Un serveur aux cheveux décontractés et au sourire confiant nous installe au bar. Isabelle et Laurence, mes deux amies, discutent de tout et de rien. En écoutant d’une oreille distraite, mes yeux errent à la recherche d’une réponse : comment expliquer le succès de cette buvette qui vient d’ouvrir tout près de chez moi? Ce bar à vin décontracté est plein à craquer à chaque fois que je passe devant. Il est pourtant à peine visible depuis la rue, avec sa façade sobre et sans enseigne.
Mes yeux tombent finalement sur la carte des vins. Bien loin des petites pastilles de goût de la SAQ, ce sont des mots comme « émotion », « punk » ou « joufflu » qui sont employés pour décrire les vins. Alors que j’essaie d’extraire du sens de cette langue nouvelle, le serveur aux beaux cheveux vient prendre notre commande. Avec son air détendu, il s’accoude nonchalamment sur le comptoir et nous fait quelques propositions. Il a le fâcheux réflexe de toujours tourner ses yeux rusés vers moi lorsqu’il parle. Je ne comprends pourtant pas un traitre mot à ses explications sur cet « assemblage de cépages indigènes d’Hongrie » constituant un vin « très fermiers, aux notes d’abricots ». Mes amies sont d’actuelles ou d’anciennes serveuses : ce sont elles les expertes!
Par un coup du destin qui m’échappe encore, nous parvenons finalement à choisir une bouteille. Nos coupes remplies, les choses sérieuses peuvent débuter : Laurence commence à raconter les derniers potins. Habituellement, elle baisserait le ton pour ce genre de confidence, mais ce n’est pas le cas ici. Les enceintes projettent avec force une musique réglée sur les basses, ce qui fait que l’on ne sait jamais identifier la chanson qui joue : on ne perçoit qu’un rythme constant et stimulant. Le volume des conversations rivalise avec celui de la musique. Ou plutôt, les deux s’unissent pour former un brouillard auditif enveloppant. Cette ambiance sonore nous isole et crée une bulle privée. L’obligation de se rapprocher pour bien s’entendre augmente cet effet d’intimité.
Nous sommes tantôt choqués, tantôt amusés par les révélations de notre amie. La discussion est croustillante; les réactions, éclatantes. À un moment, d’une inattention calculée, Isabelle échappe un rire fort, mais élégant, qui s’élève au-dessus de la dense jungle sonore. Avec aplomb, elle amène sa main devant sa bouche pour tenter, sans grande conviction, de rattraper ce rire qui dépasse les décibels normalement permis. Quelques secondes plus tard, une autre femme lâche un rire, très similaire à celui qu’Isabelle vient d’échapper. Faussement outrée, mais réellement amusée d’être victime d’une telle moquerie, notre amie tente de découvrir l’identité de l’imitatrice sarcastique. À notre grand désarroi, le rire inconnu s’évanouit dans la flore auditive sans laisser de trace. Presque déçue, Isabelle comprend alors que cette exclamation ne lui était pas adressée et avoue avoir été convaincue qu’on l’imitait.
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Ce micro-évènement n’est pas anodin. En pensant avec satisfaction avoir été imitée, Isabelle trahit la mise en scène de son rire, destiné à se faire remarquer en se faufilant au-delà de la frontière de l’acceptabilité sonore. L’autre rire prouve d’ailleurs qu’elle n’est pas la seule à se prêter à ce jeu. Je ne crois pas me tromper si j’affirme que dans chaque lieu, il y a un niveau de décibel à ne pas dépasser. Le seuil est bas dans une bibliothèque et élevé dans un bar. Reste qu’il y a toujours un seuil. Or, certains bruits bénéficient parfois d’une dérogation spéciale, leur permettant d’être émis sans que son expéditeur ou son expéditrice ne soit puni par des regards réprobateurs. C’est le cas ici de certains rires habiles. Il y a donc toute une capacité à se démarquer avec classe en contrevenant adroitement à la législation sonore afin d’afficher, sans réellement le faire, l’étendue de son aptitude à profiter du moment présent. Au cours de la soirée, ce genre d’éclat de rire se répète. J’en viens d’ailleurs à me demander si je n’assiste pas à une compétition d’interprétation du stéréotype de la jeunesse insouciante profitant de la vie.
On pourrait mal me comprendre : je n’insinue pas que ces personnes, et encore moins mes amies, sont des hypocrites et que cette mise en scène constitue le règne du faux. Je suis plutôt d’avis que toute situation commande un rôle. Si j’en parle alors, c’est qu’ici, le rôle que tous et toutes interprètent me semble particulièrement exemplaire d’un certain idéal de la « vie bonne ». On veut consommer des produits de qualité supérieure, mais en toute simplicité, sans le décorum parfois présomptueux des hautes sphères de la société. C’est ainsi que « bar à vin » est remplacé par « buvette », que le classique « aromatique et charnu » est traduit par « punk » et que le sommelier maniéré est substitué par le serveur qui me parle comme si j’étais son ami.
Je ne pourrais cependant dépeindre davantage cet idéal. Difficile de décrire concrètement un état d’esprit. Je laisse de côté mes pensées et recentre mon attention sur la discussion en cours.
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Au beau milieu du récit de ses péripéties, Laurence prend une pause pour regarder le menu: parler creuse l’appétit! C’est alors que je découvre la matérialisation la plus nette de cet idéal de la vie bonne. On trouve dans le menu une version distinguée du sandwich au baloney ainsi que des « pogauffres aux bourgots ». Le pogo, une saucisse de dernière qualité enrobée d’une pâte frite, est la définition même de la simplicité, mais pas n’importe laquelle. Une simplicité pauvre, bête, abjecte. Or, ici, la saucisse est remplacée par le bourgot, un escargot recherché, et la pâte frite par une pâte gaufrée. La simplicité rencontre le raffinement… à condition de délier les cordons de sa bourse. Si les bistrots pour jeunes professionnels se sont appropriés les éléments de la cuisine populaire, ils ont oublié au passage de s’approprier leurs prix!
Laurence fait un choix et intercepte notre serveur aux beaux cheveux pour lui transmettre sa commande. Est-ce le seul à avoir une chevelure si stylée? Je tourne la tête et constate que tous les hommes dans le bar sont bien coiffés. En fait, c’est un euphémisme : ils ont tous la même coupe de cheveux! Vous savez, cette coupe masculine à la mode : court sur les côtés, avec un dégradé qui se conclut en longueur sur le dessus de la tête et une petite vague qui fait basculer le tout à l’Est ou à l’Ouest. Au sud de cette tête se trouve une chemise avec de petits motifs. Les femmes sont elles aussi dans leurs uniformes de genre. Elles portent une robe fleurie ou cet ensemble au goût du jour composé d’un haut court et d’un long pantalon évasé, ainsi qu’un mascara subtil. Même l’habillement me semble traduire ce mélange de simplicité et de finesse. Tous et toutes ont une tenue soignée, mais celle-ci se limite à des éléments de style suffisamment mineurs pour que l’allure ne paraisse pas trop calculée, afin d’assurer un effet de « naturel ».
Les rôles dans ce script de la vie bonne sont genrés, tant du côté des vêtements – c’est une évidence – que dans les manières. Les gestes des jeunes femmes sont ici élégants, tandis que les hommes tentent d’incarner le rôle du sommelier. C’est, je pense, pourquoi notre serveur ne s’adressait qu’à moi tout à l’heure : il voyait dans mon genre la possibilité d’un sujet connaissant. Ici, d’ailleurs, ce sont les hommes qui font le service et c’est une femme qui astique les verres en tant que busgirl, exactement le contraire de ce que l’on peut généralement observer en restauration.
Cette division ne semble pas poser problème. Au contraire, elle est partie intégrante du scénario non pour le moins plaisant auquel tous et toutes viennent prendre part. Au-delà des produits qui s’y trouvent, voilà peut-être ce que les gens viennent chercher dans cette buvette : la possibilité de participer à une prestation collective, où est affirmé un idéal de la vie bonne et authentique.
Suite à l’annonce de nouvelles taxations par le gouvernement jeudi dernier, la population libanaise se mobilise partout au pays. Après six jours de manifestations, la démission de quatre ministres et l’abandon de certaines taxes controversées, le mouvement ne semble toujours pas s’essouffler.
Assis au volant de son service, un taxi collectif palliant à l’absence de transport publics, Ahmed se prépare à retrouver les manifestant·e·s rassemblé·e·s depuis la veille au centre-ville de Beyrouth : « Ma voiture ne me rapporte même pas assez d’argent pour survivre. Khalas[1], ce soir je vais la brûler avec le reste », laisse-t’il échapper entre deux coups de klaxons.
Alors que le Liban fait face à une crise économique et financière majeure, le gouvernement libanais annonçait, le 17 octobre, l’instauration de nouvelles taxes sur le tabac, l’essence ainsi que sur l’application de messagerie WhatsApp. De nouvelles mesures retirées dès le lendemain des premières manifestation, suivi de près par une annonce du Premier-ministre Saad Hariri, accordant un délai de 72 heures aux élu-e-s pour approuver une série de réformes.
L’annonce anticipée du budget pour l’année 2020 inclut une réduction de 50% de la rémunération des députés, ministres et présidents actuels et passé. Aucune nouvelle taxe n’y est prévue, alors que l’effort pour réduire le déficit budgétaire repose sur une restriction des dépenses publiques. La Banque du Liban devra aussi participer à la hauteur de 5 100 milliards de livres libanaises au courant de la prochaine année fiscale. Le délai arrivé à échéance et les nouvelles réformes consenties, la foule est toujours au rendez-vous, reprenant les slogans des Révolutions arabes de 2011 (« Le peuple veut la chute du régime »). Entre deux appels à la révolution, une militante confie ne pas être prête à quitter la rue : « Nous resterons là jusqu’à ce qu’ils partent, tous jusqu’au dernier. »
Un ras-le-bol généralisé
Eux, ce sont les élites politiques et économiques du pays, dont certains sont d’anciens seigneurs de guerre au pouvoir depuis la fin de la Guerre civile, en 1990. Accusés de corruption et de clientélisme, les élus sont maintenus au pouvoir par un système de confessionnalisme politique[i] basé sur le dernier recensement démographique datant de 1932, et assurant une représentation proportionnelle au parlement des 18 communautés religieuses officiellement reconnus.
Un système aujourd’hui rejeté par les manifestant·e·s et la société civile, réclamant notamment l’établissement d’un gouvernement constitué de députés indépendants, la fin de l’impunité pour les politiciens corrompus et la mise en place d’un nouveau système électoral.
C’est ce que revendique Mohammad Serhan, 29 ans, chargé de projet pour le Bloc national libanais, un parti politique prônant, auprès d’autres membres de la société civile, l’établissement d’un cabinet ministériel technocrate, désignés par élections anticipées.
Interrogé sur la possibilité d’une réforme constitutionnelle, discutée parmi certain·e·s manifestant·e·s, le militant est catégorique : « Comment pouvons-nous faire confiance aux politiciens pour mettre en place une nouvelle constitution, alors qu’ils nous mentent depuis presque trente ans? »
De tels propos résonnent chez Layla, 52 ans, accompagnée ce samedi par ses deux filles de 16 et 25 ans : « Je n’attends plus rien des politiciens. Mon aînée est sans travail depuis plus d’un an, et moi je suis sans espoir », confie-t’elle avec, à la main, une pancarte où l’on peut lire : « Unis pour le futur. »
Une réponse insuffisante
Le mouvement de contestation, où sont représentées pour une rare fois toutes les franges de la population, a donné lieu à des scènes inédites : des salons de barbiers improvisés au DJ techno dans la ville sunnite de Tripoli, la plus pauvre du bassin méditerranéen, sans compter les corvées de ménage spontanées prises en charge par des manifestant·e·s ou encore les distributions gratuites de bouteille d’eau.
« Nous avons déjà gagnés », s’exclame cet étudiant de 26 ans, « nous avons gagnés parce que pour une fois nous sommes uni·es! »
Une victoire énorme pour les libanais·e·s, divisé·e·s sur le plan politique et religieux par quinze ans de conflits, mais aussi par les enjeux liés à la présence de centaine de milliers de réfugié·e·s palestinien·ne·s et syrien·ne·s.
Pour Mohammad Serhan, la division est aussi économique. Alors que le quart de la population du Liban vit sous le seuil de la pauvreté, d’autres défilent en BMW dans les quartiers chics de la capitale. Annoncés par le Premier ministre Saad Hariri avec l’ambition de régler la crise, le budget de 2020 a été adopté ce lundi, incluant certaines mesures de redressement économique visant notamment à ramener le déficit budgétaire à 0,6%.
Des promesses insuffisantes, d’après le militant. Selon lui, la contestation réclame des changements structurels de plus grande ampleur, qui vont d’une réforme de la loi électorale à l’abolition du confessionnalisme politique, en réponse à une population qui « en a marre de l’économie, même si ce n’est pas tout le monde qui comprends l’économie. »
Entre deux regards sur son téléphone, qui n’arrête pas de sonner depuis le début de la révolte, il insiste sur le fait que « les gens sont fatigués des politiciens, mais ils ne connaissent pas tous bien la politique. Les gens sont sortis parce qu’ils [et elles] sont blessé·es, parce qu’ils [et elles] sont fatigué·es, parce qu’ils [et elles] sont pauvres, parce qu’ils [et elles] n’ont aucuns droits. »
[i] Le confessionnalisme politique est un système basé sur la représentation proportionnelle des 18 communautés religieuses officiellement reconnu au gouvernement. Au Liban, ce système a été adopté en 1943 lorsque le pays à acquis l’indépendance face à la puissance mandataire français.
Les littératures autochtones prennent aujourd’hui une place incontestable au sein du paysage littéraire québécois. Qu’il s’agisse de Joséphine Bacon qui a récemment remporté le Prix des libraires 2019 dans la catégorie « poésie » avec son dernier recueil Uiesh, quelque part, de la poésie de Natasha Kanapé Fontaine, de celle de Marie-Andrée Gill, ou encore des romans acclamés de Naomi Fontaine, Kuessipan et Manikanetish, ainsi que Shuni, paru cet automne, les œuvres d’autrices et d’auteurs autochtones émerveillent le lectorat québécois. Ainsi, quiconque désire aujourd’hui se plonger dans l’univers de ces peuples au moyen de la littérature le peut. Si cette dernière permet un dialogue entre différentes cultures, langues et territoires, elle peut aussi servir à recenser la parole de celles et ceux qui subissent le colonialisme depuis longtemps et encore aujourd’hui de différentes manières. Or, à plus petite échelle, et sans être pour autant moins important, il semble que la littérature se pose comme pivot pour s’accrocher, vivre et entrer en contact avec le quotidien des Premiers Peuples. Cet appel à la vie quotidienne, à la banalité, aux petites routines qui peuplent l’existence de chacun·e pourrait être perçu comme une autre manière de concevoir la décolonisation, mais surtout de l’humaniser.
Au Québec, bien qu’on assiste depuis quarante ans à un essor de plus en plus important des œuvres littéraires autochtones, la présence de celles-ci dans les cours de français demeure timide. Inversement, les étudiant·e·s francophones découvrent peu à peu le champ des études littéraires autochtones, mais aussi les potentiels qui s’en dégagent. Or les références théoriques sur la question se font plutôt rares dans la langue de Molière[i]. Pour aider à paver la route, la maison d’édition Mémoire d’encrier s’est tournée vers des textes déjà publiés dans l’autre langue coloniale, l’anglais, pour finalement lancer en 2018 l’ouvrage Nous sommes des histoires : Réflexions sur la littérature autochtone, qui regroupe des textes théoriques universitaires, mais aussi des points de vue d’écrivain·e·s sur leur travail et sur les différentes dimensions que peut prendre celui-ci. Ce fut, d’une part, un travail de recension de ces textes, et d’autre part, un travail de traduction de l’anglais au français. Désormais, le lectorat francophone a accès à des textes lui permettent de constater que la littérature, oui, peut divertir, émerveiller ou choquer. Pour certain·e·s, les lettres et les histoires deviennent parfois aussi des outils de lutte au quotidien.
Pour mieux explorer ce qui vient d’être mentionné, deux jeunes militantes ont été contactées. Questionnées afin de savoir si la lecture d’œuvres autochtones a pu à certains moments influencer leur parcours et leur travail militant, la réponse fut positive. L’idée qui s’est dégagée de ces entrevues a finalement dévié vers un appel à s’intéresser aux quotidiens des gens issus des communautés autochtones.
Premières lectures
Jointe par téléphone, la militante métisse Maitée Labrecque-Saganash, se rappelle ses premières lectures. « Mon père m’a appris à lire et à écrire à 3 ans, j’avais genre 3 ans et demi. J’ai commencé à lire tôt. Je gossais vraiment, j’étais assise à la table pis je lisais mon article de journal vraiment tranquillement[ii]. » Elle dit grandir dans une famille ou la culture est très présente et valorisée. D’une mère québécoise, Élaine Labrecque, et d’un père cri, l’homme politique Roméo Saganash, Maitée Labrecque-Saganash est très tôt entourée de livres. « Mes parents avaient des grosses grosses bibliothèques faites sur mesure pour mettre tous leurs livres, pis y’en avait vraiment beaucoup. Mon père avait plein de livres sur Louis Riel, sur les résistances autochtones, sur la convention de la Baie-James, sur l’arrivée des colons en territoire cri[iii]. » Elle raconte avec humour que c’est en posant naïvement à ses parents la question de savoir qui était Louis Riel que ceux-ci lui répondent « Bin Louis Riel y’est comme toi, il est Cri et francophone ». Et elle poursuit : « Mais là, il fallait qu’ils m’expliquent qu’ils l’ont pendu, genre… Comment t’expliques ça à ton enfant, comment t’expliques l’impérialisme canadien et la colonisation à ton enfant? » ajoute-t-elle en riant un peu de la délicatesse d’une telle situation, mais peut-être aussi de la complexité de celle-ci. Et qui dit grandir dans une situation familiale complexe peut aussi vouloir dire identité complexe : « J’pense que mes parents savaient que j’allais avoir une identité compliquée, alors mes parents m’ont amenée tôt dans des musées, à me faire lire, alors j’pense que ç’a toujours fait partie de ma vie, vraiment, les arts[iv]. »
Pour la militante allochtone abitibienne Élise Blais-Dowdy, qui s’implique entre autres à titre de co-porte-parole du Comité citoyen de protection de l’Esker de Saint-Mathieu-Berry où une minière de la compagnie Sayona cherchait récemment à éviter l’examen du Bureau d’audiences publiques en environnement (BAPE) pour son projet de mine de lithium, c’est au Cégep que ses contacts avec les littératures autochtones ont débuté. Celle qui, après des études en soins infirmiers, s’est dirigée vers les études autochtones à l’Université de Montréal, se souvient que c’est à la lecture du livre relatant la vie de Dominique Rankin, On nous appelait les sauvages, qu’elle a connu l’effet chamboulant de la littérature. « J’accédais tout d’un coup à un tout autre récit de l’histoire de ma région d’appartenance, l’Abitibi », confie-t-elle. Après ses études dans la métropole, Élise Blais-Dowdy est revenue à s’établir à Val-d’Or, notamment en raison d’un emploi comme agente de recherche à la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics du Québec. Elle demeure marquée par cette prise de conscience, du « fait que même dans un contexte de proximité [avec les Premières Nations], dans des villes comme Amos et Val‑d’Or, où l’on retrouve une forte présence des membres des Premières Nations, il est possible de vivre sans jamais connaître les réalités historiques entourant notre cohabitation. »
Les mots du quotidien
Une erreur qui guette celui ou celle qui se penche sur les questions autochtones est d’adopter une posture essentialiste et une vision figée de ce que c’est d’être autochtone aujourd’hui au XXIe siècle. Or, s’y intéresser dans un contexte journalistique ou universitaire peut amener l’initié·e à ne s’attarder qu’aux grands enjeux et problèmes liés au colonialisme. Bien que ceux-ci soient très importants et déterminants, ils occultent parfois les particularités et les nuances qui fondent les individus. À cet effet, le partage du quotidien, que permettent entre autres l’écriture et la lecture, se présente comme une autre manière d’aborder les cultures et enjeux concernant les Premières Nations.
Maitée Labrecque-Saganash travaille depuis un peu plus d’un an au Cree Health Board à Waswanipi où elle s’occupe principalement des communications, en cherchant, notamment, à intégrer des savoirs traditionnels aux plateformes Web, ou bien en allant à la rencontre des ainé·e·s pour documenter des histoires relatant « The cree way of life » ( Eeyou pimatsiiwin, en langue crie, Le mode de vie cri, en français). Parallèlement à ces fonctions, elle tient aussi des chroniques dans différents médias, dont le quotidien montréalais Métro. Elle se réjouit d’ailleurs que cette tribune lui permette de rejoindre autant de gens à Montréal et au Québec : « J’pensais pas qu’il y avait autant de gens qui me lisaient. Je suis contente que ces personnes-là, comment je pourrais dire… enjoy my daily, how I talk about my daily life (apprécient mon quotidien, comment je parle de ma vie quotidienne), parce que le quotidien, quand tu es dans une réserve, est tellement différent du quotidien en ville. » Ainsi, si dans ses chroniques elle traite d’enjeux plus larges, témoigner de son quotidien, parfois sous forme de tranches de vie, n’est pas moins important, au contraire : « Juste le quotidien, comment on est, comment on interagit, les gens s’intéressent à ça, et moi je suis contente que les gens aiment nous connaître de cette façon-là ; comme un peuple actif, comme des individus qui vivent une vie au quotidien, qui ne font pas juste souffrir à la télé, qu’on a une vie quotidienne. On a nos petites routines, nos codes sociaux, on est un peuple qui est présent dans le temps. »
De son côté, Élise Blais-Dowdy, qui dans son parcours académique a été amenée à bonifier sa connaissance des cultures autochtones en lisant des textes plus théoriques ou des essais, croit que même si la dimension humaine demeure présente dans de tels textes « il y a peut-être un risque qu’après avoir lu des récits très militants, proposant des idéaux de décolonisation à atteindre, on se retrouve déçu lorsque l’on se rend compte de la multiplicité des enjeux du quotidien à surmonter » (sous-financement généralisé des services publics, problématiques de logement, insécurité alimentaire, etc.)[v]. Voilà pourquoi la lecture de textes plus littéraires peut s’apparenter à « des rencontres humaines qui n’auraient pas pu avoir lieu autrement »[vi]. La littérature permet-elle d’éviter d’essentialiser les Premières Nations? « Tout à fait », répond sans hésiter la militante, avant d’enchaîner sur une anecdote qui s’est produite lors d’une soirée de contes et légendes présentée au site culturel Kinawit à Val-d’Or. Élise Blais-Dowdy raconte : « Nous avons rencontré Johanne Wabanonik de la communauté de Lac-Simon. Pour cette soirée, Johanne a tout simplement décidé de partager avec nous qui elle était, quel était son rôle dans sa communauté (…) et comment elle vivait au quotidien son identité culturelle. Ce fut un partage humain ancré dans le quotidien qui a présenté les éléments tels que l’interprétation des rêves, l’utilisation de plantes médicinales, la pratique de cérémonies de guérison. Non pas comme des éléments de »contes et légendes », mais bien comme des pratiques structurantes qui font partie concrètement de la vie de tous les jours de cette personne. »
« Autochtone » mais pas que ça
Si lors de leurs entretiens, Maitée Labrecque-Saganash et Élise Blais-Dowdy ont été jointes dans le but de discuter de littérature et du lien que cet intérêt pouvait entretenir avec leurs militantismes, le sujet a bien évidemment dévié quelques fois, et ce pour le mieux. L’idée initiale d’aborder l’entrevue strictement en ce sens était en quelque sorte limitée. En parlant d’auteurs ou d’autrices autochtones qu’elle a aimé lire dernièrement, Élise mentionne l’autrice Virginia Pesemapeo Bordeleau : « J’ai aimé lire L’amant du Lac, que j’ai reçu tout simplement comme une magnifique histoire d’amour et de sensualité. Le récit prend lieu autour du lac Abitibi, et lorsque j’ai eu la chance d’aller le voir pour la première fois à partir de l’île Nepawa en Abitibi-Ouest, je me rappelle simplement avoir souri en repensant au roman de Virginia Pesemapeo Bordeleau. Cette lecture a donc eu pour effet d’humaniser un lieu nouveau, et je trouvais tout simplement ça beau et agréable. » L’appréciation de ce roman semble donc s’être faite en deçà de son origine identitaire, comme quoi il est aussi de mise d’apprécier la qualité du texte en soi.
Si pendant qu’elle résidait à Québec ou à Montréal « lire des auteurs autochtones [lui] faisait du bien parce qu'[elle était] loin de chez [elle] », depuis plus d’un an, celle qui habite principalement à Waswanipi, ne vit plus la même réalité. En Eeyou Istchee, son identité crie n’est plus, si l’on peut dire, en situation minoritaire : « Je n’ai plus à la justifier et je n’ai plus à l’expliquer. (…) J’ai juste à vivre mon identité. » De ce fait, elle peut désormais se dire « je suis chez nous. J’ai le temps de lire d’autres choses aussi », ajoute-t-elle, en rappelant, non sans raison qu’elle est « une personne en dehors de [son] identité autochtone aussi ». Dernièrement, elle dit avoir apprécié lire le recueil Even this page is white de l’artiste Vivek Shraya. Une autre de ses lectures du moment est le recueil de la poétesse Clementine Von Radics In a Dream You Saw a Way to Survive qui traite, entre autres, de rupture amoureuse. « Moi aussi j’en ai des heartbreaks, et moi aussi j’ai une vie en dehors d’être autochtone et d’être militante […] J’ai des expériences humaines en dehors des violences coloniales. J’ai aussi des beaux moments dans ma vie […] et être à la maison, ça me permet de développer ces moments-là aussi, et prendre le temps de rire. Alors, ouais, je prends le temps de lire autre chose aussi. »
Au terme de ces échanges sur la littérature et sur les rapports qu’ont pu entretenir ces deux militantes avec celle-ci, il semble que c’est surtout un appel au dialogue et à l’écoute qui se dégage de ces entrevues. Sur ce point, nul ne doute que la littérature peut permettre ces rapprochements.
[i] Louis-Karl Picard-Sioui. In « Nous sommes de histoires : réflexions sur la littérature autochtones »
Cet article a été publié dans la dernière édition de nos partenaires, la Revue À bâbord.
Au moment où Julian Assange, Chelsea Manning et Edward Snowden sont emprisonné·e·s ou contraint·e·s à l’exil, on pourrait penser que le journalisme s’appuyant sur des fuites de données massives est trop risqué pour perdurer. Or le journalisme hacker frappe encore. Au Brésil et à Porto Rico, la publication de communications privée de dirigeants politiques a provoqué des séismes politiques majeurs.
Glenn Greenwald, journaliste états-unien basé au Brésil depuis 2002, est justement celui qu’avait contacté Edward Snowden en 2013 pour lui faire parvenir les documents sur la surveillance de la National Security Agency. Ces scoops explosifs ont mené à la création du journal numérique The Intercept, qui a par la suite ouvert une branche au Brésil, pays reconnu pour son écosystème médiatique fortement inféodé à l’élite économique du pays.
L’OPÉRATION LAVA JATO SOUS LES PROJECTEURS
En 2019, au Brésil, Greenwald et l’équipe de jeunes journalistes de The Intercept Brasil ont reçu des masses de documents qui entachent fortement le ministre de la Justice Sérgio Moro, bras droit du président d’extrême droite Jair Bolsonaro.
Le juge Sérgio Moro est un membre vedette et très puissant du cabinet ministériel. En 2014, il avait conduit l’opération Lava Jato (lave-auto), une vaste enquête sur le blanchiment d’argent et la corruption au sein d’appareils gouvernementaux et de l’entreprise étatique Petrobras. Plusieurs politicien·ne·s et gens d’affaires ont été emprisonné·e·s à partir de cette opération, incluant le très connu Luiz Inácio Lula da Silva, incarcéré six mois à peine avant l’élection de 2018, qui a porté Bolsonaro au pouvoir. Or, Lula avait l’intention de se porter candidat pour le Parti des travailleurs à cette élection et menait largement la course selon les principaux sondages.
Les documents coulés (messages textes, enregistrements audio et vidéo, etc.) mettent radicalement en doute l’impartialité de Moro et de l’équipe de l’opération Lava Jato, qui avaient été considérés comme de véritables héros. Des textos trahissent l’intention du procureur en chef Deltan Dallagnol d’empêcher le Parti des travailleurs de reprendre le pouvoir. D’autres documents montrent que Moro collaborait de manière intensive avec les procureurs lors d’enquêtes, ce qui va directement à l’encontre de sa fonction de juge. On apprend aussi que l’équipe de procureurs savait pertinemment que les accusations à l’encontre de Lula da Silva manquaient de crédibilité[i].
La publication des articles a commencé en juin 2019. Greenwald et son équipe ont eu recours à la même méthode rigoureuse que pour les révélations de Snowden#: les documents sont passés au peigne fin et rendus publics de manière stratégique pour obtenir le maximum d’impact. Aussi, des partenariats ont été établis avec d’autres grands médias, qui ont eu accès à certains des documents pour produire leurs propres articles, de manière à donner un plus grand écho aux révélations et une plus grande crédibilité aux documents obtenus. Enfin, The Intercept a habilement coordonné ses révélations de manière à contredire Moro et Dallagnol dans leurs réactions aux publications[ii].
Ces articles ont eu l’effet d’une bombe. Plusieurs ont appelé à la démission de Moro, alors que les réactions de Bolsonaro et de ses supporteurs ont été très vives et menaçantes. Une rumeur a d’abord circulé indiquant que Greenwald pourrait être déporté. Mentionnons aussi que Greenwald est gai et marié à un député brésilien racisé, ce qui l’expose à davantage d’attaques dans un pays dirigé par un gouvernement aussi ouvertement homophobe. Le couple et leurs enfants sont maintenant accompagnés de gardes dans tous leurs déplacements. Néanmoins, au début d’août, la Cour suprême a interdit au gouvernement Bolsonaro d’investiguer The Intercept, dans une décision qui vient soutenir la liberté de presse du pays. D’autres révélations sont à prévoir dans les semaines et mois à venir.
PORTO RICO ET LES « RICKY LEAKS »
Située dans les Caraïbes, l’île de Porto Rico est un territoire états-unien où vivent environ 3 millions de personnes. Depuis quelques années, Porto Rico est doublement accablée par des politiques d’austérité ainsi que par les ravages de l’ouragan Maria en septembre 2017. Les premières ont mené à la création d’un Bureau de contrôle fiscal qui limite drastiquement les prérogatives législatives de l’île; les seconds ont causé entre 3000 et 5000 morts, alors que l’administration Trump a négligé ses responsabilités et que le gouverneur de l’île, Ricardo Rosselló, s’est appuyé sur les chiffres officiels selon lesquels les victimes n’étaient que quelques dizaines.
En juillet dernier, le Centre de journalisme d’enquête de Porto Rico a annoncé avoir en sa possession 900 pages de messages textes relatant des échanges entre le gouverneur, son administration et des entrepreneurs privés – ce qui soulève des questions quant à l’accès privilégié de ces derniers au pouvoir. Mais ce qui a mis le feu aux poudres, c’est la teneur sexiste, homophobe et violente de nombreux messages. Dans un échange, le gouverneur dit à la blague vouloir abattre la mairesse de San Juan et dans un autre, on rigole autour des victimes de l’ouragan Maria.
Les Porto Ricain·e·s étaient déjà mobilisé·e·s en raison des politiques d’austérité, de l’absence de secours à la suite de l’ouragan et des mesures annoncées de privatisation (qui ont d’ailleurs inspiré à Naomi Klein un livre, The Battle for Paradise). Les publications journalistiques ont cependant décuplé la contestation. Les manifestations quotidiennes, parfois au bruit de casseroles devant la résidence officielle du gouverneur, se sont succédé. Le 17 juillet, septième journée consécutive de manifestations,100 000 personnes ont pris les rues pour demander la démission du gouverneur. Le 22 juillet, ils et elles étaient 500 000, soit environ 15 % de la population. Le surlendemain, le gouverneur lâchait enfin prise.
Victoire éclatante donc, soutenue par un travail journalistique indépendant de qualité. Cependant, la bataille est loin d’être terminée. Étant donné que plusieurs membres du cabinet du gouverneur ont démissionné (soit à la suite des «Ricky Leaks», soit en raison de scandales de corruption), le territoire frôle la crise constitutionnelle puisqu’il est difficile de trouver une personne pouvant succéder à Rosselló. Il est même possible, si le mouvement populaire venait à s’essouffler, que l’austéritaire Bureau de contrôle fiscal augmente son emprise sur le processus politique de la région. Rien n’est donc acquis, mais la population peut se féliciter d’avoir gagné une manche importante par des mobilisations d’une très grande unité[iii].
S’INSPIRER DES BONS COUPS
Les difficultés actuelles des médias d’information font régulièrement les manchettes; malheureusement, les bons coups de certain·e·s journalistes ne sont pas toujours aussi médiatisés. Au Québec par exemple, les organisations syndicales et professionnelles qui défendent les journalistes, et même les journalistes eux-mêmes dans leurs médias respectifs, nous tiennent peu informé·e·s de ces réussites qui marquent l’Histoire – non seulement de la profession, mais aussi des sociétés à qui cette information s’adresse. C’est bien dommage, car ces démarches courageuses et très subversives sont à mon avis riches d’enseignement pour une profession qui est non seulement en quête de ressources financières et de reconnaissance politique, mais aussi en crise d’identité.
Bien sûr, il faut réfléchir aux avenues de financement à l’ère du numérique, à des interventions législatives auprès des géants du numérique et aux manières de combattre la désinformation[iv]. Par ailleurs, ces questionnements ne doivent pas faire l’économie de réflexions sur la nécessité de redévelopper un journalisme combatif, ancré dans une défense vigoureuse de la démocratie et une mise en lumière intransigeante des manoeuvres discrètes des élites politiques et économiques. C’est ainsi qu’il sera possible de retisser des liens de confiance avec une population aux prises avec un capitalisme entré en phase autoritaire.
Sur la photo: Glenn Greenwald. Crédit photo: Flikcr – Gage Skidmore
[i] Pour lire la version anglaise des reportages, voir theintercept.com/series/secretbrazil-archive. Pour un résumé vidéo de la situation politique à la suite des révélations : « Glenn Greenwald on the Leaked Brazil Archive Exposing Operation Car Wash », Youtube.com,15 juin 2019.
[ii] 2. Sur les stratégies employées par Greenwald et The Intercept, voir Diogo A. Rodriguez, « The Intercept Brasil’ innovative strategy for covering the powerful », Medium.com, 23 juin 2019.
[iii] 3. Voir « “Ricky Renuncia”: Half a Million Puerto Ricans Flood San Juan Demanding Resignation of Gov. Rosselló » et « How “Ricky Leaks” Exposed Puerto Rico’s Governor and Sparked a Movement to Oust Him », Democracy Now, 23 juillet 2019.
[iv] 4. L’an dernier, À bâbord ! consacrait d’ailleurs un dossier à ses pistes de solution. Voir « Journalisme. Sorties de crise », no 77, décembre 2018-janvier 2019.
« Ce n’est pas la diversité, mais sa gestion qui pose un problème »
Cet article est paru dans notre recueil diversalité, en vente sur notre boutique en ligne et dans plusieurs librairies indépendantes.
Vantés internationalement, le multiculturalisme et la santé du marché du travail canadiens attirent les travailleurs et travailleuses du monde entier. En théorie, au Québec, l’intégration est une responsabilité que doivent partager les migrant·e·s, la société d’accueil et l’État. En réalité, la province fait des promesses que ses services défaillants ne peuvent tenir. Si bien que les discriminations demeurent et les débats identitaires sont chroniques.
Le Canada, terre d’accueil et de tolérance : une idée qui fait l’unanimité partout dans le monde. Un fantasme sur lequel repose le branding canadien, l’image de marque que les gouvernements successifs continuent d’alimenter. Cette stratégie est loin d’être exclusive au Canada : « les pays sont construits sur des mythes nationaux pour légitimer leur système politique », explique Sabine Choquet, chercheuse au Centre de recherche en immigration, ethnicité et citoyenneté (CRIEC) à l’Université du Québec à Montréal.
Certains, comme la France, reposent sur le mythe de l’État-nation. Sont prônés une langue et une identité nationales uniques ou encore des droits universels. Au Canada, comme en Suisse ou au Liban, l’identité collective repose sur le fantasme de la diversité, poursuit Sabine Choquet. En témoigne l’inscription du multiculturalisme dans la Loi constitutionnelle de 1982. Le besoin de main-d’œuvre amène le Canada à louer les bienfaits du vivre-ensemble et de la diversité ethnoculturelle pour séduire les travailleurs et travailleuses directement dans leur pays.
En cohérence avec ce discours, des moyens accessibles et facilités sont mis en place pour ceux et celles souhaitant immigrer. « Contrairement aux pays européens, le Canada possède des règles d’immigration », confesse Stephan Reichhold, administrateur de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI), lors de la conférence « Politiques et immigration : à quand la mutation ? » dans le cadre du Festival du Monde arabe le 4 novembre 2018. Il offre en effet la possibilité de préparer une immigration permanente depuis l’étranger en amont de la migration. Une manœuvre qui permet de favoriser l’établissement permanent à l’immigration clandestine et temporaire.
Mais les années 90 changent la donne. Au Canada comme dans les pays de l’OCDE, l’immigration temporaire liée au travail augmente jusqu’à dépasser en nombre l’immigration permanente. Les gouvernements doivent réagir en organisant des politiques de gestion des travailleurs et travailleuses temporaires. « Face à cette tendance, ils privilégient de plus en plus l’immigration temporaire liée au travail », détaille Sid Ahmed Soussi, sociologue membre du CRIEC. Les flux migratoires augmentent constamment et en 2016, le Canada recevait 320 932 personnes immigrées[i].
Un attrait constant pour les travailleurs et travailleuses du monde et une aubaine pour un Québec souffrant d’une pénurie de main-d’œuvre. Depuis 2004, le taux de postes vacants est passé de 2 % à 3,9 %, faisant du Québec la province la plus touchée au Canada, selon un communiqué de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante[ii]. Cette tendance devrait s’accentuer en raison des futurs départs à la retraite[iii]. Mais c’est sans compter les décisions gouvernementales. En janvier 2019, le gouvernement de François Legault maintenait sa décision de réduire d’environ 24 % le nombre de personnes accueillies en 2019, afin d’augmenter le nombre d’admis par la suite et d’ici 2021.
Seulement, les immigrant·e·s attiré·e·s par l’ouverture et le manque de main-d’œuvre feront face à des défaillances administratives, des frustrations et des désillusions personnelles. Aux promesses d’un accueil chaleureux se succèdent les réalités des politiques de gestion de l’immigration au Québec et au Canada. Les dysfonctionnements résideraient en premier lieu dans l’intégration, selon Sabine Choquet. Plus précisément, pour Sid Ahmed Soussi, la question la plus problématique est celle de l’insertion professionnelle.
En terre inconnue
L’intégration des immigrant·e·s est pensée comme une responsabilité commune : État, société d’accueil et personnes immigrées doivent y œuvrer. La maîtrise du français et le partage des valeurs québécoises de vivre-ensemble sont pour le Québec garants d’une intégration réussie. Pour ce faire, la province offre des cours de francisation, une aide financière et un accompagnement d’Emploi Québec[iv]. À la suite de ces services gouvernementaux, le Québec dirige les populations immigrantes vers des organismes subventionnés tels qu’ALPA (Accueil liaison pour arrivants) ou CANA (Carrefour d’aide aux nouveaux arrivants). Une manœuvre de désengagement qui complique la situation des nouveaux arrivants et nouvelles arrivantes.
Brunilda Moreno a dû trouver ce type d’organisme par elle-même. Arrivée en 2004 depuis l’Albanie avec sa fille, elle ne connaissait personne et son français n’était encore pas parfait. « Je n’ai pas eu beaucoup d’aide, je n’étais pas accompagnée », admet-elle. Ses difficultés en langue ont fini par devenir prioritaires pour trouver un emploi, si bien qu’elle a décidé de faire un baccalauréat en relations industrielles. Étudier était selon elle la meilleure manière de perfectionner son niveau de français.
Yonny Penaranda est Canadien d’origine colombienne. Malgré une situation économique stable, sa femme et lui ont décidé de quitter leur pays pour des raisons politiques et de sécurité. Après trois ans passés à préparer leur émigration, à apprendre le français à leurs propres frais, à faire valoir leurs diplômes, ils s’installent à Montréal en 2008 en tant que résident·e·s permanent·e·s. M. Penaranda a préféré poursuivre sa francisation dès son arrivée. « J’ai eu beaucoup de chance, car au collège Montmorency où je suivais mes cours de francisation, une dame donnait des cours pour aider les finissant[·e·]s à trouver un emploi », détaille-t-il, désormais recruteur auprès de la Ville de Montréal.
Manque de repères, précarité, incompréhensions linguistiques et culturelles rythment la vie des immigrant·e·s durant les premiers mois. Ceux et celles qui retrouvent famille, ami·e·s ou connaissances peuvent être plus facilement aidé·e·s et dirigé·e·s vers les organismes appropriés. Les autres avancent dans le brouillard. Léo Cardoso[v], de l’organisme ALPA, explique que les personnes sont dirigées vers le centre surtout grâce au bouche-à-oreille, aux recommandations d’Emploi Québec et du MIDI et aux réseaux sociaux.
8,7 % de chômage
Le brouillard est d’autant plus épais quand il s’agit de trouver un emploi. Malgré une forte pénurie de main-d’œuvre au Québec, en 2017, le taux de chômage des immigré·e·s est de 8,7 %, contre 5,6 % pour le reste de la population, selon Statistique Canada[vi]. Les stagiaires du programme de parrainage professionnel de la Ville de Montréal commencent leur stage après avoir cherché du travail dans leur domaine pendant un an, en moyenne, rapporte Nathalie Tellier, conseillère à la diversité en emploi pour la Ville de Montréal, selon les données recueillies par un sondage réalisé auprès de la cohorte 2017-2018. Parmi cette dernière, 15 % avaient cherché entre un an et trois ans, et 9 % cherchaient un travail correspondant à leurs qualifications depuis plus de trois ans avant leur stage.
Bien que le Québec et le Canada prônent leur ouverture et leur besoin de main-d’œuvre, la réalité des immigré·e·s montre un dysfonctionnement. « Malgré un taux de plus 70 % de qualification[vii] des immigrant-e-s, l’insertion professionnelle pose problème », remarque Sid Ahmed Soussi. Les immigrant·e·s peinent à trouver du travail dans leur domaine. « Ce problème d’insertion frappe en premier l’immigration francophone d’Afrique subsaharienne et d’Afrique du Nord », relate le sociologue. L’Enquête nationale auprès des ménages de 2011[viii] révèle en effet qu’au Québec, le taux de chômage des immigrant·e·s d’origine arabe atteignait 16,3 %, quand il était de 7,9 % pour l’ensemble de la population.
Au bout de cinq ans au Québec, 68,7 % des personnes immigrantes obtiennent un premier emploi dans leur domaine[ix]. Les autres se dirigent vers des emplois en dessous de leurs qualifications, voire en dehors de leur champ de compétences. La surqualification touche en effet davantage les personnes immigrées que les autres, selon un rapport[x] de 2017 du CIRANO (Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations). Des chiffres qui iraient à la baisse au fil des années après l’installation selon l’étude de Jean Renaud et Tristan Cayn[xi].
Les exemples d’incohérence abondent : les hommes d’origine arabe qui se font proposer par un employé d’Emploi Québec de faire une formation de chauffeur de bus alors qu’ils ont été sélectionnés comme ingénieurs; les femmes ayant des diplômes universitaires à qui on propose d’être préposées aux bénéficiaires, etc.
En Colombie, Yonny Penaranda travaillait dans les ressources humaines. Il espérait ainsi trouver un poste à la hauteur de ses compétences en s’enregistrant auprès d’Emploi Québec. Même s’il a été bien encadré, son expérience avec Emploi Québec a été une épreuve douloureuse. Il reconnaît que sa situation est individuelle et qu’elle ne résume pas celle de tou·te·s les nouveaux arrivants et nouvelles arrivantes, mais il explique qu’il a été mal suivi. « Au lieu de m’encourager, elle me décourageait beaucoup, en me disant qu’elle ne pensait pas que je pouvais être placé dans les ressources humaines, avec mon niveau de français et sans l’anglais », résume M. Penaranda. Son travail en Colombie ne paraissait pas équivalent aux yeux de cette conseillère qui lui recommandait de faire au moins une technique ou un DEP pour avoir un diplôme québécois.
Petit à petit, Yonny Penaranda et Brunilda Moreno s’en sont remis aux propositions d’emplois et de stages d’Emploi Québec. Cela, jusqu’à ce qu’ils soient acceptés au sein du parrainage professionnel de la Ville de Montréal pour réaliser un stage rémunéré de six mois.
Entre sa création en 2006 et la fin 2017, le programme de parrainage professionnel de la Ville de Montréal a offert des stages de six mois à 480 personnes. Cela se destine à un·e résident·e permanent·e ayant déjà de l’expérience professionnelle dans un milieu francophone. 85 % des personnes de la cohorte de 2017-2018 ne sont pas nées au Canada. Parmi elles, 48 % étaient arrivées récemment, 68 % appartenaient à une minorité visible et 16 % avaient une autre langue maternelle que l’anglais ou le français. Des chiffres stables depuis la création du programme, rapporte Nathalie Tellier.
Le parrainage a été un véritable tremplin pour Brunilda Moreno et Yonny Penaranda. Aujourd’hui, ce dernier est en charge de la recherche de talents et de dotation pour la Ville et Brunilda Moreno est devenue agente-conseil en ressources humaines pour la Ville.
Des problèmes systémiques
D’où viennent ces contradictions et incompréhensions, ce taux de chômage élevé ou encore ces difficultés à trouver une aide pour s’installer? Sabine Choquet est catégorique : « Ce n’est pas la diversité qui pose problème, c’est la manière dont elle gérée ». Pour Yasmina Chouakri, membre de la TCRI et du CRIEC, il est clair que les obstacles sont de nature systémique et qu’ils sont ancrés dans les politiques de gestion de l’immigration et de la diversité. Elle dénonce aussi un manque criant d’arrimage entre les différents ministères touchant à l’accueil et à l’intégration des personnes immigrées. « Il y a une absence de cohérence entre la sélection des personnes et les réalités des marchés de l’emploi partout au Québec », regrette la chercheuse. Le Québec sélectionne[xii] 72 % des immigré·e·s en tant que résident·e·s permanent·e·s selon leurs diplômes, leur niveau de français, mais aussi selon les besoins démographiques, sociaux et professionnels de la province[xiii].
Mais cette sélection n’est réalisée ni en fonction des réalités du marché de l’emploi ni en fonction des formalités réelles spécifiques à chaque domaine. Cela, alors que l’on sait précisément quels secteurs sont sous pression, quels autres sont en demande, regrette Sid Ahmed Soussi. « On aurait besoin par exemple de coiffeurs [et coiffeuses], de boulangers [et boulangères] ou d’ébénistes », poursuit-il. Ces personnes choisies se retrouvent ainsi en porte-à-faux, alors que la réussite de leur sélection constituait la promesse d’un emploi à hauteur de leurs compétences. « Ce qui est surprenant, c’est que ce constat largement documenté n’ait pas été pris en compte dans les politiques publiques », remarque le sociologue du Centre de recherche en immigration, ethnicité et citoyenneté (CRIEC). Si la loi sur l’immigration adoptée en juin 2019 est supposée corriger ces incohérences, les critères de sélection demeurent encore focalisés sur les diplômes du candidat ou de la candidate.
Dans les secteurs où un niveau de qualification est exigé, la correspondance des diplômes obtenus à l’étranger avec ceux délivrés au Québec engendre une complication supplémentaire et un deuxième déphasage. La question de la reconnaissance des diplômes est en effet source de découragement dans le domaine de l’intégration des immigré·e·s. Les diplômes reconnus par le gouvernement dans la sélection de l’immigration permanente ne correspondent pas aux exigences de certains secteurs d’emploi et des ordres professionnels. Cela concerne par exemple les architectes, les chimistes, les ingénieur·e·s ou les professionnel·le·s du domaine de la santé.
Les ordres professionnels fonctionnent comme des entités indépendantes. « Ils ont la haute main sur certaines professions et le gouvernement a beaucoup de mal à les contrôler, car c’est un mode de régulation propre au Québec », détaille Sid Ahmed Soussi. Ils sont ainsi un obstacle de taille pour les immigré·e·s, car leur admission est requise pour exercer et cette même admission peut exiger de compléter des équivalences. Seulement, par besoin de main-d’œuvre, quelques-uns de ces ordres commencent à changer leurs modalités d’adhésion en les rendant plus faciles et transparentes, tempère Léo Cardoso, agent de communication auprès de l’organisme ALPA.
Sid Ahmed Soussi revendique ainsi une sélection réalisée en concertation avec les différents secteurs et ordres, mais aussi selon les besoins réels de la société. Sabine Choquet estime qu’il ne faut pas accueillir d’immigrant·e·s sans les accueillir réellement. Il y a pour elle un vrai travail à faire pour aider les immigrant·e·s à comprendre la culture québécoise, apprendre le français, trouver un logement et un travail, accompagner leurs enfants dans leur éducation et leur socialisation, etc. Des tâches que le gouvernement québécois relègue à la société civile. « Il serait important que ces personnes aient un soutien personnalisé selon leurs besoins », estime Nathalie Tellier.
« Choc culturel »
Parmi cette gestion imparfaite de l’immigration se nicherait un certain racisme systémique. Une des causes des problèmes d’immigration pour Sid Ahmed Soussi. Ce sont tous les traitements quotidiens vécus par les minorités visibles qui génèrent des inégalités culturelles, sociales, politiques et économiques. Conscientes ou inconscientes, ces décisions sont le fruit d’une construction sociale fondée sur l’origine ethnique. En témoigne le taux de chômage des minorités visibles, originaires notamment d’Afrique.
Les dysfonctionnements dans l’accueil et l’intégration de l’immigration sont par ailleurs à lier avec les valeurs québécoises, spécifiques à la province, comme la place du religieux, estime Sabine Choquet. « La société québécoise s’est caractérisée par une distanciation du fait religieux, de par la prégnance de l’Église catholique mise à l’écart par la Révolution tranquille », analyse Sabine Choquet. Ce passé religieux est un enjeu important du débat sur la laïcité au Québec et in fine de la gestion et de la perception de l’immigration. Par le biais de l’immigration, la société craint un retour de ce religieux dont elle s’est débarrassée, explique la chercheuse. L’adoption de la loi sur la laïcité en juin 2019 et le virulent débat autour d’elle en sont une preuve supplémentaire.
« S’ensuit un choc culturel à ne pas nier, car certaines personnes issues de l’immigration sont extrêmement religieuses. » Elles se retrouvent sans le savoir dans un pays qui s’est écarté de cela. L’incompréhension est donc réciproque, chacun des groupes se retrouvant confronté à une conception opposée de la religion. « Certaines personnes prônant la laïcité peuvent être taxées de racisme, alors que c’est peut-être simplement qu’elles ne comprennent pas la place de la religion dans d’autres sociétés. Car un tel attachement relève pour eux du passé », défend la chercheuse du CRIEC.
D’autant plus qu’il est difficile d’interpréter le sens religieux d’un symbole et que la liberté religieuse doit être garantie par l’État. « Porter une djellaba n’est pas un signe d’intolérance », clame la chercheuse. La société majoritaire a une certaine représentation de ce qu’est être Québécois·e, qu’elle projette sur les minorités ethniques et culturelles. Et plus son environnement est homogène, plus la peur de l’altérité et de l’intolérance est grande. En effet, cette peur est liée à un fantasme de la figure de l’étranger. Un fantasme né d’une peur collective de l’immigration clandestine et d’un amalgame entre elle et les autres immigrations. La peur des clandestin·e·s se propage sur les autres immigrant·e·s, qui sont perçu·e·s comme un « groupe homogène, sans regarder les spécificités de chacun·e », regrette Yasmina Chouakri.
Au Québec notamment, ces perceptions populaires sont alimentées par les discours politico-médiatiques et illuminées par les groupes identitaires d’extrême-droite. Des groupes qui ne seraient justement qu’un « contre-pouvoir comme un autre face à une majorité », estime Sabine Choquet. Pour elle, le plus grand déphasage réside entre la promotion de la diversité comme pilier de l’identité collective et la persistance des revendications nationalistes des Québécois·es. Même si les discriminations et les extrémismes demeurent, Sabine Choquet estime que le modèle québécois de gestion de l’immigration est une réussite.
La faute aux immigré-e-s
La société d’accueil et les employé·e·s gouvernementaux (comme Emploi Québec) seraient-ils mal préparé·e·s à l’arrivée des immigrant·e·s et à leurs spécificités? « Il y a peu de pression sur la société d’accueil, le fardeau est beaucoup mis sur le nouvel arrivant [et la nouvelle arrivante] », poursuit Stephan Reichhold, administrateur de la TCRI. Les deux lois sur l’immigration et la laïcité votées sous le bâillon les 15 et 16 juin 2019 vont dans le même sens avec l’interdiction du port de signes religieux pour les employés de l’État, l’obligation d’avoir le visage découvert lors d’un service ou le test de valeurs québécoises pour obtenir la résidence permanente.
Ces différences ne remettent pas en cause le « vivre-ensemble, la cohésion sociale ou encore l’identité nationale », tempère-t-elle pour donner tort aux croyances et aux peurs irrationnelles largement médiatisées. « Il n’a jamais été avéré que la diversité ethnoculturelle amenait plus de conflits », explique la chercheuse. Mais c’est bien la focalisation sur la différence qui peut entraîner le sentiment que l’intégration est impossible pour la personne ou le groupe.
Pis, en plus d’endommager le tissu social, réduire un groupe à sa différence peut le pousser au repli sur soi, au communautarisme, voire à revendiquer cette différence jusqu’à mener parfois à la violence ou à la radicalisation[xiv]. Des pratiques critiquées et perçues par la majorité comme des preuves que la minorité refuse de s’intégrer. Que la majorité discrimine une communauté en particulier provoque un cercle vicieux de revendications identitaires de part et d’autre.
Dans les faits, la peur d’une menace à l’identité collective se manifeste par le sentiment que c’est à l’immigrant·e de se conformer à sa société d’accueil. Il ou elle doit s’adapter aux codes de la société québécoise, à ses valeurs et à sa version de la laïcité et du vivre-ensemble. En témoigne la volonté du gouvernement Legault d’interdire le port du voile, un projet de loi « violent » pour les concerné·e·s, selon Sabine Choquet, qui estime que cela entretient la marginalisation des minorités ciblées.
La chercheuse préfère de loin le dialogue et la médiation à ces restrictions. « Il faudrait expliquer aux personnes immigrantes qu’elles arrivent dans une société aux valeurs de laïcité et où la religion relève du privé, plutôt que d’interdire », affirme-t-elle.
Il en va de même pour trouver un emploi. « Les entrevues au Québec sont différentes d’ailleurs. Il faut que les nouveaux [et nouvelles] arrivant·e·s s’habituent à ce type d’entrevue », poursuit Nathalie Tellier. L’attitude, l’intonation, le sourire sont des conseils dont les immigré·e·s ont besoin pour réussir leur entretien d’embauche et leur intégration dans leur nouvel emploi.
Désengagement de l’État
Pour pallier les manquements du gouvernement québécois dans l’intégration des personnes immigrées, mais aussi dans la préparation de la population, la société civile s’active. Entre formations en communication interculturelle, centres d’accueil et d’aide à l’intégration, cours et séances de conversation en français ou services de garderie, tout est mis en place pour accompagner les individus. Sans oublier la promotion des régions pour désengorger la métropole et pallier le manque de main-d’œuvre partout au Québec.
Comme d’autres centres d’accueil et d’aide à l’intégration, l’organisme ALPA accompagne les nouveaux et nouvelles arrivant·e·s dans leur recherche d’emploi. Établi dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, le centre propose une approche interculturelle, loin de cet ethnocentrisme qui met tout le poids de l’intégration sur la personne immigrée. Les particularités et le parcours des immigrant·e·s sont pris en compte et mis en valeur sans aucun jugement sur les valeurs et références culturelles de certain·e·s. Les intervenant·e·s du centre prônent ainsi la compréhension pour aider l’intégration.
Indéniablement, le programme de parrainage professionnel de la Ville de Montréal attire des participant·e·s tolérant·e·s et ouvert·e·s aux défis soulevés par une équipe diversifiée. En proposant un projet, ils et elles savent que leurs portes s’ouvrent à des personnes qui peinent à s’intégrer professionnellement, qu’elles soient en situation de handicap, issues de l’immigration, ou de jeunes diplômé·e·s. C’est l’occasion de « donner au suivant, quel que soit son âge, son sexe, sa religion ou sa culture », pour Stéphane Beaudoin, directeur des travaux publics de l’arrondissement Pierrefonds-Roxboro et cette année parrain de Tarek, venu d’Égypte avec sa famille.
Comme les autres, Brunilda Moreno estime que c’est à son tour d’aider. Marraine pour la première fois en 2018, elle met un point d’honneur à accompagner sa stagiaire dans sa recherche d’emploi. « Je me rappelle que pendant mon stage, c’était mon souci premier. Je voulais vraiment savoir ce qui allait se passer après ces six mois », explique Mme Moreno. Le travail des parrains et marraines est de croire en leur stagiaire, de créer un sentiment d’inclusion et d’appartenance à leur environnement.
Formatrice pour le programme de la Ville, mais aussi fondatrice de la compagnie abc intercultures, Amina Benrhazi raconte que la plupart des nouveaux et nouvelles arrivant·e·s pensent que tout le monde doit se comporter de la même façon au travail pour s’intégrer. Elles et ils écrasent ainsi leurs différences pour mimer les attitudes de leurs collègues. L’objectif de ces formations est de leur enseigner à rester naturel·le·s tout en respectant la différence de l’autre. « On travaille beaucoup sur l’empathie et l’intelligence relationnelle des employé·e·s comme des stagiaires », explique-t-elle.
Si ces formations à la communication interculturelle ou la gestion de la diversité se popularisent, elles doivent avoir du sens pour les travailleurs et travailleuses de la société d’accueil pour porter leurs fruits. Répéter, parler plus lentement, laisser le temps de répondre, garder le sourire, s’assurer que l’autre a bien compris, donner des conseils en cas d’échec ou de problème. Autant de pratiques employées pour optimiser la communication interculturelle et participer au sentiment d’intégration.
Nathalie Tellier énumère fièrement les résultats du sondage réalisé tous les ans après le stage. Globalement, parrainé·e·s comme superviseurs et superviseures en sont satisfait·e·s. Mieux, le taux d’insertion professionnelle donne de l’espoir. « 59 % sont en emploi trois mois après la fin, dont 74 % à la Ville de Montréal », détaille la conseillère.
Espoir
Si, dans son travail quotidien, Léo Cardoso constate la montée d’une certaine xénophobie et des discours politico-médiatiques négatifs, il explique voir beaucoup d’espoir parmi les personnes immigrantes. Les yeux brillants, l’intervenant raconte qu’une année, des bénévoles d’ALPA ont organisé une distribution de cadeaux de Noël dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve :
« Ça a été l’une des plus belles expériences de ma vie, car 98 % de nos bénévoles étaient des demandeurs [et demandeuses] d’asile. Ces personnes étaient encore en hébergement transitoire et elles ont décidé, trois semaines après leur arrivée, de s’engager. D’aider une communauté majoritairement québécoise, blanche et pauvre, mais avec qui elles partagent l’expérience de la vulnérabilité sociale. »
Un exemple significatif de la résilience de ces personnes, estime Léo Cardoso. Mais aussi de l’impact de l’accueil et de l’intégration sur un individu, qu’il soit réfugié ou migrant économique. Si les migrant·e·s permanent·e·s n’ont pas forcément fui la terreur, ils et elles n’en ont pas moins pris la décision de tout quitter pour mieux vivre, à l’instar de Brunilda Moreno ou Yonny Penaranda. Leur objectif à travers leur travail et leur participation au parrainage professionnel est d’aider comme il et elle ont pu l’être et de protéger leur stagiaire du plus de difficultés et de solitude.
L’anecdote de Léo Cardoso fait changer de paradigme sur les personnes réfugiées et immigrantes. « Ce genre d’expérience me fait garder espoir », conclut-il. Il y a selon lui un décalage énorme entre la façon dont est dépeinte l’immigration (l’intégration est problématique, les immigrant·e·s dérangent le tissu social et sont la source de conflits) et le bonheur réel de ces individus. « Même s’il y a des problèmes et des défis, il y a énormément d’exemples positifs », déclare Léo Cardoso, optimiste. Certes, des difficultés de communication existent et exigent des ajustements, des formations ou plus de temps. « Il ne faut pas croire que la cohabitation est simple, il ne faut pas nier les difficultés », explique Sabine Choquet.
Car participer à l’intégration des personnes immigrées n’est pas seulement bénéfique pour ces dernières. Des études montrent de plus en plus les bienfaits de la diversité sur la société d’accueil ou sur une entreprise. Alberto Alesina et Eliana La Ferrara ont par exemple démontré que la diversité ethnique avait des bénéfices économiques[xv]. Dans cet article comme dans de nombreux rapports[xvi], il est constaté qu’avoir une équipe multiculturelle a des conséquences positives pour l’innovation.
Nathalie Tellier a pu témoigner de la richesse d’une équipe multiculturelle. De même, Stéphane Beaudoin explique avoir autant à apprendre de ses stagiaires qu’elles et eux. Chacun·e s’accorde pour affirmer qu’accueillir une personne immigrée au sein de son équipe apporte une diversité non seulement culturelle, mais aussi de point de vue, de techniques et de sensibilité. Cette vision se répand peu à peu tant la pénurie de main-d’œuvre amène entreprises comme institutions à se tourner vers l’immigration. Un pas qui aide à améliorer les perceptions de la société d’accueil vis-à-vis des personnes immigrées. Reste à ne pas glisser vers une vision uniquement utilitariste de l’immigration, où les immigrant·e·s sont avant tout des travailleurs et travailleuses (surtout temporaires) pour qui il n’est pas question d’intégration, voire de droits fondamentaux[xvii].
Distinguer l’immigration permanente et temporaire
La majorité des programmes d’insertion professionnelle, de francisation, de socialisation ou de régionalisation sont uniquement offerts aux résidents permanents. Qu’en est-il des autres immigrant·e·s au Québec ? Pour les travailleurs et travailleuses temporaires, la question de l’intégration ne se pose pas, car « on ne veut pas qu’ils restent », résume Sid Ahmed Soussi avec exaspération. Aucune condition d’installation n’est mise en place, les discriminations salariales sont courantes, l’accès aux droits sociaux, à la santé et à la sécurité du travail limité, la syndicalisation hors d’atteinte, une éventuelle retraite est proscrite malgré les cotisations prélevées, etc.
Les politiques publiques de gestion de l’immigration temporaire sont « totalement différentes de l’immigration permanente », détaille Sid Ahmed Soussi. Elle est premièrement très contrôlée par le gouvernement, mais reste gérée par le nombre exponentiel d’agences de placement. De par son permis nominatif, les conditions de vie et de séjour de la personne immigrée relèvent de son employeur. Le contrat n’est pas renégociable, la personne est liée à l’entreprise et une cessation de poste l’obligerait à quitter le territoire. Et c’est sans parler de la situation des travailleuses domestiques…
[i] Parmi cette population, 30 000 étaient des réfugié·e·s de Syrie. Les immigrant·e·s reçu·e·s sont selon Statistique Canada les personnes pouvant résider en permanence sur le territoire, mais qui n’ont pas encore obtenu la citoyenneté canadienne par naturalisation. Statistique Canada. 2016. Recensement de la population de 2016.
[iv] Tous ces services provinciaux sont entièrement financés par le Canada. Sur le budget fédéral alloué aux services d’accueil et d’intégration de 1,2 million de dollars canadiens par an, 500 millions vont au Québec. Cela, alors qu’obtenir la résidence permanente coûte au moins 1 000 $ en frais de traitement par individu. « Cela ne coûte rien au Québec et la province ne fait aucune reddition de compte au fédéral », confesse Stephan Reichhold en expliquant que la TCRI œuvre à la transparence de l’utilisation de ces fonds. Cela, afin d’améliorer leur clarté, mais aussi leur efficience.
[v] Depuis la publication de cet article, Léo Cardoso n’occupe plus de poste auprès d’ALPA.
[viii] Statistiques Canada. 2011. « Enquête Nationale auprès des ménages ».
[ix] Renaud, J. et Cayn, T. 2007. Jobs Commensurate With Their Skills? Selected Workers and Skilled Job Access in Québec. Journal of International Migration and Integration. Page 375–389
[x] Boudarbat, B. et Montmarquette, C. 2017. La surqualification professionnelle chez les diplômés des collèges et des universités : État de la situation au Québec. Rapport de projet du CIRANO (Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations)
[xiii] Vatz-Laaroussi, M. et Charbonneau, J. 2001. L’accueil et l’intégration des immigrants : à qui la responsabilité ? Le cas des jumelages entre familles québécoises et familles immigrantes. Lien social et Politiques, (46), 111–124. doi:10.7202/000327ar
[xiv] « Cela peut mener au regain d’une pratique religieuse ou culturelle traditionaliste », détaille Sabine Choquet.
[xv] Alesina, A. et LF, E. 2005. “Ethnic Diversity and Economic Performance.” Journal of Economic Literature, 43 (3): 762–800.
(CHRONIQUE) Je quittais le Nicaragua un peu triste, me levant très tôt pour prendre un bus pour la capitale hondurienne : Tegucigalpa ou « Tégousse ». L’iconographie et la toponymie révolutionnaire du pays sandiniste allaient me manquer. Le terminal de bus de Jinotega portait d’ailleurs le nom de Rigoberto López Pérez, le poète qui, en 1956, avait assassiné Anastasio Somoza García, le premier d’une des lignées de dictateurs les plus célèbres du 20e siècle, au côté des Kim de Corée du Nord, des Assad de Syrie, des Eyadema du Togo.
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J’ai passé plusieurs heures à attendre le bus, observant les véhicules qui passaient, dont les fourgonnettes du pénitencier, transportant peut-être, pensai-je, des prisonniers politiques prêts à être libérés. J’ai également remarqué un grand camion qui passait aussi par cette route, une des cliniques mobiles qu’on voyait partout dans le pays, inspirées par un déploiement semblable à Cuba, en Bolivie et au Venezuela. J’ai fini par pouvoir monter dans le bus qui m’amenait vers le Honduras, un pays qui avait jadis servi de base pour les Contras, les « rebelles » financés par Washington pour mettre fin à la menace sandiniste.
Le passage à la frontière s’est fait sans problème, la compagnie de transport se chargeant des formalités. Un douanier nous a ensuite remis nos passeports en mains propres, nous souhaitant un bon voyage. Du côté hondurien, il fallait patienter devant la vitrine de l’immigration, au côté des changeurs, qui se faisaient beaucoup plus harcelants que du côté du Nicaragua. On nous questionnait, on nous photographiait, on prenait nos empreintes digitales :
« Par trois fois, tous les “étrangers” ont dû descendre du bus et s’inscrire auprès de la police : numéro de passeport, âge, profession. Tout cela n’est que formalité. Aucun soupçon ou volonté d’interroger. Que font-ils de cette documentation? Ils l’utilisent comme papier hygiénique, je suppose. »[1]
Après six heures de route, le bus s’est enfin stationné devant un hôtel huppé à « Tégousse ». De là, un taxi m’attendait pour aller dormir dans un hôtel chinois bon marché que j’avais réservé en ligne, situé au-dessus d’un restaurant et dans le quartier de Guanacaste. L’hôtel était plutôt bien choisi, les autres établissements à proximité étant surtout loués à l’heure. C’est le lendemain que j’allais me rendre compte du triste état de la société hondurienne.
Dès le matin, j’ai été confronté à une population méfiante et anxieuse. Alors que je prenais un petit déjeuner de tortillas, d’œufs brouillés et de fromage frit, je voyais ces gens qui, comme des ombres, vendaient des fruits et des légumes pour presque rien dans les rues. Certains ivrognes étaient même plutôt agressifs, me poursuivant pour avoir quelques lempiras. Ce qui me semblait être un paysan dormait même devant la porte du restaurant, se levant une fois, ivre mort et titubant, pour agiter un zapote tiré de son sac, une espèce d’avocat géant, pour, je présume, me le vendre. Enfin, malgré lui, en moins d’une minute, il se retrouva le nez à terre sans pouvoir en faire plus. Personne ne pleurait. Personne ne riait. Les réceptionnistes de l’hôtel m’avaient bien mis en garde de ne pas circuler la nuit tombée, même au centre-ville. Cela dit, durant le jour, les rues restaient inquiétantes.
Par mesure de sécurité, je faisais mes déplacements à travers la ville avec un chauffeur de taxi âgé, accompagné de sa fille, âgée d’à peine douze ans. Cette dernière, plutôt volubile et rêvant de voyager, m’expliquait la distinction entre Tegucigalpa, la capitale, et Comayagüela, une banlieue plus populaire, mais de réputation malfamée. En circulant en direction de l’Université nationale autonome du Honduras, l’unique grande université publique du pays, il était possible de voir les divers graffitis peints sur les murs de ciment écaillés de la ville : « Muerte a JOH. Matamos los chepos » (Mort à JOH. Nous tuons les policiers). Les étudiant·es avaient eux aussi plusieurs slogans intéressants, dont « Estudiar, aprender para chepo nunca ser » (Étudier, apprendre, pour ne jamais devenir policier). Les autorités détenaient pourtant plus de pouvoir que jamais.
Sur un pan de mur de la place centrale, à quelques rues de mon hôtel, près d’une grande basilique devant laquelle s’entassaient des dizaines de mendiant·e·s et d’estropié·e·s, un graffiti enflammait l’esprit : « La révolution sera socialiste ou ne sera pas : plus de poésie, moins de polices. » C’est que le Honduras se trouvait dans un moment de tourmente, même si ce lieu le laissait mal entendre, tout comme les journaux qui y étaient vendus. Tout cela était assez différent des œuvres murales révolutionnaires de l’Université nationale autonome du Nicaragua de Jinotega, montrant de fiers guérilleros, les statues de Fonseca et de Sandino et l’art triste du Honduras, opprimé, étouffé, l’art des geôles et une « esthétique de la faim » digne de Glauber de la Rocha. Sur cette place centrale, j’ai été en mesure d’acheter les journaux, et quelques vieux livres de littérature tout jaunis. Non loin de là se trouvait aussi le musée pour l’identité nationale, qui renfermait surtout une série de toiles[LC1][AD2] plutôt lugubre, qui reflétait une angoisse et une oppression difficile à saisir par d’autres moyens. Je pense à El Actor de Victor Lopéz, un auteur mystérieux à peine mentionné en ligne. C’est que la culture du pays, sa littérature et chacune des personnes qui m’abordaient dans la rue, curieuses de savoir d’où je venais, ce que je faisais, démontraient une [LC3][AD4] conscience très aiguë de la noirceur politique, sociale et économique qui pesait sur le pays, sans toutefois pouvoir nécessairement la rattacher à des causes tangibles. C’est sans doute cette conscience qui allait me marquer le plus dans ce que beaucoup ont appelé la « république de bananes par excellence ».
Como mi general no hay dos est un des ouvrages que j’ai pu acquérir de ces vendeurs de journaux. Jorge Medina García[2], grâce à un récit satyrique, décrit la littérature hondurienne comme une phénoménologie des politiques dites de sécurité nationale. Même si le pays n’est plus, a priori, sous la botte des généraux, il nous semble que la même phénoménologie peut y être constatée aujourd’hui. L’armée est même responsable de la surveillance du parc zoologique, dont les cages menacent de s’écrouler à tout moment. Un de ces jours, un crocodile pourrait s’échapper et dévorer un visiteur, ou encore, un soldat, un technocrate, JOH lui-même, qui sait?
Je devais me rendre au Salvador peu de temps après. Je me souviens d’une étudiante qui vendait des livres révolutionnaires, parmi lesquels les poèmes de Roque Dalton, dans une boutique poussiéreuse, dans un marché et un quartier malfamé, avec un enfant sans père qui montait la garde. Elle avait les yeux vitreux de larmes quand je lui ai décrit défavorablement la possibilité de venir au Canada. Elle manipulait la poussière des livres comme une abacomancière. Je pense à Stéphane-Albert Boulais, professeur de cinéma au Cégep de l’Outaouais et ancien collaborateur de Pierre Perrault, qui me disait récemment : « J’aime les œuvres qui raniment en moi le goût de la vie ».
CRÉDIT PHOTO: Alexandre Dubé-Belzile. Figure 1 El Actor de Victor Lopéz, Museo para la Identidad nacional (MIN)
[1] Notre Traduction : « Three times ‘all the foreigners’ were asked to get out of the bus and register with the police: passport number, age, profession. All this pure formality. No trace of suspicion or interrogation. What do they do with these records? Use them for toilet paper I expect. », tiré de William S. Burroughs, The Yage Letters Redux, City Light Books, San Fransisco, 2006, page 48.
[2] Jorge Medina García, Como mi general no hay dos, Editorial Higueras, Tegucigalpa, 1992, pages 16-17.
« Être Gouverné, c’est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n’ont ni le titre, ni la science, ni la vertu… »[1].
Plus ça change, plus c’est pareil. En Colombie, les enjeux qui font actuellement couler beaucoup d’encre sont les mêmes qu’il y a une, deux, trois, quatre, voire six ou même sept décennies : trafic de drogue, groupes armés, violence, instabilité politique et corruption. Toutefois, la complexité de la situation s’aggrave de manière plutôt constante : il est de plus en plus difficile d’attribuer les crimes commis à un groupe en particulier ou à une institution précise, et il est encore plus difficile de démêler les relations nouées entre ces mêmes groupes et institutions. Contrairement aux représentations souvent faites dans les médias, il ne s’agit pas d’une guerre contre le mal, dans ce cas la drogue, ou pour certain·e·s, le communisme. En effet, derrière une chasse aux sorcières, on découvre une situation complexe et une démocratie extrêmement fragile, dont l’examen est d’autant plus important au lendemain des élections prévues le 29 mai.
Si l’on en croit la devise qui apparaît dans la légende de la photographie ci-haut, prise par l’auteur dans le musée historique de la police à Bogotá, un bon gouvernement dépend d’une bonne police! Or, un État dont la légitimité dépend de la répression ne peut avoir comme résultat que ce que nous constatons en Colombie. En effet, l’année 2021 aurait été l’année la plus violente depuis l’accord de paix historique de 2016[i] entre le gouvernement colombien et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), la guérilla la plus connue du pays, avec, en plus, l’augmentation du recrutement d’enfants et d’adolescent·e·s. Pour l’année, on enregistre 93 massacres, 146 déplacements massifs forcés de population et 228 combats entre les forces de l’ordre et les groupes armés illégaux[ii]. À tout le moins, ce sont là les chiffres officiels. Malheureusement, comme l’État amalgame guérillas et groupes criminels et que les paramilitaires travaillent essentiellement pour le gouvernement, il devient difficile d’attribuer la responsabilité de ces actes de violence répétés à un groupe plutôt qu’à un autre.
Les belligérants infatigables
Du côté de l’arène politique officielle d’un système démocratique en façade seulement, la coalition menée par Gustavo Petro, ex-membre de la guérilla M-19, semblait en voie de remporter les élections qui avaient lieu à la fin du mois. Son parti avait déjà été élu majoritairement au Sénat[iii]. Malgré un programme politique légèrement plus progressiste que les idées qui ont constamment prédilection en Colombie, on dénonce déjà de la fraude[iv] et on met en garde contre un éventuel « coup d’État »[v], comme si s’écarter de la tendance ultradroitiste et corrompue relevait du péché mortel! Le « théâtre » offert par les partis politiques en Colombie paraît insipide. Même s’il y avait traditionnellement un Parti conservateur et un Parti libéral, il y a de nos jours toute une palette de partis aux noms qui portent tous plus à confusion les uns que les autres : Centro Democrático, Partido Cambio Radical, Partido de la Unión por la Gente, Partido conservador, Movimiento Independiente de Renovación Absoluta, Colombia Justas Libre (tous de droite) et quelques partis plus à gauche (Partido Liberal, Allianza verde, Polo, Dignidad, Unión Patriótica et Allianza Social Indepediente[vi]. Au fond, l’État reste au service d’une élite commerçante et les partis au pouvoir restent plutôt aliénés des masses. La situation est rendue plus complexe en raison du nombre d’alliances et de mouvements de partis réalisés à des fins stratégiques, mais également plus simple parce que, dans le fond, devant cet immense chaos, ce qui mènerait les gens à voter serait un gain personnel obtenu auprès d’un parti en échange d’un vote[vii]. En Colombie, les partis politiques sont perçus comme irrémédiablement corrompus et n’inspirent pas du tout confiance. En fait, si on cherche les secteurs progressistes les plus actifs, il faut les chercher du côté des mouvements locaux citoyens ou paysans.
Parmi les groupes armés actifs, on dénombre l’Armée de libération nationale (Ejército de Liberación Nacional – ELN), de nombreux groupes qui faisaient jadis partie des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia -FARC), qui ont décidé de retourner au maquis après l’accord, et les Autodefensas Gaitanista de Colombia (AGC), aussi connu sous le nom de Clan du Golfe, un groupe paramilitaire d’extrême droite, anciennement une faction des Autodefensas Unidas de Colombia (AUC)[viii]. Ce dernier groupe aurait le soutien plus ou moins tacite de l’État. En effet, après l’arrestation de quelques leaders de l’AUC et l’extradition de certains aux États-Unis, Vicente Castaño, frère des fondateurs des AUC Fidel et Carlos Castaño, a hérité du contrôle des effectifs existants du groupe. Ils ont depuis pris le contrôle d’une bonne partie du trafic de drogue, entre autres activités criminelles. En 2013, il aurait renoué des relations avec les autorités à Medellín. En 2016, le groupe revendiquait sa place à la table des négociations, ce que refusait l’ancien président Juan Manuel Santos. En 2018, le groupe existait encore, mais après l’élection de Iván Duque, son gouvernement a brossé l’éléphant dans la pièce sous le tapis et a commencé à prétendre que le groupe ne représentait pas vraiment une menace, et ce, même s’il luttait toujours avec les autres groupes armés pour le contrôle des territoires[ix]. Peu importe le groupe armé dont il s’agit ou les idées défendues, le conflit en Colombie revêt indéniablement un caractère raciste, les populations afro-colombiennes et autochtones étant très souvent les victimes de toute cette violence[x].
Malheureusement, cette situation n’est pas nouvelle. En effet, dans les années 1980, l’Union patriotique, un parti fondé par les FARC qui devaient quitter le maquis, a vu ses membres assassiné·e·s un·e à un·e dans le cadre de ce qu’on a appelé un génocide politique[xi], après l’accord de la Uribe. Ce génocide aurait fait au moins 5 700 victimes[xii]. Or, depuis l’accord de La Havane, les FARC qui ont laissé la lutte armée se font également assassiner, comme les meneur·euse·s de mouvements sociaux. En effet, depuis l’accord de 2016, on dénombre plus de 1 300 assassinats[xiii]. Il ne s’agit pas du seul problème auquel fait face la Colombie. Outre le fait que d’autres groupes, comme l’ELN, n’ont pas été invités à la table des négociations, sans parler de la société civile, le président Iván Duque, élu après que Santos ait mené à bien les négociations, s’est affairé à saboter cet accord[xiv]. Les militant·e·s sont traité·e·s comme des criminel·le·s[xv] et on les amalgame à la guérilla et au trafic de drogues. Par exemple, pour la compagnie pétrolière et gazière canadienne Gran Tierra, les manifestations ne sont qu’un obstacle parmi tant d’autres à l’extraction de ressources[xvi].
La situation actuelle sur le terrain
Dans le cadre de nos recherches pour cet article, notre contact du Projet Accompagnement Solidarité Colombie (PASC), Blandine Fuchs, coordonnatrice des accompagnements, nous a mis en contact avec Isabel Gonzalez, militante colombienne, dont l’affiliation ne peut être précisée dans le cadre de cet article pour des raisons de sécurité. En effet, l’entrevue a été menée dans la plus grande discrétion, dans les locaux de l’organisation, qui se trouvent dans une maison sans identification aucune. Il va sans dire que le nom qui apparaît ici est entièrement fictif afin de protéger son anonymat et sa vie, ni plus ni moins. Madame Gonzalez dresse un portrait sombre de la situation actuelle de son pays; elle nomme une panoplie d’enjeux économiques, sociaux et environnementaux auxquels fait face la population colombienne. Elle a commencé par dire que les réseaux de défense des droits de la personne colombiens ont de plus en plus de peine à obtenir du soutien de l’étranger, sous forme d’accompagnant·e·s, c’est-à-dire de bénévoles détenteur·trice·s de passeports occidentaux qui suivent les militant·e·s de défense des droits de la personne dans leurs déplacements pour servir de boucliers face à l’intimidation, voire aux agressions de la part des forces de l’ordre ou d’autres groupes criminels ou paramilitaires qui leur sont subordonnés. Le comité Fonseca, d’Italie, un groupe de miltiant·e·s qui avait auparavant envoyé des bénévoles en Colombie, a, en raison de la pandémie, décidé de se concentrer sur les problèmes de son pays. Évidemment, la pandémie rend les voyages plus difficiles et le gouvernement colombien a commencé à restreindre l’accès au pays en imposant des visas pour toute activité autre que le tourisme. Ainsi, les accompagnateur·trice·s étranger·ère·s sont vite déporté·e·s. C’est le risque nous courrions également. Comme collaborateur indépendant de la revue L’Esprit libre, il n’était pas évident d’obtenir un visa de journalisme. À cette difficulté à obtenir du soutien s’ajoutent les conditions résultantes de crises économiques et de changements climatiques, qui font que la situation en Colombie ne s’améliore pas.
De nombreux accords de libre-échange, dont celui signé en 2008 entre le gouvernement Harper et l’État narcocriminel d’Alvaro Uribe[xvii], ont contribué à une privatisation. En théorie, cet accord stipulait que la Colombie devait produire de rapports sur les droits de la personne, mais dans la pratique, mais cette clause n’est pas vraiment respectée. En effet, les rapports sont des ramassis de généralité et sont somme toute assez superficiels[xviii]. Depuis lors, les entreprises en ont profité pour faire signer à la Colombie des contrats au détriment des paysan·e·s. En plus de l’extraction de minerais, il y a de nombreuses monocultures de fleurs, de bananes, de café et d’avocats. Cette dernière culture d’exportation a de nombreux effets néfastes : « [l’]accaparement des terres par des mains étrangères, la déforestation, l’accaparement et la contamination des eaux[xix] ».
Il y a également une industrie du papier. Les produits chimiques utilisés sont très nocifs pour la santé et les travailleur·euse·s deviennent rapidement très malades (avortements, problèmes de poumons). Enfin, la pandémie a imposé un confinement sans aucun filet de sécurité sociale. Les législations visant à assurer l’approvisionnement en nature favorisaient les importations au détriment des paysan·e·s. À ce jour, la situation est telle que l’ONU craint une pénurie alimentaire prochaine[xx]. Pour aggraver le problème, un peu comme partout ailleurs, y compris au Québec et au Canada, les grands médias sont contrôlés par les grands propriétaires (dans ce cas-ci terriens) et ne parlent évidemment pas de ces enjeux[xxi]. En effet, on préfère plutôt aborder les sujets plus distrayants, comme la descendance des hippopotames de Pablo Escobar qui pullulent maintenant dans les régions rurales de l’Antioquia[xxii], ce qui donne tout son sens à l’expression utilisée par Chomsky et Hermann dans leur ouvrage sur la « fabrication du consentement », et pour qui les médias hégémoniques étaient « l’équivalent moderne du cirque romain »[xxiii].
En plus de ces problèmes économiques à l’échelle nationale, le peuple colombien est confronté à de nombreux fléaux sociaux : violence quotidienne, manque d’emplois et accès difficile à l’éducation, inégalités sociales, corruption, règne de la terreur de l’armée. Les gens en ont ras le bol et c’est pour ça qu’ils sont sortis dans les rues en 2021. Par ailleurs, madame Gonzalez souligne qu’ils n’ont pas été rassemblés ou organisés par une organisation. Il s’agit d’un soulèvement spontané. Comme l’affirme Yves Carrier, membre d’une mission d’observation des droits de la personne en Colombie envoyée du Québec au début de 2022 :
« L’explosion sociale en Colombie se produit exactement le 28 avril 2021 […] Cette journée de mobilisation nationale est convoquée suite au dépôt d’un projet de loi qui baisse les impôts des plus riches, élève les taxes sur les produits de consommation, transforme à la baisse les pensions de vieillesse et privatise les études supérieures et les soins de santé. La population s’est soulevée en bloc parce que déjà leurs conditions de vie étaient intenables. »[xxiv]
Depuis des décennies en Colombie, mais surtout depuis les années 1990, lorsque les conflits armés et la violence liés au narcotrafic sont à leur zénith, les populations doivent fuir leurs communautés et leur maison, et s’amassent aux périphéries des grandes villes comme Bogota, Medellín, Barranquilla ou encore Bucaramanga[xxv]. C’est ce qui explique, entre autres, l’insécurité et le haut taux de criminalité dans ces villes. En effet, les assassinats et les féminicides ont lieu dès la tombée de la nuit[xxvi]. Même le jour, il n’est pas recommandé de sortir son téléphone en pleine rue. C’est l’une des raisons pour lesquelles on tue. Madame Gonzalez insiste sur le terme de « conflit social et armé », car les zones d’extraction des ressources et les zones de conflits se superposent presque parfaitement. Les belligérants sont l’armée, les paramilitaires, l’ELN, en plus de groupuscules anciennement associés aux FARC qui ont soit rejeté d’entrée de jeu l’accord de la Havane de 2016, soit repris le maquis après avoir constaté que l’État ne respectait pas leur part de l’accord. C’est le cas d’Iván Márquez, qui avait représenté la principale guérilla colombienne lors des négociations[xxvii].
Cette superposition presque parfaite de zones d’extraction et de zones de conflits s’expliquerait par le fait que les grands propriétaires et les gens qui gouvernent le pays sont les mêmes personnes! En fait, pour madame Gonzalez, là où il y a des problèmes de droit de la personne, il y a des pratiques extractivistes et des intérêts économiques ou stratégiques d’un point de vue géographique, qui sont défendus par l’État colombien, par l’armée et par les groupes armés. L’armée sert les intérêts des multinationales avant tout. En effet, selon une brochure du PASC, plus de 10 % de l’armée, soit 3 000 militaires, seraient affecté·e·s aux côtés de mercenaires, de paramilitaires et d’agences de sécurité privée, à la protection des ressources pétrolières et minières et, dans certains départements de la Colombie, ce serait le cas de près de 80 % des effectifs[xxviii]. Il y a beaucoup d’entreprises étrangères, dont plusieurs canadiennes. L’État colombien, subissant les pressions du Capital, doit céder. Madame Gonzalez raconte qu’un sénateur a voulu se rendre sur les terres par rapport auxquelles il avait reçu des plaintes relatives aux droits de la personne et ce dernier s’est vu refuser l’accès par l’armée colombienne elle-même.
Mais enfin, pourquoi l’armée est-elle si puissante? Pour madame Gonzalez, la réponse est simple. Les entreprises appartiennent à ceux-là mêmes qui contrôlent l’exécutif. Malheureusement, le judiciaire n’arrive pas à exercer ces fonctions de manière indépendante et de nombreux crimes restent impunis, incluant ceux des paras qui travaillent pour le gouvernement, et le gouvernement lui-même. Les petit·e·s criminel·le·s sont souvent payé·e·s pour plaider coupables et ceux qui donnent les ordres s’en lavent les mains. Dans les régions marginalisées, les institutions de l’État sont absentes. La seule présence du pouvoir se fait grâce à l’armée, voire les paramilitaires, comme sur la côte, et l’imputabilité est évidemment inexistante. Ainsi, dans ces régions, les entreprises font parfois directement affaire avec ces groupes armés. Par exemple, au Nord, dans la Guajira, l’entreprise américaine Chiquita, l’un des plus grands producteurs et distributeurs de bananes au monde, aurait embauché des paramilitaires pour assassiner des leaders syndicaux·ales, ce qui n’est qu’un cas parmi tant d’autres[xxix]. Les paramilitaires sont aussi souvent embauché·e·s pour vider les territoires où des activités d’extraction doivent avoir lieu[xxx].
Un terrorisme colombien soutenu par le Canada
Enfin, si l’armée colombienne reçoit un important soutien des États-Unis par l’entremise du Plan Colombia[xxxi], le Canada offre aussi son aide au terrorisme d’État colombien au nom de la guerre contre la drogue, et ce, dans le cadre, entre autres, du Programme d’instruction et de coopération militaire (PICM), du Joint Interagency Task Force South (JIATF-S), du Programme d’aide au renforcement des capacités antiterroristes (PARCAT) et du Programme d’aide à l’instruction militaire (DPAIM). Le Canada fournit également de l’équipement militaire, et la GRC et le SCRS collaborent avec les services de renseignements colombiens[xxxii].
Au Canada, Simon-Pierre Savard-Tremblay, représentant de la circonscription de Saint-Hyacinthe-Bagot au parlement fédéral depuis 2019 et aussi porte-parole du Bloc Québécois en matière de commerce international, affirme que l’idée d’un ombudsman ou d’une ombudswoman pour porter plainte contre les minières canadiennes à l’étranger a été mise de l’avant, mais, en dépit des promesses du premier ministre, cela ne s’est jamais concrétisé[xxxiii]. La création d’une représentation diplomatique du Québec en Colombie[xxxiv] a récemment été annoncée. Le projet aurait plutôt pour but de faciliter l’immigration de travailleur·euse·s de la Colombie, soi-disant parce que ces dernier·ère·s s’intègreraient mieux ou, en d’autres mots, parce qu’ils et elles sont plus facilement assimilables et résisteraient moins à ce qui se dessine très clairement comme un impérialisme québécois. Fort heureusement, au regard de ce nous avons vu en Colombie, le gouvernement de la CAQ se trompe royalement. Enfin, nous aurions espéré qu’une politique étrangère québécoise aurait valorisé la solidarité avec toutes les luttes anti-impérialistes du monde.
Un projet hydroélectrique controversé
Si vous souhaitez avoir un exemple de la mauvaise gestion du gouvernement et de l’influence néfaste des gouvernements étrangers en Colombie, prenez le projet hydroélectrique Hidroituango, partiellement financé par le gouvernement québécois[xxxv], qui serait à mettre en parallèle avec les grands projets hydroélectriques au Québec, qui se sont le plus souvent faits au détriment des populations autochtones[xxxvi]. Le projet hydroélectrique, encore inachevé à ce jour, devait harnacher la rivière Cauca, dans l’Antioquia. En 2008 a été créé le mouvement Rios Vivos pour dénoncer l’expulsion brutale de paysan·e·s des territoires destinés au projet et la catastrophe écologique que le barrage devait entraîner. En effet, d’une part, les autorités colombiennes avaient octroyé un permis de construction, et ce, négligeant de tenir compte adéquatement de sept failles géologiques. D’autre part, l’entreprise chargée du projet, Empresas Públicas de Medellín, avait déjà une très mauvaise réputation.
Malgré les démarches judiciaires, de sérieux incidents se sont multipliés. Un tunnel s’est effondré, causant un grave éboulement. Des infrastructures essentielles, telles que des écoles et des hôpitaux, ont été détruites. Les habitant·e·s des zones affectées se sont retrouvé·e·s à la rue et sans travail. Tout cela s’ajoute aux souffrances déjà endurées par ces populations, dont la plupart ont survécu aux conflits armés qui sévissent dans la région depuis les années 1980, emportant même des cimetières et des fosses communes, reliques de ce sombre passé, qui avait fait en sorte que près de 300 personnes avaient été portée disparues. Depuis lors, comme si ce n’était pas assez, les leaders sociaux·ales continuent de se faire assassiner et les paramilitaires ont forcé plus de 4 000 personnes à abandonner leur demeure, leur bétail et leurs possessions pour la construction du barrage. Enfin, il faut bien noter qu’il s’agit d’un projet public, financé par la Banque interaméricaine de développement (BID), la banque BNP Paribas et la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ)[xxxvii], c’est-à-dire que c’est de l’argent des contribuables qui est ainsi gaspillé. Notre responsabilité est donc d’autant plus grande, au moins autant que devraient l’être notre indignation et notre motivation à changer les choses.
Les élections de mai : un nouveau faux-espoir à l’horizon?
Les relations entre les gouvernements latino-américains et les mouvements sociaux, qui mènent le plus souvent les luttes, sont pour le moins tumultueuses, en Colombie comme ailleurs en Amérique latine.[xxxviii]. Or, il y a lieu de s’interroger sur les dynamiques qui ont placé ces gens au pouvoir, d’une part, mais aussi sur les relations qui ont été maintenues ou non entre ces leaders et les mouvements sociaux. À cet égard, on pourrait parler des cas de Nicolás Maduro au Venezuela[xxxix] ou encore de Daniel Ortega au Nicaragua[xl], qui se sont totalement aliénés par rapport aux mouvements sociaux ou révolutionnaires qui les ont portés au pouvoir. Au Brésil et en Uruguay, cela a aussi été le cas, le Frente Amplio et le Parti des travailleurs ayant un effet hégémonisant sur les mouvements sociaux[xli]. C’est pourquoi, par ailleurs, le mouvement des terres s’est éventuellement distancé de l’État brésilien[xlii]. Un phénomène similaire s’est déroulé en Bolivie, où le Mouvement vers le socialisme (Movimiento al Socialismo – MAS), s’est peu à peu institutionnalisé pour intégrer la classe politique, et pour ultimement s’aliéner des mouvements sociaux et des autres dynamiques populaires[xliii].
Ce ne sont que quelques exemples parmi tant d’autres. Enfin, cela jette un éclairage plus nuancé sur ce que pourrait représenter la victoire de Gustavo Petro, parce qu’aucun de ces gouvernements n’a vraiment réussi à transformer la structure de l’État qu’ils gouvernaient. Ils ont seulement appliqué des réformes qui ont ensuite été défaites par les mouvements de droite qui ont suivi. C’est là que les mouvements sociaux acquièrent un certain avantage[xliv]. Au lendemain de l’élection, pour la première fois dans l’histoire de la Colombie, d’un gouvernement progressiste, quelles relations devront avoir avec lui les mouvements sociaux[xlv]? Il ne semble pas y avoir d’issue facile, mais une chose est certaine : les mouvements sociaux devront rester forts et autonomes par rapport à l’État, peu importe les discours tenus par des leaders prétendument progressistes[xlvi] (de Sousa Santos 2001; Duque et Rodriguez 2022).
CRÉDIT PHOTO: « Habrá buen o mal gobierno, si hay buena o mala policia » (Il y aura un bon ou un mauvais gouvernement s’il y une bonne ou une mauvaise police), Musée historique de la police, Bogotá, Colombie, photo de l’auteur.
[1] Louis-Joseph Proudhon, Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle, Paris : Garnier, 1851.
[12] Andrei Gomez-Suarez, Genocide, Geopolitics and Transnational Networks: Con-textualising the destruction of the Union Patritia in Colombia, New York : Routledge, 2015.
[18] Colombia Working group, « La Colombie dans l’ombre des abus de droits humains ». PASC, juillet 2015. http://pasc.ca/fr/CWG(link is external) (consulté le 27 mars 2022).
[37] Stéphane Savard, « Les communautés autochtones du Québec et le développement hydroélectrique ». Recherches amérindiennes au Québec, 2009, 39 (1‑2) : 47‑60.
Au sujet de la gentrification à Leipzig, une ville allemande post-communiste, un auteur écrivait avec regret qu’elle avait perdu son âme, et avec elle son « wabi-sabi ». Dérivant de principes bouddhistes, le wabi-sabi est une disposition d’esprit qui vise à accepter avec sérénité – voire à apprécier – l’impermanence et la désuétude des bâtiments historiques. Il rappelle une attitude générale et un rapport à l’architecture que j’ai souvent rencontrés chez les jeunes adultes leipzigois. Un d’entre eux, nommé Tillman, en offrait un exemple éloquent, lorsqu’il m’a parlé de son arrivée à Dresde il y a une dizaine d’années. Originaire d’une petite ville ouest-allemande près de Stuttgart, il raconte qu’il a senti le besoin de se rendre en Allemagne de l’Est après la réunification du pays. Il en parle comme un moment excitant, dans des termes qui évoquent une transcendance lorsqu’il mentionne le paysage urbain :
When I came to Dresden the first time at the main station, I thought “oooh, it’s another planet”! And the people, and all the space, so many free space! Yeah, 30% of the city left, it was empty. And that was for me not possible, I couldn’t imagine that before.
Similairement, la plupart des gens que j’ai côtoyés – des collègues de l’université ou bien des artistes qui faisaient partie de leur cercle d’amis – avaient une sorte de fascination teintée de romantisme pour les vieux blocs à appartements et les manufactures décrépites ; une réminiscence de l’époque de la République démocratique allemande (1949-1990). Lorsque je me déplaçais à vélo avec Paul, un autre de mes amis leipzigois, il nous arrivait à l’occasion de nous arrêter et de regarder un moment un vieux bâtiment abandonné au milieu d’un champ, qui semblait pouvoir s’effondrer d’un instant à l’autre. C’est un type de paysage qui résonnait avec lui, propice à la rêverie et la nostalgie, mais qui en retour engageait une réaction cynique : « Probably these blocks will be renovated into fancy condos for the rich. It’s so sad. »
Certains quartiers autrefois hautement désirés par ce groupe d’amis, comme Plagwitz, le « coin des artistes », sont maintenant des endroits qu’ils veulent éviter. Peut-être est-ce dû à la présence de plus en plus importante de bâtiments rénovés ? À Plagwitz, aux graffitis sur les vieux bâtiments qui apparaissent sans planification, on opposait l’art mural professionnel des nouvelles boutiques ou bien la peinture fraiche sur les immeubles résidentiels. Un autre ami de la place m’a dit que certaines entreprises ont un contrat pour repeindre par-dessus les graffitis aussitôt qu’ils réapparaissent. Certains commerces tentent de reproduire en vain l’ambiance post-industrielle du quartier ; d’autres, en revanche, s’y opposent en tout point. C’est le cas d’un nouveau restaurant, ouvert depuis deux ans. Sa clientèle est en général plus âgée que mes connaissances du coin, la plupart étant des nouveaux nantis qui s’y rendent en voiture de luxe, ou bien des touristes. « Look at them », me dit Paul en me montrant un homme bien vêtu accompagné de sa femme, « it’s like they have no style at all ! » À l’intérieur, les gens peuvent manger et boire dans un décor aseptisé sur fond de musique lounge. C’est un style neutre qu’on retrouve partout dans le monde et qui, outre la langue sur les menus, ne laisse pas d’indices spécifiques sur l’histoire et la localité.
Le nouveau coin vers lequel on dirige les espoirs pour l’art et l’aventure est dorénavant le quartier de Neustadt situé à l’Est de la ville, dont une rue a la réputation d’être « la plus dangereuse » de Leipzig – du moins c’est ce qu’on répète souvent. Par comparaison, Neustadt n’est pas aussi développée, elle compte aussi moins d’immeubles rénovés. C’est l’endroit où vivre si on veut s’éloigner de tout ce qui se rapporte à l’esthétique de la nouveauté. Une grande banderole est accolée sur l’immeuble abandonné en face de l’appartement de Tillman, sur laquelle on peut lire : « Ausbauhaus », ce que je traduirais librement par « maison à rénover ». Tillman m’explique que des logements sont libres pour être loués à prix modiques si les locataires sont prêts à tout rénover et aménager (cuisine, salle de bain, salon, chambres à coucher), ce qui mène souvent à des appartements peu peaufinés et à l’apparence détériorée ; une esthétique pourtant appréciée par mes amis à Leipzig. Après tout, les paysages urbains, à la fois dans leur composantes extérieures et intérieures, ne sont pas que des espaces fonctionnels, mais aussi des décors sur lesquels on projette des conceptions de la vie et qui, parfois, entrent en collision avec d’autres.
Longtemps paralysés par le règne du Nouveau Parti démocratique provincial de 1999 à 2016 qui a coopté et endormi les groupes militants, les mouvements sociaux manitobains s’activent de nouveau face à l’urgence climatique. Portrait d’une mobilisation prometteuse, mais encore fragile, qui dépendra en grande partie des alliances entre autochtones et allochtones.
Un texte de Samuel Lamoureux et Sophie Del Fa
Nous avons traversé le Canada pour explorer les mouvements de résistance des provinces du centre du pays, peu couverts par les médias québécois. Se sont révélés à nous, tout au long de ces 10 000 kilomètres de nomadisme, des collectifs et des individus engagés surtout envers les luttes relatives aux changements climatiques, dévoilant du même coup un nouveau souffle pour les mouvements sociaux et une volonté de s’unir avec les plus précaires. Commençons par le Manitoba, premier arrêt de ce récit de voyage.
25 juillet 2019
Winnipeg apparaît comme une oasis en relief dans les plaines infinies du Manitoba. Plusieurs heures de route nous y amènent de Thunder Bay en Ontario[i]. Nous y entrons par le quartier périphérique de Wolseley dans lequel nous sommes charmé·e par les maisons en bois du début du 20e siècle. Parcourant les rues sous un soleil chaud et un air sec, la réalité de la ville se dévoile tout entière. Winnipeg est peu embourgeoisée par rapport à Montréal ou à Vancouver et c’est une ville inégalitaire et pauvre. Il y aurait plus de 1500 sans-abris selon le recensement de 2018[ii], mais d’autres études affirment que plus de 8 000 personnes seraient des « hidden homeless[iii] », des sans-abris temporaires vivant chez leurs ami·e·s. Pour une ville de 750 000 habitant·e·s qui a pourtant été gouvernée de 1999 à 2016 par un parti de centre gauche — le Nouveau Parti démocratique — ce chiffre est surprenant. De ce nombre, les autochtones sont clairement surreprésenté·e·s parmi les sans-abris (62 %). Les premières heures à Winnipeg nous déstabilisent et c’est rempli·e de curiosité et de questionnements que nous allons à la rencontre, pendant notre séjour, de plusieurs militant·e·s afin de comprendre l’organisation de la résistance dans cette ville située en plein centre du deuxième plus grand pays au monde.
Le climat : première (et dernière?) bataille
Dans un immeuble du centre-ville de Winnipeg, au-dessus d’une boutique MEC[iv], nous rejoignons la militante de Manitoba Energy Justice Coalition[v], Laura Tyler, jeune femme dynamique avec qui nous abordons les défis vécus par les groupes engagés de la province. C’est par elle que nous comprenons que les organismes les plus militants de la ville se sont organisés autour de la lutte contre les changements climatiques, encouragés par le mouvement des jeunes qui secoue le monde depuis 2017. Nous interrompons la militante de Manitoba Energy Justice Collation dans une journée occupée par plusieurs réunions de préparation des actions futures, en particulier la semaine d’action pour le climat à partir du 20 septembre qui culminera avec la grande manifestation internationale le 27 septembre, ainsi qu’une action pour le jour même, dont les détails que l’on nous fournit sont assez nébuleux. Nous sentons Laura préoccupée, mais elle nous donne le temps dont elle dispose entre deux déplacements pour nous éclairer sur les enjeux de la lutte. Nous la sentons profondément engagée et animée par une sorte de rage et d’impatience envers le statu quo et l’inertie de l’action militante.
« Nous essayons de convaincre des gens qui ont appris à demander les choses poliment à reconnaître que ce n’est pas suffisant : nous ne pouvons plus seulement être poli·e·s. Nous devons penser à d’autres moyens et montrer nos muscles et notre pouvoir en tant que citoyen·ne·s pour avoir un impact et créer le changement », explique la militante qui insiste longuement sur le fait qu’il ne reste plus que 18 mois pour inverser le réchauffement climatique[vi]. Laura explique que des idées neuves comme le Green New Deal, ce vaste plan d’investissement dans les énergies renouvelables visant à stopper le réchauffement climatique, sont prometteuses, parce que permettant de rassembler des militant·e·s aux idées divergentes comme les autochtones et les allochtones.
Protester et protéger : une alliance des forces et des esprits
Nouer des alliances avec les groupes historiquement marginalisés est en effet un des enjeux majeurs des organisations militantes. Pour Laura Tyler, « construire des relations et construire la confiance » entre son organisation et les autochtones et ne pas « répéter les systèmes d’oppression » dans les groupes militants sont les mots d’ordre pour la réussite de la mobilisation autour de la lutte contre les changements climatiques. Le tout en mettant de l’avant les personnes invisibilisées par les médias et le politique afin de ne pas reproduire les mécanismes d’exclusion qui ne cessent, toujours, de nous gouverner.
D’ailleurs, alors que nous accompagnons Laura rejoindre des étudiant·e·s autochtones dans un local climatisé de l’Université de Winnipeg, nous retrouvons plusieurs jeunes autochtones en pleine préparation d’une action imminente. Des affiches avec des slogans comme « Justice Now » ou « Stop ignoring our needs » jonchent les canapés et le sol. Toutes et tous ont revêtu leur tenue de manifestant·e·s avec bandanas et pantalons longs. Une des jeunes activistes nous explique que ce groupe, auquel elle appartient, s’inspire du magazine Red Rising[vii] pour s’organiser. La détermination et la motivation des jeunes remplissent le local. Nous les regardons partir pour leur action, sans trop savoir au juste de quoi il retourne véritablement, et promettons de les rejoindre plus tard après notre rendez-vous avec une des figures majeures de la résistance autochtone dans la province, Geraldine Yvonne Mcmanus.
Occupation contre Enbridge
Depuis un an, hiver comme été, Géraldine campe dans un wigwam sur une terre traversée par un pipeline de la ligne 3 d’Enbridge dans le sud du Manitoba, proche de la frontière avec les États-Unis. Femme droite, au regard profond, un aigle tatoué au creux de sa gorge sort du col de son chandail bleu floqué du nom du territoire qu’elle défend « The Spirit of the Buffalo[viii] ». Elle déstabilise nos questions en nous parlant passionnément de la « guerre spirituelle » qu’elle mène à travers ses prières pour « sauver notre mère sur laquelle nous habitons ». C’est en l’écoutant que nous comprenons que la lutte doit se déplacer et les forces s’unir afin d’allier ceux et celles qui protestent et ceux et celles qui protègent.
« On dit de nous que l’on proteste, mais il n’en est rien, nous sommes des protecteurs et des protectrices. Nous protégeons notre terre, ce qui a besoin d’être protégé ». Au temps des zones à défendre, protéger et se réapproprier son territoire est une des stratégies de lutte de plusieurs mouvements sociaux occidentaux[ix]. Mais cela est en fait au cœur de l’existence des autochtones et anime fondamentalement leurs luttes.
« Nous nous asseyons sur nos terres parce que c’est important pour nous de réclamer nos territoires et de parler pour nos terres ancestrales auxquelles nous sommes connecté·e·s; c’est notre job, en tant que gardien·ne de la terre, de parler en son nom et de nous y asseoir. »
Géraldine nous invite dans une opposition bien loin de notre propre imaginaire militant. Elle nous amène au plus proche des esprits et nous explique que le combat qu’elle mène est spirituel et qu’elle a été appelée à faire ce qu’elle fait.
« Quand nous nous asseyons sur nos terres, que nous bloquons des routes, quand nous vous empêchons de prendre notre sable et d’extraire le pétrole du sol, nous le faisons parce que nous nous faisons dicter de là-haut (elle pointe le ciel avec son index) ce que nous devons faire : « Arrêtez-les, arrêtez-les, arrêtez-les de faire ça! Peu importe la manière dont vous leur ferez comprendre : arrêtez-les! » »
Comment concilier la guerre spirituelle avec les « autres » luttes? Comment faire entendre ce discours ailleurs? Comment le rendre légitime, comme une lutte aussi valable que les autres? Géraldine ne fait pas de prosélytisme, elle est consciente des multiples dimensions de la lutte qui doit être politique, scientifique, dans la rue, sur les réseaux sociaux et par et pour les esprits. Ces directions sont complémentaires, attachées l’une à l’autre. Et Géraldine souhaite une triple victoire : obtenir le retrait d’Enbridge des terres ancestrales indigènes, trouver un système de transition vers un autre modèle de vie et réussir à sensibiliser les allochtones afin de leur montrer que les actions menées par les autochtones proviennent du plus profond de leurs cœurs.
Penser les stratégies de transition au capitalisme
Dans la bouche de Géraldine, la solution semble simple : il faut unir les forces. Pourtant, la question de la stratégie divise toujours les troupes. Quid de l’implication politique pour des partis comme le NPD ou les Verts lors de la prochaine campagne électorale? Quid des bonnes vieilles manifestations dans la rue? Quid des relations avec les scientifiques pour asseoir la lutte sur des faits vérifiés et des réalisations « concrètes »?
Pour une organisation comme Manitoba Energy Justice Coalition, encourager les jeunes à voter et à s’impliquer lors de la prochaine élection fédérale le 24 octobre 2019 est sans aucun doute primordial.
« On essaie de faire sortir le vote des jeunes. Le gouvernement existe, que nous le voulions ou pas, alors allons-y et votons », dit Laura Tyler.
Celle-ci ne croit pas que le changement proviendra du haut et des privilégié·e·s, mais selon elle, les politicien·ne·s peuvent tout de même rendre la lutte plus facile. D’ailleurs, parmi les futur·e·s élu·e·s qui se disent progressistes, Laura mentionne la candidate du NPD, Leah Gazan, une autochtone se réclamant d’un programme ancré dans les valeurs socialistes. Elle a remporté son investiture dans la circonscription de Winnipeg Centre en mars dernier contre un candidat plus expérimenté et issu de l’establishment du parti[x]. « Leah a juste prononcé le mot socialisme dans une phrase de son discours et tout le monde s’est levé pour l’applaudir » se rappelle Laura, pour qui l’investiture de l’ancienne leader d’Idle No More a été un moment particulièrement galvanisant cette année. Gazan est d’ailleurs comparée à l’élue du Nouveau Parti démocratique Alexandria Ocasio-Cortez dans certains médias[xi].
Cependant, le NPD a été au pouvoir pendant seize ans et il a très peu agi pour lutter contre les changements climatiques. Pour en parler, nous rencontrons David Camfield, membre du groupe Solidarity Winnipeg, beaucoup plus sceptique sur cette question. Il nous accueille simplement et chaleureusement dans sa maison située dans un quartier populaire de la ville.
« L’élection du NPD en 1999 a mené à une démobilisation complète, explique-t-il. Les gens se sont dit « on s’est débarrassé des conservateurs, le travail est fait ». Beaucoup d’activistes se sont d’ailleurs trouvé un emploi au sein du nouveau gouvernement. Mais au final, elles et ils ont gardé le statu quo néolibéral. »
Aujourd’hui, David Camfield ne partage plus aucune sympathie envers le NPD qu’il considère procapitaliste : « Il y a de bonnes personnes au sein du NPD, mais le parti en soi est complètement inadéquat pour faire face aux défis auxquels nous sommes confronté·e·s » explique le délégué du Winnipeg Labour Council. Et il n’encourage certainement pas les militant·e·s à perdre leur temps et leur énergie à inciter les gens à voter. Ni à militer pour les Verts d’ailleurs.
Le résident de Winnipeg depuis 2003 a plutôt mis son énergie dans la création d’un groupe politique nommé Solidarity Winnipeg (SW). Ouvertement inspiré de Solidarity Halifax, une organisation politique anticapitaliste inclusive, le groupe SW s’est formé en 2015 dans le but de rassembler les militant·e·s de gauche critiques du NPD.
« On a commencé à se rassembler pour faire face à la future élection des conservateurs. Mais rapidement, on a constaté que les gens autour de nous voulaient plus qu’une organisation anti-austérité, ils voulaient une organisation politique anticapitaliste, populaire et non sectaire » explique David Camfield.
Si le manque d’organisation des militant·e·s a pour l’instant plombé l’aile du projet (le groupe est toutefois bien vivant et organise régulièrement des séances de lecture), celui-ci croit encore que la résistance doit passer par la création d’une organisation politique démocratique, collective et surtout anticapitaliste. Le but d’une telle initiative est de prendre part aux luttes actuelles tout en ayant un objectif à long terme de transition anticapitaliste. David Camfield met pour l’instant son énergie à la construction d’une grève du climat, un projet qui fait selon lui le « buzz » chez les jeunes et les activistes.
Un problème capitaliste
La différence peut sembler de taille entre les militant·e·s, mais la réalité est beaucoup plus subtile. Peu importe la stratégie, les activistes rencontré·e·s s’entendent pour dire que le vrai problème est le capitalisme et que les changements climatiques ne sont qu’une cause de ce système basé sur l’extractivisme et le pillage des ressources.
« C’est une grande lutte et elle a plusieurs fronts. Il faut que des gens se fassent élire et écrivent les lois. Il faut aussi que des gens prennent soin des personnes les plus affectées par le système. Il faut que les gens prennent la rue pour protester. Il faut que les artistes nous inspirent. Tout le monde a un rôle à jouer », explique Laura Tyler. Pour elle, les citoyen·ne·s ont trois moyens d’utiliser leur pouvoir pour changer les choses : voter, consommer différemment et revoir la manière dont ils et elles « vendent » leur force de travail. Le but est d’exploiter toutes les options.
Alors que nous rejoignions les jeunes militant·e·s autochtones rencontré·e·s à l’université, le blocage d’une artère passante qui se transforme en marche le long de la route se mettait en branle sous nos yeux. L’action est brève, mais efficace : le son des tambours résonne et les automobilistes stoppé·e·s sont soit dégoûté·e·s, soit ravi·e·s de la protestation. Des corps précarisés et invisibilisés s’imposent[xii], pour une rare fois, dans l’espace public. Nous participons à l’action de manière discrète, en prenant quelques photos pour immortaliser le tout.
La lutte ne fait que commencer. Les activistes de Winnipeg ont bon espoir que la semaine d’action du 20 septembre 2019 sera l’étincelle qui motivera davantage de personnes à se joindre au mouvement. Des étudiant·e·s préparent déjà un die-in le 20 septembre au Musée pour les droits de la personne et des manifestations et des actions suivront le reste de la semaine. Un groupe nommé Manitoba Adult for Climate Action (en écho au Manitoba Youth for Climate Action) s’est d’ailleurs constitué dans les dernières semaines pour permettre aux non-étudiant·e·s de se joindre à la cause. Les alliances se concrétisent. Ne reste plus qu’à systématiser la lutte.
[ix]Anonyme, « La Zad est morte, vive la Zad ! – Une histoire des derniers mois et de ses conflits »; Dechezelles, « Une ZAD peut en cacher d’autres. De la fragilité du mode d’action occupationnel ».
[x]Petz et March 31, « Leah Gazan Wins NDP Nomination for Winnipeg Centre ».
(CHRONIQUE) J’arrivai à Managua après un court transit au Mexique. Depuis les airs, le golfe de Fonseca et le lac Managua se confondent facilement avec l’océan Pacifique tant ils sont immenses. La ville n’est pas haute sur pattes et paraît, au côté des surfaces d’eau avoisinantes, comme un immense miroir un peu plus gris que l’eau, de tôles, parfois posées sur des maisons en ciment et souvent, aussi, sur des portions de bidonvilles éparpillés çà et là. Les structures sont ponctuellement percées de châteaux d’eau, d’antennes cellulaires et de piquets à fils électriques. Managua n’a cessé d’être secouée par des tremblements de terre. En 1974, la ville a été pratiquement rasée, ce qui explique son caractère décentré. L’année 2014 a également été particulièrement difficile et les gens dormaient dans les rues de peur de mourir écrasés dans leurs maisons, des tremblements secouant la ville plusieurs fois par jour pendant des semaines.
Enrique, le chauffeur de taxi qui m’amena de l’aéroport, me décrivit le pays et la ville. Le quartier où se trouve mon hospedaje est situé à quelques mètres de l’artère principale longée par des infrastructures militaires et des « arbres de la vie » métalliques qui ressemblent à des brocolis géants. Ce qui reste des prisons et chambres de torture somozistes est aussi à proximité. Les soldat·e·s, armé.e.s de Kalashnikov, montent la garde tout le long de la route, ce qui la rendrait très sécuritaire, selon Enrique. Il me met en garde et me conseille fortement de ne m’aventurer dans aucun des quartiers populaires environnants. Je sillonnai donc la grande avenue en question, lisant les graffitis favorables au président sandiniste. Je pensai, ou le gouvernement s’est payé des vandales pour graffiter des slogans révolutionnaires sur ses propres brocolis, ou « el Daniel », comme l’appel les Nicaraguayen·ne·s, dispose encore d’un soutien important. À ma grande surprise, la rue débouche sur un rond-point ou se dresse un immense portait tout en couleurs d’Hugo Chávez avec le sigle des forces armées nicaraguayennes sur l’épaule. L’image peinte sur tôle apparaît des deux côtés de l’immense enseigne, ce qui fait que, peu importe dans quel sens vous tournez, le président bolivarien vous observe, de son regard bienveillant. Chávez n’est pas mort! On trouve d’ailleurs juste en face un comedor qui porte son nom, une cafétéria populaire qui sert des quesadillas, tortillas fourrés de fromage ou de viande, accompagnés de chicha, une boisson à base de maïs, ou encore de cacao, sorte de lait au chocolat avec la matière première grossièrement moulue. Durant les fins de semaine, c’est le rendez des couples amoureux et des familles, qui dégustent le nacatamal, mélange de manioc, de pâte de maïs et de viande, le tout cuit dans une feuille de bananier.
Enrique a aussi abordé avec moi la situation précaire des régions de la côte atlantique. D’une part, la Région autonome de l’atlantique nord, abritant la forêt dense de la Mosquitia aux localités surtout autochtones, qui avait jadis été un lieu important d’opération pour les Contras basés au Honduras, ces rebelles financés par les États-Unis pour renverser le gouvernement sandiniste. D’autre part, la Région autonome de l’Atlantique Sud, habitée par une population d’expression plutôt anglophone et créolophone d’origine africaine. Jusqu’à tout récemment, cette dernière était isolée du reste du pays, isolement finalement brisé par la construction d’une route. À quelle fin? Une polémique s’est dernièrement engagée concernant la réponse timide, voire inexistante, du gouvernement face aux feux de forêt qui ravageait la région pourtant protégée en tant que réserve naturelle. Fort étrangement, c’est après ces incendies qu’ont été octroyés massivement des droits d’exploitation de ces régions.
C’est un des reproches qu’on a faits au gouvernement Ortega, de retour en 2006, après près de 15 ans de pouvoir aux mains de l’Union nationale d’opposition, du Parti libéral constitutionnaliste et de l’Alliance pour la république. En effet, les politiques de Daniel Ortega ne se démarqueraient pas tant des libéralisations réalisées sous la présidence de Violeta Chamorro, d’Arnoldo Alemán et d’Enrique Bolaños. En fait, les contestations récentes concernent plutôt des politiques néolibérales du « danielismo », que d’aucuns comparent au somozisme. Fait paradoxal, puisque le président américain, Ronald Reagan, voulait, en finançant les Contras, instaurer justement un somozisme sans Somoza, le dernier fils de la dynastie ayant été assassiné au Paraguay en 1980 par un commando sandiniste avec, à sa tête, le marxiste argentin Enrique Gorriaran Merlo, ancien membre de l’Armée révolutionnaire du peuple (ERP). Son frère avait régné avant lui, après l’assassinat de du premier Somoza à diriger le pays (Anastasio Somoza García) par le poète Rigoberto López en 1956. Une thèse avance aussi que les Nicaraguayen·ne·s auraient voté, en 1990, contre les sandinistes et Daniel Ortega, auxquels ils restaient favorables, pour se débarrasser des Contras qui les harcelaient depuis dix ans. Ils ont alors élu Violeta Chamorro, candidate préférée de Washington. Après avoir libéralisé passablement l’économie du pays dans le but, entre autres, de donner lieu à une réconciliation, cette dernière a été suivie par Alemán, qui finit par perdre toute crédibilité en raison de scandales de corruption, puis par Bolaños, à la tête d’une campagne anticorruption et enfin par Daniel Ortega et les sandinistes réélus le 5 novembre 2006. Cela dit, il s’agirait d’un sandinisme 2.0, a priori de facture plus « modérée », passant du marxisme-léninisme au socialisme démocratique et chrétien. En effet, ce sont des politiques néolibérales qui auraient d’abord attiré le mécontentement, notamment en raison de questions liées aux pensions et au filet de sécurité sociale déjà dans un état précaire, par des réformes mises en œuvre en avril 2018. De manière controversée, allant même jusqu’à sceller une réconciliation avec l’Église, l’avortement a été rendu totalement illégal par l’ex-guérillero, appuyé par sa conjointe à la vice-présidence, Rosario Murillo. Un ensemble de compromis est mis en œuvre, d’une manière qui rend parfois perplexe, pour sauvegarder le caractère « socialiste » de l’État nicaraguayen.
Après quelques jours à Managua, je me suis rendu à Estelí, ville importante de l’histoire de la révolution sandiniste de 1979 et centre de la production de tabac au Nicaragua, qui, avec le café, compte pour une grande partie des exportations du pays, dont l’économie est d’ailleurs surtout axée sur l’agriculture. Évidemment, cela ne l’aide pas à sortir de sa dépendance vis-à-vis de l’Amérique du Nord, surtout compte tenu de son économie fortement dollarisée. Ainsi, la plus grande part de la production de tabac du Nicaragua est destinée à l’exportation et difficile à acheter sur le marché local, contrairement au café. En effet, les États Unis achètent de préférence leur café à la Colombie, alliée de l’Oncle Sam en Amérique du Sud, en dépit du fait qu’il soit de piètre qualité (le tinto, qui est pâle, translucide et peu fort) contrairement au café nicaraguayen qui est riche et costaud. Estelí abrite aussi une petite population arabe originaire de la Palestine et de la Libye. On trouve d’ailleurs un magasin de tissu du nom d’Hamzah, avec une photo de la mosquée d’Al-Aqsa à Jérusalem, et une pharmacie nommée Abdallah, entre autres commerces. Je me surpris même à y discuter en arabe avec un Jordanien. Les quelques musulmans de la ville descendent à la mosquée de Managua pour y prier les vendredis. J’y ai même fait la rencontre d’un locuteur exploréen, qui faisait son Claude Gauvreau à la taverne du coin en griffonnant des caractères inusités sur son bloc-notes!
Enfin, par rapport à Managua, l’humidité y est beaucoup moins forte, comme la présence policière d’ailleurs. En ce qui concerne la tension politique, il est difficile d’entendre une seule conversation sur la question dans les rues et les cafés. Par contre, tous les habitants ont les yeux rivés sur le téléviseur, qui passe des reportages sur l’arrestation de « terroristes », terme utilisé par l’État pour désigner les meneurs et meneuses sociaux qui ont organisé les manifestations récentes et les journalistes qui ont défendu ces initiatives citoyennes. À la radio, on parle du triste sort du journalisme nicaraguayen. Deux principaux journaux se côtoient au Nicaragua, El nuevo Diario, proche du régime et La Prensa, supposé être le journal de l’opposition, apparemment fortement censuré. L’un se borne à parler des « terroristes », qui causèrent l’incendie du quartier Carlos Marx, et qui sont peu à peu « généreusement » amnistiés et libérés des prisons du pays, le second diffuse des entrevues avec les personnes en question, qui traitent le gouvernement de tous les noms, se plaignent des mauvais traitements dans les geôles, crient à la dictature, affirment qu’on ne peut donner l’amnistie à qui n’a pas commis de crimes. On voit même dans le journal une photo d’un opposant avec un t_shirt où il est écrit : « Fuck Daniel Ortega, and if you like him, fuck you too ». On peut se questionner sur le destinataire d’un tel vêtement, ou même sur sa provenance. Les gens assistent à ce spectacle médiatique qui fournit au fond des renseignements sommaires par lesquels il est difficile de saisir les véritables enjeux de la crise actuelle. Cette dernière serait ainsi totalement « spectacularisée » pour déserter les rues. Qui plus est, les groupes paramilitaires sandinistes et les services de renseignement sont très actifs et n’incitent pas au rapprochement avec ceux qui pourraient en avoir long à dire, hypothétiquement bien sûr. Ce sont ces mêmes forces parallèles qui assuraient le pouvoir qualifié d’autoritaire d’un gouvernement a priori élu. À mon arrivée à Jinotega, la liste des règles de mon hôtel illustre bien la pertinence de l’information qui circule dans le pays, comparable à celle des médias locaux d’ailleurs. Ainsi, il est écrit : « Veuillez ne pas utiliser les rideaux, les draps ou les serviettes comme papier hygiénique. » Et les journaux? Même en dernier recours, le problème est que les journaux sont si difficiles à trouver…(CHRONIQUE) J’arrivai à Managua après un court transit au Mexique. Depuis les airs, le golfe de Fonseca et le lac Managua se confondent facilement avec l’océan Pacifique tant ils sont immenses. La ville n’est pas haute sur pattes et paraît, au côté des surfaces d’eau avoisinantes, comme un immense miroir un peu plus gris que l’eau, de tôles, parfois posées sur des maisons en ciment et souvent, aussi, sur des portions de bidonvilles éparpillés çà et là. Les structures sont ponctuellement percées de châteaux d’eau, d’antennes cellulaires et de piquets à fils électriques. Managua n’a cessé d’être secouée par des tremblements de terre. En 1974, la ville a été pratiquement rasée, ce qui explique son caractère décentré. L’année 2014 a également été particulièrement difficile et les gens dormaient dans les rues de peur de mourir écrasés dans leurs maisons, des tremblements secouant la ville plusieurs fois par jour pendant des semaines.
Enrique, le chauffeur de taxi qui m’amena de l’aéroport, me décrivit le pays et la ville. Le quartier où se trouve mon hospedaje est situé à quelques mètres de l’artère principale longée par des infrastructures militaires et des « arbres de la vie » métalliques qui ressemblent à des brocolis géants. Ce qui reste des prisons et chambres de torture somozistes est aussi à proximité. Les soldat·e·s, armé.e.s de Kalashnikov, montent la garde tout le long de la route, ce qui la rendrait très sécuritaire, selon Enrique. Il me met en garde et me conseille fortement de ne m’aventurer dans aucun des quartiers populaires environnants. Je sillonnai donc la grande avenue en question, lisant les graffitis favorables au président sandiniste. Je pensai, ou le gouvernement s’est payé des vandales pour graffiter des slogans révolutionnaires sur ses propres brocolis, ou « el Daniel », comme l’appel les Nicaraguayen·ne·s, dispose encore d’un soutien important. À ma grande surprise, la rue débouche sur un rond-point ou se dresse un immense portait tout en couleurs d’Hugo Chávez avec le sigle des forces armées nicaraguayennes sur l’épaule. L’image peinte sur tôle apparaît des deux côtés de l’immense enseigne, ce qui fait que, peu importe dans quel sens vous tournez, le président bolivarien vous observe, de son regard bienveillant. Chávez n’est pas mort! On trouve d’ailleurs juste en face un comedor qui porte son nom, une cafétéria populaire qui sert des quesadillas, tortillas fourrés de fromage ou de viande, accompagnés de chicha, une boisson à base de maïs, ou encore de cacao, sorte de lait au chocolat avec la matière première grossièrement moulue. Durant les fins de semaine, c’est le rendez des couples amoureux et des familles, qui dégustent le nacatamal, mélange de manioc, de pâte de maïs et de viande, le tout cuit dans une feuille de bananier.
Enrique a aussi abordé avec moi la situation précaire des régions de la côte atlantique. D’une part, la Région autonome de l’atlantique nord, abritant la forêt dense de la Mosquitia aux localités surtout autochtones, qui avait jadis été un lieu important d’opération pour les Contras basés au Honduras, ces rebelles financés par les États-Unis pour renverser le gouvernement sandiniste. D’autre part, la Région autonome de l’Atlantique Sud, habitée par une population d’expression plutôt anglophone et créolophone d’origine africaine. Jusqu’à tout récemment, cette dernière était isolée du reste du pays, isolement finalement brisé par la construction d’une route. À quelle fin? Une polémique s’est dernièrement engagée concernant la réponse timide, voire inexistante, du gouvernement face aux feux de forêt qui ravageait la région pourtant protégée en tant que réserve naturelle. Fort étrangement, c’est après ces incendies qu’ont été octroyés massivement des droits d’exploitation de ces régions.
C’est un des reproches qu’on a faits au gouvernement Ortega, de retour en 2006, après près de 15 ans de pouvoir aux mains de l’Union nationale d’opposition, du Parti libéral constitutionnaliste et de l’Alliance pour la république. En effet, les politiques de Daniel Ortega ne se démarqueraient pas tant des libéralisations réalisées sous la présidence de Violeta Chamorro, d’Arnoldo Alemán et d’Enrique Bolaños. En fait, les contestations récentes concernent plutôt des politiques néolibérales du « danielismo », que d’aucuns comparent au somozisme. Fait paradoxal, puisque le président américain, Ronald Reagan, voulait, en finançant les Contras, instaurer justement un somozisme sans Somoza, le dernier fils de la dynastie ayant été assassiné au Paraguay en 1980 par un commando sandiniste avec, à sa tête, le marxiste argentin Enrique Gorriaran Merlo, ancien membre de l’Armée révolutionnaire du peuple (ERP). Son frère avait régné avant lui, après l’assassinat de du premier Somoza à diriger le pays (Anastasio Somoza García) par le poète Rigoberto López en 1956. Une thèse avance aussi que les Nicaraguayen·ne·s auraient voté, en 1990, contre les sandinistes et Daniel Ortega, auxquels ils restaient favorables, pour se débarrasser des Contras qui les harcelaient depuis dix ans. Ils ont alors élu Violeta Chamorro, candidate préférée de Washington. Après avoir libéralisé passablement l’économie du pays dans le but, entre autres, de donner lieu à une réconciliation, cette dernière a été suivie par Alemán, qui finit par perdre toute crédibilité en raison de scandales de corruption, puis par Bolaños, à la tête d’une campagne anticorruption et enfin par Daniel Ortega et les sandinistes réélus le 5 novembre 2006. Cela dit, il s’agirait d’un sandinisme 2.0, a priori de facture plus « modérée », passant du marxisme-léninisme au socialisme démocratique et chrétien. En effet, ce sont des politiques néolibérales qui auraient d’abord attiré le mécontentement, notamment en raison de questions liées aux pensions et au filet de sécurité sociale déjà dans un état précaire, par des réformes mises en œuvre en avril 2018. De manière controversée, allant même jusqu’à sceller une réconciliation avec l’Église, l’avortement a été rendu totalement illégal par l’ex-guérillero, appuyé par sa conjointe à la vice-présidence, Rosario Murillo. Un ensemble de compromis est mis en œuvre, d’une manière qui rend parfois perplexe, pour sauvegarder le caractère « socialiste » de l’État nicaraguayen.
Après quelques jours à Managua, je me suis rendu à Estelí, ville importante de l’histoire de la révolution sandiniste de 1979 et centre de la production de tabac au Nicaragua, qui, avec le café, compte pour une grande partie des exportations du pays, dont l’économie est d’ailleurs surtout axée sur l’agriculture. Évidemment, cela ne l’aide pas à sortir de sa dépendance vis-à-vis de l’Amérique du Nord, surtout compte tenu de son économie fortement dollarisée. Ainsi, la plus grande part de la production de tabac du Nicaragua est destinée à l’exportation et difficile à acheter sur le marché local, contrairement au café. En effet, les États Unis achètent de préférence leur café à la Colombie, alliée de l’Oncle Sam en Amérique du Sud, en dépit du fait qu’il soit de piètre qualité (le tinto, qui est pâle, translucide et peu fort) contrairement au café nicaraguayen qui est riche et costaud. Estelí abrite aussi une petite population arabe originaire de la Palestine et de la Libye. On trouve d’ailleurs un magasin de tissu du nom d’Hamzah, avec une photo de la mosquée d’Al-Aqsa à Jérusalem, et une pharmacie nommée Abdallah, entre autres commerces. Je me surpris même à y discuter en arabe avec un Jordanien. Les quelques musulmans de la ville descendent à la mosquée de Managua pour y prier les vendredis. J’y ai même fait la rencontre d’un locuteur exploréen, qui faisait son Claude Gauvreau à la taverne du coin en griffonnant des caractères inusités sur son bloc-notes!
Enfin, par rapport à Managua, l’humidité y est beaucoup moins forte, comme la présence policière d’ailleurs. En ce qui concerne la tension politique, il est difficile d’entendre une seule conversation sur la question dans les rues et les cafés. Par contre, tous les habitants ont les yeux rivés sur le téléviseur, qui passe des reportages sur l’arrestation de « terroristes », terme utilisé par l’État pour désigner les meneurs et meneuses sociaux qui ont organisé les manifestations récentes et les journalistes qui ont défendu ces initiatives citoyennes. À la radio, on parle du triste sort du journalisme nicaraguayen. Deux principaux journaux se côtoient au Nicaragua, El nuevo Diario, proche du régime et La Prensa, supposé être le journal de l’opposition, apparemment fortement censuré. L’un se borne à parler des « terroristes », qui causèrent l’incendie du quartier Carlos Marx, et qui sont peu à peu « généreusement » amnistiés et libérés des prisons du pays, le second diffuse des entrevues avec les personnes en question, qui traitent le gouvernement de tous les noms, se plaignent des mauvais traitements dans les geôles, crient à la dictature, affirment qu’on ne peut donner l’amnistie à qui n’a pas commis de crimes. On voit même dans le journal une photo d’un opposant avec un t_shirt où il est écrit : « Fuck Daniel Ortega, and if you like him, fuck you too ». On peut se questionner sur le destinataire d’un tel vêtement, ou même sur sa provenance. Les gens assistent à ce spectacle médiatique qui fournit au fond des renseignements sommaires par lesquels il est difficile de saisir les véritables enjeux de la crise actuelle. Cette dernière serait ainsi totalement « spectacularisée » pour déserter les rues. Qui plus est, les groupes paramilitaires sandinistes et les services de renseignement sont très actifs et n’incitent pas au rapprochement avec ceux qui pourraient en avoir long à dire, hypothétiquement bien sûr. Ce sont ces mêmes forces parallèles qui assuraient le pouvoir qualifié d’autoritaire d’un gouvernement a priori élu. À mon arrivée à Jinotega, la liste des règles de mon hôtel illustre bien la pertinence de l’information qui circule dans le pays, comparable à celle des médias locaux d’ailleurs. Ainsi, il est écrit : « Veuillez ne pas utiliser les rideaux, les draps ou les serviettes comme papier hygiénique. » Et les journaux? Même en dernier recours, le problème est que les journaux sont si difficiles à trouver…