par Rédaction | Sep 13, 2021 | International, Societé
Par Félix Beauchemin
À la suite de la présentation de la Loi 96, réforme de la fameuse Charte de la langue française (Loi 101), par le gouvernement de François Legault, l’éternel débat sur l’importance de la langue française au Québec s’est de nouveau mis en branle. Mais qu’en est-il des autres territoires linguistiques minoritaires dans le monde et leurs lois? Pour Jacques Leclerc, sociolinguiste, le Québec a beaucoup à apprendre du reste du monde.
Les citations de l’article sont tirées d’un entretien avec Jacques Leclerc, linguiste.
À première vue, le site Web « L’aménagement linguistique dans le monde », créé par Jacques Leclerc, peut sembler banal. Pourtant, ce projet, parti en 1999, est aujourd’hui une des références en la matière de l’aménagement linguistique dans le monde : « J’ai fait ça il y a à peu près 20 ans, ça a commencé lentement, avec une quarantaine de pays. Puis, avec les années, le monde entier y a passé. » Durant notre entretien téléphonique, il m’était difficile de cacher mon admiration envers la passion et l’effort mit sur ce site, celui-ci regorgeant d’informations détaillées sur plus de 195 États souverains, 200 États non souverains en plus de près de 3000 lois linguistiques traduites en français[i]. À ce jour, 15 000 à 20 000 internautes visitent ce site par jour, pour un total de près de 5 millions par année[ii]. Comme l’explique Jacques Leclerc, linguiste de profession, « tout ce qui concerne la géographie linguistique, l’aménagement linguistique, les lois linguistiques, c’est mon hobby ».
Cela étant dit, notre entretien était tout d’abord destiné à comparer la situation linguistique québécoise à celle des autres territoires minoritaires du reste du monde. Une comparaison qui permettrait peut-être de dédramatiser la situation dite alarmante du français au Québec[iii].
« Beaucoup de peuples minoritaires à travers le monde envient le Québec, ils aimeraient bien ça être dans notre situation, même si ce n’est pas parfait. »
Des situations comparables au Québec
Parmi les régions linguistiques semblables au Québec, la comparaison de la Catalogne est revenue fréquemment, notamment en raison d’une situation administrative similaire, en plus d’une langue distincte de l’État central, dans ce cas-ci l’espagnol d’Espagne. « Le cas du catalan est intéressant, parce qu’il est à la fois majoritaire et minoritaire, comme nous », faisant référence au fait que le catalan est parlé par une majorité de gens dans la région, mais par une minorité à l’échelle du pays. À ça s’ajoute un combat nationaliste – voire pour l’indépendance politique – qui rejoint les valeurs politiques de ses deux nations. Dans les deux cas, une volonté d’indépendance s’appuie sur la protection du français dans le cas du Québec, et du catalan dans le cas de la Catalogne, généralement négligée par l’État central.
La langue distincte devient alors un symbole de cette volonté d’autodétermination. Comme le développe Jacques Leclerc sur L’Aménagement linguistique dans le monde, « symbole de l’identité, la langue est le plus puissant facteur d’appartenance sociale et ethnique en même temps qu’un facteur de différenciation et d’exclusion. L’affirmation de soi va de pair avec la recherche de la dominance, mais, ce faisant, la langue dominée entre nécessairement en conflit avec la langue dominante, dont elle veut partager la suprématie. »
Le problème des minorités linguistiques va donc plus loin que la simple cohabitation: « En réalité, les pays, ou les États non souverains, ont des problèmes quand leur langue n’est pas celle de l’État central. » Le problème résiderait également dans le fait que « le groupe majoritaire n’aime jamais apprendre la langue du minoritaire. Pour eux, c’est comme une [rétrogradation], une humiliation ».
Parmi d’autres exemples notables, la Corse, collectivité territoriale française : « La Corse a une assemblée délibérante, la Corse peut adopter des lois en autant que ça ne contrevienne pas aux lois françaises. » Ainsi, « les Corses peuvent imposer certaines choses, comme certaines écoles peuvent imposer l’étude du corse à tout le monde. Ça oblige les Français‧es [en Corse] à apprendre le corse, et ça les écœure, les majoritaires n’aiment jamais ça ».
Quoique moins discutée, une autre comparaison intéressante pourrait être faite avec l’Inde, État qui fonctionne sous un mode fédératif, comme le Canada, et où deux langues officielles doivent cohabiter (l’hindi et l’anglais). Pourtant, « les États [de l’Inde] ont un réel pouvoir, autant que le Québec en a. Ils peuvent choisir la langue officielle qu’ils veulent. Ils ne pourront pas exclure ni l’anglais ni l’hindi, mais ils peuvent rajouter les langues officielles qu’ils veulent ». Il y a donc 22 langues indiennes considérées comme constitutionnelles, celles-ci ayant une présence administrative, scolaire et sociale dans les provinces concernées. Jacques Leclerc en profite pour démontrer l’influence prépondérante du multilinguisme en Inde : « En Inde, normalement, un enfant apprend la langue de son État, s’il y en a deux, il en apprend deux, en plus d’apprendre la langue de l’État central qui est l’hindi ou l’anglais. Il va probablement aussi apprendre la langue de l’État voisin. Autrement dit, un enfant indien apprend généralement trois à quatre langues. » M. Leclerc se permet donc de lancer une flèche à l’unilinguisme à l’américaine : « L’unilinguisme est assez généralisé dans les deux Amériques. Ou bien c’est l’anglais, ou bien c’est l’espagnol, ou bien c’est le portugais. [Les Québécois‧es], on est les moins unilingues [en Amérique] pour diverses raisons historiques. »
L’Inde peut également se comparer avec le Canada pour une autre raison : la présence de langues mineures et autochtones. Alors que le Canada recense une soixantaine de langues autochtones au pays[iv], l’Inde possède 302 « langues mineures » et plus de 250 – quoique moins bien répertoriées – « langues tribales »[v]. Dans les deux cas, des difficultés s’imposent dans la conservation de ses langues. Au Canada, les dispositions linguistiques destinées à promouvoir certaines langues autochtones ne doivent pas contrevenir au bilinguisme officiel, donnant à cesdites langues un rôle de second plan[vi]. Quant à l’Inde, la présence omniprésente des langues de l’État central, l’hindi et l’anglais, marginalise l’apprentissage de langues non constitutionnelles[vii]. Des encadrements qui poussent certaines langues sous-représentées près de l’extinction.
Comparaison des lois linguistiques
À sa sortie en 1970, la Loi 101 avait subi beaucoup d’opposition, notamment de la communauté anglophone et italienne québécoise[viii]. La plus récente Loi 96, même si étant plus globalement consensuelle[ix], a tout de même attiré son lot de critiques. Ainsi, comparativement aux lois linguistiques du reste du monde, le Québec est-il si sévère dans la protection de sa langue minoritaire?
« Dans certains pays, comme en Roumanie, on les oblige à savoir le roumain. Tu vas à l’université en anglais? C’est bien correct, mais tu vas avoir des matières en roumain », explique Jacques Leclerc.
« C’est comme si on disait que les cours d’histoire [au Québec] seraient en français, y compris dans les cégeps , y compris dans les écoles anglaises. Ça va plus loin que [nos lois]. Nous, on est un peu peureux au Québec. On craint toujours de froisser la population. »
Comparant encore la situation catalane à celle du Québec, M. Leclerc se permet également de mettre de l’avant une certaine combativité des Catalan‧e‧s en ce qui a trait à leur langue : « Les Catalan‧e‧s se retournent de bord plus vite que les Québécois‧es. Quand l’État central, ou la Cour constitutionnelle, condamnait une loi, les Catalan‧e‧s se retournaient de bord et en votaient une autre. Nous on prend notre trou. Quand la Cour suprême condamne, on ne fait rien. » Ainsi, fidèle à son habitude[x], le québécois se veut plus consensuel que combatif. L’idée du Québec comme un peuple « d’extrême-centre » n’est toutefois pas née d’hier. Comme l’explique Jean-Marc Léger, auteur du livre Code Québec, dans le balado du même nom, « la recherche du consensus ça vient de loin, ça a des conséquences sur une société qui est plus tolérante, une société qui est plus permissive[xi]. »
La perte d’une langue minoritaire
La situation linguistique du Québec est toutefois « positive » puisque « quand on se compare avec le reste du monde, on est dans une situation quand même intéressante pour notre minorité ». Certaines situations témoignent d’une perte de la langue minoritaire au profit de la langue majoritaire à un rythme bien plus important qu’au Québec.
Que ce soit dans le cas d’un État central autoritaire comme la Chine vis-à-vis le Tibet : « En Chine, tout est contrôlé par le gouvernement chinois. C’est-à-dire qu’on met en poste des Chinois‧es, et non des Tibétain‧e‧s. Les Tibétain‧e‧s sont là comme le peuple qui subit les forces des Chinois‧es. Ensuite, on s’organise pour les minoriser. » La situation du Tibet est donc extrêmement tendue.
Comme l’explique M. Leclerc sur L’aménagement linguistique dans le monde, « le Tibet vit sous un régime colonial au moyen duquel les Chinois imposent leurs idées et leurs valeurs, le tout avec un fort patriotisme normalement accompagné de racisme, de dogmatisme, de mépris et d’ignorance. »
Ce contrôle chinois fait en sorte que les Tibétain‧e‧s « ne peuvent pas adopter des lois pour imposer le tibétain aux Chinois‧es ».
Ce peut aussi être un manque de volonté politique pour le maintien d’une langue : « Tous les pays où on donne libre-choix [de la langue], il y a de sérieux problèmes. » Entre autres, « en Moldavie, on donne le choix d’aller à l’école russe ou à l’école moldave, mais en faisant ça, ils se comportent un peu comme les Québécois‧es le feraient [avec l’anglais], une bonne partie des gens instruits, des gens plus aisés, envoient leurs enfants à l’école russe. Autrement dit, individuellement c’est une bonne affaire. Mais socialement, c’est une catastrophe ». Cette catastrophe est liée à la régression rapide de la langue moldave au profit de celle de l’État voisin, la Russie.
Des lois sévères pour une plus grande conservation linguistique
De l’autre côté de la médaille, certains États et régions exercent des lois linguistiques plus sévères, leur permettant une préservation linguistique presque parfaite. Parmi ces États, il y a l’Islande, pays dont plus de 90 % de la population ont l’islandais comme langue maternelle[xii].
« Les Islandais‧es, qui sont moins de 200 000 de population, le parlement intervient é–nor–mé–ment sur les questions linguistiques, et ils sont sur une ile, c’est ce qu’on appelle une forteresse linguistique. Leur langue n’est pas en danger et ne le sera jamais. »
Pourtant, l’apprentissage de l’anglais et du danois est obligatoire, rendant presque la totalité de la population islandaise bilingue ou trilingue[xiii]. De plus, sous les principes du purisme linguistique islandais, la langue islandaise est en constante évolution, ce qui rend la langue dynamique, s’adaptant du même coup aux nouvelles générations[xiv]. Comme l’explique Jacques Leclerc, « contrairement au Québec, les Islandais‧es sont très respectueux de leur organisme linguistique », le Conseil de la langue islandaise (Íslensk málnefnd), qui règlemente justement sur ses différents changements linguistiques.
Quelles leçons à tirer pour le Québec et le Canada?
« Je me souviens il y a quelques années, j’ai été dans la Vallée d’Aoste en Italie, où la langue officielle est l’italien et le français, et puis je me souviens que le président de la Vallée d’Aoste me disait « on aimerait ça nous aussi être comme vous », de pouvoir faire les lois qu’ils veulent », m’explique Jacques Leclerc. Il perçoit donc le Québec comme un peuple « chanceux », notamment en ayant un « pouvoir quasi souverain sur sa langue ». Ceci se distingue d’ailleurs des départements français qui n’ont aucun pouvoir de légiférer sur les questions linguistiques, un problème qui est d’ailleurs visible dans les cinq départements qui constituent la Bretagne, la langue bretonne étant désormais parlée par environ 5 % de la population[xv].
Au-delà du pouvoir provincial de légifération linguistique, M. Leclerc espère aussi un plus grand rôle du gouvernement fédéral canadien : « Le Canada fédéral pourrait certainement s’améliorer aussi. C’est d’un ridicule des fois de consommer les politiques du gouvernement. Juste ce qui s’est passé récemment avec la gouverneure générale, on s’en fout complètement de nous, c’est clair. » Celui-ci fait, du coup, référence à la nouvelle gouverneure générale du Canada, Mary Simon, qui a fait couler beaucoup d’encre pour ses difficultés à s’exprimer en français[xvi]. À l’encontre de ces critiques, d’autres pourraient toutefois se réjouir d’avoir la représentation d’une langue autochtone, dans ce cas l’inuktitut, parlée par près de 40 000 personnes au Canada, au sein d’un des postes les plus prestigieux du pays[xvii].
Le Canada pourrait donc tirer des leçons de différents pays dans le monde, notamment la province autonome de la Voïvodine en Serbie ou encore la Finlande, cette dernière étant « très respectueuse des minorités linguistiques ». Dans les deux cas, un pouvoir spécial est émis aux municipalités afin que celles-ci légifèrent et choisissent leurs propres langues administratives et sociales. Ce type de division municipale pourrait alors aider de nombreuses minorités linguistiques au Canada, dont les Franco-Ontariens : « Si l’Ontario s’en inspirait, elle pourrait faire des choses plus intéressantes pour les francophones, c’est certain. » À cela pourrait s’ajouter d’autres communautés francophones au Canada, les anglophones au Québec, ou sur un plan pancanadien, les langues autochtones.
***
Le constat : en se comparant avec le reste du monde, la situation du français au Québec « n’est pas une catastrophe ». Toutefois, encore une fois en se comparant, il y aurait également place à « améliorer des choses ». « Si on compare le Canada au Pakistan, le Canada est diablement mieux, mais si on compare le gouvernement canadien avec le gouvernement finlandais, là il y a du chemin à faire », conclut Jacques Leclerc.
Crédit photo : Eli Carrico
[i] Jacques Leclerc, « Historique du Site », 19 janvier 2017, https://www.axl.cefan.ulaval.ca/monde/historique_du_site.htm.
[ii] Ibid.
[iii] La Presse Canadienne, « Deux études de l’OQLF confirment le déclin du français au Québec », Radio-Canada.ca, 29 mars 2021, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1780961/declin-francais-quebec-etudes-oqlf.
[iv] Statistique Canada, « Les langues autochtones au Canada », 23 juillet 2018, https://www12.statcan.gc.ca/census-recensement/2011/as-sa/98-314-x/98-314-x2011003_3-fra.cfm.
[v] Jacques Leclerc, « Union indienne », 2 décembre 2017, https://www.axl.cefan.ulaval.ca/asie/inde-1Union.htm#5_Le_statut_des_langues_.
[vi] Jacques Leclerc, « Les langues et les droits linguistiques des autochtones », 26 septembre 2019, https://www.axl.cefan.ulaval.ca/amnord/cndautocht.htm.
[vii] Probal Dasgupta, « La politique linguistique et les langues indiennes moins répandues », Droit et Cultures, vol. 63, no 1, 2012 : 143-160. https://journals-openedition-org.proxy.bibliotheques.uqam.ca/droitcultures/2955.
[viii] Pierre-Luc Bilodeau, « Impacts de la loi 101 sur la culture politique au Québec de 1977 à 1997», Mémoire de maîtrise, Université du Québec à Montréal – Département d’histoire, 2016. https://archipel.uqam.ca/8719/1/M14347.pdf.
[ix] Lina Dib, « Pas d’unanimité pour une motion du Bloc aux Communes », La Presse, 26 mai 2021, https://www.lapresse.ca/actualites/politique/2021-05-26/projet-de-loi-96/pas-d-unanimite-pour-une-motion-du-bloc-aux-communes.php.
[x] Jean-Marc Léger, Jacques Nantel et Pierre Duhamel, Le Code Québec : Les sept différences qui font de nous un peuple unique au monde, Montréal : Les Éditions de l’Homme, 2016.
[xi] Jean-Marc Léger, propos recueillis dans « Consensuel : Pour un Québécois, il est urgent d’attendre », Le balado de Code Québec, diffusé par TVA, 6 août 2021. https://www.qub.ca/tvaplus/video/cq-ep02-final-1051365957.
[xii] Jacques Leclerc, « Islande », 12 décembre 2016, https://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/islande.htm.
[xiii] Ibid.
[xiv] Ibid.
[xv] « Langues de Bretagne : combien de locuteurs et quelles attentes ? », France Info, 5 octobre 2018, https://france3-regions.francetvinfo.fr/bretagne/langues-bretagne-combien-locuteurs-quelles-attentes-1553008.html.
[xvi] La Presse Canadienne, «Le commissaire aux langues officielles enquêtera sur la nomination de Mary Simon », Le Devoir, 20 juillet 2020, https://www.ledevoir.com/politique/canada/619161/le-commissaire-aux-langues-officielles-enquetera-sur-la-nomination-de-mary-simon.
[xvii] Radio-Canada, « Des Inuits du Canada se réjouissent pour Mary Simon, la nouvelle gouverneure générale », Regard sur l’arctique, 27 juillet 2021, https://www.rcinet.ca/regard-sur-arctique/2021/07/27/des-inuit-du-canada-se-rejouissent-pour-mary-simon-la-nouvelle-gouverneure-generale/.
par Rédaction | Sep 8, 2021 | Analyses, International, Societé
Par Fabrice Samedy
La réalité de l’athlète tourne presque exclusivement autour du sport pratiqué, et cela pendant une bonne partie de sa vie. La diète, les pratiques et les compétitions font partie du quotidien des sportif·ive·s de haut niveau, mais qu’arrive-t-il lors de la saison morte ou lorsque l’heure de la retraite a sonné ?
Au cours des treize dernières années, Maxime Valois-Fortier a représenté le Canada au judo dans la catégorie des moins de 81 kg et il a eu l’honneur de représenter le pays lors des trois dernières éditions des Jeux olympiques (JO). Le judoka québécois a décroché une médaille de bronze lors des JO de Londres en 2012, mais c’est à l’âge de 15-16 ans qu’il a décidé de faire de la compétition sérieusement.
Une journée typique pour le sportif en temps de compétition commence dans les environs de 9 h du matin avec un entrainement axé sur la technique ou la préparation physique. Ensuite, un temps de repos est prévu pour aller diner. Les athlètes qui suivent des cours académiques y vont durant l’après-midi pour finalement revenir au centre de judo vers l’heure du souper pour l’entrainement principal, qui dure environ deux heures. Lors des journées de compétition, les combats se déroulent sur une journée, commencent vers 9-10 h et se terminent vers 17 h, si tout se déroule bien. Une fois le calendrier olympique ou de compétition terminé, Maxime Valois-Fortier prend le temps de se reposer et de penser à la suite des choses. Le québécois de 31 ans prend aussi le temps de reconnecter avec sa famille et ses ami·e·s, qu’il n’a pas vu·e·s depuis plusieurs mois en raison de la préparation requise pour les Olympiques.
Un quotidien plus ennuyeux qu’on le pense
La vie d’un·e athlète n’est pas toujours ce que l’on imagine. En effet, les performances diffusées à la télévision cachent un quotidien dit « ennuyeux » par le médaillé de bronze olympique.
Un·e sportif·ive de haut niveau doit se soucier de plusieurs éléments qui pourraient avoir un impact sur sa performance, comme la diète, la qualité de sommeil et l’hygiène de vie.
La discipline au niveau de la nutrition a été le défi le plus difficile pendant plusieurs années pour Maxime Valois-Fortin à un niveau presque émotionnel, en raison de son amour pour la nourriture.
L’impact de la COVID-19 sur la santé mentale
La crise sanitaire des derniers mois a eu une influence sur les entrainements et la préparation de l’équipe de judo canadienne. Selon le québécois, la reprise du sport après les interdictions ne s’est pas faite de façon optimale et les déplacements ont été difficiles. Il affirme toutefois que le comité responsable du sport a bien géré la situation malgré tout. Cependant, il reste que les derniers temps n’ont pas été de tout repos pour nos représentant·e·s. « Je pense que [pour] tous·tes les athlètes, surtout [ceux et celles qui œuvrent dans] le sport amateur, cela a été une période quand même assez difficile entre les deux oreilles », dit-il en entrevue avec un journaliste de l’Esprit libre. Il explique que cette période creuse émanait du fait que les combattant·e·s et les autres athlètes s’identifient à leur sport ou à leur équipe et que de ne plus les voir du jour au lendemain peut être difficile à gérer pour certain·e·s.
La crise sanitaire a amené son lot de changements dans la vie des athlètes sur une courte durée; ils et elles ont passé d’une vie dominée par le sport uniquement à une autre où certaines responsabilités sont plus importantes. Mais, inévitablement, tout·e sportif·ive de haut calibre devra prendre sa retraite et faire la transition un jour ou l’autre. Et ce n’est pas tout le monde faisant partie du sport professionnel qui en est capable, alors que plus de 75 % des athlètes de la National Football League (NFL) et 60 % des joueurs de la National Basketball Association (NBA) éprouvent des problèmes personnels graves moins de deux ans après avoir mis un terme à leur carrière. Selon Maude Guilmette, étudiante au doctorat en psychologie à l’UQAM, plusieurs des athlètes vivent un divorce, une faillite ou sont incapables de se trouver un emploi quelque temps après la retraite[i].
C’est dans l’espoir d’aider et de faciliter la transition que La Maison des Champions a été fondée en 2016. Cette organisation sans but lucratif aide les personnes issues du sport de haut niveau, les forces armées et la population, incluant le monde des affaires, à passer à autre chose en les outillant pour qu’ils et elles puissent prendre en charge leur bien-être, les aidant ainsi à se sentir prêts ou prêtes à passer à une autre étape de leur vie.
Pour ce faire, l’organisation offre trois cheminements : « Le parcours », un programme de codéveloppement de 12 mois, « La communauté », un réseau de soutien constitué d’individus vivant une transition ou ayant réussi leur transition et le dernier est une série d’ateliers ou de conférences qui abordent le thème de la transition[ii].
Briser les tabous
Selon un texte de Sophie Brassard, conseillère d’orientation à la Fondation de l’athlète d’excellence, il existe un tabou dit « très fort » dans le monde sportif lorsque vient le temps de penser à l’après-carrière[iii].
Chris Miranda, ancien militaire et ancien athlète paralympique, maintenant administrateur et facilitateur pour La Maison des Champions, explique que ce tabou provient du sentiment que la personne qui souhaite quitter la vie d’athlète ou de militaire, par exemple, est considéré comme un·e traître envers son équipe.
Pour M. Miranda, l’isolement est le sentiment le plus dominant chez les athlètes qui sont de retour des Jeux olympiques ou qui ont mis un terme à leur carrière de façon permanente. « C’est normal que ce moment-là soit inconfortable, mais le drame, c’est qu’on va vouloir s’enivrer avec les projets pour oublier », a-t-il confié en entrevue.
Dans le but de briser ce tabou autour de la santé mentale, plusieurs athlètes comme Kevin Love, Demar Derozan, Johnny Manziel, Naomi Osaka et Simone Biles, qui sont des figures de proue de la scène sportive, sont sorties publiquement pour faire part de leurs démons intérieurs[iv][v][vi]. Cependant, malgré ces sorties, Joëlle Carpentier, professeure au Département d’organisation et ressources humaines[LMP1] de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM, mais possédant une spécialisation en psychologie de la performance, estime que la question de la santé mentale des athlètes reste toujours un sujet de discussion assez épineux : « C’est encore un sujet tabou, ce l’est dans la population et ce l’est encore plus dans le sport, parce qu’on s’attend à la perfection de nos athlètes ». Elle continue en expliquant que la population s’attend à ce que les athlètes soient « des machines programmées qui donnent une performance, qui ne craquent pas, qui inspirent nos plus jeunes » et que pour certain·e·s, le fait qu’un sportif ou une sportive puisse avoir des problèmes psychologiques ne concorde pas avec l’image qu’on a d’eux et d’elles.
Finalement, la déstigmatisation de la santé psychologique des athlètes rencontre une autre embuche alors que ceux-ci et celles-ci peuvent avoir des réticences à s’exposer publiquement en raison du message que cela pourrait envoyer à leurs adversaires et aux commanditaires qui les soutiennent.
En résumé, la vie d’un·e athlète en dehors de son sport peut être plus ennuyeuse qu’on le pense et remplie de sacrifices quotidiens. Le changement de routine que la retraite entraine peut causer beaucoup de problèmes lors de la transition, mais il existe des groupes de soutien qui permettent de faciliter la chose.
crédit photo : flickr/Andy Lapham
[i] Jean-François Ducharme, « La vie après le sport », Actualité UQAM, 21 novembre 2018, https://www.actualites.uqam.ca/2018/la-vie-apres-le-sport-transition-carriere
[ii] La Maison des Champions, 15 août 2021, https://www.maisondeschampions.org/
[iii] Sophie Brassard, « La transition de carrière : un défi pour les athlètes de haut niveau », Orientation Québec, Volume 8, numéro 2, https://www.orientation.qc.ca/files/La-transitiohttps://www.canada.ca/fr/emploi-developpement-social/programmes/invalidite/cra/planification-securite.html#h2.5-h3.8n-de-carriere-chez-les-athl%C3%A8tes.pdf
[iv] Gabriel Gaudette, « Les problèmes de santé mentale dans le sport professionnel : un autre genre de blessure à la tête », Balle courbe, 29 janvier 2020, https://www.ballecourbe.ca/problemes-sante-mentale-sport
[v] Scott Gleeson, « Naomi Osaka says it’s OK not to be OK ; standing up for mental health “all worth it” », USA Today, 8 juillet 2021, https://www.usatoday.com/story/sports/tennis/2021/07/08/naomi-osaka-opens-up-french-open-withdrawal-mental-health/7899251002/
[vi] Étienne Paré, « Le courage d’une gymnaste inspire le monde du sport », Journal de Montréal, 31 juillet 2021, https://www.journaldemontreal.com/2021/07/31/le-courage-dune-gymnaste-inspire-le-monde-du-sport
par Rédaction | Août 20, 2021 | Analyses, International, Societé
Par Félix Beauchemin
Les deux dernières années ont permis de démontrer l’impact que pouvait avoir une pandémie sur le bien-être public. Pourtant, de l’autre côté de la frontière, un autre problème endémique semble frapper de manière aussi importante la société américaine : l’épidémie que représente la prolifération des armes à feu. Analyse d’une tendance académique qui cherche à démontrer les liens entre la violence par armes à feu et la situation dans laquelle se trouve la santé publique.
Le 8 avril dernier, le président américain Joe Biden définissait la situation alarmante de la violence par armes à feu aux États-Unis comme une « épidémie ». Il s’agit d’une terminologie qui peut sembler banale, mais qui est en fait incrustée dans une tendance scientifique et académique qui gagne du terrain depuis plus de 30 ans. Concrètement, la violence par armes à feu serait en fait un enjeu de santé publique devant être étudié par la science, et non par la politique.
Cette tendance s’est d’ailleurs vue symbolisée par un mouvement viral de novembre 2018. À la suite d’une publication de la National Rifle Association (NRA) sur Twitter qui critiquait les physicien‧ne‧s s’impliquant dans l’étude des violences par armes à feu, leur disant de « rester dans leur voie », de nombreux médecins aux États-Unis ont répliqué avec le mot-clic #ThisIsOurLane[i]. De nombreuses publications graphiques, représentant des blouses tachées de sang ou des salles d’opération souillées, mettaient en lumière le fait que les conséquences de cette violence étaient directement vécues par le personnel de la santé, d’où l’importance de traiter le tout comme un enjeu de santé publique[ii].
Pourquoi traiter la violence par armes à feu comme une épidémie?
Les statistiques pointent sans équivoque vers un problème de violence par armes à feu. Le Center for Disease Control and Prevention (CDC) recensait, en 2019, 38 355 morts par armes à feu aux États-Unis, soit un rythme d’environ 100 par jour[iii]. Cela équivaut à une moyenne de morts par armes à feu dix fois supérieure à celle des pays à revenu élevé de l’OCDE[iv]. Sur ce nombre, près de 24 000 morts sont des suicides[v]. Francis Langlois, membre associé à l’Observatoire des États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand, réitère l’importance de considérer le suicide dans ces calculs, notamment en raison de la létalité de l’acte. Celui-ci affirme que « si on a accès à des armes à feu, et qu’[elles] sont disponibles, il est possible que la personne passe à l’acte. Étant donné la puissance de l’objet, ça engendre plus de morts que par d’autres moyens ». Concrètement, les statistiques démontrent qu’en général, une personne sur 25 réussira sa tentative de suicide, soit un taux d’environ 4 %[vi]. Cependant, ce taux grimpe à presque 100 % lorsqu’une arme à feu est utilisée. Une différence considérable.
La multiplication des décès causés par une arme à feu, tant les suicides que les homicides, est donc la principale raison qui pousse de nombreuses associations professionnelles comme la American Psychological Association (APA)[vii] ou la American Public Health Association (APHA)[viii] à aborder le sujet de la violence par armes à feu comme un enjeu de santé publique.
Pourtant, pour désigner cette crise comme étant une épidémie, il faut qu’il y ait un élément de contagion ou de propagation.
À ce sujet, Francis Langlois mentionne ceci : « L’idée est que dans les communautés où il n’y a pas nécessairement de violence, si des armes à feu commencent à se multiplier, ça peut engendrer plusieurs victimes, un peu comme un virus. »
Selon David Hemenway, chercheur émérite de ce champ académique, pour adresser le phénomène comme un enjeu de santé publique, les mesures mises en œuvre devraient être constituées de davantage de règlementations et de campagnes de sensibilisation au niveau des communautés[ix]. On fait d’ailleurs fréquemment le parallèle avec les campagnes pour éviter les décès par accidents d’automobile. « On voulait limiter les morts par les accidents de voiture. Donc, qu’est-ce qu’on fait? On a mis des ceintures, des coussins gonflables. Donc, il s’agit de trouver des politiques qui vont limiter le nombre de victimes par armes à feu », comme l’explique Francis Langlois. Parmi ces mesures, on retrouve le fait de « limiter certains types d’armes ou certains types de munitions, en passant par forcer un entreposage sécuritaire » explique ce dernier.
La NRA et la santé publique
Francis Langlois constate aussi des similitudes entre le traitement de la violence par armes à feu aujourd’hui et celui de la cigarette dans les années 1990 : « Je pense que le parallèle qu’il faut faire en termes d’épidémiologie, c’est beaucoup plus avec l’industrie du tabac. » M. Langlois affirme que « jusque dans les années 90, les grandes compagnies [de tabac] faisaient tout pour bloquer toute forme d’étude qui montrait la dépendance engendrée par leur produit. C’est le même genre de problème qui se présente pour l’industrie des armes à feu. » La NRA exerce des pressions politiques et économiques immenses sur les législateur‧trice‧s pour éviter les recherches pouvant les discréditer, comme l’avaient fait les entreprises tabagiques à l’époque. Dans le cas du tabac, une série de facteurs interreliés ont mené à la chute de l’influence du « Big Tobacco » : la perte d’allié·e·s dans la communauté scientifique et médicale, le scepticisme de la part de la population, le militantisme d’organisations non-gouvernementales et la mise en place de régulations anti-tabac de la Food and Drug Administration (FDA) et des États américains, entre autres[x]. Ces mesures ont d’ailleurs fait passer le pourcentage de fumeur·euse·s de 40 % environ dans les années 1970[xi] à 13 % aujourd’hui[xii].
En ce qui a trait aux armes à feu comme enjeu de santé publique, les premières études à ce sujet ont été conduites par le CDC au début des années 90. Le CDC a notamment publié l’article Gun Ownership as a Risk Factor for Homicide in the Home[xiii] qui prouvait que « la présence d’armes à feu dans une maison augmente de façon importante le risque de décès ou de blessures », comme l’explique Francis Langlois. Pourtant, « il y a eu une réponse assez violente du lobby des armes à feu. Ils ont réussi à faire en sorte que le gouvernement fédéral ne finance plus la recherche sur les armes à feu ». En effet, en 1996, le Congrès passait une loi, fortement appuyée par la NRA, qui interdisait aux organisations comme le CDC de mener des recherches sur le contrôle des armes à feu[xiv].
Toutefois, signe que le vent change, plus de vingt ans après le début de cette restriction, 25 millions de dollars américains ont été débloqués cette année par le Congrès pour étudier la violence liée à ces armes[xv]. Des associations scientifiques et médicales commencent donc progressivement à étudier ce phénomène, un peu comme elles le firent dans les années 1990 pour la dépendance au tabac.
Le pouvoir linguistique du mot « épidémie »
« La question du lien entre la langue et la pensée se pose beaucoup. Il y a l’hypothèse Sapir-Whorf qui, dans sa forme extrême, dit que si on parle d’angles différents, on pense différemment », mentionne Julie Auger, professeure titulaire au département de linguistique et de traduction de l’Université de Montréal. Ainsi, grâce à l’instauration d’une terminologie différente, telle la comparaison de la crise des armes à feu à une épidémie, la population sera nécessairement menée à adopter une prise de conscience différente. « Le but, c’est clairement d’avoir un impact, de frapper l’imaginaire, d’essayer de faire changer quelque chose dans l’esprit des Américain·e·s », ajoute-t-elle.
Dans le cas qui nous intéresse, puisque l’épidémie se veut contagieuse, le virus ou la bactérie infectieuse ne serait autre que l’arme à feu. Cette analogie se veut donc avant tout dissuasive, tel que l’illustre Julie Auger : « il est clair que l’analogie qui consiste à comparer l’arme à un virus est tout à fait apte à la situation, parce que oui, il y a des situations où l’on doit se protéger », comme on pourrait le faire contre un microbe.
Alors que des politicien·ne·s comme Joe Biden et même de grands médias comme CNN utilisent de plus en plus une terminologie de santé publique pour désigner le problème des armes à feu, Mme Auger croit que cela amènera nécessairement une plus grande conscientisation à cet enjeu.
« Si on veut justement rependre l’utilisation “d’épidémie”, si on peut faire les liens entre l’arme à feu et un virus ou une bactérie infectieuse, ce sont des liens qui deviennent beaucoup plus clairs. Les auditeur‧trice‧s ont donc moins de travail à faire pour faire le lien. Même si le lien ne se fait pas de manière automatique, à force de l’utiliser, ça peut faire changer d’avis certaines personnes. »
L’étude des inégalités sociales de santé
Bien souvent, la résolution d’une crise de santé publique ne se fait pas uniquement sur le plan médical, mais également au niveau social. Dans le cas de la crise de la COVID-19, les mesures prises pour les populations plus à risque, comme les régions éloignées ou le personnel de la santé, étaient proportionnées aux inégalités de santé dont celles-ci pouvaient faire l’objet.
En ce qui a trait à l’épidémie d’armes à feu, le même schéma se répète. « Les communautés les plus affectées aux États-Unis par la violence d’armes à feu, ce sont les communautés afro-américaines et latino-américaines. Il y a une corrélation très forte entre la prévalence de violence par armes à feu et le niveau de pauvreté », explique Francis Langlois. Celui-ci énumère également certaines conséquences sociales de cette criminalité excessive : familles disloquées, dévalorisation économique des quartiers, et même des syndromes post-traumatiques parmi les élèves d’écoles défavorisées. Dans une perspective de santé publique, ces problèmes sociaux se doivent donc d’être pris en compte comme des facteurs aggravants dans le cadre d’une résolution de crise éventuelle.
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Ce n’est toutefois pas la première fois qu’un problème autre qu’une maladie est définie comme une épidémie. Entre autres, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qualifie l’obésité d’« épidémie », malgré que fait qu’elle est non contagieuse[xvi]. Pourtant, le simple fait de traiter cette dernière comme un enjeu de santé publique a permis de créer des programmes importants comme Let’s Move!, campagne lancée par Michelle Obama en 2010[xvii].
Il ne reste plus qu’à déterminer si les succès des campagnes de santé publique par le passé, telles que les campagnes pour l’éradication de la polio ou la conscientisation face au VIH, pourront se reproduire avec le phénomène de violence par armes à feu. Cependant, comme l’explique Julie Auger, avant de viser à la résolution rapide de cette crise, un autre problème devra être résolu, soit celui de la « polarisation politique » aux États-Unis, omniprésente dans toute sphère sociale.
Crédit photo : flickr/ m&r Glasgow
[i] Jacqueline Howard, « Doctors start movement in response to NRA, calling for more gun research, » CNN, 20 novembre 2018, https://www.cnn.com/2018/11/19/health/nra-stay-in-your-lane-physicians-study/index.html.
[ii] Ibid.
[iii] BBC News Service, « America’s gun culture in charts », BBC, 8 avril 2020. https://www.bbc.com/news/world-us-canada-41488081
[iv] Erin Grinshteyn et David Hemenway, « Violent Death Rates: The US Compared with Other High-income OECD Countries, 2010 », The American Journal of Medecine, vol. 123, no.3, 2015: 266-273. http://dx.doi.org/10.1016/j.amjmed.2015.10.025
[v] BBC News Service, Op. Cit.
[vi] « Suicide », Mental Health America, 2021, http://www.mentalhealthamerica.net/suicide.
[vii] Arthur C. Evans et Clarence E. Anthony, « Gun Violence: A Public Health Problem », American Psychological Association, 6 avril 2018. https://www.apa.org/news/press/op-eds/gun-violence
[viii] « Gun Violence », American Public Health Association, 2021. https://www.apha.org/topics-and-issues/gun-violence
[ix] David Hemenway, Private Guns, Public Health, Ann Arbor: University of Michigan Press, 2004. https://www-jstor-org.proxy.bibliotheques.uqam.ca/stable/10.3998/mpub.17530.
[x] Kristi Keck, « Big Tobacco: A history of its decline », CNN, 19 juin 2009. https://edition.cnn.com/2009/POLITICS/06/19/tobacco.decline/
[xi] « Achievements in Public Health, 1900-1999: Tobacco Use — United States, 1900-1999 », CDC, 11 avril 1999. https://www.cdc.gov/mmwr/preview/mmwrhtml/mm4843a2.htm
[xii] « Smoking and Tobacco use: Fast Facts », CDC, 2 juin 2021. https://www.cdc.gov/tobacco/data_statistics/fact_sheets/fast_facts/index.htm
[xiii] Arthur L. Kellermann et al, « Gun Ownership as a Risk Factor for Homicide in the Home », The New England Journal of Medecine, vol. 329, 1993: 1084-1091. 10.1056/NEJM199310073291506.
[xiv] Kirsten Weir, « A thaw in the freeze on federal funding for gun violence and injury prevention research », American Psychological Association, 1 avril 2020. https://www.apa.org/monitor/2021/04/news-funding-gun-research.
[xv] Ibid.
[xvi] « Controlling the global obesity epidemic », World Health Organization, 2021. https://www.who.int/activities/controlling-the-global-obesity-epidemic.
[xvii] « Learn the facts », Let’s Move!. https://letsmove.obamawhitehouse.archives.gov/.
par Fabrice Samedy | Août 16, 2021 | Enquêtes, Québec, Societé
Le phénomène qu’est devenu le sport électronique a pris d’assaut les quatre coins de la planète alors que des ligues professionnelles et collégiales ont fait leur apparition. La tendance commence graduellement à faire son apparition dans l’écosystème du Québec, mais il reste encore beaucoup de chemin à faire pour son épanouissement total.
Le sport électronique, aussi appelé Esport, est un type de compétition où les jeux vidéo sont disputés en personne à l’aide des LAN party ou par l’entremise d’Internet. Les adeptes se disputent les honneurs grâce à des consoles de jeux ou des ordinateurs spécialisés.[i]
La scène Esport regroupe plusieurs titres de jeux populaires comme League of Legends, Valorant, Call of Duty, Hearthstone et plusieurs autres.
Ce nouveau type de compétition a fait sa marque aux quatre coins du monde alors que les États-Unis, l’Europe, la Chine, la Corée du Sud et plusieurs autres pays ont leur propre système de compétition. Si la culture du jeu vidéo compétitif est déjà installée dans le monde, elle est toujours en développement au Québec. Avec le temps, l’équipe Mirage, la seule équipe professionnelle au Québec, ainsi que la Ligue Collégiale de Sports Électroniques (LCSE) ont vu le jour.[ii] De plus, des programmes d’esport ont commencé à faire leur place dans les écoles secondaires, collégiales et universitaires de la province.
Pour Carl-Edwin Michel, fondateur de Northern Arena, la compagnie qui possède l’équipe Mirage, la place du Esport est encore à faire : « La scène du sport électronique au Québec est en développement, c’est très grassroot, mais c’est tranquillement pas vite en train de se développer […]. Il y a quand même de plus en plus d’intérêt, mais je dirais que l’intérêt au Québec est beaucoup plus axé au niveau-école (secondaire, Cégep, etc.) » dit-il en entrevue avec L’Esprit libre.
Quoique le sport électronique commence à gagner de plus en plus de terrain dans les institutions scolaires québécoises et canadiennes, il reste que cette discipline est encore méconnue du monde étudiant. Pour Patrick Surowiack, président de l’association esport de l’université Concordia, il arrive que des étudiants ou étudiantes mentionnent qu’ils ou elles ignoraient l’existence d’une telle association au sein de l’université montréalaise. Il estime que la population s’intéressant aux jeux vidéo et aux sports électroniques à Concordia est considérable, mais qu’il reste encore une grande partie à exploiter.
Un exode du talent
Le manque de développement des infrastructures ou d’opportunité de vivre du Esport force le talent québécois à s’exiler dans d’autres pays pour pratiquer leur art. Ce fut le cas de Philippe « Vulcan » Laflamme, un Sherbrookois joueur de League of Legends pour l’organisation américaine Cloud 9.
La migration en dehors du Québec et du Canada ne se limite pas exclusivement aux joueurs et joueuses espérant vivre de leur passion. M. Michel affirme avoir perdu un bon nombre d’employé·e·s de son entreprise basée en Ontario, pour les États-Unis : « On leur offrait le même travail qu’ils faisaient avec moi, mais avec le double ou le triple du salaire. »
Dans le but de faire fleurir le sport électronique au Québec, le patron de Northern Arena voudrait voir plus d’implication des entreprises québécoises. « Il y a de gros brand québécois qui pourraient s’intéresser au esport, mais ils ne sont peut-être pas au courant. » Il est arrivé à plusieurs reprises que des grosses marques s’associent avec des organisations esport, comme le partenariat qu’entretient la marque italienne Gucci avec l’entreprise américaine 100Thieves.[iii]
Ce genre de partenariat se produit aussi en Europe alors que G2 a annoncé une association avec Ralph Lauren.[iv] Selon les prédictions, l’industrie du esport devrait surpasser le milliard de dollars en revenu, une augmentation par rapport à 2020. Les droits de diffusion des tournois et les partenariats devraient représenter 75 % des revenues (833,6 millions de dollars) cette année.[v]
Un milieu entouré de préjugés et d’incompréhension
À l’extérieur du cercle des initié·e·s, le sport électronique est un sujet qui peut être considéré comme controversé. Par exemple, un groupe composé de spécialistes de la santé et d’athlètes de haut niveau sont sortis publiquement pour s’opposer au projet qui aurait permis au esport d’être introduit aux Jeux olympiques.[vi] Le groupe explique leur désaccord contre cette possibilité, car selon eux, cela véhiculerait un message « qui serait en contradiction avec les valeurs olympiques ainsi que la promotion d’une saine pratique sportive. » Certains gros noms du monde sportif canadien comme Mikaël Kingsbury, Joannie Rochette, Alexandre Bilodreau et plusieurs autres faisaient partie du groupe.[vii]
Encore de nos jours, il subsiste beaucoup d’incompréhension et de préjugés sur l’industrie et sur les individus pratiquant le sport électronique. Un des plus grands débats qui existe entourant le sport électronique est celui autour de la question à savoir si l’esport devrait être considéré comme un sport. Une réponse définitive ne sera pas trouvée ici, mais il est possible de faire quelques parallèles entre le sport traditionnel et le sport électronique. Les deux disciplines demandent beaucoup de pratique, il y a aussi la présentation de tournois et les équipes s’organisent de plus en plus.[viii]
Afin de combattre les préjugés que la population pourrait avoir envers le domaine du esport, Frédéric Nolet, surnommé « Classique » sur Internet, propose d’accorder plus d’attention sur les Québécois·es ayant beaucoup de succès à l’international. « À force de mettre les projecteurs sur les gens ayant beaucoup de succès grâce aux jeux vidéo comme Philippe (Vulcan) Laflamme et Stéphanie Harvey, l’idée préconçue que les jeux vidéo, c’est mal, s’effrite graduellement. »
L’entraineur de League of Legends au Cégep de St-Hyacinthe et journaliste pour le site de RDS Jeux vidéo a noté une ouverture et un intérêt pour le sport électronique. Il affirme avoir eu plus d’interactions avec des journalistes ou des professeur·e·s qui voulaient en apprendre davantage sur le milieu.
Au final, la scène québécoise de sport électronique en est toujours à ses premiers pas et il reste encore beaucoup de progrès à faire, surtout au niveau de la reconnaissance des institutions ainsi que de la population en général, mais un progrès à été noté dans les dernières années. De plus en plus de questions sur le milieu ont été posées aux professionnel·le·s et l’attention médiatique commence à se faire, mais il reste beaucoup de chemin à parcourir avant de voir l’esport s’épanouir complètement au Québec.
Crédit photo : Fred William Dewitt
[i] Futura Tech, « E-sport : qu’est-ce que c’est ? », consulté le 16 juillet 2021, https://www.futura-sciences.com/tech/definitions/jeux-
video-e-sport-16445/
[ii] Esport Québec, « La LCSE-Ligue Collégiale de Sports Électronique ». consulté le 16 juillet 2021, https://esportsquebec.ca/lcse/
[iii] 100 Thieves, publié sur Twiter ,12 juillet 2021, consulté le 16 juillet 2021, https://twitter.com/100thieves/status/1414626479862796292
[iv] G2esport.com, « G2 Esports partners with Ralph Lauren » 21 juin 2021, https://g2esports.com/blogs/news/g2-esports-partners-with-ralph-lauren
[v] Newzoo, « Newzoo’s global esport & live streaming market report 2021/Free report »,March 9 2021, https://newzoo.com/insights/trend-reports/newzoos-global-esports-live-streaming-market-report-2021-free-version/
[vi] Le Soleil numérique(Collectif), « Des athlètes disent non aux eSports aux Jeux olympiques »Le Soleil numérique, 8 avril 2021, https://www.lesoleil.com/opinions/point-de-vue/des-athletes-disent-non-aux-esports-aux-jeux-olympiques-57045ae4821b600cc610f59091a95b2b
[vii] Journal de Montréal, « Non aux Esport aux jeux olympiques », 8 avril 2021, https://www.journaldemontreal.com/2021/04/08/non-aux-esports-aux-jeux-olympiques-signent-plusieurs-sportifs
[viii] Paris.fr, « L’esport s’ouvre à tous les publics »,28 octobre 2019, https://www.paris.fr/pages/l-esport-s-ouvre-a-tous-les-publics-7248
par Rédaction | Août 11, 2021 | Analyses, International, Societé
Par Arthur Calonne
Le 7 juillet 2021, la nation d’Haïti s’est réveillée en proie à la panique en apprenant l’assassinat dans sa résidence, par un commando armé, du président Jovenel Moïse vers une heure du matin. Un mois après cet incident dramatique, le vide institutionnel qui faisait craindre les pires violences a été comblé avec l’investiture d’Ariel Henry au poste de premier ministre. Pourtant, le flou demeure quant à l’identité et les motivations du ou des commanditaires du crime. La semaine dernière, on apprenait que de nombreuses menaces de mort avaient été proférées à l’égard de greffiers ou du juge de paix chargé de l’enquête, Carl Henri Destin. À en juger par des documents récupérés et dévoilés fin juillet par CNN[i], qui font état des multiples obstacles rencontrés par les autorités haïtiennes dans leurs démarches, la situation est plus qu’inquiétante : disparition de témoins essentiels, manipulation et restriction d’accès aux scènes de crimes et aux preuves, intimidations des enquêteur·ices etc. Selon Velina Elysée Charlier, militante et porte-parole du groupe Nou Pap Dòmi depuis sa fondation en 2018, il sera ardu de faire la lumière sur la mort de Jovenel Moïse alors que l’investigation en cours se heurte à la corruption, à l’insécurité et à l’agonie institutionnelle du pays. La miliante souligne d’ailleurs qu’il s’agit là des mêmes conditions qui ont mené à cet assassinat.
« Je ne vais pas vous mentir, je n’ai pas été triste. C’est le résultat de ses années de gouvernance. Jovenel Moïse a conduit le pays dans le chaos et il a terminé sa vie dans ce chaos-là », confie-t-elle à L’Esprit libre lors d’une entrevue téléphonique. « Toutes les institutions ont été méthodiquement et systématiquement détruites. Quand un pays n’a pas d’institution, on en arrive là : à l’assassinat d’un président ». Engagée depuis 20 ans pour la justice sociale et contre la corruption, Mme Charlier explique que l’assassinat du président a été un coup dur pour les militant·e·s de son camp, qui ont l’impression de s’être fait couper l’herbe sous leurs pieds. « On a ressenti avant tout beaucoup de frustration […] Il y a un tas de crimes pour lesquels on aurait voulu traîner Jovenel Moïse et son gouvernement devant la justice. »
En effet, dans les derniers mois, la popularité du défunt président auprès de sa population était à son plus bas. Successeur du président Michel Martelly, lui aussi issu du parti politique Tet Kale (PHTK), Moïse avait été porté au pouvoir lors d’un scrutin qui n’avait attiré que 18 % des électeur·ice·s aux urnes et où il n’avait recueilli qu’un peu moins de 600 000 voix. Cette absence de légitimité ne l’a pourtant pas empêché de tenir fermement les rênes de l’État et de s’accaparer progressivement la totalité des pouvoirs. Allant jusqu’à donner à Haïti des airs de dictatures, Moïse avait soigneusement écarté adversaires et contrepouvoirs de son chemin, en omettant d’organiser des élections législatives pour renouveler l’appareil législatif, ou encore en écartant de leurs activités des juges de la Cour de cassation. Résultat : depuis janvier 2020, l’ancien agriculteur surnommé « l’homme-banane » gouvernait seul et par décret un pays en totale déliquescence.
L’interminable descente aux enfers
Malgré la promesse d’une reconstruction rapide, la population du plus pauvre État d’Amérique latine et des Caraïbes[ii] panse toujours les plaies que lui a infligées le séisme du 12 janvier 2010, et s’enlise tragiquement dans ce que beaucoup d’Haïtien·ne·s n’hésitent pas à qualifier d’enfer. L’expression créole « Peyi lock » (pays bloqué), utilisée depuis trois ans pour désigner l’état de paralysie du pays à tous les égards, illustre assez bien la gravité en ce qui concerne la situation politique, économique, sanitaire et sécuritaire d’Haïti.
Le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC) estimait que de mars à juin 2021[iii], dans le pays peuplé d’environ 11 millions de personnes, 4,4 millions de personnes, dont 1,9 million d’enfants, seraient en situation d’insécurité alimentaire. L’accès à l’eau potable demeure aujourd’hui un enjeu crucial : globalement, 20 % des enfants âgés de 0 à 5 ans en Haïti meurent du choléra, de la typhoïde et d’autres maladies liées à la consommation d’eaux contaminées. Clou du spectacle, la saison des ouragans, de plus en plus funeste en raison des bouleversements climatiques[iv], pourrait apporter son lot de dégâts matériels et aggraver la situation déjà précaire des infrastructures haïtiennes.
L’insécurité est également à son paroxysme dans ce pays touché par les désastres. Le nombre d’enlèvements contre rançon a bondi à 234 en 2020[v], le triple de l’année précédente, menaçant dorénavant l’intégralité de la population, riche comme pauvre, qui doit se plier aux volontés des gangs qui ont recours aux enlèvements pour financer leurs activités. Ces gangs, de connivence avec le pouvoir[vi], tiennent en otage le système entier en contrôlant les routes et en semant impunément la terreur dans les rues de Port-au-Prince, sous les yeux d’une police caduque. La violence de la guerre des gangs est telle que l’ONG Médecins sans frontières (MSF) a décidé début août de se retirer définitivement de Martissant, un quartier populaire de la capitale déserté par la police, où les balles perdues constituent une menace permanente pour les habitant·e·s.
Dans ce chaos et malgré une répression violente, le peuple haïtien a investi la rue depuis l’été 2018. Des émeutes éclatent régulièrement pour protester contre l’augmentation du prix des carburants, dénonçant un exécutif corrompu et illégitime. Ce mouvement de contestation a été quasi permanent jusqu’à la mort de Jovenel Moïse, qui était lui-même accusé de détournements de fonds dans le cadre d’un gigantesque scandale de corruption, l’affaire Petrocaribe[vii], programme au cours duquel 3,8 milliards de dollars (US) ui étaient destinés à financer des projets d’infrastructures se sont évaporés entre les mains des responsables. Le défunt président avait également été accusé d’avoir au mieux cautionné, et au pire organisé, plusieurs massacres perpétrés contre des civils vivant dans des quartiers défavorisés de Port-au-Prince.
Le Core Group toujours maître du destin d’Haïti
Après une période de flottement et d’incertitude suite à l’assassinat du président haïtien, Ariel Henry, qui devait remplacer Claude Joseph au poste de premier ministre, a finalement pris le pouvoir le 20 juillet dernier. Son objectif est d’organiser des élections présidentielles, une ambition affichée par le président de son vivant, malgré l’opposition massive du peuple haïtien et de la société civile qui ne croient pas possible et raisonnable d’organiser un tel scrutin dans le contexte sécuritaire actuel. Muet, lors de son discours d’investiture le 20 juillet dernier, en ce qui concerne le projet de référendum pour changer la constitution haïtienne, Ariel Henry semble aujourd’hui enclin à marcher dans les pas de Moïse. Neuf jours après son intronisation, on apprenait dans une note publiée par son bureau que le nouveau Premier ministre avait « rencontré les membres du Comité consultatif indépendant pour l’élaboration de la nouvelle constitution »[viii], une démarche illégale et inconstitutionnelle au regard du texte actuel qui interdit toute modification de la constitution par voie référendaire.
La communauté internationale, aujourd’hui incarnée principalement par le Core Group, un regroupement d’ambassadeur·ices de pays comme les États-Unis, le Canada et la France, a toujours été très active en Haïti. Sous la présidence de Moïse, cette communauté internationale avait condamné et refusé de financer son projet de référendum, mais appuyait le calendrier électoral prévu par le pouvoir qui consiste en la tenue d’élection législative et présidentielle afin de renouveler la classe politique du pays. Cette posture ne devrait visiblement pas changer à l’avenir, une mauvaise nouvelle pour Velina Elysée Charlier. Selon ce dernier, le soutien du Core Group au parti PHTK, dont Ariel Henry représente la continuité d’après l’opposition[ix], est inconditionnel au respect des lois et de la constitution : « Ils font le mort, c’est quelque chose qu’on a déjà vu dans les pays d’Afrique. Ils s’y opposent [au référendum], mais à partir du moment où il passera, la communauté internationale continuera de collaborer avec ces soi-disant élu·e·s, qui violent la loi, sous cette nouvelle constitution », dénonce-t-elle.
À la mort de Jovenel Moïse, le monde entier a scruté la réaction de ces acteur·ice·s internation·aux·ales qui semblent faire la pluie et le beau temps dans ce pays, n’écartant pas l’éventualité d’une intervention militaire étrangère afin de stabiliser le pays. Un tel scénario ne s’est pour le moment pas concrétisé, cependant, il semblerait que le Core Group ait joué un rôle prépondérant dans la transition post-Moïse et la nomination du neurochirurgien à la tête de l’État haïtien, comme le soulignent de nombreuses organisations haïtiennes. « Ça aurait été l’occasion pour eux [le Core Group] de changer leur fusil d’épaule, d’encourager la société civile et politique à faire autrement, déplore Vélina Elysée Charlier, mais ça nous aurait étonné·e·s de les voir faire autrement ». Pourquoi la communauté internationale s’entête-t-elle, dans des conditions sécuritaires déplorables, à organiser des élections contre la volonté d’une grande partie du peuple haïtien ? Pourquoi soutenait-elle un dirigeant critiqué de toutes parts et dont la réputation était ternie par de nombreuses et très graves accusations qui éloignerait at vitam, dans n’importe quel pays occidental, une personnalité politique du pouvoir ? Pourquoi les revendications de la société civile haïtienne sont-elles si peu considérées par le Core Group dans sa démarche qui est censée renforcer la démocratie dans le pays ?
« La communauté internationale a toujours promu une démocratie de façade, sans substance, car il devient facile pour elle de promouvoir son agenda […]. La mise en place d’un état de droit, ça ne les a jamais intéressés », explique Roromme Chantal, chercheur à HEP et politologue, lors d’un entretien téléphonique avec L’Esprit libre. Le spécialiste décèle dans le regard que portent les « ami·e·s » d’Haïti face à la faillite démocratique du pays, une hypocrisie flagrante et malsaine : « Ils s’entêtent, ils feignent de ne pas comprendre ». Pour le professeur, ce n’est pas l’incompétence, la naïveté ou un manque d’imagination des acteur·ice·s étranger·e·s qui explique une telle attitude vis-à-vis d’un véritable drame humanitaire.
Haïti est, dans les faits, une terre remplie d’opportunités pour les puissances occidentales et leurs entrepreneur·euse·s. Dans les années 2000, les activités du couple Clinton et de sa fondation, très présente en Haïti dans le cadre de la reconstruction post-séisme, ont notamment fait polémique. La Clinton Foundation s’est entre autres vu reprocher de n’accorder de contrats qu’à des entreprises qui la finançaient. Cas emblématique qui illustre cette situation : le contrat accordé à la compagnie Clayton, propriété du milliardaire américain Warren Buffet, pour construire des refuges résistant aux intempéries en vue de la saison des ouragans. Ce contrat avait alors été offert à un très gros bailleur de fonds de la fondation, sans passer par le traditionnel processus d’appel d’offres. Lorsque les reporters de l’hebdomadaire américain The Nation ont visité les abris livrés par la compagnie Clayton, ils et elles ont constaté que ceux-ci étaient inadéquats, mal isolés et même dangereux pour ses usager·e·s[x]. Le rôle du frère d’Hillary Clinton, Tony Rodham, dans l’exploitation des mines d’or d’Haïti a aussi fait l’objet de critiques et de spéculations, renforçant l’impression qu’ont beaucoup d’Haïtien·ne·s d’être pillé·e·s par les étranger·e·s. On se souvient que l’ex-président américain Donald Trump s’était servi, lors de la campagne électorale de 2016, de ces controverses pour démolir la crédibilité de son adversaire qu’il surnommait « Crooked Hillary » (« Hillary la tordue »), une stratégie qui s’est avérée décisive dans le cadre de son ascension politique.
Le Canada, second en ligne
Le poids politique du Canada en Haïti ne pourrait être surestimé, notamment depuis 2003, date à laquelle l’ancien président Jean-Bertrand Aristide – une des figures politiques les plus populaires auprès de sa population depuis la fin de la dictature – a été renversé. Un putsch qui avait été discuté et même planifié par « une coalition de pays rassemblée à l’initiative du Canada » lors d’« une rencontre secrète [qui] s’est tenue à Ottawa et sur les bords du lac Meech, dans le parc de la Gatineau », comme le racontait dans ses pages le magazine l’Actualité, le 15 mars 2003[xi]. Premier président élu de la République d’Haïti, Aristide avait entre autres doublé le salaire minimum et dissout l’armée, détestée à l’époque[xii]. Guère satisfaite de son approche, la communauté internationale a procédé, brandissant le concept onusien de « responsabilité de protéger », à l’enlèvement du président[xiii] par les forces spéciales canadiennes et américaines, le 29 février 2004, alors que les médias canadiens évoquaient à l’époque une démission[xiv].
« Ils ont décidé que Aristide devait être renversé, qu’Haïti devait être mise sous tutelle. 13 mois plus tard, c’était fait. Depuis ce moment-là, le Canada est devenu le deuxième joueur en Haïti, après les États-Unis », relate Yves Engler, écrivain, militant politique et spécialiste de l’impérialisme canadien, lors d’un entretien téléphonique avec L’Esprit libre. Le pays a par la suite joué un rôle de premier rang dans la répression exercée contre les Haïtien·ne·s opposé·e·s au coup d’État. « C’étaient des policier·e·s entraîn·é·s, financ·é·s et appuy·é·s diplomatiquement par Ottawa qui ont ouvert le feu sur au moins une douzaine de manifestations qui réclamaient le retour du gouvernement élu », poursuit-il. Aujourd’hui encore, Ottawa est accusé d’appuyer le gouvernement haïtien et de fermer les yeux sur ses crimes, alors même que la complicité de celui-ci dans des crimes contre l’humanité[xv] est établie. Cette posture adoptée par le gouvernement fédéral a d’ailleurs été dénoncée en février dernier par de nombreuses personnalités issues du monde universitaire, politique et des arts (David Suzuki, Naomi Klein, Roger Waters etc…) dans une lettre ouverte[xvi] destinée au premier ministre Justin Trudeau. « On n’en parle pas dans ce sens dans les grands médias ici, mais Haïti est presque une colonie américano-canadienne. C’est la dynamique actuelle », commente l’écrivain. Contactée par L’Esprit libre, l’ambassade canadienne en Haïti n’a pas répondu à notre demande d’entrevue.
Fidèle soutien du président Moïse, mais également de son prédécesseur et mentor Michel Martelly, le Canada n’est pas ce qu’on peut appeler un « acteur mineur » en Haïti, sauf si on évoque par là le vif intérêt que nourrit notre pays pour le très riche sous-sol haïtien[xvii]. On peut prendre pour exemple le simple fait que l’entreprise montréalaise de textile Gildan, qui a longtemps fait l’objet de plaintes pour non-respect des droits des travailleur·euse·s en Haïti et au Honduras, fait partie des plus grands employeurs du pays, après l’État. La compagnie qui se heurtait à de grandes difficultés financières dans les années 1990, a reçu des subventions de la part du gouvernement canadien et a même obtenu 30 millions de dollars en prêts provenant du Fonds de solidarité FTQ[xviii]. Qualifié dans un article du Globe and Mail d’« aboutissement ultime de la mondialisation », Gildan a plus tard opté pour l’optimisation fiscale en ouvrant une filiale à la Barbade, et a profité d’un accord de rapatriement de fonds entre les deux pays, pour ne plus payer d’impôts sur le revenu au Canada.
« C’est pour ça que la communauté internationale soutient ces dirigeant·e·s corrompu·e·s. Parce qu’elle trouve son compte en ayant accès aux acquisitions aux projets, aux marchés. Avec un secteur démocratique au pouvoir, ces projets ne passeraient pas », explique Roromme Chantal à ce sujet. Mais ce modèle est solide, coriace, et surtout, il contente les principales forces en présence, au désespoir de la population et de la société civile haïtienne, qui ne sont pas dupes. « La communauté internationale, le Canada inclus, n’a pas grand intérêt à ce qu’il y ait de grands procès contre la corruption parce que peut-être que trop de choses se découvriraient », souligne de son côté la militante Vélina Elysée Charlier, qui rappelle que l’argent de la corruption est généralement investi à l’étranger. Elle évoque le cas de Rony Célestin, un sénateur appartenant au PHTK, soupçonné de corruption à la suite de l’acquisition par sa femme, diplomate au consulat d’Haïti à Montréal, d’une villa de 4,25 millions de dollars à Laval, sans hypothèque[xix]. Cette dépense extravagante en période de crise avait suscité un tollé jusqu’en Haïti, où les autorités se sont chargées d’enquêter sur l’affaire, pour finalement blanchir le sénateur. Un verdict qui ne convainc pas Mme Charlier : « L’ULCC (L’Unité de lutte contre la corruption), qui est contrôlé par le PHTK, a sorti un faux rapport que nous sommes en train de dénoncer, avec lequel [Ronny Célestin] a été blanchi. Il y a beaucoup d’autres personnes comme qui sont allées investir l’argent acquis en Haïti au Canada, aux États-Unis, au Brésil, etc. ».
La société civile joue des coudes pour se faire entendre
Peu de place à l’espoir, donc, lorsqu’on constate la profondeur de la crise dans laquelle Haïti se trouve. Pourtant, il semble impossible de décourager une partie de la jeunesse, qui continue de se mobiliser, malgré la répression et l’insécurité. À l’été 2018, c’est cette jeunesse « petrochallenger », rassemblée grâce aux réseaux sociaux, et indignée par le scandale de corruption PetroCaribe, qui a pris la rue, entamant un long et puissant cycle de contestation populaire. De nombreux groupes militants issus pour certains de ce mouvement « petrochallenger » ont animé la protestation, mais également investi la scène politique, en proposant des alternatives au modèle actuel.
Contactée par L’Esprit libre peu avant l’assassinat de Jovenel Moïse, Emmanuela Douyon est membre du collectif Nou Pap Dòmi, mais également économiste et fondatrice du groupe de réflexion Policité, un organisme non gouvernemental « visant à impulser la conception et l’implémentation de politiques publiques de développement efficaces centrées sur les citoyens ». La jeune femme se disait alors très inquiète du projet de référendum et avait assuré qu’elle s’y opposerait « jusqu’au jour du scrutin ». Pour elle, comme pour sa collègue Vélina Elysée Charlier, une transition politique est essentielle, mais impossible à réaliser dans les conditions actuelles. « Il faut un conseil électoral crédible, des juges honnêtes et un climat sécuritaire stable pour éliminer l’implication des gangs de l’organisation des élections », affirme la militante qui nourrit l’espoir de voir Haïti être débarrassé de l’influence des bandes armées, qui rendent impossible le déroulement adéquat d’un quelconque scrutin. « Rien n’a été fait pendant 5 ans pour combattre les gangs, mais on a déjà eu des problèmes de gangstérisation dans le passé et les a résolus. C’est ce qu’il va falloir faire pour éviter que ce soient les gangs qui continuent de faire la loi en période électorale », poursuit-elle.
L’organisme Nou Pap Dòmi fait la promotion d’une « transition 4R », un ensemble d’exigences apportant une alternative au système actuel. « Rupture, Redressement, Réorientation et Rigueur » sont les 4 axes autour desquels s’articule cette transition démocratique. Dans un document de 14 pages présenté le 2 juillet 2019 à la presse, le groupe propose notamment d’adopter une loi créant un tribunal et un parquet mandaté pour juger les responsables impliqué·e·s dans l’affaire PetroCaribe, d’organiser des élections libres et financées exclusivement par des fonds publics. Ce document est le fruit d’une large consultation menée auprès de 6700 personnes en Haïti et à l’international, et vise à « redresser la barque nationale afin de sortir de l’instabilité politique dans laquelle nous nous retrouvons depuis plusieurs décennies », comme l’avait formulé Vélina Elysée Charlier, qui était présente le jour de la présentation du projet.
Le collectif Nou Pap Dòmi est également impliqué dans un comité participant à la « Commission pour la recherche d’une solution haïtienne à la crise », un regroupement d’organismes de la société civile pour qui « les formules politiques se sont succédé[es], ainsi que les manifestations citoyennes et les mobilisations populaires, sans arriver à déclencher le changement auquel aspirent de larges majorités privées de services et de leurs droits les plus élémentaires »[xx]. La diaspora haïtienne aux États-Unis et au Canada met également la main à la pâte. Le 6 août dernier, une lettre adressée au premier ministre canadien Justin Trudeau faisant « écho à la Commission pour la recherche d’une solution haïtienne à la crise » est parue dans Le Devoir. Les signataires, une vingtaine d’organisations, dont de grands syndicats et des organismes de développement international, y invitent M. Trudeau à les rencontrer afin de « partager l’appel de la société civile haïtienne ».
crédit photo : flickr/photo RNW
[i] Caitlin Hu, Matt Rivers, Etant Dupain and Natalie Gallón, CNN« Exclusive: Leaked documents reveal death threats and roadblocks in Haiti assassination investigation », CNN, 27 Juillet 2021, https://edition.cnn.com/2021/07/26/americas/haiti-moise-assassination-investigation-death-threats-intl-latam/index.html
[ii] La Banque mondiale, « La Banque mondiale en Haïti », mis à jour le 26 avril 2021, https://www.banquemondiale.org/fr/country/haiti/overview
[iii]Nations Unies, « Haïti : le nombre d’enfants sévèrement malnutris pourrait doubler cette année, selon l’UNICEF », 31 mai 2021, https://news.un.org/fr/story/2021/05/1097182
[iv] Carine Mayo, « À Haïti, la résistance au bouleversement climatique s’organise », Le Nouvelliste, 16 décembre 2015, https://lenouvelliste.com/public/article/153652/a-haiti-la-resistance-au-bouleversement-climatique-sorganise
[v] Sarah Marsh, “”Descent into hell”: Kidnapping explosion terrorizes Haiti”, Reuters, 26 avril 2021, https://www.reuters.com/world/americas/descent-into-hell-kidnapping-explosion-terrorizes-haiti-2021-04-26/
[vi] Robenson Geffrard, « Qui contrôle les 76 gangs armés répertoriés par la CNDDR sur le territoire… ? », Le Nouvelliste, 2 Novembre 2019, https://lenouvelliste.com/article/208474/qui-controle-les-76-gangs-armes-repertories-par-la-cnddr-sur-le-territoire
[vii] Ciara Nugent, “Why a Venezuelan Oil Program Is Fueling Massive Street Protests in Haiti”, Time, 24 Juin 2019, https://time.com/5609054/haiti-protests-petrocaribe/
[viii] Robenson Geffrard, « Ariel Henry n’a pas renoncé au référendum de Jovenel Moïse », Le Nouvelliste, 30 juillet 2021, https://lenouvelliste.com/article/230673/ariel-henry-na-pas-renonce-au-referendum-de-jovenel-moise
[ix]« Haïti: l’opposition prend ses distances avec le nouveau premier ministre », AFP, 21 Juillet 2021, dans Le Journal de Montréal, https://www.journaldemontreal.com/2021/07/21/haiti-lopposition-prend-ses-distances-avec-le-nouveau-premier-ministre-1,
[x] Rick Cohen, “Clinton Foundation Charged with Providing Shoddy and Dangerous Emergency Shelters in Haiti”, Non-Profit Quarterly, NonProfit Quarterly, 20 Juillet 2011, https://nonprofitquarterly.org/clinton-foundation-charged-with-providing-shoddy-and-dangerous-emergency-shelters-in-haiti/
[xi] Michel Vastel, « Haïti mise en tutelle par l’ONU ? », L’Actualité, 15 mars 2003, https://lactualite.com/monde/haiti-mise-en-tutelle-par-lonu/
[xii]Dru Jay & Nikolas Barry-Shaw, “New documents detail how Canada helped plan 2004 coup d’état in Haiti ”, The Breach, 15 Juillet 2021, https://breachmedia.ca/new-documents-detail-how-canada-helped-plan-2004-coup-detat-in-haiti/
[xiii]« Aristide porte plainte pour enlèvement », Reuters, 1er Avril 2004, dans Le Devoir, https://www.ledevoir.com/monde/51186/aristide-porte-plainte-pour-enlevement
[xiv]Radio-Canada, Aristide est en Afrique, 1er mars 2004, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/157789/aristide-panama,
[xv] Massacres cautionnés par L’État : règne de l’impunité en Haïti, Harvard Law School International Human Rights Clinic, Observatoire Haïtien des crimes contre l’humanité, Avril 2021,
[xvi] « Des personnalités appellent Trudeau à ne plus soutenir le président haïtien », La Presse Canadienne, 18 Février 2021, dans Radio-Canada, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1771858/justin-trudeau-jovenel-moise-canada-hait
[xvii] Jean-François Nadeau, « Ottawa interpellé pour son rôle dans l’exploitation minière en Haïti », Le Devoir, 8 Janvier 2016, https://www.ledevoir.com/monde/ameriques/459645/aide-internationale-ottawa-interpelle-pour-son-role-dans-l-exploitation-miniere-en-haiti
[xviii] Bruce Livesey, « Gildan workers in Haiti, Honduras complain of harassment, pay too meagre to live on », The Globe and Mail, 27 Novembre 2014, https://www.theglobeandmail.com/report-on-business/rob-magazine/do-you-know-where-your-t-shirt-came-from/article21818609/
[xix]Vincent Larouche, « Pas de signe de corruption, selon les autorités », La Presse, 16 Juillet 2021, https://www.lapresse.ca/actualites/2021-07-16/villa-lavalloise-d-un-senateur-haitien/pas-de-signe-de-corruption-selon-les-autorites.php
[xx] Robenson Geffrard, « Création d’une nouvelle « Commission pour la recherche d’une solution haïtienne à la crise », Le Nouvelliste, 11 mai 2021, https://lenouvelliste.com/article/228966/creation-dune-nouvelle-commission-pour-la-recherche-dune-solution-haitienne-a-la-crise
par Rédaction | Août 10, 2021 | Analyses, International, Societé
Par Fabrice Samedy
Une nouvelle étape dans le but de rendre le sport plus sécuritaire a été franchie avec l’annonce que le Centre de règlement des différends sportifs du Canada (CRDSC) a été sélectionné pour établir et mettre en œuvre un nouvel organisme pour la sécurité dans le sport. Cette annonce est un pas dans la bonne direction, mais il s’agit d’un problème auquel la communauté sportive mondiale doit faire face.
Le ministre du Patrimoine canadien, Steven Guilbault, en a fait l’annonce le 6 juillet dernier. Selon le communiqué de presse, le gouvernement du Canada investira un montant de 2,1 millions pendant la période de 2021-2022 pour l’établissement et la mise en œuvre de l’organisme. Cette annonce se faisait attendre depuis plusieurs années alors que plusieurs intervenants dans le milieu sportif réclamaient la création d’un organisme pour recevoir et traiter les plaintes d’abus qui serait indépendant.[i]
Le principal objectif de ce nouveau mécanisme sera de superviser la mise en fonction du Code de conduite universel pour prévenir et contrer la maltraitance dans le sport (CCUMS). Le CCUMS aspirent à ce que le monde sportif soit dissocié d’abus physiques, psychologiques ou sexuels[ii] et cela à tous les niveaux.[iii] Le mécanisme aura particulièrement à l’œil les organismes sportifs qui sont financés par le gouvernement fédéral.[iv]
Avec ce partenariat, le CRDSC se munit d’un autre outil. Marie-Claude Asselin, cheffe de la direction pour le Centre de règlement des différends sportifs du Canada, a annoncé en entrevue avec un journaliste de l’Esprit libre que l’organisme se munira d’une nouvelle branche avec la création du Commissaire à l’intégrité dans le sport. Selon le site Internet du Commissaire, cette nouvelle branche aura comme rôle de traiter les plaintes de maltraitance dans le sport au niveau national. Le Bureau du Commissaire se chargera de superviser le processus de réception des plaintes, de mener les évaluations préliminaires, de commencer les enquêtes complètes et de transmettre les dossiers à des professionnels indépendants ou indépendantes en médiation ou en arbitrage.[v]
Le bureau du commissaire s’ajoute aux services de tribunal (Secrétariat de règlement des différends) et le centre de ressources qui sont déjà disponibles. Avec le nouveau système, des services de soutien aux victimes seront offerts. Des services en santé mentale et de l’assistance pour les victimes seront également implantés. Les abus dans le sport ne datent pas d’hier alors qu’une étude conjointe de CBC News et de CBC Sport avec l’aide de Radio-Canada révèle que 340 entraîneurs du monde sportif amateur au Canada ont été accusés d’un crime de nature sexuelle pendant la période allant de 1998 à 2018.
Les accusations vont de l’agression à la possession et fabrication de matériel pornographique juvénile.
L’enquête a aussi démontré que parmi ces 340 entraîneurs, 222 accusations ont été retenues pour des condamnations.[vi] Un des cas qui a retenu l’attention de l’actualité québécoise et canadienne est celui de Bertrand Charest. L’ex-entraîneur de ski a été reconnu coupable d’avoir agressé de jeunes skieuses âgées de 12 à 18 ans dans les années 90 (1992-1998).[vii]
De plus, le phénomène de la violence dans le sport ne date pas d’hier. Des études sur le sujet ont été publiées depuis plusieurs années. Par exemple, une étude de plusieurs chercheurs et chercheuses de l’Université de Toronto en partenariat avec AthlèteCAN s’est penchée sur la question de la prévalence de mauvais traitements comme la violence physique, psychologique, sexuelle ainsi que bien d’autres comportements nocifs chez les athlètes actuels et passés de l’équipe nationale.
Lors de la création de cette recherche en 2019, 67% des 764 athlètes interrogés et qui étaient actuellement dans l’équipe du Canada ainsi que 76% des athlètes à la retraite depuis au moins une dizaine d’année, se dit avoir été victime d’une forme de comportement négligent.[viii]
Un problème mondial
Le fléau que représentent les abus dans le sport est un problème qu’on retrouve partout dans le monde. En septembre 2016, des allégations d’abus sexuels contre Larry Nassar, un ancien docteur de l’équipe nationale américaine de gymnastique, ont été rendues publiques. Lors de ses années de service au sein de l’équipe américaine, Nassar a agressé plusieurs centaines d’athlètes dont certain-e-s étaient des mineur-e-s.[ix] [x] [xi]
Dans le but de lutter contre les abus de nature sexuelle, le gouvernement français a lancé un plan de prévention des violences sexuelles ainsi qu’un kit de sensibilisation pour les dirigeants sportifs, les éducateurs, les bénévoles ainsi que les familles des athlètes. L’ensemble de sensibilisation explique les différentes catégories en matière de violences sexuelles, les signaux à repérer chez les possibles victimes. Finalement, le document explique les raisons pourquoi il est nécessaire de signaler.[xii]
Une nouvelle bien accueillie
Sylvain Croteau, directeur général de l’organisme Sport’Aide, applaudit l’initiative prise par le gouvernement canadien : « Je suis très content de voir que la communauté du sport canadien emboîte le pas à ce qui a été fait au Québec » a-t-il dit en entrevue à l’Esprit libre. Sport’Aide se donne comme mission d’offrir des services d’accompagnement, d’écoute et d’orientation pour les jeunes sportifs ainsi que les autres intervenants dans le monde sportif qui sont témoins de violences dans le cadre sportif.[xiii]
Afin d’instaurer la confiance envers les victimes, le gouvernement du Québec avait annoncé, l’an dernier, l’instauration d’un nouveau mécanisme indépendant où les athlètes pourront déposer leurs plaintes plutôt que de faire affaire avec les fédérations.
En ce qui a trait à l’instauration d’un mécanisme pour gérer les plaintes dans le monde sportif, le Québec est légèrement en avance sur le reste du Canada. Depuis février, la province du Québec s’est munie d’un officier indépendant où les athlètes québécois-es sont en mesure de déposer des plaintes lorsqu’ils ou elles sont victimes d’abus ou de harcèlement.[xiv]
Il se réjouit de savoir qu’avec l’instauration de cette entité, le reste du Canada a maintenant une place où les athlètes ou les témoins d’abus peuvent porter plainte. Un des souhaits de M. Croteau est de voir cet outil être fonctionnel et à la disponibilité des victimes ou des individus voulant l’utiliser le plus tôt possible.
Le directeur général de Sport’Aide a des attentes assez élevées pour le projet qui devrait être complété en 2021 ou 2022 : « Qu’il soit totalement indépendant, qu’il ait une culture éthique irréprochable et qu’il place les victimes au premier plan. »
Aller plus loin
Pour M. Croteau, la création de cet organisme indépendant est un pas dans la bonne direction, mais il faut faire attention de ne pas se contenter uniquement de cette étape et pousser plus loin.
« Il ne faut pas s’arrêter là. C’est bien d’avoir un officier indépendant, mais il faut s’assurer d’avoir un levier sur les organisations. ». Le directeur estime que les organisations devront être imputables et qu’elles ont une obligation de mettre les meilleurs efforts pour s’assurer de prévenir et de contrer les différentes formes de violence dans leurs communautés. M. Croteau estime qu’un des moyens les plus importants pour aider à combattre ce problème est d’éduquer, sensibiliser et informer l’ensemble des parties de la communauté sportive.
Crédit photo : flickr/stampmedia
[i] Josie-Anne Taillon,Abus dans le sport :Le Canada aura un mécanisme indépendant ,Radio-Canada,5 mai 2021, https://ici.radio-canada.ca/sports/1790661/abus-sport-canada-mecanisme-i…
[ii]Formation sécurité dans le sport, Formation, sur la sécurité dans le sport , consulté le 3 aout 2021, https://safesport.coach.ca/fr#:~:text=Le%20Code%20de%20conduite%20univer…
[iii] SIRC,Code de conduite universel pour prévenir et contrer la maltraitance dans le sport(CCUMS),Communiqué,16 décembre 2019, https://sirc.ca/wp-content/uploads/2020/01/UCCMS-v5.1-Distribution-to-NS…
[iv] Patrimoine Canadien(Gouvernement du Canada), « Le ministre Guilbeault annonce un nouveau mécanisme indépendant pour le sport sécuritaire »,Communiqué,6 juillet 2021. https://www.canada.ca/fr/patrimoine-canadien/nouvelles/2021/07/le-minist…
[v] Bureau du Commissaire à l’intégrité dans le sport, « Bienvenue sur le futur site du nouveau Bureau du Comissaire à l’intégrité dans le sport du Canada », consulté le 17 juillet 2021, https://commissaireintegritesport.ca/
[vi] Radio-Canada, « 34O entraineurs accusés de délit sexuels au Canada en 20 ans, plus de 600 victimes »,Radio-Canada, 10 février 2020, https://ici.radio-canada.ca/sports/1151877/enquete-entraineurs-canada-ac…
[vii] Louis-Samuel Perron , « Très faible » risque de récidive pour Bertrand Charest, selon la Commision, La Presse, 1er avril 2020, https://www.lapresse.ca/actualites/justice-et-faits-divers/2020-04-01/tr…
[viii] Gretchen Kerr(Ph.D), Erin Wilson (B.Kin) et Ashley Stirling(Ph.D), Prévalence des mauvais traitements chez les athlètes , tant qu’anciens qu’actuels, de l’équipe nationale, Université de Toronto, rapport du 30 avril 2019. https://athletescan.com/sites/default/files/images/prevalence_of_maltrea…
[ix] Hadley Freeman, « How was Larry Nassar able to abuse so many gymnasts for so long? », The Guardian,26 janvier 2018, https://www.theguardian.com/sport/2018/jan/26/larry-nassar-abuse-gymnast…
[x] Marisa Kwiatkowski, « Larry Nassar’s abuse of gymnasts, including Simone Biles went back decades. Why it still matters in Tokyo »,USA Today,27 juillet 2021, https://www.usatoday.com/story/sports/olympics/2021/07/27/usa-gymnastics…
[xi] Tim Evans, Mark Alesia and Marisa Kwiatkowski, « Former USA Gymnastics doctor accused of abuse»,USA Today, 24 janvier 2018 , https://www.usatoday.com/story/news/2016/09/12/former-usa-gymnastics-doc…
[xii] Gouvernement français, Prévenir les violences sexuelles dans le sport,, consulté le 3 aout 2021, https://www.gouvernement.fr/prevenir-les-violences-sexuelles-dans-le-sport
[xiii] Sport’Aide,À propos, consulté le 3 aout 2021, https://sportaide.ca/a-propos/
[xiv] Robert Frosi/Radio-Canada,« Abus dans le sport :Québec crée un nouveau mécanisme pour les plaintes »,Radio-Canada(en ligne), 20 novembre 2020, https://ici.radio-canada.ca/sports/1751195/officier-independant-recevra-…