Écocannibalisme : Contre-attaque esthétique des discours anthropocentriques

Écocannibalisme : Contre-attaque esthétique des discours anthropocentriques

Cet article est d’abord paru dans notre recueil imprimé L’effondrement du réel : imaginer les problématiques écologiques à l’époque contemporaine, disponible dans notre boutique en ligne.

La traduction cannibale de Haroldo de Campos1, élaborée à partir des années 1960, au Brésil, est une forme de traduction antihégémonique qui cherche à abolir les rapports de pouvoir culturels2. Elle a été reprise plus récemment par Odile Cisnero, avec l’idée de mettre en question les distinctions normalement présumées entre culture et nature. Cisnero désigne son approche comme « écocannibale »3.  Le chercheur irlandais Michael Cronin, de son côté, aborde la traduction du point de vue de l’écologie politique et comme panacée à l’anthropocentrisme4. Dans cet article, nous aborderons la possibilité d’abolir les rapports de pouvoir au sein de la langue et des discours, de décentraliser ses moyens de production au-delà de l’humain et de l’anthropocène. Nous le ferons en interrogeant le professeur Cronin, en traitant plus amplement de la traduction cannibale et de l’écocannibalisme, et ce, afin d’émettre quelques réflexions sur l’amalgame de ces différents horizons théoriques et leur incidence sur la pratique non seulement de la traduction, mais de la production de discours en général. Nous proposons cette analyse en nous appuyant sur une définition plus large que de coutume de ce qu’est l’acte traduisant, une proposition faites par Cronin et qui nous semble nécessaire pour transcender l’anthropocentrisme de la culture. Nous entendons par là une compréhension de la culture et de la traduction comme résultats exclusifs de l’action humaine, une compréhension à surpasser. 

L’écotraduction

Le concept d’écotraduction a été mobilisé par Michael Cronin, qui lie la traduction aux enjeux environnementaux, parmi lesquels la pollution causée par la traduction automatique ou traduction machine, effectuée par des intelligences artificielles, dont Google Traduction ou DeepL. Dans son ouvrage Eco-translation : Translation and Ecology in the Age of the Anthropocene, il cherche à élargir la traduction des réalités des échanges, qui ne sont généralement que partiellement analysées d’un point de vue économique, au-delà de l’anthropocentrisme. Il entame son ouvrage en donnant un exemple de mode de consommation. Il explique comment la popularité de la couleur bleue avait stimulé la culture de l’indigo au Venezuela, remplaçant les cultures alimentaires et rendant les sols stériles, conséquence de l’économie de marché5. Cette couleur, comme signe, exigée par un goût vestimentaire insinué par les nécessités d’expansion du Capital, est devenue un hyperobjet parce que massif « dans le temps et dans l’espace relativement aux humains6 ». L’hyperobjet se rapporte en quelque sorte à l’hypertextualité7, c’est-à-dire le fait que tout texte renvoie à d’autres textes préexistants, mais dans un rapport qui se situe à l’extérieur du domaine de la langue. Or, hyperobjet et hypertextualité sont inséparables. En effet, comme nous l’explique Dalie Giroux, professeure de théorie politique à l’Université d’Ottawa, le langage serait une « preuve de la vérité de la soumission de la Terre à l’humain8 » et le lieu par lequel cet humain habiterait la planète, provoquant ainsi un jeu de miroir par lequel l’humain s’impose à la nature en occultant cette dernière derrière un narcissisme constamment renouvelé9.

Dans le cadre de la rédaction de cet article, nous avons eu le plaisir de discuter avec monsieur Cronin lui-même, professeur au Trinity College de Dublin, en Irlande. La première question que nous lui avons posée concerne la manière dont il arrivait, intellectuellement, à distinguer l’abolition des rapports de pouvoir entre humain, nature et culture par rapport à une certaine déification de la nature qui sous-tend l’autoritarisme et le fascisme. Pour lui, « l’extrême droite projette ses fantasmes sur la nature elle-même, en la faisant paraître comme une sorte d’enfer au sein duquel règne la loi du plus fort ». Pour Cronin, cette conception est erronée. L’idée de la supériorité de la nature est culturelle, idéologique, entre autres parce que l’être humain fait lui-même partie de la nature. Il n’y a, en fait, pas de rapport de domination. Il s’agit « d’une relation de cogestion, de cohabitation et [de] coopération » pour renverser les systèmes hiérarchiques et le Capital. Donc, en somme, si Edgar Morin affirmait que la « perception est traduction » et que George Steiner, de son côté, disait que « tout savoir est traduction10 », Michel Cronin aborde la traduction du point de vue de l’écologie politique, c’est-à-dire l’« étude des facteurs sociaux, culturels, politiques et économiques qui touchent les interactions entre humains, organismes et les environnements physiques11 ». Cronin cherche, dans son analyse, à surpasser le caractère anthropocène de l’ère actuelle et à aborder l’humain comme une « force de la nature au sens géologique12 », comme les volcans et les tremblements de terre. Toute son analyse fait également écho à Arne Naess, le penseur de l’« écologie profonde », qui affirmait qu’« il est fallacieux de parler de l’interaction entre organismes et l’environnement, car l’organisme lui-même constitue déjà une interaction13 ».

L’anthropophagie

Le plus urgent ne me paraît pas tant de défendre une culture dont l’existence n’a jamais sauvé un [être humain] du souci de mieux vivre et d’avoir faim, que d’extraire de ce que l’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim. […] Je veux dire que s’il nous importe à tous de manger tout de suite, il nous importe encore plus de ne pas gaspiller dans l’unique souci de manger tout de suite notre simple force d’avoir faim14.

Oswaldo de Andrade a élaboré la « critique cannibale » de la modernité15, qui a coexisté en parallèle avec d’autres idées semblables, ne serait-ce que celle de l’« occidentose », dont nous ne pourrions trop souligner l’importance comme précurseur de la Révolution islamique en Iran. En effet, ces deux concepts s’articulent autour d’une esthétique de dégoût de l’Occident et de sa prétendue suprématie. Le terme « occidentose », qui tire ses origines du persan « Gharbzadegi » (غربزدگی), est attribué à l’auteur iranien Jalal-e-Ahmed16, proche du penseur islamomarxiste Ali Shariati. Cet « occidentose » fait écho à la « nausée » telle que décrite dans le roman du même nom de Jean-Paul Sartre, un profond dégoût face à l’influence hégémonique de l’Occident dans la vie de tous les jours. Nous croyons que ces deux visions valent la peine d’être mises en parallèle pour leur préoccupation esthétique qui touche à la langue comme lieu de mise en scène d’un rapport de pouvoir et d’une séparation entre culture et nature. Cependant, la pensée cannibale se distingue de la pensée de l’occidentose, car elle permet, selon nous, de dépasser les échecs de la révolution iranienne, et ce, parmi tant d’autres révolutions. Il ne s’agit ici de rien de moins que de proposer des méthodes pour entamer l’abolition de la différence entre nature et culture.

La traduction cannibale a été proposée par les frères Augusto et Haroldo de Campos. Ces derniers avaient été inspirés par le Manifesto antropófago d’Oswaldo de Andrade, publié en 1928 au Brésil et qui avait mis de l’avant le cannibalisme comme métaphore de réappropriation culturelle devant l’hégémonie de l’Europe sur la culture universelle. Dans une logique de provocation, Andrade s’était inspiré de la cannibalisation d’un prêtre portugais par les membres de la tribu Tupinambà, un incident qui avait eu lieu au XVIe siècle et qui avait alors semé la panique dans toute l’Europe. Pour Andrade, « [s]eule l’anthropophagie nous unit, que ce soit socialement, économiquement ou philosophiquement »17. Nous ne chercherons pas à fournir une interprétation arbitraire de ce passage poétique. Nous nous contenterons seulement d’affirmer que la critique ou traduction cannibale est une contre-attaque esthétique, un exercice d’hétérodoxie qui doit contribuer à la chute de la séparation entre culture et nature, que ce soit d’un point de vue économique, social, philosophique et, naturellement, politique18. La critique cannibale d’Andrade est une déglutition de la culture hégémonique permettant de lutter contre l’anxiété liée à son influence.

Dans l’ouvrage Translation Studies : Postcolonial Translation : Theory and Practice, Susan Bassnett et Harish Trivedi (1999) expliquent comment le cannibalisme était perçu par les autochtones du Brésil comme un moyen d’honorer et de s’approprier les forces d’un ennemi. Elle et il expliquent également comment la colonisation a pu être conçue par ces théoricien·ne·s de la traduction cannibale comme un viol et comment les populations du continent colonisé se trouvaient à être, aux yeux des colonisateurs, des terres fertiles devant être fécondées et civilisées. Le cannibalisme est une métaphore pour décrire une forme de traduction qui se nourrit de la culture universelle, mais qui, à l’image d’un parricide, refuse systématiquement d’obéir au texte source19.

Le mouvement d’Andrade s’est dissipé avec la montée du régime fasciste de Getulio Vargas dans les années 193020 et la répression de la culture qui en a résulté. Près de 30 ans plus tard, Campos a repris le concept de cannibalisme pour l’appliquer à la traduction. Campos a mis en pratique la traduction cannibale, entre autres, dans une traduction-adaptation (ou tradaptation) du Faust de Goethe. Le titre de la traduction est Deus e o Diabo no Fausto de Goethe, un clin d’œil au film du cinéaste de l’« esthétique de la faim » Glauber Rocha, Deus e o Diabo na Terra do Sol21. Campos a tenté de se réapproprier l’œuvre de Goethe, « dévorant » le texte et réinventant une incarnation brésilienne du texte initial, une transformation tout à fait radicale. Il abolit ainsi, sur le plan du discours, le rapport de pouvoir entre l’œuvre européenne et la culture nationale brésilienne. La traduction cannibale est donc un processus de réappropriation et de transformation cherchant à faire tomber les rapports de pouvoir culturels

L’anthropophagie en traduction a été réinterprétée par plusieurs auteurs et autrices et théoricien·ne·s, dont Odile Cisnero, qui propose l’écocannibalisme22, processus de traduction qui chercherait à déconstruire la distinction culture et nature, tout en mettant en œuvre un « recyclage culturel »23. Lors de notre entrevue, nous avons demandé à Michel Cronin de commenter la vision de Cisnero d’un tel recyclage. Il affirme qu’il y a deux conceptions de ce genre de recyclage. La première est positive, l’autre est plus sombre. La première est, de manière générale, sans aller dans les détails, la traduction comme recyclage de matériaux culturels, de poésie, de philosophie, etc., transposés dans une autre culture, un recyclage continuel dans la chaîne traductive. L’autre recyclage, plus sombre, est celui de l’industrie de la traduction, qui est mené de manière extractiviste pour faire fonctionner les systèmes de traduction machine. Il s’agit d’un travail d’exploitation massive de la traduction humaine, le plus souvent de travailleurs et de travailleuses fantômes de la haute technologie, travailleurs et travailleuses des pays du Sud. Ces systèmes exploitent aussi des données issues des organismes publics. Il s’agit donc aussi d’une forme de privatisation. En fait, de la même manière dont Cronin nous mettait en garde contre l’écofascisme en réponse à notre première question, il évoque ici une interprétation perverse du « recyclage culturel » mené par les GAFAM pour alimenter les intelligences artificielles de leurs propres systèmes de traduction automatique, s’appropriant et s’enrichissant aux moyens de textes d’organisme public, d’où son accusation d’extractivisme à l’égard de ces entreprises, extractivisme de textes. Cette notion fait justement écho à cette idée de séparation factice entre culture et nature, l’intertextualité relevant en quelque sorte d’un écosystème à même d’être exploité tout autant que l’environnement naturel. Cela n’est pas tout : ces mêmes entreprises font aussi appel à des travailleurs et travailleuses des pays du Sud, qui travaillent à moindre coût, pour alimenter les intelligences artificielles de leur traduction. Évidemment, l’écocannibalisme est tout le contraire de ces pratiques macabres : il s’agit en fait d’un travail critique à l’égard du texte traduit.

Dans son ouvrage sur l’écotraduction, Cronin étend le concept de traduction à des phénomène d’ordre biologique, toujours avec cette idée de renverser la suprématie de l’être humain dans l’acte de traduire et bien sûr, encore une fois, de faire tomber cette distinction entre nature et culture. Cronin désigne comme tradosphère les « différentes formes de traduction impliquées par les diverses relations entre l’organique et l’inorganique24 ». Il préconise une vision qui relève de l’« histoire profonde », au sein de laquelle les fossiles et la chaîne d’ADN seraient des documents à traduire et à interpréter25.  Il met de l’avant une « écologie politique de la traduction »26, renforçant l’importance d’un rapport horizontal entre humain et nature. C’est la raison pour laquelle ce travail de traduction d’ordre biologique devrait être placé côte-à-côte avec la traduction au sens classique et les texte à proprement parler, côte-à-côte avec l’ADN et les fossiles. La mise de l’avant de ces idées constituerait un des premiers pas dans une lutte visant à combattre ce que nous appelons l’« écologie de l’aliénation », c’est-à-dire ce système de pensée idéologique qui vise à maintenir l’illusion d’une séparation entre l’humain et la nature. En effet, comme le disait Arne Naess, « il est fallacieux de parler de l’interaction entre organismes et l’environnement, car l’organisme lui-même constitue déjà une interaction »27 entre divers éléments chimiques et entre ces éléments chimiques et des cellules elles-mêmes constituées de ces mêmes éléments.  

Afin de recueillir un regard distinct sur les idées mises de l’avant par le professeur Cronin, nous avons interrogé le chercheur argentin Guillermo Badenes28. Nous avons abordé avec lui l’idée d’une écologie intertextuelle. En effet, pour lui, « il est valable de se demander si les textes littéraires ne forment pas un écosystème propre, qui mute, réagit et est modifié par l’introduction d’ »espèces exotiques » », presque la description que fait [T.S.] Eliot lorsqu’il affirme que « les monuments existants forment un ordre idéal entre eux, qui est modifié par l’introduction de la nouvelle (la vraiment nouvelle) œuvre d’art parmi eux ».

Nous avons ensuite interrogé Cronin au regard de ce qu’il affirme dans son livre Eco-Translation : Translation and Ecology in the Age of the Anthropocene, qui décrit la perception, l’interprétation et toutes les formes de communication entre les animaux, les êtres humains, les plantes, les planètes et les atomes comme des formes de traduction. En fait, Badenes est d’accord sur le fait que « la traduction est la base de la civilisation et le moteur de la culture universelle. L’une de mes phrases les plus répétées est que nous, traducteurs [et traductrices], sommes les créateurs [et créatrices] de Dieu. Cependant, si la traduction est tout, elle devient elle-même le néant. » Badenes exprime donc une réserve face à ce qui pourrait représenter une dissolution totale des frontières du domaine de la traduction. Or, c’est pourtant cette même dissolution qui permettrait de faire de la langue un laboratoire d’expériences politiques. 

La langue comme laboratoire d’expériences politiques 

La traduction militante cherche à détourner à tout prix les discours de l’écologie de l’aliénation pour concevoir et adopter une nouvelle écologie politique au sein de laquelle la traduction ne serait plus une action anthropocentrique et où le texte et la nature ne serait plus un objet passif de connaissance, en attente d’être sondé et vivisecté. La cannibalisation sous-tend une culture universelle dont les manifestations se nourrissent les unes des autres sans jamais toutefois s’anéantir mutuellement. Nous entendons par là que le processus cannibalisant ne cherche pas simplement à inverser les rapports de pouvoir entre cultures et à provoquer le basculement d’une hégémonie vers une autre. Ça ne veut pas dire non plus que cette vision préconise une culture unique et monolithique. Il s’agit seulement d’éviter le piège d’un essentialisme culturel, ce qui est souvent le cas des mouvements identitaires.  L’écocannibalisme sous-entend aussi l’abolition de la frontière qui sépare la culture de la nature, les discours interagissant au sein d’un écosystème complexe. Dans l’inertie se concrétisent, croissent, se ramifient et se consolident les processus hégémoniques. Selon Núría D’Asprer, la « traduction intervient dans le processus de modification, dans l’actualisation des sens potentiels, qui ne s’épuisent pas29 », de la même manière dont un écosystème reste en constante évolution et au sein duquel la vie animale et végétale se décompose pour intégrer le vivant par d’autres canaux. En effet, les potentialités d’une traduction cannibale sont inépuisables puisqu’un texte peut être cannibalisé et transformé autant de fois que souhaité.

Or, les dynamiques décrites par D’Asprer pourraient bien être harnachées dans le processus de lutte contre l’hégémonie anthropocentrique, dans la mesure où le langage scelle, comme le faisait valoir Dalie Giroux, le rapport de pouvoir de l’être humain sur la nature et la culture, ainsi que la séparation factice de ces deux sphères, en remettant constamment en question, par la traduction, les discours produits, pour lesquels la traduction conventionnelle ne fait que produire des représentations figées. La traduction écocannibale implique un effort de retraduction constante dans lequel la personne qui traduit s’autocannibalise, cesse d’exister comme autorité, comme être humain en rapport de force. Il s’invisibilise en menant à bien ce que Amilcar Cabral, révolutionnaire de la Guinée-Bissau, qualifierait de « suicide de classe30 », qui impliquait pour lui le suicide du pouvoir pour favoriser le processus révolutionnaire. Or, pour nous, il s’agirait plus précisément d’un suicide métaphorique de l’humain comme distinct du reste du vivant ou de toute autre forme d’organisation de la matière. En plus d’un simple renversement de l’hégémonie, nous entendons par cette expression encore davantage l’abolition de l’asymétrie du pouvoir entre culture et nature. Ainsi, ce processus de retraduction constante aurait aussi pour objectif ultime d’accélérer la chute de l’anthropocène.

Cela dit, dans quelle mesure ces idées peuvent-elles toucher un lectorat hors du milieu universitaire? Comment procéder pour éveiller le plus de gens possibles à ces problématiques? Lors de notre entrevue, le professeur Michel Cronin nous a fourni une réponse intéressante. En effet, Cronin défend une évolution vers un type d’institution transitionnel face à la suprématie d’institutions corporatistes. Il défend l’idée d’une université extra-muros, le principe de l’université populaire en fait, c’est-à-dire suivant un modèle autogéré et indépendant, inspiré par la pensée anarchiste et qui échappe au cadre institutionnel. Il répète, à de nombreuses reprises, le peu d’optimisme qu’il nourrit vis-à-vis du système universitaire actuel. C’est pourquoi il tente de s’exprimer en dehors de ce système autant que possible.

Enfin, pour conclure, nous aimerions faire référence au poète Antonin Artaud, qui rejetait « jusqu’à l’opposition signifiant-signifié qui, précisément, institue la fonction symbolique31 » du langage et la fixation du rapport de pouvoir souligné par Giroux. Artaud écrit : « Je souffre que l’Esprit ne soit pas dans la vie et que la vie ne soit pas l’Esprit, je souffre de l’Esprit-organe, de l’Esprit-traduction, ou de l’Esprit-intimidation-des-choses pour les faire entrer dans l’Esprit32 ». Entre autres choses, il conteste la nature du « contrat social » de la langue et donc, la légitimité de ses systèmes de représentation. Enfin, pour Henri Meschonnic, « traduire n’est traduire que quand traduire est un laboratoire d’écrire33 » et, pour nous, l’écocannibalisation s’avère être une prise de possession de la langue comme laboratoire d’expériences politiques.


Crédit photo : Enzo V, Pixabay, https://pixabay.com/fr/photos/r%C3%A9sultats-de-traduction-6274206/

1 Haroldo de Campos et María Tai Wolff, « The Rule of Anthropophagy: Europe under the Sign of Devoration », Latin American Literary Review, 14(27), 1986, 42–60.

2 Susan Bassnett et Harish Trivedi, Translation Studies: Postcolonial Translation: Theory and Practice, Londres : Taylor & Francis, Londres, 1998.

3 Odile Cisnero, Ecocannibalism: The greening of Antropfagia, New York : Palgrave Macmillan, New York, 2011, p. 94.

4 Ibid. p. 9.

5 Michael Cronin, Eco-translation: translation and ecology in the age of the Anthropocene, Londres : Taylor & Francis, 2017, p. 2.

6 Ibid.

7 Alexandre Dubé-Belzile, « Une contre-numisphère : un véhicule autonome pour les médias antihégémoniques » Revue L’Esprit libre, 21-28 mai 2019 ; revuelespritlibre.org/une-contre-numisphere-un-vehicule-autonome-pour-les-medias-antihegemoniques-13 ; revuelespritlibre.org/une-contre-numisphere-un-vehicule-autonome-pour-les-medias-anti-hegemoniques-23 ; revuelespritlibre.org/une-contre-numisphere-un-vehicule-autonome-pour-les-medias-antihegemoniques-33

8 Dalie Giroux, La généalogie du déracinement: Enquête sur l’habitation postcoloniale, Montréal : Presses de l’Université de Montréal, 2019, p.74.

9 Ibid., p. 75-76.

10 Salah Bassalamah, Le droit de traduire : Une politique culturelle pour la mondialisation, Ottawa : Presses de l’Université d’Ottawa, 2009, p.4

11 Cronin, op. cit., p. 2.

12 Ibid., p. 9.

13 Arne Naess, cité dans ibid., p.24.

14 Antonin Artaud, Œuvres, Paris : Gallimard, 2004, p. 505.

15 Carlos A. Jáuregui, « Oswaldo Costa, Antropofagia, and the Cannibal Critique of Colonial Modernity », Culture & History Digital Journal, 4(2), 2015, 1–17.

16 Jalal Al e-Ahmed, Occidentosis: A Plague from the West, Berkeley : Mizan Press, 1984.

17 « Só a antropofagia nos une. Socialmente. Economicamente. Filosoficamente. » Traduction libre. Tiré de Oswaldo de Andrade, « Manifeste anthropophage/Manifesto antropófago », Revue Silène, 2010, www.revue-silene.comf/index.php?sp=liv&livre_id=143.

18 Jáuregui, op. cit.

19 Bassnett et Trivedi, op. cit.

20 Jáuregui, op. cit.

21 Else Vieira, « Por uma teoria pós-moderna da tradução », 1992, 30‑37, cité dans Alicia Leal, Anthropophagy and Translation, Université de Vienne, 2006, p. 6, www.kuleuven.be/cetra/papers/papers.html.

22 Cisnero, op. cit.

23 Cisnero, op. cit., p.94.

24 Cronin, op. cit., p.5.

25 Cronin, op. cit., p.9-10.

26 Cronin, op. cit., p.17.

27Arne Naess, cité dans Ibid., p.24.

28 L’entrevue a été menée en espagnol. Nous avons effectué la traduction.

29 Núria D’Asprer, « Vers une critique du sens : sémiose en traduction », Meta, 59, (1), 2014, 8–23. L’italique est de l’auteur.

30 Saïd Bouamama, Figures de la révolution africaine: de Kenyatta à Sankara, Paris : La Découverte, Paris, 2014, p.267.

31 Deleuze, cité dans Alice Avci, « Antonin Artaud : trad-auctor – L’acte traductif à la lumière du « théâtre de la cruauté » », École de traduction et d’interprétation, Faculté des études supérieures et postdoctorales, Université d’Ottawa, 2014, p. 26.

32 Artaud, cité dans Ibid., p. 84.

33 Henri Meschonnic, Poétique du traduire, Paris :  Verdier, 1959, p. 459.

L’Algérie nouvelle : le nouveau slogan de la dictature algérienne

L’Algérie nouvelle : le nouveau slogan de la dictature algérienne

Par Raouf Bousbia

Cet article est d’abord paru dans notre recueil imprimé Les voix qui s’élèvent, disponible dans notre boutique en ligne.

Choc, indignation et colère : tels sont les sentiments qu’éprouvent les journalistes et militant∙e∙s pour la liberté d’expression et la démocratie en Algérie. Le 15 septembre 2020, le journaliste indépendant Khaled Drareni a été condamné en appel à deux ans de prison ferme pour avoir couvert une des manifestations de la révolte populaire algérienne, connue sous le nom de Hirak ou encore de Révolution du sourire et qui a provoqué la chute de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika. Énormément d’espoir animait alors le peuple algérien pour la construction d’une nouvelle république et d’un État de droit. C’était sans compter la crise de la COVID-19, qui a frappé de plein fouet la mobilisation et la régularité des manifestations hebdomadaires, ce qui a permis au régime algérien de reprendre la main et d’imposer, petit à petit, une chape de plomb sur toute critique ou initiative individuelle des militant∙e∙s algérien∙ne∙s.

Après la démission d’Abdelaziz Bouteflika le 2 avril 2019, les élections présidentielles prévues initialement le 18 avril ont été reportées au 4 juillet de la même année. Pendant cette période et selon les dispositions de la constitution algérienne, le président du conseil de la nation, Abdelkader Bensalah, devait assurer l’intérim au poste de chef de l’État algérien. Période qui a été prolongée à cause de l’intensification des revendications de la rue, qui sont passées du refus d’une énième présidence d’Abdelaziz Bouteflika à l’exigence du départ de toutes les figures du régime algérien et à la chute du système qui régit le pays depuis son indépendance en 1962.

Très vite, les Algérien∙ne∙s ont compris qu’Abdelkader Bensalah, sans charisme ni pouvoir décisionnel, n’était qu’une façade civile du pouvoir militaire algérien et que le véritable homme fort du pays n’était autre que le chef d’état-major, le général Ahmed Gaïd Salah. Le vieux général, un des derniers fidèles du clan Bouteflika, intervenait chaque semaine à la télévision d’État pour annoncer des mesures afin de protéger, selon ses dires, le pays des attaques de la main étrangère et des ennemis de la nation.

L’état-major de l’armée, le tenant du pouvoir algérien

Toutes les forces de sécurité, qu’elles aient été sous la tutelle du ministère de l’Intérieur (les services de police) ou du ministère de la Défense (la gendarmerie nationale), réagissaient immédiatement aux annonces du chef d’état-major, souvent avec zèle et excès de violence. C’est ainsi que l’arrestation massive de manifestant∙e∙s arborant l’emblème identitaire berbère a été opérée le lendemain d’un discours du chef d’état-major de l’armée dans lequel ce dernier proclamait l’interdiction de tout étendard autre que le drapeau algérien dans les manifestations[i]. Bizarrement, l’interdiction n’a pas été suivie d’arrestations en Kabylie, où l’emblème berbère était brandi autant que le drapeau algérien. Cette situation a été perçue par les Algérien∙ne∙s comme une nouvelle manipulation du régime et de ses services visant à diviser le peuple et à donner l’impression que la poursuite de la contestation n’était l’œuvre que d’une minorité sécessionniste voulant déstabiliser le pays[ii]. La contestation et la dénonciation des mesures arbitraires n’ont été que plus fortes par la suite, portées par des militant∙e∙s de plus en plus déterminé∙e∙s, alors que nombre d’entre elles et eux ont été arrêté∙e∙s et condamné∙e∙s à de lourdes peines de prison pour l’accusation, propre aux dictatures, d’« atteinte à l’intégrité du territoire national[iii] », et cela pour la seule raison qu’elles et ils avaient porté un emblème identitaire. D’autres accusations ont été prononcées contre des militant∙e∙s. La plus invraisemblable a été l’« atteinte au moral de l’armée »C’est celle qui a été portée contre les militants Karim Tabbou et Lakhdar Bouregaa, condamnés à de lourdes peines de prison après avoir dénoncé les interventions du général Gaïd Salah et son implication flagrante dans les décisions politiques du pays qui a fait dévier complètement le rôle constitutionnel de l’armée algérienne[iv].

L’ampleur de la poursuite de la contestation dans tout le pays a surpris le régime, qui s’attendait à un essoufflement et de ce fait, il n’a pas pu organiser les élections prévues le 4 juillet 2019. La constitution algérienne prévoit, en cas de démission du chef de l’État, l’obligation de la tenue d’élections présidentielles dans les 90 jours suivants. En dépassant ce délai, pour beaucoup d’Algérien∙ne∙s, le gouvernement en place est devenu illégitime. Gaïd Salah, impatient et ayant constaté que la situation lui échappait, a rejeté la politique d’apaisement entreprise par Abdelkader Bensalah, qui a procédé à la libération de plusieurs détenu∙e∙s d’opinion. Le 2 septembre 2019, le général a annoncé la tenue d’élections présidentielles le 12 décembre suivant, menaçant quiconque s’opposerait ou essaierait d’interrompre le processus électoral.

Élections présidentielles : la dictature militaire se trouve une « façade civile »

Comme l’écrivain et journaliste Slimane Zeghidour l’a dit, « ce que le régime veut, ce n’est pas forcément un président populaire, ce n’est pas non plus un président démocratiquement élu. Ce qu’il veut d’abord, c’est un président, en clair, une façade civile, un retour à la normale [v]».

Le 17 novembre 2019, la campagne électorale est lancée. En lice, cinq candidats : Azzedine Mihoubi, Abdelkader Bengrina, Abdelmadjid Tebboune, Ali Benflis et Abdelaziz Belaïd. À part Belaïd, tous ont été ministres sous le régime du président déchu Abdelaziz Bouteflika. Des manifestations de soutien pour la tenue des élections se sont organisées à travers le pays[vi] et les candidats se sont déplacés sous escortes policières et n’ont rencontré leurs partisans et partisanes que dans des salles fermées. Tenus quasiment à huis clos, leurs discours visaient plus à inciter la population à aller voter qu’à présenter leur programme présidentiel. En parallèle, le Hirak a continué de manifester chaque vendredi et chaque mardi (le mardi étant la journée consacrée aux manifestations des étudiants). La répression et les arrestations de militant∙e∙s se sont poursuivies, mais rien n’a fait reculer le pouvoir. Cette fois-là, les élections ont bien eu lieu.

Pour la diaspora algérienne dans le monde, l’opération de vote a commencé le 7 décembre. À Montréal, des centaines de manifestant∙e∙s se sont rassemblé∙e∙s devant le consulat général d’Algérie[vii]. Parmi elles et eux, un groupe qui comptabilisait le nombre de personnes qui accédaient au bureau de vote, afin de déterminer par la suite le taux de participation qui aurait pu être manipulé par le pouvoir algérien. Les votant∙e∙s ont été conspué∙e∙s et les insultes fusaient des deux bords de la rue Saint-Urbain : d’un côté, les opposants aux élections, et de l’autre, ceux qui tenaient à accomplir leur devoir civique envers leur pays d’origine. Des scènes qui démontraient la division qui commençait à régner au sein de la population. Une Algérie qui ne voulait plus faire allégeance à une instance de pouvoir qui manipulait et continuait de fonctionner avec les mêmes méthodes et mécanismes, celles d’un État autoritaire et incompétent. Une autre Algérie, qui voyait en cette élection l’aboutissement de la crise politique et un moyen de retrouver la stabilité.

Le 12 décembre, la plupart des bureaux de vote ont ouvert dans le pays, mais la participation a été tellement faible que le pouvoir n’a même pas osé gonfler le taux de participation. Le soir, à la fermeture des bureaux de vote, le taux de participation s’est élevé à 39,88 %, soit dix points de moins que lors de l’élection présidentielle de 2014 qui a réélu Bouteflika pour un quatrième mandat. Le lendemain, l’autorité nationale indépendante des élections a proclamé Abdelmadjid Tebboune nouveau président de la République algérienne démocratique et populaire, avec 58,13 % des voix, soit 4 947 523 votant∙e∙s des 24 464 161 que compte le corps électoral algérien.

Abdelmadjid Tebboune, pur produit du régime algérien

Premier ministre d’Abdelaziz Bouteflika en 2017, Abdelmadjid Tebboune a toujours été considéré comme un proche du chef d’état-major Gaïd Salah. Il a toujours occupé des postes de responsabilité au sein des institutions gouvernementales algériennes[viii]. Il a d’abord été secrétaire général dans les wilayas (préfectures) d’Adrar en 1977, puis de Batna en 1979 et de M’sila en 1982. En 1983, il a été promu au poste de wali (préfet) à Adrar, un poste qu’il a occupé de nouveau à Tiaret de 1984 à 1989 et à Tizi-Ouzou de 1989 à 1991. Par la suite, il a fait son entrée au gouvernement mis en place le 18 juin 1991 en tant que ministre délégué chargé des collectivités locales auprès du ministre de l’Intérieur. Huit mois plus tard, il a quitté le gouvernement pour une retraite anticipée. Lorsqu’Abdelaziz Bouteflika a été porté au pouvoir en 1999, Tebboune a été appelé par ce dernier à prendre en charge le poste de ministre de la Communication et de la Culture, et ensuite le poste de ministre délégué chargé des Collectivités locales pour le remaniement des walis. En 2001, il a été nommé ministre de l’Habitat et de l’Urbanisme. Il a quitté le gouvernement en 2002 pour effectuer des missions diplomatiques à l’étranger pour Bouteflika, notamment en Iran et en Syrie. En 2012, il a été nommé encore une fois ministre de l’Habitat et de l’Urbanisme. Il a conservé ce ministère jusqu’en 2017, alors que Bouteflika l’a nommé premier ministre. Il a été évincé quelques mois plus tard à la suite de luttes de clans gravitant autour du président malade.

Propulsé chef du plus grand État africain et méditerranéen, Tebboune est entré en fonction le 19 décembre 2019 et, en guise de premier geste en tant que président, il a décerné au chef d’état-major, le général Ahmed Gaïd Salah, et à l’ex-président par intérim Abdelkader Bensalah, l’ordre du Mérite national, un prestigieux symbole de reconnaissance algérien qui récompense les services éminents rendus au pays, pour avoir contribué à rehausser son prestige. Malade, Abdelkader Bensalah n’a pas repris son poste de président du Conseil de la nation et il a démissionné de son poste de sénateur en juin 2020. Ahmed Gaïd Salah, quant à lui, est décédé le 23 décembre 2019 des suites d’une crise cardiaque, selon la version officielle. Un deuil national de trois jours a été décrété et des funérailles dignes d’un chef d’État ont été organisées par le régime.

Lors de ses allocutions, Tebboune a rendu hommage au vieux général et n’a pas non plus tari d’éloges envers le Hirak, en le qualifiant même de « Hirak béni » qui a libéré le pays. Il a aussi annoncé l’avènement d’une nouvelle Algérie pleine d’espoir pour la liberté, les droits de la personne et la dignité humaine. Un discours conciliant envers les manifestant∙e∙s, mais qui était complètement en opposition avec la réalité de la répression envers celles et ceux qui ont rejeté l’élection de Tebboune et qui ont ridiculisé son image lors des manifestations, en mettant en scène des caricatures le montrant consommer de la cocaïne. Ces caricatures faisaient référence à l’implication, en mai 2018, de son fils Khaled Tebboune dans un trafic de drogue mis au jour par la saisie record de 700 kilogrammes de cocaïne au port d’Oran, un événement qui a déclenché une enquête de grande envergure et qui a entraîné dans son sillage l’arrestation du fils du nouveau président algérien. Lors de son procès en février 2020, le fils du président a été totalement blanchi et a regagné sa liberté. Une liberté confisquée à d’innombrables militant∙e∙s et activistes du Hirak, ce qui a démontré, une fois de plus, que la justice algérienne est aux ordres des politiciens et que l’abus de pouvoir allait continuer à être le moteur du règne de Tebboune

Le SRAS-CoV-2, l’allié ultime de la répression

« Le Hirak est une idée et une idée ne meurt pas. Mais les êtres que nous perdons ne reviennent jamais. » C’est le message[ix] qu’ont lancé le 16 mars 2020 à Alger 25 professeur∙e∙s de médecine et membres de professions médicales aux Algérien∙ne∙s afin qu’elles et ils prennent conscience de la dangerosité de la COVID-19, qui se propageait dans le pays. À la suite de cet appel, les manifestations ont été suspendues malgré l’entêtement et le déni de certaines figures emblématiques du Hirak, telle Samira Messouci, militante active et élue du rassemblement pour la culture et la démocratie et ex-détenue d’opinion, qui s’attira de vives critiques après avoir nié l’existence même du virus. Par la suite, elle est revenue sur ses déclarations et a fait son mea-culpa. Sonné par les multiples arrestations et les procès expéditifs, le Hirak allait être frappé de plein fouet par cette crise sanitaire qui allait donner au régime une énième occasion de consolider ses appuis et d’étouffer la révolution.

N’ayant plus d’opposition dans les rues, le régime algérien a mis sa machine répressive en marche. Les arrestations ciblées de militant∙e∙s, à présent isolé∙e∙s, ont repris de plus belle. Des journalistes indépendant∙e∙s ont été arrêté∙e∙s pour la simple raison d’avoir couvert les manifestations ou relayé des informations sur les réseaux sociaux; le cas du journaliste Khaled Drareni est emblématique de cette situation. D’autres journalistes croupissent en ce moment même dans les geôles du régime, dans l’indifférence totale de la communauté internationale. Tel est le cas pour le journaliste et militant pour les droits individuels Abdelkrim Zeghileche, incarcéré depuis le 24 juin et condamné à plusieurs années de prison pour « outrage à la personne du président ».

Contactée par L’Esprit libre, le 1er octobre 2020, Lynda Nacer, journaliste indépendante et ancienne cheffe du bureau régional de l’Est du quotidien Liberté en Algérie, a fait état du harcèlement que subissent les professionnel∙le∙s du journalisme dans son pays et déclare:

Il y a une montée dangereuse de la répression contre la liberté de la presse et d’expression. L’intimidation et le harcèlement contre les journalistes indépendant∙e∙s notamment ont atteint une dimension effrayante, au point où des accusations aussi fallacieuses qu’infondées – comme l’offense au président, l’atteinte à un corps constitué ou encore l’atteinte à l’unité nationale – pendent au nez de tou∙te∙s celles et ceux qui osent porter un regard critique sur la politique totalitaire du pouvoir en place.

Critiquées et sans assise populaire légitime, les autorités algériennes ont organisé un référendum constitutionnel pour appeler la population à se prononcer sur une révision de la constitution le 1er novembre 2020. Une date très symbolique étant donné que c’est le 66e anniversaire du déclenchement de la révolution armée qui avait mené à l’indépendance de l’Algérie. Les appels au boycott du scrutin ont eu grand écho dans la population et seulement 23,4 % du corps électoral s’était déplacé pour voter[x]. C’est finalement le camp du oui qui a remporté le référendum avec un taux de 66,80 %. Des résultats annoncés en l’absence du chef de l’État, Abdelmadjid Tebboune, atteint de la COVID-19 et hospitalisé en Allemagne depuis le 28 octobre 2020.

Ghanem-Yazbeck, politologue de l’institut Carnegie à Beyrouth au Liban dit à propos de ce référendum : « Cette claque pour le régime est aussi une claque pour le Hirak. Cette Constitution vise à casser le mouvement du 22 février en se le réappropriant[xi]. » Car effectivement, à la télévision d’État et dans les médias acquis au régime, on fait abstraction du taux de participation en présentant ce référendum comme une victoire écrasante du oui et comme la satisfaction aux revendications populaires.

Des membres du Hirak refusent que le régime leur confisque la révolution comme il a toujours su le faire, elles et ils savent la nécessité de réinventer leur mouvement et de trouver des moyens de pression plus efficaces que quelques heures de manifestations par semaine. Fatiha Ghazi, activiste pour la démocratie en Algérie et militante pour les libertés individuelles, a confié à L’Esprit libre que la révolution n’est pas morte et qu’elle est en train d’évoluer. Elle a précisé : « La révolution avait commencé par des revendications de ce que nous ne voulons pas, en l’occurrence : la candidature de Bouteflika, un régime militaire, un pouvoir politique corrompu. À présent, nos revendications parlent de ce que nous voulons : un État de droit, une société plurielle. » Fatiha Ghazi sait que concrétiser toutes les attentes et tous les espoirs prendra du temps, mais elle reste confiante et enthousiaste quant à l’issue de cette révolution qu’elle chérit tant. Par ailleurs, Messaoud Leftissi, lui aussi militant pour la démocratie, les droits de la personne et l’environnement, a été emprisonné pendant six mois pour ses opinions et a vu sa vie professionnelle complètement brisée. Il ne partage plus la ferveur de Fatiha et demeure convaincu que le Hirak n’aboutira sur rien de concret et déclare : « Contrairement aux révolutions tunisienne et soudanaise, en Algérie, les corporations syndicales qui étaient mobilisées au début ne le sont plus à présent. Nous sommes dans un état de faiblesse, car l’adhésion initiale qu’il y a eu en 2019 n’est plus là. »

Jusque-là, le pouls de la révolution du sourire était donné par ses manifestations populaires qui donnaient un aspect concret au mécontentement et aux revendications de la population algérienne. Des rassemblements de millions de personnes qui ont dû se soumettre aux règles de confinement et de distanciation sociale que la pandémie de la COVID-19 a imposées au monde entier. Ce Hirak a peut-être arrêté de battre le pavé pour un temps, mais il continue d’être nourri par les débats au sein de la société algérienne sur la justice et la tolérance, des valeurs universelles qui se reconnaissent dans la démocratie à laquelle aspire le peuple algérien depuis son indépendance. 

Crédit photo : David Peterson, Pixabay, https://pixabay.com/fr/photos/drapeau-banni%C3%A8re-nation-embl%C3%A8me-…

[i] Marc Daou, « Interpellations pour port du drapeau berbère en Algérie : « une volonté de briser le mouvement » », France 24, modifié le 13 juillet 2019. https://www.france24.com/fr/20190702-algerie-arrestations-drapeau-berbere-amazigh-manifestations-bouregaa.

[ii] Mohamed Mouloudj, « Emblème amazigh : les détenus font le procès de l’accusation », Liberté, 23 octobre 2019. http://www.liberte-algerie.com/actualite/embleme-amazigh-les-detenus-font-le-proces-de-laccusation-326574.

[iii] Ahmed Benchemsi, « Algérie : Répression de manifestations à l’approche de l’élection présidentielle », Human Rights Watch, 6 décembre 2019. https://www.hrw.org/fr/news/2019/12/06/algerie-repression-de-manifestations-lapproche-de-lelection-presidentielle

[iv] Farid Alilat, « Algérie : l’opposant Karim Tabbou incarcéré pour « atteinte au moral de l’armée » », Jeune Afrique, 13 septembre 2019. https://www.jeuneafrique.com/828929/politique/algerie-lopposant-karim-tabbou-incarcere-pour-atteinte-au-moral-de-larmee/.

[v] Slimane Zeghidour & Matthieu Vendrely, « En Algérie, entre le Hirak et l’armée, l’impossible dialogue », TV5 Monde, modifié le 25 novembre 2019. https://information.tv5monde.com/afrique/en-algerie-entre-le-hirak-et-l-armee-l-impossible-dialogue-333265.

[vi] « Manifestation de soutien à la Présidentielle à Alger-centre », Algérie Eco, 9 décembre 2019. https://www.algerie-eco.com/2019/12/09/manifestation-de-soutien-a-la-presidentielle-a-alger-centre/.

[vii] Michel Marsolais, « Manifestation au centre-ville de Montréal contre la présidentielle algérienne », Radio-Canada, 8 décembre 2019. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1423709/algerie-election-manifestation-consulat-diaspora-canada.

[viii] Ambassade algérienne, Biographie Tebboune, s.d., https://algerianembassy.ug/biographie-tebboune/.

[ix] Madjid Zerrouky, « Coronavirus : en Algérie, des figures du Hirak appellent à la suspension des manifestations », Le Monde, 17 mars 2020. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/03/17/coronavirus-en-algerie-des-figures-du-hirak-appellent-a-la-suspension-des-manifestations_6033402_3212.html.

[x] Frédéric Bobin, « Le référendum censé fonder une « nouvelle République » en Algérie massivement boycotté », Le Monde, modifié le 2 novembre 2020. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/11/01/a-alger-un-referendum-sans-engouement-populaire_6058113_3212.html.

[xi] Marie Verdier, « En Algérie, le régime en pleine régression », La Croix, 3 novembre 2020. https://www.la-croix.com/Monde/En-Algerie-regime-pleine-regression-2020-11-03-1201122754.

Décriminalisation des drogues : Portugal et Canada aux antipodes

Décriminalisation des drogues : Portugal et Canada aux antipodes

Par Marc Sandreschi

Face aux nuisances publiques causées par la consommation de drogues au pays, le Portugal a jadis pris le taureau par les cornes et a opéré un changement de culture. Aujourd’hui, l’homonyme prend tout son sens : les résultats sont stupéfiants. Quant au gouvernement Trudeau et son projet de loi C-22, le Premier ministre se montre plutôt mi-figue mi-raisin.

Comme l’avait déjà souligné Albert Einstein : «  Le monde tel que nous l’avons créé est un processus de notre pensée. Il ne peut pas être changé sans changer notre raisonnement. » Au même titre que le taureau regarde frontalement le premier des forcados qui se trouve sur sa route, le Portugal a regardé le problème droit dans les yeux et, ce faisant, il a réalisé un virage de 180 degrés.

Cela en s’éloignant du modèle de pensée basée sur la punition et en accordant du poids à la prétention que la dépendance aux drogues doit être traitée comme un problème de santé plutôt qu’à titre de délit. Et ces changements, ils se sont opérés en marge de profonds bouleversements sociaux, puisque le Portugal montrait la porte à une dictature politique. Mais avant de parvenir à se relever des méfaits causés par les drogues, la route aura été longue et sinueuse.  

L’émergence de la transe des droguesi

À partir de 1926, la dictature politique règne en roi et maître au pays du porto, des chants du fado et des sardines grillées. La vente et la consommation de l’opium tardent donc à s’installer et c’est à travers la colonie portugaise de Macao en chine que les commerçant∙es portugais∙es se livrent au commerce d’exportation de l’opium vers les Indes.  

Alors que la communauté internationale se mobilise pour prohiber l’opium ainsi que d’autres substances psychotropes, le régime portugais s’inscrit en faux. Or, cette position n’est pas sans raison : 25 % de ses revenus d’Asie provenaient de l’opium. Toutefois, cette position battra plus tard de l’aile. Dès les années 70, le fléau frappera le Portugal et forcera le gouvernement à réagir.

Aux prises avec une augmentation de la consommation de diverses drogues, le Portugal et son ministre de la Justice [Almeida Costa] criminalisent le 9 décembre 1970ii plusieurs activités en lien avec celles‑ci. Dès lors, l’instrument politique lance une première campagne de prévention musclée avec l’horreur comme trame de fond : « Droga — Loucura — Morteiii » (drogue – folie – mort).   

Face au régime d’António de Oliveira Salazar, un coup d’État met la table à la révolution du 25 avril 1974, quoique les effets de l’arrivée de la démocratie sont aussi porteurs de mauvaise fortune : les nouvelles libertés individuelles et sociales accentuent la consommation et la population expérimente, goûte et s’abreuve de tout ce qui était auparavant interdit.  

À cet égard, Cândido da Agra, doyen de la faculté de droit de l’Université de Porto, ainsi que fondateur et directeur de l’École de criminologie explique : « Ce basculement dans la structure et l’usage des drogues […] est dû non seulement au brusque changement politique […], mais aussi au fait du retour d’un demi-million de Portugais[∙es∙] des colonies d’Afrique. […] Or, dans les colonies, l’usage de marijuana était courant, voire banalisé au quotidien. »

C’est ainsi que tout naturellement, au sein des profondes transformations de la transe politique, émerge la transe des drogues.

La répression frappe son Waterloo

Les années 80 sont marquées par une hausse de la consommation de l’héroïne et de la cocaïne ainsi que par l’application de mesures répressives. Entre 1982 et 1986, le nombre de personnes présumées trafiquantes qui sont détenues ou identifiées bondit de 148 à 597, alors que le volume des drogues saisies passe de 1,2 T à 5,7 Tiv. Les saisies d’héroïne, quant à elles, croissent de 0,75 kg à 18,8 kg pendant que celles de cocaïne explosent de plus de 3 800 %, passant de 4,3 kg à 164,6 kgv.  

Les effets de l’héroïne sur la santé sont aussi en croissance : en six ans, les cas de sida/VIH associés à la consommation passent de 4 à 35 alors que le nombre de décès progresse de 3 à 18 en trois ansvi.   

En 1987, un centre spécialisé dans le traitement des toxicodépendances voit le jour par voie de décret gouvernementalvii; c’est le début de la reconnaissance d’un problème qui dépasse la dimension pénale. Le 14 mars 1990, le service de prévention et de traitement de la toxicodépendance est à son tour créé sous le contrôle du ministère de la Santéviii.

Déjà inquiétants, les chiffres poursuivent malgré tout leur ascension. En 1995, environ 360 surdoses mortelles et 1 800 cas de diagnostics de sida/VIH sont enregistrés. En 1999, 3 239 cas d’infections résultent d’une consommation, soit 49 % de tous les cas de diagnostics. Sur le plan judiciaire, plus de 4 000 kilogrammes d’héroïne sont saisis en 1999 alors que 2 900 personnes sont condamnées en vertu de la loi sur les droguesix.

Les profits engendrés par le commerce de substances illégales sont de puissants vecteurs qui contribuent à maintenir le trafic et à garder le consommateur à genoux. Face à des mesures coercitives qui ne permettent manifestement pas de résoudre le problème, au lieu d’ignorer le triste bilan, le Portugal plonge dans l’œil de la tempête. Au même titre qu’un Airbus s’éloigne du sol au décollage, le Portugal s’éloigne de la criminalisation, et Almeida Costa admet l’échec de la vision répressivex.

Jadis vu comme des contrevenantes ou pire, comme des criminelles, les personnes qui consomment sont progressivement perçues différemment; aux yeux de la médecine, elles seront dorénavant considérées comme des individus vulnérables pouvant développer des dépendances des suites de la consommation de drogues.

Décriminalisation et traitements : l’effet raz-de-marée

Le 29 novembre 2000, le nouveau gouvernement socialiste au pouvoir donne finalement un grand coup d’épée et adopte la loi qui décriminalise la consommation, la possession et la possession pour fins de consommation personnelle de toutes les droguesxi. Mise en vigueur en avril 2001, elle a l’effet d’un raz-de-marée.    

Tandis qu’on estimait que 100 000 des 10 millions de Portugais∙es consommaient de l’héroïne durant les années 80 et 90, on les chiffre actuellement à 40 000, toutes drogues confondues, indique le directeur général du réseau sur la prévention et le traitement des toxicomanes, João Goulãoxii. Ce n’est pas tout : environ 360 cas de surdoses mortelles sont dénombrées en 1995, alors que 40 seulement le sont en 2015; de 1 800 cas de sida/VIH chez les toxicomanes en 1995, on passe à 44 personnes infectées en 2015xiii; les 2 900 condamnations de 1999, passent à 1 886 en 2017; quant aux 3 239 personnes infectées du sida en 1999, dont 49 % provenaient des suites de consommations de drogues, la dégringolade est brutale : seuls 25 nouveaux cas reliés aux dépendances sont diagnostiqués en 2017xiv.

Parmi les données recueillies d’une enquête scientifique effectuée par le service national de la santé en 2018xv, 1 328 personnes ont eu recours à un traitement offert par le système ambulatoire pour combattre les dépendances, alors qu’environ 28 287 personnes auraient consommé des opioïdes au cours de l’année. Le constat est manifeste : le nombre de consommateurs continue de diminuer.

Selon ce qui est permis d’apprendre sur le site de la fédération brésilienne des communautés thérapeutiques (FEBRACT)xvi, les effets de la décriminalisation et des traitements se sont aussi fait sentir au niveau de la sécurité au Portugal : la police a pu cibler les personnes qui produisent et trafiquent; le nombre de crimes afin de se procurer de l’argent servant à acheter la drogue a lui aussi diminué.  

Bien que son histoire soit différente, de l’autre côté de l’Atlantique, et tout aussi aux prises avec les méfaits causés par les drogues, le Canada se démarquera-t-il ou se contentera-t-il de calquer le modèle lusophone?

Canada : entre racisme et lobbying pharmaceutique[xvii]

Vers le milieu du 18e siècle, l’immigration chinoise et certaines habitudes de vie font leur entrée au pays. Bien que la consommation de l’opium soit initialement tolérée pour les Asiatiques, elle l’est beaucoup moins lorsqu’il est consommé par la communauté blanche, puisqu’il est mal vu d’adhérer aux valeurs qui peuvent mettre en péril le protestantisme.  

En proie au commerce de l’opium chinois, des courants contestataires caucasiens font ainsi leur apparition. Plus particulièrement en 1880, la crise économique exacerbe un sentiment de compétition, résultat d’une immigration qui occupe plusieurs emplois dans les mines et sur les chantiers de chemins de fer.

Vers la fin du siècle, les premiers mouvements visant à interdire la vente de l’alcool voient le jour au Canada. Le lobbying pharmaceutique et médical milite en faveur de l’adoption d’une législation. Ces jeux d’influence visent à faire prohiber le commerce de certaines drogues tout en s’accordant le pouvoir de les distribuer sous forme de prescriptions. Face à plusieurs « bobos », l’industrie fait la promotion des opiacés comme une substance pouvant guérir de nombreux maux.

Loi de 1908 : volonté d’éradiquer « le démon »xviii 

Une fois que le ministre du Travail, Mackenzie King, eut étudié la situation et pondu un rapport nettement défavorable quant à la présence asiatique au pays, la Loi sur l’opium de 1908 est rapidement adoptée par le Parlement. En somme, elle vise à contrecarrer la prolifération des manufactures d’opium et sa vente dans l’ouest du pays. Pour y arriver, elle qualifie d’infractions majeures toutes les activités non médicales, à l’exception de la possession et de la consommation pour fins personnelles. C’est d’ailleurs l’adoption de cette loi qui entraîne les premiers effets non désirés : la flambée des prix et la naissance d’un important marché noir.   

L’entrée dans les années 20 est marquée par la crainte d’une éventuelle arrivée du cannabis et par le stigmate qu’on lui colle à la peau : sous l’influence du cannabis, de graves crimes peuvent être commis. En 1923, ce dernier est ajouté à la liste des substances interdites. Adhérant en partie à cette philosophie, une juge du nom d’Emily Murphyxix — la première magistrate de l’histoire au Canada — milite en faveur de mesures biparties : d’une part, appliquer des programmes de prévention auprès d’enfants, et d’autre part, accorder de plus grands pouvoirs aux policières et policiers, tout en durcissant la loi par l’imposition de peines minimales. Parmi d’autres mesures, elle se fait la disciple du projet de construction d’un centre de détention sur une île isolée où les toxicomanes seraient contraintes et contraints à y subir des traitements.      

Les 10 années qui suivront feront l’objet d’amendements législatifs; au menu, la création de nouvelles infractions et l’application de sentences toujours plus sévères.  

Répression vs traitement : une constante dualitéxx

L’arrivée des années 50 est accompagnée d’une nouvelle philosophie : la répression est remise en question. Afin de s’attaquer aux dépendances, il est alors suggéré de traiter les consommatrices et les consommateurs et de punir plus sévèrement les personnes qui se livrent au trafic. Dans cette foulée, le gouvernement de la Colombie-Britannique implante un programme afin de traiter les dépendances aux psychotropes en prison.

Quant à lui, le gouvernement fédéral emprunte une route en partie divergente et adopte la Loi sur les stupéfiants en 1961. Parmi les objectifs ciblés : le resserrement des diverses lois à travers le pays, mais aussi la mise en place de mesures de traitements en milieu carcéral.  

La commission d’enquête de 1972xxi

Les méfaits causés par la drogue sont à la source même de cette enquête sur l’usage des drogues à des fins non médicales. En introduction, le rapport rappelle que la possession et le trafic du cannabis sont interdits et que malgré l’application de la loi par les services de police, les cas de possession et d’utilisation sont en croissance.  

Le rapport est d’ailleurs assez avant-gardiste : « l’accent devrait être mis davantage sur le sage exercice du libre choix que sur la répression pure et simple. […] Ce changement d’accent n’est possible que dans la mesure où nous avons mis au point des solutions de rechange à la répression. Le but n’est pas une liberté de choix en tant que telle, mais un sage exercice de cette liberté qui évite tous méfaitsxxii. » 

Même si on attribue au gouvernement fédéral l’injection de fonds supplémentaires pour la prévention, plusieurs lacunes sont encore observées, que ce soit dans les domaines de la recherche et de l’information, que sur les traitements et à l’égard des services d’appoint. Et, fort inquiétant, la polytoxicomanie et l’usage de drogues fortes sèment la crainte.

À ce moment-là, la commission craignait le recours au marché clandestin; elle imaginait une glissade vers des comportements délinquants ainsi que l’explosion des cas de sida/VIH. Le rapport établissait déjà à 15 000xxiii le nombre estimé de consommateurs et consommatrices d’opiacés au Canada et surtout, une tendance à des statistiques beaucoup plus élevées, puisque les données compilées provenaient principalement de la Colombie-Britannique. 

Le rapport met aussi en lumière l’inefficacité de l’application de la loi afin de cibler les personnes qui consomment. À cet égard, le nombre de condamnations pour possession de cannabis, d’hallucinogènes et d’opiacés est chiffré à moins de 1 %xxiv, car peu de gens dénoncent les consommatrices et les consommateurs.

Pour toutes ces raisons, la commission recommande la décriminalisation de la possession du cannabis. Le gouvernement fera par contre la sourde oreille, et ce ne sera que plus de 45 ans plus tard qu’il se montrera enclin à adoucir sa position.  

Cannabis : changements à pas de tortue

En 1996, le gouvernement fédéral abroge sa loi de 1961 sur les stupéfiants et met en vigueur la Loi réglementant certaines drogues et autres substances (LRCDAS). Plus structurée, cette dernière permettra un mode de poursuite plus expéditif (par voie sommaire) dans les cas de possession d’une quantité de moindre importance de cannabis. Entre 1995 et 2002, le nombre de délits de possession passe de 43 854 à 69 687, ce qui pourrait être en partie attribué au caractère plus succinct de la procédure judiciaire.  

En 2002, un comité spécial du Sénatxxv sur les drogues illicites dresse une série de conclusions, et elles sont éloquentes, particulièrement sur le cannabis : les effets sur la santé sont bénis; il a peu de conséquences sur le plan de la sécurité publique et son illégalité favorise le crime organisé; les coûts associés à son administration judiciaire sont significatifs. Dans une perspective élargie, les dépenses reliées aux drogues illicites sont estimées à 8,2 milliards de dollars tandis que 28,2 % de ces coûts sont engloutis dans l’application de la loixxvi. Après la santé, la lutte à la drogue arrive deuxième dans les dépenses de l’État.

Le 17 octobre 2018, la Loi sur le cannabis entre en vigueur; cette drogue est retirée du régime de la LRCDAS, mais elle n’est pas nécessairement soustraite du régime criminel. Contrairement à certaines croyances populaires, la possession au-delà d’une certaine quantité est toujours considérée comme uneactivité criminelle et passible d’emprisonnement.  

Il est certes un peu précipité de conclure sur l’impact de cette nouvelle loi. Néanmoins, des données de 2018 et 2019 provenant de Statistiques Canadaxxvii permettent d’en dresser une esquisse : 17 % des Canadien·ne·s de 15 ans et plus auraient consommé du cannabis après l’entrée en vigueur de la loi, ce qui représente une hausse de 2 % par rapport aux mois qui précédaient son entrée en vigueur.

Quant aux moyens utilisés pour s’en procurer, quoique timides, les chiffres sont porteurs d’espoir : depuis cette nouvelle législation, 40 % des consommatrices et consommateurs sondés ont déclaré s’être procuré du cannabis de sources illégales, contrairement à 52 % avant sa mise en vigueur. En revanche, la Société québécoise du cannabis (SQDC) se montre moins festive. Selon cette dernière, 82 % de l’industrie du cannabis était toujours sous le contrôle du marché noirxxviii.    

Même si certains ont jadis cru que régler le problème du cannabis équivaudrait à régler la grande majorité des méfaits associés aux drogues, ce qui suit devrait remettre les pendules à l’heure.  

Les opioïdes : la vertigineuse descente sans parachute

La crise des opioïdes a frappé avec la force d’un ouragan de classe cinq à l’échelle de Saffir-Simpson et pour cause. Les bilans de la Santé publique fédéralexxix ont de quoi faire peur : entre 2016 et 2020, 19 355 décès sont apparemment liés à une intoxication aux opioïdes et 3 351 d’entre eux sont survenus au cours d’une courte période de six mois en 2020.

Comment explique-t-on la catastrophe de 2020? Toujours selon la Santé publique, le stress et l’anxiété de se procurer de la drogue en pleine pandémie mondiale, l’approvisionnement de plus en plus toxique et la hausse du sentiment d’isolement sont à la source du drame. Or, lors d’une entrevue qu’elle nous a accordée, la travailleuse sociale et directrice générale du groupe de recherche et d’intervention psychosociale (GRIP), Magali Boudon, partage cette position.

Au final, modifier les paramètres juridiques des activités entourant le cannabis n’aura donc pas tout réglé. Et parmi de nombreuses questions, puisque le gouvernement canadien s’était fait reprocher une certaine inertie et mollesse dans sa gestion initiale de la COVID-19, fera-t-il à nouveau le choix d’une philosophie mi-figue mi-raisin?

Projet de loi C-22xxx : arrivée du super héros ou écran de fumée?

Le 18 février 2021, le gouvernement Trudeau voit son projet de loi C-22 passer le test de sa première lecture. Ce projet a notamment pour objet d’apporter certains amendements à la LRCDAS. D’une part, permettre aux policières et policiers d’appliquer des mesures de déjudiciarisation. D’autre part, permettre au Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) de ne pas déposer d’accusations pour des dossiers de possession, toutes drogues confondues.

In concreto, s’il voit le jour tel que proposé, la police aura un pouvoir discrétionnaire et un éventail de choix : d’aucune mesure, au simple avertissement, jusqu’à une mesure de renvoi vers un organisme d’aide, si la personne y consent. En revanche, si la police décide de dénoncer la possession, le DPCP devra trancher : il refusera le dossier ou, si la commission de l’infraction a eu une incidence sur la sécurité publique, il pourra déposer des accusations.   

Quant à ce projet de loi, Magali Boudon du GRIP y croit peu. Forte d’une expérience de plus de 10 ans en intervention psychosociale au Québec et de 5 ans à l’international, sa position est diamétralement opposée : « les méfaits sont les conséquences de la prohibition. Il faut cesser de voir les gens qui consomment comme des personnes qui ont des problèmes. », affirme-t-elle.

Elle prétend qu’il faut laisser aux gens qui consomment le droit de le faire, et ce, sans les juger et sans chercher à les traiter : « Cessons de les infantiliser et offrons-leur plutôt une drogue sécuritaire et contrôlée. Si vous leur donnez le choix, les consommatrices et consommateurs vont continuer de consommer. Ils désirent le faire, mais avec un produit de qualité et dans un milieu sécuritaire. »

Finalement, Magali Boudon mentionne que la clientèle va continuer de s’approvisionner auprès du crime organisé, qui lui, s’adapte à la concurrence : « À titre d’exemple, pendant que le prix moyen du gramme de marijuana oscille autour de 6 à 8 $ à la SQDC, il se vend moins cher sur la rue. Entre les deux, la personne se procurera ce qu’elle est en mesure de payer, même si elle finit par consommer un produit beaucoup moins sécuritaire. »

Alors, on fait quoi? La directrice générale du GRIP poursuit en affirmant qu’il faut que le produit soit contrôlé par des équipes multisectorielles. Dans cette vision, des chimistes s’assureraient de la composition chimique des drogues, tandis que des médecins répondraient aux besoins de santé des personnes qui consomment : « Dans cette vision, nous pourrions, et respecter la personne qui fait le choix de consommer, et réduire les méfaits. », poursuit-elle.  

La réflexion est donc lancée. Néanmoins, il ne fait plus aucun doute, le gouvernement Trudeau aurait pu montrer plus de leadership et trancher une fois pour toutes, lui qui semble laisser l’odieux aux forces de l’ordre et au poursuivant de prendre le taureau par les cornes.

Le Portugal, lui, aura pris la responsabilité et aura su affronter la bête.

Révision de fond : Alexandre Dubé-Belzile, Any-Pier Dionne

Révision linguistique : France Fortin


Crédit photo : Manuel Ménal, Flickr, https://www.flickr.com/photos/mmenal/7613406646/in/photolist-cALGxQ-bXT56s-GuoayD-5kKPMc-DkkSGD-Dgox29-DrTN96-DHuDwR-74RQ3m-CCLDjF-DrU1oX-BEb8kn-WCeoVY-C46Ze5-2jc8bpq-DaLCPA-WCep6N-C6ptte-CCDJQA-DrTKLa-Cbo4ds-CTdW4U-DAa8p6-DxQVFf-CnXf8i-CL4BA4-Dgk6kL-DAaa6H-9uv9VA-TNpyYf-CnQ22o-DHrCBa-DAa3dK-D93eDL-Bgbrkd-D2EYWr-BgirMv-C6ptNH-BgbreG-DkkFfR-mGxQJV-C6ptx2-aQXeeg-VBb4qN-DF8hgu-WCep5f-CnQ6oj-Dzb89M-mGxQcH-UjLtSC

[i] Cândido da Agra, « Requiem pour la guerre à la drogue : L’expérimentation portugaise de la décriminalisation », Déviance et société, vol. 33, 2009 : 27-49. https://doi.org/10.3917/ds.331.0027.

[ii] « Traduction libre de Marc Sandreschi » Lúcia Nunes Dias, As drogas em Portugal O Fenómeno e os Factos JurídicoPolíticos De 1970 a 2004, Microsoft Word – Livro_NET1 (p. 35). https://www.dependencias.pt/ficheiros/conteudos/files/As%20drogas%20em%20Portugal.pdf.

[iii] Lúcia Nunes Dias, loc. cit., p.34.  

[iv] Lúcia Nunes Dias, id., p.63.

[v]  Lúcia Nunes Dias, id., p.63-64.

[vi] Cândido da Agra, loc. cit., p.27-49.

[vii] Lúcia Nunes Dias, loc. cit., p.68.  

[viii] Lúcia Nunes Dias, loc. cit., p.72.  

[ix] « Traduction libre de Marc Sandreschi » União Europeia, 2001 Relatório Anual sobre a Evolução do Fenómeno da Droga na União Europeia, Lisboa : União Europeia, Observatório Europeu da Droga e da Toxicodependência, 2001, https://www.emcdda.europa.eu/system/files/publications/200/ar01_pt_69633.pdf.      

[x] Lúcia Nunes Dias, loc. cit., p.36.    

[xi] Lúcia Nunes Dias, loc. cit., p.124.  

[xii] « Portugal’s drug policy shows what commonsense approach looks like », Dependências, outubro 2018.

[xiii] SNS Serviço nacional de saúde, loc. cit.

[xiv]  Id.

[xv] « Traduction libre de Marc Sandreschi ». SNS Serviço nacional de saúde, Estimativa do consumo de opiáceos – Relatório Científico Portugal Continental 2018 : Serviço de Intervenção nos Comportamentos aditivos e nas Dependências (p. 14-15-22), 2018.  http://www.sicad.pt/BK/EstatisticaInvestigacao/EstudosConcluidos/Lists/SICAD_ESTUDOS/Attachments/211/EstimativaOpiaceos_Relatorio.pdf.

[xvi] « Traduction libre de Marc Sandreschi ». Federação Brasileira de Comunidades Terapêuticas, « Portugal, 14 anos após a descriminalização das drogas », 4 de outubro de 2017, https://febract.org.br/portal/portugal-depois-descriminalizacao-drogas/.

[xvii] Serge Brochu et Mylène Orsi, « Les substances psychoactives au Canada : historique de leur criminalisation et développements récents », Déviance et Société, vol. 32, 2008/3 : 363-376. https://www.cairn.info/revue-deviance-et-societe-2008-3-page-363.htm.

[xviii] Ibid.

[xix] Jackel, Susan, « Emily Murphy ». L’Encyclopédie canadienne. Historica Canada. Article publié le 1er avril, 2008 ; dernière modification le 20 novembre, 2020. https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/emily-murphy.

[xx] Serge Brochu et Mylène Orsi, loc. cit., p.363-376.

[xxi] Gérald Le Dain, Jan L. Campbell, Heinz Lehmann, Peter Stein, Marie-Andrée Bertrand, Canada Rapport final de la commission d’enquête sur l’usage des drogues à des fins non médicales, Commission d’enquête sur l’usage des drogues à des fins non médicales, no. de catalogue H21-5370/2F.

http://publications.gc.ca/collections/collection_2014/sc-hc/H21-5370-2-1-fra.pdf.

[xxii] Id., p.20.

[xxiii] Id., p.38.

[xxiv]  Id., p.51.

[xxv] Serge Brochu et Mylène Orsi, loc. cit., p.363-376.

[xxvi] Id., p.363-376.

[xxvii] Statistique Canada, La légalisation du cannabis : quels changements a-t-on observés, 2020, https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/11-627-m/11-627-m2020014-fra.htm.

[xxviii] Simon Coutu, « Le marché noir du cannabis toujours dominant au Canada » Radio-Canada, 16 octobre 2019. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1347262/marche-noir-cannabis-pot-crime-organise-vente-canada-legalisation.

[xxix] Gouvernement du Canada, Méfaits associés aux opioïdes et aux stimulants au Canada, Santé publique, mars 2021, https://sante-infobase.canada.ca/mefaits-associes-aux-substances/opioides-stimulants/.

[xxx] Parlement du Canada, Chambre des communes, Projet de loi C-22 : Loi modifiant le Code criminel et la Loi réglementant certaines drogues et autres substances, deuxième session, quarante-troisième législature, 69-70 Elizabeth II, 2020-2021. https://parl.ca/DocumentViewer/fr/43-2/projet-loi/C-22/premiere-lecture.

Sénégal : fallait-il l’arrestation d’un homme politique pour savoir que le pays est en crise?

Sénégal : fallait-il l’arrestation d’un homme politique pour savoir que le pays est en crise?

Par Hermann Habib-Kibangou

Né le 15 juillet 1974 à Thiès, Ousmane Sonko est un homme politique sénégalais. Expert fiscal sorti de l’École nationale d’administration (ENA), il intègre la fonction publique en 2001, comme Inspecteur principal des Impôts et des Domaines. Après plusieurs années de travail, il se voit radié de l’administration publique par le décret N°2016-1239 de l’actuel président Macky Sall. Motif : « manquement au droit de réserve ». Il lui est en effet reproché de critiquer le gouvernement et d’accuser l’État sénégalais d’anomalies fiscales et budgétaires. Ces critiques sont mal perçues par le pouvoir en place. Grâce à un discours antisystème, Sonko arrive à séduire la jeunesse sénégalaise ce qui lui vaut la troisième place lors des élections présidentielles de février 2019. Considéré comme l’étoile montantei de la politique sénégalaise, il se présente comme un révolutionnaire. Deux ans après son exploit, l’homme politique, député depuis 2017, auteur de deux ouvrages, dont Solutions pour un Sénégal nouveau (2018) et Pétrole et gaz au Sénégal (2017), fait l’objet d’accusations de viols et de menaces de mort.

La date du 5 mars 2021 marquera sans doute d’une empreinte indélébile les annales de la politique sénégalaise pour ce qui est désormais connu comme « l’affaire Sonko ». Du nom du jeune parlementaire casamançais, leader du parti des Patriotes du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (PASTEF), arrêté quarante-huit heures plus tôt.

Tout commence en début février 2021, lorsque le principal opposant à l’actuel chef d’État sénégalais fait l’objet d’une plainte de la part d’une employée d’un salon de massage qui l’accuse de viols et de menaces de mort. L’homme politique se rendait dans ce salon de massage pour y soulager ses maux de dos. Aussitôt rendues publiques, ces accusations vont prendre une proportion assez étonnante, voire inquiétante pour l’accusé : le 26 février 2021, il voit son immunité parlementaire être levée par l’Assemblée nationale.

Les causes « floues » d’une arrestation

Le 3 mars 2021, l’homme de quarante-six ans est mis en garde à vue. Si au départ, il ne voulait pas se rendre au commissariat pour répondre aux faits qui lui sont reprochés, il va par la suite changer d’avis. En route pour le Tribunal – accompagné de ses partisans – pour répondre aux deux premières accusations portées contre lui, Ousmane Sonko est mis aux arrêts pour deux nouvelles accusations : « trouble à l’ordre public » et « participation à une manifestation non autorisée ». Du point de vue de l’opposant incriminé, ces accusations semblent injustifiées, d’autant plus qu’aucun incident n’avait été signalé ce 3 mars 2021. De l’avis des forces de l’ordre, la présence des manifestants qui accompagnaient leur leader perturbait la circulation. L’affaire, qui était au départ privée, va devenir une affaire publique. Mais si un homme politique, où qu’il soit, quel qu’il soit, a droit à une vie privée, où peut-on situer la frontière entre sa vie privée et sa vie d’acteur politique? Telle est la question que l’on peut se poser au regard des causes de l’arrestation d’Ousmane Sonko.

La prolongation de la garde à vue

Après deux jours passés au commissariat, Sonko voit sa mise en garde à vue prolongée. Nous sommes le 5 mars 2021. Cette arrestation prolongée est à l’origine des manifestations et des affrontements entre les jeunes et les forces de l’ordre; avec malheureusement des pertes en vies humaines. Il reçoit le soutien du front de l’opposition qui comprend des partis politiques et des mouvements de la société civileii. Pour l’accusé, sorti troisième lors de la présidentielle de 2019, il n’y a pas l’ombre d’un doute que c’est le président sénégalais qui est derrière cette affaire et qui veut l’écarter de la présidentielle de 2024, comme cela a été le cas, avant lui, avec les opposants Karim Wadeiii (fils de l’ancien président Abdoulaye Wade) et Khalifa Salliv (ancien maire de Dakar). Il sied de signaler que des manifestations d’une telle ampleur remontent à juin 2011, lorsque le président Wade ambitionnait de réviser la Constitution dans le but de promouvoir son fils Karim au poste de Président de la République. Résultat : face à la pression populaire, il renonça à son projet et évita au pays de sombrer dans la violence et le chaos. Quant à Ousmane Sonko, il sera libéré après cinq jours de détention. Sa libération était la condition avancée par les manifestants pour mettre un terme aux violences. À sa sortie de détention, bien que resté sous contrôle judiciaire, il demande à ses partisans de poursuivre la « mobilisation pacifiquement ». De son côté, le chef de l’État, Macky Sall, sort de son mutisme après trois jours de manifestations, appelant ses concitoyen·ne·s au calme et à la sérénité. « Taisons nos rancœurs et évitons la logique de l’affrontement qui mène au pire »v, renchérit-il, dans son adresse à la nation. Aussi n’a-t-il pas hésité d’alléger le couvre-feu de minuit à cinq heures du matin, de promettre l’aide de l’État aux familles endeuillées et de faciliter l’accès aux soins des personnes blessées. Si les raisons des émeutes de 2011 sont connues, à savoir le projet de modification de la Constitution et le népotisme, celles de 2021 soulèvent toutefois des interrogations et cachent quelques zones d’ombre.

Des questions persistantes et des zones d’ombre

L’analyse de la situation sociopolitique au Sénégal donne lieu à certaines questions : comment l’accusation de viols présumés d’un leader politique peut-elle justifier ce que le monde entier a vu, à savoir : les manifestations violentes, les pillages de structures commerciales d’enseignes françaises ou d’organes de presse proches du pouvoir, la suspension de chaînes de télévision (proches de l’opposition?) ayant fait circuler des images desdites manifestations, la perturbation des réseaux sociaux, l’interdiction de la circulation des deux-roues motorisés, et le décès d’une dizaine de personnes, dans un pays démocratique, alors qu’on se serait attendu à voir ici et là des mouvements de condamnation de viols présumés? En outre, qu’est-ce qui justifie l’arrestation d’Ousmane Sonko, alors qu’il se rendait, quoique accompagné par ses partisans, à la convocation d’un juge d’instruction pour les faits qui lui sont reprochés? De même, pourquoi accuser ensuite de « trouble à l’ordre public » et de « participation à une manifestation non autorisée » un opposant qui se rend au tribunal? Dans la même perspective, pourquoi le nom de la supposée victime est-il resté secret pendant plusieurs semaines?

Ces interrogations sont l’expression d’une situation complexe aux allures d’un film de police « Made in Senegal », tant les zones d’ombre sont nombreuses et persistantes. Nous en retenons principalement trois. Primo, le nom de la supposée victime, à l’origine de la plainte, a été dévoilé au grand public seulement après des pertes humaines et matérielles. Y aurait-il une raison sur le plan juridique qui empêcherait de révéler au grand public l’identité d’une plaignante, fût-elle une adulte? Secundo, l’affaire Sonko laisse planer un doute, quant à la forme, sur les éventuels mobiles cachés. Ces mobiles sont visibles et lisibles dans les manifestations et les affrontements entre les partisans de Sonko (y compris des jeunes militants appartenant à d’autres formations politiques) et les forces de maintien de l’ordre du Sénégal. Tertio, une autre zone d’ombre non moins importante est celle qui concerne les circonstances ayant conduit à la rapide levée de l’immunité du parlementaire, de surcroit opposant principal au régime. On pourrait ajouter que les associations féministes ou le collectif des droits des femmes sénégalaises ne se sont pas assez fait entendre, même si elles ont mis en garde la classe politique sénégalaise contre « une inégalité de traitement ».

Cette situation, toutes proportions gardées, rappelle l’affaire du Sofitel de New York où l’on voit un homme politique accusé de viol par une femme de chambre. Elle a opposé l’ancien directeur du Fonds Monétaire International (FMI) Dominique Strauss-Khan à l’ex-femme de chambre Nafissatou Diallo, en mai 2011. Sur le fond comme sur la forme, les deux situations se ressemblent, mais à l’envers, pourrait-on dire. Pour le Sofitel de New York, l’accusatrice parle à visage découvert, alors que pour l’affaire du salon de massage de Dakar, l’accusatrice est restée anonyme du début à la fin des émeutes. Sur le fond, il s’agit dans les deux cas d’une accusation de viol portée par deux femmes (presque inconnues du grand public) contre deux hommes politiques qui cherchent à briguer la magistrature suprême dans leurs pays respectifs. Si dans l’affaire opposant Dominique Strauss-Khan à Nafissatou Diallo, il y a eu accord entre les deux parties (accord dont les termes restent confidentiels même si l’accusé nie les accusations de viol), dans celle opposant Sonko à la femme dont le nom était jusque-là inconnu, Adji Sarr, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, il n’y a pas eu de confrontation, à notre connaissance, entre l’accusatrice et l’accusé.

Les réponses et les non-réponses à ces questions portent à croire que la gestion dont « l’affaire Sonko » a été l’objet relève davantage de la sphère politique que de la vie privée. La preuve : les réactions violentes de la part des jeunes qui ont secoué le pays, et qui ont cessé avec la libération de l’opposant inculpé, montrent d’une part l’image d’un pays en crise. D’autre part, suite à l’affaire Sonko, la Tribune,vi rédigée par le collectif d’intellectuels, entrepreneurs ou responsables associatifs sénégalais, est la preuve que le pays de la Teranga (l’hospitalité) qu’est le Sénégal vit une crise aux multiples facettes. « L’affaire Sonko » a été sans doute la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

Ce que cache la violence des jeunes

Comme il a été dit plus haut, on se serait attendu à des manifestations de dénonciation de viols de femmes ou encore de rassemblements pour l’égalité de traitement entre les hommes et les femmes. Curieusement, la capitale Dakar et d’autres villes du pays ont vu des jeunes se livrer à des actes dignes d’une guérilla urbaine, après cinq jours de garde à vue de l’opposant Ousmane Sonko. Conséquences : cinq à onze personnes tuées, des organes de presse détruits, la vie quotidienne tournée au ralenti, menaçant ainsi la stabilité nationale.

Mais que cache une telle violence? Selon un documentaire de Sarah Sakho et Elimane Ndaovii, les jeunes du Sénégal souffrent de plusieurs problèmes parmi lesquels la précarité, le manque d’emploi, l’inadéquation entre la formation et les besoins du marché du travail, l’injustice sociale et économique, etc. Ces maux déjà présents ont été aggravés par la pandémie de COVID-19, conduisant à leur paroxysme le malaise déjà présent chez les jeunes. À ces maux s’ajoutent ceux d’ordre continental, comme la sortie du franc CFA (considérée comme une monnaie coloniale) et son corollaire, qui est l’indépendance économique des pays qui partagent le franc CFA, etc.

En somme, c’est le refus d’un système politique qui est remis en cause. Ousmane Sonko, par son discours antisystème, arrive à séduire cette jeunesse sénégalaise. C’est sans doute dans ce contexte que ces paroles de l’économiste togolais prennent toute leur signification :

« Aujourd’hui, écrit-il, ce sont les jeunes qui se sont emparés du sujet, dans des manifestations, des échanges sur les réseaux sociaux, etc. Le Printemps africain se lève et ce sont les peuples qui aujourd’hui, harassés par des gouvernements autoritaires et corrompus, par des conditions de vie indécentes, aspirent à ce sursaut démocratique. Et dans les démocraties – même si les démagogues sont légion – c’est le peuple qui est souverain. L’actuel président français a affirmé il y a peu que la démocratie, ce n’est pas la rue; mais, dans les pays où la parole est trop souvent confisquée, celle-ci est un baromètre d’opinion que l’on ne peut négliger », dixit Kako Nubukpoviii.

Des paroles qui trouvent un écho plus vaste dans la tribune des intellectuel·le·s sénégalais·es qui, ayant mal à leur pays, ont dans une analyse fort intéressante donné suite aux émeutes du 5  mars 2021.

Le diagnostic des citoyen·ne·s responsables

Dans leur tribuneix publiée par Jeune Afrique le 15 mars 2021, ces journalistes, entrepreneur·e·s ou responsables associatifs « mettent des mots à la place des maux » pour reprendre l’expression de Françoise Dolto, en donnant un visage à la crise que traverse leur pays. « La crise actuelle, écrivent-ils, est le résultat d’un échec collectif à bâtir, depuis des décennies, une démocratie qui transcende les échéances électorales et les institutions nationales […] ». Pour sortir de cette crise nationale dont l’affaire Sonkox n’est qu’un des corollaires, ils proposent cinq mesures qu’ils qualifient d’audacieuses. La première mesure porte sur la nomination, à la tête des ministères de la Justice et de l’Intérieur, de personnalités issues de la société civile pour l’élaboration de réformes ambitieuses. La deuxième propose de mettre un terme aux institutions budgétivores comme le Conseil économique et environnemental (CESE) et le Haut Conseil des collectivités territoriales (HCCT) qui devraient être remplacés par un Conseil d’orientation de la jeunesse pour écouter les jeunes, dialoguer pour la mise en place de recommandations stratégiques. La troisième mesure vise la mise en place d’un référendum d’initiative partagée pour permettre aux député·e·s minoritaires d’avoir le soutien d’une partie de la population afin de permettre aux premiers de « soumettre des propositions, en matière d’organisation des pouvoirs publics et de réformes de la politique économique, sociale et environnementale ». La quatrième mesure porte sur la révision du mode de gestion du budget de l’État alors que la dernière vise l’établissement d’un cadre national de soutien au développement inclusif des villes intermédiaires et zones rurales.

Ces mesures, à n’en pas douter, peuvent sortir le Sénégal de la crise qui la menace, à la seule condition qu’elles soient prises en considération par les dirigeant·e·s actuel·le·s et à venir. Il en va de l’avenir du pays et surtout de l’amélioration des conditions de vie de la population.

Que conclure?

Les mesures louables avancées par ce collectif sont un signe fort qui montre où se situe le mal sénégalais, si mal il y a. En effet, l’ampleur prise par l’affaire Sonko, tout comme les conséquences que cela a provoqué, a montré l’image d’un Sénégal en profonde crise. L’affaire serait sans doute passée inaperçue si le régime en place s’était montré plus discret. Malheureusement, en voulant profiter de s’attaquer à celui qui est désormais considéré par les jeunes comme un modèle, le régime sénégalais a montré ses propres failles et ses propres limites, se mettant ainsi à dos son propre peuple, avec malheureusement la perte de cinq à onze vies humaines. Si ce régime avait réussi, pour une raison ou une autre, à mettre à l’écart des opposants comme Karim Wade ou Khalifa Sall, il n’a pas pu le faire (du moins pour l’instant), avec Ousmane Sonko. Si pour les deux premiers opposants, les accusations étaient basées sur leur gestion de la chose publique, pour le dernier, il est davantage question d’un cas de vie privée. Et si aujourd’hui, l’accusatrice affirme être enceinte de l’homme politique, ses propos donnent tout de même à penser. « Si Ousmane Sonko n’a jamais couché avec moi, dit-elle, qu’il le jure sur le Coran. »xi Finalement, y a-t-il anguille sous roche ou pas? S’agit-il d’une affaire de viol ou d’un consentement, voire d’une histoire de cœur qui aurait mal tourné? Du point de vue de la sphère privée, une chose est sûre : seuls les protagonistes savent du fond de leur cœur ce qui s’est réellement passé. Du point de vue de la sphère publique, on se demande s’il y a eu manipulation ou pas, tout en déplorant la dizaine de morts et les pertes matérielles. Avoir un point de vue tranché sur cette affaire demandera certainement aux un·e·s et aux autres de préciser leur point de départ ou d’arrivée (sphère privée ou sphère publique?). D’autres auront un avis qui regroupe, peut-être, les deux sphères. Toujours est-il que l’enjeu est de taille. Au final, il s’agit avant tout de l’avenir de ce pays de l’Afrique de l’Ouest ; 16 294 270 habitants selon les statistiques de 2018xii, en majorité des jeunes. Ceux-ci n’ont que faire des jeux politiques et veulent des dirigeant·e·s qui se soucient de leurs conditions de vie. À trois ans des élections présidentielles, « l’affaire Sonko » servira sans doute de baromètre aux dirigeant·e·s de la mouvance présidentielle comme à celles et ceux de l’opposition qui seraient tenté·e·s de briguer la magistrature suprême. Un faux pas, dans un camp comme dans l’autre, pourrait être lourd de conséquences. Ces dirigeant·e·s savent désormais que les actes posés dans la sphère privée comme dans la sphère publique peuvent, selon les circonstances, se retourner contre elles et eux ou pas. Sans être forcément des « prophètes », elles et ils doivent savoir lire les signes des temps, dans un monde où la COVID-19 rend plus que jamais difficile le rythme de la vie quotidienne, et surtout dans un pays où le marché de l’emploi est largement dominé par le secteur informel.

D’ici 2024 (année des prochaines échéances électorales), les femmes et hommes politiques sénégalais, de la majorité comme de l’opposition, y compris celles et ceux du centre, savent désormais que les revendications des jeunes inhérentes à « l’affaire Sonko » peuvent encore se reproduire au cas où un autre incident surviendrait. Si dans son discours à la nation, Macky Sall a appelé à l’unité en affirmant : « Nous sommes une seule famille, unie par une histoire qui nous assigne un destin commun », les différents protagonistes ne doivent pas oublier ce proverbe africain (yombe) : « Les calebasses placées sur le palmier pour la récolte du vin de palme s’entrechoquent nécessairement, mais elles ne se cassent pas ». Signification : « En famille, on se dispute souvent comme des calebasses. Mais la famille ne se casse pas pour autant ». À bon entendeur, salut!

Crédit photo : MONUSCO Photos, Flickr, https://www.flickr.com/photos/monusco/8102324506

i Seydina Aba Gueye, “Portrait de candidat: Ousmane Sonko, l’étoile montante”. Voaafrique.com, 8 février 2019.

https://www.voaafrique.com/amp/portrait-de-candidat-ousmane-sonko-l-%C3%A9toile-montante/4778759.html

ii Ndèye Khady LO, “Ousmane Sonko: pourquoi y a-t-il des manifestations au Sénégal?” bbc.com, 5 mars 2021.

https://www.bbc.com/afrique/region-54373601.amp

iii Malick Rokhy Ba, Sénégal : la Cour suprême confirme la condamnation de Karim Wade pour enrichissement illicite » La Presse, 20 août 2015.

https://www.lapresse.ca/international/afrique/201508/20/01-4894049-senegal-la-cour-supreme-confirme-la-condamnation-de-karim-wade-pour-enrichissement-illicite.php

iv Ibrahima Bayo Jr., « Procès Khalifa Sall au Sénégal : le dernier « Appel » du 5 juin » La Tribune Afrique, 05/06/2018

https://afrique.latribune.fr/politique/2018-06-05/proces-khalifa-sall-au-senegal-le-dernier-appel-du-5-juin-780656.html

v Raphaël Kahane, « Sénégal : avis de tempête ?» France 24, 10 mars 2021. https://youtu.be/qj43URwHeWU

vi Collectif d’intellectuels, entrepreneurs ou responsables associatifs sénégalais. [Tribune] Cinq mesures pour sortir de la crise au Sénégal » Jeune Afrique, 15 mars 2021. https://www.jeuneafrique.com/1136248/politique/tribune-cinq-mesures-pour-sortir-de-la-crise-au-senega/

vii Sarah Sakho et Elimane Ndao, « Contestation au Sénégal : une jeunesse désœuvrée et en colère » France 24, 10 mars 2021. https://youtu.be/QPhVy7jnwpw

viii Kako Nubukpo, “Du franc Cfa à l’Euro en Afrique de l’Ouest”. Études-mars 2021 – n°4280 : 19-32.

ix Collectif d’intellectuels, entrepreneurs ou responsables associatifs sénégalais. [Tribune] Cinq mesures pour sortir de la crise au Sénégal », op. cit.

x L’affaire Sonko n’est pas définitivement résolue puisqu’il reste sous contrôle judiciaire. En outre, une commission d’enquête a été lancée par le gouvernement sénégalais. Lire Baidy, « Affaire Sonko-Adji/Emeutes : L’Etat va mettre en place une « commission indépendante pour …» Ndiaffatactu.com, 8 avril 2021. https://www.ndiaffatactu.com/index.php/2021/04/08/affaire-sonko-adji-sarr-emeutes-letat-va-mettre-en-place-une-commission-independante-pour/

xi Zale Ndiaye, « Adji Sarr dit être enceinte de Ousmane Sonko » Dakar-Écho, 18 mars 2021. https://www.dakar-echo.com/adji-sarr-dit-etre-enceinte-de-ousmane-sonko-et-demande-justice/

xii Beck Baptiste, Richard Marcoux, Laurent Richard et Alexandre Wolff (2018). Estimation des populations francophones dans le monde en 2018. Sources et démarches méthodologiques, Québec, Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone, Université Laval, Note de recherche de l’ODSEF, p. 35.

Résistances transnationales à l’extractivisme en temps de pandémie

Résistances transnationales à l’extractivisme en temps de pandémie

Cet article est d’abord paru dans notre recueil imprimé Les voix qui s’élèvent, disponible dans notre boutique en ligne.

L’extractivisme est un terme qui a fait son entrée dans le vocabulaire académique et militant il y a quelques années pour renvoyer à un sujet immense, tant par l’étendue géographique qu’il concerne que par l’ampleur et la multiplicité des acteur∙rice∙s qu’il implique. C’est un phénomène dont les effets sont intriqués sur les corps et les territoires. Les communautés directement impactées par l’extractivisme, à travers par exemple des projets miniers à grande échelle, des monocultures intensives ou le passage de pipelines, résistent. Leurs résistances prennent des formes variées en fonction des dynamiques de pouvoir et des enjeux locaux avec lesquels elles composent. Parfois, ces résistances se retrouvent à des milliers de kilomètres des lieux matériels d’extraction et entraînent des actions collectives transnationales, c’est-à-dire des mouvements qui impliquent plusieurs acteur∙rice∙s qui s’engagent pour un objectif commun et dont l’action dépasse les limites des frontières des États. Tour d’horizon de cette notion et de sa matérialisation dans les luttes transnationales prenant racine à Montréal et à Ottawa.

Introduction à l’extractivisme

L’extractivisme est un modèle particulier de l’exploitation industrielle et massive de la nature à des fins d’exportationi qui peut concerner n’importe que type de ressource (il ne s’agit donc pas d’un synonyme de l’activité minière). Parmi les caractéristiques les plus saillantes qui permettent de définir l’extractivisme, on retrouve la concentration des décisions et des profits de l’activité entre les mains de monopoles, l’entrelacement étroit entre l’État et le capital privé, qu’il soit national ou international, la création et/ou le creusement d’inégalités territoriales et régionales, et, plus généralement, le côté destructeur à la fois des terres et des corpsii.

Traduction du terme espagnol « extractivismo », l’extractivisme désigne un courant théorique apparu en Amérique latine dans les années 1970. Les études portant sur ce concept abondent dans cette région du monde et elles en éclairent plusieurs angles, dont les liens entre l’économie politique locale, nationale et internationale, l’anthropologie du développement et les rapports aux territoires. Le point commun entre les travaux issus de ce corpus est le rôle central que joue l’État dans l’extractivisme. Dans les cas où des États redistribuent une partie des richesses à travers des investissements ou des programmes sociaux, comme c’est le cas par exemple en Bolivie, en Équateur et dans une moindre mesure au Brésil, la littérature qualifie le modèle de néo-extractivismeiii ou d’extractivisme progressif (progressive extractivismiv). Dans ses « dix thèses sur le néo-extractivisme », Eduardo Gudynas explique que le néo-extractivisme est « un style de développement basé sur l’appropriation de la nature qui alimente un modèle productif peu diversifié et très dépendant d’une insertion à l’économie internationale en tant que fournisseurs de matières premières, et malgré que l’État joue un rôle plus actif tout en obtenant une plus grande légitimité en redistribuant une partie des bénéfices générés par l’extraction, les impacts sociaux et environnementaux négatifs se répètent de toute façonv ». Dans tous les cas, la présence de l’État – ou son absence, ou sa faiblesse – est exploitée par le capital pour lui garantir l’accès, l’exploitation et l’appropriation des ressources, quelle que soit la nature du régime en placevi. Au Canada, des travaux comme Noir Canada d’Alain Deneault, Delphine Abadie et William Sachervii et Paradis sous terre (Deneault et Sacher)viii, ont mis en lumière les commodités institutionnelles qui existent, comme la législation de complaisance, qui inclut par exemple le laxisme fiscal, dont bénéficient des minières canadiennes qui opèrent à l’international.

L’extractivisme joue un rôle central dans l’idéologie néolibérale et développementaliste, contre laquelle l’Amérique centrale et du Sud est devenue un symbole de résistance. La littérature décoloniale d’Amérique du Sudix propose une perspective critique de la rationalité et de la modernité comme paradigme dominant la production des savoirs et des politiquesx. Ceci Misoczky explique par exemple que l’idée du développement comme étant un passage linéaire d’un état de sous-développement vers une logique d’accumulation de matières n’existe pas dans la cosmovision autochtone des Andesxi. Les autochtones y considèrent le futur comme une catégorie en perpétuelle construction, la « vie harmonieuse » (buen vivir) est conditionnée par un savoir, des normes de conduite éthiques et spirituelles et le respect de la Terre mèrexii.

La dépossession est une caractéristique importante de l’extractivisme. Elle concerne à la fois les terres, les corps, les modes de vie, les droits et les émotions des personnes qui vivent sur les territoires concernés, et particulièrement les femmes et les populations autochtones, qui sont les plus vulnérables aux conséquences de ces dépossessionsxiii. Dans leurs discours, les organisations et les activistes anti-extractivisme mobilisent d’ailleurs souvent la notion de souveraineté des peuples sur leurs terresxiv et leurs futurs pour mettre en lumière la dépossession et le caractère destructeur de ce modèle.

Les territoires sacrifiés

Un point commun entre les zones directement touchées par l’extractivisme, à divers degrés, est qu’elles deviennent des lieux de production de « territoires sacrifiésxv ». Les territoires d’extraction sont considérés comme « sacrifiés », soit à l’autel des besoins de l’urbanisation planétairexvi, soit à celui de la croissance économique. Ils se trouvent enfermés dans un cercle vicieux où la stigmatisation territoriale attire continuellement davantage d’industries polluantes ou extractivesxvii. Des communautés entières sont alors forcées à se déplacer ou à vivre près de zones polluéesxviii. Cette notion de territoire sacrifié a pris de l’ampleur ces dernières années, surtout dans le champ de la justice environnementale où on la désigne sous l’appellation de « zone sacrifiée » (sacrifice zones). Hugo Reinert définit le concept en ces termes :

Le terme [zone sacrifiée] recouvre une relation entre la violence destructrice et le caractère jetable, ou « sacrifiable », qui permet de mettre en avant des questions telles que le racisme environnemental (Bullart 1990), la justice économique (Hedges et Sacco 2012), la souveraineté autochtone (Endres 2012) et la violence structurelle ou la violence « lente » (Nixon 2013). Plus généralement, en tant qu’image de perte ou d’abandon destructeur, le concept de sacrifice est approprié pour réfuter les discours qui mettent en scène des transformations sans frictions et qui sont ceux des imaginaires hégémoniques de la croissance, du développement et du commerce mondialxix

C’est en effet une notion utile et utilisée à la fois par les chercheur∙e∙s et par les activistes.

Les travaux utilisant l’approche de la justice environnementale, dont une large production est issue des États-Unis, introduisent une analyse par la race, le genre et le rapport colonial. L’angle de la justice environnementale montre que territorialement, ce sont les communautés racisées et pauvres qui sont les plus touchées par les impacts de l’extractivisme en termes de dégradations de la santé et de l’environnement, bien qu’elles n’en retirent pas les bénéfices. Au Canada, dans le sud de l’Ontario, se trouve une zone appelée « Chemical Valley » du fait qu’elle regroupe le plus grand complexe d’usines pétrochimiques du Canada.


Les chercheurs Isaac Luginaah, Kevin Smith et Ada Lockridgexx ont étudié les dynamiques sociales dans le territoire autochtone d’Aamjiwnaang, qui se trouve au milieu de cette zone extrêmement polluée. Les habitant∙e∙s y perçoivent « la Terre mère » comme étant malade. Face à des processus longs et complexes, dont certains remontent au siècle dernier (comme les redevances pour la vente de terres à des compagnies industrielles ou des compensations financières pour le passage de gazoducs), cette communauté dispose de bien peu d’option et de pouvoir. Il n’en demeure pas moins que la cohésion communautaire prévaut et que le territoire concerné, ancrage important de la culture et de l’histoire de la communauté, est l’objet d’un fort attachement. La difficulté de pointer la source et le responsable de la pollution de l’air fait en sorte que les résidents d’Aamjiwnaang expriment un profond manque de confiance envers les gouvernements provincial et fédéral ainsi qu’envers les industries. De manière générale, la résistance à l’extractivisme est marquée d’une forte dimension territoriale. Cependant, des organisations et des acteur∙rice∙s basé∙e∙s ailleurs que dans les territoires et les espaces physiques d’extraction s’activent et dénoncent les liens étroits entre l’extractivisme, le colonialisme et l’impérialisme. C’est le cas à Montréal, où des mouvements de résistance à l’extractivisme minier s’organisent.

Résistance transnationale contre l’extractivisme à Montréal

Les actions collectives transnationales contre l’extractivisme prennent des formes variées. Elles peuvent être ponctuelles et liées à un projet spécifique, comme la campagne « Solidarité canadienne pour les monts Kaz », qui a eu lieu à Montréal en août 2019xxi. Lancée par Delphine et Berat, un couple de migrants turcs installé à Montréal, la campagne faisait écho à plusieurs marches, rassemblements et campements de protestation qui ont pris place dans plusieurs régions en Turquie, appelant à l’arrêt et au retrait des activités de la compagnie canadienne d’extraction minière Alamos Gold. La minière canadienne opère dans les montagnes du Kaz, au nord-ouest de la Turquie, où un site d’extraction empiète et pollue dangereusement une zone protégée. À Montréal, la campagne s’est d’abord déroulée en ligne avant de se déplacer dans l’espace public, lors d’un rassemblement au square Cabot, puis d’une marche le long des principales artères de la ville. Les pancartes et les discours dénoncent un pillage des ressources par la compagnie qui est facilité par les gouvernements, de part et d’autre des frontières. Plusieurs liens et similitudes dans les opérations de la minière en Turquie et dans d’autres pays ont été soulignés, dénonçant l’aspect impérialiste de l’extractivisme. En octobre 2019, la société annonçait la suspension de ses activités, mais pas leur arrêt définitif. La campagne de solidarité à Montréal est de fait suspendue, mais l’implication de Delphine et Berat à Montréal a permis de créer des liens de solidarité entre plusieurs militant∙e∙s au Canada et en Turquie. Les résistances aussi sont transnationales et dépassent les frontières.

Une autre forme de lutte transnationale contre l’extractivisme inscrite davantage dans la durée est celle du Projet Accompagnement Solidarité Colombie (PASC)xxii. Le PASC est un collectif basé au Canada, composé de militant∙e∙s anti-impérialistes, féministes, décoloniales et décoloniaux, qui organisent depuis 2003 des actions d’accompagnement visant à soutenir les militants sociaux et militantes sociales en Colombie. L’accompagnement du PASC consiste à réaliser un séjour d’au minimum trois mois – en général six mois – auprès d’organisations colombiennesxxiii. Les accompagnateurs et accompagnatrices suivent un processus de formation avant le départ et sont invité∙e∙s à poursuivre leur implication à leur retourxxiv. La pandémie a contraint le PASC à suspendre le programme d’accompagnement, qui implique un déplacement physique. Mais les actions du PASC continuent, en dépit de la situation. Blandine, une des plus anciennes membres du collectif, qui se trouve actuellement en Colombie, et Mélissa cofondatrice du PASC, qui se trouve actuellement à Montréal, ont accepté d’échanger avec moi de l’impact de la pandémie sur leurs actions.

Les membres du PASC étaient déjà habitué∙e∙s à échanger et à coordonner leurs activités en ligne, étant donné qu’elles et ils sont basé∙e∙s à différents endroits au Québec et en Colombie. Néanmoins, comme le souligne Blandine, « au PASC, ça fait longtemps qu’on savait que si on veut avoir des réflexions de fond, on a besoin de se voir. Donc on fait une fin de semaine une ou deux fois par an pour nous rencontrer quelque part dans un espace proche de la nature, car en se baignant dans un lac, c’est aussi un moment dans lequel les discussions politiques prennent plus de profondeur ». Ce besoin de disposer de lieux physiques pour organiser des rencontres, avoir des discussions de fond, réfléchir ensemble, et planifier l’action est largement évoqué dans les travaux ethnographiques et en études urbaines, notamment dans les recherches sur les mouvements sociaux de justice globalexxv et les forums sociaux mondiauxxxvi. L’un des effets les plus importants de ces espaces sur les mouvements sociaux est qu’ils facilitent la création de liens solides de confiance entre les participant∙e∙s, chose qu’internet ne permet pas vraiment de créer, mais permet de maintenir (des liens déjà créés dans un espace physique).

Des liens nouveaux – certes noués à travers des connaissances communes – ont fleuri entre des activistes se trouvant à mille lieux les un∙e∙s des autres, du fait de la numérisation forcée et accélérée de l’action militante en général, et transnationale en particulier. Par exemple, organiser des panels réunissant des participant∙e∙s se trouvant aux quatre coins du globe n’est plus le défi logistique qu’il pouvait être auparavant, ni en termes de temps d’organisation – beaucoup plus court – ni en termes de frais de déplacement. Cela étant, il est difficile de mesurer l’impact et la différence entre le nombre de personnes qui assistent effectivement en ligne aux événements d’information et de sensibilisation, comparativement à avant la pandémie. Aussi, la qualité et la durabilité de ces liens restent à évaluer, comme le souligne Blandine : « Je ne sais pas ce qui va en rester après. Je pense qu’une discussion au bord d’un lac avec des gens que tu connais va beaucoup plus à fond que ce que tu peux faire avec ces interfaces superficielles. » Il n’en demeure pas moins que les gens de manière générale sont de plus en plus habitués à manipuler les outils de communication numériques, que des liens sont tissés et que des échanges d’expériences et d’idées circulent entre les mouvements sociaux à l’international.

Par ailleurs, Blandine a remarqué qu’une réflexion est revenue à plusieurs reprises dans des échanges en ligne. C’est l’idée que « la pandémie met une sensation dans le corps de tout le monde, [soit] que ce qui se passe chez moi a un rapport avec ce qui se passe à l’autre bout de la planète ». Pour cette militante, dont une partie du travail porte sur la sensibilisation aux liens globaux et locaux de l’extractivisme, cette prise de conscience des liens et destins communs est un effet plutôt « positif » de cette crise. L’utilisation intensifiée d’internet ne va pas sans soulever les enjeux de surveillance et de dépendance aux géants des réseaux sociaux et moteurs de recherche. À ce sujet, le PASC a diffusé un articlexxvii qui attire l’attention sur ce capitalisme de surveillance, sur le rôle de l’État et la place du privé dans cette période de pandémie, ainsi que sur la croissance du secteur de l’extractivisme des données, c’est-à-dire la consolidation des données extraites par les utilisateurs et utilisatrices dans des bases de données cotées en bourse. Le PASC conclut son article en appelant à ancrer les résistances dans les territoires : « Nous [le PASC] aspirons à des résistances qui se construisent loin des écrans, qui alimentent des vies avides de liberté où nous sommes en relation directe les un[∙e∙]s avec les autres et avec le territoire qui nous entoure et où nous refusons de devenir des androïdes biologiques connectés à la réalité virtuelle qu’on aura construite pour nous. »

Résistances contre l’extractivisme depuis Ottawa

Le 2 juin 2020, une lettre publiée en ligne, appelant à une « solidarité mondiale avec les communautés, les peuples autochtones et les travailleurs et travailleuses menacé∙e∙s par les profiteurs miniers de la pandémie [traduction libre] » a collecté plus de deux cents signatures d’organisations internationales militantes et d’individusxxviii. En parallèle, sept organisations internationales militantesxxix ont publié le rapport « Voix du terrain : comment l’industrie minière mondiale profite de la pandémie de COVID-19xxx », dans lequel elles illustrent avec des exemples concrets les tendances observées dans l’industrie minière mondiale entre le début de la pandémie et la publication des documents en juin 2020, et qui sont dénoncées dans la lettre de solidarité. Ces tendances sont les suivantes :

Les sociétés minières continuent d’opérer en dépit des menaces sérieuses de la pandémie; les gouvernements du monde entier prennent des mesures extraordinaires pour réduire les protestations au silence; les sociétés minières utilisent la pandémie pour redorer leur image et se présenter comme sauveurs auprès des communautés (en distribuant nourriture, masques et gants dans les villages et les hôpitaux par exemple); les gouvernements et les sociétés minières utilisent la crise pour opérer des changements dans les règlements et législations en faveur de l’industrie et au détriment des individus et de la planète [traduction libre]. 

Lors d’un entretien, Jamie, membre de MiningWatch Canada, une des organisations qui ont contribué auxdits rapport et lettre, révèle que ces tendances continuent à être d’actualité à ce jour (octobre 2020) dans plusieurs pays dans le monde, de façon différenciée. L’un des questionnements de Jamie sur les débats actuels autour des futurs possibles après la pandémie est relatif aux discours qui soutiennent les transitions vers des énergies renouvelables. Jamie s’inquiète du fait que ces discours ne feraient que déplacer le centre d’attention de l’extractivisme des énergies fossiles vers les minerais.

Les quatre tendances clés identifiées et illustrées dans ces publications militantes font écho aux travaux académiques sur l’extractivisme cités plus haut, qui mettent de l’avant le caractère opportuniste et prédateur de l’extractivisme, comme ceux de Svampa, de Gudynas, de Willow et de plusieurs autres. Par exemple, Vila Benites et Bebbingtonxxxi se sont penchés sur le cas du secteur minier au Pérou. Le discours officiel y est basé sur l’idée que le Pérou est « un pays minier » dont le développement dépend de la promotion et de l’extraction des ressources. Ce genre de discours contribue à renforcer les idées concernant ce qui constitue un risque acceptable et gérable. La protection de la vie y est mise en équation avec la protection de la productivité et la possibilité de taxer les profitsxxxiiDès le début de la pandémie, le secteur minier à large échelle s’est vu libéré de réglementations et exigences liées à l’état d’urgence. Le secteur minier à petite échelle n’a pour sa part pas pu reprendre ses activités, ce qui fait que les régions où l’activité minière se fait à petite échelle ont vu apparaître des poches de vulnérabilité du fait de l’absence de solutions économiques de remplacement. Cette situation et le discours qui l’entoure – soit que les opérations minières à large échelle sont un moteur essentiel du développement – sont dangereux, selon Vila Benites et Bebbington, car la capacité des compagnies minières à gouverner les territoires et à y instaurer des dynamiques sociales est renforcée et légitimée par le gouvernement lui-même. Les territoires miniers à petite échelle, lorsqu’ils revendiquent la reprise de leurs activités, sont présentés comme étant privilégiés, indisciplinés et ayant besoin d’un ordre autoritaire. Ainsi, l’étude du discours des acteurs de l’État dans cette période de pandémie, des décisions qui y sont décrétées et des territoires qui en bénéficient permet de révéler les dynamiques de pouvoirs qui ont cours au Pérou. Ces mécanismes et ces discours d’inclusion et d’exclusion des pouvoirs se retrouvent dans plusieurs autres pays en Amérique du Sud; le Pérou en est une illustrationxxxiii.

Mouvements sociaux contre l’extractivisme face à la pandémie – vue globale

Les points soulevés par le PASC et MiningWatch dans l’entrevue peuvent être mis en perspective et complétés par des données sur l’expérience d’autres mouvements et activistes à travers le monde. En Afrique du Sud, par exemple, un reportage de Sithandiwe Yenixxxiv avec l’activiste féministe contre l’extractivisme Pinky Langa corrobore plusieurs de ces éléments et amène une perspective différente. Selon Langa, l’utilisation intensive d’internet et des webinaires rapproche certes les activistes se trouvant dans des lieux différents et favorise des alliances et des discussions. Néanmoins, les activistes ont besoin d’avoir une connexion internet stable et un outil pour se connecter (téléphone intelligent ou ordinateur portable). Or, dans plusieurs cas, les pertes d’emploi rendent l’accès à ce genre d’outils et données encore plus difficile. Langa dénonce aussi les collaborations entre gouvernements locaux et acteurs et actrices du privé visant à tirer profit de la pandémie, repoussant continuellement la frontière extractive tout en restreignant la liberté de mouvement des personnes et des activistes. La journaliste poursuit en mettant en lumière les problèmes genrés auxquels font face les femmes activistes contre l’extractivisme, comme Pinky Langa en Afrique du Sud. Elle souligne le danger auquel s’exposent les femmes travaillant dans les emplois du care, si les enfants vont nager dans une eau contaminée par la mine, par exemple. Il y a aussi le défi de la reproduction sociale des dynamiques de travail, car, le travail minier étant genré, les hommes vont travailler dans la mine tandis que les femmes restent à la maison. Citons aussi le fait que les mines rendent les maisons plus sales à cause de la poussière et que le nettoyage incombe aux femmes, que les sites miniers sont des lieux reconnus pour le travail du sexe, que les femmes trouvent difficilement du travail dans la mine en raison du harcèlement qu’elles risquent de subir et qu’on leur réclame souvent des services sexuels en échange d’un travail. À cela s’ajoutent les défis liés à l’iniquité sur le plan des salaires ainsi qu’à la contamination des sols et de l’eau qui rend impossible la pratique de l’agriculture à petite échelle. Langa évoque également l’importance des espaces physiques de rencontre. Pour elle, l’impossibilité de se retrouver dans une même salle que d’autres femmes fait émerger des besoins émotionnels et politiques qu’elle décrit ainsi :

Cela a créé un vide dans ma vie, j’ai envie de passer un moment dans la même pièce que les femmes pour pleurer. Cela m’a affectée psychologiquement, je suis coincée à la maison et ça ne va pas bien. Les conversations sont différentes à la maison. Je puise ma force des rencontres de groupe avec d’autres militantes. Je fouille dans mes propres affaires et je n’ai nulle part où me décharger [traduction libre]xxxv.

La pandémie laissera probablement des séquelles psychologiques pour tout le monde, et comme l’exprime Langaxxxvi, les activistes dans les communautés qui vivent près des mines souffrent déjà de problèmes respiratoires ou de la tuberculose, ce qui les rend d’autant plus vulnérables à la COVID-19. Elles et ils se trouvent bloqué∙e∙s dans une situation d’incertitude et d’isolement. Leur quotidien, déjà difficile à bien des égards, l’est d’autant plus que les espaces d’activisme qui sont aussi des espaces de rencontre, de solidarité et d’entraide sont inaccessibles.

Des mouvements qui s’adaptent à la crise

La pandémie de COVID-19 a cassé une vague de protestations qui a duré plusieurs mois, un peu partout dans le monde en 2019. Du jour au lendemain, comme nous le rappelle le chercheur Geoffrey Pleyersxxxvii, les conversations ordinaires et celles qui prennent place dans les médias ont été totalement et entièrement orientées autour de la pandémie et de l’urgence de contrôler le virus. Pourtant, les revendications de justice sociale sont plus pertinentes que jamais. Si les manifestations spectaculaires de 2019 ont été suspendues partout dans le monde, les mouvements sociaux ont pris des formes différentes. Pleyersxxxviii fait un tour d’horizon des mouvements qui se sont poursuivis ou qui ont émergé dans le monde pendant la pandémie. Il nous rappelle que les inégalités se sont exacerbées à cause de la pandémie et ont touché surtout les plus pauvres et les minorités. Des manifestations – dans lesquelles la distanciation physique était de mise parmi les contestataires – ont tout de même repris dans plusieurs pays, au Chili, en Grèce, à Hong Kong, au Liban et en Équateur, entre autres.

D’autres actions collectives ont concerné la défense des droits des travailleurs et des travailleuses. Ainsi, les livreurs d’Amazon en France et à New York ont exigé des bonus de risques du fait de leur exposition plus grande aux risques d’infection et à l’augmentation record de leur charge de travail durant cette période. Des livreurs et livreuses ont tenu des grèves aux États-Unis pour dénoncer les risques pour la santé et les piètres conditions de travail, mais l’absence de syndicats chez les livreurs et livreuses de plusieurs compagnies aux États-Unis fait que les statistiques officielles excluent beaucoup de travailleurs et travailleuses des comptes. À Hong Kong, les travailleurs et travailleuses de la santé ont organisé cinq jours de grève en mai 2020.

D’autres types d’actions collectives ont été organisées dans le but de renforcer la solidarité et l’entraide. Ainsi, le syndicat des chauffeurs de camion de Chicago a décidé d’accorder 2 millions de dollars de son fonds de grève pour couvrir les frais médicaux de ses membres licenciés durant la pandémie. Dans plusieurs pays, ce sont des bénévoles et des organisations de la société civile qui ont été les premiers à rouvrir des centres d’accueil pour les sans-abri, organiser des distributions de nourriture, tirer la sonnette d’alarme sur les augmentations des violences domestiques et à exiger l’ouverture de refuges pour les victimes de violence domestique. Ces exemples sont des domaines d’actions dans lesquels les États n’ont pas été présents et dans lesquels les mouvements grassroots ont mis en place des groupes locaux d’entraide pour faire face à la pandémie en groupe et éviter l’isolement. Pleyers souligne que ces actions de solidarité, qui font aujourd’hui partie intégrante des formes d’activisme politique, ont une forte dimension préfigurative de ce que peuvent être les relations sociales, surtout dans un monde dominé par l’individualisme.

Les mouvements sociaux poursuivent également leur rôle de suivi (monitoring) des décisions politiques en produisant rapports et contre-expertises scrutant la manière avec laquelle les gouvernements ont géré la crise sociale et sanitaire. Les mouvements ont souligné les liens profonds entre la propagation du virus et les inégalités sociales, ils ont analysé les impacts des politiques d’austérité et les liens entre des années de politiques néolibérales et l’état des hôpitaux ou du logementxxxix. Par exemple, l’Association for Neighbourhood and Housing Development in New York City a révélé la géographie et les liens étroits entre l’incidence de la pandémie de COVID-19, sa propagation et son impact dans les quartiers new-yorkais à majorité habités par des personnes racisées et des locataires versant plus de 30 % de leur revenu dans le loyerxl.

Pour conclure, les mouvements sociaux en général et ceux contre l’extractivisme, dans leurs dimensions territoriale et transnationale, n’ont absolument pas disparu malgré les nombreuses restrictions et les états d’exception inédits imposés par la pandémie de COVID-19. Les mouvements se réinventent constamment et les luttes pour un monde, présent et futur, plus juste pour toutes et tous sont plus d’actualité que jamais.

Crédit photo : Enriquelopezgarre, Pixabay, https://pixabay.com/fr/photos/mines-d%C3%A9chets-contamination-eau-4944647/

i Stephen G. Bunker, Underdeveloping the Amazon: Extraction, Unequal Exchange, and the Failure of the Modern State, Chicago : University of Chicago Press, 1985, 296 p.

iiJingzhong Ye, Jan Douwe van der Ploeg, Sergio Schneider et Teodor Shanin, « The Incursions of Extractivism: Moving from Dispersed Places to Global Capitalism », The Journal of Peasant Studies, vol. 47, no.1 : 2020, 155–183.

iii Maristella Svampa, Neo-Extractivism in Latin America, Cambridge: Cambridge University Press, 2018.

iv Jingzhong Ye et al, op. cit.

v Samuel Courtemanche, « Extractivisme au Québec: le cas de l’extraction des hydrocarbures. » Mémoire. Maîtrise en science politique, Université du Québec à Montréal, 2016.

vi Ibid.

vii Alain Deneault, Delphine Abadie et William Sacher, Noir Canada, Montréal: Écosociété, 2008, 352.

viii Alain Deneault et William Sacher, Paradis Sous Terre Comment Le Canada Est Devenu La Plaque Tournante de l’industrie Minière Mondiale, Montréal : Écosociété, 2012, 192.

ix Eduardo Gudynas « Buen Vivir: Today’s Tomorrow. » Development, vol. 54, no.4 : 2011, 441-447. https://doi.org/10.1057/dev.2011.86.

x Arturo Escobar, « Thinking-Feeling with the Earth: Territorial Struggles and the Ontological Dimension of the Epistemologies of the South. » AIBR, Revista de Antropología Iberoamericana, vol. 11, no.1 : 2016, 11–32. https://doi.org/10.11156/aibr.110102e.

xi Maria Ceci Misoczky, « World Visions in Dispute in Contemporary Latin America: Development x Harmonic Life » Organization, vol. 18, no.3 : 2011, 345-363. https://doi.org/10.1177/1350508411398730.

xii Ibid.

xiiiAnna J. Willow, « Embrace It, Accept It, or Fight like Hell: Understanding Diverse Responses to Extractive Industrial Development », Environment, Development and Sustainability, Novembre 2019.

https://doi.org/10.1007/s10668-019-00529-8;

Maristella Svampa, « Néo-« développementisme » extractiviste, gouvernements et mouvements sociaux en Amérique latine », Problèmes d’Amérique latine, vol. 81, no. 3 : 2011, 101-127;

Eduardo Gudynas « Buen Vivir: Today’s Tomorrow. », op. cit.

Martín Arboleda, « Spaces of Extraction, Metropolitan Explosions: Planetary Urbanization and the Commodity Boom in Latin America », International Journal of Urban and Regional Research, vol. 40, no. 1 : 2016, 96-112. https://doi.org/10.1111/1468-2427.12290;

Tomas Frederiksen et Matthew Himley, « Tactics of dispossession: Access, power, and subjectivity at the extractive frontier », Transactions of the Institute of British Geographers, vol. 45, no. 1 : 50-64;

Anna J Willow, Samantha Keefer, « Gendering Extraction: Expectations and Identities in Women’s Motives for Shale Energy Opposition », Journal of Research in Gender Studies, vol. 5, no. 2 : 93-120.

xiv Anna J. Willow, « Indigenous ExtrACTIVISM in Boreal Canada: Colonial Legacies, Contemporary Struggles and Sovereign Futures », Humanities, vol. 5, no. 3 : 2016, 55. https://doi.org/10.3390/h5030055;

Martina Angela Caretta, Sofia Zaragocin, Bethani Turley, et Kamila Torres Orellana. « Women’s Organizing against Extractivism: Toward a Decolonial Multi-Sited Analysis », Human Geography, Mars 2020. https://doi.org/10.1177/1942778620910898;

Jonathan Gomez-Pereira, « The Altar of National Prosperity: Extractivism and Sacrifice Zones in Argentine Patagonia », Anthropology Department Honors Papers, no. 18 : 2020, 89.

xv Hugo Reinert, « Notes from a Projected Sacrifice Zone », ACME: An International Journal for Critical Geographies, vol. 17, no. 2 : 2018, 597-617.

xvi Neil Brenner, Implosions/Explosions: Towards a Study of Planetary Urbanization, Berlin : Jovis, 2014.

xvii David Rudolph et Julia K Kirkegaard, « Making Space for Wind Farms: Practices of territorial stigmatisation in rural Denmark », Antipode, 2018;

Dana Kornberg, « The Structural Origins of Territorial Stigma », International Journal of Urban and Regional Research, vol. 14, no. 2 : 263-283;

Loïc Wacquant, Tom Slater et Virgílio Borges Pereira, « Territorial Stigmatization in Action », Environment and planning A, vol. 46, no. 6 : 1270-1280.

xviii Javier Auyero et Debora Alejandra Swistun, Flammable: Environmental Suffering in an Argentine Shantytown, Oxford : Oxford University Press, 2009, 288;
Isaac Luginaah, Kevin Smith et Ada Lockridge, « Surrounded by Chemical Valley and « Living in a Bubble »: the case of the Aamjiwnaang First Nation, Ontario », Journal of Environmental Planning and Management, vol. 53, no. 3 : 353-370.

xix Hugo Reinert, op. cit. : 598 : « The term captures a relationship between destructive violence and disposability, or “sacrificability”, that helps foreground issues such as environmental racism (Bullard 1990), economic justice (Hedges and Sacco 2012), indigenous sovereignty (Endres 2012) and structural or ‘slow violence’ (Nixon 2013). More generally, as a figure of loss or destructive surrender, the idea of sacrifice is particularly useful for interrupting narratives of frictionless transformation, including hegemonic imaginaries of global growth, trade and development—but also, potentially, for critically reframing issues such as resource extraction or the biopolitics of conservation and species management. [Traduction libre] »

xx Isaac Luginaah, Kevin Smith et Ada Lockridge, op. cit.

xxi Groupe Facebook de la campagne : www.facebook.com/CanadaMountIdaSolidarity

xxii Site web du Projet Accompagnement Solidarité Colombie : pasc.ca

xxiii Les organisations colombiennes accompagnées font partie du réseau RedHer : www.redcolombia.org ; pasc.ca/node/3133

xxiv Plus d’informations sur l’accompagnement ici : pasc.ca/node/3164#2.1E

xxv Walter Nicholls, « Place, Networks, Space: Theorising the Geographies of Social Movements », Transactions of the Institute of British Geographers, vol. 34, no. 1 : 2009, 78-93.

xxvi Paul Routledge, « Convergence Space: Process Geographies of Grassroots Globalization Networks », Transactions of the Institute of British Geographers, vol. 28, no. 3 : 2003, 333 -349. https://doi.org/10.1111/1475-5661.00096.

xxvii« Capitalisme de surveillance et choc pandémique », Contrepoints, 7 septembre 2020. contrepoints.media/posts/capitalisme-de-surveillance-et-choc-pandemique-alors-que-la-realite-devient-virtuelle

xxviiiGlobal Solidarity with Communities, Indigenous Peoples and Workers at Risk from Mining Pandemic Profiteers.https://miningwatch.ca/sites/default/files/global_solidarity_statement_o…

xxix Earthworks (USA), Institute for Policy Studies – Global Economy Program (USA), London Mining Network (UK), MiningWatch Canada, Terra Justa, War on Want (UK), et Yes to Life No to Mining, avec la contribution de nombreuses organisations et communautés partenaires.

xxx Lien URL: https://miningwatch.ca/sites/default/files/voix_du_terrain_19_june_2020_1.pdf

xxxi Gisselle Vila Benites et Anthony Bebbington. « Political Settlements and the Governance of Covid-19: Mining, Risk, and Territorial Control in Peru », Journal of Latin American Geography, vol. 19, no. 3 : 215–223.

xxxii Ibid.

xxxiii Ibid.

xxxiv Sithandiwe Yeni, « « COVID-19 Has Crippled Our Struggle » », Commodity Frontiers, no. 1 : 2020, 43-47. https://doi.org/10.18174/cf.2020a17963.

xxxv Ibid. « It has created a gap and a void in my life, I am longing for a moment to be in the same room with women to cry. It has affected me psychologically, I’m stuck at home and it is not going well. The conversations are different at home. I get strenght from being in groups with other activists. I am going through my own stuff and I have nowhere to offload. »

xxxvi Ibid.

xxxvii Geoffrey Pleyers, « The Pandemic Is a Battlefield. Social Movements in the COVID-19 Lockdown », Journal of Civil Society, 6 août 2020 : 1-18. https://doi.org/10.1080/17448689.2020.1794398.

xxxviii Ibid.

xxxix Ibid.

xl Ibid.

Amour et argent : d’où vient le malaise? Entretien avec Hélène Belleau

Amour et argent : d’où vient le malaise? Entretien avec Hélène Belleau

Illustrations de Laurence Thibault

Ce texte est extrait du deuxième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!

Siggi : Dans vos recherches, vous vous êtes intéressée à la gestion de l’argent au sein des couples. Dans un de vos livres[1], vous mentionnez qu’il s’agit d’un sujet qui rend mal à l’aise les personnes que vous interrogez. Pourquoi est-ce si difficile de parler d’argent lorsque l’on est amoureux∙se?

Hélène Belleau (HB) : C’est un sujet tabou.

Avec mes collègues, j’ai mené au cours des dernières années une grande investigation : plus de 100 entretiens approfondis et une enquête statistique auprès de 3600 répondant∙e∙s de partout au Québec. Nous avons demandé à des individus en couple s’ils parlent d’argent et 40 % ont indiqué ne jamais en avoir parlé! Dans les entretiens, les gens disent : « On n’en a pas discuté, ça s’est organisé naturellement. » Si on lit un magazine féminin, on peut retrouver de nombreux articles sur la sexualité, mais rien sur la manière dont deux conjoint∙e∙s gèrent leur argent.

S’il y a un tel malaise à l’intérieur des couples, c’est parce que l’argent et l’amour fonctionnent selon deux logiques apparemment incompatibles. D’un côté, il y a la logique de l’argent, qui correspond au marché, aux intérêts personnels et aux choix rationnels. D’un autre côté, il y a la grammaire amoureuse qui induit des codes de conduite. Une règle importante consiste à faire passer l’autre et le couple avant ses intérêts personnels. On se montre généreux∙se avec l’autre, surtout au début de la relation. Dire à son conjoint ou sa conjointe : « Écoute, je ne trouve pas que la division des dépenses est équitable », c’est très difficile. On peut donner l’impression d’être égoïste et calculateur∙rice alors qu’en amour, c’est l’altruisme qu’on doit mettre à l’avant-plan.

Un autre aspect du code amoureux est la fiction de la durée, idée selon laquelle la relation durera toujours; la rupture n’est pas envisageable. Et même si l’on y pense, on se dit que la séparation se déroulera dans l’harmonie. Les relations d’aujourd’hui ne sont plus basées sur l’institution du mariage, mais sur la confiance.

La logique amoureuse est extrêmement importante. C’est le liant des familles; c’est la colle qui fait tenir le foyer. Contrairement à ce que l’on dit, l’amour ne rend pas aveugle : il y a des codes de conduite que tout le monde connaît et met en pratique. Mais ces codes constituent des obstacles aux discussions autour de l’argent et contribuent à entretenir certaines inégalités financières.

Siggi : Cette logique amoureuse est-elle explicitement connue?

HB : Un jour, j’ai fait une conférence où je présentais les codes de l’amour et, à la pause, il y a quelques personnes qui sont venues me voir pour me dire : « Hélène, c’est dur! » (rires), en voulant dire : « Tu révèles des choses sur lesquelles on garde habituellement un flou. » La logique amoureuse, on la connaît intimement. On demande à un enfant de six ans et il est capable de savoir comment on se comporte quand on est amoureux∙se. Mais on n’en a pas tout à fait conscience, elle reste en effet largement implicite.

Siggi : Même si la grammaire amoureuse fait en sorte que l’on parle peu de finances, il faut tout de même gérer l’argent selon certains principes. Quels sont les modes de gestion que l’on retrouve le plus fréquemment dans les couples au Québec?

HB : Il y a deux grandes logiques de gestion : le partage des dépenses et la mise en commun des revenus.

La première implique de faire une liste des dépenses jugées communes. Cependant, ce qui est en commun varie d’un couple à l’autre, et parfois même au sein du couple. Généralement, il y a le loyer, la nourriture, Hydro, etc. Après, les loisirs, l’informatique, la bière ou les pots de cosmétiques peuvent être inclus ou exclus. Souvent, la liste des choses mise en commun n’existe pas formellement, mais se constitue au jour le jour sans que l’on y réfléchisse nécessairement. C’est comme ça : on glisse dans la vie quotidienne, les choses y sont rarement formalisées. Bref, une fois que l’on a une liste plus ou moins implicite de ce qui est commun, on décide si l’on divise moitié-moitié ou au prorata du revenu.

L’autre façon de fonctionner est la mise en commun des revenus, qui correspond à l’idée du revenu familial. Ce système est à la base de toutes nos politiques sociales. Dans ce mode de gestion, les conjoint∙e∙s mettent tous les revenus ensemble et dépensent à partir de ce pot commun.

Siggi : Y a-t-il un décalage entre les principes guidant la gestion de l’argent et sa mise en pratique?

HB : Les gens nous disent souvent : « Tout est en commun. » Toutefois, lorsque l’on creuse un peu lors des entretiens, on apprend par exemple que le side line (le second emploi), n’est pas partagé. Parfois, c’est aussi le bonus qui est gardé pour soi.

L’autre élément que nous avons récemment découvert est que même quand tous les revenus sont mis en commun, l’épargne, elle, est gérée séparément. Statistiquement, même parmi les jeunes générations, les femmes réduisent leur temps de travail à l’arrivée des enfants alors que les hommes l’augmentent pour compenser. Petit à petit, les écarts de revenus se creusent. Les hommes ont une capacité plus grande à économiser. Les femmes, ayant réduit leur temps de travail, épargnent moins. Plus il y a d’enfants, plus l’écart se creuse. Une femme a en moyenne près de 40 % moins d’économies que son conjoint. Lors d’une rupture, cette situation devient un véritable problème.

Ce n’est pas trop mal quand les couples sont mariés, parce que le droit impose un partage des biens, de la maison familiale et aussi des fonds de retraite. Or, lors d’une rupture dans un ménage en union libre, chacun repart avec ce qu’il ou elle a payé. Beaucoup de femmes se retrouvent alors avec très peu d’épargnes, voire rien du tout. Et ce n’est pas anecdotique : le Québec est le leader mondial des unions libres! Nous vivons d’ailleurs dans la seule province canadienne sans encadrement juridique de ces unions.

Ce déséquilibre touchant l’épargne est rarement connu. Parfois, les conjoint∙e∙s le savent, mais la fiction de la durée et la confiance en l’autre font en sorte que l’on ne s’en soucie pas.

Siggi : Quel serait le mode de gestion de l’argent le plus juste dans un couple?

HB : Je ne pense pas qu’il existe un système parfait. Quand il y a de grands écarts de revenus au sein du couple, le partage des dépenses au prorata peut sembler le plus égalitaire; ainsi, il n’y a pas un∙e conjoint∙e qui essaye de contrôler l’argent de l’autre. Or, le problème est que le niveau de vie du couple est à la hauteur du revenu le plus important. Alors, la personne qui gagne moins vit nettement au-dessus de ses moyens. Elle va avoir un logement plus grand, des vacances plus dispendieuses et de la nourriture plus chère que ce qu’elle pourrait se permettre avec quelqu’un qui a le même revenu. Cette personne — qui est généralement une femme — ne parviendra pas à épargner et devra même piger dans ses économies pour pouvoir suivre ce rythme de vie.

Siggi : La mise en commun des revenus serait-elle la solution pour éviter ce problème?

HB : Ça peut être une solution, à condition de mettre en commun l’épargne. Dans certains couples, ce modèle ne fonctionne cependant pas. L’un∙e est plus anxieux∙se que l’autre en matière de finances. Il se développe alors toutes sortes de stratégies pour empêcher l’autre de dépenser. Un principe important en sociologie de l’économie est que l’on n’oublie jamais d’où vient l’argent. Dans un couple, lorsqu’une personne a un plus grand revenu, celle-ci a plus de légitimité à prendre des décisions liées aux dépenses. On s’en rend compte non pas dans des chicanes ou des négociations, mais plutôt à travers de petites remarques au quotidien. Prenons un exemple : madame revient de magasiner, son chum est dans le salon et dit : « Ah, tu es encore allée magasiner? » Ça paraît anodin, mais cette remarque est en quelque sorte un rappel que l’argent est plus à lui qu’à elle. Se développent en retour des tactiques pour cacher des dépenses, comme enlever l’étiquette d’un vêtement récemment acheté et dire : « C’est ma mère qui me l’a donné. » Il s’agit d’un exemple, mais nos enquêté∙e∙s nous confient toutes sortes de moyens de cacher des dépenses; c’est généralement fait sans malveillance, simplement pour éviter des frictions avec son amoureux∙se.

Siggi : L’argent est-il une grande source de friction dans les couples?

HB : On dit souvent que l’argent est la principale cause de divorce; je ne suis pas d’accord. Je pense qu’au moment d’une séparation l’argent permet plutôt d’exprimer toutes les frustrations et les différences de valeurs. Quelle importance accorde-t-on à la nourriture? Pour certain∙e∙s, c’est important de « manger bio », mais cela coûte bien plus cher. Pour d’autres, c’est le poste de dépense le moins important; ils et elles pourraient toujours manger des pâtes. Même chose pour le rapport à l’éducation : les enfants doivent-ils aller à l’école privée ou publique? Ce sont toutes des questions de valeurs qui s’expriment à travers l’argent. L’argent est un phénomène social total, pour reprendre l’expression de Marcel Mauss. Il sous-tend toutes nos décisions.

Siggi : Un phénomène que l’on remarque lorsqu’on étudie les couples hétérosexuels est la perpétuation des rapports inégalitaires entre les hommes et les femmes. Dans les grands médias, il est coutume de discuter des inégalités de revenus tandis que, dans les sciences sociales, on aborde souvent l’invisibilisation du travail domestique. Au-delà de ces deux aspects, quels sont les autres déséquilibres fréquemment observés?

HB : Souvent, c’est dans la mécanique du couple. La conjointe qui vient d’avoir un enfant sera généralement plus à la maison et fera donc plus de courses. Ce qu’elle paiera sera davantage liquide : la nourriture et les vêtements, ça ne survit pas au temps. L’homme travaillera souvent plus, aura un meilleur revenu et donc un meilleur crédit. Si le couple s’achète des meubles ou une automobile, le vendeur ou la vendeuse dira : « On va mettre ça à votre nom, monsieur, ça va être plus simple, vous avez un meilleur crédit. » Ce sont des achats solides, des avoirs qui se conservent. S’il advient une dispute et une séparation après 10 ans de vie commune, c’est le nom de monsieur qu’il y aura sur les grosses factures. C’est lui qui gardera les biens durables et madame reprendra ses sacs d’épicerie vides.

Une autre chose intéressante — et c’est une belle petite trouvaille de notre équipe de recherche — se situe sur le plan de la négociation. Nous nous sommes aperçu∙e∙s que les hommes négocient davantage en vases clos. Ils voient habituellement les revenus et les tâches domestiques comme deux sujets distincts. Les femmes ont plus tendance à réfléchir en vases communicants. Si elles travaillent moins, elles font plus de tâches domestiques, ayant en tête que, si leur conjoint se retrouvait un jour plus souvent à la maison, il ferait lui aussi plus de tâches domestiques. La statistique nous montre autre chose : lorsqu’une femme gagne plus que son conjoint, l’homme n’en fait pas plus à la maison.

Siggi : Notre discussion porte surtout sur les couples hétérosexuels. Qu’en est-il chez les couples de même genre?

HB : Il y a peu de différences. La personne qui a un moins grand revenu est souvent désavantagée. Aussi, quand les enfants arrivent, il faut s’en occuper. C’est presque toujours la personne la moins avancée dans sa carrière qui restera à la maison tandis que celui ou celle avec un emploi plus payant et plus stable travaillera plus. On observe alors les mêmes déséquilibres que ceux mentionnés pour les couples hétérosexuels.

Siggi : Tous ces travaux sur l’amour et l’argent vous ont-ils désillusionnée? Font-ils disparaître la « magie » amoureuse?

HB : Pas du tout! Il s’agit plutôt d’une prise de conscience et d’une meilleure compréhension des mécanismes derrière la représentation du couple. Ces réflexes amoureux, nous les avons tous et toutes.

Je dirais que c’est plutôt sur le cadre juridique que mon regard a changé. L’union libre peut vraiment désavantager des femmes en cas de rupture. Le mariage, lui, peut faciliter les choses en permettant de ne pas compter. Quand on demande aux gens pourquoi ils se marient, ils répondent : « Parce qu’on s’aime. » Ce sont des motivations affectives et non juridiques. Les avantages juridiques seront découverts par la suite : un contrat de mariage, c’est aussi un contrat de divorce. En effet, d’un point de vue économique, les femmes mariées sont plus protégées que celles en union libre lors de la séparation.

Siggi : Une sociologue qui fait l’éloge du mariage, on aura tout vu! (Rires.)

HB : Je me surprends moi-même. Lorsque j’étais plus jeune, j’avais parié que je ne me marierais jamais! (Rires.) Ce qui m’importe réellement, ce n’est pas le mariage en soi, mais plutôt son cadre légal. L’idéal serait une réforme du droit de la famille qui encadre les unions libres et protège la personne du couple la plus faible économiquement. Les contrats de vie commune existent, mais presque personne n’en signe. Parler ouvertement d’argent ou d’une éventuelle rupture brise les règles tacites des relations amoureuses.

[1] Delphine Lobet et Hélène Belleau, L’amour et l’argent : guide de survie en 60 questions, Montréal : Les éditions du remue-ménage, 2017.