par Félix Beauchemin | Août 5, 2021 | Enquêtes, Québec, Societé
Le milieu de la gestion des déchets est pris dans un débat enflammé depuis des années. Le gouvernement, les municipalités, les organismes environnementaux et les entreprises se renvoient la balle dans une mêlée incessante. Récemment mandaté comme arbitre impartial, le Bureau d’audiences publiques en environnement (BAPE) tentera d’apaiser les tensions.
En 1997, le BAPE, publiait un rapport intitulé « Déchets d’hier, ressources de demain ». Près de 25 ans plus tard, ce même Bureau effectue un exercice similaire, celui d’analyser le milieu des déchets au Québec. Les enjeux ne sont toutefois pas les mêmes : les sites d’enfouissements sont aujourd’hui bien moins nombreux et bien plus grands, alors que le triage de résidus à la maison se veut plus complexe.
Tout récemment, des agrandissements de différents lieux d’enfouissements techniques (LET) ont largement fait parler d’eux dans les médias. On n’a qu’à penser au site Valoris à Bury, à celui de Lachenaie à Terrebonne, ou encore au site Waste Management à Drummondville. Voyant ces phénomènes se multiplier, le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques a mandaté le BAPE, le 16 décembre 2020, de créer une commission d’enquête afin de tenir des audiences publiques sur le milieu des résidus ultimes. Au fil de nombreux mois, la commission présidée par M. Joseph Zayed a reçu près de 260 mémoires de citoyen‧ne‧s et d’organismes, et a tenu près de 32 audiences publiques et séances de consultation[i].
La régionalisation pour éviter les mégacentres
Alors que, durant les années 1960, le Québec renfermait des « milliers » de centres d’enfouissement[ii], la province en possède désormais 39[iii]. Depuis la publication du dernier rapport du BAPE à ce sujet en 1997, le nombre de ses lieux d’enfouissement techniques a, quant à lui, diminué de près de 40 %. Résultat : les déchets sont traités dans des mégasites d’enfouissement dans quelques villes du Québec.
« Les mégasites en 2020, c’est plus difficile de dire qu’ils ont leur raison d’exister », mentionne Ingrid Dubuc, directrice du Bureau de l’environnement de la ville de Sherbrooke. Karel Ménard, directeur général du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets (FCQGED), abonde dans le même sens, rappelant même que dernièrement « aucun projet d’élargissement de sites d’enfouissement technique n’a été refusé par le gouvernement ». Les « mégasites », tels que celui de Sainte-Sophie, qui reçoit près de 17 % des matières résiduelles du Québec, ou encore celui de Lachenaie, le plus grand au Québec, qui reçoit environ 40 % de tous les déchets des Montréalais·es, continuent de s’agrandir. Face à cela, le mécontentement des villes et de leurs habitant‧e‧s commence à se faire sentir.
Pour les municipalités, des enjeux d’acceptabilité sociale semblent se faire entendre. Le maire par intérim de Drummondville, Yves Grondin, résumait la situation dans un point de presse qu’il a livré le 27 août 2020, à la suite de la décision gouvernementale forçant la ville à autoriser l’agrandissement du site Waste Management à Saint-Nicéphore : « On semble faire la sourde oreille, ignorer totalement la population et favoriser une entreprise privée étrangère. Drummondville est la capitale du développement, pas de l’enfouissement des ordures[iv]. » Considérant que les mégacentres, comme celui de Drummondville, reçoivent des déchets provenant de villes parfois à des centaines de kilomètres, dont Montréal, des élu·e·s s’inquiètent de devenir la « poubelle » du Québec[v].
Au-delà de cela, c’est aussi le transport des matières qui est critiqué. Avoir un plus petit nombre de sites implique que les déchets des villes doivent parcourir des dizaines de kilomètres avant d’être traités.
« Au niveau du transport des matières résiduelles, on peut facilement trouver aberrant de voir se promener sur les routes du Québec nos matières résiduelles sur de longues distances avec comme objectif d’être enfouis. Il y a comme une incohérence », détaille Ingrid Dubuc.
Plusieurs organismes environnementaux demandent donc une solution plus écologique, humaine et économique à ce qui se fait actuellement. Pour eux, les centres de tri devraient être plus petits et gérés régionalement. Les matières résiduelles gérées dans des petits sites auraient donc beaucoup moins de route à faire avant d’atteindre leur destination. « On a écrit un mémoire de 120 pages là-dessus », mentionne en riant Karel Ménard, « s’il y a une chose qu’on demande au gouvernement, c’est de gérer les [sites d’enfouissement technique] au niveau régional. »
Ingrid Dubuc le voit également comme une opportunité de faire prospérer les régions : « La proximité du traitement des matières résiduelles permet aussi de créer des conditions favorables pour développer une économie circulaire. » Elle cite comme exemple un site de dépôt volontaire du verre mis en place par le conseil municipal de Sherbrooke, un projet qui n’a toutefois pas de perspective régionale puisque le verre est envoyé et transformé à Saint-Jean-sur-Richelieu. Une gestion, mais aussi un contrôle plus local des matières, tant résiduelles qu’industrielles, permettrait donc de réinvestir les résidus des régions dans ces mêmes régions, d’où le concept de l’économie circulaire. « En ayant le contrôle sur notre matière, on peut développer l’économie [régionale] et cibler les endroits où elle va se retrouver », ajoute-t-elle.
La question technologique
Dans sa lettre-mandat au BAPE, le gouvernement mentionne vouloir recevoir de la commission responsable du projet une présentation des « technologies et mécanismes innovants, notamment ceux utilisés ailleurs dans le monde et dont le Québec pourrait s’inspirer pour récupérer des sources d’énergie ou des matières[vi] ». Un exemple de l’utilisation de cette technologie dans la gestion des matières résiduelles est employé dans la MRC de la Beauce. On y développe une technologie qui permettrait de retirer le compost à même les sacs à ordure, sans nécessiter le tri grâce au « bac brun »[vii]. Pourtant, le sujet de la technologie est loin de faire l’unanimité parmi les intervenant‧e‧s des audiences publiques.
Pour M. Ménard, la technologie n’est pas nécessairement la voie à suivre, notamment puisque les techniques de tri à même le parc de déchets n’ont jamais prouvé créer un produit de qualité. Ces préoccupations, Ingrid Dubuc, de la Ville de Sherbrooke, les trouve « tout à fait légitimes », mais seulement dans l’optique où « [la technologie] était une fin en soi ». Pour elle, la solution se situe au niveau du parc éco-industriel Valoris, une entreprise dont la ville de Sherbrooke et la MRC du Haut-Saint-François sont copropriétaires[viii]. Celle-ci mise sur une « ligne de tri mécano biologique afin d’extraire la matière organique » qui, comme l’illustre Mme Dubuc, « se veut une solution complémentaire au tri à la source » comme les fameux bacs bruns, bleus et verts. Avec une méthode comme le présente Valoris, les tris se font à deux niveaux : chez les citoyen·ne·s, mais également sur la ligne de triage avec des procédés qui tentent de séparer la matière organique compostable, et le reste envoyé à l’enfouissement.
Karel Ménard, ayant suivi avec attention les mémoires et interventions des audiences publiques, aborde le sujet de manière légèrement pessimiste : « Les consultations publiques ont très peu parlé de technologie, affirme-t-il, alors on sait que le rapport n’en parlera pas. » Celui-ci se permet de rappeler que « le BAPE ne peut rien inventer », ces derniers devant plutôt s’inspirer des consultations publiques.
Cela étant dit, Karine Lavoie conseillère en communications pour le BAPE, rappelle tout de même qu’il s’agit « d’une commission d’enquête » et que les commissaires peuvent faire leurs propres recherches à ce sujet. Dans le cas où « la commission estime qu’il lui manque des informations, elle en [fera simplement] part au gouvernement ». Les constats de la commission en rapport à l’usage de la technologie restent donc flous et pourront être analysés plus en détail après la publication du rapport.
L’éducation et la règlementation : pour travailler main dans la main avec les villes
Qualifiant la ville de « gouvernement de proximité », Ingrid Dubuc de la ville de Sherbrooke cherche à ce que le gouvernement règlemente les matières qui touchent des thèmes plus larges, tout en laissant un plus grand contrôle aux villes en ce qui concerne les enjeux locaux.
« On n’a pas tous les cercles d’influence au niveau règlementaire. On peut règlementer sur notre territoire certains aspects, mais par exemple les objets à usage unique peuvent être règlementés au plan provincial et fédéral » explique la directrice du Bureau de l’environnement de la ville de Sherbrooke.
Celle-ci considère que la gestion des matières résiduelles est un enjeu à la fois local, notamment par la gestion des collectes, et national, telles les questions de l’usage du plastique ou encore de l’obsolescence programmée. Elle réclame donc un travail de règlementation plus collaboratif, qui inclut les municipalités dans la prise de décision. De même pour les travaux d’éducation citoyenne, qui touchent à la fois les municipalités, celles-ci étant plus aptes à parler et connaitre leurs citoyen‧ne‧s, mais également le gouvernement. De grandes campagnes de publicité pourraient notamment être instaurées par des instances comme Recyc-Québec.
« Pas assez ambitieux », ou comment est perçu le mandat du BAPE
Benoit Charette, ministre de l’Environnement, a confié pour mission au BAPE de « dresser le portrait actuel de l’élimination des déchets ultimes et de la capacité d’élimination anticipée pour les 20 prochaines années[ix] ». Le 15 juillet 2021, près de six mois après le début des procédures, le BAPE a conclu ses activités participatives avec la fin de l’étape de l’enquête citoyenne, ce sondage servant notamment « à juger de l’effort prêt à être consenti » par les membres de la société, tel que le détaille Karine Lavoie.
Karel Ménard juge toutefois ce mandat « pas assez ambitieux ». Pour lui, un problème de cette ampleur mérite un mandat avec un peu plus d’envergure. De ce fait, de limiter le rôle de la commission à un « état des lieux » semble déranger le directeur du Front commun. Il va même jusqu’à dire qu’il « n’est [même] pas dans le mandat du BAPE » de jouer ce rôle.
Dans le passé, certains rapports du BAPE ont mené à des prises de position claires et tranchées, notamment sur le cas de l’usine de liquéfaction de gaz naturel GNL Québec, pour lequel la « somme des risques afférents au projet dépasse celle de ses avantages[x] ». Cependant, comme l’explique Karel Ménard, dans le cas du dossier sur l’état des lieux et la gestion des résidus ultimes, il n’y aura pas de recommandations claires de la commission comme ça a pu être le cas dans le passé. Dans le cas du mandat de la commission « Déchets d’hier, ressources de demain » de 1997, le ministre de l’Environnement de l’époque, Jacques Brassard, mentionnait clairement s’attendre à recevoir « des recommandations »[xi]. En réponse à cette demande, la commission lui en a fourni 69. Or, dans le mandat de 2020 sur les résidus ultimes, M. Charette précise plutôt vouloir des « constatations », une différence terminologique qui change l’allure d’un rapport final.
Karine Lavoie du BAPE juge toutefois que ces consultations publiques sont importantes, notamment puisqu’elles sont « réclamées par certains groupes environnementaux depuis plusieurs années ». De plus, elle spécifie « qu’il y a plusieurs lieux d’enfouissement techniques qui arrivent à leur dernière phase d’agrandissement ». Parmi ces sites, on peut penser au LET de Lachenaie sur le territoire de Terrebonne, mais également celui de Sainte-Sophie.
Un rapport fortement attendu
Malgré certaines critiques douces-amères, le rapport du BAPE, prévu pour publication le 6 janvier 2022, est attendu avec impatience par les différents acteurs et actrices du milieu. À ce niveau, des organismes comme le Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets se donnent comme rôle d’exercer des pressions populaires à la suite de la publication du rapport afin que le gouvernement exerce des changements concrets dans le milieu. « On doit s’assurer que le rapport ne soit pas tabletté par le ministère » explique Karel Ménard. Selon ce dernier, les décisions passées du BAPE, ainsi que les résultats dans le domaine de la gestion des matières résiduelles prouvent la nature très « politique » de ces consultations publiques. En d’autres termes, avec une pression populaire véhiculée par les organismes environnementaux comme le FCQGED, le ministre aura un plus grand incitatif à aller de l’avant avec des réformes, contrairement à si ce rapport est mis de côté et oublié. M. Ménard espère donc que les constats émis par la commission seront pris de manière constructive par le ministère pour voir apparaître de vrais changements.
Crédit photo : flickr/David
Révision linguistique: Any-Pier Dionne
Révision de fond: Marine Caleb
[i] Bureau d’audiences publiques en environnement, « Documentation du dossier », 2021, https://www.bape.gouv.qc.ca/fr/dossiers/etat-lieux-et-gestion-residus-ultimes/documentation/
[ii] Radio-Canada, « Le BAPE soumet son rapport sur Valoris », Radio-Canada ICI Estrie, 1 juillet 2021. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1805848/site-enfouissement-dechets-environnement-estrie
[iii] Recyc-Québec, Bilan 2018 de la gestion des matières résiduelles au Québec, Nombre de lieux d’élimination au Québec (Tableau 1.1; Consulté le 21 juillet 2021). https://www.recyc-quebec.gouv.qc.ca/sites/default/files/documents/bilan-gmr-2018-complet.pdf
[iv] Nouvelles Vingt 55, « Point de presse M Yves Grondin Maire de Drummondville Waste Management », YouTube, 9:38, 31 août 2020. https://www.youtube.com/watch?v=m9s2SXIejlY.
[v] Cynthia Martel, « Québec veut forcer Drummondville à demeurer la « poubelle du Québec » », L’Express, 31 août 2021. https://www.journalexpress.ca/2020/08/31/quebec-veut-forcer-drummondville-a-demeurer-la-poubelle-du-quebec/
[vi] Benoit Charrette, Op. Cit.
[vii] Isabelle Porter, « Faire du compost à même les ordures », Le Devoir, 30 juin 2021. https://www.ledevoir.com/societe/environnement/614805/environnement-faire-du-compost-a-meme-les-ordures
[viii] Valoris, « Historique », 2021, http://www.valoris-estrie.com/historique/
[ix] Benoit Charette, Lettre mandat d’audience publique, Québec : Ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, 2021, https://voute.bape.gouv.qc.ca/dl/?id=00000033150.
[x] Bureau d’audiences publiques en environnement : Projet de construction d’un complexe de liquéfaction de gaz naturel à Saguenay, Bureau d’audiences publiques en environnement, rapport 358, 2021, p. 320. https://voute.bape.gouv.qc.ca/dl?id=00000241203
[xi] Déchets d’hier, Ressources de demain : Le rapport d’enquête et d’audience publique, Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE), 1997. https://archives.bape.gouv.qc.ca/sections/rapports/publications/bape115.pdf
par Rédaction | Août 2, 2021 | Analyses, International, Societé
Par Arthur Calonne
Le nouveau président iranien, Ebrahim Raïssi, est entré en fonction en août 2021, mettant un terme à la cohabitation entre conservateur et conservatrices et modéré·e·s au sommet de l’État. Pressenti pour être le successeur du Guide suprême, Ali Khamenei, l’hodjatoleslam (rang inférieur à celui d’ayatollah dans la hiérarchie religieuse chiite) de 60 ans a emporté haut la main les élections présidentielles de juin dernier : un scrutin particulièrement boudé par les 59 millions d’Iranien·ne·s appelé·e·s aux urnes, en raison du nombre de candidat·e·s précautionneusement écarté·es par le pouvoir afin de paver la voie à l’ancien chef de l’autorité judiciaire iranienne.
Avec un taux de participation d’à peine 48.78 % (contre 71,04 % en 2017), les élections présidentielles qui ont porté Ebrahim Raïssi au pouvoir ont été les moins populaires depuis l’instauration du régime théocratique en 1979. En cause, la mise à l’écart par le Conseil des gardiens de la Constitution, agissant comme conseil électoral, de plusieurs potentiel·le·s successeur·e·s à Hassan Rohani. Parmi elles et eux, des figures politiques majeures du pays telles que l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad ou encore Ali Larijani, qui a occupé le poste de président du parlement pendant douze années. Ne retenant que 7 candidatures sur 600, le Conseil a effectué un véritable « ménage » qui a permis d’assurer à Raïssi, proche du régime et du Guide suprême qui voit en lui son héritier, de s’imposer sans surprise, qui plus est, au premier tour, avec un score de 61,95 %.
Dans un entretien téléphonique avec L’Esprit libre, le directeur de l’École des affaires publiques et internationales de l’université d’État Virginia Tech, Merhzad Boroujerdi, met le doigt sur le désintérêt croissant du peuple iranien pour les processus électoraux. En effet, les élections législatives de 2020 n’avaient pas non plus mobilisé les électeurs et électrices : « On avait eu le plus bas taux de participation de toute l’histoire des élections parlementaires. Ça dit quelque chose sur le niveau d’insatisfaction de la population vis-à-vis du régime », explique-t-il. Un tel taux de participation remet pour lui en cause la légitimité du futur président, puisqu’en Iran, le certificat de naissance des votant·e·s, leur Shenasnameh, est estampillé lors du vote, ce qui les distingue des abstentionnistes. « Les personnes désireuses d’être employées dans une institution gouvernementale sentent qu’elles ont besoin d’avoir ce coup de tampon (sur leur document). Leur participation aux élections ne devrait pas être lue comme un soutien au régime. »
De nombreux dossiers épineux
L’Iran apparait régulièrement à la une des médias du monde entier dans le cadre des négociations pour un possible retour de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPOA) ou de querelles avec des puissances voisines telles qu’Israël. Parfois, ce sont les activités de ses bras armés à l’étranger, comme le Hezbollah au Liban ou le Hachd al-Chaabi en Irak, qui font parler d’eux. Force est de constater que la République islamique est devenue, avec les années, une puissance mondiale incontournable, qui pèse de tout son poids sur l’échiquier géopolitique, allant jusqu’à donner des maux de tête aux cadors de l’OTAN. Mais si Téhéran investit tant d’efforts dans sa volonté de devenir un acteur majeur et respecté sur la scène internationale, c’est au détriment de la population iranienne qui, au sein de ses frontières, est confrontée à de multiples crises gérées de façon chaotique par le pouvoir.
Avec plus de 87 000 décès, un bilan officiel que même les autorités sous-évaluent, l’Iran est le pays le plus endeuillé par la pandémie de COVID-19 du Moyen-Orient[i]. Le gouvernement est notamment blâmé par le peuple pour sa prise en charge catastrophique de la pandémie de COVID-19 et de la campagne de vaccination. En date du 20 juillet 2021, alors que les autorités, faisant face à une cinquième vague, imposaient aux habitant·e·s de la capitale Téhéran un énième confinement, seul·e·s 2,3 millions d’Iranien·ne·s sur 83 millions avaient été entièrement vacciné·e·s, pour un taux de 2,8 %[ii]. Refusant d’acheter des vaccins aux États-Unis et à l’Europe qui pourraient, selon le guide suprême Ali Khamenei, servir à « contaminer » le pays, l’Iran a décidé de faire confiance aux livraisons de doses de vaccins russes et chinois, trop insuffisantes pour assurer une campagne efficace, et ont misé sur le développement de vaccins locaux. Pour une partie de la population qui se sent prise en otage, ces caprices diplomatiques en situation d’urgence sanitaire ne passent tout simplement pas, d’autant plus que les citoyen·ne·s sont relativement sceptiques quant à l’efficacité des vaccins locaux.
L’Iran éprouve aussi de graves difficultés sur le plan énergétique. « Le pays ressent amplement les changements climatiques », affirme Merhzad Boroujerdi, expliquant que dans beaucoup de régions du pays, la température dépasse par moments les 50°C, entrainant des sécheresses face auxquelles la population se retrouve parfois totalement démunie. « Bien des réservoirs d’eau se sont asséchés à cause d’une mauvaise gestion et de la construction de trop de barrages hydrauliques au fil des années ». La gestion de l’eau potable est un tel désastre que même le gouvernement n’a pas pu cacher sa grande appréhension face aux défis qui attendent le pays qui s’apprête, selon le ministre de l’Énergie Reza Ardakanian, à traverser « l’été (dans le calendrier iranien) le plus sec des cinq dernières décennies. Les inquiétudes ne sont pas récentes : en 2015,
l’ancien ministre de l’Agriculture Isa Kalantari avertissait que plus de la moitié de la population iranienne devrait quitter le pays en raison de la sécheresse. En 2016, il affirmait que la « crise de l’eau » constituait une plus grande menace pour l’Iran que le conflit contre l’Irak de Saddam Hussein[iii]. Le 17 mai 2021, M. Kalantari, qui occupe aujourd’hui le poste de chef du Département de l’Environnement, faisait une autre sortie macabre, évoquant une « guerre de l’eau » qui s’étend d’ores et déjà dans les zones rurales : des conflits entre villages voisins pour l’accès à la ressource.
Un peuple sur les dents
De violentes manifestations ont eu lieu dans de nombreuses villes de la province du Khouzestan, dans le sud-ouest du pays, pour dénoncer une situation gravissime. « Concernant l’agriculture, je dois dire que si la situation continue comme ça, nous en serons bientôt au point où il sera impossible de récolter quoi que ce soit, car il n’y aura plus assez d’eau au Khouzestan. À cause de la pénurie, les rares sources sont devenues trop salées et ont rendu impossible certaines activités agricoles comme l’élevage ou l’entretien des vergers », s’alarme un expert de l’eau en Iran interrogé par France 24[iv]. Dans cette région, peuplée par une grande communauté arabe et où plusieurs villes sont complètement privées d’eau courante, la colère était insurrectionnelle. On pouvait y entendre quotidiennement des slogans appelant à la chute du régime et à la mort du guide suprême, ce qui constitue une relative nouveauté.
« Un retour des manifestations pourrait être le talon d’Achille de Raïssi durant sa présidence », suppose Merhzad Boroujerdi, évoquant le mouvement de contestation majeur qui avait secoué le pays en 2019 et 2020, suite à la hausse des prix des carburants. L’agence Reuters estime, suite à une enquête, que plus de 1500 personnes ont été tuées par les forces de l’ordre au cours de ces émeutes, alors que les autorités iraniennes ont fait preuve d’une répression féroce et inédite. Les premiers pas du président seront sûrement scrutés de près par l’opposition et une redéfinition des politiques sociales – puisque les conservateurs et conservatrices tiennent maintenant les rênes du pouvoir – pourrait rallumer la mèche au sein des couches populaires. M. Boroujerdi s’inquiète notamment du contraste entre l’ampleur de la tâche qui attend le futur président et son inexpérience politique, lui qui a toujours œuvré dans le secteur judiciaire. « Les gens ont peur d’assister à une sorte de bis repetita de l’ère Ahmadinedjad, où des personnes qui n’avaient aucune expérience réelle ont fait des erreurs stupides », estime le chercheur, qui note, de plus, une faible adhésion du peuple au projet politique hérité de l’ayatollah Khomeini et de sa révolution.
Le spécialiste juge, selon les estimations qu’il a consultées et ses observations personnelles, que le régime ne jouit de l’appui que d’environ 30 % de la population, qui se sent délaissée par la politique expansionniste de ses dirigeant·e·s. Et même s’il observe un durcissement de la position des opposant·e·s politiques, de plus en plus nombreux, il ne considère pas que la République islamique ait à craindre pour sa continuité. « Je n’envisage pas la possibilité que le régime soit menacé parce qu’il n’y a pas d’alternative crédible », clame le chercheur pour qui l’éventualité d’un vide institutionnel effraie beaucoup de monde en Iran. « Il y a ce danger que personne ne reprenne le flambeau, (…) cette peur de devenir la Libye, ou l’Irak. Il pourrait y avoir des mouvements sécessionnistes du côté des Kurdes, des Arabes, des Turques ; cela pourrait déchirer le pays ».
Raïssi est là pour rester
Il est certain que diriger ce mastodonte du Moyen-Orient ne sera pas une promenade de santé pour Ebrahim Raïssi. En mal de légitimité chez lui comme en Occident, où ses antécédents en matière de violations des droits de la personne[v] ont été condamnés, le conservateur n’aura sur nombre de dossier que peu de marge de manœuvre, et ne sera pour le moment, à l’instar de son prédécesseur, qu’un pantin des Gardiens de la Révolution. Réels détenteurs du pouvoir en Iran depuis plus de 40 ans, ceux-ci devront affronter une crise environnementale imminente afin d’éviter le pire. Pour ressusciter l’économie iranienne, ils devront également parvenir à faire lever les sanctions imposées par la communauté internationale en quittant la liste noire du Groupe d’Action financière (GAFI), où l’Iran figure seul avec la Corée du Nord, et en renégociant l’Accord de Vienne. Président aujourd’hui et potentiellement Guide suprême à la mort de l’ayatollah Ali Khamenei, âgé de 82 ans, Ebrahim Raïssi incarne en dépit de son impopularité le futur de l’Iran, et aura fort à faire dans les prochaines années pour assurer la prospérité de son pays, mais aussi celle d’un régime théocratique qui pourrait vaciller s’il ne trouve pas des solutions aux problèmes du peuple.
Crédit photo : flickr/photo_RNW
Révision linguistique : Kim Kowtaluk
Révision de fond : Any-Pier Dionne
[1] Noé Pignède, « En Iran, des vaccins « nationaux » contre le Covid-19 », La Croix, 20 Juillet 2021, https://www.la-croix.com/Monde/En-Iran-vaccins-nationaux-contre-Covid-19-2021-07-20-1201167106
[1]« Iran : Une semaine de confinement à Téhéran face à une cinquième vague de COVID-19 », Reuters, 20 Juillet 2021 dans La Tribune, https://www.latribune.fr/depeches/reuters/KBN2EQ1GA/iran-une-semaine-de-confinement-a-teheran-face-a-une-cinquieme-vague-de-covid-19.html
[1] MH/PA, “Kalantari: Water shortage more harmful than Iraq’s war on Iran in 1980s”, Tehran Times, 17 Septembre 2016, https://www.tehrantimes.com/news/406486/Kalantari-Water-shortage-more-harmful-than-Iraq-s-war-on-Iran
[1] « « Nous sommes assoiffés ! » : face à la crise de l’eau en Iran, la police tire à balles réelles », France 24, 20 Juillet 2021, https://observers.france24.com/fr/moyen-orient/20210720-iran-crise-eau-manifestations-khouzestan
[1] Adina Bresge La Presse Canadienne, « Stephen Harper critique le nouveau président iranien », La Presse, 11 Juillet 2021, https://www.lapresse.ca/actualites/politique/2021-07-11/droits-de-la-personne/stephen-harper-critique-le-nouveau-president-iranien.php
par Rédaction | Juil 19, 2021 | Analyses, International, Societé
Par Raphael Robitaille
La République du Bélarus, pays d’Europe de l’Est situé entre la Russie, l’Ukraine, la Lituanie et la Lettonie, est le théâtre d’un vaste mouvement de contestation contre le régime autoritaire d’Alexander Loukachenko, président indétrônable depuis 1994, en lien avec l’élection frauduleuse du 9 août 2020. Indépendant depuis 1991 à la suite de la dissolution de l’Union soviétique, le pays est désormais connu comme la « dernière dictature d’Europe[1] ». Fortement dépendant économiquement de la Russie, qui subventionne l’économie biélorusse à coup de milliards de dollars en fournissant de l’énergie bon marché, en effectuant des investissements et en achetant l’essentiel de sa production industrielle, le régime de Loukachenko doit en partie sa longévité politique à Moscou, mais aussi à un système qui ne laisse pas de place au pluralisme. Or, les événements de 2020 menacent sérieusement de faire tomber ce système qui a vraisemblablement outrepassé sa durée de vie utile pour une majorité de la population. Refusant d’accéder aux demandes de ses compatriotes pour une transition pacifique, Loukachenko s’accroche au pouvoir, espérant que le temps et les mesures répressives auront raison des manifestations qui ne cessent depuis août, alors qu’une véritable crise politique se déroule sous nos yeux.
La goutte qui a fait déborder le vase
L’élection présidentielle du 9 août 2020 aura été la plus contestée de la jeune histoire du Bélarus. Sans surprise, une victoire haut la main pour Alexander Loukachenko, qui aurait récolté plus de 80 % des voix, a été annoncée, reconduisant le leader au pouvoir pour un sixième mandat consécutif. L’élection a été dénoncée et jugée frauduleuse par l’opposition et plusieurs membres de la communauté internationale, dont le Canada[2]. Cette situation a poussé des dizaines de milliers de personnes à sortir manifester dans les rues de Minsk et de plusieurs autres villes du pays pour réclamer le départ de Loukachenko[3]. Les autorités sont notamment accusées d’avoir falsifié les résultats du scrutin, qui, selon les témoignages de membres de la commission électorale, auraient donné la victoire à la leader de l’opposition Svetlana Tikhanovskaïa[4]. Cette « victoire » outrageuse de Loukachenko a été l’étincelle qui a enflammé la colère d’une bonne partie du peuple biélorusse. Les manifestations se sont poursuivies sans relâche depuis l’annonce du résultat, et ce, malgré l’intense répression des forces de l’ordre, qui ont arrêté des milliers de personnes incluant des dizaines de journalistes depuis le début des troubles[5]. Il a également été révélé que des centaines de personnes détenues ont été soumises à de graves sévices de la part des policiers. « Des victimes ont décrit des passages à tabac, des mises dans des positions stressantes pendant de longues périodes, des électrochocs et, dans au moins un cas, un viol, et ont affirmé avoir vu d’autres détenu[∙e∙]s souffrir d’abus similaires, voire pires », révélait Human Rights Watch le 15 septembre 2020[6].
Cela s’ajoute aux multiples tentatives du régime de briser le mouvement d’opposition en gestation au courant de la campagne électorale en usant de menaces, d’intimidation et d’arrestations arbitraires. Les trois principaux opposants à Loukachenko – le banquier et philanthrope Viktor Babariko, le youtubeur prodémocratie Sergueï Tikhanovski et l’homme d’affaires Valery Tsepkalo – ont subi une véritable campagne de persécution politique menée par les autorités et visant à neutraliser leurs chances de gagner l’élection en les disqualifiant de la course. Babariko et Tikhanovski ont notamment été arrêtés et placés en détention quelques semaines avant le vote, alors que Tsepkalo, craignant pour sa vie et pour la sécurité de ses enfants, a fui le pays pour éviter les représailles du régime[7]. Un phénomène particulièrement notable de cette campagne est l’émergence d’un triumvirat de femmes à la tête du mouvement d’opposition à la suite de l’arrestation et de la disqualification des principaux candidats. Svetlana Tikhanovskaïa, épouse de Sergueï Tikhanovski, s’est imposée comme la figure de proue de l’opposition après avoir décidé de se présenter à l’élection à la place de son mari et de joindre ses forces à la campagne électorale de Babariko, menée par la musicienne Maria Kolesnikova, et à celle de Tsepkalo, reprise par sa femme Veronika Tsepkalo.
Or, si Loukachenko ne prenait pas au sérieux l’idée qu’une femme puisse le remplacer à la présidence, affirmant que le pays n’était « pas encore prêt à voter pour une femme[8] », il semble avoir gravement sous-estimé la capacité de Tikhanovskaïa et de ses consœurs à fédérer l’opposition et à s’ériger en option crédible pour une majorité de Biélorusses. Dans un contexte économique de plus en plus difficile, un système politique qui asphyxie toute volonté de changement, une situation sanitaire marquée par l’inaction patente du gouvernement face à la pandémie de COVID-19 et le mépris du président envers certaines catégories de personnes (les femmes, les aîné∙e∙s, les victimes du coronavirus ou toute personne qui s’oppose à lui), les Biélorusses semblent bien décidé∙e∙s à en finir avec le régime de Loukachenko, qui dure depuis maintenant 26 ans.
Les revendications de l’opposition sont simples et plutôt modérées : départ de Loukachenko, libération des prisonniers et prisonnières politiques et tenue de nouvelles élections libres et équitables. Il n’a jamais été question d’une « révolution colorée » comme ce qui s’est produit au début des années 2000 dans l’ancien espace soviétique, ni d’un « Maïdan 2.0 »[9]. Tikhanovskaïa a elle-même démenti les accusations en ce sens peu de temps avant le vote en répondant aux questions de Meduza, un média indépendant basé en Lettonie. N’étant pas une politicienne de carrière, elle a affirmé que son ambition n’était pas de rester au pouvoir, mais seulement de créer les conditions propices à des réformes démocratiques[10]. Elle a néanmoins dû s’exiler en Lituanie deux jours après le vote, selon toute vraisemblance après avoir subi la pression du KGB (les services secrets biélorusses ont effectivement conservé le nom, voire les méthodes, des services soviétiques) qui l’aurait questionnée pendant plusieurs heures avant de l’obliger à lire, devant la caméra, un obscur message appelant la population à cesser les manifestations[11]. Tikhanovskaïa poursuit tout de même le combat depuis Vilnius et semble bien décidée à le mener à terme pour le bien de son pays. Sa collaboratrice Maria Kolesnikova, arrêtée à Minsk le 7 septembre, aurait quant à elle évité de justesse la déportation en déchirant son passeport au moment où les autorités la conduisaient à la frontière ukrainienne[12].
Les élections : un vecteur de consolidation autoritaire au Bélarus
Peu de temps après son arrivée au pouvoir en 1994, Loukachenko amorçait un virage vers ce que les spécialistes de la science politique appellent le « populisme autoritaire » ou encore l’« autoritarisme électoral ». Les régimes de ce type portent généralement un certain nombre de caractéristiques dont la plupart sont visibles au Bélarus : lien inextricable entre l’État et son dirigeant ou sa dirigeante; fusion entre les domaines public et privé; loyauté basée sur la peur et les récompenses plutôt que sur une idéologie; absence de contrepoids au pouvoir du ou de la chef∙fe; dédain du pluralisme politique; imprédictibilité du régime et redevabilité des élites[13]. Le régime conserve néanmoins une façade démocratique, en maintenant toutes les institutions formelles propres aux démocraties représentatives, dont des élections en apparence compétitives, mais dont les dés sont pipés à l’avantage de l’élite au pouvoir. Ainsi, dans les régimes de ce type, une certaine opposition est permise afin de maintenir l’illusion de la démocratie et d’offrir un vernis de légitimité aux dirigeant∙e∙s, mais aussitôt qu’un∙e candidat∙e pose une réelle menace aux autorités en place, celles-ci fabriquent un prétexte pour le ou la neutraliser.
Le sens commun voudrait que les régimes autoritaires comme celui du Bélarus soient basés presque exclusivement sur l’usage de la force pour se maintenir en place. Or, ce cadre analytique occulte les autres dimensions – non moins centrales au fonctionnement de ces régimes – que sont la légitimation et la cooptation. Le chercheur allemand Johannes Gerschewski soutient d’ailleurs que légitimation (processus par lequel l’État fomente le consentement des gouverné∙e∙s), répression (usage de la violence physique afin de prévenir certains comportements ou certaines activités) et cooptation (capacité à lier des groupes stratégiquement importants à l’élite en place) forment les trois piliers sur lesquels repose la stabilité des régimes autocratiques et parmi lesquels la légitimation joue un rôle particulièrement important[14]. C’est en ce sens que les élections et autres procédures démocratiques décoratives sont importantes pour les régimes autoritaires : elles contribuent à fabriquer une légitimité nationale et internationale en présentant le régime comme émanant de la volonté populaire. Et il faut bien reconnaître que jusqu’à relativement récemment, Loukachenko a toujours joui d’un appui profondément enraciné de la population[15], et ce, malgré la violation courante des droits les plus élémentaires par ses forces de sécurité, spécialement en période d’élection.
Car l’histoire électorale du Bélarus en est une de répression et de cooptation des mouvements d’opposition menant immanquablement à leur démobilisation, à leur fragmentation postélectorale, et ultimement à leur incapacité à faire vaciller le régime[16]. Les élections, en somme, participent à un processus de renforcement de l’autoritarisme de l’État et de maintien du statu quo grâce à l’utilisation d’une gamme de « technologies politiques » – neutralisation des élections, répression pour décourager l’activisme politique, dépolitisation du parlement, marginalisation et étiquetage des membres de l’opposition comme marionnettes de puissances étrangères, etc. – visant à écarter toute possibilité de transformation du système. Par le jeu des élections, le régime biélorusse en est ainsi venu, pour ainsi dire, à « dépolitiser la politique » : « En arrivant à retirer le politique de l’arène électorale (et de toute arène publique), les dirigeants actuels ont sécurisé leur statut », écrit Sofie Bedford de l’Université d’Uppsala. « Si la politique n’importe plus, changer le gouvernement devient aussi sans importance, ce qui permet au système de raffermir sa position[17] ».
Dans cet ordre d’idée, il est effectivement possible d’identifier un cycle qui se reproduit en des termes semblables à chacune des élections depuis une vingtaine d’années. C’est ce que Konstantin Ash, professeur associé à l’Université de Floride centrale, identifie comme le « piège électoral[18] ». Les leaders de l’opposition, qui sont en quelque sorte esclaves du financement occidental pour leur mouvement en raison des contraintes imposées par le régime, contesteraient les élections non pas dans le but de remporter la victoire – qui est de toute façon hors de portée –, mais plutôt afin de démontrer leur force à leurs partisan∙e∙s ainsi qu’aux pays donateurs. Lorsque la campagne culmine en élections frauduleuses, l’opposition se mobilise contre le résultat, mais est rapidement réprimée et ses principales têtes d’affiche sont arrêtées ou forcées à l’exil. La mise à l’écart des leaders crée ainsi la division dans leurs rangs et mène ultimement à la fragmentation du mouvement. Les nouveaux groupes cherchent à leur tour à obtenir de l’aide financière et se préparent à la campagne suivante, repartant le cycle de plus belle. C’est cette dynamique qui s’est reproduite encore et encore dans l’ensemble des campagnes électorales, tant législatives que présidentielles, qui se sont déroulées sous Loukachenko.
Quel est donc l’intérêt de l’élection de 2020, si chaque élection se déroule sensiblement de la même façon pour les forces d’opposition? La particularité majeure, selon Sofie Bedford, est que cette élection a attiré beaucoup de néophytes de l’activisme politique, c’est-à-dire des personnes qui en sont à leur première implication dans un mouvement d’opposition, et que cela a ébranlé durablement le statu quo[19]. Là se trouve toute la spécificité de ce mouvement : on assiste à un éveil de la société civile biélorusse qui exprime pacifiquement et avec créativité son exaspération envers le régime en s’appropriant l’espace public. Mais dans un pays où le gouvernement s’évertue à retirer le politique de l’espace public depuis des décennies, comment expliquer cette soudaine politisation de la société?
Causes immédiates et causes profondes du mouvement de contestation
Le mouvement d’opposition qui a pris forme dans la foulée de l’élection du 9 août ne sort évidemment pas de nulle part. Il est plutôt le résultat d’une accumulation de facteurs ayant culminé en un ras-le-bol de masse contre les autorités en place. Ainsi, on ne peut pas attribuer le soulèvement uniquement aux causes immédiates que sont les événements survenus en 2020 : la pandémie, les exactions du régime contre l’opposition, ou la fraude électorale. Certes, tous ces éléments ont joué un rôle. Ils ont en quelque sorte contribué à modifier ce que la littérature sur les mouvements sociaux nomme la « structure des opportunités politiques ». Le Dictionnaire des mouvements sociaux la définit comme « l’environnement politique auquel sont confrontés les mouvements sociaux et qui peut, selon la conjoncture, exercer une influence positive ou négative sur leur émergence et leur développement[20] ». Elle peut être transformée par des événements ponctuels qui viennent changer les rapports de force entre l’État et les groupes contestataires. Ainsi, des éléments comme la pandémie, la répression politique ou la fraude électorale, en effritant la crédibilité de Loukachenko et de son gouvernement au sein de la population, ont créé de nouvelles opportunités pour l’opposition de réagir à ce qu’elle considérait comme des menaces émanant du régime. Car comme l’écrivent Charles Tilly et Sidney Tarrow, « la plupart des gens qui se mobilisent le font contre ce qu’ils perçoivent comme des menaces ou des risques[21] ». Ce serait toutefois exagérer le rôle de ces facteurs et minimiser les tendances qui progressent en arrière-plan depuis plusieurs années au sein de la société civile biélorusse que d’attribuer le mouvement actuel uniquement au contexte d’opportunités politiques.
Des causes plus profondes expliquent aussi la soudaine popularité de l’opposition : stagnation économique et déclin du niveau de vie, politisation de la société civile, et « bélarussification » de l’identité nationale. Le développement de la société civile au Bélarus se conjugue intimement avec la question de l’identité nationale, plus spécifiquement sa « bélarussification »[22]. Un aspect particulier des mouvements d’opposition au Bélarus, et plus que jamais, du mouvement actuel, est l’utilisation de symboles nationaux présoviétiques, tels que le drapeau blanc-rouge-blanc qui était de mise lors de l’éphémère période d’indépendance de la République populaire du Bélarus en 1918, soit avant que les bolcheviks ne conquièrent le territoire. Ce symbole ainsi que pratiquement tous ceux qui réfèrent à l’histoire d’avant 1918 sont interdits par le régime, qui depuis 1994 a entrepris de glorifier le passé soviétique en insistant sur la contribution biélorusse à la victoire contre le nazisme et sur le « miracle économique » du Bélarus de l’après-Seconde Guerre mondiale[23]. Loukachenko a cherché à se présenter en continuité avec une époque que sa base électorale considérait comme une sorte d’âge d’or pour le pays. En imposant une identité « soviéto-biélorusse » noyant les spécificités nationales dans la mythologie socialiste héritée de l’Union soviétique, le régime de Loukachenko a consciemment marginalisé la langue biélorusse, supprimé les symboles nationaux, et nié l’histoire présoviétique du pays. Dans l’optique de tracer une distinction claire avec le régime, l’opposition a cherché à retourner contre lui précisément ces symboles qui sont interdits, se dissociant du même coup des symboles soviétiques associés à Loukachenko.
La question nationale va de pair avec l’enjeu économique, qui est aussi essentiel à la compréhension du mouvement actuel, car elle fait partie intégrante de l’accord tacite qui existait jusque-là entre le gouvernement et la population. Dans la mesure où les conditions économiques permettaient une vie décente et l’espoir de conditions meilleures à la majorité, cette dernière était prête à tolérer un système politique autoritaire, puisque Loukachenko était perçu comme la clé de voûte du « miracle économique » biélorusse[24]. Il faut savoir que le Bélarus est le seul État postsoviétique à ne pas avoir mené à terme la libéralisation et la privatisation de son système économique. Par conséquent, près de 80 % de son économie est encore contrôlée par l’État. Le gouvernement a aussi maintenu un grand nombre d’acquis sociaux datant de l’Union soviétique tels que la gratuité scolaire, les soins de santé universels, un régime de pension acceptable, ce qui a permis à la population de maintenir un niveau de vie relativement élevé dans les années 1990, comparativement aux États postsoviétiques qui se sont lancés tous azimuts dans la thérapie de choc. Les indicateurs économiques du Bélarus durant cette période témoignent largement de cette situation. Les données fournies par la Banque mondiale montrent par exemple qu’entre 1991 et la crise de 2008, le taux de chômage n’a jamais dépassé le pic de 4 % atteint en 1996. Les taux des pays voisins comme la Russie ou l’Ukraine ont quant à eux atteint jusqu’à respectivement 13,3 % (1998) et 11,9 % (1999) durant la même période[25]. Un constat similaire peut être tiré de la croissance annuelle du produit intérieur brut. Alors que la Russie et l’Ukraine ne retrouvent une croissance positive qu’après la crise financière de 1998 (respectivement en 1999 à 6,4 % et en 2000 à 5,9 %), le Bélarus l’atteint dès 1996 avec une croissance de 2,6 % et se maintiendra en moyenne autour de 8 % annuellement jusqu’en 2008[26]. L’essoufflement du modèle biélorusse dans les dernières années, en partie attribuable à la compétitivité déficiente de sa base industrielle et à un tarissement des flux économiques provenant de la Russie, a néanmoins contribué à l’incapacité du gouvernement à remplir sa part de l’entente et a provoqué une insatisfaction grandissante face aux piètres performances économiques du régime.
Ainsi, entre l’émergence progressive d’une conscience nationale en rupture avec le discours officiel et les difficultés économiques génératrices d’insatisfaction, la société civile biélorusse a pu trouver un terrain fertile où se développer en dépit des embûches posées par l’État. La jeune génération, plus ouverte sur le monde, plus politisée et plus revendicatrice dans un contexte de resserrement perpétuel des contraintes imposées par le pouvoir, s’en trouve en bonne partie responsable. La jeunesse est depuis longtemps aux devants des mobilisations contre le régime, comme on a pu le voir dès l’élection de 2001, voire avant. Elle a cependant toujours été divisée entre les personnes qui s’opposent au régime et les conformistes politiques[27]. On ne peut donc pas affirmer que la jeunesse est uniformément anti-régime. Ce que l’on peut avancer en revanche, c’est que chaque élection contribue à politiser davantage la société civile et l’identité nationale biélorusse en érodant l’emprise de Loukachenko sur sa population[28]. La stratégie du régime visant à substituer la société civile à des organisations non gouvernementales gérées par le gouvernement (ou GONGO : Government-Organized Non-Governmental Organization)[29] ne semble pas avoir été en mesure d’inverser cette tendance.
D’autant plus que cet éveil de la société civile est aussi en partie attribuable aux efforts de promotion de la démocratie par l’Union européenne, par l’entremise de son « Partenariat oriental », qui vise à tisser des liens économiques et politiques avec les pays frontaliers de l’Union en vue d’encourager leur démocratisation. Si, vers la fin des années 2000, plusieurs pointaient du doigt l’échec de la stratégie occidentale de promotion de la démocratie au Bélarus[30], des recherches récentes soulèvent un décalage entre l’apparente absence de progrès sur le plan gouvernemental et les transformations de fond en cours au sein de la société civile[31]. Les efforts de promotion de la démocratie semblent effectivement avoir eu plus de succès lorsqu’ils étaient axés sur des projets qui touchent les individus dans leur vie quotidienne. Plusieurs personnes en sont venues à comprendre et à intérioriser les normes et les processus démocratiques, pour éventuellement demander des changements.
Ultimes recours de Loukachenko
Le mouvement de contestation actuel au Bélarus est sans précédent dans plusieurs de ses dimensions. Il est le résultat d’une convergence de facteurs qui ont provoqué un ras-le-bol généralisé envers les autorités, et envers Loukachenko lui-même. Or, aussi illégitime et détesté que puisse être Loukachenko aux yeux de la population, il peut encore compter sur certaines cartes qu’il tient toujours dans son jeu. L’une d’elles est la force brute. Si presque toutes les couches de la société se sont retournées contre le président, une catégorie de personnes lui reste bien fidèle : les forces de sécurité. Celles-ci forment effectivement l’un des derniers remparts qui restent fidèles à Loukachenko, et ce, malgré la démission de certains membres dans le cadre du mouvement de protestation. Loukachenko jouit aussi toujours du soutien de Moscou. La possibilité que cette dernière intervienne a d’ailleurs été soulevée dès le début des troubles. Certaines clauses d’assistance mutuelle contenues notamment dans le traité d’union entre la Russie et le Bélarus et dans le traité de sécurité collective pourraient notamment servir de base juridique en vue d’une opération visant à porter secours au régime de Loukachenko[32]. Jusqu’à présent toutefois, Moscou s’est gardée d’intervenir directement au Bélarus en affirmant que c’est aux Biélorusses de régler leurs problèmes[33]. D’un autre côté, le Kremlin a aussi été parmi les premiers à reconnaître la victoire de Loukachenko et à le féliciter. La retenue de Moscou dans le conflit s’explique peut-être par le fait que la Russie ne veut pas apparaître comme la puissance réactionnaire qui s’engage dans les affaires de ses voisins. D’autant plus que jusqu’ici, les manifestations ne démontrent pas de caractère antirusse comme ce fut le cas par exemple en Ukraine en 2013-2014, et le leadership de l’opposition n’a aucune volonté de forcer une séparation entre la Russie et le Bélarus, qui sont très proches culturellement, politiquement et économiquement. Intervenir directement contribuerait certainement à faire changer cet état de fait.
Il ne reste plus qu’à espérer un dénouement pacifique à cette crise. Le peuple du Bélarus s’est fait entendre et continue de le faire; c’est maintenant à Loukachenko et à son régime de le reconnaître et de faire cesser les effusions de sang. Les Biélorusses ont aussi le droit de choisir dans quelle sorte de pays elles et ils veulent vivre. Il est encore temps pour Loukachenko de passer le flambeau dignement.
crédit photo : flickr/KPM
[1] David R. Marples, « Europe’s Last Dictatorship: The Roots and Perspectives of Authoritarianism in “White Russia” », Europe-Asia Studies, vol. 57, no 6, 2005: 895-908. http://www.jstor.org/stable/30043929
[2] Affaires mondiales Canada, « Déclaration du ministre Champagne sur les élections présidentielles au Bélarus », Gouvernement du Canada, 17 août 2020. https://www.canada.ca/fr/affaires-mondiales/nouvelles/2020/08/declaration-du-ministre-champagne-sur-les-elections-presidentielles-au-belarus.html.
[3] Dmitry Kartsev, « The Contest after the Vote: Eight Major Takeaways from the Immediate Aftermath of the Belarusian Presidential Election », Meduza, 10 août 2020. https://meduza.io/en/feature/2020/08/10/the-contest-after-the-vote.
[4] Kristina Safonova, « How Belarus Voted: Minsk Election Commission Members Explain the Shenanigans and Intimidation Used to Stage Alexander Lukashenko’s ‘Landslide Victory’ ». Meduza, 19 août 2020. https://meduza.io/en/feature/2020/08/19/how-belarus-voted.
[5] Radio-Canada, « La répression s’accentue au Bélarus avec des centaines d’arrestations », 7 septembre 2020. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1731948/belarus-minsk-arrestations-manifestation-massive-opposition.
[6] Human Rights Watch, « Biélorussie : Passages à tabac et tortures systématiques de manifestants », 15 septembre 2020. https://www.hrw.org/fr/news/2020/09/15/bielorussie-passages-tabac-et-tortures-systematiques-de-manifestants.
[7] Yan Avseyushkin, « ‘I Didn’t Think It Was All so Fragile’: Inside the Breakout Opposition Campaign That Turned the Belarusian Presidential Election on Its Head ». Meduza, 7 août 2020. https://meduza.io/en/feature/2020/08/08/i-didn-t-think-it-was-all-so-fragile.
[8] Propos rapportés dans Tatiana Kalinovskaya, « Trois femmes défient l’homme fort de la Biélorussie », La Presse, 17 juillet 2020. https://www.lapresse.ca/international/europe/2020-07-17/trois-femmes-defient-l-homme-fort-de-la-bielorussie.php.
[9] Le terme « révolutions colorées » réfère à une série de soulèvements populaires similaires soutenus par l’Occident qui sont survenus dans le monde postcommuniste au début des années 2000. Sous l’impulsion du mouvement étudiant serbe Otpor qui a renversé, par la voie de méthodes pacifiques comme la désobéissance civile, le régime du dictateur Slobodan Milosevic en Serbie, plusieurs mouvements ont essaimé en Géorgie (2003), en Ukraine (2004), et au Kirghizstan (2005), des pays gouvernés par des régimes impopulaires et/ou antidémocratiques rongés par la corruption endémique. Pour en savoir davantage sur les révolutions colorées, consulter Régis Genté, « Les ONG internationales et occidentales dans les « révolutions colorées » : des ambiguïtés de la démocratisation », Revue Tiers Monde, n°193, 2008 : 55-66.
La révolution du Maïdan a quant à elle débuté de façon semblable aux révolutions colorées, alors qu’un mouvement populaire s’est érigé, en novembre 2013, contre la décision du président ukrainien Viktor Ianoukovitch de signer un accord économique avec la Russie plutôt qu’avec l’Europe. Après un intense bras de fer entre l’opposition et le gouvernement, lequel n’a pas lésiné sur la répression pour venir à bout du mouvement qu’appuyait l’Occident, Ianoukovitch a dû fuir en Russie suite à sa destitution par le parlement sous la pression des manifestant∙e∙s. Contrairement aux révolutions colorées toutefois, la situation en Ukraine après la destitution d’Ianoukovitch a éventuellement dégénéré en conflit armé entre les forces gouvernementales appuyées des milices d’extrême droite et les séparatistes de l’est du pays appuyé∙e∙s par la Russie. Voir notamment l’ouvrage du journaliste Frédérick Lavoie, Ukraine à fragmentation, Chicoutimi : La Peuplade, 2015.
[10] Svetlana Reiter, « ‘This Is a Turning Point in Belarusian History’: Opposition Leader Svetlana Tikhanovskaya on How Her Presidential Campaign Is Taking on Lukashenko », Meduza, 27 juillet 2020. https://meduza.io/en/feature/2020/07/27/this-is-a-turning-point-in-belarusian-history.
[11] Le message peut être lu en anglais dans son intégralité via le lien suivant : Meduza, « ‘The People of Belarus Have Made Their Choice’: Belarusian Opposition Candidate Svetlana Tikhanovskaya Calls for End to Protests in Suspicious Video Shared Online », 11 août 2020. https://meduza.io/en/feature/2020/08/11/the-people-of-belarus-have-made-their-choice.
[12] Pavel Polityuk, « Belarusian Protest Leader Ripped up Passport to Avoid Expulsion, Allies Say », Reuters, 9 septembre 2020. https://uk.reuters.com/article/uk-belarus-election-idUKKBN25Z0YY.
[13] Steven M. Eke et Taras Kuzio, « Sultanism in Eastern Europe: The Socio-Political Roots of Authoritarian Populism in Belarus », Europe-Asia Studies, vol. 52, no 3, 2000 : 530-2. https://doi.org/10.1080/713663061.
[14] Johannes Gerschewski, « The three pillars of stability: legitimation, repression, and co-optation in autocratic regimes », Democratization, vol. 20, no 1, 2013: 13-38. https://doi.org/10.1080/13510347.2013.738860.
[15] Yuri Drakokhrust, « Public opinion: back to reality », Белорусский ежегодник (Belarussian Yearbook), no 1, 2016 : 204-14. https://cyberleninka.ru/article/n/public-opinion-back-to-reality
[16] Konstantin Ash, « The Election Trap: The Cycle of Post-Electoral Repression and Opposition Fragmentation in Lukashenko’s Belarus », Democratization, vol. 22, no 6, 2015: 1030-53. https://doi.org/10.1080/13510347.2014.899585.
[17] Traduction libre de Sofie Bedford, « “The Election Game”: Authoritarian Consolidation Processes in Belarus », Demokratizatsiya, vol. 25, no 4, 2017 : 404.
[18] Konstantin Ash, « The Election Trap », Op. cit.
[19] Sofie Bedford, présentation lors de la conférence web « Peaceful Revolution? Reclaiming Democracy in Belarus » animée par David Marples, Association for the Study of Nationalities, 24 septembre 2020. https://nationalities.org/virtual-asn/reclaiming-democracy.
[20] Olivier Fillieule, Lilian Mathieu et Cécile Péchu, éd. Dictionnaire des mouvements sociaux. 2e éd. Paris: Presses de Sciences Po, 2020, 593.
[21] Charles Tilly et Sidney Tarrow, Politique(s) du conflit. De la grève à la révolution. Paris: Presses de Sciences Po, 2008, 106-107.
[22] Hannah Vasilevich, présentation lors de la conférence web « Peaceful revolution? Reclaiming Democracy in Belarus », Op. cit.
[23] Nelly Bekus, « Belarus’s Winding Path to a Post-Soviet Identity », Current History, vol. 118, no 810, 2019: 258-64. https://doi.org/10.1525/curh.2019.118.810.258.
[24] L’enjeu économique est abordé plus en détail dans un balado dédié à la question biélorusse, voir : Elena Gapova, « Protest in Belarus », SRB Podcast, diffusé par le Center for Russian, East European, and Eurasian Studies, Université de Pittsburgh, 11 septembre 2020. https://srbpodcast.org/2020/09/11/protests-in-belarus/
[25] Banque mondiale, « Chômage (% de la population active) (estimation nationale) – Belarus, Ukraine, Fédération de Russie (1991-2008) ».
https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/SL.UEM.TOTL.NE.ZS?end=2008&locations=BY-UA-RU&most_recent_year_desc=true&start=1991
[26] Banque mondiale, « Croissance du PIB (% annuel) – Belarus, Ukraine, Fédération de Russie (1991-2008) ». https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/NY.GDP.MKTP.KD.ZG?contextual=default&end=2008&locations=BY-UA-RU&most_recent_year_desc=true&start=1991&view=chart
[27] Olena Nikolayenko, « Youth Movements and Elections in Belarus ». Europe-Asia Studies, vol. 67, no 3, 2015 : 469.
https://doi.org/10.1080/09668136.2015.1018870.
[28] C’est du moins ce que laissent croire les études à ce sujet. Voir par exemple Elena Korosteleva, « Was There a Quiet Revolution? Belarus After the 2006 Presidential Election », Journal of Communist Studies and Transition Politics, vol. 25, no 2-3, 2009: 324-46.
https://doi.org/10.1080/13523270902861038;
Uladzimir M. Padhol et David Marples, « The 2010 Presidential Election in Belarus », Problems of Post-Communism, vol. 58, no 1, 2011: 3-15.
https://doi.org/10.2753/PPC1075-8216580101.
[29] Anastasiya Matchanka, « Substitution of Civil Society in Belarus: Government-Organised Non-Governmental Organisations », The Journal of Belarusian Studies, vol. 7, no 2, 2014: 67-94.
[30] David R. Marples, « Outpost of tyranny? The failure of democratization in Belarus », Democratization, vol. 16, no 4, 2009: 756-76.
https://doi.org/10.1080/13510340903082986.
[31] Elena A. Korosteleva, « The European Union and Belarus: democracy promotion by technocratic means? », Democratization, vol. 23, no 4, 2016: 678-98.
https://doi.org/10.1080/13510347.2015.1005009.
[32] Dmitry Kartsev, « Here’s How Russia Could Invade Belarus, and Also Why It Probably Won’t », Meduza, 16 août 2020. https://meduza.io/en/cards/here-s-how-russia-could-invade-belarus-and-also-why-it-probably-won-t.
[33] « Belarusians Must Solve Their Problems Themselves’: Kremlin Spokesman Dmitry Peskov Finally Comments on the Crisis in Belarus », Meduza, 19 août 2020. https://meduza.io/en/feature/2020/08/19/belarusians-must-solve-their-problems-themselves.
par Arthur Calonne | Juil 16, 2021 | Enquêtes, Québec, Societé
Avec l’envolée des températures en période estivale, un débat semble revenir chaque année sur la table. Que ce soit en milieu rural ou en région métropolitaine, la population québécoise se plaint de ne pas avoir assez d’accès aux rives du fleuve Saint-Laurent, aux rivières et aux lacs : un paradoxe lorsque l’on prend en compte le nombre gigantesque de plans d’eau à l’échelle de la province, soit plus de trois millions. Malgré les revendications insistantes de la population et une volonté politique affichée de les satisfaire, cet accès aux berges demeure particulièrement restreint au Québec.
Les récents gouvernements du Québec ont fait un point d’honneur de favoriser les activités récréotouristiques aquatiques, dans une perspective de développement économique. Cette volonté s’est traduite notamment par l’adoption de la Politique nationale de l’eau de 2002[i]mais également de la Stratégie québécoise de l’eau 2018-2030. On retrouve en introduction de ce document[ii] un propos de l’ancienne ministre libérale du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Isabelle Mélançon, qui souligne l’importance de l’eau dans la construction identitaire de la province : « Elle façonne nos paysages et définit nos influences sociales et économiques. Si l’eau est à l’origine de la vie, elle est aussi à la source de notre identité [iii]», écrit-elle.
François Legault et son administration ne cachent pas leur vieille ambition de vouloir tirer le maximum du Saint-Laurent, notamment en créant une sorte de Silicon Valley le long du fleuve[iv]. Ce plan semble se concrétiser depuis l’annonce le 17 juin dernier par la Coalition Avenir Québec d’une nouvelle vision maritime[v] avec une enveloppe de 927 millions de dollars, pour faire du fleuve un « pilier de la relance économique » et « une plaque tournante de la logistique et du transport des marchandises en Amérique du Nord »[vi]. Le développement économique et surtout portuaire étant au centre des projets proposés à travers cette stratégie, l’accès à l’eau comme simple service à la population pourrait une fois de plus, être mis de côté.
Une mauvaise nouvelle pour les citoyen·ne·s, qui subissent des étés de plus en plus chauds, comme l’explique Paule Halley, avocate et professeure à l’Université Laval de Québec, où elle enseigne le droit de l’environnement : « C’est un dossier qui revient constamment, ça souligne bien le fait qu’il y a une préoccupation des gens qui va en grandissant. Avec les changements climatiques, ça va être important, car les plans d’eau sont des îlots de fraîcheur. ». Lors d’un entretien avec L’Esprit libre, Mme Halley explique que le problème de l’accessibilité à l’eau découle de décisions prises à l’époque de l’industrialisation, plus précisément en 1856, avec l’adoption de l’Acte pour autoriser l’exploitation des cours d’eau et de la force hydraulique. « À ce moment-là, on a donné accès en priorité à l’industrie. Le bord de l’eau a été détruit et remplacé par des quais, des installations industrielles ».
Des plages rares et difficilement accessibles
Résidente de Québec, l’avocate évoque la Plage du Foulon qui, l’été, regorgeait de monde jusqu’à la fin des années 1960, mais qui n’a pas résisté à la croissance de la circulation automobile. « Maintenant, c’est du remblai. On a mis une marina, un chemin de fer, des conteneurs », se désole-t-elle. « C’est la marine marchande qui a voulu agrandir ses installations portuaires et ça se fait un peu au détriment de la population qui investit quand même beaucoup pour restaurer la qualité des eaux ».
À Montréal, même si certaines plages urbaines comme celles de Verdun permettent aux habitant·e·s de la métropole de se baigner, l’accès à l’eau n’est pas garanti dans une proportion suffisante, ce qui pousse généralement les métropolitain·e·s à se déplacer jusqu’aux plages d’Oka, de Cap-Saint-Jacques ou encore de Saint-Zotique, des lieux qui ont vu leur capacité d’accueil diminuer en raison des consignes sanitaires liées à la pandémie de COVID-19. Faute d’installations, l’accès à la baignade demeure chose rude pour les quatre millions d’habitant·e·s de la région métropolitaine de Montréal.
« Contrairement aux idées reçues, les gens sont prêts à se baigner dans l’eau du fleuve si on leur garantit que la qualité de l’eau est appropriée, ce qui est le cas dans la vaste majorité des cas. Il y a une demande pour ça », assure en entrevue avec L’Esprit libre Rémi Lemieux, chef d’équipe au bureau de projet de la Trame verte et bleue à la Communauté métropolitaine de Montréal, un organisme pour qui l’accès à l’eau constitue une préoccupation importante. Pour lui, le problème réside dans la privatisation à outrance des berges. « On se désole que tant de kilomètres privatisés ne soient pas accessibles au public », lance-t-il.
La population victime des erreurs du passé
L’aménagement du territoire est une compétence municipale et pour mettre la main sur ces surfaces, les municipalités souhaitant bâtir des aménagements publics pour donner à leur population un accès aux cours d’eau doivent passer par le rachat des propriétés privées qui s’y trouvent : un défi considérable. « Avec la grande valeur des propriétés sur le bord de l’eau, si tout est construit, c’est difficile d’acheter le terrain en négociant. Souvent, il faut passer par l’expropriation et ce sont des coûts importants », dit M. Lemieux.
Certaines municipalités telles que Verdun possédaient déjà de grandes propriétés le long des cours d’eau et ont pu librement aménager leurs berges, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Cependant, comme l’explique Rémi Lemieux, pour qui « nous payons assurément pour nos mauvaises décisions du passé », des arrondissements comme Lachine ou Rivière-des-Prairies ne cachent pas leurs ambitions de racheter les terrains sur le bord du Saint-Laurent et la ville de Montréal compte bien se servir de son droit de préemption, qui lui confère un accès prioritaire aux terrains, lorsqu’il y a une vente, pour réaliser des projets destinés au public. C’est peut-être là le signe d’une prise de conscience et d’une volonté de « reconquête » des berges, après des décennies de laisser-aller et de privatisation des berges.
La loi garantit un droit à tou·te·s de se baigner ou de naviguer sur les plans d’eau de la province, à condition d’y accéder légalement, ce qui n’est pas toujours le cas. Une incohérence pointée du doigt par Annie Poulin, professeure en génie de la construction et membre du groupe de recherche HC3 – Hydrologie Climat & Changement Climatique, à l’École de technologie supérieure de Montréal (ETS) : « Ça ne semble pas avoir été réfléchi dans le passé, et j’espère que ce le sera dans le futur, car si le cours d’eau est bordé de propriétaires riverains, l’accès au public est compromis », souligne-t-elle lors d’une entrevue en visioconférence avec L’Esprit libre, en évoquant les difficultés grandissantes des pêcheur·euse·s et des plaisanciers et plaisancières à pratiquer leurs activités.
La clé entre les mains des municipalités
« Les associations de pêche se plaignent […] Quand l’accès existe, il faut souvent défrayer des coûts assez importants. Sur une saison complète de pêche, ça devient dispendieux pour pratiquer une activité sur des plans d’eau auxquels on devrait avoir accès », poursuit Mme Poulin. Cette distinction entre le droit d’usage et le droit d’accès peut en effet amener certaines personnes à débourser jusqu’à plusieurs centaines de dollars par jour pour exercer leurs activités récréatives, lorsque l’accès à l’eau ne leur est pas carrément interdit, car réservé aux résident·e·s de la municipalité. Triste comble pour ces individus puisque le Code civil québécois stipule que les ces plans d’eau n’appartiennent pas aux municipalités[vii].
Les montants fixés par celles-ci ont d’ailleurs augmenté dans les dernières années pour plusieurs raisons comme le souci de tranquillité des résident·e·s ou la peur de voir les eaux être contaminées par des espèces exotiques envahissantes venant de l’extérieur. Cependant, les municipalités auraient, selon Rémi Lemieux, intérêt à favoriser un meilleur accès aux plans d’eaux placés sous leur juridiction, malgré les défis que cela entraînerait. « Je suis persuadé que la mise en valeur du patrimoine naturel, c’est au gain des municipalités, même fiscalement parlant : on a souvent vu que les valeurs foncières augmentent quand on offre davantage de services, martèle-t-il, la population le demande et je crois que le rôle des municipalités, c’est de répondre aux besoins de leurs citoyen·ne·s. Tout le monde a à gagner à aller dans ce sens-là ».
Crédit photo : Unsplash/Dave Ellis
[i] L’eau, la vie, l’avenir : politique nationale de l’eau, Québec (Province). Ministère de l’environnemen (1998-2005), Environnement Québec, 2002, (https://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/42450)
[ii] Ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques. Stratégie québécoise de l’eau 2018-2030. 2018. 80 pages. [En ligne]. http://www.mddelcc.gouv.qc.ca/eau/strategie-quebecoise
[iii] Ibid.
[iv] Paul Journet, « François Legault rêve d’une Silicon Valley québécoise », La Presse, 19 octobre 2013. https://www.lapresse.ca/affaires/economie/quebec/201310/19/01-4701332-francois-legault-reve-dune-silicon-valley-quebecoise.php
[v] La Presse canadienne, « Le gouvernement Legault présente sa nouvelle vision maritime », Radio-Canada, 17 juin 2021, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1802454/strategie-fleuve-saint-laurent-developpement-regions-emplois
[vi] Ibid.
[vii] François Brissette et Annie Poulin. «Les Québécois ont de moins en moins accès à leurs plans d’eau. Voici quoi faire pour que ça change », La Conversation, https://theconversation.com/les-quebecois-ont-de-moins-en-moins-acces-a-leurs-plans-deau-voici-quoi-faire-pour-que-ca-change-143494
par Christopher John Chanco | Juil 12, 2021 | Analyses, Québec, Societé
Ce texte est la deuxième partie de cet article.
La réciprocité et la co-construction peuvent résumer le modèle québécois en matière de solidarité internationale. Les deux termes évoquent les rapports particuliers entre le gouvernement provincial, la société civile québécoise et leurs partenaires dans les pays en voie de développement. L’idée, c’est de favoriser une vraie réciprocité entre le Québec et le Sud, voire de « décoloniser » les connaissances et pratiques du développement international, déclare Nancy Burrows, chargée des programmes pour l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI).
« Poursuivre la décolonisation des pratiques de coopération internationale » [i] a lancé le regroupement québécois à l’issue du meurtre de George Floyd et les mouvements antiracistes qu’il a déclenchés. En effet, la polémique autour du racisme systémique a donné un nouveau souffle aux actions que mène la société civile québécoise dans les pays défavorisés. La crise de Covid-19, dit Burrows, vient s’ajouter à l’urgence de revoir le rôle que la société québécoise pourrait jouer dans un monde. Un monde, poursuit-elle, qui ne peut plus supporter les « relations du pouvoir inégalitaires » qui nous ont conduits à l’impasse actuelle. Elle souhaite que les inégalités mises en relief par la crise sanitaire entraînent une prise de conscience de notre citoyenneté mondiale. « Nous sommes ensemble responsables de toute la planète », avance-t-elle, « même s’il y en a qui ont plus de responsabilités que d’autres. Nous, dans le Nord, par rapport aux dommages que nous avons faits dans le Sud. »
Solidarité, réciprocité, coopération, cogestion : ces mots reviennent fréquemment dans les discours et les documents de l’AQOCI ainsi que du ministère des Relations internationales et de la Francophonie (MRIF). Ce dernier a depuis longtemps soutenu des projets de développement et de l’action humanitaire dans les pays en voie de développement : un partenariat renforcé par la relance récente des programmes québécois de solidarité internationale.
Cette collaboration étroite entre l’État québécois et la société civile soulève pourtant des problèmes importants qu’on entend interroger. La solidarité internationale, une notion pour le moins ambiguë, n’est pas à l’abri des tensions entre les aspirations nobles exprimées par les OCI et les ambitions d’autres acteurs qui jouent sur le terrain.
La solidarité à la québécoise
« En tant qu’organisme du Nord, notre objectif, ce n’est pas de dire à nos partenaires africains quoi faire » ni d’encourager le « volontourisme » de la part des bénévoles québécois, relève Burrows. Elle donne l’exemple des programmes qui invitent des jeunes d’Afrique ou d’Amérique latine à venir en séjour au Québec et favorisent ainsi l’échange entre les bénévoles québécois et leurs homologues du Sud. Les organismes québécois, poursuit-elle, portent une attention particulière aux besoins de leurs partenaires locaux et visent à consolider leur autonomie d’action. Dans tous leurs projets, c’est un travail de co-construction.
Ce modèle qui se veut un exemple de coopération nord-sud vise, souligne Burrows, la transformation sociale à l’échelle globale. L’idéalisme qu’il incarne revient aux origines de l’Association et à la notion même de la « solidarité internationale » dans le contexte québécois.
Fondée en 1976, l’AQOCI est née de l’élan progressiste et tiers-mondiste qui a suivi la Révolution tranquille[ii] . Les aspirations nationales québécoises étaient alors en pleine évolution. Parmi les plus radicaux, certains voulaient inciter les Québécois à s’engager dans les mouvements anticoloniaux du tiers-monde.[iii] Au départ, l’Association regroupait des humanitaires, des organismes du développement international, des personnages de gauche ainsi que des missionnaires catholiques. Ils militaient auprès des gouvernements provincial et fédéral pour revendiquer des rapports plus égalitaires entre le Nord et le Sud. Dans une province voulant se doter de sa propre politique extérieure, ils lancèrent de nombreuses campagnes pour que la société québécoise agisse en faveur de la justice globale[iv].
L’AQOCI est un vétéran du Forum social mondial[v], lieu de rencontre des altermondialistes qui contestent les prémisses de la « globalisation néolibérale[vi] ». Depuis les années 1980, ses membres se sont engagés dans les débats autour de la question de la dette et les modes de production et de consommation qui accroissent les disparités dans la qualité de vie entre pays. Pour eux, les pays du Sud se sont empêtrés dans un modèle économique qu’on leur a imposé en faveur des entreprises et créanciers des pays riches. L’aide au développement a également fait l’objet de critiques. Les états riches, dont le Canada, l’ont parfois instrumentalisée au nom de motifs qui n’ont guère à voir avec l’altruisme humanitaire[vii]. Par exemple, l’aide se voit souvent conditionnée aux ajustements structurels qui facilitent les investissements du secteur privé du pays donateur. Ce dispositif a favorisé les profits des entreprises canadiennes, notamment les industries extractives, au détriment des populations locales d’Afrique et d’Amérique latine[viii].
Les revendications des OCI atteignent leur paroxysme dans la Déclaration du Québec lancée en 2006[ix]. S’inspirant d’une « vision commune du développement et de la solidarité internationale », ils s’opposaient à « la domination des logiques commerciales et financières de l’économie » et à l’affaiblissement des États souverains. Ce fut la riposte de la société civile québécoise à la Déclaration de Paris qu’avaient adoptée les gouvernements des pays riches dont la conception dominante de l’aide et du développement demeure intacte.
La « solidarité » comme outil d’influence
Si le gouvernement canadien a fait preuve de la realpolitik dans ses rapports avec le Sud, est-ce que le Québec échappe à la même logique ? Il convient de rappeler que le Québec n’étant pas un pays souverain, les affaires étrangères restent de la compétence d’Ottawa. Difficile d’imaginer l’État québécois négocier directement avec des pays du Sud sur la question de l’aide internationale. Déjà dans les années 1970, l’aide au développement faisait l’objet d’une rivalité intense, bien qu’indirecte, entre Ottawa et Québec. Auprès des pays africains qu’ils convoitaient, c’était une bataille d’influence, ne serait-ce que dans le cadre de la Francophonie.[x]
Depuis lors, le Québec se contente d’entretenir des liens bilatéraux avec les pays du Sud au travers d’une diplomatie qui se fait au niveau de la société civile. En 2005, les OCI se sont réjouis d’être situés au cœur de la diplomatie québécoise et ce, contrairement au gouvernement fédéral qui, à l’époque, ne leur avait pas encore accordé une telle reconnaissance. La Déclaration du Québec souligne l’importance de « favoriser le développement de la société civile, tant ici que dans les pays du Sud, comme interlocutrice et partenaire à part entière des gouvernements. » [xi]
Certes, le Québec mène une politique internationale unique de son genre. Aucune autre province canadienne d’ailleurs ne s’est dotée de son propre ministère d’affaires étrangères. Bien que le MRIF entretienne des liaisons avec d’autres pays dans plusieurs sphères, sur le plan de la solidarité internationale, son action se déploie principalement par l’entremise des organismes de la société civile.
Alors que la province met en avant le rôle des OCI, on dirait qu’elle se sert indirectement d’eux pour accroître son influence à l’étranger. Si l’élan humanitaire qui anime la solidarité internationale n’est pas remis en question, d’aucuns ne cachent qu’il s’agit également d’un « outil de diplomatie et de rayonnement » pour tisser « des liens et des relations durables avec les pays de l’espace francophone » comme l’a affirmé la ministre Nadine Girault, lors du 25e anniversaire du programme Québec sans frontières l’année dernière[xii]. À ce titre, la diplomatie québécoise dispose d’autres instruments, tels que la Francophonie. L’implication de la province canadienne se traduit par un investissement de plus de cent mille dollars au Fonds de solidarité de l’Organisation internationale de la Francophonie, plus récemment pour renforcer la résilience des femmes haïtiennes pendant la pandémie : un projet mis en œuvre par un autre OCI, Terre sans frontières.[xiii]
De son côté, la Belle Province profite à sa propre manière des liens historiques et linguistiques avec certaines régions prioritaires dont Haïti, l’Afrique francophone, l’Amérique latine et les Antilles. Elle mise sur la solidarité internationale et les connaissances obtenues par les Québécois qui y sont engagés pour appuyer ses autres intérêts. En Afrique de l’Ouest et au Maghreb, par exemple, le Québec a ouvert de nouvelles délégations diplomatiques, renforçant ses partenariats économiques dans les domaines de l’énergie verte, de l’infrastructure et de la gestion environnementale. D’après le ministère, la province se fonde sur « son action en solidarité internationale et son appartenance à la Francophonie pour accroître ses échanges avec ses partenaires africains. » Dans le but d’établir une véritable passerelle Québec-Afrique, les organismes québécois de coopération internationale, bien ancrés dans le continent africain, ont déjà entamé les premières étapes[xiv]. La société civile constitue manifestement l’un des rouages de la diplomatie québécoise.
Quelles que soient les motivations du gouvernement québécois, il vaudrait mieux que les OCI agissent sans préjudice à leur indépendance primordiale. Les organismes de la société civile sont susceptibles d’être instrumentalisés par l’État ou par le secteur privé, se livrant aux logiques technocratiques et commerciales qu’ils ont autrefois critiquées. Pour certains détracteurs de l’aide internationale, l’idée même du « développement », et le rôle que joue la société civile, devrait être interrogée[xv]. Sans tomber dans l’exagération, les OCI courent au moins le risque de l’apolitisme envers les acteurs — gouvernements ou autres — auxquels ils sont redevables des subventions.
On se heurte ainsi aux limites à la solidarité internationale. Car, le noble idéal cache des tensions concrètes entre les intérêts commerciaux, géopolitiques et humanitaires qui interviennent sur le terrain. L’Afrique en offre une mise au point. Cet automne, le MRIF lancera une « stratégie territoriale africaine » où la solidarité internationale occupera une place centrale aux côtés de l’Économie. Jusqu’ici, ce sont les sociétés minières canadiennes et québécoises qui semblent avoir le plus profité des liens tissés avec le continent, même si le Québec réfléchit à y varier ses engagements. Dans un article pour Jeune Afrique, Patrice Malacort, émissaire du Québec auprès du Conseil canadien pour l’Afrique dit que « le gouvernement québécois veut sortir du “tout minier” et diversifier son action sur le continent[xvi]. » Alors que la plupart des entreprises minières canadiennes ont leurs sièges sociaux à Toronto, les actionnaires québécois, comme l’ancien Semafo au Burkina Faso [xvii], se lancent eux aussi dans une véritable ruée vers l’or[xviii].
Continuités néocoloniales ou développement à visage humain ? Reste à voir si la solidarité québécoise sera à la hauteur des attentes et des besoins du Sud.
[i] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « L’AQOCI tient à exprimer toute sa solidarité avec les groupes et les personnes qui subissent et dénoncent le racisme systémique », 14 juillet 2020. https://aqoci.qc.ca/l-aqoci-tient-a-exprimer-toute-sa-solidarite-avec-les-groupes-et-les-personnes/.
[ii] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Historique », 21 décembre 2011. https://aqoci.qc.ca/historique/.
[iii] Sean Mills. Contester l’Empire: Pensée Postcoloniale et Militantisme Politique à Montréal, Éditions Hurtubise, 2011.
[iv] « Ligne du temps – Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) ». Consulté le 17 juin 2021. https://aqoci.qc.ca/ligne-du-temps/.
[v] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « L’AQOCI active au sein du Forum social mondial! », 3 août 2016. https://aqoci.qc.ca/l-aqoci-active-au-sein-du-forum/.
[vi] Martine, Letarte. « Forum social mondial – L’Afrique demande le respect de sa souveraineté ». Le Devoir, 31 juin 2007. https://www.ledevoir.com/monde/afrique/129247/forum-social-mondial-l-afrique-demande-le-respect-de-sa-souverainete.
[vii] Gordon, Todd. Imperialist Canada, ARP Books, 2010.
[viii] Dubé-Belzile, Alexandre. « L’impérialisme canadien : par-delà le développement et le multiculturalisme (2/2) ». Revue L’Esprit libre, 6 octobre 2018. https://revuelespritlibre.org/limperialisme-canadien-par-dela-le-developpement-et-le-multiculturalisme-22.
[ix] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Déclaration du Québec – Responsables aussi du monde », 18 juillet 2011. https://aqoci.qc.ca/declaration-du-quebec/.
[x] Duguay, Gilles. Le Triangle : Québec-Ottawa-Paris, Septentrion, 2010 : 345-350.
[xi] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Déclaration du Québec – Responsables aussi du monde », 18 juillet 2011. https://aqoci.qc.ca/declaration-du-quebec/
[xii] Ministère des Relations internationales et de la Francophonie. 25 ans de solidarité internationale : les 8 000 visages de Québec sans frontières, 2020. https://www.youtube.com/watch?v=wNu5HLVuNZA.
[xiii] Terre Sans Frontieres. « La Francophonie Avec Elles ». Consulté le 25 juin 2021. https://terresansfrontieres.ca/la-francophonie-avec-elles/.
[xiv] Ministère des Relations internationales et de la Francophonie. « La passerelle Québec-Afrique : la ministre Girault dévoile son plan pour une nouvelle ère des relations avec l’Afrique ». Consulté le 17 juin 2021. https://www.mrif.gouv.qc.ca/fr/salle-de-presse/communiques/18680.
[xv] Enjalbert, Vincent. « Gilbert Rist, Le développement. Histoire d’une croyance occidentale ». Lectures, 19 juin 2013. http://journals.openedition.org/lectures/11782.
[xvi] Roger, Benjamin. « Le Québec à la conquête de l’Afrique francophone – Jeune Afrique ». JeuneAfrique.com (blog), 25 août 2019. https://www.jeuneafrique.com/mag/819368/politique/le-quebec-a-la-conquete-de-lafrique-francophone/. Voici aussi Caslin, Olivier. « Québec-Afrique : « Nos entreprises profitent peu des opportunités qu’offre le continent » – Jeune Afrique ». JeuneAfrique.com, 30 août 2019. https://www.jeuneafrique.com/mag/819359/economie/quebec-afrique-nos-entreprises-profitent-peu-des-opportunites-quoffre-le-continent/.
[xvii] Dubuc, André. « Un nouveau chapitre s’ouvre pour Semafo ». La Presse, 28 mai 2020. https://www.lapresse.ca/affaires/entreprises/2020-05-28/un-nouveau-chapitre-s-ouvre-pour-semafo.
[xviii] Caslin, Olivier. « Or : les compagnies minières canadiennes à l’assaut de l’Afrique de l’Ouest – Jeune Afrique ». JeuneAfrique.com, 7 janvier 2019. https://www.jeuneafrique.com/mag/692474/economie/or-les-compagnies-minieres-a-lassaut-de-lafrique-de-louest/.
par Christopher John Chanco | Juil 12, 2021 | Analyses, Québec, Societé
« La crise de Covid-19 a illustré et exacerbé les inégalités et les injustices à travers le monde » martèle Nancy Burrows, membre de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI).[i] À titre d’exemple, dit-elle, l’accès aux vaccins qui se déploient à deux vitesses entre les pays riches et ceux en voie de développement.[ii] Alors que le Québec se déconfine, il y aurait largement de quoi faire pour répondre aux besoins criants des populations du Sud. Burrows souhaite voir une volonté renouvelée, de la part de la société québécoise, de redresser les inégalités mondiales que la crise sanitaire a mises en relief.
Son association regroupe une soixantaine d’organismes de coopération internationale (OCI) dont Oxfam Québec, Terre sans frontières et le Carrefour de solidarité internationale. Que ce soit en Amérique latine, en Afrique, à Sherbrooke ou à Trois-Rivières, ces organismes dirigent un éventail de projets sous le signe de la solidarité internationale : l’aide humanitaire, les microprojets d’entrepreneuriat, la démocratisation et la sensibilisation.
Encourager l’engagement citoyen est un dossier que Burrows a particulièrement à cœur. En tant que chargée de l’Éducation à la citoyenneté mondiale pour l’AQOCI[iii], elle aide les organismes qui cherchent à conscientiser les Québécois face aux enjeux comme le dérèglement climatique et la justice migratoire. Ils le font à travers des visites scolaires et les Journées québécoises de la solidarité internationale[iv], portant une attention particulière aux problèmes politiques et socioéconomiques des pays en développement.
« On souhaite pouvoir continuer à sensibiliser des gens à l’importance de construire ensemble un monde équitable, juste, solidaire et pacifique, » poursuit Burrows. Seulement, au-delà de belles paroles, l’argent est indispensable. La solidarité passe par le portefeuille. À cet égard, le gouvernement québécois n’est pas un partenaire négligeable. Sur le plan de la solidarité internationale, les organismes membres de l’AQOCI sont les principaux acteurs, avec l’appui financier et institutionnel du ministère des Relations internationales et de la Francophonie (MRIF). Pour le gouvernement québécois, la société civile se trouve ainsi au cœur de son action à l’international. S’ils œuvrent pour venir en aide aux pays vulnérables, ils servent également, d’après la ministre Nadine Girault, à « faire rayonner l’expertise québécoise à l’étranger. »[v]
Un tel partenariat entre un gouvernement provincial et la société civile n’existe nulle part ailleurs au Canada. Le contexte de la pandémie semble avoir renforcé cette collaboration étroite. Quel rôle ce modèle singulièrement québécois peut-il jouer dans l’avenir?
Programmes de solidarité internationale
Jusqu’au mois dernier, trois mécanismes constituaient les principaux dispositifs de solidarité internationale du gouvernement québécois : Québec sans frontières (QSF), le Programme québécois de développement international et le Programme d’éducation à la citoyenneté mondiale. Ils ont permis la réalisation d’une grande diversité d’actions adaptées aux compétences des organismes qui les mettent en œuvre au Québec et dans les pays du Sud. Le QSF, par exemple, avait pour but d’encourager le bénévolat dans les pays en développement. Les deux autres, quant à eux, finançaient des projets de développement, d’éducation populaire et d’aide humanitaire.
Sur le site web du MRIF sont listés des milliers de projets qui ont reçu son appui financier par l’intermédiaire de ces programmes depuis 1995.[vi] Une vingtaine de projets sont en cours dans 16 pays de l’Afrique francophone, en Amérique latine et en Haïti, selon Sylvie Leclerc, chargée de communications du MRIF. Ils œuvrent dans de nombreux domaines tels que la santé, la sécurité alimentaire et les droits de la personne.
Bien que le financement vienne du gouvernement québécois, celui-ci mise sur les organismes de la société civile pour agir sur le terrain. Au Burkina Faso, Oxfam-Québec compte sur les subventions des programmes de solidarité internationale depuis plusieurs années. L’un de ses projets vise à inculquer les valeurs démocratiques et la transparence politique à la jeunesse. « On accompagne les jeunes burkinabés et facilite le dialogue avec les parlementaires pour qu’ils tiennent compte de leurs revendications et besoins, » dit Catherine Bui, directrice principale des programmes d’Oxfam. « L’idée est vraiment de favoriser la participation citoyenne. »
La mise en œuvre de tels projets se conforme aux cadres normatifs des trois programmes,[vii] chacun duquel s’inscrit dans une vision de bonne gouvernance, de droits humains ou de l’égalité entre les sexes : les valeurs de la société québécoise telles que formulées par le gouvernement québécois et les OCI. La plupart des projets ayant reçu les subventions du Québec se concentrent également sur certaines régions qui sont prioritaires pour la province, dont les pays francophones de l’Afrique de l’Ouest et du Moyen-Orient.
Pour L’Humanité et Inclusion-Canada, le Québec est un partenaire de longue date, selon Gabriel Perriau. Son organisme intervient dans plusieurs pays afin d’améliorer les services de soins aux personnes en situation de handicap et pour faciliter leur insertion professionnelle. Au Liban, le ministère avait soutenu une réponse d’urgence pour les besoins psychosociaux des personnes déplacées par le conflit syrien. « Suivant les explosions ayant eu lieu à Beyrouth », poursuit Perriau, il « apporte un soutien actuellement afin qu’on accompagne des partenaires locaux dans l’adoption de pratiques inclusives dans les secteurs de l’éducation et de la protection des enfants. »
Québec sans frontières 2.0
À la suite des consultations menées avec les OCI depuis 2019, le gouvernement québécois a lancé, en mai, une refonte des trois anciens programmes en un. Le nouveau programme vise à faciliter l’accès des OCI au soutien financier et à simplifier les démarches pour y accéder. Reprenant le nom de l’ancien QSF, il augmente les subventions accordées aux organismes de la société civile.
Par rapport au budget fédéral de l’aide internationale, les sommes sont modestes, mais assez remarquables pour une province canadienne. Dans son ensemble, le nouveau QSF sera doté d’un financement de plus 6 millions dollars, soit une hausse de 33 % de l’aide maximale allouée aux projets des organismes par rapport aux années passées[viii].
Depuis l’été dernier, ce nouveau dispositif a permis d’élargir l’appui financier aux OCI agissant dans le cadre d’un plan de soutien lancé dans le contexte de la pandémie[ix]. Selon le ministère, cela a donné un coup de pouce à un secteur qui génère des centaines d’emplois dans la province. Le gouvernement québécois avait également « assoupli certaines exigences pour permettre la poursuite des projets en cours et les adapter au contexte de la pandémie, » dit Leclerc. Oxfam-Québec a pu ainsi recevoir de l’aide pour sa réponse humanitaire en Inde où la pandémie poursuit ses ravages.
C’est la crise sanitaire, justement, qui aurait incité les réformes des programmes de solidarité internationale. Jusque-là, les OCI se bornaient aux projets déjà approuvés avec des mandats très précis en fonction des exigences des anciens programmes. Certains avaient alors les mains liées, faute de souplesse nécessaire pour pouvoir répondre rapidement à l’urgence de la situation émergente.
Le nouveau programme rectifie ces problèmes soulevés depuis longtemps par les OCI, soutient la Direction de la Francophonie et de la solidarité internationale du ministère. Entre autres, à travers « une plus grande prévisibilité en matière de planification et de financement. »
L’AQOCI, qui agit comme porte-parole et intermédiaire entre ses membres et le ministère, a vivement salué l’annonce.[x] « Les organismes ont constaté une certaine lourdeur administrative, » qui pesait sur leurs épaules, poursuit Burrows. Les réformes, explique-t-elle, réduisent considérablement la paperasse. Les OCI étaient censés soumettre plusieurs demandes de financement aux trois programmes. Désormais ils ne seront obligés de se présenter qu’à un seul guichet. Plus important, les subventions seront axées davantage sur « la mission globale » des OCI. Étalées sur trois ans, elles couvriront un plus large champ de dépenses dont les frais salariaux et coûts de loyer, l’encadrement des bénévoles et l’aide humanitaire, en plus des projets ponctuels.
Aux yeux de Perriau, le nouveau programme « apparaît englobant et adapté aux différentes réalités des organisations de coopération internationale du Québec. » Il leur permettra plus de flexibilité pour planifier les projets à mettre en œuvre chaque année, d’autant plus qu’ils peuvent toujours s’appuyer sur le gouvernement canadien et les programmes d’Affaires mondiales Canada. En effet, la concurrence, sinon la complémentarité d’efforts entre le fédéral et le provincial en matière d’aide internationale s’avèrent favorables aux OCI. Les organismes québécois et leurs partenaires dans le Sud, par extension, profitent ainsi de l’appui financier des deux paliers du gouvernement, ce qui leur garantit une certaine durabilité. C’est un dispositif que Bui d’Oxfam Québec juge avantageux pour des organismes comme le sien. Oxfam maintient une présence autonome au Québec par rapport au reste du Canada. « C’est l’une des particularités du contexte québécois, » dit-elle.
Une relation particulière
Depuis sa fondation, l’AQOCI et ses membres ont travaillé en étroite liaison avec le ministère, notamment avec la Direction de la Francophonie et de la Solidarité Internationale. Dans la gestion des programmes de solidarité internationale, les deux partis ont entretenu de bons rapports. La restructuration du programme QSF, rappelle Burrows, était le produit d’au moins deux ans de dialogue entre le gouvernement québécois, l’AQOCI et ses membres pour trouver un consensus qui répondrait au mieux à leurs besoins.
Par le passé, ils ont pu contribuer à l’élaboration des normes et politiques encadrant les programmes de solidarité internationale. Ils ont travaillé en lien direct avec la Direction de la solidarité internationale. Burrows croit que cette cogestion est unique dans le contexte québécois, surtout par rapport à d’autres ministères dont les liens avec les organismes communautaires ne sont pas toujours aussi chaleureux. Sur le terrain, en plus, les OCI profitent d’une vaste marge de manœuvre même s’il y a « des normes à suivre et des comptes à rendre » dit Bui d’Oxfam Québec. Pour sa part, Gabriel Perriau d’Humanité et Inclusion espère que « la collaboration de confiance et de longue date avec le MRIF se poursuivra dans l’avenir. »
Toutefois, les rapports étroits entre le gouvernement québécois et la société civile soulèvent la question de leur indépendance. Par ailleurs, le soutien accordé aux OCI peut changer en fonction des caprices du parti politique au pouvoir, en l’occurrence la Coalition Avenir Québec.
L’aide internationale aux pays vulnérables se voit souvent reléguée au dernier rang des priorités politiques, quand elle n’est pas en première ligne pour les coupes budgétaires. Au niveau fédéral, les libéraux au pouvoir ont récemment fait l’objet de critiques dans ce sens[xi]. Pendant les années Harper, les rapports entre la société civile et le gouvernement fédéral étaient, pour le moins, difficiles[xii].
Les caquistes, fortement critiqués en raison de leurs positions sur l’immigration, le racisme et les droits des minorités, ont néanmoins suivi l’exemple des gouvernements québécois successifs dans leur appui de la solidarité internationale. Cette continuité peut sembler paradoxale. D’autant plus qu’à l’égard du rôle que le Québec devrait jouer dans le monde, la CAQ, un parti de droite, et la base du milieu associatif québécois ne s’accordent sûrement pas sur tous les points.
Bien que l’AQOCI regroupe des gens avec, sans doute, une grande diversité d’orientations idéologiques, la notion même de solidarité internationale s’apparente à une vision foncièrement de gauche. Pour sa part, l’Association n’a pas hésité à déployer le terme contesté « racisme systémique »[xiii], dont l’existence dans la société québécoise est niée par M. Legault[xiv]. Sous le prisme de la justice migratoire, certains organismes ont critiqué les deux paliers du gouvernement en matière d’accueil des réfugiés[xv]. Ils s’en sont pris d’ailleurs à la mondialisation néolibérale[xvi] qui a exacerbé les inégalités mondiales contre lesquelles l’aide internationale pourrait servir de pansement. Un tel menu gauchiste ne se trouve-t-il pas aux antipodes de la CAQ ?
Certes, les réformes apportées aux programmes de solidarité internationale incarnent une certaine vision caquiste : un soutien accru des OCI en région, un langage d’« optimisation » et d’efficacité inspiré du monde des affaires, et en outre, un virage vers la « diplomatie économique »[xvii] animé par une logique néolibérale à la recherche de nouveaux marchés dans les pays en développement.
Il n’empêche qu’au fond, la société civile québécoise constate une stabilité dans ses rapports avec l’équipe du MRIF et ce, peu importe la couleur des locataires de l’Assemblée nationale. « Évidemment la vision du gouvernement peut changer, mais ce soutien aux OCI demeure constant, » souligne Burrows. « Ce sont de bons alliés qui soutiennent le travail des groupes de coopération internationale sur le terrain. »
Cet article est suivi par une deuxième partie.
[i] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « À propos ». Consulté le 25 juin 2021. https://aqoci.qc.ca/a-propos-aqoci/.
[ii] Thibodeau, Marc. « Vaccination | Un monde à deux vitesses ». La Presse, 23 mai 2021. https://www.lapresse.ca/covid-19/2021-05-23/vaccination/un-monde-a-deux-vitesses.php.
[iii] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Éducation à la citoyenneté mondiale ». Consulté le 17 juin 2021. https://aqoci.qc.ca/education-a-la-citoyennete-mondiale/.
[iv] « Ressources ». Consulté le 17 juin 2021. https://jqsi.qc.ca/?ressources.
[v] Cabinet de la ministre des Relations internationales et de la Francophonie. « Lancement du Nouveau Québec sans frontières – Le gouvernement du Québec dévoile un nouveau programme en solidarité internationale et lance son premier appel à propositions ». Consulté le 11 mai 2021. https://www.newswire.ca/fr/news-releases/lancement-du-nouveau-quebec-sans-frontieres-le-gouvernement-du-quebec-devoile-un-nouveau-programme-en-solidarite-internationale-et-lance-son-premier-appel-a-propositions-894568547.html.
[vi] MRIF – Ministère des Relations internationales et de la Francophonie. « Recherche de projets de solidarité ». Consulté le 17 juin 2021. https://www.mrif.gouv.qc.ca/fr/solidarite-internationale/projets/recherche?periodeId=&programmeId=&organismeId=&territoireId=§eurId=.
[vii] Ex. MRIF, Cadre normatif, Programme d’éducation à la citoyenneté mondiale (URL)
[viii] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Lancement du Nouveau Québec sans frontières », 6 mai 2021. https://aqoci.qc.ca/lancement-du-nouveau-quebec-sans-frontieres/.
[ix] Ministère des Relations internationales et de la Francophonie. « Plan de soutien aux organismes de coopération internationale ». Consulté le 21 mai 2021. https://www.mrif.gouv.qc.ca/fr/appels-a-projets/plan-de-relance/actions-solidarite-internationale.
[x] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « L’AQOCI se réjouit du lancement du nouveau programme en solidarité internationale », 6 mai 2021. https://aqoci.qc.ca/laqoci-se-rejouit-du-lancement-du-nouveau-programme-en-solidarite-internationale/.
[xi] Brown, Stephen. « Budget fédéral 2021 : aide au développement ». Open Canada, 29 avril 2021. https://opencanada.org/fr/budget-federal-2021-aide-au-developpement/.
[xii] « Harper Lite? The Trudeau Government on Foreign Aid – Centre for International Policy Studies ». Consulté le 17 juin 2021. https://www.cips-cepi.ca/2017/04/02/harper-lite-the-trudeau-government-on-foreign-aid/.
[xiii] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « L’AQOCI tient à exprimer toute sa solidarité avec les groupes et les personnes qui subissent et dénoncent le racisme systémique », 14 juillet 2020. https://aqoci.qc.ca/l-aqoci-tient-a-exprimer-toute-sa-solidarite-avec-les-groupes-et-les-personnes/.
[xiv] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Combattre le racisme systémique? Oui … mais comment? », 5 février 2021. https://aqoci.qc.ca/combattre-le-racisme-systemique-oui-mais-comment/.
[xv] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Femmes, filles et justice migratoire », 8 mars 2021. https://aqoci.qc.ca/femmes-filles-et-justice-migratoire/.
[xvi] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Déclaration du Québec – Responsables aussi du monde », 18 juillet 2011. https://aqoci.qc.ca/declaration-du-quebec/.
[xvii] Ministère des Relations internationales et de la Francophonie. « Vision internationale du Québec ». Consulté le 17 juin 2021. https://www.quebec.ca/gouv/politiques-orientations/vision-internationale-quebec.