Extraire de leurs droits les femmes : Le Plan Nord ou comment puiser aux sources de l’indignation

Extraire de leurs droits les femmes : Le Plan Nord ou comment puiser aux sources de l’indignation

Quand le Sud se préoccupera de ses populations nordistes en excluant tout sentiment colonialiste, quand le Sud réalisera à quel point les richesses du Nord ne sont pas faites que de potentiels hydroélectrique, pétrolier ou minier, quand le Sud acceptera que les valeurs nordiques puissent avoir du sens, les populations du Nord commenceront à mieux se porter.

Jean Désy, médecin et écrivain, 2010

Nous dit-on, depuis « Le Plan Nord » de Jean Charest, depuis « Le Nord pour tous » de Pauline Marois, depuis la relance du « Plan Nord 2.0 » de Philippe Couillard, ce qui se trame au nord du 49e parallèle? Nous dit-on l’exploitation des ressources naturelles sur les territoires ancestraux, non cédés, des peuples des Premières Nations? Nous dit-on la loi internationale qui affirme que les Autochtones ont un droit de refus si un projet extractif nuit à leur mode de vie? Nous dit-on leur droit au « consentement libre, préalable et informé1 »? Nous dit-on les zones non protégées de nos forêts, les trous béants à ciel ouvert ou souterrains qui se creusent? Nous dit-on le saccage fait au territoire, un saccage rapide, sauvage, violent, répété au nom de la richesse collective? Nous dit-on le comportement des minières canadiennes en sol étranger : viols collectifs commis par des employés chargés de la sécurité de la mine, utilisation de cyanure dans l’extraction de l’or qui empoisonne les habitant·es et le bétail2? Se rendent-ils à nous les recherches qui, pour les pays du Sud comme pour les pays du Nord, révèlent que l’implantation de mégaprojets extractifs et énergétiques détériore les conditions de vie des femmes3,4,5,6? Nous dit-on qu’au Nord du Québec, chaque fois qu’on extrait de terre le fer, on extrait de leurs droits les femmes? On ne nous dit que dalle! Rien! Et j’en suis indignée.

Je vous entends me demander : « Qui es-tu? » « D’où parles-tu? » Ces questions concernant l’autorité du texte sont légitimes. Vous tenez entre vos mains un recueil d’articles de fond, dont les textes ont été sélectionnés dans un effort de rigueur journalistique par l’équipe de la revue L’Esprit libre. Tout comme moi, vous savez que de tels articles commandent habituellement l’usage d’une voix neutre, dite objective, ne serait-ce que sur les plans formel et stylistique, en usant tantôt d’un « nous » de majesté, tantôt de la troisième personne du singulier ou encore d’un « on » indéfini. Dans ce présent texte, il en sera tout autre, et ce, par choix. L’exigence de rigueur n’en sera pas diminuée, rassurez-vous. Je me permettrai de vous « parler » depuis le lieu de ma colère, celle qui agite la femme que je suis, féministe, blanche, citoyenne vivant au sud du 49e parallèle. Je vous parlerai de ce point de vue situé, et je vous entraînerai au cœur de ma démarche d’autrice, car je suis également poète. Je travaille, depuis plusieurs mois, à l’écriture d’un recueil de poésie motivé par le Plan Nord. Voilà donc le pacte de lecture auquel je vous convie. Votre lecture ne sera ni celle d’un texte journalistique ni celle d’une démarche universitaire. C’est moi qui vous parlerai avec l’aisance d’un « je » bien assis sur le siège de son indignation, d’un « je » qui (ré)agit.

Le Plan Nord et la poésie

La poésie qui m’intéresse est celle qui se manifeste où quiconque ne l’attend pas, voire ne l’espère plus. Serait-elle trop insoutenable pour être entendue? C’est une poésie qui se cueille au bord des faits, qui se découvre au creux des événements; tantôt matière extraite du sol, tantôt terreau fertile, la poésie qui alimente mon écriture est terre ferme. Elle est terrible.

Ma rencontre avec l’indignation, celle à partir de laquelle je m’exprime, s’est produite le jour où, dans le cadre de mes recherches sur la municipalité nordique de Chibougamau (lieu où se déroule l’action de mon projet d’écriture), je suis tombée sur un article paru en 2013 de Michel Corbeil, journaliste pour le quotidien Le Soleil7. Corbeil y esquissait le portrait somme toute lumineux d’un mineur de Chibougamau qui, chaque mardi, suivant un horaire rotatif de 14 jours, devait prendre l’avion pour se rendre à la mine du lac Bloom exploitée à Fermont à plus de 600 kilomètres de chez lui. Cet homme se considérait chanceux de ne pas avoir à parcourir un trajet encore plus long contrairement à d’autres Chibougamois dont la destination les conduisait jusqu’à la mine de nickel Ragan située sur la pointe septentrionale du Québec, tandis que d’autres devaient pousser leur trajectoire aussi loin que Meadowbank, au nord de la Saskatchewan, dans le Nunavut.

Dans cet article, ce qui a davantage retenu mon attention est le peu de place réservée à la conjointe du mineur. Au sujet de cette femme, Corbeil consacre à peine trois ou quatre lignes pour mentionner qu’elle « se sent comme ces femmes que les hommes quittaient pour aller bûcher dans les chantiers d’autrefois. ». Puis, le journaliste la cite : « C’est de concilier travail et famille. Je suis enseignante. On veut un deuxième enfant. D’avoir le papa… » En se comparant aux couples d’autrefois, cette femme laisse entendre vivre en inadéquation avec ses propres valeurs et besoins; elle exprime un sentiment de recul par rapport à sa situation conjugale et, par extension, sa propre qualité de vie. Dans une économie de langage, elle parvient à faire entendre ses besoins : concilier travail et famille, se réaliser sur le plan professionnel, partager les responsabilités familiales avec son conjoint. Tous des besoins auxquels la présente situation n’apparaît pas répondre. Mais il y a pire. Cette femme interrompt sa prise de parole. Trois points de suspension marquent cette retenue. Que s’est-elle empêchée de dire? Et à qui? À elle-même? À son conjoint? Au journaliste ou aux gens qui liront le papier? Qu’est-ce qui n’a pas pu être nommé? Ces mots tus, indicibles, cette histoire non racontée, ne peuvent que révéler une souffrance, que je soupçonne partagée par d’autres femmes. En littéraire et féministe que je suis, j’ai cherché à lire le sous-texte que renferment ces trois points de suspension pour, d’abord, le connaître, puis le faire connaître. C’est en levant le non-dit que se lèvera aussi la poésie, comme on tire un rideau pour que la lumière jaillisse.

Faire connaître

Pour Jean Sioui, poète wendat, il faut au poète, pour moteur d’écriture, le désir « de dire ce que l’on n’entend pas assez, de faire connaître ce que l’on ignore trop, de rappeler ce que l’on risque d’oublier.8 ». C’est dire que la poésie peut se faire l’instrument de connaissance pour nous, citoyennes et citoyens, à qui on n’en dit pas assez, à qui on ne dit pas tout, à qui on ne veut pas tout dire. Je me présente donc à vous, qui me lisez, sans craindre d’admettre mon ignorance. C’est qu’il est fort pratique pour la classe dirigeante de nous maintenir dans cet état d’inculture involontaire. Je doute constamment du filtre par lequel nous arrive l’information – des médias, de la classe politique, de l’industrie minière, de groupes lobbyistes? – et au détour de quelle déontologie?

Pour y voir plus clair, j’ai lu des mémoires de commissions régionales, un Avis du Conseil du statut de la femme (CSF), des analyses du secteur de la santé publique, des articles de fond, etc. Ces analyses en arrivent à un même constat que résume en ces lignes le Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL) : « L’implantation de mégaprojets extractifs et énergétiques s’accompagne souvent d’une dévaluation du travail des femmes, d’une hausse des agressions physiques et sexuelles et d’une augmentation du marché sexuel.9 » Sur le terrain du Plan Nord, plusieurs groupes communautaires ou issus du réseau de la santé l’observent : le développement accéléré du Nord a une incidence significative sur les conditions de vie des populations touchées et sur les femmes en particulier, et plus encore sur les femmes autochtones. Ces contrecoups seraient, en partie, occasionnés par l’utilisation grandissante d’une pratique récente d’organisation du travail mise en place par l’industrie extractive : le navettage, plus communément appelé « fly-in, fly-out ». Il s’agit d’un système de travail, sur lequel je reviendrai, qu’adoptent de plus en plus de compagnies minières10 et qui consiste à transporter par avion une masse de travailleurs masculins11 vers des sites éloignés des grands centres urbains. S’en suivent pour eux de longues périodes de travail qu’ils alternent avec autant (et parfois moins) de congés à la maison.

D’entrée de jeu, je spécifiais être à la recherche d’une poésie qui se terre, à découvrir donc. En éclaireuse que je suis, surgit en moi l’envie de vous entraîner dans mes fouilles. Le portrait que je dresserai des conditions de vie des femmes n’épuisera pas le sujet. Au contraire, il l’effleurera. Je souhaite que ce texte éveille votre curiosité et vous conduise à vous informer davantage sur les différents groupes de femmes qui vivent au nord du 49e parallèle : les conjointes qui s’investissent dans une relation de couple avec un conjoint « fly-in, fly-out », les travailleuses qui intègrent les cohortes « fly-in, fly-out », les femmes blanches qui dans les secteurs minier ou de la construction occupent des emplois traditionnellement féminins, les femmes autochtones qui travaillent pour les minières, pour la plupart comme femmes de ménage, les résidentes des communautés d’accueil – je pense entre autres aux jeunes filles, autochtones et blanches – qui doivent composer avec l’arrivée massive de travailleurs (blancs) temporaires et ayant d’importantes liquidités disponibles. Tous ces groupes de femmes subissent, à des degrés divers, un nombre toujours plus élevé d’effets négatifs que d’effets positifs du développement nordique12.

Charrier des matières premières

En 2015, Alexa Conradi, alors présidente de la Fédération des femmes du Québec, eut un échange éclairant avec un député de la Coalition Avenir Québec (CAQ), André Spénard, alors membre de la commission parlementaire sur les choix budgétaires. Madame Conradi, au nom de la Fédération des femmes du Québec, y critiquait les investissements associés au Plan Nord argumentant que, sur la Côte-Nord, « autant les agressions sexuelles que l’industrie du sexe [étaient] en expansion. Les agressions sexuelles y [étaient] en nette hausse.13 ». À quoi le caquiste rétorqua : « On n’arrêtera pas les ressources naturelles et l’extraction du minerai de fer, de cuivre, ou l’or, parce qu’il y a plus d’agressions sexuelles dans ce coin-là. […] Vous me charriez!14 » Était-ce « charrier » que d’attribuer cette augmentation des infractions sexuelles au Plan Nord? Allons voir.

Selon une analyse de l’Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ), de 2002 à 2011, le nombre de voies de fait, excluant les agressions sexuelles, augmentait de façon marquée dans l’ensemble de la Côte-Nord : « La région présent[ait] un taux au-delà du double de celui du Québec en 2009 et 2011, alors qu’il était comparable en 2002.15 » Il est à noter que l’année 2009 marquait l’ouverture du premier campement hydroélectrique près de la rivière Romaine.

Mais on charrie, aux dires du caquiste! Oui, monsieur, on charrie de l’électricité, du fer, du cuivre.

Au cours de cette même période, selon les données de la Sûreté du Québec, les plaintes formelles d’agressions sexuelles étaient également en hausse sur le territoire du Plan Nord : du 1er avril 2013 au 31 mars 2014, il y eut 102 plaintes formelles, comparativement à 81 de 2012 à 2013 et 67 de 2011 à 2012 pour les mêmes périodes16,17.

Puis, on charrie encore… du titane, de l’or.

Était également en hausse, le nombre de voies de fait contre la personne en contexte conjugal : 430 cas pour 100 000 habitant·es dans la région nord-côtière18 contre 173 cas pour 100 000 habitant·es en moyenne au Québec19.

Pendant ce temps, des médias versaient dans le sensationnalisme et utilisaient des titres accrocheurs pour témoigner de la réalité. Le complexe hydroélectrique La Romaine se voyait rebaptiser « La Romaine-Coke », la Côte-Nord se faisait appeler la « Coke-Nord20 ». Selon des intervenant·es du milieu de la toxicomanie, la cocaïne aurait effectivement « fait un retour en force, surtout dans les chantiers et milieux de travail », et les demandes d’intervention auprès d’organismes d’aide aux hommes auraient « littéralement explosé »21.

Et on charrie, encore et encore… Des diamants, du vanadium…

Tandis qu’en territoire du Plan Nord, on déloge les plus pauvres « pour accueillir des travailleurs ayant la capacité de payer plus cher22 »,,, que la perte du seul garagiste du coin, car intéressé par les salaires élevés qu’offrent les chantiers, devient une véritable situation anxiogène dans ces milieux isolés23, ,, que les travailleurs du « fly-in, fly-out » utilisent les services de soins de santé et psychosociaux de leur municipalité d’accueil parce que l’attente y est moins longue que chez eux au Sud24, on nous dit « charrier »! Devant le fait que les salaires dans le secteur des services, occupé en majorité par les femmes, n’arrivent pas à concurrencer ceux offerts dans les domaines miniers et de la construction, ce qui creuse les disparités entre les sexes et accentue la dépendance économique des unes par rapport aux autres, on nous dit « charrier »! Devant le fait que les commerces et organismes communautaires doivent réduire leurs heures d’ouverture, si ce n’est pas fermer leurs portes, alors que les besoins en services psychosociaux augmentent, on nous dit « charrier »!

Quand on sait que ce sont surtout les femmes qui occupent les emplois du secteur des services et du milieu communautaire, c’est à se demander pour qui a été pensé l’objectif du Plan Nord qui consiste à créer de la richesse collective et des emplois.

Mais on continue, oui! On charrie du fer, du cuivre, des diamants.

2012 : À deux reprises, la communauté innue d’Uashat-Maliotenam entreprend un blocus de la route 138 en direction du chantier de la Romaine. Au nom de leurs enfants et des générations futures, la communauté, surtout les femmes, revendique, pacifiquement. Elle réclame qu’on ne démarre pas la construction du nord de la ligne de transmission hydroélectrique de la rivière Romaine qui déboiserait leur terre ancestrale. Les femmes chantent, elles implorent, elles pleurent, et les hommes avec elles25. La Cour suprême rejette leur demande de sauvegarde.

2012 : Trois mois après le blocus des Innu·e·s, l’Association des gens d’affaires de la Minganie bloque, à son tour, la route 138 pour faire entendre ses revendications. Elle demande que le Centre de services d’Hydro-Québec soit construit sur son territoire. Martine Ouellet, alors ministre des Ressources naturelles, entend la revendication et s’engage fermement à ce que le Centre de services soit basé à Havre-Saint-Pierre, à quelques kilomètres de la communauté innue26.

Et on charrie, toujours, des tonnes et des tonnes de ressources naturelles. Du fer, du vanadium, de l’or, du cuivre, des diamants.

En 2014, Catherine Lévesque, journaliste au Huffington Post, écrit : « Quand ce n’est pas la violence économique qui frappe les femmes, ce sont les poings. […] La lune de miel du Plan Nord est terminée. […] Les femmes sentent que le grand projet du gouvernement Couillard leur est enfoncé dans la gorge.27 »

Quand les femmes sont sur le chemin du progrès, compris ici comme « lieu de développement », on leur fait vite comprendre, comme l’affirme Alexa Conradi, « qu’elles sont dans le chemin28 ».

Dresser cette chronologie, même si ce n’est qu’à l’aide d’une infime fraction d’événements ou de faits, est suffisante pour faire s’ouvrir en moi une soupape. Je fulmine contre le Plan Nord. Mais contre quoi, contre qui dois-je m’emporter? Aucun lien de causalité n’a encore pu être clairement démontré entre la violence (physique, psychologique, économique) faite envers les femmes et l’implantation du Plan Nord. Aucun fait accablant, donc, voire incriminant. Conséquence sans doute de son « développement accéléré », le Plan Nord a commencé ses opérations sans avoir pris le pouls des populations touchées avant son implantation (il y a donc absence d’un cadre de référence sociale), ce qui pose un problème de taille pour établir toute causalité. Sachant cela, il est juste de se demander si les effets, négatifs ou positifs, qu’on remarque aujourd’hui sur les populations affectées sont directement attribuables au développement dit accéléré du Nord ou propres à la forme d’organisation de travail « fly-in, fly-out » qui y domine. On commence à peine, au Québec, à évaluer les effets d’un tel mode de travail sur l’ensemble des parties prenantes (femmes, familles, autochtones, communautés, travailleurs, etc.)29. Au risque de me répéter, nous sommes dans le trouble, car maintenu·es dans un état de confusion. La situation est tout sauf simple, traversée par tant d’intersections.

N’en demeure pas moins que l’image de la soupape reste juste pour qualifier le climat social qui secoue le nord du 49e parallèle. Même si la cause exacte est difficile à pointer du doigt, plus d’un·e observe ce climat houleux en appelant sur le banc des accusé·es le « fly-in, fly-out » (FIFO), dont les répercussions sont manifestes et duquel « les femmes écopent davantage des revers.30 ».

L’arrivée du fly-in, fly-out

Le 19e siècle a vu naître de nombreuses « villes de compagnie ». Les sociétés d’exploitation construisaient une ville là où l’exploitation d’une ressource se faisait. Ces villes étaient construites et gérées par les sociétés elles-mêmes, qui développaient les services nécessaires à toutes villes, du réseau d’aqueduc aux écoles. Les travailleurs et leur famille pouvaient ainsi s’y établir. Lorsque la ressource venait qu’à s’épuiser, la ville fermait. Ces « villes de compagnie » avaient pour seule raison d’être de soutenir l’industrie en place. Fermont est la dernière ville de ce type à avoir vu le jour au Québec31. Aujourd’hui, au modèle de ville provisoire s’est substitué un modèle « sans ville », où arrive de partout par avion une masse de travailleurs masculins permanents, mais non-résidents dans une communauté d’accueil. Selon un horaire rotatif de 14 ou 21 jours consécutifs à travailler, suivi de 14 ou 21 jours de congé, les différentes cohortes de travailleurs se succèdent suivant cette rotation avec service de navette aérienne. C’est le principe du navettage ou mode de travail par rotation, communément appelé « fly-in, fly out »32.

Ces travailleurs FIFO empochent une grande liquidité d’argent. Le niveau de vie de leur ménage s’élève considérablement, leur pouvoir d’achat aussi, et leur capacité d’endettement tout autant. Il est toutefois important de préciser que, cet argent gagné, les travailleurs FIFO le dépense principalement arrivés à la maison. Contrairement à des travailleurs résidents, les FIFO contribuent dans une bien moindre mesure à l’économie locale de leur communauté d’accueil, ce qui peut générer des tensions entre les groupes de travailleurs résidents et non-résidents, « causant notamment des bagarres plus fréquentes à la sortie des bars33 ». Dans de telles conditions, pour les travailleurs FIFO, le développement d’un sentiment d’appartenance à la communauté d’accueil est faible, voire nul34. Cette mise à distance peut avoir pour effet d’exacerber des comportements jugés répréhensibles35 (excès de consommation de drogue, d’alcool, de jeux, de prostitution, etc.). Il a été documenté, en Australie notamment, que la cohabitation avec un chantier de travail en contexte « fly-in, fly-out » avec son va-et-vient constant de travailleurs masculins ayant un revenu disponible peut entraîner une augmentation de la prostitution, des ITS et des grossesses non désirées. Des réalités que, dans un Avis, le Conseil du statut de la femme a d’ailleurs jugé préoccupantes pour les jeunes filles, et particulièrement pour les jeunes filles autochtones, vivant dans le contexte du Plan Nord36. Derrière quelques effets positifs du « fly-in, fly-out » se cache une réalité bien sombre, et ce sont surtout les femmes qui en paient les frais.

D’autres impacts négatifs s’ajoutent encore à ce sombre portrait, car, comme on le voit, « les bénéfices du développement [nordique] ne profitent pas toujours à l’ensemble de la population et contribuent à la marginalisation de groupes désavantagés »37, soient les femmes et les populations autochtones, ce qui participe même à la dévitalisation de certaines communautés, alors que le travail FIFO vise justement un effet contraire. En effet, là où s’installent les grands projets extractifs, il n’est pas rare que s’en suive une augmentation des loyers, si ce n’est pas une pénurie de logements, en plus de voir apparaître une pénurie de places en garderie38,39,40. Cet enchaînement a pour incidence de contraindre plusieurs mères à réduire leurs heures de travail pour s’occuper des enfants ou à retarder leur retour sur le marché du travail. Ce faisant, l’écart des revenus entre les partenaires s’accroît, ce qui accentue inévitablement la dépendance économique de la conjointe à son conjoint. Le témoignage d’une résidente de Havre-Saint-Pierre illustre de façon éloquente ces enchaînements : « Ce ne sont pas les papas, c’est les mamans qui jonglent avec tout ça : le travail à temps partiel parce que tu ne veux pas perdre ton CV, on parle de toute classe sociale, que tu sois diplômée ou pas, tu n’as pas de garderie, tu n’as PAS de garderie. Donc c’est un retour en arrière.41 » Certes, un retour en arrière qui a pour effet de renforcer les rôles traditionnels hommes-femmes. De telles conditions – le stress, l’isolement et la dépendance économique – mettent les femmes en situation de grande vulnérabilité.

Et dire que d’autres mines et chantiers sont encore à venir : le Plan Nord est le plan d’une génération, nous dit-on, prévu sur une période de 25 ans! Nous avons des leçons à tirer pour l’avenir. Lors du développement d’un projet, la protection de l’environnement est souvent mentionnée comme étant une priorité pour nos instances politiques (bien qu’on puisse critiquer et mettre en doute cette réelle intention). Or, ne devrait-il pas en être de même pour la protection des droits de la personne, des droits des femmes?

Plusieurs milieux féministes, autochtones notamment, formulent l’hypothèse suivante : pour pouvoir contrôler plus aisément un territoire convoité pour le développement extractif, de s’attaquer à l’autonomie et aux droits des femmes, et ainsi fragiliser le tissu social, serait un moyen d’atténuer la capacité de résistance des communautés touchées42. C’est cette stratégie de destruction qui me semble au cœur même du Plan Nord : une stratégie qui s’emploie à faire taire les résistances des femmes. Une stratégie qui laisse tomber les femmes, pour reprendre les mots de Martine Delvaux, écrivaine et féministe bien en vue, qui écrivait dans La Presse+ : « Ce qui est fait de mille et une manière tous les jours : faire tomber les femmes. Les laisser tomber.43 »

Charrions ensemble!

Je me suis faite belle

pour qu’on remarque

la moelle de mes os,

survivante d’un récit

qu’on ne raconte pas.

Joséphine Bacon, poète innue44

Qu’ajouter à la réplique d’André Spénard, « vous me charriez »? Oui, vous charriez du fer, du cuivre, de l’or, pendant que nous, les femmes, nous charrions – avant qu’ils ne partent au vent – les lambeaux du tissu social que vous vous évertuez à déchirer. Peut-être allons-nous décider de les rapiécer pour en faire le drapeau de notre résistance? Dans ce cas, charrions, oui, charrions, afin que plus aucune de nous toutes ne devienne la survivante d’un récit qu’on ne racontera pas.

« Où est la poésie? », me demandez-vous. Elle se trouve justement dans ce récit à raconter, celui de la résistance.

Crédit photo: b3tarev3, Flickr

1 Alexa Conradi, 2017, Les angles morts, Éditions du Remue-ménage, Montréal, p.94.

2 Alain Deneault et William Sacher, 2012, Paradis sous terre, Éditions Écosociété, Montréal, p.25.

3 Diana Potes, 2014, « Les femmes en résistance aux agressions des minières », Caminando, vol.29, p.60-64. 40ans.cdhal.org/wp-content/uploads/2017/01/Caminando-vol29-web.pdf

4 CDHAL – Comité pour les droits humains en Amérique latine, Coalition québécoise sur les impacts socio-environnementaux des transnationales en Amérique latine (Coalition QUISETAL), L’Entraide missionnaire et Femmes autochtones du Québec (FAQ), 2015, « L’impact de l’industrie minière et énergétique sur les droits des femmes », Comité québécois femmes et développement de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale, Québec. www.aqoci.qc.ca/?L-impact-de-l-industrie-miniere-et

5 Aurélie Arnaud cité dans ibid., p.112-113.

6 Alexa Conradi, op. cit.

7 Michel Corbeil, 27 juillet 2013, « Chibougamau : L’espoir au bout de la mine », Le Soleil, Québec. www.lesoleil.com/actualite/chibougamau-lespoir-au-bout-de-la-mine-b73344…

8 Jean Sioui, 30 avril 2018, « L’Indien est un poète de la nature », Ici.Radio-Canada.caici.radio-canada.ca/nouvelle/1094515/jean-sioui-lindien-est-un-poete-de-la-nature

9 CDHAL – Comité pour les droits humains en Amérique latine, Coalition québécoise sur les impacts socio-environnementaux des transnationales en Amérique latine (Coalition QUISETAL), L’Entraide missionnaire et Femmes autochtones du Québec (FAQ), op. cit.,p.109.

10 D’autres secteurs de l’industrie extractive que celui du minerai utilisent cette pratique. Pour le Canada, pensons aux pétrolières et à l’exploitation des sables bitumineux à Fort McMurray en Alberta, où travaille une population fantôme de 40 000 travailleurs venant de l’Est canadien, de Terre-Neuve surtout, également du Québec, mais aussi de la Chine, des Philippines, de la Syrie, etc. Lire à ce sujet les témoignages de Nancy Huston et Naomi Klein dans David Dufresne et coll., 2015, Brut : La ruée vers l’or noir, Lux Éditeur, coll. « Lettres Libres », Montréal.

11 Je privilégierai, dans cet article, l’usage du seul mot « travailleur » (au masculin) lorsque je ferai référence aux personnes qui occupent des postes « sur le terrain » dans les domaines miniers et de la construction étant donné la forte représentation des hommes dans ces secteurs. Selon un rapport daté de 2016 du Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au travail (CIAFT), qui a mené un projet pour accroître la représentation des femmes de métiers dans le secteur minier, entre 2014 et 2017, « la proportion de femmes dans [ce] secteur, au Québec comme au Canada, se situ[ait] autour de 17 %. » (p. 9) Il est toutefois à préciser que la présence des travailleuses se fait rare, voire devient nulle, dans les métiers et postes de production dits « de terrain », comme le forage et le dynamitage (0 % et 2 %) ou les manoeuvres de mine (4 %), professions qui figurent parmi les dix plus en demande du secteur minier (p. 19). ciaft.files.wordpress.com/2017/01/ciaft_femmesmetierssecteurminierqc_pdf.pdf

12 Un mémoire présenté en novembre 2015 à la Commission régionale « femmes » de la Côte-Nord (CRF), Les femmes nord-côtières et le développement nordique, dresse dans un tableau synthèse fort bien présenté les avantages et les désavantages du travail « fly-in, fly-out » pour chacun des groupes de femmes mentionnés. Ce mémoire est disponible en ligne : www.chairedeveloppementnord.ulaval.ca/sites/chairedeveloppementnord.ulav…

13 Alexa Conradi, op. cit., p.96

14 Ibid.

15 Julie St-Pierre et Roseline Lambert, juillet 2013, Analyse sommaire des impacts de barrage hydroélectrique de la Romaine sur la santé de la population : suivi du cas de la municipalité de Havre-Saint-Pierre, INSPQ – Institut national de santé publique du Québec, Gouvernement du Québec, p.31. www.inspq.qc.ca/pdf/publications/1695_AnalySommImpactProjBarrHydroelecRo…

16 Catherine Lévesque, 1er décembre 2014, « Plan Nord au féminin : une vie pas toujours rose », Huffington Post, Sept-Îles. quebec.huffingtonpost.ca/2014/12/01/plan-nord-au-feminin–une-vie-pas-toujours-rose_n_6251252.html

17 Alexa Conradi, op. cit., p.96

18 Bien que les femmes peuvent user de violence à l’égard de leur partenaire (homme ou femme) et que les relations entre deux personnes de même sexe ne sont pas exemptes de violence, on peut présumer que les cas recensés ici sont pour la plupart des cas de violence perpétrée par un homme (adulte ou adolescent) envers une femme (conjointe, ex-conjointe, amie intime ou ex-amie intime). Dans un rapport daté de 2011, Violence conjugale dans la région de la Côte-Nord, l’Institut national de santé public du Québec (INSPQ) y relate que « la violence conjugale exercée par les hommes envers les femmes constitue la majorité des cas rapportés aux autorités policières. (p. 3) ». Le rapport précise qu’en 2008, « 82 % des victimes d’une infraction commise dans un contexte conjugal étaient des femmes ». Mentionnons que ce taux tient seulement compte des plaintes déposées à la police. Plusieurs femmes – et plus particulièrement les femmes autochtones – évitent de porter plainte à la police de peur, par exemple, qu’un signalement à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) s’en suive et que leurs enfants leur soient retirés. www.inspq.qc.ca/pdf/publications/1245_ViolenceConjugaleCoteNord.pdf

19 Catherine Lévesque, op. cit.

20 En guise d’exemples : Jean-Luc Lavallée, 19 avril 2012, « Bienvenue sur la « « Coke-Nord » », TVA Nouvelles. www.tvanouvelles.ca/2012/04/19/bienvenue-sur-la-coke-nord et Jean-Luc Lavallée, 18 avril 2012, « Et la « Romaine Coke » ? », Le Journal de Montréal. www.journaldemontreal.com/2012/04/18/et-la–romaine-coke-

21 Geneviève Roy, 2 juin 2012, « La Côte-Nord est-elle prête pour le Plan Nord? », Le Soleil, Points de vue, Québec. www.lesoleil.com/opinions/point-de-vue/la-cote-nord-est-elle-prete-pour-…

22 INSPQ, op. cit., p.28

23 Pour illustrer l’ampleur d’une telle difficulté sur la gestion du quotidien, voici le témoignage d’une résidente d’Havre-Saint-Pierre qui s’exprime au sujet de l’afflux de travailleurs temporaires dans sa région : « Dans mon milieu de travail par exemple : garderie, pénurie de personnel, problème pour changer mes pneus parce qu’il y a plus de garage. C’est tout (sic) la même personne qui est le point de chute. Ça peut se multiplier parce que c’est des petits milieux. L’impact n’est pas juste sur un problème et on gère ce problème. Je peux en avoir 4-5 en même temps parce que tout est croisé et c’est des petits milieux tricotés serrés. Les impacts sont beaucoup plus importants et vécus de façon plus intense par les gens. » (citée dans INSPQ, op. cit., pp.25-26)

24 À ce sujet, un résident de Fermont manifeste son désarroi : « Ils [les travailleurs fly-in, fly-out] utilisent nos services qui ne sont pas conçus pour desservir tant de monde. Plutôt que d’aller attendre des heures dans les salles d’urgence de Montréal ou de Québec, ils viennent se faire soigner à notre centre de santé. […] J’en veux pas aux fly-in, fly-out, mais j’en veux aux compagnies qui ont imaginé ce système […]. On a l’impression qu’elles ont oublié qu’avec la mine venait une ville ! » – Cité dans Monique Durand, 28-29 juillet 2018, « Fermont et son mythique mur », Le Devoir, Montréal. www.ledevoir.com/societe/533361/fermont-et-son-mythique-mur

25 Réal Junior Leblanc, 2012, Blocus 138 – La Résistance innue,Wapikoni mobile, Montréal. Le film révèle l’action et l’émotion de ce moment. www.wapikoni.ca/films/blocus-138-la-resistance-innue

26 INSPQ, op. cit., p.33.

27 Catherine Lévesque, op. cit.

28 Alexa Conradi, op. cit., p.88.

29 À ma connaissance, seule la Chaire de recherche sur le développement durable du Nord, dont le titulaire est le professeur Thierry Roddon de l’Université Laval, s’y emploie. Des travaux qui seront certainement à surveiller!

30 Mireille Joncas, novembre 2015, Les femmes nord-côtières et le développement nordique, Mémoire présenté à la Commission régionale « femmes » de la Côte-Nord (CRF), p.79. www.chairedeveloppementnord.ulaval.ca/sites/chairedeveloppementnord.ulav…

31 Il est à noter que la forte majorité (95 %) des travailleurs permanents qui s’installent à Fermont devront, au moment de leur retraite, quitter la ville, et donc leur communauté, puisque les habitations sont la propriété de la minière Arcelor Mittal (Monique Durand, op. cit.). Que les logements soient réservés aux membres du personnel de la mine représente d’ailleurs un obstacle majeur pour les femmes qui subissent une situation de violence conjugale. Si elles ne sont pas employées par la mine, elles se voient refuser l’attribution d’un logement, ce qui constitue également une menace à la sécurité des enfants.

32 Dans le mémoire Les femmes nord-côtières et le développement nordique présenté en 2015 à la Commission régionale « femmes » de la Côte-Nord (CRF), on mentionne que, au Canada, l’utilisation du FIFO ne date pas d’hier. En effet, elle existerait en sol canadien depuis plus de trente ans. Or, ce n’est qu’en 2011 et 2012 que cette organisation du travail aurait commencé à attirer l’attention des médias, soit « lors de la période d’effervescence économique sur la Côte-Nord attribuable au boom dans le secteur minier et à la construction de l’aménagement hydroélectrique sur la rivière Romaine. » (p. 79) Malgré l’utilisation du FIFO depuis toutes ces années, aucun état des lieux n’a jamais été fait avant son utilisation. www.chairedeveloppementnord.ulaval.ca/sites/chairedeveloppementnord.ulav…

33 INSPQ : op. cit., p.31.

34 Les conditions de travail rendent difficile l’intégration de ces travailleurs FIFO à la population locale, comme l’atteste un récent article consacré à Fermont de Monique Durand, collaboratrice pour Le Devoir : «  Ils [les fly-in, fly-out] « s’ajoutent’’, sans se mêler vraiment aux autres Fermontois[·es]. Ces hommes arrivent en avion de Montréal, de Québec, passent 14 jours d’affilée à la mine à raison de 12 heures par jour, et repartent chez eux en avion pour 14 jours. À ce rythme, pas le temps de faire grand-chose à Fermont, sinon y ronfler d’épuisement dans les chambres fournies par la compagnie. » (Monique Durand, op. cit.).

35 Bien que ce ne soit pas le sujet de cet article, et que ces exemples ne justifient aucun abus ni aucune violence, je ne pourrais passer sous silence le fait que le travail FIFO présente son lot d’inconvénients et de défis pour le travailleur qui l’exerce, notamment en situation familiale : la gestion de la solitude et de périodes de déprime, la fatigue causée par de longs et successifs quarts de travail, la culpabilité ressentie en manquant les événements familiaux importants, la gestion du passage d’une vie familiale active à une vie solitaire, la redéfinition de son rôle et de sa place à chacun de ses retours à la maison, la participation à distance aux différentes prises de décisions familiales si les services de télécommunication sont disponibles, pour ne nommer que ces quelques exemples (Mireille Joncas, op. cit., pp. 61-63).

36 Nathalie Roy, octobre 2012, Les femmes et le Plan Nord : pour un développement nordique égalitaire, Conseil du statut de la femme (CSF), Gouvernement du Québec p.59. www.csf.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/avis-les-femmes-et-le-plan-nord-po…

37 INSPQ, op. cit., p.35.

38 Nathalie Roy, op. cit.

39 INSPQ, op. cit.

40 Mireille Joncas, op. cit.

41 INSPQ, op. cit., p.32.

42 Alexa Conradi, op. cit., p.69 et p.88.

43 Martine Delvaux, 28 avril 2018, « Femmes suspendues », La Presse+, Montréal. plus.lapresse.ca/screens/56cac61b-26b0-4a17-878b-d1236eb28e26__7C___0.html

44 Joséphine Bacon, 2009, Bâtons à message/Tshissinuatshitakana, Mémoire d’encrier, Montréal.

Plan de développement de Bolsonaro pour le Brésil

Plan de développement de Bolsonaro pour le Brésil

PAR SOLAL COMICS 

Aussitôt élu, le nouveau président du Brésil a pris d’assaut les terres autochtones situées dans la forêt amazonienne, y voyant un potentiel agricole, minier et hydraulique important. Le poumon de la planète, qui est aussi le milieu de vie de nombreuses populations indigènes, est fortement menacé depuis qu’il est sous la nouvelle emprise d’un ministère de l’agriculture avide de nouvelles opportunités d’affaires. Une situation qui préoccupe notre collaborateur Solal Comics.

Qui profite de la protection de l’environnement au Chiapas?

Qui profite de la protection de l’environnement au Chiapas?

Par Émile Duchesne

À la sortie de l’avion à Mexico, dans la file des douanes, impossible de ne pas remarquer les affiches géantes qui invitent les touristes à visiter les infrastructures écotouristiques du Chiapas. Alors que j’attendais de recevoir ma carte d’entrée au pays, je me questionnais déjà. Je savais que je serais au Chiapas dans à peine deux jours et je savais aussi qu’il y avait anguille sous roche avec ces projets écotouristiques. Martin Hébert, professeur d’anthropologie à l’Université Laval, m’avait déjà averti que ces projets causaient beaucoup de problèmes aux communautés autochtones sympathisantes des zapatistas (principalement les peuples tsotsil, tzeltal, tojolabal et ch’ol, tous de la famille maya). En une semaine à San Cristobal de Las Casas, j’ai rapidement constaté que pratiquement aucun·e touriste n’était au courant qu’il ou elle visitait des sites revendiqués par les zapatistas. Ce court séjour m’a permis de rencontrer deux organismes de la société civile chiapanèque qui travaillent avec des communautés autochtones sympathisantes des zapatistasiJ’en suis venu à comprendre qu’au Chiapas, les mesures de protection de l’environnement implantées par le gouvernement mexicain profitaient principalement aux élites en place et surtout pas aux peuples autochtones qui luttent depuis près de 60 ans pour leur autonomie.

Le Chiapas et le mouvement zapatiste

L’histoire des zapatistas débute dans les années 1960-1970 alors que de nouvelles communautés autochtones s’établissent dans la Selva Lacandonii. Plusieurs jeunes familles décident de quitter leur communauté pour créer de nouveaux espaces villageois en raison du manque de terres cultivables. Ces nouveaux établissements sont l’occasion de mettre en place de nouveaux rapports sociaux qui rompent avec une conception rigide de la tradition maya mais qui rompent aussi, et surtout, avec le pouvoir des grands propriétaires terriens. Ce nouveau départ démocratise la vie communautaire et permet la stimulation de l’organisation politique chez ces jeunes familles. Pour plusieurs, il s’agit du point de départ de la lutte zapatiste. La politisation des autochtones du Chiapas se confirme en 1974 alors qu’a lieu le premier congrès autochtone de l’histoire du Chiapasiii.

Idéologiquement, l’Ejército Zapatista de Liberación Nacional (EZLN) (Armée zapatiste de libération nationale) s’est construite d’après trois influences : le maoïsme, la théologie de la libération et la cosmologie maya. Ce sont des militant·e·s du mouvement étudiant révolutionnaire mexicain qui amènent l’idéologie maoïste dans les montagnes du Chiapas. Du maoïsme, les zapatistas retiennent surtout l’importance de la lutte armée pour arriver à la révolutioniv. Certaines considérations stratégiques sont aussi retenues, par exemple celle de « commencer par occuper les villes et s’attaquer ensuite aux campagnesv ». La deuxième influence, la théologie de la libération, est une mouvance très importante chez les catholiques d’Amérique latine. Au Chiapas, les membres du clergé associés à la théologie de la libération ont été d’une importance capitale dans l’organisation politique des peuples autochtones chiapanèques, qui sont devenus plus tard le foyer du mouvement zapatistevi. Leur rôle est central dans l’organisation du congrès autochtone de 1974 et en 1989 dans la création de l’Universidad de la Tierra, une université pour et par les autochtones du Chiapasvii. Selon les tenant·e·s de ce courant, pour suivre la voie de Jésus et être un·e vrai·e chrétien·ne, il faut faire cause commune avec les pauvres et élaborer l’évangile de la libérationviii. Cette vision du catholicisme implique une certaine conscience de classe sans toutefois reprendre la lutte des classes marxiste. La théologie de la libération s’oppose au réformisme et prône l’organisation des opprimé·e·s dans une optique de transformation sociale. Selon Leonardo et Clodovis Boff, deux théologiens brésiliens sympathisants à la théologie de la libération, « nous sommes du côté des pauvres seulement lorsque nous luttons à leurs côtés contre la pauvreté qui a été injustement créée et forcée sur euxix ». Finalement, la culture et la cosmologie des peuples de la famille maya ont aussi eu leur importance dans la mise en forme de l’idéologie zapatista. Les modes de prise de décision collective des peuples mayas, caractérisés par des assemblées et la recherche du consensusx, ont été intégrés au mode de fonctionnement zapatista. N’oublions pas que c’est un millénarisme inhérent à la culture maya (c’est-à-dire la recherche d’une terre meilleure) qui permet, dans les années 1960-1970, l’organisation politique des communautés autochtonesxi.

Le reste de l’histoire est peut-être plus connu : le 1er janvier 1994, au moment où entre en vigueur l’Accord de libre-échange nord-américain, des hommes et des femmes cagoulé·e·s, armé·e·s et affichant les couleurs de l’EZLN prennent d’assaut certaines villes du Chiapas dont San Cristobal de Las Casas, la capitale culturelle de la province. Après une dizaine de jours d’échauffourées avec l’armée mexicaine, les combattants et les combattantes de l’EZLN battent en retraite pour rejoindre les communautés autochtones des montagnes, dont la plupart sont originaires. Des négociations avec le gouvernement mexicain mènent en 1996 à l’accord de San Andres, qui prévoit une reconnaissance constitutionnelle des droits culturels et sociaux des peuples autochtones du Mexique. Cet accord n’est finalement jamais mis en œuvrexii. À partir de ce moment, les zapatistas cessent de négocier avec le gouvernement et intensifient leurs efforts d’auto-organisation des communautés. La même année, les zapatistas fondent le Congreso Nacional Indigena, qui est le premier rassemblement autochtone pan-mexicain. Cette instance est toujours active aujourd’hui et maintient une politique de non-collaboration avec le gouvernementxiii. Ces efforts d’auto-organisation culminent en 2002 avec la création de cinq Caracolesxiv (« escargot » en espagnol), des municipalités autogérées qui offrent des services aux communautés zapatistas du Chiapas : locaux de mairies, hôpital, école en langue autochtone, magasins d’artisanats, salle d’assemblée, etcxv.

Dans les dernières années, les efforts des zapatistas se sont surtout concentrés sur l’éducation et la connaissance. En 2013, on lance une invitation aux altermondialistes du monde entier à venir séjourner dans les Caracoles pour suivre des séminaires et des cours de languesxvi. En janvier 2017, les zapatistas poursuivent leur lancée en organisant une conférence appelée ConCienciasxvii. Le but recherché : échanger avec des chercheurs et chercheuses universitaires et mettre en place une structure pour leur permettre de collaborer avec les communauté zapatistas : « Il s’agit de la continuité de l’Escuelita zapatista lancée en 2013. Ils [et elles] veulent vivre et apprendre ensemble en stimulant les échanges. À ConCiencias, les zapatistas ont invité des expert[·e·]s pour échanger sur des thèmes comme la globalisation et la protection de l’environnement. C’est un chantier pour une éducation plus horizontale et pour stimuler les discussions entre la science occidentale et les connaissances des peuples autochtones. »

C’est ce qu’explique le représentantxviii de l’organisme Desarollo economico y social de los mexicanos indigenas (DESMI) (Développement économique et social des mexicains autochtones).

Le Chiapas et la nouvelle image verte du Mexique

Lors de mon passage au Mexique en juin 2017, le gouvernement fédéral mexicain et le gouvernement du Chiapas multipliaient les annonces de projets à saveur environnementale. Depuis quelques années – mais surtout depuis la Conférence des Nations Unies sur le climat à Cancún en 2010 – le Mexique tente de se placer comme un leader dans la lutte aux changements climatiques. En effet, le 5 juin 2017, à l’occasion de la journée mondiale de l’environnement, l’État mexicain fait sa profession de foi envers la cause environnementale. Le gouverneur du Chiapas, Manuel Velasco, et le ministre de l’Environnement du Mexique annoncent à Ocosingo au Chiapas d’importants investissements du ministère de l’Environnement et des Ressources naturelles du Mexique : 91 millions de pesos (6,3 millions de dollars canadiens) pour 250 projets de conservation dans la Selva Lacandona au Chiapasxix. Le gouverneur profite de l’occasion pour dénoncer la décision du président américain Donald Trump de retirer les États-Unis de l’Accord de Paris sur le climatxx. Du même coup, les deux niveaux de gouvernements signalent leur intention de continuer d’offrir annuellement 1000 pesos (70 dollars canadiens) pour chaque hectare de terre protégé par les paysans autochtonesxxi. Mais, dans les faits, pour recevoir cette subvention, les autochtones doivent cesser de pratiquer l’agriculture sur les terres concernées ce qui, comme on le verra plus bas, entraîne des conséquences fâcheuses pour elles et eux. De l’investissement initial, 50 millions de pesos (3,45 millions de dollars canadiens) sont destinés à la diversification des activités productives des paysan·e·s autochtonesxxii. La même semaine, le gouverneur Velasco inaugure un nouveau centre écotouristique dans la région du Canon del Sumideroxxiii ainsi qu’un centre de collecte de produits agrochimiquesxxiv.
 

De nombreuses ONG écologistes – comme World Wildlife Fundxxv et Parks Watchxxvi – se sont implantées au Chiapas dans les dernières années. Sur place, DESMI critique l’arrivée de ces nouveaux organismes : « Le gouvernement mexicain reçoit beaucoup d’argent de l’international pour implanter des mesures de protection de l’environnement. Cet argent ne se rend pas jusqu’aux peuples autochtones et sert essentiellement à mettre en place des programmes de contrôle coercitifs », estime le représentant de DESMI. Un autre exemple permet de comprendre l’intérêt du Mexique à s’associer à des organismes écologistes internationaux. Le 8 juin 2017, Leonardo DiCaprio est au Mexique pour annoncer que sa fondation s’associe à la fondation Carlos Slim – l’homme le plus riche du Mexique – et au président mexicain Enrique Peña Nieto pour protéger l’écosystème marin du Golfe de la Californie. L’acteur vante le président mexicain en disant qu’il est un « chef de file dans la conservation des écosystèmesxxvii ». Ce positionnement sur la scène internationale n’est pas anodin : pour assurer l’afflux de touristes, le Mexique doit garder une image acceptable aux yeux du monde. L’importance du tourisme dans le discours officiel est sans équivoque : le 7 juin 2017, le ministre du tourisme, Enrique de la Madrid Cordero, martèle que le tourisme est la voie de la « transformation sociale » pour le Mexiquexxviii. Les pressions économiques et politiques pour le développement de projets écotouristiques sont donc énormes. À ce titre, une étude réalisée récemment à l’Université autonome de Guadalajara démontre qu’au Mexique, 60 % des zones où pourraient être réalisés des projets écotouristiques demeurent inutiliséesxxix. Aux yeux des autorités, les projets écotouristiques sont une priorité pour le développement du pays.

La protection de l’environnement et les peuples autochtones

Sur papier, ces projets de protection de l’environnement semblent positifs pour le Mexique. Le fait est que la majorité des zones visées par ces projets ne sont pas inhabitées : de nombreuses communautés autochtones peuplent des territoires où l’environnement est protégé. Aux yeux du gouvernement mexicain, cette occupation du territoire est nuisible : les autorités dénoncent toujours les établissements irréguliers dans les parcs nationauxxxx. Par contre, ce ne sont pas tous les peuples autochtones qui s’opposent aux mesures de protection de l’environnement. En effet, le gouvernement joue sur des divisions préexistantes au mouvement zapatista et s’associe aux factions autochtones pro-gouvernementales pour légitimer ses projets de protection de l’environnement. Pour le représentant de DESMI, « les peuples autochtones qui luttent n’acceptent pas les mesures de protection du gouvernement. Ces programmes visent à contrôler la population. Ce sont essentiellement des programmes de dépossession ». En effet, pour prendre un exemple, le programme ProArbo offre 1000 pesos (70 dollars canadiens) par hectare protégé par les paysan·e·s autochtones. Cela implique que ces paysan·e·s cessent de pratiquer l’agriculture sur les terres visées. L’effet insidieux du programme vient du fait que la loi agraire mexicaine est faite de façon à ce que les paysan·e·s qui cessent de cultiver finissent par perdre le droit sur leur terre. Selon la représentante de l’organisme Otros Mundos (Autre monde), « les autochtones qui vivent des subventions vertes finissent par perdre leur droit sur la terre étant donné qu’ils [et elles] ne la cultivent plus. Ces autochtones font partie des autochtones pro-gouvernementaux qui vivent depuis longtemps du paternalisme gouvernemental ».

Elle poursuit en avançant que la plupart des programmes environnementaux au Mexique sont essentiellement du maquillage vert :

« Dans les discours officiels, le Chiapas fait figure d’exemple pour les politiques vertes au Mexique. Pourtant, d’un côté, le gouvernement considère que les autochtones qui cultivent la terre détruisent la Selva avec leur petite agriculture et instaure des politiques de criminalisation et, de l’autre, le gouvernement subventionne des projets de monoculture industrielle sur le même territoire. Les programmes environnementaux n’incluent pas les gens qui habitent le territoire. Ces programmes criminalisent les autochtones et valorisent les monocultures aux dépens de l’agriculture de subsistance. »

Les projets de protection de l’environnement cherchent aussi à accroître le contrôle de l’État sur des territoires difficilement accessibles comme les montagnes et les jungles du Chiapas. Pour le représentant de DESMI, le lien entre contrôle social et protection de l’environnement est clair :

« Les projets écotouristiques du gouvernement ont un impact négatif pour les communautés autochtones. Les disputes sur le contrôle du territoire – comme dans la réserve de Agua Azules – entraînent une présence militaire et policière qui entrave la liberté de circuler. En construisant davantage d’autoroutes, le gouvernement accroit son pouvoir sur le territoire. Les projets écotouristiques sont avant tout des projets de contrôle de la population autochtone. »

On comprendra que dans un contexte où l’État mexicain cherche à mettre un terme à l’insurrection zapatiste, tous les moyens sont bons pour donner une apparence de légitimité à ses tentatives d’accroître son contrôle sur le territoire et la population du Chiapas.

La gendarmerie environnementale et les Montes Azules

L’aire protégée des Montes Azules, fort populaire auprès des touristes, a été créée dans les années 1970 par le gouvernement mexicain et couvre un territoire de 3000 km2. Cette aire protégée se trouve en plein cœur du territoire d’expansion des communautés paysannes qui deviennent plus tard le foyer de l’insurrection zapatista en 1994. De 1997 à 2008, la situation est déjà tendue en raison de la lutte de ces communautés pour la réappropriation de ces terres. Or, en 2008, le gouvernement du Chiapas adopte un « Protocole d’expulsion » pour forcer 13 communautés autochtones à quitter les Montes Azules. Les agent·e·s de conservation peuvent alors compter sur l’aide de la police et de l’armée mexicaine pour forcer l’évacuation des communautés ciblées. Pour citer un exemple, en janvier 2010, dans la communauté de Rancho Corozal, quatre hélicoptères militaires se posent, causant la fuite des villageois·es. Quelques jours plus tard, le gouvernement annonce « le développement d’une station écotouritstique qui exiger[a] le déplacement de sept autres communautésxxxi ». En guise de réponse, la société civile chiapanèque organise en mars 2010 un forum social en plein cœur des Montes Azules afin de parler de la « tension entre l’occupation autochtone du territoire et la création d’aires protégéesxxxii ». La déclaration finale de l’événement souligne que le territoire doit être défendu dans toutes ses dimensions : son environnement mais aussi les droits, les cultures, les langues et les formes d’organisation des peuples qui l’habitent.

La répression n’a jamais pris fin dans les Montes Azules. Récemment, le gouvernement mexicain y a instauré une nouvelle force répressive : la gendarmerie environnementale. « Ce sont des soldats qui peuvent parcourir tous les Montes Azules. Elle a été créée par des environnementalistes. En réalité, ce sont davantage des « soldats environnementaux ». Avec ce programme, l’État cherche à accroitre sa force répressive », explique le représentant de DESMI. Du côté de Otros Mundoson abonde dans le même sens : « Le mandat de la gendarmerie environnementale relève davantage de la stratégie contre-insurrectionnelle contre les zapatistas que de la protection de l’environnement », avance la représentante. Un communiqué daté du 8 décembre 2016xxxiii signé par des communautés autochtones de la Selva Lacandona et des Montes Azules dénonce la création de cette gendarmerie environnementale. Pour les communautés signataires, la gendarmerie est une stratégie pour favoriser l’implantation des multinationales dans les forêts du Chiapas. De plus, avec l’arrivée d’ONG étrangères et l’implication de l’Unesco dans les projets de protection, les peuples autochtones chiapanèques ont l’impression de perdre encore plus de pouvoir sur leur territoire : « La responsabilité de la réserve de Montes Azules n’est même plus fédérale ou provinciale : avec sa reconnaissance par l’Unesco, elle devient une responsabilité mondiale. Pour nous, cela représente encore une perte de contrôle des peuples autochtones sur leur territoire », ajoute le représentant de DESMI.

Conclusion

Les projets écotouristiques et les mesures de protection de l’environnement au Chiapas sont une menace pour l’autonomie des communautés autochtones. « Les peuples autochtones souhaitent avant tout [détenir] le contrôle sur leur terre et sur les richesses de la terre-mère. Lorsqu’on a le contrôle de son territoire, on y fait attention et on le protège. Les peuples autochtones ne peuvent pas aspirer à l’autonomie s’ils n’ont pas le contrôle de leur territoire », souligne le représentant de DESMI. Mais pour atteindre l’autonomie et implémenter eux-mêmes leurs propres mesures de protection de l’environnement, les peuples du Chiapas ont de nombreux obstacles structurels devant eux : « Les autochtones sont conscient[·e·]s qu'[elles et] ils doivent faire attention à la terre. Par contre, leur conception de la protection entre en conflit avec le modèle de développement capitaliste », fait remarquer à son tour la représentante de Otros Mundos.

Si avec le postmodernisme le champ de bataille des luttes sociales est passé de l’économie à la culturexxxiv– on pourrait aussi dire du marxisme aux politiques d’identité (identity politics) est-ce qu’on en est rendu aujourd’hui au champ de bataille environnemental? L’exemple du Chiapas nous montre que les grands pouvoirs de ce monde tentent de s’approprier la lutte environnementale afin de garder leur position hégémonique. Leur credo : protéger le territoire pour mieux contrôler et déposséder celles et ceux qui l’habitent. En mobilisant des universitaires est des ONG écologistes occidentales, l’État mexicain se dote d’un outil supplémentaire dans sa lutte contre l’insurrection zapatista : la vérité technocratique de la science occidentale. On comprend peut-être mieux pourquoi les zapatistas ont lancé l’initiative ConCiencias et sont ainsi passé·e·s de la lutte armée à la question de la nature du savoir.

CRÉDIT PHOTO Arthur Temporal, https://www.flickr.com/photos/145920102

i Les représentant·e·s de ces organismes ont souhaité rester anonymes pour des raisons de sécurité. Les militant·e·s du Chiapas sont souvent la cible de représailles et même d’assassinat.

iiHébert, Martin. 1997. Discours, conflits et mobilisation socio-politique : trois communautés zapatistas de la Selva Lacandona (Mexique). Montréal : Université de Montréal, 119. ; Sapinski, Jean-Michel. 2002. Le discours zapatiste : analyse structurale d’un mythe politique. Montréal : Université de Montréal, 124.

iii Santiago, Jorge. 2016. « El congreso indigena de 1974. Buscando nuestra raices ». La Jornada. En ligne, paru en mars 2017. http://ojarasca.jornada.com.mx/2016/05/13/rogelio-cuellar-imagenes-de-un-congreso-historico-5011.html Consulté le 11 septembre 2017.

iv Tsé-Toung, Mao. 1967. Écrits choisis en trois volumes : volume II. Paris : François Maspero, p. 57

v Ibid p. 58

vi Hébert, Martin. 1997. Op. Cit.

vii Paget-Clarke, Nic. 2005. « Interview with Raymundo Sanchez Barraza ». In Motion Magazine. En ligne, paru le 18 décembre 2008. http://www.inmotionmagazine.com/global/rsb_int_eng.html Consulté le 11 septembre 2017.

viii Boff, Leonardo et Boff, Clodovis. 1987. Introducing Liberation Theology. Maryknoll : Orbis books, p.7

ix Ibid p.4

x Graeber, David. 2014. La démocratie aux marges. Lormont : Le Bord de l’eau, 120.

xi Hébert, Martin. 1997. Op. Cit.

xii Ejercito Zapatista de Liberacion Nacional. 2016. Seis Declaraciones de la Selva Lacandona. Mexico : Eon, 224.

xiii Voir le site web suivant: https://www.congresonacionalindigena.org/que-es-el-cni/

xiv Chiapas Media Project. 2003. Caracoles : new paths of resistance. Mexico : Production Caracoles, 42 min.

xv Duchesne, Émile. 2016. « Que reste-t-il du zapatisme ? ». Ricochet. En ligne, paru le 6 février 2016. https://ricochet.media/fr/928/que-reste-t-il-du-zapatisme Consulté le 10 septembre 2017.

xvi Voir le site web suivant: http://www.schoolsforchiapas.org/advances/schools/la-escuelita/. Consulté le 11 septembre 2017.

xviiVoir le site web suivant: https://conciencias.org.mx/. Consulté le 11 septembre 2017.

xviii Les représentants de DESMI et de Otros Mundos ont tous les deux souhaité rester anonymes pour des raisons de sécurité. En effet, les assassinats de militant·e·s sont très fréquents au Mexique et particulièrement au Chiapas.

xix Diario de Chiapas. 2017. « Recursos a Chiapas ». Diario de Chiapas, 7 juin.

xx MdeR. 2017. « Manuel Velasco y titular de Semarnat benefician a guardianes de la Selva con apoyos economicos ». Diario de Chiapas, 7 juin 2017.

xxi Ibid

xxiiIbid

xxiii MdeR. 2017. « Inauguran Centro Ecoturistico Ojo de Agua, en Emiliano Zapata ». Cuarto Poder, 8 juin.

xxiv MdeR. 2017. « Firman convenio para establecer un centro de acopio ». Cuarto Poder, 11 juin.

xxv Voir le site web suivant: http://www.wwf.org.mx/quienes_somos/nuestras_alianzas/alianza_wwf_fundacion_carlos_slim/region_chiapas/

xxvi Voir le site web suivant: http://www.parkswatch.org/main.php?l=eng&sys=news&news_country=mex

xxvii Notimex. 2017. « EPN, DiCaprio y Slim acuerdan proteger ecosistemas marinos ». Cuarto Poder. 8 juin.

xxviii MdeR. 2017. « Turismo puede lograr transformacion social ». Diario de Chiapas, 7 juin.

xxix Notimex. 2017. « Sin uso 60 % de zonas turisticas ». Cuarto Poder, 11 juin.

xxx José Salazar. 2017. « Persisten 5 invasiones en el Canon ». Diario de Chiapas, 7 juin

xxxi Martin Hébert. 2009. « Le forum social des Montes Azules ». Recherches amérindiennes au Québec, 39 (1-2) : 173-174.

xxxiiIbid

xxxiii http://www.ejecentral.com.mx/ocosingo-rechaza-a-gendarmeria-ambiental/

xxxiv Beaucage, Pierre. 2009. Corps, cosmos et environnement chez les Nahuas de la Sierra Norte de Puebla ; une aventure en anthropologie. Montréal : Lux, 414.

Sous les palmiers d’Alger : une question de poil

Sous les palmiers d’Alger : une question de poil

Je suis arrivé à Alger en matinée. Le trajet de l’aéroport Houari Boumedienne, nommé d’après ce leader socialiste de l’Algérie des années 1960 et 1970, fut splendide. Intoxiqué par le décalage horaire, passivement, je traversais les nuages de poussière et les palmeraies qui menaient à Alger la blanche. La ville me rappelait Le Caire, mais avec une odeur de pétrole bon marché, comme Caracas. La capitale algérienne arbore encore des couleurs révolutionnaires : le journal El Moujahid du Front de libération nationale (FLN), avec sa devise « la révolution par le peuple et pour le peuple », un boulevard Ernesto Che Guevara et même une petite rue qui porte le nom du célèbre géographe anarchiste Élisée Reclus. Mon hôtel est dans l’ancienne ville française, à deux pas de la représentation du gouvernement indépendantiste sahraoui, que l’Algérie soutient en accusant le Maroc de colonialisme. J’ai passé ma première journée à errer dans les rues, à feuilleter les journaux locaux en buvant le costaud café algérien. El Watan (La nation), le journal indépendant algérien, publie des chroniques teintées d’un profond cynisme, non sans intérêt. On y parle même d’une nouvelle gouvernance par les « communes », équivalent des municipalités qui doivent être, en principe, un contre-pouvoir à l’État centralisateur, un propos qui ne serait pas pour déplaire à Jonathan Durand-Folco.

Le lendemain, je suis allé à la gare d’Agha m’enquérir des départs pour Constantine, où je devais me rendre quelques jours plus tard pour une conférence. Le gigantesque portrait du président me souhaitait la bienvenue au guichet. Je posais quelques questions au seul employé présent, afin de connaître l’heure de départ du train le surlendemain. Cela dit, cette balade n’aura servi à rien, si ce n’est qu’à explorer les rues lézardées qui cerclaient la gare, puisque aucun train n’a quitté la gare le jour prévu de mon départ, soi-disant pour des travaux à l’improviste. Quoi qu’il en soit, j’ai tout de même eu l’occasion de visiter la Casbah, qui fut le théâtre de la fameuse Bataille d’Alger. J’ai aussi pu voir le petit musée inauguré en l’honneur d’Ali Lapointe, non sans passer à deux doigts de me faire détrousser. Du moins, c’est l’impression que j’ai eue, en me retrouvant dans le cul-de-sac d’une allée sale avec un groupe de jeunes, le plus baraqué plongeant la main dans sa veste. J’ai foncé en plein milieu du groupe agglutiné pour retourner vers une ruelle plus achalandée. Cela dit, la révolution est loin derrière l’Algérie. Depuis la guerre d’indépendance, qui se réclamait à la fois de principes islamiques, socialistes et nationalistes, le peuple algérien semble avoir connu beaucoup de désillusions. Entre autres choses, les Algérien·ne·s sont très polarisé·e·s autour de la question religieuse. Les uns apparaissent plus attachés à leurs traditions, portant la barbe et la djellaba, cette longue tunique portée dans les pays musulmans. Les autres prêchent une laïcité inflexible et rejettent tout symbole d’appartenance à l’islam. Une province cherche même, à l’image de la France et du Québec, à bannir le voile de la fonction publique. L’Algérie est généralement perçue comme un pays musulman. Cela dit, la relation de sa société avec l’islam est pour le moins ambiguë. Les mosquées regorgent à l’heure de la prière d’hommes qui se retrouvent minoritaires dans les rues de la capitale, voire marginalisés.

Sur la rue, on voit de nombreuses femmes portant le niqab complet, qui cache le visage, d’autres portant le hijab, qui ne couvre que la tête et la nuque et l’abaya, une tunique pour femme, d’autres le hijab avec jeans et chandail et d’autres enfin en robes plutôt osées par contraste. Sur les plages, on va encore plus loin. De nombreux hommes aussi, totalement vêtus à l’occidentale et rasés de près, semblent très pieux, le front marqué par la prosternation lors de la prière. Aux dires de certains de ces barbus, il n’y aurait qu’eux comme vrais musulmans en Algérie. Inversement, aux dires de certain·e·s, les barbus seraient systématiquement hypocrites.  Il est fréquent d’entendre en Algérie que la tunique et la barbe constituent un accoutrement qui vient de nulle part. Face à ces déclarations, on ne peut qu’afficher un demi-sourire, surtout si le locuteur en question porte une chemise et un veston, accoutrement qui n’a, au fond, rien d’algérien. Si on en demande la preuve, il suffit de pointer du doigt l’une des nombreuses représentations de l’Émir Abdel Kadir, héro de l’Algérie, qui porte, hé oui, une tunique, une barbe et même un turban. Si vous voulez connaître le cocktail d’insultes et d’accusations (non sans fondements) qu’on adresse aux barbus en Algérie, voyez ci-dessous.

À cet égard, j’ai eu dans une sandwicherie de la rue Didouche Mourad la plus insolite des conversations. Dans le commerce en question, j’ai d’abord fait la connaissance d’un premier homme, blagueur, en veston et en cravate, le menton bien rasé, qui buvait tranquillement son espresso et fumait sa cigarette. Brahim se décrivait comme un musulman moderne. Il a ensuite invité un copain, Hocine, à se joindre à nous. Contrairement à Brahim, Hocine portait une barbe bien fournie. Il m’a regardé et m’a dit : « J’ai une barbe, mais pas les mêmes raisons que toi ». Il poursuivit en disant : « Moi, c’est pour le hard rock, les ZZ Tops ». Je ne doutais pas qu’il portait une barbe parce qu’il aimait les ZZ Tops, ce groupe de rock américain, mais qu’il s’agissait pour lui d’une meilleure raison de s’afficher que le simple fait d’être musulman, j’en fus décontenancé.

Quoi qu’il en soit, aussitôt assis, il m’a déballé une dissertation, affirmant s’inspirer de Mohammed Arkoun, un universitaire algérien installé en Europe, pour affirmer que le hijab et la barbe n’avaient rien à voir avec l’islam et sous-entendant presque que tous ceux qui disaient le contraire étaient idiots ou manipulés. Je ne trouve pas difficile d’accepter que ce point de vue soit revendiqué par certaines voix, aussi marginales soient-elles, mais je me demande si cette laïcisation de l’islam (élimination de tous les signes d’appartenance extérieurs) n’est pas tout aussi problématique que l’excès de zèle de certains « barbus ».

C’est peut-être d’ailleurs cette guerre invisible autour des barbes qui a maintenu en place un État qui aurait dû, historiquement, disparaître avec la fin de la guerre froide. Mes deux interlocuteurs défendaient l’idée d’un islam historique, ce qui n’est peut-être pas moins politique que l’« islamisme » du Front islamique du salut (FIS) et du Groupe islamique armé (GIA), ces mouvements dont les cadres revenaient du djihad afghan contre l’URSS dans les années 1980, après avoir été entraînés, armés et idéologiquement « formés » avec l’aide de la CIA. Ils avaient aussi été notoirement manipulés par le gouvernement de Chadli Benjadid et allaient, en quelque sorte, être des précurseurs de ce que nous appelons aujourd’hui le terrorisme. Ils étaient opposés au gouvernement algérien pendant les années 1990, baptisées la décennie noire. Le fait que la guerre civile se soit terminée lorsque le président Bouteflika a accordé une amnistie aux islamistes semble poser problème pour beaucoup d’Algérien·ne·s. Quoi qu’il en soit, Brahim et Hocine affirmaient que mon apparence, la barbe, le turban et la tunique, était un « faire-valoir » pour ces islamistes, comme si ma manière de m’habiller m’enlevait toute possibilité de parole ou de pouvoir de décision quant à mon identité et surtout, toute possibilité de participation politique.

Mon interlocuteur rejetait le communisme de Boumediene et parlait des États-Unis comme gendarme légitime du monde. Il dit même : « Les gendarmes, ils sont chiants, mais ils font leur travail ». Je constaterai plus tard que, en Algérie, la subversion aux normes sociales établies consistait très souvent à embrasser le néolibéralisme, se lancer dans des entreprises affairistes, refuser de parler français pour se tourner vers l’anglais et la culture nord-américaine. Je partais le surlendemain pour Constantine. Des palmeraies d’Alger, j’allais passer aux montagnes de la Kabylie, puis aux ponts de la ville nommée en l’honneur de l’empereur romain. Je me rendais à l’Université des Frères Mentouri pour participer à une conférence. Une éducation universitaire gratuite, des soins de santé gratuits, des logements sociaux ad nauseam, dans un pays si immense. Je me suis surpris à me poser la question suivante : quel dialogue le Québec peut-il avoir avec l’Algérie près de 50 ans après que les indépendantistes du FLQ y aient trouvé une terre d’accueil? J’y ai pensé en buvant de nombreux cafés.

Crédit photo: PhR 610, https://bit.ly/2TudWWM

Médias émergents et couverture internationale du Moyen-Orient

Médias émergents et couverture internationale du Moyen-Orient

Par Théophile Vareille

« Yémen, la guerre oubliée » (1). « Yémen, la guerre occultée » (2). Voilà deux titres comme l’on en rencontre souvent aujourd’hui dans la presse, sans s’interroger pour autant sur le pourquoi de cette invisibilité médiatique. Plusieurs concepts permettent pourtant d’expliquer les disparités de la couverture de l’actualité internationale par les médias occidentaux.

La mort kilométrique en est un (3). Ce concept provenant de la loi de proximité, entré à l’école de journalisme il y a une quinzaine d’années, stipule que plus une actualité meurtrière se déroule près du public, plus son intérêt pour cette nouvelle augmente. Mais ce concept à lui seul ne suffit pas à expliquer pourquoi la couverture d’une seule région, le Moyen-Orient, est déséquilibrée. Pourquoi, par exemple, le Yémen reçoit moins que la Syrie? Pourquoi, à l’intérieur même de ces pays, certains enjeux sont mis en avant ou délaissés par nos médias? À force d’être une « guerre oubliée » à la une de nos journaux, la guerre au Yémen n’en est plus une. Néanmoins, que dire de la Libye, retombée dans l’anonymat après un pic d’attention de la communauté internationale début 2011? Pour expliquer ces disparités, nous nous intéresserons aux conditions de travail des journalistes dans ces territoires en guerre ou instables.

L’intérêt que le public québécois porte à la Syrie, au Yémen et à la Libye a grandement évolué ces six dernières années, comme l’illustre le nombre de recherches effectuées sur Google au sujet de ces trois États.

En Syrie, depuis l’ouverture du conflit courant datant de 2011, on dénombre 207 000 morts civiles (4), plus de six millions de déplacé·e·s internes (5), cinq millions de réfugié·e·s (6), et une fluctuation de l’attention publique. Aujourd’hui, la Syrie est le théâtre d’un conflit larvé, auquel prennent part des forces kurdes, des rebelles, des milices irakiennes, une armée syrienne, le Hezbollah, l’État islamique, le Hetech (ex-Front al-Nosra), et ce, sous les bombes françaises, américaines et russes. Au Québec, Google nous informe que c’est en août et septembre 2013, octobre et novembre 2015, et en avril 2017, que le public s’est le plus intéressé à la Syrie (7).

En Libye, les émeutes débutent en février 2011 et se propagent très rapidement à travers le pays. Benghazi, deuxième ville en importance au pays, tombe aux mains des insurgé·e·s le 21 février et devient le siège du Conseil national de transition (CNT), qui a pour rôle d’« exercer le pouvoir lâché par Kadhafi pour mettre en place la démocratie (8) ». Le 10 mars de la même année, la France reconnaît le CNT comme gouvernement officiel de la Libye et enclenche une intervention militaire aéronavale de l’ONU le 19 mars. Mouammar Kadhafi est capturé et tué par des rebelles à la fin octobre, et quelques jours après, le 23 octobre 2011, Moustapha Abdel Jalil, président du CNT, proclame la libération de la Libye et la fin de la guerre civile. Moustapha Abdel Jalil passe le relais après 10 mois, et succèdent au CNT un Congrès national général, une Chambre des représentants, et un parlement libyen. La Libye est un État failli, coupé en deux entre le gouvernement national de Fayez el-Sarraj basé à Tripoli et reconnu par l’ONU et le gouvernement de Tobrouk, soutenu par le général Haftar, contrôlant le sud et l’est du pays. Les tribus touaregs contrôlent une partie de l’ouest libyen, alors que des milices locales restent à la tête de poches de territoires. Une situation confuse et qui indiffère l’opinion publique. Après un premier pic d’attention en mars 2011, et un regain d’intérêt entre août et octobre de la même année, la Libye est oubliée des internautes québécois·es depuis maintenant 6 ans (9).

Au Yémen, l’actualité qui nous intéresse est plus récente. Le printemps arabe s’y manifeste début 2011 : une révolution déloge Ali Abdallah Saleh, alors président depuis 22 ans. Abd Rabbo Mansour Hadi est élu et lui succède ainsi, mais démissionne deux ans plus tard, alors que le mouvement chiite houthiste envahit le palais présidentiel. En mars 2015, l’Arabie saoudite constitue une coalition sunnite et entame le bombardement de positions tenues par les rebelles houthis et leurs allié·e·s pro-Saleh. Le Yémen est aujourd’hui divisé en trois, l’ouest étant aux mains des Houthis et des pro-Saleh, le reste sous contrôle des forces loyales pro-Hadi, mis à part un large corridor sous la mainmise d’Al-Qaïda dans le Centre-Est, allant de la frontière saoudienne au Golfe d’Aden (10). État failli, le Yémen? Il en prendrait le chemin (11). Google, toujours, nous fait savoir que les Québécois·es ont connu deux pics d’intérêt pour le Yémen : en février 2011, et entre janvier et mars 2015 (12).

Pour ce qui est de l’attention publique, nous nous exprimons en termes relatifs, car la Syrie monopolise l’attention depuis novembre 2011, faisant de manière continue l’objet de plus de recherches Google que la Libye ou le Yémen (13).

Un coup d’œil au nombre d’articles publiés au Québec sur ces sujets laisse paraître que les médias écrits semblent suivre ces tendances (14). Notre base de données (Factiva) n’incluant pas tous les titres québécois, les chiffres à suivre ne servent qu’à donner un ordre de grandeur. Entre le 1er janvier 2011 et le 1er septembre dernier, 1800 articles mentionnant la Syrie sont dénombrés, avec deux légers pics pour les périodes 2012-2013 et 2015-2016; 697 pour la Libye avec 356 articles en 2011 et moins de 100 par année depuis; 231 pour le Yémen avec deux pics, en 2011 et 2017. À attention publique inégale donc, couverture médiatique inégale. Et l’on pourrait toujours descendre d’échelle, à l’intérieur de chacun de ces pays, et trouver des situations faisant l’objet de traitements médiatiques inéquitables.

Avant de s’attaquer aux questions qui nous intéressent, évacuons celles que nous ne pourrons pas traiter ici. Quels facteurs amènent l’opinion publique ou la presse à s’intéresser à un sujet? Qui de l’opinion publique ou de la presse influence l’autre?

Une explication que nous ne pourrons pas développer est celle des intérêts étatiques, par exemple. Le Yémen recevrait ainsi moins d’attention médiatique car ce ne serait pas dans l’intérêt de la Grande-Bretagne, de la France ou de l’Allemagne. Ces États vendent à l’Arabie saoudite des armes pour mener son effort de guerre au Yémen. Ils préfèrent donc voir dans les journaux les défaites de l’État islamique en Irak plutôt que le désastre humanitaire yéménite (15).

Cette thèse géopolitique est intéressante, mais reste trop distante de la réalité du terrain, soit la réalité économique du journalisme. C’est sur cet aspect que nous allons nous focaliser. Observer les coulisses du métier de reporter et des pratiques des médias occidentaux dans ces zones instables du Moyen-Orient nous permet de mieux comprendre quel accès, direct ou indirect, ont nos médias à ces territoires. Ainsi, nous pouvons mettre en contexte l’état de la couverture internationale de la région dans nos médias, et nous interroger sur ses évolutions à venir.

Réalité du terrain, risques et dangers

La mort de deux reporters français et de leur « fixeur » (16) syrien en juillet dernier, à la suite d’un reportage en Irak, à Mossoul, rappelle à la profession journalistique les dangers de s’aventurer en zone de conflit. Le statut de journaliste ne protège pas. On y exerce son métier dans un état de vigilance constante, puisqu’on peut être pris·e pour cible comme le serait un·e combattant·e (17). Reporters sans frontières rappelle que 26 journalistes ont été tué·e·s en Irak depuis 2014, que « 80 journalistes sont tué[·e·]s chaque année dans l’exercice de leur fonction », que « certain[·e·]s sont sciemment visé[·e·]s (18) ». Agnès Gruda, dans une chronique pour La Presse, rappelle qu’avec les réseaux sociaux, les États et groupes non étatiques ont les moyens de passer outre les médias traditionnels pour se faire entendre, mais « peuvent utiliser les journalistes capturé[·e·]s sur le terrain pour semer la terreur » ou peuvent simplement « les faire taire » (19).

La ou le journaliste, journaliste étranger ou étrangère, correspondant·e ou envoyé·e spécial·e, a ici valeur en tant qu’otage. La journaliste étrangère ou le journaliste étranger, car un·e journaliste local·e n’aura peut-être pas un État susceptible de payer sa rançon et d’entreprendre de la ou le libérer. Cela peut dissuader des rédactions étrangères d’engager des journalistes locales ou locaux.

Finis les jours où « un signe « presse » blasonné sur un gilet pare-balles dissuadait les balles ciblées », quand « Talibans et Hezbollah n’aimaient peut-être pas les journalistes [occidentales et] occidentaux, mais leur donnaient tout de même des entrevues et organisaient des conférences de presse », écrit Alexis Sobel Fitts dans le Columbia Journalism Review (20). Pour ces groupes, « garder les journalistes en sécurité était crucial pour s’assurer qu’[elles et] ils continuent à venir ». Aujourd’hui, ils ne dépendent plus des médias pour leurs communications.

L’équation a donc changé, comme le confirme le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), qui a, en avril passé, publié un texte de Rukmini Callimachi au titre explicite : « Être une cible (21) ». ll y raconte son quotidien de journaliste en Afrique de l’Ouest et au Moyen-Orient, lequel est devenu de plus en plus difficile et dangereux, année après année.

Voilà une première barrière à l’information : la mort, le risque, la peur qui sauvera la vie des journalistes mais les dissuadera d’aller plus loin.

Contexte économique et précarité

La parution d’un texte écrit en juillet 2013 par Francesca Borri, une pigiste italienne travaillant en Syrie, provoque un tollé international. Elle y décrit un quotidien à tenter le sort pour des articles rémunérés 70 $ la pièce, dans un contexte de compétition entre journalistes indépendant·e·s, pour être la première ou le premier sur place, pour être la ou le plus proche du danger et des combats.

La mort du journaliste américain James Foley, en août 2014, relance les débats et résulte en un changement d’attitudes et de pratiques. Comme en fait état Marc Laurendeau dans son essai Le journalisme international en bouleversement (22), « quelques semaines avant son enlèvement en Syrie, James Foley expliquait en entrevue au magazine Newsweek les règles du journalisme très compétitif qu’il pratiquait : « Vas-y plus tôt, reste plus longtemps, va plus proche »(Go in sooner, stay longer, go closer) », qui aurait remplacé le « Sois rapide, sois le premier, fais le bien » (Get it fast, get it first, get it right) de Walter Cronkite, célèbre journaliste qui s’est fait connaître, notamment, en dévoilant les réalités de la guerre du Vietnam.

Lois du marché et précarité économique poussent le ou la pigiste à prendre des risques, à ne pas s’acheter d’assurance ou à emprunter les transports en commun. Ainsi, explique Marc Laurendeau, James Foley, « pour des raisons financières[,] en était venu à tourner les coins ronds (23) ». Enlevé en Syrie en novembre 2012, sa mort est confirmée le 19 août 2014 lorsque l’État islamique publie une vidéo montrant son corps décapité. GlobalPost, le site d’information internationale pour lequel travaillait James Foley, a depuis remplacé en partie ses pigistes par 13 postes de correspondant·e·s. D’autres journaux n’achètent que des articles écrits par des pigistes doté·e·s d’une assurance, ou n’achètent tout simplement plus d’articles provenant de Syrie.

Sans moyen d’avoir un·e correspondant·e sur place, ou d’assurer la sécurité d’un·e envoyé·e spécial·e ou journaliste indépendant·e, de grands journaux d’informations, comme La Presse, s’en remettent à la couverture du Moyen-Orient et de la Libye que font les agences de presse. Ainsi, la quasi-totalité des articles de la rubrique Moyen-Orient du quotidien sont rédigés par Agence France-Presse ou Associated Press (24).

Possible imbroglio moral

Quand il est difficile pour des médias occidentaux d’accéder à ces zones de conflits, il leur devient encore plus difficile de réaliser une couverture équitable de la situation. Entre zone gouvernementale ou d’opposition, l’équilibre est dur à maintenir, et pose de complexes problèmes moraux. La zone d’opposition syrienne, très dangereuse, on l’a vu, est notamment délaissée par les médias télévisuels français depuis 2013. Un média dépend alors du régime, celui de Bachar el-Assad ici, pour lui ouvrir ses portes. Des portes qui ne s’ouvrent qu’à certains, de manière apparemment aléatoire, mais dépendant souvent des positions du ou de la journaliste vis-à-vis du conflit syrien, et d’une actualité que le régime voudrait taire ou rendre publique. Comment alors ne pas servir d’outil de communication au régime? Comment faire lorsqu’on couvre un conflit sous la protection de forces armées prenant part au combat, qu’elles soient kurdes, russes ou syriennes?

Il faut toujours remettre l’image, l’information, dans son contexte. Pour que le public comprenne que la ou le journaliste évolue parfois dans un environnement contrôlé par une entité politique, sous la contrainte. Ainsi, chaque article, chaque reportage, doit être accompagné d’un contour, un paratexte, qui le contextualise et permet au public d’en faire un jugement indépendant. Ici, la transparence est de mise.

Un·e journaliste, de plus, ne pourra peut-être pas couvrir les différents partis engagés. À Damas, tout·e journaliste s’étant rendu·e en « territoire terroriste », tel que sont dénommés par le régime les territoires rebelles, est persona non grata en zone gouvernementale, explique Omar Ouahmane, correspondant de Radio France à Beyrouth (25). La ou le journaliste risque alors de se retrouver coincé·e entre deux camps menant une « guerre de propagande », comme l’affirme Georges Malbrunot, grand reporter au Figaro. Une affirmation qu’appuie Benoît Huet, dans sa tribune « Syrie, un nouveau journalisme de guerre », parue en septembre 2015 dans Libération : « Cette guerre est aussi une guerre de l’information et son issue dépend de la lecture qu’en font les puissances régionales et les démocraties d’opinions occidentales (26). »

Une guerre à laquelle un média indépendant peut être accusé de prendre part. Georges Malbrunot a, en septembre 2013, pu s’entretenir avec Bachar el-Assad à Damas, pour une entrevue retranscrite dans les pages du Figaro (27). El-Assad y mettait en garde la France, évoquant des « répercussions, négatives bien entendu, sur les intérêts de la France » tant que celle-ci restera « hostile » au régime. François Hollande, président de la République, avait répondu en critiquant le Figaro pour avoir donné la parole à un autocrate (28).

Jean-Pierre Perrin, grand reporter à Libération, sur la liste noire à Damas, rappelle que la couverture d’une actualité, d’un groupe ou d’une cause, n’est pas égale à un soutien. Omar Ouahmane, lui, remarque que si l’on ne parlait qu’à des gens « fréquentables », il ne resterait plus grand monde. « Il faut aller voir et aller voir en face », affirme Claude Guibale, grande reporter à France Inter et auteure d’Islamistan, ouvrage-enquête sur les multiples « visages du radicalisme ». Il faut chercher à comprendre l’« incompréhensible », aller partout, interroger tous et toutes (29).

Des nouvelles formes de journalisme international

Marc Laurendeau nous explique que le New York Times et le Washington Post ont contourné les problématiques que sont les difficultés d’accéder au terrain et les risques de récupération politique. Ces journaux ont recours à un nouveau type de journalisme international : Un journalisme à distance, effectué depuis les États-Unis, et qui se nourrit de YouTube, des réseaux sociaux, d’Internet, pour rendre compte d’une actualité à l’autre bout du monde. C’était le cas du blogue Open Source hébergé par le New York Times et animé par le journaliste Robert Mackey. Aujourd’hui, France 24 s’essaye avec Les Observateurs à ce type de journalisme participatif, en couvrant « l’actualité internationale au travers des témoignages directs d’ »Observateurs » [et d’observatrices], c’est-à-dire de [celles et] ceux qui sont au cœur des événements ». Quatre versions des Observateurs existent par ailleurs en ligne, en français, anglais, persan, et arabe (30).

Ce sont ainsi de nouvelles méthodes qui voient le jour, le ou la journaliste occidental·e s’appuyant sur des sources primaires qu’il ou elle collecte par le biais d’internet.

Pour se défaire du dilemme d’un reportage accompagné par les forces armées, s’accommoder de la réalité de zones dangereuses et difficilement accessibles, et réaliser une couverture du Moyen-Orient plus équilibrée, la solution reste encore de se déposséder de l’actualité internationale. Il s’agit, pour les journalistes occidentaux et occidentales, d’entrer dans une vraie relation de collaboration avec des journalistes et des sources locales. Non pas une relation de dépendance, comme peut en être accusé l’AFP vis-à-vis de l’Observatoire syrien des droits de l’homme, basé à Londres, mais une relation constructive, qui va au-delà de la collecte d’information en ligne.

De larges réseaux Skype se sont par exemple développés, mettant en contact des personnes de la région avec des journalistes à l’étranger. En Syrie, Hwaida Saad, journaliste libanaise travaillant au bureau de Beyrouth du New York Times, est en contact quotidien avec des centaines de combattant·e·s, rebelles, activistes, fonctionnaires, et soldat·e·s syrien·ne·s (31). De son côté, Marine Pradel, journaliste indépendante basée à Beyrouth, explique que la BBC, elle, a recours à un « réseau de stringers (des caméramans [pigistes] syrien[·ne·]s) à qui elle achète de la vidéo (32)  ». Ceci avec précaution néanmoins, car ces pigistes sont autant des « médias activistes », souvent engagé·e·s dans l’opposition, que des journalistes indépendant·e·s. C’est pourquoi l’Agence France-Presse « forme depuis début 2013 des journalistes syrien[·ne·]s aux standards d’objectivité et de déontologie », continue Marine Pradel. « Ces journalistes sont aujourd’hui pigistes de l’AFP et font remonter l’information depuis toutes les provinces syriennes, qu’elles soient contrôlées par le régime ou par l’opposition. »

Il faut rester sur ses gardes face à une vision des choses selon laquelle la ou le journaliste étranger·ère inculque aux journalistes locaux·ales les pratiques du journalisme professionnel. C’est vrai, comme l’écrit Benoît Huet, que « le défi est immense, car le journalisme est un métier, et il est essentiel que [celles et] ceux qui rapportent l’information depuis le terrain soient sensibilisé[·e·]s aux enjeux de la déontologie journalistique, à la protection des sources, et à la nécessité de présenter ce qui relève de l’opinion et du fait (33) ». Dans un pays sous dictature comme la Syrie, après des décennies de répression des libertés individuelles, il y a une nouvelle culture journalistique à bâtir. En 2010, la Syrie était classée 173e sur 178 pays au classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (34).

Nouveaux journalismes citoyens

Toutefois, ces journalistes citoyen·ne·s rapportent autant, si ce n’est avant tout, l’information pour un public syrien qu’international. Personne ne peut leur imposer une vision du journalisme. Ni poser sur ces efforts de renouveau médiatique un regard trop occidentaliste. La relation entre média occidental et journalisme citoyen syrien doit être horizontale, non verticale. Une collaboration équitable peut rééquilibrer la couverture de la région par la presse internationale. En Syrie, par exemple, une bien trop grande importance est accordée à l’État islamique par rapport au Hetech (ex-Front al-Nostra). Par contre, elle n’évacue en rien le danger pour le ou la journaliste local·e, qu’elle ou qu’il soit professionnel·le ou citoyen·ne. Si la ou le journaliste local·e peut se passer de fixeur ou de fixeuse et passer plus inaperçu·e, être plus difficile à identifier que la ou le journaliste étranger·ère, elle ou il encourt sûrement encore plus de risques. Elle ou il est déjà chez soi et n’a nulle part où fuir, et son gouvernement ne l’aidera d’aucune manière.

L’État islamique, rapporte Marine Pradel, mettait en scène, en juin 2016, l’exécution de « cinq journalistes citoyen[·ne·]s basé[·e·]s à Deir ez-Zor (35) » dans l’est de la Syrie. Une vidéo, intitulée « Inspirations de Satan », montre deux de ces journalistes, Sami Joudat Rabah et Mustafa Hassa, se faire tuer par leurs instruments de travail, un ordinateur et une caméra, sur lesquels sont fixés deux bombes, qui explosent et les tuent. « Faire mourir les journalistes par et pour leur activité journalistique : le message est clair », écrit Marine Pradel.

Ces journalistes travaillent comme sources tant pour des médias syriens en exil, à la frontière turque, que pour des associations et des médias internationaux. Elles et ils, explique Benoît Huet, « font vivre le conflit de l’intérieur avec des textes mais aussi des photographies, des enregistrements sonores, et des vidéos, présentant une palette diversifiée de points de vue (36) ».

Toutefois, alors que le journalisme citoyen fait aujourd’hui parler, la remise en question du cybermilitantisme, une pratique très médiatisée durant le printemps arabe, nous appelle à la précaution. La « révolution 2.0 », ou l’important rôle attribué aux réseaux sociaux dans l’effort révolutionnaire, ne convainc pas tout le monde. Mathilde Rouxel, dans un article sur le site Les clés du Moyen-Orient, l’apparente « à un recodage de la mémoire, à une réécriture de l’histoire qui correspond à une vision et une perception très occidentale du monde arabe (38) ». L’idée qu’on se fait du rôle de la presse dans une démocratie occidentale n’est probablement pas la même au Moyen-Orient. Il est ainsi délicat de qualifier ces nouvelles formes de journalisme citoyen, précaire et en évolution.

Dans ce contexte instable, les nombreuses webradios citoyennes qui apparaissent en Syrie font couler beaucoup d’encre dans les cercles universitaires européens. Enrico De Angelis, chercheur au Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales du Caire, étudie les médias et leur évolution dans le monde arabe. Il explique que ces webradios résultent de la professionnalisation d’un journalisme citoyen qui a brusquement vu le jour en 2011. À leur propos, il écrit : « Presque tous ces projets se positionnent dans le cadre d’une réflexion critique vis-à-vis de la révolution dans son ensemble et du rôle qu’y ont joué les médias (39). » Ils naissent d’une volonté de se réapproprier l’information, sans le biais que lui impriment les médias du régime et de l’opposition.

En adoptant une approche professionnelle, ces webradios refusent de prendre part à la « guerre de l’information et de la désinformation » que se livrent les médias officiels et d’opposition, selon Soazig Dollet, responsable du bureau Maghreb et Moyen-Orient de Reporters sans frontières (40). Ces initiatives tentent de fournir une source d’information neutre et crédible, pour un public local comme international, car on l’a vu, les médias occidentaux reposent de plus en plus souvent sur des sources locales et indépendantes.

Ainsi, De Angelis trouve à ces webradios « les mêmes convictions quant à la nécessité de réformer de façon radicale les méthodes et le travail du journalisme local (41) ». Ces nouveaux réseaux de journalisme citoyen diffèrent de ceux ayant vu le jour au début du printemps arabe. Ces derniers cherchaient à mobiliser la population et à alerter la communauté internationale. « La nouvelle génération s’identifie à une mission plus traditionnelle de la presse : fournir un espace de discussion où il est possible de confronter différentes opinions et de raconter les faits en s’efforçant d’être impartial[·e] (42) ». Ce retour à un journalisme de proximité s’explique, selon Enrico De Angelis, par une société désorganisée, sans point de repère, ne pouvant se fier totalement au journalisme citoyen ni aux médias traditionnels. Il s’agit de reconstruire un journalisme sérieux et de confiance, en ne s’autorisant que quelques compromis en fonction de conditions difficiles.

Ces propos font écho à ceux de Benoît Huet, qui affirme que « la naissance de médias syriens non partisans, et attachés à présenter une pluralité de points de vue, pourrait être le socle du débat politique, et de la société qui construira sur les ruines de la guerre (43) ». Une conclusion qui vaut tout autant pour la Libye et le Yémen. Cet article s’est attardé plus longuement sur le cas de la Syrie, dont les nouveaux médias citoyens retiennent aujourd’hui l’attention. Il n’aura donc pas échappé à cette tendance qu’il dénonce, celle qu’ont les journalistes étrangers·ères à se focaliser sur une actualité en particulier, en offrant de la situation une représentation déséquilibrée.

Percer les invisibilités médiatiques revient tant aux médias qu’aux lecteurs·trices. Dans le cas du Moyen-Orient, les médias doivent apprendre à travailler avec des médias locaux en évolution, aux pratiques qui différent des leurs. Les lecteurs·trices doivent s’attacher à se composer une représentation équilibrée de la région, se détachant d’une actualité trop volatile.

  1. Lucas Menget, « Yémen, la guerre oubliée », France Culture, 31 juillet 2017, https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins-dete-1ere-partie/yemen-la-guerre-oubliee, consulté le 2 septembre 2017.

Arnaud Decroix, « Yémen, la guerre oubliée », Radio-Canada, 9 janvier 2016, http://ici.radio-canada.ca/emissions/les_samedis_du_monde/2015-2016/chronique.asp?idChronique=394399, consulté le 1er septembre 2017.

Interception, « Yémen, la guerre oubliée», France Inter, 29 mai 2016, https://www.franceinter.fr/emissions/interception/interception-29-mai-2016, consulté le 1er septembre 2017.

Alexia Liautaud, « Au Yémen, la « guerre oubliée » met le pays à genoux », Vice Canada, 8 juin 2017, https://www.vice.com/fr_ca/article/9k53ga/au-yemen-la-guerre-oubliee-met-le-pays-a-genoux, consulté le 1er septembre 2017

  1. Jean-Philippe Rémy et Olivier Laban-Mattei, « Yémen, la guerre occultée », Le Monde, 4 août 2017, http://www.lemonde.fr/yemen/article/2017/08/04/yemen-la-guerre-occultee-un-reportage-exceptionnel-du-monde_5168647_1667193.html, consulté le 1er septembre 2017.
  2. Jean-François Dumas, « La mort kilométrique », Le Journal de Montréal, 23 avril 2013, http://www.journaldemontreal.com/2013/04/23/la-mort-kilometrique, consulté le 12 août 2017.
  3. Syrian Network for Human Rights (SNHR), « 207,000 Civilians Have Been Killed Including 24,000 Children and 23,000 Females; 94% of the Victims were Killed by the Syrian-Iranian-Russian Alliance », SNHR, 18 mars 2017, http://sn4hr.org/blog/2017/03/18/35726/, consulté le 7 juillet 2017.
  4. UN Refugee Agency (UNHCR), « Internally Displaced People », UNHCR, 7 juillet 2016, http://www.unhcr.org/sy/29-internally-displaced-people.html, consulté le 12 août 2017.
  5. Al Jazeera, « UN: Number of Syrian refugees passes five million », Al Jazeera, 30 mars 2017, http://www.aljazeera.com/news/2017/03/number-syrian-refugees-passes-million-170330132040023.html, consulté le 12 août 2017.
  6. Google, statistiques sur les recherches contenant le mot-clé « Syrie » au Québec, https://trends.google.com/trends/explore?date=all_2008&geo=CA-QC&gprop=news&q=Syrie, consulté le 7 juillet 2017.
  7. Lemonde.fr avec AFP, « Libye : Ce que l’on sait du conseil national de transition », Le Monde, 22 août 2011, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2011/08/22/libye-ce-que-l-on-sait-du-conseil-national-de-transition_1561994_3212.html). Consulté le 14 novembre 2017.
  8. Google, statistiques sur les recherches contenant le mot-clé « Libye » au Québec, https://trends.google.com/trends/explore?date=2010-12-01%202017-06-29&ge…, consulté le 7 juillet 2017.
  9. Carte en direct de la situation et de la guerre au Yémen, http://yemen.liveuamap.com/, consulté le 1er septembre 2017.
  10. Robin Wright, « Yemen then and now : the sad chronicle of a failed state », The New Yorker, 1er mai 2015, http://www.newyorker.com/news/news-desk/yemen-then-and-now-the-sad-chronicle-of-a-failed-state, consulté le 7 juillet 2017.
  11. Google, statistiques sur les recherches contenant le mot-clé « Yémen » au Québec, https://trends.google.com/trends/explore?date=2010-12-01%202017-06-29&q=…, consulté le 7 juillet 2017.
  12. Google, statistiques sur les recherches contenant les mots-clés « Syrie », « Libye » et « Yémen » au Québec, https://trends.google.com/trends/explore?date=2010-12-01%202017-06-29&ge…
  13. Factiva, base de données d’articles de presse, nombre d’articles publiés au Québec dans la catégorie « Informations politiques et générales » contenant les mots-clés « Syrie », « Libye » et « Yémen ». https://global.factiva.com/, consulté le 4 septembre 2017.
  14. Camille Lons, « La guerre au Yémen, une crise oubliée », Open Diplomacy, 15 novembre 2016, http://www.open-diplomacy.eu/blog/la-guerre-au-yemen-une-crise-oubliee, consulté le 6 septembre 2017.
  15. Un·e « fixeur·euse », souvent un·e journaliste local·e, sert d’intermédiaire au journaliste étranger ou à la journaliste étrangère sur place. Elle ou il peut faire office d’« interprète, guide, ou aide camp » (Wikipédia) et présente le ou la journaliste à de possibles sources.
  16. Julie Rasplus, « Le quotidien des journalistes envoyés à Mossoul : « À chaque fois, tu te demandes si ça ne va pas péter » », France Info, 24 juin 2017, http://www.francetvinfo.fr/monde/proche-orient/offensive-jihadiste-en-irak/le-quotidien-des-journalistes-envoyes-a-mossoul-a-chaque-fois-tu-te-demandes-si-ca-ne-va-pas-peter_2247147.html, consulté le 28 août 2017.
  17. Ibid.
  18. Agnès Gruda, « Dure époque pour les journalistes », La Presse, 20 février 2015, http://www.lapresse.ca/debats/chroniques/agnes-gruda/201502/20/01-4845857-dure-epoque-pour-les-journalistes.php, consulté le 9 juillet 2017.
  19. Alexis Sobel Fitts, « The importance of protecting freelancers », Columbia Journalism Review, janvier-février 2015, http://archives.cjr.org/feature/protecting_freelancers.php, consulté le 8 juillet 2017.
  20. Rukmini Callimachi, « Être une cible », Committee to Protect Journalists, 25 avril 2017, https://cpj.org/fr/2017/04/etre-une-cible.php, consulté le 10 juillet 2017.
  21. Marc Laurendeau, « Le journalisme international en bouleversement », dans Les Journalistes pour la survie du Journalisme, éditions Québec Amérique, 2015, p.27.
  22. Ibid, p.28
  23. La Presse, rubrique « Moyen-Orient », http://www.lapresse.ca/international/moyen-orient/, consulté le 1er septembre 2017.
  24. Le secret des sources, Frédéric Barrayre, « Comment les journalistes travaillent-ils sur la guerre en Syrie? », France Culture, 2 avril 2016, https://www.franceculture.fr/emissions/le-secret-des-sources/comment-les-journalistes-travaillent-ils-sur-la-guerre-en-syrie, consulté le 12 juillet 2017.
  25. Benoît Huet, « Syrie, un nouveau journalisme de guerre », Libération, 6 septembre 2015, http://www.liberation.fr/planete/2015/09/06/syrie-un-nouveau-journalisme-de-guerre_1376872, consulté le 15 juillet 2017.
  26. George Malbrunot, « La mise en garde d’Assad à la France », Le Figaro, 2 septembre 2013, http://www.lefigaro.fr/international/2013/09/02/01003-20130902ARTFIG00532-la-mise-en-garde-d-el-assad-a-la-france.php, consulté le 2 septembre 2017.
  27. Lemonde.fr avec AFP, « Hollande critique Le Figaro pour son entretien avec Al-Assad », 6 septembre 2013, http://abonnes.lemonde.fr/proche-orient/article/2013/09/06/hollande-critique-le-figaro-pour-son-entretien-avec-al-assad_3472686_3218.html, consulté le 9 juillet 2017.
  28. Le secret des sources, Frédéric Barrayre, « Comment les journalistes travaillent-ils sur la guerre en Syrie?», France Culture, 2 avril 2016, https://www.franceculture.fr/emissions/le-secret-des-sources/comment-les-journalistes-travaillent-ils-sur-la-guerre-en-syrie, consulté le 12 juillet 2017.
  29. Les Observateurs, « À propos des Observateurs », France 24http://observers.france24.com/fr/static/a-propos, consulté le 5 septembre 2017.
  30. Anne Barnard et Neil MacFarquhar, « How a Reporter’s Quest for Online Bargains Led to a Network of Syrian Contacts », New York Times, 16 février 2016, https://www.nytimes.com/2016/02/17/insider/how-a-reporters-quest-for-online-bargains-led-to-a-network-of-syrian-contacts.html, consulté le 11 juillet 2017.
  31. Marine Pradel, « Couvrir la guerre en Syrie, une mission impossible? », Slate France, 13 septembre 2016, http://www.slate.fr/story/123205/medias-syrie, consulté le 1er septembre 2017.
  32. Benoît Huet, « Syrie, un nouveau journalisme de guerre », Libération, 6 septembre 2015, http://www.liberation.fr/planete/2015/09/06/syrie-un-nouveau-journalisme-de-guerre_1376872, consulté le 15 juillet 2017.
  33. Reporters sans frontières (RSF), « Classement mondial 2010 », RSF, 2010, https://rsf.org/fr/classement-mondial-2010, consulté le 4 septembre 2017.
  34. Marine Pradel, « Couvrir la guerre en Syrie, une mission impossible? », Slate France, 13 septembre 2016, http://www.slate.fr/story/123205/medias-syrie, consulté le 1er septembre 2017.
  35. Benoît Huet, « Syrie, un nouveau journalisme de guerre », Libération, 6 septembre 2015, http://www.liberation.fr/planete/2015/09/06/syrie-un-nouveau-journalisme-de-guerre_1376872, consulté le 15 juillet 2017.
  36. Libération, « Le quotidien des Syriens », 11 mars 2016, http://www.liberation.fr/direct/element/au-menu-de-libe-vendredi-un-numero-special-redige-par-des-syriens_32596/, consulté le 14 juillet 2016.
  37. Mathilde Rouxel, « Couverture médiatique des conflits au Moyen-Orient : comment dépasser l’indifférence? », Les Clés du Moyen-Orient, 23 janvier 2015, http://www.lesclesdumoyenorient.com/Couverture-mediatique-des-conflits.html#nb5, consulté le 1er septembre 2017.
  38. De Angelis, Enrico, « L’évolution du journalisme citoyen en Syrie : le cas des Web-radios », Moyen-Orient, vol. 21 janvier-mars 2014, p.45. Web.
  39. Soazig Dollet, « Les nouvelles radios syriennes », Agence française de coopération des médias, juin 2015, http://www.cfi.fr/sites/default/files/etude_nouvelles_radios_syriennes_vf.pdf, consulté le 5 septembre 2017.
  40. De Angelis, Enrico, « L’évolution du journalisme citoyen en Syrie : le cas des Web-radios », Moyen-Orient, vol. 21 janvier-mars 2014, p.47. Web.
  41. Ibid, p.48
  42. Benoît Huet, « Syrie, un nouveau journalisme de guerre », Libération, 6 septembre 2015, http://www.liberation.fr/planete/2015/09/06/syrie-un-nouveau-journalisme-de-guerre_1376872, consulté le 15 juillet 2017.
L’apolitisme du régime, du Parti libéral à la Coalition avenir Québec

L’apolitisme du régime, du Parti libéral à la Coalition avenir Québec

En octobre 2018, la Coalition avenir Québec (CAQ) balayait la carte électorale québécoise. Les forces qui ont suscité ce raz-de-marée politique ne sont pas particulièrement faciles à saisir, tellement les représentant·e·s de la coalition ont fait peu de cas de préciser la signification de leur projet politique, outre quelques positionnements épars qualifiés de « nationalistes » par le chef du parti, François Legault. « Changement » aura été le mot d’ordre de cette élection. Mais un changement vers quoi? Pour comprendre, il est primordial de centrer le parti dans la longue histoire du Québec, ce qui nécessite de remonter aux germes du politique québécois. L’analogie historique sera ici salutaire : une histoire qui met en scène un monde politique en pleine perdition, restructuré par des forces sociales profondes. Le Québec réactualise-t-il une certaine part de son passé sous de nouveaux auspices?

Le régime libéral et son effondrement

Seize ans. C’est le temps que dura au Québec le règne des libéraux de Louis‑Alexandre Taschereau, de 1920 à 1936. Quatre décennies, si l’on considère la domination incontestée du Parti libéral du Québec sur l’État provincial depuis le gouvernement Marchand en 1897. Cette domination n’en est que plus forte qu’elle est appuyée par l’énorme machine libérale au pallier fédéral (1).

Taschereau. Nom emblématique d’une gouverne qui, à sa façon, s’adapte à la subordination à laquelle les représentants politiques canadiens-français de l’époque sont progressivement réduits, dans le cadre du parlementarisme que la conquête anglaise a transplanté en sol canadien dès 1791 (2). Au départ, ces nouvelles institutions donnent un élan à une collectivité trop longtemps accoutumée aux structures d’un féodalisme français si mal adapté au Nouveau monde. Mais les champs du possible politique sont rapidement verrouillés par les tenants d’une oligarchie à la botte de l’empire anglais, si bien représentée par le rôle de gouverneur (3). Les contraintes qu’impose l’organisation coloniale anglaise poussent le PLQ naissant (1867), fruit de cette longue dynamique institutionnelle, à définir l’esprit qui anime le parti de façon à ce qu’il soit cohérent avec un système qui, plus souvent qu’autrement, éteint les aspirations de ce peuple francophone qui habite les terres où s’arrête le fleuve. Cette compromission originelle marquera fondamentalement l’identité du parti qui, encore aujourd’hui, en porte la trace.

Il aurait pourtant pu en être autrement. C’est que l’idéal initial du parti est travaillé par la pratique. Ainsi va l’histoire. D’un côté, les libéraux de cette période sont les dignes héritiers de d’une utopie politique qui, durant les âpres luttes constitutionnelles du XIXe siècle contre l’oligarchie, berce une foule d’acteurs politiques de ce coin de pays (4). D’une faction importante du Parti patriote en passant par les Rouges (5), défenseurs d’un libéralisme politique radical (6), l’idéologie dont le parti libéral hérite se précise : le rêve d’une république démocratique où l’égalité citoyenne, et les droits qui l’accompagnent, défait à la fois les barrières institutionnelles imposées par l’Empire anglais, et à la fois celles que le joug moral du clergé catholique fait peser sur la population canadienne-française. D’un autre côté, l’utopie libérale doit s’adapter au jeu politique. Elle doit d’abord se plier à la stratégie coloniale anglaise. Des institutions libres à l’anglaise, certes, mais jamais au détriment des desseins de l’empire. Les Patriotes l’auront appris dans le sang. Les progrès politiques se feront donc à un rythme convenu, selon des bornes bien circonscrites. Ensuite, mener trop loin le fantasme de république implique un prix extrême à payer pour la collectivité francophone. Dans un contexte de sujétion tel que le connaissent à ce moment les Canadien·ne·s français·es, défaire les institutions traditionnelles de cette population que sont la paroisse, l’Église et le droit civil français pose le spectre de l’assimilation drastique d’un peuple mis à nu (7). De cette conjoncture contradictoire, le PLQ naît en 1867. Après un bref épisode autonomiste sous le gouvernement d’Honoré Mercier (1887-1891), le parti accepte les règles du jeu de la constitution fédérale de 1867, se contentant des pouvoirs provinciaux – insignifiants à une époque où l’État-providence n’existe pas – de cette demi-république qu’est le Québec. Afin de maintenir sa position intra-provinciale, le PLQ ménagera pour un moment l’Église catholique.

Ce libéralisme terne finira par produire une forme de gouvernement à son image. Se joint à la modestie des pouvoirs publics québécois une adhésion à l’orthodoxie économique de l’époque où le marché capitaliste mène le bal (8). Ce qu’il sera coutume d’appeler le « régime Taschereau » en sera la parfaite expression. Le PLQ adhère alors à une politique de laissez-faire économique en phase avec la politique nationale canadienne initiée dès 1867. Taschereau mise sur la croissance de l’exploitation des ressources naturelles principalement dans les domaines forestier et hydro-électrique, en vue de se doter des moyens d’une industrialisation adéquate. Afin de pallier l’arriération économique des Canadien·ne·s français·es, le gouvernement québécois s’appuiera sur les capitaux anglais et, de plus en plus, américains (9). En ce qui concerne le lien du PLQ avec les institutions de la société civile canadienne-française, le parti sera dans la lignée de ce qui se pratique à ce moment en politique québécoise depuis l’avènement du gouvernement responsable en 1849 (10) : le patronage et le clientélisme de masse se généralisent, de façon à s’assurer une majorité parlementaire. Joint à la politique économique d’État minimal, cette intrusion dans la vie communautaire dote le Québec d’une drôle de forme de gouvernement où, pour reprendre le sociologue Fernand Dumont, « […] le politicien est omniprésent, mais l’État est absent […] » (11).

Le régime Taschereau est à l’image d’un cycle politique qui s’enraye. Le parti et l’État qu’il pilote y prennent la forme d’une structure détachée du peuple, laquelle participe à l’exploitation économique des Canadien·ne·s français·es, forme politique corrompue s’il en est. Avec la crise économique de 1929, c’est la stratégie économique libérale qui s’effondre. L’opposition populaire, ainsi que l’opposition politique liant conservateurs et libéraux dissidents, s’organisent sous la nouvelle Union nationale. Maurice Duplessis contraint le gouvernement à la convocation du comité des comptes publics. La collusion politico-économique et les malversations l’accompagnant qui y sont dévoilés finissent de faire s’effondrer le régime en 1936 lorsque Duplessis prend le pouvoir. Nous connaissons la suite. Mis à part l’intermède libéral sous le gouvernement Godbout (1939-1944), l’Union nationale imposera son joug jusqu’en 1960 (12).

Avec l’élection de la CAQ en octobre 2018, il est très tentant de faire le parallèle historique d’un régime aux abois qui se fait balayer par une vague conservatrice. Une trame narrative se campe dans l’espace public : celle d’un gouvernement opposé aux aspirations d’une majorité populaire, dont le récit prend la forme de son juste aboutissement avec l’effondrement électoral du PLQ. Quinze ans. C’est le nombre d’années que dura le règne libéral depuis l’élection de Jean Charest en 2003. La fameuse « réingénierie de l’État » initiée par ce gouvernement structura une séquence d’attaques en règle contre l’État-providence québécois : baisses d’impôts, mesures d’austérité, tarification des services publics, mise au pas de la fonction publique (13). Cette période a fait sentir ses effets par un accroissement inédit des inégalités économiques (14). Lorsque l’on emprunte une trame narrative nationaliste, le régime libéral se distingue par son abandon de l’identité linguistique et culturelle québécoise comme vecteur fondamental de la politique provinciale. Après avoir lutté, sous Robert Bourassa, pour la reconnaissance, par le Canada, du Québec comme territoire d’une société distincte (15), le régime libéral accepte dorénavant les règles du jeu de la Constitution de 1982. Soit la notion de peuple distinct est écartée de l’ordre du jour, soit elle est timidement mobilisée et, ensuite, ignorée par le fédéral. Silence. Il suffit de se rappeler l’épisode où Philippe Couillard tenta une réouverture du débat que Justin Trudeau s’empressa d’étouffer (16). Dans l’imaginaire collectif, une telle gouverne détachée de la population ne peut se maintenir que par le clientélisme et la corruption, dont la Commission Charbonneau aura dévoilé les soubresauts d’apparat. Ajoutons à cela notre mode de scrutin si peu représentatif du vote réel (17), si compatible avec ce genre de pratiques, et voilà que sont réunis tous les ingrédients du récit d’une période historique morne et infamante.

L’apolitisme, d’hier à aujourd’hui

Tout dépendant du point de vue adopté, les interprétations de la récente victoire de la CAQ varient. Pour le camp dit « progressiste », rien de nouveau sous le soleil. La CAQ ancre sa vision du politique en pleine continuité de la rigueur austéritaire des libéraux. La reconfiguration de l’État québécois est toujours en marche. En fait, la CAQ apparaît ici comme la parfaite entreprise politique qui, sous une nouvelle étiquette, permet de donner un second souffle à une classe politique en pleine perdition. En font état les frontières poreuses entre le PLQ et la CAQ à travers lesquelles leur personnel politique joue un jeu de va-et-vient (18). Lorsque l’on emprunte les lunettes d’un centre droit conservateur pour qui les enjeux d’identité nationale sont prioritaires, le portrait change. La CAQ s’affirme alors comme une avenue salutaire et pragmatique par l’affirmation d’un nationalisme québécois qui soit compatible avec le cadre canadien, où laïcité, langue et immigration sont mis de l’avant. L’idée que la majorité historique francophone s’exprime fermement après 15 ans de silence fait son bout de chemin, par l’entremise, entre autres, de la parole du commentateur conservateur Mathieu Bock-Côté (19).

Comme nous l’avons vu, ce n’est pas la première fois dans notre histoire qu’un régime sclérosé dit « libéral » s’effondre à la faveur d’une coalition bleue pâle. Pour plusieurs, la conjonction opérée par la CAQ du libéralisme économique et d’un certain nationalisme autonomiste fait de cette formation politique une réactivation contemporaine du nationalisme hérité de l’Union nationale. Il faut faire très attention à ce genre d’analyse facile. Cette tentation de dépoussiérer de vieux démons afin de les calquer sur l’époque actuelle brouille les cartes. Le présent a justement cette caractéristique singulière de ne s’être jamais produit, d’avoir une configuration qui lui est propre. L’analogie historique, si elle veut garder de sa pertinence, se doit de ne pas transformer l’actualité en un épouvantail dégoutant.

Peu importe le niveau de conservatisme que l’on peut attribuer à la CAQ face aux enjeux actuels qui travaillent la province – pensons au test de valeurs en contexte d’immigration, aux restrictions apportées à la consommation de cannabis, au maintien du crucifix à l’assemblée nationale, etc. –, le parti reste somme toute politiquement libéral lorsque mis dans le contexte du long cycle historique du Québec. Aucun parallèle légitime ne peut attribuer à la CAQ d’entretenir de liens avec une quelconque institution traditionnelle qui imposerait sa chape morale sur les esprits, comme c’était le cas antérieurement entre l’Église et le Parti conservateur québécois (20), et ensuite avec l’Union nationale. La sécularisation a fait son travail. Aucune équivalence non plus avec l’extrême droite contemporaine ou le néo-conservatisme américain. Pour sa part, le régime « libéral » qui a essuyé un revers historique ne peut être tout à fait comparé au type d’État économiquement minimal dont le Québec avait l’habitude avant la révolution tranquille. Malgré tout le travail de sape des fondements de notre social-démocratie entamé durant les dernières années, la secousse n’a pas, jusqu’à présent, été suffisamment forte pour démolir le modèle québécois. Le poids de l’impôt et de la fonction publique garde une place importante dans l’économie québécoise (21). Et cet espace qu’occupe le social dans notre société contribue à faire de nous la société la plus égalitaire d’Amérique (22). Nous sommes loin de l’idée d’une « politique omniprésente » jointe à un « État absent », tel que le définissait Dumont pour qualifier un cadre politique révolu.

C’est concernant un aspect plus subtil, et plus profond, que l’analogie historique est intéressante, et qu’elle permet de nous éclairer sur ce que la marée caquiste signifie. La façon dont le jeu politique québécois se structure en ce début de XXIe siècle semble réactualiser une façon de concevoir la gouverne étatique, une manière de voir que la révolution tranquille avait en apparence balayée. Avant les années 1960, la situation bien particulière dans laquelle le cadre canadien plaçait les Canadien·e·s francais·es, à coups de minorisation politique et d’assimilation, portait la collectivité francophone à une hostilité envers la forme d’organisation politique qu’est l’État; dans les meilleurs cas, elle menait à une indifférence. Dans ces conditions, le petit État du Québec ne pouvait servir d’outil de construction nationale d’envergure. Il n’était en aucun cas le porteur de projets de société majeurs. Durant cette longue période, soit le gouvernement était-il compris comme le simple instrument politique permettant de rendre applicables les règles du jeu du marché et de maintenir, dans les limites du possible, les institutions traditionnellement canadiennes-françaises; soit le peuple était-il idéologiquement défini hors de l’État au sein même de ces dites institutions traditionnelles, par la paroisse, l’Église, la famille, etc. (23). Dans les faits, ces deux avenues se sont combinées.

Pour beaucoup d’intellectuel·le·s, ce phénomène politique a longtemps signifié un certain « apolitisme des idéologies québécoises ». Dans le langage commun, l’apolitisme se réfère généralement au désintérêt individuel pour le politique. Nous ne parlons pas de ce type d’apolitisme lorsque l’on traite, pour le cas qui nous intéresse, d’apolitisme saisi comme mode d’action politique. Contrairement à une foule d’idéologies contemporaines, le caractère apolitique d’une idéologie refuse de qualifier la vision de l’État moderne comme porteur d’un « nous » à travers lequel s’exprimeraient des projets politiques d’envergure et structurés. Une telle direction pour la gouverne étatique est ici inenvisageable, ou du moins que modestement, apolitisme oblige. Le politologue André J. Bélanger définit l’apolitisme comme le versant opposé du politique, le politique pouvant être défini comme « […] phénomène auquel donne lieu la résolution de conflits assumée par une autorité » (24). Phénomène inverse donc. Ce refus d’une gouverne qui prenne en charge un projet politique clair peut se montrer sous plusieurs formes, tout dépendant de l’idéologie apolitique en cause et du cadre social qui la fait émerger. Pour Bélanger, l’apolitisme québécois a ceci de particulier qu’il joint une certaine absence de référence explicite à la gouverne étatique – ou du moins, lorsqu’il en traite, le fait-il de façon à dénoncer sa forme corrompue ou trop « politique » – à une interprétation de la gouverne comme simple « administration des choses » impartiale et consensuelle. Le conflit est ainsi évincé de la prise de décision étatique. Pour l’apolitisme, le conflit est en fait le signe d’une dégénérescence sociale. Au contraire, ce qui, collectivement, est juste, se définit rationnellement au-delà des lignes partisanes. Le conflit empêche d’y voir clair. Les décisions qui, au sein de l’État, doivent être priorisées se résument plutôt à la valorisation de la compétence de gens exceptionnels qui, s’ils ou elles sont doté·e·s des qualités adéquates, devraient arriver à des résultats somme toute similaires lorsque comparés, sur lesquels il est possible d’établir un consensus. L’État est une affaire d’expert·e·s qui savent faire fonctionner ses institutions.

À bien des égards, c’est en cela que la révolution tranquille fut une authentique révolution politique, en ce sens qu’elle réintroduisit de façon radicale un sens politique à la collectivité québécoise, en balayant les institutions traditionnelles qui donnaient sens à notre apolitisme collectif. C’était l’éclosion d’idéologies foncièrement politiques (25), l’époque d’un développement économique pris en charge par l’État et de la construction de notre tissu social, en phase avec la ferveur nationale (26). En regardant derrière de cette façon, l’époque actuelle apparaît comme excessivement terne. Nous en sommes à une période dépourvue de projets collectifs porteurs, un cycle dont les termes sont d’un tel manque de signification politique qu’il nous rappelle à satiété que l’épisode des années 1960-1970 s’est bel et bien dissous dans le développement nonchalant de notre présent. C’est à se demander si l’apolitisme ne s’est pas réactualisé sous une forme contemporaine. Parlant de notre présent, le voilà : la sphère politique québécoise est actuellement bloquée sous deux aspects fondamentaux. Le premier aspect ne concerne pas que notre demi-pays, mais est global. La révolution néolibérale des années 1980 est venue reconfigurer en profondeur la relation entre les États-providence occidentaux et les marchés économiques nationaux et le marché global. L’État se retire graduellement de certaines de ses prérogatives antérieures, se refusant de plus en plus à adopter des mesures économiques qui seraient en décalage avec les flux de capitaux nationaux et internationaux (27). Dans ces conditions, tout projet politique porteur s’en trouve nécessairement réduit dans son ampleur, restriction qui a bien souvent son corollaire d’une supposée administration rationnelle et gestionnaire qui justifie ces restrictions, administration froide si compatible avec la résurgence d’un apolitisme collectif. Le deuxième aspect est plus spécifique au contexte national du Québec contemporain. Le projet souverainiste a échoué. Le maintien du Québec dans la fédération canadienne ne s’est toutefois pas accompagné d’une reconnaissance culturelle en bonne et due forme du peuple québécois, ni d’un cadre constitutionnel suffisamment adéquat pour que l’État québécois y appose sa signature (28). La question nationale reste un sujet de profond malaise collectif. Dans ces conditions économiques et nationales, comment s’étonner d’un manque de prise sur notre avenir commun? Comment s’étonner que se réactive ce bon vieux réflexe apolitique qui réduit l’État à une « administration des choses » entre les mains de gestionnaires dit·e·s compétent·e·s?

L’apolitisme caquiste

Si l’État se résigne à ne plus porter de projets de société ayant un impact sur l’ordre social, il devient difficile de justifier l’existence d’un État-providence qui a la taille que l’on connaît au Québec. Les institutions héritées de la révolution tranquille prennent alors l’apparence de monstres bureaucratiques. Ces dernières années, un certain discours populiste s’observe dans le débat public, fantasmant un peuple quotidiennement assailli par l’intrusion d’un État qui le surimpose et le surtaxe, lui assigne des règles rigides, et gaspille les deniers publics qu’il lui arrache. Selon cette trame narrative, rien ne justifie un tel accaparement de ressources. Le bien commun est un leurre. L’État bureaucratique lutte pour ses propres intérêts, et ceux de ses agents patentés que sont les haut-fonctionnaires, les « pousseux de crayons » de l’ordinaire, les syndicalistes. À l’abandon collectif récent du politique coïncide une prolifération de ce discours à travers plusieurs médias de masse, chez certain·e·s chroniqueur·se·s de journaux de l’empire Quebecor en passant par les populaires radios de la ville de Québec (29). Tout récemment dans notre histoire, l’Action démocratique du Québec (ADQ) prônait la transition vers un État minimal si rabougri que le projet adéquiste aurait fait du Québec l’un des États les plus décentralisés d’Occident (30). Nous voyons là le radicalisme que peut prendre l’apolitisme idéologique lorsqu’il fantasme la pureté populaire hors de ses relations avec l’État central. En 2012, la CAQ avale l’ADQ, diluant par le fait même l’aspect libertarien de l’ancien parti de Mario Dumont.

Cependant, pour des raisons évidentes de fonctions légales, de sécurité et de maintien du corps social, cette hostilité envers l’État québécois ne se traduit pas nécessairement par une réactivité de type libertarienne. Dans la perspective de l’apolitisme québécois, l’État demeure un moindre mal. Et quitte à ce qu’il soit présent dans nos vies, mieux vaut s’assurer que ses institutions, telles qu’elles existent, soient entre de bonnes mains. Une solution pragmatique s’impose alors : mener les réformes adéquates de façon à ce que la juste « administration des choses » nuise le moins possible au quotidien de la population. À cet effet, la notion de compétence gestionnaire objective se trouve fantasmée hors des idéologies, comme si une telle chose était possible. La politique devient l’affaire du camp étroit des initié·e·s compétent·e·s. Les dévoiements de certaines politiques publiques n’apparaissent dès lors plus comme la concrétisation de visions du monde inadéquates, comme la mise en pratique d’idéologies concurrentes qui soient déplaisantes – l’idéologie est en fait perçue comme une pathologie et ne devrait pas exister dans l’espace public –, mais plutôt comme un manque de compétence qui, au fond, ne sert qu’à faire transparaître un manque profond de lucidité rationnelle.

En 2005, certain·e·s représentant·e·s de notre bourgeoisie nationale, dont l’ancien premier ministre Lucien Bouchard, l’ex-péquiste Joseph Facal et l’éditorialiste André Pratte, s’autoproclamaient « lucides » par la rédaction du manifeste « Pour un Québec lucide » (31). Selon eux, une injonction s’imposait : il était temps de s’occuper de ce qu’il sera coutume, sur un certain échiquier politique, d’appeler les « vraies affaires » du Québec contemporain, prioritaires pour tout·e représentant·e politique rationnel·le, en l’occurrence les barrières au commerce, la dette nationale, notre trop forte charge fiscale, notre problème démographique, la (trop petite) place de l’entreprise privée dans la société québécoise et notre rapport à la compétition économique internationale. Comme la rationalité n’est jamais une donnée objective hors des représentations mentales qui dominent une époque déterminée, le diagnostic et ses solutions allaient être en phase avec les croyances usuelles du néolibéralisme. Les « lucides » n’ont, à toute fin pratique, que donné une forme idéologique (qui se veut une non-idéologie) à la restructuration du champ politique québécois qui s’opère depuis le XXIe siècle. Point de rupture crucial, la réingénierie de l’État opérée par le gouvernement Charest imposera à la fonction publique québécoise le modèle de prise de décision de l’entreprise privée appliqué à l’État comme meilleur moyen – le plus rationnel – de régler des problèmes (32). Il en résultera une uniformisation dans l’application des politiques publiques par la fonction publique, la multiplication des fameux partenariats publics-privés (PPP) et la sous-traitance généralisée, si propices à la corruption (33). Le tout accompagné d’une cure minceur de l’État. La campagne libérale des élections provinciales de 2014, axée sur les « vraies affaires », justifiera les mesures d’austérité à venir sous le gouvernement Couillard.

C’est dans le contexte de ce rapport au champ politique que la CAQ émerge. La formation politique de François Legault doit être comprise comme la consécration de la rationalité de l’apolitisme québécois contemporain. En 2008, celui qui deviendrait chef de la CAQ, alors dans l’opposition péquiste, talonnait avec succès le gouvernement Charest sur le scandale de conflits d’intérêts en lien avec les sommes allouées par le Fonds d’intervention économique régionale (FIER) (34) à des proches du PLQ. Volte-face spectaculaire et plutôt mystérieuse : après des menaces de poursuites juridiques et d’obscures discussions avec le magnat des télécommunications Charles Sirois, lui-même impliqué dans le scandale des FIER, Legault fait son mea culpa et abandonne la bataille, sous prétexte que cette dernière donne une mauvaise image de la classe politique, image qui incite au cynisme (35). Legault veut sortir son action politique de la « chicane » usuelle partisane, et en vient même à rejeter l’option souverainiste. Il quitte le PQ en 2009. Encouragé par Lucien Bouchard et Charles Sirois (36), Legault fonde en 2011 la fameuse Coalition avenir Québec, qui a pour mission d’offrir une avenue politique au-delà des partis politiques, une option qui pose « un plan d’action rassembleur » visant une plus grande performance des services publics et l’établissement d’une « économie de propriétaires ». Le tout s’articule en posant les conditions pour une vitalité de la culture québécoise (37). En cela, les vieux réflexes de l’État-providence québécois doivent être métamorphosés en profondeur, de façon à correspondre au pragmatisme politique qu’implique le XXIe siècle, ce qui suppose l’existence d’une objectivité révélée à laquelle la rationalité de la pratique se doit de s’astreindre. Le projet caquiste est apolitique dans son essence. Il affirme l’existence d’un consensus impartial de l’administration publique québécoise que les luttes partisanes empêchent d’atteindre. Le projet de la CAQ se résume finalement à l’idée de compétence objective et d’éthique de ses membres (opposée à la corruption libérale). Sur le plan national, la CAQ ne se veut ni souverainiste ni fédéraliste, mais plutôt « nationaliste »; économiquement, la coalition assume une rationalité économique qui remet en cause la fonction socialement égalisatrice du modèle québécois, ce qui n’est pas sans rappeler le supposé pragmatisme des « lucides ». Cette volonté de non-partisannerie est probablement ce qui rapproche le plus, idéologiquement, la CAQ de son ancêtre que fut l’Union nationale, comme le rappelait récemment l’historien Jonathan Livernois (38). Le parti de Maurice Duplessis s’affirmait comme la « troisième voie » qui pousse le politique hors de la lutte partisane entre le PLQ représenté par le régime Taschereau et le désormais défunt Parti conservateur. La CAQ, elle, vient briser le système bipartisan PLQ/PQ, juste « administration des choses » oblige.

À quelles solutions « pragmatiques » l’apolitisme caquiste nous enjoint-il? Le pragmatisme dit objectif est une notion si élastique qu’il peut être assez difficile de comprendre le projet politique que celle-ci recoupe. Le flou qu’entretient la CAQ sur la signification de ce qu’elle propose n’a rien pour aider. Dans son discours de victoire électorale, Legault se félicitait d’un « changement » vers un gouvernement pour « tou·te·s les Québécois·es » (39), formule creuse s’il en est. Lors de l’investiture de son gouvernement, notre nouveau premier ministre se félicitait de l’arrivée d’une nouvelle garde compétente qui, par son talent, changerait les choses pour le Québec (40). Il faut donc savoir lire entre les lignes, et placer la vague caquiste dans son contexte, de façon à comprendre ce qui est ici compris comme relevant de la juste pratique. Il semble adéquat de considérer que l’agenda politique de la CAQ pourrait suivre trois avenues, et que ces avenues risquent de s’entrecouper. Premièrement, l’appel au pragmatisme pourrait signifier une remise en cause majeure de l’État-providence québécois, par la baisse massive du poids de l’imposition, la continuité de l’austérité et le scepticisme face au caractère public de plusieurs de nos institutions (41). Deuxièmement, l’adéquate « administration des choses » par la CAQ pourrait, d’un autre côté, signifier un maintien du statu quo, prenant le pas de la promesse globale du parti durant les élections d’octobre 2018 qui grosso modo consistait en une baisse des taxes et impôts accompagnée d’un maintien des services publics actuels (42). Troisièmement, comme le pragmatisme de l’apolitisme est extrêmement malléable, tout dépendant de ce qu’un contexte donné impose comme relevant d’une décision « pragmatique », la CAQ pourrait étonner par certaines politiques publiques et investissements épisodiques qui sortent des sentiers battus du libéralisme économique. Par exemple, l’importance qu’accorde Legault à son projet de maternelle pour tous les enfants de quatre ans nécessiterait, pour sa réussite, une intervention massive de l’État québécois et l’investissement de sommes faramineuses, de façon à ajouter 1300 classes au nombre actuel de 289 (43). Au final, et pour preuve que l’action politique ne se donne jamais tout à fait hors de l’idéologie, le présumé bon sens de la CAQ cache un angle mort dramatique qui devrait pourtant être au cœur de toute politique qui se veut pragmatique. Pour l’instant, la coalition n’a, à toute fin pratique, aucune solution à son agenda pour affronter le mal du siècle qu’est la crise climatique. Le régime libéral a beau s’être « effondré », les « vraies affaires » se portent à merveille. Et voici le Québec qui replonge dans les méandres de l’apolitisme. Espérons que ce ne soit pas là une séquence trop sombre.

Crédits photo : Cherry, https://www.flickr.com/photos/pimsiri/2576426253/in/photolist-4VERLi-94h…

(1) Michel Lévesque. Histoire du Parti libéral du Québec : La nébuleuse politique (1867-1960). Québec : Septentrion, 2013, 799 p.

(2) Jacques-Yvan Morin. « L’évolution constitutionnelle sous le régime britannique » dans Les constitutions du Canada et du Québec : du régime français à nos jours. Montréal : Éditions Thémis, 1994, 656 p.

(3) Fernand Dumont. « Vers une conscience politique » dans Genèse de la société québécoise. Montréal : Boréal, 1996, 393 p.

(4) Ibid.

(5) Pour les origines du Parti libéral du Québec, voir : Michel Lévesque. Histoire du Parti libéral : La nébuleuse politique (1867-1960).

(6) Du moins pour l’époque.

(7) Fernand Dumont. Genèse de la société québécoise.

(8) À l’époque, l’orthodoxie du libéralisme économique à l’anglaise se résume au triptyque libre circulation du travail/libre circulation de la propriété immobilière/étalon-or. Pour un portrait de cette période, voir Karl Polanyi. La grande transformation. France : Gallimard, 1983, 467 p.

(9) Bernard Vigod. Taschereau. Québec : Septentrion, 1996, 392 p.

(10) Le gouvernement responsable constitue le principe par excellence du parlementarisme à l’anglaise, constitutif du système politique canadien. Selon ce principe, l’exécutif est responsable devant la chambre d’assemblée, dont il doit avoir le consentement pour mener à bien son agenda politique, sous peine d’être renversé.

(11) Fernand Dumont. Genèse de la société québécoise. p. 220

(12) Jacques Lacoursière. Une histoire populaire du Québec : De 1896 à 1960 (IV). Québec : Éditions du Club Québec Loisir INC., 1998, 411 p.

(13) Bien évidemment, ce type de procédé n’est pas complètement inédit avant cette période. Pensons aux mesures imposées, dans les années 1990, par le gouvernement Bouchard. Mais comme le rappelait récemment l’IRIS dans son ouvrage sur le règne libéral, ce n’est que depuis Charest que la restructuration de notre modèle social devient cohérente et systématique. Voir  Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS). Détournement d’État : Bilan de quinze ans de gouvernement libéral. Montréal : Lux éditeur, 2018, 177 p.

(14) Grâce à la résilience du modèle québécois, cet accroissement a toutefois été plus modéré qu’ailleurs en occident. Voir Nicolas Zorn. Le 1% le plus riche : l’exception québécoise. Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal, 2017, 191 p.

(15) Canada. Mollie Dunsmuir, Direction de la recherche parlementaire. 1995. Activité au plan constitutionnel : du rapatriement de la constitution à l’accord de Charlottetown (1980-1992). Ottawa : Bibliothèque du Parlement.

(16) Radio-Canada. 1er juin 2017. « « On n’ouvre pas la constitution », répond Trudeau à Couillard ». Radio-Canadahttps://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1037240/quebec-constitution-philipp…

(17) En fait, le mode de scrutin uninominal et majoritaire (pluralitaire) à un tour, tel que nous le connaissons au Canada, laisse place aux plus grandes distorsions électorales actuellement observables dans les démocraties occidentales. Voir Institut Broadbent. 2016. Mémoire présenté au Comité spécial sur la réforme électorale. Institut Broadbent.

(18) Radio-Canada. 23 août 2018. « La vérif : la CAQ et le PLQ, du pareil au même? ». Radio-Canadahttps://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1119241/caq-plq-pareil-au-meme-plca…

(19) Voir, par exemple, son débat, à la suite du dernier résultat électoral, avec le politologue Frédérick Bérard, à l’émission de Denis Lévesque : repéré sur https://www.youtube.com/watch?v=6XvO9qbii50

(20) Fernand Dumont. « L’aménagement de la survivance » dans Genèse de la société québécoise.

(21) Voir : Centre d’étude sur la pauvreté et l’exclusion. La pauvreté, les inégalités et l’exclusion sociale au Québec : État de la situation 2016. Gouvernement du Québec, 2017, 75 p.

(22) Nicolas Zorn. Le 1% le plus riche : l’exception québécoise.

(23) En fait état, par exemple, le nationalisme canadien-français traditionaliste et agriculturiste. Voir : Linteau, Durocher, Robert & Ricard. « Le libéralisme contesté » dans Histoire du Québec contemporain : Le Québec depuis 1930 (Tome II). Montréal : Boréal, 1989, 834 p.

(24) André-J. Bélanger. L’apolitisme des idéologies québécoises : Le grand tournant (1934-1936). Montréal : Les Presses de l’Université Laval, 1974, 392 p.

(25) André-J. Bélanger. Ruptures et constantes. Quatre idéologies du Québec en éclatement : La Relève, la JÉC, Cité libre, Parti Pris. Montréal : Les Éditions Hurtubise, 1986, 240 p.

(26) Jacques Lacoursière. Histoire du Québec contemporain : 1960 à 1970 (V). Québec : Septentrion, 1996, 456 p.

(27) Pour une histoire du développement du néolibéralisme, voir Harvey, David. Brève histoire du néo-libéralisme. France : Les prairies ordinaires, 2014, 314 p.

(28) Pour le récit historique du rapatriement constitutionnel et de l’établissement de la constitution canadienne de 1982, voir : Frédérick Bastien. La bataille de Londres : Dessous, secrets et coulisses du rapatriement constitutionnel. Montréal : Boréal, 2013.

(29) L’exemple type de ce discours se trouve, à titre d’exemple, chez le célèbre animateur de radio libertarien Éric Duhaime. Voir certains de ses ouvrages où il vilipende l’État-providence québécois et les syndicats : Éric Duhaime. L’État contre les jeunes : Comment les baby-boomers ont détourné le système. Montréal : VLB Éditeur, 2012, 168 p.; Libérez-nous des syndicats! Québec : Genex, 2013.

(30) Jean-Marc Piotte (Dir.). À droite toute! Le programme de l’ADQ expliqué. Montréal : Éditions Hurtubise HMH, 2003, 252 p.

(31) Collectif. Pour un Québec lucide. 2005.

http://classiques.uqac.ca/contemporains/finances_publiques_qc/manifeste_qc_lucide.pdf

(32) Gérard Boismenu, Pascale Dufour & Denis Saint-Martin. Ambitions libérales et écueils politiques : Réalisations et promesses du gouvernement Charest. Montréal : Éditions Athéna, 2004, 181 p.

(33) IRIS. Détournement d’État : Bilan de quinze ans de gouvernement libéral.

(34) Le Fonds d’intervention économique régionale (FIER) constitue un ensemble de fonds instauré par le gouvernement Charest. Il a pour fonction l’obtention d’un capital de risque pour des entreprises privées en plein démarrage.

(35) Gilles Toupin. Le mirage François Legault. Montréal : VLB Éditeur, 2012, 124 p.

(36) Richard Le Hir. Charles Sirois, l’homme derrière François Legault. Montréal : Éditions Michel Brûlé, 2013, 219 p.

(37) Collectif. Coalition avenir Québec. Manifeste. 2011.

(38) Jonathan Livernois. 14 septembre 2018. « La CAQ et l’Union nationale, du pareil au même? ». La Pressehttp://plus.lapresse.ca/screens/57cbbc8d-5752-4693-ba5f-4bae84961f64__7C…

(39) En ligne. Consulté le 13 novembre 2018.

(40) Radio-Canada Info. En ligne. Consulté le 13 novembre 2018.

(41) Il suffit de voir les positions (fluctuantes) de François Legault contre, par exemple, les cégeps, les commissions scolaires et Hydro-Québec. Voir : Gilles Toupin. Le mirage François Legault.

(42) Voir le cadre financier de la CAQ : Coalition Avenir Québec. 2018. Faire plus. Faire mieux. Un cadre financier responsable, visant une saine gestion des finances publiques, pour améliorer nos services et remettre de l’argent dans le porte-feuille des Québécois. Coalition Avenir Québec. Repéré sur

https://coalitionavenirquebec.org/wp-content/uploads/2018/09/caq-cadre-financier-2018.pdf

(43) Jean-Philippe Robillard. 29 octobre 2018. « Pour généraliser la maternelle 4 ans, il faudrait plus de 1300 nouvelles classes ». Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1132233/maternelle-4-ans-caq-montre…

La diversité : au cœur de conflits imaginaires?

La diversité : au cœur de conflits imaginaires?

Par Catherine Paquette

Que ce soit en Europe ou en Amérique, la diversité et le pluralisme semblent poser des défis majeurs aux démocraties libérales actuelles. Mais la diversité est-elle un problème en soi, ou la rend-on problématique en raison du regard que nous posons sur elle? C’est à ces enjeux et ces tensions que s’attaque un nouvel ouvrage intitulé Les défis du pluralisme, publié aux Presses de l’Université de Montréal.

Saaz Taher, d’origine suisse, avait à peine mis les pieds au Québec que le gouvernement de Pauline Marois présentait son projet de Charte des valeurs québécoises, lequel visait la réaffirmation de la laïcité de l’État québécois, à travers notamment l’interdiction du port de certains signes religieux. Étonnée de constater que ces questions, à la mode en Europe, trouvaient également écho au Québec, l’étudiante au doctorat en science politique a entrepris d’organiser, avec sa collègue Daniela Heimpel, une série de conférences sur le traitement de la diversité par le monde politique actuel, et ce, à travers l’ensemble des démocraties libérales.

Cet espace de rencontre entre spécialistes de diverses disciplines académiques s’est avéré inspirant, puisque l’initiative a donné lieu, trois ans plus tard, à cet ouvrage collectif qui vient tout juste de paraître aux Presses de l’Université de Montréal.

« La problématique centrale de l’ouvrage est vraiment de savoir comment traduire le fait pluraliste en politique. En d’autres termes, comment et par quels moyens les démocraties peuvent répondre à la construction de la diversité comme un problème », résume Mme Taheri, dont la thèse porte sur le discours autour de l’interdiction de la burqa en Suisse et au Québec, tandis que sa collègue planche sur la question de l’éducation à la citoyenneté européenne et à ses politiques.

Mais le concept de diversité au cœur de l’ouvrage ne concerne pas que des enjeux liés aux réalités migratoires : le mot est pris au sens large, unissant sous un même thème les différentes formes de diversité, qu’elle soit sexuelle, ethnique, de genre, etc. « Nous voulions nous assurer de bien saisir de quelle façon nous comprenons le pluralisme et comment certains défis sont co-constitués. Les enjeux sont souvent indissociables. Il arrive parfois qu’une forme de diversité et sa défense soient instrumentalisées contre une autre forme de diversité », dit Mme Taher.

L’ouvrage, divisé en deux parties, aborde des thèmes tels que la diversité ethnoculturelle, la laïcité, le féminisme, la citoyenneté, les politiques de la représentation, et ce sur plusieurs continents. Dans la première partie, l’ouvrage décortique les mécanismes d’altérisation, soit la manière dont on érige une barrière entre soi et l’Autre, dans le but de comprendre les phénomènes à l’œuvre dans les sociétés où des tensions se créent entre individus et groupes différents. Dans la deuxième partie, les différents articles présentent des analyses et des pistes de solutions, pour comprendre les effets qu’ont les discours dominants et les politiques du pluralisme sur les luttes actuelles des communautés marginales à différents endroits dans le monde.

« On ne s’intéresse pas seulement à comment l’altérisation et l’exclusion se font, mais également à comment les différentes formes de pluralité sont vues comme mettant en danger la culture majoritaire. Dans un deuxième temps, [nous observons] de quelle manière les démocraties devraient accommoder le pluralisme dans des politiques », affirme la co-directrice de la publication.

Bien que les auteurs et autrices des articles soient issu·e·s de disciplines et de lieux géographiques divers, tous et toutes en arrivent au même constat : les discours dominants actuels présentent la pluralité comme un problème, et la solution proposée par le monde politique réside dans une meilleure « intégration » des personnes « différentes ». Mais dans cette approche réside un danger, affirme Mme Taher, soit d’oublier le pouvoir exercé par la communauté dominante.

« On conçoit l’intégration comme quelque chose qui est à sens unique : la personne immigrante arrive et doit s’adapter. Mais peut-être que là, déjà, il y a un problème : comment voir l’intégration comme un processus à double sens? La personne immigrante fait l’effort de s’intégrer mais la société d’accueil lui donne non seulement les moyens mais également lui permet de participer à définir elle aussi les normes, les valeurs de la culture majoritaire », explique-t-elle en guise d’exemple.

L’initiative a donné lieu à un autre constat de la part de Mme Taher : celui de la nécessité, pour les sociétés libérales, de reconnaître les termes que sont le racisme, l’islamophobie, le sexisme, l’homophobie, etc. « Il va falloir mettre de l’avant ces termes, les présenter pour qu’on parte du même constat. Il va falloir reconnaître le racisme et reconnaître que notre système produit des inégalités, des oppressions multiples à plusieurs niveaux, et donc que [la diversité comme problème] est un construit des personnes privilégiées. Il faut que le constat académique et politique soit celui-là, parce que si on ne part pas de ce constat, ça va donner un discours de sourds, et on ne pourra pas s’entendre, ni se comprendre », martèle la candidate au doctorat, faisant un clin d’œil à la Commission sur la discrimination systémique et le racisme qui a finalement été abandonnée par le gouvernement Couillard, après plusieurs mois de débats en 2017.

Saaz Taher et Daniela Heimpel, qui ont travaillé bénévolement à la coordination de cet ouvrage en parallèle à leur travail de chercheuses, font remarquer l’importance d’ouvrir des espaces de dialogue comme celui-ci, alors que des partis d’extrême-droite, pour qui la pluralité est une menace à la soi-disant uniformité de la société dominante, semblent gagner en popularité à différents endroits en Europe et en Amérique.

Notice bibliographique de l’ouvrage en question :

Saaz Taher et Daniela Heimpel (dir.) (2018). Les défis du pluralisme, Collection « Pluralismes », Les Presses de l’Université de Montréal, 304 p.

i Entrevue téléphonique réalisée par Catherine Paquette le 6 novembre 2018.

Temperantia. Sobres habitudes de consommation

Temperantia. Sobres habitudes de consommation

Traduction : Francis Douville Vigeant et Rosalie Dion

Celui qui cherche la vertu devrait visiter la ville de Mühlhausen[i] en Allemagne : sur les murs de la grande salle du conseil municipal, elle y est dépeinte. On y retrouve six figures du XVIe siècle : justitia (justice), fortitudo (courage), spes (espoir), caritas (amour), prudentia (sagesse) et temperantia (modération). Elles forment un portrait de groupe où chacune semble observer le visiteur d’un œil sévère.

Temperantia est représentée par un homme portant une soucoupe et une cruche. Il symbolise le contrôle des pulsions et suggère une attitude mesurée par rapport à l’alcool. C’est du moins ce que j’ai retenu du commentaire de l’archiviste local. La figure faisait écho à ce que j’avais déjà observé : en Allemagne, on boit moins que par le passé. Cette tendance s’est d’ailleurs vue confirmée immédiatement après la visite de la salle du conseil. Alors que nous passions à table, les trois hommes avec qui je venais de passer la matinée ont commandé des jus de fruits. Quand j’ai pour ma part commandé une bière, le serveur a eu un geste de soulagement.

***

J’ai un jour demandé à un groupe de citoyen·ne·s issu·e·s de la classe moyenne d’Erfurt — employé·e·s, fonctionnaires et enseignant·e·s entre 40 et 55 ans — ce qu’elles et ils considéraient être un « bon repas ». Aucun d’entre eux n’a mentionné l’alcool. Surprise, j’ai demandé : « L’alcool ne fait-il pas partie d’un bon repas ? » « Peut-être une bière ou un verre de vin pour accompagner le rôti », a été la timide réponse.

La mémoire assure qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Un coup d’œil aux albums photos de mes interviewé·e·s suffit pour me le confirmer : on voit lors des fêtes familiales, sur la table, à côté des cigarettes, de nombreuses bouteilles d’alcool. « Avant, on ne buvait pas d’eau », a commenté sèchement ma belle-mère lorsque j’ai tenté d’aborder la question.

S’il est difficile de situer précisément cet « avant », il est clair que la tendance observée dénote un changement important, étroitement lié à de nouvelles formes de sociabilité. Les statistiques nous donnent plus de précisions : on consomme aujourd’hui moins de schnaps et de bière ; en revanche, on boit plus de whisky et, surtout, de vin. On boit moins, mais on boit mieux, sans pourtant être un connaisseur ou fantasmer sur une cave à vin. C’est ce que confirme également le restaurateur français d’Erfurt : à son arrivée dans la ville au début des années 1990, il ne vendait que du Bordeaux ; aujourd’hui, on lui demande des vins de Bourgogne et d’autres régions.

***

De nos jours, temperantia semble être la devise en matière de consommation d’alcool. Non pas qu’on ne boive plus, mais l’alcool contredit peut-être un ethos de la modération. On ne doit pas trop boire, mais il ne faut pas y renoncer complètement non plus. Les adeptes de la modération forment en quelque sorte un milieu sobre qui n’apparaît qu’en contrastant deux types : ceux qui boivent trop et ceux qui ne boivent pas du tout.

On reconnaît les représentant·e·s du premier type à leur volubilité et à certaines de leurs expressions euphémisantes : elles et ils boivent « une petite bière » ou « une goutte » et égrènent des dictons du genre : « La bière est sèche, je dois boire un schnaps », « Je soutiens l’industrie de Nordhausen[ii] » ou encore le légendaire « C’est un médicament ! ». Boire en quantité est encore autorisé, mais perçu comme peu convenable. Quelques exceptions sont toutefois possibles : lors des kermesses, des carnavals, des enterrements de vie de garçon, et dans certaines sociétés de femmes où l’on boit du mousseux et l’on peut – en groupe – se laisser aller.

Les représentant·e·s du deuxième groupe, celles et ceux qui ne boivent pas, n’ont pour leur part aucun besoin de parler. À lui seul, leur renoncement à l’alcool en dit déjà beaucoup. Il soulève le doute : a-t-on affaire à un·e alcoolique abstinent·e, une personne malade, une personne religieuse ? Si on ne se moque pas d’elles et eux, elles et ils doivent néanmoins vivre avec le fait qu’elles et ils empêchent les autres de boire à leur guise ; elles et ils mènent donc une existence sociale quelque peu isolée.

À ces deux types, ajoutons-en un troisième : les « faux buveurs » et « fausses buveuses ». Ce qu’elles et ils tiennent dans la main, qui a l’air d’un verre de bière semblable au nôtre, s’avère en réalité du jus de pomme. J’ai déjà rencontré ce genre de personnes, et elles m’ont semblé malhonnêtes. Il y a aussi les « faux non-buveurs ». Elles et ils consomment en cachette, de l’alcool et des pastilles à la menthe – mais c’est autre chose. Elles et ils suscitent plus de pitié que d’agacement.

La consommation modérée d’alcool est symbole d’une conduite de vie stricte ; en même temps, l’alcool est un antidote possible, une fuite momentanée de ces restrictions. Je ne sais pas si les gens sobres sont des maîtres de la modération ou s’ils ne pensent tout simplement plus à l’alcool. Lorsqu’on leur pose la question, ils déploient tout un arsenal de justifications pragmatiques qui appuient leur mode de vie équilibré : elles et ils travaillent tôt le lendemain, sont en voiture, ont encore une tonne de choses à faire. Bref : elles et ils sont terriblement occupé·e·s. Et peut-être font-ils aussi attention à leur ligne.

***

Par son travail, un serveur, que ce soit à Mühlhausen, à Erfurt ou ailleurs, n’a pas à être un défenseur de la temperantia. L’étiquette de son métier le contraint à ne pas juger les préférences de sa clientèle. Ce principe s’applique également à la sociologue qui s’abstient de porter un jugement sur ce qu’elle observe. Si boire ne fait plus nécessairement partie d’un bon repas et n’est vraisemblablement plus aussi célébré qu’« avant », il faut reconnaître que la tendance peut être perçue comme dégrisante. Mais rappelons une chose : il est, en Allemagne, encore possible de boire un verre de vin au cinéma, une bière au sauna et un verre de mousseux dans le train. Quand on vient de l’étranger, on sait que quelque chose de ce genre, en dépit de toute modération, n’est pas évident.

CRÉDIT PHOTO: Flickr-Cyril Caton


[i] Ce texte fait partie d’une série sur la vie quotidienne et les habitudes de vie de citoyens d’Erfurt et d’autres villes de Thuringe, province de l’Est de l’Allemagne. Il est d’abord paru en allemand (« Das Trinken der nüchternen Mitte », Thüringer Allgemeine, 8 septembre 2017, p. 4).

[ii] La ville de Nordhausen, en Thuringe, est réputée pour la production schnaps à base de grain.

Grève dans les prisons américaines: pour l’abolition de l’esclavage carcéral

Grève dans les prisons américaines: pour l’abolition de l’esclavage carcéral

Par Gwendolyn Muir

Cet article a été publié dans la dernière édition de nos partenaires, la Revue À bâbord

Les prisons américaines, de la Californie à New York, en passant par le Texas et la Floride, viennent de vivre la plus grosse grève de détenu·e·s de leur histoire. Du 21 août au 9 septembre 2018, les prisonniers ont déclenché, de façon concertée et pacifique, des arrêts de travail, des sit-in, des grèves de la faim et d’autres moyens de pression dans le but de bloquer le bon fonctionnement du système carcéral américain.

S’il est impossible de calculer le nombre exact de prisonniers qui ont fait grève en raison de la répression et de la culture du secret qui règnent dans ce milieu, les médias ont rapporté que 34 prisons dans 17 États avaient été affectées par la grève, qui s’est étendue jusqu’en Nouvelle-Écosse. Le mouvement a reçu plusieurs appuis sur la scène internationale et des actions de solidarité de la part de prisonniers se sont tenues en Allemagne, en Grèce et en Palestine.

Les dates retenues pour le débrayage ne sont pas anodines. La grève a débuté le jour anniversaire de l’assassinat, en 1971, de l’activiste bien connu George Jackson dans la cour de la prison de San Quentin en Californie. Et elle a pris fin le jour anniversaire de la fin de l’émeute que sa mort avait déclenchée à la prison d’Attica, dans l’État de New York.

Une figure importante

Membre des Black Panthers, Jackson, prisonnier autodidacte, s’est battu pour mettre fin aux barrières raciales et sociales derrière les murs et pour unifier leurs populations disparates. Lors de l’émeute d’Attica provoquée par sa mort, 29 détenus et 9 gardiens de prison ont été tués. Le soulèvement a été l’occasion pour les prisonniers de révéler à l’Amérique leurs conditions de détention inhumaines et de réclamer des droits civils et politiques.

George Jackson est devenu l’icône du Jailhouse Lawyers Speak (JLS), le groupe derrière le récent appel à la grève générale. Dans la lignée du travail de Jackson, JLS a réuni autour de revendications communes diverses factions des populations carcérales des prisons fédérales et locales, de même que celles des centres d’immigration. Le groupe s’est d’abord constitué à partir d’un réseau de prisonniers devenus de véritables experts légaux du système carcéral, partageant leurs savoirs avec leurs codétenu·e·s, les formant sur leurs droits constitutionnels et leur donnant accès à différentes ressources juridiques. Au cours des dernières années, le travail de JLS a gagné en visibilité et le groupe s’est efforcé de coordonner ses efforts avec des appuis obtenus à l’extérieur de la prison.

« Nous avons appris au cours des ans que la solution ne peut pas venir seulement des luttes devant les tribunaux », explique Tony, un membre de JLS qui a été incarcéré pendant 15 ans. « Des formes d’action directe impliquant le monde extérieur et réclamant des changements dans le système de justice criminelle sont essentielles. C’est pourquoi nous nous sommes organisés à l’échelle nationale à travers Jailhouse Lawyers Speak. »

C’est ainsi que 10 revendications concernant les enjeux les plus urgents ont été élaborées par les prisonniers de tous les États. Celles-ci touchent tour à tour le travail forcé et l’esclavage, l’accès aux libérations conditionnelles et aux programmes de réhabilitation, la discrimination raciale dans les pratiques de détermination de la peine et le droit de vote.

De l’esclavage en prison ?

La revendication majeure de la grève de 2018 est la demande de mettre fin à l’esclavage carcéral (prison slavery). « L’esclavage des prisonniers est légal selon le 13e amendement de la Constitution américaine, qui abolit l’esclavage et la servitude, sauf à l’égard des criminels », rappelle Tony. Selon l’ancien détenu, le 13e amendement rend possibles des conditions de détention qui s’apparentent à l’esclavage partout aux États-Unis.

Les prisonnières et prisonniers travaillent dans différents secteurs (textile, biens mobiliers, électronique, recyclage), souvent en sous-traitance pour des entreprises comme McDonald’s, Sprint, Starbucks, Victoria’s Secret, Chevron et plusieurs autres, en étant payé·e·s moins de 2 $ par jour. Il n’existe aucun salaire minimum pour le travail effectué en prison ; certains États ne versent carrément aucune rémunération. Les détenu·e·s sont forcé·e·s de travailler de longues heures, durant lesquelles les normes de sécurité sont pratiquement inexistantes. Il n’y a généralement aucune indemnisation prévue dans le cas d’un accident de travail.

« De manière générale, les détenu·e·s sont de simples marchandises dans cette économie de l’esclavage carcéral. Ils ont seulement besoin de votre corps. C’est ce corps, cette force de travail qui compte plus que tout autre chose », dit Tony.

JLS exige également la fin des pratiques judiciaires racistes et classistes. La surjudiciarisation est un réel problème dans le système de justice américain qui fait en sorte que des individus sont condamnés pour des crimes plus graves que ceux qu’ils ont commis. Les hommes noirs américains, qui sont souvent issus de milieux pauvres, sont les plus représentés dans les prisons américaines. Il y a plus de 2,3 millions d’hommes noirs

derrière les barreaux, sur une population totale de 6,8 millions de détenu·e·s ; ils représentent ainsi 34 % des prisonniers, alors qu’ils ne forment que 12 % de la population totale des États-Unis. Ces chiffres, selon Tony, illustrent la perpétuation de l’esclavagisme à travers le système carcéral moderne.

Poursuivre la lutte

« La grève a placé le sujet dans le débat public. Elle a fait en sorte qu’une réforme de la justice criminelle est devenue un sujet de première importance dans le discours de plusieurs politicien·ne·s. Elle a changé la façon dont le grand public conçoit les prisonniers et prisonnières – d’animaux qu’il faudrait contrôler à des personnes qui sont en demande de ressources pour se réhabiliter. Elle a également accru le sentiment de solidarité parmi les détenu·e·s », explique Amani Sawari, porte-parole du mouvement de grève.

À la suite de la grève, JLS a rendu possible l’union de plus de 400 groupes pour former la coalition Millions for Prisonners’ Human Rights (« Des millions pour les droits humains des détenu·e·s »), menée par des prisonnières et prisonniers dont l’objectif, à terme, est de faire aboutir toutes les revendications des personnes incarcérées.

« Nous avons été violemment réprimé·e·s tout au long de la grève, dit Tony. Nous avons entendu des histoires de prisonnières et prisonniers battus, placés en isolement, transférés dans une autre prison. Les autorités ont utilisé tout un tas d’actions répressives. Pourtant, il faut continuer de croire à un système qui est différent de celui que nous avons aujourd’hui, un système carcéral qui ne fait pas des prisons des entrepôts pour êtres humains. »

* L’article a été traduit de l’anglais par Lucie Lemonde et Marc-Olivier Vallée.

CRÉDIT PHOTO: Thomas Hawk

Gilets jaunes : la Cinquième République dans l’impasse

Gilets jaunes : la Cinquième République dans l’impasse

Par Baptiste Colin

Cet article a d’abord été publié par notre partenaire Le Vent Se Lève

L’ambiance politique en France semble souffrir d’un malaise que rien ne réussit à soigner. L’élection d’Emmanuel Macron avait pourtant permis d’envisager un soulagement des antagonismes du pays, par le biais d’un renouvellement du personnel politique réuni autour d’un projet libéral abolissant le clivage toujours plus réduit entre le PS et Les Républicains. Mais après un été qui a signé la fin de son état de grâce, le Président de la République lui-même avouait lors d’une interview qu’il « n’avait pas réussi à réconcilier le peuple Français avec ses dirigeants ». Trois jours plus tard, ce diagnostic lui était confirmé par l’irruption sur la scène politique des gilets jaunes.

Si les gilets jaunes ont été originellement mis en mouvement par l’annonce de la hausse des taxes sur les produits pétroliers, leurs témoignages convergent sur un point : cette hausse de taxe n’est pas tant l’objet de leur contestation qu’une goutte d’eau ayant fait déborder le vase. Le caractère diffus du mouvement fait que les gilets jaunes n’ont pas de mot d’ordre explicitement défini, néanmoins certains discours font nettement consensus. Il s’exprime d’un ras-le-bol d’ordre global à l’encontre d’un système politique qui s’attaque au portefeuille des classes moyennes et populaires sous couvert d’écologie, tout en privilégiant les grandes fortunes et intérêts industriels. Partout, la démission d’Emmanuel Macron est réclamée. Malgré ces revendications incontestablement politiques, les gilets jaunes se définissent comme apolitiques. C’est que le mot « apolitique » est utilisé pour désigner une autre réalité : celle d’un très fort rejet de la représentation politique.

« C’est que le mot « apolitique » est utilisé pour désigner une autre réalité : celle d’un très fort rejet de la représentation politique. »

Il s’agit d’une colère larvée qui, n’ayant pas été résolue précédemment par la démocratie représentative, se met à rejeter la démocratie représentative. On pourrait cyniquement dire qu’il ne s’agit pas tant d’une crise que d’un retour à la normale. La normale d’une Vème République essoufflée, caractérisée non-seulement par un pouvoir exécutif hypertrophié, mais aussi par une incapacité à résoudre les crises qui l’habitent par des voies institutionnelles. Après le désaveu subi par François Hollande, suivi par le « dégagisme » qui a structuré l’élection présidentielle de 2017, la pulsion destituante qui anime une part importante de la société française s’est réveillée avec fracas. Pour comprendre l’origine de l’impasse politique dans laquelle semble s’être enfoncée la France, il est nécessaire de retracer l’évolution de la Vème République jusqu’à nos jours.

Une Ve république en évolution

Car l’agencement des institutions a significativement évolué depuis le référendum du 28 septembre 1958 qui a approuvé la Constitution écrite par Michel Debré. Dans l’esprit initial du texte, le Président devait jouer le rôle de « clé de voûte de notre régime parlementaire », selon son auteur. Il s’agissait donc bien initialement d’un régime mené par ses parlements, ayant le Premier Ministre comme chef du gouvernement, celui-ci et ses ministres tirant leur légitimité de l’Assemblée nationale. Le Président, élu par un collège électoral restreint, était conçu comme un arbitre de la vie politique et le représentant de l’État pour les questions diplomatiques. N’ayant pas vocation à s’immiscer dans les affaires courantes, les pouvoirs que lui conférait la Constitution lui permettaient de solliciter d’autres pouvoirs : dissoudre l’Assemblée Nationale, décider d’un référendum, nommer le Premier ministre. Dans le contexte de l’époque, après une IVème République marquée par l’instabilité politique, l’ajout du rôle de Président dans l’organigramme institutionnel avait pour objectif de rationaliser et stabiliser le fonctionnement d’un régime axé autour du parlement.

« L’élection au suffrage universel fit passer le Président du statut de simple arbitre à celui de personnage incontournable de la vie politique. »

Or, la Vème République est aujourd’hui unanimement qualifiée de régime présidentiel, voire présidentialiste. Si le parlementarisme n’est plus d’actualité, c’est que le régime et l’équilibre de ses pouvoirs ont vite évolué. Charles De Gaulle lui-même, de par sa popularité importante, empiétait sur les prérogatives de ses premiers ministres. Si l’Histoire et son rôle dans la Seconde Guerre Mondiale lui donnaient la légitimité nécessaire pour concentrer autant de pouvoirs, il avait néanmoins conscience du caractère exceptionnel de sa situation. Cela le poussera à proposer en 1962, par un référendum, que le Président de la République soit élu au suffrage universel, afin que ses successeurs puissent jouir d’une légitimité équivalente. Cette modification constitutionnelle fit passer le Président du statut de simple arbitre à celui de personnage incontournable de la vie politique : le suffrage universel sur une circonscription nationale fait de lui le récipiendaire de la souveraineté du peuple, jusqu’ici détenue par l’Assemblée nationale.

La Constitution de la Vème République prévoit naturellement qu’au pouvoir exécutif s’oppose un contre-pouvoir. Le gouvernement est responsable devant l’Assemblée nationale et peut être renversé par cette dernière. Néanmoins, un phénomène a été observé tout au long de la Vème République, que l’on appelle le fait majoritaire. Toujours, les élections législatives ont fait émerger une majorité nette au sein de l’Assemblée nationale. Cet état des choses était consciemment voulu par les rédacteurs de la Constitution, qui cherchaient à rendre le pouvoir législatif plus stable, et ont pour ce faire décidé que les députés ne seraient pas élus à la proportionnelle mais via un système à deux tours qui incite à la formation d’alliances politiques. La stabilité qui en a découlé avait un prix : dans le cadre du fait majoritaire, il est invraisemblable que l’Assemblée nationale exerce son pouvoir de renversement du gouvernement du fait des liens d’allégeance politique qui lient le gouvernement et la majorité.

Le Président n’est pas pour autant tout puissant. Le pouvoir de l’exécutif sous la Vème République est important, mais l’asynchronicité des élections présidentielles et législatives donna lieu à des cohabitations forçant le couple Président/Premier ministre à trouver des compromis. La première advint en 1986, quand Jacques Chirac devint Premier ministre de François Mitterrand. Plus tard, ce sera Jacques Chirac qui devra cohabiter avec Lionel Jospin. En 2000, Jacques Chirac fit adopter par référendum le passage du septennat au quinquennat. Dés lors, c’est le scénario d’une cohabitation qui tombe dans le domaine de l’invraisemblable : les élections présidentielles et législatives n’étant à chaque fois séparées que de quelques mois, les dynamiques politiques permettent toujours au Président élu d’être soutenu par une majorité à l’Assemblée.

« La Vème République devient problématique du fait de son incapacité à digérer les crises politiques et à faire émerger des solutions positives par le jeu des pouvoirs et contre-pouvoirs. »

Depuis 1958, les mécanismes d’équilibre des pouvoirs de la Vème République ont donc significativement évolué vers un renforcement du rôle de l’exécutif, et un alignement de l’Assemblée nationale sur celui-ci. Emmanuel Macron a l’intention de contribuer à cette dynamique, à l’aide de son projet de révision constitutionnelle qui prévoit une réduction du nombre de parlementaires et de leurs marges de manœuvre, dont l’examen a été reporté à janvier 2019.

L’impasse

L’évolution de la Vème République n’est pas un facteur de crise en lui-même. Les crises politiques rencontrées par la France trouvent leurs germes dans la désindustrialisation, le chômage de masse et le développement des inégalités, ainsi que dans l’incapacité des pouvoirs étatiques de s’en protéger du fait des traités internationaux, traités européens en tête, qui fixent comme un cadre indépassable le libre-échange, la libre circulation des capitaux, et la rigueur budgétaire.

La Vème République devient problématique du fait de son incapacité à digérer les crises politiques et à faire émerger des solutions positives par le jeu des pouvoirs et contre-pouvoirs. La victoire du « non » au référendum pour une Constitution européenne en 2005 peut, à ce titre, représenter le début de la spirale infernale. Après le coup de semonce qu’a constitué l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour des élections présidentielles de 2002, un véritable divorce entre les dirigeants et une partie de la population qui rejette le projet d’intégration européenne et les conséquences de la mondialisation s’est amorcé.

Ce désaveu appelait une réponse institutionnelle. Face à l’inadéquation avérée entre le peuple et ses représentants, des institutions fonctionnelles auraient du être en mesure de soulager le malaise par des voies démocratiques. Le Président de la République est supposé jouer le rôle d’arbitre, et a les moyens de purger les crises, notamment par la dissolution de l’Assemblée nationale. C’est ce que de Gaulle fit en 1968 après que les manifestations étudiantes et la signature des accords de Grenelle eurent ébranlé son pouvoir.

Cependant, à la différence de 1968, le Président de la République est devenu un acteur à part entière de la vie politique plutôt qu’un simple arbitre. Dissoudre l’Assemblée nationale ne serait plus tant l’exercice d’un contre-pouvoir qu’une balle que le Président se tirerait lui-même dans le pied. Or, l’enseignement de Montesquieu, lorsqu’il théorisa la séparation des pouvoirs, est qu’un pouvoir laissé à lui même est destiné à agir égoïstement, qu’il est vain d’attendre de lui qu’il s’auto-régule, et que pour éviter la tyrannie, il est nécessaire qu’à chaque pouvoir s’oppose un contre-pouvoir en mesure de le neutraliser.

« Entre deux élections présidentielles, aucun processus institutionnel ne peut se mettre en travers de l’action d’un Président qui irait à l’encontre de la volonté du peuple. »

Quels contre-pouvoirs rencontre aujourd’hui l’exécutif Français ? Si l’Assemblée a formellement le pouvoir de renverser le gouvernement, le fait majoritaire implique qu’il est invraisemblable que cela se produise. Le Président, quant à lui, ne peut être menacé que par l’Article 68 de la Constitution, qui nécessite une majorité absolue de la part des deux parlements, tout aussi invraisemblable. Entre deux élections présidentielles, aucun processus institutionnel ne peut se mettre en travers de l’action d’un Président qui irait à l’encontre de la volonté du peuple.

Cette absence de contre-pouvoir a ouvert la voie à la disparition d’un rapport agonistique entre les classes populaires et les classes dirigeantes. N’étant plus institutionnellement contraints pendant la durée de leurs mandats, les membres de l’exécutif sont formellement libres de mettre en place la politique de leur choix sans avoir à prendre en compte les revendications d’une certaine partie de la population qui n’a pas accès aux ficelles du pouvoir autrement que par leur bulletin de vote, et que les techniques modernes de communication et de création du consentement permettent de maîtriser. À ces phénomènes institutionnels s’ajoutent des déterminations sociales : depuis 1988, la part de députés issus des classes populaires n’a jamais dépassé 5%. La victoire du « Non » au référendum de 2005 n’a donc pas donné lieu à une remise en cause introspective des élites politiques sur la façon dont elles représentent le peuple, mais à une simple dénégation de la responsabilité politique des dirigeants envers ceux qu’ils représentent.

« Leur présence sur les ronds points n’est pas une interpellation du pouvoir comparable à celles qu’effectuent les syndicats lors de leurs manifestations. Il s’agit pour les gilets jaunes d’un procédé de dernier recours. »

En tenant compte du fait que les responsables politiques successifs se sont illustrés par leur compromission à des intérêts tiers (grandes entreprises, monarchies pétrolières) et l’application de politiques pour lesquelles ils n’ont pas été élus (Loi Travail, libéralisation de la SNCF, etc.), les classes populaires ne doivent pas seulement être vues comme les « perdants de la mondialisation », mais aussi comme des laissés pour compte de la démocratie. Les implications sont majeures. Car les processus démocratiques institutionnels ont un objectif social : être les vecteurs des antagonismes qui parcourent la société, de sorte que la violence des rapports sociaux s’exprime verbalement, symboliquement en leur sein plutôt que physiquement entre individus.

C’est sous ce prisme qu’il faut analyser le mouvement des gilets jaunes. Ayant perdu confiance en tous les procédés de représentation au sein des instances politiques institutionnelles, qu’il s’agisse des partis ou des syndicats, la colère politique se donne à voir au grand jour. Une colère qui ne trouve plus sa canalisation symbolique, et qui n’a d’autre choix que de se manifester physiquement. Les témoignages de gilets jaunes font état de l’impasse, non seulement financière mais aussi politique, dans laquelle ils se trouvent. Nombreux sont les citoyens pour qui ce mouvement est la première manifestation politique à laquelle ils participent, ce qui indique que leur présence sur les ronds points n’est pas une interpellation du pouvoir comparable à celles qu’effectuent les syndicats lors de leurs manifestations. Il s’agit pour les gilets jaunes d’un procédé de dernier recours, d’un refus de la politique conventionnelle qui les a trop trahis, les poussant à prendre les choses en main eux-mêmes et à s’organiser hors des institutions existantes.

Quel avenir politique pour les gilets jaunes?

À certains égards, les analyses de Chantal Mouffe et Ernesto Laclau, théoriciens du populisme de gauche, se voient confirmées : une dynamique destituante domine, par les appels à la démission d’Emmanuel Macron et la confiance brisée en tous les mécanismes de représentation politique. Une dynamique constituante, encore ténue, peut être aperçue. D’une part, les gilets jaunes utilisent des signifiants nationaux tels que le  drapeau, la Marseillaise ou la Révolution de 1789, ce qui illustre que leurs revendications n’ont pas tant à voir avec des thématiques sectorielles comme le prix du carburant, qu’avec une conception de l’État-nation comme étant responsable devant ses citoyens. D’autre part, sur leurs groupes Facebook et lors des rassemblements, les gilets jaunes amorcent des réflexions autour de propositions pour sortir par le haut de la crise politique. Des référendums sont réclamés de manière un peu intransitives, sans qu’on observe un accord tranché sur les termes de la question qui serait posée. On va jusqu’à observer des propositions de nouvelle Constitution pour la France, là encore sous des termes flous. Car ce qui unit les gilets jaunes n’est sans doute pas tant un ensemble de revendications précises, mais un profond sentiment d’abandon et un virulent désir d’exercer une souveraineté politique. Il s’agit pour eux de réaffirmer la place du peuple comme acteur à part entière du processus politique institutionnel quotidien.

« Ce qui unit les gilets jaunes n’est sans doute pas tant un ensemble de revendications précises, mais un profond sentiment d’abandon et un virulent désir d’exercer une souveraineté politique. »

Le mouvement des gilets jaunes n’est pas fini, mais on peut déjà dire que le paysage politique français en sera transformé. De quelle manière ? Si les gilets jaunes ont démontré que leur colère pouvait les pousser à la violence, un scénario insurrectionnel où le gouvernement serait physiquement contraint d’abandonner le pouvoir demeure invraisemblable. Comme le faisait remarquer le démographe Emmanuel Todd, les révolutions ont lieu dans des pays jeunes, c’est-à-dire où l’âge médian de la population se situe aux alentours de 25 ans. Aujourd’hui, la moitié des Français a plus de 40 ans. De plus, la faible expérience des mouvements sociaux du gilet jaune moyen ne permet pas d’affirmer que le mouvement tiendrait bon face à des forces de l’ordre ouvertement hostiles.

Sans insurrection, il est probable que le mouvement trouve, à moyen terme, son prolongement dans les processus électoraux habituels. Dans la mesure où les gilets jaunes confirment le diagnostic du populisme de gauche, doit-on s’attendre à ce que la France Insoumise et ses représentants raflent la mise ? Rien n’est moins sûr tant l’hostilité aux représentants politiques déjà établis semble forte. L’image de la France Insoumise a souffert de la vague de perquisitions d’octobre dernier. Quoi que l’on pense du bien fondé de celles-ci, la séquence politique qui leur a correspondu a fait entrer dans l’opinion l’idée que la France Insoumise était un parti « comme les autres », comme en atteste la chute de popularité de Jean-Luc Mélenchon qui a suivi.

Si les premiers signes de structuration autour d’une demande politique autorisent à espérer que le mouvement débouche sur des revendications progressistes, les tentatives de récupération par les différents mouvements de droite et d’extrême-droite se multiplient et trouvent leur relai dans les chaînes d’information en continu, de telle sorte que rien n’est garanti. Tout peut arriver avec les gilets jaunes, tant ce mouvement est encore en devenir, extrêmement volatil. Le scénario de l’échec de toute récupération politique n’est pas à exclure car le discours destituant est une composante essentielle de ce mouvement. Doit-on s’attendre à voir émerger, dans le sillage de ces évènements, une formation politique nouvelle caractérisée par une relative absence de structuration idéologique, analogue à certains égards au M5S italien ?

En l’absence d’un mécanisme institutionnel de contre-pouvoir à même de purger la crise, seule une abdication d’Emmanuel Macron pourrait soulager le pays. La volonté répétée de ce dernier de persévérer, ainsi que l’ampleur des intérêts économiques qui le soutiennent, laissent penser qu’une reddition n’arrivera pas. Seulement 18 mois après les dernières élections présidentielles, les divisions du pays se sont réveillées et s’expriment hors de tout cadre institutionnel propre à les canaliser. Les prochains mois et années se profilent sous un jour noir, tant la confiance entre citoyens et personnel politique s’effrite. Les prochaines élections européennes seront l’occasion de mesurer l’étendue de la reconfiguration politique provoquée par le mouvement des gilets jaunes, que celle-ci se traduise par la montée en popularité d’un parti ou un autre, ou par une abstention toujours plus abyssale. Elles ne seront toutefois que l’occasion de prendre la température. Car dans une Vème République où l’élection présidentielle est le seul mécanisme institutionnel qui peut agir sur un pouvoir exécutif surpuissant, il est difficile d’imaginer un scénario de sortie de crise avant 2022.

CRÉDIT PHOTO: Martin Bertrand