Le statut de « minorité » ne correspond pas nécessairement à la faible proportion d’un groupe par rapport à un ensemble social plus vaste. En Afrique du Sud, par exemple, sous l’apartheid, bien que les « Noirs » représentaient 80% de la population et les « Blancs » seulement 10%, ce sont les Noirs qui étaient minorisés par une minorité dominante. On pourrait dire la même chose par rapport aux femmes qui représentent 50% de la population mais se voient marginalisées de l’espace public par divers mécanismes de minorisation patriarcale. De même, pour les pauvres ou tout autre groupe subalterne, leur sous-représentation dans l’espace public et dans les médias ne dépend pas tant de leur importance numérique que de processus de mal-représentation qui tendent à les minoriser dans les deux sens du terme : à les amoindrir en quantité autant qu’en qualité.
Un processus analogue se produit avec les forces sociales et politiques. Certains groupes ou mouvements d’idées, autant que d’action, auront tendance à être marginalisés de l’espace public et médiatique ou encore à être stigmatisés, à n’exister publiquement qu’en tant que fétiche ou lieu commun, reproduisant un préjugé et une position « inférieure ». À l’inverse, les groupes politiques dominants – possédant davantage de capital financier autant que culturel, social et politique – auront tendance à être surreprésentés et à hégémoniser l’ensemble de la scène politique jusqu’à ce qu’il n’existe pratiquement plus que leur version narrative dans l’espace public.
Les gouvernements représentatifs 1] tendent à réduire la diversité de positions politiques à quelques tendances générales représentées par des partis. Cependant, la scène politique, elle, ne se réduit pas aux partis. Elle inclut des syndicats, des organisations patronales, des mouvements sociaux, des associations civiles, etc[2]. Pourtant, la valeur ou même l’existence de chacune de ces forces n’est pas gravée dans le marbre. Bien que des lois, des conventions et des règlements encadrent le comportement de ces acteurs – comme le Code du travail, la Loi sur l’accréditation et le financement des associations étudiantes ou les droits d’association, d’expression et de manifestation – le statut de force politique ne lui sera pas nécessairement reconnu par le pouvoir ou par l’ensemble des autres acteurs de la scène.
Au Québec, le déni de reconnaissance[3], subi par les associations étudiantes lors du « Printemps érable », illustre bien la précarité et le caractère relationnel du statut d’acteur politique. D’ailleurs, la capacité du mouvement de grève à maintenir la mobilisation malgré la répression et le mépris[4], de même que sa massification subséquente, engendrant l’un des plus importants mouvements de contestation de l’histoire du Québec, montrent également que les acteurs sociaux ne font pas que subir les positions « subalternes » que l’ordre symbolique[5] tend à leur attribuer.
Les sans-part[6] peuvent parler[7], même si le pouvoir leur dénie cette capacité. Elles et ils parlent mais la police n’entend que des cris ou du bruit. C’est même au moment où les laissés-es-pour-compte surgissent par effraction dans l’espace public d’où ils et elles étaient exclus-es, en exigeant de s’y faire compter (et conter), que surgit le politique, que le social cesse de se reproduire sur ses propres bases naturalisées et que l’on peut entreprendre collectivement un débat réflexif et démocratique sur les fondements de l’être ensemble. C’est aussi à ce moment, et pour cette même raison, que le pouvoir a tendance à criminaliser l’exercice de droits fondamentaux (comme ceux d’association, d’expression et de réunion) et à nier le statut d’interlocuteur légitime à ceux et celles qui prétendent participer démocratiquement à la décision politique monopolisée par les « représentants-es ». Et le moyen le plus simple et habituel pour discréditer les tentatives de participation citoyenne c’est de la décrier comme violente.
La criminalisation communicationnelle de l’action collective
D’emblée, lorsqu’on parle de criminalisation des mouvements sociaux[8], on aurait tendance à penser à un phénomène policier, juridique ou législatif. Pourtant, il s’agit d’abord et avant tout d’un phénomène discursif ou communicationnel. Pour rester dans l’exemple du Printemps érable, on pourrait croire que la criminalisation du mouvement de protestation relève du Projet de loi 78 (devenu la loi 12) ou du règlement municipal montréalais P-6. Pourtant, pendant le « Printemps de la matraque[9] », aucune arrestation n’a été réalisée en vertu de ces lois et règlements liberticides[10], les forces de l’ordre préférant utiliser des figures pénales antérieures concernant l’attroupement illégal ou l’entrave à la circulation[11].
Ce qui permet de traiter un droit fondamental comme s’il s’agissait d’un crime, ce n’est pas tant des changements législatifs que l’interprétation de lois existant antérieurement. Qu’elle soit le fait de juges acquiesçant systématiquement aux demandes d’injonction d’individus questionnant le droit d’association[12] au nom d’un supposé droit de non-association[13], qu’elle relève du jugement d’un chef de police décidant de procéder à des arrestations de masse[14] ou de décideurs et décideuses politiques refusant de négocier avec des associations étudiantes qui « encouragent la violence[15] », dans tous les cas, il s’agit moins d’une question juridique que d’une question d’interprétation du droit relevant de conditions de possibilité[16] se jouant, en grande partie, dans l’espace médiatique.
Si loin, si proches Une analyse comparée des Printemps chilien et québécois
Si l’espace public se construit en interaction avec l’espace médiatique, les relations entre la scène politique concrète et la scène politique représentée dans les médias ne sont pas directes ou inéquivoques. Comme on vient de le voir, bien que certains groupes et intérêts sont surreprésentés et d’autres sous-représentés ou mal-représentés, il est toujours possible pour un groupe politique « minorisé » médiatiquement de développer des stratégies alternatives pour apparaître dans l’espace public et même devenir le centre de l’échiquier politique, ne serait-ce qu’un certain temps.
C’est ce qui s’est produit, avec un étonnant parallélisme, au Chili entre juin et décembre 2011 et au Québec entre février et juillet 2012. Devant l’intransigeance de gouvernements ne reconnaissant pas la représentativité des associations étudiantes ni la légitimité de la grève ou de la rue comme mode de participation citoyenne, deux conflits étudiants ont débordé de leur cadre strictement éducationnel pour se transformer en d’immenses mouvements contestataires transgressifs[17] questionnant « radicalement » (à la racine) l’organisation sociale et politique.
Malgré leur commune capacité à mobiliser et à mettre en échec les tentatives de minorisation, ces deux mouvements n’ont pas connu exactement les mêmes succès. Par exemple, alors qu’au Québec l’appui au mouvement étudiant n’a jamais dépassé les 50% dans les sondages, au Chili cet appui est passé de 37% avant le conflit à plus de 80% à la fin. Étant donné leurs nombreuses similitudes et leurs différences spécifiques, l’analyse comparée des conflits étudiants au Chili en 2011 et au Québec en 2012 permet, entre autres, d’évaluer l’efficacité relative des différentes stratégies communicationnelles déployées par ces mouvements afin de subvertir cette minorisation symbolique.
Démocratie, participation citoyenne et violence politique
Bien que légalement reconnues et historiquement confirmées par tous les gouvernements qui ont négocié avec elles la fin de grèves qu’elles ont menées, les associations étudiantes du Chili et du Québec connaissent depuis quelques années des processus de criminalisation[18] se traduisant, entre autres, par un déni du statut d’interlocuteur politique, de la répression et des arrestations de masse, au nom de la supposée violence et de l’illégalité des grèves ou des manifestations.
Les valeurs de violence, de délinquance ou d’illégalité attribuées à certaines actions ou associations ne dépendent pourtant pas de « faits » univoques ou de lois clairement établies. Par exemple, alors qu’au début du 21e siècle toute manifestation était considérée comme une atteinte à l’ordre public et réprimée en conséquence de manière extrêmement violente, et souvent sanglante, autour des années 1960[19] se développe une tolérance aux manifestations permettant une croissante participation citoyenne aux débats publics[20]. Le même geste ou action, donc, change de valeur selon son cadre d’interprétation.
Pourtant, dans ces mêmes années 1960, comme conséquence des espaces de participation démocratique arrachés par les mouvements sociaux aux élites gouvernantes, surgit un révisionnisme théorique identifiant l’implication du peuple en politique comme la source de « la crise de la démocratie[21] ». Ce courant théorique de la « Stable Democracy » s’inspire de la « méthode démocratique » schumpeterienne[22] qui, en établissant une distinction entre la démocratie moderne et celle des « anciens », affirme que la démocratie ne peut viser la participation de quiconque à la décision publique, mais doit se limiter à une compétition entre élites politiques pour le vote populaire. La participation populaire dans cette dite démocratie « doit » se limiter au vote périodique car les masses seraient myopes et incompétentes.
Ce travestissement du gouvernement représentatif[23] en démocratie n’est malheureusement pas que le fait de quelques théoriciens du politique. Cette interprétation, produite par les intellectuels organiques des élites, s’est propagée à l’ensemble du corps social, à travers des « appareils idéologiques d’État »[24], comme les médias, faisant en sorte qu’on ne puisse pratiquement plus dissocier la démocratie de l’élection d’une élite gouvernante et qu’à l’inverse, on considère comme violente et comme un danger pour la démocratie la participation de « quiconque » au débat public.
« Ils n’ont même pas de votes dans les urnes, seulement des cris dans la rue »
L’idéologie de la Stable Democracy rend possibles des déclarations comme celle servant d’intertitre à cette partie. Cette affirmation provient de l’ancien ministre de l’Éducation du Chili, Joaquín Lavín, alors qu’il décriait le mouvement de grèves étudiantes et les immenses manifestations d’appui[25]. Cependant, cet énoncé anti-participationniste aurait très bien pu être prononcé par l’ex-ministre de l’Éducation du Québec, Lyne Beauchamp, qui affirmait devant l’Assemblée nationale, le 26 avril 2012 :
On s’est donné un système démocratique, on s’est donné une Assemblée nationale du Québec, on s’est donné des élusdu peuple parce que la démocratie est une façon de régler nos différends sans violence dans notre société. C’est le principe même d’un système démocratique. Et, je le répète, il ne serait pas digne d’une Assemblée nationale et d’élus du peuple de céder à des gestes de violence, céder à de l’intimidation, céder à de la désobéissance civile qui implique de la violence.
Réduisant la démocratie à la délégation de la souveraineté populaire à un petit groupe (oligarchie) de « représentants-es », cette conception « délégative[26] » de la démocratie considère comme violent et illégal l’exercice des droits démocratiques fondamentaux[27].
Pourtant, il ne s’agit là que de positions partielles. Indépendamment de la légitimité électorale clamée par les gouvernements, cela n’implique pas d’emblée que l’opinion publique ou les institutions démocratiques vont nécessairement suivre ce révisionnisme. L’efficacité concrète de la stratégie rhétorique du gouvernement dépend aussi des réactions des autres acteurs et actrices de la scène politique, y compris des associations étudiantes qui peuvent construire des « images de soi » (éthos) mettant en échec les stigmates de violence et d’illégalité que les gouvernements cherchent à leur apposer.
Violence et images de soi Stratégies communicationnelles alternatives de groupes minorisés
« Si lutter pour tes droits c’est de la délinquance, nous sommes tous délinquants » « Ni terroristes ni délinquants / [Seulement des] Étudiants-es Conscients-es »
Devant la stigmatisation des grèves, occupations et manifestations étudiantes comme des actes de terrorisme ou de délinquance, on voit surgir des positions « dialogiques » tâchant de « rectifier les faits » : « Ni terroristes ni délinquants / [Seulement des] Étudiants-es Conscients-es ». Souvent faites sur le ton de l’ironie, on retourne le stigmate pour s’en revendiquer : « Si lutter pour tes droits c’est de la délinquance, nous sommes tous délinquants. » De la même manière, au Québec, l’initiative « Arrêtez-moi quelqu’un! » est parvenue à cumuler plus de 5 300 déclarations en image dénonçant le projet de loi 78 en exprimant :
« Charest désobéit à la démocratie, je désobéis à la loi 78 » ; « ceux qui ont voté la loi 78 sont des criminels » ; « Si la loi est contre le peuple, alors le peuple sera hors-la-loi » ; « Je suis libre, donc je désobéis » ; « à mépris total, refus global »[28]…
Dans ces énoncés ironiques ou paradoxaux, on peut apprécier le renversement des valeurs opéré autour d’une opposition entre la loi (élus-es, parlementaires, mépris, etc.) et la légitimité (peuple, démocratie, liberté, conscience, etc.). Par contre, pour que ces ellipses argumentatives[29] fonctionnent, il est nécessaire de partager les codes de valeur plaçant la démocratie et le peuple au-dessus des lois et des élus-es. Autrement dit, ces messages permettent de consolider la croyance des convertis-es mais pas nécessairement de convaincre des personnes qui n’étaient pas déjà convaincues.
Or, la construction et la gestion de l’image de soi n’est pas un acte unilatéral mais le fruit d’une constante négociation (ou confrontation) où l’on doit s’adapter aux éthos préalables, institués ou « imposés » de manière interactive[30] par son interlocuteur ou interlocutrice. Ces principes développés en fonction d’interactions énonciatives « face à face », s’appliquent également dans le cas de l’éthos discursif ou collectif, impliquant des interactions « médiatisées » et différées. Aussi, pour pouvoir mettre en échec la stratégie rhétorique du pouvoir consistant à montrer l’action collective contestataire comme un crime, il ne suffit pas de dire « je ne suis pas délinquant mais conscient » ou de dire ironiquement « nous sommes tous des délinquants ». Il faut « montrer » que l’image de soi projetée par ses adversaires et reproduite sans grande distance critique par les médias est fausse, sans avoir à le dire.
Ironie et renversement de la stigmatisation
Cela ne signifie pas que l’ironie ne puisse pas être utilisée comme l’arme rhétorique redoutable qu’elle est. Au contraire, devant une situation kafkaïenne où tout acte posé pour se défendre pourra être utilisé comme preuve de culpabilité, l’ironie est souvent le meilleur moyen d’enrayer le mécanisme du piège.
C’est ce qu’ont fait les étudiants-es chiliens-nes en développant, spontanément[31], une série de « flashmobs[32] » (manifestations ou foules éclair) qui, sans rien compromettre de leur caractère « ludique », n’ont été que plus efficaces politiquement pour désamorcer les accusations de violence les excluant de l’espace public et médiatique.
La première convocation a été un « Thriller pour l’éducation » qui, après une convocation Facebook, rassembla près de 7 000 personnes devant La Moneda (Palais présidentiel) pour une chorégraphie du fameux clip de Michael Jackson, sans autre message que d’apparaître dans l’espace public sans se faire réprimer et accuser de violence.
Pour reprendre les termes de Felipe Villaseca, l’un des instigateurs de l’événement :
Nous cherchions une forme de mobilisation qui ne puisse pas être criminalisée. Pour la manifestation antérieure nous étions plus de 100 000 personnes et tout le monde et les médias d’information n’ont montré que les quelques échauffourées avec la police, sans mentionner l’ampleur de la manifestation pacifique. Alors, tout le monde voulait trouver une manière de manifester qui ne donne aucune chance aux médias de montrer quoi que ce soit de négatif.
Et c’est précisément ce qui s’est produit. Le lendemain, les médias de communication n’ont parlé pratiquement que de cette manifestation, insistant sur son caractère ludique et bon enfant. Même les émissions de variété ont abordé le sujet du conflit étudiant, alors que ce type d’information n’avait pratiquement pas été couvert jusqu’alors par ce type d’émissions. Par la suite ce fut un déferlement d’initiatives comme une course à relais de 1800 heures autour de La Moneda (siège du gouvernement), d’autres flashmobs portant sur des thèmes aussi loufoques que Lady Gaga, les Super héros, le Grand « iiiiii », Dragon Ball Z, besatón (marathon de baisers), die-in, à la plage, « à poil pour/par l’éducation », etc.
Ce même type d’actions a été utilisé au Québec, par exemple dans les maNufestations (manifestations nues), les die-in, les marches nocturnes, les casseroles, l’Anarchopanda ou la Bananarchie. Par contre, bien que ces nouveaux répertoires d’action collective[33] soient parvenus dans les deux cas à interagir avec les médias de masse et à récupérer une certaine part de contrôle sur l’imagemédiatiquedesoi, l’aspect ironique de la mise en scène a été beaucoup moins assumé au Québec qu’au Chili. Les flashmobs québécoises collaient davantage au conflit que les Michael Jackson, Lady Gaga ou Dragon Ball Z chiliens. Pathétiquement, les mobilisations purement ludiques sont davantage parvenues à neutraliser l’anti-éthos de la violence et à capter l’attention des médias que les mobilisations subordonnant des éléments de ludiques à un message politique. La grandeur carnavalesque des chorégraphies — comme, par exemple, celle d’une immense boule (Z ball) de près de huit mètres de diamètre qui a parcouru le centre-ville de Santiago pour « sauver l’éducation avec l’aide de toute la population » — a réussi à capter l’intérêt des médias de telle sorte que ceux-ci dédiaient davantage de temps à rendre compte de « la nouvelle action de protestation massive créative et festive que les étudiants nous offrent aujourd’hui » qu’au discours gouvernemental sur la violence[34].
La part du ludique et du négatif en politique
Cela en dit long sur le traitement de l’information ou les effets de cadrage des médias. Mais cela nous renseigne également sur les manières par lesquelles on publicise une cause et sur la part de « négativité » qu’implique la construction d’un référent politique. En effet, pour devenir le symbole ou le signifiant vide[35] d’une subjectivation politique contre-hégémonique, les étudiants-es (ou tout autre référent politique), doivent se vider de leurs sens « propres » (intérêts spécifiques) pour signifier les griefs et aspiration d’un ensemble social beaucoup plus large. Pour le dire de manière synthétique : Less is more.
Évidemment, les distinctions entre le Chili et le Québec ne se limitent aucunement au degré d’ironie de leurs flashmobs. Il faut tenir en considération d’importants éléments de contexte, comme l’importance d’un discours et de pratiques critiques antérieures et externes au mouvement étudiant, la plus ou moins grande ouverture de l’espace médiatique aux débats politiques ou la quantité et la qualité des appuis d’acteurs sociaux et politiques comme les recteurs et rectrices, les professeurs-es, les syndicats, etc.
Cependant l’analyse comparée de ces nouveaux répertoires d’action collective apporte d’étonnants apprentissages quant à l’efficacité du ludique et du carnavalesque en tant que mise en scène permettant d’apparaître dans un espace public et médiatique duquel on est exclu.
[1] Manin, Bernard.2012. Principes du gouvernement représentatif. Paris : Flammarion.
[2] Il est à noter que ces forces politiques instituées n’épuisent pas le spectre de positions existantes. Beaucoup d’autres positions existent sans être reconnues.
[3] Honneth, Axel. 2000. La Lutte pour la reconnaissance. Paris : Cerf.
[4] Honneth, Axel. 2006. La société du mépris. Vers une nouvelle Théorie critique. Paris : La Découverte.
[5] Laclau, Ernesto et Chantal Mouffe. 1985. Hegemony and Socialist Strategy, Towards a Radical Democratic Politics. Londres : Verso.
[6] Rancière, Jacques. 1995. La Mésentente. Politique et Philosophie. Paris : Galilée.
[7] Cette formule fait référence à l’ouvrage de Gayatri Chakravorty Spivak. 2006. Les subalternes peuvent-elles parler ?. Paris : Éditions Amsterdam.
[8] Voir, par exemple, Svampa Maristella. 2009. « Mouvements sociaux, matrices sociopolitiques et nouveaux contextes en Amérique latine ». Problèmes d’Amérique latine 74 : 113-136. Voir également, Seoane, José (dir.). 2003. Movimientos sociales y conflicto en América Latina. Buenos Aires : Consejo Latinoamericano de Ciencias Sociales (CLACSO).
[9] Dupuis-Déri, Francis. 2013. « Printemps érable, ou, Printemps de la matraque? : Profilage politique et répression sélective pendant la grève étudiante de 2012 ». À qui la rue? : répression policière et mouvements sociaux. Montréal : Écosociété, 198-241.
[10] Dénoncés par les organismes de défense des droits et invalidés par les tribunaux sur de nombreux points et à de nombreuses reprises.
[11] Pour une analyse plus détaillée, voir Peñafiel, Ricardo. 2015. « La criminalisation de la participation citoyenne par des conceptions consensualistes de la démocratie participative », Revue québécoise de droit international, Hors-série, mars 2015, L’État de droit en Amérique latine et au Canada :247-271.
[12] Et la formule Rand (sur l’unité de la représentation syndicale) reproduite dans la Loi sur l’accréditation et le financement des associations d’élèves ou d’étudiants.
[16] Michel Foucault. 1969. L’archéologie du savoir. Paris : Gallimard.
[17] McAdam, Doug, Sidney Tarrow et Charles Tilly. 2001. Dynamics of contention. Cambridge : Cambridge University Press.
[18] Comme la plupart des mouvements sociaux d’envergure un peu partout sur le globe.
[19] Suite notamment aux escalades de violence suivant la répression démesurée, rendant celle-ci contre-productive
[20] Fillieule, Olivier et Danielle Tartakowsky. 2014. La manifestation. Paris : Presses de Sciences Po.
[21] Crozier, Michel, Samuel Huntington et Joji Watanuki. 1975. The Crisis of Democracy : Report on the Governability of Democracies to the Trilateral Commission. New York : New York University Press.
[22] Joseph A. Schumpeter. 1990 [1942]. Capitalisme, socialismeet démocratie. Paris : Payot, 1990.
[23] Qui, comme le montre Bernard Manin (op. cit.), n’est qu’une aristocratie élective.
[24] Althusser, Louis. 1976. « Idéologie et appareils idéologiques d’État ». Positions (1964-1975). Paris : Les Éditions sociales, 67-125.
[25] Symptomatiquement, le ministre Lavín a perdu son poste du fait de son incapacité à gérer le conflit étudiant…
[27] Pour reprendre les termes de la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) : « Les grèves, les barrages routiers, l’occupation d’espaces publics, et même les tumultes qui peuvent advenir au cours de protestations sociales, peuvent occasionner des inconvénients et même des dommages qu’il est nécessaire de prévenir et de réparer. Néanmoins, les limitations disproportionnées à la protestation, en particulier lors qu’il s’agit de groupes qui n’ont d’autres moyens pour s’exprimer publiquement, compromettent sérieusement le droit à la liberté d’expression » (CIDH, 2009 : 209 ; notre traduction).
[28] Les images ne sont plus accessibles sur le web mais on peut s’adresser aux organisateurs de la campagne : http://molotov.ca/realisations/arretez-moi-quelquun . Pour une analyse plus détaillée, voir Peñafiel, Ricardo. 2015. « Le sens des casseroles. Charivaris, cacerolazos et création d’espaces publics transgressifs dans et par le bruit ». Cahiers des imaginaires 11 : 9-28. Voir également, Peñafiel. « La criminalisation de la participation citoyenne…, op. cit.
[29] Au sujet de la valeur argumentative des ellipses, de l’ironie ou des « lieux communs » (topoï), voir Anscombre, Jean-Claude et Oswald Ducrot. 1983. L’Argumentation dans la langue. Liège-Bruxelles : Mardaga. Voir également, Anscombre, J.-C. (éd.). 1995. Théorie des topoï. Paris : Kimé ; ainsi que 1995. « La théorie des topoï : Sémantique ou rhétorique ? ». Hermès 15 : 185-198.
[30] Pour une articulation théorique entre la perspective rhétorique de l’éthos, la perspective goffmanienne de l’interactionnisme et la perspective discursive de la construction sociale du sens et des institutions, voir Amossy, Ruth. 2010. La présentation de soi : Ethos et identité verbale. Paris : Presses Universitaires de France.
[33] Articulant des Nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) à des formes « ludiques » d’expression publique ainsi qu’à d’autres formes d’action relativement instituées (grève, manifestations, etc.)
[35] Laclau, Ernesto. 2000. « De l’importance des signifiants vides en politique ». La guerre des identités, grammaire de l’émancipation. Paris : La Découverte/MAUSS, 93-107.
Depuis un an et demi, l’État québécois, qui, dans le paradigme néo-libéral actuel, a tendance à s’effacer, a fait un retour fracassant dans le quotidien des citoyen·ne·s de la province. Il a notamment usé de son pouvoir exécutif de façon répétée et exceptionnelle pour endiguer la progression de l’épidémie et éviter l’effondrement d’un système de santé qui, comme dans beaucoup d’autres pays, n’était pas préparé à essuyer une telle tempête, estiment certain·e·s. Les mesures sanitaires imposées par le gouvernement du Québec durant cette période ont forcé les travailleur·euse·s de la santé et des services sociaux à s’adapter à des conditions inédites et parfois très contraignantes. Le reportage qui suit se penche sur la situation des organismes communautaires qui, parallèlement à l’État, fournissent des services essentiels, mais dans des conditions moindres que celui-ci. Nous voulions, en interrogeant les personnes qui œuvrent dans ce milieu d’ailleurs déjà boiteux avant la pandémie, faire le point sur la situation de ces organismes, alors que le Québec semble se déconfiner pour de bon.
« Pour moi, c’est un monde nouveau depuis dix mois : je reprends contact avec de la famille avec qui je n’ai pas parlé depuis 30 ans, avec mes enfants, mes six petits-enfants. Ils me motivent beaucoup », confie Stéphane, un ancien toxicomane en réinsertion sociale depuis mars 2021. Après plus de trente ans passés sous l’emprise des drogues dures, l’homme évoque son retour au travail entre confiance et réserve, avec un pragmatisme qui laisse entrevoir l’ampleur de sa détermination à sortir définitivement de l’enfer qu’il a vécu pendant la majeure partie de sa vie.
Aux prises avec le PCP, un psychotrope hallucinogène, et le crack depuis sa jeunesse, Stéphane s’est « réveillé » le 11 août 2020, après une véritable descente aux enfers de plusieurs mois qui lui a fait tout perdre. Pour lui, c’est le contexte de pandémie qui a précipité sa chute : « C’était vraiment pas évident quand la COVID est arrivée. Je consommais seul chez moi, portes barrées, stores fermés : c’est comme si on te donnait la chance de consommer en paix. Tu savais que personne n’allait venir chez toi. Ça a été le déclencheur qui m’a fait atteindre les bas-fonds, qui m’a fait comprendre, et rendu tellement tanné que je devais me relever. »
Entre les murs du pavillon André Dumont de la Maison l’Exode, un centre de réinsertion sociale où Stéphane réside depuis le mois de mars, l’homme de 52 ans, conscient du chemin qu’il a parcouru et déterminé dans sa démarche, semble reprendre sa vie en main et voguer vers de meilleurs horizons. Un optimisme qui contraste avec le dépit de Martin Lafortune, qui dirige l’organisme communautaire. Celui-ci travaille depuis plus de trente ans dans le milieu de la dépendance et offre à des personnes sortant d’une thérapie de désintoxication un cadre sécuritaire et propice à leur réadaptation. Une cause que M. Lafortune estime vaguement délaissée, même à l’échelle du mouvement communautaire, car trop peu populaire auprès de la population et des gouvernements : « la dépendance, c’est le parent pauvre du communautaire », lâche-t-il, inquiet pour le futur.
L’uppercut pandémique
Pour la Maison l’Exode, cette période de crise sanitaire a été synonyme de nouveaux défis logistiques qui ont accablé l’organisme, déjà fragile financièrement. « C’était nouveau pour tout le monde, d’une semaine à l’autre c’était des ajustements : dans la cuisine, on a dû acheter tout en portions individuelles, au début, le matériel de protection, comme les boîtes de masques à 75 $, n’était pas remboursé… Il y a eu des coûts derrière tout ça », explique M. Lafortune. En même temps, la réduction de la capacité des différents pavillons par souci de respect des consignes sanitaires a affecté les revenus de la Maison l’Exode, qui est en partie financée par les loyers que paient les résident·e·s, eux-mêmes et elles-mêmes souvent soutenu·e·s par le bien-être social.
Martin Lafortune et son organisme ont dû traverser cette période critique désarmés, faute de personnel. Un manque qui n’a pas été sans conséquence : « Il y a eu des coupures de services, car on n’avait plus d’intervenant·e. […] Les années passées, pour les vacances, on faisait des remplacements, mais là on ne peut pas, donc on ferme le centre pendant deux semaines », raconte Martin Lafortune, qui constate un exode croissant de ses employé·e·s vers d’autres centres offrant des emplois mieux rémunérés. « On n’a pas les moyens d’offrir des salaires au-dessus de 18,50 $, ça n’a pas de bon sens, je suis gêné de vous dire ça. La majorité [des employé·e·s] quitte vers le CIUSS (Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux), vers ceux qui nous paient! Moi je leur dis [au CIUSS] que je ne suis pas leur club-école! », déplore-t-il, dans la salle de réunion, alors que presque tous·tes les résident·e·s sont sorti·e·s pour la matinée.
Le Québec possède depuis 2001 une politique gouvernementale de reconnaissance et de soutien de l’action communautaire, très avantageuse pour les organismes et unique en Amérique du Nord, comme l’explique Maxim Fortin, chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) et co-auteur d’une étude sur les effets de la crise sanitaire sur le milieu communautaire. Des programmes de subventions tels que le Programme de subvention aux organismes communautaires (PSOC) permettent d’assurer une entrée d’argent relativement conséquente, régulière et stable à cette galaxie de groupes. Cela les rend plus résilients et plus performants qu’ailleurs sur le continent, où la dépendance à la philanthropie et à l’autofinancement est beaucoup plus grande. Cependant, ce système n’est pas sans failles, et s’il garantit généralement le maintien des services, il n’a jamais apporté pleine satisfaction auprès des organismes qui réclament sans cesse un plus grand financement et la fin de la précarité dans laquelle ils doivent évoluer. Un enjeu qui n’est pas nouveau, comme le souligne Maxim Fortin : « Le problème, c’est que cette reconnaissance n’est jamais venue avec un financement adéquat. Depuis 2001, le communautaire québécois est sous-financé, et avec la pandémie, les organismes ont encore plus souffert de ce sous-financement. »
Un secteur de plus en plus déserté
Après avoir consulté des centaines de groupes communautaires en marge de la première vague, Maxim Fortin et sa collègue Eve-Lyne Couturier ont contribué, à l’aide d’un sondage de grande envergure, à dresser un portrait de la situation générale du secteur, qu’il et elle jugent satisfaisante sur le plan financier, mais inquiétante au chapitre des ressources humaines. En effet, comme en témoignent de nombreux·euses acteur·trice·s du milieu, la pandémie n’a fait qu’aggraver une pénurie de personnel préexistante et due notamment au caractère pénible de ces emplois très précaires, qui exposent parfois les intervenant·e·s à des situations d’une violence inouïe, courantes lorsque l’on travaille en itinérance ou en dépendances. Un constat encore plus évident depuis le début de la pandémie.
« Effectivement, dans une période de crise, un salaire de 16 $ ou 17 $ de l’heure, c’est pas cher payé pour mettre à risque sa santé mentale », lance Mélanie Baril, organisatrice communautaire au Comité logement de la Petite-Patrie et membre de la Coalition contre la pauvreté de la Petite-Patrie. « Quand un·e employé·e quitte un organisme communautaire avec une clientèle en détresse parce qu’il ou elle ne se sent pas bien, il ou elle ne va pas rappliquer dans un autre organisme avec une clientèle similaire. Forcément, ça crée une pénurie », affirme-t-elle.
Ce sont une grande majorité des groupes qui ont perdu des plumes durant la tempête qu’a constituée la crise sanitaire : « J’ai rarement vu autant de circulation de personnel : des gens qui partent en congé maladie, qui sont remplacés, qui reviennent. Ça a rendu les équipes plus fragiles », déplore Mme Baril, assurant que les derniers mois ont été intenses, notamment pour les femmes, surreprésentées dans les organismes communautaires, et qui ont hérité, comme souvent dans nos sociétés, d’une plus grande charge mentale et de plus grandes responsabilités dans toutes les sphères de leur vie. Maxim Fortin observe le même phénomène : « Ce sont majoritairement des femmes qui travaillent dans le secteur communautaire. Donc on se retrouvait avec des situations où des employées qui étaient parfois mères de famille devaient faire plus à la maison et plus au travail. Il y a eu une surcharge de travail pour beaucoup de gens au sein de ces organismes. »
Claire travaille depuis un an à la Maison l’Exode. Citoyenne française, elle a accompli trois années d’études en criminologie au Québec et effectue actuellement des démarches pour accéder à la résidence permanente. Arrivée sur le marché du travail en pleine pandémie, elle témoigne du gouffre salarial entre ce qui lui a été proposé dans le communautaire et les salaires offerts dans les services publics, notamment à la DPJ, où elle a effectué son stage de fin d’études : « À l’époque, il y avait beaucoup d’offres d’emploi [dans le communautaire], mais à des salaires encore plus bas qu’à l’habitude; du 14 $ ou 15 $ de l’heure, alors qu’on nous demandait des diplômes, de l’expérience, etc. », relate-t-elle. « À la DPJ, j’aurais pu rentrer à 25,50 $ de l’heure, et ça va jusqu’à 40 $ ou 45 $ de l’heure avec des assurances, etc. ».
La mobilisation reprendra
Les travailleur·euse·s qui œuvrent dans le milieu communautaire appartiennent à un mouvement dont la genèse remonte aux années 1960. Née de la volonté d’une véritable transformation sociale, à l’époque où l’Église catholique était encore toute-puissante, l’approche communautaire vise à aider les couches populaires à obtenir une émancipation financière en s’affranchissant de la misère, tout en assumant un rôle garanti par l’État dans la sphère du politique. Durant ces derniers mois, ce volet a été pratiquement inexistant : « ça nous a pris un petit moment avant de pouvoir ressortir la tête de l’eau et voir comment on pouvait se concerter », explique Mélanie Baril, qui a participé à la relance du journal communautaire La Grogne, dont le dernier numéro, paru le 9 juin 2021, a été distribué dans près de 30 000 foyers de l’arrondissement Petite-Patrie, après des années de pause. « On s’est dit que le journal La Grogne était peut-être la façon la plus intelligente de répondre à chacune de nos missions, de faire de l’éducation populaire, de la sensibilisation sur les enjeux de pauvreté et d’exclusion sociale […] et de rejoindre les gens dans leur foyer, en dépassant la fracture numérique. »
Serions-nous à l’aube d’une mobilisation des acteur·trice·s du communautaire comme celle de la fin des années 2010, où ses acteur·trice·s s’étaient mobilisé·e·s à plusieurs reprises pour obtenir des investissements massifs de la part de l’État? Une chose est sûre, le chemin vers le changement est long, car le système actuel profite à l’État, qui, selon plusieurs, se sert du communautaire pour faire des économies. « L’État québécois rêve un peu que le communautaire fasse à faible coût ce que lui ne veut pas faire. […] Il y a une grande marge lorsqu’on compare ces salaires à ceux du secteur public. C’est pour ça qu’on soupçonne l’État québécois de ne pas vouloir reprendre certains secteurs », explique Maxim Fortin.
Ces travailleur·euse·s essentiel·le·s réintègreront certainement l’espace public dans les prochains mois pour revendiquer de meilleures conditions, mais aussi au nom de leurs bénéficiaires qui devront être pris·e·s en charge d’une façon ou d’une autre, comme le souligne Mélanie Baril : « J’adore mon métier, mais je serais plus qu’heureuse de ne plus avoir raison d’être. Le Comité logement Petite-Patrie pourrait arrêter d’exister si le tribunal administratif du logement répondait enfin à sa mission d’éducation populaire […] et s’il y avait un meilleur contrôle des loyers, etc. »
Reprendre en charge certains secteurs, réinvestir dans le communautaire, ou tout simplement couper dans certains services : de véritables choix de société se présenteront à nos responsables politiques lorsque les militant·e·s reprendront la rue, une fois qu’ils et elles auront pris le temps de lécher les plaies causées par la crise sanitaire.
Cet article a été publié dans la dernière édition de nos partenaires, la Revue À bâbord. Le lancement aura lieu le 26 juin 2021.
Le 20 janvier 2021, la direction de l’Accueil Bonneau abolissait intégralement son service d’intervention de première ligne et plaçait des agent·e·s de sécurité là où des intervenant·e·s qualifié·e·s faisaient leur travail avec passion et engagement. Ces coupures ne sont que la pointe de l’iceberg.
L’approche basée sur la sécurité et la répression est déjà présente dans bien des lieux publics. On embauche de gardien·ne·s de sécurité (bien souvent de la firme GARDA) dans les centres commerciaux, pour vous faire circuler ; dans les salles d’attente des hôpitaux, pour vous tenir tranquilles ; dans certains quartiers, pendant la période touristique, pour s’assurer que vous ne perturbiez pas le bon déroulement des activités et que vous n’entachiez pas l’image de la ville ; dans certaines bibliothèques, pour vous dire de ne pas dormir ni flâner ; dans les installations d’urgence pour personnes en situation d’itinérance pour soi-disant pallier le manque d’intervenant·e·s, etc.
La pandémie à laquelle nous faisons face depuis plus d’un an semble donc avoir fourni une excuse inespérée à certains organismes communautaires pour amorcer eux aussi ce virage drastique vers la sécurité. Ainsi, les agent·e·s de sécurité Garda se sont retrouvé·e·s en plus grand nombre que les intervenant·e·s dans l’ensemble des dispositifs spéciaux mis en place par la ville.
Ceux-ci étaient gérés par les cinq plus gros organismes en itinérance de Montréal : Maison du Père, Old Brewery Mission, Mission Bon Accueil, Armée du Salut et Accueil Bonneau. La demande de ces organismes en matière de sécurité est telle que la firme Garda a même publié une offre d’emploi visant spécifiquement à recruter et à former des agents pour le milieu de l’itinérance !
De leur côté, les différents financeurs publics municipaux et provinciaux ont notamment choisi de venir en aide aux organismes communautaires dans le contexte pandémique par des enveloppes budgétaires spécialement destinées à financer l’entretien ménager et… la sécurité !
De l’accompagnement à la répression
Nous assistons donc à un glissement dans notre vision sociale des populations les plus marginalisées. La personne en situation d’itinérance n’est dorénavant plus un·e citoyen·ne qui a besoin d’une main tendue. Elle est devenue cette personne potentiellement dangereuse à surveiller et contrôler.
Quand les directions d’organismes en itinérance opèrent elles-mêmes ce changement de vision, cela se traduit concrètement par des décisions comme celle de l’Accueil Bonneau, d’abolir l’intervention en première ligne pour la remplacer par de la sécurité. Or, lorsqu’une personne en situation d’itinérance veut se confier à quelqu’un·e pouvant l’accompagner concrètement dans ses démarches, mais qu’elle ne trouve plus en face d’elle qu’un agent Garda, ça fait toute une différence. Imaginez-vous arriver chez le dentiste et trouver un agent du SPVM la fraise à la main : vous pouvez avoir le plus profond respect pour l’uniforme, vous ne la trouverez pas drôle !
Les intervenant·e·s de première ligne sont des professionnel·le·s formé·e·s et qualifié·e·s dans différents domaines de la relation d’aide : la toxicomanie, la santé mentale, la psychologie, la criminologie, etc. Cette pluralité d’expertises est une richesse qui garantit des services adaptés et de qualité aux personnes qui en ont besoin.
Concrètement, notre travail consiste à accueillir les personnes là où elles en sont en leur offrant une écoute attentive pour ainsi évaluer avec elles leurs besoins, leurs désirs et leurs priorités. Il s’agit ensuite de les orienter vers les démarches à entreprendre et vers les ressources appropriées, ainsi que de les accompagner, malgré les rechutes et les écueils qui jalonnent ce parcours du combattant.
L’outil principal de l’intervenant·e pour mener à bien ses différents mandats, c’est le développement d’un lien de confiance avec les personnes qui viennent chercher des services. Les bases de la relation d’aide sont d’accueillir les personnes et leurs souffrances avec respect, empathie et sans jugement. Or, développer ce lien et gagner la confiance d’une personne malmenée par la vie prend du temps. Cela implique que l’intervenant·e démontre qu’elle est une personne repère stable, quels que soient les écueils du parcours vers un mieux-être.
La disparition des intervenant·e·s dans les services de première ligne au profit d’agent·e·s de sécurité est dommageable pour les personnes qui utilisent ces services. Cela revient à les vider complètement de leur dimension personnalisée et professionnelle, pour n’y laisser qu’une gestion froide et rigide de services de base nécessaires à la survie, comme les repas, les douches ou le vestiaire.
Cette déshumanisation pourrait rapidement modifier les rapports que les personnes en situation d’itinérance entretiennent avec les organismes qui sont là pour leur venir en aide. Si elles ne se sentent plus accueillies dans ces ressources, mais plutôt surveillées et indésirables comme dans le reste de l’espace public, certaines pourraient faire le choix de ne plus utiliser même les services de base. Or, lorsqu’elles coupent le lien avec les ressources, les personnes deviennent plus à risque d’éprouver des problèmes de santé, de toxicomanie, de violences ou de surjudiciarisation.
Ainsi, le sentiment de sécurité des personnes vulnérables est aujourd’hui mis de côté au profit d’une sécurité visible visant le contrôle social. Ce changement de vision de l’itinérance et ce virage sécuritaire sont en droite ligne avec d’autres changements de pratiques déjà en place au sein même des organismes spécialisés.
L’approche unidimensionnelle du « Logement d’abord »
Depuis quelques années maintenant, les politiques de gestion de l’itinérance sont tournées vers l’approche « Logement d’abord ». Cette approche, développée à Vancouver, consiste à offrir un logement à une personne en situation d’itinérance, ainsi qu’un soutien professionnel pour répondre aux difficultés vécues au fil du parcours vers la stabilité résidentielle.
Cette approche vise ainsi à réduire l’itinérance chronique, celle que l’on voit le plus et qui correspond à l’imagerie populaire de « l’itinérant ». L’itinérance chronique n’est toutefois pas la plus répandue, au contraire. De nombreuses personnes se trouvent en situation d’itinérance cyclique (de la rue aux ressources, puis à un logement instable ou insalubre, en passant par des phases de rétablissement, de rechute et de retours à la rue, et ainsi de suite) ou d’itinérance situationnelle (due à une perte d’emploi, un divorce, une pandémie, et à un manque de ressources ou de réseau social). Face à une telle variété de situations d’itinérance, il est nécessaire de développer une pluralité d’approches permettant de répondre à l’ensemble des besoins et surtout de ne laisser personne sur le bord du chemin.
Malheureusement, les gouvernements semblent vouloir privilégier à tout prix cette approche du « Logement d’abord », et l’on comprend aisément pourquoi : c’est celle qui donne les meilleurs résultats chiffrés ! Par exemple, lorsque la ville de Montréal fait le recensement annuel des personnes en situation d’itinérance, toute personne ayant une adresse fixe ce jour-là n’est pas considérée comme itinérante. Le meilleur moyen de produire des statistiques avantageuses est donc de fournir un logement aux personnes, de les faire rentrer dans une case acceptable pour la société. Cela crée en retour un sentiment social de sécurité, puisque ces personnes ne sont plus à la rue.
Avoir un toit est un droit fondamental pour tout être humain, et il est indéniable qu’il y a encore beaucoup à faire pour que ce droit devienne une réalité pour tou·te·s. Seulement, ce ne sont pas toutes les personnes en situation d’itinérance qui en sont à cette étape de leur parcours. Il ne faut pas non plus oublier que, bien souvent, l’enjeu principal n’est pas de trouver un logement, mais de le garder ! Pour cela, il est nécessaire d’adopter une approche systémique de l’itinérance, de prendre en compte l’ensemble des difficultés vécues et d’offrir des services adaptés, grâce à des approches variées répondant à l’ensemble des besoins des personnes.
À terme, le danger d’une approche unique est de créer deux catégories de personnes en situation d’itinérance : « la bonne », qui veut s’aider et entrer dans les cases, et « la mauvaise », qui ne veut pas s’aider et à qui tout ce que l’on a à proposer, ce sont des services de survie dans un cadre d’une logique sécuritaire, contrôlante et répressive. Voulons-nous vraiment collectivement de cette logique sécuritaire pour faire face à un enjeu social aussi important que l’itinérance ?
Cet article est d’abord paru dans notre recueil imprimé Les voix qui s’élèvent, disponible dans notre boutique en ligne.
Le 6 juillet 2020, la mort par balles du chercheur Hisham al-Hashemi devant sa maison de Baghdad[1] alertait la presse internationale sur un phénomène beaucoup plus large : depuis le début du plus récent mouvement social en Irak, les assassinats d’activistes ne cessent de se multiplier, s’ajoutant au bilan déjà lourd des manifestant∙e∙s tué∙e∙s par le régime et les groupes paramilitaires. Retour sur un an de luttes et de répressions.
« L’Irak n’est pas un champ de bataille », peut-on lire sur une pancarte brandie par un groupe d’étudiant∙e∙s descendu∙e∙s manifester sur la place Tahrir, lieu de rassemblement par excellence du mouvement social qui s’est déclenché le 1er octobre 2019 dans la capitale irakienne. « Tahrir », « libération » en arabe. C’est le mot d’ordre pour Shams Talaat[2], 22 ans, dont le visage d’ange est dissimulé sous d’épais verres fumés. « Quand j’ai entendu parler pour la première fois des manifestations, je me suis dit que ce serait comme la dernière fois, quand les femmes ne pouvaient être présentes, dit-elle lors d’un échange avec L’Esprit libre. Mais cette fois-ci, c’est différent », se réjouit celle qui a pris le risque de rejoindre les milliers de personnes unies pour dénoncer la corruption du gouvernement, le chômage et la précarité économique. Un risque considérable, alors que les mois qui suivront donneront aux rues à la grandeur du pays l’allure d’un champ de bataille.
En date du 19 décembre 2019, plus de 600 personnes avaient perdu la vie à Baghdad et dans les provinces du sud, où s’est concentrée la majorité des manifestations[3]. À cela s’ajoutent environ 17 000 blessé∙e∙s, plusieurs dizaines de disparu∙e∙s, des chiffres qui continuent de gonfler à ce jour, malgré le ralentissement du mouvement, notamment à la suite de l’éclosion de la pandémie de COVID-19.
Quand le silence a une fin
Le début des manifestations a correspondu sensiblement au moment de l’anniversaire du soulèvement de Bassora. En 2018, la deuxième ville d’Irak a connu plus de trois mois de révoltes réprimées dans le sang. Décrié par les protestataires, le taux de chômage – qui concernait alors 40 % des jeunes, d’après le Fonds monétaire international (FMI)[4] – ainsi que les nombreuses coupures d’eau et d’électricité se sont retrouvés à l’agenda du mouvement de 2019, qui est survenu après le limogeage, à la fin septembre, du lieutenant-général Abdel-Wahab al-Saadi[5]. Considéré comme un héros national par une partie de la population irakienne et très populaire auprès de la jeunesse chiite, une branche de l’Islam majoritaire en Irak[6], al-Saadi était à la tête de la « division dorée », connue pour avoir affronté l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) lors des batailles de Baji, Tikrit, Falloudja et Mossoul[7]. L’annonce de sa mise à pied par le gouvernement du premier ministre Adel Abdel Mehdi, élu en mai 2018, a été suivie d’un appel à manifester le 1er octobre 2019 diffusé sur les réseaux sociaux. Un appel qui a été écouté par quelques dizaines d’Irakien∙ne∙s, dont l’indignation était déjà palpable à la suite de la répression d’une manifestation étudiante pacifique quelques jours auparavant[8]. L’utilisation de gaz lacrymogènes et de balles réelles par les autorités, en dépit de la foule au nombre peu considérable, a entraîné le soir même des rassemblements dans la ville sainte de Najaf et à Nassiriyah, à quelque 300 kilomètres au sud de Baghdad[9].
Dès le lendemain, le gouvernement a imposé des restrictions sur internet et sur les réseaux sociaux en particulier, « rendant difficile pour les observateurs [et observatrices] locaux[∙les] et internationaux[∙les] d’observer et d’évaluer la véritable échelle des incidents ayant trait aux droits de la personne[10] ».
Pour la première fois, une population à majorité chiite a tenu tête au pouvoir, lui aussi aux mains des chiites depuis la confessionnalisation et l’ethnicisation politique mises en place après la chute de Saddam Hussein en 2003[11]. L’opposition traditionnelle est mise au ban, et même le puissant leader religieux et politique chiite Moqtada al-Sadr n’a pas réussi à mobiliser sa base, qui a pris la rue sans attendre l’aval du leader[12]. Et, même si les rassemblements débutés en 2019 ont principalement eu lieu dans la banlieue chiite de Baghdad, Sadr City, et dans les provinces du sud, le profil des manifestant∙e∙s n’est pas homogène : « La révolution d’octobre nous a rendu∙e∙s uni∙e∙s », témoigne Shams, en insistant sur le fait que « personne ne se souciait de savoir qui était sunnite ou chiite ».
Dans un pays classé au 162e rang sur une échelle où le 180e pays est le plus corrompu d’après l’organisme Transparency International[13] et dont 89 % de la population affirme ne pas avoir confiance en l’élite dirigeante[14], les manifestant∙e∙s ont d’autres soucis que l’appartenance confessionnelle de leurs partenaires de lutte. À peine sorti d’une guerre civile de quatre ans et devant encore se remettre des ravages causés par l’EIIL, l’Irak cumule une dette estimée par le FMI à 138 milliards de dollars américains en 2020 alors que les revenus pétroliers sont en baisse et qu’ils constituent la quasi-totalité des fonds étatiques[15]. Le montant d’argent public avalé par la corruption depuis 2003 s’élève à 1 000 milliards de dollars américains, « ce qui explique l’extrême richesse des partis et de leurs appareils économiques ainsi que leur force face à la pauvreté dont souffre le peuple irakien », d’après le journaliste et sociologue irakien Safaa Khalaf[16]. Un constat que semble partager Karrar, un acteur et metteur en scène de 24 ans d’abord réticent à rejoindre les manifestations « à cause des partis, des milices et de toutes les armes qui circulent sans le contrôle de l’État[17] ». Celui qui a, depuis, délaissé la scène pour la rue, ne croyait plus à la possibilité d’un changement politique et diagnostiquait à son pays « une paralysie sociale aiguë », en entrevue téléphonique avec L’Esprit libre. Au contraire, il raconte avec enthousiasme « la détermination du peuple à changer les choses », et ce, malgré ce qu’il décrit comme une répression « brutale et barbare » des manifestations.
Répressions
« À six heures du matin, nous nous sommes dirigé∙e∙s vers le pont de la République, qui nous séparait de la zone verte – qui est la zone gouvernementale qui accueille le palais présidentiel, le Parlement et le Conseil des ministres. Le but était de rejoindre la zone verte », se souvient Karrar.
« Au cours des premières heures, le nombre de manifestant∙e∙s rassemblé∙e∙s ne cessait d’augmenter et il y avait de la coopération avec l’armée et la police. Mais, après quelque temps, ils ont commencé à tirer et à nous lancer des grenades assourdissantes, qui tombaient sur nos têtes. Et le nombre de victimes continuait à augmenter », poursuit Karrar, qui a finalement rejoint, ce jour-là, des attroupements dans d’autres quartiers de Baghdad. « Mais la répression et la violence dirigées contre nous ne se sont pas arrêtées, s’indigne-t-il. Le nombre de décès a grimpé aux milliers, les blessé∙e∙s, aux dizaines de milliers et les disparu∙e∙s, aux centaines », rappelle le jeune homme, qui s’est lui-même retrouvé sous les poings d’agent∙e∙s des forces de l’ordre à plusieurs reprises et qui a été arrêté et emmené au poste quelques heures avant d’être relâché, sans mots. Un silence contrastant avec le bruit de la capitale et des villes du sud insurgées, où les tirs à balles réelles succèdent souvent, depuis le 1er octobre 2020, au bruit assourdissant des grenades lacrymogènes de type militaire, conçues pour le combat[18]. Les grenades M91, M651 ou encore M713 sont d’ailleurs utilisées pour tuer avant même de disperser les foules, comme le révèle une enquête d’Amnistie internationale et du centre SITU Research, mettant en évidence les nombreuses pratiques létales opérées à répétition par les forces de sécurité irakiennes[19]. Ces dernières ne sont pourtant pas les seules à s’en prendre à l’intégrité physique des manifestant∙e∙s : des « tireurs non identifiés[20] » sont fréquemment aperçus s’attaquant aux rassemblements, ne portant pas d’uniformes et ne revendiquant aucune de leurs interventions, pourtant nombreuses. Ils sont aussi responsables de plusieurs assassinats et de tentatives d’assassinats ciblés, dont la plus récente vague a fait deux mort∙e∙s et deux blessé∙e∙s en moins d’une semaine, à Bassora[21].
Qui a tiré vingt balles dans le corps de Tahseen Osama al-Shahmani ou sur la voiture qui transportait Lodia Raymond et Abbas Sobhi? Qui a tué la médecin, activiste et personne d’influence Riham Yacoub, 28 ans[22]?
Manifestant∙e∙s comme expert∙e∙s semblent pointer du doigt les mêmes coupables : les meurtriers anonymes appartiendraient aux quelques 146 000 hommes des Hachd al-Chaabi ou « Unités de mobilisation populaire »[23], une coalition paramilitaire formée d’une soixantaine de milices d’obédience chiites pro-iraniennes, constituée en 2014 durant la guerre avec l’EIIL mais trouvant ses racines jusqu’au lendemain de la chute de Saddam Hussein[24]. Chaque communauté religieuse a désormais sa ou ses milices, à la fois construites et constitutives du système politique clientéliste et confessionnel post-2003. Les milices sont une forme d’organisation armée contrevenant au monopole de la violence revenant, en droit, à l’État irakien, qui a pourtant accordé une reconnaissance légale aux Hachd al-Chaabi en 2016, bénéficiant aujourd’hui d’un budget annuel de 2 milliards de dollars directement issus des fonds publics[25].
Au sujet des violences visant le mouvement populaire, l’ex-codirectrice du programme sur les relations entre civils et militaires au Carnegie Middle East Center Loulouwa al-Rachid a dit au magazine La Croix que le régime affirme ne pas connaître les agents de la répression, alors qu’en réalité, ils font partie intégrante du régime, qui se défausse sur eux de certaines tâches[26]. Pour le sociologue Adel Bakawan, chercheur à l’Institut français des relations internationales (IFRI), l’existence d’un système milicien aussi fort en Irak s’explique par une construction à la fois historique et politique profonde : « Faysal, dit-il en entrevue à France Culture, le premier roi du royaume arabe d’Irak, en 1921, avait cette expression : « l’armée est la colonne vertébrale de la nation ». Tout était dit : le système politique, l’État irakien se sont fondés dès le début dans une optique de répression de la société dans ses différentes composantes [ethniques et religieuses]. Et à partir de 2003, on a le même phénomène[27] », rappelle-t-il en référence aux différents conflits sociaux et politico-militaires qui ont traversé l’Irak dans les quinze dernières années.
Malgré les profondes divisions qu’ont entre autres laissées ces conflits à répétition, « quelque chose unit néanmoins sunnites, chiites et Kurdes, continue M. Bakawan : c’est la haine de la classe politique, qui est accusée d’incompétence, de corruption, de favoriser les milices hors champ légal et d’avoir mené la société irakienne dans un état de délabrement avancé[28] ».
L’espoir, et après
Place Tahrir, un an après le début des manifestations. Le gouvernement d’al-Mahdi a démissionné et, après maintes tergiversations, le président Barham Saleh a nommé à la tête du gouvernement Moustafa al-Kadhimi en avril 2020. Dans sa première intervention télévisée à titre de premier ministre, il a annoncé la libération des manifestant∙e∙s détenu∙e∙s à l’exception de celles et ceux ayant été impliqué∙e∙s dans des assassinats[29].
Son gouvernement est néanmoins responsable de nouvelles répressions policières lors des rassemblements, déjà limités par la pandémie. Malgré le confinement, Ali, un activiste de Nasiriyah, confie à al-Monitor « ne pas pouvoir dormir chez lui » par peur d’être enlevé ou pire, froidement assassiné[30]. Au centre de Baghdad, des manifestant∙e∙s continuent à investir le campement improvisé, qui a cependant maigri de nombreuses tentes, défiant le couvre-feu et les autres mesures sanitaires imposées par le gouvernement[31].
Pour Shams, pourtant, rien n’a changé : « Ce n’est pas surprenant, dit-elle, puisque ce sont les élites corrompues qui ont fait [Khadimi] premier ministre. » Pour la jeune femme, qui a commencé à s’intéresser à la politique avec les manifestations et qui suit aujourd’hui avidement l’actualité, « rien ne va changer tant que le système entier ne sera pas tombé ». Celui de la politique confessionnelle, de la miliciarisation de la société, mais également le système d’influence qui partage l’Irak entre les États-Unis et l’Iran. De la capitale au sud résolument chiite, on entend encore résonner « Iran barra barra, Irak horra horra » : « l’Iran dehors, l’Irak libre ».
Karrar croit qu’un renversement important s’est opéré depuis les premières manifestations d’octobre 2019 : « Le peuple irakien n’a plus peur de son gouvernement », soutient-il, se réjouissant de voir les places de Baghdad se remplir ponctuellement de manifestant∙e∙s réclamant du travail ou le respect de leurs droits. Il raconte son désir de voir son pays libéré de « divisions racistes, confessionnelles et politiques » : « Nous avons fait tout ce que nous pouvions pour nous débarrasser de la classe dirigeante. » L’absence de ces divisions est la base pour que se réalisent ses souhaits les plus profonds : « Que tou∙te∙s les Irakien∙ne∙s s’unissent sous le même drapeau, pas celui d’un pays voisin », dit-il en référence à l’influence iranienne en Irak. « J’espère que les armes seront uniquement sous contrôle des autorités, que je pourrai un jour sortir de chez moi le matin sans avoir à me demander si je rentrerai le soir ou non. »
Finalement, que l’Irak ne soit plus un champ de bataille.
[10] Netblocks, Iraq shuts down internet again as protests intensifies, 4 novembre2019. -Q8oOWz8n
[11] En Irak depuis 2003, le premier ministre doit être chiite, le président du Parlement, sunnite, et le président de la République doit être d’ethnie kurde. Ahmed Aboulenein et Ahmed Rasheed, « Iraq passed electoral reforms but deadlock remains » Reuters, 24 décembre 2019. https://www.reuters.com/article/us-iraq-protests-idUSKBN1YS157
[19] Amnistie internationale et SITU Research, Somescreen – Iraq’s use of military grade tear gas grenades to kill protesters, https://teargas.amnesty.org/iraq/
[27] Puisque cette citation est extraite d’un entretien oral, certains mots en ont été retirés afin de faciliter la transposition à l’écrit. Bakawan, op.cit.
Cet article est d’abord paru dans notre recueil imprimé À petite échelle : repenser le pouvoir cityoyen, disponible dans notre boutique en ligne.
Lorsque vient le temps de trouver des solutions pratiques pour rendre nos villes plus démocratiques, inclusives et résilientes, nous sommes bien souvent confrontés à une panne d’imagination. Les municipalités sont généralement considérées comme de simples administrations, dont l’unique fonction consiste à bien gérer leurs responsabilités de base (voirie, gestion des matières résiduelles, déneigement, eau potable…) en gardant les taxes foncières les plus basses possibles pour soulager les contribuables. Le conseiller municipal de Gatineau, Mike Duggan, n’a d’ailleurs pas hésité à se qualifier d’« asphaltiste » : « Ma campagne sera claire. Les services de base sont la première priorité de la municipalité. C’est ça que je vais promouvoir », déclarait-il en mai 2017.[i]
À l’inverse, le mouvement municipaliste soutient que les municipalités, de grande comme de petite taille, en région urbaine, péri-urbaine ou rurale, doivent s’occuper d’une pluralité d’enjeux : inégalités sociales, changements climatiques, lutte contre les discriminations, gentrification, etc. Cette vision « maximaliste » de la politique municipale préconise de nombreuses alternatives sur le plan politique, économique et écologique, afin de catalyser le changement social à l’échelle locale. Dans ce texte, les grands principes du mouvement municipaliste abordés dans mon livre À nous la ville! (Écosociété, 2017), seront complétés par des pistes d’action et des solutions concrètes qui peuvent être mises en oeuvre par les municipalités québécoises et les acteurs de changement dans le contexte actuel.
Cela ne signifie pas de se contenter de réformes mineures. Rappelons que le municipalisme ne souhaite pas seulement assurer une « bonne gouvernance » de l’administration municipale, promouvoir un urbanisme durable ou une gestion progressiste des affaires locales. Il s’agit plutôt d’opérer une transformation graduelle mais radicale des institutions municipales afin de favoriser la participation citoyenne, la transition sociale et écologique et la démocratisation de l’économie locale. Enfin, quelques stratégies innovantes en matière d’action politique électorale seront présentées via l’exemple des plateformes citoyennes et des listes participatives. Ainsi, l’objectif est d’ouvrir de nouveaux horizons en matière de politiques publiques transformatrices à l’échelle municipale.
Principes du municipalisme
En résumé, le municipalisme désigne un mouvement politique qui vise une transformation démocratique de la vie sociale, politique et économique par la réappropriation collective des institutions locales et municipales. Il existe une multitude de variantes du mouvement municipaliste dans différentes régions du monde. De la mairesse de Barcelone Ada Colau au maire de Grenoble Éric Piolle, en passant par les forces de libération kurde au Rojava aux initiatives de Cooperation Jackson qui articule lutte de libération noire et stratégie écosocialiste dans la ville de Jackson au Mississippi, le municipalisme prend des orientations plus ou moins réformistes ou révolutionnaires selon le contexte local. Mais l’ensemble des acteurs qui adhèrent à ce projet politique ̶ qu’il s’agisse de comités citoyens, de groupes militants, d’élu·e·s, de fonctionnaires ou de membres d’organisations sociales ̶ partagent un ensemble de principes : la démocratie, la décentralisation, la solidarité, la justice, la transition et l’entraide.
Démocratie : Il s’agit de démocratiser les institutions actuelles en favorisant la participation citoyenne, des lieux de délibération et l’implication des habitant·e·s dans la prise de décision sur les enjeux qui les concernent. Loin de se limiter à une simple politique de consultation publique, il est nécessaire de réfléchir au partage du pouvoir entre les élu·e·s et les citoyen·ne·s, pour favoriser une « démocratie réelle » selon l’expression célèbre d’Abraham Lincoln : le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple.
Décentralisation : Le municipalisme préconise la décentralisation des pouvoirs, responsabilités, et ressources financières de l’État central vers les régions et les municipalités. Le fait de viser l’auto-gouvernement local ou l’autogestion des communautés est essentiel pour que les municipalités ne soient pas que des administrations secondaires, sans pouvoir et sans moyens d’action. De plus, une décentralisation à l’intérieur même de la ville, par des conseils de quartier ou des assemblées citoyennes locales, représente une autre condition de la démocratisation.
Solidarité : Le municipalisme n’est pas synonyme de localisme ou de repli sur soi; il exige plutôt la construction de solidarités régionales (entre diverses municipalités), nationales (entre diverses régions d’un pays) et transnationales (entre diverses villes du monde). Le municipalisme implique l’internationalisme ou le « translocalisme ». Il ne peut y avoir de changement social et institutionnel profond dans une seule ville, celle-ci reste encore subordonnée à la souveraineté de son État national et aux puissances privées de l’économie capitaliste mondialisée.
Justice : S’il est vrai qu’un retour au local et à la démocratie directe n’est pas forcément synonyme de justice sociale (pensons aux référendums locaux organisés pour interdire des lieux de culte), le municipalisme adhère à un idéal de justice sociale, que ce soit sur le plan économique, culturel ou environnemental. L’égalité et la défense des droits sociaux est au coeur de ses pratiques, de nombreuses mesures progressistes pouvant être implantées à l’échelle municipale.
Transition : Le municipalisme entend résoudre les problèmes sociaux, économiques et environnementaux actuels en construisant un nouveau système au-delà du capitalisme. La transition sociale et écologique n’est pas pensée exclusivement à travers la lunette de l’économie verte et des technologies propres, mais par le soutien aux initiatives de transition qui contribuent à faire des municipalités des communautés plus résilientes.
Entraide : Loin de se limiter à l’action institutionnelle (à l’intérieur de l’appareil municipal), le municipalisme repose avant tout sur les pratiques d’entraide et d’auto-organisation des gens dans leur communauté. Les groupes de soutien mutuel, organismes communautaires, systèmes d’entraide informels, comités logement, assemblées citoyennes, coopératives et autres entreprises d’économie sociale sont les principaux acteurs de ce mouvement, lesquels peuvent être appuyés et soutenus, ou au contraire freinés par les élu·e·s et les fonctionnaires de l’administration municipale.
Les voies de la démocratisation
De façon générale, les municipalités disposent d’une série de compétences leur permettant d’agir à différents niveaux et de prendre des décisions qui ont un impact direct sur la qualité de vie des résident·e·s. Par exemple, la planification urbaine et le zonage jouent un rôle important dans le développement résidentiel et commercial des territoires. Les enjeux de mobilité (circulation locale, réfection de la voirie et transports publics) et les responsabilités liées à l’environnement (eau, collecte des déchets, compostage, parcs et espaces verts) jouent un rôle clé dans la lutte contre les changements climatiques. La municipalité dispose aussi de certains leviers en termes de développement économique local, de développement culturel et social (sports, loisirs, bibliothèques, gestion de certains musées et centres artistiques), permettant de nourrir la vie associative, démocratique et culturelle locale.
Sur le plan de la démocratie participative, les principales actions à entreprendre pour élargir le pouvoir citoyen se présentent comme suit : budgets participatifs, conseils de quartier, droit d’initiative, démocratie numérique et chantiers ouverts. Les budgets participatifs consistent à attribuer un certain montant du budget municipal (allant de quelques milliers à plusieurs millions de dollars) à des projets proposés et votés directement par les citoyen·ne·s d’une ville. Une vingtaine de budgets participatifs ont été lancés au Québec dans les dernières années, que ce soit dans les villes de Chicoutimi, Chibougamau, Shawinigan, Verchères, Nicolet, Boisbriand ou le Plateau-Mont-Royal[ii].
De façon complémentaire, les conseils de quartier représentent des instances de démocratie de proximité intéressantes, qui mériteraient de gagner en autonomie, ressources financières et pouvoir décisionnel afin de ne pas être de simples organes consultatifs mineurs mais devenir de réels lieux de pouvoir citoyen permettant une réelle influence des habitant·e·s sur leur milieu de vie[iii]. Le droit d’initiative[iv], lequel consiste à permettre aux citoyen·ne·s de convoquer une consultation publique sur un enjeu quelconque (agriculture urbaine, racisme systémique, etc.) représente un autre exemple de démocratie bottom-up.
Outre ces espaces traditionnels de participation, il est aussi intéressant d’expérimenter des initiatives qui permettent une collaboration étroite entre l’administration publique locale et les habitant·e·s. Par exemple, les Chantiers Ouverts au Public mis en place par la ville de Grenoble en 2018 permettent à des fonctionnaires de mettre à disposition des outils et matériaux recyclés aux résident·e·s afin que ceux-ci puissent aménager des espaces publics, construire du mobilier urbain en bois (bancs, tables, installations) selon leurs désirs. « Leur objectif est d’encourager la capacité de chacune et de chacun à agir concrètement et directement sur son cadre de vie, d’aménager des espaces temporaires ou pérennes, conformes aux usages et aux envies des habitantes et habitants. »[v]
Sur le plan de la démocratie en ligne, très utile en période de pandémie, il existe aussi des plateformes numériques très pratiques comme Decidim qui a été produit par la ville de Barcelone. Ce logiciel libre utilisé par des dizaines de villes dans le monde est une interface numérique modulable qui offre une pluralité de fonctionnalités pour faciliter l’organisation de budgets participatifs, de forums de discussion, de votes en ligne, de propositions d’amélioration des politiques publiques, etc.[vi] Alors que les données plateformes numériques sont souvent utilisées dans le cadre technocratique et néolibéral des villes intelligentes (smart cities), les technologies numériques peuvent aussi être mobilisées comme des leviers de démocratisation lorsqu’elles sont développées dans une perspective de « souveraineté technologique »[vii].
Les communs et les (re)municipalisations
Outre l’approfondissement de la démocratie politique (au sein du conseil municipal), le municipalisme vise aussi à favoriser la démocratie économique. À ce titre, le paradigme des « communs » représente la voie privilégiée pour favoriser la gestion collective de bâtiments, lieux, biens, services et ressources partagées[viii]. Les communs sont en quelque sorte une façon de faire primer le droit d’usage, la durabilité et l’intérêt collectif en offrant un modèle de gouvernance alternatif à celui de la propriété privée et la gestion centralisée étatique. Les jardins collectifs, les logiciels libres, Wikipédia, les fiducies d’utilité sociale et certaines entreprises autogérées sont quelques exemples de communs sociaux, numériques ou fonciers.
Pour donner quelques exemples de communs urbains à Montréal, il y a le fameux Bâtiment 7 situé dans le quartier Pointe-Saint-Charles, un bâtiment industriel réapproprié par la communauté qui regroupe actuellement des dizaines de projets (épicerie collaborative, microbrasserie coopérative, ateliers de réparation, etc.). Un autre exemple est celui de la Communauté Milton-Parc qui regroupe le plus grand parc de logements coopératifs en Amérique du Nord au sein d’une fiducie foncière communautaire, c’est-à-dire des terrains collectivisés et préservés à perpétuité contre la spéculation immobilière. L’organisme Solon développe aussi divers projets dans l’esprit des communs, comme le système de partage de véhicule Locomotion, des espaces publics aménagés, ou encore Celsius, une coopérative de solidarité qui gère un réseau de chaleur géothermique dans les ruelles.[ix]
Du côté de Barcelone, la ville a décidé de mettre de l’avant les communs et la promotion de l’économie sociale et solidaire au coeur de sa stratégie de développement économique. Elle a développé tout un écosystème favorisant un modèle de « gestion civique » de lieux et bâtiments publics, en faisant notamment la promotion de partenariats publics-communautaire-et coopératifs. Si les communs sont pour la plupart du temps issus d’initiatives autonomes de la communauté, ceux-ci peuvent être soutenus par la municipalité qui peut veiller à leur protection et développement.
Ainsi, « le rayonnement des communs urbains dépend également du rôle stratégique du gouvernement municipal et de l’ouverture de l’administration publique locale. Le fait que la coalition politique au pouvoir Barcelone en commun (BeC) reconnaisse les communs comme un des piliers de la transformation du modèle de société capitaliste dominant, et adopte des politiques publiques en ce sens, permet de donner une légitimité à cette approche novatrice et de développer des outils de régulation favorable à leur pérennité »[x].
Outre la promotion systémique des communs urbains, une autre stratégie de démocratisation de l’économie consiste à renforcer le rôle de la municipalité dans la gestion directe de différentes ressources, entreprises ou services publics. La municipalisation ne consiste pas d’abord à décentraliser les pouvoirs de l’État national vers les municipalités, mais plutôt la relation entre l’État local (municipalité) et les biens et services qui sont actuellement gérés par le secteur privé. La stratégie de (re)municipalisation consiste à inverser la dynamique de privatisation en misant plutôt sur le contrôle public de secteurs clés du développement social et économique. Alors que la remunicipalisation désigne le retour à une gestion publique de services qui étaient offerts par le secteur privé (par l’annulation ou le non-renouvellement de contrats, l’acquisition de biens par la municipalité ou l’internalisation de certains services), la municipalisation désigne la création de nouveaux services (par la création d’entreprises municipales ou de programmes de services locaux). Entre 2000 et 2019, 1408 cas de (re)municipalisations ont été recensés dans plus de 2400 villes et 58 pays des cinq continents[xi].
Ces initiatives de (re)municipalisation s’opèrent dans une multitude de secteurs : eau, énergie, transports, télécommunications, gestion des déchets, éducation, santé et services sociaux, logement, loisirs, activités sportives et culturelles, alimentation, services funéraires, construction, stationnements, sécurité et services d’urgence, etc. De plus, elles peuvent prendre des formes institutionnelles variées : les municipalités peuvent reprendre le contrôle direct de certains services (via la création d’une entreprise municipale), ou encore miser sur diverses formes de partenariats public-public (régies intermunicipales), public-communautaires (avec des OBNL locaux), ou public-communs (cogestion et coproduction de services de proximité)[xii]. Par exemple, la coopérative de télécommunications Antoine-Labelle assure la distribution d’Internet haute-vitesse, de téléphonie et de télévision en collaboration avec la MRC d’Antoine-Labelle dans la région des Laurentides qui est propriétaire des infrastructures de fibre optique[xiii].
Les formes de cogestion des services publics basées sur la logique des communs favorisent la démocratisation et le contrôle citoyen des leviers de la transition sociale et écologique, afin que ceux-ci ne soient plus l’unique prérogative des États, des experts et des entreprises privées. En 2012, la municipalité de Wolfhagen en Allemagne a développé une forme de « participation coopérative » en s’engageant conjointement avec une coopérative pour créer une entreprise d’énergie renouvelable. En plus de la propriété partagée de cette entreprise municipale, le processus décisionnel est collectivisé; les citoyen·ne·s ne sont plus seulement les client·e·s, bénéficiaires ou co-propriétaires de l’entreprise, mais co-décideurs et co-décideuses dans la gestion des actifs et des surplus. Ainsi, les partenariats public-communs représentent une perspective intéressante pour assurer le caractère démocratique des (re)municipalisations.
L’art des synergies locales
La stratégie qui consiste à combiner (re)municipalisations et communs peut même devenir le cœur de plans locaux de transition, à l’instar du Plan de transition vers les communs de la ville de Gand en Belgique[xiv]. Les municipalités peuvent également contribuer à construire une forme de richesse collective (community wealth building) et soutenir l’économie locale par la création de synergies avec des communs, commerces indépendants et entreprises d’économie sociale et solidaire[xv]. Les modèles de développement innovants de la ville de Cleveland en Ohio (États-Unis) et de Prescott au Royaume-Uni sont d’ailleurs basés sur l’idée que les institutions locales ancrées dans le territoire, comme les municipalités, hôpitaux, écoles et caisses solidaires, peuvent représenter un levier majeur pour la relocalisation démocratique de l’économie et la revitalisation accélérée de villes défavorisées.
Des politiques d’approvisionnement, clauses sociales, prêts à faibles taux d’intérêt, investissements publics et autres incitatifs mis en place par la municipalité et autres institutions locales facilitent la création d’un écosystème économique autocentré et résilient[xvii]. L’exemple du réseau des coopératives Evergreen à Cleveland – des entreprises collectives de réinsertion qui œuvrent dans l’installation de panneaux solaires, la production alimentaire locale et des services de buanderie – montre qu’une démocratisation de l’économie découle d’une fédération des initiatives locales et d’une stratégie concertée de la part des institutions locales.[xviii]
De façon plus générale, la stratégie du municipalisme consiste à favoriser les synergies entre les forces citoyennes, les pouvoirs publics municipaux et les initiatives de l’économie sociale et solidaire (incluant les communs) afin d’accélérer la démocratisation de la vie sociale, économique et politique. Les municipalités peuvent utiliser leurs pouvoirs (limités) afin de réguler davantage l’économie privée centralisée (composée des grandes corporations) et décentralisée (constituée par les compagnies de l’économie collaborative capitaliste comme Uber et Airbnb), en développant des alternatives publiques et coopératives au niveau local. Xavier Barandiaran illustre cette stratégie par le schéma suivant :
Figure 2 : Stratégie des synergies municipal-communs[xix]
Bien sûr, il s’agit là d’une simple illustration visuelle d’une stratégie complexe; chaque municipalité doit développer son propre plan d’action pour favoriser des synergies efficaces pour amorcer la transition vers un monde plus juste et résilient, lesquelles doivent être adaptées aux circonstances locales. Cela implique de reconnaître les multiples contraintes institutionnelles, juridiques et réglementaires qui limitent le champ d’action des municipalités, de même que les forces économiques de l’économie capitaliste mondialisée. De plus, il ne faut pas négliger le degré variable d’engagement citoyen et de politisation de la population locale, laquelle est généralement peu impliquée dans les affaires touchant la politique municipale.
Changer le monde n’a jamais été chose facile, surtout lorsque l’inertie d’une partie de la population se combine à la résistance active de certaines organisations et élites dominantes qui n’hésiteront pas à intervenir lorsque leurs privilèges seront menacés par diverses mesures visant à transformer l’ordre existant. Cela dit, des marges de manoeuvre pour opérer des changements significatifs à l’intérieur du système actuel existent, et c’est pourquoi il convient de réfléchir à des stratégies d’action collective pour construire un rapport de force, des mobilisations citoyennes et des campagnes électorales susceptibles de raviver le goût du changement à l’échelle municipale.
La stratégie de confluence par les plateformes citoyennes et les listes participatives
Pour s’organiser en vue d’un changement social au niveau local, il est important de redoubler d’imagination afin de réinventer l’action politique qui est souvent sclérosée dans le monde municipal. Généralement, les élections municipales sont peu politisées; il n’y a pas de réel débat gauche/droite, parfois il n’y a aucune opposition ou compétition entre des options différentes, et les partis politiques municipaux, lorsqu’ils existent, sont plus souvent des listes de candidatures appuyant un chef jouissant d’une certaine notoriété. Comment faire pour agir collectivement dans sa municipalité, sans passer par une simple candidature indépendante sans programme, ou sans passer par la méthode traditionnelle des partis politiques centralisés?
Les mouvements municipalistes sont généralement issus d’une convergence ou « confluence » de forces progressistes qui essaient de combiner des éléments de la société civile (militant·e·s de mouvements sociaux ou organismes communautaires), des membres des partis de gauche ou écologistes et d’autres groupes citoyens ayant envie d’un changement sans forcément passer par les véhicules politiques établis. Pour avoir un aperçu des stratégies disponibles pour promouvoir une « plateforme citoyenne », développer un programme participatif, rédiger un code éthique pour les candidat·e·s aux élections ou développer des stratégies innovantes de financement de campagnes politiques, le Guide du municipalisme pour une ville citoyenne, apaisée et ouverte codirigé par la mairesse de Barcelone Ada Colau et Debbie Bookchin demeure une référence centrale[xx].
Plus récemment, un excellent exemple du municipalisme en action est celui des « listes participatives » qui ont émergé en France dans le cadre des dernières élections municipales. Si c’est surtout la « vague verte » qui a retenu l’attention des médias avec la victoire électorale des listes écologistes, il y a également 408 listes participatives inspirées du municipalisme qui ont été répertoriées. Parmi celles-ci, 66 ont gagné les élections, avec 1324 conseiller·e·s municipaux majoritaires et 638 conseiller·e·s municipaux dans l’opposition[xxi].
L’expression « listes participatives » désigne des listes électorales qui se démarquent par leur mode original de sélection des candidatures. Par exemple, la coalition Archipel Citoyen à Toulouse a combiné différentes méthodes comme les élections traditionnelles (via des assemblées d’investiture), le tirage au sort, ainsi que la méthode de « l’élection sans candidats » inspirée de la sociocratie. Cette méthode originale consiste à définir collectivement des critères permettant de spécifier le profil de la candidature idéale, pour ensuite permettre à chaque personne de désigner une personne (autre qu’elle-même) qui correspond à ce profil souhaité. Suite à la délibération des membres du groupe, une personne est choisie par consensus pour ses qualités personnelles (expérience, compétences, qualités relationnelles), ce qui permet d’éviter que les personnes recherchant l’attention et le pouvoir à tout prix prennent le dessus dans ce genre de processus électif. La combinaison de ces méthodes démocratiques permet de trouver un certain équilibre dans la composition des listes électorales, en naviguant parmi d’autres tensions entre représentation et démocratie directe, inclusion et efficacité, radicalité et pragmatisme, etc.
Dans son rapport À contre-courant. Un bilan de listes participatives aux élections municipales françaises en 2020, Elisabeth Dau identifie certaines caractéristiques parmi une variété d’initiatives locales qui ont tenté de renouveler les pratiques politiques et électorales. Celles-ci incluent une fabrique collective du programme politique; des méthodes de sélection des candidat·e·s hybrides et sophistiquées; un engagement en faveur de la démocratie directe; la confiance envers l’intelligence collective; des tentatives visant à limiter l’hyper-personnalisation du pouvoir; des pratiques favorisant la « féminisation » de la politique par des dynamiques plus collaboratives; une repolitisation de la question municipale par des propositions visant à répondre aux urgences sociales, écologiques et démocratiques à l’échelle locale.[xxii]
En conclusion, que ce soit au niveau des politiques publiques à adopter au niveau municipal ou des stratégies collectives à réinventer pour prendre le pouvoir et transformer les institutions locales, il n’y aura pas de chemin linéaire, évident et prédéterminé pour amener le changement social souhaité. Bien que les solutions concrètes et pistes d’action présentées ici visent à stimuler l’expérimentation et l’ouverture des possibles en matière de politique municipale innovante, le chemin de la transition sociale et écologique sera parsemé d’embûches, de tensions et de tâtonnements qui devront être vécus dans le vif de l’action. Comme le souligne la chercheuse Élisabeth Dau :
« Au-delà des victoires électorales, la bataille culturelle, celle des imaginaires, des représentations est engagée et sera de longue haleine. Elle passe par l’ouverture de brèches de démocratie directe, de politiques de transition ambitieuses, de prise en compte du temps long ou d’un autre rapport au vivant au sein des espaces institutionnels. Elle nécessite aussi de remettre de la « bientraitance », du « care », pour assurer la cohérence entre les processus et les résultats, pour apprendre à se ménager, pour que « faire mouvement » laisse la place à tou·te·s. et soit possible dans la durée. »[xxiii]
[iv] Voir à ce titre le droit d’initiative en consultation publique de Montréal qui a déjà permis de réaliser des consultations larges à partir d’initiatives citoyennes. Consulter: « Droit d’initiative en consultation publique », Ville de Montréal. https://ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=6578,56915583&_dad=port…
[v] Pour en savoir plus, voir le site officiel des Chantiers Ouverts au Public de la ville de Grenoble en France. « Chantier ouvert au public », Grenoble.fr. https://www.grenoble.fr/1222-chantiers.htm
[vi] Voir à ce titre : « Free open-source participatory democracy for cities and organizations », Decidim. https://decidim.org/
[vii] Evgeny Morozov, Francesca Bria, Rethinking Smart City. Democratizing Urban Technology, New York : Rosa Luxemburg Foundation, 2018.
[viii] Voir à ce titre le premier chapitre du livre Jonathan Durand Folco, À nous la ville! Traité de municipalisme, Montréal : Écosociété, 2018.
[x] Jonathan Durand Folco et al., Les communs urbains. Regards croisés sur Montréal et Barcelone, synthèse de connaissances produit par le Centre international de transfert d’innovations et de connaissances en économie sociale et solidaire (CITIES), 2019. http://cities-ess.org/dossiers/communs-reinventer-ensemble-le-rapport-a-…
[xi] Satoko Kishimoto, Lavinia Steinfort, Olivier Petitjean (dir.), The Future is Public. Towards Democratic Ownership of Public Services, Amsterdam : Transnational Institute, 2019.
[xii] Jonathan Durand Folco. « Les leviers municipaux de la transition écologique : entre (re)municipalisation partenariats public-communs », dans Jérôme Dupras, Jean-François Bissonnette, Alejandra Zaga-Mendez (dir.), Une économie écologique pour le Québec : comment opérationnaliser une nécessaire transition, Québec : Presses de l’Université du Québec, 2021 (à venir).
[xvii] Matthew Brown, Ted Howard, Matthew Jackson, Neil McInroy. « A New Urban Economic System: The UK and the US », dans John McDonnell (dir.), Economics for the Many, New York : Verso, 2018.
[xx] Ada Colau et Debbie Bookchin, Guide du municipalisme pour une ville citoyenne, apaisée et ouverte, Roubaix : Éditions Léopold Mayer, 2019.
[xxi] Elisabeth Dau, À contre-courant. Un bilan de listes participatives aux élections municipales françaises en 2020, Mouvement Utopia et Commonspolis : 2020, 4.
Cet article est d’abord paru dans notre recueil imprimé À petite échelle : repenser le pouvoir cityoyen, disponible dans notre boutique en ligne.
Actuellement, les aîné·e·s sont ceux qui participent davantage aux différentes sphères de la société[1]. Leur pouvoir d’influence, également appelé « pouvoir gris » par certains chercheur·e·s, est reconnu autant au niveau de leurs implications sociales que politiques. D’ailleurs, les aîné·e·s votent en plus grand nombre aux différentes élections, dont les municipales. Les études scientifiques cherchent à comprendre le désengagement électoral des jeunes, mais ne s’intéressent pas à savoir pourquoi, à l’inverse, les aîné·e·s votent davantage. Accordent-ils/elles une importance particulière aux élections ? Considèrent-ils/elles pouvoir influencer les choses ? Et si oui, exercent-ils/elles le « pouvoir gris » à l’extérieur des élections pour étendre leur influence ? Dans l’article qui suit, ces questions seront traitées en s’intéressant particulièrement au niveau municipal.
Bien qu’il y ait peu d’information disponible sur le comportement électoral des aîné·e·s à l’échelle municipale, il est démontré qu’au niveau provincial et fédéral, les personnes âgées de 65 ans et plus ont un taux de participation supérieur aux groupes d’âge plus jeunes. De plus, les études portant sur les effets du cycle de vie expliquent que plus une personne prend de l’âge, plus elle sera susceptible de voter et de s’engager dans sa communauté, tant par des activités sociales que politiques (dont l’exercice du droit de vote).[2] Les effets du cycle de vie impliquent que la participation électorale suivrait un cycle tributaire en fonction de l’âge[3]. Des représentants de la Fédération de l’Âge d’Or du Québec (FADOQ) assument que si les aîné·e·s votent en grand nombre, c’est pour obtenir ce qu’ils veulent et faire part de leur réalité[4]. Et les candidat·e·s le savent ! C’est pour cela que les acteurs politiques formulent et conçoivent des offres électorales spécifiquement adressées aux personnes âgées. Il devient donc évident que les aîné.e.s sont ceux et celles qui votent le plus, mais pourquoi ?
Le survol des réponses recueillies lors d’entretiens individuels effectués pour ma thèse de doctorat auprès de personnes âgées entre 65 et 84 ans et vivant dans les villes en périphéries de Montréal[5] fournit quelques réponses sur le comportement électoral et politique des aîné·e·s à l’échelle municipale. Tandis que certaines personnes se sentent investies d’un devoir de citoyen·ne, d’autres se rendent aux urnes pour faire entendre leur voix et espèrent des changements à petite échelle. Mais toutes et tous ne trouvent pas l’intérêt d’exercer leur droit de vote ; l’échelle municipale n’a pas d’intérêt à leurs yeux ou est le reflet de la corruption.
Les motivations des aîné·e·s à voter à l’échelle municipale
L’une des questions abordées avec les participant·e·s des entretiens était la suivante : Qu’est-ce qui vous motive à voter à l’échelle municipale ? Plusieurs des participant·e·s ont mentionné que le vote est à la fois leur devoir de citoyen·ne et un droit, comme le mentionne Florence : « Parce que c’est ton droit. Puis c’est toi qui le mets là, le gars ou la fille, ou qu’est-ce c’est que tu veux que ce soit. Pas tout le temps le bon qui rentre, mais bon ! Ça, regarde, c’est un autre dossier ! Mais c’est important, voter » ou encore Geneviève : « On est des citoyens à part entière, puis faut être capable de choisir en notre âme et conscience qui on pense qui va être bon ou bien compétent ou bien… C’est ça. C’est ça ma motivation. C’est des êtres humains, ils vont faire des erreurs, hein, mais on les a choisis, puis ils font ce qu’ils peuvent, on ferait pas mieux, non. ». D’autres participant·e·s considèrent, comme Caroline, que le vote leur offre une parole : « Ben, c’est un devoir. Puis si tu veux chialer, ben commence par aller voter. Hein. C’est un droit que t’as. Si tu vas pas voter, t’as le droit à quoi ? T’as-tu le droit de répliquer ? De demander ? Commence par voter pour le mieux que tu penses, puis selon tes idées à toi, qui rejoint un des deux. Puis tu vas voter, puis après ça, ben… Tu vis avec ce qui est là. » Dans la même lignée, Samuel explique que le vote lui donne la possibilité de critiquer : « Bah moi j’ai un principe, c’est pas tout le monde qui l’a : quand tu votes pas, tu peux pas critiquer, tu peux pas amener une opinion, dans mon livre à moi. Critiquer n’étant pas nécessairement négatif, c’est apporter, mettons, des idées ou des choses. » Par contre, pour Laurent, l’importance du vote est davantage liée à une motivation d’apporter du changement : « Ben pour faire un changement ! Je voulais, même dans mon secteur, à Notre-Dame-de-Lourdes, je voulais… Bien que je l’aime bien [ma conseillère municipale], mais je déteste sa motivation et je déteste son orientation politique parce que c’est toujours capitaliste… Et y’en avait un autre qui se présentait, qui était beaucoup plus zen, j’avais jasé avec lui, puis « ben non, je vais voter pour toi », puis… J’ai voté pour lui. » Finalement, la proximité entre les citoyen·ne·s et les élu·e·s lors des élections municipales, en comparaison aux autres élections, est également un élément motivant et important pour les participant·e·s, tout comme l’offre de services :
Ben c’était… pour avoir… au niveau des services, de l’ensemble des services de la municipalité. […] Je regarde les individus en place et j’analyse en fonction de ce qu’un individu est prêt, est capable d’apporter. De quelle façon qu’il l’apporte. C’est là qu’après ça ma décision va se faire, pour qui voter. (Pierre-Luc)
C’est très important, c’est même très très important pourquoi, parce que sur la scène municipale, on a un conseiller ou une conseillère qui nous représente. Si la conseillère elle a une vision. Par exemple, le grand débat actuel c’est les espaces verts publics. Puis quelqu’un d’autre c’est le développement. C’est évident que moi, qui a… Qui a adhéré, qui est venu au rural, j’en veux pas de blocs appartements ! Mais je sais qu’on en a de besoin dans la ville. (Laurent)
À chaque élection du conseil municipal, ça m’intéresse parce que c’est sûr que ce sont les plus près de nous. C’est sûr qu’ils sont visibles. C’est sûr qu’on peut les contacter. Alors ça, ça m’intéresse, effectivement. (Alexandre)
Plus les services sont près du citoyen, plus nécessairement on en attend. C’est pour répondre à des besoins beaucoup plus, pour les élu·e·s. J’aimerais qu’il y ait un peu moins de corruption, c’est tout. (Francis)
Alors que le vote de Pierre-Luc sera accordé au/à la candidat·e qui offrira de meilleurs services, pour Francis, il est davantage déterminant d’élire un·e candidat·e qui élaborera des services répondants aux besoins des citoyen·ne·s. Laurent et Alexandre, eux, mentionnent que leur motivation à se rendre aux urnes, lors des élections municipales, est liée aux conseiller·ère·s municipaux/les. Ces dernier·ère·s sont beaucoup plus accessibles que les député·e·s au provincial et au fédéral. Cette proximité accorde aux citoyen·ne·s la possibilité de pouvoir contacter leurs élu·e·s lorsque nécessaires et même de jouer de leur influence, comme il le sera mentionné un peu plus loin dans l’article.
Tous les aîné·e·s ne votent pas !
Comme l’ajoute Francis, depuis les scandales révélés par la Commission Charbonneau, la corruption est un élément qui est pris en compte lors des élections municipales. Alors que Francis exerce tout de même son droit de vote aux élections municipales, certaines personnes comme Lisa considèrent que la corruption et le comportement des élu·e·s est un motif pour ne pas voter : « Ben… Je voyais ça comme… Je sais pas si c’est parce que j’étais à Montréal, là, mais… Je voyais ça comme une gang de personnes… Je les voyais pourries, finalement. Je trouvais que le municipal faisait dur, puis que… Ils étaient pas très… Je sais pas… Ils étaient pas… francs avec la population. »
Pour d’autre, comme Julie, la raison qui les porte à ne pas voter à l’échelle municipale serait liée au fait que les municipalités mettraient principalement en place des services liés à la propriété comme la collecte des ordures et le déneigement. Dans la littérature scientifique, il est d’ailleurs indiqué que la démocratie municipale est une « démocratie de propriétaires »[6].
Tsé, je veux dire, j’avais mon travail, j’avais d’autres activités. Je veux dire, m’intéresser à la petite politique de St-Jean, c’était le dernier de mes soucis. Ben l’échelle municipale, c’est vrai que c’est près, c’est plus près là. Moi je ne suis pas propriétaire, facke bon. Quelle importance? Ouais c’est bien, si tu as l’intention tsé de, de t’impliquer. (Julie)
Aussi, les propos de Julie et de Lisa reflètent les réflexions des personnes âgées qui ont commencé à voter tardivement ou qui ne votent tout simplement pas. Julie n’a jamais voté à l’échelle municipale et ne le fera pas. Pour elle, il y a « d’autres choses à faire là, plus agréables! » Par contre, Lisa atteste, en un sens, les études portant sur l’effet du cycle de vie, qui expriment que plus un individu vieillit, plus il aura tendance à voter[7].
Le vote est-il plus important avec le temps ?
De ce fait, puisque les personnes âgées ont l’expérience d’une vie, leur vote, à l’échelle municipale, s’exerce peut-être d’une manière différente aujourd’hui que lorsqu’elles étaient plus jeunes. Lisa explique que c’est lors d’une discussion de porte-à-porte que son intérêt pour les élections municipales s’est manifesté :
J’ai voté pour la première à l’échelle municipale à Saint-Eustache voilà deux-trois ans, aux dernières élections. Pourquoi ? Parce que j’ai rencontré un conseiller qui est venu dans le porte-à-porte, puis qui m’a parlé de ce que faisait la ville. Mais avant ça, j’avais jamais voté au municipal. Ça m’intéressait pas, le municipal. Fait que… Mais là, j’ai dit « ouais, au prix que ça me coûte de taxes (rires), j’vais y penser (rires) ! ». Non, c’est ça… Ça s’est développé grâce à cette personne-là qui était venue à ma porte, mais qui m’avait parlé, puis qui m’avait montré un dépliant, puis qu’est-ce qu’ils faisaient, et tout… Là ça m’avait comme « ouais, bon, peut-être que je devrais voter ». Je suis allée.
Tous les autres participant·e·s ont dit avoir toujours voté, mais leur motivation à aller voter à l’échelle municipale est bien différente.
Oui c’est la même, oui, oh oui, oh oui. Faut voter. Faut voter, puis faut s’impliquer. Ça, je pense que c’est comme ça qu’il faut être. On est des citoyens, alors ça commence par le municipal. (Geneviève)
Ça a toujours été important pour moi, autant hier qu’aujourd’hui. (Claudia)
Ben je dirais que oui, je pense que… c’est pas l’âge qui fait la manière de penser. (Audrey)
Ben, elle est plus forte que jamais ! À mon avis. Mais j’y crois encore plus, dans le sens, plus je vieillis, bah plus je vieillis, plus… Comment je dirais ça donc… Pfff… Plus je connais, pas que je connais le système, mais… Plus que j’ai… J’ai éprouvé le système. Ouais, bah je pense que la maturité politique, c’est à ça que je voulais faire allusion, ça existe, effectivement. Puis ici c’est un peu ça, la maturité politique, c’est un peu comme une maturité intellectuelle, culturelle, je sais pas, là. Je pense que ça s’acquière, ça se développe en vieillissant. (Patrick)
Ben peut-être qu’on est plus proche de nos petits intérêts personnels. Quand je t’ai parlé du pont, c’est sûr c’est un intérêt personnel, mais qui est aussi un intérêt collectif, tsé. C’est… Un pont, ça sert pas juste à ceux qui restent là, ça sert aussi à ceux qui vont venir puis qui vont l’utiliser pour ça. On est plus près de là, on est plus près du personnel, je trouve, des fois, le municipal… Même si j’accorde beaucoup de valeur au bien commun, je suis vraiment là-dedans. (Samuel)
Pour certain·e·s participant·e·s la motivation à voter est inchangée et reste toujours importante, peu importe l’âge (Claudia et Audrey), alors que pour d’autres la motivation est plus forte avec l’avancée en âge. Effectivement, ces personnes considèrent qu’elles ont acquis de l’expérience leur permettant de faire un choix plus réfléchi qu’auparavant. Toutefois, des personnes âgées deviennent blasées par les élections municipales. Caroline explique :
Non, j’ai moins de motivation… Ouin… Ça revient à ce que je te disais, que je trouve les personnes paresseuses un peu, point de vue politique. Parce que plus t’es vieux, plus tu penses juste à toi. T’as pensé aux autres tout le temps, là, puis là tu t’en fous quasiment. Tu deviens là « boaaaarf, ils vont rentrer pareil ». Y’a une mentalité, je sais pas si c’est moi qui est croche, mais je trouve qu’on est paresseux quand on est vieux (rires). D’un point de vue politique, surement.
Cette participante évoque plutôt qu’avec le vieillissement, il n’y a pas de nouveauté et qu’au final un·e candidat·e sera élu·e à un poste de représentant·e. Le jeu des élections n’est plus aussi attrayant qu’avant.
Exercer son pouvoir gris
Depuis une trentaine d’années, plusieurs chercheur·e·s parlent du concept du pouvoir gris. Ce concept énonce que les personnes âgées prennent conscience de leur poids démographique important et font valoir leurs intérêts en exerçant massivement leur droit de vote. Certain·e·s considèrent que le pouvoir gris est plus qu’une revendication de nature politique, mais une nouvelle perception de la vieillesse[8]. En fait, les personnes âgées auraient la capacité de s’organiser et de se mobiliser, par elles-mêmes, pour défendre leurs droits et leurs intérêts. De ce fait, en plus d’avoir effectué des entretiens individuels, des groupes de discussion ont été menés pour ma thèse, afin de comprendre si les aîné·e·s considèrent que leur vote leur apporte un certain pouvoir, en tant que personne âgée. Dans trois des quatre groupes de discussion effectués, des participant·e·s ont mentionné être en mesure d’exercer un rôle d’influence sur les gens qui les entourent ; qu’il s’agisse d’ami·e·s, de parenté ou encore de candidat·e·s municipaux :
Je pense que l’influence que je peux avoir autour de moi, je dois l’exercer, pis je pense que tout le monde, pis Pop le disait tantôt, on devrait tout exercer ce pouvoir-là de, d’encourager les gens qui nous entourent, d’aller dans la direction qu’on veut bien aller. (L’Acadie)
On est des influenceurs, peu importe l’âge, là. Mais peut-être les personnes âgées, elles sont plus influenceurs parce qu’elles ont plus de temps pour être à l’écoute, pour écouter le monde, puis d’être capable de dire au conseiller ou à la conseillère ou au maire (rires) « t’es pas dans… t’es dans le champ, là, actuellement, là, t’es mieux de tourner à gauche si tu veux pas perdre dans deux ans ma voix ». Il y a des messages… (Julien)
Moi, c’est parce que j’ai encore l’illusion qu’on peut essayer d’améliorer la qualité de vie du monde. J’ai bien dit « l’illusion », parce que c’est de plus en plus difficile. La capacité d’influence démocratique c’est rendu à peu près, j’ose pas le qualifier, là, mais c’est un souhait plus que… un vœu plus que… qu’une réalité. Mais… puis… puis en même temps, on fait du bénévolat. Faire du bénévolat, c’est une sorte de… de façon d’atteindre une certaine… pas transhumance, tran… transcendantalisme. C’est une façon un peu transcendantale d’être un humain. C’est-tu assez flyé comme expression, hein ? Bon. (Guy)
Comme le rappelle Guy, le bénévolat est une autre manière, pour les aîné·e·s, d’exercer un changement dans leur société. Il ne faut pas oublier que les élections municipales n’ont lieu qu’une fois aux quatre ans.
Les aîné·e·s, des super-citoyen·ne·s ?
D’ailleurs, depuis les dernières décennies, la Grande-Bretagne, les États-Unis et le Canada connaissent un accroissement de groupes de pression organisés par des citoyen·ne·s aîné·e·s et dont le but consiste spécialement à défendre leurs droits et intérêts. Soulignons qu’un peu partout au Canada, des femmes âgées militent au sein de divers groupes, tels que les Raging Grannies ou les Mémés déchaînées ici au Québec. Ce groupe vise à défendre certaines grandes causes sociales, comme l’environnement, la paix ou encore la lutte contre la pauvreté. Le mouvement des Mémés déchaînées encourage ainsi les femmes âgées à participer à toutes les manifestations liées à la justice sociale et étendre leur pouvoir d’influence sur toute la société[9].
Bien qu’aucune des participantes des entretiens ne fasse partie de ce mouvement, plusieurs d’entre elles, ainsi que les participants masculins, ont répondu s’être impliqué·e·s dans des activités politiques de type manifestations, mobilisations, pétitions et autres. Quelques-un·e·s disent avoir participé à la marche pour le climat du 27 septembre 2019 et signé des pétitions. De plus, puisque le recrutement des participant·e·s s’est fait grâce à des organismes communautaires de leur municipalité, les participant·e·s sont tous et toutes des bénévoles. En moyenne, les participant·e·s offraient, avant le confinement de mars 2020, entre 5 et 15 heures par semaine à des organismes de leur municipalité. Ces données sont d’ailleurs supérieures à celles de l’Enquête sur le bénévolat et les dons de bienfaisance au Canada[10]. Bien que les données concernent l’année 2013, elles renseignent sur le fait que les aîné·e·s offrent plus d’heures de bénévolat que toutes autres catégories d’âge. Les personnes âgées entre 65 ans et 74 ans ont offert 231 heures de bénévolat annuellement, alors que les 15 à 19 ans ont offert 110 heures. La principale raison énoncée par les participant·e·s est le fait qu’ils et elles aient plus de temps que les plus jeunes. La retraite leur a donné le temps de pouvoir s’impliquer un peu plus qu’ils et elles ne le faisaient auparavant, alors qu’ils et elles avaient un emploi à temps plein ou qu’ils et elles devaient s’occuper de leurs enfants. Également, les participant·e·s expliquent que cette implication bénévole leur permet de jouer un rôle dans leur société. Un rôle qui se traduit par un partage, une valorisation et une redistribution à la société :
C’est exactement, lorsque j’ai pris ma retraite il y a neuf ans, je me suis dit « bon, j’ai reçu beaucoup beaucoup beaucoup beaucoup de la vie, de ma famille, de… de la société, et donc c’est pas vrai que je vais m’en aller même si j’avais les moyens et que j’y avais pensé, de m’en aller passer l’hiver en Floride ou ailleurs ». Donc moi, je veux redonner à la société une partie à ma façon, selon mes capacités, selon mes goûts, selon… je veux redonner à la société une partie de ce que j’ai reçu. Et je me suis dit « où je pourrais bien m’impliquer ? Dans quoi je pourrais être utile ? », et que bénévolement. On m’offrirait quelque chose, je dirais non. Je veux redonner. Et c’est tellement gratifiant, je veux dire, redonner c’est une… fait que oui, mais on reçoit autant, là, sinon plus. (Claudia)
J’espère, j’espère que j’apporte… Du moins je l’espère, oui, que j’apporte ma petite contribution à faire avancer la société, à faire avancer la communauté, du moins c’est ce que j’essaie de faire dans toutes mes activités. (Alexandre)
Je trouve que je suis utile ! Je suis utile, puis ils en ont de bénévoles, les gens. Ils en ont besoin, alors oui. C’est un besoin puis je suis capable de le combler encore, ce besoin-là. C’est valorisant, comme je te dis, oui. (Geneviève)
Ben moi ça me donne quelque chose. Si ça me donnait pas… Tu donnes, mais y’a des moments aussi où tu reçois, dans tout ça. […] Moi j’va me chercher du bien ! Ça me fait du bien. Ça me fait du bien. Si je donne quelque chose, ben tant mieux ! Mais moi ça me fait du bien à moi. C’est peut-être égoïste, mais c’est ça. Puis ça les aide, ben tant mieux ! Puis ça les aide pas, ben… Moi ça me fait du bien, fait que… (rires). (Caroline)
Comme l’expriment les propos précédents, ces activités bénévoles permettent, en un sens, aux aîné·e·s d’affirmer leur autonomie dans leur société et de transmettre leur expérience. Par contre, même si cela semble tout à fait positif pour les aîné·e·s et bénéfique pour la société, la gérontologie critique apporte une perspective bien différente de la situation. Plusieurs recherches expriment que les représentations de la société sur le vieillissement sont discriminatoires et créent le stéréotype d’un « super-citoyen aîné »[11]. D’après les chercheur·e·s de la gérontologie critique, les études accordent trop d’importance aux sens et aux buts que peut induire le bénévolat dans la vie des aînée·s. Par cette vision du bénévolat, les personnes âgées sont principalement définies par ce qu’elles font, plutôt que par ce qu’elles sont en tant que personnes à part entière. Cela ne veut pas dire que les activités bénévoles ne font pas partie de la vie de nombreuses personnes âgées, mais elles ne sont pas nécessairement le point d’ancrage de leur identité.
Conclusion
Pour les participant·e·s, les activités bénévoles ne sont pas effectuées dans le but d’asseoir leur influence dans la société, mais sont plutôt une manière de redonner à la société ce qu’ils et elles ont reçu tout au long de leur vie. Plusieurs des participant·e·s se sont impliqué·e·s presque toute leur vie, mais tiennent à partager que ce ne sont pas leurs activités qui les définissent. Ils et elles sont d’abord et avant tout des personnes âgées qui souhaitent simplement contribuer au bien-être de leur communauté. Comme quelques-un·e·s l’ont exprimé, c’est principalement pendant les campagnes électorales qu’ils et elles cherchent à exercer une influence. Par contre, ce n’est pas le cas pour toutes les personnes âgées. Ceux et celles interrogé·e·s pour ma recherche doctorale ont mentionné que leur participation aux élections municipales est principalement liée à un devoir de citoyen·ne. Plus important encore, même si l’âge apporte de l’expérience sur le jeu politique des élections, il n’y a pas d’âge pour exercer son droit de vote et son implication dans sa communauté !