Avec ou sans alcool?

Avec ou sans alcool?

Ce feuilleton de Ksenia Burobina est extrait du premier numéro du magazine de sociologie Siggi, à paraître le jeudi 5 octobre 2020. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne !

— Quelque chose à boire? me lance le serveur d’un ton invitant, surgissant à mes côtés pendant que je m’installe à la table.

Par une chaude soirée d’un été qui s’est fait attendre, je rejoins une amie pour prendre un verre sur une terrasse. Lorsque j’arrive, elle m’attend déjà, assise confortablement à une petite table pour deux, un piña colada à la main : un beau verre plein de couleurs et de crème fouettée qui s’agence bien avec les rythmes festifs de salsa qui retentissent, créant la parfaite illusion d’être ailleurs.

Je cède à la tentation :

— Un piña colada pour moi aussi, s’il vous plaît.

— Avec ou sans alcool? m’interroge le serveur, continuant le dialogue que je croyais clos.

Surpris par la surprise qui se lit sans doute sur mon visage, il se sent obligé de clarifier :

— Euh… Nous offrons, si vous voulez, la version virgin de la plupart de nos cocktails classiques. C’est écrit dans le menu.

— Ah oui, bien sûr. Merci, je vais commencer par le régulier. 

Le serveur nous sourit et disparaît dans l’enceinte du resto déjà bien rempli. De ce malentendu, je perçois un léger malaise, peut-être un secret trahi par mégarde, cet échange anodin ayant jeté une ombre de doute sur le contenu du verre de mon amie. 

Si aujourd’hui, le phénomène des mocktails – ces cocktails sans alcool – m’est bien connu, je me souviens de mon étonnement lorsque j’en ai pour la première fois appris l’existence. C’était une jeune collègue qui en avait commandé un lors d’une sortie de bureau. « Je prends des antibiotiques en ce moment », avait-elle alors expliqué, faisant remarquer qu’elle manquait à ses habitudes. « Mais de toute façon, j’aime ça prendre des virgins de temps à autre, et ils en font de très bons ici. » Au fil du temps, j’ai découvert qu’ils sont plutôt populaires et que les raisons d’en consommer sont nombreuses. Celles liées à la santé ou à la prise de médicaments semblaient dominer lorsque j’ai commencé à m’en enquérir, suivies par le fait d’être au volant. Un mode de vie santé par choix, de plus en plus à la mode, a timidement fait son chemin vers le haut de la liste. Je soupçonne cependant que les motifs évoqués publiquement sont souvent ajustés en fonction du contexte : ce qui est bienvenu dans certains cercles l’est moins dans d’autres. Par exemple, au travail, les femmes peuvent ressentir la pression de donner des justifications crédibles pour prévenir tout soupçon d’être enceinte. 

D’autres raisons de prendre un cocktail sans alcool? Entre autres, ne pas avoir l’âge légal pour boire, la nécessité d’être à jeun au travail, la sobriété par principe, ne pas aimer l’alcool ou son effet… Ou bien, ne pas en prendre parce qu’un proche désapprouverait, avec ou sans raison… 

Mais pourquoi prendre des mocktails et non pas autre chose, une autre boisson non alcoolisée? Les uns aiment le goût du cocktail original, mais veulent éviter les effets de l’alcool. Pour d’autres, l’attrait est dans le jeu des apparences : dans les mélanges qui s’y prêtent, l’image de la boisson est inaltérée, tout comme dans le cas de la bière non alcoolisée. Cela passe ainsi inaperçu, permettant de maintenir l’illusion de relâchement et de participer à la situation de sociabilité sans briser l’atmosphère. 

L’inverse cependant est tout aussi vrai. Mon regard tombe sur un verre de Coca-Cola sur la table d’à côté, partagé par deux jeunes femmes en compagnie d’enfants. Qu’est-ce qu’il y a, dans ce verre? Cela pourrait tout autant être une innocente boisson gazeuse qu’un rhum & coke, et nous ne pourrons le savoir aussi longtemps que le secret entre la cliente et le serveur reste bien gardé. 

***

Je me souviens encore très bien d’un professeur de philosophie des religions de mon baccalauréat, lorsque je vivais encore en Russie. Un véritable maître de la mise en scène de soi. Sa salle de classe pouvait compter une centaine d’étudiant·e·s, et il leur inspirait un sentiment difficile à définir, quelque part entre la peur et l’émerveillement. Il était hypnotisant, conservant la pleine et entière attention de ses auditeurs et auditrices pendant des heures de cours, et même après lorsqu’on réécoutait l’enregistrement vocal pour être certain·e·s de n’avoir rien manqué. « Filioque! Et du Fils », a répondu en une fraction de seconde sa voix dans ma tête lorsque ma fille m’a questionnée récemment sur la différence entre la religion orthodoxe et catholique. (La voix n’a malheureusement pas élaboré davantage, et j’ai dû me tourner vers Google pour obtenir des explications plus détaillées.) 

On ne saurait pas dire quel était le secret de cet effet impressionnant qu’il produisait. Il était entouré par un nuage de mystère qui n’y était sûrement pas pour rien. Un détail inséparable de lui et de son image, c’était son thermos. Il commençait chaque cours par le même rituel : il se servait une boisson chaude dans une tasse (on voyait la vapeur blanche s’échapper du thermos) qu’il buvait dans un silence complet dont on sentait alors l’épaisseur, et passait ensuite à la prise des présences. Une des questions qui animait les étudiant·e·s concernait le contenu de ce thermos : plusieurs débattaient de la possibilité qu’il y ait, dans ce qui avait l’air d’un simple thé, de l’alcool, la majorité se prononçant en faveur de cette hypothèse. 

Une autre rumeur courait, selon laquelle il avait été prêtre à l’époque soviétique alors que les activités religieuses faisaient l’objet de persécutions étatiques, et il aurait finalement quitté la religion pour devenir athée. Cette hypothèse ajoutait quelque chose de spécial à son image. Ce n’est que récemment, lorsque je suis tombée sur sa biographie en ligne, que j’ai constaté avec une certaine déception que cette légende n’était probablement pas fondée. Du moins, il n’en était pas question de manière officielle, laissant seulement un petit espoir pour un mystère encore plus profond et ainsi insolvable. Heureusement, ni Google ni Facebook, qui veulent tout savoir sur nos vies, ne pourront révéler le contenu de son thermos; celui-ci pourra donc toujours profiter de l’aura du secret dont il était si soigneusement enveloppé. 

***

En me remémorant maintenant cette anecdote à la lumière de ce que j’ai appris, notamment, à travers mes recherches sur la violence conjugale, je me dis qu’il y a des gens qui ne peuvent pas se permettre de telles mystifications. Par exemple, les femmes comme mon amie Lucie. Un soir pendant un « cinq à tard », alors qu’elle sirotait un rhum & coke, elle m’a avoué avec un brin d’ironie qu’elle s’était récemment mise à apprécier le voile d’intimité qu’offrait ce verre. Pas beau, mais plutôt discret et ambigu quant à son contenu, il lui permettait pour un moment d’oublier le poids de la surveillance constante qu’elle vivait. Lucie n’est pourtant pas une politicienne ni une vedette, qui sont souvent confrontées à la surveillance et à des attaques à leur image et leur crédibilité. Elle n’est qu’une mère, mais une mère séparée, et séparée d’un ex-conjoint abusif et contrôlant. 

En sortant de cette relation, elle pensait retrouver sa liberté de jadis, celle d’une personne ordinaire. Elle s’est plutôt rendu compte, peu de temps après, qu’elle plongeait dans un trou noir, tout aussi profond, voire plus profond encore. Elle sentait sa vie devenir une prison sous surveillance et sans issue, alors que chaque geste anodin pouvait lui être reproché et utilisé contre elle. Le pire, disait-elle, c’est qu’à présent l’emprise ne venait plus seulement de lui – son ex-conjoint n’y serait pas arrivé à lui seul, maintenant qu’ils étaient séparés – mais de tout le monde autour. 

— Pas nécessairement pour de mauvaises raisons, m’expliquait-elle, mais ils et elles pensent connaître nos vies, sans prendre le temps d’entendre et de comprendre, présument souvent sans même demander. Les gens, les institutions. On crée une image de moi qui n’a rien à voir avec la réalité, et j’ai peu d’options pour changer cela ; même le simple fait d’être en désaccord m’est reproché. C’est un cercle vicieux.

Il était question des procédures liées à la garde de leur fils, mais elle expliquait qu’ultimement cela touchait toute leur vie, tant dans les petits gestes que les grandes décisions, jusqu’au ridicule et à l’inimaginable. 

Cible d’attaques constantes et de remises en question non fondées, avec le temps, elle a commencé à faire plus attention à son image. Je me rappelle, entre autres, la disparition des mèches de couleur dans ses cheveux et la transition vers un style un peu plus sobre, que j’avais attribuée à son parcours professionnel (justement, en présumant sans demander). Elle souhaitait seulement que ceux et celles qui ont le pouvoir de décider de leurs vies – tous ces juges, psychologues, travailleuses et travailleurs sociaux, agent·e·s de protection de la jeunesse – prennent le temps de les entendre, de regarder les faits, qu’ils ne présument pas et qu’ils soient conscients du poids de leur décision. Lorsque j’exprimais un doute et suggérais des solutions, elle disait que c’était un monde qui était différent, ajoutant que c’était normal de ne pas comprendre – elle aussi elle était passée par là. 

Je me disais alors qu’après tout, il ne fallait pas voyager bien loin pour se trouver dans un monde parallèle, à la fois invisible aux autres et en pleine vue, derrière un mur qui semble transparent, mais qui peut être impénétrable quand on ne sait pas et ne cherche pas à savoir… un peu comme avec les boissons.

« Apportez vos sacs »

« Apportez vos sacs »

Montréal – Moscou

« … Est-ce que… Savez-vous que… les sacs en plastique sont maintenant vendus au prix de dix sous? » demande la vendeuse de la librairie russe à sa cliente, se sentant manifestement mal à l’aise. Elle l’avoue tout de suite : « Cela me gêne de le dire. Mais on n’a pas le choix, c’est la loi ».

Ceux et celles qui magasinent à Montréal savent que depuis janvier 2018, les sacs en plastique ne sont plus donnés sans frais dans les magasins et les épiceries. Ce changement résulte d’un règlement municipal visant la réduction d’utilisation du plastique, par souci pour l’environnement. « Apportez vos propres sacs! » incitent certaines publicités. Peu de Montréalais·es s’imaginent cependant les souvenirs que cela peut évoquer pour les personnes ayant vécu en URSS. Un déjà vu. Et un rappel que les significations que nous donnons aux objets sont inséparables de nos expériences personnelles et collectives.

« Ah, ah! Nous voilà de retour dans les bons vieux temps soviétiques! » réplique avec enthousiasme un des clients du magasin, un homme russe dans la cinquantaine, abandonnant la vitrine des bijoux qui semblait avoir capté toute son attention. « Le bon vieux temps où nous lavions et relavions les rares sacs en plastique qui nous tombaient entre les mains. Vous rappelez-vous encore comment le faire? Cela semble redevenir utile, hein? » lance-t-il avant d’éclater de rire, suivi par toutes et tous autour de lui.

« Écoutez, écoutez, parlant de sacs, je vais vous raconter quelque chose », s’empresse d’enchaîner une autre cliente. « Êtes-vous allé·e·s dernièrement à la librairie sur le boulevard Notre-Dame? Pas encore? Allez faire un tour pour le voir de vos propres yeux. Lorsque vous montez les escaliers, la première chose que vous voyez à l’entrée, c’est un étalage plein de – imaginez quoi? – de sacs à filet, des avoskas soviétiques! Vendus « en solde » au prix d’un bon dix dollars, avec une étiquette qui annonce fièrement « Authentique. Made in France ». Ces sacs qui ne coûtaient presque rien, vous en souvenez-vous? Les couleurs sont pourtant beaucoup plus belles qu’à notre époque, et le style aussi… On dirait qu’ils [et elles] savent tout tourner en « haute couture », ces Français[·es]! »

Tout le monde rit un bon coup, puis chacun·e reprend son chemin.

En quittant le magasin, intriguée, je passe par la librairie mentionnée par la dame. Avant même d’entrer, je vois tout de suite les sacs, étalés fièrement et ornés, tel que promis, d’étiquettes « Authentique » et « Made in France ».

Je comprends ce qui a tant amusé la dame. Moi non plus, je ne pensais pas retrouver au Québec ce vieux sac soviétique. De plus, qu’est-ce qu’il a à voir avec la France? Le sac à filet qui se prétend « authentique », peut-il être autre que le sac avoska de l’URSS?

De retour chez moi, ma curiosité piquée par cette image aux allures d’une imposture, je me mets à chercher sur internet des informations sur les origines de ce sac que j’ai toujours trouvé trop banal pour m’y intéresser. Plusieurs sources en ligne en parlent : des billets de blogue, des pages de magasins en ligne, des journaux de mode et même Wikipédia. Ces pages me font découvrir des détails que je ne connaissais pas. Selon la version des faits la plus citée à travers l’espace virtuel, les origines du sac à filet ne seraient ni russes ni françaises. Le sac à filet authentique serait plutôt d’origine tchèque, inventé à la fin du XIXe siècle. Cependant, il doit effectivement son plus grand succès à son adoption en Union soviétique, au début du XXe siècle. Plusieurs de ces textes en ligne soulignent que le fameux avoska a été particulièrement utile pendant les périodes du soi-disant « déficit », ce qui fait référence à la pénurie dans les magasins. Une vieille blague soviétique résume d’ailleurs très bien ce phénomène : lorsqu’un·e client·e demande « Vous n’avez pas de poisson aujourd’hui? », le caissier lui répond d’un ton condescendant : « Ici, c’est une boucherie. C’est à la poissonnerie en face qu’il n’y a pas de poisson! »

Le nom russe de ce sac – « avoska » – provient justement de ce contexte particulier, où la chasse aux provisions faisait partie inhérente du quotidien des gens pendant de longues années. Ce nom apparaît pour la première fois dans un spectacle d’humouri du célèbre comédien soviétique Arkadi Raïkine, en 1935. Avoska est dérivé du mot russe « avos », qui est plutôt difficile à traduire et qui est souvent vu comme un des concepts clés dans la culture russeii. Parfois traduit comme « peut-être », il serait plutôt proche de « espérant que ». « C’est une avoska », disait l’humoriste. « Avos (espérons que) j’apporterai quelque chose à la maison aujourd’huiiii! »

Un magasin russe en ligne, qui vend des artefacts soviétiques, décrit ce sac comme un des symboles les plus caractéristiques de l’époque. Très petits et portatifs lorsque vides, les sacs étaient extensibles et avaient une grande capacité, pouvant supporter d’importantes quantités de provisions pesant même jusqu’à 70 kilogrammes. « Un sac si ordinaire et si fragile en apparence pouvait donc endurer beaucoup plus qu’on ne le croyait. Tout comme les citoyens et citoyennes soviétiques! », remarque dans son blogue un internaute russe. Son humour me fait rire, mais me laisse un goût amer.

Ce n’est pas surprenant qu’en pensant aux sacs de l’époque soviétique, j’aie encore de la difficulté à les libérer du poids de leur héritage et à les associer à l’élégance et au style. Après cette scène au magasin, je ne pense pas être la seule à les percevoir ainsi.

D’ailleurs, bien avant la fin de l’URSS, les avoskas ont perdu leur popularité, ayant graduellement cédé leur place aux sacs en plastique importés, dont l’apparence était alors perçue comme plus attirante. Peu à peu, les sacs à filet disparaissaient et commençaient à être associés, à tort ou à raison, à la pauvreté. Serait-ce pour cette raison que cette vague de nostalgie « rétro-soviétique » qui a frappé Moscou lors des dernières années semble avoir épargné les avoskas? Lors de mon récent voyage, je n’en ai pas aperçu dans les rues ni dans les magasins de la capitale.

Peut-être bien que ce n’est qu’une question de temps avant qu’on donne raison à ceux et celles qui prédisent à ces sacs une nouvelle vague de popularité, sous forme d’un « accessoire tendance ». J’y crois maintenant davantage, après les avoir vus de mes propres yeux dans les magasins à Montréal. Il faut l’admettre, ces sacs s’insèrent bien dans la publicité d’aujourd’hui : réutilisables, écologiques et « authentiques », peu importe ce que cela veut dire. « Si seulement en Union soviétique les gens avaient su que leurs avoskas étaient pleins de valeurs qu’ils ne soupçonnaient même pas! », écrit dans son blogue un autre internaute russe.

Si les sacs avoska retrouvent leur popularité, ils ne feront que s’ajouter à plusieurs autres objets rétro qui réapparaissent dans notre quotidien. À Moscou, on retrouve maintenant des fragments entiers de l’époque soviétique, des cafés aux jouets d’enfants. Des fragments, dont l’assemblage semble loin d’être le fruit du hasard. Je comprends l’attrait des objets rétro. Moi-même, sous l’influence de la nostalgie ou de la mode, j’avoue que je n’y ai pas échappé. J’aimerais seulement que ce retour des objets de l’époque totalitaire n’emmène pas avec lui les réalités de ce passé qu’on semble oublier trop rapidement.

Cela dit, je n’ai rien contre le sac en filet. J’avoue qu’en écrivant ce feuilleton, j’ai même pensé à en acheter un.

CRÉDIT PHOTO : Madison Inouye sur Pexels

i L’invention du nom du sac est attribuée à l’auteur Alexandre Poliakov qui a écrit le texte pour ce spectacle d’humour.

ii Par exemple, dans Anna Wierzbicka, 1992, Semantics, Culture, and Cognition : Universal Human Concepts in Culture-Specific Configurations, Oxford University Press, Oxford, p. 433-435.

iii Traduction libre de l’autrice. Il faut mentionner qu’en Union soviétique, les sacs à provisions n’étaient pas vendus dans les magasins. Avoir un sac sur soi était alors indispensable pour pouvoir profiter de l’occasion d’acheter lorsque la marchandise apparaissait sur les étalages.