par Rédaction | Avr 11, 2021 | Nouvelles Siggi, Québec, Societé
Par Élise Dumont Lagacé
Ce texte est extrait du deuxième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!
Fin novembre, je parcours mon fil de nouvelles en buvant un café. Un billet intitulé « Mesdames, à vos outils! » attire mon attention. Je sais bien que les articles sur les travailleuses de l’industrie sont, à l’image des femmes sur les chantiers, plutôt rares.
Il s’agit ici d’un billet signé par une association de patron∙ne∙s : « Fini la discrimination dans la construction, laissons place à la diversité, à l’inclusion et aux talents des gens, peu importe leur sexe. Il y a une place pour vous, mesdames! » Une affirmation curieuse au vu de la composition fortement homogène et quasi inchangée de l’industrie depuis 50 ans. Un paysage fixe sans horizon qui révèle le destin collectif des travailleuses de métiers. Ce destin peut être saisi en deux simples statistiques : un taux de représentation presque inébranlable à environ 2 % et un taux de départ persistant à près de 60 %.
Découvrir la fin de la discrimination dans un journal quotidien pourrait réjouir celles et ceux en attente de prophéties. Or, c’est davantage au contexte économique actuel qu’à l’aboutissement des luttes pour l’accès à l’égalité entre les hommes et les femmes dans cette industrie que l’on doit l’apparition et le fleurissement de ces petits articles commandités.
Ces billets enthousiastes ont une fonction précise en contexte de pénurie de main-d’œuvre : ils déroulent le tapis rouge aux femmes devant l’édifice de la construction redécoré pour l’occasion, leur faisant miroiter un avenir radieux. L’édifice est imposant :
12 % du PIB
50 milliards $ d’investissement annuel
26 000 employeur∙se∙s
175 893 travailleur∙se∙s
97,6 % d’hommes
177 200 000 heures travaillées
7 600 000 000 $ en masse salariale
Sur sa façade fraîchement repeinte sont affichées de grandes bannières aux couleurs attrayantes où on peut lire des messages tels que : « Aujourd’hui, une chose est certaine, terminés les clichés. »
Une agence cherchait récemment « des travailleuses âgées de 25 à 45 ans qui sont charismatiques, aiment leur travail et ont un style de vie actif » pour mousser une campagne de recrutement de nouveaux et jeunes talents. Une autre association, dans un écrit destiné au grand public, présentait l’industrie de la construction au Québec comme « un bel exemple de l’intégration des femmes », ajoutant même que « les chiffres de 2018 étaient positifs dans la mesure où 2,13 % de la main-d’œuvre active était composée de femmes! » Dans son dernier bilan, la Commission de la construction du Québec (CCQ) qualifiait, à son tour, le taux de représentation des femmes de 2,45 % de « hausse considérable de la présence des femmes ».
Innovation, diversité et messages positifs sont les pièces maîtresses du projet de rénovation actuel qui, par un étrange procédé, opère un effacement du passé et sa réécriture au goût du jour. Une vitre-miroir est apposée sur la façade : elle empêche de voir les fondations vétustes et renvoie à elles-mêmes les femmes qui n’auraient pas réussi à y « faire leur place » alors que les portes leur seraient grandes ouvertes.
***
Quiconque se penche sur la condition des travailleuses de métiers et sur l’évolution de leur situation constatera d’abord qu’elles visitent l’édifice de la construction depuis longtemps. Un survol des écrits des 40 dernières années produit une forte impression de déjà-vu. L’éventail des résistances et obstacles qui caractérisent et entravent les parcours des femmes est, à quelques détails près, inchangé. Et les analyses produites le sont elles aussi : on pourrait y voir un manque d’originalité. J’ai retrouvé cette même impression chez Susan Eisenberg, une électricienne qui a fait ses débuts dans l’industrie de la construction aux États-Unis en 1978 et qui a publié, en 1998, un ouvrage intitulé We’ll Call You if We Need You.
Dans la préface de son livre réédité en 2018, Eisenberg constatait avec effroi qu’on trouve encore « aujourd’hui des journaux qui parlent des femmes apprenties comme des “pionnières”1 ». Le mot qualifie toujours l’expérience intrinsèque des travailleuses et à travers lui se trouvent aussi les attentes persistantes à leur égard, comme me l’expliquait Victoria, une travailleuse :
Tu redeviens pionnière de nouveau sur chaque chantier. C’est ça qui est embêtant. Les femmes, ce n’est pas nouveau dans la construction. Mais c’est comme si les femmes devaient toujours se réinventer et devenir des pionnières, des championnes qui n’ont pas le droit à l’erreur.
Ce recours à l’image des pionnières produit deux effets (qui ne sont pas dépourvus d’intérêt pour l’industrie) : il permet de faire oublier celles qui y étaient et qui y ont laissé sueur et larmes, et il procure une impression de nouveauté au fur et à mesure que de nouvelles travailleuses sont intégrées.
Au Québec, le taux de représentation des femmes est frappé par une remarquable inertie — malgré quelques soubresauts en période prospère — et aucune des cibles fixées ces 25 dernières années, aussi modestes fussent-elles, n’a été atteinte.
« 2000 femmes pour l’an 2000 »
« 3 % de femmes en 2018 »
Comme le souligne Eisenberg, « les travailleuses ne trouvent aucune raison inhérente au travail lui-même qui justifierait l’extraordinairement bas pourcentage de femmes2 ». Il semble plus aisé pour l’industrie d’en faire une question de caractère individuel, alors que toutes les analyses sérieuses ont depuis longtemps identifié les obstacles systémiques qui entravent les parcours des travailleuses (et ont proposé des solutions).
Ces barrières, qui n’existent que parce qu’elles sont des femmes, prennent une intensité particulière en raison du fonctionnement unique de l’industrie et de sa banalisation obstinée des obstacles spécifiques rencontrés . Ces violences et leurs effets sont bien documentés :
refus d’embauche
déni de compétences
congédiement pour grossesse
harcèlement sexuel
déni d’autorité
mise à l’épreuve
mise à l’écart
extorsion
représailles
isolement
remises en question
détresse
atteintes à l’intégrité
pauvreté
atteintes aux droits fondamentaux
Au Québec, les récents efforts de l’industrie se sont limités à accroître l’accueil de nouvelles travailleuses. En effet, admettant que les départs de travailleuses venaient contrecarrer la croissance des entrées, la Commission de la construction a ouvert les valves pour intégrer davantage de nouvelles recrues. Peut-être qu’en augmentant le débit, les fuites seront oubliées à défaut d’être colmatées…
***
Fin novembre 2020, le ministre du Travail du Québec fait l’allocution d’ouverture d’un « forum stratégique » organisé dans la foulée d’un projet de relance soutenu par des investissements publics majeurs. La conjoncture est parfaite pour annoncer de grands travaux de refonte de l’édifice. Hélas, le ministre se contente, à son tour, de dérouler une bannière défraîchie : l’égalité entre hommes et femmes est une valeur importante qui, espère-t-il, « percolera » dans les milieux. Il termine son laïus en rappelant aux femmes « qu’elles ont une place ».
Les mesures structurelles devront attendre, tout comme les travailleuses d’hier et d’aujourd’hui. Elles sont prises dans une porte-tournante qui les expulse de l’industrie au fur et à mesure qu’elles en franchissent le seuil.
Elles doivent attendre que « les mentalités changent », « que les vieux partent », « que la nouvelle génération arrive ». Elles doivent « attendre leur tour », « attendre d’être appelées », « rester positives » et, surtout, « ne pas forcer les choses ». Tout cela se comprend facilement, comme me le mentionnait un représentant patronal : « Les employeurs [et employeuses] n’aiment pas les mesures contraignantes. »
Eisenberg — et bien d’autres — l’affirme depuis longtemps : l’industrie a besoin de changements structurels et non cosmétiques. Le verdict est sans appel : l’édifice est pourri, la charpente est atteinte et toutes les couches de peinture — si minutieusement appliquées soient-elles — n’arriveront pas seules à le restaurer.
1 Susan Eisenberg, We’ll Call You if We Need You, Ithaca : Cornell University Press, 2018 [1998], p. ix. L’autrice traduit.
2 Susan Eisenberg, op. cit., p. 204. L’autrice traduit
Photo: Pixabay: Joko Narimo
par Marie-Michèle Beaudoin | Avr 5, 2021 | Analyses, Culture, Societé
Pour lire les autres textes de cette série:
- (Partie 1) Ce que nous nommons doit nous répondre : magie mise à l’œuvre avec arkadi lavoie lachapelle et ses collaborateur·ice·s dans Jour de fête! : expérience de naissance imminente (2019)
- (Partie 2) Les transmissions (in)visibilisées
Nos récits de naissance ne se terminent jamais vraiment, en un sens. Ils s’étendent et se resserrent à travers le temps, continuant d’approfondir notre lien à nos mères et à celleux qui produisent et reproduisent le monde pour nous donner de nouveau naissance chaque jour1.
Cette parole d’Alana Apfel, doula et activiste, exprime un sens cyclique et réverbérant du temps qui permet de saisir l’idée de reproduction sur plusieurs dimensions. Celle-ci peut être comprise au sens de la reproduction biologique humaine; le fait de donner naissance à des enfants qui prolongeront la vie de leurs ancêtres; ou encore dans le sens que lui ont donné plusieurs féministes matérialistes, soit toute activité permettant de soutenir et de perpétuer la vie, une forme d’économie du vivant. Dans une dimension plus symbolique, la description de Starhawk de la culture comme « un ensemble de récits que nous nous racontons sans relâche2 » peut exprimer le sens étendu qu’accorde Apfel aux récits de naissance : la manière dont nous nous reproduisons en nous racontant. Les récits de naissance tracent des filiations entre des corps, entre des personnes, à une échelle familiale, communautaire et culturelle; ils créent des liens, faisant tenir ensemble des corps, créant une continuité en soi-même et avec les autres par le fait de pouvoir se raconter. Cependant, ce sont ces mêmes récits, racontés à répétition, qui peuvent aussi maintenir certaines expériences dans l’ombre.
Si le modèle initiatique de Brabant exploré dans la deuxième partie de cet article montrait comment la douleur, conscientisée et consentie, peut être une source de force pour les groupes marginalisés, elle est aussi souvent le siège d’une violence insidieuse. Dans certaines structures institutionnelles, une expérience douloureuse peut ne pas être reconnue comme violente et être banalisée comme « allant de soi ». Cette normalisation pourrait être décrite comme un amas de stéréotypes, un ensemble de récits discriminatoires camouflant la nature violente d’une expérience partagée par un groupe marginalisé. La dimension expérientielle se trouve alors dissimulée sous une rhétorique qui peut aller jusqu’à priver les personnes elles-mêmes des mots pour nommer cette violence, pour faire sens de l’impression laissée par cette expérience. La violence se trouve ainsi reproduite dans un système, parce que transmise et soutenue par des récits qui la portent.
La justice reproductive
Le concept de justice reproductive, dans le contexte de l’accompagnement à la naissance, a justement permis aux féministes racisées et autochtones des États-Unis de rendre visibles des violences qui étaient écartées dans le mouvement pro-choix du féminisme majoritaire blanc. Loretta Ross, fondatrice du collectif SisterSong3 aux États-Unis et militante pour la justice reproductive, utilise les termes « punitions reproductives4 » ou « oppressions reproductives5 » pour nommer les violences étatiques et institutionnelles qui affectent plus particulièrement les femmes racisées. Pour elle, l’oppression reproductive a un impact sur les décisions des femmes en matière de santé reproductive. Elle se manifeste « […] à travers des mesures discriminatoires de placement des enfants à l’extérieur de leurs familles, à travers la criminalisation de la grossesse, les restrictions à l’immigration, l’interdiction pour les personnes LGBTQ d’avoir des enfants ainsi que les avortements forcés pour les femmes incarcérées6 ». Pour les communautés autochtones ainsi que les personnes racisées et trans, ces oppressions reproductives vont jusqu’à la stérilisation forcée.
Un modèle intersectionnel
En soulevant ces réalités violentes et en montrant la manière dont les différents contextes conditionnent les choix des personnes qui accouchent, le concept de justice reproductive, toujours selon l’autrice, « […] aide à traverser les traumatismes, le mépris et les maltraitances que nous subissons, mais également à imaginer un futur hypothétique différent dans lequel nos décisions concernant la reproduction seront soutenues et accompagnées d’un point de vue social et économique7 ». La justice reproductive permet d’entamer une guérison, donne espoir et s’écarte du goût amer que laissaient les discours du mouvement pro-choix. Il s’agit d’une critique du système néolibéral actuel, où la rhétorique du choix est problématique.
En effet, dans un contexte capitaliste où la possibilité de faire des choix est grandement conditionnée par le capital social et économique des individus, il est essentiel d’examiner quels sont les freins aux choix en matière de reproduction. Par exemple, la possibilité d’accoucher à domicile ou dans une maison de naissance plutôt qu’à l’hôpital varie considérablement selon la classe sociale des individus. Comme le souligne la doula Alana Apfel, la diversification des choix est essentielle à l’empowerment des personnes qui accouchent. Cependant, pour que les communautés marginalisées aient plus de pouvoir de choisir, il faut critiquer le système de privilèges que soutient l’organisation socioéconomique en place et nommer les formes d’oppression et d’assujettissement qui traversent actuellement les institutions. Sans cela, ce seront toujours les personnes les plus nanties qui auront accès à ce qui se trouve en marge du modèle hégémonique8. Ce modèle, selon les sages-femmes présentes à la discussion à Dazibao (le point de départ de cette réflexion est plus amplement présenté dans la première partie de cet article), se résume à un accompagnement à la grossesse par un médecin et un accouchement à l’hôpital avec péridurale en position gynécologique.
Ainsi, en réfléchissant plus franchement sur la manière dont les dynamiques collectives affectent les personnes dans leur singularité, le mouvement pour la justice reproductive se veut en continuité avec les théories féministes intersectionnelles et les pratiques du self-help. Ces mouvements politiques et théoriques initiés par les femmes racisées, en particulier les femmes afro-américaines, sont sollicités dans le contexte de la lutte pour les droits reproductifs. Comme le décrit Ross, il s’agit d’un changement de paradigme qui inclut les enjeux discutés par le mouvement pro-choix, c’est-à-dire le droit à l’avortement dans une perspective d’égalité des genres. Le mouvement tente d’induire une pratique où la base communicante entre les individus de diverses communautés vivant des réalités différentes est étendue, en prenant en compte la spécificité comme les divergences, ainsi que les croisements entre les expériences des personnes donnant naissance. Cette pratique vise à réfléchir sur la manière dont l’identité religieuse, ethnique, de genre et de classe ainsi que l’orientation sexuelle, par exemple, peuvent avoir une incidence sur les possibilités en termes de reproduction et à militer pour que les besoins et les droits des communautés marginalisées et de chaque individu soit respectés.
Accouchement et racisme systémique au Québec
Au Québec, le modèle militant de la justice reproductive est soutenu entre autres par des accompagnantes à la naissance (doulas) comme Ariane9, complice d’arkadi à Dazibao, et Hirut Melaku10. Dans leur pratique militante, toutes deux rappellent comment l’expérience de la grossesse des personnes racisées est teintée par le racisme systémique.
Voix forte de ce mouvement, Melaku met en relief les enjeux de classe et de race dans les milieux de l’accompagnement à la naissance et fait le parallèle entre la réalité des femmes noires aux États-Unis et au Québec11. Elle souligne le nombre plus fréquent d’interventions lors des accouchements ainsi que le nombre supérieur de naissances prématurées chez les personnes noires aux États-Unis, tous milieux socioéconomiques confondus. Des chiffres mettent en relief comment le stress chronique lié à l’expérience du racisme au quotidien a un effet considérable sur les corps des personnes racialisées12, entre autres sur les niveaux d’hormones qui peuvent entraîner des naissances prématurées. Cependant, au Québec, l’absence de données sur le sujet rend impossible ce genre d’analyse. Si la doula souligne que cette absence est « une façon de nier les discriminations systémiques que subissent les personnes racisées dans le système de santé13 », elle avance l’hypothèse que la réalité des femmes au Québec est certainement similaire à celles des femmes aux États-Unis.
Dans les deux pays, les soins prodigués aux personnes enceintes diffèrent selon leur appartenance ethnique; une discrimination qui a des effets directs sur leur santé et sur leurs grossesses. Comme l’affirme Melaku, ce traitement déshumanisant s’inscrit dans une histoire précise. La gynécologie et l’obstétrique sont des sciences médicales qui se sont développées par le biais d’expériences faites sur des femmes noires non consentantes. En effet, à l’époque où l’esclavage était chose commune au Québec et ailleurs, les personnes noires étaient déshumanisées, traitées comme des propriétés, et l’expérimentation médicale sans médication ou anesthésie se pratiquait en toute impunité. Cette violence continue de hanter le corps des personnes noires et de façonner nos rapports sociaux. Melaku rappelle : « Les femmes noires ont été dépossédées de leur corps et ce contrôle continue de s’exercer aujourd’hui, dans toutes les sphères de la société, et donc dans l’expérience de la grossesse et de l’accouchement14 ».
Reproduction des corps et de l’histoire
Melaku met en relief ici le sens réverbérant qu’évoquait Alana Apfel en rapport aux récits de naissance : les personnes noires portent cet historique et celui-ci est reproduit dans les pratiques institutionnelles. Cette observation a aussi été faite par Ariane et par d’autres collaborateur·rice·s sur la base de l’expérience familiale durant la discussion à Dazibao. En effet, la reproduction de cette histoire se joue aussi à cette échelle. Le fait de ne pas nommer les expériences racistes d’une génération à l’autre (parce que celles-ci sont trop douloureuses, parce que les mots manquent pour nommer cette violence, parce que celles-ci s’inscrivent dans un interdit ou dans un tabou ou parce qu’un tas de raisons) est enchâssé dans un système de privilèges. Ce système va, à son tour, transmettre une douleur informe, une violence sournoise, qui, internalisée, peut être portée comme une souffrance uniquement individuelle et non pas éminemment collective.
Transformation magique et réécriture de nos récits
La proposition d’arkadi à Dazibao tente de créer un contrepoids à cet isolement dans la souffrance par le partage d’expériences pour une co-construction des connaissances. Elle s’inscrit dans une démarche qui tente, comme le mouvement pour la justice reproductive et de l’anthologie d’Alana Apfel, Donner naissance, « […] de pointer les récits de naissance qui masquent et perpétuent l’injustice reproductive15 ». La forme ritualisée déployée par arkadi permet de faire sens de nos expériences communes, mais aussi d’écouter celles qui ne se situent pas dans le spectre de notre vécu. En effet, raconter et écouter nos histoires, dans une forme rituelle, s’apparente à ce que faisaient les groupes de conscientisation féministe décrits en première partie de ce texte. Cette forme de partage d’expérience entre personnes vivant une expérience commune de marginalisation ou d’oppression plonge les participant·e·s dans un espace autant politique que spirituel. Starhawk suggère que « transformer concrètement nos groupes et nos comportements inconscients suppose d’examiner la construction qui a fait de nous ce que nous sommes sur des modes qui vont au-delà de l’analyse politique et engagent des puissances spirituelles de guérison plus profondes16 ». En ce sens, nous sommes invité·e·s à nous questionner sur notre identité et d’où l’on vient, tant sur le plan familial que le plan culturel. C’est une démarche qui demande d’identifier nos blessures et celles que l’on a fait et qu’on continue de faire subir aux autres.
Ce mouvement de guérison, comme une plongée dans l’obscur, permet de nous responsabiliser, c’est-à-dire de sentir en profondeur comment notre identité et nos actions s’inscrivent dans des filiations diverses; dans l’histoire de notre naissance, de notre famille, de notre culture. La forme de responsabilité engagée dans ce processus s’affirme différemment de celle implicite au capitalisme néolibéral. Il s’agit ici d’un sens d’être en connexion avec le monde, les autres êtres humains et le vivant, et de sentir la manière dont nous sommes tou·te∙s lié·e·s mutuellement. Pour reprendre la métaphore de Starhawk dans Rêver l’obsur, il s’agit de se responsabiliser et de se transformer en nommant et en rendant visible ce qui se trouve dans l’ombre. Ce mouvement transformateur, magique dans l’univers de la sorcière Starhawk, implique de nommer les discriminations envers certains groupes, de nommer les violences permises par un système et de reconnaître la manière dont nous profitons de ce même système. Encore une fois, dans les termes de cette autrice, il s’agit de courber le langage, c’est-à-dire de trouver des manières de s’autodésigner qui vont à contre-courant des modèles de pouvoir oppressif en place pour engendrer du changement, d’utiliser des mots qui nous engagent dans tout notre être; des mots qui peuvent créer un sentiment d’étrangeté ou un ricanement pour amener à réfléchir autrement, pour permettre d’ouvrir d’autres perspectives de pensées et d’actions.
Réflexions dans le milieu des arts
Dans le contexte des arts visuels, cette démarche de conscientisation des filiations et des transmissions me semble très liée aux réflexions proposées dans la première partie de cet article autour du motif des pratiques stériles. En effet, les institutions jouent un rôle primordial en tant que transmettrices entre les différentes générations d’artistes. Ce sont les institutions, les musées, les centres d’artistes ou les lieux de formation, par exemple, qui se placent en gardiennes du savoir artistique. Elles créent et nourrissent les distinctions disciplinaires et trient ce qui a le mérite d’être transmis. Elles donnent naissance aux artistes et perpétuent leurs mémoires en écrivant les récits d’artistes; une identité sociale, culturelle, politique. Elles jouent le rôle de filtre, décidant qui peut obtenir le statut officiel d’artiste et rejouant très souvent les dynamiques propres aux institutions discriminantes et oppressives actuelles. La reproduction artistique passe aussi par la transformation d’épreuves; comme des rites de passage permettant d’accéder au statut d’artiste. Comme je l’ai déjà mentionné en deuxième partie de ce texte, le modèle vocationnel est encore un véhicule de transmission majeur de cette identité. Il amène à reproduire certains comportements, tel le travail non rémunéré, et sculpte un horizon d’attente face à ce qu’est, ou non, un artiste. Encore une fois, plusieurs questions auraient pu être soulevées en groupe en écho à celles posées en lien avec les pratiques d’accompagnement à la naissance. Parmi celles-ci : qu’est-ce qui est invisibilisé par le modèle artistique transmis par les institutions artistiques actuelles et comment en prendre responsabilité ? Comment engendrer la guérison envers les choses, voire les personnes, qui sont placées dans l’obscur?
Rêver l’obscur pour un bien-être radical
La discussion à Dazibao, tout comme ce texte, tente de mettre en branle un processus collectif magique qui nous amène à rêver l’obscur. Bien évidemment, ces deux initiatives ne permettent pas de nommer tout ce qui reste dans l’ombre des systèmes oppressifs. Les contributions sollicitées ont surtout permis de réfléchir aux enjeux du milieu de l’accompagnement à la naissance et du milieu de la pratique des arts visuels à partir de perspectives féministes d’autrices provenant majoritairement du Québec et des États-Unis, des femmes blanches et des femmes racisées17.
En tant qu’analyse partielle, ce texte formule des réflexions en parallèle avec les approches féministes de l’accompagnement à la naissance. Ces réflexions se dessinent comme des visions dans lesquelles le rapport aux institutions dans le milieu artistique, principalement en lien avec les pratiques dites performatives, relationnelles et contextuelles, s’expérimente d’une manière similaire à celui décrit par Alana Apfel : comme l’offre d’un espace pour déployer son potentiel intérieur dans lequel les institutions « facilitent, mais ne prennent jamais en charge, les épreuves, les joies et la beauté qui surviennent sur le chemin du voyage reproducteur18 » et du travail créatif de chacun·e.
Cette recherche d’espaces où le potentiel intérieur, ou, dans les mots de Starhawk, le pouvoir-du-dedans, de chacun·e est déployé, passe par une réflexion en profondeur sur ce qui est écarté dans les modèles actuellement en place. Elle tente de favoriser la créativité à l’échelle individuelle et institutionnelle. Ce processus, comme prolongement de la proposition d’arkadi lavoie lachapelle, vise ce que Apfel nomme le bien-être radical, c’est-à-dire :
[…] la santé et la guérison envisagées selon une perspective ascendante – à savoir donner naissance sans crainte, se réapproprier et approfondir nos connaissances des plantes médicinales, jouir d’un accompagnement adéquat dans toutes les expériences et dénouements en matière de reproduction, nourrir un amour radical l’un·e envers l’autre et travailler à créer collectivement des communautés de soins, de force et de vitalité qui s’opposent aux modes relationnels capitalistes19.
Cette définition, bien propre au milieu de l’accompagnement à la naissance, peut être utilisée à titre indicatif pour décrire une volonté de rapports soignants entre institutions artistiques et artistes. Nous pouvons entendre la perspective ascendante, au sens d’une recherche d’agentivité pour les artistes, d’une forme de liberté que je qualifierais de primordiale à la création. Une santé créative et une permission de guérison par et à travers l’art qui permet de créer « […] sans craintes, [et de] se réapproprier et [d’]approfondir nos connaissances […] », tant celles spécifiques au milieu de la pratique artistique, que celles liées plus singulièrement à notre expérience. Un bien-être radical qui vise « […] un accompagnement adéquat dans toutes les expériences et dénouements en matière de […] » processus créatif et qui permet de « […] nourrir un amour radical l’un·e envers l’autre et [de] travailler à créer collectivement des communautés de soins, de force et de vitalité qui s’opposent aux modes relationnels capitalistes20 ».
CRÉDIT PHOTO: Benjamin J. Allard
1 Alana Apfel, Donner naissance : Doulas, sages-femmes et justice reproductive, Paris : Cambourakis, 2017, p. 53.
2 Starhawk, Rêver l’obscur : Femmes, magie et politique, Paris : Cambourakis, 2015, p. 60.
3 Le collectif SisterSong est un regroupement formé en 1997 à partir de divers groupes de femmes autochtones et racisées au Sud des États-Unis qui s’est donné pour mission « de rendre plus puissantes et d’amplifier les voix des femmes autochtones et de couleur pour achever la justice reproductive en éradiquant l’oppression reproductive et en s’assurant du respect des droits humains ». L’organisation tente de « construire un réseau effectif d’individus et d’organismes pour améliorer les politiques institutionnelles et les systèmes ayant un impact sur les vies reproductives des communautés marginalisées »; traduction libre à partir de leur site internet, consulté le 12 février 2021, https://www.sistersong.net/
4 Ross fait référence au concept de punition reproductive chez Dorothy Roberts; voir Killing the Black Body: Race, Reproduction, and the Meaning of Liberty, New York : Pantheon Books, 1997; « Privatization and punishment in the new age of reprogenetics », Emory Law Journal, vol 54, no 3, 2005.
5 L’autrice se réfère à la définition d’oppression reproductive élaborée par Asian Communities for Reproductive Justice (ACRJ) dans « A New Vision for advancing our movement », 2005, consulté le 12 février 2021, https://forwardtogether.org/wp-content/uploads/2017/12/ACRJ-A-New-Vision.pdf
6 Loretta Ross, « Comprendre la justice reproductive », traduit par le site de la Fédération du Québec pour le planning des naissances (FQPN) en 2014, p. 4, https://www.fqpn.qc.ca/?attachment_id=2003; un texte de Ross publié initialement en 2006 sur le site de SisterSong.
7 Loretta Ross dans Alana Apfel, Donner naissance : Doulas, sages-femmes et justice reproductive, Paris : Cambourakis, 2017, p. 16; initialement publié en anglais sous le titre Birth Work as Care Work : Stories from Activist Birth Communities en 2016 au PM Press.
8 Alana Apfel, op. cit., p. 43.
9 Sur le parcours et la pratique d’Ariane K. Mettelus voir « L’accompagnement à la naissance, le mouvement d’humanisation des naissances québécois pour moi c’est… », dans l’Agenda des femmes, Montréal : Éditions du remue-ménage, 2017.
10 Hirut Melaku est doula et militante pour la justice reproductive. Sa pratique se fait sensible aux enjeux d’équité raciale, de violences sexuelles et d’inclusivité des personnes LGBTQ2. Elle est membre fondatrice de l’organisation Third Eye Collective pour les femmes Noires survivantes de violence genrée. Pour plus d’information sur sa pratique, consultez son site web : https://hirut.org/
11 Hirut Melaku, « Chères femmes blanches, vous ne parlez pas en mon nom », Hufftington Post, 5 mai 2017, consulté le 12 février 2021, https://quebec.huffingtonpost.ca/hirut-melaku/cheres-femmes-blanches-vous-ne-parlez-pas-en-mon-nom_b_16406940.html
12 Deux études à ce sujet dans le contexte états-uniens : « Stressors, Resources, and Stress Responses in Pregnant African American Women A Mixed-Methods Pilot Study », The Journal of Perinatal & Neonatal Nursing, vol 27, no 1, Janvier/Mars 2013 : 81-96. https://journals.lww.com/jpnnjournal/Abstract/2013/01000/Stressors,_Resources,_and_Stress_Responses_in.17.aspx; « Racial Disparities in the Association Between Stress and Preterm Birth », Journal of Health Disparities Research and Practice, vol 8, no 4, Automne 2015 : 80-92. https://digitalscholarship.unlv.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1358&context=jhdrp
13 Hirut Melaku et Nesrine Bessaïh, « Racisme systémique et périnatalité? » À babord!, no 72, Maternité et médecine. Silence, on accouche!, 2017-2018. https://www.ababord.org/Racisme-systemique-et-perinatalite
14 Ibid.
15 Alana Apfel, op. cit., p. 43.
16 Starhawk, Quel monde voulons-nous?, Paris : Cambourakis, 2019, p. 98.
17 À titre indicatif, les deux propositions n’ont ni abordé les enjeux touchant l’expérience des personnes dites neurodivergentes, des personnes ayant un handicap visible et invisible, des personnes ayant une identité de genre non conforme à celle assignée à leur naissance, ni les distinctions entre les expériences relatives à l’appartenance ethnique.
18 Alana Apfel, op. cit., p. 45.
19 Ibid., p. 48.
20 Ibid.
par Marie-Michèle Beaudoin | Avr 5, 2021 | Analyses, Culture, Societé
Pour lire les autres textes de cette série:
- (Partie 2) La transformation des épreuves
- (Partie 3) Les transmissions (in)visibilisées
Voici quelques récits de mise à distance. […] Ce sont les structures qui donnent forme à nos pensées, à nos images, à nos actions. Nous les avons nommés maintenant, et c’est un principe magique que le fait de nommer une chose donne du pouvoir, pour agir non sur la chose, mais avec elle. Ce que nous nommons doit nous répondre; nous pouvons lui donner forme, sinon le contrôler. En nommant ces récits, nous pouvons voir comment ils nous contraignent, et cette expérience est la première étape vers le changement1.
Parler et manger ensemble à Dazibao
La disposition habituelle de la salle de projection de Dazibao est transformée. Le point de mire habituel, l’écran de projection blanc, se trouve dévié. Le grand écran trône toujours au fond de la salle, mais les bancs en velours rouge sont posés le long des quatre murs. Au centre de la pièce se trouve une grande table carrée sur laquelle fument plusieurs marmites à fondue « chinoise »2, des assiettes de légumes, des tranches de pain et des patates en robe de chambre. Dans l’ambiance tamisée de la salle de projection, la disposition ressemble à celle d’un souper de famille aux marmites multipliées. arkadi lavoie lachapelle nous a invité·e·s avec deux complices – Anabel Gravel Chabot, étudiante en pratique sage-femme, et Ariane K., accompagnante à la naissance (doula) – à discuter des enjeux qui lient les milieux de pratiques d’accompagnement à la naissance et de pratiques artistiques : « la vulnérabilité en milieu institutionnel, l’exigence de performance, la prise de risque et le rôle de la documentation », selon le débroussaillage proposé par l’artiste. Dans la salle, sur la trentaine d’individus présent·e·s, il y a plusieurs visages du milieu des arts que je connais. Si je devais décrire la composition de l’assistance, pour mieux la situer et m’y situer moi-même, je dirais que ce sont principalement des personnes blanches et des personnes que l’on racise, socialement femmes. Toujours dans la perspective de mieux me situer socialement dans cette assistance hétéroclite, j’observe avec curiosité, calepin en main, ces artistes et ces intervenant·e·s interagir. Je suis certes présent·e en tant qu’ami·e d’arkadi, mais aussi en tant qu’artiste, chercheur∙se, et personne blanche ayant le potentiel de mettre au monde des enfants, mais n’ayant jamais accouché. Je vois un potentiel infini de liens (féconds!) à faire entre les mondes de toutes ces personnes, mais je ne saisis pas encore comment.
Dans cet espace sombre et familier, la discussion initiée par l’artiste et les professionnelles issues du milieu de l’accompagnement à la naissance me semble être une invitation à rêver l’obscur. Nous sommes ici tou∙te∙s collaborateur∙ice∙s dans le cadre d’une proposition qui vise à nous rendre plus conscient·e·s des structures et des récits qui donnent forme à nos pratiques. arkadi lavoie lachapelle décrit sa pratique comme étant inter-magidisciplinaire. En ce sens, dans cet article, je tenterai de faire des liens tout aussi interdisciplinaires entre cet événement auquel iel a participé dans le cadre des sessions à Dazibao et la pratique de groupes de conscientisation féministes tels ceux mis en place par le mouvement des femmes aux États-Unis dans les années 1960. Plus précisément, je m’intéresserai à la proposition d’arkadi à partir d’un cadre d’analyse qui émane de mes recherches alliant spiritualité et féminisme. La pensée de la sorcière3 Starhawk, qui a par ailleurs participé elle-même au mouvement des groupes de conscientisation féministes, me permettra de dresser le portrait de la pratique de la magie. Celle-ci est comprise comme une manière d’interpréter et de se mouvoir avec les schèmes soutenant et formant nos actions : une façon de se transformer et de transformer le monde en contact avec les courants invisibles qui nous façonnent.
À partir des éléments soulevés pas les individus présent·e·s à Dazibao, et après avoir explicité le cadre d’analyse sur lequel se fondent mes réflexions, je proposerai des considérations autour de trois motifs. Chacun de ces motifs représentera une partie distincte de cet article : (1) les pratiques stériles, (2) la transformation des épreuves et (3) les transmissions (in)visibilisées. Chacun de ces motifs servira à faire des ponts entre le milieu de l’accompagnement à la naissance et celui de la pratique artistique. Je porterai une attention particulière aux pratiques dites performatives, relationnelles et contextuelles, et ce, dans la perspective de faire ressortir l’héritage historique des groupes de conscientisation féministes que j’ai abordé plus tôt. Pour faire le portrait du milieu de l’accompagnement à la naissance, je me suis appuyé·e sur la discussion à Dazibao ainsi que sur une recherche exploratoire dans des ouvrages féministes sur la médicalisation de la naissance et les pratiques sages-femmes4. J’ai porté une attention plus particulière aux documents faisant état du contexte québécois. Pour ce qui est du portrait du milieu artistique, j’ai fait le choix de me baser sur mon expérience dans ce milieu, plus précisément celui du contexte montréalais, gravitant principalement autour des structures de centres d’artistes et de regroupements communautaires-affinitaires5. Les nombreux et riches échanges avec des collègues sont partie intégrante de cette expérience.
Mijoter, raconter, rêver l’obscur ensemble
Tout cela, dit Lauren, […] les histoires de torture et la rage, vient de l’obscur. Mais si tu racontes l’horreur sans recréer l’obscur, tu l’alimentes. Tu ne supprimes pas son terreau. Nous devons rêver l’obscur comme processus, rêver l’obscur comme changement, afin de créer une nouvelle image de l’obscur. Car l’obscur nous crée6.
Dans son ouvrage Dreaming The Dark: Magic, Sex and Politics7, Starhawk développe une vision de la magie en tant que pratique à la fois politique et spirituelle appuyée sur la définition de l’occultiste Dion Fortune, « l’art de changer la conscience à volonté8 ». Pratiquée en coven9, de petits groupes de sorcières et de sorciers, ou de manière très prosaïque lors de manifestations politiques, la magie est, pour Starhawk, une manière de se connecter à ce que l’autrice appelle le pouvoir-du-dedans. Ce type de pouvoir, régi par une logique du faire et de la coopération, selon l’étymologie latine podere (être capable), peut être défini et compris comme une forme d’empowerment. La connexion à ce pouvoir, à notre pouvoir, permet de résister au pouvoir-sur et de le transformer. Le pouvoir-sur est le pouvoir coercitif régi par une logique élitiste de possession sous-tendant la majorité des institutions de la culture dite occidentale. Ainsi, la magie, telle que décrite par cette autrice, est un processus qui amène à rêver l’obscur : il s’agit d’aller puiser dans les profondeurs, de se connecter à ce qui a été associé à l’obscur, à l’ombre – voire au mal – dans notre culture. Starhawk nous invite à s’y enraciner délibérément pour faire émerger une puissance transformatrice vers un monde plus juste.
Pour Starhawk, « […] la culture est un ensemble de récits que nous nous racontons sans relâche10 ». Des narrations, aussi bien personnelles que culturelles, sous-tendent et constituent nos actions. Ainsi, la forme d’interprétation proposée dans sa pensée-sorcière engage la compréhension de ces narrations comme des formes de pensée qui agissent sur nous et avec lesquelles nous interagissons. Par exemple, l’autrice examine la dimension symbolique des cultures patriarcales et s’interroge sur les effets politiques des narrations politico-religieuses. En effet, les récits de la culture occidentale sont, à ses yeux, façonnés par le pouvoir-sur du patriarcat. Ils s’ancrent dans une conscience de la mise à distance, c’est-à-dire une conscience qui tente de se poser hors du monde et de le dominer. L’herméneutique en action proposée par Starhawk consiste donc à tenter de nommer les récits de mise à distance qui, comme matériaux culturels et vecteurs de sens, sont intériorisés et façonnent nos actions et nos attentes. Selon l’autrice, nommer les narrations du pouvoir-sur est le premier pas vers la transformation de celles-ci; nommer une chose donne le pouvoir d’agir avec elle. « Ce que nous nommons doit nous répondre11 ». Cet acte magique, celui de nommer, donne une forme et permet de courber le langage, de (re)façonner les formes de pensée en faisant appel au pouvoir-du-dedans. De l’étymologie wicce, signifiant justement « courber », le terme anglophone witch, en tant qu’autodésignation, permet d’incarner cette volonté révolutionnaire. Se dire sorcière, ou witch, est une manière pour l’autrice de s’engager dans un travail de transformation de la conscience, tant individuel que collectif.
Ce changement s’ancre pleinement dans le slogan féministe souvent utilisé pour caractériser les luttes de la deuxième vague : le personnel est politique. Le processus de rêver l’obscur, vécu à travers le partage communautaire comme dans un coven, constitue une (re)construction de l’expérience dans une visée transformatrice s’inscrivant en étroite parenté avec les pratiques des groupes de conscience féministes qui ont débuté dans les années 1960. Aux États-Unis, par exemple, le mouvement des femmes a pris conscience de lui-même par la mise en place de petits groupes qui permettaient aux femmes présentes de mettre en commun leurs expériences à travers des échanges et des discussions. En parlant ensemble de leurs expériences, ces femmes ont pu mettre des mots sur leur ressenti. Ce faisant, elles ont pu nommer, enfin, leur oppression.
En mettant en action un modèle de sujet·te·s politiques en constant processus de transformation par une problématisation collective du vécu, ces communautés féministes réaffirment l’autorité de l’expérience dans la construction des savoirs12. Ce mouvement de réhabilitation (reclaim) de l’expertise provenant de leurs expériences remet ainsi en cause certaines frontières fondatrices du savoir dominant de la tradition scientifique moderne dite occidentale, dont, entre autres, la distinction imperméable entre sujet et objet de connaissance. Historiquement, ces groupes ont permis, par leurs « expertises sauvages13 », la construction de savoirs holistiques touchant des enjeux de guérison psychosociologique, comme des savoir-faire corporels. Selon Dorlin, les expertises sauvages sont une façon de produire du savoir de manière certes subversive, mais non moins objective. Pour elle, cet exercice en est un qui permet aux femmes de se concevoir à la fois comme objet et comme sujet d’expertise et de savoir. Ce faisant, elles rejettent le savoir dominant qui, traditionnellement, objectifie les femmes (leur corps, leurs discours, leurs vécus) et leur laisse peu de place dans la production des savoirs sur elles-mêmes. Par la création d’un savoir féministe, les femmes peuvent enfin se réapproprier notamment leur corps, leur santé et leur sexualité.
Ce que nous proposent arkadi lavoie lachapelle et ses complices, c’est de s’adonner ensemble à une expertise sauvage, de laisser tout simplement émerger ce qui vient de notre milieu « naturel » et de s’exprimer dans nos mots et nos images. Leur objectif? Voir se tisser des liens personnels et féconds entre deux milieux grâce à ce moment de partage. En créant ces ponts, une perspective nouvelle peut émerger, nous permettant ainsi de développer un rapport critique face aux institutions qui nous façonnent et de toucher nos vulnérabilités en vue de les nommer pourque nous puissions enfin, ensemble, rêver l’obscur.
(1) Les pratiques stériles
Rituel d’accueil à Dazibao
Avant d’entrer dans la salle de projection, nous sommes accueilli·e·s par arkadi et ses complices dans l’entrée de la galerie. arkadi, au sol, déplie un emballage de papier contenant une paire de gants en latex blanc. S’efforçant de n’en toucher que l’ouverture, avec hésitation, mais également avec concentration, iel gante ses deux mains. Toujours au sol, iel se rapproche d’une longue tresse de textiles rappelant un cordon ombilical. Ses mains gantées, l’une tenant l’extrémité de la tresse, s’activent à former une spirale serrée : un tapis tressé. Anabel et Ariane s’agenouillent toutes deux au sol pour enfiler des gants, mais avec plus d’assurance. Elles se lèvent et se dirigent vers une grande photographie au mur sur laquelle on voit une naissance : une image d’archive, renversée et agrandie, de la sage-femme Isabelle Brabant14. Sur cette photographie, l’accouchement prend place dans un hôpital. On peut reconnaître les habits et les équipements au vert connoté, ce que l’on nommerait dans le langage courant « un vert hôpital ». Les mains gantées, comme prêtes au travail, Anabel et Ariane se présentent et commentent la photographie à partir de leur savoir professionnel. Anabel nous raconte comment nous pourrions reconstituer un historique des manipulations obstétricales à partir de la photographie. Elle se questionne sur la présence de pinces près du visage de l’enfant; elle suggère que la position inhabituelle à quatre pattes de la personne qui accouche est sûrement possible grâce à une certaine ouverture de la part du médecin; elle imagine que l’accouchement à l’hôpital n’était pas ce qui était prévu. Ariane, quant à elle, pose son regard sur ce qui crée l’ambiance et tente de sentir le hors champ de la photographie. Elle se demande comment la personne qui accouche se sent, qui est là pour l’accompagner, quelle est l’odeur de la pièce. Elle blague sur le fait qu’il y a trop de vert. La présence de cette couleur, évoquant le milieu hospitalier, lui donne l’impression d’un manque de chaleur humaine. Rendant ainsi visible et accessible le savoir qui leur est propre, les complices d’arkadi veulent faire entrer le public provenant du milieu des arts dans leur monde : la pratique de l’accompagnement à la naissance.
L’artiste-hôte, quant à iel, s’affaire à un rituel d’ouverture. Une fois la spirale de textile formée, elle se couche au sol, la tête sur le centre du tapis tressé. Anabel et Ariane décrochent la photographie du mur pour venir la poser sur le corps de l’artiste. Les mains gantées de latex, leurs manipulations ont quelque chose de solennel; un caractère muséal à la matérialité légèrement décalée. Les gestes sont les même que ceux que l’on pourrait observer de la part de technicien·ne·s de musée déplaçant une œuvre, sauf que les gants blancs de coton, communément utilisés pour éviter les traces de doigts, sont remplacés par des gants stériles. Le grand encadrement couvre l’artiste du cou aux chevilles. arkadi prend de grandes inspirations. La photographie bouge au rythme de son souffle. Ses deux complices la regardent, mains gantées en l’air, pendant 60 secondes : le temps minimal avant la coupe du cordon ombilical, dans le milieu hospitalier, comme une pratique médico-rituelle. Après cette pause, elles la délivrent du poids de l’image en la déplaçant vers la salle de projection.
Ce rituel d’ouverture servira de point d’entrée à la conversation de groupe. La présence des gants stériles évoque les pratiques d’accompagnement à la naissance dans un contexte médical, mais plus encore, elle permet de mettre en relief la manière dont cette présence marque les gestes du sceau de l’institution, médicale comme artistique. Après l’événement, sur le chemin du retour, je discute avec Rose, artiste et amie participante, du rituel performatif d’accueil. Rose me partage le fond d’angoisse qu’elle a ressentie lorsque les deux complices d’arkadi, de leurs mains gantées « non-expertes », manipulaient le grand encadrement. Chez les accompagnant·e·s présent·e·s à la discussion, les gants provoquent d’autres échos. Les témoignages pointent autant la dimension pratique de cette protection pour les soignant·e·s, exposé·e·s à divers risques par le contact avec les fluides de plusieurs personnes, que la perte d’une qualité de toucher dans les gestes de réconfort lors des accouchements. Ces témoignages soulignent aussi la pression que l’exigence de stérilité peut causer; une pression, frôlant parfois l’obsession, présente dès l’apprentissage des manœuvres où les étudiant·e·s, sous des regards intéressés, tentent maladroitement d’enfiler correctement les gants. En tant qu’exigence propre au modèle biomédical, de quoi la personne accompagnante est-elle mise à distance par cette exigence de stérilité? Quelle teinte donne-t-elle aux gestes? Comment cette exigence de stérilité peut-elle nous amener à réfléchir à nos pratiques dans le milieu des arts?
La conscience et les récits de mise à distance avec Starhawk
L’herméneutique proposée par Starhawk peut ici nous servir de guide. Pour l’autrice, la conscience de la mise à distance, celle que l’on peut attribuer aux institutions hiérarchiques et qui nous façonne comme individu dans la culture actuelle, vise une perspective hors du monde. Cette forme de conscience tente de fixer des principes transcendants et régulateurs qui sont aliénés du vivant et de tout contexte pouvant situer ces principes dans le monde tangible dans lequel nous vivons. L’autrice identifie quatre principaux récits de mise à distance qui sont des manifestations culturelles de cette conscience : l’Apocalypse/la Révolution décrit le temps comme une chose linéaire et place les absolus hors du monde; les bons garçons/les filles contre les mauvais garçons pose les personnages non comme des totalités complexes, mais comme des éléments séparés incarnant des valeurs dualistes; le Grand Homme reçoit la vérité et la transmet à quelques élus raconte comment le savoir dogmatique et la vérité monolithique doivent être protégés de toute impureté en niant l’autorité de l’expérience; et finalement, l’Élection/la Chute ou, en termes plus religieux, le·la Sauvé·e/le·la Damné·e, met en scène des histoires de réussite ou d’échec dans une trame individualiste obscurcissant les implications systémiques. Les récits de mise à distance transmettent des schémas de pensée linéaire, atomiste et dualiste. Ils entretiennent des distinctions hiérarchiques dans lesquelles certaines choses et certaines personnes ont plus de valeur que d’autres.
Ces récits de mise à distance peuvent être compris comme des vecteurs de transmission de pratiques. Ils nourrissent des abstractions inadaptées qui nous privent de certaines de nos capacités de décision et d’action. Ils alimentent des pratiques stériles qui compartimentent artificiellement les différentes sphères de nos vies et prétendent nous protéger, mais qui sont dénuées d’une forme de communication, contamination essentielle à la créativité et aux renouvellements de pratiques nourrissantes.
Investigations féministes des pratiques sages-femmes
Ce sont ces pratiques stériles que tentent de débusquer les ouvrages féministes du mouvement de médicalisation de l’accouchement. En explorant le long trajet de la modernité dans lequel s’inscrit l’actuel modèle biomédical, ils tentent d’en retracer le fil afin de mieux cerner son effet sur les conditions actuelles de travail et de vie. L’essai Witches, Midwives and Nurses: A History of Women Healers15 des féministes Barbara Ehrenreich et Deidre English s’intéresse à deux périodes de ce parcours historique : celle des chasses aux sorcières au Moyen Âge et à la Renaissance et celle de l’invention de la profession d’infirmière au 19e siècle. Ce texte place la pratique sage-femme actuelle en filiation avec les pratiques de soin des femmes inculpées de sorcellerie et brûlées par les autorités religieuses. Leur lecture met en parallèle ce mouvement répressif de tortures et de meurtres avec celui de la professionnalisation des sciences médicales. Les autrices y décrivent le processus de construction de l’autorité médicale comme un mouvement d’appropriation et de délégitimation des pratiques des femmes, auparavant ancrées et transmises à l’intérieur de leur communauté. De plus, les autrices critiquent la division du travail du modèle biomédical, où les rôles d’infirmière et de médecin se sont construits à travers des stéréotypes genrés.
Au Québec, Andrée Rivard, historienne, s’est intéressée au mouvement de médicalisation de l’accouchement16, en particulier les mutations survenues au cours des années 1950, 1960 et 1970. Durant cette période charnière, le modèle majoritaire de l’accouchement à la maison disparaît au profit de l’hospitalisation; un nouveau modèle soutenu par l’implantation du régime d’assurance maladie en 1970. En parallèle du modèle médico-étatique, particulier au Québec, se déploient divers courants d’humanisation de la naissance. La plus grande avancée de ces mouvements, selon l’autrice, est la légalisation de la pratique des sages-femmes en 1999, qui aura demandé vingt ans de revendications militantes. Pourtant, cette avancée semble minime par rapport aux demandes des militant·e·s. En effet, selon l’historienne, les sages-femmes sont très dépendantes du pouvoir des médecins et d’une bureaucratie qui ne prend en compte ni les demandes ni les critiques des usagères. De plus, de nos jours, les militantes récusent le manque de volonté politique de leur donner davantage de place dans le système de santé actuel. Non seulement cette mise à l’écart nuit au développement de la pratique de sage-femme, mais travestit leur objectif de lutte actuel : de l’humanisation des naissances, on est passé à l’humanisation de la médicalisation.
Ces deux analyses mettent en relief le poids du modèle biomédical dans ce qu’il a de violent et de restrictif, tant pour les personnes accouchant que les acompagnant·e·s. Ehrenreich et English, par leur rapprochement entre sorcières et sages-femmes, pointent le désir des féministes de réclamer (reclaim) un savoir historiquement développé par les femmes et attribué à celles-ci. Cette attribution permettrait de réintégrer la dimension de soin (care), traditionnellement liée au féminin, dans un modèle où les gestes de délivrance sont performés sous le couvert d’une masculinité héroïque. Rivard se réfère quant à elle au terme « humanisation », utilisé dans divers courants, afin de viser les pratiques dépourvues d’un mode de relation aimant et chaleureux, associé au féminin, et privant les personnes accouchant de l’agentivité qui leur est propre. Ces pratiques stériles sont alimentées par des schèmes de mise à distance qui nient la capacité des personnes accouchant d’expérimenter l’accouchement sans faire appel à des expert∙e∙s du savoir médical, et qui nient la capacité de transmission de connaissances en dehors de l’expertise institutionnelle. La dimension patriarcale et capitaliste de ce modèle s’incarne aussi dans ces impératifs de rentabilité des gestes, comme le soulignaient les accompagnant·e·s à la naissance présent·e·s à la discussion. En effet, au Québec, depuis l’implantation du régime d’assurance maladie en 1970, les manœuvres prises en charge par les médecins sont rémunérées à l’acte et, selon les accompagnant∙e∙s présent∙e∙s, les temps moyens d’accouchement ont drastiquement baissé17.
Réflexions dans le milieu des arts
Transposées au milieu des arts, ces réflexions peuvent provoquer diverses résonances. Durant l’événement, la discussion a principalement tourné autour des enjeux liés aux pratiques des sages-femmes et des doulas. Considérant les angles de discussion proposés par l’artiste, je me demande : la tenue de l’événement dans un contexte institutionnel et la présence de représentant·e·s de l’institution peuvent-elles avoir dépourvu certaines personnes d’un sentiment de sécurité dans l’expression d’une parole libre et critique? Somme toute, il serait pertinent de se questionner sur les impacts de l’institutionnalisation sur les pratiques artistiques à partir des réflexions sur le milieu de l’accompagnement à la naissance. Par exemple, quel est le modèle majoritaire des institutions artistiques actuelles et en quoi ses découpages nous mettent-ils à distance? Considérant que le transfert de la formation des artistes dans les universités et le processus de médicalisation de l’accouchement ont été discutés et se sont implantés au cours des mêmes décennies au Québec18, quels parallèles pouvons-nous faire sur le plan historique? Sur quoi repose la distinction entre « expert·e·s » et « non-expert·e·s », et comment se forme et s’incarne cette distinction dans nos pratiques artistiques? Quelles sont les pratiques institutionnelles qui nous coupent de notre pouvoir créatif et qui ont un effet stérilisant?
Dans ma propre expérience d’artiste, j’ai senti que l’institutionnalisation de ma pratique, principalement au sein de l’université, avait créé une forme de pression de production de sens où ma démarche artistique devenait une sorte d’absolutisme. Je sentais effectivement que ma pratique avait le devoir de faire correspondre toute expérience à un univers de sens fixe et de respecter des balises symboliques propre à ma discipline. Dans le cadre de pratiques basées sur la participation de personnes extérieures au milieu des arts professionnels et de pratiques s’inscrivant dans des contextes non artistiques, l’institutionnalisation de ma pratique créait une pression de performance paradoxale dans une logique d’art relationnelle. En effet, cette pression laissait peu de place à la flexibilité et à l’ouverture nécessaires à la rencontre et à la relation avec d’autres, surtout si celleux-ci provenaient d’un milieu aux codes radicalement différents. L’institutionnalisation d’un « art et vie confondue » dans une logique capitaliste et productiviste, même latente, même critiquée, le tout imbriqué dans une économie du « visible », créait chez moi une anxiété voulant avaler chaque parcelle du réel pour la « fixer » dans un sens artistique. Mon désir de créer un monde meilleur, gonflé par l’appui d’une institution, me poussait à chercher sens et à vouloir faire sens absolument. Avec l’œil de Starhawk, je dirais que le processus de retrait de ma pratique artistique du milieu académique me permet de sentir l’empreinte des récits de mise à distance, en particulier celui de l’Apocalypse/la Révolution, sur ma pratique, voire sur mon rapport existentiel à la création. Si ce témoignage tisse un lien, il n’est évidemment que partiel à une critique plus systématique de l’impact de l’institutionnalisation sur les pratiques et leur inscription dans des systèmes oppressifs aux normes bien souvent racistes, sexistes, classistes, etc. Il exprime toutefois une souffrance psychologique réelle qui me semble liée à l’internalisation de pressions venant du milieu dans lequel j’ai baigné. Il questionne une collectivité : ces souffrances psychologiques sont-elles nécessaires ou souhaitables?
Mes sincères remerciements à Maude Bertrand, Hind Fazazi, Marie-Andrée Poulin, Anne-Marie Trépannier et l’artiste elle-même, arkadi lavoie lachapelle, pour leur lecture attentive de ce texte et leurs commentaires éclairants.
CRÉDIT PHOTO JENNIFER PHAM
1 Starhawk, Rêver l’obscur : Femmes, magie et politique, Paris : Cambourakis, 2015, p. 65; Dans le texte original en anglais, la formulation me semble plutôt supposer non pas que nous nommons quelque chose, mais que nous connaissons le nom d’une chose. Dans ce texte, ma réflexion est d’abord nourrie par la lecture de la traduction française. Je laisse aux lecteur·ice·s la liberté de se glisser dans le jeu interprétatif et le paradoxe qu’il soulève : « These are the stories of estrangement. […] They are the structures that shaped our thoughts, our images, our actions. We have named them now, and it is a magical principle that knowing something’s name gives us power – not over it, but with it. What we name must answer to us; we can shape it if not control it. Naming the stories, we can see how they shape us, and awareness is the first step toward change. » Starhawk, Dreaming the Dark: Magic, Sex & Politics, Boston : Beacon Press, 1982, p. 23.
2 L’utilisation de guillemets vise ici à souligner la dimension coloniale de l’usage du terme « chinois » dans l’appropriation québécoise du plat d’origine asiatique.
3 Starhawk se nomme elle-même sorcière dans la foulée des mouvements féministes et néopaïens. Le terme sorcière est en effet revendiqué par plusieurs féministes comme l’inversion d’un stigmate : celui de la femme laide, méchante et malveillante aux pouvoirs maléfiques. Dans les mouvements néopaïens, la réappropriation du terme n’est pas nécessairement liée au genre. Il vise simplement à nommer une personne pratiquant une forme contemporaine de magie dans une optique spirituelle.
4 Dans ce texte, j’utiliserai la forme « les sages-femmes » pour désigner les personnes exerçant la pratique sage-femme sans regard à la diversité d’appartenance de genre auquel peuvent s’identifier les praticien·ne·s. Il permet de mettre l’accent sur la filiation féminine et féministe dont se revendiquent une majorité de ces praticien·ne·s ainsi que sur la plus grande proportion de personnes s’identifiant comme femmes dans ce milieu.
5 J’entends par là les regroupements d’artistes qui se forment autour d’une identité, d’une façon d’être ou d’une pratique considérées comme marginales ou encore de groupes d’artistes militant·e·s qui sont rassemblé·e·s autour de valeurs et d’objectifs de lutte communs.
6 Starhawk, Op.cit., 2015, p.31
7 Publié en 1982 en anglais, traduit en français en 2003 par Morbic aux éditions Les Empêcheurs de penser en rond et réédité sous le titre Rêver l’obscur : Femmes, magie et politique en 2015 aux éditions Cambourakis.
8 Starhawk, Op.cit., 2015, p.51
9 Coven est un terme anglophone utilisé dans les communautés néopaïennes pour désigner un groupe de personnes pratiquant la magie et performant des rituels ensemble de manière ponctuelle. Ces groupes sont généralement de petite taille, on fixe leur nombre maximum à treize dans les voies plus traditionnelles. De nos jours, avec la forte ritualité en ligne de ces mouvements, il est fréquent de voir des covens de plus grande taille rassemblés autour d’objectifs spirituels et politiques communs.
10 Starhawk, Op.cit., 2015, p. 60
11 Ibid., p. 65
12 Je me fie principalement sur le travail de Maria Puig de la Bellacasa, Politiques féministes et construction des savoirs : « Penser nous devons »! Paris : L’Harmattan, 2012
13 Elsa Dorlin, « Épistémologies féministes » dans Sexe, genre et sexualités. Introduction à la théorie féministe (p.9-31), Paris : PUF, 2008; Si le concept « expertises sauvages » permet d’illustrer comment ce mode de construction de connaissance diffère de celui du savoir dominant, c’est grâce à la connotation forte du terme « sauvage » dans notre langue-culture. Si le concept provient d’un contexte européen, dans le contexte québécois actuel, il m’apparait essentiel de mentionner que le pouvoir et l’agentivité que l’on peut expérimenter en caractérisant nos travaux de « sauvages » s’insèrent aussi dans un système de privilège puisque ce terme a été et reste encore une insulte pour les communautés racisées et autochtones.
14 Isabelle Brabant est une sage-femme québécoise qui a largement contribué aux mouvements d’humanisation. Son guide Une naissance heureuse : bien vivre sa grossesse et son accouchement publié initialement en 1991 est un livre phare de la littérature québécoise dans le domaine de l’accompagnement à la naissance; voir Andrée Rivard, Histoire de l’accouchement dans un Québec moderne. Montréal : Éditions du remue-ménage, 2014; Hélène Laforce, « Isabelle Brabant, sage-femme » Nuit Blanche no 49, 1992 : 20-22
15 Publié en 1973 en anglais, traduit en français par Lorraine Brown et Catherine Germain : Barbara Ehrenreich et Deirdre English, Sorcières, sages-femmes et infirmières : Une histoire des femmes et de la médecine, Montréal : Éditions du remue-ménage, 2016.
16 Andrée Rivard, Op.cit. ; voir aussi Francine Saillant et Michel O’Neil (dir.), Accoucher autrement : Repères historiques, sociaux et culturels de la grossesse et l’accouchement au Québec, Montréal : Les Éditions Saint-Martin, 1987; sur la médicalisation de la maternité, Denyse Baillargeon, Un Québec en mal d’enfants : La médicalisation de la maternité, 1910-1970, Montréal : Éditions du remue-ménage, 2004.
17 France Laurendeau, « La médicalisation de l’accouchement », Recherches sociographiques, vol 24, no 2, 1983 : 235–243; Catherine Gerbelli, « La médicalisation de la naissance » À bâbord : Revue sociale et politique, no 13, 2006, https://www.ababord.org/La-medicalisation-de-la-naissance; les guides de facturation détaillant la rémunération à l’acte sont disponibles en ligne sur le site de la RAMQ : http://www.ramq.gouv.qc.ca/fr/professionnels/medecins-specialistes/manuels/Pages/remuneration-acte.aspx.
18 Comme mentionné précédemment, les changements majeurs dans le milieu de l’accompagnement à la naissance sont survenus à partir de 1950 et se sont cristallisés au début des années 1970 avec l’implantation du régime d’assurance maladie du Québec. Dans le milieu des arts, la formation des artistes passe par l’université à partir de 1969, après la dissolution de l’École des Beaux-arts et à partir de la fondation de l’UQAM. Ce transfert est, entre autres, provoqué par les réflexions d’artistes québécois·e·s sur leur rôle social dès la fin des années 1940.
par Marie-Michèle Beaudoin | Avr 5, 2021 | Analyses, Culture, Societé
Pour lire les autres textes de cette série:
- (Partie 1) Ce que nous nommons doit nous répondre : magie mise à l’œuvre avec arkadi lavoie lachapelle et ses collaborateur·ice·s dans Jour de fête! : expérience de naissance imminente (2019)
- (Partie 3) Les transmissions (in)visibilisées
Tu sais Katy, en espagnol, il y a deux façons de dire « donner naissance ». Il y a estar de parto qui signifie séparer, se séparer, et dar luz qui veut dire donner à la lumière. C’est ce que tu dois faire maintenant : laisser aller. Donner ton enfant à la lumière et lui donner la lumière1.
Ce sont les paroles de Madrone, sage-femme et sorcière, qui accompagne son amie Katy lors de son accouchement dans The Fifth Sacred Thing, roman de science-fiction de Starhawk. Alors que Katy est en douleur, alors qu’elles viennent toutes deux de s’extirper d’un monde dystopique qui pourrait être la culmination de notre système actuel, l’accouchement de Katy a quelque chose d’initiatique pour les deux amies. Cette épreuve les amène à se connecter à une foi profonde. Dans cette expérience partagée, elles se connectent à l’espoir qu’elles ont envers leur corps-esprit de passer ce moment douloureux. C’est une foi qui les connecte aux autres personnes ayant déjà donné naissance et qui leur donne espoir dans le potentiel et la force du vivant2. Cette connexion peut être difficile à ressentir dans l’actuel modèle de l’accouchement. En effet, l’un des impacts majeurs de la médicalisation identifiés par les praticien·ne·s sages-femmes, autant durant la discussion à Dazibao que dans les écrits que j’ai consultés, est celui de la perception de la douleur durant l’accouchement comme quelque chose de dangereux. Cette perception peut priver les personnes qui accouchent d’un sentiment de confiance en leurs capacités physiologiques et en leurs ressources émotives. Central à la réflexion d’arkadi, l’article des années 1980 « Ne touchez pas à ma douleur3 », de la sage-femme Isabelle Brabant, identifie cette problématique et tente d’offrir une perspective sur la douleur s’échappant d’une pathologisation purement négative.
Pratique sage-femme et conception de la douleur
Pour Mme Brabant, la médicalisation des gestes brouille la frontière entre le soin du corps d’une personne malade, dont la douleur est liée à un désordre, et l’accompagnement dans le processus d’accouchement, où la douleur est l’« expression normale d’un travail extraordinaire4 ». Dans cette logique, le rôle de la sage-femme consiste à accompagner la personne qui accouche pour lui permettre d’accueillir la douleur, dans la mesure de ses capacités, afin qu’elle achève l’« extraordinaire travail créatif du corps5 ». Changer la résistance en acceptation, en adaptation, pourrait traduire le sens profond qu’engage le travail des sages-femmes. Il s’agit ici d’aborder le processus de naissance de manière holistique; non plus seulement comme un processus physiologique, mais comme un vécu pouvant demander un appui psychologique, social, spirituel ou d’une autre nature aux personnes accouchant.
La perspective de Brabant critique certaines conceptions de la douleur héritées de pensées religieuses ou médicales : « À travers l’histoire, cette douleur a eu valeur de punition de Dieu : souvenez-vous de Ses paroles à Ève en la chassant du Paradis terrestre! La douleur a également eu valeur de malédiction, de condition fâcheuse à contrôler et même à annuler complètement à l’aide de drogues ou de respirations longuement pratiquées6 ». Isabelle Brabant tente de faire prendre conscience des schèmes de punition et de malédiction sous-jacents aux conceptions de la douleur des personnes qui accouchent. Son expérience en tant que sage-femme l’amène plutôt à affirmer que la douleur lors de l’accouchement, lorsqu’elle ne dépasse pas les capacités de la personne qui accouche, est normale. Cependant, dans des situations où il y a un blocage physique ou psychologique, des interventions sont nécessaires. Elle considère que la possibilité d’utiliser des techniques d’analgésie a permis de libérer les personnes qui accouchent « […] du tabou religieux qui aurait voulu qu’elles souffrent toutes, sans exception7 ». Ainsi, sans nier l’utilité des méthodes développées par la médecine, elle tente d’offrir un autre type de modèle à caractère initiatique dans lequel la douleur serait une ressource à mobiliser tant pour effectuer le travail du corps que pour passer symboliquement à un autre état dans le chemin de la parentalité.
Éthique du care dans la pratique sage-femme
Cet accompagnement dans des zones de douleur, de vulnérabilité, dans un climat où le momentum est dicté par le processus du corps, implique aussi son lot de souffrances pour les sages-femmes comme pour les accompagant·e·s (doulas). Comme le suggère une étude de 2011 en psychodynamique du travail sur la pratique sage-femme au Québec intitulée « Des femmes au travail pour des femmes en travail : une enquête de psychodynamique du travail avec des sages-femmes8 », la posture sous-tendue par le milieu rappelle beaucoup celle décrite par les féministes du care9. Dans cette étude, la pratique sage-femme est qualifiée de « travail discret ». Elle vise à prendre soin d’un aspect trivial de l’existence, l’accouchement, et « […] remet directement en question la toute-puissance de la technologie et, surtout, la domination de la science sur le corps et la douleur10 ». Cette description fait écho à celle d’Isabelle Brabant. En effet, cette dernière suggère une forme de retrait de la praticienne ou du praticien afin de laisser de l’espace pour l’empowerment de la personne qui accouche.
Cette posture de care, chez un corps soignant composé majoritairement de personnes socialisées comme femmes, peut être lue comme « une forme particulière de courage […] par opposition au caractère “bruyant” du courage viril, pour tenir une pratique [que les sages-femmes] jugent comme étant un lieu privilégié pour construire un monde meilleur11 ». Comprise comme une posture politique, la dimension d’être-en-relation devient un pivot, mais peut créer une pression et de la souffrance. En effet, si la dimension relationnelle constitue un lieu de réaffirmation essentiel dans la pratique sage-femme, les conditions de son expression sont restreintes par les possibilités du système dans lequel s’insère cette pratique. Les restrictions sont, par exemple, d’ordre monétaire — nombre d’heures rémunérées en fonction de la quantité de travail reconnu — ou encore propres aux stéréotypes de genre dans lesquels les praticien·ne·s socialisé·e·s comme femmes peuvent se sentir contraint·e·s d’agir pour que leur travail soit respecté. En effet, dans l’étude de 2011, les chercheuses parlent des stratégies utilisées par les sages-femmes pour être en continuité avec l’éthique du care dans le contexte de cohabitation avec le système biomédical. L’une de celles-ci consisterait à « faire la femme », c’est-à-dire à agir en conformité avec les normes de genre pour ne pas exposer leur savoir. Cette stratégie consisterait à ne pas adopter de comportements agressifs ou défensifs lorsque le personnel médical s’ingère dans le processus d’accouchement, par exemple dans un contexte d’hospitalisation de dernière minute ou d’accompagnement à la naissance à l’hôpital. Cette même stratégie permettrait de contourner les regards parfois inquisiteurs du corps médical et de préserver une éthique de travail mettant au centre le soin de la personne qui accouche et ses choix. Bien que cette stratégie puisse être efficace, cette exigence éthique semble impliquer une forme de sacrifice, de douleur ou, à tout le moins, la mise entre parenthèse de certaines parties de soi.
Des vocations qui causent souffrance
Un des liens entre la pratique de l’accompagnement à la naissance et celle de la pratique artistique est leur dimension vocationnelle. En effet, la pratique sage-femme, comme plusieurs métiers traditionnellement occupés par des femmes, est majoritairement comprise comme une vocation dans notre culture. Il en est de même pour la création artistique. On considère que ces deux professions sont motivées par un appel intérieur, celui d’aider les autres ou de créer. En ce sens, il est intéressant de faire des liens entre les conditions de travail des sages-femmes exposées dans cette étude, souvent précaires et difficiles, et celles des artistes.
Les autrices de l’étude décrivent le travail des sages-femmes comme un « travail sans frontière » impliquant une forme d’ascèse. En effet, malgré l’ancrage de ce travail dans une éthique du care, les praticien·ne·s sont soumis·e·s à des contraintes temporelles insoutenables, forcé·e·s à une hyperdisponibilité qui mine leur corps et leur pratique. On parle ici d’épuisement au travail, d’une emprise du travail même sur le hors-travail, d’un sentiment d’être « broyé·e·s » et d’une impression de non-reconnaissance et de méconnaissance du travail par la société12. Puisque les accouchements peuvent se dérouler à toute heure du jour et durer de longues heures, dans un contexte où l’hyperdisponibilité est normalisée, la forme d’ascèse demandée par le travail des sages-femmes affecte plus directement leurs besoins physiologiques vitaux. Dans le contexte de pratiques artistiques dites performatives, relationnelles et contextuelles, le problème se pose différemment.
La posture du care, décrite dans l’étude de 2011, peut tout à fait être mise en relation avec celle induite par certaines pratiques artistiques issues de l’art contextuel, de l’art performance ou de l’art relationnel. Celles-ci prennent généralement comme matériau de création une sphère humaine de relation. Par exemple, la relation du corps de l’artiste avec le temps et l’espace dans l’art performance; celle d’un geste de l’artiste dans un contexte non-artistique dans l’art contextuel; ou celle de la rencontre de l’artiste avec des non-artistes dans l’art relationnel. Ces pratiques artistiques, dont les formes peuvent être apparentées autant à celles du théâtre qu’à celles de l’intervention sociale, ont souvent comme prémisse une éthique du care. La proposition d’arkadi à Dazibao en est un excellent exemple.
Dans une logique vocationnelle de l’épuisement, ce type de pratiques artistiques se trouve inévitablement affecté dans son matériau constitutif, soit la dimension relationnelle de l’existence, autant corporelle qu’affective. L’ascèse est moins de l’ordre de l’endurance physique, mais plutôt d’une pression psychologique à conjuguer le travail administratif avec celui de la création dans le but de conserver ou d’accroître la visibilité de son travail artistique dans le milieu professionnel. Les souffrances des sages-femmes énumérées dans l’étude résonnent avec celles des artistes dans ce contexte néolibéral, où la « charge entrepreneuriale » du travail artistique constitue un impératif envahissant et que le rapport aux institutions de formation et de diffusion demande une quantité massive de travail gratuit qui vient, bien souvent, avec peu de reconnaissance. Dans cette recherche de visibilité, amenant soutien institutionnel et financier, il devient alors complexe de cultiver la présence en son corps et en l’environnement que peut demander une pratique performative. Il en va de même pour l’attention sensible aux autres ou à un nouvel environnement, qu’impliquent généralement les pratiques relationnelles ou contextuelles.
Un modèle initiatique de la douleur
Ainsi, lorsque l’on met en relation les réflexions sur la douleur dans ce texte phare de Brabant et dans cette étude sur les conditions de travail des sages-femmes, nous voyons la dimension polymorphe que peut prendre la douleur. Ces observations permettent aussi d’établir des parallèles avec les souffrances psychologiques expérimentées dans le milieu de la pratique artistique professionnelle. Cela amène à réfléchir à l’utilisation de la douleur comme quelque chose qui peut nous propulser dans toutes sortes de travaux. Cette conception de la douleur, qui peut être qualifiée d’initiatique, amène une question : comment transformer nos épreuves en situation d’apprentissage et de changement? Cependant, pour que cette question ait du sens dans une perspective féministe, elle se doit d’être posée dans un contexte de recherche de modèles multiples. Si le modèle initiatique proposé par Isabelle Brabant peut répondre à certaines lacunes du système biomédical, il n’en demeure pas moins que l’accouchement « au naturel » peut aussi engendrer une pression de performance pour les personnes qui accouchent13. Comme le suggère la sage-femme elle-même : « […] c’est bien vrai qu’entre les paroles qui inspirent le courage et le sermon, la frontière est mince!14 ». En effet, une reconnaissance des besoins individuels de chacun·e et de la validité des variations de ressentis face à une même expérience est un enjeu central. Ce type de soutien est un élément clé du mouvement d’humanisation de la naissance ou d’individualisation des pratiques d’accompagnement.
Dans son article, Brabant se réfère à Claudia Panuthos pour définir ce qu’est un appui adéquat dans un modèle favorisant l’agentivité. Ainsi, les personnes accouchant auraient besoin :
- d’information;
- de liberté, d’espace de permission pour expérimenter des choses nouvelles;
- d’amour inconditionnel, c’est-à-dire non relié à leur « performance »;
- de confiance dans leur capacité à relever ce défi.15
Réflexions dans le milieu des arts
Ces lignes directrices me semblent être tout aussi pertinentes à mettre de l’avant par les institutions artistiques, que ce soit les lieux de diffusion ou les organismes de financement à la création, en particulier lorsqu’il est question de pratiques engageant un matériau relationnel. La qualité d’une œuvre ancrée dans un contexte ou dite relationnelle tient majoritairement à sa cohérence éthique. Ainsi, les pressions de performance induites par les institutions ont généralement un impact drastique sur l’intégrité des propositions artistiques. Le travail d’accompagnement des personnes représentant l’institution a une valeur structurante dans la réalisation de ces propositions. La dimension souvent explicitement politique de ces travaux artistiques, qu’elle soit féministe, anti-raciste, anti-capacitiste ou autre, doit être considérée. Les institutions s’engageant à les diffuser doivent être prêtes à réellement en saisir les implications et à prendre en charge, avec les artistes, les risques encourus par les œuvres, plus encore si ces propositions artistiques n’ont pas de forme matérielle et qu’elles n’engagent pas de rapport directement visible avec un public.
Parmi les questions soulevées durant la discussion qui a eu lieu lors de l’évènement décrit dans la première partie de ce texte, les participant·e·s se sont demandé·e·s : que veut-on taire en taisant la douleur lors de l’accouchement? Qu’est-ce qui rend mal à l’aise dans la douleur? Des questions auraient été intéressantes à soulever en groupe en lien avec le milieu des arts visuels, notamment : où situons-nous les lieux de souffrance et de douleur dans ce milieu? Comment ces lieux sont pris en compte par les institutions? Si j’ai mentionné le poids du modèle vocationnel, il aurait été intéressant d’aborder, par exemple, la manière dont le processus de sélection institutionnel peut être douloureux; comment s’opère la « sélection naturelle » des pratiques artistiques professionnelles?, c’est-à-dire, quels sont les schèmes de compétition et de soutien? Les questions soulevées par le groupe me semblent pointer une volonté de repenser nos rapports à la corporalité et aux émotions. En poursuivant la réflexion d’Isabelle Brabant, ces questions portent à réfléchir sur ce qui est invisibilisé lorsque la douleur est traitée comme quelque chose à éteindre au plus vite et lorsque les différentes causes de douleur ne sont pas évaluées.
CRÉDIT PHOTO: Marilou Crispin
Traduction libre de Starhawk, The Fifth Sacred Thing, New York : Bantam Books, 1993, p. 406.
2 Starhawk aborde ce rapport à une foi profonde aux formes diverses particulièrement dans les luttes politiques dans son ouvrage traduit en français par Isabelle Stengers : Quel monde voulons-nous? Paris : Cambourakis, 2019.
3 Isabelle Brabant, « Ne touchez pas à ma douleur », L’une à l’autre, vol 4, no 1, 1987 : 8-16.
4 Ibid., p. 10.
5 Ibid., p. 14.
6 Ibid., p. 10.
7 Ibid., p. 15.
8 Louise Saint-Arnaud, Marie Papineau et Anne Marché-Paillé, « Des femmes au travail pour des femmes en travail : une enquête de psychodynamique du travail avec des sages-femmes », Travailler, vol 1, no 25, 2011 : 61-72. https://www.cairn.info/revue-travailler-2011-1-page-61.htm
9 Le terme anglais care, qui peut être traduit par soin, souci ou attention, est utilisé dans les milieux féministes pour désigner une éthique dont l’intersubjectivité est le pivot et dont l’émergence conceptuelle est états-unienne. Dans l’article cité ci-haut, les autrices font référence aux travaux de Pascale Molinier, « Psychodynamique du travail et rapports sociaux de sexe », Travail et Emploi, vol 97, 2004 : 79-91; Pascale Molinier, Sandra Laugier et Patricia Paperman, Qu’est-ce que le care? Souci des autres, sensibilité, responsabilité, Paris : Petite Bibliothèque Payot, 2009; Sandra Laugier et Patricia Paperman, Le souci des autres : éthique et politique du Care, Paris : Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2005.
10 Louise Saint-Arnaud, Marie Papineau et Anne Marché-Paillé, op. cit., p. 66
11 Ibid., p. 70.
12 Ibid., p. 63.
13 En ce sens, il serait intéressant d’analyser la manière dont l’éthique de la douleur développée par les sages-femmes au Québec peut reprendre des éléments de l’héritage catholique, même si elle y apporte des critiques; par exemple, comment l’acceptation de la douleur peut être perçue comme permettant d’accéder à une plus-value morale.
14 Isabelle Brab.ant, op. cit., p. 16
15 Ibid., p. 15
par Rédaction | Avr 2, 2021 | Idées, International, Societé
Par Julien Moisan
Cet article est d’abord paru dans le numéro 87 de nos partenaires, la Revue À bâbord!.
Comment en est-on venu à appeler à l’union sacrée à l’école et
« en même temps » à envoyer des élèves en garde à vue ?
Le 2 novembre 2020 : c’est la rentrée scolaire en France. Deux semaines auparavant, lors du dernier jour d’école avant les vacances de la Toussaint, Samuel Paty, professeur d’histoire-géo, est tué à la sortie de son collège pour avoir montré des caricatures du prophète Mahomet durant son cours sur la liberté d’expression. Les vacances qui suivront seront marquées par un déferlement médiatique rejouant le « choc des civilisations », entre discours sur les valeurs de la République et chasse aux sorcières.
Ces deux semaines seront aussi marquées par le procès des attentats de Charlie Hebdo, par une sortie de Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale, sur les ravages de l’islamogauchisme ; par un nouvel attentat meurtrier à Nice ; par l’annonce d’un nouveau confinement ; ou encore par l’autodissolution, face aux menaces du ministre de l’Intérieur, du principal collectif de lutte contre l’islamophobie en France1. Un contexte particulièrement propice, donc, pour faire de cette rentrée un temps apaisé pour les élèves et les profs.
Comment est-ce que celles et ceux qui font l’école ont vécu cette rentrée ? Plus largement, qu’est-ce que ce moment dit de la perception qu’elles et ils ont de leur métier, de leur institution, du rapport qu’elles et ils ont avec leur hiérarchie, leur ministre ? Vu que l’on compte quelque 870 000 enseignant·e·s et plus de 12 millions d’élèves, il est d’emblée important de rappeler que toute plongée dans cette « communauté éducative » ne peut être que partielle et non exhaustive2. Malgré ces limites évidentes à l’exercice, quelques enseignements valent le coup d’être relevés.
Un hommage en service minimum
Plusieurs profs ont fait remarquer que pour comprendre cette rentrée, il fallait dézoomer quelque peu et rappeler que pendant les jours qui l’ont précédée, des négociations entre le ministre Blanquer et certains syndicats avaient permis d’obtenir un temps banalisé (sans cours) pour préparer l’hommage à Samuel Paty, échanger entre profs, pouvoir exprimer ce qu’elles et ils ont ressenti suite à l’assassinat de leur collègue, bref ne pas reprendre les cours comme si rien ne s’était passé. Après moult revirements, le ministre de l’Éducation nationale annonce finalement que les cours devront reprendre « normalement » et qu’en guise d’hommage, une simple minute de silence et la lecture de la « Lettre aux instituteurs » de Jean Jaurès étaient au menu de la rentrée. Ce qui a été perçu comme une énième marque de mépris de la part du ministre (s’ajoutant à l’impression d’être envoyé au front, au vu d’un protocole sanitaire réduit à son minimum) est mal passée, et certain·e·s ont dû menacer leur direction de faire grève pour maintenir le temps d’échanges prévu.
Mais que vient faire Jaurès dans cette galère?
La lettre de Jaurès, seul support pédagogique imposé pour cette séquence, a elle aussi été quasiment unanimement critiquée. Il faut dire que le ministère a choisi un texte qui était une version tronquée et falsifiée (pas mal, pour illustrer la liberté d’expression !) qui ne s’adressait pas aux élèves (mais aux instituteurs), gommait la critique de Jaurès envers l’évaluation permanente et l’omniprésence des notes, n’abordait pas les thèmes du jour, le tout sans élément de contexte. Les élèves rencontré·e·s n’ont souvent rien compris à cette lettre, au mieux elles et ils n’ont pas saisi le lien avec la mort de Samuel Paty…
Quant aux principales annonces du ministre de l’Éducation nationale, on a eu droit à une augmentation des heures d’enseignement moral et civique suivie d’une réforme du brevet des collèges insistant sur l’évaluation de l’engagement civique des élèves. On a hâte de voir le contenu ou la grille d’évaluation de cet engagement… surtout si on se souvient d’un sujet d’évaluation qui, en 2017, demandait aux enfants âgé·e·s de 14 ou 15 ans de rédiger un discours pour démontrer que les interventions militaires françaises incarnaient les valeurs de la République3. Aujourd’hui, le ministre Blanquer poursuit en annonçant que « le principe sera de valoriser l’engagement civique des élèves. Par exemple, quand ils s’engageront dans les Cadets de la République avec les policiers ou avec les gendarmes4 ».
Un hommage et des gardes à vue
Le ton était donné pour cette rentrée, le trio ministériel de Jean Castex, Gérald Darmanin et Jean-Michel Blanquer5 jouant une partition attendue et reçue avec délectation par les éditocrates pyromanes ; l’appel à être une communauté « unie et fière de ses valeurs » côtoyant la menace de sanctions pour chaque élève qui sortirait du rang pendant la minute de silence.
On aurait pu réduire l’appel à la délation à un exercice de com’ de la part d’un gouvernement en guerre (contre le virus, les terroristes, les islamogauchistes – liste non exhaustive), sauf qu’il a provoqué des effets réels avec près de 800 signalements comptabilisés, dont 121 considérés comme relevant de l’apologie du terrorisme.
Des enfants se sont donc retrouvé·e·s en garde à vue et leur domicile a été perquisitionné. On se rappelle notamment le cas de quatre enfants de CM2, âgés de 10 ans, à Albertville, qui ont passé 10 h en garde à vue après avoir vu débouler au petit matin des policiers cagoulés et armés de mitraillettes6.
Pour certains profs, cet appel à la délation n’a fait que rentrer par une oreille et sortir par l’autre. Collectivement, certaines équipes pédagogiques (professeurs et directions) se sont assurés que ce qui était dit dans la classe n’en sortirait pas. Le but de cet échange avec les élèves était de libérer une parole et on ne pouvait pas inviter les enfants à parler pour ensuite en glisser quelques mots à la direction, au procureur ou à la gendarmerie du coin, ou encore à une équipe « Valeur de la République7 ».
Ce dispositif de délation, perçu comme un piège tendu aux élèves, a également provoqué une peur, partagée chez les profs ou les élèves, que ce qui allait être dit puisse provoquer des suites policières. Les un·e·s et les autres se sont autocensuré·e·s, sont resté·e·s muet·te·s, voyant dans ce moment l’inverse d’un temps d’expression et de verbalisation. Plusieurs profs se sont inquiété·e·s de voir à quel point leurs élèves percevaient l’école non pas comme un espace de discussion et d’expression, mais comme un endroit risqué où il valait mieux la boucler même quand elles et ils étaient invité·e·s à s’« exprimer ».
Le bilan de cette séquence, avec 175 élèves exclu·e·s8, un sentiment de déconnexion totale entre le ministre de l’Éducation et sa « communauté éducative », cet hommage bâclé et ces perspectives morales et civiques réjouissantes, se fait dans un contexte où la laïcité a été fêtée le 9 décembre (en anniversaire à la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État) dans toutes les écoles. Jour où le gouvernement a choisi de démarrer l’adoption de son projet de loi contre le séparatisme, dans lequel l’islam politique est explicitement présenté comme le seul ennemi de la laïcité et des valeurs de la République. Pour y faire face, Macron veut « refaire aimer la République9 », notamment en luttant contre l’endoctrinement que subiraient pour lui les quelque 50 000 enfants qui suivent un enseignement à domicile. Il est aujourd’hui obligatoire à partir de 6 ans, mais les enfants bénéficieraient dès 3 ans de cet espace de libre expression qu’est l’école, pour être mieux unis et fières de leurs valeurs ?
Crédit photo : Collage. Photo : ActuaLitté (CC BY-SA 2.0).
1. Collectif contre l’islamophobie en France, « Communiqué final ». En ligne : www.islamophobie.net/les-nombreuses-contre-verites-sur-le-ccif/
2. Le reportage audio « Hommage collatéral » tente quand même le coup avec une quinzaine d’entrevues. En ligne : audioblog.arteradio.com/blog/155545/hommage-collateral
3. Voir à ce sujet un colloque organisé par Survie et la LDH à l’EHESS. En ligne : survie.org/themes/militaire/article/video-colloque-l-armee-francaise-et-les-valeurs-de-la-republique-un-etat-des
4. AFP, « Blanquer annonce un renforcement de l’enseignement moral et civique à l’école ». En ligne : www.lepoint.fr/societe/blanquer-annonce-un-renforcement-de-l-enseignemen…
5. Respectivement Premier ministre, ministre de l’Intérieur et ministre de l’Éducation nationale.
6. Voir à ce sujet « Cas de force majeure – L’histoire d’Emira ». En ligne : blogs.mediapart.fr/158568/blog/111120/cas-de-force-majeure-lhistoire-demira
7. En voici la présentation officielle « Dans chaque académie, une équipe Valeurs de la République apporte aux équipes pédagogiques et éducatives une réponse concrète en cas d’atteinte au principe de laïcité. Elle les forme et aide les établissements à réagir de manière appropriée ». En ligne : www.education.gouv.fr/seminaire-national-des-coordonnateurs-des-equipes-…
8. Ministère de l’Éducation nationale, de la jeunesse et des sports, « Bilan des incidents survenus lors de l’hommage rendu à Samuel Paty ». En ligne : www.education.gouv.fr/bilan-des-incidents-survenus-lors-de-l-hommage-ren…
9. Ouest-France, « Imams formés en France, école dès 3 ans… Les points forts du discours de Macron sur le séparatisme ». En ligne : www.ouest-france.fr/politique/emmanuel-macron/formation-des-imams-ecole-…
par Rédaction | Mar 9, 2021 | Environnement, International, Societé
Par Marine Fauche
Ce texte est d’abord paru dans notre recueil imprimé L’effondrement du réel : imaginer les problématiques écologiques à l’époque contemporaine, disponible dans notre boutique en ligne.
À l’Ouest de la côte méditerranéenne française, le littoral de l’Aude offre un ensemble de paysages contrastés, entre les basses plaines littorales, leurs étangs et stations balnéaires en collier et les petits massifs des Corbières et de la Clape auxquels elles s’adossent. Comme bien d’autres littoraux, ce territoire de faible altitude est confronté de plein fouet aux défis de l’adaptation aux changements rapides qui s’amorcent et, tout particulièrement, à l’élévation du niveau de la mer.
Dans ce contexte, un acteur original s’est emparé de la problématique : il s’agit du Parc Naturel Régional (PNR) de la Narbonnaise en Méditerranée, fondé en 2003, dont le territoire littoral court de l’embouchure de l’Aude à Port-Leucate. Engagé sous l’impulsion des élu·e·s en 2018, le programme « La Mer monte » associe des recherches scientifiques, des approches sensibles et des médiations nouvelles pour parler de cette problématique. Comment une institution récente comme le PNR, qui ne dispose ni d’un pouvoir de réglementation (à l’inverse des Parcs Nationaux), ni des moyens de recherche d’un centre scientifique, parvient-elle à s’emparer de cette thématique? Et quels aspects parfois négligés par les expertises techniques ce PNR, au contact des habitant·e·s, peut-il faire émerger?
J’en rends compte en cinq actes, faisant de façon progressive la part belle aux imaginaires. L’analyse que je propose s’appuie sur des journées d’observation participante du programme « La Mer Monte », et des entretiens conduits auprès des personnes responsables et d’une association investie sur ces problématiques.
Calculer : Les prévisions et leurs limites
L’élévation du niveau des mers apparaît, d’abord, comme un problème global et scientifique, en lien direct avec les changements climatiques dont l’évolution est synthétisée par les travaux du Groupe Intergouvernemental d’Experts sur le Climat (GIEC), institution de référence fondée en 1988. Son premier « Rapport d’évaluation des incidences potentielles du changement climatique », en 1990, évoquait déjà cette élévation ; ses études en précisent depuis les causes et les effets, à partir de modèles dont les paramètres gagnent en précision. Dans son dernier rapport de 2018, on peut lire que l’élévation du niveau moyen des mers se poursuit et s’accélère1. Les modélisations prenant en compte l’expansion thermique des eaux induites par leur réchauffement et la fonte des glaciers et des couvertures glaciaires du Groënland estiment que cette hausse serait de 0,26 à 0,77 m en 2100, dans le cadre d’un réchauffement limité à 1,5°C, et de 0,1 m supplémentaire en cas de réchauffement limité à 2°C2. D’autres études, élaborées à l’échelle régionale de la Méditerranée, corroborent ces estimations et coïncident avec le scénario pessimiste du GIEC, à + 0,80 m3. La problématique est amenée à durer, car l’élévation se poursuivra au-delà de 2100, même si le réchauffement est limité à 1,5°C4. Elle est aussi en partie inéluctable, car les réactions du système climatique interviennent avec un temps de décalage, de sorte que même une réduction drastique des émissions n’empêcherait pas le phénomène de se poursuivre pour un temps. À l’échelle de l’action humaine et pour l’altitude des plaines littorales narbonnaises, ces projections sont vertigineuses. Elles sont aussi tissées d’incertitudes, ce qui complique leur transfert vers une échelle locale.
Ce passage à l’échelle locale est d’abord difficile sur le plan épistémologique parce que les incertitudes associées aux modèles globaux se multiplient au fil des transitions d’échelles opérées par les « downscaling », c’est-à-dire les changements d’échelle pratiqués sur les modélisations. Pour prévoir, à partir de projections mondiales, l’élévation marine en Méditerranée, la manière classique de procéder consiste, en effet, à forcer un modèle climatique régional avec les projections d’un modèle de circulation générale (à l’échelle du globe) pour étudier leurs répercussions sur un système plus précis. À ces deux facteurs d’incertitudes (celles induites par les modélisations et celles qui s’y ajoutent au fil des changements d’échelles), s’ajoutent encore celles qui tiennent aux trajectoires des émissions anthropiques à venir, qui se répercuteront sur l’élévation de la mer. Sur les territoires de basse altitude, à l’instar des plaines littorales comme celles de l’Aude, une telle incertitude implique qu’il faut se préparer à des scénarios complètement différents. Surtout, au niveau local, ce qui importe davantage que l’élévation moyenne, ce sont les phénomènes de submersion ponctuels lors des tempêtes, où les effets de la houle et de la surcote se combinent. Ainsi est-ce un aléa 2100 de 2,40 m qu’a choisi de retenir le schéma de cohérence territoriale (SCOT) du Grand Narbonne en vue de ces risques de submersions marines.
Par ailleurs, le transfert de ces projections à l’échelle locale pose des problèmes politiques, car, concrètement, l’élévation du niveau de la mer soulève la question de ce que l’on appelait un « repli stratégique » et que l’on appelle désormais une « recomposition spatiale » quant à la répartition des activités et des habitats. Ce qui est lourd d’enjeux économiques, dans un espace de tourisme balnéaire, mais aussi symboliques, pour un territoire déjà marqué par une histoire de dépossession récente dont nous allons parler. Aussi, anticiper l’élévation des eaux ne peut pas consister à déterminer cette recomposition en appliquant les projections du GIEC, quoique le PNR s’appuie sur ses travaux et relaie ses messages, mais doit surtout amener à envisager cette recomposition spatiale avec les habitant·e·s. C’est ce que fait en partie la portion scientifique du programme « La Mer Monte », qui étudie la salinisation des terres littorales, en association avec les agriculteurs et les agricultrices, et que prolongent les expériences de médiation du programme.
Faire parler : Les médiations du PNR
À l’origine de ces médiations se trouve un constat liminaire, partagé par les agents du PNR : la montée des eaux n’est pas un problème ou plutôt pas un sujet pour les habitant·e·s – si bien qu’au PNR, on parle de déni. Que cache ce déni? Espoir technologique, ignorance ou minoration du problème? C’est ce que la spécificité du phénomène, à savoir son invisibilité, invite d’abord à penser. Le lent et progressif grignotage des rivages est difficilement perceptible dans une expérience quotidienne du littoral, tout comme l’on prend difficilement conscience du grandissement d’un·e enfant que l’on côtoie. Pourtant, l’on aurait tort de mésestimer la connaissance des habitant·e·s du littoral et de ses modifications. Différents témoignages d’habitant·e·s de longue date, recueillis par Hélène Dattler, artiste dont nous parlerons plus bas, l’indiquent : « des endroits qui étaient hors d’eau sont un peu plus dans l’eau […] Les gros coups de mer se sont rapprochés. Avant, tu en avais un tous les dix ans. Là, en cinq ans, il y en a eu deux ou trois forts5 ». Les voix des habitant·e·s, leur conscience des changements de la configuration des rivages et des risques interdisent de voir dans les habitant·e·s du littoral des « profanes épistémologiques6 ». Si donc il ne s’agit pas de méconnaissance, de quoi peut-il s’agir? On peut imaginer une défiance fondée historiquement, sur ce littoral profondément marqué par une politique d’aménagement descendante, dont les habitant·e·s les plus ancien·ne·s gardent un souvenir de dépossession ou d’expropriation pure et simple, aux yeux d’un représentant de l’association Écolocal, impliquée sur ces mêmes sujets. La diffusion de ce ressenti, à la suite de la Mission Racine entre les années 1960 et 1980, est mise en perspective par les travaux de V. Andreu-Boussut, sur le littoral de l’Aude, à travers certaines publications littéraires : « Robert Lafont publie, en 1967, La révolution régionaliste, où il dénonce la dépossession des ressources touristiques et le processus de « colonisation intérieure », formule qui connaîtra un certain succès. En 1980, les éditions Denoël publient la fiction littéraire Malaïque ou l’étang de feu du journaliste et écrivain Pierre Bosc, qui évoque l’expulsion d’une communauté de pêcheurs et de pêcheuses, incarnée notamment par deux frères au caractère ombrageux, devant les projets d’aménagement touristique d’un littoral touché de plein fouet par le déclin de la pêche7 ». La mémoire collective de cette politique d’aménagement descendante pourrait alors, en partie, expliquer le sentiment de défiance vis-à-vis de nouvelles consignes d’aménagements émises par des institutions exogènes. C’est, à mon sens, ici que le travail de médiation du PNR, qui constitue un pan du programme « La Mer Monte », prend tout son intérêt.
Les dispositifs de médiation sont imaginés par le PNR d’une façon expérimentale. Un atelier de réflexion participative du programme auquel j’ai pu assister s’articulait ainsi autour de cinq problématiques prioritaires : « rendre visible et appréhendable la question de l’élévation du niveau de la mer et des lagunes », « vivre avec des milieux et ressources en évolution permanente », « engager de nouveaux rapports à la mer en encourageant de nouveaux comportements », « reconnaître l’importance des rôles et des fonctions des zones humides pour la résilience du territoire », « penser une recomposition spatiale de manière engageante et choisie ». Y furent imaginés puis testés des prototypes de médiations pour engager la parole des riverain·e·s : tracés de lignes bleues aux niveaux des élévations projetées, « happenings » de dégustation d’eau salée pour faire parler de la salinisation des aquifères ou encore sensibilisation aux zones humides et à leurs ressources proposées aux passagers et aux passagères d’un train longeant l’un des étangs. Au cours de l’atelier se manifestait régulièrement le souci de rendre ces dispositifs non anxiogènes : en ceci, le nom du programme est judicieusement choisi, car il évoque la mer qui monte comme on parlerait de la nuit qui tombe, comme d’un phénomène naturel, habituel, normal – et c’est le cas, pour qui considère les variations du trait de côte dans un temps long, géologique. Ce type d’actions est représentatif d’une mission propre aux PNR, à savoir celle d’expérimenter de nouvelles formes d’actions publiques et collectives. Reprenant, au titre d’objectif, la distinction conceptuelle de Guillaume Simonet8, le PNR ambitionne par ce programme de contribuer à passer « de l’adaptation silencieuse à l’adaptation choisie », en faisant parler les habitant·e·s du sujet pour le porter à la discussion publique.
S’allier : La revalorisation des zones humides
Dans ce contexte de bouleversements rapides où la mer se fait menace, les habitant·e·s du littoral peuvent compter sur de nouveaux alliés9. En effet, selon les rivages, l’élévation est distincte, d’abord du fait des mouvements tectoniques pouvant rehausser le terrain, ou, à l’inverse, de tassements des terres, d’origine naturelle ou en lien avec une forte urbanisation. Mais surtout, l’élévation se décline selon les différentes vulnérabilités et résiliences des littoraux. Ainsi, les îles du Pacifique, où les eaux de l’océan s’élèvent plus rapidement qu’ailleurs (au rythme de 12 mm par an depuis 1900), sont-elles particulièrement vulnérables du fait de leur faible altitude, mais aussi très résilientes grâce à leurs mangroves, végétation dense qui « atterrit » les rivages et les renforce10. De façon similaire, sur le littoral qui nous intéresse, l’élévation du niveau de la mer donne lieu à une mise en valeur forte des zones humides, marais couverts de salicornes, prés salés et roselières, requalifiées dans ce contexte comme des espaces pourvoyeurs de services d’atténuation et d’adaptation : par leur captation de carbone, pour le premier aspect, et par le rôle de tampon qu’elles jouent lors des tempêtes et des « coups de mer », phénomènes d’élévation temporaire menaçant les littoraux de submersion, pour le second. On peut voir dans cette revalorisation une stricte application du conseil émis par le GIEC, qui met en avant la restauration des milieux naturels côtiers comme technique d’adaptation à l’élévation marine. Pourtant, l’interpréter comme une simple application de directives scientifiques « venues d’en haut » serait négliger ce que ce choix implique de rupture avec les précédents dispositifs de « défense contre la mer », comme les appellent encore les textes datant de quelques décennies : construction de digues, de brise-lames, renforcement de plages par ré-ensablement. Le fait de compter non plus sur des techniques de maîtrise des aléas mais sur des espaces naturels comme des alliés initie un changement de représentations double : vis-à-vis de la persistance d’un espoir technologique, l’impossibilité assumée dans les messages du PNR d’une gestion par solutions techniques de « défense contre la mer » invite à une reconsidération de la maîtrise humaine sur l’élément marin. Vis-à-vis des entités naturelles, leur mise en avant comme autant de solutions ou de pourvoyeurs de services dans le cadre de la reconfiguration littorale qui s’amorce transforme le regard sur ces espaces longtemps négligés, malaimés. Ce changement des représentations est sans doute encore plus frappant dans une région dont l’aménagement est ancien, qui a longtemps consisté essentiellement en l’assèchement de ces zones humides inquiétantes, emplies de moustiques, parfois malodorantes, espaces de vide ou de maladies et qui se trouvent désormais requalifiées en tant qu’alliés.
Si donc les calculs des instances scientifiques permettent d’anticiper, dans la mesure du possible, le phénomène, les médiations du PNR, d’en faire parler et de le mettre en débat, et les zones humides, de le ralentir, quel rôle jouent les approches par l’imaginaire proposées par les artistes invités en résidence par le pôle culturel du PNR?
Styliser : Les mises en images d’Enrique Ramirez
L’idée des approches sensibles comme forme de médiation culturelle prend sens dans l’histoire institutionnelle du parc, marquée par le passage d’une productrice de radio dans la mise en place d’un pôle culturel fort. Les actions de ce pôle se structurent notamment autour de l’axe « Territoire réel, imaginaire, rêvé », un thème qui va bien au-delà d’une esthétisation de l’espace narbonnais ; il s’agit plutôt de proposer à des artistes de s’installer en résidence au Parc pour proposer une production qui sera un alliage de leur sensibilité propre et du territoire habité qui l’inspire. Dans le cadre de « La Mer Monte », la directrice du Pôle culturel a choisi d’inviter trois artistes, dont deux ayant déjà effectué leur résidence : le plasticien chilien Enrique Ramirez et l’architecte, comédienne et scénographe Hélène Dattler. J’ai pu entendre chaque personne parler de son travail. Quoiqu’elle et il affirment tout·e·s deux s’être senti·e·s pris·e·s au dépourvu, au premier abord, face à cette problématique « de scientifiques », elle et il ont cherché, chacun·e par leurs moyens d’expression, à ouvrir d’autres problèmes. Quelles sont ces pistes ouvertes par les imaginaires?
Enrique Ramirez, plasticien et cinéaste chilien, a été judicieusement invité par la responsable du pôle culturel du PNR, à la suite de son travail cinématographique Océan, fresque documentaire poétique et politique sur la traversée transatlantique d’un cargo, des rives chiliennes au nord de l’Europe en passant par le canal de Panama. Le thème de l’océan, récurrent dans le travail de Ramirez et intriqué à une biographie personnelle, trouvait alors en narbonnaise un site d’expression propice à l’occasion du programme La Mer Monte. « Comment rendre visible l’invisible? » : c’est la question qui a animé son travail, éminemment visuel, uni par une forte stylisation du phénomène. Le premier court métrage qu’il a proposé au public au Théâtre-Cinéma de Narbonne en novembre 2019, Chant pour el mar, livrait une prosopopée, celle d’une mer chantée par une famille en errance, semblant voguer à la dérive sur une chaloupe ancienne, dans l’un des étangs du territoire du PNR, étrangement immobile au large des rivages. Comme dans le long-métrage qui a conduit la responsable du pôle culturel à l’inviter, se lisait dans ce travail le délicat alliage d’une mer entendue poétiquement et politiquement, comme tout à la fois espace de liberté et d’errance prolongée, de migrations forcées auxquelles la Méditerranée est tristement associée aujourd’hui. Dans ses productions suivantes pour « La Mer Monte », les moyens et courts-métrages « Lauso la mare et tente’n a terro » et « Effacer le monde », présentés en exposition à la Chapelle des Pénitents Bleus de Narbonne en juillet et en août 2020, cette veine se précise. Dans la première de ces productions dont le titre reprend le proverbe provençal « Fais l’éloge de la mer et tiens-toi à terre », Enrique Ramirez propose un film en diptyque, rythmé par le basculement entre un discours scientifique tenu à l’ouverture et une approche stylisée. Dans les premières minutes, à l’abri d’une embarcation, ramant régulièrement, un personnage explique et commente l’élévation des eaux jusqu’à un temps de rupture où, troublant le rythme de son discours jusqu’alors rationnel et quasi pédagogique, il souffle : « on l’entend… elle approche. » Le film alors chavire et, dans le second temps, amorcé par un long plan « traveling » au-dessus d’une mer écumeuse, deux silhouettes, d’abord sur le rivage, puis de plus en plus englouties par l’eau, s’imaginent poissons, bateaux, parlent de froid mais aussi d’images maternelles portées par l’élément marin, puis font corps avec cet élément qui finit par les submerger, et sans doute, les réinventer métaphoriquement. À nouveau, son travail, que la musique, la technique et les textes poétiques animent et esthétisent, rendent l’événement poétique plutôt que tragique. C’est cette même idée de réinvention que nous montre « Effacer le monde », où, associée à la voix de Guillaume Simonet en fond sonore, est filmée une séquence d’effacements et de recréations lithographiques : une page disparaît sous l’écriture d’une autre, suggérant de donner à la disparition du rivage le sens d’un palimpseste, ces anciens parchemins sur lesquels les strates d’écriture se juxtaposent.
Écouter : La collecte de récits d’Hélène Dattler
Très différent et au plus proche des habitant·e·s est le travail d’Hélène Dattler, architecte de formation, comédienne, scénographe et membre (entre autres) du collectif artistique de l’Agence Nationale de Psychanalyse Urbaine (ANPU), familier des approches de l’espace par l’imaginaire. Elle a fait le choix d’explorer les relations intimes des habitant·e·s du littoral avec la mer, d’interroger le sens d’une vie menée, ou recommencée, à proximité du rivage : La mer qui monte en moi11, le livret qu’elle signe, est sous-titré Collecte de récits et laisses de soi. Ce travail a donné lieu à une ballade sonore, longtemps reportée du fait de la pandémie. Proposée aux visiteur·e·s du PNR le dimanche 13 septembre 2020, cette ballade associait l’écoute au casque de témoignages recueillis par l’artiste au cours de sa résidence, mis en musique, à la déambulation sur un sentier de basse altitude, donnant sur les anciens salins de la réserve naturelle régionale de Sainte-Lucie, lieu phare du territoire du PNR. Ce faisant, Hélène Dattler offrait aux habitant·e·s (car, pour plusieurs, celles et ceux qui avaient témoigné étaient présent·e·s) une mise en représentation de leur parole, qui connut un grand succès dans le public venu se livrer au jeu itinérant.
Quittant le temps de la prospective, l’abscisse implacable des projections modélisées, le temps des mandats et des aménagements, c’est dans un temps vécu, individuel, atavique parfois, que Datler situe son propos. Le point de départ demeure la peur de la submersion : « J’ai peur de la mer. J’ai toujours eu peur d’elle. Depuis que je sais qu’elle monte, ma peur ne cesse de grandir. Je l’imagine laper la pierre des maisons, croquer le béton, s’insérer dans chaque ouverture, chaque fenêtre, chaque fissure. Les habitants. La mer va manger leurs racines. Je les vois partir les bras remplis d’affaires, quelques souvenirs sauvés des eaux, la mine défaite, marchant vers un horizon renversé12 ». Pourtant, ce motif est rapidement écarté en faveur de thèmes plus positifs, cherchant ce que peut signifier, pour des vies humaines, de se lier intimement à l’élément marin. Aussi explore-t-on, au fil de mots confiés, le sens d’une « relation impérieuse » à la mer, construite en grandissant à ses côtés, ou celui d’un attachement transmis, avec joie ou regret, refoulé parfois, réapparu alors : « La mer et les bateaux, c’était tellement imprégné chez moi (sic) que j’ai quitté mon métier et qu’à cinquante-cinq ans, ce rêve s’est réalisé : avec mon fils, j’ai créé une activité de promenade en mer. Cette enfance près de la mer et ce contact avec l’eau se sont répercutés trente ans après13 ».
Apparait, surtout, ce que la mer apporte à une existence, de force, de mystère, de liberté : « La mer ne peut pas faire d’une personne qui vit avec elle une mauvaise personne. Elle est tellement ouverte… C’est un milieu, plus on s’enfonce dedans, moins il devient hostile. C’est aussi cela qui la fait grandiose14 ». L’attachement des habitant·e·s à ce milieu, qui borde leurs habitats, habite leurs vies, se trouve ainsi écouté avec une attention soutenue, archivé, rendu visible, esthétisé. Les histoires qu’elle recueille ne sont pas iréniques pour autant, qui livrent les échos de dynasties d’apnéistes, parfois victimes d’accidents, et explorent cette intensification du sentiment de liberté toujours conjoint à l’ampleur de la solitude et des risques, qui survient lorsque l’on est en mer. Les souvenirs des « coups de mer », ces hausses subites de la mer par gros temps, prennent des allures d’anticipation, par les images de submersion mais aussi d’isolement qu’ils livrent, car la topographie du territoire amène, dans les projections, certains espaces à se trouver en situation d’insularité : « La montée des eaux sur l’île de Sainte-Lucie, c’était après un coup de mer. Deux énormes cargos s’étaient échoués sur la plage de la Vieille Nouvelle. On est restés quinze jours coincés à Sainte-Lucie en autonomie complète. Il n’y avait plus de canal, plus de chemin de halage, plus d’étang de l’Ayrolle, plus d’étang de Bages, plus rien. C’était la mer15 ». Pourtant, à ces souvenirs à première vue angoissants, se joignent, dans les témoignages, la conscience profonde des aléas liés à la proximité du milieu marin et leur acceptation : « Pour moi, ce n’est pas nouveau. La mer a toujours envahi le village et les plages ici. On sait que cette entrée des eaux va être de plus en plus forte. Les ancien[·ne·]s et moi avons le sentiment profond que l’eau monte et que nous sommes fragiles sur la côte. On sait cela16 ». Cette conscience se tient à distance de l’orgueil d’une compréhension totale des mouvements de la mer (« On a vu des houles se former de manière brutale sans vent alors qu’on était en pleine mer. Tu ne sais pas d’où elles sortent. Quelques vagues de submersion sont arrivées. Qu’est-ce qu’on peut faire? On sera où on sera17 ») ainsi que d’une ingénierie littorale, qui prétendrait lutter contre l’élévation : « L’eau peut monter effectivement. Mais monter les sols de trois mètres pour être hors d’eau et faire des barrières partout : non! Il faut vivre avec son milieu et pas aller contre [lui]18 ». Ces témoignages, riches d’une connaissance sensible toute autre que celle des modélisations, de savoirs propres à une familiarité, une pratique des lieux, une temporalité autre que celles des prévisions, portent avec eux une autre vision de l’élévation des eaux. Il me semble qu’on peut comprendre son travail comme une maïeutique, un travail herméneutique dans l’expression de quelque chose comme une condition littorale, élaboré sur des médiations : souvenirs d’enfance, objets symboliques, répétitions familiales, rêveries face à l’horizon, autant d’objets transitionnels par lesquels l’artiste révèle les liens entre les habitant·e·s du rivage et cette immense présence, conduisant à cette furieuse nécessité de vivre sur un bord de mer. Car c’est la conclusion que tire Hélène Dattler de son travail : « Il faut beaucoup l’aimer pour accepter qu’elle monte19 ».
Ce à quoi le travail d’Hélène Dattler aboutit peut alors être rapproché des conclusions d’une anthropologue, qui, s’intéressant à la même problématique chez les habitants d’un parc naturel au Costa Rica, remarque que « les [habitant·e·s locales et] locaux, les rangers, les biologistes travaillant dans cet espace et même les visiteur·e·s ont remarqué que la mer monte chaque année. Certain·e·s en donnent une explication par le changement climatique, d’autres en disent simplement que “la mer reprend ce qui lui appartient”. La plupart de ces attitudes se fondent sur de l’empirisme. Ce sont des conclusions tirées de leurs expériences au fil du temps, comme ces personnes sont en lien avec la matérialité de leur environnement. […] Leur positionnement, dès lors, ne consiste pas à maîtriser ou administrer ces matérialités, mais est plutôt de l’ordre d’une observation à travers le temps, d’une coopération et, surtout, d’une adaptation à une terre et une mer qu’[elles et] ils savent être constamment changeantes20 ».
Dans les approches sensibles que nous avons souhaité mettre en avant, l’objectivité du regard scientifique est doublement écartée. D’abord, par ce que ces artistes ont cherché : histoires de vie, de souvenirs, de rêves, d’humeurs, de pratiques ou d’images poétiques. Mais aussi par ce qu’elles et ils ont mis d’elles et eux-mêmes, dans cette recherche, ainsi que d’Hélène Dattler, qui consignant, co-signant, s’alliant aux récits des habitant·e·s, archive ce qu’aucun protocole scientifique ne saurait reproduire : « J’écoute, pour recueillir les fragments d’histoires individuelles, pour retenir un patrimoine intangible. Je prends de la distance, puis j’écoute encore, pour garder l’essentiel, pour inviter chaque lecteur [et chaque lectrice] à se rappeler ses premiers contacts avec la mer ». De même d’Enrique Ramirez, que sa façon de s’emparer du thème a conduit vers une stylisation méditative de l’errance, de la peur, de la disparition et de leurs autres sens possibles. L’association de leurs caractères artistiques distincts trouve une cohérence et ébauche une conclusion étrange, qui pourrait s’apparenter à une mise en avant de la vulnérabilité plutôt que de la force. À l’opposé d’une culture du risque, fondée sur les prévisions et l’agir technique, de telles initiatives initient une culture de la vulnérabilité, entendue comme condition existentielle, intriquée à l’expérience sensible et à l’attachement à un territoire, et participent à rendre cette culture commune, ce qui pourrait bien être de première importance pour notre condition contemporaine.
Crédit photo : EdWhiteImages, Pixabay, https://pixabay.com/fr/photos/de-d%C3%A9fense-contre-la-mer-digue-mer-48…
1 IPCC, « Chapter 3 : Impacts of 1.5°C of Global Warming on Natural and Human Systems », Special Report : Global Warming of 1.5°C, 2018, p. 225, www.ipcc.ch/site/assets/uploads/sites/2/2019/06/SR15_Chapter3_Low_Res.pdf ;
Concernant la Méditerranée, le récent rapport du MedECC (Mediterranean Experts on Climate and Environmental Changes) indique que « le niveau de la mer en Méditerranée a augmenté de 0,7 mm par an18 entre 1945 et 2000 et de 1,1 mm par an entre 1970 et 2006. On constate une accélération de l’élévation du niveau de la mer ces deux dernières décennies atteignant environ 3 mm par an. » ; MedECC, Les risques liés aux changements climatiques et environnementaux dans la région Méditerranée, 2019, p.8, www.medecc.org/wp-content/uploads/2018/12/MedECC-Booklet_FR_WEB.pdf
2 IPCC, « Summary for policy makers » Special Report : Global Warming of 1.5°C, section B.2.1, 2018, www.ipcc.ch/sr15/chapter/spm/
3 Fanny Adloff et coll., « Mediterranean Sea response to climate change in an ensemble of twenty first century scenarios », Climate Dynamics, 45(9‑10), 2015, 2775‑2802. C’est notamment sur ce travail que s’appuie le Groupe de Recherche sur les Evolutions du Climat en Provence-Alpes-Côte-d’Azur (GREC-PACA devenu GREC-SUD).
4 IPCC, op. cit., section B.2.2.
5 Hélène Dattler, La mer qui monte en moi : collecte de récits et laisses de soi, Sigean : Éditions du Parc Naturel Régional de la Narbonnaise en Méditerranée, 2019, p 71.
6 La notion de « profane épistémologique », conçue pour ressaisir la présupposition, de la part des experts, d’un public peu averti, est notamment employée par Nicolas Rocle, Bruno Bouet, Silvère Chasseriaud et Sandrine Lyser, 2016, « Tant qu’il y aura des « profanes »… dans la gestion des risques littoraux. Le cas de l’érosion marine à Lacanau », VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement, 16(2), 2016, doi.org/10.4000/vertigo.17646
7 Vincent Andreu-Boussut, La nature et le balnéaire – Le littoral de l’Aude, Paris : Éditions de L’Harmattan, 2008, p. 95.
8 La distinction est proposée par Guillaume Simonet, « De l’ajustement à la transformation : vers un essor de l’adaptation? », Développement durable et territoires, 7(2), 2016, doi.org/10.4000/developpementdurable.11320
9 J’emploie ce terme d’alliance en écho volontaire au titre de l’article de Baptiste Morizot, « Nouvelles alliances avec la terre. Une cohabitation diplomatique avec le vivant », Tracés, 33, 2017, doi.org/10.4000/traces.7001
10 Patrick D. Nunn, Augustine Kohler et Roselyn Kumar, « Identifying and assessing evidence for recent shoreline change attributable to uncommonly rapid sea-level rise in Pohnpei, Federated States of Micronesia, Northwest Pacific Ocean », Journal of Coastal Conservation, 21(6), 2017, 719‑730.
11 Hélène Dattler, op. cit. Ce livret, recueil de témoignages recueillis librement par l’artiste et organisés en sections, a été publié par le PNR dans la collection « Territoire réel, imaginaire, rêvé », en 2019, et a été performé lors des ballades sonores du 13 septembre 2020 à la Réserve Naturelle Régionale de Sainte-Lucie.
12 Hélène Dattler, ibid., p. 9.
13 Hélène Dattler, ibid., p. 15.
14 Hélène Dattler, ibid., p.37.
15 Hélène Dattler, ibid., p. 67.
16 Hélène Dattler, ibid.
17 Hélène Dattler, ibid.
18 Hélène Dattler, op. cit., p. 71.
19 Hélène Dattler, propos recueillis directement auprès de l’autrice.
20 Traduction libre de Marine Fauché pour Alessandra Baltodano Estrada, « A Matter of Time », Minding Nature, 13(1), 2020, p. 53. »It was no surprise, then, when I started asking people around the park what they imagined would happen to the place in a thousand or a million years, that their imaginaries were filled with a “reclaiming” sea. Local residents, rangers, biologists working in the area, and even visitors have noticed that the sea is rising every year. Some gave an explanation of rising seas as an effect of climate change; others simply used phrases like “the sea is taking what is his.” Most of these attitudes are based on empiricism. They are conclusions drawn from what these people have experienced over time as they relate to the materiality of their surroundings. They have to notice and care about what the sea and the rocks do because their craft, their profession, their knowledge about the world, and simply their daily lives are contingent on the trajectories of these things. Their position, therefore, is not of mastering or administering these materialities, but instead it is one of observation across time, cooperation, and, mainly, adaptation to a land and sea they know to be in constant change. »