Les astuces de Manon et Madeleine

Les astuces de Manon et Madeleine

Par Andreea-Catalina Panaite

Diète cétogène, « shakes » protéinés, jeûne, régime hypocalorique ou encore chronorégime : ce n’est pas l’offre de diètes qui manque. En regardant ces différentes promotions en ligne, il y en a une qui retient mon attention : un programme d’amaigrissement qui se présente comme une méthode pour atteindre le bien-être et non pas perdre du poids. Ma curiosité piquée, je suis allée enquêter sur ce centre d’amaigrissement qui n’en est pas un.[1]

Mercredi, 18h30. En entrant dans une des salles de rencontres du centre d’amaigrissement « Santé Mieux-Être », j’aperçois de nombreuses chaises de couleur orange formant un demi-cercle. Elles laissent un petit espace au centre de la pièce où Manon, l’animatrice de la rencontre, déploie ses savoirs et, surtout, ceux de la compagnie sur le « bon » amaigrissement. Le seul homme présent dans la salle regarde les présentoirs des produits de l’entreprise : brownies, barres tendres et croustilles y sont mis en vente. Leur emballage aux couleurs vives rappellent la « bonne vie », celle du bonheur, du bien-être et de la fierté incommensurable d’avoir choisi de perdre du poids. « Les produits sont santé, sans colorant ou ajouts artificiels » précise Manon, comme pour nous rassurer. Les murs sont décorés de courtes citations visant à inspirer les participantes : « Le progrès plutôt que la perfection », « Soyez bien dans votre corps et votre esprit », « Les plus petits pas vous font le plus avancer ». Ce sont là, en quelque sorte, les articles de foi de la compagnie auxquelles les participantes doivent adhérer afin d’assister aux séances de discussion. Les participantes peuvent s’y ressourcer et se motiver pour maintenir leur fidélité au programme Santé Mieux-Être. C’est d’ailleurs pour cela qu’elles vont à la rencontre : recevoir un « boost », comme me disent deux participantes du programme. Une autre participante a besoin d’un double « boost », ce pour quoi elle assiste à deux réunions par semaine, et surtout à la pesée, me dit-elle.

Au fond de la pièce, on retrouve deux petits comptoirs avec des balances. Une fois par semaine, les participantes sont tenues d’aller voir Madeleine, la surveillante du poids. Avant la discussion, elles se placent sur la balance, le dos tourné au reste des participantes qui attendent fébrilement leur tour. La pesée est une sorte d’épreuve personnelle : c’est le moment de voir si les participantes ont bien appliqué les principes du programme. « C’est une confrontation avec moi-même », affirme une participante. Je lui demande si elle est stressée. « Oh, mon dieu, oui ! À chaque fois ! », me dit-elle sans la moindre hésitation. Plusieurs participantes partagent cet avis. Elles sont courageuses de se soumettre à un tel exercice à la vue de toutes, d’autant plus que, lors de la pesée, les participantes ne sont pas seulement confrontées à leurs efforts par le chiffre qui apparait sur la balance, mais aussi à Madeleine.

Si Madeleine félicite les participantes lorsqu’elles perdent du poids ou lorsqu’elles maintiennent le poids de la semaine précédente, sa présence est surtout requise pour les encourager à persévérer lorsqu’elles prennent du poids. Dans ces cas, elle leur demande aimablement : « Qu’est-ce qui s’est passé cette semaine ? » Aiment-elles trop le sucre ou les aliments gras ? Ne respectent-elles pas le nombre de calories allouées à une journée ? Peut-être sont-elles, comme une des participantes du programme, des adeptes des céréales avant le coucher ? Peu importe la raison, Madeleine les aide à trouver une solution. Elle le fait par le suivi, la principale marque du programme Santé Mieux-être. Madeleine encourage les participantes à écrire tout ce qu’elles mangent dans une journée afin de « repérer le problème à sa source ». Il s’agit, pour les participantes, de « prendre conscience » de ce qu’elles mangent en se confrontant à ce qu’elles écrivent dans leur carnet de suivi. Selon Manon et Madeleine, cette pratique permet d’enrayer ce qui fait grossir ou ce qui empêche de perdre du poids.

Au sein de l’entreprise Santé Mieux-Être, ce ne sont pas seulement les participantes qui se font peser. C’est aussi le cas de Manon et Madeleine. Elles doivent maintenir leur poids santé (avec un jeu de deux livres) lors de leur pesée mensuelle. Étonnée, je demande : « Vraiment ? Et si vous ne respectez pas cette condition ? On vous renvoie ? ». « Non, pas tout de suite », me rassure Manon. Un plan d’action est d’abord mis de l’avant pour les aider à retrouver leur poids santé. Si la situation ne se résorbe pas après quelques mois, c’est le licenciement qui risque de les attendre. Me voyant quelque peu choquée, Madeleine ajoute avec une confiance qui semble à toute épreuve : « « You can’t preach what you’re not doing yourself ! » » Les animatrices et les surveillantes du poids ont une certaine éthique à respecter. Leurs enseignements n’auraient pas la même valeur si elles n’étaient pas elles-mêmes capables de se soumettre aux principes dont elles exigent le respect.

***

Manon et Madeleine ne seraient sûrement pas d’accord avec ma description de leur programme. « Santé Mieux-être, ce n’est pas que de la perte de poids. C’est un style de vie qui vous aidera à trouver de la joie, des liens et la force des saines habitudes », peut-on lire sur le guide de bienvenue. Comme me l’explique Manon : « On est devenues un peu comme des « coachs » de vie ». Selon le plus récent article de foi du programme, ce n’est plus le poids qui est central dans le programme, mais bien l’atteinte du bien-être. Madeleine m’a mise en garde dès la première rencontre : « On ne peut pas considérer le programme comme une diète, c’est un programme de bien-être et de santé ! »

« Est-ce qu’on se prive avec le programme Santé Mieux-être ? », demande Manon durant la rencontre. Le seul homme participant à la discussion lève sa main :

« Ben oui ! Moi, je me prive », répond-il naïvement.

– Ah oui ?, doute Manon.

– Ben, ce soir, j’avais envie d’une pizza graisseuse, mais je vais garder ça pour samedi et manger des aliments non caloriques pendant cette journée-là, ajoute-t-il, confiant de la légitimité de sa réflexion.

– Dans ce cas, vous reportez à la fin de semaine. Vous ne vous privez pas vraiment ! », rétorque habilement Manon en reprenant les rênes de la discussion.

L’homme ne parle plus. Peut-être est-il trop gêné de son erreur pour s’opposer de nouveau à l’animatrice. Afin de rectifier le tir, une autre participante intervient dans la discussion : « On peut vraiment manger ce qu’on veut ! Mais avec modération… » Certains « oui, oui ! » se font entendre dans la salle. Toutes les participantes hochent la tête en signe d’approbation. Manon se réjouit : si on fait abstraction du monsieur, le discours est visiblement intériorisé.

Pourquoi cet homme n’a-t-il pas eu le droit de dire qu’il se prive ? Pour prétendre que le programme de perte de poids mène au bien-être, Manon s’appuie sur deux rhétoriques : le programme n’encourage pas la restriction alimentaire et il permet de faire ce que les participantes veulent. Tout écart de discours face à ces principes est repris par Manon. À chaque discussion, toute occasion est bonne pour Manon de rappeler aux participantes la liberté offerte par le programme : « au lieu de penser aux trois poutines par semaine que vous ne pourrez plus manger, il faut penser à tous les aliments qui s’offrent maintenant à vous ». Si, par mégarde, les participantes oubliaient cela durant la semaine, les multiples brochures de la compagnie sont là pour leur rappeler. On y voit des membres du programme : un homme épanoui durant son jogging, des gens joyeux partageant un repas ou des femmes au sourire étincelant profitant d’une piscine privée.

Si les participantes du programme trouvent leur motivation aux rencontres de discussion, on peut croire qu’elles entretiennent aussi une certaine distance quant aux discours sur le bien-être. Une participante me confie : « Le poids, c’est central. Ils [l’entreprise] ne veulent pas que ce soit le cas, mais, « veux, veux pas », les gens s’inscrivent pour perdre du poids ». Pourtant, lorsque Manon lui demande : « Est-ce qu’on peut manger du fromage brie ? », elle répond, telle une étudiante modèle : « Oui! Le programme nous offre vraiment la chance de manger ce qu’on veut sans se priver ». « Contrairement à toi, elle a bien compris le programme, elle », penseraient sûrement Manon et Madeleine en lisant ce petit texte. Peut-être aurais-je besoin de quelques séances supplémentaires ?

[1] Tous les prénoms, le nom de l’entreprise ainsi que les citations tirées des documents de celle-ci ont été anonymisé afin d’empêcher la reconnaissance de l’entreprise.

CRÉDIT PHOTO: Flickr – Potamos Photography

Évènements culturels : en route vers un financement écoresponsable?

Évènements culturels : en route vers un financement écoresponsable?

Dans la difficile recherche de financement qui sous-tend tout événement culturel, pour se dire « écoresponsable », les festivals doivent-ils tourner le dos à certaines industries polluantes et controversées? Portrait de la situation.

Alors que la saison des festivals s’achève au Québec et que plusieurs ont pu en profiter et s’amuser au rythme de leurs artistes favori·te·s, les préoccupations de plus en plus importantes en rapport à l’environnement et à la lutte aux changements climatiques se transposent dans l’organisation même de ces rassemblements collectifs. L’utilisation de verres et de gourdes réutilisables en échange d’une consigne, les services de transports en commun, les stations d’eau potable, la mise en valeur de nourriture et d’alcool locaux, la vaisselle biodégradable, le compostage et le recyclage figurent parmi les mesures mises en place par de plus en plus de festivals au Québec. Or, si, dans certaines facettes de leur organisation, les festivals de musique, et plus largement les évènements culturels, passent au vert, ils continuent de nouer des partenariats avec des industries que certain·e·s qualifieraient de « polluantes et controversées ». Est-ce que le volet financement demeure exclu des considérations environnementales?

Le cas de Rouyn-Noranda

La relation parfois délicate qui peut s’établir entre un évènement culturel et un commanditaire controversé avait déjà été exposée en mai 2019 dans la ville de Rouyn-Noranda en Abitibi-Témiscamingue. En pleine conférence de presse pour le Festival des Guitares du Monde, l’artiste Richard Desjardins a critiqué un commanditaire du festival, soit la Fonderie Horne du géant mondial Glencore. À ce moment, M. Desjardins ne s’est pas gêné pour dénoncer le fait que la fonderie située en pleine ville dépassait de 67 fois la norme provinciale en termes d’émission d’arsenic dans l’atmosphère. Il disait du même coup que « Glencore, la valeur de cette compagnie-là, c’est 17 milliards, elle pourrait bien avoir un peu d’argent pour régler le problème de l’arsenic »[i]. Suite à cette déclaration, les organisateurs du festival ont demandé aux journalistes de ne pas diffuser cette partie de l’entrevue, de peur de déplaire à leur commanditaire[ii]. Or, Glencore n’en est pas à son premier scandale. Ailleurs dans le monde, cette entreprise est liée à des allégations d’évasion fiscale et de pollution, révélées notamment par les Paradise Papers[iii]. Présente aussi dans des pays du sud, par exemple en République démocratique du Congo où elle exploite une grande mine de cuivre et de cobalt (Katanga Mining), Glencore, exploite sa mine au Congo en passant par plusieurs filiales qui seraient situées dans des paradis fiscaux[iv]. De plus, comme le rapporte Radio-Canada, selon les documents issus des Paradise Papers, il y a plusieurs relations d’affaires entre Glencore et Dan Gertler dans les projets de Katanga Mining[v]. Il faut comprendre que le milliardaire Dan Gertler apparait, en raison de ses activités en RDC, « depuis longtemps dans les enquêtes d’ONG comme Rights and Accountability in Development (RAID) »[vi].   Bref, la liste des allégations qui concernent Glencore pourrait s’allonger sur plusieurs pages. L’idée ici est plutôt de soulever le fait que, malgré ces multiples scandales et ce lourd héritage que porte la compagnie, des festivals continuent d’établir des partenariats avec elle. Pensons ici au festival Osisko en lumière qui en a fait son « coprésentateur officiel », ou bien au Festival de musique émergente (FME) qui le présente comme « partenaire », allant même jusqu’à nommer une scène à son nom. D’autres partenariats pourraient être soulevés, par exemple celui avec la compagnie IAMGOLD (aussi « coprésentatrice officielle » d’Osisko en lumière). En août 2019, cette compagnie a été accusée de fraude et de trafic d’or illégal au Burkina Faso[vii]. Dans le passé, comme le rapportent les travaux d’Alain Deneault, IAMGOLD a aussi été mêlée à des cas de pollution causée par ses activités minières au Mali, empoisonnant les sources d’eau potable d’une communauté locale. Le bilan s’est soldé par la mort d’oiseaux, de bétail, mais surtout, par un nombre alarmant de fausses couches pour les femmes de cette région, touchant quatre femmes sur cinq, selon un rapport du ministère de la Santé du Mali[viii].

Malgré les partenariats créés entre ces industries et ces festivals, offrant publicité au premier en échange de moyens financiers aux seconds, les organisations de ces évènements, comme c’est le cas pour le FME et Osisko en lumière, font tout de même des efforts en matière d’écoresponsabilité sur d’autres points. À cet effet, chacun de leurs sites web respectifs présente une section « écoresponsable » dans laquelle les festivals énumèrent les actions entreprises pour réduire leur empreinte environnementale. Par exemple, ces deux festivals mentionnent leur association avec le Groupe ÉCOcitoyen de Rouyn-Noranda (GÉCO) afin d’obtenir de l’aide dans la gestion des matières résiduelles. Cependant, comme en témoigne ce qui vient d’être rapporté, le volet financement est exclu des considérations environnementales. À cet effet, à savoir si la notion d’écoresponsabilité devrait inclure un volet relatif au financement, la directrice générale du FME, Magalie Monderie-Larouche, voit l’enjeu d’un autre œil : « Il y a l’écoresponsabilité dans un festival, mais il y a aussi le lien social que ces entreprises-là ont avec les gens dans la région ». Selon elle, il ne faut pas réduire l’enjeu du financement de telles entreprises qu’à cette problématique : « C’est peut-être des pollueurs, mais pour nous en région, c’est aussi des employeurs, c’est aussi des citoyens corporatifs, ça fait vraiment partie de notre paysage, alors pour nous ce n’est pas que lié à ça. » Concernant plus spécifiquement le scandale de la Fonderie Horne de Glencore, Magalie Monderie-Larouche ne croit pas que ce soit le rôle du FME d’intervenir dans l’affaire : « Je pense que c’est vraiment au gouvernement et à la ville de gérer ça. Ce n’est vraiment pas à nous comme évènement de gérer ces scandales-là. » Dans le même ordre d’idées, questionnée à savoir si un festival devrait faire attention à ne pas nouer de partenariats avec des entreprises controversées à l’échelle mondiale, comme Glencore, par exemple, elle juge que « ce n’est pas notre rôle ». Dans le cas de Glencore et de la fonderie, elle ajoute que « la Fonderie Horne, c’est vrai qu’elle a été achetée par Glencore, mais c’est un partenariat qui existe depuis bien avant et c’est une entreprise qui est quand même dans notre ville depuis bien avant aussi […] C’est un partenaire qui est naturel pour nous à Rouyn-Noranda ».

L’Esprit libre a tenté de rejoindre plusieurs fois le festival Osisko en lumière, mais nous n’avons pas été en mesure d’obtenir leurs commentaires dans un délai raisonnable. Glencore et IAMGOLD n’ont pas répondu à notre demande d’entrevue.

Reconnaitre les efforts

Dans le but d’encourager les virages verts pour les évènements culturels, le Conseil québécois des événements écoresponsables (CQEER) a vu le jour en janvier 2008. Cet organisme à but non lucratif travaille depuis sa fondation avec des organisateurs d’évènements situés partout au Québec. Le CQEER offre différents services, allant de l’offre de formations et conférences, à l’accompagnement et à la conception d’outils pour les organisateurs souhaitant adopter des pratiques plus saines pour l’environnement[ix].

Le CQEER est aujourd’hui l’un des neuf organismes certifiés sous la norme BNQ 9700-253. Ce cadre émis par le Bureau de normalisation du Québec (BNQ) permet à des organismes comme le CQEER d’accompagner des évènements dans un processus de classification. Rencontrée dans son bureau situé à Montréal, Sara Courcelles, conseillère en développement durable au CQEER, explique que ce processus de classification vient évaluer un organisme en le situant sur une échelle de niveaux allant d’un à cinq. Pour obtenir la classification, c’est le groupe désirant être reconnu par cette norme qui doit approcher le CQEER : « Ils viennent vers nous et on les accompagne, on détermine avec eux quelles exigences ils vont être en mesure de remplir ». Une fois cette certification acquise, l’organisme qui l’obtient reçoit une reconnaissance officielle qui salue son travail en matière d’écoresponsabilité, mais profite aussi d’un avantage auprès du public et de ses partenaires. À cet effet, Sara Courcelles note que « le gros avantage au niveau de la norme, c’est [surtout] au niveau des communications, parce que ça se communique très bien ». Il semble aussi que le CQEER ressent un engouement de plus en en plus important envers ses activités et son expertise de la part des évènements. Au sujet de cette tendance, Sara Courcelles affirme sans hésiter que « définitivement, au CQEER, on offre beaucoup de formations aussi, et, dans la dernière année, on a vraiment vu une augmentation des formations qu’on va donner dans les organismes, dans les municipalités, on fait vraiment plus appel à nous ». Cependant, questionnée à savoir si leur cadre de classification en cinq niveaux utilisé pour évaluer et accompagner un évènement se penchait sur le volet du financement, la représentante du CQEER répond que « non, malheureusement ». Par contre, loin d’être fermée à l’idée, Sara Courcelles nous dit que « ça pourrait être une bonne idée d’ajouter un volet sur le financement ».

Quelles responsabilités pour les artistes?

Alors qu’il semble y avoir une prise de conscience environnementale de plus en plus grande de la part des évènements, comme en témoignent les expériences du CQEER, par exemple, qu’en est-il de celles et ceux qui occupent le devant de la scène, à savoir les artistes? À cet effet, des efforts semblent déjà être faits, comme en atteste le projet québécois Artistes Citoyens en tournée (ACT). Lancé par l’artiste Laurence Lafond-Baulne du groupe Milk & Bone, Aurore Courtieux-Boinot qui évolue dans l’évènementiel, ainsi que par Caroline Voyer, directrice du Réseau québécois des femmes en environnement (RQFE) et fondatrice du CQEER, ACT a pour mission de « promouvoir les pratiques écoresponsables dans le milieu du spectacle »[x]. Les objectifs du mouvement sont, entre autres, de « faire prendre conscience aux artistes de leur pouvoir d’action envers l’environnement, de bâtir des outils simples et efficaces afin de réduire l’empreinte environnementale des spectacles et tournées, ainsi que d’accompagner les artistes qui le souhaitent vers une certification afin de faire reconnaitre leur engagement et d’inspirer leur public »[xi]. Par rapport à la certification, un·e artiste ou un groupe, en s’embarquant dans le mouvement ACT, se voit attribuer un niveau de un à trois, en fonction des actions accomplies.

Le mouvement des Artistes Citoyens en Tournée comprend déjà près de 30 artistes solo ou groupes, dont Klo Pelgag, Fuudge, Charlotte Cardin et plusieurs autres.

L’enjeu du financement : une question de cohérence?

Au-delà des efforts réels entrepris par certain·e·s artistes, organisateurs et organisatrices de festivals ainsi que par des organismes comme le CQEER, le volet financement semble exclu de ces considérations. En termes de cohérence, il semble que pour se dire écoresponsable, un festival qui choisit de se tourner vers du financement provenant d’industries polluantes ou controversées doit se préparer à défendre cette prise de position, selon le CQERR : « On conseille aux gens de faire attention, s’ils veulent se dire écoresponsables et qu’ils sont financés par une industrie polluante, ils ouvrent le flanc aux critiques. » De son côté, Marc Nantel, porte-parole du groupe environnementaliste Regroupement Vigilance Mines de l’Abitibi-Témiscamingue (REVIMAT), abonde dans le même sens : « Il est tout à fait à propos qu’un évènement culturel qui désire être identifié comme vert cherche du financement provenant de bailleurs de fonds qui ne sont pas des pollueurs. »

Situation financière délicate

Pour un évènement culturel, le recours à du financement d’entreprises dites polluantes ou controversé témoigne peut-être aussi d’une situation plus complexe. Questionnée à savoir si le CQEER pouvait intervenir au niveau des ententes entre un évènement et un commanditaire controversé, Sara Courcelles affirme que ce n’est pas le rôle de son organisme d’entrer en jeu à ce moment. C’est plutôt au niveau de l’accompagnement que le CQEER peut aider : « Nous, on va conseiller l’évènement sur comment atténuer les possibles retombés négatives de cette association, entre une compagnie et leur évènement. » Par contre, elle est consciente que l’enjeu du financement peut-être plus complexe dans le cas d’un festival en Abitibi : « Je n’irai pas dire à un évènement en Abitibi qui, sans l’appui d’une minière, ne pourrait pas avoir lieu […)] « non, ne prend pas cet argent-là ». »

Pour Marc Nantel du REVIMAT, cette situation est le résultat du « néo-libéralisme [qui] a fait son œuvre au niveau de la gouvernance des évènements culturels ». Selon lui, « ce sont nos gouvernements qui se sont délestés de leur mission d’aider les communautés et de travailler pour le bien commun ». Ce serait donc ce retrait de l’État en termes de financement de la culture qui pourrait pousser les évènements à se tourner vers ce type de partenariats : « Nos gouvernements, soi-disant pour diminuer les impôts des citoyen[·ne·]s, ne cherchent pas à financer ces évènements. Ils laissent donc au privé le soin de s’impliquer. » Le REVIMAT pense que ce sont les fonds publics qui devraient financer un gros pourcentage des couts, et que la balance seulement devrait revenir au secteur privé. Cela permettrait de « montrer clairement que c’est grâce à la collectivité que l’on peut se payer ces évènements », alors qu’en ce moment « les dons sont indirectement assumés par nous par des mesures fiscales avantageuses aux entreprises comme des remboursements d’impôts, des redevances faibles et un pourcentage d’impôts très bas »[xii]. On se trouverait donc dans une situation où les dons et commandites que versent certaines entreprises seraient remboursés par la collectivité sous forme de remboursement d’impôts, alors que celles-ci jouissent déjà d’un très faible fardeau fiscal, toujours selon M. Nantel. À l’heure actuelle, pour très peu de couts, l’entreprise qui finance un évènement culturel obtient beaucoup en échange. Marc Nantel précise que « ce qu’il faut comprendre du financement des entreprises dans les évènements culturels, c’est que ce ne sont pas juste les citoyennes et citoyens qui bénéficient de l’évènement. L’entreprise gagne gros en couverture médiatique et sur son image corporative. Elle gagne aussi sur son influence politique ».

De son côté, l’Association minière du Québec (AMQ) s’est déjà positionnée sur l’enjeu un peu plus tôt cette année. Alors jointe par Radio-Canada concernant la pratique répandue des dons et commandites émis par certaines minières, la présidente de l’AMQ, Josée Méthot, avait déclaré : « On encourage nos membres à avoir de bonnes relations avec les communautés, avec les collectivités où elles opèrent. Ça fait partie de cette relation de bien connaitre et d’aider les gens localement, c’est une forme d’implication également dans la communauté, alors les dons et commandites, c’est à cela que ça sert. »[xiii]

Des solutions possibles?

Des solutions à court terme existent pour les évènements culturels qui se tournent vers des industries polluantes, voire controversées. S’ils ne peuvent cesser de nouer des partenariats avec ces industries, les organisateurs pourraient, par exemple, comme le suggère le CQEER, demander à une entreprise d’« acheter des crédits carbone pour compenser pour les gaz à effet de serre qui sont émis lors les déplacements des festivaliers [et festivalières] ou pour l’organisation » ou bien, autre exemple relatif à l’Abitibi « cette minière-là va payer pour notre classification avec le BNQ ». Le porte-parole du REVIMAT croit aussi qu’un festival pourrait négocier avec une compagnie polluante un partenariat plus écoresponsable. L’organisation pourrait « exiger qu’elles posent des gestes dans le quotidien pour pouvoir se qualifier comme bailleuses de fonds ». Il ajoute qu’une organisation de festival pourrait « exiger qu’une entreprise réduise ses émissions atmosphériques de CO2 de 10 à 20 % ou qu’elle compense ses émissions de CO2 en plantant annuellement le nombre d’arbres [nécessaires] pour annuler ses émissions. Ou encore, exiger que la compagnie fasse des investissements pour réduire ses rejets ».

Il est clair que de plus en plus d’évènements culturels cherchent aujourd’hui à se positionner sur l’enjeu de l’environnement. L’écoresponsabilité est revendiquée par différents festivals, alors que l’attention du public et de différents organismes encourage les organisateurs et organisatrices de ces rassemblements collectifs à réduire leur empreinte écologique. Si l’enjeu du financement demeure central pour tout évènement culturel, une question demeure : est-il possible d’envisager un financement écoresponsable, ou du moins, cela est-il souhaitable? Le débat est lancé.

CRÉDIT PHOTO: Flickr – Patrice Katalyu

[i] Deshais, Thomas « Commandites des grandes entreprises : leviers de développement ou outils de contrôle de la population? », Radio-Canada, 12 juin 2019. https://ici.radiocanada.ca/nouvelle/1174360/commandites-entreprises-priv…

[ii] Ibid.

[iii] Joncas, Hugo « Glencore, un propriétaire aux mille controverses », Journal de Montréal, 10 septembre 2018. https://www.journaldemontreal.com/2018/09/10/glencore-un-proprietaire-au…

[iv] Harel, Gino « De l’Afrique au Yukon, une mine de controverses », Radio-Canada, 7 novembre 2017. https://ici.radio-canada.ca/nouvelles/special/2017/paradise-papers/glenc…

[v] Ibid.

[vi] Ibid.

[vii] Agence France-Presse, « De l’or caché dans des convois de charbon », Le Devoir, 8 août 2019. https://www.ledevoir.com/monde/560220/burkina-iamgold-essakane-et-bollor…

[viii] Alain Deneault, « Faire l’économie de la haine : Douze essais pour une pensée critique », Montréal : Écosociété, 2011.

[ix] Conseil québécois des événements écoresponsables, https://evenementecoresponsable.com. Page consultée le 25 août 2019.

[x] Artistes Citoyens en Tournée, http://www.act-tour.org. Page consultée le 25 août 2019.

[xi] Ibid.

[xii] Ibid.

[xiii] Deshais, Thomas « Commandites des grandes entreprises : leviers de développement ou outils de contrôle de la population? », Radio-Canada, 12 juin 2019. https://ici.radiocanada.ca/nouvelle/1174360/commandites-entreprises-priv…

Exclusions des femmes et des minorités invisibles dans le champ politique québécois

Exclusions des femmes et des minorités invisibles dans le champ politique québécois

Bien que le Québec soit l’une des sociétés dans le monde où les luttes féministes aient mené aux plus grandes avancées sur les questions d’égalité entre les femmes et les hommes, la parité n’est pas toujours atteinte au niveau politique. Le Conseil du statut de la femme1 explique ce constat par la socialisation qui diffère dès le plus jeune âge filles et garçons, par le partage inégal du travail domestique et familial, par le manque de ressources financières des femmes ou encore par la culture des partis et des institutions politiques qui, comme nous le verrons, ne mettent pas toujours en place les mesures nécessaires pour augmenter le nombre de femmes dans leurs rangs.

Clés historiques et quantitatives

Nous sommes le 25 avril 1940 au Québec et les femmes obtiennent enfin le droit de vote, mais aussi le droit de se porter candidates aux élections. Sept années plus tard, une première femme se présente lors d’une élection partielle, mais ne sera pas élue et il faudra attendre le 14 décembre 1961 pour que l’Assemblée nationale accueille sa première députée. Il s’agit de Claire Kirkland-Casgrain2 qui sera élue sous la bannière du Parti libéral du Québec et à qui on doit notamment la loi 16 qui permit de mettre fin à l’incapacité juridique des femmes mariées. Pendant plus de 12 ans, elle sera la seule femme à siéger comme députée à Québec, entourée par une centaine de collègues masculins.

Selon Élections Québec, qui a réalisé un rapport sur les femmes en politique3, alors que les Québécoises ont obtenu leur droit de vote et de candidature plus tard que celles des autres provinces canadiennes, elles étaient en 2012 en bonne position quant à leur représentation parlementaire avec un taux de 32,8 % de femmes. Pourtant, seulement deux ans plus tard, la situation change et le Québec compte seulement 27,2 % d’élues. Un phénomène qui prouve qu’en matière de luttes pour les causes des femmes, rien n’est jamais acquis. Du côté des Conseils des ministres, les données officielles de l’Assemblée nationale révèlent que la représentation des élues oscille entre 30 % et 34 % depuis les années 2000, à l’exception de la période 2007-2008 sous le gouvernement Charest qui correspond à une parité avec 50 % d’élues, si l’on exclut le premier ministre. L’ensemble de ces chiffres se situe donc loin de l’idéal de parité, et on parle alors d’une sous-représentation persistante des femmes en politique. Cette sous-représentation se manifeste également au niveau de la politique municipale. Selon un rapport du Conseil du statut de la femme datant de 2015, les femmes représentent seulement 17,3 % des mairesses4 du Québec. Mais il est tout de même souligné que dans les villes dont la population est de 100 000 personnes et plus, on trouve la plus forte proportion d’élues, avec une moyenne de 35 %. Plus encore, parmi les 10 plus grandes villes au Québec, quatre ont atteint la zone paritaire, soit Montréal, Québec, Sherbrooke et Longueuil. Un fossé entre petites et grandes municipalités qui s’expliquerait par « la diversité des enjeux, la proximité et les salaires plus élevés des élus des grandes villes » qui permettraient aux femmes de se consacrer à temps plein à leurs obligations politiques tout en restant près de leur famille5.

Un autre phénomène qu’il convient de souligner est que depuis ces deux dernières décennies, la proportion de femmes occupant un siège de ministre est supérieure à celle des députées au sein de l’Assemblée nationale, ainsi qu’en rendent compte les tableaux suivants. Ce constat coïncide avec les résultats de Magali Paquin, agente de recherche à l’Assemblée nationale6.

Tableau 1 : Conseil exécutif
Année de formation du cabinetCabinetNombre de ministres excluant le premier ministreNombre de femmes ministresPourcentage7
2001Landry23730,43
2003Charest24833,33
2007Charest18950
2008Charest261350
2012Marois23834,78
2014Couillard26830,77

Source : Site de l’Assemblée nationale du Québec8

Tableau 2 : Assemblée nationale
DatesSiègesÉluesPourcentage
20031253830,4
20071253225,6
20081253729,6
20121254132,8
20141253427,2

Source : Site de l’Assemblée nationale du Québec9

Quelques facteurs et concepts explicatifs

Appuyée d’une littérature éclairante sur le sujet, Magali Paquin, sans expliquer directement ce phénomène, dresse une liste non exhaustive de facteurs qui influencent l’accès des femmes aux postes exécutifs : il s’agit des conditions socioéconomiques, de la culture politique ou organisationnelle, de l’influence des groupes de pression ou de la communauté internationale, du système électoral et partisan, de l’intensité de la compétition partisane, du cycle électoral, des positions idéologiques des partis et du caractère généraliste ou spécialisé du Cabinet. La sous-représentation politique des femmes peut également s’expliquer par le fait qu’elles soient susceptibles d’être des « agneaux sacrificiels » (sacrificial lambs) selon l’expression utilisé dans la littérature scientifique, c’est-à-dire qu’elles sont davantage nominées dans des circonscriptions dans lesquelles elles sont susceptibles de perdre10. Des spécialistes du sujet comme Melanee Thomas et Marc Bodet ont utilisé des données sur les élections fédérales canadiennes entre 2004 et 2011 qui ont validé cette théorie. Plus encore, leurs recherches indiquent aussi que les places au sein des gouvernements ne sont pas aussi sécurisées pour les femmes que pour les hommes, et que ces deux facteurs expliquent, du moins partiellement, pourquoi les femmes sont sous-représentées dans la sphère politique.

Pourtant, quand on creuse davantage, les données semblent plus nuancées au Québec. Selon Manon Tremblay qui a analysé les élections québécoises entre 1976 et 2003, les candidates féminines n’auraient pas spécifiquement eu moins accès aux forteresses politiques de leur parti que les hommes au Québec. L’autrice ajoute même que, selon ses résultats, « le mode de scrutin majoritaire et uninominal ne peut être décrété comme étant systématiquement hostile aux femmes »11 :  

« […] les femmes qui aspiraient à décrocher un premier mandat de représentation parlementaire ont été candidates dans des circonscriptions compétitives, c’est-à-dire qui, d’un point de vue statistique, offraient le même potentiel de victoire que celles où les hommes se présentaient. Un sous-groupe de candidates fait toutefois exception à cette observation générale, soit les héritières dont le tiers s’est vu léguer des circonscriptions de moindre compétitivité au chapitre de la marge de victoire à l’élection précédente et de la performance passée de leur parti dans les comtés où elles se présentèrent ainsi que du potentiel de victoire défini par l’alternance PLQ/PQ au niveau national.12 »

Dans le même ordre d’idée, selon une analyse réalisée par Radio-Canada, les femmes ont désormais autant de chances d’être élues que les hommes au Québec, et même plus de chances de devenir ministres13. À l’aide d’une compilation de résultats électoraux de l’ensemble des élections générales et partielles depuis le 25 avril 1940, Radio-Canada remonte le fil des élections et non-élections féminines pour relever que « c’est finalement à partir des années 90 que les hommes et les femmes ont les mêmes chances d’être élu[·e]s, soit 1 sur 6. Il n’y a plus d’écart entre les deux sexes »14. Cette affirmation semble surprenante à la vue des chiffres et des études précédemment évoquées, mais leur recherche précise tout de même qu’il y plus d’hommes qui deviennent ministres que de femmes. Plus encore, selon l’analyse d’Allison Harell qui commente cette étude, les femmes accèdent au statut de premières ministres au Canada à des moments spécifiques de l’histoire des partis, c’est-à-dire « quand ils sont en difficulté ou en déclin. L’argument, c’est qu’on cherche une femme pour prendre soin de l’organisation, pour reprendre un langage très genré »15. Harell relève également le fait que les femmes considèrent la politique « comme un environnement hostile », notamment par rapport à la question de la médiatisation et du harcèlement en ligne16.

D’ailleurs, en période d’élections, la question de la couverture médiatique ne peut être mise de côté. Selon les chercheuses du projet Plus de femmes en politique? Les médias et les instances municipales, des acteurs clés!17les politiciennes sont largement sous-représentées dans les médias. Grâce à l’analyse de 1100 articles issus de la presse écrite et de médias communautaires écrits francophones du Québec pendant la campagne électorale municipale entre le 22 septembre et le 6 novembre 2017, les chercheuses ont pu relever que seulement 29 % de la médiatisation a été accordée aux femmes candidates contre 71 % pour les hommes. Plus encore :

« L’appartenance ethnoculturelle, comme le montre Erin Tolley (2016), est un autre marqueur identitaire qui exerce une influence sur le cadrage médiatique associé aux politiciennes. À travers une analyse de la représentation des femmes politiques s’identifiant comme des minorités visibles, Tolley expose la tendance des médias écrits à présenter d’abord l’appartenance ethnoculturelle ou de genre de ces femmes, avant de les introduire comme des actrices politiques18. »

Système politique de l’entre soi

En ce qui concerne spécifiquement le système politique québécois, il faut également prendre en compte le fait que le choix des membres du cabinet revient souvent à la personne élue à la tête du gouvernement, soit le premier ministre. Ainsi, il est avancé par Paquin que « sa décision est teintée de sa personnalité, de ses affinités, de ses préférences personnelles, des objectifs politiques qu’elle s’est fixée et de l’image qu’elle souhaite projeter »19. Cela peut alors impliquer un certain degré de jugement non seulement sur la compétence des femmes, surtout en ce qui concerne les portefeuilles ministériels les plus importants, mais aussi des personnes issues des minorités visibles ou Autochtones20. En effet, tel que souligné par Malinda Smith, qui étudie le cas des universitaires, il subsiste un mythe tenace qui suppose que la diversité implique moins d’excellence ou de mérite21.

Cela se confirme au Québec par un rapide exercice de sociologie visuelle qui nous permet d’émettre un constat : le nombre de femmes n’augmente pas, mais plus encore, les minorités sont invisibles. En effet, en parcourant les photos de groupe des Conseils des ministres de ces deux dernières décennies, le constat est clair : les Conseils des ministres sont très majoritairement masculins et blancs. Et alors que les flux de migration sont « sous le contrôle serré de l’État […], les principaux lieux de prise de décision demeurent encore inaccessibles aux personnes issues de ce flux, même après plusieurs générations »22. Ainsi, l’exercice professionnel de la politique semble encore réservé à une élite sociale, blanche et masculine. Ce constat renvoie au concept de la fabrique de l’entre-soi, qui se définit comme une « production renouvelée d’un ordre du genre toujours fondé sur la différenciation des catégories de sexe qui empêche les entrantes de construire une identité gouvernante et de subvertir les logiques de fonctionnement du champ politique »23.

Les données abordées précédemment illustrent une sous-représentation des femmes qui est également conceptualisée par la littérature avec la notion de plafond de verre (glass ceiling). Ce concept désigne l’inaccessibilité pour certaines catégories de personnes à certains niveaux hiérarchiques. Plus précisément, il s’agit d’une « barrière invisible qui empêche les femmes d’accéder aux hautes sphères du pouvoir, des honneurs et des rémunérations »24. Dans cette définition, il s’agit spécifiquement des femmes, mais ce concept concerne également les Autochtones, les minorités visibles25, les personnes vivant une situation de handicap ou encore les personnes issues de la communauté LGBTQIA +. Mais précisons tout de même que les femmes ne sont pas un groupe minoritaire dans la société car elles en constituent la moitié.

D’autres autrices comme Farida Jalalzai ont analysé la question du plafond de verre dans un contexte politique. Dans son texte Women Rule: Shattering the Executive Glass Ceiling, l’autrice examine l’ensemble des cas des femmes présidentes et des premières ministres entre les années 1960 et 2007 afin d’explorer les liens genrés entre postes de pouvoir et autorité, entre pouvoir et indépendance. Alors qu’aux États-Unis en 2008 (et plus tard en 2016) une femme nommée Hillary Clinton est plus proche qu’aucune autre femme avant elle d’accéder à la présidence étasunienne, d’autres ailleurs ont déjà brisé le plafond de verre au Libéria, en Allemagne et au Chili26. Pour l’autrice, les facteurs institutionnels sont centraux pour comprendre la représentativité et l’accession des femmes au pouvoir. Les différences entre le poste de président ou de premier ministre ferait en sorte que les femmes ont plus de chance d’être élues lorsqu’elles se présentent pour le second, car « une Première ministre qui partage le pouvoir avec un parti est plus souvent vue comme tolérable »27.

Les idéologies genrées sont alors également à prendre en compte.

Pourquoi vouloir plus de femmes en politique?

Le constat est clair : là où est le pouvoir, les femmes, les minorités visibles et les Autochtones sont sous représenté·es, et la sphère politique se garde bien de montrer l’exemple. Pourtant, des décisions sont prises par le gouvernement en place pour l’ensemble de la population. Ainsi, il semblerait juste que celui-ci soit représentatif du groupe qu’il représente, qu’il s’agisse des questions de sexe et de genre, de l’origine ethnique et de la classe sociale. Il faut également souligner le fait que les femmes ne sont pas un groupe homogène et elles se distinguent à de nombreux égards. Pourtant, certaines politiques publiques touchent l’ensemble d’entre elles (par exemple : l’avortement, l’accès à la contraception, etc), et touchent également directement ou indirectement les hommes. Alors, est-ce que les intérêts des femmes sont mieux représentés quand plusieurs d’entre elles occupent des postes ministériels clés? L’histoire nous montre qu’il est déjà arrivé à des femmes membres de partis politiques différents de s’allier afin de faire voter des lois qui vont dans le sens des revendications des mouvements féministes. Dans un de ses rapports, le Conseil du statut de la femme souligne comme exemple à ce phénomène la Loi sur le patrimoine familial (1989), la Loi sur la perception automatique des pensions alimentaires (1995) et la Loi sur l’équité salariale (1996)28.

Ensuite, alors que l’on parle de sous-représentation, il est aussi question des différents types de représentation. Il y a d’abord la représentation descriptive qui prend en compte les caractéristiques des individus élus et non leurs actes. Ainsi, lorsque l’on parle de parité à 50 %, c’est parce qu’il s’agit du pourcentage moyen de femmes dans la population. Ici intervient alors un argument d’égalité et de justice. Puisque la population québécoise est bien composée à moitié de femmes, il serait juste que celles-ci soient équitablement présentes dans les instances de pouvoir. Ensuite, il y a la représentation substantive des femmes qui réfère « aux opinions exprimées et aux actions posées par les législatrices afin de changer et d’améliorer les expériences collectives des femmes »29. Et qui dit amélioration collective pour les femmes, dit amélioration pour la société québécoise dans son ensemble. Enfin, la représentation symbolique correspond à l’impact que peut avoir une certaine catégorie de personnes élues sur la population. Par exemple, l’hypothèse selon laquelle la présence des femmes dans la sphère politique pourrait encourager d’autres femmes à présenter leur candidature, à s’impliquer politiquement, peut être émise, idem pour les minorités visibles et les Autochtones. 

Alors, à la question « pourquoi plus de femmes en politique? » une réponse simple pourrait être énoncée : pour plus d’équité et de justice sociale. Et il en est de même pour les minorités visibles et les Autochtones. En effet, sans vouloir tomber dans le jeu du débat sur le multiculturalisme qui fait encore rage dans les colonnes de certains journaux, et qui est toujours d’actualité au Québec, les statistiques réalisées au Canada prouvent que le Québec est une société plurielle avec 12,96 % de minorités visibles dans l’ensemble du Québec et 34,18 % à Montréal30. D’ailleurs, les critiques vives et les réactions parfois même racistes suite à la candidature d’Ève Torres, qui aurait été la première femme voilée à se présenter aux élections provinciales si elle l’emportait dans la nouvelle circonscription de Mont-Royal-Outremont, cristallisent le malaise d’une partie de la population québécoise sur la question intersectionnelle entre genre et diversité.

Quelques pistes de solutions ?

À l’exemple de nombreux États dans le monde, des mesures incitatives ont été mises en place au Québec, au niveau gouvernemental, partisan et sociétal. Parmi celles-ci, nous pouvons citer les tentatives de réformes, d’abord en octobre 2002, avec une proposition de la Commission des institutions pour un mode de scrutin proportionnel qui pourrait être le moyen d’avoir davantage de femmes à l’Assemblée nationale31. Également, le Comité directeur sur la réforme des institutions démocratiques qui, lors d’une première tentative de réforme du mode de scrutin dans les années 2000, a publié un rapport contenant plusieurs recommandations pour améliorer la représentation des femmes en politique. On suggère par exemple la création d’un fond privé pour soutenir les femmes dans leur entrée en politique, la mise en place d’un système de remboursement bonifié des dépenses électorales pour un parti qui, suite à une élection générale, compte au moins 30 % de femmes dans sa députation, jusqu’à atteindre 50 % de représentation féminine, et la reconduction du programme « À égalité pour décider » avec l’augmentation de ses ressources financières32. Il s’agit d’une liste non exhaustive de propositions et de tentatives de réformes, et jusqu’à maintenant, seule la prolongation du programme « À égalité pour décider » semble avoir franchi le filet33.

Du côté des partis politiques, des comités de femmes ont été créés afin de favoriser la présence féminine dans les partis. Le Parti libéral du Québec, par exemple, a eu, entre 1950 et 1971, une structure nommée la « Fédération des femmes libérales du Québec », avant que celle-ci vote pour être intégrée à la structure du parti contre 50 % des votes au congrès plénier annuel, et 20 % du vote dans les autres instances du parti34. De son côté, le Parti québécois a eu un comité d’action politique des femmes jusqu’en 2011, et une représentation minimale des femmes est garantie au conseil exécutif du parti par 4 postes de conseillères sur les 8 postes de conseillères et conseillers. Enfin, Québec solidaire assure la parité dans ses instances et tous les organes nationaux du parti doivent être composés de femmes et d’hommes à part égale, idem pour les comités de coordination locale, pour les élections générales, ainsi que pour les porte-paroles qui doivent en tout temps être un homme et une femme.

Au niveau de la société, un des organismes principaux qui travaille sur la représentation des femmes en politique est le Groupe Femmes, Politique et Démocratie (GFPD), dont la mission est notamment l’éducation à la population et à l’action citoyenne et démocratique, ainsi que la promotion d’une plus grande participation des femmes à la vie politique35. Il faut souligner l’existence d’un Secrétariat à la condition féminine, dont le plus récent plan d’action met l’accent sur une plus grande participation des femmes aux instances officielles. De son côté, le Conseil du statut de la femme produit des mémoires sur les questions qui sont déposées en commissions parlementaires, mémoires qui demandent des mesures concrètes pour la représentation des femmes en politique.

La France est le premier pays à avoir mis en place une loi parité, la loi du 6 juin 2000, mais elle ne semble pas être la panacée pour plus d’égalité dans la sphère politique. Tout d’abord, selon l’analyse de Mariette Sineau, l’avènement de la Cinquième République en France en 1958 représente pour les femmes « la fin des grandes espérances politiques et le début d’une longue traversée du désert »36. Elle soulève que les femmes vont être pénalisées par le scrutin uninominal, « un système qui personnalise l’élection et favorise les notables en place »37. Cela se vérifie notamment par le fait que, durant les vingt premières années (1958-1978) de la Cinquième République, les femmes sont une minorité d’environ 2 % à siéger à l’Assemblée nationale38. Et même l’élection d’un parti de gauche socialiste en 1981, après vingt-trois ans de gouvernements de droite, n’inverse pas la tendance et l’Assemblée nationale est toujours à très grande majorité composée d’hommes39. La loi du 6 juin 2000 surnommée « loi sur la parité », bien que ce mot n’y figure pas officiellement, entraîne dans son sillon une augmentation de la proportion totale de candidates qui passe de 23,2 % en 1997 à 39,3 % en 2002, et pourtant, la parité est loin d’être atteinte40. Au niveau des élections législatives, cette loi n’a rien de contraignant, car seulement incitative, et les partis qui ne présentent pas 50 % de candidates se voient alors imputer une retenue financière41. À ce propos, l’autrice souligne que :

« […] dans un mode de scrutin qui privilégie les notables, les grands partis ont préféré payer des amendes, même lourdes, plutôt que féminiser leurs investitures, surtout les « bonnes ». Au terme d’un calcul non dénué de cynisme, ils ont parié que le nombre d’élus obtenu (à partir desquels est calculée la seconde fraction de l’aide publique) rapporterait davantage que ce que coûteraient les pénalités financières pour non-respect de la parité des candidatures42. »

Parce que nous sommes en 2018!

Dans le cadre de l’élection provinciale de 2018, Le Devoir43 avait mis en place une vigie parité afin de vérifier en un coup d’œil le taux de candidatures féminines dans chaque parti. Voici les pourcentages finaux pour un total de 47,2 % de candidates par ordre croissant44 : le Parti québécois avait 40,80 % de candidatures féminines, le Parti libéral du Québec avait 44 % de candidatures féminines, la Coalition avenir Québec avait 52 % de candidatures féminines, une première quand on sait que le parti ne comptait que 23 % de candidates en 2014, et arrivait donc à égalité avec Québec Solidaire qui comptabilise également 52 % de candidatures féminines et une candidature non-genrée45.

Lors de cette élection, 52 femmes ont été élues, ce qui constitue un record dans l’histoire politique québécoise, représentant ainsi 41,6 % des députés avec 28 d’entre elles (pour 74 député·es) sous le drapeau de Coalition avenir Québec, 16 pour le Parti libéral (pour 31 député·es), 5 pour Québec solidaire (pour 10 député·es) et 4 pour le Parti québécois (pour 10 député·es). Un contraste notable quand on sait qu’elles étaient seulement 34 femmes élues à l’Assemblée nationale en 2014. De plus, François Legault avait fait une promesse : s’il était élu, son cabinet serait paritaire. Le 18 octobre 2018, cette promesse est tenue avec un conseil de 26 ministres composé de 13 femmes et de 13 hommes. À noter que c’est une femme, Geneviève Guilbeault, qui est choisie en tant que vice-première ministre et ministre de la Sécurité publique, qui est un portefeuille très important. Le trio économique lui, par contre, est exclusivement masculin.

Bien qu’on soit encore loin d’une représentation fidèle de la société québécoise, ce nouveau gouvernement compte davantage de personnes élues issues de la diversité. Une progression qui est, selon un article du Devoir, dû à « un plus grand nombre de candidat[·e]s de toutes origines dans le bassin des 500 candidat[·e]s présenté[·e]s par les quatre principaux partis »46 avec davantage de minorités visibles que par le passé pour la Coalition avenir Québec. L’autre avancée relevée par Le Devoir est la présence de candidat·es de la diversité dans des circonscriptions en région, ce qui est une nouveauté, notamment les deux candidat·es caquistes Olive Kamanyana, dans Pontiac, et Mathieu Quenum, dans Matane-Matapédia. En contraste, moins de 24 heures après l’annonce de la composition de son cabinet, François Legault s’est emparé du « dossier de la laïcité », s’attirant ainsi les foudres de l’élu montréalais Jim Beis, qui s’oppose au projet d’interdiction des signes religieux dans la fonction publique du nouveau gouvernement47. Il est également à relever que les Autochtones sont absent·es du gouvernement.

Conclusion

Cette dernière élection provinciale semble représenter un avancement, davantage sur la question de la parité que de la diversité en politique. Malgré tout, il est indispensable de rester alerte et de garder l’œil ouvert lors d’éventuels remaniements ministériels, lors des prochaines élections, mais aussi et surtout sur les projets politiques du nouveau gouvernement caquiste majoritaire. Concernant la parité, l’exemple de la France illustre que la mise en place de quotas, bien qu’accompagnée de mesures financières punitives, ne peut être suffisante. Du côté québécois, les efforts sont visibles, mais intègrent davantage les femmes blanches que toute autre catégorie dans ses plus hautes sphères décisionnelles. Et bien que les formulaires de recensement et d’autodéclaration fassent partie de la politique statistique canadienne et québécoise, il n’existe pas de données sur la diversité dans la fonction publique et sur les élu·es. À travers les différents points de cet article, nous avons traversé une partie de l’histoire politique québécoise et un fait semble à retenir : la cause paritaire avance certes depuis les années 1990, mais elle avance encore trop difficilement, et les reculs ne sont pas impossibles, tel qu’illustré par les données quantitatives sur le sujet depuis les deux dernières décennies. Le travail semble alors immense tant il s’agit de changer toute une culture politique qui est bâtie par et pour le masculin, depuis des siècles. Bien heureusement, les mobilisations et les luttes féministes continuent… pour un Québec plus juste et équitable. 

CRÉDIT PHOTO: Ozinoh -FLICKR

1 Julie Champagne et Audrée-Anne Lacasse, septembre 2015, La parité en politique, c’est pour quand?, Conseil du statut de la femme, Gouvernement du Québec. www.csf.gouv.qc.ca/speciale/femmes-en-politique/

2 Josiane Lavallée, 27 mars 2015, « Claire Kirkland-Casgrain », Encyclopédie canadienne. www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/claire-kirkland-casgrain/

3 Rosalie Readman, 2014, Femmes et politique : facteurs d’influence, mesures incitatives et exposé de la situation québécoise, Directeur général des élections du Québec, Collection Études Électorales, Gouvernement du Québec. www.electionsquebec.qc.ca/documents/pdf/DGE-6350.12.pdf

4 Andrée-Anne Lacasse, Sarah Jacob-Wagner et Félicité Godbout, 2015, Les femmes en politique : en route vers la parité, Conseil du statut de la femme, Gouvernement du Québec. www.csf.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/avis_femmes_et_politique_web2.pdf

5 Ibid.

6 Magali Paquin, 2010, « Le profil sociodémographique des ministres québécois : une analyse comparée entre les sexes », Recherches féministes, vol.23, no.1, pp.123-141. dx.doi.org/10.7202/044425ar

7 Cette section a été ajoutée au tableau original afin de clarifier la comparaison avec le tableau suivant.

8 Les remaniements ministériels survenus entre les élections générales ne sont pas indiqués. Voir le Site officiel de l’Assemblée nationale : www.assnat.qc.ca/fr/patrimoine/ministrescabinets.html

9 Les changements de députation pendant la législature sont précisés sur le Site officiel de l’Assemblée nationale : www.assnat.qc.ca/fr/patrimoine/femmes1.html

10 Melanee Thomas, Marc-André Bodet, 2013, « Sacrificial lambs, women candidates, and district competitiveness in Canada », Electoral Studies, vol.32, no.1, p.163. doi.org/10.1016/j.electstud.2012.12.001

11 Manon Tremblay, 2008, « Des femmes candidates dans des circonscriptions compétitives : l’exemple du Québec », Swiss Political Science Review, vol. 4 no.4, pp.691–714. doi.org/10.1002/j.1662-6370.2008.tb00117.x

12 Ibid, pp.706-707.

13 Naël Shiab, 22 août 2018, « Voici pourquoi plus de femmes devraient se lancer en politique », Radio-Canada. ici.radio-canada.ca/special/2018/elections-quebec/candidatures-femmes-hommes-chances-elues-ministre-politique/index.html

14 Ibid.

15 Ibid.

16 Ibid.

17 Caterine Bourassa-Dansereau, Laurence Morin, Marianne Théberge-Guyon et Table de concertation des groupes de femmes de la Montérégie, 2018, « Les représentations médiatiques des femmes aux élections municipales », Plus de femmes en politique ? Les médias et les instances municipales, des acteurs clés!, Service aux collectivités de l’Université du Québec à Montréal et Table de concertation des groupes de femmes de la Montérégie, Montréal et Longueuil. tcgfm.qc.ca/download/Representations-Mediatiques-Femmes-Elections-Municipales-Rapport

18 Ibid, p.20.

19 Magali Paquin, op. cit.

20 L’article se concentre sur la question du genre mais il semble impossible d’occulter la question de la race (comme construit social), qui est tout aussi primordiale, bien qu’il soit question d’enjeux complexes qui mériteraient bien plus que de partielles citations dans un article. De plus, la binarité femmes-hommes est omniprésente dans la littérature scientifique sur la parité en politique, et il s’agit d’un angle mort qui doit être relevé, et ce, également dans cet article.

21 Malinda Smith, 2017, « Discilipary silences : race, indigeneity, and gender in the social sciences », dans Frances Henry, Enakshi Dua, Carl E. James, Audrey Kobayashi, Peter Li, Howard Ramos et Malinda S. Smith (dirs.) Equity Myth, Racialization and Indigeneity, UBC Press, Vancouver, p.243.

22 Sid Ahmed Soussi, 2011, « Diversité ethnoculturelle et conflictualité sociale. Enjeux identitaires ou politiques? », dans Micheline Labelle, Jocelyne Couture et Frank W. Remiggi (dirs.) La communauté politique en question, Regards croisés sur l’immigration, la citoyenneté, la diversité et le pouvoir, Presses de l’Université du Québec Québec, p.223.

23 Catherine Achin et Sandrine Lévêque, 2014, « La parité sous contrôle: Égalité des sexes et clôture du champ politique », Actes de la recherche en sciences sociales, no.4, p.119. doi.org/10.3917/arss.204.0118

24 Laure Bereni, Catherine Marry, Sophie Pochic et Anne Revillard, 2011, « Le plafond de verre dans les ministères : regards croisés de la sociologie du travail et de la science politique », Politiques et Management Public, vol.28, no.2. journals.openedition.org/pmp/4141

25 Il est question ici du terme de minorités visibles tel que défini par Statistiques Canada, : « Il s’agit de personnes, autres que les Autochtones, qui ne sont pas de race blanche ou qui n’ont pas la peau blanche. Il s’agit de Chinois, de Sud-Asiatiques, de Noirs, de Philippins, de Latino-Américains, d’Asiatiques du Sud-Est, d’Arabes, d’Asiatiques occidentaux, de Japonais, de Coréens et d’autres minorités visibles et de minorités visibles multiples. », sur www150.statcan.gc.ca/n1/pub/81-004-x/def/4068739-fra.htm

26 Farida Jalalzai, 2008, « Women Rule: Shattering the Executive Glass Ceiling », Politics & Gender,  vol.4, no.2, p.206. doi.org/10.1017/S1743923X08000317

27 Ibid, p.210 (traduction libre).

28 Andrée-Anne Lacasse, Sarah Jacob-Wagner et Félicité Godbout, op. cit. p.25. www.csf.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/avis_femmes_et_politique_web2.pdf

29 Manon Tremblay, 2007, « Democracy Representation and Women : A Comparative Analysis », Democratization, vol.14, no.4, pp.533-553. doi.org/10.1080/13510340701398261

30 Ces pourcentages ne prennent pas en compte les Autochtones qui sont considérés comme un groupe différent. Statistique Canada, 24 avril 2018, « Minorités visibles », Recensement de la ville de Montréal, Profil du recensement 2016www12.statcan.gc.ca/census-recensement/2016/dp-pd/prof/details/page.cfm?Lang=F&Geo1=CSD&Code1=2466023&Geo2=PR&Code2=24&Data=Count&SearchText=Montreal&SearchType=Begins&SearchPR=01&B1=Visible%20minority&TABID=1

31 Rosalie Readman, op. cit.

32 Ibid.

33 Il est à noter qu’aucune information récente sur ce programme n’a pu être trouvée en ligne. Dans un appel à projets en matière d’égalité femmes-hommes pour 2017, le Secrétariat à la condition féminine fait une proposition en continuité des objectifs du programme « À égalité pour décider ».

34 Rosalie Readman, op. cit.

35 Groupe Femmes, Politique et Démocratie, consulté en août 2018, http://gfpd.ca/qui-sommes-nous/le-groupe

36 Mariette Sineau, 2002. « La parité en peau de chagrin ou la résistible entrée des femmes à l’Assemblée nationale ». Revue Politique et Parlementaire, no.10209-1021, p.1.

37 Loc. cit.

38 Ibid, p.10.

39 Ibid, p.1.

40 Ibid, p.2.

41 Pour plus de détails : Journal Officiel de la République Française, 7 juin 2000 : haut-conseil-egalite.gouv.fr/IMG/pdf/JO_Loi_du_6_juin_2000.pdf

42 Mariette Sineau, op. cit.

43 Le Devoir, 2018, « Vigile parité », Le Devoir, Montréal, consulté le 15 août 2018. www.ledevoir.com/documents/special/18-03_vigile-parite-elections/index2_04-06-18.html

44 Guillaume Bourgault-Côté, 11 septembre 2018, « Vigie parité finale : 47,2 % de candidates », Le Devoir, Montréal. www.ledevoir.com/politique/quebec/536530/vigie-parite-finale-47-2-de-candidates

45 Guillaume Bourgault-Côté, 5 juin 2018, « « Vigie parité « , 12e mise à jour: la candidature non genrée d’Hélène Dubé », Le Devoir, Montréal.  www.ledevoir.com/politique/quebec/529507/ni-candidate-ni-candidat

46 Lisa-Marie Gervais, 4 octobre 2018, « Plus de diversité à l’Assemblée nationale », Le Devoir, Montréal. www.ledevoir.com/societe/538298/elections-plus-de-diversite-mais-pas-enc…

47 Pierre-André Normandin, 9 octobre 2018, « Un élu montréalais dénonce les politiques « racistes » de la CAQ », La Presse, Montréal. www.lapresse.ca/actualites/grand-montreal/201810/09/01-5199549-un-elu-montrealais-denonce-les-politiques-racistes-de-la-caq.php

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Littérature jeunesse : entre super-héros et princesses, quelle place pour la diversité?

Cet article a été publié dans notre recueil Paroles de femmes, inclusions politiques. Vous pouvez vous le procurer via notre boutique en ligne. 

Alors que la littérature jeunesse compose une part importante de l’éducation de nos enfants, elle s’insère également comme élément-clé d’une culture en représentant différentes normes sociales d’un lieu et d’une époque donnée. Pourtant, une consultation de celle-ci nous permet de nous questionner : de quelles manières sont représentés les genres et quels modèles cela présente-t-il aux jeunes lecteurs et lectrices? Entrevues avec Émilie Rivard, auteure jeunesse, et Line Boily, agente de développement pour le projet Kaléidoscope du YWCA.

Les attentes sociales face aux femmes et aux hommes varient énormément. Alors que « […] la société attend des femmes qu’elles soient émotives, sensibles, attentionnées, dépendantes et non violentes […] »1, les attitudes et comportements attendus chez les hommes sont, bien souvent, liés à quatre injonctions principales présentées par Pollack : les hommes devraient, selon les exigences sociales, être forts, autant mentalement que physiquement, affirmés, en contrôle et ne devraient, en aucune situation, s’exprimer sous un mode « féminin »2.

Ces injonctions sociales s’observent dans diverses sphères, telles que l’employabilité, les choix quant aux activités ou encore les rôles sociaux occupés. Notamment, on s’attendra à ce qu’une femme choisisse un métier dans lequel elle pourra prendre soin des autres ou démontrer de la douceur. D’un autre côté, on s’attendra à ce qu’un homme occupe des emplois liés au pouvoir ou à la force physique.

Ces exigences sociales se fondent sur divers stéréotypes sexués et genrés étant véhiculés dans notre société occidentale actuelle. Selon Dionne et al., « [c]ertains auteurs [et autrices] (Gooden et Gooden, 2001; Montarde, 2003; von Stockar-Bridel, 2005), sont d’avis qu’en tant que produits culturels, les livres destinés aux jeunes lecteurs [et lectrices] sont le reflet de la société. C’est donc dire qu’un examen attentif de la littérature jeunesse devrait permettre de rendre compte de certaines valeurs culturelles ou de certaines idéologies qui sont valorisées par la société »3

Pourtant, alors que les gouvernements québécois et canadien affirment valoriser l’équité et la parité femmes-hommes, plusieurs stéréotypes de genre inquiétants s’insèrent toujours dans notre littérature jeunesse. Selon une étude sur les livres jeunesse québécois publiée dans la revue Lurelu, « […] le déséquilibre persiste encore quant à la représentation des personnages féminins et masculins » 4. Un autre constat réalisé dans cette étude est que « […] certains traits [demeurent] cantonnés à l’un ou l’autre sexe, comme si l’intériorité était une caractéristique surtout féminine et que d’être énergique et tout autre qualificatif de ce genre était surtout un trait masculin »4

Selon un article d’Évelyne Daréoux paru en 2007, on assisterait à une dévalorisation du féminin par rapport au masculin, notamment en ce qui a trait à la présence et à la visibilité. Alors que les personnages masculins se retrouvaient dans 78 % des titres, ceux féminins n’occupaient que 25 % de ceux-ci. Daréoux mentionne également qu’au niveau des représentations parentales, «  […] 83 % des pères occupent le rôle du héros contre 17 % des mères »5.

Dans les livres pour enfants, les filles et les femmes seront fréquemment représentées comme secondaires. En plus de ne pas participer activement à l’action, on insistera fréquemment sur leur beauté, sur leur douceur ou sur leur coquetterie5. Selon Serge Chaumier, les filles seront confinées à trois rôles principaux : la séduction, la maternité et le domestique. À l’opposé, on présentera des garçons ou des hommes confiants, ambitieux et forts6. Cela ne laisse que très peu d’espace pour les femmes fortes ou pour les hommes sensibles, par exemple, et encore moins pour les jeunes trans. Cela peut conduire à ce que Michèle Babillot aborde comme de l’auto-censure : « Les garçons et les filles s’interdissent certaines activités, certains jeux sans qu’il n’y ait jamais rien de dit mais [cela est dit] de manière complètement implicite »7.

À ce sujet, une rencontre avec Émilie Rivard, autrice jeunesse, nous permet d’en apprendre davantage sur les réalités associées à ce métier et ce, spécifiquement par rapport aux stéréotypes de genre.

Rencontre avec Émilie Rivard

Comme le souligne Émilie Rivard, le fait de questionner les stéréotypes de genre ne signifie pas  d’éliminer toutes différences entre les garçons et les filles :

Ça prend un équilibre, aussi. Les livres de princesses, c’est parfait. Je pense que ça prend de tout, en fait. […] Les histoires d’amour, ce n’est pas problématique en soi. C’est d’avoir une majorité de livres qui sont comme ça, de n’avoir que ça, en fait [qui est problématique]. Le message que je veux passer serait le suivant : si tu as envie d’être une princesse, vas-y. Si c’est vraiment ça que tu veux, vas-y. Aucun problème! Mais l’autre fille qui veut être scientifique, elle aussi devrait pouvoir avoir ce modèle-là. C’est aussi ça, le défi8.

Selon l’autrice jeunesse, le défi consiste à préserver une diversité dans les personnages présentés aux jeunes et ce, notamment, « pour montrer aux petits gars qu’une fille, ce n’est pas juste une princesse à sauver, ce n’est pas juste rose et girly. Ça peut être beaucoup de choses aussi. » 8 L’auteure aborde tout de même la part de défi liée au fait d’écrire des livres non-stéréotypés :

C’est sûr que le livre genré, ça vend. C’est plate, mais de parler directement aux filles ou de parler directement aux gars, c’est très efficace encore aujourd’hui. […] Donc ça, je pense que c’est un gros défi, d’y aller de différentes façons, [pour rejoindre les jeunes sans créer des personnages stéréotypés]. Avoir un cover de livre super rose, mais de passer un autre message à l’intérieur, c’est une autre façon de faire, d’y aller comme on peut8

C’est d’ailleurs ce que l’autrice observe par rapport aux ventes de son livre Mimi Moustache. Sur la couverture, on peut y apercevoir Mimi, coquette, avec un fond rose. Alors que la popularité de ce livre est très forte chez les jeunes filles, Mme Rivard explique que, dans ce livre destiné aux 6-10 ans, on assiste aux péripéties de Mimi, une jeune fille qui n’en peut plus de devoir participer à des concours de beauté comme sa mère le souhaite :

« Sois belle et tais-toi. ». Mimi a l’impression que ce dicton a été inventé juste pour elle. Et maintenant, elle en a assez! Elle ne veut plus participer à ces stupides concours de beauté, mais sa mère ne l’écoute jamais! Si seulement elle pouvait s’enlaidir… […]9

Dans ce livre, la jeune fille parvient donc, grâce à la magie, à se faire pousser une moustache. Cet acte pourrait donc être interprété comme un désir de la jeune fille de se défaire de certains stéréotypes de beauté, lui permettant ainsi de se retirer des concours de beauté qu’elle trouve stupides. En questionnant l’autrice sur l’importance de montrer des modèles non-stéréotypés aux jeunes, Mme Rivard explique que, selon elle, il y a un manque de ces modèles auprès des jeunes : « Dans la culture populaire, on ne voit pas tant que ça de modèles qui ne sont pas stéréotypés. […] Ce n’est pas notre mandat, du tout, mais je pense que si on peut montrer une plus grande palette de personnages, de montrer plus de diversité dans les personnages qu’on montre et dans les héros qu’on présente, ça peut juste être sain. » 8

L’autrice aborde également l’importance de créer des personnages aux facettes multiples : «  C’est de montrer que la fille n’est pas juste romantique et amoureuse, qu’elle est avant tout persévérante, passionnée ou fonceuse, tout dépendant. » 8. Elle poursuit en affirmant que, selon elle, pour qu’un·e personnage soit intéressant·e, il ou elle doit avoir l’air réel en ayant plusieurs façades : « Que la fille soit juste belle, ça ne marche pas. Que le garçon soit juste fort, ça ne marche pas non plus » 8.

Finalement, l’autrice suggère qu’une plus grande diversité permettrait à la fois de créer des personnages intéressant·e·s tout en permettant à un plus grand nombre de jeunes de se reconnaître dans les héros et héroïnes qui se trouvent dans leurs livres. Mme Rivard, autant dans son rôle de mère que dans son rôle d’écrivaine, suggère toutefois de proposer des livres aux jeunes plutôt que d’en interdire certains : « À partir du moment où ils ont un livre dans les mains, peu importe quoi, c’est gagné. C’est un pas de plus. » 8

Rencontre avec Line Boily, du projet Kaléidoscope

Afin d’en apprendre davantage sur les rapports égalitaires véhiculés dans la littérature jeunesse, nous avons également rencontré Line Boily, agente de développement au projet Kaléidoscope.  

Initié par l’équipe du Centre filles du YWCA Québec en 2016, le projet Kaléidoscope cherche à « […] favoriser des représentations d’enfants non-stéréotypées et, du même coup, participer à la construction d’un monde plus égalitaire et inclusif »10.

Ce projet consiste en une sélection de 200 livres pour les 0-12 ans faisant la promotion de rapports et de rôles sociaux plus égalitaires : « Très tôt dans leur vie, on assigne aux enfants des rôles sociaux distinctifs reliés au fait d’être un garçon ou une fille, d’être d’une origine culturelle ou d’une autre, de provenir d’une famille hétérosexuelle ou non, de répondre aux standards de beauté ou pas. Certains comportements, souvent transmis ou adoptés de façon inconsciente, sont l’expression de discriminations et d’inégalités. » 10 Le recueil, autant dans sa version papier qu’informatisée10, est divisé en huit catégories, soit Égalité des sexes, Affirmation de soi, Diversité corporelle, Diversité culturelle, Diversité familiale, Diversité fonctionnelle, Diversité sexuelle et de genre et Sociétés. 

Line Boily, agente de développement de Kaléidoscope depuis la mi-juin, m’explique les actions prévues pour la deuxième phase du projet, financée par le Secrétariat à la condition féminine :

Notre intention c’est vraiment de faire connaître notre sélection de livres et d’y intégrer davantage d’œuvres québécoises. Nous souhaitons qu’elle reflète la réalité culturelle des jeunes et qu’elle devienne une référence pour les adultes qui travaillent auprès des enfants, que ce soit le personnel enseignant, les éducateurs/éducatrices en petite enfance, les bibliothécaires, les animateurs[·trices] en lecture11.

Pour permettre la diffusion de cette sélection, Kaléidoscope a une entente avec l’Association des bibliothèques publiques du Québec (ABPQ) pour les régions de la Capitale-Nationale et de Chaudière-Appalaches pour que les livres faisant partie de la sélection soient identifiés par un autocollant et que 30 à 40 livres phares soient mis en valeur dans une étagère imprimée au visuel de Kaléidoscope et exprimant leurs valeurs. C’est un important processus d’implantation qui vise à faciliter l’accès aux livres ayant des contenus égalitaires et non-stéréotypés :

D’ailleurs, un comité consultatif composé de six bibliothécaires se réunira vers la fin du mois de septembre afin de valider le choix du modèle d’étagère. De plus, les membres du comité participeront à la planification des outils promotionnels de Kaléidoscope. Il nous apparaît important de travailler de concert avec les gens du milieu puisqu’ils connaissent bien les besoins de leur clientèle et les meilleures pratiques de communication pour les rejoindre. Dans une première étape et d’ici la fin de l’année, ce sera une vingtaine de bibliothèques des régions de la Capitale-Nationale et de Chaudière-Appalaches qui accueilleront cette étagère offerte gracieusement. En deuxième année, nous nous développerons sur ce même modèle dans la région de Montréal et en troisième année dans les régions du Québec qui se montreront intéressées.11

Pour marquer encore plus le coup, Mme Boily souligne qu’il est nécessaire de sensibiliser les futur·es intervenant·es et de les outiller davantage. En questionnant celle-ci sur la responsabilité que peuvent avoir les enseignant·es et les parents dans les choix de livres que font les enfants, Mme Boily souligne qu’ils et elles ont un rôle de premier plan puisqu’ils et elles sont des modèles : « Il est possible qu’un adulte ne pense pas naturellement à présenter des œuvres littéraires aux contenus égalitaires et non-stéréotypés si, dans son enfance, il ou elle n’a pas été en contact avec celles-ci. » 11. Pour ce faire, Mme Boily prévoit une prise de contact avec divers départements des cégeps et des universités afin de présenter, dans un esprit de collaboration et de sensibilisation, la sélection aux futur·es enseignant·es ainsi qu’aux futur·es éducateur·trices :

On veut […] les soutenir et encourager le développement de leurs compétences à choisir les œuvres littéraires qu’ils [et elles] pourront exploiter auprès des jeunes; les éveiller à l’importance de présenter des personnages variés, provenant de diverses réalités sociales et culturelles. À se poser des questions telles que : est-ce qu’on donne des chances égales aux filles et aux garçons en leur présentant ces histoires-là, en leur présentant ces contenus-là? Est-ce qu’on fait attention que les personnages principaux soient des filles ou que s’ils sont en personnages secondaires, qu’elles ne soient pas juste passives, mais qu’elles participent à l’action? […] Montrer des filles volontaires, des modèles féminins qui sont plus actuels pour les encourager à développer leur plein potentiel et rappeler aux garçons qu’ils ont le droit de ressentir des émotions, à comprendre qu’il n’y a pas de rôles fixes dédiés aux filles et d’autres aux garçons11.   

En contactant les futur·es intervenant·es, Mme Boily affirme vouloir éduquer celles et ceux qui éduquent :

Nous, comme organisme, on ne peut pas rejoindre les dizaines, centaines de milliers d’enfants, mais je pense que si on sensibilise et qu’on forme les adultes qui les côtoient, […] ils [et elles] deviendront des agent[·e·]s multiplicateur[·trice·]s, des ambassadeur[·e·]s. Je considère aussi que ces rencontres seront des occasions enrichissantes de partager des pratiques éducatives, ce qui ouvrira des pistes de réflexions communes11.

Tout de même, Mme Boily dresse un portrait assez positif de la littérature jeunesse québécoise des dernières années :

Je trouve que, dans les dix dernières années, il y a plus d’éditeurs québécois qui n’hésitent pas à publier les auteur[·trices] qui abordent des sujets plus sensibles, comme l’homosexualité, la diversité familiale, l’intimidation. Cela se faisait moins dans les années 90 lorsque j’ai commencé comme animatrice littéraire11.

Vers davantage de diversité

En consultant des livres destinés aux jeunes, plusieurs études témoignent de différences marquées quant aux rôles et aux attitudes des personnages féminins et masculins :

Les recherches démontrent qu’au cours des ans, malgré quelques fluctuations en ce qui a trait à la représentation de rapports égalitaires entre les personnages des deux genres dans la littérature jeunesse, des asymétries importantes persistent toujours (Hamilton, Anderson, Broaddus et Young, 2005; Ly Kok et Findlay, 2006; Turner-Bowker, 1996). De façon générale, on constate que les personnages féminins sont sous-représentés dans les histoires, les titres, les rôles centraux et les illustrations et que les images du masculin et du féminin qui sont offertes au lecteur [ou à la lectrice] sont stéréotypées (Daréoux, 2007; Ferrez et Dafflon Novelle, 2003) 3.

Alors que d’importants stéréotypes persistent dans la littérature jeunesse, ceux-ci contribuent à de nombreuses inégalités de genre en perpétuant des préjugés et des contraintes sociales. Selon Line Boily, une plus grande égalité dans la littérature jeunesse pourrait permettre de diminuer celles-ci :

Je pense que [plus d’égalité dans la littérature jeunesse] va modifier les rapports entre les garçons et les filles. Ça va également favoriser le fait que les filles vont choisir des carrières qui leur ressemblent vraiment, mais qui ne seront pas dictées par ce qu’on attend d’elles. Je pense que ça pourrait éventuellement aider à une plus grande parité dans tous les domaines9.

Nos discussions avec Line Boily et Émilie Rivard ainsi que quelques recherches nous permirent d’identifier certains livres jeunesse démontrant une belle diversité. Parmi ceux-ci, voici différents coups de cœur :

  • Tu peux d’Élise Gravel : dans ce livre pour les enfants entre 4 et 9 ans, Élise Gravel présente différents droits que les enfants ont, sans différenciation selon leur genre. « Que tu sois une fille ou un garçon, tu peux être toi-même. »12
  • Assignée garçon de Sophie Labelle : cette bande dessinée en ligne présente, pour les enfants âgés entre 6 et 12 ans, le quotidien et l’histoire de Stéphie, une jeune trans de 11 ans13.
  • L’enfant mascara de Simon Boulerice : Ce livre pour adolescent·e·s et pour adultes présente l’histoire d’amour à sens unique de Larry/Léticia, une jeune trans qui choisit de se maquiller pour se rendre à l’école secondaire. On peut y découvrir son quotidien et ses difficultés, mais également rencontrer un personnage fort de détermination et de ténacité. Ce récit s’inspire d’un meurtre transphobe survenu aux États-Unis en 200814.

Outre les livres jeunesse favorisant la diversité, d’autres lieux et maisons d’édition peuvent avoir à cœur de promouvoir une littérature moins discriminatoire entre les individus. Notamment, la librairie féministe L’Euguélionne propose une large sélection de livres usagés et neufs appartenant à la littérature des femmes, mais également des ouvrages « […] féministes, queer, lesbiens, gais, bisexuels, trans, intersexe, […], etc. ». Cette coopérative de solidarité à but non-lucratif se trouve à Montréal et organise également des événements variés promouvant la diversité15. Également, la nouvelle maison d’édition Dent-de-lion favorise des valeurs féministes et promeut les personnages non-stéréotypés. Son premier livre, Derrière les yeux de Billy, sortira le 6 octobre 201916.

CRÉDIT PHOTO: Vincent Fuh – Flicr

1   Francine Descarries, Marie Mathieu et Marie-Andrée Allard, 2010, Étude : Entre le rose et le bleu : stéréotypes sexuels et construction sociale du féminin et du masculin, Conseil du statut de la femme, Gouvernement du Québec. www.csf.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/etude-entre-le-rose-et-le-bleu.pdf

2   William S. Pollack, 2001, De vrais gars : sauvons nos fils des mythes de la masculinité, Éditions AdA, Varennes, Québec.

3   Patricia Balcon, Aïcha Benimmas, Yasmina Bouchamma et Anne-Marie Dionne, 2007, « Étude des stéréotypes sexistes à l’égard des parents dans la littérature jeunesse canadienne », Revue de l’Université de Moncton, vol.38, no.2., pp.111-143. doi.org/10.7202/038493ar

4   Danièle Courchesne et Rachel Roy-Ringuette, 2018, « Filles et garçons : égaux ou pas? »,  LURELU, vol.40, no.3, pp.15-19, Montréal. id.erudit.org/iderudit/87396ac

5   Évelyne Daréoux, 2007, « Des stéréotypes de genre omniprésents dans l’éducation des enfants ». Empan, vol.65, no.1, pp.89-95, Toulouse. doi.org/10.3917/empa.065.0089

6   Serge Chaumier, cité dans Évelyne Daréoux, 2007. « Des stéréotypes de genre omniprésents dans l’éducation des enfants », Empan, vol.65, no.1, pp.89-95, Toulouse. doi.org/10.3917/empa.065.0089

7   Michèle Babillot, citée dans Évelyne Daréoux, 2007. « Des stéréotypes de genre omniprésents dans l’éducation des enfants », Empan, vol.65, no.1, pp.89-95, Toulouse. doi.org/10.3917/empa.065.0089

8   Échanges avec Émilie Rivard, communication personnelle, 27 juillet 2018.

9   Émilie Rivard, 2018, Mimi moustache, Éditions Andara, Blainville. www.leslibraires.ca/livres/mimi-moustache-emilie-rivard-9782924146743.html

1   0     Kaléidoscope, 2018. « Kaléidoscope : Livres jeunesse pour un monde égalitaire », Centre filles YWCA Québec, Québec. kaleidoscope.quebec/

1   1     Échanges avec Line Boily, communication personnelle, 25 juillet 2018.

1   2     Élise Gravel, 2018, Tu peux, Éditions La courte échelle, Montréal.
elisegravel.com/wp-content/uploads/2017/07/tupeuxfin2.pdf

1   3     Sophie Labelle, 2014. Assignée garçon, Tumblr, assigneegarcon.tumblr.com/

1   4     Simon Boulerice, 2016, L’enfant mascara, Édition Leméac Jeunesse, Montréal. www.leslibraires.ca/livres/l-enfant-mascara-simon-boulerice-978276094226…

1   5     Pour plus d’informations sur la Librairie féministe L’Euguélionne, librairieleuguelionne.com/

1   6     Pour plus d’informations sur Dent-de-lion, éditions jeunesse. www.editionsdentdelion.com/

De la tyrannie des buzzwords

De la tyrannie des buzzwords

La langue d’un peuple donne son vocabulaire, et son vocabulaire est une bible assez fidèle de toutes les connaissances de ce peuple ; sur la seule comparaison du vocabulaire d’une nation en différents temps, on se formerait une idée de ses progrès […]

Diderot, Encyclopédie, cité dans Foucault,

Les mots et les choses

Nous sommes assis autour d’une table de conférence à surface de bois synthétique, au milieu d’une salle de réunion sans fenêtres. C’est une salle située dans les entrailles du bâtiment dans lequel je travaille, quelques étages au-dessus de mon open space. Cette salle sans oxygène est, du moins c’est ce que je pense, trop exigüe pour une réunion comme celle à laquelle j’assiste avec plus de douze personnes ; elle est d’ailleurs trop sombre pour percevoir avec clarté qui ou quoi que ce soit.

Ma gestionnaire parle. Elle présente un « plan d’action » vers une approche nouvelle, bien plus audacieuse que celle qui l’a précédée, du programme quinquennal que notre division lancera d’ici quelques mois. Avec sa forte voix, il est difficile de ne pas entendre chaque mot qu’elle prononce, même pour quelqu’un dur d’oreille comme moi. Toutefois, le plan qu’elle décrit, qui souligne « la bonne gouvernance » et favorise l’utilisation d’approches « novatrices », « transformatives » et « axées sur les résultats », est difficile à saisir. Je pense au plan et m’interroge : « où sont les problèmes, les manières de les résoudre, sans compter le justificatif de cette approche et les délais du projet ? » À moi, linguiste de formation, les paroles de la gestionnaire rappellent – charme en moins – le fameux « colourless green ideas sleep furiously » de Chomsky, une phrase grammaticalement correcte, mais sans aucun sens.

Après la réunion, je discute du plan d’action avec la seule personne restée dans la pièce, celle qui a posé l’unique question intelligente au cours des deux dernières heures. Elle sourit et suggère de jouer au buzzword bingo à la prochaine réunion. L’idée me fait rigoler et penser à la première fois que j’ai entendu cette expression. C’était pendant une conférence dans le cadre d’un cours de psychologie, il y a maintenant plus de trente ans. Le professeur avait décrit un jeu à tableaux qu’il avait joué en classe avec ses camarades à Berkeley. Les règles du jeu étaient les mêmes que celles du bingo : lorsqu’on entend un buzzword, on le raye de son tableau, et aussitôt qu’on raye toute une ligne de buzzwords, on crie « Bingo ! ».

Cette petite « guérilla », cette manifestation d’irrévérence et d’audace, m’a semblé attirante, inspirante. Les buzzwords me semblaient n’être qu’une coquille presque vide – je les considérais comme n’étant rien d’autre que des fadaises, une source de plaisanteries – jusqu’au moment où j’ai été moi-même confronté à ces mots et aux environnements où ils prolifèrent. Depuis ce temps, j’ai compris qu’ils constituent une tyrannie, sans pouvoir légitime. Permettez-moi de développer cette idée par une brève analyse du mot « buzzword ».

***

Il convient d’abord de clarifier que je souhaite me pencher sur cet anglicisme – et non sur l’expression « mot à la mode » ou quelque chose du genre. Puisque « buzzword » apparaît en effet dans les textes en français, cela semble un choix raisonnable. En plus, le mot a une histoire particulière qui peut nous aider à déchiffrer le problème au cœur de son usage.

D’où vient cette expression ? Selon le Oxford English Dictionary, son origine et son usage principal seraient américains, compris dans le sens de « catchword or expression currently fashionable, a term used more to impress than to inform, esp. a technical or jargon term. » Comme sommaire brut de l’usage du mot, cette définition est juste, bien que dépouillée de son contexte explicatif.

Plus révélateur encore : l’expression nous vient du discours – osons le dire – désinvolte de la gestion des entreprises. C’est d’ailleurs le thème de « ‘Buzzwords’ at the ‘B School’ », un article de Hallgren et Weiss (1946) paru dans la revue American Speech. D’après les auteurs,

Students at the Graduate School of Business Administration at Harvard University use a specialized vocabulary known as « buzz words » to describe the key to any particular course or situation. To ask for the answer or solution for any given case one merely asks, « What’s the word? »

On peut soutenir que l’optimisme exprimé dans cette description – la conviction qu’on peut court-circuiter l’analyse des faits en cherchant une solution à un problème spécifique – est la clé du mystère du buzzword et, en raison de l’absurdité de l’idée même exprimée par ce mot, la cause de sa propre dévalorisation. Il n’est donc pas surprenant que quelques années après l’émergence du mot « buzzword », on trouvait des usages comme les suivants, documentés par l’Oxford English Dictionary qui ne manquait d’ailleurs pas de les ridiculiser au passage :

The possibilities of a send-up were spotted by the First National City Bank of America which gives its customers what it calls the Instant Buzzword Generator. « Technology », it says, « has created a new type of jargon that is nearly as incomprehensible as it is sophisticated ». With the card « you can generate an almost endless variety of intelligent-sounding technical terms ». (Scottish Daily Mail, 1968)

The air is thick with devalued buzz words, including « buzz words ». (Time, 1980)

L’impression qui se dégage de ces usages est qu’un buzzword n’est pas vraiment « un mot à la mode ». Au contraire, il s’agit en quelque sorte d’un « mort-vivant verbal », déjà dégradé et dévalorisé, une auto-parodie, sauf pour les personnes qui l’utilisent.

***

Revenons à la salle sans fenêtre et à l’exposé du plan de la gestionnaire accompagné par des schémas, tous en couleurs, qui contiennent des carrés, des lignes droites et des lignes incurvées, et des cercles qui se chevauchent comme dans des diagrammes de Venn, mais qui – contrairement à ceux-ci – n’ont aucune signification. En d’autres mots, un ragoût peu ragoûtant de buzzwords.

Où se trouve la tyrannie de ces mots risibles ? Sans doute pas dans le fait qu’ils remplissent l’espace de la véritable réflexion par leur vide ou qu’une solution formulée en ces termes n’offrirait aucune solution crédible. Elle se trouve plutôt dans l’inutilité de critiquer quelqu’un qui fait des déclarations construites de ces mots en invoquant leur manque de contenu. Contester des déclarations gonflées de buzzwords – et les idées fausses ou mal formulées que ceux-ci représentent – exigerait une réponse vigoureuse. Mais, et c’est là le problème, les utilisateurs habituels des buzzwords ne démontrent aucun intérêt dans ce type de réponses et les autres auditeurs, déjà affaiblis par leur soumission à l’offensive de ces mots, n’ont souvent plus de patience à les écouter. En bref, c’est une tyrannie maintenue par la crainte de toutes ses victimes qu’elles ne pourraient, en essayant de la combattre, seulement gagner qu’une victoire à la Pyrrhus.

CRÉDIT PHOTO: Flickr – France insoumise 

Les budgets participatifs au Québec ou le risque d’accoucher d’une souris

Les budgets participatifs au Québec ou le risque d’accoucher d’une souris

Après les villes de Saint-Basile-le-Grand, de Matane, de Rimouski, et quelques autresi, l’arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve (MHM) a choisi de lancer une campagne de budget participatif au printemps 2019. Mais le fait de pouvoir voter sur une petite parcelle du budget municipal renforce-t-il vraiment la démocratie? Sans vision commune des élu·e·s, rien n’est moins sûr.

« Je vote pour la mise sur pied d’un refuge animal, ça manque terriblement. Il n’y en a aucun et les animaux sont très populaires dans MHM ». Alex Nadeau, résident de MHM, semblait très enthousiaste lors de l’annonce de la création d’un budget participatif par son arrondissement à l’automne 2018. Il avait raison: un montant de 350 000 $ venait d’être mis à la disposition des citoyennes et des citoyens du quartier Mercier-Ouest pour la création du projet de leur choix. MHM devenait ainsi le premier arrondissement de Montréal à annoncer la création d’un budget participatif depuis les expériences du Plateau Mont-Royal entre 2006 et 2009. Essentiellement, l’idée est de redonner aux citoyennes et aux citoyens le pouvoir de décider eux-mêmes de quelle manière sera dépensé l’argent public.

Presque un an plus tard, en juin 2019, une centaine de résidentes et de résidents ont proposé des idées et en ont choisi 20 lors du forum d’idéation pour une étude de faisabilité. Les projets qui passent le test seront par la suite soumis au vote populaire à l’automne 2019, et l’idée gagnante sera réalisée l’année suivante. Parmi les projets retenus, on retrouve des jardins communautaires, des marchés fermiers, ou encore des espaces publics pour les enfants et les aînés. Pour le maire de l’arrondissement MHM, Pierre Lessard-Blais, l’objectif de la démarche est ni plus ni moins « d’amener des voisins à se parler et à débattre [des] priorités du quartier et de trouver ensemble des projets porteurs ». De favoriser le dialogue, donc.

Mais qu’en est-il vraiment? Les projets de budget participatif favorisent-ils réellement la démocratie municipale? Le fait que la Ville de Matane, avec le montant de son dernier budget participatif, ait choisi de mieux illuminer certains bâtiments de son centre-ville durant la nuit améliore-t-il vraiment le vivre-ensembleii? La question se pose, car lorsqu’ils ne sont pas intégrés dans une vision plus large de la démocratie participative, les budgets participatifs peuvent donner naissance à des projets de développement communautaire sans grand impact. Mais pour comprendre cela, il faut revenir un peu en arrière. Trente ans en arrière.
 

Les racines du budget participatif

L’histoire du budget participatif commence en 1989 dans la ville de Porto Alegre. Au sortir de la période de dictature, en pleine période de transition, des militant·e·s provenant surtout du milieu du logement convainquent les dirigeant·e·s de cette ville du sud du Brésil de démocratiser les fonds publics en soumettant au vote populaire une partie du budget. Après quelques années d’expérimentation, la ville, qui est comparable à Montréal en termes de superficie, commence à permettre aux citoyennes et aux citoyens de voter et de débattre les décisions financières de la municipalité en matière de services et d’infrastructures. « Ça a vraiment élargi l’espace politique pour intégrer la participation des citoyen[·ne·]s dans la prise de décision », résume Anne Latendresse, professeure de géographie sociale à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) ayant elle-même envoyé des étudiantes et des étudiants analyser le projet au Brésil.

Propulsée par le mouvement altermondialiste, l’idée fait boule de neige à la fin des années 1990. D’autres villes du Brésil se joignent au processus, puis des voisins d’Amérique latine, et des villes européennes et américaines. Aujourd’hui, plus de 1500 villes dans le monde ont recours à une forme de budget participatif pour gérer leurs finances publiquesiii. Les projets ont toutefois des formes variables : parfois les villes consultent les citoyennes et les citoyens sur des projets présélectionnés, parfois le processus est beaucoup plus large et crée des espaces délibératifs physiques ou en ligne.

Caroline Patsias, professeure de science politique à l’UQAM, parle en ce sens des trois moments du budget participatif. 1 — Il y a tout d’abord l’argent. Est-ce que les citoyen·ne·s ont un impact sur la dépense de l’argent? 2 — Qui formule les projets? Est-ce que les citoyen·ne·s proposent les projets ou leur choix se limite-t-il à des projets prédéterminés par les élu·e·s? 3 — Est-ce que le projet final correspond au projet initial pensé par les citoyen·ne·s? « L’important est de donner le plus de latitude possible aux citoyen[·ne·]s et de limiter le cadrage des fonctionnaires », dit Caroline Patsias. Pour elle, les projets les plus réussis sont ceux qui créent des espaces politiques d’échanges, de dialogues et de débats.

Dans le cas du Québec, c’est l’ancienne mairesse du Plateau Mont-Royal de 2002 à 2009, Helen Fotopulos, qui importe l’idée de budget participatif à la suite d’un voyage d’observation à Porto Alegre. Le dispositif du Plateau dure trois ans (2006-2009), avant d’être finalement plombé par des erreurs de planification administrative (il restait moins d’argent que prévu pour la troisième année), mais surtout par la victoire de Luc Ferrandez, qui coupa l’herbe sous le pied du projet en le remplaçant par une consultation en ligne sur les priorités budgétaires de l’arrondissement. L’idée renait donc de ses cendres aujourd’hui dans MHM, mais est-elle encore fidèle aux intentions des premiers militants et des premières militantes de Porto Alegre?
 

Du saupoudrage?

Rappelons que l’élément central d’un budget participatif est le montant soumis au vote des citoyen·ne·s par la ville ou la municipalité. À Porto Alegre, jusqu’à 10 % du budget de la Ville était soumis au vote des résident·e·s. Cela n’a rien à voir avec les budgets alloués par les villes ou les municipalités du Québec, qui représentent souvent entre 200 000 et 300 000 $. À titre comparatif, la Ville de Montréal dispose d’un budget de 5,7 milliards $.

« C’est des enveloppes qui visent à financer des petits projets de développement communautaires. On n’est pas dans l’esprit de réellement démocratiser et ouvrir le budget où il y a des enjeux réels. C’est du saupoudrage », explique Anne Latendresse.

Les projets réalisés dans le cadre de budgets participatifs au Québec tendent à donner raison à la directrice du Centre d’études et de recherches sur le Brésil. En 2018, la Ville de Matane a aménagé un jardin fruitier derrière la bibliothèque municipaleiv. On a aussi planté une rangée d’arbres sur un boulevard à Rimouski en 2017v, tandis qu’on a sécurisé des passages pour piétons et cyclistes situés sur une route dangereuse à Saint-Basile-le-Grand en 2014vi. On est loin de Porto Alegre, où le budget participatif a permis à des milliers de familles d’être reliées au réseau d’assainissement, de régulariser des titres de propriété, et même de construire de nouveaux logementsvii. « On veut bien partager le pouvoir quand il est question de parcs, de verdissement, de ruelles, de projets de développement communautaire, mais on n’est pas dans un processus de réelle démocratisation des enjeux sur lesquels il y a des conflits potentiels dans une ville, comme le transport ou le développement économique », poursuit Anne Latendresse. Pour cette autrice d’un rapport de recherche sur l’expérience du Plateau Mont-Royal entre 2006 et 2009, on est carrément dans « un dispositif qui a dépolitisé des enjeux politiques ».

Mais cette critique peut-elle vraiment s’appliquer au contexte québécois de la politique municipale? Peut-on comparer la situation d’une grande ville brésilienne sortant d’une période de dictature aux municipalités québécoises qui doivent composer avec de multiples contraintes budgétaires? Le maire de MHM défend son projet face à cette critique. Celui-ci rappelle que le quartier Mercier-Ouest, visé par la première phase du processus, ne compte que 43 000 habitant·e·s. Les 350 000 $ débloqués par l’arrondissement (qui compte plusieurs autres quartiers) correspondent donc à 8 $ par habitant·e. « Ça donne le goût de dire “hey on se mobilise” parce qu’on se bat pas pour des cinq sous pis des dix sous, on se bat pour un investissement majeur dans notre quartier », souligne le membre de l’équipe de Projet Montréal.

Par ailleurs, l’argument voulant que les projets soumis ne touchent pas les enjeux polarisants, comme les transports et le développement économique, n’est pas tout à fait juste. Il est vrai qu’une citoyenne ne pourrait pas décider d’allonger une piste cyclable de plusieurs kilomètres avec le budget proposé, mais le maire rappelle qu’il serait par contre possible d’envisager la modification d’une partie d’un boulevard afin qu’il passe de quatre à trois voies. L’un des 20 projets retenus pour la phase d’évaluation concerne d’ailleurs la fermeture d’une rue à la circulation. « C’est une rue très très locale que le citoyen veut voir fermée à la circulation pour mettre à la place des jeux dans la rue pour les enfants et un espace intergénérationnel pour les aînés. Là on parle d’un projet qui touche directement les transports, mais aussi la façon de vivre son quartier et d’échanger avec ses voisins », énonce Pierre Lessard-Blais.

Caroline Patsias rappelle également que les fonds débloqués par MHM proviennent du Programme triennal d’immobilisations (PTI), et non du budget de fonctionnement de l’arrondissement. Or, le budget du PTI ne peut financer que des investissements, et non des salaires, par exemple. Le fait de piger dans le PTI limite nécessairement le montant financier disponible pour un budget participatif. « Au Québec, comme on reste dans le cadre du PTI, y’a une limitation qui se fait d’emblée, même avec la meilleure volonté des élus », explique Caroline Patsias. Celle-ci propose plutôt de créer un budget participatif à la grandeur de Montréal, un budget d’envergure qui dépasserait les investissements pour atteindre le budget de fonctionnement, et même les impôts.

Montréal n’est certainement pas un cancre en matière de démocratie participative. L’Office de consultation publique de Montréal est un exemple mondial dans les processus de concertation publique entre citoyen·ne·s et élu·e·s du palier municipal. Reste que les projets de budget participatif doivent s’intégrer dans une vision plus large de la démocratie municipale pour être réellement efficaces. De là, imaginer des alliances entre municipalités pour proposer des budgets plus grands et aussi, pourquoi pas, un projet d’envergure qui inclurait toute la Ville de Montréal. L’élan est là, reste à dissiper les doutes.

CRÉDIT PHOTO : Facebook de Pierre Lessard-Blais

i Budget Participatif Québec. (2019). Projets inspirants. Récupéré de https://www.budgetparticipatifquebec.ca/fr/projets-inspirants

ii Quintin, S. (2019). Illumination du centre-ville de Matane : deux bâtiments mis en valeur d’ici à l’Halloween. L’avantage Gaspésien, 4 juin.

iii Paré, I. (2016). Le budget participatif, un remède contre le scepticisme en politique. Le Devoir, 20 juin.

iv Quintin, S. (2018). Matane va de l’avant avec l’installation du verger au parc du presbytère. L’avantage Gaspésien, 5 décembre.

v Drouin, E. (2017). Les deux projets gagnants du budget participatif de Rimouski dévoilés. Radio-Canada, 13 décembre.

vi Gerbet, T. (2014). Et si les citoyens contrôlaient vraiment les budgets ? Radio-Canada, 4 novembre.

vii LesBudgetsParticipatifs.fr. (2016). Les budgets participatifs, une innovation née à Porto-Alegre. LesBudgetsParticipatifs.fr, 8 janvier. Récupéré de http://lesbudgetsparticipatifs.fr/les-budgets-participatifs-sont-nes-a-porto-alegre/

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Elles aussi : femmes et féminisme sous occupation israélienne

Elles aussi : femmes et féminisme sous occupation israélienne

Par Adèle Surprenant

L’année 2018 marque les 70 ans de la naissance de l’État d’Israël et, par le fait même, le début de la lutte pour la survivance du peuple palestinien. Une lutte qui n’en est pas à son dernier souffle devant le régime d’apartheid et sa manifestation (néo)coloniale, plus féroces que jamais. Entre le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem, la Marche du retour de Gaza et l’adoption de la loi sur « L’État-nation juif », le conflit israélo-palestinien est une fois de plus ramené sous l’œil public. Alors que les images de Jérusalem côtoient celles de Harvey Weinstein à la une des journaux, nous désirons réfléchir à la rencontre entre deux mouvements d’émancipation, à l’angle mort d’un conflit : la résistance des femmes et la lutte contre l’occupation israélienne.

La nuit est déjà avancée lorsque les soldat·es de l’Armée de défense d’Israël, couramment appelée Tsahal, entrent chez les Tamimi. Ce n’est pas leur première visite dans cette maison, ni dans le village de Nabi Saleh, en Cisjordanie occupée. Quatre jours plus tôt, une manifestation contre le transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem a été réprimée par les soldat·es israélien·nes. C’est là que furent capturées les images qui ont tôt fait d’Ahed Tamimi un symbole de la résistance palestinienne.

Elle était âgée de 16 ans lors de son arrestation dans la nuit du 18 au 19 décembre 2017. Son crime : avoir été l’objet d’une vidéo devenue virale, dans laquelle on la voit gifler un des deux militaires israéliens postés sur le terrain de sa maison. Le 21 mars 2018, Ahed plaide coupable à huit des douze chefs d’accusations retenus contre elle. Condamnée à huit mois de détention dans une prison israélienne, elle rejoint les rangs des quelques 300 mineur·es palestinien·nes y étant déjà incarcéré·es1.

Ahed Tamimi et son image

Libérée le 29 juillet 2018 après avoir purgé une peine pour « assaut aggravé » et « obstruction à [la] mission » des soldats israéliens2, la militante ne représente pas une menace pour l’intégrité d’Israël à cause de ses poings tendus ou de la colère de sa voix. Si son cas a provoqué autant de réactions, des politicien·nes comme du public, c’est parce qu’il échappe aux présomptions des un·es comme des autres : avec son teint pâle, sa chevelure blonde et ses yeux bleus, Ahed Tamimi n’a rien du « terroriste » palestinien, deux mots intimement liés dans l’imaginaire occidental et dans la rhétorique sioniste qui le nourrit. À ce propos, la psychiatre palestinienne Samah Jabr soutient que « si Ahed avait été brune et voilée, elle n’aurait pas reçu la même empathie de la part des médias internationaux. Un tel profil [brune et voilée] est plus facilement associé à l’islamisme et donc au terrorisme. Son attitude aurait alors été aussitôt liée à de la violence plus qu’à de l’héroïsme, comme c’est le cas aujourd’hui3 ».

Lors d’une entrevue accordée à l’agence de presse Anadolu, Nariman Tamimi souligne d’ailleurs la dimension raciste que sous-tend le soutien international accordé à sa fille après son arrestation, avançant notamment que « le monde a montré plus de solidarité parce qu’elle ressemble à leurs enfants, mais [que] tous les enfants palestiniens sont des Ahed Tamimi »4.

Le problème soulevé par l’emprisonnement d’Ahed Tamimi et sa médiatisation ne relève donc pas uniquement des questions de droit international ou de politique. Tendanciellement raciste et néocolonial, le voile médiatique entourant l’affaire Tamimi constitue aussi un enjeu féministe : en accordant autant d’attention à cette histoire, les médias acquis à la droite israélienne tout comme ceux qui soutiennent la lutte contre l’occupation israélienne contribuent à invisibiliser la résistance des femmes palestiniennes.

Mis à part son apparence physique, incompatible avec l’imaginaire orientaliste, la jeune Ahed n’est en rien une exception. Comme plus de 10 000 femmes palestiniennes arrêtées par l’État d’Israël depuis 19675, elle fait aujourd’hui les frais de la résistance. Partagée entre les résistant·es palestinien·nes et leurs détracteur·trices sionistes, la militante est érigée en symbole : « Ahed Tamimi ne s’appartient plus6 ».

Dès son plus jeune âge, la militante a fait l’objet de plusieurs vidéos et photos devenus viraux. L’enfant qui montrait le poing au soldat est désormais adulte – ou presque –, et il devient dès lors plus aisé pour la presse de reléguer son image, dépeinte comme le visage de la résistance palestinienne par les un·es, et comme un outil de propagande et de provocation contre le régime israélien par les autres. Les derniers mois ont vu sa photographie se tailler une place dans un nombre incalculable de publications, mêmes les plus avares d’actualité sur le « conflit » israélo-palestinien.

Lors d’une conférence présentée en 1997 à l’Université de Columbia, l’intellectuel palestinien Edward Saïd a fait un retour critique sur la théorie du professeur américain de science politique Samuel P. Huntington, selon laquelle les mondes occidental et oriental vivraient aujourd’hui un « choc des civilisations ». D’après Saïd, il s’agirait plutôt d’un « choc des définitions7 » généré par la mondialisation de l’information et l’accélération des échanges politico-économiques qui aurait provoqué une prise de conscience collective de la nature hétérogène des cultures. Une hétérogénéité à laquelle participe la jeune militante, en ceci qu’elle ne correspond pas au stéréotype de la femme arabo-musulmane.

L’arrestation du 19 décembre 2017 n’est pas uniquement celle d’une enfant, dont la colère se confond avec l’héroïsme, elle est aussi celle d’une femme. Et parce que « le sexe compte8 », il est nécessaire de replacer le symbole d’Ahed Tamimi (tout comme la personne) dans un contexte plus large, celui où « les Palestiniennes ne peuvent être libres en tant que femmes dans une société qui ne connait pas la liberté : même sans occupation, la Palestine demeure une société patriarcale où la liberté des femmes est limitée par leur genre [traduction libre]9 ».

Du front au foyer

Dans son blogue sur les féminismes arabes, la palestino-américaine Yasmeen Mjalli écrit sur la difficulté de lutter pour l’égalité des sexes en territoires palestiniens. D’une part, elle dit craindre le regard de sa communauté, prompte à accuser d’immoralité ces « Bad Arab Girls10 » et leurs revendications. D’autre part, elle souligne la difficulté de concilier féminisme et nationalisme palestinien (« non, ce n’est pas un oxymore » [traduction libre]11), à une époque où il serait facile pour les médias et politicien·nes occidentaux·ales d’y voir un encouragement à continuer de dépeindre le monde arabe comme une « société rétrograde12 ».

La tension entre la lutte contre l’occupation israélienne et pour l’égalité des sexes n’a cependant pas toujours été aussi forte. Dès la fin du XIXe siècle et l’arrivée des premiers colon·nes sionistes en Palestine, les femmes sont en première ligne de la résistance13. Jusqu’à la première Intifada14, la présence des femmes dans les organisations militantes est notoire, et incarne le désir d’auto-détermination qui anime à la fois féministes et nationalistes15.

En 1993, la signature des accords d’Oslo concrétise une tendance de fond déjà en marche : à la campagne de « nationalisation » du hijab16, menée avec succès par l’organisation al-Mujamma’ al-Islami dans la bande de Gaza (ou Hamas), s’ajoute le lourd bilan de la première Intifada (le tiers des victimes sont des femmes17), provoquant un recul du mouvement des femmes de Palestine. À tort ou à raison, la lutte contre le patriarcat est subordonnée à celle contre l’occupation.

Mais comme le relève Yasmeen Mjalli lors d’une entrevue réalisée dans le cadre de cet article, la question des femmes en Palestine est toujours renvoyée à leur implication dans les deux Intifadas, laissant peu de place pour parler des violences et discriminations que vivent les Palestiniennes, de la rue au foyer. S’il est vrai que « la réforme légale est entravée par l’occupation, il y a aussi de gros joueurs dans l’autorité palestinienne qui prennent avantage de l’occupation pour maintenir et même soutenir une dynamique de pouvoir biaisée d’après laquelle les hommes sont les décideurs [traduction libre]18 » , à l’échelle nationale comme familiale, souligne-t-elle.

Questionnée sur ce qui définit une femme palestinienne, Yasmeen Mjalli parle de « guerrière[s] menant un combat sur deux fronts [traduction libre]19 » : en repoussant les frontières qui les séparent de leur terre d’origine, elles font face à celles, moins tangibles, qui les privent de leur statut de citoyennes à part entière, et ce au sein de leur propre société.

Ainsi reléguées au rôle de « reproductrices biologiques de la nation20 » (par opposition à la reproduction citoyenne attendue de l’homme), les résistantes palestiniennes en viennent à être exclues du corps social pour lequel elles se battent.

Entre voile et hasbara21 

L’appareil sioniste, quant à lui, diffère peu de tout autre discours colonial ou néocolonial, se maintenant autant par la violence qu’à travers une série de théories et de concepts le légitimant, à commencer par celui de « mission civilisatrice ». À la manière du « Grand Moyen-Orient » imaginé par le président Bush fils et les néo-conservateurs américains en Irak et ailleurs, les défenseurs et défenseuses de l’État israélien réussissent à justifier un régime ségrégationniste et meurtrier en faisant appel à l’exception israélienne : « Seule démocratie au Moyen-Orient », l’État juif se conçoit en porte-étendard des valeurs occidentales, seul rempart libéral d’une région accusée de conservatisme social et de fondamentalisme religieux.

Dans un article sur l’antisionisme comme enjeu féministe publié dans The Electronic Intifada, l’autrice d’origine palestinienne Nada Elia dresse un parallèle entre la situation actuelle en territoires occupés et la France coloniale du XIXe siècle. Donnant l’exemple de la destruction de villages algériens, elle rappelle que la justification souvent mise de l’avant par les forces d’occupation était la libération des femmes. Dans le contexte algérien comme palestinien, l’instrumentalisation des femmes semble être un outil efficace de contrôle des populations sur des bases racistes et colonialistes (ou néocolonialistes)22.

Alors que les féministes sionistes reconnaissent, dans les politiques mises en place par l’État d’Israël, des « positions progressistes sur le droit des femmes et des LGBTQIA », l’occupation des territoires palestiniens, voire même le conflit dans toutes ses latitudes, génère pourtant une partie importante des mécanismes d’oppression qui touchent les femmes de Palestine23. Que ce soit au niveau de l’emploi, de l’éducation ou de l’accès aux soins de santé, les restrictions quotidiennes que l’État d’Israël et son armée imposent aux palestinien·nes répriment les conditions qui auraient autrement pu permettre aux revendications féministes d’espérer trouver écho.

Le « pinkwashing » israélien, entendu ici comme « l’usage cynique des droits des homosexuel·les pour distraire et normaliser l’occupation israélienne, les colonies et l’apartheid [traduction libre]24 et dont la définition peut être élargie à l’instrumentalisation du droit des femmes, agit aussi avec efficacité auprès du public, principalement occidental ». Notamment alimenté par un discours médiatique de plus en plus expansif sur le monde arabo-musulman, la réponse politique au conflit israélo-palestinien est acquise à la rhétorique de Tel -Aviv, que contredisent pourtant chaque jour les actions de Tsahal et les rapports d’organisations non-gouvernementales (ONG). Les femmes sont au centre de cette manipulation discursive, en ceci que les commentateurs et commentatrices de la situation au Proche-Orient (politicien·nes, intellectuel·les ou autres expert·es en tout genre) utilisent leur situation pour nourrir l’impression d’antagonisme entre modernité démocratique à l’occidentale et société patriarcale conservatrice arabe.

À ce propos, la sociologue et professeure à l’université de Duke, Frances Hasso, parle d’une « intransigeance occidentale25 », soit du fait que la légitimité de la lutte pour l’auto-détermination du peuple palestinien soit plus souvent qu’autrement considérée comme étant conditionnelle à la possession d’un « capital culturel ». Cette notion même de capital culturel, relative à une valeur civilisationnelle déterminée à partir de critères reflétant l’hégémonie culturelle nord-américaine et européenne, démontre « l’ignorance d’un ordre international inégalitaire et renforce l’idée que l’oppression des femmes reflète l’arriération culturelle au sein d’autres sociétés26 ».

Des frontières

Ainsi rejetées par le projet national et affaiblies par le régime d’apartheid israélien, les femmes n’ont de place que dans la reconduction (biologique et éducative) de la nation. La lutte pour l’auto-détermination du peuple palestinien et la construction de l’État sont alors quasi-exclusivement réservées aux hommes, à ceux dont les intérêts servent et sont servis par l’espace public. De tels réflexes encouragent l’institutionnalisation du rapport de genre masculin à l’État, ainsi qu’à l’espace public duquel il participe, reproduisant ainsi les rapports sociaux sexistes qui font de l’agir un verbe au masculin.

Ahed Tamimi, comme des milliers de Palestiniennes avant elle, est la preuve vivante que le verbe ment. Mais le symbole est devenu plus fort que la femme, rattrapée par l’espace médiatique que se disputent la droite prosioniste et la gauche propalestinienne. Pour le dire comme l’intellectuelle et féministe israélienne Simona Sharoni, « dans une situation où chaque homme est un soldat, chaque femme devient un territoire occupé27 ».

L’occupation peut cesser, les frontières peuvent s’élargir. La maison, elle, a encore quatre murs.

CRÉDIT PHOTO : Alberto Hugo Rojas

1 En date du 30 novembre 2017, 313 mineur·es entre 12 et 17 ans étaient emprisonné·es en Israël. Piotr Smolar, 13 février 2018, « Le procès de l’adolescente palestinienne Ahed Tamimi s’ouvre à Jérusalem », Le Monde, Paris. abonnes.lemonde.fr/proche-orient/article/2018/02/13/le-proces-de-l-adolescente-palestinienne-ahed-tamimi-s-ouvre-a-jerusalem_5256185_3218.html

2 Guillaume Gendron, 21 mars 2018, « En plaidant coupable, la Palestinienne Ahed Tamimi écope de huit mois de prison », Libération, Paris. www.liberation.fr/planete/2018/03/21/en-plaidant-coupable-la-palestinienne-ahed-tamimi-ecope-de-huit-mois-de-prison_16379011

3 Claire Bastier, 1er janvier 2018, « Ahed Tamimi, figure familière de la résistance palestinienne », Le Monde, Paris. www.lemonde.fr/international/article/2018/01/01/ahed-tamimi-jeune-et-fiere-figure-familiere-de-la-resistance-palestinienne_5236464_3210.html

4 AFP, 5 août 2018, « La solidarité internationale avec Ahed Tamimi repose sur du racisme, selon sa mère », RT France, Paris. francais.rt.com/international/53194-solidarite-internationale-envers-ahed-tamimi-repose-sur-racisme-selon-mere

5 Piotr Smolar, 28 janvier 2018, « Les palestiniennes sur tous les fronts », Le Monde, Paris. www.lemonde.fr/international/article/2018/01/26/les-palestiniennes-sur-tous-les-fronts_5247270_3210.html

6 Piotr Smolar, op. cit., note 1.

7 Edward Saïd, 1997, « Le mythe du Choc des Civilisations », Le Club Médiapart. Traduction, extrait et adaptation de la conférence prononcée par Edward W. Saïd à l’Université de Columbia en 1997. blogs.mediapart.fr/segesta3756/blog/180215/le-mythe-du-choc-des-civilisations-par-edward-w-said

8 Nada Elia, 20 février 2018, « Ahed Tamimi et les femmes dans la résistance palestinienne » Middle East Eye, Angleterre. www.middleeasteye.net/fr/opinions/ahed-tamimi-et-les-femmes-dans-la-r-sistance-palestinienne-1383372033

9 « We can’t be free as women unless we’re in a free country. And even if we are free of the occupation, we can’t know freedom as long as we are subjugated in our own society ». 
Hammani Rema, 1990, « Women, the Hijab and the Intifada », Middle East Report, vol.20, Tacoma. www.merip.org/mer/mer164/women-hijab-intifada

10 Yasmeen Mjalli, entretien réalisé pour cet article.

11 « No, that isn’t an oxymoron ». Yasmeen Mjalli, nd, «Reconciling My Feminism with My Arab Identity », Baby Fist, Ramallah. baby-fist.com/get-inspired/reconciling-my-feminism-with-my-arab-identity

12 Fredz Zamit, 2011, « Le monde arabe au prisme du journal Le Monde », L’autre, vol.12, no.1. doi.org/10.3917/lautr.034.0030

13 Amanda Tami Jacoby, 1996, « Gendered Nationalism and Palestinian Citizenship: Reconceptualizing the Role of Women in State Building ». YCISS Working Paper, no.18. hdl.handle.net/10315/1360

14 « Intifada » est le terme communément employé pour désigner deux révoltes contre l’occupation israélienne ayant eu lieu en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza. La première Intifada, surnommée « la guerre des pierres », débute en 1987 et prend fin en 1993, avec la signature des Accords d’Oslo. Edward Saïd, 1997, « Le mythe du Choc des Civilisations », Le Club Médiapart. Traduction, extrait et adaptation de la conférence prononcée par Edward W. Saïd à l’Université de Columbia en 1997. blogs.mediapart.fr/segesta3756/blog/180215/le-mythe-du-choc-des-civilisations-par-edward-w-said

15 Frances S. Hasso, 1998, « The « Women’s Front »: Nationalism, Feminism, and Modernity in Palestine », Gender and Society, vol.12, no.4, pp.441-465. www.jstor.org/stable/190177

16 Hammani Rema, op. cit.

17 Ilan Pappé, 2004, Une terre pour deux peuples : Histoire de la Palestine moderne, Fayard, Paris.

18 « So, while legal reform is hindered by the occupation, there are also major players in the PA taking advantage of the occupation to maintaiun and even bolster a skewed power dynamic in which men are the change-makers. » – Yasmeen Mjalli, op. cit.

19 « Warrior fighting a war on two fronts. » – Ibid.

20 Amanda Tami Jacoby, op. cit.

21 Hébreu pour propagande. Nada Elia, 2017, « Justice is indivisible: Palestine as a feminist issue » Decolonization: Indigeneity, Education & Society, vol.6, no.1, pp.45-63. jps.library.utoronto.ca/index.php/des/article/view/28902/21549

22 Nada Elia, 24 juillet 2014, « Ending Zionism as a Feminist Issue », The Electronic Intifadaelectronicintifada.net/content/ending-zionism-feminist-issue/13631

23 Nada Elia, op. cit., note 21,

24 « The cynical use of gay rights to distract from and normalize israeli occupation, settler colonialism and apartheid. » Pinkwatching Israel, consulté le 5 septembre 2018. www.pinkwatchingisrael.com

25 Frances S. Hasso, op. cit.

26 Ibid.

27 Simona Sharoni, 1994, « Sexe, occupation militaire et violence contre les femmes en Israël ou le foyer comme terrain de bataille », L’Homme et la société, no. 114, pp.51-61. doi.org/10.3406/homso.1994.276

L’incommensurable lutte de Julian Assange

L’incommensurable lutte de Julian Assange

Il y a quelques mois, le compte Twitter de WikiLeaks ainsi que celui dédié à la campagne pour défendre son fondateur Julian Assange annonçaient le risque imminent de son expulsion de l’ambassade équatorienne où il était réfugié depuis juin 2012. Force est de constater que les craintes de WikiLeaks n’étaient pas infondées. En effet, tous et toutes en furent témoins, alors que les images d’Assange se faisant traîner de force par les policiers britanniques, invités à venir le saisir dans l’ambassade, ont fait le tour du monde le 11 avril dernier.

La lutte d’Assange est d’une importance primordiale alors que l’avenir démocratique des sociétés occidentales est remis en question par l’opacité grandissante des gouvernements, le monopole des technologies de communication par quelques grandes entreprises et l’émergence de mécanismes de surveillance puissants déployés contre les citoyen·ne·s. En effet, l’information et la presse constituent des outils essentiels pour comprendre l’état actuel de la société et revendiquer un rééquilibre du pouvoir. Par ailleurs, alors que se dessinent aujourd’hui des plans d’intervention et de guerre en Iran et au Vénézuélai, le rôle qu’ont les médias de fournir un exposé des faits et des enjeux est fondamental. Or, le cas d’Assange laisse présager qu’un désir de bâillonner celles et ceux qui présentent la vérité anime la classe politique. Aujourd’hui persécuté par les Américain·e·s par leur Espionage Act de 1917, Julian Assange constitue un cas de figure pour les journalistes qui oseraient exposer les mécanismes voilés du pouvoir.

Des publications qui dérangent

Le cas de Julian Assange peut sembler complexe et particulier. En 2006, l’informaticien originaire d’Australie fonde un site web — qui s’appellera WikiLeaks — dédié à la publication d’informations secrètes fournies par des lanceurs d’alertes. Le mandat de l’organisation est de publier toute information qui, n’étant pas autrement accessible au public, revêt une valeur historique, éthique, diplomatique et/ou politiqueii. Jusqu’alors peu connu, WikiLeaks se retrouve au cœur de l’actualité mondiale en 2010, après la publication de la vidéo intitulée « Collateral Murder » (meurtre collatéral)iii. La vidéo en question montre l’assassinat de deux journalistes de l’organisation Reuters par les forces armées américaines. Il s’ensuit une série de révélations, que l’on nomme respectivement les Iraq War LogsThe Afghan War Diaries et Cablegate. Le public et les militant·e·s pour les droits de la personne voient dans ces révélations d’importantes preuves de crimes de guerres et de violations des droits de la personne commis par le gouvernement américain.

Des figures politiques et militaires américaines dénoncent rapidement les activités de WikiLeaks, affirmant que la publication d’informations classifiées et confidentielles pose un danger pour la sécurité nationaleiv (bien que, selon le témoignage en cour de dirigeants de l’armée américaine en 2013v, aucune preuve n’existe de décès causés par les publications de WikiLeaks). Ces révélations ont pour effet de placer Julian Assange dans la ligne de mire des autorités américaines, si bien que celles-ci s’acharnent à tenter de capturer le fondateur de WikiLeaks pendant près d’une décennie. Rappelons qu’en 2010, au moment de la publication des câbles diplomatiques — une révélation de plus de 250 000vi « câbles » ou rapports provenant des ambassades américaines à travers le monde et offrant un portrait jusqu’alors secret des opinions et opérations diplomatiques menées par les États-Unis — plusieurs commentateurs et commentatrices demandent ouvertement l’emprisonnement à vie, voire l’assassinat de Julian Assange. On pense à l’analyste Bob Beckel qui, lors d’une apparition à Fox News en 2010, affirme qu’« un homme mort ne peut pas publier »vii. Au Canada, l’ex-conseiller de Stephen Harper, Tom Flannagan, a suggéré qu’Obama devrait faire taire Assange à l’aide d’un droneviii.

L’affaire suédoise

L’histoire de M. Assange se complexifie davantage peu de temps après la publication des câbles diplomatiques, lorsqu’il fait subitement face à des allégations d’inconduite sexuelle en Suède. Selon les faits présentés devant la cour britannique, deux femmes se seraient rendues dans un poste de police afin de savoir si elles pouvaient inciter M. Assange à passer un test de dépistage contre les ITSix. Selon le témoignage de la poursuite suédoise, la police conclut, par cet échange, qu’un crime aurait potentiellement été commis. Les services de police ouvrent ainsi une enquête et interpellent Julian Assange. Ce dernier répond à quelques questions préliminaires, à la suite de quoi la procureure décide de rejeter la majorité des accusationsx. Or, quelques semaines plus tard, un autre procureur décide d’ouvrir l’enquête et d’interpeller à nouveau le suspect, qui se trouve désormais en Grande-Bretagne, afin de le soumettre à un autre interrogatoire. C’est le début d’un long et ardu litige qui finira par impliquer quatre nations différentesxi : le Royaume-Uni, où Julian Assange se trouve; la Suède, qui poursuit son enquête préliminaire pour inconduite sexuelle; les États-Unis, qui veulent mettre la main sur Assange en raison de ses publications; et l’Équateur, qui l’héberge dans son ambassade londonienne.

De la Grande-Bretagne, Julian Assange combat son extradition en Suède pendant près de deux ans. Ce dernier fait alors valoir que la Suède a un passé douteux et peu transparent quant à sa volonté d’extrader des suspects aux autorités américaines, souvent sous prétexte de guerre au terrorismexii. En raison de cette crainte, le fondateur de WikiLeaks offre de retourner en Suède, pourvu que les autorités lui garantissent qu’il ne sera pas ensuite extradé aux États-Unis. Elles refusent à répétition cette offre, offre qui demeure à ce jour la position officielle adoptée par M. Assange et ses avocats.

Face à cette impasse, M. Assange accepte de se soumettre de nouveau à un interrogatoire, mais sur le territoire britannique selon le traité d’assistance judiciaire mutuelle. Cette offre est également initialement refusée par les autorités suédoises qui iront finalement l’interroger en 2017xiii. La Suède et la Grande-Bretagne demeurent intransigeantes et, à la suite des procès en appel, la cour anglaise ordonne l’extradition de Julian Assange en juin 2012xiv.

Internement à l’ambassade et arrestation

C’est à ce moment que M. Assange met pied dans l’ambassade équatorienne, située dans le quartier aisé de Knightsbridge à Londres. Craignant d’être extradé aux États-Unis, il y demande l’asile politique. Le gouvernement progressiste de Rafael Correa accepte cette demande en août. Bien qu’il soit invité à se réfugier en Équateur, le gouvernement britannique refuse de lui accorder le passage à l’aéroport pour s’y rendre. Le réfugié se retrouve donc captif dans l’ambassade, qui fait la taille d’un petit appartement londonien, incapable de franchir la porte de sortie sous peine d’emprisonnement. Il y reste pendant près de sept ans, sans accès à la lumière du jour ou à l’air frais ni aux soins médicaux qui deviennent essentiels alors que son état de santé se détériore à cause conditions de son internementxv.

Malgré sa captivité, le fondateur de WikiLeaks n’abandonne pas la mission de l’organisme. Les révélations se succèdent pendant son confinement. En 2016, il s’attire une nouvelle vague de reproches, alors qu’il publie les courriels de John Podesta, le coordonnateur de la campagne présidentielle d’Hillary Clinton. On y découvre, entre autres, un coup monté par l’élite démocrate contre le candidat progressiste Bernie Sandersxvi. Cependant, pour la plupart des commentateurs, commentatrices et journalistes, la faute d’Assange est alors impardonnable : celui-ci aurait délibérément cherché à déstabiliser Hillary Clinton au service de la campagne de Donald Trump. On l’accuse d’être un pion russe ou encore un supporteur de la droite alternative. Tour à tour, M. Assange rejette ces accusations.

On ne s’étonnera donc pas de la réaction des médias lorsque ce dernier fut finalement arrêté par la police britannique en avril dernier. En effet, les titres le qualifiant de « hacker », de « violeur », ou encore de « celui qui a voulu déjouer la justice » défilent partout dans le mondexvii. Si plusieurs médias comme The GuardianThe New York Times et Le Monde se réjouissaient autrefois des révélations de WikiLeaks et d’Assange, ils sont maintenant prêts à lui tourner le dos en dénonçant ses méthodes de publication et en lui reprochant son rôle dans l’élection américaine de 2016xviii. On se plait même à publier des détails insipides sur sa vie à l’ambassade, par exemple qu’il aurait fait de la planche à roulettes dans les couloirs ou encore qu’il oubliait de faire la litière de son chatxix.

L’antagonisme entre Assange et les médias de masse est important. Si les journalistes travaillant pour les grands médias évoquent souvent le devoir de censurer certaines informations sous prétexte de préserver l’intégrité physique ou morale des sujets de leurs publications et préfèrent, ainsi, présenter l’information sous forme d’articles et d’analyse, WikiLeaks privilégie la publication de documents de source primaire, les rendant directement accessibles au public et n’y expurgeant l’information qu’en cas d’extrême nécessité (en cas de risque pour la vie par exemple). Cette distinction théorique se traduit par la volonté de WikiLeaks de publier l’information que n’osent pas publier les médias de masse. Depuis sa création, WikiLeaks publie les informations qui gênent le pouvoir et démontre l’ampleur de la censure des médias traditionnels. Ce conflit théorique et idéologique a provoqué une rupture entre Assange et les médias de masse. C’est la raison pour laquelle les causes réelles de son expulsion et des poursuites nouvellement intentées à son égard ne font pas les manchettes. Si le gouvernement néolibéral de Lenin Moreno (élu pour succéder à Correa en 2017) affirme que l’Équateur l’a expulsé en raison de son comportement désobligeant, un examen plus attentif des faits révèle que l’éviction d’Assange s’inscrit dans la volonté de la classe dirigeante actuelle du pays de se rapprocher du pouvoir américain en reformulant la politique étrangère équatoriennexx. Le pays s’est d’ailleurs vu accorder un prêt du Fonds monétaire international (FMI), organisation hautement contrôlée par les États-Unis qui y détiennent la majorité des voixxxi, de 4,2 milliardsxxii de dollars quelques jours avant l’expulsion du réfugié. Parmi les alliés n’ayant pas déserté Assange, John Pilger, ancien correspondant de guerre australien aujourd’hui connu pour ses documentaires politiques, craint que « l’Équateur ait vendu » le lanceur d’alerte pour plaire aux demandes américainesxxiii. En effet, quelques heures après son arrestation en avril dernier, on annonce officiellement qu’il est détenu sous la demande des autorités américaines qui s’apprêtent à réclamer son extraditionxxiv.

Julian Assange, désormais interné à la prison Belmarsh du sud de Londres, attend présentement son procès d’extradition. C’est le Royaume-Uni qui décidera s’il sera d’abord extradé aux États-Unis, où l’on vient de lui accoler 18 chefs d’accusation qui l’exposent à une peine pouvant aller jusqu’à 175 ans de prisonxxv, ou en Suède, où on a annoncé en mai dernier la réouverture de l’enquête sur l’accusation d’inconduite sexuelle — pourtant officiellement abandonnée en 2017 après le témoignage d’Assange recueilli dans l’ambassadexxvi. Notons que jusqu’à présent, la justice suédoise n’a formulé aucune accusation et que l’affaire est toujours en enquête préliminaire. S’il est envoyé puis inculpé aux États-Unis, Assange risque de passer le reste de sa vie derrière les barreaux.

WikiLeaks et l’avenir démocratique

Pourquoi le cas de Julian Assange est-il important? À priori, la poursuite américaine contre le fondateur de WikiLeaks s’attaque directement à la liberté d’expression, certes, mais plus concrètement, elle s’en prend à la liberté de la presse. La raison d’être des médias, en dehors de tout calcul économique et marchand, est de rendre un service public essentiel. Ils sont notamment responsables de la redevabilité de la classe politique. Noam Chomsky explique :

« Une presse réellement indépendante refuse de se subordonner au pouvoir et à l’autorité. Elle rejette l’orthodoxie, remet en question ce que les personnes bien-pensantes prennent pour acquis, expose la censure implicite, rend accessible au public l’information et la diversité d’opinions nécessaires à la participation valorisée à la vie sociale et politique, et de surcroit, offre une plateforme qui permet aux gens de débattre et discuter des enjeux qui les préoccupent. Ce faisant, la presse accomplit sa fonction comme fondement d’une société véritablement libre et démocratique. »xxvii

Une presse légitime se doit donc de chercher à exposer les dérapages et les injustices en offrant au public la vérité. Or, si l’on criminalise l’acte de publier de l’information vérifiée, si l’on pourchasse et emprisonne ceux et celles qui exposent les faits et dévoilent l’injustice et les violences systémiques des États, comment pouvons-nous alors prétendre à la démocratie?

Une presse éthique et efficace aurait, par exemple, rapidement démasqué les mensonges ostentatoires de l’administration Bush pour justifier la guerre d’Irak, ce à quoi les médias de masse comme le New York Times et le Washington Post ont échouéxxviii. Ce n’est pas surprenant, dès lors qu’ils choisissent d’obscurcir leur propre échec en rejetant le travail de WikiLeaksxxix. Le paradoxe est clair. Celui qui a osé publier des crimes de guerres et autres violations du droit est détenu, alors que ceux et celles qui ont ordonné et sanctionné ces violations demeurent libres, voire respectés. Néanmoins, les grands médias ignorent cette incohérence. L’importance de WikiLeaks et du travail d’Assange, qui nous offrent un aperçu des mécanismes cachés du pouvoir en publiant des documents de source primaire, ne peut donc être contestée.

Enfin, n’oublions pas l’embrouille diplomatique et légale à laquelle se sont livrés l’Équateur, la Suède, la Grande-Bretagne et les États-Unis pour finalement mettre la main sur Julian Assange. Ce dernier n’était pas simplement réfugié dans l’ambassade, mais bien citoyen équatorien depuis 2018xxx. Imaginez que votre nation décide de vous livrer sans procès ni même avertissement à un autre État pour des raisons politiques. Plus encore, les accusations formulées aux États-Unis reposent sur le fameux Espionage Act

qui date de la Première Guerre mondiale. L’instrumentalisation de cette loi, souvent critiquée par les

militant·e·s pour la liberté d’expression à cause de son ambiguïtéxxxi, pose un réel et grave danger pour tou·te·s les journalistes qui publient des informations sur l’État américain – d’autant plus lorsque celui-ci se permet de pourchasser un journaliste étranger (Assange est Australien et non Américain) qui a commis les soi-disant actes criminels à l’extérieur de la juridiction américaine (les révélations de WikiLeaks n’ayant pas été publiées aux États-Unis)xxxii. On ne peut donc ignorer le danger que pose le pouvoir exceptionnel et extraterritorial déployé par les États-Unis contre la liberté d’expression.

Le cas d’Assange démontre clairement que toute violation du droit est possible, et même acceptée, si celles et ceux qui vous persécutent sont assez puissant·e·s pour faire fi de vos droits. Ceux et celles qui osent dénoncer le pouvoir américain verront leurs droits bafoués : voilà le message envoyé par les autorités américaines. En bref, il est impératif de dénoncer la situation dans laquelle se trouve le fondateur de WikiLeaks, non pas parce que nous voulons sauver Julian Assange, mais bien pour sauver la liberté d’expression, de presse et ce qu’il nous reste de droit et de démocratie.

CRÉDIT PHOTO : Romina Santarelli

i Tom O’Connor, « Iran Defends Venezuela as U.S Warns of ‘All Options’ Against Two More Oil-Rich Nations » 5 mars 2019, Newsweekhttps://www.newsweek.com/iran-defends-venezuela-all-options-oil-1414237

ii Wikileaks, What is Wikileaks, Consulté le 17 mai 2019,

https://wikileaks.org/What-is-WikiLeaks.html

iii Wikipedia, Raid aérien du 12 juillet 2007, Consulté le 17 mai 2019

https://fr.wikipedia.org/wiki/Raid_a%C3%A9rien_du_12_juillet_2007_%C3%A0_Bagdad

iv Greg Myre, 12 avril 2019, « How Much did Wikileaks Damage U.S National Security », NPR,

https://www.npr.org/2019/04/12/712659290/how-much-did-wikileaks-damage-u-s-national-security

v Ed Piklington, « Bradley Manning leak did not result in deaths by enemy forces, court hears », 31 juillet 2013, The Guardianhttps://www.theguardian.com/world/2013/jul/31/bradley-manning-sentencing-hearing-pentagon

vi Scott Shane et Andrew W. Lehren, « Leaked Cables Offer Raw Look at U.S. Diplomacy », 28 novembre 2010, The New York Times, https://www.nytimes.com/2010/11/29/world/29cables.html?_r=2&bl

vii Huffington Post, « Fox News’ Bob Beckel Calls For ‘Ilegally’ Killing Assange: ‘A Dead Man Can’t Leak Stuff’ (VIDEO) », 7 décembre 2010,

https://www.huffpost.com/entry/fox-news-bob-beckel-calls_n_793467

viii CBC, « Flanagan regrets WikiLeaks assassination remark », 1er décembre 2010,

https://www.cbc.ca/news/politics/flanagan-regrets-wikileaks-assassination-remark-1.877548

ix Submission to the Supreme Court regarding facts agreed on by the appellant and the respondent. Assange v. Swedish Prosecution Authority, Adopté par la Cour suprême britannique le 1er février 2012. https://www.scribd.com/document/80912442/Agreed-Facts-Assange-Case

x Ibid.

xi BBC, Julian Assange: Why is the Wikileaks co-founder a wanted man?, 12 avril 2019, https://www.bbc.com/news/uk-47912180

xii Michael Bilton, « Post-9/11 renditions: An extraordinary violation of international law », 2 mai 2012, https://www.icij.org/investigations/collateraldamage/post-911-renditions-extraordinary-violation-international-law/

xiii Esther Addley « Swedish prosecutors drop Julian Assange rape investigation », 19 mai 2017, The Guardian

xiv BBC News, « Julian Assange in the Ecuadorian Embassy Timeline », 23 mai 2019, https://www.bbc.com/news/world-europe-11949341

xv Ewen MacAskill, « Julian Assange’s health in ‘dangerous’ condition, say doctors », 24 janvier 2018, The Guardianhttps://www.theguardian.com/media/2018/jan/24/julian-assanges-health-in-dangerous-condition-say-doctors

xvi Maquita Peters, « Leaked Democratic Party Emails Show Members Tried To Undercut Sanders », 23 juillet 2016, NPRhttps://www.npr.org/sections/thetwo-way/2016/07/23/487179496/leaked-democratic-party-emails-show-members-tried-to-undercut-sanders

xvii Kate Lyons, « ‘Whiffyleaks’: what the papers say about Julian Assange’s arrest », 12 avril 2019, The Guardian https://www.theguardian.com/media/2019/apr/12/whiffyleaks-what-the-papers-say-about-julian-assanges-arrest

xviii Damien Leloup, « Pourquoi WikiLeaks soutient Trump ? », 9 octobre 2016, Le Monde

https://www.lemonde.fr/pixels/article/2016/10/19/les-ennemis-de-hillary-clinton-sont-les-amis-de-wikileaks_5016125_4408996.html

xix José M. Abad Linan, « The life of Julian Assange, according to the Spaniards who watched over him », 14 avril 2019, El Paishttps://elpais.com/elpais/2019/04/14/inenglish/1555239431_083712.html?rel=mas

xx Ethan Bronner et Stephan Kueffner, « The Socialist Who Gave Up Julian Assange and Renounced Socialism », 29 mai 2019, Bloomberg Businessweek https://www.bloomberg.com/news/features/2019-05-29/ecuador-s-leader-kicked-out-assange-shunned-venezuela-and-embraced-the-u-s

xxi Dan Beeton, « US and Europe Continue to Maintain Control of IMF Despite Small Changes in Voting Structure », Center for Economic Policy Research http://cepr.net/press-center/press-releases/us-and-europe-continue-to-maintain-control-of-imf-despite-small-changes-in-voting-structure

xxii International Monetary Fund, IMF Executive Board Approves US$4.2 Billion Extended Fund Facility for Ecuador, https://www.imf.org/en/News/Articles/2019/03/11/ecuador-pr1972-imf-executive-board-approves-eff-for-ecuador

xxiii John Pilger, « Assange Arrest a Warning from History », 12 avril 2019, Consortium News https://consortiumnews.com/2019/04/12/assange-arrest-a-warning-from-history/

xxiv Bill Van Auken, « Amid corruption scandals and deals with IMF and Washington, Ecuador’s government betrays Assange », 12 avril 2019, World Socialist Web Site https://www.wsws.org/en/articles/2019/04/12/ecua-a12.html

xxv Jon Swaine, « New US charges against Julian Assange could spell decades behind bars », 24 mai 2019, The Guardianhttps://www.theguardian.com/media/2019/may/23/wikileaks-founder-julian-assange-with-violating-the-espionage-act-in-18-count-indictment

xxvi Esther Addley « Swedish prosecutors drop Julian Assange rape investigation », 19 mai 2017, The Guardian

xxvii Noam Chomsky, « The independence of journalism », https://chomsky.in

La généalogie du déracinement, enquête sur l’habitation postcoloniale : entretien avec Dalie Giroux

La généalogie du déracinement, enquête sur l’habitation postcoloniale : entretien avec Dalie Giroux

Entrer dans l’œuvre de la professeure de théorie politique Dalie Giroux, c’est plonger dans ce qu’elle appelle une « phénoménologie de l’espace dans l’Amérique du Nord-Est. Elle s’intéresse aux phénomènes de circulation, comme ceux entre la maison et le travail par exemple, et d’habitation dans les foyers, mais aussi dans les transports en commun. Et ce, avec une perspective postcoloniale qui s’ancre dans une histoire amérindienne de l’Amérique. Avec une démarche qu’elle qualifie de « réaliste-réflexive », qui mêle des auto-enquêtes photographiques de ses propres mouvements et des analyses sémiotiques du territoire, l’autrice offre avec La généalogie du déracinement, enquête sur l’habitation postcoloniale, un livre d’orientation pour comprendre comment se constituent les espaces contemporains dans lesquels nous habitons et pour saisir les rapports de pouvoir qui y circulent.

Ce recueil de huit essais (parfois complexe pour les non initiées et initiés), écrits entre 2003 et 2013, est une prise de conscience de notre condition humaine en Amérique du Nord-Est et nous invite à nous réapproprier les « territoires » qui ont été dépossédés et colonisés. Sa prémisse de départ est la suivante : nous sommes des êtres circulants et circulés aliénés dans un monde mondialisé. Autrement dit, nous circulons sans cesse (souvent en tournant en rond : maison-travail-maison), mais nous nous faisons aussi circuler (notamment par les routes qu’il faut suivre, par les relations de pouvoir, par les lois qui dictent les conduites, etc.). De plus, Dalie Giroux insiste à plusieurs reprises, dans la première partie du livre, sur le fait que, dans le monde d’aujourd’hui soumis au capitalisme néolibéral, « la stagnation est le recul et le stationnement, c’est la mort ».

Pourtant, Dalie Giroux nous invite à nous arrêter, à nous stationner et finalement à nous (re)trouver, en posant quatre questions fondamentales :

Comment vivre sur la terre et comment y vivre sans vivre la conquête? Comment habiter sans exproprier? Comment se spatialiser sans se constituer comme extériorité à soi-même? Que faire du paysage postindustriel et postimpérial, s’il s’agit d’y vivre?

En proposant d’arrêter le mouvement infernal de notre monde, Dalie Giroux meurt-elle? Bien au contraire, elle (re)vit. « Il faut tout faire pour bricoler des communautés là où on se trouve et lâcher les groupes d’affinité. Il faut arriver à s’inscrire dans des lieux où on ne se sent pas nécessairement confortable. Il n’y a pas de luttes trop petites, mais il faut bricoler des lieux de tous les types », explique-t-elle en entrevue téléphonique.

Dans la première partie de l’ouvrage, elle décrit ce qu’elle appelle « la machine à circuler » mise en place par le capitalisme néolibéral qui produit et qui extrait la valeur marchande de la Terre, la désertifiant. Puisant chez plusieurs philosophes, en particulier Heidegger, Husserl, Deleuze, Spinoza ou Carl Schmidt, elle propose une « phénoménologie de la prise de terre » en présentant l’humain comme configurateur du monde. C’est une partie qu’elle qualifie de tactilei puisqu’elle décrit un monde d’abondance destructeur de la nature et de nous-mêmes. La deuxième partie esquisse de manière juridique une nouvelle manière de penser et d’agir en politique en présentant une « autre histoire de l’Amérique » qui prend comme ancrage l’histoire autochtone. Elle montre dans quelle mesure l’Amérique est une « construction » créée par une histoire de colonisateurs qui a tué celle des autochtones et leurs récits mythiques, tuant ainsi, par le même coup, la multiplicité des rapports au monde pour en imposer un seul et unique. Ce dernier étant celui de la consommation, de la transformation des objets en marchandise, d’un éloignement vis-à-vis de la Terre et de la nature et d’un désenchantement du monde.

Philosopher un non-lieu

Pour comprendre pleinement La généalogie du déracinement, il faut connaître le parcours et l’approche de Dalie Giroux et le replacer dans son œuvre. Professeure agrégée à l’Université d’Ottawa, originaire du sud de Québec, autrice, entre autres, de Contr’hommage pour Gilles Deleuze, elle vit aujourd’hui en Outaouais. Ses recherches puisent dans son intérêt pour l’histoire des idées politiques dans la suite de son doctorat qu’elle a complété en 2003. Elle est animée par le souci d’explorer les liens entre les lieux et l’espace/temps. Et elle est pétrie par le refus de l’universalité des idées et par la fin des grands récits. De plus, elle est animée par la compréhension de l’accès au savoir et à la culture et entreprend de décloisonner le tout à partir d’une autre histoire : une histoire que l’on ne raconte pas, une histoire invisible, une histoire autochtone. « Je vis dans un non-lieu de la philosophie : un territoire où la philosophie n’arrive pas à exister, un territoire importateur de culture et de pensée plus que producteur de celles-ci », explique-t-elle.

En effet, elle pense en termes de multiplicité des récits. Alors que nos livres d’école nous imposent une seule histoire, Dalie Giroux montre qu’il existe plusieurs récits et plusieurs manières de « faire l’histoire ». Marquée notamment par l’ouvrage Pour une histoire amérindienne de l’Amériqueiielle veut souligner l’existence de trajectoires multiples qui font l’hybridité de notre monde soumis à une norme unique.

Mais peut-être que Dalie Giroux ne réalise pas qu’elle « philosophise » ce « non-lieu philosophique » en faisant justement émerger, de ce territoire, un langage unique et nouveau. Elle le fait à travers ce qu’elle appelle « un vécu épidermique », c’est-à-dire une orientation de pensée qui se réalise à partir du corps et de ce qui l’affecte. Elle veut produire une pensée englobante pour que tout fonctionne ensemble : que ce soit sa pratique professorale, ses implications militantes et syndicales et ses relations de voisinage.

Bricoler de nouveaux territoires

Par ailleurs, La généalogie du déracinement est un livre théorique qui manque à certains égards de propositions concrètes pour que nous puissions en saisir toute la portée. Pourtant, Dalie Giroux ne manque pas d’idées et d’outils pour résister et créer de nouveaux territoires. Forte d’expériences d’actions directes et d’écritures militantes, la clé de la transformation est, selon elle, à trouver dans l’autogestion et la militance municipale et locale : « Restez où vous êtes! », incite-t-elle à faire. Elle invite à ne pas s’éloigner de nos lieux de vie, et à agir de là où nous sommes pour bricoler de nouveaux territoires : « Je crois à l’action dans la zone subalterne, mais pas dans une sorte de pureté morale. Je ne suis pas contre l’institution et je ne suis pas contre l’argent. On est rendu à faire du bricolage intensif et ça exige beaucoup d’engagements. Il faut tout faire, mais pour vrai », lance-t-elle. Par bricolage intensif, elle décrit des actions locales aux outils multiples : il ne faut pas avoir peur d’allier nos forces et nos modes d’action (que ce soit l’autogestion, l’implication dans des syndicats, aller parler à sa voisine ou son voisin…).

En allant au-delà de l’opacité de l’ouvrage, il faut parcourir l’œuvre de Dalie Giroux dans son ensemble. En effet, son travail offre plusieurs outils pour résister au mouvement infernal que nous impose le système capitaliste néolibéral. Comme elle invite à le faire, si on lit entre les mots et si on se place dans les interstices de sa pensée, on découvre aussi dans cet ouvrage (et dans son œuvre) une invitation à réintroduire la poésie. Une poésie comme « langue vernaculaire », me dit-elle, et comme « micromédiation » qui ferait entendre de nouvelles formes de vie pour avoir une prise directe avec le monde. La poésie comme outil pour réécrire de nouveaux récits qui nous émanciperaient de la norme pour désinvisibiliser des histoires et des espaces trop longtemps restés cachés.

Le livre La généalogie du déracinement, enquête sur l’habitation postcoloniale a été publié aux Presses de l’Université de Montréal en 2019.

CRÉDIT PHOTO : Pavel Czerwinski, Unsplash

i Voir la vidéo de la causerie organisée à la librairie Le port de tête avec l’autrice en février 2019.

ii Georges E. Sioui, 1999, Pour une histoire amérindienne de l’Amérique, Presses de l’Université Laval, coll. « Intercultures », Québec.

Comment les multinationales canadiennes pillent l’Afrique – Entretien avec Alain Deneault

Comment les multinationales canadiennes pillent l’Afrique – Entretien avec Alain Deneault

Cet article a d’abord été publié par notre partenaire Le Vent se lève

L’emprise exercée par les multinationales canadiennes sur les ressources minières et pétrolières en Afrique demeure une thématique peu connue. Alain Deneault, directeur de programme au Collège international de philosophie de Paris, est l’auteur de plusieurs ouvrages sur ce sujet : Noir Canada, Paradis sous terre, De quoi Total est-il la somme? et Le totalitarisme pervers.


Le Vent Se Lève : Dans votre livre Noir Canada, publié en 2008, vous faites le constat que le Canada constitue un « havre législatif et réglementaire » pour les industries minières mondiales, si bien que 75 % des sociétés minières mondiales sont canadiennes. Quels sont les leviers juridiques, fiscaux ou financiers qui expliquent une telle situation?

Alain Deneault : Le Canada a une longue tradition coloniale. Créé en 1867 dans sa forme encore en vigueur aujourd’hui, le Canada est né dans l’esprit des projets coloniaux européens. Il fut un Congo du Nord qui, comme bien des colonies, est devenu avec le temps, une législation de complaisance à la manière des paradis fiscaux. Avec William Sacher, je me suis attelé dans Paradis sous terre, après Noir Canada, à rappeler que le Canada, à la faveur de la mondialisation au tournant des XXe et XXIe siècles, s’est imposé comme un pays des plus permissifs dans ce secteur particulier qu’est celui des mines. Traditionnellement, on peut aisément mettre en valeur un site minier aux fins de transactions spéculatives à la Bourse de Toronto : le Canada soutient cette activité spéculative en bourse par des programmes fiscaux d’envergure. Il investit lui-même massivement des fonds publics dans ce secteur, sa diplomatie se transforme en un véritable lobby minier dans tous les pays où se trouvent actives les sociétés canadiennes, et son régime de droit couvre de fait les sociétés minières lorsqu’elles commettent des crimes ou sont responsables d’abus à l’étranger. C’est la raison pour laquelle des investisseurs miniers vont choisir de créer au Canada leur entreprise quand viendra le temps d’exploiter un gisement en Amérique du Sud, en Afrique, en Asie ou dans l’Est de l’Europe.

LVSL : Dans Noir Canada, vous mettez en cause les pratiques douteuses de certaines minières canadiennes en Afrique. Que pouvez-vous dire de ces pratiques?

AD : L’industrie minière se caractérise historiquement par sa violence. Lorsqu’on fait le tour des critiques qui sont portées à l’endroit des sociétés minières canadiennes à l’échelle mondiale, on a l’embarras du choix : corruption, atteinte à la santé publique, pollution massive, financement de dictatures et participation à des conflits armés. L’information est abondante : des chercheurs, des journalistes ou des documentaristes de moult pays ont fouillé de nombreux cas que j’ai repris dans le cadre de rapports indépendants, dépositions faites à des parlements, articles de presse, livres ou documentaires. Mon travail a été de rassembler tous ces cas : transaction entre Barrick Gold et Joseph Mobutu autour d’une gigantesque concession minière, mobilisation de mercenaires par Heritage Oil en Sierra Leone, atteinte à la capacité des femmes d’enfanter au Mali en lien avec AngloGold et IamGold etc.

LVSL : Dans Noir Canada, vous pointez également l’implication de la diplomatie canadienne, en tant que relais des minières canadiennes en Afrique. De quelle manière la diplomatie canadienne agit-elle pour défendre les intérêts des minières? Cette situation a-t-elle évolué depuis l’arrivée au pouvoir de Justin Trudeau?

AD : La seule chose qui a évolué depuis l’arrivée de l’actuel Premier ministre est la taille des sourires. Le Canada se donne officiellement le mandat de soutenir l’industrie minière dans les pays du Sud, notamment en favorisant le développement de codes miniers identiques à ceux qu’on a dans les différentes régions du Canada. Soit des politiques minières coloniales visant à favoriser l’exploitation indépendamment du bien commun. Il couvre aussi l’industrie essentiellement en lien avec sa capacité à engranger des capitaux en bourse. Une diplomate citée dans Paradis sous terre a même le culot d’expliquer que la diplomatie canadienne ne soutient pas l’industrie minière parce qu’elle est de mèche avec elle, mais parce que les Canadiens ont tellement investi leur épargne (fonds de retraite, sociétés d’assurance, fonds publics etc.) dans le secteur minier – à leur insu – que les autorités politiques canadiennes sont amenées à défendre le bien public canadien en soutenant l’industrie violente et impérialiste qui étalonne ces investissements.

LVSL : Plus récemment, vous avez consacré un livre à la plus grande entreprise de France, Total : De quoi Total est-elle la somme ? Multinationales et perversion du droit. Les titres des différents chapitres sont éloquents : Conquérir, Coloniser, Corrompre, Collaborer. Pouvez-vous nous donner quelques exemples emblématiques de l’action de Total en Afrique et ailleurs dans le monde?

AD : Je me suis intéressé, quant à ces verbes, au fait qu’ils renvoient à des actions et décisions qui relèvent, aux dires des dirigeants ou représentants de Total, et au vu de l’état du droit lui-même, d’actes légaux. Dans De quoi Total est-elle la somme?, je me suis demandé comment, diantre ; des actions aussi choquantes et contraires à la morale élémentaire pouvaient passer dans nos régimes de loi pour légales. Force serait de croire que la corruption d’agents étrangers, l’évasion fiscale, le travail forcé, l’endettement odieux, le financement de factions armées, le soutien de dictatures se veulent permis par la loi. Il en ressort l’idée que les multinationales sont moins des entreprises que des pouvoirs autonomes, capables de se jouer de la loi : l’écrire, la contourner, profiter de ses équivoques et de ses manquements, la neutraliser par des mesures dilatoires, ne pas s’en soucier… selon les cas.

LVSL : Comment qualifieriez-vous les relations entre Total et le gouvernement français?

AD : Incestueuses. L’actuelle Total est le fruit d’une fusion entre trois entités. Outre la belge PetroFina qui lui a apporté tout un réseau d’investisseurs étrangers – les Desmarais du Canada et les Frère de Belgique, la multinationale est aussi l’amalgame de deux groupes français, la Compagnie française des pétroles (CFP), première détentrice de la marque Total, et Elf, qui eurent, respectivement à titre minoritaire et majoritaire, l’État comme actionnaire. L’État a donc longtemps considéré la CFP et Elf comme des joyaux publics français qu’il fallait défendre et promouvoir à l’étranger. Entre 1986 et 1998 toutefois, l’État a vendu pratiquement toutes ses parts, de sorte que ces structures, fusionnées en 2000 sous la forme de l’actuelle Total, répondent désormais d’un actionnariat privé et largement mondialisé. Une minorité de titres seulement appartiennent actuellement à des français. Pourtant, l’État fait encore comme s’il lui revenait de défendre partout dans le monde une firme dont les actionnaires sont pourtant principalement états-uniens, canadiens, belges, qataris, chinois… C’est à croire que les logiques de rétrocommissions et de financement de carrières à l’ancienne ont perduré, même sur un mode privatisé, de sorte que les élus se précipitent pour soutenir la firme… C’est une hypothèse.

LVSL : Depuis plusieurs années, on voit émerger en Afrique un nouvel acteur : la Chine. La Chine multiplie les aides et prêts publics en faveur de projets d’infrastructures, qui sont ensuite confiés à des multinationales chinoises du BTP. Quel regard jetez-vous sur l’irruption de ce nouvel acteur en Afrique?

AD : Pour employer une image tristement célèbre de Léopold II, on a simplement partagé avec un larron de plus le gâteau africain.

LVSL : S’agissant des multinationales, vous parlez de totalitarisme pervers. Qu’entendez-vous par totalitarisme pervers?

AD : C’est un concept qui ne se laisse pas définir en peu de mots, mais qui, dans Le Totalitarisme pervers, renvoie à un univers dans lequel les puissants – c’est-à-dire les titulaires de parts au sein des multinationales dans le domaine de la haute finance et de la grande industrie – n’assument pas la part de pouvoir qui leur revient. Ils diffusent plutôt l’exercice du pouvoir à travers l’action de ceux qu’ils subordonnent. Rendre les employés actionnaires de Total est une des formes du totalitarisme pervers, tout comme le fait de se substituer à l’État, autant dans la restauration d’une pièce au Louvre, que dans son activité diplomatique au Kremlin. On ne sait plus tout à fait où s’exerce le pouvoir, du moment qu’on comprend que les États n’en ont absolument plus le monopole.