Un salaire contre l’école

Un salaire contre l’école

LETTRE D’OPINION | Une collaboration spéciale de Etienne Simard, militant pour la campagne sur le travail étudiant (CUTE)

On dit souvent que ce sont les plus belles années de notre vie, celles de l’irresponsabilité et de la démesure, où les désirs l’emportent sur les besoins, où l’on se croit libre parce qu’on a le droit à la paresse. Longtemps j’ai niaisé dans les études pour rire, vous savez ces programmes auxquels on s’inscrit pour déplaire à ses parents. Moi c’était la science po, mais j’aurais très bien pu choisir la philo, les lettres ou n’importe quel cursus que l’on croit sans débouché, et qui a la réputation d’être constamment interrompu par les grèves.

Je me souviens que pour plusieurs de mes collègues, il était de bon ton de se faire des accroires sur le caractère subversif de leurs choix de cours, comme si la participation à un séminaire sur le conflit social procurait le même orgueil que la lecture d’un livre à l’index. Peut-être avaient-ils l’impression de se payer une cure de désaliénation? «Voilà un privilège exceptionnel que d’accéder à la connaissance! Il faut à tout prix en universaliser l’accès!»

Pour ma part, je voulais surtout apprendre à lire la théorie, qu’elle me soit utile pour sortir de mon trou, non pas en faisant carrière, mais en faisant du trouble. Même si l’idée de continuer à travailler encore longtemps dans la cuisine d’un Kentucky ou à l’usine de papier de toilette avec mon père m’était insupportable, je repoussais sans cesse l’élaboration d’un plan de rechange, sans doute pour déguiser la mort en restant le plus longtemps possible dans ce que d’autres ont appelé la “minorité prolongée”.

Après les études, la plupart de mes collègues ont été embauché.es dans la fonction publique et les organismes communautaires. Leurs lectures obligatoires ne les ont pas rendu.es inemployables, bien au contraire, leurs diplômes se sont même révélés avoir une pas pire valeur sur le marché du travail. En ce qui me concerne, la théorie apprise à l’université n’a pas particulièrement servi au désordre. J’y ai bien plus acquis la langue de la technocratie que celle de la révolution. C’est une compétence utile pour les entrevues de job et la rédaction de rapport, mais ça n’a rien de bien émancipateur.

Je ne dirais quand même pas que je n’ai rien retenu qui vaille à l’université. Mais la théorie importante, celle qui inspire des analyses qui nous sont propres, au service de l’organisation des luttes contre la domination vécue, je l’ai découverte, avec d’autres, dans les cercles de lecture, les exercices d’écriture en groupe et les débats au sein de comités autonomes. Bref, c’est en confrontation avec l’école et avec le milieu de travail que j’ai appris la critique. Puisque je n’avais surtout pas envie de mettre la théorie au service de la bureaucratie, j’ai fini par abandonner l’université. Si je continuais à penser qu’on devait se battre pour la gratuité de l’éducation comme de tous les services, mon doux que je me suis mis à détester l’institution scolaire, autant que la famille et l’État dans son ensemble.

En retournant aux études dans la trentaine, j’ai commencé à y voir beaucoup plus clair. Contrairement aux études pour rire, il était difficile dans un programme technique de se faire des illusions sur ce qu’on faisait à l’école; la nature des activités pédagogiques ne laissait place à aucune ambiguïté. On n’était clairement pas en train de bénéficier passivement d’un service; on travaillait! Le plus gros des cours prenait la forme de labo, dans lesquels on exécutait à répétition les tâches propres à l’exercice du métier. Les travaux à l’extérieur de la salle de classe étaient, eux aussi,  répétitifs. Plusieurs profs nous demandaient de visiter des milieux de travail, d’y réaliser des entrevues avec le personnel et d’y récolter des données de gestion afin d’élaborer des portraits de ce secteur d’emploi. Aucun doute possible : nous étions en train de produire des renseignements utiles, d’une part, pour la conseillère pédagogique, en vue de la réforme du programme, et d’autre part, pour les profs, afin de tenir à jour leurs connaissances du milieu. Puis, il y a eu les stages… Comme j’étais dans un programme où il n’y avait, par cohorte, pas plus de dix hommes pour une cinquantaine d’étudiantes, nous n’étions évidemment pas payé.es pour les quelque 400 heures de travail à compléter. J’ai alors vu l’ampleur des fonctions occupées exclusivement par un roulement de stagiaires à temps plein, autant dans le privé, le public et que dans les OBNL, sans leur donner le moindre sou. De l’exploitation crue, quoi. 

Et c’est là que tout est devenu limpide : mon collège, comme tous les cégeps et universités,  reçoit son financement pour nous extorquer du travail à la petite semaine au profit des employeurs, et ce de trois façons. La première concerne son mandat de base, qui consiste à nous faire travailler en classe et à la maison pour produire notre propre valeur, en nous inculquant une discipline et des compétences recherchées sur le marché du travail. Nous sommes à une époque où le travail est organisé et réparti par projet, avec des objectifs et un deadline imposés, qu’on soit travailleuse autonome ou fonctionnaire. Les consignes de réalisation de travaux académiques prennent exactement la même forme, et ce, même dans les arts et les sciences humaines. La seconde façon concerne les stages, où l’école joue le rôle d’une agence de placement qui distribue de la main-d’oeuvre gratuite ou pas chère, surtout féminine, dans divers organismes et entreprises. En échange de crédits académiques, les stagiaires travaillent de façon invisible, sans droit de regard sur la nature des tâches effectuées, les conditions de travail ou l’environnement de travail. L’évaluation devient alors l’outil par excellence pour discipliner notre temps et nos corps et contrôler la moindre envie d’insubordination. Enfin, la troisième manière de nous extorquer du travail, plus indirecte, concerne l’imposition de frais de scolarité, qui nous contraignent à nous pogner n’importe quelle mauvaise job pour payer les études, le loyer, la bouffe. Si vous en doutez encore, rappelez-vous de la grève de 2012, où les employeurs faisaient pression sur le gouvernement pour que la session se termine au plus sacrant afin de combler les emplois d’été. Mettons que la loi spéciale ne s’est pas fait attendre.

En regard de tout cela, je n’ai plus eu la moindre incertitude sur la légitimité d’exiger qu’on nous paie pour étudier, et de faire payer ceux qui profitent au bout du compte de notre travail. Si la revendication n’a rien de révolutionnaire en soi, elle attaque directement les capacités d’accumulation du capital qui reposent sur le travail gratuit de milliards d’hommes, et surtout de milliards de femmes. Elle confronte aussi directement la dévalorisation du travail de celles-ci, surtout lorsqu’il est question des stages impayés dans les domaines traditionnellement féminins (soins infirmiers, travail social, enseignement, etc.). Plus encore, c’est une revendication qui facilite la discussion avec des gens à qui la gauche étudiante s’adresse peu, et avec qui elle s’organise encore moins, dans les programmes techniques et professionnels où les femmes, les personnes racisées et les personnes immigrantes sont fortement représentées. Une campagne sérieuse orientée par cette revendication ouvre la possibilité d’organiser une grève offensive, en phase avec les appels internationaux à la grève des stagiaires et à la grève des femmes, qui se multiplient dans les dernières années. Le potentiel subversif d’un tel mouvement n’est pas à négliger.

L’émancipation exige énormément de travail politique. Et c’est ce travail qui doit être libre du rapport salarial, pour qu’on en contrôle pleinement les tenants et aboutissants. Pour être pris au sérieux, les profs de gauche qui considèrent leur enseignement comme un engagement devraient renoncer à leur salaire avant de nous dire que la rémunération des études contribuerait à marchandiser l’éducation. Même chose pour les permanences syndicales qui refusent de reconnaître les études comme un travail. Ils sont drôles, ces bureaucrates qui disent craindre la marchandisation des rapports sociaux en gagnant deux, trois fois mon salaire pour accomplir du travail politique à notre place.

On va s’entendre là-dessus : bien sûr que le rapport salarial est aliénant, puisqu’on nous paie pour accomplir du travail que nous ne ferions pas autrement. Mais en y pensant bien, les études sont tout autant soumises à ce rapport, en différé : on travaille gratuitement maintenant pour accéder au travail salarié plus tard. La liberté de choisir d’étudier ou non est, quant à elle, une fable. La vérité est qu’à l’heure actuelle, plus des deux tiers des emplois disponibles exigent un diplôme d’études postsecondaires. C’est même assez convaincant pour qu’on décide de s’endetter pour étudier, dans l’espoir de trouver une job afin de tout rembourser par la suite.

Si on veut effectivement des écoles émancipatrices, il faut d’abord et avant tout reconnaître l’aliénation et l’exploitation sur lesquelles reposent le système d’éducation. Il faut supprimer la hiérarchie puis la séparation entre les disciplines qui reproduisent les rapports de classes, de sexes, de genres et de races, soit en prenant le contrôle sur les institutions, de paire avec le personnel enseignant et le personnel de soutien, soit en détruisant carrément les écoles pour intégrer l’éducation dans toutes les activités de la vie quotidienne.

Parce qu’au fond, la lutte pour le salaire étudiant est une lutte contre l’école telle qu’on la connaît. La reconnaissance du travail étudiant s’inscrit dans un mouvement plus large qui vise à réclamer une paye pour tout travail qui profite aux employeurs, afin de libérer du temps pour accomplir du travail politique libre et libérateur. Et ça, c’est révolutionnaire.

CRÉDIT PHOTO:  Martin Ouellet

Bidonvilles et cimetières: quand le décor occulte la réalité empirique

Bidonvilles et cimetières: quand le décor occulte la réalité empirique

Par François Robert-Durand

Avec une couverture médiatique qui relève davantage de la fascination malavisée que de l’analyse de fond, les quelques 10 000 squatteurs et squatteuses du Manila North Cemetery sont, malgré elles et eux, écarté·e·s du débat sur la gentrification à Métro Manille et aux Philippines.

Comme Le Caire avec sa cité des morts, Métro Manille comporte plusieurs cimetières où l’on retrouve des bidonvilles ou squats. Le plus célèbre est le Manila North Cemetery (MNC) : le plus vieux cimetière national du pays situé en plein cœur de la ville et près des centres d’achats, des stations de trains et des nombreuses routes qui longent la mégapole.

Les reportages au sujet du MNC se multiplient tant la réalité de la vie quotidienne dans un cimetière est frappante. On ne peut que s’étonner en voyant les résident·e·s utiliser les tombes pour y effectuer leurs tâches quotidiennes : une tombe sous le soleil pour y faire cuire des œufs, une autre à l’ombre comme table basse de téléviseur ou une clôture pour y sécher du linge.

Crédit photo: François Robert-Durand

Crédit photo: François Robert-Durand

Cependant, au-delà de la fascination créée par ce contraste, cette réalité est le reflet d’un phénomène de plus grande ampleur aux Philippines : un développement urbain inégal où la logique commerciale a favorisé les classes moyennes et riches, et ce, au détriment des plus pauvres.

Promesse d’une vie meilleure à Manille

Comme plusieurs de ses homologues asiatiques, la capitale des Philippines a vu sa population grimper de façon fulgurante pour des raisons naturelles (typhons, inondations, etc.), mais aussi politiques (insurrection armée). En effet, l’ex-dictateur Ferdinand Marcos, qui a gouverné de 1968 à 1986, a tenté d’étouffer plusieurs rébellions dans les campagnes, mû par son objectif de « civiliser » le pays. Sans oublier les difficultés de nombreuses·eux agriculteurs et agricultrices qui vivent de leurs récoltes, aggravées par la mécanisation de l’agriculture et la mainmise des propriétaires terrien·ne·s sur le territoire.

C’est pourquoi des millions de Philippin·ne·s ont émigré vers l’agglomération de Manille en partageant l’idée que la promesse d’une vie décente ne passe plus par la campagne, mais par la ville[i].

Le résultat :  alors qu’elle a été planifiée pour accueillir à peine 800 000 personnes, la mégapole loge aujourd’hui 35 millions d’habitant·e·s, dont le tiers vit dans des bidonvilles[ii] et ce, dans une superficie qui fait à peine le double de l’île de Montréal, ce qui fait aujourd’hui du Métro Manille la ville la plus densément peuplée au monde avec 42 857 personnes au kilomètre carré[iii].

Crédit photo: Alexandre Marcou

Un développement urbain horizontal

C’est une chose que la ville soit densément peuplée, mais ce qui aggrave encore davantage le manque d’espace, c’est que Manille s’est développée de manière horizontale plutôt que verticale. En effet, contrairement à plusieurs de ses homologues du sud-est asiatique, Métro Manille a privilégié l’étalement urbain plutôt que de construire en hauteur. Ainsi, le manque d’espace déjà causé par une forte densité de population a été accentué par cet étalement.

Un héritage colonial?

Les Philippines ont été sous le joug espagnol durant près de 400 ans ainsi que sous le joug américain durant près de 60 ans, et ce, jusqu’à leur indépendance en 1946. Est-ce à dire que ces deux hégémons ont laissé leurs marques jusque dans l’aménagement urbain? C’est le cas, selon Patrick Joson, fondateur et président de l’organisme Fondo Manila, qui œuvre à conscientiser les citadin·e·s à des habitudes de vie moins dommageables pour l’environnement.

« Notre mentalité a été fortement calquée sur celle des Américain·e·s, c’est-à-dire la maison, la voiture, etc. Le problème est que les Philippines sont un archipel, nous sommes constitués d’îles. Nous avons donc un espace limité. Donc, si nous continuons dans cette voie, ce ne sera pas durable ». (notre traduction).

Ce développement à grande échelle de maisons unifamiliales ou, récemment, de tours à condos, s’effectue souvent en rasant les bidonvilles déjà présents sur les terrains pressentis pour la construction. Seulement en 2014, l’ONG Global Initiative rapporte que plus de 73 000 familles ont été évincées pour la construction de condos et de maisons.

Crédit photo: Jeremy Agsawa

Un plan de relocalisation inadéquat

« Il y a une loi qui s’appelle Urban Development and Housing Act. Elle oblige les promoteurs immobiliers à construire 20 % de logements abordables », affirme Karima Palafox, militante pour un aménagement urbain plus inclusif et codirectrice de l’institut Palafox Associates.

« Supposons que vous êtes un promoteur immobilier important et que vous construisez 2000 unités de condos, 20 % devraient être des logements abordables. Le problème est que ce 20 % peut être au milieu de nulle part. (…) Et c’est souvent ce qui se produit. »

June Palafox, président et fondateur de la même organisation, renchérit : « Les plus démuni·e·s ont deux options : [elles et] ils vivent très loin, passent la majorité de leur temps et dépensent une grande part de leur salaire dans le trafic, ou bien [elles et] ils squattent. »

Les squatteurs et squatteuses, ces urbanistes en puissance? Financièrement parlant, squatter semble bien plus logique que d’accepter les relocalisations offertes. À simple titre d’exemple, le salaire minimum était de 512 pesos philippins (PHP) par jour en 2017[iv], soit environ 12 dollars canadiens. Un simple aller-retour du nord au sud de la ville coûte dans les 100 PHP, sans oublier les heures de transport que cela nécessite dans une mégapole où la congestion est telle que les véhicules ont une vitesse de croisière d’à peine 17 km/h[v] (Kawabata, 2008, page 9).

Ainsi, en acceptant de s’installer dans les relocalisations fournies par celles et ceux qui les évincent, c’est au moins 20 % du salaire quotidien d’un ouvrier ou d’une ouvrière qui est amputé… pour aller au travail.

« En fait, les squatteurs [et squatteuses] s’y connaissent davantage en urbanisme, car [elles et] ils veulent vivre près de leur lieu de travail, près des écoles que fréquentent leurs enfants, près de l’église, des hôpitaux et des centres d’achats. Ainsi, peut-être que les urbanistes, nos gouvernements et nos décideurs [et décideuses] peuvent apprendre des squatteurs et squatteuses, pour qui tout devrait se faire à pied, en vélo », ajoute June Palafox.

Et le Manila North Cemetery?

Bien que le décor de cet habitat soit pour le moins surprenant, un bidonville au sein du MNC est le reflet d’une réalité sociale omniprésente, à savoir un développement urbain qui se fait au détriment des populations les plus vulnérables. Ces dernières sont donc contraintes de trouver des solutions de rechange, quitte à vivre dans une grande précarité. Pourtant, ce cimetière semble souvent perçu par les médias et par une nouvelle vague de touristes comme un lieu à part, un lieu unique. Comme si ce bidonville, avec ses tombes, cachait que c’est, en fait, un bidonville comme les autres. Or, à Métro Manille, il existe des millions de squatteurs et squatteuses et autant d’histoires à raconter, à montrer. Et le décor devrait exposer la réalité de ces habitant·e·s plutôt que de l’occulter. 

*Métro Manille (ou Metro Manila) désigne la ville de Manille et ses agglomérations. Elle est aussi appelée NCR (National Capital Region).

[i] Juan Antonio Perez. 2014. « Philipinos on the move: Current Patterns and Factors of Internal Migration in the Philippines ». Présentation dans le cadre du Internal Migration Summit du 16 juin 2014.

[ii] Boquet, Yves. 2014. « Les défis de la gouvernance urbaine à Manille ». Bulletin de l’association des géographes français.

[iii] World Population Review. 2017. « Manila population 2018 ». En ligne. http://worldpopulationreview.com/world-cities/manila-population/.  

[iv] Department of Labor and Employment. 2018. « National Wages and Productivity Commission ». 28 mars. En ligne. http://www.nwpc.dole.gov.ph/pages/statistics/latest_wo.html.

[v] Kawabata, Yasuhiro et Yuriko Sakairi. 2008. « Republic of the Philippines, Metro Manila Interchange Connection ». Rapport commandé par le Philippines National Economic and Development Authority.

Bibliographie

1- Boquet, Yves. 2014. « Les défis de la gouvernance urbaine à Manille ». Bulletin de l’association des géographes français.

2-De Koninck, Rodolphe et Dominique Caouette. 2012. « Philippines : les stratégies migratoires ». Relations. Numéro 761, Décembre, 2012, p. 32–33 (en ligne. https://www.erudit.org/fr/revues/rel/2012-n761-rel0367/68020ac/)

3-Department of Labor and Employment. 2018. « National Wages and Productivity Commission ». 28 mars. En ligne. http://www.nwpc.dole.gov.ph/pages/statistics/latest_wo.html.

4- Entrevue réalisée avec June Palafox, de Palafox Associates, ville de Manille, juin 2016.

5- Entrevue réalisée avec Karima Palafox, de Palafox Associates, ville de Manille, juin 2016.

6- Entrevue réalisée avec Patrick Joson, de Fondo Manila, ville de Tagaytay, juillet 2016.

7- Kawabata, Yasuhiro et Yuriko Sakairi. 2008. « Republic of the Philippines, Metro Manila Interchange Connection ». Rapport commandé par le Philippines National Economic and Development Authority.

8- Ladrido, Portita. «What it’s like living inside Manila North Cemetery».  CNN Philippines. 4 décembre 2017. (http://cnnphilippines.com/life/culture/2017/10/30/living-inside-manila-north-cemetery.html)

9- Juan Antonio Perez. 2014. « Philipinos on the move: Current Patterns and Factors of Internal Migration in the Philippines ». Présentation dans le cadre du Internal Migration Summit du 16 juin 2014.

10- The Global Initiative for Economic, Social and Cultural Rights. 2016. « Human Rights Committee to consider the forced evictions in the Philippines ». En ligne. http://globalinitiative-escr.org/human-rights-committee-to-consider-case-of-forced-eviction-in-the-philippines/.

11- World Population Review. 2017. « Manila population 2018 ». En ligne. http://worldpopulationreview.com/world-cities/manila-population/

Extinction de voix de Marie-Ève Martel, un état des lieux des médias régionaux au Québec

Extinction de voix de Marie-Ève Martel, un état des lieux des médias régionaux au Québec

Malgré son bilan accablant de la presse régionale, Marie-Ève Martel,  journaliste fidèle à La Voix de l’Est, propose dans son essai une vision gorgée d’espoir pour la sauvegarde des journaux de proximité. Elle invite tout un chacun à se responsabiliser : journalistes, citoyen·ne·s, politicien·ne·s, acteurs et actrices économiques.

Le constat établi par Marie-Ève Martel n’est pas un scoop. Lire le titre et la quatrième de couverture de son essai pourrait inspirer une lassitude, tant le sujet est connu. Pourtant, Extinction de voix : plaidoyer pour la sauvegarde de l’information régionale  paru le 2 octobre 2018, appartient aux rares ouvrages à traiter de la presse régionale. Depuis plusieurs années au Québec, les fermetures de journaux font les manchettes et politicien·ne·s comme citoyen·ne·s regardent sans mot dire la lente et inévitable disparition des journalistes régionaux.

Au-delà de ses collègues, la journaliste de La Voix de l’Est entend sensibiliser tout le monde à l’importance du combat pour la sauvegarde des titres de presse régionaux. Le maintien des journaux locaux est une responsabilité commune, selon elle. Elle estime que l’information est un bien public et qu’il est de la responsabilité de toutes et tous de la valoriser et de protéger les titres de presse, régionaux et aussi nationaux. Il revient au gouvernement de protéger la liberté de presse, à la population de demander des médias plus forts, et à ces derniers de redéfinir leur mission et leurs valeurs.

Marie-Ève Martel reconnaît aisément qu’elle idéalise le métier, acceptant que ses pair·e·s et ami·e·s lui reprochent de voir le monde en rose. Elle leur rétorque pratiquer le journalisme qu’elle aime, nous a-t-elle précisé lors du lancement de son ouvrage à Montréal. Car c’est par passion qu’elle travaille au quotidien de Granby, mais aussi qu’elle fait cet état des lieux des médias régionaux.

 « Acteurs de changements »

Le mot « plaidoyer » a été bien choisi dans le sous-titre tant le ton de l’essai est engagé et résolu. Avant de dresser un état des lieux des titres régionaux, Marie-Ève Martel a en effet estimé crucial d’expliquer les différents rôles social, politique, démocratique, culturel, économique, mémoriel, humanitaire et utilitaire des journalistes de l’information locale.

À travers des exemples concrets et de nombreuses sources, elle explique qu’elles et ils donnent une voix aux inaudibles, surveillent les pouvoirs, sont les historien·ne·s de l’instant et une vitrine des petites entreprises locales, et aident à la formation d’une « opinion plus éclairée » ainsi qu’à la mobilisation autour de projets communs. L’information locale encourage indirectement les citoyen·ne·s à voter, défend-elle en s’appuyant de plusieurs sources et études. Elle a aussi une fonction d’agenda. Parmi le flot d’évènements, les journalistes sélectionnent ceux qui feront les nouvelles et ceux qui seront oubliés.

Lac-Mégantic, juillet 2013. Les médias ont été de véritables « partenaires » dans la reconstruction de la communauté, en tant que présence rassurante et porte-voix des élu·e·s, selon la citation[i] de Colette Roy-Laroche, alors mairesse de la ville. Un exemple qui démontre l’importance des médias régionaux.

 « Les journalistes sont des acteurs [et actrices] de changement, a-t-elle déclaré durant la soirée de lancement à Montréal. [Elles et ils sont] le miroir des communautés qu’[elles et] ils desservent » et des garants de leur identité, prône ainsi Marie-Ève Martel dans son ouvrage[ii]. Par son travail, la journaliste est convaincue de participer au sentiment d’inclusion de la population à la vie politique, économique et culturelle. Diminuer le nombre de journalistes en région, c’est diminuer l’esprit de communauté et faire en sorte que la population ne sait plus ce qui se passe là où elle vit, a-t-elle expliqué lors de son lancement à Montréal.

L’une des conséquences visibles et alarmantes de cette situation est l’affaiblissement de la couverture des conseils municipaux et autres instances démocratiques. Au Canada, elle aurait diminué de plus du tiers en dix ans, selon un rapport[iii] du Forum des politiques publiques intitulé Attention aux espaces vides — Quantification du déclin de la couverture médiatique au Canada publié le 2 septembre 2018. Une réalité qui menace la démocratie et favorise non seulement la méconnaissance des citoyen·ne·s quant aux actions des élu·e·s, mais aussi les manœuvres et abus de pouvoir.

Dérives journalistiques et entraves aux médias

Espoir et passion n’ont pas enlevé tout sens des réalités à Marie-Ève Martel. Avec presque une dizaine d’années passées dans le métier, elle n’a pu échapper aux restrictions budgétaires, aux différentes formes de complaisances et de pressions ou à la précarité. Cette expérience offre au lecteur un essai complet ponctué d’exemples concrets et précis, donnant ainsi un panorama du quotidien d’un·e journaliste régional·e.

Le chapitre consacré aux entraves aux médias permet de comprendre en détail comment elles peuvent être volontaires ou non, totalement arbitraires, administratives ou institutionnelles, commerciales, mais aussi médiatiques. Les journalistes de presse locale sont soumis·es aux mêmes diktats de rapidité, d’ubiquité et souffrent des mêmes pressions économiques que leurs collègues des grands médias.

Dans sa préface, le journaliste Michel Nadeau rappelle d’ailleurs que les médias ne garantissent pas la démocratie, ils y participent et la favorisent. La corruption et les échanges de services sont inévitables. Le nombre réduit de journalistes ainsi que la proximité des rédactions et des patron·ne·s de presse avec les différent·e·s acteurs et actrices économiques et politiques en région amènent régulièrement à travailler avec ses ami·e·s[iv].

À l’inverse, il existe aussi un rapport de force entre journalistes et responsables politiques. Les élu·e·s locaux et locales méconnaissent le travail des journalistes et estiment que leur travail est de rendre compte positivement des actions et de la ville. Pots-de-vin, pressions et censure en découlent. En témoigne l’expérience personnelle de Marie-Ève Martel, sans doute la plus marquante, tant la journaliste a été blessée : « Ce jour-là, j’ai eu mal à ma liberté de presse », a-t-elle écrit. En décembre 2013, les pressions du maire de Granby, soutenues par le vote des présents, ont fini par l’exclure d’une rencontre publique mensuelle avec les citoyens.

Parmi les autres exemples d’entraves et de dérives abordés dans l’essai : les problèmes d’accès à l’information, les censures injustifiées, les réglementations municipales, les manipulations par le financement, la méconnaissance des acteurs et actrices politiques et des acteurs et actrices privé·e·s vis-à-vis des médias et des journalistes, la corruption des patron·ne·s de presse, les conflits d’intérêts. Sans oublier un système législatif à revoir pour empêcher ces dérives, garantir la liberté de la presse, imposer une transparence des institutions, le libre accès aux informations et la protection des sources.

Car au-delà des journalistes et des titres de presse, ce sont les sources ainsi que les  informateurs et informatrices qui en pâtissent. Dans une importante partie du livre, la journaliste déplore en effet les attaques des acteurs et actrices politiques et commerciaux envers les sources. Ces dernières affaiblissent la confiance entre les journalistes et leurs informateurs et informatrices en plus d’effrayer les sources potentielles, pourtant cruciales.

L’attrait du web

Si dans le livre le progrès technologique et l’avènement d’Internet sont dépeints comme catalyseurs de la crise des médias, il a été démontré que cette dernière a débuté bien avant. La baisse de confiance de la population et la pression économique et politique opéraient déjà dans le secteur avant que les réseaux sociaux se démocratisent[v].

Selon les recensements de 2005 et de 2015 de Statistique Canada[vi], le nombre de journalistes a baissé de 10 % en 10 ans. En retirant Montréal des données, la diminution atteint 16 %, dénonce la journaliste. Les premiers touchés ont été les salles de nouvelles locales, mais aussi, et surtout, les correspondant·e·s et collaborateurs·trices basé·e·s dans les régions et travaillant pour les grands médias tels que Le Soleil.

D’après l’enquête NETendances 2017[vii] du Centre facilitant la recherche et l’innovation dans les organisations (CEFRIO), Internet serait le principal médium d’information pour 90 % des 18-34 ans. Le lectorat vieillit, les jeunes délaissent le format imprimé, entre autres à cause de la gratuité et de la rapidité de l’information produite et diffusée sur le web. Plus qu’Internet, ce sont les médias sociaux qui happent[viii] publicité et public, la consommation de l’information étant en grande mutation. « 43 % des adultes québécois consultent les nouvelles sur les médias sociaux », rapporte l’autrice[ix]. En 2017, les publicités fédérales sur Facebook et Twitter ont plus de triplé en un an pour atteindre 6,5 millions de dollars, quand seulement 1,9 million était versé aux quotidiens[x].

Comme le souligne Marie-Ève Martel, les titres régionaux souffrent d’une baisse d’intérêt du public. Attiré par les médias sociaux, dont les algorithmes contribuent à cibler les informations visibles et à conforter les croyances de chacun·e à travers des bulles informationnelles, un individu n’aura plus d’intérêt à payer pour une information qu’il peut obtenir gratuitement et qui le touchera plus. Cette migration dévalorise l’image des journalistes et de l’information traitée, mais aussi pousse de plus en plus à écrire pour attirer des lecteurs et lectrices et faire du profit. Cette quête du scoop et des titres racoleurs pousse à bâcler le travail journalistique et entraîne la publication de fausses nouvelles. Un phénomène encore aggravé par les médias numériques comme Google et Facebook[xi].

Que la population délaisse les journaux pour les médias numériques diminue l’attrait des annonceurs pour la presse[xii]. Moins il y a de lecteurs, moins il y a de consommateurs, moins la publicité rapporte[xiii]. La migration du public vers le numérique entraîne avec elle le marché de la publicité. La presse est le médium souffrant le plus de cette migration des annonceurs : entre 2005 et 2014, les revenus publicitaires des journaux quotidiens et communautaires canadiens ont baissé de 29,5 %, selon Médias d’info Canada[xiv].

Outre les acteurs privés et les lecteurs et lectrices, les gouvernements provincial et fédéral et autres instances démocratiques ont leur part de responsabilité dans la chute des revenus publicitaires. Municipalités, institutions et autres acteurs privés délaissent l’imprimé pour le numérique. Marie-Ève Martel rapporte que la publicité du gouvernement a baissé de plus du trois quarts dans les médias imprimés, alors qu’elle a triplé dans le secteur numérique.

La crise de la presse prend toute sa dimension lorsque l’on considère que la publicité représente 80 à 90 % des revenus de la presse écrite, rapporte la journaliste dans son ouvrage. L’étude du Forum des politiques publiques citée précédemment met en avant la coïncidence entre la fermeture des titres, la baisse de la couverture journalistique et la chute des revenus publicitaires et issus des abonnements.

« Comment espérer poursuivre la mission d’informer quand celle-ci est constamment compromise par les résultats financiers? », se demande[xv] Marie-Ève Martel en avouant que toutes les stratégies sont bonnes pour survivre. En effet, si le fondement du journalisme est d’informer la population, la variable économique a ajouté une dépendance supplémentaire au lectorat : il faut plaire pour vendre et survivre.

Quelles solutions?

Début 2018, le gouvernement de Justin Trudeau annonçait l’octroi de 50 millions de dollars sur cinq ans à la presse locale. Peu de détails ont été dévoilés, mais la Fédération nationale des communications (FNC-CSN) et la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) expliquaient dans un communiqué de février 2018 redouter que cet argent soit inaccessible aux médias les plus fragiles.

Une déception partagée par Marie-Ève Martel. Elle déplore aussi l’inaction du gouvernement fédéral dans la régulation des activités des GAFAM[xvi] qui engrangent les profits. Il manque une aide concrète pour soutenir les médias qui en ont besoin. Un soutien, ne serait-ce que temporaire, le temps que le titre trouve une solution à long terme. Mais sous quelle forme? 

Dure et exigeante, la journaliste de La Voix de l’Est estime aussi que les gouvernements fédéral et provincial doivent faire plus d’efforts quant à la publicité et la revalorisation de l’imprimé. Parmi les idées émises dans le dernier chapitre du livre, elle propose un fonds québécois des médias et un crédit d’impôt remboursable en fonction des coûts investis à la production de l’information, faisant des petites publications les égales des géants.

Les médias doivent aussi être les propres acteurs de leur sauvegarde. La presse régionale a besoin de retourner aux fondements du journalisme, loin de la seule recherche du profit. Ce serait pour elle un moyen de susciter l’intérêt populaire et donc de ramener les annonceurs privés et publics. En témoignent les collaborations internationales de journalistes telles que le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) qui a révélé les scandaleux Panama Papers en 2016 et les Paradise Papers l’année suivante.

Une partie importante des idées détaillées par Marie-Ève Martel pour aider la presse régionale et in extenso la presse dans sa totalité concerne l’éducation. Non seulement éduquer les citoyen·ne·s, mais aussi les autorités, maires et conseillers et conseillères au rôle des médias, à la communication avec les journalistes et au décèlement des vraies et des fausses nouvelles. Si de telles formations existent déjà (le programme Actufuté, des ateliers pour le 2e cycle du secondaire, ou les formations de la Fédération québécoise des municipalités [FQM]), elles doivent être démocratisées.

Une meilleure connaissance du rôle des médias et du travail des journalistes amène de meilleures relations avec les autres acteurs et actrices, ainsi qu’une plus grande confiance. Avec une telle valorisation, la qualité de l’information sera améliorée et la démocratie, mieux défendue. Tel est le plaidoyer de Marie-Ève Martel. La presse est nécessaire, clame-t-elle à travers cette recension détaillée avec révolte et espoir. Deux mots qui ont définitivement mû chacune de ses phrases.

CRÉDIT PHOTO: https://pixabay.com/fr/journaux-kiosque-journal-1654012/

[i] Martel, M.-E. 2018. Extinction de voix. Pages 34-35.  

[ii] Ibidi. Page 31

[iii] Forum des politiques publiques. 2018. Attention aux espaces vides — Quantification du déclin de la couverture médiatique au Canada. Paru le 2 septembre 2018.

[iv] Martel, M.-E. 2018. Extinction de voix. Page 89.

[v] Pour en savoir plus : lire sur le journalisme de marché et la marchandisation de l’information dépeints dans les travaux de Pierre Bourdieu et de Julia Cagé, notamment.

Bourdieu, P. 1997. Sur la télévision. Paris, Liber-Raisons d’agir.

Cagé, J. 2015. Sauver les médias. Capitalisme, financement participatif et démocratie. Paris, Seuil. Coll. La république des idées. 128 p.

[vi] Martel, M.-E. 2018. Extinction de voix. Annexe B, page 201.

[vii] CEFRIO. 25 juillet 2018. Enquête NETendances 2017. Lien consulté le 3 octobre 2018 < https://cefrio.qc.ca/fr/enquetes-et-donnees/netendances2017-fiches-gener…

[viii]       Cette migration impacte aussi l’État, qui récupère par l’argent en impôts et taxes que les GAFAM produisent pourtant au sein du pays.

[ix] Martel, M.-E. 2018 Extinction de voix. Page 65.

[x] Ibidi. Page 69.

[xi] Ibid. Pages 82-83. 

[xii] Cabrolié, S. 2009. « La double vente du journal quotidien ». Dans Vatin, F. (dir.). Évaluer et valoriser : une sociologie économique de la mesure. Toulouse, Presses universitaires du Mirail. Coll. Socio-logiques. 306 p.

[xiii] Débute alors un cercle des plus vicieux : la migration des annonceurs motivée par celle du public affaiblit les titres de presse. Ils ont de moins en moins d’argent pour fonctionner, payer leurs journalistes et l’information perd en qualité. Ce qui conforte le public dans son choix du numérique.

[xiv] Médias d’infos Canada. 2015. Page consultée le 19 octobre 2018 :  

<https://nmc-mic.ca/sites/default/files/Net%20Advertising%20Volume%20Repo…

[xv] Martel, M.-E. 2018. Extinction de voix. Page 71.

[xvi] GAFAM est un acronyme formé par les initiales des « géants du web » Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft.

Cet endroit dont il ne faut pas prononcer le nom

Cet endroit dont il ne faut pas prononcer le nom

Cellulaire à la main je compose ce numéro de téléphone qui me rend nerveuse à chaque fois que je le compose. Ça sonne.

– Allô.

– Ça fonctionne toujours pour toi pour demain soir?

– Ouais.

– Tu es sûr que ça ne dérangera personne?

– Non. Non. Promis. Sérieusement tu vas vivre une expérience hors du commun.

– OK. À demain.

– Salut!

Je viens de terminer ma conversation et mon cœur bat la chamade. Dans quoi me suis-je embarquée? Il y a tellement de choses que je peux compromettre en allant vivre cette expérience. Je peux me faire arrêter par la police ou ne pas en ressortir vivante.

Il est 22h00 et j’attends patiemment mon contact. Je l’attends à l’extérieur et on va se le dire, il fait vraiment noir et je ne me sens pas en sécurité. J’ai beau attendre patiemment, mais il est maintenant 22h15 et mon contact n’est toujours pas arrivé. A-t-il eu des ennuis? S’est-il fait arrêter? Ça y est, moi aussi je vais être dans la merde… Quelqu’un touche mon épaule. Qui est-ce? Ça y est je suis dans la merde. Quelqu’un vient m’attraper. « Hey! c’est moi! ». Je n’ai jamais eu aussi peur de toute ma vie. En me retournant, je vois mon contact qui rigole. Bien franchement, ce n’était pas drôle du tout. « Alors, prête à rentrer dans ce monde inconnu? ». Pour tout vous dire, oui je suis prête, mais peut-être pas à 100%.

On arrive alors devant cette grande bâtisse. Une vieille usine de textile abandonné. « Tu sais, ça fait au moins une cinquantaine d’années que cette usine est hors fonction, mais maintenant elle en a une nouvelle. Du moins jusqu’à temps que la ville décide de la jeter à terre. » Je lui demande alors comment on va rentrer là-dedans. Est-ce qu’il y a une entrée secrète? Mon contact me regarde comme si j’étais complètement stupide. Il doit commencer à croire que je crois un petit peu trop aux contes de fées. Quoi? Il y a peut-être une porte comme dans Narnia là-dedans! Quelle déception quand mon contact m’annonce qu’il n’y a aucune entrée secrète, mais qu’il faudra faire de l’escalade sur le mur de l’usine pour atteindre une des anciennes fenêtres. Pour votre information, l’entrée de la fenêtre est à environ cinq mètres du sol. Je regarde la fenêtre et puis le sol. C’est pas mal haut… « As-tu peur des hauteurs? » Oui et non… OK. Oui. Il sort alors une échelle rétractable de son sac. « On va grimper avec ça. C’est moins dangereux qu’avec une corde. » Je me sens tellement en sécurité maintenant…

Il grimpe en premier pour s’assurer que la voie est libre. Il me fait enfin signe pour que je grimpe à mon tour. L’échelle branle d’un côté et de l’autre, mais je réussis tout de même à grimper jusqu’à la fenêtre sans embûche. Une fois à l’intérieur, j’ai l’impression d’être dans un autre monde. Je vois des gens debout autour d’un feu dans une poubelle en train d’avoir de grande conversation. Il y a des matelas un peu partout et certaines personnes y dorment. Des graffitis couvrent les murs. On se croirait dans une galerie d’art que tout bon hipster voudrait fréquenter, mais en réalité je suis dans un squat. Attention! Je ne parle pas d’un squat que tout le monde connaît. Seuls les initié·e·s connaissent cet endroit.

Mon contact s’assure auprès du groupe que ma présence est la bienvenue. On m’invite à m’approcher du feu. Je peux alors voir le visage de ces individus. Certains visages n’ont pas encore traversé le cap de la vingtaine et d’autres semblent avoir atteint l’âge adulte. Je ne peux m’empêcher de demander à ces squatteurs et squatteuses ce qui les motive à vivre dans de vieux bâtiments abandonnés. En premier lieu, c’est le fait que ça ne le coûte rien de vivre ici. Ils n’ont pas de taxes ou d’électricité à payer. Un des squatteurs me répond que la société ne lui a rien donné et c’est pourquoi il ne l’aidera pas en retour en travaillant et en payant des impôts. En gros, on laisse de côté les normes institutionnalisées pour s’en créer de nouvelles au sein même du squat. Les normes qui sont valorisées au sein du groupe ne sont pas les mêmes que celles qu’on valorise au sein de notre société. Ces normes sont mises en place dans la mesure où elles sont seulement l’expression même d’une forte association à ce groupe. Bref, au sein du squat, une seule règle supplante toutes les autres : ne parle du squat à personne. N’oublie pas que c’est ta famille maintenant. Après que l’un des squatteurs m’ait appris cette règle, il me regarde droit dans les yeux. Que dois-je répondre? Je lui ai déjà dit que je ne nommerais en aucun cas la ville dans laquelle se retrouve le squat, donc je respecte en un sens la règle numéro un de l’endroit. Non?

Je ne peux alors m’empêcher de leur demander ce qui les a motivé·e·s à vivre dans un squat. Certain·e·s me répondent que c’était pour s’éloigner d’une vie qui ne leur convenait pas. L’un d’entre eux provient d’une famille très dysfonctionnelle où la mère partait des mois et ensuite elle revenait quelques semaines et repartait. « Ma mère était toujours saoule quand je la voyais. Elle nous criait après tout le temps quand elle revenait. Tsé, c’est mon père et ma grand-mère qui ont pris soin de tout le monde pendant qu’elle faisait le party on ne sait pas où. Moi, j’ai décidé de partir, parce que j’étais pu capable de vivre là-dedans. J’avais besoin de prendre l’air pis le squat est devenu ma nouvelle famille. » Un autre me parle que c’est la drogue qui l’a poussé à vivre dans la rue. « Le squat, c’est juste un endroit où je me sens en sécurité. Personne me juge parce que je prends de la dope. Pis la police peut pas me pogner icitte. »

Mon contact m’annonce que l’on doit partir. J’avais encore plein de questions qui me trottaient dans la tête. Avant de partir de chez moi, j’avais pris le temps de remplir mon sac de soupes en canne pour les donner au groupe à titre de remerciement pour leur accueil. « Tu peux revenir quand tu veux! » me répond l’un des squatteurs. Chacun·e me dit salut et me dit que si j’ai encore des questions, je peux passer n’importe quand. On se dirige alors vers la fenêtre. La foutue fenêtre à cinq mètres du sol…

Certes, ce fut une expérience hors du commun. Jamais de ma vie je n’aurais pensé rentrer dans un squat. Non ce n’est pas sale, non ces individus ne sont pas des criminel·le·s prêt·e·s à vous usurper tous vos biens. Elles et ils constituent seulement une petite société isolée du reste de la société, qui ne leur convient pas. Seulement, je vais vous demander une seule chose : ne dites à personne que je vous ai parlé de ce squat, parce que tout le monde va savoir que j’ai brisé la première règle du squat.  

ILLUSTRATION: Julien Posture 

Nous sommes des fantômes : entretien avec une femme sans statut

Nous sommes des fantômes : entretien avec une femme sans statut

« ¡Hubiera traido mi camara! J’aurais dû emmener ma caméra (1) pour envoyer des photos à ma famille! » Émerveillée par le panorama qu’elle observait de la petite embarcation sur un lac de l’Estrie, Rosa avait presque oublié la raison de sa présence sur ce bateau à huit heures du matin. Elle me racontait cet épisode avec son rire éclatant et contagieux. Je me demande encore si naviguer sur ce beau lac estrien fut une des rares occasions où Rosa a pu oublier sa condition de femme sans statut migratoire.      

Elle s’était levée avant l’aube afin d’arriver à six heures au métro Viau pour rencontrer son nouvel employeur et les 14 autres personnes, toutes immigrantes, avec qui elle travaillerait. À bord d’une camionnette, elles se sont rendues à un quai près de la ville de Sherbrooke. Ensuite, sur deux petites embarcations, les travailleuses et travailleurs ont traversé le lac en 45 minutes sans gilet de sauvetage. Ce n’est qu’une fois débarquée que Rosa a appris qu’elle arracherait des mauvaises herbes dans un champ de fraises toute la journée. C’était la première fois de sa vie — et la dernière m’affirmerait-elle plus tard —qu’elle faisait du travail agricole et ne savait pas comment s’y prendre. Elle se penchait en pliant légèrement ses genoux pour arracher les herbes. « Ne reste pas debout, baisse-toi et plie les genoux ou agenouille-toi. Sinon, tu ne pourras pas marcher demain », lui conseillait un de ses collègues. Rosa et deux autres femmes ne réussissaient pas à garder le rythme, mais deux travailleurs les aidaient en venant arracher des herbes dans leurs rangs de fraises. Rosa n’avait pas de chapeau et la source d’eau était beaucoup trop loin pour qu’elle puisse y remplir sa bouteille. Le soleil estival était accablant. J’ignore si Rosa a autant admiré le paysage pendant le voyage de retour, je n’ai pas osé le lui demander.

De retour au métro Viau, elle reçoit sa paye en argent comptant : 72$ pour 9 heures de travail. Un taux horaire de 8$ bien en dessous du salaire minimum qui, à l’époque, était de 9,90$. C’est sans compter que son temps de déplacement, pas moins de cinq heures, n’a pas été rémunéré. Rosa aura ces mots pour son employeur : «Te acepto el dinero pero me va a doler gastarlo. J’accepte l’argent, mais ça va me faire mal de le dépenser. Tu ne me reverras pas mais je dois te dire que me da vergüenza, j’ai honte que tu sois Hondurien et que tu exploites d’autres Honduriens et immigrants.» Pendant une semaine, fiévreuse à cause de l’insolation, pouvant à peine marcher ou s’asseoir, Rosa n’est pas sortie de chez elle.

À chaque fois que je la rencontre, Rosa est toujours impeccable. Ses cheveux rouge foncé bien coiffés, ses ongles toujours couverts de vernis. Nous nous sommes vues à une fête une fois et elle était très élégante. Lors d’une de nos rencontres, j’ai remarqué qu’elle avait appliqué un vernis blanc lustré sur ses ongles un peu longs et limés. « Je me fais la manucure moi-même, tu sais. J’aurais bien aimé suivre une formation pour devenir esthéticienne mais nous, les personnes sans statut, n’avons pas accès à l’éducation. Ni à la santé d’ailleurs. Somos fantasmas, no existimos. Nous sommes des fantômes, nous n’existons pas. »             

Rosa habite à Montréal depuis presque dix ans, deux ans en tant que requérante d’asile, puis presque 8 sans statut. Sa demande a été déboutée par la Commission de l’immigration et du statut de réfugié. Comme d’autres requérant·e·s d’asile dont la requête est refusée et dont la vie est en danger dans leur pays d’origine, elle est demeurée au Canada. Rosa me laisse entendre qu’elle a fui son pays en raison d’une relation conjugale violente. Je ne la questionne pas plus à ce sujet, je n’en vois pas la nécessité.


Depuis qu’elle vit à Montréal, Rosa a travaillé comme opératrice de machine à coudre et aide-ménagère. Sur la machine à coudre, Rosa s’éreintait treize ou quatorze heures par jour pour une rémunération horaire de 6 $. Ses employeurs étaient un couple de Salvadoriens. « Duele, ça fait mal, que ce soit des immigrants qui nous exploitent». Ni le très bas salaire ni les longues heures de travail n’ont incité Rosa à quitter cet emploi. C’est plutôt les insultes quotidiennes du patron qu’elle ne supportait plus. «À chaque occasion, il nous traitait, mes collègues et moi, toutes des femmes, de viboras, chismosas, mitoteras, holgazana, vipères, commères, mégères, paresseuses. Et il parlait toujours mal de mon pays. Mais moi j’ai du tempérament et je savais qu’un jour ou l’autre j’exploserais. Comme je dois éviter les ennuis, j’ai préféré quitter mon emploi. J’ai donné mon préavis de deux semaines à son épouse, car c’est elle qui m’avait embauchée. Je lui ai expliqué les raisons de mon départ et en ai profité pour lui dire que, siendo mujer, en tant que femme, elle ne devait pas permettre que son mari nous parle de la sorte.»         

Ce travail lui laissait peu de temps libre et encore moins d’énergie. De toute façon, elle sort peu. «Cambio siempre de camino cuando salgo de casa. Je change toujours de trajet quand je sors de la maison; j’ai peur d’être arrêtée par la police. En fait, quand je vois la police je change de trottoir. » Je m’intéresse maintenant à ses relations sociales :« ¿Tienes amigos? Tu as des amis? Oui, quelques amis », puis elle se corrige aussitôt.  « Plus que des amis j’ai des connaissances. Elles ne sont pas au courant de mon statut, on ne sait jamais. » Le dimanche, Rosa sort pour aller à la messe. De temps à autre, étant membre de quelques associations communautaires, elle va à des fêtes quand son travail du moment le lui permet et quand il lui reste de la force. « Ça me fait sortir de la maison et ça me permet de rencontrer des gens. » Parfois, elle participe à des assemblées où l’on discute de stratégies à suivre pour arrêter les déportations et régulariser les personnes sans statut, mais elle se demande si elle continuera à y aller. « Dernièrement, j’ai appris qu’une femme sans enfants mineurs, comme moi, a peu de chances d’obtenir un statut pour considérations d’ordre humanitaire. Entonces, ¿de qué sirve seguir luchando? Alors, à quoi ça sert de continuer à lutter? » 

Depuis quelques années, Rosa fait des ménages. Elle préfère cet emploi à celui d’opératrice de machine à coudre car elle est plus autonome dans son travail, ses client·e·s lui font confiance et lui donnent les clés de leur domicile. Elle travaille 3 ou 4 jours par semaine ; elle est trop fatiguée pour travailler davantage. Même si ce travail lui convient, il n’est pas sans risque. « Une fois, je suis tombée sur le ventre chez des clients et me suis fait très mal. Une chance qu’ils n’étaient pas là. Ils auraient insisté pour appeler l’ambulance ou m’accompagner à une clinique, ce qui m’aurait peut-être obligée à leur dévoiler ma situation. » 

Rosa est perpétuellement stressée. Récemment, une amie — ou plutôt une connaissance — qui voulait l’aider à se procurer des médicaments lui avait donné rendez-vous à l’entrée d’une pharmacie. Quand Rosa est arrivée, la police procédait à l’arrestation de deux jeunes hommes à l’endroit prévu pour leur rencontre. « J’ai hésité entre rebrousser chemin et partir, puis je me suis fait violence pour entrer. Car c’est très compliqué pour nous d’acheter des médicaments, tu sais? J’ai déjà eu un problème dans une pharmacie. Après ma chute en faisant du ménage, j’avais une inflammation et faisais de la fièvre. Un médecin m’avait prescrit des médicaments et je m’étais rendue dans une pharmacie. J’ai dit à la technicienne qui m’a servie que je n’avais pas ma carte de la RAMQ car je l’avais oubliée chez moi. Elle ne voulait pas me vendre les médicaments même si j’étais prête à payer le plein prix. J’ai insisté avec mes rudiments de français en lui expliquant que j’étais vraiment malade. Devant son refus, je lui ai demandé de me redonner ma prescription, mais elle n’a pas voulu. Plusieurs personnes ont été témoins de la scène car elles attendaient leur tour derrière moi. Je me suis sentie vraiment humiliée. La technicienne est allée parler à un homme qui semblait être son chef. Ces quelques minutes angoissantes m’ont semblé une éternité. Appelleraient-ils la police? Devrais-je sortir en courant? Finalement, le pharmacien m’a appelée et après m’avoir posé d’innombrables questions il m’a finalement vendu les médicaments. Depuis cet épisode, je ne suis plus retournée dans une pharmacie pour acheter des médicaments. Je demande à mes connaissances qui voyagent dans mon pays de m’apporter des anti-inflammatoires en prétextant qu’ici les médecins n’en prescrivent pas à moins qu’on ne soit très malade. C’est comme ça quand on est sans statut, on doit développer toutes sortes de stratagèmes pour occulter notre condition. Et les anti-inflammatoires c’est une inquiétude constante, car je dois en prendre régulièrement. »

Après mon entretien avec Rosa, j’ai pensé à ma mère. Femme immigrante espagnole de classe ouvrière, qui tout comme Rosa, a travaillé comme opératrice de machine à coudre et comme aide-ménagère. Deux métiers traditionnellement féminins et, par conséquent, peu valorisés et sous-payés. Mais les similitudes s’arrêtent là. Ma mère a toujours été payée au moins au salaire minimum, elle a pu se faire soigner et apprendre le français sans payer dans des institutions publiques. Elle n’a jamais eu peur dans une pharmacie, craint la police ou vécu dans la peur angoissante d’être déportée.

Nous les femmes ne connaissons que trop bien la peur el miedo. La peur quand des hommes marchent derrière nous en nous insultant, la peur quand des hommes nous suivent la nuit, près de notre domicile, dans des lieux mal éclairés ou isolés, la peur d’être violée. Si nous ne saisissons pas toutes en profondeur ce que signifie vivre sans statut nous comprenons la peur. Cette condition commune ne pourrait-elle pas ouvrir la porte à une solidarité concrète envers les femmes sans statut?

En attendant, et pour trouver l’équilibre, je réfléchis souvent au bonheur. Le sociologue Zygmunt Bauman (2) nous rappelle que pour le poète allemand Goethe le bonheur consiste à surmonter les problèmes. Vivre des journées heureuses et emplies de plaisirs équivaudrait à mener une vie ennuyeuse et sans buts. Bauman nous suggère donc de concevoir notre vie comme une longue lutte. Je me demande ce que Rosa penserait de tout ça.

  1. L’entretien a été réalisé en espagnol, langue de l’interviewée et langue maternelle de l’autrice du feuilleton.
     
  2. Al Jazeera, (2016). « Zygmunt Bauman: Behind the world’s ‘crisis of humanity’» https://www.aljazeera.com/programmes/talktojazeera/2016/07/zygmunt-bauman-world-crisis-humanity-160722085342260.html

CRÉDIT PHOTO:  Collectif des femmes sans statut – https://www.facebook.com/Collectif-des-femmes-sans-statuts-Non-Status-Womens-Collective-359117424442117/ 

L’impérialisme canadien : par-delà le développement et le multiculturalisme (2/2)

L’impérialisme canadien : par-delà le développement et le multiculturalisme (2/2)

Le présent article suit un premier texte sur l’« impérialisme canadien ». Dans ce deuxième volet, nous aborderons les agissements des multinationales canadiennes qui bénéficient de l’aide du gouvernement sous forme d’interventions militaires ou d’aide au développement, à l’extérieur du pays[i]. Enfin, nous aborderons, en guise de conclusion, l’immigration comme part entière des dynamiques néocoloniales qui participent à la constitution des rapports de pouvoir nord-sud. Nous voudrions ainsi donner lieu à une « critique idéologique » du Canada, au sens que lui donne le philosophe Slavoj Zizek[ii].

L’impérialisme canadien dans le monde

Même si les pays du Nord continuent de vanter la mondialisation et le néolibéralisme comme un bienfait incontestable et un synonyme de liberté et de démocratie, leurs conséquences sur les pays du Sud sont désastreuses. La dette du tiers monde aurait augmenté de 580 milliards en 1980 à 2,4 trillions en 2002[iii]. Selon une autre source, cette dette était de près de 5 trillions en 2012[iv]. Cet argent avait été soi-disant prêté au nom du développement, mais aujourd’hui, la plupart des pays du Sud ne font que payer les intérêts de cette dette, sans espoir de rembourser le reste, et ce, en dépit des ajustements structurels imposés par le FMI, comme si, après la vague des indépendances qui avait suivi la Seconde Guerre mondiale, les prêts avaient été une manière de recoloniser les pays du Sud. Encore aujourd’hui, par les intérêts payés, la dette est même devenue une source de revenus pour les pays riches plutôt qu’un fardeau, contrairement à ce que certains voudraient entendre. Enfin, ces intérêts ont permis aux pays du Nord de toucher de nombreuses fois les montants prêtés au départ, ce qui fait que l’abolition de la dette ne coûterait au fond rien. C’est sans parler des accords de libre-échange qui contraignent les pays à ouvrir leurs économies désavantagées par rapport à celles des pays du Nord et à vendre des matières premières, seule production exportable, afin d’obtenir les devises étrangères pour le service de la dette[v]. En fait, c’est comme si les pays endettés devaient payer un loyer pour vivre chez eux. L’aide au développement, en comparaison, constitue une fraction de ce qui est payé en intérêts. En effet, en 2004, 370 milliards de dollars US avaient été payés par les pays du Sud pour service la dette et seulement 80 milliards avaient été reçus en aide au développement (généralement sous forme de prêts)[vi]. Nous aborderons ultérieurement comment la plus grande partie de l’aide ne se rend même pas aux populations dans le besoin, mais revient aux pays donateurs grâce aux tentacules de sa bureaucratie, de ses ONG, de ses entreprises, de ses consultants, etc. Beaucoup d’argent a aussi été dépensé pour la sécurité du personnel canadien sur place, grâce à des entreprises de sécurité privée comme Garda. Cette compagnie de sécurité privée, la plus importante au Canada, a fait fortune en Iraq. En 2010, il y avait 1800 membres de son personnel en Iraq et en Afghanistan pour protéger les diplomates, les travailleurs et travailleuses de l’aide et les entreprises[vii]. Au regard des scandales qui ont éclaté autour de l’entreprise de sécurité privée Blackwater, cette petite armée privée, dont les activités ont été entourées d’affaires nébuleuses et qui a bénéficié d’une certaine immunité, reste inquiétante[viii].Garda s’était d’ailleurs attiré des ennuis avec le gouvernement afghan en 2012 pour une histoire de trafic d’armes alors que l’entreprise avait déjà fort mauvaise réputation[ix]. Les activités d’entreprises comme Blackwater et Garda s’intègrent dans ce que Robert Young Pelton appelle la « privatisation de la guerre contre le terrorisme[x] ».

De plus, de manière plus générale, l’absence de barrière pour l’entrée du capital étranger dans les pays du Sud favorise l’accaparement des terres et des ressources naturelles. Les paysan·ne·s se voient ainsi chassé·e·s de leurs terres pour s’ajouter au rang des travailleurs et des travailleuses exploité·e·s dans les bidonvilles grandissants, réduit·e·s à l’esclavage du salariat. Aussi, les mesures d’austérité imposées aux gouvernements par le Fonds monétaire international (FMI) rendent ceux-ci incapables de protéger leurs populations. En fait, les élites des pays du Sud sont très souvent « éduquées » en occident et alliées aux multinationales contre leur propre population. D’ailleurs, les gouvernements qui ne sont pas du côté du Capital finissent très souvent par être délogés par les puissances impérialistes. C’est ce dont rend compte le cas récent du Honduras, où un coup d’État a été orchestré avec le soutien des États-Unis et du Canada, sans parler du cas du Chili de 1973, de celui du Guatemala de 1954, ou encore de l’exemple de l’Iran de 1955. Des tentatives de coup d’État contre le gouvernement vénézuélien ont aussi marqué l’histoire récente[xi].

Comme nous le disions antérieurement, l’impérialisme canadien intervient aussi grâce à son influence au sein des institutions de Bretton Woods et les ajustements structurels ont été soutenus par l’ACDI, le ministère des Finances et le ministère des Affaires étrangères pour faciliter l’expansion de son capital. D’ailleurs, vers la fin des années 1980, le Canada avait été choisi pour mener les ajustements structurels en Guyane[xii]. Ces politiques ont été défendues au nom de la « stabilité macroéconomique » et visaient aussi à « éduquer » les pays du Sud. À cet égard, de 2004 à 2010, l’ACDI avait financé un programme de 1,5 million de dollars en collaboration avec l’Université nationale autonome du Honduras afin de faciliter la mise en œuvre du système d’ajustements structurels[xiii]. Pourrait-on parler d’intellectuel·le·s « subalternes »[xiv] au service de l’impérialisme ? Ces questions sont très importantes et sont aussi liées aux questions de l’impérialisme culturel concernant, entre autres, l’immigration et la formation d’élites transnationales, dont nous traiterons ultérieurement dans ce texte. Quoi qu’il en soit, est-ce vraiment étonnant que le Canada ait soutenu les auteurs du coup d’État du 28 juin 2009 ? C’est à cette occasion qu’on avait « puni » le progressiste Manuel Zelaya pour avoir tenté de réviser à la hausse le salaire minimum, d’établir un moratoire contre les concessions minières et de nationaliser certaines parties du secteur de l’énergie. Zelaya aura aussi payé cher son rapprochement avec le gouvernement d’Hugo Chavez et d’Alianza Bolivariana para los Pueblos de Nuestra América (ALBA)[xv]. Dans les quelques mois qui ont suivi le coup, de nombreux opposants au nouveau régime ont été assassinés, torturés et détenus arbitrairement. Des manifestant·e·s ont été battu·e·s, gazé·e·s et parfois abattu·e·s. Les bureaux des organisations et des médias qui critiquaient le gouvernement ont été contraints de fermer leurs portes. Le Canada n’a jamais dénoncé ces incidents[xvi]. On retrouve une situation similaire au Guatemala, dont le gouvernement d’extrême droite, ayant été mêlé à des crimes génocidaires dans les 1980, reçoit toujours le soutien du Canada. Les années 2000 ont été caractérisées par une reconcentration de la propriété terrienne, la recrudescence des avoirs liés au narcotrafic, la production de cultures d’exportation massive, comme celles de la canne à sucre, de la palme et de la banane. Le pays est plus récemment devenu un lieu de passage incontournable pour les narcotiques, à un tel point que les élites locales nouent des alliances avec les trafiquants comme avec les multinationales. Cela renforce l’idée selon laquelle l’État, en contexte néolibéral, devient le valet du Capital et de son expansion sous toutes ses formes. Les élites locales y ont ainsi trouvé leur compte. Aussi, les activités minières sont en pleine expansion et l’eau a été privatisée. Des infrastructures ont aussi été mises sur pied pour faciliter le transport des marchandises, et ce, au détriment de la population, qui s’enlise dans une pauvreté encore plus totale, en plus de subir une répression violente aux mains de 15 000 policiers et policières et 60 000 membres d’agences de sécurité privée et de « guardias blancas », des paramilitaires[xvii].

Nous aborderons maintenant plus en détail le caractère impérialiste de la politique étrangère canadienne. En fait, pour maintenir l’hégémonie canadienne, Affaires mondiales Canada (et anciennement l’ACDI) a travaillé pour défendre les intérêts de la classe capitaliste, et ce, avec d’autant plus de vigueur après le 11 septembre 2001. Klassen fait aussi état d’une augmentation du budget de l’ACDI peu avant sa dissolution, qui est passé de 2,6 milliards de dollars pour l’exercice 2000-2001 à 4,23 milliards pour l’exercice 2006-2007.[xviii] L’ACDI, créé en 1968, a toutefois fusionné avec le ministère des Affaires étrangères, sous le gouvernement Harper, en 2013. Quoi qu’il en soit, cette hausse de budget aurait permis d’étendre ses opérations en Haïti et en Afghanistan, deux pays caractérisés par des interventions militaires canadiennes. Il existe donc un lien étroit entre les interventions militaires du Canada et ses projets de « développement ».  En effet, depuis le 11 septembre, l’aide au développement a été de plus en plus associée à des objectifs militaires et géopolitiques. De plus, cette aide est aussi utilisée à des fins de « soft power » là où sévissent les minières et les pratiques extractivistes « nationalistes ». Les mêmes objectifs sont aussi atteints par des ententes de nature commerciale.  Depuis 2007, le Canada a signé des accords de protection des investissements étrangers avec le Bahreïn, la Chine, l’Inde, la Jordanie, le Kuwait, la Lettonie, Madagascar, le Mali, le Pérou, la Roumanie, le Sénégal et la Tanzanie ainsi que des accords de libre-échange avec la Colombie, le Honduras, la Jordanie, le Panama, le Pérou et l’Union européenne, accentuant ainsi la dérégulation du capital. De manière plus inquiétante, le Canada a aussi cherché à accroître ses ventes d’armes[xix]. Il va sans dire que les dépenses militaires ont également augmenté et devraient atteindre 30 milliards de dollars pour l’exercice 2027-2028, alors qu’elles n’atteignaient que 12,8 milliards en 2005 [xx]. Le Canada a par ailleurs également soutenu les interventions militaires en Haïti (en 2004 et en 2010), en Afghanistan (en 2001), en Serbie (1999), en Somalie (1994), en Iraq (en 1991 et en 2003) et en Libye (2011). Cela indique une militarisation croissante des interventions du Canada. L’armée a ainsi gagné plus d’autonomie et l’idéologie militariste, qui doit beaucoup au gouvernement Harper, s’est de plus en plus infiltrée dans la société canadienne, et ce, bien sûr, au service du Capital[xxi]. Klassen précise qu’il ne s’agit ni de la stratégie d’un gouvernement de passage au pouvoir ni le résultat de pression des États-Unis ; ce sont les intérêts une bourgeoisie tout à fait canadienne qui ont été défendus. Klassen décrit plus longuement les exemples de l’Afghanistan et d’Haïti.

L’impérialisme canadien en Afghanistan

À l’occasion de la guerre en Afghanistan, même si les objectifs mis de l’avant par le discours officiel laissaient entendre que l’intervention militaire de l’OTAN avait pour but d’amener la démocratie et de libérer les femmes, déclaration dont Francis Dupuis-Déri critique d’ailleurs le caractère phallocratique dans L’Éthique du vampire[xxii]l’occupation du pays d’Asie centrale avait véritablement pour objectif la défense des intérêts des multinationales canadiennes et de leur transnationalisation. La coalition menée par les États-Unis s’était alliée sur le terrain à l’Alliance du Nord, avec à sa tête le seigneur de guerre Abdur Rachid Dostum, pourtant coupable de crimes graves[xxiii]. L’invasion elle-même a duré deux mois et a réussi à faire fuir le gouvernement taliban dans les régions tribales du Pakistan voisin. Durant les opérations, de nombreux civils ont perdu la vie et les conséquences ont été désastreuses pour l’ensemble de la population du pays.[xxiv] Les États-Unis, le Canada et le reste des pays de l’OTAN ont par la suite œuvré à l’installation du gouvernement d’Hamid Karzai, constitué de quelques seigneurs de guerres dont les milices avaient combattu les talibans. Les intérêts et les structures de commandements des membres du nouveau gouvernement ont par la suite été incorporés dans l’armée et la police. La mise sur pied de ces deux forces de l’ordre avec l’aide des pays de l’occupation a donc reproduit dans ses structures les tensions sectaires et ethniques qui minaient depuis des décennies la stabilité du fragile État afghan dans le nouveau système politique. Pour ce qui est du modèle de développement imposé, il s’agissait d’un néolibéralisme pur et dur, et donc, de la privatisation des services gouvernementaux et de la dérégulation du marché. Comme nous le disions, le secteur de la sécurité a été pris d’assaut par les entreprises étrangères, ce qui n’est pas mince, la question de la privatisation de la guerre en Afghanistan représentant un exemple extrême de la dérégulation néolibérale et de privatisation des services, mais aussi le secteur de l’énergie et de la construction[xxv]. Les pays donateurs contrôlaient aussi la manière dont l’argent était utilisé et les fonds revenait en majorité dans les pays du Nord par la voie des ONG étrangères, des salaires des consultant·e·s, des services de sécurité ou par les profits des multinationales qui accaparaient le marché afghan[xxvi]. Il ne faut pas oublier tous les incidents de torture aux mains des forces de l’occupation qui ont été rapportés par diverses organisations.[xxvii] Aussi, le Canada a été très impliqué dans la construction de l’État fantoche afghan. Le gouvernement fédéral aurait même écrit certains discours du président ! Il a aussi travaillé en collaboration avec des personnalités politiques peu recommandables et des chefs de milices coupables de trafic de drogues et de torture, dont Gul Agha Sherzai (à qui le Canada avait octroyé des contrats de « sécurité »), Asadullah Khalid, Rahmatullah Raufi, Tooryalai Wesa, Abdul Raziq et Ahmed Wali Karzai, frère du président, trafiquant de drogues notoire qui travaillait pour la CIA. Qui plus est, les projets d’infrastructures de l’ACDI ont été menés de manière à encourager la corruption, à coups de pots de vin et d’alliances avec des brigands. Par exemple, les 50 millions de dollars dépensés auprès de SNC-Lavalin pour reconstruire le barrage Dahla et le système d’irrigation n’ont servi à rien : la structure résultant des travaux bâclés ne peut absolument rien irriguer. L’entreprise semble avoir profité de l’opportunité de capturer des fonds publics sans se soucier de satisfaire aux besoins d’une population qui avait peu de moyens de résister puisque l’armée se portait avant tout à la défense du capital étranger. Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Cette expérience de développement manqué démontre un manque de considération pour la population locale ainsi qu’un manque de recherche pour réellement comprendre les dynamiques de la société afghane. Le fait qu’on donne aussi facilement à des brigands et à des tyrans locaux, vraisemblablement parce qu’ils semblent les plus à même de contrôler un territoire donné et sa population, démontre aussi qu’on ne se préoccupe que très peu d’aider les afghan·e·s. À cet égard, nous avions abordé une question pertinente dans notre article sur le conflit en République centrafricaine. En effet, le professeur Modeste Mbatalla soulignait comment il était difficile pour les chercheurs et chercheuses de recevoir du financement pour aller étudier sur place les conflits, ce qui serait pourtant profitable, même pour les impérialistes[xxviii]. Malheureusement, il semble qu’on préfère injecter de grosses sommes d’argent des contribuables sur des interventions musclées et des quasi-dons à des entreprises qui exécutent des travaux exécrables. Serait-ce un autre moyen pour l’État de servir les multinationales ? Cependant, fait intéressant, en Afghanistan, les entreprises canadiennes ont bel et bien commencé à exploiter les réserves minières du pays, et ce, sans trop de problèmes « techniques », semble-t-il[xxix]. Enfin, selon les sources citées par Klassen, les soldat·e·s canadien·ne·s auraient eu un comportement ouvertement raciste. Les afghan·e·s, de leur côté sont devenu·e·s de plus en plus hostiles aux Canadien·ne·s, surtout depuis qu’ont eu lieu les nombreux décès « accidentels » de civils[xxx]. En effet, les forces de l’occupation de l’OTAN et les soldat·e·s canadien·ne·s se sont rendu·e·s coupables de meurtres, souvent involontaires, quelques fois peut-être pas. Le 14 mars 2006, des soldat·e·s canadien·ne·s ont tué le chauffeur de taxi Nasrat Ghali[xxxi]. Le 22 août de la même année, c’est un garçon de dix ans qu’ils ont assassiné sur une motocyclette[xxxii] et, quelques mois plus tard, un homme de 90 ans[xxxiii]. En 2008, ils ont tué une fille de 4 ans et son petit frère de deux ans[xxxiv], trois enfants encore en février 2009[xxxv] et une autre jeune fille la même année[xxxvi]. Ce ne sont là que quelques exemples cités dans les médias[xxxvii]. Il y a fort à parier que beaucoup d’incidents beaucoup plus graves ont pu être dissimulés par les forces impérialistes en Afghanistan, pays évidemment difficile d’accès pour les journalistes. Il faut en conclure qu’il est fort probable que la majorité des crimes n’ont pas été documentés.

L’impérialisme canadien en Haïti

L’autre cas abordé par monsieur Klassen est celui d’Haïti. En 2004, le gouvernement démocratique de Jean-Bertrand Aristide, un prêtre progressiste, proche de la théologie de la libération et élu démocratiquement, a été renversé avec la complicité des États-Unis, de la France et du Canada, pour être remplacé par Gérard Latortue, un homme d’affaires vivant en Floride. L’arrivée au pouvoir de ce dernier a donné lieu à une forte répression des couches pauvres de la population et même à l’assassinat de nombre de ses opposants, entre autres crimes contre l’humanité. C’était la deuxième fois qu’on contraignait Aristide à quitter le pouvoir. En effet, ses politiques en faveur des plus démuni·e·s avaient déjà mené à sa déposition en 1991 et le gouvernement qui l’avait remplacé avait été responsable d’exactions, dont, entre 1991 et 1994, la mort d’au moins 5000 personnes, dont plusieurs ont perdu la vie aux mains du Front révolutionnaire armé pour le progrès d’Haïti, un escadron de la mort soutenu par la CIA. Aristide a été réélu en 1994 et a tenté de tenir tête aux États-Unis ; il avait alors refusé de céder aux ajustements structurels exigés, sans trop de succès. Malheureusement, la population haïtienne avait continué de servir de main-d’œuvre bon marché. Quelque 16 ans plus tard, en 2010, après que l’île ait été frappée par un tremblement de terre, l’aide a été promise au pays en grande quantité. Cela dit, le véritable objectif de cette « aide » s’est avéré être de faciliter l’entrée massive de capitaux étrangers. Ainsi, Haïti est presque entièrement passé sous le contrôle des États-Unis et du Canada. Tous les aéroports et tous les ports ont été pris en charge par l’armée étatsunienne. Par contre, en ce qui concerne l’aide promise, des 5,3 milliards de dollars qui avaient été promis, seulement 1,28 milliard arriva en Haïti et selon ce qui est rapporté dans le livre de Klassen, à peu près rien n’a été réellement dépensé pour la reconstruction[xxxviii]. Presque tout l’argent a été octroyé pour des contrats avec des entreprises étatsuniennes et les autres donateurs ont presque tous donné à leurs propres ONG. Klassen explique la situation en rapportant les propos de Justin Podur : 

« Le tremblement de terre a consolidé ce que le chercheur canadien Justin Podur (2012) appelle la “nouvelle dictature” en Haïti : des structures de domination et d’exploitation qui assurent la subordination du pouvoir aux intérêts économiques et politiques des élites nationales et étrangères. Au sein de ces structures, il n’y a que très peu d’espace pour un pouvoir populaire. Les soldat[·e·]s étrangers[·ères] imposent leur ordre grâce à des agences de sécurité locales. Des ONG internationales assurent les services essentiels pour la survie [de la misère]. Les élections sont corrompues par la répression politique et les transnationales mènent leurs activités sans aucune restriction[xxxix]. »

En ce qui concerne cette « nouvelle dictature », Klassen affirme que le Canada n’était ni servile des intérêts étatsuniens ni totalement dévoué à la « cause » humanitaire. Selon lui, le Canada aurait suivi son propre programme politique, minant d’abord le gouvernement Aristide dans le début des années 2000 et participant par la suite à la déstabilisation orchestrée par l’Oncle Sam, en finançant des ONG qui ont éventuellement soutenu le coup d’État[xl]. Enfin, le Canada aurait aussi participé à la planification logistique du coup d’État[xli]. Ce sont même des commandos canadiens qui auraient assuré la sécurité de l’aéroport pour la séquestration d’Aristide et près de 500 soldat·e·s ont été envoyé·e·s au lendemain du coup[xlii]. Par la suite, le Canada a aidé, en collaboration avec l’agent de la GRC Davis Beer, à la tête de la police civile de l’ONU, en y intégrant les forces paramilitaires putschistes. L’ACDI aurait consacré des dizaines de millions de dollars à ce projet. Gilden Activewear, une entreprise de Montréal, est l’une des nombreuses entreprises canadiennes qui ont pu profiter de la situation pour exploiter la main-d’œuvre bon marché d’Haïti. Le Canada aurait également voulu que ses entreprises contrôlent les secteurs de l’électricité, de l’agriculture, des technologies de l’information, des technologies médicales, du transport et même du tourisme[xliii]. Le même scénario s’est essentiellement répété après le tremblement de terre de 2010 sous la forme de ce que Naomi Klein a appelé le « capitalisme du désastre[xliv] ».

En Colombie, les activités des minières canadiennes ont été associées avec la violence aux mains des paramilitaires, qui seraient responsables, au regard des statistiques fournies dans l’ouvrage de Gordon, de beaucoup plus d’incidents de violence que les guérillas, FARC et ELN combinées. Ces paramilitaires sont intiment liés à l’armée colombienne et ont été impliqués dans l’assassinat de milliers de syndicalistes et de militant·e·s des mouvements sociaux. Dans les années 1980, ces forces officieuses avaient commis un génocide politique contre l’union patriotique, un parti progressiste fondé par les FARC qui cherchait à intégrer la politique parlementaire[xlv]. Cela n’a rien d’exceptionnel, car le système électoral colombien, tout au long de l’histoire de la nation turbulente, a été perturbé par des menaces de mort, des assassinats, de la fraude, des achats de votes, du financement illégal et ainsi de suite. En comparaison, le gouvernement vénézuélien de Chavez, critiqué par les puissances impérialistes comme dictatorial, avait des pratiques plus transparentes, en plus d’avoir été réélu 13 fois en 14 ans[xlvi]. Pourtant, c’est la Colombie que Harper avait encensée en 2007, la décrivant comme un « allié » dans la région[xlvii]. Ce n’est par hasard que le Canada a affiché hostilité et méfiance envers le gouvernement de Chavez, surveillant les activités d’aide au développement de ce dernier dans les Caraïbes et en Amérique latine, cette dernière minant l’emprise du Canada sur certaines économies de la région, dont Haïti. Les médias canadiens ont aussi participé à donner une image déformée de la gauche latino-américaine et de Hugo Chavez, le décrivant avant tout comme un dangereux dictateur[xlviii].

Conclusion : immigration et dynamiques impérialistes

Dans la précédente section et la première partie de cet article, nous avons tenté de synthétiser certaines idées importantes des écrits de Jerome Klassen et de Todd Gordon sur l’idée d’impérialisme canadien. Nous avons tenté de le faire, comme nous le disions dans notre introduction, en adoptant l’approche de Slavoj Zizek en ce qui concerne l’idéologie comme « fantasme inconscient qui structure la réalité sociale[xlix] ». Nous avons fait cette synthèse en deux parties, la première sur la formation de l’impérialisme canadien et la deuxième, sur ses agissements à l’étranger. Enfin, pour conclure, nous voudrions aborder brièvement l’immigration, qui revêt aussi beaucoup d’importance, du point de vue de l’idéologie. En effet, ceux et celles qui immigrent doivent avoir un fantasme assez précis pour venir de leur plein gré se faire coloniser au Canada. Un tel fantasme pourrait rejoindre ce « complexe d’infériorité » du colonisé dont parlait Frantz Fanon[l] et le rêve ou, devrions-nous dire, le fantasme américain.

 À cet égard, Todd Gordon décrit tout de même brièvement dans son livre le rôle joué par l’immigration dans les dynamiques impérialistes qui caractérisent le Canada. Il souligne que, même si la main-d’œuvre immigrante est de plus en plus importante et cruciale pour certains secteurs de l’économie, surtout dans les grandes villes, il est de plus en plus difficile pour ces travailleurs et travailleuses et leur famille d’obtenir un statut permanent au Canada. Cela est sans compter les immigrants illégaux, qui n’ont aucun droit, ou les travailleurs et travailleuses temporaires, surtout dans le secteur agricole. Dans le cas de cette dernière catégorie, même si ces hommes et ces femmes ont légalement été amené·e·s à travailler au Canada, il leur est impossible de devenir citoyen·ne·s, de se syndiquer ou d’avoir accès aux services sociaux. Il va sans dire que les travailleurs et travailleuses de couleur gagnent en moyenne moins que les travailleurs et travailleuses de couleur blanche[li]. Ces exploité·e·s viennent s’ajouter aux Autochtones comme main d’œuvre moins fortunée et exploitée. Toutefois, à la différence des Autochtones, il leur est possible au cours des différentes étapes de sélection de recevoir une certaine éducation idéologique. Les immigrant·e·s sont donc initié·e·s au « fantasme inconscient qui structure la réalité sociale » du Canada qu’ils apprennent aussi à entretenir avec des rituels, comme le fait de chanter l’hymne national canadien[lii] lors de leur assermentation, ce que peu d’Autochtones ou de Québécois accepteraient de faire. Qui plus est, dans des villes où la population immigrante est importante, entre autres, à Toronto, on fait chanter l’hymne national tous les jours dans les écoles primaires. Todd Gordon ne manque pas non plus de souligner un certain racisme qui est inhérent au Canada comme entité idéologique. Les exigences de plus en plus strictes font en sorte que ceux et celles qui réussissent à immigrer au Canada sont souvent des gens fortunés dans leur pays et très éduqués. On pourrait avancer que cela contribue à l’exode des cerveaux, qui deviendrait presque une ressource pompée au même titre que les matières premières. Cependant, paradoxalement, il est très difficile pour ces gens de voir leurs études reconnues et ils sont contraint·e·s d’occuper le rôle qu’on leur destine souvent, celui de main-d’œuvre bon marché. En plus d’avoir reçu une éducation idéologique au cours des procédures d’immigration, elles et ils sont maintenant intimidé·e·s avec toutes sortes de mesures de sécurité mises en place au nom de la « guerre au terrorisme », mais qui se situent dans la continuité d’un économisme des plus tyranniques. Si quelques un·e·s parviennent à accéder aux cercles privilégiés, celles et ceux qui y arrivent se trouvent le plus souvent au service de l’hégémonie, contribuent à la transnationalisation de la classe capitaliste et servent comme « informateurs autochtones »[liii] dans la production du savoir au service du Capital.

Dans un article paru dans le numéro de Relations mars-avril 2018, Slavoj Zizek décrit les dynamiques qui régissent les relations entre la mondialisation et l’extrême droite. Pour lui, en France, l’élection de Macron est survenue en réponse à la dédiabolisation de l’extrême droite en France, avec un retour en scène du Front national de Marine Le Pen. Selon Zizek, Macron aurait alors eu la tâche de rediaboliser la droite. À ce sujet, il affirme :

 Mais cette (re) diabolisation a aussi pour fonction d’empêcher de se questionner sur les origines de ce mal : la montée de Le Pen comme réaction aux forces politiques dont Macron est l’incarnation par excellence. En fait, c’est là la fonction première de cette diabolisation : brouiller les pistes afin que ce sentiment de culpabilité face à la montée de la xénophobie et du racisme trouve sa source dans un acteur situé à l’extérieur de notre espace démocratique. […] Historiquement, la tâche de la gauche était justement de poser ce genre de question. Il n’est pas étonnant, donc, que la gauche radicale finisse elle aussi par disparaître de l’arène politique avec l’ennemi qu’elle diabolise.[liv]  

Nous pourrions entrevoir la même dynamique au Canada avec les tentatives de Justin Trudeau de diaboliser la droite nationaliste québécoise. La situation n’est pas exactement la même qu’en France, car les partis plus à droite (PLQ, PQ, CAQ, pour nommer les principaux) semblent tous jouer avec des idées qui appartiennent généralement avec l’extrême droite en élaborant des projets de loi qui sous-tendent la xénophobie sans pour autant ouvertement la laisser paraître. Ils le font probablement pour mobiliser les membres et les sympathisant·e·s des mouvements de droite qui semblent avoir une influence grandissante sur le terrain. Nous n’affirmons pas que ces partis sont tous trois d’extrême droite, bien qu’ils nous apparaissent tous trois conservateurs à leur manière. Cependant, les débats en ce qui a trait l’immigration, par exemple, laissent entrevoir des positions qui ne sont pas toujours aussi progressistes et « accueillantes » qu’on voudrait l’entendre. En fait, nous dirions qu’il existe un fascisme latent dans l’idéologie de ces partis. Quoi qu’il en soit, sur la scène fédérale, le PLC tente de rediaboliser cette xénophobie, ce qui n’est pas mal en soi, si ce n’est qu’il le fait pour défendre le système capitaliste international. En fait, alors que l’extrême droite tente de ramener une hiérarchisation des races, les régimes « de centre » tendent plutôt à remplacer la hiérarchie des races par celle des cultures. Aimé Césaire avait déjà souligné comment il trouvait surprenant au lendemain de l’holocauste à quel point les Européen·ne·s se montraient indigné·e·s de voir en Europe ce qu’eux-mêmes faisaient subir aux habitant·e·s de leurs colonies[lv]. Enfin, à la suite des indépendances de la plupart des colonies après la Seconde guerre mondiale, il semble que la hiérarchie des cultures ait pris le dessus dans le système néolibéral, que ce soit sous la forme d’une laïcité hégémonique comme en France ou au Québec (ledit « interculturalisme »), ou le multiculturalisme dans les pays anglo-saxons. Enfin, lors de notre entrevue avec le politologue Thomas Collombat, professeur de sciences politiques à l’Université du Québec en Outaouais, nous avons discuté de la question. Selon lui, la différence entre l’interculturalisme et le multiculturalisme n’est pas très importante. Dans les deux cas, il y aurait une vision du monde inspirée par Samuel Huntington et son « choc des civilisations [lvi]». Pour nous, les débats qui tentent de contester la possibilité d’appliquer la laïcité à la française au Québec sont utiles. La laïcité fait partie de l’idéologie colonialiste de la France qui lui confère sa fantasmatique supériorité sur le reste du monde. Par conséquent, toute différence tolérée revient à une diversité définie par le haut. Cet état des choses accentue l’apartheid du savoir. Les revendications des communautés LGBQI n’ont rien d’extraordinaire en ce sens qu’elles s’appliquent à toute la question de l’identité au sens large, d’où la nécessité de défendre le caractère « fluide » de cette dernière et non essentialiste. La hiérarchisation ambiante qui règne dans les pays du nord à un niveau idéologique plus ou moins conscient constitue donc une forme de brutalité, accentuée, entre autres, par le discours contre le terrorisme. Enfin, les mesures entreprises ressemblent très souvent, et dangereusement à du terrorisme d’État, concept dont il est de notre devoir d’élargir la définition, comme Gordon et Klassen ont voulu élargir la définition du colonialisme et de l’impérialisme.

Cliquez ici pour lire la première partie de cet article.

CRÉDIT PHOTO: Flickr

[i] Gilbert Rist. Le développement :Histoire d’une croyance occidentale. Presses de sciences Po (P.F.N.S.P.), Paris, 2007.

[ii] George I. García et Carlos Guillermo Aguilar Sánchez, « Psychoanalysis and politics: the theory of ideology in Slavoj Žižek ». International Journal of Zizek Studies 2, no 3 2008.

[iii] Todd Gordon, Imperialist Canada, ARP Books, Toronto, 2010, p.41

[iv] Pierre Gottiniaux, Daniel Munevar, Antonio Sanabria et Éric Toussaint. « Les chiffres de la dette ». CADTM, 2015. http://www.cadtm.org/IMG/pdf/version01-FR.pdf.

[v] Samir Amin. Le développement inégal. Éditions de minuit, 1973.

[vi] Op. cit., note 3, p. 42

[vii] Op. cit., note 3, p. 315

[viii] Spencer S. Hsu et Victoria St. Martin, « Four Blackwater guards sentenced in Iraq shootings of 31 unarmed civilians», The Washington Post, 13 avril 2015, https://www.washingtonpost.com/local/crime/four-blackwater-guards-senten….

[ix] Graham Bowley, « Afghanistan Closes Firm Providing Security », 5 janvier 2012, https://www.nytimes.com/2012/01/06/world/asia/afghanistan-shuts-down-gar….

[x] Robert Young Pelton, Licensed to Kill: Hired Guns in the War on Terror, Broadway Books, New York, 2007.

[xi] Alexandre Dubé-Belzile, « Le visage en décomposition de la révolution bolivarienne : le Venezuela en crise », 2017, http://revuelespritlibre.org/le-visage-en-decomposition-de-la-revolution….

[xii] Op. cit., note 3, p. 142

[xiii] Op. cit., note 3, p. 144

[xiv] Gayatri Chakravorty Spivak, Can the subaltern speak? Macmillian Education, Bangalore, 1988. http://abahlali.org/files/Can_the_subaltern_speak.pdf.

[xv] Op. cit., note 3, p. 376

[xvi] Op. cit., note 3, p. 378

[xvii] Todd Gordon et Jeffery R. Webber, Blood of Extraction: Canadian Imperialism in Latin America, Fernwood Publishing, Toronto, 2016, p. 108

[xviii] CIDA, « Statistical Report on International Assistance: Fiscal Year 2006–2007», Ottawa, 2009.

[xix] Carl Meyer,« CCC sees “untapped” market for Canadian arms.”» Embassy, 2011, http://www.embassynews.ca/ news 12011106/151 ccc-sees-untapped-market-for-canadian-armsi 40395? absolute=1.

[xx] Steven Staples, « Canada Is Overspending on Defence», Embassy, 16 novembre 2011.

[xxi] Jerome Klassen. Joining Empire: The Political Economy of the New Canadian Foreign Policy, University of Toronto Press, Toronto, 2014, pp. 218-219

[xxii] Francis Dupuis-Déri, L’éthique du vampire, Lux Éditeur, Montréal, 2007.

[xxiii] Patricia Gossman, « Dispatches: Barring Afghan War Crimes Suspects from the US», Human Rights Watch, 26 avril 2016. https://www.hrw.org/news/2016/04/26/dispatches-barring-afghan-war-crimes….

[xxiv] Op. cit., note 21, pp. 141-143

[xxv] Op. cit., note 21, p. 230

[xxvi] Mark Waldman, Falling Short: Aid Effectiveness in Afghanistan. Kabul: Agency Coordinating Body for Afghan Relief, 2008.

[xxvii] Ahmed Rashid, Descent into Chaos: The United States and the Failure of Nation Building in Pakistan, Afghanistan, and Central Asia, Penguin, London, 2008.

[xxviii] Alexandre Dubé-Belzile, « Un État qui n’a jamais existé : la France et le conflit centrafricain », L’Esprit Libre, 20 octobre 2017, http://revuelespritlibre.org/un-etat-qui-na-jamais-existe-la-france-et-l….

[xxix] Op. cit., note 21, p. 230

[xxx] Op. cit., note 21, p.232-233

[xxxi] CBC (Canadian Broadcasting Corporation), « Canadian soldiers fatally shoot taxi driver », 15 mars 2006.

[xxxii] Graeme Smith, « Calm prevails in Kandahar one day after Canadian soldier killed boy at roadblock », Globe and Mail, 24 août 2006.

[xxxiii] CTV, « Afghan accidentally killed by Canadian troops », CTV.ca, 13 décembre 2006.

[xxxiv] CBC, « Canadian troops kill 2 children after car nears convoy », CBC News, 28 juillet 2008.

[xxxv] Murray Brewster, « 3rd child in Afghan blast dies », Canadian Press, 24 février 2009.

[xxxvi] CBC, « Afghan girl’s death by stray Canadian bullet angers family », CBC News, 24 juillet 2009.

[xxxvii] Op. cit., note 21

[xxxviii] Justin Podur, Haiti’s New Dictatorship: The Coup, the Earthquake and the UN Occupation, Pluto Press, London, 2012, p. 140.

[xxxix] Op. cit., note 18, p. 242

[xl] Nikolas Barry-Shaw et Dru Oja Jay, Paved with Good Intentions: Canada’s Development NGOs from Idealism ta Imperialism, Fernwood Publishing, Halifax, NS, 2012.

[xli] Op. cit., note 21, p. 243

[xlii] CBC, « Joint Task Force 2: Canada’s Elite Fighters », CBC News, septembre 2010.

Op. cit., note 21, p. 244

[xliii] Yves Engler et Anthony Fenton, Canada in Haiti: Waging War on the Poor Majority, Fernwood Publishing, Halifax, NS, 2005.

CIDA, Canadian Cooperation with Haiti: Reflecting on a Decade of « Difficult Partnership», Ottawa, 2004.

Op. cit., note 21, pp. 245-246

[xliv] Naomi Klein, The Shock Doctrine: The Rise of Disaster Capitalism,New York: Picador, 2007.

Op. cit., note 21, p. 247

[xlv] Op. cit., note 21, p206-209

Alexandre Dubé-Belzile, « Quelle paix ? Le fossé infranchissable entre la politique colombienne et les inégalités sociales », janvier 2017, http://revuelespritlibre.org/quelle-paix-le-fosse-infranchissable-entre-….

[xlvi] Op. cit., note 17, p. 250

[xlvii] Op. cit., note 2, pp. 370-371

[xlviii] Op. cit., note 17, p. 247

[xlix] George I. García et Carlos Guillermo Aguilar Sánchez, « Psychoanalysis and politics: the theory of ideology in Slavoj Žižek ». International Journal of Zizek Studies 2, no 3 2008.

[l] Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Seuil, Paris, 1952.

[li] Op. cit., note 3, p.51

[lii] Nous avons été étonné en prenant connaissance de fait lors d’entretiens avec les membres des communautés immigrantes.

[liii] Hamid Dabashi, « Scholarship and the imperial native informers », 2018, https://www.aljazeera.com/indepth/opinion/scholarship-imperial-native-in….

[liv] Slavoj Žižek. « Bienvenue en des temps intéressants ! » Relations, no 795, 2018.

[lv] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence africaine, Paris, 1955.

[lvi] Samuel P. Huntington, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, Simon & Schuster, New York, 1996.

L’impérialisme canadien : par-delà le développement et le multiculturalisme (1/2)

L’impérialisme canadien : par-delà le développement et le multiculturalisme (1/2)

Le présent article s’intéresse au concept d’« impérialisme canadien ». Nous n’aborderons pas les subtilités de son système parlementaire, mais plutôt ses fondements ontologiques, et ce, au regard des faits sociohistoriques qui ont jalonné sa cristallisation. Plus particulièrement, nous nous intéresserons aux corrélations entre le système politique canadien, le développement international comme mécanisme de contrôle des pays du Sud et l’immigration comme partie intégrante de ses dynamiques néocoloniales et de la constitution des rapports de pouvoir Nord-Sud. Notre article comporte deux parties. Dans ce premier texte, nous traiterons principalement du premier point. Les deux autres seront traités dans la deuxième partie. Ce faisant, nous voudrions donner lieu à une « critique idéologique » du Canada, au sens que lui donne le philosophe Slavoj Zizek[1]. Nous avons également discuté de la question avec le politologue Todd Gordon. Dans cette première partie, nous décrirons surtout ce qui définit cet impérialisme.

« L’idéologie n’est pas constituée de propositions abstraites en elles-mêmes. L’idéologie est plutôt la texture même du monde dans lequel nous vivons et qui “schématise” ces propositions, les rendant “vivables”. […] Lorsque nous voyons des scènes d’enfants affamés en Afrique, avec un appel à l’aide, le message idéologique sous-jacent serait quelque chose comme : “Ne pensez pas. Ne politisez pas. Oubliez les véritables causes de la pauvreté. Ne faites qu’agir. Donnez de l’argent pour ne pas avoir à penser !”[2] »

Le philosophe slovène Slavoj Zizek, qui s’inspire à la fois de Karl Marx et de Jacques Lacan, décrit l’idéologie comme un « fantasme inconscient qui structure la réalité sociale[3] ». En adoptant cette définition, le nationalisme pourrait être décrit comme essentiellement idéologique et donc, nous pourrions aussi affirmer que le Canada tel que nous le connaissons aujourd’hui, comme résultat d’une construction de discours sociohistoriques et politiques, ne serait rien d’autre que de la substance idéologique agglutinée et enfin, par conséquent, un tissu de fantasmes inconscients qui structurent notre propre réalité sociale et rendent les contradictions du Capital soutenables. Cette substance se matérialiserait par des discours et des rituels militaires, bureaucratiques, politiques et économiques qui servent à perpétuer et à régénérer ce tissu de fantasmes. Cette substance idéologique serait aussi en tension avec d’autres substances idéologiques, dont celle du nationalisme québécois. Quoi qu’il en soit, Slavoj Zizek avance que la « critique idéologique » serait le moyen de combattre l’idéologie[4], c’est-à-dire la production de contre-discours aux idées diffusées, entre autres, dans les médias hégémoniques et monolithiques. Enfin, ce texte se veut en quelque sorte une critique idéologique du Canada et un effort de conscientisation aux réalités de l’impérialisme canadien. Dans un article antérieur, nous avons abordé la question par rapport à la situation québécoise[5]. Cette fois, nous voudrions l’analyser davantage dans le contexte du système politique international, ou, selon l’expression du sociologue Immanuel Wallerstein, au sein du « système-monde[6] ».

En dépit des tensions récentes avec les États-Unis dont les nouvelles assorties d’images du grognard président étatsunien ont fait le tour du monde[7], il est important de rappeler que, de manière encore plus claire depuis les années 1990, le Canada a été et reste un défenseur de l’idéologie néolibérale. Cela ne veut pas dire que ce n’était pas le cas auparavant. En effet, le gouvernement de Brian Mulroney avait entamé ce virage néolibéral dans les années 1980. On pourrait même dire que les années 1970 avaient préparé ce virage, alors que la social-démocratie qui avait été mise en œuvre dans les années 1960 s’affaiblissait déjà à coups de crise et que les États-Unis abandonnaient l’étalon or, alors garant de stabilité des monnaies après la Seconde guerre mondiale.  Le 17 décembre 1992, le gouvernement fédéral signait l’ALÉNA, un traité qui visait, selon Jerome Klassen, politologue et chercheur au MIT Center for International Studies, à garantir aux multinationales le moins d’interférence possible de la part des États dans leurs affaires commerciales[8]. Le traité a ensuite été ratifié en 1993 et est entré en vigueur en 1994. Dans un même élan, l’État canadien s’était aussi lancé dans la privatisation de ses avoirs, dans la libéralisation des investissements et dans la dérégulation des marchés, mettant fin de façon définitive à la social-démocratie de la Guerre froide, après que la menace communiste se soit effondrée. À cet égard, Slavoj Zizek affirme d’ailleurs que la chute du mur de Berlin avait permis la « suprématie du statu quo », celle du néolibéralisme[9]. Quoi qu’il en soit, les interventions militaires canadiennes demeuraient plutôt rares. Cela est resté vrai jusqu’au 11 septembre 2001. Après cet évènement, le Canada a aligné ses priorités avec celles des États-Unis pour prendre part à la « guerre contre le terrorisme », et ce, même s’il ne s’est pas engagé en Iraq. Enfin, l’engagement dans ce conflit purement idéologique n’était que le masque de volontés hégémoniques de nature d’abord et avant tout économique. Nous entendons par là que la « croisade contre le terrorisme » est, suivant la conception de l’idéologie de Zizek, un fantasme dans lequel le Canada se projette comme une nation salvatrice et exemplaire qui s’engage à éradiquer le mal. C’est ce fantasme qui rend tolérables les contradictions du Capital que nous avons auparavant mentionnées, en tentant de donner un « sens », en apparence, à des interventions militaires aux visées clairement impérialistes. Quoi qu’il en soit, pour satisfaire à la soif du Capital, des soldats canadiens ont été envoyés en Afghanistan et en Haïti. Aussi, malgré l’absence d’implications directes dans l’occupation, le Canada s’est réservé une part du gâteau dans le pillage de l’Iraq après l’occupation[10]. Encore une fois, au détriment de l’ensemble de la population du Canada et du reste du monde, une minorité a su s’enrichir, en se servant de la plateforme étatique, des attentats du 11 septembre, comme si l’ablation du symbole phallique de puissance économique que constituait le World Trade Center avait été un mal nécessaire pour exciter le Léviathan du Capital. À cet égard, Noam Chomsky et Jean Baudrillard ont tous deux resitué cet évènement dans un contexte plus large. Le premier décrivait comment l’ampleur de cette « tragédie » est relativement restreinte en comparaison des conséquences des interventions des États-Unis à l’étranger[11]. Le deuxième affirmait que cet évènement représentait ce que beaucoup auraient voulu eux-mêmes être en mesure de faire[12].  En grande partie à notre insu, le Canada, ou à tout le moins certains groupes de personnes d’influence, se sont comportés comme des nécrophages.

Cela n’est pas tout. Le Canada noue également des relations, depuis les années 2000, avec les gouvernements les plus à droite d’Amérique latine, notamment la Colombie, avec laquelle un accord de libre-échange a été signé le 21 novembre 2008 pour entrer en vigueur en août 2011, avec des conséquences désastreuses. En effet, les multinationales y font affaire avec des paramilitaires qui commettent viols et massacres afin d’intimider la population civile[13]. Aussi, au Honduras, le Canada a également soutenu les auteurs du coup d’État contre le gouvernent progressiste démocratiquement élu de Mel Zelaya, pour ensuite entretenir d’étroites relations avec l’armée pourtant responsable de nombreuses violations des droits de la personne[14]. Est-ce surprenant ? Le Canada avait aussi noué de bonnes relations avec le gouvernement Pinochet après le coup d’État de 1973[15]. Au Myanmar aussi, le Canada semblait, jusqu’à tout récemment, entretenir des relations plutôt cordiales avec le gouvernement du pays, ayant même octroyé une citoyenneté honoraire à Aung San Suu Kyi en 2007, elle qui s’est par la suite rendue responsable de massacres contre la population Rohingya après son ascension au pouvoir. Il a fallu attendre jusqu’en 2018 pour que sa citoyenneté lui soit révoquée.[15.1] [16]. Nous pourrions aussi discuter de l’intervention de l’OTAN contre Qadafi, qui a mené à la situation actuelle en Libye[17]. Ce ne sont que des exemples parmi tant d’autres. Aussi, le discours de la guerre contre le terrorisme et la défense du néolibéralisme vivent désormais en symbiose. Cette symbiose semble même avoir été la cause du refus d’octroyer des visas à des participant·e·s de certains évènements comme le Forum social mondial[18], sous-tendant à une gouvernance de plus en plus autoritaire et une répression de plus en plus évidente de la contestation, même pacifique. Partout où le capital canadien s’infiltre, les multinationales s’enrichissent et les populations locales en souffrent. La responsabilité sociale des corporations et l’aide au développement (un « cache-sexe pour les éléphants blancs », selon l’expression d’Alain Denault[19]) sont devenues grosso modo des moyens d’acheter les populations locales, en plus de soulager la bonne conscience des Canadiens et des Canadiennes, comme l’affirme Zizek dans les propos mis en exergue. De nombreux exemples sont fournis dans le livre Noir Canada, d’Alain Denault. Un des plus marquants est celui de Sadiola, au Mali, où les activités de la société Semos ont pollué l’eau potable au point où de nombreuses femmes ont vécu des avortements non souhaités. L’entreprise avait alors mis sur pied un « fonds de développement local », sans pour autant cesser ses activités[20].

Dans son livre, Jerome Klassen, défend l’idée selon laquelle ce récent « tournant » dans la politique étrangère canadienne ne doit pas être compris comme un changement de cap soudain qui se serait produit après l’arrivée des conservateurs de Stephen Harper au pouvoir[21]. Le cas échéant, nous aurions pu croire que le retour des libéraux au pouvoir aurait pu y changer quelque chose. Or, selon Klassen, il n’en est rien. Il faut pousser l’analyse au-delà de ce changement apparent, en examinant les antécédents de formation des classes sociales et de l’économie politique canadienne projetée à l’échelle internationale, et ce, grâce à des multinationales établies au Canada et qui s’adonnent sciemment et sans restriction à une accumulation de capital. Cela dit, selon Klassen, la classe capitaliste canadienne se serait « transnationalisée », propulsée par les politiques du gouvernement canadien. Le Canada se comporterait donc comme un empire et sa politique étrangère serait, dans ce contexte, un point de tension et de contact entre le micropolitique et le macropolitique[22] dont les réalités sont de plus en plus étroitement liées, parce que toutes façonnées par le Capital. L’État n’est donc pas dissous dans les flux transnationaux de ce Capital, mais il devient plutôt son valet, allant même jusqu’à aider à faire taire les critiques du néolibéralisme, comme cela a été le cas pour les auteurs et l’autrice de Noir Canada[23], pratiquant ainsi un véritable terrorisme d’État au nom de la « Loi » et du « Droit ». Du point de vue de Klassen, qui s’inspire de Nicos Poulantzas[24], l’impérialisme canadien doit être vu  d’abord comme déterminé par des relations de classes, dont la nature économique est, en apparence, distincte de l’arène politique, en ce sens que ses dynamiques d’exploitation ne sont pas menées directement par l’État. Ce dernier détiendrait donc une certaine autonomie dans sa tâche de paver la voie aux multinationales qui en dépendent. L’État se trouve donc inéluctablement à défendre les intérêts de sa classe « capitaliste »[25], en veillant sur sa propriété et sa reproduction sociale. Enfin, cette classe, pour assurer son hégémonie, emploie une classe d’« intellectuel[·le]s organiques », pour reprendre l’expression de Gramsci[26], responsables de produire le discours de l’État en fonction des intérêts de classe.

 Dans ce premier article et celui qui le suivra, nous souhaitons aborder notre sujet en trois étapes. En premier lieu, dans le présent texte, nous analyserons les fondements du système canadien et comment celui-ci est resté, malgré quelques changements de discours, un État fondamentalement impérialiste pour se perpétuer jusqu’à l’actuel paradigme « Trudaldien ». Dans un deuxième texte, nous aborderons les agissements des multinationales canadiennes qui bénéficient de l’aide du gouvernement sous forme d’interventions militaires ou d’aide au développement, à l’extérieur du pays. Enfin, dans cette deuxième partie également, nous aborderons, en guise de conclusion, l’immigration comme part entière des dynamiques néocoloniales qui participent à la constitution des rapports de pouvoir Nord-Sud.

L’impérialisme canadien 101 

« Un des points de vue significatifs associés au matérialisme historique est que l’État est une organisation de relations sociales de pouvoir. Il ne s’agit pas d’une institution désincarnée qui agit en elle-même contre l’équilibre global du pouvoir. Il n’est pas non plus une structure inerte au service de la société civile. Au contraire, il est la cristallisation des relations sociales capitalistes. […] Par conséquent, le contenu du pouvoir d’État est toujours indéniablement social[27]. »

Pour cerner plus précisément ce phénomène, Todd Gordon, politologue de l’Université Wilfrid Laurier, mobilise, entre autres, les travaux de recherche de William Carroll, de l’Université de Colombie-Britannique, selon lequel une transnationale (ou multinationale) se définit comme une entreprise active dans au moins cinq pays[28]. En 2009, au moment de la rédaction de Joining Empire, Klassen affirme qu’il y avait près de 1400 multinationales établies au Canada, qui comptaient environ 3700 entreprises affiliées à l’étranger[29]. Aussi, selon des chiffres de 2006, 72 multinationales canadiennes étaient des leaders mondiaux dans les industries minière, des produits chimiques, des télécommunications, de la nourriture et des breuvages, des pièces de voitures, des services financiers, etc[30]. Enfin, selon Gordon, ces corporations sont en pleine croissance et leur expansion à l’étranger vaut largement pour les achats d’actifs canadiens par des multinationales étrangères. Il rejette donc le discours de la « gauche nationaliste canadienne » selon laquelle l’État canadien serait la pauvre victime des multinationales étrangères[31]. En fait, encore selon Todd Gordon et son collègue Jeffrey Webber, politologue installé à la Queen Mary University de Londres, la définition de colonialisme doit être quelque peu élargie pour inclure beaucoup plus que le simple contrôle d’un territoire, de ses ressources et de sa population.  Ce qu’ils appellent l’impérialisme englobe toute forme de contrôle ou d’influence directe ou indirecte et se traduit par un « système global d’inégalités[32] ». En ce qui nous concerne, lorsque ce contrôle ou cette influence s’exerce par la coercition, par des discours de sécurité nationale et tout autre moyen pour propager la crainte de représailles de la part du pouvoir, nous emploierions même le terme de terrorisme d’État. 

Comme nous l’avons déjà mentionné, Klassen s’inspire aussi de la « relative autonomie de l’État » mise de l’avant par Nicos Poulantzas[33]. Selon cette idée, l’État est incapable de « transcender » ou d’éliminer les contradictions inhérentes au capitalisme que ce dernier s’affaire plutôt à reproduire, comme un cancer[34], dans ses structures institutionnelles et dans sa « bureaucratie cancéreuse »[35]. Plus précisément, l’État serait un « condensé politique de tendances transnationales d’exploitation et d’appropriation et des besoins du Capital de mettre de l’avant et de protéger la propriété à l’échelle globale tout en disciplinant toute opposition à ses ambitions tant à l’échelle locale qu’internationale. »[36]

Il ajoute aussi que, après les évènements du 11 septembre et l’amalgame des intérêts économiques des puissances occidentales et du discours de la guerre contre le terrorisme, la nouvelle stratégie de l’impérialisme canadien gravite autour de cinq points :

  « [… L] a mise en œuvre d’un marché néolibéral […] sous l’hégémonique orchestration du capital canadien, […] l’érection de la “forteresse d’Amérique du Nord” pour une accumulation sans restriction aucune, […] la recherche d’un espace [, d’un droit au chapitre,] dans le fonctionnement des infrastructures de sécurité menées par les États-Unis, […] un soutien aux régimes internationaux et aux institutions qui facilitent le néolibéralisme transnational […] et […], enfin, un militarisme disciplinaire et des interventions militaires dans des États défaillants ou voyous afin d’éliminer ce qui est perçu comme une menace au Capital […]. »[37]

Dans l’introduction de son travail colossal, Klassen retrace les origines de l’économie politique canadienne jusqu’aux colonisations française et britannique, aux XVIIe et XVIIIe siècles, car les deux empires avaient déjà, dès leur installation d’un système mercantile et féodal sur le continent, pratiqué une forme d’extractivisme, et ce, au détriment non seulement des populations autochtones, mais aussi des paysan·ne·s, des agriculteurs et agricultrices et éventuellement, des ouvriers et ouvrières. En 1837-1838 avait éclaté la Rébellion des Patriotes, une tentative de révolution de la part de la petite bourgeoise canadienne-française qui voulait s’assurer un peu plus d’autonomie politique. Bien que la révolution ait été écrasée, le Canada a entamé, peu de temps après, la transition d’un système féodal vers un système de salariat, notamment avec l’afflux de main-d’œuvre migrante d’Irlande. Klassen décrit la Loi constitutionnelle de 1867 comme une « révolution par le haut » cherchant à miner l’influence de la révolution aux États‑Unis, mais aussi de lancer à pleine vitesse la « révolution industrielle » grâce au système ferroviaire. Il est à noter que ces changements ont été menés à l’initiative de la classe capitaliste en émergence, sans réelle contribution de ceux et celles qui allaient devenir les canadiens et les canadiennes, populations blanches, autochtones et immigrantes confondues. En effet, John A. Macdonald avait alors lancé une industrialisation par substitution des importations, tout en intensifiant la dépossession des Autochtones et la colonisation de l’Ouest[38]. À cet égard, Todd Gordon affirme :

 « Toute discussion au sujet de l’impérialisme canadien doit commencer en abordant ce qui se passe chez nous. Les nations autochtones représentent un véritable tiers monde au Canada, créé et géré au sein d’un plus vaste projet colonial encore en chantier et qui porte encore les cicatrices de notre histoire. […] L’entièreté des fondations du capitalisme canadien repose sur les terres et les ressources [ainsi usurpées] et, par conséquent, la croissance du capitalisme canadien n’a pu être accomplie que par des moyens impérialistes. L’existence du Canada [, son ontologie,] dépend de la subjugation par la force [, le viol,] des nations autochtones et de leurs ressources afin de satisfaire à ses besoins[39]. »

L’impérialisme canadien s’est approprié les terres des communautés autochtones par la force, mais plus fondamentalement, grâce au concept même de propriété privée[40], et ce, jusqu’aux XIXe et XXe siècles. Dans de nombreux cas, le gouvernement a fait appel des traités conclus grâce des négociations malhonnêtes visant à limiter les droits et l’indépendance des Autochtones devant le gouvernement central. L’État les a également contraints à intégrer le système économique capitaliste en rendant très difficile leur survie dans le cadre de leurs activités économiques traditionnelles. Les populations autochtones ont donc pu être plus facilement assimilées aux structures de classe comme main d’œuvre exploitée. Par la même occasion, la voie avait ainsi été pavée pour l’extraction des ressources. Ensuite, les terres ont été dévastées par des activités minières et des déchets industriels. Même si l’usurpation des terres autochtones avait été formellement interdite par la Loi constitutionnelle de 1867, cela n’a pas empêché le Canada de poursuivre l’expropriation pour la construction d’infrastructures de transport comme celle menée par le régime Macdonald[41].

Par la suite, l’exploitation des populations autochtones comme main-d’œuvre bon marché s’est accentuée avec l’émergence du néolibéralisme. Gordon affirme que la population autochtone est plus jeune, compte plus de personnes en âge de travailler et croît beaucoup plus rapidement que la population non autochtone[42]. Elle serait donc la source, comme l’immigration, de main-d’œuvre bon marché, ce qui permettrait à la classe capitaliste, le plus souvent blanche, d’assurer une certaine reproduction sociale. La population blanche au sens plus large n’est pas non plus étrangère à ce principe, puisque, dans une société de consommation, les enfants deviennent des commodités accessibles à ceux et celles qui ont les moyens s’en procurer. Aussi, il serait possible de défendre cette idée selon laquelle, pour ne pas entraver les dynamiques de consommation et pour veiller à la reproduction sociale (pour le « futur » des enfants, en fait des privilèges de classe), on a beaucoup moins d’enfants que dans les pays du « Sud ». Par conséquent, d’un point de vue démographique, la main d’œuvre migrante et autochtone est nécessaire pour occuper les emplois moins rémunérés et pour produire, par reproduction sociale, de la main-d’œuvre bon marché pour servir les intérêts des plus privilégiés. Certain·e·s Autochtones et immigrant·e·s accèdent aux cercles restreints des classes privilégiées, mais doivent payer le prix fort et servir l’hégémonie. Nous en reparlerons dans la deuxième partie de cet article. Quoi qu’il en soit, bon nombre de ces emplois moins rémunérés sont liés à l’exploitation des ressources et les Autochtones comme les immigrant·e·s restent une main-d’œuvre importante pour leur exploitation[43]. Cela dit, ces mêmes emplois ont des conséquences désastreuses sur la santé et sur l’environnement, ce qui les rend encore plus aliénants pour ceux et celles qui défendent justement le droit à la terre. Il n’est donc pas surprenant que les communautés résistent aussi à l’« esclavage du salariat » et à une entrée forcée dans le système capitaliste national et international, son exploitation et une situation de pauvreté maintenue sciemment comme telle. La situation est semblable dans toutes les industries extractivistes, qu’il s’agisse des mines, du pétrole ou du gaz[44]. Enfin, Gordon affirme, sur une note plus positive :

 « Au cours des 20 dernières années, le militantisme autochtone a connu un renouveau, alors que le conflit entre les nations autochtones et l’État s’est accentué en réaction aux pressions de l’expansion géographique, de la pauvreté grandissante et du refus de l’État de satisfaire aux revendications des Premières Nations. […] Un des moments sans doute les plus marquants des années 1990 était la révolte d’Oka, avec ces images de guerriers mohawks en habits-camouflages tenant tête aux soldats[45]. »

Pour revenir aux facteurs historiques de constitution idéologique du Canada, ce dernier a obtenu son indépendance en ce qui a trait à sa propre politique étrangère en 1931 avec le statut de Westminster. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le Canada occupait une place relativement importante sur la scène internationale et s’est avéré être un allié important des États-Unis au sein de l’OTAN pendant la Guerre froide. Le Canada a également contribué à la création des institutions de Bretton Woods, notamment la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et l’Organisation mondiale du commerce, dont le rôle hégémonique n’est aujourd’hui plus un secret[46]. En dépit de sa proximité avec les États-Unis, le Canada a pu éviter des dépenses militaires massives tout au long du XXe siècle, pour se spécialiser dans les missions de maintien de la paix et autres pratiques de « soft power ».

Cependant, comme nous le disions antérieurement, cela a quelque peu changé avec l’éclatement de la guerre au terrorisme. En effet, le Canada a depuis adopté des politiques beaucoup plus agressives. Klassen souligne la convergence des activités de renseignements au lendemain des évènements du 11 septembre 2001. Non seulement les agences concernées travailleraient maintenant plus étroitement les unes avec les autres, mais la menace terroriste servirait de prétexte pour surveiller tout autant les mouvements sociaux. En 2001, l’entente « Five Eyes », conclue dans les années 1940 entre les États-Unis, le Royaume-Uni, la Nouvelle-Zélande et l’Australie a été élargie, donnant lieu à une vaste surveillance électronique qui touche beaucoup plus que les simples questions de « terrorisme ». En fait, ces agences de renseignements verraient d’un mauvais œil tout ce qui interfère avec l’expansion du Capital et les intérêts de la classe capitaliste, faisant affaire, pour arriver à ses fins, à des régimes répressifs et brutaux qui vont même jusqu’à utiliser la torture[47]. Enfin, la question de sécurité nationale serait, en fait, en grande partie, une question de « sécurité économique »[48], qui se retrouve, dans le système-monde, à représenter la sécurité de la classe capitaliste que sert l’État idéologiquement prostitué au Capital.

Nous avons eu l’occasion de discuter de l’impérialisme canadien avec Todd Gordon lui-même et nous avons ainsi confirmé certains éléments de notre analyse. Nous lui avons d’abord demandé s’il pouvait faire état d’un quelconque changement dans les politiques étrangères du Canada depuis l’arrivée de Justin Trudeau au pouvoir. Sa réponse a été la suivante : « Le seul changement vraiment significatif est le retour du discours libéral progressiste selon lequel le Canada serait une présence progressiste dans le monde. Vous vous souviendrez des annonces de Trudeau selon lesquelles “le Canada est de retour” avec ses “manières ensoleillées”. Cependant, les pratiques de son gouvernement nous disent le contraire. Par exemple, Trudeau va de l’avant avec le traité de ventes massives d’armes signé par Stephen Harper avec l’Arabie saoudite. Son gouvernement a aussi envoyé des forces spéciales en Iraq et en Syrie. Il n’a fait que très peu pour limiter concrètement les actions des minières canadiennes et a soutenu, entre autres, le gouvernement frauduleusement élu du Honduras [qui avaient maintenu au pouvoir les auteurs d’un coup d’État contre le gouvernement progressiste de Zelaya] [49]. » Nous ajouterions que la crise diplomatique actuelle avec l’Arabie saoudite qui a, en principe, mis fin au contrat de vente d’armes, semble se résorber et nous doutons qu’elle donnera lieu à des précédents.

Quoi qu’il en soit, nous avons ensuite abordé la question du nationalisme de gauche canadien et du logocentrisme auquel il sous-entend. « La réalité concrète du rôle du Canada dans le monde rend difficile de défendre un tel nationalisme de gauche. Parmi les gens avec lesquels je m’engage politiquement, personne ne le fait. En fait, il nous faut encore travailler à l’éradiquer, car les leaders sociaux-démocrates du NPD, les mouvements ouvriers et les ONG se revendiquent toujours, à un certain degré, de ce discours. Voyez par exemple la campagne d’Unifor “j’achète canadien” en réponse aux disputes commerciales entre le Canada et les États-Unis. […] Et en dépit de cela, le gouvernement essaie [toujours] de transformer ces luttes [femmes, autochtones, migrantes] en programmes sûrs et contrôlables qui en émousseront les tranchants radicaux des mouvements qui remettent en question le pouvoir capitaliste et les pratiques racistes de l’État. Je pense que c’est là, ne serait-ce qu’en partie, ce que le multiculturalisme représente. Un autre exemple de ce phénomène est l’écoblanchiment de la responsabilité sociale des entreprises[50]. » Enfin, nous avons demandé quels moyens il privilégiait pour lutter contre l’impérialisme canadien de l’intérieur. Il nous a laissés entendre que les initiatives de solidarité internationale et la conscientisation des Canadiens et des Canadiennes étaient les meilleures manières d’aller de l’avant.

En bref, encore une fois, à la lumière de cette histoire de formation, Klassen conteste cette idée associée à la « gauche nationaliste canadienne » qui veut que le Canada soit enchâssé dans l’économie américaine, semi-colonisé et victime de l’hégémonie de son voisin. Pour Klassen, le Canada est un État impérialiste qui profite, comme un vautour, de sa proximité avec les États-Unis pour consommer les carcasses laissées par les bombes de l’oncle Sam. Cela dit, dans la deuxième partie de cet article, nous traiterons de ce sujet plus amplement après avoir abordé les activités du Canada et de ses multinationales à l’étranger[51].

CRÉDIT PHOTO: Jamie Mccafrey – Flickr

[1] George I. García et Carlos Guillermo Aguilar Sánchez, « Psychoanalysis and politics: the theory of ideology in Slavoj Žižek ». International Journal of Zizek Studies 2, no 3 2008.

[2] Slavoj Zizek. Living in the End of Times. London and New York: Verso Books, 2010, pp. 3–4.

[3] Op. cit., note 1

[4] Op. cit., note 1

[5] Alexandre Dubé-Belzile. « L’anti-cent cinquantième : les 50 ans de Nègres blancs d’Amérique de Pierre Vallières et de Feu sur l’Amérique de Charles Gagnon », 1er février 2018, http://revuelespritlibre.org/lanti-cent-cinquantieme-les-50-ans-de-negre….

[6] Immanuel Wallerstein, The Modern World-System: Capitalist Agriculture and the Origins of the European World-Economy in the Sixteenth Century, Academic Press, New York, 1976.

[7] AFP, « Trump/G7 : les critiques de Trudeau vont coûter « cher » au Canada », Canoe.ca, 12 juin 2018. http://fr.canoe.ca/infos/international/archives/2018/06/20180612-060717…..

[8] Jerome Klassen. Joining Empire: The Political Economy of the New Canadian Foreign Policy, University of Toronto Press, Toronto, 2014, p. 100.

[9] Op. cit., note 1

[10] Todd Gordon, Imperialist Canada, ARP Books, Toronto, 2010, p. 42.

[11] Noam Chomsky, 9-11, Seven Stories Press, New York, 2001. 

[12] Jean Baudrillard, L’esprit du terrorisme, Galilée, Paris, 2002.

[13] Alexandre Dubé-Belzile, « Quelle paix ? Le fossé infranchissable entre la politique colombienne et les inégalités sociales », janvier 2017, http://revuelespritlibre.org/quelle-paix-le-fosse-infranchissable-entre-la-politique-colombienne-et-les-inegalites-sociales.

Présence paramilitaire Arauca, Projet accompagnement solidarité Colombie, 10 mai 2017,  http://www.pasc.ca/fr/action/presence-paramilitaire-arauca

[14] Tyler A. Shipley. Ottawa and Empire: Canada and the military Coup in Honduras, Between the Lines, Toronto, 2017.

[15] Kathy Price, « Lessons for Canada in the legacy of the “other” 9 – 11 », Amnesty International, 11 septembre 2013, https://www.amnesty.ca/blog/lessons-for-canada-in-the-legacy-of-the-%E2%….

[15.1] Al Jazeera, Canada strips Myanmar’s Aung San Suu Kyi of honorary citizenship, 28 septembre 2018, https://www.aljazeera.com/news/2018/09/canada-strips-myanmar-aung-san-suu-kyi-honorary-citizenship-180928060228361.html

[16] Alexandre Dubé-Belzile, « Aung San Suu Kii, conseillère d’État : “démocratisation” et nettoyage ethnique au Myanmar », L’Esprit Libre, 3 avril 2018, http://revuelespritlibre.org/aung-san-suu-kyi-conseillere-detat-democrat….

[17] CBC News, « Canada’s military contribution in Libya », CBC, 20 octobre 2011, https://www.cbc.ca/news/world/canada-s-military-contribution-in-libya-1…..

[18] Agence France-Presse, (2016, août 5). Le Canada refuse des visas à plus de 200 participants au Forum social mondial. Récupéré sur LaPresse : http://www.lapresse.ca/actualites/201608/05/01-5007752-le-canada-refuse-des-visas-a-plus-de-200-participants-au-forum-social-mondial.

Alexandre Dubé-Belzile, « Traduire contre le système : traduction, résistance et hégémonie au Forum social mondial 2016 à Montréal », 1er avril 2017, http://revuelespritlibre.org/traduire-contre-le-systeme-traduction-resis….

[19] Alain Deneault, Delphine Abadie et William Sacher, Noir Canada : Pillage, corruption et criminalité en Afrique, Écosociété, 2008.

[20] Op. cit., note 19, pp. 33-34

[21] Manuel Dorion-Soulié, « Les idées mènent le Canada : l’idéologie néoconservatrice en politique étrangère canadienne », Études internationales XLV, no 4, décembre 2014, http://www.cms.fss.ulaval.ca/recherche/upload/revue_etudesint/fichiers/introduction_decembre_2014.pdf.

Op. cit., note 8.

[22] Gilles Deleuze et Félix Guattari. Capitalisme et schizophrénie 2 : Mille Plateaux, Éditions de minuit, Paris, 1980, p260.

[23] Collectif d’auteurs, « Poursuite-bâillon — Encore une fois le bâillon contre Noir Canada ! », Le Devoir, 19 octobre 2011, https://www.ledevoir.com/opinion/idees/333939/poursuite-baillon-encore-u….

[24] Nicos Poulantza,  Political Power and Social Classes, Verso, Londres, 1978.

[25] Nous reprenons l’expression de Klassen, aussi utilisée par d’autres, qui se trouve à être moins ambiguë que classe « dominante » et qui fait référence au noyau du système d’exploitation et de production idéologique, du point de vue de la lutte des classes et leur formation.

[26] Jean-Marc Piotte, La pensée politique de Gramsci, Éditions Parti Pris, Ottawa, 1970.

[27] Robert W. Cox, « Social Forces, States and World Orders: Beyond International Relations»,

Journal of International Studies – Millennium 10, no 2,1981.

Op. cit., note 8, p. 187

[28] William Carroll, Corporate Power and Canadian Capitalism, Vancouver: University of Colombia Press, 1986.

[29] Op. cit., note 8, pp. 163-190

[30] Institute for Competitiveness and Prosperity, « Canada’s Global Leaders, 1985–2005», 2006, http://www.competeprosper.ca/research/index.php.

[31] Op. cit., note 10,, pp. 19–20.

[32] Todd Gordon et Jeffery R. Webber, Blood of Extraction: Canadian Imperialism in Latin America, Fernwood Publishing, Toronto, 2016.

[33] Op. cit., note 23

[34] John McMurty, The Cancer Stage of Capitalism, Pluto Press, London, 1999.

[35] William S. Burroughs, Naked Lunch, Grove Press, New York, 2001.

[36] Op. cit., note 8, p. 188

[37] Op. cit., note 8, p. 200

[38] Op. cit., note 8, p. 10

[39] Op. cit., note 10, p.66-67

[40] Gerald Taiaike Alfred, « Colonialism and State Dependency », Journal de la santé autochtone, 2009.

[41] Op. cit., note 10, p.70-71

[42] Op. cit., note 10, p.80

[43] Op. cit., note 10, p.81

[44] Op. cit., note 10, p. 86

[45] Op. cit., note 10, p. 106

[46] Éric Toussaint, « Le trio infernal Banque mondiale/FMI/OMC », Comité pour l’abolition des dettes illégitimes, 27 octobre 2003, http://www.cadtm.org/Le-trio-infernal-Banque-mondiale.

[47] Open Society Foundation, « Globalizing Torture: CIA Secret Detention and Extraordinary Rendition», 2013, https://www.opensocietyfoundations.org/sites/default/files/globalizing-t….

[48] Op. cit., note 10, p. 298

[49] Notre traduction

[50] Notre traduction

[51] Op. cit., note 8

La libération des Donalda

La libération des Donalda

Par Julien Voyer

Discussion sur le rôle de collaboratrice avec une ex-membre de l’AFÉAS


« Selon moi, la Révolution tranquille s’est faite grâce aux femmes et on ne leur en a pas encore donné le crédit. […] Bien sûr, les hommes décidaient, comme toujours, mais les femmes avaient encore beaucoup d’influence sur les décisions prises. »

  • Azilda Marchand[i] (1979).

Quand j’ai dit à ma grand-mère maternelle que je voulais interviewer des membres de l’Association féminine de l’éducation et de l’action sociale (AFÉAS), elle m’a recommandé son amie, Mme Doucet. Huit ans après la mort d’Azilda Marchand, cofondatrice de l’AFÉAS, le témoignage de l’amie de ma grand-mère est précieux. Il nous rappelle que les droits et libertés individuelles, en particulier ceux des femmes — pensons aux luttes pour l’accès à la contraception et à la propriété — sont des acquis fragiles résultant d’actions collectives.

Au Lac-Saint-Jean, dans le stationnement d’une épicerie grande surface, je fais une entrevue avec une amie de ma grand-mère maternelle. Je profite que son fils et sa fille fassent l’épicerie pour sortir ma petite enregistreuse. Alors que ses enfants dans la cinquantaine me disent en cours de route que leur mère ne s’impliquait nulle part, je trouve dans sa bouche, un autre récit.

Enveloppée dans son manteau de fourrure rouge, ses yeux bleu clair attentifs, Mme Doucet me demande de fermer la radio pour bien entendre mes questions. À l’AFÉAS, elle m’explique avoir fait partie de différents comités, mais aussi, tout le plaisir qu’elle prenait à écouter d’autres femmes se confier. Ça avait duré jusqu’à ce que son mari devienne aphasique et partiellement paralysé en 2012, suite à un AVC.

  • Elle : Nous autres, les femmes c’était reste au foyer, pis aie des enfants, pis élève tes enfants! Mais quand ça a commencé là [l’AFÉAS], la femme, fallait qu’à soit conseillée pour prendre sa place. Tsé, ça fecque j’aimais ça moi, [les formations de l’AFÉAS]!
  • Moi : Quels types de conseils qu’ils donnaient?
  • Elle : Pas se laisser manger la laine sur le dos! Avoir notre part, dire notre mot, pis si on aimait pas ça, si on aimait ça, d’encourager, décourager, tsé! Les mouvements qui se faisaient, les actions qui se faisaient, en tant que femmes… Qu’est-ce que tu veux, j’aimais ça.

En replaçant sa bourse sur ses jambes, elle explique que dans le mouvement des collaboratrices[ii], les femmes étaient encouragées à prendre possession de la moitié des biens ou demander un salaire: « Celles-là qui étaient sur des fermes, pis que c’était pas à eux-autres, mais qui travaillaient sur la ferme, ah là là! Ah! Oh! Fallait que ça devienne moitié-moitié [à] notre nom : collaboratrice! » Toutefois, elle dit qu’elle n’a jamais senti le besoin de demander une reconnaissance légale… parce qu’elle était chanceuse, explique-t-elle, son mari l’aimait et prenait soin d‘elle. Mais ce n’était pas le cas de toutes. Elle se rappelle avoir encouragé beaucoup de femmes à revendiquer leur droit sur la moitié des biens après avoir subi des années de railleries de leur mari qui rechignait à donner l’argent pour les enfants et les besoins essentiels.

Pendant qu’elle replace ses cheveux blonds, je pense à la figure célèbre au Québec de Donalda, l’histoire d’une femme morte des suites d’une maladie, sans traitement, en raison de l’avarice de son mari Séraphin Poudrier. La génération de Mme Doucet a suivi massivement les déboires de cette figure télévisuelle avec la série Les Pays d’en haut (1956-1970) adapté du roman Un homme et son péché (1933) de Claude-Henri Grignon. Je réalise comment ce drame trouvait écho dans les conditions matérielles des femmes de l’époque. En encourageant d’autres femmes pour s’assurer leur accès aux ressources économiques, Mme Doucet et ses camarades travaillaient à libérer les Donalda parmi elles, c’est-à-dire, ces centaines de femmes à la merci de maris grippe-sous, sans empathie ou simplement mauvais comptables.

Les autos passent autour pendant l’entrevue, et je découvre, chez Mme Doucet — que j’avais toujours perçu comme une femme religieuse et traditionnelle — un surprenant passé de lutte pour l’accès aux méthodes de contraception. En lui posant directement la question des contraceptifs, j’apprends son rôle d’organisatrice pour Seréna (Service de Régulation des Naissances) un organisme créé en 1955, par Rita Henry-Breault et son mari, qui diffusaient la méthode du calendrier à travers le Canada et les États-Unis pour concilier contraception et catholicisme. Elle m’explique qu’elle a appris attentivement cette méthode, puis l’enseignait à d’autres couples chez elle.

  • Elle : J’ai suivi des cours moé, de Seréna, c’était pour empêcher la famille. Ça voulait dire qu’on prenait notre température, pis notre température nous disait si on était actives pour avoir des enfants ou non dans le mois. […] Les médecins nous expliquaient ça comme il faut. Mais c’était dur à suivre! Parce que, quand on vient là, apte à avoir une relation, ben là, faut pas n’en faire!

Une condition médicale l’obligeait à ne pas avoir d’autres enfants (après ses huit actuels), c’était donc une question de survie pour elle : « Ouais, là ils disaient que c’était dangereux de faire d’autres enfants… Tout ça. Mais que c’est qu’il faut que je fasse? Pas avoir de relations pas du tout, quand on a un homme, pis qu’on est actifs tous les deux? » Mme Doucet, à presque 90 ans, me parle ainsi, de sa sexualité, de ses désirs, avec honnêteté et simplicité. Est-ce que ça vous surprend? Moi oui, sur le coup. Est-ce que j’avais cru qu’elle aurait une gêne? Et pourquoi? Après tout, les femmes catholiques du Québec ne se réduisaient pas à la parole des curés puritains. Elles avaient leur agentivité et capacité d’organisation.

***

De retour à Montréal, je cherche à la BAnQ dans les archives de la Collection nationale pour consulter le rapport de 1978 et de 1983 sur les femmes collaboratrices. Au comptoir, le bibliothécaire me confie que sa mère aussi était dans l’AFÉAS. Au-delà des petites histoires de familles, je commence à voir la grande histoire de ces femmes qui se dessine. Je découvre qu’en 1983, la plupart des femmes collaboratrices travaillent plus de 37h par semaine, alors que seulement 40% d’entre elles déclarent recevoir un salaire. Pour reprendre les paroles d’Azilda Marchand en épigraphe, nous avons un devoir de mémoire envers le rôle des femmes, pas seulement dans le succès des réformes de l’éducation et du système de santé, mais aussi, dans l’essor économique de la province. Comme agricultrices, comptables, ou gérantes improvisées, elles ont été les piliers — souvent sans rétribution — des milliers de petites et moyennes entreprises québécoises. Au-delà de nos modèles d’hommes et de femmes d’affaires qui brillent certains soirs dans L’œil du Dragon, il reste encore aujourd’hui à rétablir le rôle de ces travailleuses de l’ombre.

Sources

Carrier, Micheline. Septembre 1979 « Azilda Marchand Membre du CSF : ma vie a été une expérience en éducation », La Gazette des Femmes, Vol 1. N. 1 : 17-19.

Fahrni, Magda. 2005. « Revue de livre : Diane Gervais, Seréna. La fécondité apprivoisée 1955-2005, Seréna Québec, 2005. 107 p. 15$ », Historical studies, Vol. 72, 2006.

Rose-Lizée, Ruth. 1984. Portrait des femmes collaboratrices, Saint-Lambert, Association des Femmes Collaboratrices du Québec, 1985, 154 p.

Roy, Monique. Septembre 1979. « La femme collaboratrice du mari », La Gazette des Femmes, Vol 1. N. 1 : 22-23.

Vallée-Leguerrier, Mireille. La femme collaboratrice du mari dans une entreprise à but lucratif, AFEAS, 1977, 221 p.


[i] Co-fondatrice de l’AFÉAS et initiatrice du rapport sur les femmes collaboratrices, elle recevait en 1985 le titre de chevalière de l’ordre national du Québec. Elle est décédée le 9 mai 2010.

[ii] L’organisation de l’AFÉAS sur ce thème visait trois objectifs « 1. Aller chercher, selon une démarche scientifique, des données qui permettent de brosser un tableau le plus précis possible sur le statut légal et financier de la femme qui travaille avec son mari au sein de l’entreprise; 2. Sensibiliser, informer les femmes sur leur statut à cet effet, l’AFÉAS a réalisé parallèlement une démarche d’animation auprès de ces femmes. ; 3. Faire des recommandations en vue de changer certaines lois fédérales et provinciales pour assurer leur sécurité financière actuelle et future et leur reconnaissance sociale. » (Vallée-Leguerrie 1977, VII)

Étiquette d’une nécrologue

Étiquette d’une nécrologue

En 2018, Barbara Thériault a fait une tournée de villes en Thuringe, une province de l’est de l’Allemagne. Pour le compte du journal Thüringer Allgemeine, elle enquêtait sur l’état d’esprit morose qui y règne depuis les dernières élections fédérales. Dans le texte reproduit ici, elle relate ses expériences à Nordhausen, une ville de 45 000 habitant·e·s située à une heure de train au nord de la capitale, Erfurt[i].

Il y a des gens qui commencent à lire le journal par la fin. Ce qui les intéresse avant tout, ce sont les avis de décès. C’est le cas de Madame B., de Nordhausen. Alors que les nouvelles la mettent hors d’elle, elle aime lire les avis de décès.

La responsable de la publicité, section « service aux familles », du quotidien Thüringer Allgemeine, m’a confirmé que les avis nécrologiques sont très populaires. Nous nous sommes rencontrées au bureau de la rédaction locale, ou « Service Center », à Nordhausen. « Les annonces sont particulièrement lues la fin de semaine », a-t-elle précisé. Cette tendance explique pourquoi certain·e·s lecteurs et lectrices ne s’abonneraient qu’à l’édition du week-end du journal.

Pour répondre aux exigences du temps, la responsable de la publicité a, l’an dernier, compilé un catalogue de deuil de 90 pages offrant de vastes choix aux proches de personnes décédées dans la préparation d’un avis. L’époque où l’on portait un titre universitaire ou professionnel jusque dans la tombe — sur une pierre tombale ou une notice nécrologique —, est révolue. Si on trouve encore dans les notices quelques vers de poètes ou de philosophes — Albert Schweitzer, Goethe, Kant — ou des versets de la Bible, il est à penser que les inscriptions tatouées sur les personnes décédées sont aujourd’hui plus révélatrices de leur individualité. « Tout est aujourd’hui plus individualisé », constate la responsable de la publicité. Les annonces types de Herr et Frau Müller sont dorénavant offertes dans un vaste éventail de coloris, d’images, d’arrière-plans. Grâce aux choix qu’il propose, le catalogue standardisé permet du sur-mesure sans exiger du personnel, ce qui nécessiterait un effort considérable.

***

Madame B. m’explique que dans le journal, on distingue les avis de décès des remerciements. Alors que les premiers sont souvent factuels, les seconds sont plus personnels. À Nordhausen, on publie souvent des remerciements à l’intention du directeur d’une maison funéraire. Il se charge des avis de décès, de l’éloge funèbre et accompagne les personnes endeuillées dans ces moments difficiles. Il insiste sur l’unicité des gens, le dialogue et les conseils personnalisés.

Le directeur de la maison funéraire, un ancien moine bénédictin, se démarque de ses collègues. Contre la tendance à l’enterrement semi-anonyme dans l’Allemagne de l’Est sécularisée, il privilégie les adieux à cercueil ouvert. Une expérience personnalisée, mais aussi traditionnelle : l’homme est vêtu de noir, respectueux, digne — sans formule toute faite, comme le promet sa publicité. Je suis si impressionnée par son approche, son attitude confiante et son éloquence, que j’en signerais immédiatement un contrat de préarrangements funéraires.

L’homme est ce que la jeune sociologie du début du XXe siècle appelait une « grande individualité » ou une « personnalité ». À la quantité, il préfère la qualité. Comme beaucoup de gens que j’ai rencontrés en ville ces jours-ci, il critique ce qu’il perçoit comme un individualisme égoïste généralisé. Les gens peinent selon lui à nouer des liens; ils s’atomisent, une tendance apparemment matérialisée dans l’image de la salle de sport. Ce genre de paroles et d’images sont bien reçues dans une ville où, selon un autre interlocuteur, « les gens sont frustrés et ne savent pas pourquoi ». Les grandes individualités se posent comme prophètes, à la fois annonce et réponse, à nos désirs inassouvis; avant tout — me semble-t-il — un désir d’individualité et de reconnaissance.

***

Je comprends pourquoi la responsable de la publicité a voulu me présenter le directeur de la maison funéraire. Sa riche biographie et sa philosophie — « elle m’est propre », insiste-t-il — détonnent dans la ville. Cette impression d’une personne « à part » est d’ailleurs renforcée au plan esthético-architectural par son élégante villa.

« Nous étions une des villes les plus riches d’Allemagne », commente un politicien local. Aujourd’hui, la ville n’est plus une « grande » ville, mais elle n’est pas petite non plus. Elle compte des industries, des institutions culturelles et un établissement d’enseignement supérieur, mais on n’y retrouve pas l’éclat architectural d’une ville au passé prospère. Si on fait abstraction des bâtiments communistes et de la vieille ville rénovée, ce qui frappe, ce sont surtout les espaces vides. En écoutant les gens, il semble que la guerre, qui a presque tout détruit, est moins à blâmer pour la situation que les occasions manquées des années 1990, après la réunification allemande.

« Et les habitant·e·s? », voulais-je savoir. « Les gens ne sont pas riches, mais ils ont ce qu’il faut », m’a-t-on répondu. Ces jours-là, j’ai rencontré beaucoup de personnes tatouées et d’hommes en chemise à carreaux. Je me demande si tous ces gens, des classes que l’on qualifie de moyennes inférieures, oseraient aller chez le directeur de la maison funéraire s’ils n’y étaient pas amenés, comme moi, par une responsable de la publicité d’un journal.

***

Une amie de la région m’a une fois accompagnée à un service funéraire, dans une église de Lévis, au Québec. Elle avait été agacée par trois choses : l’ambiance triste-mais-conviviale, les conversations à mi-voix et les couleurs vives. Il n’est pas rare que les funérailles soient maintenant les seuls moments qu’ont les familles pour se réunir — il n’y a guère plus d’autres rituels des cycles de vie, mariages, baptêmes, premières communions… L’atmosphère des funérailles à l’église est parfois enjouée sans qu’on s’en scandalise. Il n’est pas rare que les orateurs et oratrices voient cette atmosphère d’un œil bienveillant : on ne s’est pas vu depuis longtemps et on se réjouit de se retrouver enfin.

Madame B., la directrice de la publicité et le directeur de la maison funéraire à Nordhausen seraient certainement d’accord avec mon amie : une telle attitude va à l’encontre de l’étiquette du deuil. Le journal veille au ton pieux, réservé, conforme aux normes des chroniques nécrologiques, tout en s’efforçant de préserver un certain caractère individuel. Madame B. pourra ainsi s’énerver sur bien des pages de son journal, mais pas sur celle-là.

[i]                   « Etikette einer Nekrologin », Thüringer Allgemeine, 26 juillet 2018, p. 4.

Inquiétante étrangeté au G7 de Charlevoix

Inquiétante étrangeté au G7 de Charlevoix

Par Louis-Paul Legault

La timidité des contestations citoyennes entourant le G7 de Charlevoix (2018), comparativement au G20 de Toronto (2010) ou au Sommet des Amériques de Québec (2001) est-elle attribuable, comme plusieurs commentateurs ont affirmé, à l’effet dissuasif du dispositif sécuritaire et à la tenue des G7/G8 loin des grands centres ? Les résidents locaux avaient-ils peur du grabuge au point où l’ont rapporté certains médias ? Voici quelques pistes de réponses en photoreportage (toutes les photos ici).

Coût total de quelques G7/G8/G20 et du S.d.A.
396 millions en sécurité

Pour ce Sommet du G7, dont près des deux tiers du budget de 605 millions furent consacrés à la sécurité[i], les autorités ont annoncé mobiliser entre 8 000 et 9 000 policiers, sans compter les militaires[ii]. Il s’agit de l’un des plus importants budgets de l’histoire pour un événement du genre, 2e au Canada derrière le G20 de Toronto en 2010[iii]. Promptement, les autorités se sont félicitées du bon déroulement des opérations, peu après que le Premier ministre Trudeau se soit défendu d’en avoir peut-être fait « un peu plus » que le nécessaire :

Justin Trudeau, conférence de clôture du Sommet, 9 juin 2018, La Malbaie

« Je pense que ça s’est passé dans l’ordre, dans la sécurité et on peut en être fier. Je pense que c’est important dans une démocratie que les gens sentent la capacité de s’exprimer, de manifester. Je pense qu’en même temps nous nous basons toujours sur ce qui est le plus important, c’est-à-dire d’assurer la sécurité des participants, des citoyens et des manifestants. Si on est pour nous reprocher qu’on a peut-être fait un peu plus que ce dont on allait avoir besoin de faire, je pense que c’est le moindre des malheurs. Si on était plutôt dans une situation où on nous reprochait de ne pas avoir fait assez, [s’il y avait] eu des excès, je pense qu’on aurait une bien différente conversation. (…) Mais je pense que c’est difficile de dire que ce qu’on a fait n’a pas été un succès pour ce qu’on voulait d’abord et avant tout : c’est d’assurer un G7 réussi, d’assurer la tranquillité et la sécurité pour les citoyens qui faisaient cet accueil, et aussi la capacité que les gens puissent s’exprimer quand ils sont en désaccord. »

— Justin Trudeau

Conférence de clôture du Sommet
9 juin 2018, La Malbaie

Carte du G7 2018 : Québec, Bagotville, La Malbaie
Aéroports occupés, routes patrouillées

Les forces de l’ordre ont occupé quatre aéroports durant le Sommet : Jean-Lesage à Québec, Bagotville au Saguenay, Rivière-du-Loup et Saint-Irénée dans Charlevoix. Les dignitaires arrivaient à Bagotville ou Québec, puis étaient escortés par les airs ou par la route jusqu’au Manoir Richelieu, dans la région de Charlevoix. Des tours cellulaires[iv] et des radars[v] furent installés pour fiabiliser les communications et contrôler l’espace aérien dans un rayon de 50 à 60 km autour du Manoir.

L’aéroport de Rivière-du-Loup fut essentiellement utilisé pour ravitailler 3 appareils de surveillance de la GRC, nous apprend son directeur Martin Hivon, quelque peu amer de son expérience : « Je suis déçu du niveau d’utilisation qu’ils ont fait de notre aéroport par rapport à ce qu’on nous avait laissé croire. » Pour 3 jours et demi sans le trafic habituel, et donc sans les ventes de carburant et de services, il évalue les pertes financières entre 6 000 et 10 000 dollars, et à 3 jours de paperasse : « On nous a promis un remboursement avec Affaires mondiales Canada, mais le processus est très compliqué. Le document fait 25 pages, et ils demandent les états financiers des 5 dernières années. » M. Hivon, qui a servi 28 ans dans l’armée, a finalement décidé de laisser tomber la serviette pour éponger lui-même les pertes, la tête haute. « S’ils ont besoin de nos services pour une autre occasion, ça nous fera plaisir de les recevoir. »

Griffon et un radar à Saint-Irénée

Plus près du Manoir, le petit aéroport civil de Saint-Irénée fut temporairement converti en base militaire. Un radar et plusieurs hélicoptères, dont trois Griffon, ont été aperçus (photos).

* * *

Air Force One, Trump, Marine One et Marine Two

 
23 minutes au Saguenay

Vendredi 8 juin, le très attendu avion présidentiel de Donald Trump, Air Force One, se pose en retard à 10 h 45 à l’aéroport de Bagotville, sous un déploiement sécuritaire varié et abondant. La nuit précédente, des gyrophares scintillaient dans tout le secteur, déjà sur le qui-vive. Le matin de l’arrivée, vers 9 h, des policiers du Saguenay bouclent le périmètre à moto, tandis que d’autres, en camions ou en voitures, bloquent les accès ; des militaires casqués et vêtus de camouflage font le guet, perchés ou cachés dans des abris de toile, pendant que leurs camarades sillonnent la forêt de l’aéroport en tout-terrains, mitraillette en bandoulière. Quelques minutes avant l’arrivée de Trump, des chasseurs CF-18 décollent, dans un grondement bien distinctif.

Il n’est permis de prendre des photos que depuis la « zone de libre expression », les policiers motards interceptant promptement et invitant à circuler tout véhicule immobilisé, avec ou sans accréditation. La seule autre option autorisée pour les journalistes était l’autobus sécurisé Québec-Bagotville partant du Centre international des médias à 4 h 30. Le président américain quitte ensuite à 11 h 08 en direction du Manoir Richelieu dans son hélicoptère Marine One, accompagné d’un White Hawk identique, suivis d’un V-22 et d’un Chinook.

Barrages et patrouilles à Bagotville ; policiers à motos, en voitures et en camions

Charlevoix… sans voix

À La Malbaie, hormis la forte présence policière sur les routes, peu d’indices laissent voir l’éminente visite à 2 km. Le Manoir Richelieu est bien caché derrière la côte, près de la falaise donnant sur le fleuve. Les commerces sont ouverts sur la route 362, les gens circulent normalement, quoique ce soit plus tranquille qu’à l’habitude. Un auditeur à la radio locale est du même avis, et il tente de se faire rassurant pour les touristes. Un simple passage sur la 138 entre Québec et Saint-Siméon s’effectue rapidement et sans trop de soucis ; l’on y croise quelques locaux, des vacanciers, des agents de la SQ ou des Suburban noirs banalisés[vi].

Camion de la SQ garé et vue du Manoir, près de Cap-à-l’Aigle  |  Entrée de la « zone rouge »

C’est à Pointe-au-Pic, à la frontière de la « zone rouge », que la réalité est chamboulée pour les résidents. D’abord, il est difficile de ne pas apercevoir la clôture recyclée du grand prix de formule E, formant une grande « zone de libre expression » en entonnoir, nous dirigeant en réalité tout droit vers un immense (et effrayant) enclos vide sous surveillance, dont une paroi officielle affiche : « Zone de libre expression — Transmission en direct au Manoir Richelieu ». Des convois entrent et sortent de la zone rouge, sous le regard des quelques curieux présents. Plus rares, les arrivées ou départs de notables se font depuis l’héliport temporaire (le stationnement du Manoir) ; on les entend ou les voit parfois, au loin. Pendant ce temps, un hélicoptère de la GRC survole continuellement le site, créant l’atmosphère en bruit de fond.

Blindé Navistar non identifié  |  Mur de la « libre expression »  |  Hélicoptère de la GRC survolant le Manoir

En croisant des journalistes, tous discutent de l’ambiance étrangement calme, surpris qu’il n’y ait personne (ou à peu près) pour manifester. Elizabeth, observatrice internationale rencontrée dans la zone, commente : « Charlevoix, ou pas de voix ? » Le seul manifestant aperçu lors du passage est Toyoshige Sekigushi, ce moine japonais en mission de paix contre les armes nucléaires[vii].

Rappelons que depuis 2002, les G7/G8 se tiennent à peu près tous loin des grandes villes. L’année 2001 fut sans doute décisive à cet égard. On se souvient comment le Sommet des Amériques de Québec marqua les esprits en avril, la ville arborant des allures de guerre civile[viii] ; à Gênes, en juillet, le mort et les centaines de blessés mirent assurément les organisateurs en état d’alerte[ix] ; or, on le sait, une « guerre au terrorisme » enchâssée dans le Patriot Act fut lancée par George W. Bush suite aux attentats du 11 septembre. Depuis lors en occident, l’état d’exception se confond peu à peu, paradoxalement, à l’état normal des choses. Certains parlent d’un « paradigme sécuritaire »[x].

Garde côtière canadienne près du Manoir  |  Le moine Toyoshige Sekigushi  |  Des autobus de location au ministère des Transports

Ce qui caractérise donc les « manifestations » de Charlevoix durant ce G7 est peut-être simplement qu’en définitive, il n’y en a eu que très peu, voire pas du tout. En fait, tout dépend si l’on tient compte de la marche du 3 juin (les médias chiffraient entre 40 et 50 personnes[xi]), des revendications plus diverses[xii] et autres regroupements d’« une quinzaine de manifestants »[xiii]. Car en règle générale, près du Manoir durant le Sommet, il y avait plus de policiers que de journalistes, et plus de journalistes que de manifestants !

Le Centre international des médias de Québec

 
À Québec, des manifs et des médias

Un jeu timide de chats et souris s’est déroulé à Québec du 7 au 9 juin, entre les policiers et la poignée de manifestants déclarés « illégaux ».

Rappelons le contexte législatif : depuis le « Printemps érable », en cas de non-remise d’un itinéraire à la police, toute manifestation est considérée comme illégale à Québec, la ville ayant modifié son règlement municipal en 2012[xiv]. Sur le même enjeu d’itinéraire à Montréal, la croisade d’Anarchopanda contre le règlement P-6 porte fruit, la Cour d’appel ayant invalidé l’article 2.1 de P-6 en mars dernier[xv], s’appuyant sur l’argument du jugement de 2016 de la Cour supérieure concernant l’article 3.2 (sur l’obligation de manifester à visage découvert) : « parce que de portée excessive, étant déraisonnable et arbitraire au sens du droit administratif et inconstitutionnel parce que portant atteinte aux libertés d’expression et de réunion de manière injustifiée »[xvi]. L’administration Plante appuie cette décision, et il est envisageable que la ville de Québec soit confrontée à la jurisprudence.

Le rapport des 3 observateurs mandatés par le gouvernement Couillard pour ce G7 2018, tout juste publié (2 août), fait d’ailleurs état d’un « très faible nombre de manifestants », encadré de manière disproportionnée et injustifiée par un « dispositif hypersécuritaire » (on évoque la « militarisation » du travail policier), venant rompre l’équilibre entre « les impératifs de sécurité et la jouissance des droits fondamentaux » d’une société libre et démocratique[xvii]Amnistie internationale et la Ligue des droits et libertés ont dépêché ensemble plus de 40 observatrices et observateurs ; leur bilan préliminaire fait mention d’un « climat de peur »[xviii], et un rapport est attendu incessamment.

La crainte de perturbations et de confrontations était donc légitime et bien réelle à Québec, la hantise du Sommet des Amériques aidant, mais elle fut sans doute exagérée par les nombreux reportages lui étant consacrés. En effet, une autre chasse était perceptible chez les médias en quête de sensations fortes — la chasse aux images, orientée de questions graves et insistantes. Le ton est familier, presque banal : c’est celui de la campagne de peur ou de l’éloge du sécuritaire. Mais ce fut si tranquille à Québec que les journalistes attitrés aux manifs semblaient déçus, car ils devaient livrer la nouvelle malgré tout, avec si peu.

Alex, propriétaire de l’Épicerie Scott, située à quelques pas de la rue Saint-Jean à Québec, fut interviewé en mai pour un reportage de TVA prédisant une « ruée vers les masques à gaz »[xix]. Le journaliste aurait insisté pour savoir si Alex avait peur que ça dégénère, mais ce dernier lui aurait calmement répondu non, car tout comme d’autres résidents, il sentait que rien n’allait se passer cette fois-ci. « J’suis pas stupide, j’ai déjà fait du marketing », ironise-t-il, lui qui n’en est pas à sa première expérience avec les médias. Agacé, il avoue s’être résigné à céder un oui timide en entrevue : « C’est sûr qu’on sait jamais. C’est la seule fois où j’ai exprimé un mini doute… et c’est la seule chose qu’on m’entend dire ! »

En avril 2017, s’étant déplacé pour une histoire de pétition d’expropriation[xx], Alex fut appelé à témoigner aux différents médias présents, et dit y avoir subi le même stratagème, comparable à de la vente sous pression. « Le but est de faire dire oui au client. » La journaliste de TVA lui aurait d’ailleurs suggéré de gesticuler durant l’interview, pour les besoins de la télé. Seulement, peut-être fut-il jugé trop tranquille et posé cette fois, car il confirme avoir été coupé au montage.

Commerces barricadés sur la rue Saint-Jean à Québec

Quelques autres commerçants ont tout de même choisi, dans l’incertitude face aux tergiversations gouvernementales sur les garanties en cas de dommage, de barricader leur commerce préventivement (photos).

Roger Rashi, de l’organisme Alternatives
 
Une grande manif plutôt modeste

C’est donc à Québec, le 9 juin après 15 h, qu’a eu lieu pacifiquement la plus grande manifestation de ce G7. Or, celle-ci ne rassemblait que 1 000 à 3 000 manifestant·e·s environ[xxi], et elle fut suivie de très près par l’antiémeute. Roger Rashi, de l’organisme Alternatives — l’un des groupes organisateurs, unis pour l’occasion en une Coalition pour un Forum Alternatif au G7[xxii], ralliant syndicats, groupes citoyens et communautaires —, s’explique ainsi :

« Je pense que le contexte de peur et d’intimidation en général a fait que les manifs étaient relativement moins nombreuses qu’elles auraient dû être. (…) [Deuxièmement,] je pense que le fait qu’il n’y a pas eu de désordre particulièrement grave ni jeudi ni vendredi a fait en sorte que plus de gens sortent aujourd’hui. Puis aussi, le fait qu’on a clairement dit que cette manif allait être une manif pacifique, unitaire, et que nous voulions avoir un volet d’éducation populaire et non pas de confrontation directe avec la police, je pense que ça aussi ça a cadré les choses un peu. »

Manifestation du 9 juin à Québec, surveillée de près par l’antiémeute

M. Rashi poursuit son analyse : « Les protestations et les mouvements sociaux semblent se concentrer de plus en plus sur le cap national. Macron arrive de France, tout le mois de mai a été parsemé de multiples manifestations en France contre ses politiques d’austérité. » Les mouvements sociaux, pense-t-il, sont ponctués de cycles, et en guise d’exemples, il cite les manifestations en Espagne qui durent depuis des années, et la récente mobilisation au Brésil contre l’emprisonnement de Lula. L’administrateur d’Alternatives et membre fondateur de Québec solidaire a l’intuition que les prochaines années seront à suivre :

« Y’a toute une jeunesse depuis 2007-2008, depuis la crise financière, qui a pâti sérieusement de la crise. (…) En fait, l’arrivée de Trump a remobilisé une gauche américaine et une gauche sociale et une gauche politique et je pense que l’on commence à voir le résultat. (…) Je parlais avec des gens un peu partout aux États-Unis, puis y’a des résistances au niveau des municipalités, au niveau des États, au niveau des universités, au niveau des communautés. Elles sont éparses, mais elles gagnent en puissance. Mais là on rentre dans la question du rapport de force relatif. »

Manifestation du 9 juin à Québec, près du Parlement

* * *

Conclusion

Comme plusieurs commentateurs l’ont fait remarquer, il est plausible que le mouvement altermondialiste délaisse le G7 pour se réorienter vers sa version élargie du G20. Les raisons sont simples : les G20 prennent encore place dans de grandes villes, et ces réunions gagnent en influence, surtout depuis que les chefs d’État y participent (2008 à Washington, en pleine crise financière), en plus d’inclure aujourd’hui des puissances émergentes incontournables telles la Chine, la Russie, l’Inde, le Brésil, l’Arabie Saoudite et la Turquie, notamment.

N’en demeure pas moins que les discussions et décisions prises à huis clos lors des G7/G8 sur les sujets d’environnement, d’économie, de politique et de diplomatie sont dignes d’intérêt planétaire — même si les ententes ne sont pas contraignantes juridiquement, comme le soulignait au passage Marc Semo du journal Le Monde dans sa question au président français lors de sa conférence de clôture, qui le confirma à demi-mot dans une longue défense du travail de l’institution :

Emmanuel Macron, conférence de clôture du Sommet, 9 juin 2018, La Malbaie

 
« (…) il faut aussi être réaliste. Ce sont des déclarations, j’attends de voir les actes qui viennent. (…) même s’il est non contraignant, [on a] eu une discussion et cosigné un texte. Ce ne sont pas les prédécesseurs qui l’ont signé ; nous avons cosigné un texte qui reconnaît l’existence de règles commerciales internationales, l’importance de les moderniser, mais notre engagement pour avoir un commerce juste, et nous coordonner. Donc je veux bien [qu’on] décide dans quelques semaines de faire le contraire de [ce qu’on] vient de déclarer ensemble aujourd’hui, mais, si on croit quelque peu que ce soit à la crédibilité de la parole publique et de nos engagements, même si ce n’est pas juridiquement contraignant, c’est une avancée et ça a une valeur. Et donc je pense que dans cette stratégie de tenir tout le monde ensemble, d’essayer, dans des moments où il peut y avoir des divergences, de recréer de la convergence, c’est utile. »

— Emmanuel Macron

Conférence de clôture du Sommet
9 juin 2018, La Malbaie

Seulement, quelle valeur donner au premier G7 où, quelques heures plus tard, le président américain annonce qu’il retire son appui à la déclaration commune via Twitter, en regardant la télévision à bord de son avion, parti expressément vers Singapour en quête d’un accord nucléaire avec Kim Jong-un ?[xxiii] Isolé, boudant le système international, Trump a-t-il donné raison aux journaux titrant « G6 + 1 » ? Avons-nous assisté à Charlevoix au dernier G7 de l’histoire ? Pour tenter de répondre à ces questions, L’Esprit libre prépare une analyse du contenu de ce G7 2018 de Charlevoix et de ses répercussions sur les scènes nationale et mondiale.

Au final, ce G7 laisse sur un sentiment d’inquiétante étrangeté, le même vécu à La Malbaie. Comme si l’obsession sécuritaire était maintenant coutume pour ce genre d’événement, et que le retrait provisoire des droits fondamentaux devenait banal ou ordinaire, ne soulevant plus l’ire de la multitude. En silence, les gardes dressées, la défense latente, avec ce bruit d’hélicoptère sourd, mais strident… le calme avant la tempête ?

[i] William F. Morneau, « Égalité + croissance. Une classe moyenne forte » (Budget 2018), Ministère des Finances du Canada, 27 février 2018 ; Michel Girard, « La grosse facture du G7 de la Malbaie », Le Journal de Montréal, 27 février 2018 ; Kevin Nielsen, « Taxpayers to shell out $605M for G7 meeting« , Global News, 28 février 2018.

[ii] La Presse canadienne, « Plus de 8000 policiers seront déployés pour le G7 de La Malbaie », La Presse, 16 mai 2018.

[iii] Voir le tableau comparatif « Coût total de quelques G7/G8/G20 et du Sommet des Amériques », selon les données de John Kirton & al., « G8 and G20 Summit Costs« , Munk School of Global Affairs, Université de Toronto, 5 juillet 2010 (de 1981 à 2010), et les données publiques disponibles (2011 à 2018).

[iv] Baptiste Ricard-Châtelain, « G7 : le cellulaire partout de Québec à La Malbaie à Saguenay », Le Soleil, 15 janvier 2018.

[v] Stéphanie Gendron, « Des militaires au Kamouraska en raison du G7 », Le Placoteux, 25 mai 2018 ; Julie Tremblay, « Des camps militaires dans le Kamouraska en marge du G7 », Radio-Canada, 3 juin 2018 ; Carl Vaillancourt, « G7 : La surveillance s’étend jusqu’à Rivière-du-Loup », TVA CIMT-CHAU, 5 juin 2018.

[vi] Baptiste Ricard-Châtelain, « Des VUS Suburban livrés par dizaines pour le G7 », Le Soleil, 9 mars 2018.

[vii] Marc-Antoine Lavoie, « Un moine japonais marche plus de 400 kilomètres pour se rendre au G7 », Radio-Canada, 30 mai 2018 ; Émilie Desgagnés, « Accueil grandiose pour Toyoshige Sekigushi », CIHO FM, 6 juin 2018.

[viii] Images et documentaires disponibles sur Youtube.

[ix] Eric Jozsef, « G8 à Gênes : des manifestants ont été torturés, admet le chef de la police italienne », Libération, 20 juillet 2017.

[x] Giorgio Agamben, « Comment l’obsession sécuritaire fait muter la démocratie », Le Monde diplomatique, janvier 2014.

[xi] Dominique Lelièvre, « G7 : des citoyens de La Malbaie ne reconnaissent plus leur ville », Le Journal de Québec, 3 juin 2018 ; Marie-Maude Pontbriand, « Une première manifestation anti-G7 timide dans Charlevoix », Radio-Canada, 3 juin 2018.

[xii] Isabelle Porter, « Manifestations en tous genres à La Malbaie », Le Devoir, 9 juin 2018 ; Roxane Simard, « G7 : des Vietnamiens manifestent à La Malbaie pour l’environnement », Radio-Canada, 9 juin 2018.

[xiii] Gabriel Béland, « G7 : à La Malbaie, cinq clôtures pour un manifestant », La Presse, 9 juin 2018 ; Arnaud Koenig-Soutière, « Des Vietnamiens manifestent à La Malbaie en marge du G7 », TVA Nouvelles, 9 juin 2018.

[xiv] Ville de Québec, « Règlement sur la paix et le bon ordre, R.V.Q. 1091 ».

[xv] Cour d’appel du Québec, « Villeneuve c. Ville de Montréal, 2018 QCCA 321 », 2 mars 2018.

[xvi] Cour supérieure du Québec, « Villeneuve c. Montréal (Ville de), 2016 QCCS 2888 », 22 juin 2016.

[xvii] Louis-Philippe Lampron, Christine Vézina & Mario Bilodeau, « Rapport d’observation des mesures de sécurité déployées au Québec dans le cadre des activités citoyennes entourant la tenue du G7 à La Malbaie », Ministère de la Sécurité publique du Québec, 24 juillet 2018.

[xviii] Amnistie Internationale & la Ligue des droits et libertés, « Bilan préliminaire de la mission d’observation : Un G7 entre peur et intimidation », 10 juin 2018.

[xix] Josée Laganière, « Sommet du G7 : ruée vers les masques à gaz », TVA Nouvelles, 18 mai 2018.

[xx] Valérie Chouinard, « L’expropriation de la boucherie W.E. Bégin réclamée », TVA Nouvelles, 13 avril 2017.

[xxi] « Une dernière manifestation anti-G7 à Québec », Radio-Canada, 9 juin 2018 ; Kevin Ouellet, « Ensemble contre le G7, malgré l’omniprésence policière », Droit de parole, 10 juin 2018 ; Louis-Philippe Lampron, Christine Vézina & Mario Bilodeau, op. cit., 24 juillet 2018.

[xxii] Coalition pour un Forum Alternatif au G7.

[xxiii] Michael D. Shear & Catherine Porter, « Trump Refuses to Sign G-7 Statement and Calls Trudeau ‘Weak’« , The New York Times, 9 juin 2018 ; Tonda MacCharles, « Trump drops bombshell after leaving G7 summit, accusing Trudeau of ‘false statements« , The Star, 9 juin 2018 ; Le Monde.fr avec AFP, « Sommet du G7 : Trump retire son soutien au communiqué commun sur le commerce », Le Monde, 9 juin 2018.