par Julien Quevillon | Juil 4, 2019 | Feuilletons, Societé
Après que le diocèse de Mont-Laurier a vendu l’église près du chalet familial où je me soustrais de temps à autre, les résident·e·s du village ont établi un nouveau point de rencontre dans une auberge mystérieuse. Au cours de mes observations, j’ai découvert que ce bâtiment devant lequel je passais comme un étranger depuis plusieurs années renfermait des activités citoyennes aussi variées qu’inusitées. Les soupers communautaires, les après-midi de danse en ligne et les tournois de bras de fer s’étaient naturellement substitués aux rites d’antan pour animer le village comme le faisait jadis la paroisse. Mais par-dessus tout, c’est là que j’ai fait un soir d’hiver la rencontre fortuite de ceux que j’ai nommés les cowboys des Laurentides.
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« Sois bien prudent là-bas », me lance ma mère en me voyant enfiler mon manteau. Les familles qui possèdent une résidence secondaire sur le bord du lac se soucient peu de ce qui se déroule au-delà des limites de leur terrain. Pourvu qu’il n’y ait pas d’algues bleues dans l’eau, que leur fosse septique se contienne et que les mouches noires ne soient pas trop voraces quand l’été arrive. Lorsque l’on quitte les bornes de son terrain pour rejoindre l’inconnu, il faut être prudent, et particulièrement quand l’inconnu se situe à dix minutes de voiture.
Dans le vestibule de l’auberge se trouvent additionnées à la porte principale deux batwing doors identiques à celles qui sont dépeintes dans le cinéma western. En les franchissant pour accéder à la salle commune, on se sent enveloppé par une aura de virilité comme si un blouson de cuir venait se poser sur nos épaules. Si les établissements du Far West utilisaient ces portes pour aérer les lieux et voiler les activités illicites auxquelles se livraient les brutes, on peine ici à leur trouver une raison d’être. Les vents hivernaux sont trop froids et les bars de région ne sont pas des mondes interlopes. Leur fonction première consiste à rendre l’endroit plus exotique. Et quoi qu’on en pense, c’est plutôt réussi. Cette esthétique se propage sans vergogne pour déteindre sur les quatre coins de l’auberge : les murs sont tapissés par des images de cowboys et d’« Indiens » finement sélectionnées, au-dessus du bar pendent des cornes de taureau et au loin retentissent des mélodies du rockabilly des années cinquante. Western, western, quand tu nous tiens…
Si le décor de l’auberge a quelque chose d’attrayant, l’accueil que l’on réserve à un étranger comme moi a de quoi provoquer un malaise. Les regards fuyants et les « bonsoirs » qu’on ne me disait pas étaient les signes avant-coureurs d’une étrange gravité. Étais-je entré dans un pseudo–saloon où je n’étais pas le bienvenu? J’allais sans doute le découvrir. Pour l’instant, je partageais l’auberge avec quatre hommes dans la cinquantaine quelque peu réchauffés par la boisson. Aux fins de l’observation, je me suis installé à quelques mètres d’eux et j’ai sorti mon calepin rouge afin de capter ce qui traversait mon champ de vision. J’ai alors remarqué qu’il était inscrit sur une affiche « We don’t dial 911, we use colt » et au même moment un des hommes a proféré à son voisin : « Et puis, l’as-tu enfin enregistrée, ton arme à feu? »
Je pensais à ma mère.
La serveuse est venue me voir pour m’offrir à boire. J’ai accepté volontiers en lui suggérant de m’apporter sa boisson préférée. Quelques minutes se sont écoulées et j’avais entre les mains une grosse bière fièrement américaine de 710 millilitres. La soirée pouvait commencer.
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« Qu’est-ce que tu écris? », m’a demandé une employée en uniforme de jeans accoudée au comptoir, « Des jokes pour un show d’humour? » Si la question m’a fait sourire, c’est que deux humoristes en rodage ont récemment donné le premier spectacle d’envergure au village. On s’en enorgueillit et l’on cherche à récolter un peu partout des bribes d’humour qu’ils auraient pu semer ici pendant leur bref passage. Je lui ai expliqué que mon entreprise était malheureusement moins amusante que la leur : « J’étudie en sociologie et je fais une petite séance d’observation sur l’auberge. » Sans m’en rendre compte, mon inexpérience venait de me plonger dans une situation embarrassante. Après m’avoir écouté pendant un moment, l’employée s’est dirigée vers les quatre hommes en s’exclamant : « Messieurs, on a un sociologue de Montréal parmi nous ce soir! »
On m’a regardé comme si j’étais aux prises avec un grave problème. Qu’est-ce que cette auberge pouvait bien avoir de particulier pour qu’un « sociologue de Montréal » délaisse le confort de son chalet pour venir s’y aventurer? L’aîné du groupe me fusilla même du regard : « Et tu prends des notes sur nous en plus! Moi, mes notes, je les prends ici », dit-il en pointant son crâne du bout de son index. Difficile de savoir s’il était réellement fâché ou quelque peu railleur. Je sentais toutefois avec plus de certitude que le commentaire naïf de l’employée m’avait mis sur la sellette et qu’il était temps pour moi d’officialiser une rencontre avec ces hommes. Me prêtant donc à quelques gymnastiques, j’ai laissé mon calepin derrière moi et suis allé m’asseoir avec eux. La troupe se formait d’un dynamiteur de profession, d’un entrepreneur général, d’un ébéniste et d’un fermier. Je le répète : la soirée pouvait enfin commencer.
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Il serait possible de feuilleter mon calepin rouge et d’y trouver quelques citations mesquines qui appuient l’idée selon laquelle ces hommes étaient quelque peu lourds et légèrement grossiers. Mais cela m’importe peu. On venait tout juste de me baptiser sociologue de Montréal et pour honorer ce titre, il me fallait dépasser ces préinterprétations. Pendant les jours qui ont suivi cette rencontre inopinée, une même question me taraudait : comment expliquer le comportement hostile de ces hommes à mon égard? En guise de réponses, j’aimerais vous faire part de deux courtes histoires : l’une traite des bottes, l’autre de l’ivresse.
La botte de ville et la botte de travail
La façon par laquelle nous couvrons nos pieds peut nous renseigner sur le type de rapport que nous entretenons avec la réalité. En ce qui me concerne, je chausse la plupart du temps des bottes de ville avec lesquelles je me rends confortablement à l’université tous les matins. Je tente de les garder en bon état et j’évite de marcher volontairement sur la terre solide du sens communi. À ce propos, certains écrivain·e·s se plaisent à dire, non pas sans ironie, que les pieds des universitaires ne « collent » pas toujours à la réalité; celle de la ruralité, de la province et du bon sens. Inversement, s’il est une botte qui y adhère fermement, c’est bien la botte de travail. Elle promeut la force physique, celle des muscles du corps, de la poitrine et des bras.
Lorsque j’ai franchi les deux batwing doors de l’auberge, une aura de virilité avait beau m’envelopper de son blouson imaginaire, mes bottes de villes, elles, me trahissaient. Elles projetaient l’image d’un garçon oisif pour qui le travail physique semblait être quelque chose de parfaitement étranger. Devant les huit bottes robustes que chaussaient ces hommes, les miennes paraissaient tout à fait chétives : deux réalités se côtoyaient sous le même toit sans se croiser.
La valorisation du travail physique a une longue histoire dans la province, et surtout dans celle qui a trait à la colonisation des Laurentides. On peut lire dans un livre publié au début du XXe siècle par le ministère de la Colonisation du Québec la chose suivante : « Si vous aimez la vie au grand air, le travail énergique et la tranquillité; si vous êtes un bon ouvrier, intelligent, plein de santé; si vous aspirez au bonheur de soustraire vos enfants aux dangers des grandes villes et de leur assurer un avenir modeste, mais solide, oh! Là par exemple, vous êtes mon hommeii ».
Trois des quatre hommes qui se trouvaient à l’auberge cette soirée-là étaient natifs du village et leurs ancêtres étaient de véritables pionniers des Laurentides. Sous les durs commandements d’Antoine Labelle, ils avançaient sans se lasser dans les immenses terres du Nord en entendant toujours, comme des coups de fouet : « Abattez les arbres! Faites reculer les forêts!iii » Si les tournois de bras de fer sont aujourd’hui populaires à l’auberge, c’est peut-être parce qu’ils renouent avec cet esprit qui tend à valoriser le travail physique. Le gagnant, c’est évidemment celui qui a les bottes les plus usées.
La bière de 710 millilitres et le shooter d’une once
La bière de 710 millilitres se boit tranquillement. Quand on la commande, on signale son intention de passer un bon moment à picoler. On s’ouvre ainsi à la possibilité de combiner sa consommation à une discussion. Le shooter d’une once, quant à lui, se boit d’un trait, dans la rapidité. On penche vite sa tête vers l’arrière, on avale vite le liquide et on en ressent vite les effets. Les manœuvres se font en l’espace de quelques instants.
Je me trouvais donc assis avec ma troupe de colosses à discuter quand trois individus dans la trentaine ont fait leur apparition dans l’auberge. Vu leurs accoutrements, ils venaient sans doute d’une grande ville tout aussi dangereuse que la mienne et ils s’étaient aventurés ici pour faire une courte escale avant de reprendre la route vers leur chalet. Ils ont commandé une demi-douzaine de shooters, les ont avalés tout de go, et sont repartis aussi vite qu’ils étaient entrés. « Ils ne sont même pas venus nous voir… », a râlé d’un air mi-fâché, mi-déçu l’aîné du groupe.
Les gens qui ont une résidence secondaire dans les Laurentides consomment la nature comme ils consomment leur alcool : ils quittent la ville en vitesse le vendredi, font une marche rapide le samedi, et reviennent au bercail à la hâte le dimanche pour éviter le trafic. Par chance, l’employée m’avait servi une grosse bière fièrement américaine. Peut-être était-ce le sésame pour que les quatre hommes m’accueillent avec une certaine clémence auprès d’eux malgré tout.
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Les lueurs de la lune réfléchissaient sur les capots des chevaux-vapeur qui attendaient leur conducteur dans le stationnement. Les bêtes à propulsion devaient toutefois être patientes, car les quatre hommes étaient bien campés au comptoir du bar. À l’intérieur de l’auberge, on se remémorait, non sans nostalgie, un temps où l’on s’avançait dans les forêts encore vierges des Laurentides, comme les cowboys repoussaient jadis les terres hostiles de l’Ouest américain.
i « La terre solide du sens commun » est une expression employée par Roland Barthes dans ses Mythologies. Roland Barthes. 2001 [1957]. Poujade et les intellectuels dans Mythologies. Paris : Éditions du Seuil. p.170.
ii Henri-Gaston de Montigny. 1902. Le Livre du Colon. Montréal : Ministère de la Colonisation de la Province de Québec. p.5.
iii Pierrette Langlois Thibault. 2009. L’immigration des familles dans les Laurentides. Paru dans Histoire Québec 14 (3). p.32.
par Any-Pier Dionne | Juin 28, 2019 | Analyses, International
Par Alexandre Dubé-Belzile
Cet article porte sur les turbulences qui secouent le gouvernement de Juan Orlando Hernández, représentant du conservateur Partido nacional. Les professeur·e·s, les médecins et les étudiant·e·s manifestent leur insatisfaction et leur colère face au gouvernement de JOH, comme on le surnomme, qui a annoncé la privatisation de l’éducation et de la santé. Ces derniers développements sont peu surprenants étant donné les politiques du gouvernement hondurien depuis le coup d’État du 28 juin 2009, qui a délogé le président Manuel « Mel » Zelaya, élu démocratiquement en 2006. Le passage interrompu au pouvoir de Mel était caractérisé par des discours s’inscrivant dans la mouvance bolivarienne et le chavismo. Cette rhétorique et les actions qu’elles impliquaient menaçaient les grands propriétaires et les multinationales dans la « république de bananes par excellence », dont la population avait été souvent décrite comme caractérisée par un complexe d’infériorité des plus désolanti. À l’occasion du coup d’État, les forces conservatrices n’ont pas hésité à utiliser des méthodes peu scrupuleuses pour défendre la constitution, mot prononcé par les autocrates avec un certain zèle, comme le font les représentants de la dictature de l’Uruguay dans le thriller politique l’État de siègeii. Comme dans le film, c’est par la « mano duro », la main forte, que les dirigeants conservateurs du Honduras ont combattu le mildiou, maladie affectant certaines plantes et métaphore utilisée par les généraux dans un autre thriller politique, Ziii, afin de décrire les « maladies idéologiques » qui doivent être traitées avec le pesticide approprié, c’est-à-dire une solution de sulfate de cuivre. Cela dit, les images qui défilent sur les écrans ne sont pas celles d’une production cinématographique.
Sur place, nous avons pu constater comment la société vivait ces moments de sa vie politique. Attention, il ne s’agit pas d’un reportage sensationnaliste qui se limite à décrire les dégâts et montrer des images de pneus enflammés et de voitures renversées, pas plus que la police et l’armée tirant sur la foule, bien que ce soit des faits « hyperréels », pour utiliser l’expression de Jean Baudrillardiv, au même titre que des gros plans de pénétration d’un vagin, d’une bouche ou encore d’un anus dans un film pornographique, qui nient et qui servent à nier le rapport de pouvoir, les structures idéologiques de telles productions de sens. Ce type de pornographie pourra sans doute être trouvé dans les dernières pages des publications des médias hégémoniques, pour aussi peu qu’on parle de la situation actuelle au Honduras. Nous nous sommes donc immergés dans la société hondurienne. Nous avons aussi reçu l’aide de Jorge, étudiant qui, face aux difficultés économiques de son pays, a dû abandonner ses études pour conduire un taxi tous les jours jusque tard dans la nuit, malgré l’insécurité, pour subvenir aux besoins de sa famille. Il a eu l’amabilité de nous guider dans nos recherches.
À l’heure du 10e anniversaire du coup d’État du 28 juin 2009 au Honduras, il n’y a que peu d’occasions de se réjouir. Le 19 juin dernier sévissait une épidémie de dengue, une maladie potentiellement mortelle transmise par les piqûres de moustique, que les autorités avaient du mal à contrôler. L’État intimait la population d’éliminer toute étendue d’eau stagnante propice à la croissance de larves du moustique Aedes cineurus. Plus ou moins au même moment, l’armée était déployée dans le pays pour mettre fin aux espaces de prolifération dans lesquels se reproduisait une autre maladie, aux yeux du pouvoir évidemment, c’est-à-dire la maladie révolutionnaire.
Selon un journal localv, 77,5 % des cas de dengue en Amérique latine se retrouvent au Honduras. L’état d’urgence a été décrété par le gouvernement dans 12 des 15 départements du pays, la maladie ayant causé, à la date de l’article, 34 décès répertoriés. La dengue pourrait-elle être une simple distraction de pouvoir par rapport aux véritables enjeux politiques? La volonté de l’État de se désinvestir de la santé et de l’éducation serait-elle à mettre en cause dans la propagation de la maladie et l’incapacité à y faire face? Rien ne va quand les services de santé d’un gouvernement achètent des médicaments essentiels qui s’avèrent être des pilules de farinevi. Dans tous les cas, cet état d’urgence coïncide avec la crise politique du pays, au sein de laquelle la répression pourrait bien avoir causé plus de morts, au-dessus d’une trentaine il y a un peu plus d’une semaine, selon certains groupes de défense des droits de la personnevii.
Manuel « Mel » Zelaya, leader qui s’inscrivait dans la mouvance bolivarienne, a été banni du pouvoir en 2009, près de trois ans après son élection, parce que, selon le discours officiel, il avait proposé une urne référendaire pour convoquer une assemblée constitutionnelle, ce qui était, aux dires des putschistes, inconstitutionnelviii. On le soupçonnait, disait-on, de vouloir modifier l’article de la constitution qui n’accordait qu’un seul mandat de quatre ans à chaque président élu. Les pouvoirs conservateurs se sont alors sentis investis de la mission de protéger la constitution et la République du Honduras contre ces forces qu’ils qualifient d’antisociales et de criminelles. Le gouvernement canadien, de son côté, comme les États-Unis, condamnait officiellement (et hypocritement) le coup, mais négociait directement avec les putschistes, en allant même jusqu’à entretenir d’étroites relations avec l’armée du pays et signer un accord de libre-échangeix. L’Agence canadienne de développement international (ACDI) ayant financé un programme de formation sur les ajustements structurels en partenariat avec l’Université nationale autonome du Honduras (UNAH) de 2004 à 2010, autant dire que le coup d’État était préparé, ou du moins pas exclux.
Dans notre article sur l’impérialisme canadien, dans lequel nous mentionnons le coup et la complicité du gouvernement canadien, nous avions décrit l’État, nous inspirant de la définition de l’idéologie de Slavoj Žižek, comme un tissu de fantasmes inconscients qui « structurent la réalité sociale »xi et qui rendent les contradictions du capital tolérables, voire, aux yeux de certain·e·s, acceptables ou louables. La constitution s’inscrit naturellement dans ces rituels qui assurent la survie du fantasme, comme ces justifications légales qui ont servi de prétexte à l’intervention de l’armée. Ce sont ces rituels que tentait d’ailleurs de défier Zelaya, un peu à l’image de Chavez qui a gouverné par référendum. Après le coup, Roberto Micheletti a été placé au pouvoir par les militaires comme président intérimaire. Ce dernier a alors suspendu, toujours au nom de la constitution, cinq droits constitutionnels, soit : la liberté personnelle (article 69), la liberté d’expression (article 72), la liberté de mouvement (article 81), l’habeas corpus (article 84) et la liberté d’association (article 78)xii.
À l’occasion des élections qui ont eu lieu peu de temps après le coup, soit le 29 novembre 2009, malgré les droits suspendus, la répression et la censure des médias, Pepe Lobo Sosa, grand propriétaire agraire membre du conservateur Partido national, a été élu à la fonction présidentielle. Il est resté au pouvoir jusqu’en 2013, au moment où d’autres élections jugées frauduleuses ont amené au pouvoir Juan Orlando Hernández, surnommé JOH, issu de la même tendance politique. Cela dit, JOH a récemment dépassé le maximum de quatre ans, en entamant son deuxième mandat le 7 janvier 2018, grâce à la complicité de la même Cour suprême qui a condamné Mel Zelaya simplement pour sa volonté de convoquer une assemblée constitutionnelle. Salvador Nasralla, commentateur sportif devenu politicien, a formé l’Alliance de l’opposition contre la dictature (Alianza de Oposición contra la Dictatura). Cependant, lors des élections du 26 novembre 2017, alors que l’Alliance était en tête, la plateforme numérique des élections est « mystérieusement » tombée en panne. Au retour en service de la plateforme, JOH a pris le dessus pour finir en têtexiii. JOH aurait ainsi remporté par 0,5 % des voix, tout en bénéficiant de la bénédiction immédiate de Washingtonxiv et pendant que le Canada continuait de soutenir son régimexv.
Mel Zelaya a pu revenir au pays grâce à un accord signé en 2001. Il s’est manifestement radicalisé depuis sa mise à l’écart du pouvoir officielxvi. Il est maintenant à la tête du parti Libre (Partido de la Libertad y de la Refundación). La formation se revendique du chavismo et, comme coalition de gauche, regroupe des tendances qui vont de la sociale démocratie à la gauche radicalexvii. Dans tous les cas, elle ne cache pas ses objectifs en affirmant que « la révolution est inévitable au Honduras »xviii. En ce qui concerne les manifestations, Zelaya encourage carrément la formation de « commandos insurrectionnels »xix, c’est dire une meilleure organisation de la révolte pour renverser JOH. Même s’il est difficile de savoir si un tel niveau d’organisation existe en ce moment de facto dans les rues, l’émergence d’une potentielle guérilla urbaine n’est pas à exclure. Pepe Lobo, de son côté et non sans un certain opportunisme, profite du mécontentement pour créer un nouveau mouvement avec un nom féminisant à l’espagnol et au ton quelque peu revendicateur : Tod@s para el cambioxx. Ce mouvement initié par cette bête politique (Lobo veut dire « loup » en espagnol) risque peut-être de récupérer la révolte. Cela dépend de la manière dont les choses vont se poursuivre. Cela dit, il faut garder à l’esprit que ce dernier est tout aussi conservateur que JOH et que son mouvement ne rime pas à grand-chose d’autre qu’une tentative de se bâtir du capital politique. Après tout, il a été le premier président élu après le coup d’État, avec l’approbation de l’armée. Si la répression va en s’accroissant, et cela semble se produire, il y a malheureusement de fortes chances que beaucoup de dissident·e·s se déradicalisent et tentent de se débarrasser de JOH en se tournant vers un autre leader conservateur. Cela dit, il est tout aussi certain que d’autres se radicaliseront. Face à l’impasse et vu les conditions réunies, comme la perte de crédibilité de l’État et l’aura de légitimité de Zelaya, ancien président renversé avec lequel s’allient des personnalités qui ne sont pas a priori progressistes (comme Nasralla), il est possible de commencer à imaginer une révolution armée comme un réel espoir de sortir de la crise. Reste à voir le choix que les Hondurien·ne·s feront.
À l’intérieur du pays, les journaux restent plutôt laconiques en ce qui concerne la crise. Les articles traitant du sujet se retrouvent à la 20e page, après plusieurs pages de publicité pour des téléviseurs et autres électroménagers, et ce, même si, au loin, on entend des cris et on peut sentir l’odeur des gaz lacrymogènes. Ce n’est pas que les journaux soient contrôlés par l’État, mais dans un pays ou toute formation politique ou institution est subordonnée aux dynamiques du capital, à la « main invisible du marché »xxi, il n’est pas étonnant que les discours convergent. Heureusement, nous avons fait connaissance avec Jorge (nom fictif), ancien étudiant à l’UNAH, qui connaît encore bien la communauté estudiantine et qui a accepté de discuter avec nous. Nos entretiens ont vite pris l’allure de discussions amicales plutôt que d’entrevues formelles. Ce dernier, lorsque nous avons abordé le coup de 2009, a évoqué avec amertume les jours qui ont suivi, le couvre-feu qui obligeait à entreposer et à rationner l’eau et les vivres, la répression militaire, la violence. Il se souvient des élections qui ont mené JOH au pouvoir. La méthode d’achat de vote était bien simple : l’électeur·trice prenait discrètement une photo de son bulletin de vote et l’envoyait ensuite aux représentant·e·s du parti pour recevoir son paiement.
Au Honduras, m’explique-t-il, on milite le plus souvent pour un parti afin de gagner de l’argent, une question de survie. Les militant·e·s associé·e·s à un parti votent ou manifestent moyennant paiement. Aussi, lorsqu’un gouvernement arrive au pouvoir, tou·te· s les fonctionnaires du gouvernement précédent sont congédié·e·s afin d’être remplacé·e·s par des militant·e·s du parti. Jorge est bien conscient aussi des souffrances prolongées engendrées par les politiques d’ajustements structurels du régime après le coup et ultimement, avec Juan Orlando Hernández aux commandes, les grands propriétaires, les multinationales et l’agriculture d’exportation accablant l’économie. La menace de faillite de l’entreprise nationale Hondutel est un des symptômes récents de la libéralisationxxii. Si Jorge était un étudiant plein d’espoir avant le coup, il a dû abandonner les études il y a cinq ans pour subvenir aux besoins de sa famille. Selon lui, il y a eu une alliance entre JOH, son parti et l’armée, cette dernière ayant depuis amassé beaucoup de pouvoir. Jorge semble toutefois désabusé, même par rapport à Mel et à ses plus récentes activités politiques, le croyant incapable de changer la situation. Nous l’avons accompagné avec sa famille aux alentours de la ville. Ils pensent aller en Espagne. Fuir est un leitmotiv au Honduras, comme si, avec le coup d’État, on s’en était pris même à l’espoir. En effet, près de 2600 Hondurien·ne·s ont demandé le statut de réfugié·e·s au gouvernement espagnol cette annéexxiii, et c’est sans compter celles et ceux qui tentent d’immigrer ailleurs, ou qui ont suivi la caravane migrantexxiv. La conjointe de Jorge me disait : « Le Honduras est très dangereux », dessinant, avec des gestes restreints de son petit index, une carte du Honduras dans le vide. Pendant que nous discutions, son fils jouait dans l’herbe sous le regard de soldats armés de fusils d’assaut états-uniens. Des hommes et des femmes d’un âge avancé vendaient des bonbons et des cigarettes dans les rues. Au Honduras, le syndicalisme est pratiquement inexistant. Le salaire minimum est de 11 000 lempiras par mois (environ 581 $ canadiens), encore que beaucoup peinent à le gagner et que cela ne suffit pas pour nourrir une famille, surtout au regard des prix qui montent sans relâche.
« Ce qu’il nous faut, c’est une guerre civile », affirme Jorge, du haut du Picacho, mont qui surplombe Tegucigalpa, juste à côté de la statue du Christ, réplique de celle qui surplombe Rio de Janeiro. Les gauches latino-américaines qui fleurissaient il y a près de dix ans sont presque toutes tombées une à une. Que reste-t-il des révolutions au Nicaragua et à Cuba? Est-ce là vraiment ce à quoi aspirent les Latino-Américain·e·s? Difficilement, et si subsiste chez Jorge cette soif de pureté qui caractérisait peut-être l’engouement pour la révolution culturelle en Chine lors des évènements de mai 1968 en France, avec cette volonté d’éradiquer l’humain capitaliste pour engendrer un humain nouveau, on pourrait s’attendre à de nouvelles désillusions. Cela dit, au diable Fukuyama! L’histoire n’est pas terminéexxv. Jorge, de son côté, n’est pas prêt à se résigner à l’état des choses actuelles, affirme-t-il, alors que le jour s’éteint sur la capitale et que les rues deviennent désertes, menaçantes et dangereuses.
En dépit des apparences, la contestation n’est pas totalement décentralisée. Les médecins tenteraient d’en prendre les rênes et le collège des médecins du Honduas (CMH) voulait ouvrir le dialogue avec l’ambassade des États-Unisxxvi, manifestement désabusé de JOH. Il devait y avoir une plateforme de dialogue le 18 juin, mais personne n’y croit plus, ou, comme l’a si bien dit Jorge, il ne pouvait s’agir que d’une tentative de règlement entre le gouvernement et le collège des médecins, en excluant le reste de la population. Ce n’est pas par hasard que, selon Jorge, la prise de possession de l’université par les professeur·e·s et les étudiant·e·s atteignait son apogée autour de la faculté de médecine. L’ambassade des États-Unis se trouve en plein centre-ville et revêt presque autant d’importance que l’État au Honduras, si on exclut qu’elle puisse en faire partie. Le Collège des pédagogues et le Collège des professeurs d’éducation supérieure tentent aussi de mener le balxxvii, même si un grand nombre d’étudiant·e·s en colère et d’autres groupes s’adonnent au vandalisme et au pillage.
Récemment, des pneus ont été enflammés par des étudiants devant l’ambassade de l’oncle Sam et, en réponse, cette dernière a annulé les entrevues pour les visas du 17 au 21 juin, comme pour châtier ses vilains enfants qui faisaient leur petite crisexxviii. Nul doute que les services de renseignements sont actifs. Enfin, avec l’arrestation du frère du président, Juan Antonio « Tony » Hernández, pour trafic de cocaïne aux États-Unis, on pourrait être prêt·e à croire que les choses sont sur le point de basculerxxix. Cependant, le contraire ne serait pas si surprenant non plus. JOH restera-t-il au pouvoir comme l’aura fait un certain Manuel Noriega au Panama? Le dictateur panaméen a été pendant longtemps un collaborateur de la CIA et a amassé des fortunes grâce à des activités liées au narcotrafic, ce sur quoi les États-Unis ont fermé les yeux jusqu’au moment fatidique, lorsque le dictateur est devenu un peu trop indépendant pour Washington, ce qui a mené à l’invasion de Panama en 1989xxx. À l’instar d’Hamid Karzai en Afghanistanxxxi, JOH serait-il un autre chef d’État gravitant autour des activités de la CIA et du trafic de drogues?
Le capital cherche toujours à produire de la valeur et des débouchés. La drogue est sans doute l’une des plus parfaites commodités, et ce, parce qu’elle crée naturellement et sans plus d’effort des débouchés. Est-il surprenant que des États valets du capital en Amérique latine y soient mêlés? À cet égard, selon le principe des services de renseignements de la « dénégation plausible », les agences impliquées maintiennent des apparences trompeuses, et profitent à la fois du beurre et de l’argent du beurre, c’est-à-dire des profits du trafic de drogues et des recettes de ventes d’armes effectuées pour lutter contre ce même trafic, sans compter le contrôle politique, la dérégularisation des marchés et la plus profonde imbrication des entreprises étrangèresxxxii. Oliver Northxxxiii? La Colombiexxxiv? Rien de nouveau à l’horizon. Souvenons-nous de la guerre du Vietnam, à mettre en parallèle avec le trafic de drogue qui a servi à la fois à financer le régime des « rebelles » du Vietnam du Sud tout en minant la révolte des populations afro-américaines en propageant l’héroïne dans leurs quartiersxxxv. La même stratégie a été mise en œuvre en Afghanistan pour financer la résistance contre l’invasion soviétiquexxxvi.
Le nom même des États-Unis d’Amérique sous-entend d’emblée, d’un point de vue idéologique, une mainmise sur le continent. On pourrait tout autant les appeler les États-Unis du monde. En parlant d’eux, Mao Tse Toung disait : « L’impérialisme est un tigre de papier »xxxvii. Aussi, Zhou Enlai, son ministre de l’intérieur, lorsqu’on lui a demandé, dans les années 1970, ce qu’il pensait des répercussions de la Révolution française, a répondu : « Il est un peu trop tôt pour le dire »xxxviii. Ainsi, tout porte à croire que « le tigre de papier » en question finira par pourrir ou par brûler, et que son allié du nord sera contraint de manger les restes de quelqu’un d’autre, ou mieux, de se métamorphoser radicalement. Enfin, pour le Honduras, l’avenir nous le dira.
CRÉDIT PHOTO : Alexandre Dubé-Belzile
i Clifford Krauss, Inside Central America: Its People, Politics, and History, Summit Books, New York, 1991.
ii Costa-Gavras, L’État de siège, 1973.
iii Costa-Gavras, Z, 1969.
iv Jean Baudrillard, Simulacres et simulation, Galilée, Paris, 1985.
v « Honduras requiere apoyo internacional ante dengue », La Tribuna, 16 juin 2019, p.5.
vi El horrible caso de las pastillas de harina, El Heraldo, 16 juin 2019, p.24-25
vii Sandra Cuffe, « Honduras protest rackdown: Five things to know », Al Jazeera, 22 juin 2019, récupéré sur : https://www.aljazeera.com/news/2019/06/honduras-protest-crackdown-190621221439388.html (consulté le 24 juin 2019)
viii « 21st Century Socialism Comes to the Honduran Banana Republic», Council on Hemispheric Affairs, 25 mai 2009. Récupéré sur : http://www.coha.org/21st-century-socialism-comes-to-the-banana-republic/ (consulté le 24 juin 2019)
ix Tyler A. Shipley. Ottawa and Empire: Canada and the military Coup in Honduras, Between the Lines, Toronto, 2017
x Ibid.
xi George I. García et Carlos Guillermo Aguilar Sánchez, « Psychoanalysis and politics: the theory of ideology in Slavoj Žižek». International Journal of Zizek Studies, volume 2, numéro 3, 2008.
xii Pablo Ordaz, « Micheletti ordena el cierre de los medios de comunicación afines a Zelaya », El país, 28 septembre 2009. Récupéré sur : https://elpais.com/internacional/2009/09/28/actualidad/1254088802_850215.html (consulté le 24 juin 2019)
xiii Op. cit., note 8.
xiv « Conteo final del TSE da triunfo a JOH por 52,602 votos », La Prensa, 4 décembre 2017. Récupéré sur : https://www.laprensa.hn/honduras/1132076-410/tse-conteo_votos-resultado-elecciones-honduras-actas-candidato_ganador-conteo_final- (consulté le 24 juin 2019)
xv Tyler A. Shipley, « Canada and Honduras: Election Fraud Is Only the Latest Outrage in an Eight Year Nightmare», Global Research, 12 décembre 2017. Récupéré sur : https://www.globalresearch.ca/canada-and-honduras-election-fraud-is-only-the-latest-outrage-in-an-eight-year-nightmare/5622515 (consulté le 24 juin 2019)
xvi « Zelaya Ends Self-Exile and Returns to Honduras », Honduras Weekly, 29 mai 2011. Récupéré sur : https://web.archive.org/web/20110601165325/http://www.hondurasweekly.com/national/3758-zelaya-ends-self-exile-and-returns-to-honduras (consulté le 24 juin 2019)
xvii Sílvia Alvarez, « El Partido Libre es el nuevo instrumento de lucha de la resistencia hondureña », 31 octobre 2011. Récupéré sur : http://www.albatv.org/el-partido-libre-es-el-nuevo.html (consulté le 24 juin 2019)
xviii Ibid.
xix « ’Mel’ Zelaya insiste en legalidad de los comandos de Libre », El Heraldo, 3 janvier 2019. Récupéré sur : https://www.elheraldo.hn/pais/1247091-466/mel-zelaya-insiste-en-legalidad-de-los-comandos-de-libre (consulté le 24 janvier 2019)
xx « “Pepe” Lobo lanza movimiento Todos por el cambio », El Heraldo, 16 juin 2019, p.9
« Expresidente “Pepe” Lobo oficializa el movimiento “tod@s por el cambio” », La Tribuna, 16 juin 2019.
xxi Adam Smith, Wealth of the Nations, W. Strahan and T. Cadell, London, 1776.
xxii « Reunión de emergencia para buscar el rescate de Hondutel », La Tribuna, 16 juin 2019. Récupéré sur : https://www.latribuna.hn/2019/06/16/reunion-de-emergencia-para-buscar-el-rescate-de-hondutel/ (consulté le 24 juin 2019)
xxiii « 2,600 hondureños piden asilo en España », La prensa, 17 juin 2019, p.22
xxiv John Holman, « Migrant Caravan: Hundreds using secret convoys », Al Jazeera, 14 juin 2019. Récupéré sur : https://www.aljazeera.com/news/2019/06/migrant-caravan-hundreds-secret-convoys-190614124840127.html (consulté le 24 juin 2019)
xxv Francis Fukuyama, The End of History and the Last Man, Free Press, New York, 1992. Note : Fukuyama est, en quelque sorte, le penseur par excellence du néolibéralisme, Il a parlé de la chute de l’Union soviétique comme la fin de l’histoire, c’est-à-dire le moment où il fallait se rendre à l’évidence que la démocratie libérale était le meilleur système.
xxvi « La plataforma se maintienne en las calles previo a instalar su diálogo », El Heraldo, 15 juin 2019, p.8
xxvii « Plataforma sigue en movilización », La Tribuna, 17 juin 2019, p.12
xxviii « Papá de joven acusado de quemar Embajada de EE UU: « No le hemos enseñado valores inapropiados » », El Heraldo, 1er juin 2019 Récupéré sur : https://www.elheraldo.hn/pais/1289548-466/pap%C3%A1-de-joven-acusado-de-quemar-embajada-de-ee-uu-no-le (consulté le 24 juin 2019)
« Embajada de Estados Unidos en Honduras cancela citas para visas del 17 al 21 de junio »,
El Heraldo, 15 juin 2019. Récupéré sur : https://www.elheraldo.hn/pais/1293591-466/embajada-de-estados-unidos-en-honduras-cancela-citas-para-visas-del-17
xxix Peter Asmann, « EE.UU. alega que hermano de presidente de Honduras es narcotraficante », InSight Crime, 26 novembre 2018. Récupéré sur : https://es.insightcrime.org/noticias/analisis/eeuu-alega-hermano-presidente-honduras-narco/ (consulté le 24 juin 2019)
xxx Eytan Gilboa, « The Panama Invasion Revisited: Lessons for the Use of Force in the Post Cold War Era», Political Science Quarterly, volum 110, numéro 4, p. 539. Récupéré sur : http://the-puzzle-palace.com/files/gilboa.htm (consulté le 24 juin 2019)
xxxi David Martin, « Karzai Brother: Drug Lord, CIA Darling? », CBS News, 28 octobre 2009. Récupéré sur : https://www.cbsnews.com/news/karzai-brother-drug-lord-cia-darling/ (consulté le 24 juin 2019)
xxxii Peter Dale Scott, American War Machine: Deep Politics, the CIA Global Drug onnection, and the Road to Afghanistan, Rowman & Littlefield Publishers, Laham, Maryland, 2014.
xxxiii Gary Webb, Dark Alliance : The CIA, the Contras, and the Crack Cocaine Explosion, Seven Stories Press, New York, 1998.
xxxiv Geoff Simons, Colombia : A Brutal History, London, Saqi, 2004.
xxxv Larry Collins, « The CIA Drug Connection Is as Old as the Agency », New York Times, 3 décembre 1993. Récupéré sur : https://www.nytimes.com/1993/12/03/opinion/IHT-the-cia-drug-connectionis-as-old-as-the-agency.html (consulté le 24 juin 2019)
xxxvi Ikramul Haq, « Pak-Afghan Drug Trade in Historical Perspective », Asian Survey, volume 36, numéro 10, octobre 1996, pp. 945-963.
xxxvii « L’impérialisme américain est un tigre de papier », Perspective Monde, s.d.. Récupéré sur : http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire=1445 (consulté le 24 juin 2019)
xxxviii Thomas Guimbault, « C’est un peu moins tôt pour le dire », Le Monde, 14 février 2011. Récupéré sur : https://www.lemonde.fr/idees/chronique/2011/02/15/c-est-un-peu-moins-tot-pour-le-dire_1479640_3232.html (consulté le 24 juin 2019)
par Simon Paré-Poupart | Juin 19, 2019 | Entrevues, Environnement
À l’aube d’une nécessaire transition écologique, le journaliste français Guillaume Pitron a publié La guerre des métaux rares, La face cachée de la transition énergétique et numérique (1). Le livre est le fruit d’une enquête de plusieurs années sur l’exploitation des métaux nécessaires à la transition écologique, transition qui s’appuie d’abord sur l’accroissement des green tech (les technologies vertes). Celles-ci sont les éoliennes, les panneaux solaires, ainsi que les véhicules électriques. Ces technologies sont « pilotées par des technologies numériques ». L’une et l’autre de ces transitions, l’une énergétique et l’autre numérique, dépendent des métaux rares, et le couplage des deux forme la transition écologique que critique M. Pitron dans son ouvrage. Cette transition, critique-t-il, donne l’impression que « ces métaux rares [dont sont truffées les technologies vertes et les technologies numériques mentionnées ci-haut] produisent une énergie décarbonée ». Ce n’est pas ce qui est ressorti de son enquête. Pour cette raison, l’auteur se demande s’il est vraiment possible de faire actuellement cette transition de sorte qu’elle soit écologique. « Il faut d’abord nous entendre sur la transition en question », nous explique M. Pitron. « Il faut sortir des énergies fossiles, ça, c’est clair, mais c’est sur la suite qu’il est moins évident de s’entendre ». Nous lui proposons une entrevue sur ce qu’il pense de la situation depuis la parution de son livre en début d’année 2018.
En parallèle, un chercheur bien d’ici, expert en énergie et en ressources naturelles, signataire du Pacte pour la Transition, Normand Mousseau, se questionne plutôt sur les raisons qui bloquent l’arrivée de cette transition, un sujet traité notamment dans son livre Gagner la guerre du climat. Douze mythes à déboulonner (2). Nous l’interrogeons sur ce qu’il pense de l’essai de M. Pitron ainsi que des réponses que l’auteur nous donne. En fin d’entrevue, l’un et l’autre s’interrogent mutuellement afin de mettre à bas leurs incompréhensions et désaccords.
Simon Paré-Poupart : M. Pitron, vous dites que ni la COP 21 ni la COP 24 n’ont abordé la question de l’exploitation des ressources minières. Et pourtant, votre livre illustre bien que la transition écologique dépend de ces ressources naturelles : on ne peut faire de transition écologique sans minéraux. Et vous ajoutez que les technologies vertes, elles aussi nécessaires à cette transition, engendrent une accélération de la consommation de ces ressources, dont les fameuses terres rares dont elles dépendent. L’extraction minière étant une activité très polluante, n’y a-t-il pas là un problème?
Guillaume Pitron : En effet, le problème est bien là. Les technologies vertes ne seront jamais vertes. Jamais complètement propres. C’est du greenwashing (3).
La raison de ce mutisme : tant qu’on a des pays pauvres pour mettre la poussière sous le tapis, on laissera le sujet de côté le plus longtemps possible. Je crois que la plupart de nos dirigeant[∙e∙]s ignorent même complètement cette dynamique; c’est en effet ce qu’en a démontré l’absence de mention des métaux rares dans les dernières COP. Dans un monde où nous avons fermé nos propres mines, nous avons perdu une certaine connaissance des matières premières, des ressources. Par exemple, Olivier Vidal, chercheur au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), illustre dans le cadre d’une recherche sur les métaux nécessaires pour soutenir nos modes de vie high-tech [technologies des transitions énergétiques et numériques] qu’il va falloir extraire du sous-sol des quantités considérables de métaux de base pour tenir la cadence de la lutte contre les changements climatiques. Pour l’instant, M. Vidal n’est reçu que par des groupes composés d’étudiant[·e·]s lors de ses conférences alors que son livre devrait intéresser les chef[·fe·]s d’État du monde entier.
SPP : Nous avons fermé nos mines chez nous; la pollution est donc ailleurs, laissez-vous entendre? L’extraction des ressources se passant loin de chez nous, cela ne nous concerne-t-il donc plus?
GP: En effet, c’est l’impression que ça donne. Une inculture du consommateur [et de la consommatrice] s’est alors créée; c’est-à-dire, une distanciation progressive entre la ressource (son exploitation technique, le lieu où elle se trouve) et le produit. Nous avons perdu en savoir d’achat. Au diable le métal! C’est que la chaîne d’approvisionnement s’est complexifiée tout en se mondialisant.
SPP : Voulez-vous dire que nous sommes rendu·e·s dans une économie mondialisée?
GP: En effet! Alors comment voulez-vous avoir cette connaissance, celle du lien entre la ressource et le produit? Le capitalisme dans lequel nous sommes est tributaire de cette dynamique. C’est surprenant, mais nous sommes dans l’économie de la connaissance (avec les téléphones portables, les tablettes); paradoxalement, nous avons perdu la connaissance des ressources qui sont indispensables aux technologies des connaissances.
Normand Mousseau : Les enjeux ne sont pas là, en effet. Par exemple, François Legault n’a pas été à la COP 24, et cela importe peu. Ce qu’on attend d’un gouvernement, c’est qu’il fixe des cibles de réduction claires et qu’il s’organise pour qu’on se dirige vers celles-ci. De plus, on s’attend de ce même gouvernement qu’il informe les citoyen[·ne·]s sur les moyens d’atteindre ces objectifs. C’est sur cela que devrait se concentrer M. Legault.
Pour ce qui est des métaux nécessaires à la transition écologique, oui, nous utilisons beaucoup de métaux avec les nouvelles technologies. Il faut réduire la consommation des ressources aux forts impacts environnementaux. Nous devons donc diminuer nos besoins les nécessitant, non pas à cause de la raréfaction des métaux, mais plutôt pour contrer les changements climatiques en découvrant des solutions de rechange, telles que les batteries au sodium, ou avec du phosphate de fer afin d’éviter le lithium; bref, se transporter d’un métal à fort impact environnemental vers un autre.
SPP : La transition écologique semble s’appuyer fortement sur le développement et la démocratisation de l’auto électrique. Pensons notamment au Plan d’action (en électrification des transports 2015-2020 du gouvernement du Québec. Avoir une auto électrique semble être « LA » solution. À la lecture de votre livre, on comprend que vous n’êtes pas d’accord avec ça, non?
GP : Le discours ambiant, c’est d’opposer l’auto thermique à l’auto électrique, se débarrasser du thermique sale pour de l’électrique vertueux et propre. Mais c’est la Chine qui internalisera les coûts de la production de nos autos électriques. J’y vois une forme de schizophrénie entre l’entrepreneur [et l’entrepreneuse] qui connaît ce problème et les investisseurs [et investisseuses] qui veulent ce développement pour continuer à vendre des autos.
Il faut changer notre mode de consommation. Se questionner. Comment consomme-t-on? Mieux vaut conserver ma vieille auto. Sinon, comment faire de l’autopartage, du covoiturage? L’utilisation de la voiture individuelle doit être contestée par le développement d’autres modes de transport. C’est comme ça que la question devrait être posée.
NM : En partie, c’est vrai que l’auto électrique, c’est très polluant, car l’industrie minière est très polluante. Sur l’échelle du cycle de vie, on ne recycle pas le lithium tiré de ces batteries. Puisqu’on n’a pas assez de volume pour l’instant, on ne le recycle pas. Pourtant, il faut absolument diminuer son impact environnemental. Il faut revoir ça. Il faut rechercher des solutions à plus faible impact.
SPP : Donc, faut-il se tourner vers une consommation plus responsable, vers plus de recyclage? Est-ce que les niveaux de production de la Chine, un des principaux producteurs de terres rares, laissent de la place au développement de l’industrie du recyclage?
GP : Pour le recyclage, les matières premières sont trop peu chères. Il y a encore beaucoup de ressources primaires facilement accessibles. La Chine maintient le prix des métaux rares bas, à la baisse, pour nous noyer de métaux pas chers. Elle veut que l’Occident soit accroc à ses matières premières. Les cours sont donc extrêmement volatiles (4).
Comment voulez-vous avoir une stratégie de recyclage sur le long terme, dans ce cas? Impossible aujourd’hui. Mais possible demain. Le prix augmentera, car les métaux se raréfient de plus en plus au rythme de consommation actuel. Les gisements de classe mondiale s’amenuisent et il en coûte plus cher d’exploiter les nouveaux gisements. Aussi, les normes environnementales augmentent. La ressource va devenir de plus en plus chère. La matière secondaire deviendra plus compétitive.
Il faut retourner à une certaine « souveraineté des ressources », c’est-à-dire une reprise de contrôle de ce qui est sur notre sol. Localement, développer une expertise dans le recyclage, plutôt que de se débarrasser de ces ressources. On s’empêche de développer cette matière secondaire. La Chine entend devenir l’État qui produira le plus de green tech. Elle veut siphonner les emplois verts au détriment de l’Europe, du Japon et des États-Unis.
SPP : Et que pensez-vous de ceux qui disent qu’il faut revoir notre façon de vivre?
GP: Il faut une forme de décroissance. Par exemple, il y a tout intérêt à ce qu’il y ait une décroissance de notre consommation de matières premières. Un découplage entre croissance du PIB et croissance des ressources doit s’opérer (NdA : Plus l’on consomme de high tech, plus il y a de pression sur les ressources pour approvisionner cette consommation). C’est ça qu’il faut viser. De plus, il faut que le secteur du recyclage croisse, et il faut se diriger vers l’économie servicielle, l’économie de la fonctionnalité (5). Tout ça comporte sa part de décroissance. Il faut aussi une part de sobriété (énergétique, de consommation). La logique du low cost est aux antipodes de tout ça. Ne faut-il pas dépenser plus pour nos produits?
NM : La Chine a une approche qui vise le contrôle des ressources et leur exploitation plutôt que le recyclage. Ça coûte moins cher, en effet. Mais, il y a d’autres possibilités. Il n’y a rien qui nous empêche de mettre en place des taxes, des mesures qui vont favoriser le recyclage. Il faut comprendre que lorsque la Chine a ouvert ses portes, les pays occidentaux étaient heureux d’en profiter. Actuellement, on veut profiter du bas prix des métaux. À la fin, il faut faire payer les vrais prix.
En ce sens, nous avons une responsabilité. Le Canada est un paradis minier. Les minières canadiennes peuvent faire ce qu’elles veulent à l’étranger.
Aussi, il faut réduire la demande mondiale de voitures. Sans cette réduction, on ne remet pas en question notre mode de vie, donc tout demeure parfait. Or, on doit le changer, absolument.
Mais je n’aime pas la présentation que fait M. Pitron du sujet : qu’il y ait un risque de crise des métaux rares. Il n’y a pas de vraie crise. Il faut faire une analyse fine de toutes les possibilités. Il n’y a pas en général qu’une seule façon pour arriver au changement lorsqu’on maîtrise l’expertise des métaux.
Les auteurs se questionnent
Question de Guillaume Pitron : M. Mousseau, dans un monde à 10 milliards d’habitant[·e·]s, où chacun[·e] a le désir de partager notre mode de vie, croyez-vous qu’on va y arriver, avec votre expérience? Va-t-on parvenir à cette transition, ou est-ce que cette transition sera transitoire? Et qu’avant d’y arriver, tout ne sera-t-il pas détruit?
Réponse de Normand Mousseau : C’est sûr qu’il faut trouver un autre chemin. Il faut réduire notre impact sur les ressources et sur la planète. Revoir notre mode de vie, mais pas nécessairement notre qualité de vie. S’orienter vers les services en santé et en éducation tout en travaillant à l’accès au logement. Mais la solution, on ne la connaît pas.
GP : Je ne pense pas qu’il y aura des pénuries de ressources. Mais pensez-vous qu’avec l’accroissement du nombre d’automobiles électriques, il y aura des risques sur le lithium, le cobalt?
NM : Si ça fait monter les prix, ça va forcer les gens à trouver d’autres options. Les comportements se modifieront alors.
Question de Normand Mousseau : Vous passez souvent de « terres rares » à « métaux rares », dont les définitions sont assez différentes. Comment percevez-vous les similarités et les différences entre ces termes?
Réponse de Guillaume Pitron : Nous sommes d’accord et ces différences sont largement exposées dans mon livre. Les terres rares sont une sous-catégorie de métaux rares, mais tous les métaux rares ne sont pas des terres rares! Et d’ailleurs, sont-ils si rares que ça (un débat vieux comme le monde… ou presque!)?
NM : M. Pitron, en quoi la problématique que vous soulevez sur les minéraux est-elle différente de celle des autres secteurs économiques?
GP : Les problématiques sont très similaires, et c’est cela le sel de cette enquête : tous les enjeux associés au pétrole et au charbon (pollution, compétition technologique et économique, tensions géopolitiques) se retrouvent avec ces ressources… Cependant que l’on nous promettait un monde plus vert, plus sobre, plus apaisé (cf. les images de la signature de la COP21, on dirait la signature d’un traité de paix!). Or il n’en est rien. Nous ne réglons pas le problème, nous le déplaçons.
CRÉDIT PHOTO : Vera Kratochvil, publicdomainpictures.net
1. Guillaume Pitron, 2018, La guerre des métaux rares, La face cachée de la transition énergétique et numérique, Éditions Les Liens qui Libèrent, France.
2. Normand Mousseau, 2017, Gagner la guerre du climat. Douze mythes à déboulonner, Boréal, Québec.
3. Bruce Watson, 20 août 2016, « The troubling evolution of corporate greenwashing », The Guardian, Londres.
https://www.theguardian.com/sustainable-business/2016/aug/20/greenwashing-environmentalism-lies-companies
4. Chloé Hecketsweiler et Thomas Chemin, « Le CAC 40 accro aux « terres rares » », l’express, l’expansion, France.
https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/le-cac-40-accro-aux-terres-rares_1390452.html
5. Patrice Vuidel, Brigitte Pasquelin, 2017, Vers une économie de la fonctionnalité à haute valeur environnementale et sociale en 2050. Les dynamiques servicielle et territoriale au cœur du nouveau, Ademe, France.
par Rédaction | Juin 11, 2019 | International
Par Priscyll Anctil Avoine
Entrevue avec Sandra Ramírez
Cet article a été publié dans la dernière édition de nos partenaires, la Revue À bâbord.
Notre rendez-vous était fixé au quartier général de la FARC (Force alternative révolutionnaire commune), le nouveau parti politique créé par un accord de paix historique signé en 2016 entre le gouvernement colombien et la plus ancienne guérilla d’Amérique latine, les Forces armées révolutionnaires de Colombie – Armée du peuple (FARC EP).
Guérillera durant 34 ans et, pendant 24 ans, compagne de vie et de lutte de Manuel Marulanda Vélez, commandant en chef des FARC et l’un de ses fondateurs, Sandra Ramírez est actuellement sénatrice de la Colombie pour le nouveau parti politique des FARC jusqu’en 2022. Au cœur de son combat se trouve la place des femmes dans ce parti, mais aussi la lutte pour la distribution de la terre et pour la mise en œuvre de l’accord de paix signé à La Havane, à Cuba, il y a trois ans. Dans un va-et-vient entre la nostalgie de la montagne et les difficultés politiques qui surviennent quand on troque les armes pour le dialogue, Sandra Ramírez revient sur le chemin sinueux de l’engagement des guérilleras dans la politique de gauche en Colombie.
Condition féminine en temps de guerre
Issue d’une famille de 18 enfants dans le département de Santander, dans le nord-est de la Colombie1, Sandra Ramírez – Griselda Lobo Silva de son nom d’enfance – est entrée dans la guérilla des FARC-EP en 1982. Cette guérilla marxiste-léniniste s’est formée dans le sillon de plusieurs autres groupes insurgés de gauche en Amérique latine et s’est consolidée à Marquetalia, dans le département de Tolima, en 1964. Fondées par 46 hommes et deux femmes, les FARC-EP sont officiellement devenues une « armée du peuple » en 19822, favorisant l’entrée de plus en plus de femmes dans leurs rangs.
Ramírez joint alors les rangs, profitant de l’ouverture du groupe armé envers les femmes tandis que le pays traverse une crise politique importante. Selon elle, c’est à cette époque que les femmes ont pu assumer des responsabilités de plus en plus importantes au sein de l’organisation, notamment reliées à certaines spécialités essentielles à la tenue d’une armée, en tant qu’infirmières, docteures, instructrices, distributrices des vivres ou responsables des explosifs.
Elle explique que les femmes ont gagné de plus en plus de place dans la guérilla, à force de briser les stéréotypes qui les présentaient comme plus faibles physiquement. Elle reconnaît devoir beaucoup aux femmes camarades l’ayant précédée : c’est grâce à leur lutte qu’elles ont pu commencer à prendre les armes, ce qui fut selon elle un tournant significatif dans la guérilla.
Mais la sénatrice tempère : si la guérilla était un espace différent de la zone rurale de son enfance, il n’était pas exempt de machisme pour autant. De fait, si les femmes ont su prendre le pouvoir dans plusieurs domaines, en plus de participer activement au combat et atteindre une certaine forme d’égalité fonctionnelle, très peu d’entre elles ont eu accès au commandement : « Nous n’avons pas réussi à atteindre la haute direction. Plusieurs d’entre nous étions dans les cadres moyens, mais pas à l’échelon supérieur ; la seule qui a réussi à gravir cette étape, c’est Erika. » Erika Montero est effectivement la seule femme qui a fait partie de l’état-major central des FARC-EP, la plus haute instance de décision du groupe armé.
Prendre part à la guérilla signifie aussi faire l’expérience de plusieurs transformations personnelles et émotionnelles : l’entraînement physique, les premières expériences sexuelles et affectives dans le groupe, la conscientisation politique, les changements de valeurs individuelles vers des conceptions collectives du corps, de la lutte et de l’amitié. Ainsi, selon la sénatrice, une série de décisions prises en groupe, lors de débats, a finalement abouti à une résolution invoquant le caractère obligatoire de la contraception dans le groupe armé : « Nous n’avions pas le temps pour la lutte pour nos droits, parce que nous étions plongées dans une guerre. Mais on se préoccupait de notre condition, on voulait être prise en compte, c’était constant. Par exemple, quand je suis entrée, il n’y avait pas de serviettes hygiéniques, parce que la guerre et la guérilla, c’était une affaire d’hommes. […] Vous êtes une femme, vous êtes une guérillera ou vous êtes maman : on ne pouvait pas être les deux. Alors nous avons commencé à demander la contraception. »
Dans cette perspective, la maternité se dessinait comme une rupture de la militance puisque les combattant·e·s arrêtaient de mettre le collectif, l’objectif commun, au centre de leur priorité. Selon Ramírez, « les enfants attachent, amarrent. C’était un sacrifice trop grand de voir arriver nos compagnes tristes au campement parce qu’elles venaient de laisser leurs enfants. Ce fut une des raisons qui nous a poussé·e·s vers la planification des naissances. » Elle explique que la guérilla, c’est « armer notre tête, c’est se conscientiser, comprendre que l’arme est la défense de ma vie, mais aussi ce par quoi je me suis conscientisée, pour ce collectif autour de moi ».
Dans son récit, elle parle d’elle en tant que femme. Elle relate avec nostalgie des moments passés aux côtés du camarade Marulanda : lorsque je lui demande quel est le plus beau moment de sa vie, elle détourne le regard pour la seule fois de l’entretien, comme pour mieux se remémorer. « Le plus beau moment, ce fut quand j’ai connu le camarade Marulanda, c’est un moment que je n’oublierai jamais, ce moment, et tout ce que j’ai partagé avec lui. » Durant ses années de combat, Ramírez a vécu le décès de Marulanda ; elle affirme cependant, dans un autre entretien à la revue Semana, qu’après cet événement, « sa vie a continué comme une combattante de plus, accomplissant les tâches. Dans la guérilla, on ne porte pas le deuil, on ne s’habille pas en noir3. »
La sénatrice reconnaît qu’elle a vécu des épreuves très difficiles, qu’elle a confronté la mort. Cependant, ce qu’elle retient et réaffirme très fort durant l’entretien, ce sont ses apprentissages, ou plutôt ce désir profond de ne pas laisser les politiques du gouvernement actuel annihiler l’identité que les guérilleros et guérilleras ont construite au fil de leur expérience militante. Pour Ramírez, l’histoire de la guérilla n’est pas seulement un récit de guerre, mais aussi « d’amour collectif ».
Après l’accord de paix, le ressac
Le fait que Ramírez ait pu faire son entrée en politique comme sénatrice est le résultat de plusieurs années de négociations entre le gouvernement colombien et les FARC-EP, de 2011 à 2016. Bien que divers groupes armés insurgés et paramilitaires demeurent actifs en Colombie, ces négociations historiques, soutenues par la communauté internationale, ont mis fin à un conflit armé de plus de 60 ans entre les deux parties. Aujourd’hui pourtant, l’accord de paix vacille et tarde à garantir la mise en place des commissions de vérité et de justice restauratrice garanties par l’accord.
L’élection du gouvernement de droite d’Iván Duque en août 2018 a eu de fortes conséquences sur la mise en œuvre de l’accord de paix. Concrètement, les processus reliés à la Juridiction spéciale pour la paix – la justice restauratrice censée être mise en place suivant l’accord signé en 2016 pour juger tous les acteurs et actrices du conflit – ont été ralentis ou complètement bloqués. De plus, le processus de réinsertion des femmes et des hommes qui ont combattu au sein des FARC-EP laisse entrevoir un bilan mitigé, voire boiteux : pour la sénatrice, « la réinsertion individuelle que veut nous imposer le gouvernement, c’est pour nous désarticuler, pour nous enlever cette identité [guerrillera] ».
Ramírez rappelle qu’un accord de paix ne doit pas dépendre du gouvernement en place. Or, le gouvernement de Duque a complètement délaissé les engagements pris par son prédécesseur, Juan Manuel Santos. Selon elle, plusieurs éléments expliquent le ressac que vit actuellement la Colombie. Premièrement, un des problèmes principaux est le manque de terres pour les ex-guérilleros et ex-guérilleras : l’un des points de négociation les plus importants était la nécessité d’une réforme agraire, qui n’est pourtant toujours pas mise en œuvre. Deuxièmement, et en dépit du soutien international et de l’ONU, le gouvernement ne protège pas les zones de réinsertion4 où les farianas et farianos5 préparent leur retour à la vie civile. En effet, le gouvernement menace constamment de faire disparaître ces espaces malgré l’investissement considérable en temps et en argent qu’ils ont nécessité. « Il faut trouver un moyen d’assurer la persistance des zones de réinsertion, chercher l’appui et la solidarité des Nations unies », affirme la sénatrice. Troisièmement, l’aspect économique est aussi criant, avec plusieurs personnes qui ont dû sortir des territoires réservés aux ex-combattant·e·s pour des questions de survie. Finalement, la sénatrice souligne que la santé, incluant la santé sexuelle et reproductive, est très précaire pour les populations d’ex-combattant·e·s, ainsi que dans tout le pays. Elle affirme même que la situation actuelle est contraire à ce que les combattant·e·s étaient habitué·e·s de vivre lorsqu’ils et elles étaient mobilisé·e·s : « Dans les campements, la santé était prioritaire […] ça été l’un des chocs que nous avons eus avec cette société », confie-t-elle.
En définitive, les femmes et les hommes qui ont déposé les armes vivent de multiples formes d’insécurité : insécurité alimentaire, juridique, physique, politique. Mais surtout, ces insécurités se vivent dans un contexte où être défenseur·e des droits humains en Colombie est de plus en plus dangereux. Plusieurs centaines de personnes ont été assassinées depuis 2016 pour leurs prises de position politiques face à un État qui ne fait que trop peu pour démanteler les groupes paramilitaires.
Le « féminisme insurgé »
Même si l’accord de paix est chancelant, il n’en demeure pas moins qu’il a été un terreau fertile de dialogue et d’échange pour les combattantes des FARC, les farianas comme elles se désignent elles-mêmes. De fait, selon la sociologue Camille Boutron, l’accord de paix représente un précédent historique pour l’inclusion de la perspective de genre en matière de résolution de conflit armé, fournissant un espace « stratégique pour les ex-guerrières des FARC dans le cadre de leur reconversion politique6 ».
Selon Ramírez, la politique de genre n’a pas été une priorité dans la guérilla. De fait, la catégorie d’organisation du social s’est plutôt centrée sur la classe, soit les inégalités économiques, qui sont un des facteurs ayant poussé le soulèvement armé des FARC-EP. Or, la volonté constante d’égalité avec les hommes a poussé les femmes des FARC-EP à revendiquer de plus en plus d’espace. Le tournant s’est opéré lors des dialogues de La Havane, où les farianas ont rencontré des groupes de femmes et des collectifs féministes. C’est aussi durant ces négociations qu’a été constituée la sous-commission sur le genre pour interroger la place de cette catégorie dans la réconciliation post-conflit.
Petit à petit, notamment grâce à l’activisme de certaines farianas comme Victoria Sandino – également sénatrice – le féminisme fariano ou féminisme insurgé (feminismo insurgente) s’est présenté comme une politique en évolution, basée sur les expériences des ex-combattantes et leur travail avec les masses. Selon Ramírez, l’élaboration du féminisme insurgé est en cours à l’intérieur du parti, ce qui permettra de créer des protocoles pour accompagner les femmes des FARC, notamment dans leur réinsertion à la vie civile, mais aussi pour « porter leur politique de genre à la société ». Dans la Thèse de la femme et de genre du parti politique, le féminisme insurgé a un « caractère émancipatoire », basé sur la nécessité de la « redistribution de la richesse » et de la « lutte des classes ». Il s’agit d’un féminisme qui cherche à contribuer aux luttes féministes à partir des expériences vécues durant les 53 années de la lutte dans la guérilla. L’idée est d’articuler les différentes initiatives des farianas, notamment à travers ce qui est encore un projet, l’Asofarianas, une association nationale d’ex-combattantes. Cependant, selon la sénatrice, il ne faut pas oublier que les défis demeurent énormes : « Je ne culpabilise pas les femmes ni même les hommes. Nous venons d’une culture qui ne nous a pas permis davantage. Notre développement culturel nous a vraiment fait croire que notre tâche, c’était la cuisine, le foyer, et nous pensions que nous seules pouvions le faire […] le défi est donc de se proposer un nord, mais pas le nord des hommes, non, non, non. Notre nord comme femmes, comme êtres humains, en défense de notre territoire ».
Pour autant, se donner un horizon n’est pas une tâche facile. Pour Ramírez, le « retour à la vie civile » est une épreuve. La transition vers le politique sans les armes est complexe dans un contexte où le gouvernement pose de sérieux obstacles pour la réinsertion des combattant·e·s. Les problèmes à ce sujet ont aussi créé des obstacles pour les femmes dans les territoires où elles sont confrontées à de nouvelles réalités socioéconomiques qu’elles ne connaissaient pas : « Elles sont en train de se couper de cette belle expérience que nous avions vécue, d’être maîtresses de leurs pensées, de leur nord, de leur territoire, de leur corps, de leurs décisions. Nous sommes un peu revenues en arrière. »
Le féminisme insurgé cherche à contribuer aux luttes féministes à partir des expériences vécues durant les 53 ans de la guérilla.
Ainsi, le « féminisme insurgé » est une proposition pour dépasser cette réassignation à des rôles traditionnels. Pour ce faire, Ramírez affirme que le parti FARC a deux tâches spécifiques envers les femmes. Comme la société que réintègrent les farianas est toujours « la même », patriarcale, il est important de revenir au concept de préparation permanente, et donc d’éducation populaire autant pour les femmes que pour les hommes. De plus, l’une des plus grandes stratégies du parti à cet égard doit se construire autour de l’importance d’articuler les différentes actions des farianas : « Comment s’assurer qu’elles n’oublient pas comment s’organiser, comment diriger, être leader. Il ne faut pas oublier l’expérience vécue dans la guérilla, sinon la potentialiser. »
En somme, pour Sandra Ramírez, la lutte pour la réinsertion des farianas à la société civile doit passer par la concrétisation de l’accord de paix, c’est-à-dire par un processus de réinsertion collectif qui ne ramènera pas les femmes dans une sphère privée où elles occuperaient le même rôle qu’elles avaient avant d’entrer dans la guérilla. En dépit du fait que la politique est toujours plus une affaire d’hommes que de femmes en Colombie, les farianas, dans tout le territoire colombien, s’impliquent dans les conseils de village et dans le parti politique. « Pour moi, de penser que les muchachas que je connais sont aux premières lignes de la lutte politique, c’est très significatif. Quand je pense à cela, je me revitalise, je me remplis d’énergie. »
Le féminisme fariano est le produit des négociations de La Havane, mais surtout de la rencontre entre plusieurs groupes féministes de défense des droits des femmes et de femmes des milieux universitaires. Confronté aux aléas de la mise en œuvre du processus de paix, il est une proposition politique en pleine construction qui tente de s’engager sur les fronts de l’anticapitalisme, de l’antipatriarcat ainsi que de l’antiracisme. C’est un féminisme qui met sur la table des enjeux politiques à la fois des féminismes et de la gauche ; une forme d’engagement à partir de l’expérience des femmes ex-combattantes qui ont décidé d’utiliser la parole comme arme de lutte collective.
CRÉDIT PHOTO : Service de presse de la sénatrice Sandra Ramírez
1. Fernando Millán Cruz, Con ojos de mujer : relatos en medio de la guerra , Bogotá, Penguin Random House, 2019, p. 21.
par Alexandre Dubé-Belzile | Juin 6, 2019 | Feuilletons, Societé
Je suis arrivé en pleine nuit. L’aéroport était désert et les services de sécurité m’ont invité dans leur bureau le temps d’un petit interrogatoire. Ils ont fini par étamper mon passeport après quelques questions banales. En entrant dans le hall d’arrivée, le propriétaire de mon petit hôtel, Hakim, m’attendait, avec, à la main, une feuille de papier avec mon nom mal orthographié. Avec lui, je me suis enfoncé dans une nuit d’encre. Tout juste en sortant du terminal, une enseigne annonçait la frontière iraquienne. La Jordanie est un havre de paix au Moyen-Orient. C’est aussi la base de tous les efforts de « reconstruction » de l’Iraq, comme en témoignent les camions de SNC-Lavalin qui s’y promènent. Le pays abrite également une caverne mentionnée dans le Coran et le mont Nébo, mentionné dans la Bible, duquel Moïse aurait entrevu la terre promise. C’est aussi le lieu de tournage de nombreux films d’Hollywood, dont Indiana Jones et la dernière croisade, pour lequel certaines scènes ont été tournées à Pétra, lorsque le héros pilleur de tombes joué par Harrisson Ford s’apprête à mettre la main sur le Saint-Graal. Jérusalem est à deux heures de route. Je songeais à entreprendre une visite d’un jour à la ville israélienne, mais le visa israélien dans mon passeport ou même l’étampe de sortie du côté de la Jordanie m’aurait empêché de visiter une bonne partie des pays du monde musulman, et ce, parce que le Mossad a la réputation de s’approprier des passeports européens. Qui plus est, des échanges de roquettes auront lieu à Gaza, entre moi et la ville sainte, durant mon voyage, après un raid de l’armée israélienne contre deux leaders du Hamas. On était plutôt enthousiaste en Jordanie : c’est la première fois qu’on rapportait plus de morts du côté israélien que du côté jordanien, disait-on. Le trajet de l’aéroport nécessitait environ 40 minutes. Je discutais avec Hakim de tout et de rien, d’abord du IKEA qui se trouvait tout près de l’autoroute, témoignant de « l’ouverture économique du pays ». Tous ces beaux meubles peuvent garnir les constructions décrépites du centre-ville. On a ensuite parlé de sa famille. Comme une grande majorité de Jordanien⸱ne⸱s, il était d’origine palestinienne. Il avait dû quitter son pays pour ne plus pouvoir y revenir. Une famille juive vivait maintenant chez lui et on lui refusait systématiquement le visa pour visiter sa ville natale. Quoi qu’il en soit, au bout d’un moment, nous arrivions à l’hôtel, situé au pied d’un amphithéâtre romain. Quelques kiosques et gargotes étaient encore ouverts, près de minuit le soir. Hakim m’assurait que la Jordanie était sûre, même en pleine nuit.
Le lendemain, je prenais une marche dans le souq. Des Palestinien⸱ne⸱s, des Iraquien⸱ne⸱s et des Syrien⸱ne⸱s se partageaient divers étals, vendant l’attirail touristique habituel et des cartes postales, en plus de pipes à charbon, de porte-clés avec des petits Ak-47 et des drapeaux de la Palestine, et même des aimants à frigo « Free Syria ». Il y avait aussi des jeux de cartes à l’effigie de Saddam Hussein et de ses ministres, ainsi que des dinars iraquiens avec la gueule du président déchu. Il y a deux principaux camps de réfugié⸱e⸱s syrien⸱ne⸱s en Jordanie, l’un près de Mafraq, l’autre près de Zarqa. Malgré cela, le pays reste paisible. Cette année, la famille royale jordanienne et le roi Abdullah, dont le portrait se trouvait partout en Jordanie, sur la monnaie, à l’aéroport et dans les universités, ont célébré le 13e anniversaire d’un attentat perpétré contre trois hôtels luxueux. À l’occasion, 60 personnes avaient perdu la vie et près de 200 avaient été blessées. Un Égyptien avec qui je me suis lié d’amitié me disait que le mot irhab, l’équivalent en arabe de terrorisme, avait une connotation qui glaçait le sang de ceux qui s’exprimaient en cette langue. « Tout le monde a un ami ou un membre de la famille qui a souffert ou qui est décédé dans un attentat », disait-il. Quoi qu’il en soit, les mesures de sécurité entreprises en Jordanie sont musclées et semblent fonctionner, pour le moment. Abu Musab Al-Zarqawi, ancien du djihad afghan entraîné par la CIA et principal fondateur d’al-Qaida en Iraq, l’organisation qui allait évoluer pour devenir DAECH, est originaire de la Jordanie. Aujourd’hui, le pays mène des efforts importants contre ce mouvement et les services secrets jordaniens collaborent avec les autres services du monde entier.
Les rencontres étranges se succédaient et, lors d’une de ces soirées, alors que j’errais dans le souq de la rue Hashimi, près de la mosquée Al-Husseini, un homme est même venu me voir pour me demander les numéros gagnants de la loterie, croyant que mon apparence un peu poilue me donnait des pouvoirs divinatoires. J’en ai profité pour lui recommander d’être un peu moins crédule face aux hirsutes qui lui faisaient part de leurs révélations. Quoi qu’il en soit, c’est lors d’une autre de mes marches dans le souq que j’ai fait la rencontre de deux ingénieurs d’origine palestinienne. Ces derniers, Abdullah et Marwan, avaient fait leurs études ensemble à Islamabad, au Pakistan, il y a de cela près de 40 ans. Le premier portait une jalabiya grise et un bonnet blanc, avec de grosses lunettes sur le bout du nez et une barbe poivre et sel. L’autre portait l’étoffe bédouine rouge et blanche et arborait une moustache fournie et un veston.
Nous nous sommes mis à marcher ensemble sur la voie achalandée. Ils m’ont invité à manger une sucrerie traditionnelle de la ville de Naplouse, en Palestine, le kounafa, faite avec du fromage, du sirop et une couche de vermicelles frits ou de semoule. Abdoullah m’expliquait, tout en mangeant sa pâtisserie, que les gens du Canada étaient plus proches de l’Islam que les Jordanien·ne·s. « Ils ne mentent pas; votre gouvernement permet qu’on le critique », s’est-il exclamé au moment où nous reprenions la rue.
La conversation se déroulait en arabe. En suivant les hauts et les bas de la discussion, dévalant les ruelles, escaladant les nombreux vallons d’Amman, nous avons fini par aller prendre le thé chez Abdoullah. Pendant que nous sirotions notre breuvage, il argumentait : « La vraie tradition du prophète, c’est la justice sociale. » Il entonne ensuite : « Marx est plus proche de l’Islam que nous! » Il défendait même le philosophe allemand au regard de la phrase : « La religion est l’opium du peuple ». D’abord, à l’époque de Marx, l’opium était utilisé à des fins médicinales et n’avait rien à voir avec ce qu’elle représente aujourd’hui : l’héroïne et le fentanyl. L’opium était utilisé comme médicament et comme analgésique lors des opérations, entre autres. Cela d’une part. Ensuite, à l’époque, les théologiens, musulmans ou chrétiens étaient, selon eux, tous, à peu près, subordonnés aux autorités politiques.
Nous avons ensuite abordé l’assassinat de Kashoggi, qui serait, selon eux, l’arbre qui cache la forêt. Ils affirment que l’État saoudien, en plus d’être responsable d’avoir massacré bon nombre de femmes et d’enfants au Yémen, se débarrasse de tous ceux qui s’opposent au gouvernement dans un désert immense et brûlant dans lequel toute survie est impossible. Nous avons terminé la soirée en discutant de la question autochtone, les « Bédouins du Canada », que nous avons dépossédé de leurs ressources et de leurs territoires. Ils semblaient très bien comprendre cet enjeu, comme s’il y avait un parallèle à faire avec la situation en Palestine.
par Any-Pier Dionne, Rédaction | Mai 30, 2019 | International, Opinions
Par Elizabeth Leier
Il va sans dire que le climat politique actuel des États-Unis alimente les cotes d’écoute. En effet, la chaine MSNBC, une des plus critiques envers le président, a vu son auditoire surpasser celui de Fox News pour la première fois en 18 ansi. De façon générale, les chaines de nouvelles en continu signalent d’importantes augmentations de leur auditoire depuis 2016ii. Même au Québec, la saga Trump est omniprésente. Ce n’est pas surprenant, avec ses politiques véritablement xénophobes notamment l’interdiction pour certain·e·s musulman·e·s d’entrer aux États-Unis ou la séparation forcée des familles à la frontière mexicaine et ses propos incohérents, une certaine attention médiatique portée au président est justifiable.
La présence de Donald Trump à la Maison-Blanche est en effet un phénomène notable. Néanmoins, je crains que ce ridicule personnage, avec son entourage méprisant composé d’allié·e·s aux propos racistes, sexistes et homophobes, comme Mike Pence et Steve Banon, se dresse devant nous comme l’arbre qui cache la forêt. En fait, la réalité apparait encore plus insidieuse, puisque semblerait-il qu’il y ait eu un effort concerté pour maintenir la forêt hors de vue.
Une réponse au phénomène Trump?
Tout a commencé à la suite de l’élection de M. Trump. Abasourdi·e·s, les centaines de commentateurs et commentatrices politiques, qui avaient pourtant prédit une victoire certaine pour Hillary Clinton, cherchent à comprendre et à expliquer sa défaite. Rapidement, le discours devient unanime : une ingérence de la part d’un gouvernement étranger serait survenue. La Russie, que l’on pointe du doigt, semblerait avoir comploté avec l’équipe de Donald Trump pour voler l’élection aux démocrates. Selon les rumeurs, la Russie aurait mobilisé son agence secrète pour disséminer des fausses nouvelles, notamment sur les réseaux sociaux, pour influencer l’électorat. De plus, il y aurait eu un vol concerté, impliquant les services secrets étrangers et la campagne Trump, de documents stratégiques démocratesiii. En effet, les documents publiés par Wikileaks après la primaire démocrate auraient été obtenus, voire sollicités par les proches de Trump pour miner la crédibilité de Mme Clinton. Cette histoire, vous la connaissez. Depuis deux ans, les médias sont obnubilés par le complot russe : certain·e·s, comme la commentatrice américaine de MSNBC Rachel Maddow, ont même lancé des accusations invraisemblables comme « La Russie pourrait vouloir diminuer le chauffage dans vos maisons »iv. D’autres, comme le réputé quotidien d’information britannique The Guardian, pourtant réputé pour sa rigueur, et Paul Manafort, l’ex-directeur de la campagne républicaine de 2016, ont inventé des scénarios sans preuves impliquant le fondateur de Wikileaks, Julian Assange, qui était pourtant sous haute surveillance en tant que réfugié à l’ambassade de l’Équateur à Londresv. Selon leurs publications, les deux hommes se seraient rencontrés à plusieurs reprises pour collaborer. Des journalistes, comme Glen Greenwald, ont pour leur part étudié le dossier et ont rapidement conclu que ces allégations étaient fortement improbables.
Force est de constater que la théorie du complot russe a été adoptée et encouragée par les journalistes qui avaient pourtant le devoir d’exposer les faits tels qu’ils étaient alors connus. Or, le dépôt récent du fameux rapport Mueller, document rédigé à la suite de l’investigation du FBI, nous oblige à réexaminer cette version des faits. Si, à ce stade, on m’accuse d’être partisane de Trump, je réitère que ce personnage me répugne et que je trouve ses politiques aberrantes. Si M. Trump n’est pas inculpé par le rapport Mueller, cela ne signifie pas qu’il est sans reproches, mais peut-être n’est-il pas une marionnette russe.
Le complot qui cache le contexte
Le problème avec le « Russiagatevi » et les médias, c’est que ces derniers ont cherché à invalider le contexte qui a mené Trump au pouvoir. En affirmant que la victoire de Trump est le résultat d’une manipulation artificielle, on perd de vue les phénomènes sociaux plus larges qui ont poussé les gens à voter pour lui. En effet, n’est-il pas remarquable que de nombreuses personnes qui avaient voté pour Obama en 2008 aient décidé de voter pour Trump en 2016? Celles-ci avaient alors été séduites par la volonté de changement que représentait la présidence de Barack Obama. Or, force est de constater que ce changement n’était que superficiel : l’écart entre les riches et les pauvres aux États-Unis n’a fait qu’augmentervii et une grande partie de la population voit la mondialisation néolibérale comme une réelle menace, avec la délocalisation d’emplois et la fermeture d’usines. Ainsi, lorsqu’un candidat « anti-establishment » propose des politiques protectionnistes et nationalistes, plusieurs y voient une solution à leurs problèmes économiques. Évidemment, chez Trump, ces politiques se marient aux tendances xénophobes, incarnées notamment par sa résistance à l’immigration.
Ce phénomène n’est malheureusement pas unique aux États-Unis. On observe une cohérence alarmante avec la montée incontestée des mouvements identitaires et d’extrême droite en Europe et ailleurs. Les partis d’extrême droite en Italie, en Slovénie, en Autriche et en Pologne ont tous fait d’importants gains lors des dernières élections. Ici, au Québec, le discours identitaire se fait de plus en plus explicite, particulièrement avec le débat sur le projet de loi 21 du gouvernement de François Legault.
Plus encore, les attentats à la mosquée de Québec et ceux de Christchurch, les marches néonazies à Charlottesville et à Washington D. C., tout cela illustre un contexte social beaucoup plus complexe et menaçant qu’un faux complot orchestré par Donald Trump Jr et Vladimir Putin. La question se pose donc : comment expliquer la montée de l’intolérance et le marasme politique qui ont poussé les Américain·e·s à élire l’ex-présentateur de The Celebrity Apprentice comme dirigeant d’une superpuissance? Je n’ai que quelques éléments de réponses possibles à cette difficile question. Il reste que c’est cette réflexion qui devrait demeurer au centre des enquêtes et des débats médiatiques et non les affaires sordides de Stormy Daniels, l’actrice de films pornographiques avec qui Trump aurait eu une relation extraconjugale, ou encore moins les théories de conspiration électorale sans fondement qui ont transformé les journalistes en animateurs et animatrices de télé-réalité.
La faute est donc d’autant plus insidieuse qu’elle participe à maintenir et consolider le statut quo. Présenter Trump comme le résultat d’un complot russe ou encore insister sur ses tweets et ses commentaires provocateurs permet de détourner l’attention des réelles catastrophes politiques, économiques et écologiques dans lesquelles nous nous trouvons actuellement.
Ces journalistes savaient-ils et savent-elles que le « Russiagate » était une fabrication ou au mieux une rumeur sans preuves? Je l’ignore. Ce qui est certain, c’est que les médias ont récolté les fruits de l’augmentation des cotes d’écoute et du lectorat. Que ce soit par erreur ou par négligence, trop de gens viennent de passer deux ans à se faire répéter que l’ascendance de Trump est une aberration, c’est-à-dire un « bug » ponctuel dans un système sociopolitique et économique qui fonctionne habituellement plutôt bien. La vérité nous fait constater que la réalité est tout autre. La précarité économique des sociétés postindustrielles et l’absence perçue d’agentivité politique, c’est-à-dire du pouvoir individuel et collectif de la majorité quant aux décisions politiques, ont des conséquences désastreuses. Celles-ci vont de l’élection de M. Trump aux folies meurtrières de xénophobes en passant par les commentaires racistes entendus sur les ondes des radios-poubelles québécoises.
La crise actuelle du capitalisme, caractérisée par la perte d’emploi, la précarité, la désolidarisation du milieu de travail, etc. pousse les gens à chercher des solutions radicales. Désintéressée par le système qui ne fait que reproduire les mêmes problématiques, la population est séduite par les discours populistes et nationalistes particulièrement en l’absence d’un discours de gauche alternatif.
À quoi pourrait ressembler ce discours? L’économiste et ancien ministre grec de la finance Yanis Varoufakisviii soutient qu’il nous faut impérativement instaurer des mécanismes de redistribution des richesses et limiter l’expansion sans fin d’un système qui nous menace, d’un côté par la crise climatique et de l’autre, par la montée du « nationalisme toxique ». Il en demeure que, plus on ignore ces enjeux au profit de rumeurs, de complots et d’anecdotes sensationnalistes, plus on perpétue les violences d’un système qui menace l’avenir de l’humanité.
CRÉDIT PHOTO: Jørgen Håland, Unsplash
i Eli Okun, 27 décembre 2018, « MSNBC ratings top Fox News for first time in 18 years », Politico.
https://www.politico.com/story/2018/12/27/msnbc-fox-cable-ratings-number-one-1075872
ii Brad Adgate, 18 avril 2018, « The Ratings Bump Of Donald Trump », Forbes. https://www.forbes.com/sites/bradadgate/2018/04/18/the-ratings-bump-of-donald-trump/#20ba67597ec1
iii Martin Matishak, 18 Juillet 2018, « What we know about Russia’s election hacking », Politico. https://www.politico.com/story/2018/07/18/russia-election-hacking-trump-putin-698087
iv RT, 1er février 2019, « Russia could ‘flip the off switch’ on US electricity at any time, warns Maddow in new conspiracy », https://www.rt.com/usa/450268-maddow-russia-weather-power/.
v Glen Greenwald, 2 janvier 2019, « Five Weeks After The Guardian’s Viral Blockbuster Assange-Manafort Scoop, No Evidence Has Emerged — Just Stonewalling », The Intercept. https://theintercept.com/2019/01/02/five-weeks-after-the-guardians-viral-blockbuster-assangemanafort-scoop-no-evidence-has-emerged-just-stonewalling/
vi Le terme « Russiagate » est employé pour désigner la théorie d’ingérence russe lors des élections américaines.
vii Carmen Reinicke, 19 juillet 2018, « US income inequality continues to grow », CNBC. https://www.cnbc.com/2018/07/19/income-inequality-continues-to-grow-in-the-united-states.html
viii Tom Embrury-Dennis, 18 octobre 2017, « Capitalism is ending because it has made itself obsolete, former Greek finance minister Yannis Varoufakis says », The Independent. https://www.independent.co.uk/news/world/europe/yannis-varoufakis-capita…
par Alexandre Dubé-Belzile | Mai 28, 2019 | Idées, Societé
Quelques pistes de réflexion
Notre article s’inscrit en quelque sorte dans la foulée des questionnements lancés par Noam Chomsky dans les années 1980 avec Manufacturing Consenti, ouvrage qui mérite grandement une mise à jour. Notre question est la suivante : dans quelle mesure pourrions-nous libérer l’hypertexte, et les médias qui en dépendent, des contraintes imposées par le système capitaliste international? Dans un premier texte, nous avons abordé les espoirs déçus de la « révolution numérique » et, plus précisément, de l’hypertexte. Nous avons aussi traité des dynamiques de contrôle émergentes qui ont empêché de réellement surmonter l’hégémonie auparavant instaurée par l’imprimé. Dans un deuxième texte, nous avons abordé la question des médias hypertextuels eux-mêmes et leurs implications sociales. Dans ce troisième texte, nous chercherons à émettre des pistes de réflexion pour poursuivre la lutte grâce, entre autres, au média même qui permet la diffusion de textes, c’est-à-dire la revue L’Esprit libre.
Par ces pistes de réflexion, nous souhaitons, entre autres, affirmer notre autonomie et ouvrir la « boîte noire de la technologieii », c’est-à-dire refuser d’utiliser la numisphère sans en comprendre les moindres rouages, refuser toute tentative obscurantiste de mystifier, de « privatiser » telle ou telle autre machine aliénante (« privatiser » au sens d’aliéner au moyen de la propriété privée tout en faisant écho à la vie privée comme phénomène bourgeois). La machine aliénante, c’est aussi la « machine à croissance » qu’est la villeiii, justifiant une constante accélération (des données, entre autres choses), à laquelle sont liés notre conception même du temps (plus d’argent, plus de données : une augmentation de la consommation entraîne une diminution du temps libre) et l’appropriation de nouveaux territoires, le Landnahme, que ceux-ci soient cybernétiques ou « physiques »iv. On a même de moins en moins de temps pour la démocratie et les algorithmes, qui devaient nous simplifier la vie, servent plutôt l’État policierv.
Nos conclusions en ce qui concerne les totalitarismes de l’hypertexte ne signifient pas qu’il faille attendre la révolution passivement, avec trop peu d’espoir, se vautrant dans un profond cynisme. Peter Lamborn Wilson a fait état de la possibilité d’engendrer des zones autonomes temporaires qui défient le temps et l’espace pour vivre, ne serait-ce qu’un instant, comme si la révolution avait eu lieu, comme si les médias étaient déjà réellement indépendants. Voici ce qu’il en dit :
« Si l’histoire est temporalité, comme elle prétend l’être, alors le soulèvement est un moment qui jaillit hors du temps, qui viole la « loi » de l’histoire. Si l’État est histoire, comme il le prétend, alors l’insurrection est le moment interdit, un déni impardonnable de la dialectique, qui oscille le long d’un axe jusqu’à l’extérieur du trou fumant, une manœuvre de chaman exécuté d’un angle impossible de l’Univers. […] [La zone autonome temporaire] est comme un soulèvement qui n’est pas directement dirigé vers l’État, une opération de guérilla qui libère un espace (un territoire, un espace dans le temps, dans l’imagination) et se désintègre par la suite pour se matérialiser de nouveau en autre lieu et moment, avant que l’État ne puisse l’assujettir et l’écraservi. »
Landow se demandait, vers la fin de son livre Hypertext 3.0, si Internet est une anarchie ou une dictature. Sa réponse est sans équivoque : l’hypermédia reste un espace de liberté, même s’il est encore difficile de séparer le bon grain de l’ivraie et de contourner la surveillance. Cela dit, toutes les technologies, de l’écriture à l’ordinateur, en passant par le cinéma et la photographie, semblent avoir en commun les mêmes dérives. Par conséquent, il nous semble que le vrai problème de la technologie relève de la propriété de ses moyens de production, et un changement radical à cet égard, qui assurerait une propriété réellement collective, pourrait faire en sorte que les technologies restent véritablement au service de l’ensemble de la société. C’est un peu l’idée des logiciels libres, des creative commons, de Wikipédia et même, au Québec, des Classiques des sciences sociales, qui ont le potentiel de « bouleverser autant la forme de l’infrastructure (rapports de propriété, forces productives) que la superstructure (institutions politiques et juridiques, culture, idées et valeurs)vii ». Nous osons croire que ce changement peut se faire grâce à des organes médiatiques comme L’Esprit libre et le mode de fonctionnement coopératif, une tentative de socialiser les moyens de production de l’information. L’effet pervers des moyens de télécommunications et de représentations avait aussi été dénoncé par Slavoj Žižek, qui qualifie ceux-ci d’éléments importants dans l’éducation à la « suprématie du statu quo »viii. Cela est dû, bien sûr, à la propriété de ces moyens et non à leur nature elle-même. Pour répondre à cet état des choses, il nous faut donner de l’importance au local, comme l’affirme Jonathan Durand Folco, et ce, également dans la numisphère.
La journaliste Dani Cavallaro compare, dans son ouvrage sur la culture cyberpunk, la ville au corps érotique, la décrivant comme la « cybercitéix », qui combine la matérialité et l’immatérialité :
« Les technologies numériques ont tendance à idéaliser la ville dans son immatérialité, tels une carte abstraite ou un réseau de données traitées par des ordinateurs. Néanmoins et paradoxalement, les villes contemporaines sont, à l’évidence, tout à fait matérielles : surchargées de structures architecturales en constante expansion et en évolution perpétuelle, dans lesquelles pullulent des corps et des véhicules chargés de marchandises de toutes sortesx. »
Les idées de Cavallaro sont à mettre en relation avec ce que Jonathan Durand Folco propose dans son Traité de municipalisme, soit la repolitisation des municipalités comme moyen de reprendre possession des espaces politiques au sein du système hégémonique. Il résume le sujet de son essai en ces mots : « La réhabilitation de la municipalité comme espace politique et vecteur de transformation socialexi ». Cela dit, Cavallaro décrit trois manières d’organiser l’espace : la citadelle, le rhizome et le jeu de ficellesxii. La citadelle est imprenable et isolée. Le rhizome est une cartographie sans fin qui se voit comme une réaction à la précarité et aux limites de la citadelle, dont les murs ne sont ni étanches ni totalement poreux. Les ramifications du rhizome sont innombrables, fluides et sans extrémités. Le jeu de ficelles pousse l’idée encore plus loin, sa structure se définissant par sa constante transformationxiii.
En ce qui concerne le potentiel décolonisateur de l’hypermédia que mettait de l’avant Landow, il faut se demander comment l’hypertexte, une technologie occidentale tout comme la langue française, les voitures importées d’Europe ou du Japon, ou encore les téléphones cellulaires chinois, pourrait se voir réapproprié. Vraisemblablement, l’hypertexte n’apportera de libération que lorsque tous les peuples disposeront des savoirs et moyens de fabriquer leurs propres ordinateurs, infrastructures de réseaux et sauront créer leurs propres langages de programmation. Cependant, il ne semble pas que les pays colonisateurs soient prêts à renoncer à leur mainmise sur le continent. Ainsi, peut-être nous incomberait-il à nous, collaborateurs et collaboratrices des médias indépendants, de travailler à nos propres langages de programmation, à nos propres serveurs et, éventuellement, à nos propres technologies, ou du moins à la réappropriation de ces moyens, et favoriser la même chose dans les pays du sud. Peut-être pourrions-nous même produire notre propre cryptomonnaie (non basée sur la spéculation) qui joue sur les interstices du système et qui puisse financer le journalisme à l’échelle internationale. Ce sont là des idées proches du courant cryptoanarchiste, auquel appartient, entre autres, Amir Taaki, qui a aidé à implanter la cryptomonnaie au Rojavaxiv. Cependant, par-delà le problème de surmonter ce capital artificiel et le paradoxe qui fait en sorte que l’accélération des données et de ses moyens de production nous donne toujours moins de temps, la dématérialisation des contenus, de l’économie et de la numisphère dépendent encore aussi du produit d’une exploitation de minerais qui est nocive, voire source de violence et de misèrexv. C’est pourquoi Jonathan Durand Folco avance l’idée d’un « municipalisme de combat internationalxvi », une « hydre aux mille têtesxvii » qui pourraient éventuellement permettre d’abolir l’exploitation outre-mer.
Quoi qu’il en soit, pour le moment, l’Internet se trouve à être encore et surtout à l’intérieur des murs de la citadelle telle que décrite par Cavallaro, celle de l’Occident. Par conséquent, il nous apparaît nécessaire que les médias indépendants prennent l’aspect d’un rhizome, ou encore mieux, d’un jeu de ficelles, adoptant les caractéristiques de réseaux nomades qui ne pourraient laisser émerger de nouvelles citadelles. Nous entendons par là une utopie pirate, pour faire référence à Peter Lamborn Wilsonxviii. Ainsi, chaque média indépendant pourrait être conçu comme un bateau pirate, externe à tout État, système économique ou monétaire.
Nico Carpentier, de son côté, souligne, comme Durand Folco, l’importance des villes comme interface communautaire de résistance à la mondialisation. Ce qu’il propose se rapproche, selon nous, d’un « cybermunicipalisme radical ». Pour lui, les réseaux de la numisphère permettent de reconfigurer les communautés en surmontant les contraintes de temps et d’espace, donnant lieu à des déchirures spatiotemporelles dans la cartographie et l’histoire. Ces réseaux peuvent mener à une urbanité plus mobile, plus fluide, interagissant avec de nombreuses identités elles aussi plus fluides qui alimenteraient les subjectivités de ses collaborateurs et collaboratricesxix. Nico Carpentier cite Arjun Appadurai pour expliquer comment la mondialisation s’est déroulée au sein d’un ensemble de sphères sociales en constante fragmentation et caractérisées par la déterritorialisation s’intégrant dans un translocalisme : « Ethnoscapes, mediascapes, ideoscapes, technoscapes and finanscapes, which incorporate flows of people, cultural meanings, ideologies, technologies and capitalsxx ». Le translocalisme serait l’étirement du local au-delà de ses frontières en interagissant à travers un environnement réseau avec des personnes, des organisations, des machines et des agents nomades et internationaux :
« Il s’agit du moment pendant lequel le local se fond dans une partie du contexte qui lui est extérieur, sans toutefois devenir ce contexte. Il s’agit du moment pendant lequel le local assimile le contexte et le transgresse à la fois. Il s’agit du moment pendant lequel le local atteint un inconnu familier et l’amalgame avec le connuxxi. »
Carpentier propose une démocratisation par l’hypermédia communautaire, qui deviendrait un catalyseur pour les mouvements sociaux et les organisations qui sont ancré⸱e⸱s dans une société civile fluide au sein d’un réseau beaucoup plus vaste. Aussi, la tension qu’ils maintiennent avec l’État et le marché, en parallèle avec les médias hégémoniques, engendre des médias antihégémoniques à l’identité fluide et polymorphexxii. Cette notion nous semble très importante pour prendre conscience de la tâche et du potentiel d’un média comme L’Esprit libre, tout particulièrement de sa structure coopérative. Carpentier rejette aussi la binarité ou la dichotomie locale et globale. Cela dit, le translocal est aussi rhizomatique :
« La pensée rhizomatique se concentre sur l’hétérogène, les interconnections qui se modifient constamment et qui s’articulent en tension avec la structure ramifiée de l’État et du marché. De ce point de vue, il n’y a aucune raison pour que le rhizome s’arrête aux abords d’une localitéxxiii. »
Carpentier aborde aussi la création d’un réseau sans fil communautaire. Pour l’organisation belge Réseau citoyen, le Wi-Fi communautaire n’est pas seulement rhizomatique en raison de son aspect technique, mais il l’est aussi en raison de son mode d’organisation politique non hiérarchique. De la même manière dont chaque collaborateur et collaboratrice paie une part sociale pour constituer l’appareil de la revue L’Esprit libre, chaque utilisateur et utilisatrice contribue à une ramification du rhizome. Ces organisations doivent toutefois lutter contre les fournisseurs commerciaux et emploient de nombreuses tactiques transgressives pour maintenir l’accès au réseau à tou·te·s les habitant·e·s d’une communautéxxiv. Nous faisons le parallèle avec ce que dit Jonathan Durand Folco, qui abordait la création d’un « front municipal », une coalition de « villes rebelles » pour mener une lutte à l’échelle mondialexxv. Durand Folco esquisse aussi « les contours d’un nouveau véhicule politique post-partisan, soit une plateforme citoyenne, créative et collaborative visant à favoriser l’auto-organisation populaire et l’action municipalexxvi ». Il rapproche cela du concept de « patriotisme communalxxvii ». Enfin, même s’il est difficile de déterminer jusqu’à quel point ces réseaux communautaires pourraient être installés dans les pays dits « du sud », l’idée constitue un point de départ pour que les populations concernées installent leurs propres réseaux avant que l’hégémonie ne le fasse à leur place, si cela est encore possible. Cela dit, serait-il possible de le faire à Montréal ou à Gatineau comme contre-pouvoir à la machine étatique d’Ottawa, un contre-pouvoir municipaliste, une « ville rebelle », un foyer de « démondialisationxxviii »? Est-il possible d’y créer une zone autonome pour « résister à la colonisation du monde vécuxxix »?
« Le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique. […] Le détournement est le contraire de la citation, de l’autorité théorique toujours falsifiée du seul fait qu’elle est devenue citation […] Le détournement est le langage fluide de l’anti-idéologiexxx. »
Un autre auteur, Jonas Andersson, s’intéresse à la production, à la diffusion et à la consommation du savoir ou, en ce qui nous concerne, de l’information. Il aborde le partage de fichiers en ligne comme mode de consommation culturelle et comme tactique de « braconnage » avec les moyens qui sont à la portée de tous, décentralisés et, selon l’auteur, presque invisibles. Il fait une comparaison avec la guérilla, qui doit résister sur le terrain qu’elle connaît le mieux pour contrer l’hégémoniexxxi. Andersson réitère à plusieurs reprises dans son article cette phrase qui était le mot d’ordre chez la première génération de pirates et d’hacktivistes : « Les données veulent être libresxxxii. » Enfin, selon Andersson, la « piratologie » est d’autant plus pertinente de nos jours. Elle serait une forme de résistance au néolibéralisme et aux industries culturelles. Qui plus est, elle ne serait pas seulement une forme de résistance, mais bel et bien une volonté d’autosuffisance. Cependant, il est à noter que les néopirates ne produisent pas toutes et tous leur propre contenu. Dans la plupart des cas, elles et ils ne font que s’approprier les produits des médias hégémoniques pour les redistribuer gratuitement. Néanmoins, selon Andersson, les infrastructures d’échanges autonomiseraient ses utilisateurs et ses utilisatrices contre l’hégémonie culturelle, peu importe la nature des produits échangés. Andersson affirme d’ailleurs :
« Il s’agit d’un éthos qui n’implique pas seulement une quête sans répit de nouvelles expériences culturelles, mais aussi la mise en œuvre de structures et de discours alternatifs ce faisant. […] Le piratage est une activité déchirée par la nécessité de vivre avec certaines conditions technoculturelles tout en y résistant, ces conditions puisant le plus souvent leurs origines à l’intersection des intérêts militaro-industriels et corporatifs […]xxxiii. »
Cependant, il est à noter que toute tentative de mobiliser l’hacktivisme en vue de consommer et de faire circuler des produits culturels de l’hégémonie (sans réappropriation) implique possiblement la perte de ce moyen de résistance et la perpétuation de l’hégémonie. Le concept d’hacktivisme désigne cette dynamique décentralisée et autonome des utilisateurs et utilisatrices qui cherchent à établir des infrastructures fluides de diffusion des contenusxxxiv. Andersson rejette la dichotomie production-consommation et se demande si les utilisateurs et utilisatrices des plateformes de diffusion des produits culturels sont des producteurs et productrices, ou des consommateurs et consommatrices. Cela dépend en fait des points de vuexxxv. Cependant, le simple partage en ligne de productions culturelles, le plus souvent celles de l’hégémonie, ne suffit pas.
Comme le concède aussi Andersson dans son article, le partage de fichiers n’est qu’un mode de consommation culturelle comme un autre, ni une calamité, ni une bénédiction. Si l’hacktivisme ne tient qu’à cela, il ne s’agit que d’un autre symptôme de la croissance effrénée du capitalisme, comme l’est la pornographie ou le narcotrafic. Nous ajouterions même qu’il pourrait participer à l’expansion de l’hégémonie là où les lois du marché ne sont pas encore souveraines. En effet, dans les pays où la population est trop pauvre pour se payer des films ou de la musique étrangère par les canaux officiels ou dans ceux qui font l’objet d’un embargo empêchant les entreprises étrangères de pénétrer le marché local (Iran, Soudan, Cuba, etc.), les CD et DVD piratés deviennent la norme de propagation de la culture nord-américaine. Enfin, Andersson conclut qu’un mouvement général en faveur de ce type de consommation plus libre peut, en s’y adonnant massivement, avoir un certain poids politiquexxxvi. Nous pensons qu’appliquer ces principes à la consommation de l’information pouvait avoir un sens. Cependant, Guy Debord nous met en garde : « Le consommateur réel devient consommateur d’illusions. La marchandise est cette illusion effectivement réelle, et le spectacle, sa manifestation généralexxxvii. » Il nous semble donc que l’hacktivisme n’a que trop peu d’importance, dans son état actuel, pour la libre circulation de l’information.
De son côté, Petar Jandric, chercheur croate de l’Université des sciences appliquées de Zagreb, aborde Wikipédia d’un point de vue anarchiste. Il affirme que « la nature contradictoire de l’identité, pour Bookchin, est une caractéristique inhérente de l’être humain; elle s’épanouit plutôt qu’elle ne discipline et constitue donc un des éléments les plus importants de l’éducation anarchistexxxviii ». Jandric explique que l’éducation est centrale à l’anarchisme et à une société libre et égalitaire. Tout autre mode d’organisation est condamné à donner lieu à la reproduction sociale et culturelle. Le chercheur met de l’avant cinq principes : un changement radical et son immédiateté, la libre association, l’action autonome et l’amalgame du militantisme et de l’éducation. Il souligne l’importance de la praxis par l’éducation, qui ne devrait pas être sous le contrôle total de l’État. Est-ce qu’une plateforme de diffusion d’information, telle L’Esprit libre, peut satisfaire à ces principes? Nous répondrions par l’affirmative, parce qu’elle propose d’aller au-delà du spectacle dont parle Debord. Il serait aussi possible de croiser ces principes avec ceux qui sont proposés par Durand Folco dans son livre : la participation citoyenne directe, la démocratisation, la décentralisation, la solidarité intermunicipale, la justice sociale et la transition écologiquexxxix. Jandric souligne à quel point les théories de Peter Lamborn Wilson expliquent bien ce qu’il entend par mode d’éducation anarchiste.
« Lorsqu’appliqué à la praxis de l’éducation, le concept de zone autonome temporaire est un espace pour une éducation des contraintes et de l’influence de nature sociale ou financière. La participation se fait sur une base volontaire; le curriculum est conçu par et pour la collectivité concernée; et la pédagogie a pour fondement le plus grand respect de la personnexl. »
L’élément le plus important à retenir est que les anarchistes voient l’éducation comme une pratique anarchique et, qui plus est, le militantisme et l’éducation comme une seule et même chosexli. Jandric propose, nous le disions antérieurement, une analyse anarchiste de l’encyclopédie en ligne Wikipédia, qui selon ses créateurs, aurait les caractéristiques suivantes : Wikipédia est ouvert, une page mal écrite pouvant être réorganisée et corrigée. Il est augmentable (des pages peuvent en citer d’autres, même celles qui n’existent pas encore) et organique, car sa structure et son contenu peuvent être modifiés et évoluer. Il est aussi populaire, accessible à tous et à toutes, et universel, ses utilisateurs et utilisatrices pouvant à la fois rédiger, réviser et organiser le contenu des articles. Également redistribuable, l’encyclopédie en ligne comprend un mode d’impression afin d’en faciliter la transmission. Qui plus est, elle est uniformisée et précise, et les noms de ses articles sont clairs et simples. Elle est tolérante, puisque différentes prises de position sont proposées et laissées à l’interprétation. Enfin, elle est observable, parce que les actions des rédacteurs et rédactrices ainsi que des réviseurs et réviseures sont visibles par les tiers et convergent; la répétition ou les longues citations peuvent être évitées en renvoyant à une autre pagexlii. Cela ne représenterait pas, d’une certaine manière, un idéal pour les médias indépendants?
Enfin, Jandric reconnaît aussi que, même si Wikipédia est en principe socialement, géographiquement et politiquement décentralisé, certaines barrières existent. Il les classe en quatre catégories : les barrières mentales, caractérisées par un manque d’intérêt ou par la technophobie; les barrières matérielles, soit le fait de ne pas avoir accès à un ordinateur ou de ne pas en avoir; les barrières liées aux habiletés, soit le manque d’éducation ou de soutien en la matière; les barrières liées à l’usage, qui constituent essentiellement un manque de circonstances opportunes. Toutes ces barrières mèneraient de concert à la reproduction sociale que les Wikipédiens et les Wikipédiennes voulaient éviterxliii. Malgré cela, Jandric soutient que, à la lumière de la pensée anarchiste, il est possible d’affirmer qu’un engagement au sein de la plateforme Wikipédia tire ses origines de croyances qui sont celles appartenant à l’anarchisme, et que le travail réalisé est très proche du travail dans l’acception anarchiste du terme. Wikipédia donnerait également lieu à une société anarchiste virtuelle. Cependant, abolir les rapports de pouvoir dans la réalité quotidienne est plus difficile. Enfin, Jandric termine sur une citation intéressante :
« Il nous semble que, chaque fois qu’un événement historique tranche une tête de l’hydre, deux autres poussent à sa place de la manière la plus improbable. Contrairement à la croyance populaire […] qui veut que l’anarchie ne soit réalisable que dans une société primitive et non technologiste, l’exemple de Wikipédia nous montre clairement que des idées anarchistes sur l’éducation s’épanouissent là où l’on s’y attend le moins : dans le domaine de l’information en direct et des technologies de communicationxliv. »
Dans cette série d’articles, à la lumière des écrits de Benjamin, de Landow, de Debord et de Durand Folco, nous avons essayé de découvrir dans quelle mesure l’hypertexte et les médias indépendants qui en dépendent pouvaient être libérés des contraintes imposées par le système capitaliste. Nous avons d’abord décrit les espoirs déçus de l’hypertexte, d’abord entrevu comme une libération et une démocratisation du savoir, érodant les monolithes et contribuant à une décolonisation des cultures. Malheureusement, ces moyens qui se devaient libérateurs ont permis l’émergence de nouvelles formes de totalitarisme auparavant insoupçonnées. Cependant, nous n’avons pas manqué de faire remarquer, en abordant Deleuze et Guattari, ainsi que Slavoj Žižek, que toute soumission dépend d’un désir allant en ce sens. Enfin, nous avons proposé trois pistes de solution pour une libération hypertextuelle, en mobilisant les propos de différents auteurs sur la culture cyberpunk et les mythes technologiques, le translocalisme et les modes non hiérarchiques de diffusion du savoir. Nous ne cherchions pas à proposer une solution unique, mais bien un ensemble de réflexions qui pourraient nous permettre d’agir dans en ce sens et de procéder à une libération plus totale des médias antihégémoniques. Peter Lamborn Wilson avançait aussi :
« L’anarchie ontologique éprouve une certaine affection pour le luddisme comme tactique. Si une technologie donnée, peu importe si son potentiel suscite l’admiration, est utilisée pour nous opprimer ici et maintenant, nous devons nous saisir de cette arme de sabotage ou des moyens de production eux-mêmes (ou, peut-être, les moyens de communication, dont l’importance est d’autant plus grande) xlv. »
À nous donc de nous saisir de nos médias.
CRÉDIT PHOTO: Rudy et Peter Skitterians, Pixabay
i Edward S. Herman et Noam Chomsky, Manufacturing Consent: The Political Economy of the Mass Media, New York, Pantheon Books, 1988.
ii Jonas Andersson, “For the Good of the Net: The Pirate Bay as a Strategic Sovereign”, Culture Machine, 10, 2009, p. 74.
iii Jonathan Durand Folco, À nous la ville! Traité de municipalisme, Écosociété, Montréal, 2017, p. 25.
iv Op. cit., note 3, p. 27-32.
v Op. cit., note 3, p. 41.
vi Hakim Bey, T.A.Z.: The Temporary Autonomous Zone, Ontological Anarchy, Poetic Terrorism, Brooklyn, Autonomedia, 1985, p. 98, notre traduction.
vii Op. cit., note 3, p. 49.
viii George I. García et Carlos Guillermo Aguilar Sánchez, “Psychoanalysis and Politics: The Theory of Ideology in Slavoj Žižek”, International Journal of Žižek Studies, 2, 3, 2008, pp. 125-141.
ix Dani Cavallaro, Cyberpunk and Cyberculture: Science Fiction and the Work of William Gibson, London and New Brunswick, The Athlone Press, 2000, p. 133.
x Loc. cit.
xi Op. cit., note 3, p. 12.
xii Dani Cavallaro, Cyberpunk and Cyberculture: Science Fiction and the Work of William Gibson, London and New Brunswick, The Athlone Press, 2000, p. 138.
xiii Op. cit., note 12, pp. 138-139.
xiv Joon Ian Wong, “Anarchist hacker Amir Taaki says bitcoin’s boom means it’s on the verge of a collapse”, Quartz, 8 février 2018. Disponible à : https://qz.com/1192640/anarchist-cryptocurrency-hacker-amir-taaki-says-b… [consulté le 30 septembre 2018].
xv Op. cit., note 3, p. 37.
xvi Op. cit., note 3, p. 170.
xvii Op. cit., note 3, p. 190.
xviii Peter Lamborn Wilson, Pirate Utopias: Moorish Corsairs & European Renegadoes. Brooklyn, Autonomedia, 2003.
xix Nico Carpentier, “Translocalism, Community Media and the City”, Center for Media Sociology, Department of Communication Sciences, Brussels Free University, sans date, p. 3. Disponible à : https://www.researchgate.net/profile/Nico_Carpentier/publication/2426596… [consulté le 30 septembre 2018].
xx Ibid., p. 5.
xxi Loc. cit., notre traduction.
xxii Ibid., p. 9.
xxiii Ibid., p. 11, notre traduction.
xxiv Ibid., p. 21.
xxv Op. cit., note 3, p. 14.
xxvi Loc. cit.
xxvii Op. cit., note 3, p. 88.
xxviii Op. cit., note 3, p. 55.
xxix Op. cit., note 3, p. 20.
xxx Guy Debord, La société du spectacle, Paris, Les Éditions Buchet Chastel, 1967, pp. 122-123.
xxxi Op. cit., note 2, pp. 67-68.
xxxii Op. cit., note 2, p. 73.
par Alexandre Dubé-Belzile | Mai 23, 2019 | Idées, Societé
Les médias hypertextuels et leurs implications sociales
Notre article s’inscrit en quelque sorte dans la foulée des questionnements lancés par Noam Chomsky dans les années 1980 avec Manufacturing Consenti, ouvrage méritant une mise à jour importante. Dans ce deuxième texte, nous aborderons les implications de la « révolution numérique » et de l’hypertexte dans les médias. Dans quelle mesure pourrions-nous libérer l’hypertexte, et les médias qui en dépendent, des contraintes imposées par le système capitaliste international? D’ailleurs, la question des médias hypertextuels eux-mêmes sera traitée plus précisément dans cet article. Dans un troisième texte, nous chercherons également à émettre des pistes de réflexion pour poursuivre la lutte grâce, entre autres, au média même qui permet la diffusion de ces textes, c’est-à-dire la revue L’Esprit libre.
« Si Carl von Clausewitz avait écrit De la guerre au XXIe siècle, il en serait venu à la constatation suivante : les médias ne sont que la continuation de la guerre par d’autres moyensii. »
« Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient imageiii. »
L’historien Jacques Ellul a retracé les origines de la propagande, terme qu’on peut utiliser pour décrire le « spectacle », jusqu’au tyran Pisistrate (600-527). Ce dernier en aurait raffiné l’art pour atteindre des sommets inégalés, non seulement en faisant preuve d’une éloquence exceptionnelle et en donnant des fêtes orgiaques, mais surtout en dénonçant constamment l’ennemi public, soient des Eupatrides dans son cas. Selon ses dires, ces derniers voulaient attenter à sa vieiv. Nul besoin de gymnastique intellectuelle pour voir qui serait, dans les médias, les Eupatrides du présent millénaire. Le linguiste américain Noam Chomsky et plus tard le sociologue syrien Yasser Munif se sont intéressés au « modèle de propagande » moderne qui étouffe toutes les formes d’expression en marge des grands empires médiatiques. Ceux-ci, par le maintien d’une culture de divertissement, font la promotion des intérêts et de la vision du monde d’une élite internationale. Selon Chomsky et Munif, le levier des médias de masse a servi à dépolitiser les populations et à exacerber ce que nous connaissons comme la société de consommation et de « spectacle ». D’après Chomsky, cette orientation vers le divertissement et la surconsommation est « une érosion de la sphère publique sous un système de médias commerciaux ». Ce système cherche à vendre des biens, des services, mais aussi une idéologie : ce serait l’« équivalent contemporain du cirque romain ». Il mène les populations au large de tout processus décisionnel politique et permet à la classe dirigeante de se maintenir au pouvoirv. Nous assistons donc à un foisonnement de canaux d’expression d’une part et, d’autre part, d’une puissance qui, au milieu de ce foisonnement, se fait de plus en plus impitoyable dans l’affirmation de sa suprématie, comme si cette croissance exponentielle de l’abondance d’information n’était qu’une source de confusion, de la poudre aux yeux.
Georges Landow, malgré son enthousiasme débordant, ne manque pas de faire état du strict contrôle de l’Internet exercé de nos jours par certains États, à l’aide de systèmes de filtrage. Dans certains cas, lorsque l’accès est limité à quelques établissements publics, certains vont même jusqu’à utiliser des patrouilles et des caméras de surveillance, comme c’est le cas en Chine.vi D’ailleurs, Walter Benjamin soulignait déjà, dans l’entre-deux-guerres, l’émergence de phénomènes nouveaux et inséparables de l’art des massesvii, parmi lesquels un nouveau culte de la personnalité, un vedettariat devenant le visage d’un ensemble de dynamiques mercantiles en pleine expansion. Ce culte stimulera chez un auditoire passif une identification aux vedettes, justifiant un pernicieux individualisme et donnant forme à une aliénation qui entrave toute forme de conscientisation à la lutte des classes en cours. Guy Debord disait dans un même ordre d’idée :
« De l’automobile à la télévision, tous les biens sélectionnés par le système spectaculaire sont aussi ses armes pour le renforcement constant des conditions d’isolement des « foules solitaires ». […] Là, c’est le pouvoir gouvernemental qui se personnalise en pseudo-vedette; ici, c’est la vedette de la consommation qui se fait plébisciter en tant que pseudo-pouvoir sur le vécuviii. »
Cette tyrannie organise, par ses manipulations de l’information, les systèmes de représentation et de diffusion d’idées, et ce, pour protéger la propriété privée qui aurait dû perdre son importance grâce à la reproduction mécanisée et la diffusion massive d’écrits. En principe, l’hypertexte aurait dû être le dernier clou dans le cercueil de la propriété intellectuelle. Cependant, l’emprise de cette dernière sur la culture et l’information a plutôt été consolidée, l’hypertexte de résistance ayant été subordonné aux fins de l’expansion du capital ix. Enfin, l’identification au vedettariat est peut-être encore plus forte sur les médias sociaux émergeant de la deuxième étape de développement de la numisphère, celle du « Web 2.0 ». Cette identification contribue à l’érection d’une muraille encore plus haute et, en apparence, infranchissable, qui assure l’étanchéité entre une société d’individualismes et l’émergence d’un mouvement révolutionnaire.
Enfin, ce populisme numisphérique pose certains risques non négligeables. Walter Benjamin parlait des dangers de l’esthétisation du politique par la reproduction mécanique et le cinémax. La passivité devant le cinéma serait d’ailleurs semblable à celle de l’internaute, ce que souligne aussi Dominique Cardonxi.Les traces laissées sur le Web par les utilisateurs et utilisatrices, les « j’aime » sur Facebook, les gazouillis sur Twitter, sont, comme des votes, une participation symbolique, qui n’a que peu de répercussions sur celles et ceux détenant le pouvoir. Enfin, le philosophe anarchiste Peter Lamborn Wilsonxii parlait de l’Internet comme d’un phénomène religieux. Cela rejoint le propos de Doueihi : « Le numérique ne cesse de convertir tout ce qui est hérité, tout ce qui est prénumérique, car il est, de par sa nature, voué à ce travail continu de conversionxiii », une conversion qui ne se ferait pas, selon nous, en notre faveur. Comme le disait encore une fois Guy Debord, « [l]e spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images. […] Le spectacle ne peut être compris comme l’abus d’un monde de la vision, le produit des techniques de diffusion massive des imagesxiv ».
Le prosélytisme de la numisphère n’est plus celui de l’expansion de nos consciences, telle que se voulait la révolution psychédéliquexv, mais bien l’appropriation de nos facultés d’analyse. Les propriétés privée et intellectuelle contribuent à l’aliénation. L’écriture et l’imprimé permettaient de figer la parole, moyennant des efforts et un coût considérable alors que la numisphère permet de générer une infinité de copies en quelques secondes, à des coûts bien moindres. Cela a contribué à une multiplication des profits pour les éditeurs et l’expansion du capital vers l’immatérialité plutôt qu’une plus vaste diffusion. Cela annoncerait que, sous peu, des « capacités » données à la naissance, ou du moins réputées comme telles, seront des commodités vendues à celles et ceux en ayant les moyens plutôt que comme des « béquilles » servant à favoriser l’égalité. Cela rejoint le concept du biopouvoir mis de l’avant par Michel Foucault, c’est-à-dire un pouvoir exercé sur le vivant mêmexvi. C’est ce qui se produit aussi avec l’information qui se retrouve aux mains des médias hégémoniques. Au sujet de cette marchandisation, nous ne pouvons que revenir à Debord :
« C’est dans cette lutte aveugle que chaque marchandise, en suivant sa passion, réalise en fait dans l’inconscience quelque chose de plus élevé : le devenir-monde de la marchandise, qui est aussi bien le devenir-marchandise du mondexvii. »
Qui plus est, l’information et ses discours sont intimement liés aux éventuelles justifications idéologiques de ces marchandisations ou commodifications. Nous préférons d’ailleurs le terme de commodité, que nous distinguons de la marchandise. Pour ce qui est du sens précis de commodité, Slavoj Žižek la définit de la manière suivante :
« Une commodité n’est jamais qu’un simple objet que nous achetons et que nous consommons. Une commodité est un objet chargé d’attraits théologiques et même métaphysiques. […] Dans nos sociétés post-modernes […] le plaisir devient une sorte de devoir pervers. […] Le désir n’est jamais simplement le désir pour une chose en particulier. Il s’agit aussi d’un désir pour le désir lui-même, un désir de continuer de désirerxviii. »
Cela dit, la « conversion », dont faisait état l’historien des religions et titulaire de la chaire d’humanisme numérique à l’université de Paris-Sorbonne Milad Doueihi, a donné naissance à de nouvelles idéologies qu’on pourrait rapprocher de différentes formes de totalitarisme et qui, plutôt que de démocratiser le savoir, engendrent des rapports de pouvoir d’autant plus sinistres. Jean-Claude Ravet, éditeur de la revue Relations, décrit le transhumanisme comme une forme de totalitarisme émergente, une idéologie proche du libertarianisme, du post-hippie et du capitaliste et qui « prône l’augmentation de nos capacités physiques et mentales et l’amélioration de l’espèce humaine grâce à son hybridation étroite avec la technique par le biais de différentes technologies de pointexix ». Ce sont là les Google, les Airbnb et les Facebook de ce monde. Alors que la numisphère promettait d’abord un retour en arrière quasi néoluddite par rapport aux superstructures répressives et aux institutions de l’imprimé, de nouvelles superstructures ont émergé au sein de celle-ci. Elles sont transnationales, plus fluides et pourraient éventuellement mener à d’autres formes de tyrannies qui, nous l’imaginons, pourraient ressembler aux réalités post-apocalyptiques représentées dans la culture populaire et dans les écrits cyberpunks. Les multinationales profitent déjà du soutien des États qui, par des lois, protègent la propriété privée et intellectuelle contre le reste du monde. D’ailleurs, il est en principe illégal de mémoriser un livre, puisque cela consiste en une reproduction. Ainsi, notre propre capacité à apprendre et à absorber des renseignements, notre matière grise, et toutes les prothèses connexes, entreraient en conflit avec la « souveraineté » du capital. L’évolution des technologies sera toujours au service des autocrates, malgré leur constante évolution et la multiplication de leurs pôles de gravitation et de leurs ramifications; à moins que les moyens de production de ces dernières soient socialisés, ce qui semble nécessiter un grand bond vers l’arrière, une décroissance, comme le souligne Murray Bookchin, qui aura influencé Abdullah Ocalan et la révolution au Rojava. D’ailleurs, Bookchin affirmait que l’État assurait sa survie en maintenant la rareté de manière artificielle. C’est ce qu’il définit comme la « sainteté de la propriétéxx ». Nous estimons que ces agissements de l’État qui se font par l’entremise de ses institutions et de ses mécanismes de répression touchent également la numisphère au sein de laquelle, paradoxalement, la rareté devrait être pratiquement impossible.
Un retour en arrière par rapport à ces structures est également défendu par le professeur Salah Basalamah, de l’Université d’Ottawa, en ce qui concerne le droit d’auteur dans son ouvrage Le droit de traduire d’une manière tout à fait pertinente pour l’hypertexte. Il y affirme que
« [e]n somme, la révolution traductive, s’il en est, c’est l’effort constant de susciter la libre « discussion » des langues et des cultures qui nous traversent en vue de développer notre capacité de nous déprendre de tout ce qui nous retient de nous concilier avec l’universel. […] L’espace révolutionnaire ainsi théâtralisé ouvre à la généralisation du processus traductif : […] tout est traduction ou rien n’est signexxi. »
C’est non seulement que tout texte se trouve à traduire d’autres textes préexistants, c’est d’ailleurs là la définition même de l’hypertexte, mais que tout texte, dont les articles d’information, traduit des réalités et que même leurs reproductions sont aussi des traductions, ne serait-ce qu’en langage binaire de programmation (des octets encodés de 1 et de 0). Qui plus est, lors d’un bref entretien téléphonique, monsieur Basamalah a confirmé ce que nous pensions, c’est-à-dire que « [l]a traduction est critique par essence ». Tout est traduction et tout est critique. Toute tentative de freiner la multiplication infinie des discours est idéologique et tend au maintien de la « suprématie du statu quo », comme l’affirme Žižekxxii. Ainsi, tous les articles des médias indépendants devraient traduire et critiquer tous les discours existants, en évitant de se fondre dans les dynamiques de la « société du spectacle », cet écran de projection dont se vêt le capital pour se déterritorialiser.
La numisphère a également consolidé la commodification des rapports humains. À cet égard, Doueihi affirme que celle-ci offrait « une sorte de promesse de survie et d’éternité qui prépare la transformation de l’humain par la technique et qui incarne le nouveau tournant cognitif associé à la culture numériquexxiii. » Il en parle comme d’une « nouvelle économie affectivexxiv». Cette notion n’est pas sans rappeler la « notion de dépense » de George Bataillexxv. Ce dernier mettait de l’avant la « dépense improductivexxvi » comme une forme de sacrifice servant à contrer les répercussions d’une société dans laquelle les relations sont régies comme des transactions intéresséesxxvii. Encore une fois, l’utilisation hégémonique de la numisphère tend à une commodification des échanges et des données relatives à la vie privée et à ce que Doueihi qualifie de « nouvelles économies numériquesxxviii. » Žižek parlait aussi de l’autocommodification de soi : les relations sociales et amoureuses étaient soumises aux règles du marché, les données devenant aussi monnaie d’échange pour Facebook et Google, en plus des devises plus conventionnellesxxix. Cette nouvelle monnaie d’échange s’est d’ailleurs concrétisée, peut-être, dans les cryptomonnaies.
En fait, nous pourrions avancer l’idée d’un marché social au sein duquel les données (apparence physique, appartenance sociale, travail, loisirs) deviendraient monnaie d’échange et où les coûts des relations amicales ou amoureuses répondraient aux lois de l’offre et de la demande, et ce, même hors de la numisphère. Il va sans dire que ce phénomène touche aussi l’éducation et l’information, ainsi que leur surproduction aux profits de la classe capitaliste. Cette dernière aliène le reste du monde avec cette même éducation et cette même information et doit toujours trouver de nouveaux débouchés. L’urbanité est d’ailleurs le lieu par excellence pour écouler cette surproduction. Jonathan Durand Folco, professeur en innovation sociale à l’Université Saint-Paul, affirme d’ailleurs que l’urbanisation serait intimement liée à l’expansion du capitalisme, la ville « étant l’espace idéal pour absorber le surproduit et l’excédent de marchandises créé par le capitalxxx». Cela dit, il affirme aussi que « [l]a différence entre urbanité et ruralité tend à s’effacer, tandis que le rapport direct au territoire (l’espace des lieux) semble disparaître progressivement au profit des relations virtuelles au sein de l’ »espace des fluxxxxi » ». Cela rejoint ces propos de Guy Debord :
« L’urbanisme est l’accomplissement moderne de la tâche ininterrompue qui sauvegarde le pouvoir de classe : le maintien de l’atomisation des travailleurs que les conditions urbaines de production avaient dangereusement rassemblés. […] L’effort de tous les pouvoirs établis, depuis les expériences de la Révolution française, pour accroître les moyens de maintenir l’ordre dans la rue, culmine finalement dans la suppression de la ruexxxii. »
Cependant, comme nous le rappellent Deleuze et Guattari (1972), la reproduction sociale (comme la surproduction, la surconsommation et, logiquement, l’hypersexualisation) résulte d’un désir, comme toute forme de contrôle ou d’hégémonie. Nous pourrions parler longuement de la pornographie largement diffusée sur le Net et ses implications sociales et politiques. Dans l’ouvrage Beyond Speech : Pornography and Analytic Feminist Philosophy, Rae Langton, professeure de philosophie à l’Université de Cambridge, aborde la pornographie comme une loi (et donc se rapportant à un État) qui consolide la subordination de la femme dans les représentations sexuelles et par conséquent, dans le « réelxxxiii ». On soutient même plus loin dans cet ouvrage que la pornographie se définirait par cette hiérarchisation, signifiant que le fait de voir des organes génitaux et des rapports sexuels non simulés n’est pas ce qui constitue la pornographie en son essence, mais bien les rapports de pouvoir établis et sans cesse reproduitsxxxiv. La pornographie reflète également des rapports de pouvoir racistes néocoloniaux, notamment dans le traitement qu’elle réserve aux femmes raciséesxxxv.
Quoi qu’il en soit, Deleuze et Guattari posent la question que Reich avait empruntée à Spinoza : « Pourquoi les hommes [et les femmes! Notre propre élément de critique idéologique] combattent-ils [et elles!] pour leur servitude comme s’il s’agissait de leur salutxxxvi? »En autres mots, le désir engendre la reproduction sociale comme la communication produit du sens. C’est le point de départ des postulats Žižekiens sur l’idéologiexxxvii. Deleuze et Guattari poursuivent un peu plus loin : « L’existence massive d’une répression sociale portant sur la production désirante n’affecte en rien notre principe : le désir produit du réel, ou la production désirante n’est pas autre chose que la production socialexxxviii». Et enfin, ils affirment encore un peu plus loin que « l’immortalité conférée à l’ordre social existant entraîne dans le moi tous les investissements de répression, les phénomènes d’identification, de « surmoiisation » et de castration, toutes les résignations-désirsxxxix ». La position révolutionnaire serait, quant à elle, la « critique idéologique » dont parlait Žižekxl qui remet en question cette pérennité attribuée à l’ordre établixli. La révolution nécessite d’abord que l’on comprenne le caractère éphémère et fragile des institutions, comme les médias, et l’importance de notre créativité, dont les médias hégémoniques cherchent à miner l’influence, comme moyen d’agir sur les réalités en les traduisant et en maintenant une tension par rapport aux « évènements », au sens où l’entend Slavoj Žižekxlii. Encore une fois, nous nous permettons de citer Debord :
« La conscience du désir et le désir de la conscience sont identiquement ce projet qui, sous sa forme négative, veut l’abolition des classes, c’est-à-dire la possession directe des travailleurs sur tous les moments de leur activité. Son contraire est la société du spectacle, où la marchandise se contemple elle-même dans un monde qu’elle a crééxliii. »
Durand Folco parle de « socialiser » les vérités, une idée elle-même empruntée au philosophe marxiste Antonio Gramsci, pour engendrer de « nouvelles solidaritésxliv. » Ainsi, la révolution permettant l’épanouissement total des médias anti-hégémoniques nécessite de croire à la possibilité pour les médias hégémoniques de s’éteindre. Aussi, Durand Folco mentionne, dans son Traité de municipalisme, que l’État a remplacé l’Églisexlv, ce qui sous-entend que les médecins, les enseignant·e·s et peut-être même les politicien·ne·s et les généraux et générales ont remplacé les curés et les évêques. À nous d’abattre ces dogmes pour que la société remplace l’État, les médias hégémoniques, les médecins, les enseignant·e·s, les politicien·ne·s, les généraux et les générales. Dans cet ordre qui s’alimente de nos propres désirs, ces derniers, ainsi que les pôles d’identification autour desquels ils gravitent, sont entérinés beaucoup plus fréquemment et sont d’autant plus amplifiés par les médias sociaux, rendant ainsi démesurée la production d’aliénation, dont les moyens restent entre les mains d’une minorité. Peter Lamborn Wilson affirmait à propos d’Internet :
« Les médias comme technologies (de machines) sont de parfaits miroirs-représentations de la totalité qui les produit (ou vice-versa). L’Internet, par exemple, ne reflète pas seulement ses origines militaires, mais également ses affinités avec le Capital. Comme la mondialisation, il fait tomber les frontièresxlvi. »
Les démocraties libérales actuelles (l’ordre établi pour beaucoup) tentent désespérément de conserver les apparences de la légitimité tout en s’adonnant à une privatisation croissante et en entretenant un populisme et une démagogie, ses meilleurs alliés. Derrière cette façade se consolident des tendances libertariennes, défenseuses d’un retour à une hiérarchie dite « naturelle ». Le néolibéralisme effrite l’État de social-démocratie pour laisser entrevoir, à travers les lézardes parcourant ses parois, le noyau de l’État, inchangé depuis les Premiers Empires : répression, armée, police, hiérarchie. Comme nous le disions antérieurement, ce populisme s’appuie grandement sur les possibilités de la numisphère et se trouve ainsi à contrer toute forme de conscientisation, conférant des lunettes aveuglantes à ce qui peut être aperçu par ces « lézardes » causées par le néolibéralisme. Dans un troisième texte, nous chercherons à émettre des pistes de réflexion pour poursuivre la lutte grâce, entre autres, au média même qui permet la diffusion de ces textes, c’est-à-dire la revue L’Esprit libre.
CRÉDIT PHOTO: Mohamed Hassa, Pxhere
i Edward S. Herman et Noam Chomsky, Manufacturing Consent: The Political Economy of the Mass Media, New York, Pantheon Books, 1988.
ii Yasser Munif. “Media is the continuation of War with Other Means: The New York Times’ coverage of the Israeli War in Lebanon ”. The MIT Electronic Journal of Middle East Studies, 2006, p. 126. Disponible à : http://www.mafhoum.com/press10/292P6.pdf. [consulté le 30 septembre 2018].
iii Guy Debord, La société du spectacle, Paris, Les Éditions Buchet Chastel, 1967, p. 21.
iv Jacques Ellul, Histoire de la propagande, Paris, Presses universitaires de France, 1976, p. 9.
v Edward S. Herman et Noam Chomsky, Manufacturing Consent: The Political Economy of the Mass Media, New York, Pantheon Books, 1988, p. XVIII.
vi George Landow, Hypertext 3.0, Baltimore, John Hopkins University Press, 2006, pp. 322.
vii Walter Benjamin, L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique. Paris, Payot, 1939, p. 70.
viii Op. cit., note 3, p. 20, 34-35.
ix Op. cit., note 7, pp. 47-48.
x Op. cit., note 7, p. 60.
xi Dominique Cardon, « L’ordre du Web ». Médium 4, no 29, 2001, p. 191‑202.
xii Peter Lamborn Wilson, “Cybernetics & Entheogenics: From Cyberspace to Neurospace ”, Hermetic Library, 19 janvier 1996. Disponible à : <https://hermetic.com/bey/pw-neurospc> [consulté le 30 septembre 2018]
xiii Milad Doueihi, Pour un humanisme numérique, Paris, Seuil, 2011, p. 92.
xiv Op. cit., note 3, p. 10-11.
xv Martin Lee et Bruce Shlain, Acid Dreams: The Complete Social History of LSD: The CIA, the Sixties, and Beyond, New York, Grove Press, 1985.
xvi Michel Foucault, « La naissance de la médecine sociale » et « L’incorporation de l’hôpital dans la technologie moderne », dans Dits et écrits, vol. 2, 1994, pp.2017-280, 508‑521.
xvii Op. cit., note 3, p. 38.
xviii Sophie Fiennes, The Pervert’s guide to Ideology, 2012, notre traduction.
xix Jean-Claude Ravet, « Le corps obsolète? L’idéologie transhumaniste en question ». Relations, 792, octobre 2017, p. 14.
xx Murray Bookchin, Post-scarcity Anarchism. Montreal : Black Rose Books, 1986, pp.287-288.
xxi Salah Basalamah, Le droit de traduire : Une politique culturelle pour la mondialisation, Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2009, pp. 94-95 et 109–10.
xxii George I. García et Carlos Guillermo Aguilar Sánchez, “Psychoanalysis and Politics: The Theory of Ideology in Slavoj Žižek ”, International Journal of Žižek Studies, 2, 3, 2008, pp. 125-141.
xxiii Op. cit., note 13, p. 98.
xxiv Op. cit., note 13, p. 127.
xxv Georges Bataille, La part maudite, précédé de La notion de dépense, Paris, Les Éditions de Minuit, 1967, p.23.
xxvi Ibid., p. 27.
xxvii Ibid., p. 25-28.
xxviii Op. cit., note 13, p. 100.
xxix Collin Marshall. “Slavoj Zizek Explains What’s Wrong With Online Dating & What Unconventional Technology Can Actually Improve Your Love Life ”, The Zizek Times, sans date. Disponible à : http://www.zizektimes.com/2017/05/slavoj-zizek-explains-whats-wrong-with…. [consulté le 30 septembre 2018]. Slavoj Zizek, « UMBR(a), From ‘Passionate Attachments’ to Dis-Identification », 1998. Disponible à : http://www.lacan.com/zizekpassionate.htm. [consulté le 30 septembre 2018].
xxx Jonathan Durand Folco, À nous la ville! Traité de municipalisme, Écosociété, Montréal, 2017, p.22.
xxxi Op. cit., note 30, p.8.
xxxii Op. cit., note 3, p. 103
xxxiii Mari Mikkola, Beyond Speech: Pornography and Analytic Feminist Philosophy, Studies in Feminist Philosophy, Oxford University Press, 2017, p. 23.
xxxiv Ibid., p. 92
xxxv Ibid., p. 177-185
xxxvi Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie 1 : L’Anti-Œdipe, Paris, Les Éditions de Minuit, 1972.
xxxvii Op. cit., note 13, p. 98.
xxxviii Op. cit., note 36, pp. 36-37.
xxxix Op. cit., note 36, p. 74.
xl Op. cit., note 22.
xli Op. cit., note 22.
xlii Slavoj Žižek, Event: A Philosophical Journey Through A Concept, New York, Melville House, 2014.
xliii Op. cit., note 3, p. 30.
xliv Op. cit., note 30, pp. 84-85.
xlv Op. cit., note 30, p. 11.
xlvi Peter Lamborn Wilson, « A Network of Castles . » Hermetic Library, 5 décembre 1997, notre traduction. Disponible à : <https://hermetic.com/bey/network-castles> [consulté le 30 septembre 2018]
par Alexandre Dubé-Belzile | Mai 21, 2019 | Idées, Societé
La « révolution » hypertextuelle
Notre article s’inscrit en quelque sorte dans la foulée des questionnements lancés par Noam Chomsky dans les années 1980 avec Manufacturing Consenti, ouvrage qui mérite grandement une mise à jour. Dans ce premier texte d’une série de trois articles, nous aborderons les espoirs déçus de la « révolution numérique », et plus précisément l’hypertexte. Nous traiterons aussi des dynamiques de contrôle émergentes qui ont empêché ces derniers de réellement surmonter l’hégémonie auparavant instaurée par l’imprimé. Dans quelle mesure pourrions-nous libérer l’hypertexte, et les médias qui en dépendent, des contraintes imposées par le système capitaliste international? Nous aborderons les espoirs placés dans l’hypertexte en mobilisant, entre autres, les écrits de George Landowii, de Guy Debordiii, de Walter Benjaminiv et de Jonathan Durand Folcov, avant de traiter des problèmes que sont sa commodification et l’ancrage de ses structures dans des moyens de production bel et bien aux mains d’une minorité. Un deuxième texte suivra, pour aborder plus précisément la question des médias hypertextuels eux-mêmes. Dans un troisième texte, nous chercherons à émettre des pistes de réflexion pour poursuivre la lutte grâce, entre autres, au médium même qui permet la diffusion de ce texte, c’est-à-dire la revue L’Esprit libre.
« Et sans doute notre temps […] préfère l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité, l’apparence à l’être […] Ce qui est sacré pour lui, ce n’est que l’illusion, mais ce qui est profane, c’est la vérité. Mieux, le sacré grandit à ses yeux à mesure que décroît la vérité et que l’illusion croît, si bien que le comble de l’illusion est aussi pour lui le comble du sacrévi. »
Dans son essai intitulé L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, publié à la veille de la Seconde Guerre mondiale, Walter Benjamin abordait la reproductibilité de l’œuvre d’art, et notamment celle du texte. Cette dernière promettait un plus grand accès à la culture et avait le potentiel de démocratiser la création artistique pour presque en faire une banalité du quotidien, non sans la résistance de certaines personnes privilégiées qui perdaient leur pouvoir sur l’art caractérisé par son aura d’unicitévii. Cela dit, ce fut aussi la naissance du média imprimé. La valeur du texte allait alors devenir presque entièrement dépendante de l’ampleur de son public, menant à une « valeur d’exposition »viii, et donc, à une valeur qui dépend de la popularité. Les journaux actuels, pour lesquels la couverture des évènements est souvent dictée par la volonté de tirer leurs numéros au plus grand nombre d’exemplaires possible, illustrent d’ailleurs les effets pervers de cette « désacralisation » du texte et de l’œuvre.
Pour le chercheur George Landow, auteur d’Hypertext 3.0, l’hypertexte, à l’instar de la reproduction mécanisée, devait démocratiser l’information. L’hypertexte est un concept qui fait encore l’objet de polémiques. C’est le sujet de toute une thèse de doctorat du professeur Samuel Archibald. Même si Le Robertix, par exemple, définit l’hypertexte comme « système de renvois permettant de passer d’une partie d’un document à un autre », nous entendons davantage le texte lui-même comme transcendant les limites de l’écrit papier, c’est-à-dire qui est le renvoi d’autres textes et qui renvoie à d’autres textes, ou encore à du son, à de la vidéo, à des images, et qui « incarne », selon certain·e·s enthousiastes, les théories poststructuralistesx.
Cela dit, dans l’hypertexte comme pour les autres technologies, l’utopie rêvée doit encore naîtrexi. Landow explique que, à la naissance de l’hypertexte, on l’imaginait comme un environnement autogéré, avec des infrastructures et des plateformes d’échanges sans rapports de pouvoir sur lesquelles tou·te·s pourraient avoir droit au chapitre, sans discours dominé ou dominant, sans subjugation, sans subordination, sans émergence, sans éminence, sans déchéance, sans dépression. Toutefois, des méthodes d’organisation et des pouvoirs centralisés se sont rapidement imposés, canalisant les contenus, les organisant à leur guise. Ces pouvoirs allaient d’ailleurs profiter des nécessités de normalisation des interactions en ligne, réimposant dans ce médium, dès ses balbutiements, la hiérarchie et l’économie politique de l’imprimé. Ensuite, pour des raisons de sécurité, le tissu des réseaux hypertextuels s’est vu déchiré par des mesures de contrôle et des lois qui l’ont fragmenté, territorialisé, subordonné aux pouvoirs étatiques qui cherchaient à éliminer la dissidence et minant fortement son potentiel anti-hégémonique, sans parler du secteur commercial qui a rapidement « commodifié » la numisphèrexii, pour en faire un bien de consommation, vendu au kilo-octet comme les bananes se vendent au kilo. C’est autour de ces espoirs déçus et des nouvelles dynamiques de contrôle émergentes que nous voudrions articuler notre article : dans quelle mesure pourrions-nous libérer l’hypertexte, et les médias indépendants qui en dépendent, des contraintes imposées par le système capitaliste international? Dans ce premier texte, nous comptons d’abord aborder les espoirs placés dans l’hypertexte, en élaborant surtout les propos de Walter Benjamin et ceux de George Landow. Nous avons également interviewé Pierre Lévy, professeur à l’Université d’Ottawa en communication.
André Gunthert, maître des conférences à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris, a offert une relecture pertinente des propos de Walter Benjamin en disant que la « dématérialisation des contenus apportée par l’informatique et leur diffusion universelle par Internet confère aux œuvres de l’esprit une fluidité qui déborde tous les canaux existantsxiii ». Pierre Lévy, chercheur en communication de l’Université d’Ottawa, s’est intéressé à la question et fait aussi preuve d’un certain idéalisme en décrivant les changements apportés par les systèmes de communication et de représentations de la numisphère. Pour lui, « la caractéristique essentielle de la nouvelle sphère publique est de permettre à n’importe qui de produire des messages, d’émettre en direction d’une communauté sans frontière et d’accéder aux messages produits par les autres émetteurs [et émettrices] xiv ». Ces moyens de communication seraient en eux-mêmes entièrement démocratiques et démocratisants, tenant compte, de par la structure de la numisphère, du droit de parole de chacun·e, sans hiérarchie aucune, comme les ramifications d’une toile d’araignée dans les espaces vacants ou encore les connexions des neurones du cerveau humain. Il va même jusqu’à affirmer que « la prochaine génération sera capable de diffuser ses messages à la totalité de la planète gratuitement et sans effortxv ». À tout le moins, Facebook, Twitter et Instagram ont réussi à nous en donner l’illusion.
Nous avons eu l’occasion de discuter avec monsieur Pierre Lévy. Selon lui, « il faut regarder les choses à grande échelle. À la fin du XXe siècle, 1 % de la population était connectée à Internet. Ni les grandes compagnies ni les États ne contrôlaient l’Internet ». De nos jours, près de 60 % de la population mondiale est branché sur la numisphère et ce pourcentage augmente très rapidement, surtout en Afrique et en Asie, les pays du Nord ayant déjà atteint un taux de connectivité pratiquement maximal. Cela dit, la majorité des utilisateurs et utilisatrices communiquent par l’entremise des plateformes du « GAFAM » (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft). Ces plateformes se retrouvent dans le « nuage », de gigantesques ensembles d’ordinateurs connectés et qui fonctionne en fait comme une seule machine. Par rapport à ces appareils gigantesques, « nos portables et téléphones cellulaires ne sont que des terminaux ». Toutes les données qui y circulent sont utilisées à des fins commerciales ou par les services de renseignement. Elles ont toutes des liens avec les États et surtout avec le gouvernement américain, qui utilisent tous la numisphère à des fins de manipulation. Monsieur Lévy nous rappelle que, dans les années 1990, l’Internet était marginal, alors qu’aujourd’hui il constituerait l’essentiel de l’espace public. Les grands médias ne seraient que des transmetteurs d’information plus privilégiés au sein d’une multitude de sources. Enfin, ces espaces publics seraient aussi politiques et les « conflits s’y rejouent et s’y compliquent ». Pour ce qui est d’une « utopie politique, ce n’est que le début ». Monsieur Lévy avance aussi que la situation d’oligopole actuelle est susceptible de changer très rapidement. Dans les années 1960 et 1970, IBM détenait 90 % de l’industrie informatique. Dans les années 90, c’était Microsoft. Aujourd’hui, ce sont d’autres entreprises. Pour conclure, monsieur Lévy garde espoir et maintient qu’il faut défendre l’idée que la personne doit être propriétaire de ses données. Selon lui, il faut « que les plateformes renvoient aux utilisateurs [et aux utilisatrices] toutes les connaissances qui sont contenues dans leurs données. Ainsi, on peut donner aux utilisateurs [et aux utilisatrices] une image de leur intelligence collective ». Il faut saisir les outils à notre disposition pour résister aux dynamiques de centralisation caractéristique du capitalisme. Il y a, selon monsieur Lévy, une « dialectique perpétuelle entre les gens qui veulent plus de pouvoir et des dynamiques de réappropriation ». Cela n’est pas étonnant puisque la numisphère est devenue le lieu de sociabilité par excellence. Toute la vie économique, politique, sociale, scientifique s’y retrouve. Le chercheur est conscient qu’il existe une concentration de puissance de calcul aux mains de quelques nœuds plus influents. Il affirme aussi, non sans ironie, que l’égalité absolue serait impossible, à moins d’une dictature planétaire! Néanmoins, il souligne l’importance de la nécessité et la possibilité de redistribuer cette puissance de calcul, et ce, autant que possible.
De son côté, Georges Landow est convaincu que l’hypertexte (ou l’hypermédia, un quasi-synonyme qui souligne peut-être davantage l’aspect multimédia du médium hypertextuel) démocratise l’accès à l’information d’une manière qui le distingue de l’imprimé. Il permettrait, entre autres, l’accès à une variété de publications qui présentent différents points de vue autrement inaccessiblesxvi. C’est comme si on ravivait, dans une mesure encore plus grande, l’enthousiasme qu’avaient pu susciter les pamphlets et les livres de poche à l’ère de l’imprimé. Landow explique aussi pourquoi, selon lui, l’hypertexte serait source d’autonomisation des forces du discours et de celles et ceux qui les mobilisentxvii. Il décrit la technologie comme une prothèse aux organes humains qui, sans nécessairement les remplacer, permettrait une plus grande efficacitéxviii. Selon lui, la technologie, dont l’écriture est sans doute la plus importante à cet égard, permet à tous et à toutes de posséder et d’accéder à de l’information d’une manière qui était impossible avec la seule parole, cette dernière qui, avant l’avènement de la première technologie servant à la figer, devait se contenter de l’écho et de la mémoire comme seuls médiums. La technologie permettrait aussi l’autodidaxie, sans rapports hiérarchiques aucuns, ce qui expliquerait la résistance des milieux universitairesxix. Quoi qu’il en soit, Landow souligne aussi que l’hypermédia permet de lutter contre la tyrannie des discours monolithiques. Enfin, l’hypertexte sous-tendrait la nécessité d’une forme de gouvernance non hiérarchique, décentrée et facile d’accèsxx. Cela n’est pas étranger à l’idéal de L’Esprit libre, qui est de « sortir du média spectacle » et qui cherche à lutter contre l’oligopole des médias hégémoniques.
Richard Day, dans son ouvrage intitulé Gramsci is Dead, prend pour point de départ la notion d’hégémonie de Gramsci et, dans une approche anarchiste, tente de déconstruire et de critiquer les approches marxistes et gramsciennes ainsi que leurs méthodes d’action qu’il considère comme plutôt monolithiques. Il propose diverses pistes de réflexion pour donner lieu à de nouvelles formes de militantisme et à des structures de résistance novatrices. Les médias indépendants sont une de ces propositions d’« action directe » contre l’hégémoniexxi. Nous aimerions rapprocher la notion de « spectacle » qui figure dans la devise de l’Esprit du sens que lui donnait Guy Debord :
« Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. […] La spécialisation des images du monde se retrouve, accomplie, dans le monde de l’image autonomisé, où le mensonger s’est menti à lui-mêmexxii. »
C’est précisément ce spectacle que nous voulons contourner, détourner, surpasser et transcender dans l’hypertexte et au-delà. Dans une approche anti-spectaculaire, pourrions-nous dire, Milad Doueihi propose aussi certaines idées intéressantes. Pour lui, si, « dans les sociétés jadis dites “primitives” ou “traditionnelles”, les liens de parenté constituent une grille organisant les hiérarchies sociales et politiques, l’amitié, dans ses déclinaisons numériques actuelles, nous donne à voir l’ébauche ou les premiers traits d’un ordre social en mouvement et en formationxxiii ». En d’autres mots, l’hypermédia aurait le potentiel de déhiérarchiser la structure même de la société. Ne serait-ce pas ce potentiel même que voudraient déployer nos médias antihégémoniques?
Landow, de son côté, analyse également l’hypertexte d’un point de vue postcolonial. En effet, la numisphère offrirait aux peuples colonisés, récemment décolonisés ou en processus de décolonisation, selon le point de vue, la possibilité d’écrire et de diffuser leurs propres nouvelles et, aux chercheurs et aux chercheuses du postcolonialisme, souvent installé·e·s en Occident, de lire ce que les auteurs, autrices et critiques des pays du Sud ont eux-mêmes à dire sur la question, ces derniers ayant auparavant été largement passés sous silence en raison des contraintes du système de distribution des écrits imprimés, en grande partie sous le contrôle des pays du Nord. Landow aborde ensuite le livre comme étant, tout comme le journal, une dépossession du locuteur ou de la locutrice de sa parole. Nous revenons encore une fois à Debord :
« L’écriture est son arme [à l’État]. Dans l’écriture, le langage atteint sa pleine réalité indépendante de médiation entre les consciences. […] Avec l’écriture apparaît une conscience qui n’est plus portée et transmise dans la relation immédiate des vivants : une mémoire impersonnelle, qui est celle de l’administration de la sociétéxxiv. »
Le fait de se voir imposé, par l’imprimé, le système de pensée d’un·e autre rendrait l’assujettissement encore plus inextricable. Les propos de Landow sous-entendent que l’hypermédia permettrait, par la vidéo, le son, les images, de recréer, dans une certaine mesure, la spontanéité de la culture orale, en plus de visibiliser les manifestations culturelles auparavant marginalisées et de déhiérarchiser les rapportsxxv. L’hypertexte aurait donc un potentiel décolonisateur et pourrait permettre une reprise de contrôle culturel par les peuples qui ont souffert de la colonisation, à qui on avait imposé un système d’écriture et de diffusion européen. L’hypermédia permettrait de revaloriser la tradition orale, jusque-là infériorisée par rapport à l’écrit, et aussi de valoriser d’autres formes d’écriture, non régies par les règles aristocratiques ou bourgeoises du système d’écriture européenxxvi. Cet aspect de la question hypertextuelle est extrêmement intéressant. Les liens possibles d’un article vers d’autres articles et vice-versa sont une chose, mais ces propos nous inviteraient à mobiliser davantage la vidéo et le son et à faire appel à des qualités esthétiques qui vont au-delà du formalisme et de la présumée objectivité des médias hégémoniques, empruntant au cinéma ou à la littérature, aux œuvres multimédias. Cela dit, l’hypermédia n’a pas encore été en mesure de transformer la langue elle-même pour en faire un espace autogéré. Dans un deuxième article, nous aborderons les médias hypertextuels eux-mêmes et les enjeux posés par la nature du médium auquel ils font appel.
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i Edward S. Herman et Noam Chomsky, Manufacturing Consent: The Political Economy of the Mass Media, New York, Pantheon Books, 1988.
ii George Landow, Hypertext 3.0, Baltimore, John Hopkins University Press, 2006.
iii Guy Debord, La société du spectacle, Paris, Les Éditions Buchet Chastel, 1967
iv Walter Benjamin, L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique. Paris, Payot, 1939.
v Jonathan Durand Folco, À nous la ville! Traité de municipalisme, Écosociété, Montréal, 2017.
vi Feuerbach, Préface à la deuxième édition de L’Essence du christianisme, cité par op. cit., note 3, p.9
vii Op. cit., note 4, p.1-10
viii Op. cit., note 4, p. 16-18
ix Alain Rey, A. et Josette Rey-Debove. Le nouveau Petit Robert, Paris, Société Dictionnaires Le Robert, 2008.
x Samuel Archibald. « Le texte et la technique : La lecture à l’heure des nouveaux médias (Mémoire de doctorat) ». Université du Québec à Montréal, 2008.
xi Op. cit., note 2, p. 321
xii Op. cit., note 2, p. 322
xiii André Gunthert, « L’œuvre d’art à l’ère de son appropriabilité numérique », L’Atelier des icônes. Carnets de recherche d’André Gunthert, 14 novembre 2011. Disponible à : <http://histoirevisuelle.fr/cv/icones/2191> [consulté le 30 septembre 2018].
xiv Pierre Lévy. « Le médium algorithmique ». Sociétés, 3, 129, 2015, p. 80.
xv Ibid., p. 80.
xvi Op. cit., note 2, pp. 325-330.
xvii Op. cit., note 2, p. 336.
xviii Op. cit., note 2, p. 337.
xix Op. cit., note 2, p. 339.
xx Op. cit., note 2, pp. 343-345.
xxi Richard J. F. Day, Gramsci is Dead:Anarchist Currents in the Newest Social Movements, Toronto, Pluto Press, 2005, pp. 38-39.
xxii Milad Doueihi, Pour un humanisme numérique, Paris, Seuil, 2011, p.10.
xxiii Op. cit., note 23, p. 85.
xxiv Op. cit., note 3, p. 82.
xxv Op. cit., note 2, pp. 348-349.
xxvi Op. cit., note 2, pp. 345-347.
par Rédaction | Mai 14, 2019 | Analyses, International
Par Raouf Bousbia
Dans une annonce de l’agence de presse officielle algérienne du 22 avril 2019, on apprend l’arrestation du milliardaire Issad Rebrab, propriétaire de Cevital, premier groupe industriel privé de l’Algérie. Contrairement à d’autres personnalités arrêtées la même journée, il s’est souvent opposé au clan de l’ancien président déchu Abdelaziz Bouteflika.
Plusieurs militant·e·s du mouvement de contestation en Algérie soupçonnent une mise en scène du régime algérien et une énième manœuvre pour affaiblir la mobilisation populaire pour un changement en profondeur du système politique en place depuis près de 60 ans.
Avec une constitution taillée sur mesure, le pouvoir en place se donne un semblant de respect constitutionnel qui jusque-là n’a jamais été pris en considération.
Le peuple algérien n’est pas dupe, et chaque vendredi des millions de personnes sortent dans les rues pour dire non à la supercherie.
Une révolution populaire et pacifiste est en cours. Elle réussira peut-être à mettre au pas l’un des régimes les plus opaques du monde moderne.
L’Algérie. Ce pays dont on entend peu parler et qu’on connait beaucoup moins que ses voisins marocain et tunisien, qu’on pense si loin et dont nos médias traditionnels font abstraction.
Et Pourtant, l’Algérie est le plus grand pays du continent africain et du bassin méditerranéen, quatrième pourvoyeur d’immigrant·e·s vers le Canada en 2016, premier fournisseur du Québec en pétrole brut avec 40,8 % en 2012 selon le site du ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles du Québec et principal partenaire économique du Canada en Afrique avec 1,5 milliard de dollars américains d’échanges bilatéraux entre les deux pays en 2017.
Un pays avec une histoire aussi riche et ancienne que l’apparition de l’humanité sur Terre. Un territoire où plusieurs grandes civilisations se succédèrent, se mêlèrent et s’opposèrent aux civilisations berbères autochtones : phénicienne, romaine, vandale, byzantine, arabe, andalouse, ottomane, française, etc. Autant d’influences qui ont façonné l’identité algérienne moderne.
Des pères fondateurs trahis
Après une longue lutte armée sanglante contre la puissance coloniale française, l’Algérie accède à son indépendance le 5 juillet 1962 et choisit d’adopter un système économique basé sur l’égalité, la modernité et les libertés universelles. Mais très vite, les architectes de la toute jeune république algérienne sont écarté·e·s, poussé·e·s à l’exil ou assassiné·e·s. Ce fut le cas d’Ahmed Ben Bella; un des chefs historiques du Front de libération nationale pendant la guerre d’indépendance et président de la république en 1963, renversé par un coup d’État et emprisonné le 19 juin 1965.
Krim Belkacem, un des six pères fondateurs de la révolution d’indépendance, a quant à lui été poussé à l’exil en 1967 et assassiné en Allemagne le 18 octobre 1970.
Ferhat Abbas, président du gouvernement provisoire de la république algérienne, emprisonné dans un camp au Sahara en 1963.
Hocine Aït Ahmed, un des chefs historiques du front de libération nationale. Il est arrêté en 1964, s’évade de prison en 1966, s’exile en Suisse et ne reviendra en Algérie qu’après les événements de 1988.
Mohamed Boudiaf, un des pères fondateurs de la révolution d’indépendance. Il est emprisonné en 1963 puis s’exile au Maroc en 1964 et sera assassiné 28 ans plus tard.
Beaucoup d’autres figures emblématiques de la guerre d’indépendance connaitront des sorts similaires, à l’instigation du clan d’Oujda dont faisait partie Abdelaziz Bouteflika.
Le clan s’est formé pendant la guerre d’indépendance autour des hauts dirigeants de ce qu’on appelait l’armée des frontières basée au Maroc et en Tunisie par opposition à l’armée de l’intérieur qui, elle, combattait les forces coloniales françaises dans les maquis et les villes algériennes. Depuis la ville d’Oujda au Maroc, le clan prit de l’assurance avec l’affaiblissement de ses frères d’armes restés en territoire algérien.
Après l’indépendance, le clan disposait de la plus importante puissance de feu des différentes factions de l’armée de libération nationale et s’est permis un coup de force pour s’attribuer le mérite de la libération du pays et de ce fait la légitimité pour gouverner sans partage.
« De la confiscation de la révolution d’indépendance par une bande clanique, le régime algérien est né »
Ce régime mettra en place un système politique et de gestion du pays digne des grandes dictatures est-européennes sur le modèle stalinien (parti unique au pouvoir : le Front de libération nationale, interdiction de toute opposition ou revendications politiques, presse indépendante interdite, propagande médiatique, culte de la personnalité, centralisation de l’administration et des pouvoirs législatif et exécutif, etc.).
Influencé par l’Union soviétique et le nassérisme, dont l’idéologie est basée essentiellement sur le panarabisme et le socialisme arabe dans le but ultime d’une unification de tous les pays arabes en une seule et grande nation, le pouvoir algérien se lance dans une vaste opération de nationalisation de ses richesses, dont les plus importantes sont celles des mines en 1966 et des hydrocarbures en 1971. Un contrôle qui lui permettra de lancer de grands projets dits d’intérêt national. Des pôles industriels à la soviétique voient le jour, comme les complexes pétrochimiques et gaziers (Arzew et Skikda), sidérurgiques (Annaba), ou encore les constructions mécaniques (Constantine et Rouiba), par exemple.
Ce dynamisme économique entraînera l’augmentation de la population, l’alphabétisation, l’éducation et la réduction du niveau de pauvreté des classes défavorisées. Mais aussi, il assurera une stabilité politique en créant et entretenant une caste qui gravitera autour du pouvoir décisionnel et y participera, dont le peuple sera complètement exclu, réduit à l’état de simple spectateur. On essaiera par tous les moyens de l’homogénéiser en rejetant et en déconstruisant les différentes identités culturelles qui composent la population algérienne.
Le fer de lance de la politique identitaire algérienne est l’arabisation systématique de toutes les institutions nationales et de toutes les régions, sans aucune considération pour les patrimoines culturels et linguistiques des différentes régions et communautés. Les voix qui se lèvent contre ce système sont muselées et d’innombrables patriotes sont persécuté·e·s ou carrément emprisonné·e·s, ce qui les pousse à œuvrer dans la clandestinité ou depuis l’étranger. Ce fut le cas par exemple pour Saïd Saadi, membre fondateur de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme, qui a été emprisonné pour son militantisme en 1985, ainsi que pour les activistes du courant des frères musulmans tel qu’Abassi Madani, emprisonné en 1982.
Après le deuxième choc pétrolier, l’économie algérienne révèle ses dysfonctionnements et le mythe du miracle algérien s’effondre. On voit les failles d’une économie basée presque exclusivement sur la rente pétrolière, en plus de la corruption et de la bureaucratie qui gangrènent l’administration algérienne. La chute du prix du baril de pétrole est catastrophique, et le gouvernement ne peut plus assurer les dépenses publiques et les programmes de subvention des denrées de première nécessité, primordiales pour acheter la paix sociale. Très vite, la contestation populaire s’installe et de violentes émeutes éclatent le 5 octobre 1988. Le président de l’époque, Chadli Benjedid, fait appel à l’armée pour rétablir l’ordre. Bilan : plus de 500 morts et des milliers d’arrestations.
La torture est une pratique courante des forces de sécurité et beaucoup de jeunes interpellé·e·s sortent traumatisé·e·s. Le monde vient d’assister au premier printemps arabe, bien avant que ne soit inventé le terme 23 ans plus tard.
Pas une, mais plusieurs révolutions confisquées
Le régime algérien ne sort pas indemne de cette crise, et il sera obligé d’opérer des réformes : autorisation du multipartisme, de la presse écrite indépendante (l’audio-visuel continuera à être sous le monopole de l’État), libération et retour des opposant·e·s politiques sont quelques exemples de concessions. Les tenants du pouvoir jubilent et se font passer pour des réformateurs.
Avec l’autorisation de nouveaux partis politiques, un parti se distingue particulièrement avec son discours haineux envers les partis progressistes : le Front islamique du salut (FIS), créé par Abassi Madani, participe au jeu démocratique tout en rejetant la démocratie. Avec une philosophie inspirée d’une lecture rétrograde du Coran, ses membres veulent purifier la nation algérienne des impies qui la corrompent, selon son virulent et turbulent prédicateur Ali Belhadj.
Le vide social laissé par le régime au sein de la population profite au FIS, qui occupe l’espace public et associatif. Le ras-le-bol des Algérien·ne·s vis-à-vis de la politique laisse le champ libre au parti islamiste pour rafler la mise aux élections législatives de 1991.
Voyant que le contrôle de la situation lui échappe, le régime algérien fait intervenir l’armée encore une fois et interrompt le processus électoral, fait emprisonner les chefs du parti islamiste et pousse le président Benjedid à démissionner.
Les militant·e·s du FIS sont des milliers à prendre les armes et rejoignent les maquis tout en appelant la population à se soulever contre le régime. La population ne suit pas, et c’est alors qu’une guerre sans nom s’engage entre Algérien·ne·s. Les un·e·s la nommeront « guerre civile », d’autres « la décennie noire ».
Des exactions sont perpétrées contre les civils, des attentats à la bombe ont lieu dans les villes, on assiste à des embuscades contre les forces de l’ordre ou encore des assassinats de journalistes et d’intellectuel·le·s. L’Algérie est au bord du gouffre, le régime se cherche une légitimité et convainc Mohamed Boudiaf de mettre fin à son exil et de revenir en Algérie pour la sauver. Boudiaf accepte, il revient, et après quelques mois d’exercice, il est assassiné en direct devant les caméras de télévisions lors d’un discours à Annaba le 29 juin 1992.
Les Algérien·ne·s perdent leur dernier espoir et le pays s’enfonce encore plus dans la violence. Des massacres de masse sont perpétrés, des villages et des quartiers entiers sont la proie de hordes d’assassins disant se battre au nom de Dieu. Les massacres de Bentalha, Raïs et Baraki resteront des traumatismes collectifs pour tout·e·s les Algérien·ne·s. Les groupes terroristes n’épargnent rien ni personne. En plus des massacres de civils, ils incendient les écoles, les bus, les infrastructures industrielles, assassinent les étrangers et étrangères qui continuent à vivre et travailler en Algérie. L’armée algérienne est débordée et mal préparée pour faire face à ce nouveau type de conflit, que le reste du monde découvrira un certain 11 septembre 2001.
Malgré tout, le peuple reste uni et fait face à la situation. Des groupes d’autodéfense se constituent dans les différents villages, et la population citadine développe des réflexes pour contrer les attentats et aider les forces de l’ordre à intervenir rapidement et efficacement. L’armée reprend l’initiative et à la fin des années 1990, les groupes islamistes sont à bout de souffle.
Sous l’égide du président Liamine Zeroual, des négociations sont engagées avec certains groupes islamistes armés, comme l’armée islamique du salut, qui se trouve plus à l’est du pays. La lutte continue contre le Groupe islamique armé (GIA) ou le tristement célèbre Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC).
Sur fond de conflits internes au sein du régime algérien, le président Liamine Zeroual jette l’éponge et décide de démissionner et d’organiser des élections présidentielles anticipées en 1999. Les raisons de sa démission sont jusqu’à présent inconnues.
Bouteflika, l’usurpateur
Dans son livre Bouteflika, une imposture algérienne paru en 2004, l’écrivain et journaliste Mohamed Benchicou explique en détails comment Bouteflika a exigé aux tenants du pouvoir le score qu’il voulait avoir aux élections présidentielles de 1999 pour remplacer Liamine Zeroual.
Le journaliste rapporte dans son livre que Bouteflika demandait un score plus haut que ce qu’avait obtenu Zeroual lors de son élection en 1995. Il aura gain de cause et obtiendra un score de 73,8 % contre 61,3 % pour Zeroual lors de l’élection de celui-ci. À cause de ce livre, Benchicou verra son journal Le Matin fermé et interdit de publication, et lui-même passera deux années en prison.
Comme premières actions de son règne, Bouteflika mettra en place les projets de loi sur la concorde civile en septembre 1999, et la charte pour la réconciliation nationale en 2005. Avec cela, il accordait par voie légale l’amnistie à des milliers de terroristes qui étaient dans les rangs des groupes armés islamistes, et empêchait également toute éventuelle action judiciaire contre les membres des forces de l’ordre et les militaires qui ont perpétré des exactions. Les familles des victimes du terrorisme et des disparu·e·s sont écartées du débat. Bouteflika se permet même de donner des leçons de morale à des mères de disparu·e·s en pleine assemblée populaire avec l’arrogance qu’on lui connait. Preuve de son mépris pour le peuple, cette phrase qu’il dira lors d’un entretien avec la chaîne de télévision France 2 en 1999 avant son élection : « Si je n’ai pas un soutien franc et massif du peuple algérien, je considère qu’il doit être heureux dans sa médiocrité. »
À partir de ce moment, le régime va entretenir le culte de la personnalité de Bouteflika et l’ériger en sauveur du peuple algérien. On le présente comme celui qui a ramené paix et prospérité, reléguant aux oubliettes tous les sacrifices de la population algérienne pendant la décennie noire, la perte de ses intellectuel·le·s, de ses journalistes, de ses jeunes appelé·e·s mort·e·s au champ d’honneur et même du sacrifice de Mohamed Boudiaf, qui n’aura droit à aucune commémoration officielle sous l’ère bouteflikienne.
Les années 2000 sont marquées par l’augmentation du prix des hydrocarbures, une aubaine pour Bouteflika qui se lancera dans des projets ambitieux : autoroutes, logements sociaux, universités, nouveaux complexes gaziers, métros, tramways, téléphériques, etc. Le problème, c’est qu’aucun équipement constituant ces ouvrages n’est fabriqué dans le pays; l’Algérie importe tout et sans compter. On se permet même d’importer de la main-d’œuvre asiatique malgré un chômage galopant dans le pays. En 20 ans de règne, Bouteflika aura dépensé près de 1000 milliards de dollars américains dans des projets qui auraient dû couter la moitié ou le quart des montants initiaux. Et pour cause, la corruption est généralisée à tous les niveaux de la société, aucun projet ou transaction conclue n’est épargné par les scandales politico-financiers. Des enquêtes sont menées par des pays étrangers qui soupçonnent leurs propres compagnies de participer à la corruption, comme ce fut le cas pour la justice italienne qui avait lancé une enquête visant le géant pétrolier ENI et sa filiale Saipem. Même ici, au Québec, l’Algérie figurait dans certains rapports de la commission Charbonneau qui fut diligentée pour faire la lumière sur les affaires de corruption et de collusion dans le milieu de la construction au Québec.
En outre, Bouteflika fera réviser la constitution sans même convoquer le corps électoral, en 2002 et 2008, pour s’octroyer plus de pouvoirs et principalement pour se permettre de briguer un nombre indéterminé de mandats présidentiels, qui étaient limités jusque-là à deux mandats consécutifs. Malgré ses problèmes de santé, qui réduisent ses apparitions en public depuis 2013, il brigue un quatrième mandat en 2014 et procède à une autre révision de la constitution en 2016, où l’accumulation des mandats présidentiels est remise à un maximum de deux mandats consécutifs, ce qui lui confère quand même le droit de briguer un dernier mandat. S’il est élu de nouveau, Bouteflika cumulerait cinq mandats consécutifs.
Ce qui marquera aussi le règne de Bouteflika, c’est l’isolement et le pourrissement de la situation sociale et politique en Kabylie.
La Kabylie, berceau de la contestation démocratique et identitaire de l’Algérie
Grande région du Nord-Centre de l’Algérie, la Kabylie a toujours été une zone indisciplinée pour le régime algérien. Contrairement aux mouvements de contestations que le reste du pays connaissait sporadiquement pour des revendications liées à l’augmentation des prix des denrées alimentaires ou à l’attribution de logements sociaux, les mouvements contestataires en Kabylie revendiquaient toujours le droit à la démocratie, la pluralité et surtout le respect de l’identité et de la culture berbères. Le pouvoir algérien s’est toujours arrangé pour discréditer les leaders des mouvements démocratiques et culturels de cette région. Il a mené des campagnes de dénigrement et de manipulation et usé d’une répression souvent sanglante, comme en attestent les événements connus sous le nom de « printemps berbère » en 1980, ou le « printemps noir » sous le régime de Bouteflika en 2001, qui présente un lourd bilan de 126 mort·e·s et 5000 blessé·e·s, selon la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme. Le régime de Bouteflika continuera à marginaliser cette région au point qu’une partie des activistes kabyles se radicalisent en soutenant l’option de la sécession pure et simple du reste du pays.
Pour contrer ces nouvelles revendications, en 2016 Bouteflika officialise l’amazigh (langue berbère) sur le plan national et décrète en 2017 Yennayer fête culturelle nationale et jour férié (jour de l’an berbère coïncidant avec le 12 janvier du calendrier grégorien), en s’arrogeant les mérites et les honneurs de l’aboutissement du combat du peuple kabyle.
Malgré cela, la contestation de l’illégitimité du pouvoir algérien ne faiblit pas et encourage les mouvements démocratiques contestataires dans le reste du pays. On peut penser au mouvement Barakat (« ça suffit », en arabe), apparu lors de la candidature de Bouteflika pour un quatrième mandat en 2014. Ce mouvement issu de la société civile bravait l’interdiction de manifester dans la capitale, Alger. Celles et ceux qui y ont participé ont subi à maintes reprises arrestations et intimidation. Sa figure de proue, Amira Bouraoui, nous a accordé une entrevue lors de son passage à Montréal en septembre 2018 dans laquelle elle a déclaré :
« En Algérie, s’opposer à l’absurde et au non-sens est systématiquement catégorisé par le pouvoir en place comme un complot contre la nation, manipulé par une main étrangère. On cherche à infantiliser le peuple algérien. C’est tout un système qui pose problème aujourd’hui. Un nombre de personnes aux visages inconnus décide ce que doit être le scénario politique en Algérie. Nous avons le devoir de dénoncer cela. »
Le mouvement Barakat n’existe plus, mais un autre mouvement citoyen a vu le jour avec la participation d’Amira Bouraoui : le mouvement Mouwatana (« citoyenneté » en arabe), regroupant des personnes de toutes orientations politiques, des personnalités de l’ampleur d’Ahmed Benbitour et de partis politiques tels que Jil Jadid (« nouvelle génération ») ou l’Union pour le changement et le progrès de Zoubida Assoul. Ce mouvement, très encadré, organise depuis 2018 des rassemblements citoyens dans différentes villes d’Algérie. Chaque fois, les autorités répriment ces rassemblements et procèdent à l’interpellation des membres du mouvement.
Le régime algérien et ses décideurs ont toujours su mater leurs dénonciateurs et dénonciatrices organisé·e·s et structuré·e·s. Toutefois, la maîtrise des mouvements spontanés lui échappe complètement et ce genre de mouvement dénonciateur s’est trouvé une tribune, une tribune que même les islamistes n’ont pas osé interdire pendant la décennie noire : les stades de soccer.
Le soccer est le seul loisir accessible à la jeunesse algérienne. Omniprésent dans le quotidien des Algérien·ne·s, le soccer fait presque partie de la composante identitaire nationale. Effectivement, pendant la guerre d’indépendance, ce sport a servi d’arme politique contre le pouvoir colonial. Se retrouver dans les gradins des stades pour encourager son équipe est devenu avec les réseaux sociaux un moyen d’expression, le seul lieu où la jeunesse algérienne peut se retrouver pour chanter et crier son mal-être.
Les partisan·e·s des clubs de soccer de tout le pays innovent et font preuve d’une imagination littéraire et artistique des plus impressionnantes. Ils et elles ont même provoqué un incident diplomatique entre l’Algérie et l’Arabie saoudite et poussé Ahmed Ouyahia, premier ministre algérien pendant les faits, à présenter des excuses officielles aux autorités de la monarchie wahhabite, offusquée par une banderole déployée dans le stade de la ville d’Ain-Mlila lors d’une rencontre entre deux clubs de deuxième division du championnat national le 15 décembre 2017.
L’éveil de tout un peuple
Depuis le 8 mai 2012 à Sétif, où il déclare qu’il est temps de passer le flambeau à la jeunesse lors de son dernier discours public, Bouteflika ne s’adresse à son peuple que par l’intermédiaire de lettres et de messages verbaux transmis par des figures diverses du régime algérien. Et c’est de cette manière qu’il annonce le 10 février 2019 sa candidature pour un cinquième mandat présidentiel aux élections qui devaient se tenir le 18 avril 2019. En réponse à cette annonce, plusieurs voix se sont élevées dans le pays et les premières manifestations contre cette candidature apparaissent à Chleff, Bordj-Bou-Arreridj, Bejaïa, Annaba ainsi qu’à Kherrata, ville marquant le passé révolutionnaire de l’Algérie, où elles prendront plus d’ampleur.
Dans les rues algériennes, c’est l’indignation. Comment a-t-il pu oser?
Des appels à manifester sont lancés sur les réseaux sociaux, le rendez-vous est donné pour le vendredi 22 février 2019 (vendredi étant jour de congé de fin de semaine dans le pays). Le jour J, des centaines de milliers de manifestant·e·s sortent dans les rues de la majorité des villes du pays. Ces manifestations pacifiques surprennent tout le monde, les autorités et l’appareil de l’État sont en total décalage. Aux nouvelles de la télévision d’État, on n’en fait aucune mention, pareil pour les autres chaînes de télévision, toutes proches du cercle présidentiel. Les médias étrangers n’en font qu’un fait divers sans grande importance, alors que des portraits de Abdelaziz Bouteflika sont arrachés des façades des immeubles et piétinés par la foule lors de ces manifestations. Stupéfaites, les forces de l’ordre restent en retrait et n’interviennent pas. Les manifestations se terminent en fin de journée sans heurts, quelques échauffourées autour du quartier du palais présidentiel mises à part.
Le lendemain, on annonce que le président de la république annule sa sortie pour l’inauguration de la grande mosquée d’Alger et le nouveau terminal de l’aéroport Houari-Boumediene, pour raison de déplacement médical vers la Suisse. Les hommes de main du régime se chargent alors de fustiger les manifestant·e·s comme le fit le général et chef d’État-Major Ahmed Gaïd Salah en les traitant lors d’une intervention télévisée « d’ingrats, ignorant les réalisations du président Bouteflika ». Les manifestations continuent pendant toute la semaine, assurées par les étudiant·e·s jusqu’au vendredi 1er mars 2019, où des centaines de milliers de personnes sortent une seconde fois dans une ambiance bon enfant, avec un seul slogan : « Non au 5e mandat de Bouteflika ». Pour les manifestant·e·s, le message est clair et ils et elles pensent que le clan présidentiel a compris. Mais voilà que les figures du régime s’entêtent et vont même brandir le spectre du scénario syrien. Ahmed Ouyahia, premier ministre au moment des premières manifestations et figure emblématique du régime algérien, dira : « Je vous avertis, la révolution en Syrie a commencé avec des roses. »
Le 3 mars, Bouteflika officialise sa candidature en déposant par procuration son dossier au conseil constitutionnel, accompagné d’une lettre adressée au peuple algérien dans laquelle Bouteflika s’engage, s’il est élu, à organiser une conférence nationale pour une nouvelle constitution qui établirait la démocratie et enfin, il promet de se retirer avant le terme de son mandat. Le vendredi qui suit cette annonce est la journée mondiale pour les droits des femmes et pour cette occasion, les femmes algériennes sortent massivement dans les rues et viennent grossir encore plus les foules. 24 heures plus tard, Bouteflika rentre de son séjour médical en Suisse et son loyal chef d’État-Major Ahmed Gaïd Salah change de ton à l’égard des manifestant·e·s et annonce qu’il est du côté du peuple et qu’il le soutiendra. Le lendemain, Bouteflika renonce à un cinquième mandat en adressant une nouvelle lettre qui reporte les élections présidentielles à une date indéterminée. Ce délai a pour but, dit-il, d’organiser sa fameuse conférence nationale pour une nouvelle constitution qui ouvrira la voie à la démocratie et aux réformes demandées par le peuple. En d’autres termes, il prolongerait son quatrième mandat.
Le peuple se sent floué et décide de continuer la mobilisation pacifiquement dans toutes les villes d’Algérie, ainsi que dans certaines grandes villes du monde où on compte de fortes communautés algériennes, comme Paris, Londres ou Montréal. En effet, chaque dimanche depuis le 24 février 2019, la communauté algérienne du Québec se donne rendez-vous devant le consulat général d’Algérie à Montréal pour manifester son soutien à ses compatriotes resté·e·s au pays et aussi pour attirer l’attention des autorités canadiennes et de la communauté internationale sur ce qui se passe. Une telle mobilisation à l’international est nécessaire afin d’éviter que les autorités algériennes répriment dans le sang leur population comme ce fut le cas en 1988.
Constatant la ténacité des manifestant·e·s et leur détermination, le chef d’État-Major Gaïd Salah qui se révéla être la clef de voûte du pouvoir algérien empressa le président Bouteflika de démissionner afin d’appliquer l’article 102 de la constitution algérienne pour garder une légitimé constitutionnelle. Il prive ainsi le peuple d’une vraie rupture, car avec l’application de cet article, le régime se donne un délai de trois mois afin d’organiser des élections présidentielles, qu’il contrôlera et dirigera selon sa philosophie habituelle.
Après la démission de Bouteflika, c’est Abdelkader Bensalah qui assure l’intérim au poste de chef d’État, avec un gouvernement nommé au préalable par le désormais ex-président de la république.
Le peuple a d’ores et déjà rejeté les dispositions que génère l’article 102 en sortant massivement dans les rues malgré les appels du gouvernement qui assure se porter garant de la transparence et de la légitimité des élections prévues en juillet.
Les Algérien·ne·s savent que leur révolution pacifique pourrait être encore une fois confisquée par un régime vicieux et manipulateur incarné dans la personnalité de Gaïd Salah, qui a pris l’habitude après chaque vendredi de contestation de prendre la parole et de s’adresser à la nation pour empresser les services judiciaires du pays à traduire en justice certaines personnalités qui auraient trempé dans des affaires de corruption et de malversations. Nous assistons en ce moment à des arrestations spectaculaires très médiatisées d’hommes d’affaires et d’anciens proches du clan de Bouteflika. Une manœuvre pour faire croire au peuple à une opération propre, alors que tout cela a pluôt l’air d’un règlement de comptes entre clans et bandes rivales.
Conscient·e·s de la manipulation, les manifestant·e·s continuent leur lutte, et ce, malgré la répression que le régime accentue présentement pour affaiblir le mouvement, en bloquant chaque vendredi matin les autoroutes desservant Alger pour réduire le nombre des manifestant·e·s dans les lieux symboliques de la capitale comme la place Maurice Audin ou l’esplanade de la grande poste.
Le mouvement populaire semble complètement intouchable malgré ces mesures et n’est nullement essoufflé.
Interrogé par L’Esprit libre sur la situation actuelle en Algérie, l’activiste et ancien militant du mouvement culturel berbère Moussa Nait Amara déclare :
« Les manœuvres du pouvoir visent à essouffler la contestation, mais la mobilisation a démontré que le peuple est déterminé à mener à terme sa révolution, dont la revendication est clairement exprimée dans le slogan Yetnahaw gaa (« ils vont tous partir » en arabe) dont la signification politique est la rupture avec les visages qui symbolisent le système. […] Le peuple, de son coté, doit continuer sa mobilisation pacifique et cela jusqu’à la démission du gouvernement, la dissolution du parlement, et l’arrêt immédiat de l’intervention du chef d’État-Major dans les questions politiques. »
Il ajoute que « la transition doit être entamée par la création d’une instance présidentielle et d’un gouvernement de technocrates composé de personnalités nationales non partisanes ». On comprend que le régime a pratiquement joué toutes ses cartes, et la seule option qui lui reste est la répression et l’usage de la violence.
Pour la porte-parole du mouvement Mouwatana à Montréal, Amel Benaya, le peuple doit « rester uni et pacifique, comme lors de la première sortie; personne ne pourra rien contre lui ». Les manifestant·e·s répondent aux provocations des forces de l’ordre avec pacifisme et souvent même avec humour. Un humour qui accompagne chaque vendredi leurs pancartes de revendications. Cette révolution n’est pas seulement celle du sourire, mais aussi celle de l’amour et celle de l’art. Les artistes Algérien·ne·s accompagnent la lutte pour remonter le moral des nouveaux combattants et nouvelles combattantes de la liberté. Le sentiment patriotique grandit jour après jour et la jeunesse algérienne se rend enfin compte du pouvoir et de la force qu’elle détient avec son pacifisme qui inspire les peuples libres et provoque le désarroi du totalitarisme.
CRÉDIT PHOTO : Fethi Hamlati, WikiCommons, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Manifestation_contre_le_5e_manda…(Blida).jpg?uselang=fr
Jean-Paul Fritz, 30 novembre 2018, « L’algérie, nouveau berceau de l’humanité? », L’Obs. https://www.nouvelobs.com/sciences/20181130.OBS6361/l-algerie-nouveau-berceau-de-l-humanite.html
DN, 2 avril 2019, « Algérie : Bouteflika présente sa démission a Tayeb Belaiz ». https://www.youtube.com/watch?v=IhDGG0hhJ8c
Yassin Ciyow, 12 mars 2019, « Chronologie : le réveil algérien en dates », Le monde.
https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/03/12/le-reveil-algerien-en-dates_5434937_3212.html
Ambassade du Canada en Algérie, 21 novembre 2018, « Relations Canada-Algérie », Gouvernement du Canada. https://www.canadainternational.gc.ca/algeria-algerie/bilateral_relations_bilaterales/index.aspx?lang=fra
Ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles du Québec, « Importations et exportations de pétrole et de produits pétroliers ». https://mern.gouv.qc.ca/energie/statistiques/statistiques-import-export-petrole.jsp
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