québec comme une lubie dangereuse. Une chimère pour le marché du travail.

C’est que l’époque actuelle impose férocement le fait économique. Démontrer qu’un manque du marché quant à la satisfaction de certains besoins vitaux existe n’est malheureusement pas suffisant pour qu’une quelconque tentative de solution soit jugée recevable par les tenants de l’idéologie officieuse. Le discours ambiant exige de toute mesure qui tente de régler ce genre de problème -ici l’augmentation substantielle du salaire minimum-  qu’elle soit cohérente avec la façon dont le système économique actuel est configuré. Après tout, «15 dollars» n’est qu’un chiffre, en phase symboliquement avec la campagne entamée aux États-Unis. Il vise à imposer un seuil qui réduise l’écart entre l’échelon salarial le plus bas et l’échelon moyen, et, par le fait même, qui assure une meilleure qualité de vie pour les personnes à faible revenu. Dans notre contexte, relever de la sorte le salaire minimum semble a priori remplir cet objectif, en assurant un salaire annuel décent. En imposant un revenu annuel (brut) minimum d’environ 28 800$, cet acte assurerait pour tous un écart raisonnable par rapport au Seuil de faible revenu (22 505$) et à la Mesure du panier de consommation (environ 17 000$), tout en rendant possible pour tous un salaire viable qui tende à se rapprocher du confort économique. Or, si une augmentation à 15 dollars est à ce point incompatible avec le marché qu’elle le déstabilise suffisamment pour qu’une telle chose ne soit pas possible, et qu’ainsi elle nuise aux conditions de vie des travailleurs et travailleuses du Québec, cette mesure ferait l’inverse de ce qu’elle est sensée accomplir : elle s’attaquerait aux plus démunis, voir même à la classe moyenne, du fait de mettre à mal l’économie nationale. Si tel était le cas, l’exigence coûte que coûte de «15 dollars» serait stérile. Au-delà des justifications morales, c’est une exigence pratique que le capitalisme contemporain, du moins sous sa forme québécoise, impose.

Une «bombe atomique»

C’est justement sur cet aspect du problème que l’argumentaire de la droite économique séduit. Selon cette droite, une augmentation si prononcée du salaire minimum constitue une telle contradiction avec le développement actuel de l’économie québécoise qu’elle mettrait une foule d’acteurs économiques, principalement les gestionnaires d’entreprise, dans une situation si délicate qu’ils seraient «forcés», rationalité économique oblige, à faire des choix difficiles qui plomberaient le marché national. Les opposants à la mesure n’y vont absolument pas de main morte pour férir ce clou, jusqu’à ce qu’il s’enfonce définitivement dans la conscience collective. L’économiste Pierre Fortin parle du salaire minimum comme d’une véritable «bombe atomique» pour le Québec. (1) Suivant la métaphore, une telle transformation dans l’octroi du salaire minimum rayerait de la carte québécoise tout habitus autorégulateur qui rend viable le marché du travail. Depuis des mois, du journal Les Affaires en passant par L’actualité, divers économistes de tendance plus ou moins néolibérale investissent les journaux et revues d’intérêt général pour nous faire part de leur documentation de cette fameuse «bombe atomique». Il y a plusieurs mois dans les pages du Journal de Montréal, Geloso, en reprenant entre autre les thèses des économistes Neumark et Wascher, concoctait un dossier de six articles sur les méfaits de cette mesure. (2)

Bien qu’il ne s’agisse pas ici d’analyser dans ses moindres détails cette myriade d’arguments déployée contre le mouvement en faveur du salaire minimum à 15 dollars, il est néanmoins possible d’en cerner les principaux points d’ancrage. Nous pouvons les ranger sous trois angles. Premièrement, un seuil trop élevé du salaire minimum favoriserait le décrochage scolaire du fait de proposer des avenues économiquement satisfaisantes qui ne nécessitent pas les sacrifices imposés par un long parcours académique. C’est notamment la position de Fortin. Deuxièmement, les producteurs de biens et les fournisseurs de services, suite à une telle augmentation, vont écouler leur produit à un prix plus élevé qu’auparavant afin de compenser les pertes occasionnées par la hausse à 15$, ce qui, par l’augmentation inflationniste de l’Indice du prix à la consommation (IPC), viendrait annuler les effets bénéfiques de l’augmentation salariale et nuirait à l’ensemble des consommateurs qui paieraient désormais plus cher les biens et services qu’ils achètent. Troisièmement, point le plus marquant, plusieurs entreprises, du fait d’être maintenant aux prises avec un coût d’intrants (3) plus élevé – le ou la salarié(e) étant ici un intrant-, vont couper dans les postes qu’elles offrent. Pour maints travailleurs et travailleuses, l’augmentation du salaire minimum les mettrait dans une situation pire que la précarité initiale : ils seraient littéralement en situation de chômage!

En ce qui concerne le décrochage scolaire, ne nous attardons pas trop sur le sujet. Cet argumentaire semble se baser sur une anticipation assez aléatoire des comportements économiques de la jeunesse québécoise, et, surtout, il surévalue les avantages d’un salaire minimum à 15 dollars l’heure : ce taux horaire n’est pas non plus une panacée, pas au point, du moins, qu’il soit rationnel pour beaucoup de se contenter d’un diplôme d’études secondaire. Plus profondément, quand bien même ce constat serait vrai, le problème ne serait pas ici le montant du salaire minimum, mais plutôt le rôle que l’éducation joue dans une société malade au point où certains jugeraient rationnel de troquer  leurs études supérieures et leur formation citoyenne pour un 15 dollars l’heure.

La force de la position des opposants à l’augmentation salariale souhaitée se trouve plutôt dans l’explication de l’impact délétère de cette augmentation sur certains mécanismes du marché, impact qui occasionnerait une diminution de l’emploi et une hausse du coût de la vie. Nier que ces phénomènes économiques existent ne les fera pas pour autant disparaître, et tenter d’expliquer qu’une telle hausse n’aurait aucun impact économique négatif, et que tout irait mieux dans le meilleur des mondes, ne constitue pas une posture adéquate pour convaincre quiconque qui, inquiet de son propre sort économique, pourrait trouver crédible les arguments actuellement mobilisés par la droite néolibérale. Il faut donc prendre ces arguments au sérieux, et les contrer méthodiquement, un peu comme le faisait récemment Simon-Tremblay Pépin de l’IRIS, et maintenant de QS, en débat chez Mario Dumont contre le porte-parole économique du PQ, Alain Therrien. (4)

Pour cerner en quoi ces deux critiques mettent le doigt sur une certaine réalité économique, il est primordial de comprendre que ce même type d’argument peut être utilisé contre l’existence même du salaire minimum. En fait, à une époque où un tel seuil n’existait pas- pour le Québec, cette période va jusqu’en 1937 (5)-, le salaire minimum a toujours été vu comme un désastre économique pour les marchés capitalistes modernes, en remettant en cause le moteur de son développement économique : l’accumulation du capital par la classe dirigeante. Des économistes contemporains comme Milton Friedman ont, dans la deuxième moitié du XXe siècle, réactualisé, dans le monde des idées, la délégitimation de la conception même d’un salaire minimum de base. Pour Friedman, un seuil minimal, au contraire de la bonne volonté qui le justifie, accroît la pauvreté. À un taux obligatoire donné, le patronat emploiera toujours moins de travailleurs et travailleuses qu’à un taux plus bas qu’il se fixerait lui-même. Sont ainsi condamnés au chômage les plus pauvres, c’est-à-dire «(…) précisément ceux qui peuvent le moins se permettre de renoncer au revenu qui leur était auparavant assuré (…)» (6). Voici une description qui rappelle les désastres de la fameuse «bombe atomiques» décriée par Fortin. Les arguments actuels de la droite économique québécoise contre une hausse du salaire minimum à 15 dollars, si on pousse leur logique à leur juste aboutissement, permettent de justifier l’abolition du salaire minimum. De façon charitable, ce n’est pas tout à fait la position des commentateurs et commentatrices québécois-e-s qui s’opposent à une telle augmentation salariale. Pour eux, un argumentaire à la Friedman n’a de valeur que lorsque le salaire minimum augmente trop intensément. C’est notamment la position de Geloso, qui considère que l’impact de l’augmentation du salaire minimum sur l’emploi n’est  pas linéaire, mais qu’il augmente par sauts drastiques une fois que le salaire a dépassé le seuil compatible avec un marché du travail donné.  Une fois ce seuil atteint, c’est toutefois la même logique argumentative qui est en jeu.

Ce qui est important de comprendre ici, c’est que, qu’il s’agisse de sa nature même ou de l’ampleur qu’elle peut prendre, la notion de salaire minimum fait violence à la façon dont le marché capitaliste se dote de ses propres règles de fonctionnement. Le salaire minimum a toujours été une mesure révolutionnaire qui vise à établir des règles du jeu interdisant aux acteurs économiques de s’enrichir selon certaines pratiques jugées odieuses. Ici, la pratique odieuse qui est contrainte est celle qui correspond à la volonté usuelle des détenteurs des moyens de production (ou ceux qui en ont la charge) de réduire à tout prix le coût de leurs intrants pour augmenter le profit d’une production donnée: selon les règles que nous nous donnons en société, cette réduction des coûts ne pourra jamais s’imposer au prix d’un bien-être humain fondamental. Il s’agit d’imposer dans le marché une organisation élémentaire de la répartition des ressources au sein de l’entreprise. En ce sens, le salaire minimum nuit au capital, ou, du moins, empêche le capital qu’il assure lui-même la redistribution des ressources. Nier qu’il le fait, c’est nier  l’objectif même du salaire minimum. Dans le cas qui nous occupe, la question n’est pas de savoir si l’augmentation du salaire minimum va occasionner des maux économiques pour la circulation du capital (c’est son but), mais si ces maux vont faire mal ou non aux travailleurs et travailleuses. Si tel est le cas, il est primordial de définir les mesures qui peuvent être adoptées de façon à ce que la hausse du salaire minimum favorise réellement le développement sain de la vie des salariés du plus bas échelon, et non pas qu’elle déstabilise le marché de façon à les nuire.

Une réalité toute en nuances

Pour savoir si certaines mesures correctrices doivent accompagner l’hypothétique augmentation du salaire minimum à 15 dollars, il importe de dresser un portrait adéquat des potentiels effets économiques indésirables qu’implique une telle hausse. Comme nous l’avons vu, l’objection principale est double : une augmentation du chômage et une hausse du coût de la vie. Si l’on se base sur un modèle économique d’un marché pur où l’offre et la demande tendent à s’équilibrer- ce qui exclut l’existence d’interventions publiques dans le marché venant affecter les lois de l’offre et la demande- une hausse significative du salaire minimum viendra évidemment nuire de façon importante à l’emploi et à la consommation. Voir le problème sous cet angle est problématique. Le marché pur n’est qu’une vue de l’esprit analytique qui permet de répondre à certains problèmes circonscrits. Le marché du travail réel est beaucoup plus complexe. Comme le rappelait récemment l’économiste Alan Manning dans le Foreign Affairs (7), lorsque l’on introduit des variables issues de l’empirie qui ne relèvent pas du strict échange de marchandises, nous nous rendons compte que le travail ne circule pas aussi facilement que ne le laissent supposer les modèles de pure compétition; des modèles construits avec plus de finesse nous mènent à adopter un regard économique plus complexe qui prend en compte un plus grand nombre de variables comme, par exemple, celles relatives au rôle attractif que jouent les salaires plus élevés pour les travailleurs et travailleuses, venant ainsi augmenter l’offre de main d’œuvre, ou la corrélation entre salaire plus élevé et plus grand pouvoir d’achat. Lorsque l’on confronte plusieurs modèles théoriques, ce qui nous permet de rendre compte d’un plus grand nombre de variables, nous sommes forcés de reconnaître qu’une augmentation du salaire minimum, même substantielle, ne mène pas nécessairement à des impacts néfastes très prononcés pour le marché national, bien que le chiffre d’affaire de certaines firmes ou PME puisse s’en trouver réduit.

Comme l’affirme Manning, et comme l’affirme à peu près tout économiste qui ne voue pas un culte exagéré à l’orthodoxie du marché libéral, l’enjeu du salaire minimum n’est pas son existence elle-même, mais le seuil critique à partir duquel le montant d’un salaire minimum peut devenir problématique, et ne se borne pas non plus à une relation fondamentalement linéaire entre augmentation du salaire minimum et calamités économiques. Tout dépendamment d’un seuil donné selon un contexte économique particulier, il n’y a pas nécessairement de lien de cause à effet drastique entre une telle augmentation et la hausse du chômage et/ou l’augmentation du prix des biens et services. En ce sens, la position de Geloso, qui, tel que mentionné plus haut, parle d’une relation économique non-linéaire, est plus nuancée qu’un économiste comme Pierre Fortin avec sa «bombe atomique». En fait, si l’expression de Fortin vise à imager une situation plus nuancée qu’une relation radicalement linéaire entre salaire minimum et variables mentionnées, la métaphore manque sa cible; soit la métaphore est commise par erreur, et est inadéquate, véritable ineptie conceptuelle, soit Fortin en fait un usage démagogique (peut-être idéologique?). La question est donc de savoir si le seuil de 15$, lorsque considéré à l’extérieur d’un modèle théorique de pure compétition, serait une telle calamité pour l’économie québécoise que la drôle de métaphore de Fortin serait appropriée.

Il y a peu, la Banque du Canada produisait une étude selon un modèle d’analyse équilibré, visant à anticiper, à l’échelle canadienne, l’impact des augmentations du salaire minimum annoncées par les provinces pour une période s’échelonnant jusqu’en 2019 (8), projections qui rendent compte de l’augmentation à 15 dollars pour l’Ontario et l’Alberta. (9) Les prédictions vont comme suit : une perte de 60 000 emplois dans l’ensemble du Canada, et une inflation de 0,1% selon l’IPC. En quoi alors le cri de terreur lancé par certains orthodoxes du marché est-il justifié? L’impact net du salaire à 15$ sur le coût de la vie apparaît comme plutôt modeste, d’autant plus qu’il s’accompagne d’une augmentation salariale globale de 0,7% (salaires agrégés). (10) Pas non plus de désert (nucléaire!) de l’emploi: 60 000 emplois perdus pour une population de 37 millions de personnes (dont une vingtaine de millions sont en âge de travailler pour un nombre très légèrement en deçà en ce qui concerne la population active) reste un nombre marginal. Ce nombre se situe plutôt dans les normes de ce que la Banque du Canada observe par trimestre pour le même genre d’exercice, c’est-à-dire entre 30 000 et 140 000 emplois perdus. (11) Ces données pourraient s’en trouver transformer si l’on considère que Dough Ford, nouvellement élu à la tête du gouvernement ontarien, refuse d’hausser le salaire minimum de 14$ à 15$.

Bien évidemment, si le Québec augmentait son seuil à 15$, le portrait global s’en trouverait changé. Les effets de l’augmentation pourraient même prendre la forme d’un problème si l’analyse sortait d’un cadre pancanadien pour se concentrer uniquement sur les États provinciaux qui ont imposé les plus fortes augmentations du salaire minimum. À cet égard, on peut s’attendre à des effets plus prononcés dans le marché national de l’Ontario et de l’Alberta que dans le reste du Canada, et de façon similaire dans le marché d’un Québec hypothétique où le salaire minimum serait statué à 15$ l’heure. Ce portrait de l’augmentation salariale a cela d’intéressant qu’il en faut des détails et des nuances pour réussir à déceler une quelconque catastrophe économique imminente. Ces prévisions statistiques offrent des résultats si modestes que, pour constater un désastre économique pour le Québec, il faudrait absolument qu’il existe  un écart immense entre les capacités de l’économie québécoise à assumer les contrecoups d’une augmentation du salaire minimum et les capacités de celles des autres provinces. Est-il raisonnable de penser qu’un tel écart existe? De penser que l’Ontario se trouverait avec des niveaux d’activité économique pratiquement inchangés tandis que le Québec sombrerait dans la déchéance collective? Peut-on sérieusement envisager l’apocalypse sans avoir recours à la démagogie ou à une idéologie dans laquelle le marché capitaliste fait office de cantique religieux? Si la réponse est non, et que ce «non» prend forme dans le discours public, un double exploit serait accompli. Non seulement la valorisation d’un seuil humaniste minimal réussirait, grâce au travail de ses défenseurs et défenderesses, à devenir de plus en plus concret, mais serait également démontré la compatibilité d’un salaire minimum à 15 dollars avec le marché du travail québécois. D’une pierre deux coups.

L’intervention publique à la rescousse

Reste un dernier point d’achoppement. Les pertes d’emploi auraient beau être modestes, il n’en demeure pas moins qu’il pourrait y avoir diminution de l’emploi. Une  vie altérée par la perte de revenu en est toujours une de trop. En ces termes concrets, l’objection est tout à fait recevable. Elle constitue en fait la réaction normale de tout individu qui aime son peuple. Il faut absolument que ceux et celles qui luttent pour le salaire à 15$ puissent y répondre. Ceci nous force à sortir du salaire minimum comme strict enjeu du corporatisme syndical pour prendre à bras le corps le problème global du salariat. Comme le salaire minimum s’inscrit dans une vision du monde où les milieux de travail sont organisés de façon humaine, il devient essentiel, si l’on veut respecter ce regard sur le monde, de se doter de mécanismes qui assurent le respect de cette échelle humaine pour les situations où le salaire minimum à lui seul a pour conséquence des effets indirects mettant à mal le bien-être de certain-e-s travailleurs et travailleuses. Pour ce type de scénario, il est crucial que le monde syndical tout comme les partis politique défendant ce type de mesure s’assurent d’avoir en main la documentation de ces mécanismes correctifs. Pour s’assurer que le salaire minimum joue bel et bien son rôle  (améliorer la vie des gens), nous pouvons, par exemple, nous imaginer que l’État québécois alloue une enveloppe budgétaire à certaines PME (ou  autres organisations dont les ressources servent avant tout à faire fonctionner leurs propres structures plutôt qu’à l’accumulation du capital) dont les revenus sont insuffisants pour assumer une augmentation trop importante du salaire minimum. (12) Une telle mesure permettrait d’amoindrir l’effet néfaste des quelques emplois perdus.

En ce qui concerne la crainte d’une hausse – modeste, rappelons-le –  du coût de la vie, venant de la sorte annuler les effets de l’augmentation salariale, nous pourrions faire comme l’Ontario et indexer le salaire minimum à l’inflation (13), plutôt que de se contenter, comme on le fait au Québec, d’une réévaluation saisonnière d’un seuil acceptable par le gouvernement selon la masse salariale moyenne, évaluation vulnérable aux aléas des conflits de l’arène politique et du point de vue du parti au pouvoir. Ceci impliquerait de revoir la forme que prend actuellement le régime de la Loi sur les normes du travail (14). Avec un tel dispositif, écouler les marchandises à un prix plus élevé ne constituerait donc plus une stratégie adéquate pour les firmes qui visent à pallier les pertes occasionnées par l’augmentation salariale. Vendre de façon répétée et répandue un bien ou un service à un prix plus élevé impliquerait de payer ultérieurement un salaire minimum plus élevé.

Saisir l’enjeu du salaire minimum en ces termes implique le refus de considérer le minimum de salaire comme un conflit strictement sectoriel. Il constitue un projet politique majeur qui ne concerne pas seulement les plus bas salarié-e-s. Si la campagne pour un salaire minimum à 15 dollars se veut efficace, elle se doit d’entraîner avec elle une foule d’acteurs de la société civile dans un mouvement d’envergure. Avec en tête les mécanismes corrigeant les maux involontaires d’une hausse prononcée du salaire minimum, un front commun entre centrales syndicales, PME et OSBL demandant une intervention directe de l’État devient envisageable. Un tel front suppose que le syndicalisme québécois s’active au-delà du corporatisme ordinaire qui organise ses activités quotidiennes, pour assumer un syndicalisme politique et combatif. Du côté de l’État, une politique cohérente sur le salaire minimum entraîne nécessairement une remise en cause de ce qui se fait politiquement depuis les dernières décennies. Organiser le travail de façon humaniste ne peut se faire dans une économie capitaliste laissée à elle-même. L’État doit assumer son rôle d’acteur économique à titre d’égalisateur des conditions sociales, et non pas de simple arbitre. (15) On ne peut pas vouloir une politique décente du salaire minimum et en même temps souhaiter que les pouvoirs publics se désinvestissent lentement de leur rôle, que l’État social soit subtilement démantelé, et que le calcul froid de l’austérité budgétaire frigorifie toute forme de dynamisme dans la fonction publique.

Le néolibéralisme ou l’humain. À nous de choisir.

CRÉDIT PHOTO: Fred / Flickr

(1) Radio-Canada. 17 octobre 2016. « Le salaire minimum à 15$, “ une bombe atomique”, selon Pierre Fortin». Radio-Canada.

(2) Vincent Geloso. 4 mai 2016. «Le salaire minimum à 15$ : Comment faire mal aux pauvres (Partie 1 : les effets sur l’emploi)». Le Journal de Montréal. … et ses suites.

(3) Intrants : «(…) les biens et services qui servent à la production d’autres biens ou services.» Dans Daron Acemoglu, David Laibson & John A. List. Microéconomie. Montréal : Pearson ERPI, 2016, p.79-80

(4) TVA Nouvelles. (27 avril 2018). Le PQ et QS croisent le fer sur le thème de l’économie. (Vidéo en ligne). Repéré à http://www.tvanouvelles.ca/2018/04/27/le-pq-et-qs-croisent-le-fer-sur-le-theme-de-leconomie.

(5) Denis Ledoux. (Automne 2010). L’histoire du salaire minimum au Québec (Volume 7, no.1). Regards sur le travail.

https://www.travail.gouv.qc.ca/fileadmin/fichiers/Documents/regards_travail/vol07-01/L_histoire_du_salaire_minimum.pdf

(6) Milton Friedman. Capitalisme et liberté. France: Flammarion, 2010, p.226

(7) Alan Manning. «The Truth about the Minimum Wage: Neither Job Killer Nor Cure-All». Foreign Affairs. Volume 97, no.1. Janvier-Février 2018.

(8) Dany Brouillette, Calista Cheung, Daniel Gao & Olivier Gervais. The Impacts of Minimum Wage Increases on the Canadian Economy, Note analytique du personnel. Ottawa: Banque du Canada, 2017.

(9) Les décisions publiques du Québec ont rapidement bougées depuis. Au moment de l’étude, la hausse à 12$ l’heure pour le Québec n’était pas encore anticipée.

(10) Ibid., p.4-5

(11) Ibid., p.1

(12) Ce type d’aide de l’État pour les PME fait déjà parti des affaires courantes de nos institutions, avec notamment Investissement Québec.

(13) Radio-Canada. 6 novembre 2014. «Le salaire minimum sera indexé au coût de la vie en Ontario». Radio-Canada.

(14) Denis Ledoux. L’histoire du salaire minimum au Québec.

(15) Bien évidemment, l’État-providence existe encore au Québec. Il est même fort. La direction prise par les pouvoirs publics ces dernières années entraînent toutefois une remise en cause, ou du moins une délégitimation, d’une certaine façon de faire intervenir cet État social dans la société, ces capacités de stratification sociale s’en trouvant réduites.

Le combat pour un salaire minimum à 15 $ au Québec -Partie 1 : la nécessité d’un minimum substantiel

Le combat pour un salaire minimum à 15 $ au Québec -Partie 1 : la nécessité d’un minimum substantiel

La campagne au Québec pour une hausse du salaire minimum à 15 dollars l’heure est à la croisée des chemins. De prime abord, elle tend à s’inscrire dans un rapport de force favorable. Les grandes centrales syndicales de la belle province, tout comme celles d’ailleurs au Canada, mènent une lutte de longue haleine, méthodique, pour l’opinion publique.

Sans avoir eu besoin d’user de grands actes de perturbation économique de la part des masses sous-salariées, elles ont recouru à des actes symboliques et à un discours fédérateur suffisamment convaincants pour imposer l’enjeu du salaire minimum dans l’espace public et même dans l’agenda des politiques publiques de certains gouvernements. L’Ontario, sous la gouverne  de Kathleen Wynne, a fait passer le salaire minimum à 14 dollars et compte l’augmenter à 15 d’ici janvier 2019, si bien sûr l’administration Ford nouvellement élue le permet. Les néodémocrates de l’Alberta s’apprêtent à faire de même (1), et le salaire y est pour l’instant à 13,60 $ (2). Dans le cas du Québec, l’adoption du salaire minimum à 15 dollars dépasse désormais les promesses électorales de Québec Solidaire et fait maintenant parti des objectifs du Parti Québécois (3). L’augmentation modeste à 12 dollars, décidée par le PLQ (4), reste insuffisante pour freiner la pression.

D’un autre côté, cet allant est très fragile. Le Québec reste étanche face à ces revendications. Si un certain rapport de force syndical semble s’installer, il en est tout autre en ce qui concerne le discours public québécois concernant cette possible augmentation. Les opposant·e·s à cette mesure sont fort volubiles. Pour l’instant, leur argumentaire impose le respect. Il affirme qu’une augmentation abusive – 15 dollars l’heure étant ici jugé abusif – aurait pour conséquence de nuire aux travailleurs et travailleuses autant qu’à l’économie québécoise en termes d’efficacité. Ainsi donc, une telle augmentation du salaire minimum mènerait à concrétiser, pour les moins fortuné·e·s, le contraire des nobles intentions qui justifient cette mesure. Ce qui fait la force de cette position, c’est qu’elle met le doigt sur une certaine réalité de l’économie capitaliste. Le salaire minimum constitue une mesure qui entrave la libre circulation des marchandises du fait qu’il impose une augmentation des coûts de production des entreprises qui investissent leur capital. Tant et aussi longtemps que celles et ceux qui luttent pour une augmentation substantielle du salaire minimum nieront ce constat et, qu’à la place de se le réapproprier dans le discours, le caricatureront comme une lubie du patronat et du monde des affaires, il ne sera pas possible de rassurer une masse critique de travailleurs et travailleuses face à des enjeux matériels bien réels et, par le fait même, ces dernières et derniers pourraient ne pas être convaincu·e·s du bien-fondé d’une hausse du salaire minimum à 15 dollars. Dans une société du spectacle comme la nôtre, le discours médiatique jugé majoritaire prime trop souvent sur l’intérêt public. Une lutte sociale ne peut se résoudre sans conquête de ce discours. Cette constatation est d’autant plus vraie que le prochain gouvernement risque d’être incarné par la droite économique, que ce soit avec le PLQ ou la CAQ. Dans ces conditions, l’augmentation substantielle du salaire minimum, si elle doit être, ne sera pas le fruit d’une mise à l’agenda par le parti au pouvoir, mais bien le résultat d’une lutte populaire, unie sous un même discours cohérent, faisant pression sur le gouvernement, jusqu’à ce qu’il cède. Et si cette lutte ne s’inscrit pas dans un message qui saura répondre adéquatement aux objections actuelles, elle pourrait malheureusement échouer.

Des raisons d’un salaire minimum substantiel

Les défenseurs et défenderesses d’un certain libéralisme économique ont habituellement le derme très sensible lorsqu’une mesure politique vient modifier les relations économiques entre producteurs et productrices, détenteurs et détentrices de capitaux et consommateurs et consommatrices. C’est d’autant vrai lorsqu’il s’agit de toucher au salaire minimum. Selon une perspective libérale de l’économie, l’intervention des pouvoirs publics dans le marché, si elle n’est pas qu’épisodique et strictement balisée par les règles de ce même marché, a des effets dévastateurs sur l’allocation des ressources en économie capitaliste. Cette intervention de l’État vient altérer le mécanisme de transmission de l’information concernant la rareté et l’accessibilité des ressources qu’est le prix du marché – seul dispositif qui permette aux acteurs économiques imparfaits de comprendre, du moins minimalement, les aléas d’une économie infiniment complexe. Le système de prix équivaut à la mise en commun des informations partielles que chaque acteur détient. Avec en tête ce type de regard économique, l’intervention publique de grande ampleur équivaut à un acte de commandement, en l’occurrence celui de l’État, qui se base sur l’information imparfaite d’un seul pôle de la société, celui de l’arène politique par laquelle l’État prend acte de sa gouverne. De ce problème d’accès à l’information de la part de l’État, joint à une déstabilisation du système de prix, s’ensuit une réduction de l’efficacité économique, en ce sens que des acteurs économiques se trouvent désavantagés par rapport à la situation qui prévalait avant l’intervention publique. Deux scénarios s’offrent alors à l’État : soit il recule, ce qui constitue une dépense de ressources inutile et un grand désaveu quant à sa capacité à s’imposer comme acteur économique; soit il accroît le contrôle qu’il peut exercer sur l’économie pour rectifier les problèmes qui s’imposent, ce qui fait glisser l’État dans une spirale autoritaire, une accumulation de problèmes générant toujours plus de problèmes.  Il s’agit là d’un discours néolibéral commun (5). C’est souvent à partir de cette vision du monde que la droite économique s’insurge lorsqu’elle est face à des mesures gouvernementales qu’elle juge « abusives », comme c’est le cas pour l’augmentation substantielle du salaire minimum.

Dresser ce portrait ne vise pas à définir un état de fait. Bien que ce regard ait le mérite de mettre le doigt sur certaines configurations de l’économie de marché capitaliste, elle se base sur un argumentaire fallacieux de la pente glissante de l’action publique vers l’inefficacité ou l’autoritarisme, pente qui, trop souvent, ne se vérifie pas sur le plan empirique. L’existence d’États-providence forts, que justement les néolibéraux tentent d’escamoter, à elle seule, met à mal l’idéologie dominante (6). L’intérêt pour ce regard économiciste se trouve plutôt dans le fait qu’il nous permet de comprendre l’état d’esprit des tenant·e·s du néolibéralisme, et par quelle façon cette posture permet de s’opposer à une augmentation importante du salaire minimum. Cependant, puisque le marché pur n’est qu’une abstraction, voir une utopie, les défenseurs et défenderesses de ce dernier, dans la pratique, n’excluent pas totalement l’intervention étatique. L’État joue le rôle de maintien de l’ordre et d’arbitre, et est légitimé à intervenir économiquement dans un nombre restreint de cas. Même pour les néolibéraux les plus durs, « (…) il n’y a pas moyen [, pour reprendre les propos du grand économiste néolibéral Milton Friedman,] d’éviter la nécessité d’un certain degré de paternalisme (7) ». À l’heure actuelle, où l’on tend à restreindre l’ampleur du rôle économique de l’État social, ce «paternalisme» public se doit, dans ces conditions, d’avoir de solides justifications, de faire la démonstration que le marché n’arrive pas à satisfaire certains besoins, ce qui justifie l’intervention gouvernementale. Autre condition fondamentale : l’intervention doit être compatible avec le marché. Voir le problème de l’action publique en ces termes nous permet d’intérioriser plus facilement la façon dont s’articule intellectuellement l’hostilité usuelle des élites politico-économiques actuelles à l’encontre d’interventions publiques comme la forte légifération sur le salaire minimum.

Qu’en est-t-il donc de la hausse de notre salaire minimum? Est-il avisé que l’État interfère sur le prix minimum de la main d’œuvre en l’augmentant à 15 dollars l’heure? Relativement à la satisfaction ou non d’un bien-être social minimal – les économistes parlent de « surplus social » –, une configuration de la production et des capitaux qui permet, dans les conditions économiques actuelles, un salaire de l’heure à 12 $, comme c’est le cas actuellement, ne permet pas de subvenir adéquatement aux besoins vitaux d’une masse considérable de travailleurs et travailleuses. Au Québec, c’est environ 450 000 personnes qui travaillent au salaire minimum (8). Aux vues de la place à prendre dans la société compétitive et consumériste qu’est la nôtre, la somme de 12 $ l’heure, même si elle constitue un progrès par rapport au précédent 11,25 $, reste dérisoire. Pour évaluer le niveau de pauvreté selon le revenu, Statistique Canada et l’Institut de la statistique du Québec emploient la mesure du seuil de faible revenu (SFR). Le seuil se définit relativement au salaire moyen comme point de référence. Il est établi qu’un individu ou ménage dépensant 20% de son revenu de plus que la moyenne pour ses besoins de subsistance de base est en situation de précarité, qu’il subit de la misère économique (9). Imaginons maintenant le meilleur scénario (ou le pire, selon la perspective) pour un individu gagnant 12 $ de l’heure : chaque semaine, durant une année, cet individu travaille 40 heures et ce, en ayant seulement droit comme congé à ses journées fériées payées (10). Cette personne se trouve alors avec un salaire annuel brut de plus ou moins 23 040 $. Or, selon les données de 2015, tout citoyen canadien ayant un salaire brut en deçà de 22 505 $ vit sous le SFR (11). En maintenant les bas·se·s salarié·e·s à un tel salaire annuel brut, nous acceptons collectivement qu’une masse critique de québécois et québécoises aient un niveau de vie se confondant avec un tel seuil. Cette donnée est d’autant plus affligeante lorsqu’on la met en relation avec la mesure qui permet de cerner le coût moyen annuel de la consommation de biens et services pour satisfaire une subsistance minimale, ce qu’on appelle la mesure du panier de consommation (MPC). En 2015, la MPC oscillait entre 16 854 $ et 17 275 $ pour une personne seule (12). Une fois le panier de consommation considéré, il reste peu de place à la satisfaction d’autre chose que des besoins élémentaires, nettement insuffisants pour une vie contemporaine digne.

À ces mesures doit s’ajouter un autre indice : celui du salaire viable, développé par l’Institut en recherches socio-économiques (IRIS), c’est-à-dire le « salaire horaire qui permettrait à un·e salarié·e à temps complet de non seulement couvrir ses besoins de base, mais [de] se doter d’une marge de manœuvre pour sortir de la pauvreté (13) ». Pour une personne seule habitant Montréal ou Québec, le salaire viable oscille autour du 25 000 $ annuel, ce qui nous éloigne de l’actuel salaire minimum, trop bas (14). Rappelons-nous que nous nous basons ici sur un scénario idéal où 40 heures de la semaine sont comblées par le travail salarié. Bon nombre d’emplois dépassent à peine le 30 heures semaine, ce qui pousse à la baisse les données évoquées. À 35 heures semaines, l’IRIS employant ce taux horaire pour établir son seuil de salaire viable (tout comme l’Institut de Statistique du Québec, d’ailleurs), le salaire viable équivaut à environ 15 $ l’heure dans la plupart des cas.  Ces statistiques nous donnent une bonne idée de ce que trop de québécois et québécoises sous-payé·e·s subissent, soit du surtravail qu’elles et ils doivent endurer pour espérer mieux, soit du manque. Trop occupé·e·s à survivre pour se permettre de vivre.

Ces conditions dans lesquelles le marché laisse les québécois et québécoises du bas de l’échelle salariale justifient une hausse substantielle du salaire minimum. Ce constat n’est bien sûr valide que si l’on suppose qu’il soit souhaitable que notre société soit organisée selon les principes d’un humanisme élémentaire. Il s’agit ici d’affirmer qu’un être humain est en droit de vivre une existence digne, et que cette dignité n’est possible que si ses besoins de base sont satisfaits, l’accès à une gamme de biens premiers étant nécessaire (15). Il est évidement possible de se doter d’une autre vision du monde justifiant une telle situation, qui, par exemple, impose une inégalité naturelle, une méritocratie dure ou le primat de l’efficacité économique sur l’humain. Il faudrait alors relever le défi de nous expliquer en quoi ce genre de société est désirable.

Dans une perspective humaniste donc, un marché qui maintient des salaires aussi bas, selon le seuil minimal actuel, est inacceptable. Au regard de cette perspective, l’État intervient principalement parce que le travail que les travailleurs et travailleuses vendent à leur patrons n’est pas une marchandise comme une autre. Le travail n’est pas qu’un objet détaché qu’un·e dirigeant·e d’entreprise s’offre candidement, selon les lois du marché, au plus vil prix. Il constitue la vie elle-même pour nous tous. Il est notre rapport quotidien au monde. Chaque fois que le prix de la main d’œuvre est abaissé ou maintenu dans des conditions économiques difficiles, comme dans le cas qui nous intéresse, c’est une attaque sur les conditions de vie elles-mêmes de cette main d’œuvre qui se concrétise. Affirmer une telle chose, c’est faire le constat, comme Marx, que « le salaire n’est […] que le nom spécifique donné au prix du travail, au prix de cette marchandise particulière dont l’unique réservoir est la chair et le sang de l’homme [et de la femme] (16) ».

Contre les excès de la marchandise-travail, un seuil salarial de base qualitativement satisfaisant s’impose, d’autant plus que nous vivons dans une société d’abondance qui nous permet d’assumer un seuil relativement élevé et qui nous conditionne toutes et tous à l’atteinte de hauts standards de vie comme constitutive du bonheur. Que certain·e·s commentateurs et commentatrices de l’actualité économique nient cette réalité et qu’elles et ils se contentent d’une interprétation forte de ce qu’est la pauvreté, comme s’il fallait nécessairement être sur le point de mourir de faim ou de n’avoir littéralement aucun loisir pour être pauvre – pensons à l’économiste Vincent Geloso qui, récemment, tentait de nous convaincre que les pauvres selon le Seuil de faible revenu n’étaient au fond pas vraiment « pauvres » (17) –, tout cela ne change rien à l’affaire. La pauvreté est toujours relative (18). Et dans le contexte québécois, relativement à la façon dont s’y évalue le bien-être et la viabilité économique, les gens vivant sous ce seuil sont précaires. C’est cette précarité que la hausse du salaire minimum vise à éliminer.

Justifier qu’un seuil salarial substantiel s’affirme en bonne et due forme n’est qu’une facette du problème qui se pose pour l’instant dans l’espace médiatique québécois. Contrairement à nos voisins du sud, il n’existe ici pratiquement pas d’économiste niant la nécessité d’un salaire minimum qui soit actuellement pris au sérieux au sein de notre discours public. Le débat autour du salaire minimum se porte surtout sur le seuil à adopter, et lorsque le débat est orienté selon cette perspective, ce sont des considérations d’ordre pragmatique qui prennent le pas sur les principes. À la vue du combat pour le discours, c’est ici qu’un blocage prend forme pour la campagne en faveur du salaire minimum à 15 dollars. Ses opposant·e·s réussissent pour le moment à faire la « démonstration » d’une incompatibilité entre un tel seuil (15 $) et la façon dont l’économie québécoise est configurée, que les grands principes ne valent rien s’ils ne peuvent pas être convenablement confrontés aux pratiques économiques d’usage. Si cet aspect du problème – non dépourvu d’une certaine réalité économique – n’est pas abordé de plein fouet, et que ceux et celles qui luttent pour l’augmentation salariale font l’erreur de se draper d’une vertu de principes qui les empêchent de confronter la droite sur ses propres arguments, tous ces gens opposés à une telle augmentation qui tentent de nous amadouer par la peur gagneront le monopole du discours sur des enjeux économiques concrets qu’expérimente une foule d’acteurs économiques du marché du travail québécois. Dans ces conditions, difficile d’imaginer comment rendre possible la conquête du salaire minimum à 15 dollars. Au-delà de la défense d’un humanisme élémentaire qui suppose une allocation de ressources minimale (ici sous la forme de salaire), c’est la question économique qui doit être confrontée à bras le corps.

C’est cette deuxième facette du problème d’un salaire minimum à 15 dollars qui sera traitée dans l’article qui fait suite au présent texte : Voir, dans L’Esprit libre« Le combat pour un salaire minimum à 15 dollars au Québec – Partie 2 : le seuil minimum à l’assaut du marché.»

(1) La Presse canadienne. 3 janvier 2018. « La hausse du salaire minimum éliminera 60 000 emplois, croit la Banque du Canada ». Le Soleil.

(2) Radio-Canada. 1er octobre 2017. « Le salaire minimum atteint 13,60 $ l’heure en Alberta ». Radio-Canada.

(3) Marie-Renée Grondin. 19 mai 2016. « Le PQ appuie finalement la hausse du salaire minimum à 15 $ ». Le Journal de Québec.

(4) Radio-Canada. 1er mai 2018. « Le salaire minimum passe à 12$ l’heure au Québec ». Radio-Canada

(5) C’est essentiellement la position de l’un des pionniers du néolibéralisme, Friedrich Hayek. En guise d’introduction, voir son essai critique sur la planification économique : Friedrich A. Hayek. La route de la servitude. France : Les Presses universitaires de France, 2014.

(6) La littérature sur le phénomène institutionnel d’État-providence, et sur sa fonction non capitaliste, est abondante. Les travaux du politologue Gosta Esping‑Andersen constituent une bonne piste : Gosta Esping‑Andersen. The Three Worlds of Welfare Capitalism. Princeton : Princeton University Press, 1998.

(7) Milton Friedman. Capitalisme et liberté. France : Flammarion, 2010.

(8) Québec. Marc-André Demers. « Plus de 450 000 Québécois et Québécoises sont rémunérés au salaire minimum… ou presque ». Québec : Institut de la Statistique du Québec, 2015.

(9) Pour simplifier l’exposé, nous prendrons ici pour acquis que nous sommes face au salaire avant impôt d’un individu seul. Le SFR après impôt constitue une mesure plus fine. Il nécessite toutefois de multiples considérations relatives au retour d’impôt ou non qui feraient nettement déborder le texte de son objet et, surtout, de son format. Pour une explication introductive des mesures de calcul du seuil de pauvreté, consulter : https://www.statcan.gc.ca/pub/75f0002m/2009002/s2-fra.htm, repéré le 23 mai 2018.

(10) Bien évidemment, le scénario se dévoile sous un jour plus charitable si l’on considère les vacances obligatoirement payées par l’employeur relativement à l’ancienneté cumulée. Malgré ces nuances, le constat sur les conditions de vie des plus bas salarié-e-s ne s’en trouve toutefois pas radicalement transformé.

(11) Institut de la Statistique du Québec. 2017. Seuil du faible revenu, MFR-seuils avant impôt, selon la taille du ménage, Québec, 2012-2015. Repéré à  http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/conditions-vie-societe/revenu/fa…

(12) Institut de la Statistique du Québec. 2017. Seuils du faible revenu, MPC, selon le type de collectivité rurale ou urbaine et la taille de l’unité familiale, Québec, 2012-2015. Repéré à http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/conditions-vie-societe/revenu/fa…

(13) Philippe Hurteau & Minh Nguyen. « Les conditions d’un salaire viable au Québec en 2017 : Calculs pour Montréal, Québec, Trois-Rivières, Saguenay, Sept-Îles, Gatineau et Sherbrooke ». Institut de recherche et d’information socio-économiques (IRIS), 2017, p.1

(14) Ibid., p.4

(15) L’expression « bien premier » est du philosophe John Rawls. Le terme « humanisme » est ici employé à titre générique. Rawls emploie le terme, plus spécifique, d’« égalité démocratique » pour désigner une société bien ordonnée, selon les principes d’une justice comme équité; système idéal qui, en pratique, se rapproche de ce que, dans le langage commun, nous nommons «social-démocratie». Voir John Rawls. Théorie de la justice. France : Points.

(16) Karl Marx. Travail salarié et capital. Pékin : Éditions en langues étrangères, 1996, p.2

(17) Vincent Geloso. 30 octobre 2016. «Quelle ligne de pauvreté?». Le Journal de Montréal.

(18) Nous voyons ici toute la pertinence du Seuil de faible revenu développé par l’IRIS. 

Crédit photo: The All-Nite Images

Le Plan Nord : un développement responsable?

Le Plan Nord : un développement responsable?

« Plan Nord : Plan mort », scandaient les étudiant·e·s et manifestant·e·s en 2012, après la défaite de Jean Charest, premier architecte du Plan Nord actuel. On croyait que ce projet, qui vise à développer les territoires situés au nord du 49e parallèle, serait abandonné. Ce ne fut toutefois pas le cas. Pauline Marois proposait « Le Nord pour tous », puis Philippe Couillard a officiellement relancé le Plan Nord en 2015. Seize milliards ont déjà été investis dans cet immense chantier, aux dires du premier ministre[i]. Bien qu’on entende relativement peu parler de ce qu’il se trame aujourd’hui sur cette vaste étendue, de nombreux projets y sont bel et bien en cours.

Le gouvernement du Québec présente son Plan Nord comme un modèle de développement « responsable et durable »[ii]. Mais ce projet titanesque est-il réellement « responsable » des points de vue environnemental, social et économique ? C’est à cette question à laquelle ont voulu répondre Bruno Massé, géographe, activiste et écrivain ; Marie-Ève Blanchard, animatrice en défense de droits et poète féministe ; Frédéric Lebel, géographe et consultant en planification territoriale et en stratégies de développement local ; et Alice de Swarte, coordonnatrice en conservation et analyse politique à la Société pour la nature et les parcs du Canada (SNAP), lors de notre brunch-discussion du 29 avril dernier. Elles et ils ont abordé le contexte économique et politique dans lequel est né et se développe le Plan Nord, ses impacts sur les femmes, ainsi que les engagements gouvernementaux en matière de protection des territoires.

Le Plan Nord en bref

La Société du Plan Nord, soit l’organisme responsable de la mise en œuvre du projet depuis le 1er avril 2015[iii], affirme que le projet a « pour but de mettre en valeur le potentiel minier, énergétique, social, culturel et touristique du territoire québécois situé au nord du 49e parallèle »[iv]. Le gouvernement prévoit des investissements publics et privés totalisant près de 50 milliards de dollars entre 2015 et 2035, date prévue de la fin du projet. La région touchée représente 72 % de la superficie du Québec. Environ 120 000 habitant·e·s — soit 1,5 % de la population de la province —, y vivent, dont près du tiers sont autochtones, note Frédéric LeBel[v].

Toutefois, comme l’a souligné chaque intervenant·e lors de l’événement du 29 avril dernier, le Plan Nord est d’abord et avant tout un projet de développement minier, assorti de« petits bonus » promis pour le développement social et la protection de l’environnement. Bruno Massé dénonce le fait que le projet gravite sur l’exploitation minière. De plus, il souligne que les mesures sociales annoncées dans le cadre du Plan Nord (construction de logements sociaux au Nunavik,de serres, etc.) sont à la remorque du développement minier. Selon lui, la population se trouve « prise en otage » : pour avoir droit à ces mesures sociales, les communautés sont contraintes d’accepter le Plan Nord et tous ses chantiers miniers et énergétiques.

De plus, pour la période allant de 2015 à 2020 seulement, le gouvernement promet des investissements publics de l’ordre de deux milliards de dollars, auxquels pourront s’ajouter des contributions du gouvernement fédéral. Ces investissements visent à « mettre en place les conditions nécessaires pour favoriser le développement et l’accès au territoire »[vi]. Cependant, Frédéric LeBel avance que les infrastructures de transport (routes, aéroports, ports) construites pour augmenter l’accessibilité du territoire sont destinées avant tout à l’industrie minière. En effet, il explique que les principales infrastructures visent à leur faciliter l’accès aux minerais et à leur permettre de l’exporter plus aisément.

Le gouvernement avance que le Plan Nord créera des emplois et générera des revenus à la fois pour les communautés touchées et pour les Québécois·es en général. On fait miroiter un projet « rassembleur pour la société québécoise »[vii]. Toutefois, comme cela a été souligné pendant la période de discussion avec le public, ce mégaprojet exacerbe les tensions entre les communautés et dans les communautés. De plus, comme l’a dénoncé un membre du public, la façon dont est créée et redistribuée la richesse est choquante, voire « humiliante » : les ressources minières qui sont le cœur du Plan Nord sont non renouvelables. Et pourtant, on favorise une approche « terriblement capitaliste », au nom de laquelle « on sort tout, tout de suite », pour le profit des actionnaires, s’offusque-t-il. Rien dans l’approche préconisée ne garantit la pérennité des ressources ou la transformation locale de la matière pour créer des emplois dans les secteurs secondaires et tertiaires[viii].

Par ailleurs, certain·e·s estiment que la promesse du gouvernement de protéger 50 % du territoire au nord du 49e parallèle n’est que poudre aux yeux. Comme le souligne Frédéric LeBel, le gouvernement vend l’idée qu’il faut exploiter ce territoire pour en protéger une partie, alors qu’il serait tout à fait possible de le préserver sans prôner une exploitation à grande échelle. De son côté, Bruno Massé avance que les mesures environnementales ont été créées dans le but de rallier l’opinion publique et de manufacturer le consentement face à ce titanesque projet.

Pourquoi « développer » le Nord ?

Plusieurs raisons expliquent la volonté gouvernementale de « développer » le Nord. Le message officiel des libéraux est que ce plan vise à relancer l’économie et à stimuler l’emploi[ix]. Cependent, Pierre Arcand, ex-ministre responsable du Plan Nord, avouait dans un article de La Presse en 2017 que, « [l]orsqu’on a lancé le Plan Nord, c’était en réaction à des investissements miniers très importants qui étaient soudainement apparus »[x].

Bruno Massé avance que, en vérité, le Plan Nord serait fortement lié au « boom minier » qui a éclaté en 2011. Selon lui, on connaissait depuis longtemps le fort potentiel minier du Nord québécois, mais on a attendu que le contexte économique justifie l’exploitation avant d’aller de l’avant. En effet, le « boom minier », qui résulte à la fois de la hausse de la demande en métaux des marchés asiatiques et de la rareté des ressources minières, rentabilise désormais l’exploitation de mines dans le Nord québécois, d’après le géographe. La fonte du pergélisol, la qualité du sol composé à 90 % de roche précambrienne (dite « favorable », car facile à exploiter) et l’arrivée de nouvelles technologies sont des arguments de plus qui justifient l’exploitation minière sur ce territoire, ajoute Frédéric LeBel.

Toutefois, malgré le contexte mondial de rareté de la ressource et la forte demande en minéraux, la faiblesse majeure qui freinait les investissements de l’industrie minière au Québec est l’éloignement du marché et la difficulté d’accéder aux ressources. En effet, les marchés désireux d’acheter les matières premières extraites des mines, comme l’expliquait Frédéric LeBel, sont plutôt éloignées du Québec, la majorité se trouvant en Asie. Les infrastructures de transport inappropriées rendaient l’exportation du minerai difficile, mais le gouvernement du Québec a tenu à rassurer les compagnies minières et à les encourager à choisir le Nord québécois pour investir. Pour ce faire, il avait promis de construire et d’entretenir des infrastructures de transport pour leur permettre d’accéder aux ressources, mais aussi de l’exporter. Le gouvernement a donc financé la construction de routes pour se rendre aux mines et en sortir le minerai[xi], d’aéroports et d’un port en eau profonde à Sept-Îles. Le gouvernement assurera également en grande partie les coûts reliés à l’entretien de ces infrastructures, qui sont particulièrement vulnérables en raison du climat hostile pour les chaussées des régions nordiques. Pour Frédéric LeBel, on parle de « socialiser le risque par la dette publique ».

Pour ajouter au contexte économique favorable aux investissements de l’industrie minière, Québec a fait le choix de maintenir un faible taux de redevances minières, signale Frédéric LeBel. En 2015, dans Le Devoir, Alexandre Shields révélait que « les minières ont versé un milliard de dollars de redevances depuis 2009, tandis que la valeur des minerais tirés du sol dépasse les 54 milliards ». Le journaliste déplorait que ce taux était bien inférieur à la moyenne canadienne[xii].

Par ailleurs, poursuit Frédéric LeBel, d’un point de vue géopolitique, l’ouverture du passage du Nord-Ouest, qui résulte des changements climatiques et de la fonte des glaciers, facilite l’exportation des matières extraites vers l’Asie et, en particulier, vers la Chine, dont la demande en minéraux est très forte. Cette situation est favorable pour l’industrie minière qui cherche un marché accessible où vendre les minerais Les changements climatiques leur assurent donc un nouveau passage plus rapide vers leurs principaux acheteurs.

L’enjeu du positionnement géopolitique du Québec dans l’arctique est également un facteur clef qui explique cette volonté de développer le Nord, croit Frédéric LeBel. Le Québec est la province possédant le plus grand accès aux mers nordiques du Canada, mais, étant donné son statut politique de province, elle ne peut y transiter à titre de nation indépendante. On peut prévoir que le passage du Nord-Ouest entre le Manitoba et la Russie deviendra un espace essentiel pour le commerce mondial, d’où l’intérêt pour le Québec d’occuper le territoire nordique et de se projeter dans les mers, note le géographe.

Les femmes « charriées » par le Plan Nord

D’un point de vue social, le Plan Nord engendre de graves conséquences sur la situation des femmes. Au fil de ses recherches à titre de citoyenne engagée, Marie-Ève Blanchard a constaté que « l’implantation de mégaprojets extractifs et énergétiques s’accompagne souvent d’une dévaluation de la condition de vie des femmes, d’une hausse des agressions physiques et sexuelles, et d’une hausse du marché sexuel », et ce, entre autres conséquences négatives.

Le monde politique semble toutefois peu sensible à ces répercussions dramatiques. Marie-Ève Blanchard relate un échange « éclairant » datant de 2015, entre Alexa Conradi (alors présidente de la Fédération des femmes du Québec (FFQ)) et André Spénard, député de la Coalition avenir Québec (CAQ) et membre de la commission parlementaire sur les choix budgétaires. Lorsque Alexa Conradi critiquait les investissements associés au Plan Nord, argumentant que, autant les agressions sexuelles que l’industrie du sexe sont en nette hausse sur la Côte-Nord – région fortement touchée par le Plan Nord –, le député caquiste lui a répondu : « On n’arrêtera pas les ressources naturelles et l’extraction du minerai de fer, de cuivre, ou l’or, parce qu’il y a plus d’agressions sexuelles dans ce coin-là! […] Vous me charriez ! »

Les chiffres donnent cependant raison à la présidente de la FFQ de sonner l’alarme. Selon une analyse de l’Institut national de la santé publique du Québec, de 2002 à 2011, le nombre de voies de fait, excluant les agressions sexuelles, a augmenté de façon significative sur l’ensemble de la Côte-Nord. Ce taux était deux fois plus élevé que la moyenne en 2009 et et 2011, mais comparable à celui de 2002[xiii], s’offusque Marie-Ève Blanchard. Fait à noter : 2009 marque l’ouverture du premier campement près du chantier La romaine, un complexe hydro-électrique construit dans le cadre du Plan Nord.

De plus, le nombre d’agressions sexuelles est en hausse sur tout le territoire du Plan Nord. On rapportait 67 agressions en 2011-2012, 81 agressions 2012-2013, puis 102 agressions en 2013-2014[xiv], soit une augmentation constante, rapporte Marie-Ève Blanchard. On observe également une hausse des voies de fait contre la personne en contexte conjugal de 300 % dans la région de la Minganie, touchée par le Plan Nord. Difficile de ne pas faire de liens entre ces statistiques aberrantes et les chantiers du Plan Nord ou les projets extractifs et énergétiques, comme le laisse entendre la poète féministe.

En effet, comme mentionné précédemment, le Plan Nord a pour clef de voûte sur l’exploitation minière, une industrie à forte prédominance masculine. Une membre du public faisait justement remarquer que la minière connue comme étant la plus responsable au Québec employait à peine 7 % de femmes (dans des postes administratifs pour la plupart). Elle ajoutait qu’en Abitibi-Témiscamingue, région où les minières sont omniprésentes, les femmes gagnent 60 % du revenu des hommes, soit le plus grand écart salarial au Québec après la Côte-Nord[xv]. Cet écart peut s’expliquer par la forte présence des mines, « où l’on retrouve des salaires très élevés »[xvi], et d’où la grande majorité des femmes sont exclues.

Par ailleurs, d’après Marie-Ève Blanchard, le navettage (plus connu comme « fly-in/fly-out »), nouveau mode d’organisation du travail préconisé sur les chantiers miniers et énergétiques, exacerbe les comportements jugés répréhensibles (excès de drogues ou d’alcool, prostitution, agressions sexuelles). Elle explique que le navettage ne favorise pas la création d’un sentiment d’appartenance à la communauté d’accueil. Les employé·e·s viennent travailler, souvent 12 heures par jour pendant 14 jours consécutifs, puis repartent dans leur communauté d’origine pour 14 jours de congé, avant de recommencer ce voyagement constant. C’est un mode de travail de plus en plus répandu sur les différents chantiers du Plan Nord et qui aurait des répercussions néfastes importants — quoiqu’encore méconnus — sur le tissu social tant de la communauté d’origine que celui de la communauté de travail des employé·e·s[xvii].

D’ailleurs, « plusieurs milieux féministes autochtones formulent l’hypothèse que […] s’attaquer à l’autonomie et aux droits des femmes et ainsi fragiliser le tissu social d’une communauté serait un moyen d’atténuer la capacité de résistance des communautés touchées pour contrôler plus aisément un territoire convoité pour le développement extractif », signale Marie-Ève Blanchard. Selon elle, cette « stratégie de destruction » se trouverait au cœur même du Plan Nord, et viserait à faire taire les résistances. Elle décrit la stratégie de développement du Nord, qui laisse tomber les femmes et qui ne prend pas en compte les répercussions des multiples chantiers sur ces dernières.

Des promesses environnementales bafouées

Alice de Swarte, de la Société pour la nature et les parcs du Canada (SNAP), a résumé les engagements gouvernementaux en matière de protection du territoire dans le cadre du Plan Nord. Elle explique que le gouvernement du Québec a promis de conserver 50 % du territoire touché d’ici la fin prévue du projet en 2035. Pour ce faire, on compte mettre sur pied des aires protégées représentatives de la biodiversité nordique. Elle affirme que ce chiffre est tiré de plusieurs études qui démontrent que pour endiguer la perte de biodiversité, il faut soustraire de 25 % à 75 % du territoire à l’exploitation industrielle. Le chiffre de 50 % se veut donc une moyenne, l’équivalent du « deux degrés » pour limiter l’impact des changements climatiques.

Le gouvernement s’est engagé à atteindre cette cible en trois étapes majeures : il souhaitait protéger 12 % du territoire pour 2012, 20 % pour 2020, puis 50 % pour 2035. Pour l’instant, précise Alice de Swarte, seulement 12 % du territoire du Plan Nord est protégé. Il faudra donc y ajouter 8 % en moins de deux ans pour remplir l’objectif de 2020. Pour y arriver, il faudra donc accélérer drastiquement le rythme auquel on crée des aires protégées.

Toutefois, plusieurs défis sont à relever pour atteindre ces cibles, déplore Alice de Swarte. On pense aux claims miniers, qui ont préséance sur les autres usages du territoire. Un claim minier est un droit à l’exploration minière qui peut être loué en échange d’un certain montant par des compagnies ou des personnes[xviii]. Cela veut dire que si un territoire donné est « claimé » par une compagnie, l’exploration minière — et éventuellement l’exploitation de la ressource — ont priorité sur création d’aires protégées, résume Alice de Swarte.

Alice de Swarte dénonce également les ministères à vocation économique qui « font de l’obstruction » à la création d’aires protégées, ainsi que la culture au sein du ministère des Ressources naturelles qui permet de mettre un droit de veto sur la plupart des projets de protection. Elle s’offusque du fait que la vision des acteurs économiques finit, dans 90 % des cas, par aller à l’encontre de la préservation de l’environnement.

De plus, elle estime qu’il y a un manque de cohérence dans la vision gouvernementale, et qu’on manque d’outils pour gérer le territoire de façon équilibrée et pour mettre les communautés au centre des enjeux de conservation. Elle regrette « l’absence quasi totale de balises pour s’assurer d’un développement responsable ». Notamment, le gouvernement n’a toujours pas fait d’étude de l’effet cumulatif des conséquences de multiples chantiers du Plan Nord sur l’environnement. En effet, la SNAP est préoccupée par l’ouverture du territoire par la construction de nombreuses infrastructures de transport sur un territoire « dont l’isolement constituait jusqu’à maintenant la meilleure garantie de protection »[xix].

Par ailleurs, Alice de Swarte s’inquiète du manque de respect du consentement libre, préalable et éclairé des communautés autochtones par le gouvernement. Elle déplore le manque de ressources pour leur permettre de mener à terme leurs projets de protection du territoire face à la machine gouvernementale et aux industries.

Elle demande également à ce que les activités industrielles menées sur le territoire fassent l’objet d’une surveillance indépendante, car, pour l’instant, ce sont les compagnies qui exploitent des ressources naturelles qui sont chargées de s’autosurveiller, avec toutes les lacunes qu’un tel fonctionnement peut causer.

Pour conclure, à la lumière des explications des intervenant·e·s qui ont pris la parole lors de cette discussion sur le Plan Nord, il semble évident que ce projet comporte plusieurs lacunes sur le plan économique, social et environnemental. Malgré les belles promesses du gouvernement, le Plan Nord dans sa forme actuelle est loin d’être un « modèle de développement durable et responsable », comme le clame le gouvernement du Québec.

CRÉDIT PHOTO: Parolan Harahap / FLICKR

[i]       Jocelyne Richer, « Philippe Couillard inaugure une aire protégée dans le Grand Nord », La Presse, 26 octobre 2017. Page consultée le 10 mai 2018 : http://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-quebecoise/201710/…

[ii]      Société du Plan Nord, Gouvernement du Québec, 2014. Page consultée le 10 mai 2018 : https://plannord.gouv.qc.ca/fr/

[iii]     Société du Plan Nord, « Plan stratégique 2016-2020 », Gouvernement du Québec, 2016, p. 9. https://plannord.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/2017/05/Plan_strategique_SPN_2016-2020.pdf

[iv]    Société du Plan Nord, Gouvernement du Québec, 2014. Page consultée le 10 mai 2018 : https://plannord.gouv.qc.ca/fr/

[v]     Société du Plan Nord, « Le territoire du Plan Nord et ses principales caractéristiques », 2014. Page consultée le 10 mai 2018 : https://plannord.gouv.qc.ca/fr/territoire/

[vi]    Société du Plan Nord, « Cadre financier », Gouvernement du Québec, 2014. Page consultée le 10 mai 2018 : https://plannord.gouv.qc.ca/fr/vision/cadre-financier/

[vii]   Société du Plan Nord, Gouvernement du Québec, 2014. Page consultée le 10 mai 2018 : https://plannord.gouv.qc.ca/fr/

[viii]  Alexandre Shields, « Forcer la transformation du minerai ici serait néfaste pour le Québec », Le Devoir, 7 février 2012. Page consultée le 10 mai 2018 : https://www.ledevoir.com/societe/environnement/341982/forcer-la-transfor…

[ix]    Secrétariat du Plan Nord, « Le Plan Nord à l’horizon 2035. Plan d’action 2015-2020 », Gouvernement du Québec, 2015, page iii. https://plannord.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/2017/05/Synthese_PN_FR_IMP.pdf

[x]     Émilie Laperrière, « Plan Nord : Le Québec est « mieux organisé » pour la relance », La Presse, 23 mai 2017. Page consultée le 10 mai 2018 : http://www.lapresse.ca/affaires/portfolio/plan-nord/201705/23/01-5100462…

[xi]    Alain Mondy, « Prolongement de la route 167 : pour un meilleur accès aux ressources minières », ministère des Transports du Québec, novembre 2011. Page consultée le 10 mai 2018 : https://mern.gouv.qc.ca/mines/quebec-mines/2011-11/prolongement.asp; Laurence Royer, « 489 M$ pour les routes de la Côte-Nord », Radio-Canada, 26 mars 2018. Page consultée le 10 mai 2018 : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1091580/investissement-routes-cote-nord; Steeve Paradis, « Plan Nord : la route 389 asphaltée sur 40 km de plus », La Presse, 30 août 2011. Page consultée le 10 mai 2018 : https://www.lesoleil.com/actualite/plan-nord-la-route-389-asphaltee-sur-…

[xii]   Alexandre Shields, « Le Québec, cancre canadien », Le Devoir, 26 octobre 2015. Page consultée le 10 mai 2018 : https://www.ledevoir.com/societe/environnement/453528/redevances-miniere…

[xiii]  Institut national santé publique du Québec, « Violence conjugale dans la région de la Côte-Nord », avril 2011. https://www.inspq.qc.ca/pdf/publications/1245_ViolenceConjugaleCoteNord.pdf

[xiv]  Catherine Lévesque, « Plan Nord au féminin : une vie pas toujours rose (infographie) », Huffington Post, 1er décembre 2014. Page consultée le 23 mai 2018 : https://quebec.huffingtonpost.ca/2014/12/01/plan-nord-au-feminin–une-vi…

[xv]          « Portrait : Les femmes et le marché du travail (Abitibi-Témiscamingue) », Emploi-Québec Abitibi-Témiscaminge,      janvier 2016. Page consultée le 10 mai 2018 :http://www.emploiquebec.gouv.qc.ca/uploads/tx_fceqpubform/08_Portrait-femmes.pdf

[xvi]  Jocelyn Corbeil, « L’écart salarial entre les hommes et les femmes demeure important en Abitibi-Témiscamingue », Radio-Canada, 7 mars 2018. Page consultée le 10 mai 2018 : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1087791/ecart-salarial-hommes-femme…

[xvii] Julie Tremblay, « Fly-in, fly-out : extraire des ressources et des travailleurs », Radio-Canada, 12 janvier 2018. Page consultée le 10 mai 2018 : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1077627/fly-in-fly-out-travailleurs…

[xviii] Simplement géologie, « Les claims miniers – un aperçu », 10 avril 2012. Page consultée le 10 mai 2018 : http://www.simplegeo.ca/2012/04/les-claims-miniers-un-apercu.html

[xix]  Patrick Nadeau, « Ouverture du Nord : les dépenses s’accumulent – les impacts environnementaux aussi », SNAP Québec, 12 avril 2012. Page consultée le 10 mai 2018 : http://snapqc.org/news/ouverture-du-nord-les-depenses-saccumulent-les-im…