Présidentielle russe 2018 : La légitimité incontestée de Vladimir V. Poutine

Présidentielle russe 2018 : La légitimité incontestée de Vladimir V. Poutine

Par Ariane Duchesneau

Sans surprise, les Russes ont réitéré le 18 mars dernier leur confiance à Vladimir Vladimirovitch Poutine pour un quatrième mandat. Depuis 2000, Poutine dirige le pays avec un fort appui. À la fin de ce nouveau mandat, il aura 70 ans et comptera près de 25 ans au pouvoir. Seul Joseph Staline a dépassé ce record de longévité. Lors de la dernière élection, l’homme fort du Kremlin a prouvé encore une fois qu’il jouissait d’une forte popularité, récoltant 76,6 % des voix alors que le taux de participation était de 67,47 % selon BBC News[i]. Malgré l’appel au boycott de l’élection par Alexei Navalny, considéré par les médias occidentaux comme l’opposant le plus sérieux mais écarté de la course par le Kremlin, le taux de participation a été supérieur à l’élection de 2012. Il faut dire que le Kremlin n’a pas manqué d’imagination pour attirer la population aux urnes. Selon Radio-Canada, des analyses oncologiques et des tests de sang étaient offerts dans certains bureaux de votes et dans d’autres, de la nourriture et des billets de concerts étaient distribués[ii]. Pour comprendre le résultat de cette élection, il est essentiel de jeter un regard objectif sur le discours tenu par les médias, sur les raisons du succès de Vladimir Poutine et sur les stratégies employées pour asseoir son pouvoir. Regard sur l’élection présidentielle russe de 2018.

Ce qu’en disent les médias russes

D’entrée de jeu, il serait inexact d’affirmer que tous les médias russes sont totalement contrôlés par l’État. Comme l’a expliqué Monsieur Yakov Rabkin, professeur au Département d’histoire de l’Université de Montréal et spécialiste de l’histoire de la Russie, lors d’un entretien, la situation des médias en Russie aujourd’hui est très différente de celle au temps de l’URSS[iii]. Il existe encore des médias indépendants où l’on peut trouver des critiques de droite et de gauche, quoiqu’ils ne soient pas très nombreux. Par exemple, le bihebdomadaire Novaya Gazeta, reconnu pour être un média indépendant, a donné beaucoup de visibilité aux candidat·e·s de l’opposition, en particulier à Ksenia Sobtchak et à Alexei Navalny. La radio Echo Moskvy est aussi un média qui tente d’exposer différents points de vue, et bien qu’elle appartienne à Gazprom à 65 %, elle est considérée comme indépendante. Sur son site internet, Echo Moskvy laisse de la place aux opinions, parfois dissidentes, de ses collaborateurs et collaboratrices. On retrouve aussi une foule d’informations sur les candidat·e·s de l’opposition et aussi sur la possible corruption des résultats électoraux. Dans un article paru le 23 mars 2018, on rapporte qu’un des membres de la Commission électorale centrale (CEC), Yevgeny Kolyushin, aurait dit que les médias ont porté plus d’attention à Vladimir Poutine qu’aux autres candidats, ce qui représenterait une violation[iv]. Ces médias sont très accessibles, on peut les lire ou les écouter sur Internet.

Vedomosti, un journal imprimé, est aussi considéré comme libre mais d’orientation fortement conservatrice[v]. Sur son site, en date du 19 mars 2018, on peut lire dans les titres « L’OSCE a noté une concurrence insuffisante lors de la présidentielle en Russie[vi] ». On rapporte dans cet article les conclusions émises par le Bureau des institutions démocratiques et des droits de l’homme de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). L’OSCE a reconnu que les élections russes se sont déroulées efficacement mais que les restrictions des libertés fondamentales ont conduit à une concurrence insuffisante

Chez Ria Novosti, la plus grande agence de presse publique de Russie, la majorité des articles considèrent positivement le déroulement des élections. Bien qu’on note que les résultats de plusieurs bureaux de vote ont été annulés (la raison n’est pas précisée)[vii], la CEC parle d’un petit nombre de violations et affirme qu’elle n’a reçu aucune plainte au sujet des candidat·e·s ou de leurs représentant·e·s. On soutient que les observateurs et observatrices de l’international dépêché·e·s sur le terrain sont satisfait·e·s de l’élection : « Les observateurs [et observatrices] présent[·e·]s le jour du scrutin dans différentes régions de Russie ont noté la bonne organisation de la campagne électorale dans le pays et ont beaucoup apprécié la transparence de la procédure de vote » (traduction libre)[viii]. Ria Novosti est accessible par internet seulement. En 2013, l’ancienne agence de presse Ria Novosti a été liquidée par le président Poutine pour être remplacée par Rossiya Segodnia (mais opère toujours sous le nom de Ria Novosti), pour soi-disant mieux contrôler l’image russe à l’étranger[ix]. Selon Elena Chebankova, un des problèmes avec la presse libre en Russie est son accessibilité. Seul les gens qui sont dans les grands centres peuvent se procurer ces journaux et leur tirage est limité. On retrouve sur les sites internet des journaux mentionnés plus haut des blogues où les gens peuvent exprimer leurs opinions et en discuter entre eux. Ces débats sont malheureusement limités à celles et ceux qui ont accès à Internet. De plus, elle ajoute que les journalistes qui travaillent pour des médias indépendants s’autocensurent pour éviter les ennuis[x].

Il faut tout de même souligner que tou·te·s s’entendent pour dire qu’il s’agit d’une victoire historique pour le président sortant, avec plus de 70 % d’appui et un taux de participation record. Même à Moscou, Poutine a réussi à faire des gains par rapport à l’élection de 2012. Traditionnellement, le président fait moins bien dans la capitale que dans l’ensemble de la Russie, et son principal adversaire, Pavel Groudinine, fait un peu mieux[xi].

De véritables options politiques?

Mais quels choix s’offraient aux Russes lors de cette présidentielle? Au total, sept candidat·e·s ont fait face à Vladimir Poutine. Cependant, aucun·e ne représentait une véritable alternative. En fait, si on analyse les programmes électoraux des candidat·e·s de l’opposition, on constate rapidement qu’aucun·e ne propose un programme réaliste à l’exception de Pavel Groudinine, représentant du Parti communiste de la fédération de Russie (KPRF).

Pavel Groudinine est un ingénieur mécanique milliardaire de 57 ans et actionnaire majoritaire d’une exploitation agricole en banlieue de Moscou, ancienne ferme d’État aujourd’hui privatisée (sovkhoze, en russe). Son parti, le KPRF, dénonce haut et fort le capitalisme et propose un socialisme renouvelé, version XXIe siècle. Selon le parti, la Russie actuelle est en pleine rupture avec son histoire et le capitalisme est une véritable catastrophe qui conduira à la mort de la civilisation russe. Fidèle aux idées de gauche, le parti propose une augmentation substantielle de la taille de l’État par la nationalisation des ressources naturelles et des secteurs stratégiques de l’économie (sans préciser lesquels). Plusieurs mesures sociales devraient être mises en place pour améliorer les conditions de vie des familles, telles que la création d’un réseau de garderies publiques et l’accès gratuit à un logement pour les jeunes familles. Pour ce qui est de la politique étrangère, le KPRF pense qu’il est primordial d’assurer l’intégrité territoriale de la Russie et de protéger les ressortissant·e·s russes à l’étranger[xii].

Bien entendu, les mesures sociales séduisent une petite partie de l’électorat russe, surtout les travailleur·euse·s agé·e·s ou d’âge moyen provenant de milieux ruraux et les retraité·e·s[xiii], mais les candidat·e·s du KPRF n’arrivent pas améliorer leurs résultats électoraux. Lors de la dernière présidentielle en 2012, Guennadi Ziouganov, candidat du parti, a obtenu 17 % des votes. Cette année, Groudinine a obtenu environ 12 % des voix. Le professeur Rabkin formule une hypothèse intéressante pour expliquer pourquoi le parti ne gagne pas en popularité. Selon lui, une partie de l’explication réside dans la discréditation du communisme en Russie. Depuis la fin des années 80, il y a une propagande extrêmement forte contre tout ce qui est communiste, socialiste et soviétique. Il est vrai qu’il existe une certaine nostalgie de l’époque soviétique depuis quelques années en Russie, mais elle ne se traduit pas en termes électoraux, mais plutôt par l’ouverture de commerces avec des noms inspirés par l’époque soviétique, tels que la banque « Sovetsky bank », qui signifie littéralement « banque soviétique »[xiv].

Vladimir Jirinovski, représentant du Parti libéral-démocrate de Russie (LPDR), a récolté près de 6 % des votes. Habituellement, son électorat est surtout composé d’hommes à faible revenu des milieux ruraux et des petites villes. C’est un parti d’extrême droite et ultranationaliste, dont le programme propose le retour aux frontières de l’URSS par référendum. Jirinovski est convaincu que toutes les ex-républiques reviendront joyeusement dans le giron russe. Retour aux symboles de l’État impérial, peindre le Kremlin en blanc, remplacer les étoiles au sommet des tours du Kremlin par des aigles[xv], le LPDR souhaite l’émergence d’une identité russe rattachée à la Russie impériale. Le parti a aussi quelques propositions pour améliorer la qualité de vie, comme fixer un salaire minimum de 20 000 roubles par mois[xvi] (environ 452 $).

Ksenia Sobchak était la seule femme en lice. Fille d’Anatoli Sobchak, maire de Saint-Pétersbourg et mentor politique de Vladimir Poutine, elle a été accusée par ses opposants d’être trop proche du président russe[xvii]. Sobchak défend des positions libérales et pro-occidentales telles que la séparation des pouvoirs, la démocratie parlementaire et un système judiciaire indépendant[xviii]. Elle est une vedette de télé-réalité et auteure de deux livres, « Comment épouser un oligarque » et « Stylish things ». Elle a obtenu moins de 2 % du vote et sa candidature n’a pas été prise très au sérieux.

Les quatre autres participants, Sergueï Babourine, Maxim Souraïkine, Boris Titov et Gregori Iavlinski, ont tous reçu moins de 2 % des votes.

Héritage soviétique et opinion publique

Vladimir Poutine est une véritable figure d’exception, comparativement à ses prédécesseurs. Non seulement il attiendra un record de longévité au pouvoir à la fin de son prochain mandat, mais il est devenu de plus en plus populaire au fil du temps. Alexander Lukin, dans un article paru en 2009, explique que la popularité du président découle de ses politiques qui collent à l’idéal politique de la population que plusieurs sondages de l’opinion publique ont confirmé. En 2007, un sondage tenu par le New Russian Barometer révélait les caractéristiques sociétales les plus importantes pour les Russes : des rues sécuritaires, l’amélioration du niveau de vie, l’absence d’inflation et la possibilité de trouver un emploi[xix]. Après le démantèlement de l’URSS, le règne d’Eltsine, de 1992 à 1999, fut une période très éprouvante d’un point de vue socio-économique pour l’ensemble du pays. Le professeur Rabkin l’a souligné : « Avec Eltsine, il y a eu une paupérisation massive et précipitée de la grande majorité de la population; les gens survivaient à peine. Eltsine, vraiment, ne se souciait pas beaucoup du sort du commun des mortels[xx]. » Effectivement, les chiffres parlent d’eux-mêmes : alors que l’espérance de vie au Canada en 1995 était de 78 ans[xxi], elle n’était que de 65 ans en Russie. Contrairement à la tendance globale où l’espérance de vie augmente d’année en année, elle a régressé en Russie, passant de 70 ans à 65 ans entre 1988 et 1994[xxii]. Que ce soit en raison de ses politiques ou par un concours de circonstances, la vie des Russes s’est grandement améliorée depuis l’arrivée de Poutine. Le pays jouit d’une plus grande stabilité et il est aussi plus prospère. Selon les statistiques de l’ONU, le PIB a presque doublé depuis 2005, le taux de chômage est passé de 7,1 % à 5,8 % et le taux de mortalité infantile a diminué de moitié[xxiii]. Ainsi, l’approbation populaire pour les politiques instaurées par Poutine est beaucoup plus forte que pour ses prédécesseurs[xxiv].

Outre l’amélioration des conditions de vie, le système politique lui-même a subi une transformation. Sous Eltsine, l’État et ses institutions se sont fragmentés, ce qui a conduit à la capture de l’État (state capture) par des groupes d’intérêts économiques, plus précisément, par les oligarques russes. Poutine a partiellement restauré la capacité de l’État dès les années 2000 en plaçant les oligarques en position de subordination : elles et ils ont ainsi perdu leur pouvoir politique tout en conservant leur pouvoir économique. Deux réformes majeures ont été implantées par le régime pour assurer la stabilité et la pérennité du pouvoir. Premièrement, le Kremlin a mis la main sur les « machines politiques » contrôlées par les gouverneur·e·s locaux·ales. En 2004, le président s’est accordé le droit de nommer lui-même les gouverneur·e·s, plutôt que de les faire élire au suffrage universel. La Russie couvre un immense territoire, découpé en républiques, oblasts, kraïs et districts autonomes. Il s’est donc assuré de minimiser les risques d’opposition politique en cooptant les élu·e·s à travers le pays. Deuxièmement, le système de partis a été réformé en un système hautement hiérarchisé sous la domination de Russie Unie, le parti de Poutine[xxv]. Ces mécanismes instaurés à l’aide de réformes institutionnelles sont complexes et requéraient à eux seuls un article complet.

Aujourd’hui, le régime russe est défini par plusieurs spécialistes comme un « autoritarisme électoral ». À l’instar des démocraties occidentales, les institutions électorales y sont importantes : elles permettent la participation de divers partis et candidat·e·s. Comme mentionné dans la presse russe, les élections sont généralement transparentes et efficaces, malgré de petites irrégularités. Les régimes autoritaires classiques, pour leur part, tiennent aussi des élections, mais dites « sans choix ». C’est la logique du parti unique, ce qui n’est pas le cas en Russie. Ce qui différencie réellement la Russie des démocraties occidentales, ce n’est pas ses institutions électorales, mais plutôt les « règles du jeu » qui ne sont pas les mêmes pour tou·te·s. Difficulté à s’enregistrer comme candidat·e officiel·le, accès inégal aux ressources, utilisation de l’appareil étatique pour maximiser les votes en faveur du parti dominant, plusieurs moyens sont utilisés pour décourager l’opposition politique. Le cas d’Alexei Navalny a bien démontré ce stratagème. Grand dénonciateur de la corruption en Russie, Navalny a vu sa candidature refusée par la CEC, en raison d’une condamnation passée. En 2009, Navalny a été accusé d’avoir détourné 400 000 euros au détriment de la compagnie d’exploitation forestière Kirovles, alors qu’il occupait le poste de conseiller du gouverneur de la région de Kirov. L’affaire s’est conclue en 2013 par une condamnation à cinq ans de prison, mais quelques mois après le jugement, Navalny a pu échapper à la prison avec conditions (peine avec sursis). Trois ans plus tard, la Cour européenne des droits de l’Homme de Strasbourg a déclaré que les droits de l’accusé avaient été bafoués dans cette affaire, la Cour suprême russe a annulé la condamnation et ouvert un nouveau procès qui a commencé en septembre 2016. Curieusement, le deuxième procès s’est achevé le 8 février 2017, et Navalny a finalement été condamné à cinq ans de prison et a payé une amende de 500 000 roubles (11 215 $), alors qu’il avait déjà annoncé sa candidature à l’élection de 2018[xxvi].

 Ainsi, les élections n’ont plus comme fonction de choisir un·e dirigeant·e, mais plutôt de légitimer le pouvoir du président en place. Navalny a tenté d’inciter le boycott de l’élection, mais le haut taux de participation prouve que son appel n’a pas porté fruit. L’élection de 2018 ne laisse guère envisager une transformation du régime en Russie. D’ici 2024, il y a fort à parier que Vladimir Poutine choisira lui-même son ou sa successeur·e, puisqu’il sera alors âgé de 70 ans.

[i]               BBC News, « Russia’s Putin Wins by Big Margin », BBC News, 19 mars 2018, sect. Europe, http://www.bbc.com/news/world-europe-43452449.

[ii]              Radio-Canada, « Vladimir Poutine réélu pour un quatrième mandat », Radio-Canada.ca, consulté le 30 mars 2018, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1089956/russie-election-presidentie….

[iii]              Entrevue réalisée avec Yakov Rabkin , 12 mars 2018.

[iv]             Эхо Москве, « Центризбирком утвердил итоги выборов президента России », Эхо Москвы, 2018, https://echo.msk.ru/news/2171244-echo.html.

[v]              Elena A. Chebankova, Civil society in Putin’s Russia, BASEES/Routledge series on Russian and East European Studies 87 (London ; New York: Routledge, 2013), p.60.

[vi]             Ведомости, « ОБСЕ отметила недостаточную конкуренцию на выборах президента России », 19 mars 2018, https://www.vedomosti.ru/politics/news/2018/03/19/754206-obse-otmetila.

[vii]            РИА Новости, « Результаты выборов президента России отменили на 14 участках – РИА Новости, 21.03.2018 », 21 mars 2018, https://ria.ru/election2018_news/20180321/1516948655.html.

[viii]           РИА Новости, « Международные наблюдатели похвалили организацию выборов, заявили в ЦИК », РИА Новости, 22 mars 2018, https://ria.ru/election2018_news/20180322/1516993301.html.

[ix]             Le Figaro, « Poutine renforce son contrôle sur les médias », septembre 2013, http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2013/12/09/97001-20131209FILWWW00428-p….

[x]              Elena A. Chebankova, Op. cit. , p.60.

[xi]             Sofia Sardjveladze, « Путин получил менее 70% в 50 московских районах », РБК, 19 mars 2018, https://www.rbc.ru/politics/19/03/2018/5aafc8fa9a79475684c8efbf.

[xii]            Коммунистическая Партия Российской Федераци, « Программа партии », 2017, https://kprf.ru/party/program.

[xiii]           BBC News, « How Russia’s Political Parties Line Up », BBC News, 6 mars 2012, sect. Europe, http://www.bbc.com/news/world-europe-15939801.

[xiv]            Entrevue réalisée avec Yakov Rabkin.

[xv]            Либерально-демократическая партия России, « Благополучие для всех — Официальный сайт ЛДПР, информационное агентство ЛДПР, новости ЛДПР », 15 août 2017, https://ldpr.ru/party/offer_ldpr/LDPR_Program_Proposals_2017/Wellbeing_f….

[xvi]           Либерально-демократическая партия России, « Экономика — Официальный сайт ЛДПР, информационное агентство ЛДПР, новости ЛДПР », 1er février 2016, https://ldpr.ru/party/offer_ldpr/economy/.

[xvii]          Claire Tervé, « Élection présidentielle en Russie : les 7 candidats fantoches face à Poutine », Huffingtonpost, 18 mars 2018, https://www.huffingtonpost.fr/2018/03/17/election-presidentielle-en-russ….

[xviii]         « Предвыборная платформа Ксении Собчак », consulté le 18 mars 2018, https://sobchakprotivvseh.ru/steps123.

[xix]           Alexander Lukin, « Russia’s new authoritarism and the post-soviet political ideal », Post-Soviet Affairs 25, no 1 (2009): p.78.

[xx]            Entrevue réalisée avec Yakov Rabkin.

[xxi]           Statistique Canada Gouvernement du Canada, « L’espérance de vie des Canadiens de 1920-1922 à 2009-2011 », 15 octobre 2016, http://www.statcan.gc.ca/pub/11-630-x/11-630-x2016002-fra.htm.

[xxii]          Université de Sherbrooke, « Russie – Espérance de vie à la naissance (année) | Statistiques », 2016, http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/tend/RUS/fr/SP.DYN.LE00.IN.html.

[xxiii]         United Nations, « Russian Federation », UN data, 2018, http://data.un.org/en/iso/ru.html.

[xxiv]         Alexander Lukin, Op. cit. , p.78.

[xxv]          Vladimir Gel’man, « The rise and decline of electoral authoritarianism in Russia », Demokratizatsiya 22, no 4 (Automne 2014): p.508.

[xxvi]         Le Courrier de Russie, « Alexeï Navalny condamné “sans surprise” à cinq ans de prison avec sursis », 9 février 2018, https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2017/02/alexei-navalny-conda….

CREDIT PHOTO: KREMLIN

Aung San Suu Kyi, conseillère d’État : « démocratisation » et nettoyage ethnique au Myanmar

Aung San Suu Kyi, conseillère d’État : « démocratisation » et nettoyage ethnique au Myanmar

Au Myanmar, en dépit des récentes réformes du pouvoir et de l’arrivée au poste de conseillère d’État de la lauréate du prix Nobel de la Paix Aung San Suu Kyi, certaines minorités ethnoreligieuses, dont les Rohingyas, une ethnie musulmane, sont toujours victimes d’une exclusion systématique et d’une violence génocidaire.

Pendant que la dirigeante de facto du pays nie l’ampleur de la situation, les pays du Nord, dont le Canada, reprennent les investissements et les programmes d’aide dans le pays et y exploitent les importantes ressources minières. Au début du mois de juin 2017, le premier ministre Justin Trudeau a reçu madame Aung San Suu Kyi après lui avoir remis la citoyenneté canadienne honoraire. Alors qu’Amnistie internationale, l’ONU et plusieurs journalistes parlent d’un génocide, l’International Crisis Group parle plutôt d’une insurrection djihadiste, laissant entendre que la répression subie par les Rohingyas serait justifiée. Ces allégations seraient sans fondement selon Nur Hasim, président de l’Association canadienne des Rohingyas birmans, avec lequel nous avons pu nous entretenir.

Myanmar 101

La Birmanie, aujourd’hui connue sous le nom Myanmar, est un pays d’Asie situé entre l’Inde, le Bangladesh, la Chine, le Laos et la Thaïlande. Elle a gagné son indépendance de l’Empire britannique en 1948. Le pays a été gouverné par un régime démocratique jusqu’en 1962, année d’un coup d’État militaire et de la naissance d’un des régimes les plus totalitaires au monde. Par convenance, la junte s’était déclarée socialiste. L’armée est restée officiellement au pouvoir jusqu’au moment des réformes politiques en 2012. Le Myanmar regroupe un grand nombre d’ethnies : Bamars, Shans, Môns, Karens, Chins, Kachins, Arakanais, etc. Près de 80 %[i] de la population, dont la classe dirigeante, adhère au bouddhisme theravada. Les chrétien·ne·s et les musulman·e·s représentent environ 8 % et 4 % de la population, respectivement[ii].

Le pouvoir militaire, qui était représenté jusqu’à tout récemment par le Parti pour l’union pour la solidarité et le développement (PUSD), a fondé son hégémonie sur une idéologie raciste. Le parti de Suu Kyi, la Ligue nationale pour la démocratie (National League for Democracy — NLD), s’est servi de cette même idéologie pour mobiliser certains mouvements sociaux et religieux afin de faire pression sur le gouvernement militaire et d’obtenir des réformes. Ce paradigme de l’identité nationale birmane qui perdure et qui exclut les minorités ethnoreligieuses a été construit par des décennies de dictature. Il se trouve fortement ancré dans la conscience collective des habitant·e·s du Myanmar.

Pour implanter cette idéologie, le régime a eu recours à certaines falsifications historiques quant à l’origine des Rohingyas, une minorité musulmane qui compte près de 2 millions de personnes, dont plus de la moitié aurait migré à l’extérieur du Myanmar[iii]. Pour l’État birman, les Rohingyas n’existent pas ; ce sont des Bengalis (habitant·e·s de l’actuel Bangladesh et du Bengale de l’Ouest, en Inde) qui ont été amené·e·s par les Britanniques afin de coloniser le pays. L’État d’Arakan (ou Rakhine), dans lequel habitent les Rohingyas, était un royaume distinct de la Birmanie. Les Britanniques ont annexé l’Arakan en 1826, après une guerre contre les Birman·e·s qui avaient conquis ce territoire en 1784. En 1886, les Britanniques ont conquis le reste de la Birmanie et en ont fait une colonie distincte, en y annexant l’Arakan en 1937. Ainsi, en 1948, lors de l’indépendance, le Rakhine a été inclus dans la Birmanie indépendante, comme résultat d’un découpage colonial. Cependant, le discours de l’État du Myanmar, développé par la dictature et maintenu par madame Aung San Suu Kyi, affirme qu’il n’y avait pas de Rohingyas en Arakan avant 1824, ce qui est faux. Les Rohingyas étaient déjà présent·e·s avant l’invasion birmane de 1784. Qui plus est, ce discours prétend que, puisque les Rohingyas ne seraient arrivé·e·s que « tardivement », elles et ils ne seraient pas de véritables citoyen·ne·s birman·e·s. Cette intolérance s’est peu à peu institutionnalisée.

En 1962, certain·e·s Rohingyas soutenaient le régime et « la voix birmane vers le socialisme », modèle politique conçu par la junte, mélange de bouddhisme et de marxisme. Certain·e·s ont même servi au sein du Parti. Pourtant, rédigée en 1974, la Constitution de la République socialiste de l’Union de Birmanie insistait pour que les Rohingyas acceptent de porter des cartes d’identité qui les décrivaient comme des « étrangers et étrangères ». La Loi sur la citoyenneté birmane de 1982 est allée plus loin en les excluant totalement de la nationalité birmane, les rendant apatrides. Puis, le 31 août 2015, l’ancien président Thein Sein a signé une loi pour la « protection de la race et de la religion », restreignant leur liberté religieuse, leurs droits matrimoniaux ou reproductifs. Cette loi cherche à exclure les Rohingyas comme un groupe ethnoreligieux distinct. Malheureusement, le NLD de Aung San Suu Kyi semble reprendre ce discours et les réformes démocratiques ressemblent davantage à un partage du pouvoir entre le NLD et les militaires[iv].

La montée d’Aung San Suu Kyi au pouvoir : les étapes récentes[v]
 Mars 2010 – Le gouvernement annonce la tenue d’élection avec une commission électorale choisie par la junte. Le parti d’Aung San Suu Kyi, qui se trouve en détention, boycotte ces élections.
Novembre 2010 – Aung San Suu Kyi est remise en liberté.
Mars 2011 – Le général Thein Sein, du PUSD, arrive à la tête d’un nouveau gouvernement en principe civil. 
Avril 2012 – Lors de nouvelles élections partielles, les candidat·e·s du NLD, dont Aung San Suu Kyi, comblent de nombreux sièges au parlement. 
Octobre 2014 – De nouvelles élections sont prévues pour la fin 2015.
Novembre 2015 – Le NLD, mené par Aung San Suu Kyi, gagne suffisamment de sièges pour former le gouvernement.
Mars 2016 – Htin Kyaw, du NLD, arrive à la présidence. C’est la première fois depuis 1962 que la présidence est occupée par un civil. Aung San Suu Kyi est alors ministre des Affaires étrangères.
Avril 2016 – Aung San Suu Kyi est nommée par le président Htin Kyaw au poste de conseillère d’État, étant donné que cette dernière était interdite à la présidence par la Constitution, et ce, parce que son époux et ses enfants ne sont pas citoyens du Myanmar. Elle devient ainsi la dirigeante de facto du pays.
L’oppression des Rohingyas

Lors d’une déclaration faite au sous-comité international des droits de la personne le 19 mai 2016, Nur Hasim, réfugié rohingya, interprète et président de l’Organisation canadienne des Rohingyas Birmans, a décrit la situation subie par son peuple[vi]. Il affirme que, depuis 2012, des attentats génocidaires ont été perpétrés contre les Rohingyas et d’autres musulman·e·s, rasant leurs villages, leurs demeures et leurs propriétés. Le nouveau gouvernement du NLD n’a fait preuve d’aucune volonté de leur garantir la liberté de mouvement ou l’accès à la nourriture, à l’eau ou à l’aide humanitaire. Les politiques du gouvernement et les activités de groupes radicaux bouddhistes poussent des dizaines de milliers de Rohingyas à l’exil. Elles et ils fuient fréquemment dans les pays voisins, où les risques de mauvais traitements, de refoulement, ou de tomber entre les mains de trafiquant·e·s demeurent. Beaucoup se noient en essayant de s’échapper sur des embarcations délabrées.

Pendant ce temps, Aung San Suu Kyi garde le silence et refuse d’utiliser ou d’entendre le terme « Rohingya ». L’arrivée de son gouvernement au pouvoir constituait une opportunité de changer la situation, ce qu’elle ne semble avoir aucune envie de faire. En novembre 2015, après les élections, U Win Htein, un des dignitaires et porte-parole du NLD, a affirmé que la question n’était pas une priorité[vii]. En avril, le ministre des Affaires religieuses Aung Ko a affirmé que seuls les bouddhistes pouvaient être des citoyen·ne·s à part entière et que les autres ne pouvaient être que des citoyen·ne·s de seconde classe[viii]. De son côté, Aung San Suu Kyi n’a signifié d’aucune façon une quelconque opposition à la répression des Rohingyas[ix].

Le 13 juin 2017, nous avons contacté monsieur Hasim et lui avons posé quelques questions. Nous lui avons d’abord demandé de nous mettre à jour sur la situation dans l’État d’Arakan. Selon lui, les forces de sécurité birmanes mènent des attaques constantes contre les Rohingyas. Depuis 2016, « selon des rapports non officiels, plus d’un millier de Rohingyas auraient été tué·e·s, 400 000 femmes et filles auraient été violées, plus de 2500 maisons auraient été brûlées et plus de 95 000 auraient fui au Bangladesh pour échapper aux massacres ». Celles et ceux qui auraient fui dans les camps de réfugié·e·s souffriraient d’un manque de nourriture, de soins médicaux, de protection et d’hygiène. Depuis que le cyclone Mora a balayé le camp de réfugié·e·s le 31 mai 2017, les personnes déplacées vivent à la belle étoile. Monsieur Hasim a ajouté : « La semaine dernière, j’ai reçu des informations concernant une opération des forces de sécurité birmane contre un village nommé Shab Bazar dans l’agglomération de Buthidaung. Ces dernières prétendaient être à la recherche de rebelles. De nombreuses maisons rohingyas ont été brûlées, des femmes ont été violées. De nombreux Rohingyas ont été arrêté·e·s et plus d’un millier ont pris la fuite. »

Même si cela a été peu traité dans les médias occidentaux, le NLD aurait été soutenu et appuyé par d’importants groupes racistes. Le mouvement des moines safran à l’origine de la révolte de 2007 aurait utilisé la violence à de multiples reprises contre les Rohingyas[x]. Le mouvement 969 et le Ma Ba Tha (Association pour la protection de la race et de la religion) en seraient d’autres exemples[xi]. Après l’élection de Suu Kyi comme conseillère d’État, ces regroupements auraient acquis l’entière liberté de mener leurs activités génocidaires. Joseph Thomas, éditeur en chef du périodique géopolitique établi en Thaïlande The New Atlas, explique plus amplement comment Aung San Suu Kyi se serait hissée au pouvoir[xii]. Les gouvernements des États-Unis et du Royaume-Uni ont passé des décennies et des millions de dollars à créer l’opposition politique qui a mené à l’élection de la première conseillère d’État, et ce, par l’entremise d’alliances et d’associations de moines qui sont impliqué·e·s dans la persécution des Rohingyas. Ces moines entretiennent de par leur discours une idéologie xénophobe qui voit les musulman·e·s comme des étrangères et des étrangers « menaçant la Birmanie », faisant écho à l’idéologie de la junte militaire birmane, mais donnant lieu à des paroles et des actions d’autant plus violentes[xiii]. Les médias en ont très peu fait mention et restent ambigus quant aux auteur·e·s de ces crimes contre l’humanité. L’International Crisis Group (ICG), un laboratoire d’idées établi à Bruxelles et financé par certaines des plus importantes multinationales de la planète, a produit tout un discours des plus discutables, qui serait utilisé à des fins de désinformation. Dans un rapport intitulé Myanmar: A New Muslim Insurgency in Rakhine State[xiv], le groupe a fait état d’une prétendue insurrection rohingya, invention qui aurait été reprise dans les médias à travers l’Europe et les Amériques. Selon le laboratoire d’idées belge, il s’agirait d’un mouvement armé soutenu par l’Arabie saoudite nommé Harakah Al-Yaqin (le mouvement de la foi).

Nous avons abordé la question de ces deux discours tout à fait contradictoires avec monsieur Hasim. Selon lui, il ne fait aucun doute que le Myanmar est le théâtre d’un nettoyage ethnique. Il ajoute que, malheureusement, les médias n’ont pas eu accès au terrain, en raison des restrictions du gouvernement en ce qui a trait à la libre circulation des journalistes. La majorité des informations sur l’État du Rakhine proviennent d’agences favorables à l’État birman ou lui appartenant (Myanmar Ahlin, Global New Light of Myanmar), contrôlés d’une manière ou d’une autre par le ministre de l’Information, qui délivre les permis aux médias privés et dirige les médias d’État[xv]. Selon le comité pour la protection des journalistes, en 2015, le Myanmar était encore parmi les dix pays les plus censurés au monde[xvi]. Malheureusement, même si après deux années, les chiffres semblent présenter le pays sous un jour plus favorable, la situation ne serait pas près de s’améliorer. L’autocensure serait également pratique courante[xvii]. Les médias indépendants ont dû se limiter à des informations obtenues par téléphone et par le visionnement de vidéos en ligne. Certain·e·s journalistes sont également entré·e·s clandestinement dans les régions touchées. Dans tous les cas, elles et ils arrivent à la conclusion que des massacres ont été commis contre les Rohingyas. Monsieur Hasim ne nous a pas lui-même nommé d’exemple de médias indépendants, mais nous pouvons affirmer que les médias cités comme sources dans cet article en font partie. Pour ce qui est du rapport de l’ICG, monsieur Hasim affirme qu’il a été rédigé « sans connaître quoi que ce soit ». Selon lui, il n’existe aucune preuve de l’existence d’une insurrection islamique au Myanmar. Certes, certains groupes rohingyas armés existaient avant 1995, mais ils ont depuis rendu les armes. L’idée propagée par l’ICG pourrait émaner du gouvernement du Myanmar et des extrémistes bouddhistes. Monsieur Hasim est également surpris par le fait que, malgré l’existence d’autres regroupements armés d’allégeance ethnique comme l’Armée de libération de l’Arakan (ALA), l’Armée de l’indépendance du Kachin (KIA), l’Union nationale Karen (KNU), ces derniers ne soient pas appelés terroristes, ou même mentionnés. Il semble que ce soit les Rohingyas qui ont été pris pour cible parce qu’elles et ils menacent le discours de la « démocratisation » et le fait que ce groupe est musulman a permis de plus facilement les associer à « la menace islamiste » et aux enjeux de « sécurité ».

Ne Myo Win est un militant birman qui écrit de Rangoon pour le média alternatif Rohingya Vision TV. Il analyse un peu plus en détail le rapport de l’International Crisis Group et affirme que ce dernier tenterait de détourner l’attention du génocide en décrivant l’émergence d’une présumée insurrection islamiste soutenue par l’Arabie saoudite et le Pakistan, alors qu’il ne fait aucune mention d’autres groupes insurgés, qui existent pourtant, ou avec quels pouvoirs ces derniers entretiennent des liens[xviii]. Le rapport contient aussi des images des présumés insurgés, qui ne semblent être que des paysans munis d’armes rudimentaires. L’ICG prétend avoir interviewé quatre des membres du mouvement, dans une zone qui est en principe interdite aux organisations humanitaires et aux médias. L’auteur met beaucoup en cause la crédibilité de l’organisation et monsieur Win croit que le contenu de ce rapport pourrait avoir quatre objectifs : « justifier les exactions commises contre les Rohingyas, étouffer leur cause dans le contexte de la guerre au terrorisme et en faire un des éléments des enjeux de sécurité internationale, aliéner les Rohingyas à la communauté internationale, miner l’influence de celles et ceux qui dénoncent le génocide et diminuer la pression exercée sur le gouvernement birman[xix] ».

Selon Joseph Thomas, derrière ces manœuvres médiatiques, les États-Unis tenteraient d’étendre leur influence en Asie au détriment de celle de la Chine, aussi très active dans la région dans sa convoitise de ressources minières[xx]. Il affirme que le nettoyage était prévisible et découle directement du soutien de l’Occident à Aung San Suu Kyi. Qui plus est, The Guardian[xxi] et le Time[xxii], entre autres médias, ont présenté le moine Wirathu, instigateur du mouvement 696 surnommé le « Ben Laden du Bouddhisme[xxiii] », comme l’incarnation du bouddhisme extrémiste, sans donner de très amples explications sur le rôle joué par ce dernier dans la crise. Selon l’auteur, cela s’intégrerait dans une attitude généralisée des médias occidentaux à omettre de mentionner les liens entre Suu Kyi et la crise actuelle dans l’État du Rakhine[xxiv]. Nous avons questionné monsieur Hasim sur la responsabilité de Aung San Suu Kyi dans le génocide. Selon lui, il ne fait aucun doute que cette dernière est directement responsable du génocide. Alors que certain·e·s analystes pro-NLD argumentent que parler des Rohingyas pourrait entraver le processus de démocratisation, il affirme, outré, qu’il est inacceptable de laisser mourir plus d’un million de Rohingyas pour prétendument sauver « la démocratie ». Pourtant, ce serait là le pari sur lequel miserait Suu Kyi. Pour ce qui est du moine Wirathu, monsieur Hasim affirme que celui-ci est soutenu par le gouvernement dans la propagation de son discours haineux. Enfin, concernant la visite de Aung San Suu Kyi au Canada et la possibilité pour notre gouvernement de faire pression sur le Myanmar pour qu’arrêtent les massacres, il a répondu que le Canada fournissait effectivement une aide au Myanmar dans son processus de démocratisation. Depuis les réformes politiques, notre gouvernement aurait fourni 100 millions de dollars en aide. Monsieur Hasim affirme avoir contacté un conseiller en politiques du Bureau des Affaires étrangères à Ottawa pour lui faire part de la situation, sans que cela n’ait aucune répercussion.

Conclusion : les affaires, une raison de sous-estimer la crise ? 

Monsieur Nur Hasim nous l’affirme sans détour : « Le gouvernement canadien ne fait aucune pression sur le Myanmar, car il souhaite maintenir de bonnes relations afin de mener des affaires et protéger ses intérêts ». La présence d’entreprises canadiennes au Myanmar n’est pas récente. Qui plus est, le gouvernement du Canada offre son soutien à ses entreprises, souvent de façon à s’allier aux investisseurs, aux investisseuses et à ces entreprises contre les populations locales, et ce, de différentes manières. Le gouvernement finance les entreprises canadiennes à l’aide de prêts et d’assurances et offre aussi du soutien politique et financier par l’entremise de ses ambassades à l’étranger. Dans certains cas, le corps diplomatique serait intervenu dans des cas de poursuites judiciaires pour défendre les entreprises. La défunte agence de développement du Canada avait même offert du soutien technique pour modifier le code minier de certains pays afin de faciliter la pénétration par des entreprises étrangères du secteur minier local. Ivanhoe Mines est une des entreprises minières canadiennes qui a fait affaire au Myanmar de 1996 à 2010 dans le cadre d’une coentreprise avec la junte militaire exploitant le dépôt de cuivre de Monywa. Le projet a depuis été transféré à une coentreprise sino-birman[xxv]. À partir de 2012, la porte a été grande ouverte aux multinationales, au profit des intérêts de la junte militaire, et ce, en dépit du manque de régulations et de mesures de protection des droits de la personne. La même année, le projet de Monywa a fait l’objet d’une couverture médiatique importante. Plus de 5000 acres de terrain auraient été confisquées à des fermières et fermiers, sans compensation. Les communautés ont manifesté et ont été réprimées par les forces de l’État. Au moins deux autres entreprises canadiennes feraient également des affaires au pays, Leeward Capital Corp et Jet Gold Corp. Elles exploitaient d’abord de l’or avant de passer à l’achat et la vente de burmite, de l’ambre contenant des insectes, à des musées et autres clients similaires[xxvi].

Nous avons contacté Affaires mondiales Canada pour nous entretenir avec le ministère sur le sujet. Après une longue attente, nous avons reçu une laconique réponse de Jocelyne Sweet, porte-parole du ministère, expliquant que le Canada avait assoupli les sanctions économiques contre le Myanmar en 2012 et nommé un ambassadeur en 2013. Un programme d’aide au développement bilatéral a également été instauré en 2014. Cela n’a rien d’inusité, sans oublier que, comme susmentionné, les ambassades jouent souvent le rôle de facilitatrices pour les entreprises. Aussi, il est à noter que l’aide bilatérale implique des transferts de fonds ou des prêts contractés entre deux gouvernements (par opposition à l’aide multilatérale, qui est octroyée par l’intermédiaire d’organisations et de programmes internationaux). Par conséquent, l’aide bilatérale est le plus souvent octroyée en fonction d’intérêts politiques ou économiques et assortie de conditions. Pour ce qui est des Rohingyas, la porte-parole a affirmé que monsieur Justin Trudeau et la ministre Chrystia Freeland « avaient transmis leurs inquiétudes » à la conseillère d’État lors de sa visite en juin, et avaient annoncé « 4,5 millions en aide humanitaire pour l’année 2017 » pour répondre aux besoins des populations déplacées, ce qui reste peu convaincant, étant donné que ce serait le gouvernement du Myanmar lui-même qui serait responsable du problème. Enfin, pour ce qui des activités des entreprises canadiennes à l’étranger, la porte-parole du ministère admet que « les entreprises et les collectivités peuvent avoir de la difficulté à s’assurer que les projets profitent tant à la collectivité qu’à l’entreprise » et affirme que le Canada fait la promotion de la responsabilité sociale des entreprises (RSE), sans toutefois fournir de détails. Il est décevant d’avoir à attendre des semaines pour une réponse aussi insatisfaisante, qui n’aide pas le moins du monde à dissiper nos doutes quant aux motifs qui guident les relations actuelles du Canada avec le Myanmar et son attitude passive face à la crise au Rakhine.

[i] Pew-Templeton Global Religious Futures Projects, s.d., « Burma (Myanmar) », Pew Research Center’s Religion and Public Life Project, Washington. www.globalreligiousfutures.org/countries/burma-myanmar#/?affiliations_re…

[ii] Ibid.

[iii] David Mathieson, 2009, « Perilous Plight: Burma’s Rohingya Take to the seas », Human Rights Watch, New York. www.hrw.org/report/2009/05/26/perilous-plight/burmas-rohingya-take-seas

[iv] Azeem, Ibrahim, 2016, The Rohingyas: Inside Myanmar’s Hidden Genocide, Hurst & Company, London.

[v] British Broadcast Corporation, 2 mai 2017, modifié le 11 janvier 2018, « Myanmar profile – Timeline », BBC News, Londres. www.bbc.com/news/world-asia-pacific-12992883

[vi] Nur Hasim, 2016, Testimony by Nur Hasim, Chairman of Canadian Burmese Rohingya Organization To the International Human Rights Sub-Committee Meeting, Canadian House of Commons, Ottawa. www.ourcommons.ca/Content/Committee/421/SDIR/Brief/BR8351329/br-external…

[vii] Jennifer Rigby,19 novembre 2015, « Aung San Suu Kyi aide: Rohingya are not our priority », The Telegraph, Londres. www.telegraph.co.uk/travel/destinations/asia/burma/12006208/Aung-San-Suu…

[viii] Abdul Malik Mujahid, (s.d.), « Words of Burma’s Religious Affairs Minister Too Serious to Ignore », The Huffington Post, Chicago. www.huffingtonpost.com/abdul-malik-mujahid/words-of-burmas-religious_b_9…

[ix] Nur Hasim, loc. cit.

[x] Joseph Thomas, 13 janvier 2017, « Is the US Positioning Itself for A Military Presence in Myanmar? Using the “Rohingya Crisis” as a Pretext? », Global Research, Montréal. www.globalresearch.ca/is-the-us-positioning-itself-for-a-military-presen…

[xi] Ibid.

[xii] Ibid.

[xiii] Kosak Tuscangate, 13 mai 2013, « Birmanie. Des bouddhistes extrémistes attisent la haine contre les musulmans ». Le Courrier international, Asia-Sentinel, Hong Kong. www.courrierinternational.com/article/2013/03/26/des-bouddhistes-extremi…

[xiv] International Crisis Group, 15 décembre 2016, « Myanmar: A New Muslim Insurgency in Rakhine State ». International Crisis Group, reportage no.283, Rangoun/Bruxelles. www.crisisgroup.org/asia/south-east-asia/myanmar/283-myanmar-new-muslim-…

[xv] Htun Khaing, 31 janvier 2017, « The NLD’s new chapter in Propaganda », Frontier Myanmar, Rangoun.
www.frontiermyanmar.net/en/the-nlds-new-chapter-in-propaganda

[xvi] Committee to Protect Journalists, 10 avril 2015, « 10 most censored countries », Committee to Protect Journalists, New York. cpj.org/2015/04/10-most-censored-countries.php

[xvii] Shawn W. Crispin, 5 juillet 2017, « Myanmar: One year under Suu Kyi, press freedom lags behind democratic progress », Committee to Protect Journalists, New York. cpj.org/blog/2017/06/myanmar-one-year-under-suu-kyi-press-freedom-lags-.php ; Joshua Kurlantzick, 6 juillet 2017, « The NLD-Led Government in Myanmar Looks Eerily Familiar on Press Freedom », Council on Foreign Relations, New York. www.cfr.org/blog-post/nld-led-government-myanmar-looks-eerily-familiar-p… Kevin Ponniah, 3 juillet 2017, « Press freedom ‘under threat’ in new Myanmar », BBC News, London. www.bbc.com/news/world-asia-40448504

[xviii] Ne Myo Win, 18 décembre 2016, « ICG’s Report: A Travesty of Rohingya Genocide in Myanmar », Rohingya Vision. www.rvisiontv.com/icgs-report-travesty-rohingya-genocide-myanmar/

[xix] Ibid.              

[xx] Joseph Thomas, loc. cit.

[xxi] Kate Hodal, 18 avril 2013, « Buddhist monk uses racism and rumours to spread hatred in Burma », The Guardian, Bangkok. www.theguardian.com/world/2013/apr/18/buddhist-monk-spreads-hatred-burma

[xxii] Hannah Beech, H, 1er juillet 2013, « The Face of Bhuddist Terror », Time et Colombo Telegraph, Meikhtila et Pattani. www.colombotelegraph.com/index.php/full-text-of-the-banned-time-story-th…

[xxiii] Fiona MacGregor, 13 juillet 2013, « Burma’s ‘bin laden of Buddhism », The Telegraph, Mandalay. telegraph.co.uk/news/worldnews/asia/burmamyanmar/10177815/Burmas-bin-Laden-of-Buddhism.html

[xxiv] Joseph Thomas, 1er février 2017, « The Rohingya: Myanmar Mass Murder Made in America », Global Research, Montréal. www.globalresearch.ca/the-rohingya-myanmar-mass-murder-made-in-america/5…

[xxv] Amnistie Internationale, 9 février 2015, « Myanmar: Canadian mining company colluding in serious abuses and illegality », Amnistie internationale Canada, Ottawa. www.amnesty.ca/news/news-releases/myanmar-canadian-mining-company-collud… Amnistie internationale, 2015, « Open for Business? Corporate crime and abuses at Myanmar copper mines ». Amnistie internationale, Londres. www.amnestyusa.org/reports/open-for-business-corporate-crime-and-abuses-… Canadian Network on Corporate Accountability, 2007, Dirty Business, dirty practices: How the Federal Government supports Canadian Mining, Oil and Gas Companies Abroad, Rapport, Canadian Network of Corporate Accessibility, Ottawa. www.halifaxinitiative.org/sites/halifaxinitiative.org/files/DirtyPractic… Christopher Pollon, C, 12 octobre 2007, « Canadian Miners Sour on Burma: Ties with junta earned millions for BC-based Ivanhoe », The Tyee, Vancouver. thetyee.ca/News/2007/10/12/BCBurmaMiners/

[xxvi] Ibid.

CRÉDIT PHOTO: lastextremeanonymous/ Flickr

À l’ombre de la Grande Muraille électronique chinoise

À l’ombre de la Grande Muraille électronique chinoise

Par Samuel Fortin Lambert

Depuis l’arrivée au pouvoir du président Xi Jinping en mars 2013, le durcissement de la législation envers toute forme de dissidence sur la Toile – et plus largement à l’endroit de la société civile – semble révéler une certaine « tentation totalitaire du régime[i] » et donne un aperçu de « la nouvelle ère[ii] » annoncée par le président chinois en clôture du 19e congrès du Parti communiste.

La nouvelle révolution culturelle de l’Internet chinois

Le 24 octobre dernier, les délégué·e·s présent·e·s au congrès du Parti communiste chinois (PCC) ont confié un deuxième mandat d’une durée de cinq ans au président Xi Jinping en plus d’inscrire noir sur blanc dans la charte du PCC les grandes lignes de sa pensée[iii], le plaçant ainsi de facto aux côtés de Mao Zedong, père de la République populaire de Chine (RPC). Depuis l’arrivée au pouvoir en 2013 de celui que plusieurs surnomment Xi Dada (tonton Xi), le gigantesque dispositif de surveillance et de censure d’Internet – connu sous le nom de Grande Muraille électronique, ou de cybermuraille – n’a cessé de voir ses prérogatives étendues et ses outils de censure renforcés[iv].

La campagne de « purification d’Internet[v] » lancée au printemps 2014 est, à ce titre, un exemple parmi tant d’autres de cette volonté de l’État chinois d’accroître son arsenal législatif sur la Toile afin de lutter contre tout contenu jugé immoral ou illégal. Officiellement présentée comme étant l’occasion d’identifier et de supprimer les contenus à teneur pornographique, cette campagne provoqua de nombreuses réactions parmi les internautes né·e·s au lendemain des événements de Tian’anmen. Plusieurs moquèrent le rigorisme de cette nouvelle mesure et osèrent faire le rapprochement avec la Révolution culturelle maoïste des années 1950 en déclarant : « Finalement, nous aussi nous aurons notre Révolution culturelle[vi]. »

Aujourd’hui, cette révolution est en marche et l’État chinois semble peu enclin à plaisanter avec le contrôle de son cyberespace. De fait, c’est dans le contexte d’une cristallisation de la répression exercée par l’appareil sécuritaire que le 7 novembre 2016, le parlement chinois a adopté une loi obligeant les entreprises étrangères à coopérer afin de « protéger la sécurité nationale[vii] », tout en resserrant les règles liées à l’activité des internautes. Cette mesure rejoint d’ailleurs la longue liste de lois qui, depuis 2013, visent à renforcer la mainmise du pouvoir chinois sur la toile et par là même, étendre son contrôle sur la société civile.

Éloigner l’extérieur pour mieux contrôler l’intérieur

Historiquement, la Grande Muraille électronique semble s’inscrire dans une certaine continuité de la logique politique adoptée par le pouvoir chinois qui consiste à préserver sa légitimité politique à travers un contrôle systématique de sa population. Effectivement, d’un point de vue historique, le pouvoir central chinois a constamment cherché à fonder, à ériger, voire à édifier son pouvoir sur une structure, à la fois concrète et symbolique, une structure qui protège en même temps qu’elle enferme : le mur. C’est du moins la théorie du sinologue américain Owen Lattimore qui, en 1937, avançait l’idée selon laquelle « la construction de murs semble s’inscrire dans l’identité collective chinoise dès ses débuts »[viii]. Ce « réflexe du mur[ix] » qui consiste à édifier des murailles – dont la Grande Muraille de Chine est en soi l’expression la plus concrète – afin de préserver l’intégrité de l’empire[x] serait, selon cette lecture, le fruit d’une longue tradition d’un pouvoir qui a continuellement cherché à éloigner l’extérieur pour mieux contrôler l’intérieur. À cet égard, la cybermuraille semble donc être une forme de réactualisation moderne de cette doctrine politique millénaire présente sous les différentes dynasties ayant dirigé la Chine.

Le contrôle d’Internet comme logique de conservation du pouvoir

Si en 2018, à l’heure de l’extension rapide du Web chinois – 772 millions d’internautes recensé·e·s au 1er février 2018[xi] contre 5000 en 1995[xii] – les autorités tendent à accroître leur emprise sur l’Internet en développant massivement les capacités de la cybermuraille, c’est que le pouvoir cherche aujourd’hui avant tout à évacuer toute source potentielle d’instabilité intérieure, alors même que la Chine entend désormais jouer le rôle de leader de premier plan sur la scène internationale. Néanmoins, malgré l’apparent sursaut autoritaire constaté ces dernières années, le développement des mécanismes de contrôle de l’Internet n’est pas nouveau et a commencé bien avant l’ascension au pouvoir du président Xi Jinping[xiii]. En effet, la Grande Muraille électronique, qui ceinture aujourd’hui le réseau chinois, a d’abord été pensée et conçue à la fin des années 1990 comme un dispositif de surveillance et de contrôle susceptible de préserver la légitimité d’un régime faiblissant et en proie à un « sentiment d’insécurité persistant[xiv] » depuis le soulèvement populaire de la place Tian’anmen au printemps 1989.

Symptôme chinois emblématique de l’effondrement du communisme comme « système de valeur[xv] » à l’aube des années 1990, Tian’anmen a eu pour effet d’inciter le PCC à revoir son modèle de gouvernance ainsi qu’à repenser sa logique politique. C’est d’ailleurs durant cette période de forte instabilité que le Parti décida de mettre son destin en jeu en favorisant le développement de nouveaux secteurs de croissance économique susceptibles de raviver le nationalisme et de saper les critiques adressées au régime[xvi]. Ainsi, dès son apparition en 1994, Internet fut rapidement considéré par le gouvernement chinois comme un outil au fort potentiel économique et stratégique[xvii] devant faire l’objet d’un développement strictement encadré par l’État. Son développement exponentiel lors des deux années qui suivirent obligea le pouvoir à prendre conscience de l’importance d’assurer l’étanchéité du réseau vis-à-vis de l’influence étrangère – perçue comme « déstructurante et déstabilisatrice[xviii] » – au risque de voir s’effriter la stabilité politique chèrement retrouvée depuis la répression sanglante de Tian’anmen.

La cybermuraille comme vaste dispositif de surveillance de masse

Conçue au départ comme un mur d’enceinte virtuel ayant pour objectif de ceinturer l’ensemble du réseau chinois et d’en contrôler les points d’accès[xix], la cybermuraille fut donc peu à peu érigée comme un immense dispositif voué à capter et récolter les données présentes sur la Toile tout en préservant l’intégrité du régime contre d’éventuelles pressions extérieures. C’est donc essentiellement à des fins de régulation et de contrôle qu’à partir de 1996, le ministère de la Sécurité publique (MSP) lança, avec l’aide de plusieurs firmes étrangères, le vaste projet de Bouclier d’or (Jin Dun) – à l’origine de la Grande Muraille électronique – sorte de gigantesque pare-feu informatique intégré directement au réseau chinois. Parmi les entreprises ayant participé à l’élaboration de ce projet, on retrouve une société canadienne aujourd’hui disparue, Nortel Networks. Celle-ci avait alors activement participé au développement des capacités de traçage et de filtrage du dispositif en concevant l’outil Internet Personnel ayant pour tâche de rendre possible l’identification des abonné·e·s en établissant un lien direct entre leur adresse IP (Internet Protocol) et leur véritable identité[xx].

D’un point de vue technique, la Grande Muraille s’apparente donc aujourd’hui à un dispositif informatique dont l’objectif principal est la surveillance de masse. Autrement dit, comme l’explique André Mondoux, professeur à l’École des médias de l’UQAM, comme tout dispositif de surveillance de masse, la cybermuraille implique une collecte massive de données (big data) en vue d’anticiper et de gérer les flux d’informations présents sur le réseau[xxi]. Véritable tour de contrôle d’Internet, le fonctionnement de la Grande Muraille électronique repose principalement sur des outils de traçage, de « filtrage et de blocage[xxii]  » visant à maîtriser la circulation de l’information[xxiii] par le suivi et l’altération des processus informatiques impliquant les adresses IP, les filtres DNS et les URLpermettant l’accès à certains sites présent sur le World Wide Web (www).

Cyberpolice, responsabilisation pénale et autocensure

En plus de bénéficier d’une architecture informatique extrêmement sophistiquée, le dispositif de surveillance mis en place par le gouvernement chinois s’appuie également sur une « patrouille policière de surveillance permanente[xxiv] », composée d’environ 50 000 fonctionnaires chargé·e·s d’écumer le web à la recherche de propos séditieux. À cela s’ajoute également un système électronique de délation en « temps réel » prenant la forme de deux mascottes virtuelles en uniforme nommées Jinging et Chacha. Couramment utilisé, ce système vise à « encourager la participation [des] internaute[s] au contrôle de l’Internet[xxv] » qui, d’un simple clic, peuvent alerter les autorités pour toute infraction aperçue sur la Toile[xxvi]. Aussi, en plus d’assurer une censure intégrale des contenus jugés illégaux ou inopportuns, l’État chinois procède également à une forme de « canalisation de l’opinion publique[xxvii] » grâce à la collaboration active de centaines de milliers de militant·e·s du PCC surnommé·e·s wu mao dang, responsables d’inonder les espaces de discussion virtuels de commentaires favorables au régime[xxviii].

Cette surveillance aussi active que massive exercée par l’appareil sécuritaire de l’État chinois se résume en une sorte de panoptique faisant constamment planer le doute quant à l’éventualité d’être épié·e ou dénoncé·e. Ce « système de responsabilisation[xxix] » destiné à encadrer et orienter le comportement des usagères et usagers ainsi que des fournisseurs d’accès à Internet est fondé sur l’autocensure de quiconque formule, véhicule ou héberge des propos jugés « subversifs[xxx] » ou contrevenant à la loi. Depuis 2013 et l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, la loi prévoit d’ailleurs une peine allant jusqu’à trois ans de prison pour toute publication de rumeurs ou de messages « délictueux » vue plus de 5 000 fois ou partagée plus de 500 fois[xxxi] sur Weibo, populaire site de microblogues semblable à Twitter.

En outre, les autorités chinoises médiatisent abondamment les arrestations de cyberdissident·e·s, tout en maintenant le flou sur la ligne à ne pas franchir, renforçant ainsi l’autocensure des fournisseurs d’accès à Internet, ainsi que des internautes[xxxii], par « principe de précaution[xxxiii] ». Certaines prises de position telles que « signer une pétition en ligne, appeler à la réforme, critiquer ouvertement le gouvernement, faire référence aux événements de Tian’anmen, soutenir la secte Falungong ou les dissident·e·s politiques[xxxiv] » demeurent toutefois lourdes de conséquences. À l’heure actuelle, la principale difficulté rencontrée par les internautes chinois·es soumis·es à une « législation et une répression sévères[xxxv] » réside ainsi essentiellement dans le fait que « le champ des sujets inabordables ou sensibles[xxxvi] » est encore particulièrement étendu et peu balisé. En l’occurrence, tout sentiment contestataire exprimé au sein de l’espace public est passible de sanctions et est la plupart du temps durement réprimé. Dans ce contexte, le seul fait de manifester ou de participer à une grève relève de « formes d’engagement très avancées[xxxvii] ».

Vers une société de contrôle ?

La tendance observée ces dernières années révèle que la crispation du régime sur la question de la surveillance d’Internet coïncide généralement avec l’existence de contextes sociopolitiques particuliers. Les années 2008 et 2009 sont d’ailleurs assez révélatrices de ces pratiques cycliques d’un pouvoir cherchant à accroître ses capacités de surveillance et de censure lors d’événements susceptibles de le déstabiliser. Durant cette période, la Chine a successivement détrôné les États-Unis comme premier pays en nombre d’internautes[xxxviii], réprimé durement de violentes émeutes au Tibet au début du mois de mars 2008[xxxix], accueilli à Pékin les premiers Jeux olympiques de son histoire, en plus d’étouffer un nouveau soulèvement populaire de la minorité ouïghoure au Xinjiang à l’été 2009[xl]. Ces événements ont mis une pression politique et médiatique énorme sur le pouvoir et ont incité le président d’alors, Hu Jintao, à resserrer l’emprise de l’État sur les médias[xli] tout en augmentant considérablement les outils mis à la disposition des organes de sécurité et des corps policiers du pays.

Par conséquent, au cours des derniers mois et notamment en prévision du 19e congrès du PCC d’octobre dernier, le gouvernement chinois a logiquement redoublé d’efforts afin que soit respecté le « nouveau corpus[xlii] » de lois sécuritaires, entérinant de fait « un encadrement accru de la société civile et une persécution assumée des voix critiques[xliii] ». L’entrée en vigueur le 1er février dernier d’une nouvelle loi interdisant aux citoyen·ne·s chinois·es l’usage de VPN (Virtual Private Network) – à l’instar de la Russie ayant interdit leur l’utilisation depuis le 31 juillet 2017 – tend à démontrer encore une fois la volonté de l’État chinois d’accroître son contrôle sur la Toile. Cette nouvelle mesure, qui vise à empêcher tout contournement de la Grande Muraille par les internautes, semble être en parfaite adéquation avec la mise en place progressive d’une société de contrôle étendue et très sophistiquée, usant des dernières avancées de l’industrie du big data et de l’intelligence artificielle pour étendre son emprise sur les derniers interstices ayant pu échapper à son regard.

Crédit photo: Dominik Vanyi

[i]           Brice Pedroletti, 27 décembre 2017, « Comment Xi Jinping a réinventé la dictature », Le monde.

[ii]          Ibid.

[iii]         Ibid.

[iv]         Séverie Arsène, 2017. « L’opinion publique en ligne et la mise en ordre du régime chinois », Participations, vol. 1, n° 17, p. 50.

[v]          Dulu Meiti, 7 mai 2014, « Chine. Au nom de la lutte contre la pornographie », Courriel international.

[vi]         Ibid.

[vii]        Ludovic Ehret (AFP), 7 novembre 2016.,« La Chine adopte une loi pour mieux surveiller Internet », Le Devoir.

[viii]       Op.cit., Marie-Hélène Pozzar, p. 90.

[ix]         Ibid., p. 91.

[x]          Ibid., p. 92.

[xi]         AFP, 1er février 2018, « La Chine compte plus de 770 millions d’internautes », La Presse, Pékin.

[xii]        Frédérick Douzet, 2007, « Les frontières chinoises de l’Internet », Hérodote, vol. 2, n° 125, p. 128.

[xiii]       Op.cit., Séverine Arsène, p. 48.

[xiv]       Op.cit., Marie-Hélène Pozzar, p. 105.

[xv]        Ibid., p. 104.

[xvi]       Ibid., p. 104.

[xvii]      Ping Huang et Michèle Rioux, 2015, « Gouvernance de l’Internet – vers l’émergence d’une cyberpuissance chinoise ? », Monde chinois, vol. 1, n° 41, p. 81.

[xviii]     Op.cit., Marie-Hélène Pozzar, p. 93.

[xix]       Entrevue téléphonique réalisée le 23 janvier 2018 avec Olga Alexeeva, professeure d’histoire à l’UQAM, spécialiste en géopolitique de la Chine.

[xx]        Ibid., p. 103.

[xxi]       Entrevue téléphonique réalisée le 22 janvier 2018 avec André Mondoux, professeur à l’École des médias de l’UQAM, spécialiste des technologies de l’information, de la surveillance et des idéologies.

[xxii]      Op.cit., Marie-Hélène Pozzar, p. 102.

[xxiii]     André Mondoux, 22 janvier 2018.

[xxiv]     Op.cit., Marie-Hélène Pozzar, p. 101.

[xxv]      Ibid.

[xxvi]     Ibid.

[xxvii]    Op.cit., Séverine Arsène, p. 44.

[xxviii]   Op.cit., Marie-Hélène Pozzar, p. 101.

[xxix]     Ibid., p. 100.

[xxx]      Ibid., p. 101.

[xxxi]     Brice Pedroletti, 16 octobre 2017, « L’Internet chinois en voie de glaciation », Le Monde.

[xxxii]    Op.cit., Frédérick Douzet, p. 130.

[xxxiii]   Ibid., p. 135.

[xxxiv]   Ibid., p. 135.

[xxxv]    Ibid., p. 130.

[xxxvi]   Ibid., p. 130.

[xxxvii]  Op.cit., Séverine Arsène, p. 37.

[xxxviii] Op.cit., Huang Ping et Michèle Rioux, p. 81.

[xxxix]   Op.cit., Séverine Arsène, p. 43.

[xl]         Ibid., p. 43.

[xli]        Ibid.

[xlii]       Op.cit., « Comment Xi Jinping a réinventé la dictature », Le Monde.

[xliii]      Ibid.

L’anti-cent cinquantième : les 50 ans de Nègres blancs d’Amérique de Pierre Vallières et de Feu sur l’Amérique de Charles Gagnon

L’anti-cent cinquantième : les 50 ans de Nègres blancs d’Amérique de Pierre Vallières et de Feu sur l’Amérique de Charles Gagnon

Le 1er janvier 1967, le Front révolutionnaire du Québec (FLQ) faisait exploser une bombe dans une boîte aux lettres à l’angle des rues Notre-Dame et Saint-François-Xavier, à Montréal, pour marquer cent ans de confédération ou plutôt, « cent ans d’injustice[i] ». En 1968 était publié le livre Nègres blancs d’Amérique, écrit par Pierre Vallières en prison aux États-Unis après une grève de la faim de près de trente jours devant le siège des Nations Unies. Il avait été arrêté en compagnie de son ami et corévolutionnaire Charles Gagnon, qui, de son côté, a rédigé la même année Feu sur l’Amérique. L’année 1968 avait été mouvementée, marquée par les activités de mouvements de libération au Vietnam, en Palestine, en Amérique latine, aux États-Unis, par les événements de mai en France et le Printemps de Prague, entre autres agitations sociales. Cet article pose la question de savoir, 50 ans après la publication du livre de Vallières et la rédaction du texte de Gagnon, où en est la question d’une révolution au Québec, alors que se terminent les célébrations du 150e anniversaire de la Confédération. Pour ce faire, nous avons discuté avec l’historien Donald Cuccioletta, chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), qui a lui-même connu personnellement de nombreux acteurs et de nombreuses actrices de cette période mouvementée[ii].

Mise en contexte

« La Confédération canadienne est à l’article de la mort au moment où elle commence à célébrer son centenaire en s’efforçant de croire à sa survie, comme un cancéreux à demi-inconscient refuse de faire son testament et s’obstine à nier la mort qui le dévore.

À Ottawa, seule une petite minorité de Québécois[·es] attardé[·e·]s, inconscient[·e·]s ou activistes (je ne sais trop) persistent à croire que Lafontaine, Cartier et Laurier ne furent pas des traîtres et appellent désespérément le miracle constitutionnel qui sauvera la Confédération[iii]. » 

– Pierre Vallières, Nègres blancs d’Amérique

Dans la nuit du 7 au 8 mars 1963, trois casernes ont subi des attaques à la bombe. Il s’agissait d’un premier attentat qui marquait les débuts du Front de libération du Québec (FLQ), « un mouvement révolutionnaire composé de volontaires prêt[·e·]s à mourir pour la cause de l’indépendance politique et économique du Québec [et]  né de la désespérance et de l’espoir entremêlés d’une poignée de jeunes gens voué[·e·]s à la réalisation d’un idéal[iv] ». Le mouvement était influencé par différents auteurs et mouvements révolutionnaires : le Front de libération nationale algérien (FLN), Frantz Fanon[v], Albert Memmi[vi], Jacques Berque[vii], Ernesto « Che » Guevara[viii], la révolution cubaine, l’économiste Paul Sweezy[ix], les Tupamaros (un mouvement de guérilla de l’Uruguay), le Viêt-Cong, les indépendantistes portoricains, l’Irish Republican Army (IRA), l’organisation Pays basque et liberté (Euskadi Ta Askatasuna – ETA). Alors que le FLQ s’engageait dans ses premiers actes de violence révolutionnaire, il publiait La Cognée, son organe de propagande, qui sera diffusé jusqu’en 1967, avec des éditions régionales au Saguenay‑Lac‑Saint‑Jean, à Québec et en Mauricie, et dont certains numéros ont même connu un tirage de près de 3 000 exemplaires. Dans les premières cellules du FLQ, on retrouvait Jacques Desormeaux, aide-comptable à la librairie Beauchemin; Jacques Santiago Lucques (Jacques Latour), titulaire d’un doctorat en géopolitique, d’origine franco-chilienne; Robert Aubin et Phillipe Bernard, tous deux étudiants à l’Université de Montréal, en histoire et en science politique, respectivement. Se sont ensuite ajoutés Raymond Villeneuve et Gabriel Hudon, deux militants impatients du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) ainsi que Georges Schoeters, un Belge, ancien résistant contre les nazis qui avait fait la connaissance de Fidel Castro à Montréal et fait un long séjour à Cuba[x].

Charles Gagnon et Pierre Vallières ont adhéré un peu plus tard au mouvement révolutionnaire et ont lancé la revue Révolution québécoise en 1964. Ils étaient encore plus radicaux et plus marxistes que ceux qui étaient déjà membres. Aussi, pour eux, il était clair que l’ennemi numéro un n’était pas Ottawa ou les Anglophones, mais bien Washington. Il va sans dire que ce n’était pas tout le monde au sein du mouvement qui partageait leur avis, surtout celles et ceux qui se trouvaient plus à droite, comme Raymond Villeneuve ou Denis Lamoureux, aussi membre d’une des premières cellules et futur collaborateur du Journal de Montréal. Gagnon et Vallières ont donc lancé leur propre édition de La Cognée à partir de 1966, avec des éditions destinées aux étudiant·e·s et aux syndicats. Vallières était alors secrétaire du Syndicat des journalistes de Montréal (CSN) et meneur de la grève en cours à La Presse (il y avait été journaliste). Il avait aussi été coéditeur pendant six mois de Cité libre, la revue de Pierre Elliott Trudeau et Gérard Pelletier qui combattaient le régime Duplessis dans les années 1950. À son départ, cette dernière était devenue ce qu’il appelait « une nullité idéologique ». Pour ce qui est de Charles Gagnon, il était chargé de cours en littérature à l’Université de Montréal[xi]. En 1964, Malcolm X est assassiné par le FBI. Le FLQ entretenait alors des relations avec le Black Liberation Front : la felquiste Michèle Duclos est arrêtée l’année suivante à Manhattan pour avoir fourni de la dynamite au mouvement de libération noir. Simultanément, les mouvements de libération de la Palestine, avec lesquels sympathise le FLQ, mènent des opérations contre Israël. D’ailleurs, des Québécois, Normand Roy et Michel Lambert, iront même s’entraîner en Jordanie avec des groupes palestiniens vers 1970. Toujours en 1965, Joseph Costisella publiait Peuple de la nuit[xii], un ouvrage sulfureux qui dénonce la situation subie par les habitant·e·s du Canada français[xiii]. Pendant ce temps, les pouvoirs réactionnaires s’organisaient et la GRC tissait des liens avec le FBI et la CIA. Le 22 août 1965, une cellule du FLQ dirigée par Gaston Collier, un vétéran de l’Armée canadienne, était démantelée.  À la veille du 1er juillet 1966, 115 arrestations préventives étaient menées, sans mandat, afin d’empêcher toute manifestation indépendantiste. De nombreux militants et militantes progressistes étaient arrêté·e·s et contraint·e·s de remplir un « questionnaire politique » afin de recenser les personnes pouvant constituer une « menace ». La ligue des droits de l’homme (aujourd’hui la Ligue des droits et libertés) avait alors dénoncé ces arrestations arbitraires. Des « expropriations » (vols à main armée) étaient menées pour financer les opérations révolutionnaires et plusieurs des membres du Front ont alors été arrêté·e·s, dont Vallières et Gagnon[xiv]. En novembre 1966, les deux idéologues du mouvement se retrouvaient en prison à New York pour trouble de l’ordre après une grève de la faim de 29 jours devant les Nations Unies. Des camarades ont alors fondé le comité d’aide au groupe Vallières-Gagnon (néo-FLQ). Vallières et Gagnon passeront respectivement 44 et 41 mois en prison. 

À Montréal, Jacques Desormeaux, du premier réseau La Cognée, se distanciait de Vallière et de Gagnon et affirmait que le FLQ n’est pas communiste. De son côté, la GRC intensifiait ses opérations d’infiltration. Le 14 août 1967, lors d’une réunion du conseil de sécurité à Ottawa, le séparatisme est jugé aussi dangereux que le communisme. Les services de renseignements de la GRC y soulignaient trois problèmes : le terrorisme, le séparatisme et l’ingérence étrangère. Les services de renseignements fédéraux se sont alors mis à espionner le Québec « comme s’il s’agissait d’une puissance étrangère[xv] ». Le 8 octobre 1967, Che Guevara est décédé en Bolivie, assassiné par la CIA. Il est devenu un martyr de la révolution. À ce moment, une autre publication est diffusée par le FLQ, La Victoire, qui expliquait en détail comment poser des actions violentes. À l’automne 1967, la GRC élargissait son programme de surveillance dans les universités[xvi]. Nègres blancs d’Amérique est publié pour la première fois en 1968. Ce livre de Vallières a été écrit en prison, comme de nombreux écrits révolutionnaires (par exemple ceux d’Antonio Gramsci, entre autres, qui a élaboré la théorie de l’impérialisme culturel[xvii], ou, de nos jours, Abdullah Öcalan, théoricien de la révolution au Rojava). Ce livre est, selon son auteur, « un acte politique[xviii] » pour lequel il a dû faire face à des accusations de subversion[xix]. Dans ce document, Vallières cherche à témoigner publiquement pour le grand nombre d’opprimé·e·s au Canada et à mettre de l’avant les moyens de libération de ses compatriotes de l’oppression des « requins de la haute finance ». Il juge que les travailleurs et travailleuses n’ont que trop été abusé·e·s par les politicien·ne·s de carrière, les « René Lévesque » de ce monde, qui, selon Vallières, compte parmi tout un ensemble de bourgeois contre-révolutionnaires encore subordonnés au système capitaliste, et ce, en dépit de discours progressistes. Selon l’auteur, ce sont les Québécois·es eux-mêmes qui doivent prendre leur destin en main et cesser de compter sur « les messies qu’engendre périodiquement le système pour mystifier[xx] » celles et ceux qui ne sont pas encore conscientisé·e·s aux problèmes politiques de notre condition. Dans cet article, nous analyserons ce document historique qui revêt une grande importance. À la prison de Bordeaux, où il avait été transféré de New York, Charles Gagnon, compagnon d’armes de Pierre Vallières, a rédigé un texte intitulé Feu sur l’Amérique, qui, d’abord saisi par la police, n’a pas été publié dans son intégralité avant 2006, après le décès de son auteur[xxi]. Le texte de Gagnon diffère en substance de celui de Pierre Vallières. Il est moins autobiographique et traite plus précisément de la stratégie révolutionnaire internationale du FLQ. Beaucoup plus théorique et concis, il constitue, en rétrospective, un excellent compagnon de lecture au livre de Vallières et permet de mieux comprendre à quel point le mouvement felquiste s’inscrivait ou, du moins, voulait s’inscrire dans la mouvance des guérillas révolutionnaires latino-américaines et afro-américaines, et comment le Québec pouvait devenir un foco, au sens guévariste, d’activités révolutionnaires[xxii]. Dans les paragraphes qui suivent, nous traiterons de ces deux ouvrages, en plus de quelques autres écrits de Charles Gagnon, surtout ceux publiés dans l’Avant-garde, publication destinée aux cadres du FLQ. Nous voulons résumer et analyser ces écrits au regard de la situation actuelle du Québec. Même si ces textes sont le produit d’une époque précise, ils ne sont pas pour autant entièrement obsolètes. En effet, même si certains propos nous semblent un peu forts et catégoriques, et que d’autres tiennent à peine la route, il y a d’autres éléments qui sont encore brûlants d’actualité, alors que sont célébrées les 150 années d’un système que nous n’avons pas choisi. Aussi, nous pensons qu’il est essentiel de souligner l’importance de ces textes et de notre histoire pour porter un regard plus aiguisé sur les problèmes qui nous touchent pendant que ces lignes sont rédigées et lorsqu’elles seront lues. Après tout, alors que sont célébrés les « fondateurs » de la confédération, ne sommes-nous pas en train d’oublier des acteurs importants de notre propre histoire? Enfin, qui peut s’arroger le droit d’excuser la violence de l’ordre établi et condamner les violences révolutionnaires des felquistes?

Nègres blancs d’Amérique

Le livre de Vallières passe en revue les éléments de l’histoire canadienne qui ont construit les rapports de domination au fil des siècles. Il explique que la Confédération ne fut que l’institutionnalisation d’un rapport de domination de la bourgeoisie anglo-saxonne sur les affaires politiques, sociales et économiques du pays, avec la complicité de la bourgeoisie canadienne-française et du clergé. Le gouvernement fédéral a ainsi gardé le contrôle sur certains éléments clés comme les devises, les douanes, l’armée, l’immigration, la politique extérieure et a pavé la voie à une politique de centralisation autour du secteur financier torontois et montréalais et, ultimement, préparé la domination du Québec par l’impérialisme américain. L’Oncle Sam n’a trouvé que peu de résistance, ayant domestiqué le gouvernement du Québec en invitant les dirigeants à faire partie des conseils d’administration de ses entreprises. Ainsi se sont succédé les gouvernements-marionnettes, la dictature de la réactionnaire bourgeoisie québécoise. Vallières rejette d’emblée le système électoral qui ne permet, selon lui, que de choisir entre un larron ou un autre.

Pierre Vallières traite également de l’histoire des luttes ouvrières au Québec depuis le début du XXe siècle. Il décrit comment les mouvements ouvriers du Québec des années 1930 et 1940 n’ont rien apporté à la classe ouvrière elle-même. Toutefois, une gauche factice s’en est servie pour mettre sur pied un « syndicalisme d’affaires » au service de la bourgeoisie. Il s’attaque également aux défenseurs et défenseuses de la politique parlementaire, pour qui les syndicats ont d’ailleurs entretenu une « illusion de démocratie ». Il adresse une critique d’autant plus amère au clergé qui, selon lui, se croit exempté de prendre le parti des pauvres. Ce n’est pas tant la religion elle-même qu’il attaque, mais l’hypocrisie des leaders religieux qui servaient, ultimement et avant tout, l’élite canadienne-française et les intérêts de l’impérialisme anglo-saxon. Il affirme sans détour : « Seuls les prêtres peuvent voir une espèce de paradis dans l’enfer prolétarien ; et comme alors, sans le savoir, ils sont utiles au capitalisme![xxiii] » Plus loin dans son ouvrage, Pierre Vallières consacre toute une section à un récit autobiographique. Il y parle de son enfance au sein d’une famille prolétaire, parmi les ouvriers et ouvrières qui devaient travailler comme des bêtes de somme et qui n’avaient d’autre jouissance que de s’enivrer, ce faisant dilapidant leur maigre paye. Il parle des Québécois·es comme d’une « société d’écrasé[·e·]s muet[·te·]s » qui n’osaient jamais se révolter contre l’ordre établi, aussi répugnant qu’il soit. Chacun·e restait emmuré·e dans son silence, « pour y crever le plus tôt possible et ne plus avoir à respirer cette atmosphère de soumission mêlée d’égoïsme, ou quasiment personne n’osait accepter, au-delà de son intérêt immédiat, la responsabilité de travailler à faire en sorte que la Bêtise saute![xxiv] » En fait, ce livre possède les caractéristiques d’une tentative de conscientisation du peuple à sa situation d’opprimé (pour faire écho à Gramsci[xxv]). Vallières ne tarit pas d’éloges pour Jacques Ferron, médecin-écrivain et fondateur du Parti rhinocéros, qui s’était fait défenseur des opprimé·e·s et des pauvres, et pour Gaston Miron, qu’il considère comme le père spirituel du FLQ, nous faisant ainsi comprendre que le mouvement felquiste a pris racine dans la pensée littéraire québécoise de l’époque. Vallières aborde également la révolte de l’adolescence. Selon lui, la personne adolescente qui a honte de ses origines prolétaires cherche, par la réussite individuelle, à faire partie de la classe privilégiée, la société permettant l’ascension sociale d’un certain nombre de « parvenu[·e·]s ». Cependant, seule une fraction y parvient. Certain·e·s de ceux et celles qui n’y parviennent point risquent d’entériner une conscience de classe. Alors que Pierre Vallières s’engageait peu à peu dans la lutte révolutionnaire, d’autres Québécois·es tentaient de s’installer au pouvoir et y sont « parvenu[·e·]s », comme Gérard Pelletier et Pierre Elliott Trudeau, qui se sont mis à servir « les visées impérialistes des États-Unis et du Canada anglais[xxvi] ». Le FLQ, du moins dans sa forme idéologique mise de l’avant par Vallières dans son livre (les premières cellules étaient plus inspirées des Patriotes, nationalistes bourgeois, que du marxisme-léninisme), s’inspirait de l’anti-impérialisme des dépendantistes comme André Gunder Frank[xxvii], qui ont dénoncé les politiques d’aide au développement des pays du Nord aux pays du Sud. Vallières critique aussi ce développement qui appauvrit les pays encore soumis à des rapports de forces coloniaux. Dans son livre, il aborde également le racisme aux États-Unis, qui a retourné les travailleur·euse·s les un·e·s contre les autres et a fait avorter bon nombre de mouvements ouvriers, ce qui n’était pas pour déplaire à la bourgeoisie. Vallières fait un parallèle important entre le nationalisme noir aux États-Unis et le séparatisme québécois. De ce parallélisme, Vallières tire le concept de « nègres blancs d’Amérique », de serviteurs, d’esclaves. Après avoir décrit notre condition d’opprimé·e·s, il pose la question du comment « renverser l’impérialisme ». C’est ce que tout l’ouvrage tente d’expliquer et ce à quoi l’auteur tente d’éveiller le « nègre blanc » endormi[xxviii]. Selon lui, la solution ne se trouve certainement pas entre les mains de la bourgeoisie, qu’il qualifie de « monstruosité sociale ». Vallières avance avec raison que Gide, Sartre (qui soutenait toutefois le FLQ peu après la crise d’Octobre dans un article), Mauriac et, au Québec, Maheu, Chamberland et Préfontaine étaient des bourgeois dont les rébellions ont avant tout profité au système capitaliste et à leur classe d’origine. La solution ne se trouve pas non plus dans l’Église: bien que celle-ci comportait des éléments progressistes (voire révolutionnaires, comme pour la théologie de la libération en Amérique latine), cette institution est, selon lui, « réactionnaire (politiquement, économiquement et idéologiquement) et n’a pas grand-chose à voir avec l’Évangile de Jésus-Christ ». Qui plus est, elle se trouve à être « l’une des plus grandes institutions financières du monde capitaliste et la plus sûre “garantie morale” du système d’exploitation de l’homme par l’homme[xxix] ». Vallières cite amplement le philosophe marxiste hongrois György Lukács, qui ramenait de l’avant le matérialisme dialectique et critiquait le « matérialisme » pseudo-communiste et technocratique de l’Union soviétique[xxx]. Vallières affirme d’ailleurs : « Le marxisme réifié de l’URSS conserve la dialectique, c’est-à-dire la pensée révolutionnaire, comme un cadavre embaumé, dans un musée, hors de nos prises. La démocratie capitaliste fait subir le même sort aux idéologies de la liberté qui ont surgi à l’ère des révolutions de la bourgeoisie. » Suivant cela, il tend vers une interprétation du matérialisme dialectique selon laquelle sa finalité « tend constamment vers une révolution permanente et est tout le contraire même d’une eschatologie[xxxi],[xxxii] ». Il se défend de prêcher l’action irréfléchie et aveugle vers un objectif confus et imprécis. Il est aussi important de changer le monde que de le comprendre parce que le comprendre sans prendre part à sa transformation n’a pas de sens. En effet, selon le felquiste, « la compréhension de tout phénomène humain doit être dépassée par son insertion (comme instrument de progrès ou de lutte idéologique) dans les transformations actuelles qui ébauchent (sans pourtant la déterminer absolument) l’évolution future de ce phénomène[xxxiii] ». Les rapports de pouvoir qui existent dans un système capitaliste n’ont rien d’une réalité permanente ou d’une vérité transcendantale. Ils sont le résultat d’un long processus d’actions concrètes, de violence systémique, de répression, d’accumulation et ainsi de suite, mais rien de fondamentalement immuable. György Lukács avance d’ailleurs, dans son Histoire et conscience de classe, que « l’existence humaine, par le développement de la production, s’est abêtie jusqu’à devenir une force matérielle, tandis que les forces matérielles se sont saturées de vie spirituelle[xxxiv] ». Marx, cité par Lukacs, affirme : « Le capital n’est pas une chose, mais un rapport social entre personnes, médiatisé par des choses[xxxv]. » Maurice Merleau-Ponty, de son côté, ajoute: « Chez Marx, donc, la trame de l’histoire est un devenir des significations faites forces ou institutions. De là vient qu’il y a chez Marx une inertie de l’histoire, et aussi pour achever la dialectique, un appel à l’invention humaine[xxxvi]. » Enfin, pour Marx, on ne peut donner un sens à l’histoire « qu’en concevant une sélection historique qui élimine les réalités antinomiques du cours de l’histoire, mais n’a pas elle-même, et sans l’initiative des hommes, le pouvoir de susciter un système cohérent et homogène[xxxvii] ». C’est donc par le prisme de la dialectique et de l’action révolutionnaire que le peuple canadien-français, prolétaire et aliéné par l’exploitation et l’asservissement aux intérêts de l’impérialisme britannique qui a donné lieu à la Confédération et, finalement, à l’impérialisme étatsunien, peut s’affranchir de sa condition de société de « nègres blanc d’Amérique », pour que cesse la violence organisée (à la fois au sens propre et au sens symbolique) contre lui. Il en est de même pour tou·te·s les opprimé·e·s du monde entier. Vallières, du moins, à ce stade de sa réflexion révolutionnaire, avance, à l’instar de Frantz Fanon, psychiatre et essayiste martiniquais, que la violence est un mal nécessaire et que celles et ceux qui pensent le contraire ne font que ralentir les changements qui doivent inéluctablement se produire. La question est de savoir combien de temps prendront les prolétaires pour se conscientiser et agir. Le terrorisme est alors un moyen de tirer le « nègre blanc » de sa stupeur résultant de siècles d’oppression et d’abattement[xxxviii]. La démocratie libérale ne serait donc que de la poudre aux yeux et ne servirait qu’à légitimer la mainmise sur le pouvoir par la bourgeoisie – les seul·e·s, qui, après tout, ont les moyens financiers d’être libres. Vallières exprime dans son livre que, jusqu’à nouvel ordre, l’aliénation est complète. Même les sciences humaines sont entre les mains de la bourgeoisie et monopolisées au service du capitalisme. Les chercheur·e·s, souvent, n’en sont même pas conscient·e·s et souhaitent amener partout où elles et ils vont une certaine « objectivité » qui tend à justifier l’ordre établi. Vallières insiste sur la distinction entre la violence idéologique et la violence révolutionnaire. La première est irrationnelle, engendrée par la négation. Il s’agit de la violence du fascisme, du racisme et de l’antisémitisme. La seconde est celle qui est perpétrée et organisée consciemment par une collectivité contre la violence de son oppresseur. Encore une fois, selon Pierre Vallières, les médias, les universités et tous les organes du savoir aux mains de la bourgeoisie tentent cependant d’occulter cette distinction et de justifier l’ordre établi et le statu quo[xxxix]. « Peu importe la “patrie” à laquelle nous appartenons, peu importe les difficultés auxquelles nous sommes quotidiennement confronté[·e·]s : notre devoir de révolutionnaires, où que nous soyons, est de faire la révolution », comme nous l’a si bien rappelé Guevara avant d’être odieusement assassiné par la CIA en Bolivie.

« Et jusque dans les prisons, ce devoir doit primer sur tout le reste[xl] », complète Vallières[xli].

Charles Gagnon et Feu sur l’Amérique

Dans l’essai Violence, clandestinité et révolution, publié en juin 1966 dans Avant-garde, organe destiné aux cadres du FLQ, Charles Gagnon explique que le travail du front révolutionnaire est d’organiser une « contre-violence », celle de la lutte révolutionnaire, qui est une réponse à la violence de l’ordre établi. Des actes de « contre-violence » sont ainsi menés afin de « parvenir à l’instauration d’une société dans laquelle le peuple est maître[xlii] ». Dans le même texte, il poursuit en énumérant les étapes qui mènent à cette « société nouvelle ». La première est la prise de possession des richesses, des ressources naturelles, des moyens de production; ensuite, la planification en ce qui concerne l’utilisation de ces ressources et de ces moyens de production pour le bien de toute la collectivité; enfin, la redistribution à la population et une décentralisation du pouvoir par la mise sur pied de « conseils régionaux ». Ces conseils découleraient des « comités populaires de libération » qui constituent l’organisation révolutionnaire du FLQ et permettraient le transfert aisé du pouvoir aux mains du peuple après le renversement du gouvernement en place. Selon l’auteur, toutes les options réformistes et « pseudo-révolutionnaires » sont vouées à l’échec[xliii]. Charles Gagnon donne l’exemple des projets de développement centralisateur mis en œuvre par le Bureau d’aménagement de l’Est-du-Québec (BAEQ), créé en 1963, qui ont été menés au détriment des villageois·es de la Gaspésie et du Bas‑Saint‑Laurent. Leur contestation a alors pris la forme des « Opérations Dignité[xliv] », une série de manifestations contre la fermeture de nombreux villages. Dans les pages qui suivent, Charles Gagnon exprime son opposition aux « cercles d’études révolutionnaires », ne voulant pas que ceux-ci engendrent une « petite élite populaire », chose qui sera reprochée au FLQ, entre autres par un de ses membres, François Mario Bachand, meneur du mouvement McGill français qui sera assassiné en exil à Paris, en 1971[xlv]. Quoi qu’il en soit, Charles Gagnon s’oppose à cette idée selon laquelle il faut d’abord s’adonner à un travail de propagande, et c’est là qu’il amorce sa justification de l’utilisation de la violence dès les débuts de l’entreprise révolutionnaire. « Le premier pas dans la révolution, qui est aussi le premier pas dans le développement de la conscience de classe, est donc de s’attaquer à ces hommes, chefs d’entreprises, maires, députés et même chefs syndicaux, qui sont les seuls représentants de l’exploitation pour les travailleurs qui ont à souffrir de leurs activités et qui ne voient pas encore clairement que ces hommes, tout en collaborant au système, n’en sont pas toujours les éléments clés. Des attaques répétées et aussi violentes que la conscience des travailleurs [et travailleuses] impliqué[·e·]s peut les porter entraîneront vite une réaction de la part de [celles et ceux] qui vivent du système et qui sont ainsi menacé[·e·]s, c’est-à-dire les politicien[·ne·]s vendu[·e·]s au système, les grandes entreprises, les grands fournisseurs de capitaux[xlvi]. » Aussi, il ajoute que, sans être provoqué, le capitalisme ne montrera pas « son vrai visage », d’autant plus qu’il est en mesure d’assimiler toute revendication, de les « canaliser » en « un sens qui les vide entièrement de leur contenu révolutionnaire ou idéologique », comme il le fait actuellement avec le féminisme, les droits des communautés LGBTQI+ et de certains groupes religieux. Aussi, la violence qui n’est pas organisée dans un but précis entraîne le désordre, rien de plus que l’expression de la colère et la frustration. Cette violence doit être orientée vers la prise de pouvoir par la classe ouvrière. Le « durcissement du pouvoir » et la répression devaient provoquer la conscientisation des travailleurs et travailleuses. Ultimement, la répression engendrée par les événements de la crise d’Octobre aura pratiquement raison d’une bonne partie de la gauche québécoise. Quoi qu’il en soit, Gagnon affirme que, tout en perpétrant des actes de violence, le FLQ jetterait les bases d’une structure organisationnelle et formerait des cadres pour mener la « résistance populaire ». Il parle ensuite de l’importance des comités populaires de libération, unités de base de l’action révolutionnaire. Il tient également compte du fait que les travailleurs et travailleuses sont en général dégoûté·e·s de la politique. La violence pourrait donc les extirper de leur stupeur et leur faire prendre conscience de leur pouvoir d’agir. Le FLQ entendait également se lier avec les luttes ouvrières d’Amérique latine et celle des Afro-Américain·e·s. Enfin, Charles Gagnon aborde ensuite la nécessité du caractère clandestin de l’organisation révolutionnaire. Ainsi, les faits et gestes des militant·e·s devaient être tenus secrets, ne pas être connus des autres membres de l’organisation et, bien sûr, de la population en général, aussi sympathique soit-elle à la cause défendue. Toutefois, si des militant·e·s devaient agir de manière coordonnée, elles et ils ne devaient connaître que les membres de leurs cellules, et ce, sous des pseudonymes[xlvii]. Dans le texte Les classes sociales au Québec, publié en deux parties dans Avant-garde en juin et en septembre 1966, Charles Gagnon explique ce qui distingue la rébellion des Patriotes du mouvement révolutionnaire felquiste[xlviii]. Selon lui, la révolte des Patriotes était essentiellement une révolte bourgeoise, qui a eu lieu à une époque où la conscience de classe n’existait pas. L’ensemble du peuple pouvait donc s’identifier à la bourgeoisie (cela a-t-il changé ?). Il relève, à la lumière de cette constatation, d’autres contradictions : les faits et gestes du clergé au regard de son propre discours, la nature des revendications bourgeoises, que ces derniers nomment quand même « liberté » ou « démocratie », et l’emportement avec lequel le peuple canadien-français s’est laissé entraîner derrière la bourgeoisie qui, pourtant, sert d’abord ses propres intérêts. Aussi, il existe, selon lui, deux groupes distincts, les conservateurs et les monarchistes d’un côté, pour qui le « régime colonial » protège leurs intérêts, et les libéraux, qui mettent de l’avant un certain parlementarisme qu’ils nomment « démocratie », mais qui défendent eux aussi leurs intérêts, quitte à annexer le Bas-Canada aux États-Unis. Le nationalisme est d’abord et avant tout une idée bourgeoise, exprime Charles Gagnon. Cela dit, le nationalisme du FLQ n’est pas celui des Patriotes[xlix]. À l’appui de ces affirmations, Gagnon cite Marx : « Les ouvriers [et ouvrières] n’ont pas de patrie. On ne peut leur ôter ce qu’[elles et] ils n’ont pas. Comme le prolétariat de chaque pays doit d’abord conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe dirigeante de la nation, devenir lui-même la nation, il est encore par-là national ; mais ce n’est pas au sens bourgeois du mot[l]. » Dans l’essai Les têtes à Papineau, publié en annexe dans la première édition de Nègres blancs d’Amérique et dans l’anthologie de 2006, Charles Gagnon, comme Pierre Vallières, critique le syndicalisme qui a trahi le peuple pour s’accaparer un peu de pouvoir aux dépens des ouvriers et ouvrières. Ces syndicats se livraient également à des luttes fratricides qui ont mené à une dépolitisation du prolétariat, ce dont les gouvernements et les entreprises se délectaient. Les grandes entreprises ont aussi rendu inoffensifs de nombreux meneurs populaires par des pots-de-vin ou en leur accordant des postes bidons comme celui de « député » ou de « gouverneur de la Banque du Canada ». Il donne l’exemple de Paul-Henri Lavoie, secrétaire général de l’UCC et gouverneur de la banque du Canada, et de Marcel Pépin, président de la CSN siégeant au Conseil d’expansion économique du Canada et à la Société Générale de financement (SGF)[li].Tous ces propos aboutissent à ce qui est affirmé dans Feu sur l’Amérique. « L’Amérique du Nord est un monstre », y affirme Gagnon. C’est le centre nerveux du système capitaliste international et le centre de développement d’un néo-fascisme qui développe sans cesse des technologies et des méthodes de répression, d’espionnage et d’assassinats politiques. « En d’autres termes, tant que nous refusons de faire la révolution chez nous, nous sommes des collaborateurs [et collaboratrices] des crimes dont se rend chaque jour coupable l’impérialisme américain dans le monde[lii]. » Aussi, il affirme que la révolution passe par les luttes de libération nationale. Cependant, cela ne suffit pas car, en Afrique, des valets de l’impérialisme occidental ont pris le pouvoir après l’indépendance de leur pays. Au soutien de cette affirmation, il donne l’exemple de la guerre du Biafra, au Nigéria, conflit derrière lequel se trouvent Londres et Moscou. Enfin, comme Vallières, il dénonce le totalitarisme-impérialiste soviétique qui a anéanti le Printemps de Prague[liii]. Gagnon s’intéresse également à l’égard de ce qui a en quelque sorte été le précurseur du multiculturalisme, en abordant l’« intégration », concept fourre-tout qui cacherait mal les volontés hégémoniques des bourgeois·es nord-américain·e·s. En effet, ces dernier·ère·s cherchent, selon Gagnon, à « intégrer » les autochtones, les Noir·e·s, les Acadien·ne·s, les Métis·ses, les Québécois·es, les Portoricain·e·s, les Mexicain·e·s et ainsi de suite. Aussi, la mobilité sociale, soigneusement contrôlée, serait un instrument de sabotage de la conscience sociale. Cette mobilité permettrait à celles et ceux qui la réussissent de se faire blanc·he et anglo-saxon·ne, de faire partie de la classe bourgeoise. Toutefois, les minorités doivent quand même être maintenues telles quelles, dans une certaine mesure, pour prouver une certaine rhétorique qui veut que les riches soient travaillant·e·s et les pauvres, paresseux·ses, et, enfin, que la révolte ne soit qu’une lubie passagère, « comme les modes bourgeoises ». Le développement de la société industrielle a également engendré une bureaucratie qui étouffe la vie humaine. Il fait également état de l’expansion continuelle du capitalisme qui risque d’engendrer la destruction de la planète. « La grande ville moderne n’est en fait qu’une forme du modèle impérialiste qui comporte de fait un gouvernement quasi mondial, en train de se constituer avec le rapprochement de l’URSS et des USA, aux diktats duquel à peu près personne n’échappe. Faut-il préciser que ce gouvernement n’est pas l’ONU dans laquelle il ne faut voir qu’une façade pour faire accepter aux petits États la domination des grands[liv]? » Enfin, selon Charles Gagnon, la lutte est notre responsabilité à tou·te·s, et il nous faut lutter en collaboration avec les mouvements révolutionnaires du tiers monde. Cela dit, il place son espoir dans trois éléments, le premier étant l’expansion et la radicalisation des luttes québécoises, noires et mexicaines; le deuxième, les luttes de libération anti-impérialistes dans le reste du monde; et, enfin, l’expansion de la crise économique et politique étatsunienne. Il explique ensuite, s’inspirant largement des théories d’Ernesto « Che » Guevara, la nécessité des foyers révolutionnaires, essentiels au peuple pour prendre conscience de son potentiel révolutionnaire. Aussi, le Québec aurait été à l’époque l’une des régions en Amériques du Nord qui se serait le mieux prêtée à la révolution. Cependant, il prévoyait la division de la bourgeoisie québécoise, dont une part resterait fédéraliste et serait incarnée par le Parti libéral et l’autre, indépendantiste, se rangerait du côté du Parti québécois. Il prévoyait également les mesures d’austérité qu’adopterait le gouvernement au profit des investisseurs et investisseuses américain·e·s et du secteur capitaliste. Il faut dire qu’il n’a pas eu tort[lv].

Plus ça change, plus c’est pareil : la question de la révolution au Québec en 2018

 « Nous n’aurons d’histoire qu’à partir du moment incertain où nous commencerons la guerre révolutionnaire. […] L’histoire commencera de s’écrire quand nous donnerons à notre mal le rythme et la fulguration de la guerre. Tout prendra la couleur flamboyante de l’historique quand nous marcherons au combat, mitraillette au poing. Quand nos frères mourront dans les embuscades et que les femmes seront seules à fêter le 24 juin, ce que nous écrivons cessera d’être un évènement et sera devenu écrit. […] Seule l’action insaisissable et meurtrière de la guérilla sera considérée comme historique ; seul le désespoir agi sera reconnu comme révolutionnaire[lvi]. »

– Hubert Aquin, Prochain épisode

Afin de nous pencher sur la question de la validité des idées de Vallières et Gagnon en 2018, nous avons eu l’occasion de nous entretenir avec l’historien Donald Cuccioletta, chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’UQAM. D’emblée, il nous dit avoir été plus proche de Charles Gagnon et du mouvement En lutte!, qui a vu le jour après que ce dernier ait tourné la page sur le FLQ. M. Cuccioletta commente le livre de Vallières en disant que, selon lui, sans l’ombre d’un doute, « la lutte est toujours présente, de même la volonté d’une forme de libération du système capitaliste qui est toujours présente ». Pour ce qui est du nationalisme felquiste, M. Cuccioletta est plus prudent : « Cet ouvrage en est un qui s’insère dans son époque : celle des luttes de libération nationale en Afrique, à Cuba, en Amérique latine. » Il rappelle que le nationalisme est aujourd’hui très à droite et que les gens sont embourbés dans une « agréable léthargie ». En somme, le contexte actuel est très différent. À l’époque, on croyait la révolution imminente, ce qui ne serait plus le cas aujourd’hui. Il faut toutefois se rendre à l’évidence : la confédération dont Vallières décrit longuement les origines dans son livre, le système électoral qui maintient au pouvoir une même bourgeoisie réactionnaire, les « requins » de la finance, sont les mêmes aujourd’hui que ceux qui existaient dans les années soixante. Aussi, il nous semble évident que le Canada sert toujours les intérêts de l’impérialisme américain[lvii], en plus de s’adonner à ses propres activités extractivistes[lviii], se parant encore et toujours du visage de la démocratie libérale et de discours progressistes qui manquent à se traduire en actions concrètes. Au regard de cet état des choses inacceptable et d’un discours dominant qui tend à justifier la « suprématie du statu quo[lix] », pour utiliser l’expression du philosophe Slavoj Žižek, le « devoir de révolutionnaire » dont Vallières soulignait l’importance est sans l’ombre d’un doute encore d’actualité et la solidarité avec tou·te·s les opprimé·e·s, que ce soit avec les peuples d’Amérique latine, exploités par les minières canadiennes, le peuple du Myanmar, le peuple de la Palestine, les peuples autochtones, les femmes, les communautés LGBTQI+ et tou·te·s ceux et celles qui sont confronté·e·s à l’injustice n’a rien d’une lubie. Sur ce point, il convient de rappeler que les visées du FLQ englobent beaucoup plus que de simples revendications nationales. Leurs idées appartenaient aussi au marxisme-léninisme et au guévarisme. Elles englobaient même, à certains égards, les revendications du féminisme et des minorités opprimées. Cependant, Marie Tremblay, felquiste et féministe, affirmait, dans un communiqué intitulé « La libération des femmes et la libération du Québec », que, au même moment, Pierre Elliott Trudeau s’était soucié des droits des homosexuel·le·s et des femmes parce cela s’avérait « rentable pour lui », politiquement, c’est-à-dire que cela lui permettait de dérober le soutien populaire du FLQ et le détourner à son avantage[lx]. Le Front de libération des femmes, organisation radicale féministe, n’a pas non plus manqué de souligner la « récupération » par l’État et le système capitaliste de toute une panoplie de revendications, qui doivent pourtant s’inscrire dans une révolution sociale complète ou se voir vidées de leur sens[lxi]. Nous ajoutons que Justin Trudeau, de son côté, s’est occupé de la légalisation de la marijuana et de la « défense » du particularisme ethnoculturel pour les mêmes raisons. Au Canada, l’impérialisme anglo-saxon et étatsunien, qui a été dénoncé par le FLQ, s’est retrouvé dans le bilinguisme (ici au sens très politique et institutionnel) et éventuellement, de nos jours, dans le multiculturalisme. Un autre document conservé dans la Collection nationale de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, écrit par Vallières et intitulé « Stratégie révolutionnaire et rôle de l’avant-garde », traite de l’importance de développer des moyens révolutionnaires propres au Québec et non de tenter de transposer les méthodes appliquées en Algérie et à Cuba, entre autres lieux[lxii]. Le FLQ a adopté en grande partie les tactiques d’« expropriation » de banques et de séquestration de diplomates propres aux Tupamaros, plus ou moins adaptées à la situation québécoise. Au Québec et au Canada, le multiculturalisme, encore mis de l’avant par Justin Trudeau et son gouvernement, semble encore être une autre tactique de domination culturelle au service du capitalisme international. Peter Lamborn Wilson, philosophe anarchiste américain, assimile d’ailleurs le multiculturalisme à « un système fermé de strict contrôle, un passage qui ressemble à la mort et qui se terminera inéluctablement dans la stérilité et dans l’hystérie[lxiii] ». Il faudrait donc créer le moyen de lutte qui puisse conscientiser les « minorités » qui tombent sous l’influence hégémonique du multiculturalisme et ainsi les aider à trouver un véritable pouvoir d’agir. À cet égard, il convient de porter attention aux apports théoriques de Gagnon sur la résistance à l’hégémonie en contexte québécois. Même si sa défense de méthodes de « contre-violence » révolutionnaire tient plus difficilement la route aujourd’hui, sa mise en garde contre un capitalisme sournois qui tente d’assimiler et de « canaliser » diverses formes de résistance ne doit certainement pas tomber dans l’oreille d’un sourd. Les propos de Gagnon sur la révolte des Patriotes ne sont pas non plus anodins. Il est encore nécessaire de reconnaître les formes conservatrices, bourgeoises, voire même fascisantes, que peut prendre le nationalisme québécois, imposant ses « valeurs » et qui, comme lors de la révolution des Patriotes, ne permet aucune conscience de classe, que ce soit au sein de la majorité ou des minorités ethnolinguistiques. Aussi, il ne faut pas oublier que le Québec fait encore partie du « monstre américain », ce centre nerveux du capitalisme et du développement du néofascisme dont parlait Gagnon. Qui plus est, son propos peut sembler encore absolument juste lorsqu’il affirme qu’à moins de faire la révolution chez nous, nous devenons complices des crimes de l’impérialisme canadien ailleurs, et ce, peu importe notre origine et peu importe si on adhère aux valeurs de la bourgeoisie québécoise ou non. Notre devoir de solidarité avec les peuples opprimés du tiers monde demeure.

À des fins d’analyse, il est également intéressant de revenir sur les rares écrits publiés de François Mario Bachand, qui a été assassiné en 1971[lxiv],[lxv]. L’historien Donald Cuccioletta, avec qui nous avons discuté, a connu Bachand à la manifestation de 7 Up, le 27 février 1967, l’un des rassemblements les plus explosifs de la Révolution « tranquille ». Selon Cuccioletta, François Bachand était un anarchiste et il « portait toujours avec lui un drapeau noir. « Il pensait à la révolution jusqu’à 3 h du matin. » L’ouvrage de McLoughlin fait aussi état des caractéristiques d’un homme brillant, anticonformiste et idéaliste, qui lisait beaucoup et qui fréquentait les cafés libertaires de l’époque. D’une nature rebelle, il refusait aussi toute forme de contrôle, ce qui causait des tensions avec les autres membres du FLQ. Extravagant pour son époque, il a même été traité à l’institut Pinel[lxvi]. Quoi qu’il en soit, Bachand a lui-même fait une critique intéressante du FLQ dans une anthologie qui a été publiée en 1971 sous le titre Trois textes. Il aborde en détail les divergences idéologiques qui nous font comprendre que le FLQ n’est pas un mouvement homogène, évoluant au sein de courants de gauche qui comprenaient trotskistes, marxistes-léninistes, maoïstes, etc. Il avance, comme point important, que la lutte doit être à la fois légale (en soutenant, entre autres, le PQ, qu’il méprise, tout comme le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), et qu’il considère constitués d’une bourgeoisie canadienne-française qui veut remplacer la bourgeoisie anglophone) et clandestine avec des actions comprenant des exécutions de politiciens comme « Peter » Elliott Trudeau, Jean Marchand, Michel Côté et Réal Caouette. Plus loin, il mentionne, dans un éclair de lucidité fulgurant, un risque de fascisation des mouvements sociaux par la radicalisation nationaliste de la bourgeoisie qui mènerait à l’émergence d’un néofascisme au Québec, ce qui n’est pas sans rapport avec l’extrême droite à laquelle nous avons affaire aujourd’hui. Enfin, il critique durement le FLQ: « De plus, il faut ajouter à cela, le gauchisme qui relève plutôt de la psychanalyse que de la politique, d’un besoin évident de se viriliser qu’on rencontre chez de nombreux terroristes. Je ne suis pas un psychanalyste, loin de là, mais j’ai remarqué que beaucoup de terroristes et de gauchistes souffraient d’un grave complexe d’Œdipe, relatif au Père : père décédé, père faible, c’est la mère qui commande à la maison, père ivrogne, etc…, ces individus sont dangereux, lorsqu’ils ne sont pas conscients de leur état psychologique maladif : cela les pousse à commettre un tas d’actes violents plus ou moins imbéciles[lxvii]. »

D’ailleurs, M. Cuccioletta ajoute « [qu’]au moment de la crise d’octobre 1970, aux réunions du FRAP [Front d’action politique] qui avaient lieu pendant que les soldats étaient dans les rues, on discutait afin de savoir s’il fallait soutenir le FLQ ou non. Leur pensée était à l’époque loin de la gauche. Certain[·e·]s affirmaient que le FLQ était devenu un groupe petit bourgeois. C’est pourquoi Gagnon a fondé [le mouvement] En lutte! ». M. Cuccioletta profite de notre entretien pour souligner que François Mario Bachand mérite de faire l’objet de beaucoup plus de recherches et de publications. Selon lui, après tout, les felquistes sont tout de même des acteurs et actrices de notre histoire qu’on a un peu oublié·e·s. Il termine à ce sujet en disant qu’il est honteux de savoir que, au décès de Charles Gagnon, il a fallu « mettre de l’argent dans un pot » pour pouvoir l’enterrer dignement, sans quoi, « il allait finir dans une fausse commune ». Aussi, il est frustrant de constater que René Lévesque, appartenant clairement à la bourgeoisie capitaliste et contre-révolutionnaire, a fondé le Parti québécois pour, nous semble-t-il, ainsi aller récupérer toute la résistance, et ce, paradoxalement, avec l’aide de toute la répression engendrée par les mesures de guerre d’octobre 1970. Bien sûr, la classe privilégiée d’aujourd’hui est la même qu’à l’époque et elle s’est occupée de faire disparaître les idées révolutionnaires du FLQ de l’éducation primaire et secondaire. En ce qui concerne la réémergence d’une autre gauche, M. Cuccioletta affirme qu’elle existe, réveillée par, entre autres, le Printemps érable, mais qu’elle reste minée par une importante division et qu’elle ne s’adonne pas suffisamment à des débats.

Enfin, ramener les idées des penseurs et penseuses du FLQ nous permet aussi de reposer certaines questions restées taboues pendant longtemps, et ce, en raison de la crise d’octobre et de la mort de Pierre Laporte, ce politicien qui avait vraisemblablement baigné dans des affaires de corruption[lxviii].

CRÉDIT PHOTO: BiblioArchives

[i]                                              Louis Fournier, F.L.Q. : Histoire d’un mouvement clandestin, Éditions Québec/Amérique, Montréal, 1982.

[ii]                             Ibid no 1          

[iii]                                            Pierre Vallières, Nègres blancs d’Amérique, Éditions Parti Pris, Montréal, 1968, p. 55.

[iv]                                            Ibid no 1, p.13-14

[v]                                             Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Éditions du Seuil, Paris, 1952.

[vi]                                            Albert Memmi, Portrait du colonisé, Éditions Payot, Paris, 1973.

[vii]                                           Jacques Berque, Dépossession du monde. Le Seuil, Paris, 1964.  

[viii]                                          Ernesto Guevara, La guerre de guérilla, Maspero, Paris, 1960.

[ix]                                            Paul Sweezy, The Theory of Capitalist Development, D. Dobson, London, 1946.

[x]                                             Ibid no 1

[xi]                                            Ibid no 1

[xii]                                             Joseph Costisella, Peuple de la nuit, Éditions Chénier, Montréal, 1964.

[xiv]                                          Ibid no 1

[xv]                                                       Ibid no 1

[xvi]                                          Ibid no 1

[xvii]                                         Jean-Marc Piotte, La pensée politique de Gramsci, Éditions Parti Pris, Ottawa, 1970.

[xviii]                                        Ibid no 3

[xix]                                            Ibid no 1

[xx]                                             Ibid no 3

[xxi]                                          Charles Gagnon, Feu sur l’Amérique : Écrits politiques volume 1 (1966-1972), Lux Éditeur, Montréal, 2006.

[xxii]                                           Ibid no 7

[xxiii]                                          Ibid no 3, p. 110.

[xxiv]                                          Ibid no 3, p.83.

[xxv]                                           Ibid no 14

[xxvi]                                        Ibid no 3, p.235

[xxvii]                                       André Gunder Frank, Capitalisme et sous-développement en Amérique latine, Maspero, Paris, 1968.

[xxviii]                                      Ibid no 3

[xxix]                                        Ibid no 3, pp. 236–237

[xxx]                                         György Lukács, Histoire et conscience de classe. Essais de dialectique marxiste, Les Éditions de minuit, Paris, 1960.

[xxxi]                                        Ibid no 3, p.277

[xxxiii]                                      Ibid no 3, p.282

[xxxiv]                                      Ibid no 30

[xxxv]                                       Karl Marx, Le Capital. Critique de l’économie politique, Éditions sociales, Paris, 1867.

[xxxvi]                                      Maurice Merleau-Ponty, Les Aventures de la dialectique, Gallimard, Paris, 1955.

[xxxvii]                                     Ibid no 3, p.285

[xxxviii]                                                            Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Maspero, Paris, 1961.

[xxxix]                                      Ibid no 3

[xl]                                            Ibid no 3, p.397.

[xlii]                                          Ibid no 21

[xliii]                                         Ibid no 21

[xliv]                                         Clermont Dugas, Le développement régional de l’Est-du-Québec de 1963 à 1972, Cahiers de géographie du Québec, volume 17, numéro 41, 1973, pages 283 à 316.

[xlv]                                          François Mario Bachand, Trois textes.

[xlvi]                                         Ibid no 21, pp. 25–26

[xlvii]                                        Ibid no 21

[xlviii]                                       Ibid no 21

[xlix]                                         Ibid no 21

[l]                                              Karl Marx, Manifeste du parti communiste, suivi des Luttes de classes en France, Union générale d’éditions, Paris, 1962, p.43.

[li]                                             Ibid no 21

[lii]                                            Ibid no 21, p.108.

[liii]                                           Ibid no 21

[liv]                                           Ibid no 21 p. 154

[lv]                                            Ibid no 21

[lvi]                                           Hubert Aquin, Prochain épisode, Le cercle du livre de France, Ottawa, 1965.

[lvii]                                                         Jerome Klassen, Joining Empire: The Political Economy of the New Canadian Foreign Policy, University of Toronto Press, Toronto, 2014.

[lviii]                                                        Todd Gordon, Imperialist Canada,ARP Books, Toronto, 2010.

Todd Gordon & Jeffrey R. Webber, Blood of Extraction: Canadian Imperialism in Latin America, Fernwood Publishing, Toronto, 2016.

[lix]                                                          Georges I. García, Carlos G.Sánchez,  Psychoanalysis and politics: the theory of ideology in Slavoj Žižek,  International Journal of Zizek Studies,volume 2, numéro 3, 2008,  pages 125 à 142.

[lx]                                            Marie Tremblay, La libération des femmes et la libération du Québec, Presses du Québec Libre, Montréal, 1971, conservé dans la Colletion nationale de la Bibliothèque et archives nationales du Québec.

[lxi]                                             Véronique O’Leary et Louise Toupin, Québécoises deboutte ! Tome I, une anthologie de textes du Front de libération des femmes (1969-1971) et du Centre des femmes (1972-1975), Les Éditions du remue-ménage inc, Montréal, 1982.

[lxii]                                          Le Front de libération du Québec, Stratégie révolutionnaire et rôle de l’avant-garde, Montréal, 1970, conservé dans la collection nationale de la bibliothèque et archives nationales du Québec.

[lxiii]                                           Peter Lamborn Wilson, Résister au multiculturalisme, récupéré sur https://traductionsautonomes.wordpress.com/2017/07/20/resister-au-multic…

[lxiv]                                           Michael McLoughin, Last stop, Paris: The Assassination of Mario Bachand and the Death of the FLQ, Viking, Toronto, 1998.

[lxvi]                                         Ibid no 63

[lxvii]                                        Ibid no 45, p.132

[lxviii]                                               Guy Lachapelle, (2011). La crise d’Octobre 1970… quarante ans plus tard. Recherches sociographiques, volume 52, numéro 2, pages 379 à 391, 2011.

L’invisibilisation de l’expertise des femmes

Elles sont entrées massivement sur le marché du travail traditionnel [1] depuis les années 1970 [2]. Elles sont aujourd’hui plus scolarisées que les hommes [3]. Et pourtant, elles comptent pour à peine 29 % des expert·e·s cité·e·s par les médias, une situation qui n’a pas bougé dans les vingt dernières années [4]. Elles sont minoritaires dans les postes de direction d’entreprises. Elles forment tout juste 27 % des député·e·s élu·e·s à l’Assemblée nationale du Québec [5], soit encore moins qu’en 2003, où elles comptaient pour 30 %. Comment se fait-il qu’encore aujourd’hui, l’expertise des femmes reste invisibilisée ?

C’est à cette question qu’a voulu répondre L’Esprit libre en organisant une soirée de réflexion sur ce thème le 18 octobre dernier. Pour l’occasion, cinq femmes issues de différents milieux ont accepté notre invitation à venir discuter de cet enjeu. Voici un compte-rendu des discussions de cette soirée de réflexion.

Historique des luttes féministes

Rachel Chagnon, professeure au Département des sciences juridiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et directrice de l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF), a brisé la glace en soulignant que l’accès des femmes aux espaces publics et « aux mêmes privilèges et avantages que les hommes est loin d’être acquis […] maintenant plus que jamais ou autant qu’autrefois ».

Les années 1980-1990 promettaient un vent de changement positif, avance-t-elle. On a commencé à sensibiliser les employeurs et employeuses dans les années 1980 avec plus ou moins de succès à l’égalité en emploi. Des mesures volontaires pour améliorer la situation ont été instaurées. À partir du milieu des années 1990, à la suite de la commission Abella [6], on a commencé à obliger les donneurs et donneuses d’emploi à engager les personnes issues des groupes marginalisés (soit les personnes handicapées, les Autochtones, les personnes racisées et les femmes). On a mis des programmes en place, renforcé les commissions de droits de la personne au pays, fait de la publicité sur les droits. La population connaissait ses droits et savait ce que c’était qu’être victime de discrimination, affirme la professeure.

Les indicateurs d’égalité montaient, poursuit madame Chagnon : les femmes étaient de mieux en mieux payées, de plus en plus présentes sur le marché du travail [7]. On voyait la percée des femmes dans des domaines non traditionnels, comme le génie et l’architecture. On voyait l’arrivée de jeunes femmes dans des programmes universitaires où elles étaient typiquement absentes auparavant. On voyait l’entrée de femmes extrêmement compétentes dans de nombreux secteurs. On a adopté la loi sur l’équité salariale en 1996. Bref, on sentait une réelle volonté de faire avancer les choses, résume la professeure.

À cette époque, on misait sur la théorie des masses critiques. Rachel Chagnon explique qu’on croyait alors qu’« à partir du moment où on attein[drait] un certain nombre de femmes dans un domaine où elles [étaient] sous-représentées, on [verrait] leurs qualités, et tout s’arranger[ait]. On [constaterait] qu’elles sont compétentes, on leur offrir[ait] le même salaire qu’aux hommes ». On a donc adopté en 2000 au Québec la Loi sur l’accès à l’égalité à l’emploi, qui comporte des mesures forçant les entreprises à adopter des objectifs quantitatifs précis, dans le but d’atteindre les masses critiques.

Individualisation des luttes

Sont arrivées les années 2000, poursuit Rachel Chagnon. Politiquement, les choses ont changé. Un gouvernement conservateur a été élu à Ottawa, un gouvernement péquiste plutôt de droite avec Lucien Bouchard était déjà au pouvoir au Québec depuis quelques années, suivi d’un gouvernement libéral avec un ancien conservateur à sa tête. Tout d’un coup, ce désir de donner plus de pouvoir aux femmes, de leur donner la possibilité d’accéder aux mêmes avantages et privilèges que les hommes, a été mis sous le tapis, déplore madame Chagnon. Les programmes qui visaient à valoriser l’accès des femmes à l’emploi n’étaient plus considérés comme importants. À Québec comme à Ottawa, on a cessé de valoriser les institutions dont le mandat est de protéger le droit à l’égalité. À Ottawa, l’organisme Condition féminine Canada s’est vu retirer la plupart de ses mandats, et son budget a été coupé du deux tiers, affirme la professeure. À Québec, on a enlevé la moitié du budget au Secrétariat de la condition féminine et on leur a demandé de s’intéresser au cas des femmes dans le milieu des affaires, symbole du virage politique en cours, poursuit-elle.

C’était un glissement des valeurs au Québec comme au Canada, illustre madame Chagnon. On s’est engouffré·e·s dans une époque où l’équilibre budgétaire et la valorisation des affaires prévalaient sur tout. En parallèle, on a cessé de s’intéresser aux différents indicateurs qui permettaient de voir où en étaient les choses, et on s’est mis à se dire que c’était réglé, avance-t-elle.

On est entré·e·s à l’ère de l’individualisation des enjeux, regrette madame Chagnon : tout est devenu un enjeu de rapports individuels. On disait aux femmes : « Vous êtes maltraitées, allez porter plainte. » Le regard collectif a disparu. Les institutions qui veillent à l’égalité ont été fragilisées et les gouvernements actuels ne reconnaissent plus leur importance. On constate aujourd’hui les résultats de ce revirement de situation et de cette mise de côté des institutions publiques : le salaire des femmes ne bouge plus par rapport à celui des hommes depuis une vingtaine d’années. Dans certains domaines, l’accès à l’emploi fait du surplace depuis une vingtaine d’années également. Il a même reculé dans la construction. Le nombre de députées à l’Assemblée nationale a diminué depuis 2003, si bien qu’elles ne comptent plus que pour 27 % des député·e·s au Québec depuis les élections de 2014 [8].

On se croyait sur une montée constante, convaincu·e·s que les choses s’amélioraient d’année en année, et on se réveille en 2018 avec cette stagnation, voire ce recul de l’égalité, déplore madame Chagnon.

Même si on nous dit partout que c’est la compétence qui est l’élément clef pour déterminer qui a droit à quoi, les femmes sont systématiquement moins payées que les hommes, même à l’intérieur d’un domaine d’emploi. Elles gagnent 76 % du salaire des hommes globalement. Si on retranche les femmes blanches, on tombe à 60 %, se désole madame Chagnon.

Le boys club

Linda Kay, journaliste et professeure au département de journalisme de l’Université Concordia, a ironiquement intitulé sa présentation « Les femmes ne peuvent pas utiliser les urinoirs ». Une métaphore pour illustrer le problème des boys club, un vestige qui rappelle l’époque où les femmes étaient en minorité sur le marché du travail. Elle décrit le boys club comme « un royaume auquel les femmes ne peuvent pas accéder, non pas parce qu’on les en empêche, mais parce qu’il existe des barrières que les hommes qui en font partie ne voient pas ». Ce sont donc des espaces stratégiques auxquels les femmes n’ont pas accès, ce qui les désavantage par rapport à leurs collègues masculins, explique madame Kay.

Les urinoirs en sont un exemple. La professeure décrit que lorsqu’elle travaillait au Chicago Tribune (qui employait à l’époque 700 journalistes se battant pour améliorer leurs conditions), l’un de ses collègues avait un grand accès aux éditeurs et était systématiquement assigné à couvrir les sujets intéressants, voyait ses articles publiés dans les premières pages, avait droit à des promotions. Quand elle lui a demandé la raison de ses succès, il lui a répondu qu’il suivait le rédacteur en chef quand il allait aux toilettes. Il pouvait y engager des conversations et bâtir une certaine familiarité avec lui, ce qui lui avait valu peu à peu des avantages auxquels elle n’avait pas droit.

Le bar, où les hommes peuvent aisément passer du temps et réseauter, est également un espace privilégié pour les hommes, qui n’a pas la même signification et peut être davantage problématique pour les femmes, selon son expérience, précise-t-elle.

Madame Kay insiste sur le fait qu’à son avis, les hommes ne réalisent généralement pas que les femmes n’ont pas accès aux mêmes chances de réseauter, et donc que ce boys club n’est pas intentionnel. Mais il est tout de même bien présent et affecte la carrière de nombreuses femmes encore aujourd’hui. En effet, le boys club limite l’accès des femmes aux mêmes avantages et privilèges que leurs collègues masculins, et les empêche de briser le plafond de verre… ou, comme le dit Christine Saint-Pierre, journaliste et politicienne, il les empêche de quitter le « plancher collant » [9].

Plusieurs associations et organismes créent toutefois des occasions pour les femmes de réseauter. On peut penser aux centres des femmes et à la Fédération des femmes du Québec – qui jouent un rôle essentiel dans la défense des droits des femmes et dans la lutte à l’inégalité, en plus de créer des lieux sécuritaires (safe spaces) pour les femmes : à L’espace L (un nouvel espace de travail pour les femmes dans le Mile-End), aux comités étudiants pour femmes, au collectif Je suis indestructible (une plateforme de diffusion de témoignages d’agressions sexuelles), à l’Association femmes entrepreneures Québec, au Réseau des mères en affaires, au Réseau des femmes d’affaires du Québec, etc. Ces initiatives sont toutes des occasions pour les femmes d’échanger, de reprendre confiance et de tenter de mieux prendre leur place.

Marginalisation et assignation sociale

Myriame Martineau, professeure au département de sociologie de l’UQAM et conteuse (sous le nom Myriame El-Yamani) explique que la première question qu’on lui pose lorsqu’elle se présente comme conteuse, c’est « Vous contez pour les enfants ? ». Lorsqu’elle répond qu’elle conte pour les enfants, mais pas seulement, on lui demande : « Alors vous contez des contes coquins, érotiques ? ». Cette situation illustre une association stéréotypée des femmes avec la maternité ou la sexualité.

Dans sa récente recherche portant sur les conteuses du Québec, Myriame Martineau a constaté que bien que les femmes représentent aujourd’hui plus de 55 % des conteurs et conteuses de la province, la plupart d’entre elles (80 %) racontent dans des lieux beaucoup moins prestigieux que les hommes, soit les bibliothèques, les organismes communautaires ou les écoles. Les hommes, eux, sont plus souvent appelés à conter dans des festivals ou des bars. Pour madame Martineau, cette situation illustre une « assignation sociale [des] pratiques », reliée à une perception d’espaces qui seraient censés être plus féminins que d’autres. On confine donc les femmes à certains espaces où leur présence semble aller de soi, mais on les exclut d’espaces où elles étaient traditionnellement absentes.

Par ailleurs, près de 90 % des femmes racontent dans des soirées collectives où elles partagent le micro avec d’autres conteuses. Madame Martineau avance que ceci « fragmente la parole des femmes dans l’espace public ». Les hommes, de leur côté, racontent en solo à plus de 70 %, une pratique perçue encore une fois comme plus prestigieuse.

Le milieu du conte tente maladroitement de faire une place aux femmes pour corriger ce déséquilibre, notamment avec les soirées « paroles de femmes », des soirées collectives de contes qui ont lieu une fois par an autour du 8 mars aux Dimanches du conte à Montréal. Mais selon madame Martineau, ces soirées sont utilisées comme alibi : « On coche la case « les femmes ont conté » et on [passe] à autre chose », selon ses observations. La place faite aux femmes reste donc marginale. Elles n’ont pas accès aux mêmes privilèges que les hommes dans le monde du conte, et ce, malgré qu’elles soient statistiquement majoritaires dans ce domaine au Québec.

Dans le monde du théâtre, l’absence de reconnaissance du travail des femmes est également flagrante. Marie-Ève Milot, représentante de Femmes pour l’équité en théâtre et elle-même active dans le milieu, explique qu’au cours des dix dernières années, le prix Michel Tremblay, qui récompense le meilleur texte porté à la scène tous genres confondus, a été décerné neuf fois à un auteur et une fois seulement à une autrice… et cette année-là, il a été décerné ex aequo à un homme et une femme. Un communiqué de presse, écrit en novembre 2016 pour dénoncer cette situation, a « mis le feu aux poudres [10] ».

À la suite de cela, explique Marie-Ève Milot, un ras-le-bol s’est fait sentir dans la communauté des femmes en théâtre, qui se sont rencontrées pour échanger sur leur invisibilité et sur les discriminations qu’elles vivaient dans le milieu. 75 d’entre elles se sont présentées à cette première rencontre pour partager leurs expériences. En entendant les témoignages de femmes de théâtre de différentes générations, elles ont rapidement réalisé le caractère systémique de la discrimination qu’elles vivaient dans le milieu du théâtre, étant donné le statu quo depuis les années 1970. Aujourd’hui, Femmes pour l’équité en théâtre (F.É.T.) compte plus de 180 membres de toutes les générations qui revendiquent une représentation équitable des femmes dans leur milieu professionnel.

Constatant que les témoignages ne font pas le poids pour sensibiliser les gens à l’iniquité, un comité de recherche a été fondé avec le mandat de rassembler des statistiques démontrant l’invisibilité des femmes en théâtre. Les résultats dévoilés en septembre dernier dans la revue Jeu sont sans équivoque : à peine « 26 % des textes et 34 % des mises en scène présentés dans les théâtres de Montréal sont l’œuvre de femmes [11] ». Pourtant, elles forment 41 % des auteurs et autrices membres du Centre des auteurs dramatiques [12]. Les deux seuls théâtres où le ratio de femmes à l’écriture et à la mise en scène est équitable (de 46 % à 53 %) se trouvent être deux théâtres qui présentent des œuvres pour enfants. Une situation qui rappelle l’assignation sociale des femmes conteuses que déplore madame Martineau.

Marie-Ève Milot explique que l’argent se trouve sur les grandes scènes, les salles secondaires fonctionnant en autoproduction (c’est-à-dire que les artistes assument les coûts de production). C’est sur ces dernières que les femmes sont le plus présentes… mais leur représentation tourne autour de 30 % seulement ! Dans les 151 productions entièrement assurées par les théâtres québécois dans les cinq dernières années (c’est-à-dire que les théâtres assument l’entière responsabilité financière et administrative du spectacle), le pourcentage de femmes, tant à l’écriture qu’à la mise en scène, est de 19 % [13]. Ce qui fait dire à Marie-Ève Milot que « la vision du monde des femmes intéresse très peu ». On les associe encore automatiquement à « l’écriture féminine », une écriture « intimiste [où] les sentiments occupent […] une place prépondérante [14] ».

Les hommes, eux, sont associés au « masculin universel », déplore madame Milot, une situation qui n’est pas sans rappeler le monde littéraire. Virginie Chaloux soulignait dans un article datant de décembre 2016 qu’en littérature, « lorsque les hommes écrivent à propos de leur vie, ils écrivent des mémoires, et lorsque les femmes s’adonnent au même exercice, elles écrivent des journaux intimes ». Pourtant, « [l’écriture] des femmes nous permet de comprendre la façon dont elles vivent le monde dans lequel elles évoluent [15] » . La disproportion des textes d’hommes en théâtre passe donc sous silence la réalité de la moitié de la population, comme si elle était moins importante que celle des hommes, selon Marie-Ève Milot.

Madame Linda Kay ajoute un exemple frappant tiré de sa carrière pour démontrer l’invisibilisation de son expertise. Après avoir travaillé comme journaliste au Chicago Tribune, elle choisit de continuer sa carrière comme enseignante au département de journalisme de l’Université Concordia. Après quelques années, elle détient une solide réputation grâce à son excellence en enseignement et à son implication dans le département, notamment par l’organisation d’ateliers sur l’enseignement. On lui a également demandé de siéger au « Teaching and Learning Board », une ressource qui cherche à créer des liens entre étudiant·e·s et professeur·e·s afin d’améliorer l’enseignement. Toutefois, lorsque l’Université Concordia décide d’offrir un prix d’honneur pour l’excellence en enseignement (Dean’s Award for Teaching Excellence), personne de son département ne pense proposer son nom. C’est elle-même qui s’autonomine… Et elle remporte le prix ! Une situation classique, explique-t-elle : on lui a dit que les femmes se présentent très rarement aux postes haut placés, dont les chaires de recherche du Canada, bien qu’elles soient nombreuses à être plus qualifiées que bien des hommes qui obtiennent ces postes. Une conséquence de la difficulté des femmes à se faire confiance et à se mettre de l’avant.

Le complexe d’imposture

Marie-Ève Milot et Pascale Saint-Onge, également représentante de Femmes pour l’équité en théâtre et professionnelle du milieu, ont parlé de ce phénomène : la peur de se dire « spécialiste »  – comme d’un « complexe d’imposture » que vivent les femmes dans leur vie professionnelle. C’est-à-dire que les femmes elles-mêmes vont souvent sous-estimer leur(s) expertise(s), hésiter à prendre la parole en se disant « Mais qui suis-je pour venir parler de cet enjeu ? ». Elles vont souvent hésiter à revendiquer un titre professionnel. Madame Martineau mentionnait que dans le milieu du conte, les femmes se présentent rarement comme conteuses. Marie-Ève Milot avouait avoir hésité à participer à notre soirée de réflexion, ne se considérant pas comme une experte du thème. Et pourtant, elle est comédienne, auteure, metteure en scène et codirectrice du Théâtre de l’Affamée, elle fait partie des femmes qui ont mené les recherches sur la représentation des femmes en théâtre, en plus d’avoir coécrit « La coalition de la robe », un essai qui porte sur la place des femmes en théâtre.

Pascale Saint-Onge mentionne qu’à sa sortie de l’école de théâtre, on lui disait ouvertement : « Parce que tu es une femme, ça va te prendre quatre à cinq ans de plus que pour un homme [pour te faire reconnaître]. » C’est un fait acquis dans le milieu du théâtre, déplore-t-elle. Cette sous-valorisation du travail des femmes fait naître chez plusieurs d’entre elles un complexe d’imposture, ce qui fait qu’elles n’osent souvent même pas déposer leurs textes ou leurs candidatures, tenant pour acquis qu’elles ne sont pas à la hauteur, expliquent les deux représentantes de Femmes pour l’équité en théâtre. D’où l’importance d’un organisme qui milite pour leur faire une place. Car encore aujourd’hui, trop souvent, « les hommes ont leur place, alors que les femmes doivent faire leur place [16] ». On peut croire que cette remise en question constante que de nombreuses femmes font de leur expertise serait liée en partie aux représentations sociales, qui invisibilisent constamment leurs savoirs. Ce complexe d’imposture, il leur est souvent imposé de l’extérieur. En effet, les femmes sont souvent confrontées à un jugement plus sévère que les hommes par leur milieu. Les femmes journalistes de sport, par exemple, se font insulter quotidiennement [17]. Lorsque les femmes journalistes mènent des entrevues corsées, on les qualifie « d’hystériques » alors que les hommes sont vus comme « combatifs » [18].

Toutes ces expériences féminines démontrent la marginalisation de l’expertise des femmes. Madame Martineau résume bien la situation : « Les qualifications […] exercées par les femmes sont rarement reconnues comme telles. La valeur attribuée au travail de ces femmes est toujours inférieure à celui d’un homme. » Mais pourquoi accepte-t-on que cette invisibilisation de l’expertise des femmes demeure omniprésente au Québec en 2017 ? Comment peut-on parvenir à faire bouger les choses ?

Pistes de solution

Rachel Chagnon se demandait en conclusion de sa présentation : « Comment remet-on le collectif dans ces luttes ? Comment repolitise-t-on ces enjeux pour éviter les affrontements individualisés où les femmes seront perdantes ? » À une contre un, avance-t-elle, on n’a pas la force nécessaire pour combattre une discrimination systémique.

Le droit ne peut pas tout régler, affirme-t-elle, mais il faut se réapproprier les outils légaux qu’on a délaissés en en faisant un enjeu individualisé qui laisse tout le poids sur les épaules d’une personne, suggère madame Chagnon. Selon elle, il faut réfléchir à une remobilisation et une resensibilisation sur de nouvelles bases intersectionnelles. Il faut réfléchir différemment les enjeux. Il faut se réapproprier des instances comme la Commission québécoise du droit de la personne, le Conseil du statut de la femme, même si ce sont des institutions plus libérales et moins militantes. On en a besoin pour faire avancer les choses, martèle la professeure.

De son côté, l’organisme Femmes pour l’équité en théâtre souhaite s’assurer que la question de l’équité soit posée dans le milieu du théâtre, et que l’on compile des statistiques sur la présence des femmes (et leur absence surtout). Il souhaite que les critères de sélection des pièces soient rendus publics, afin d’éviter les discriminations selon la réputation des artistes et leur genre. Déjà, en réponse à ces dénonciations, le théâtre Duceppe a demandé à Marie-Ève Milot de siéger sur le comité de sélection des pièces dans le but de faire une plus grande place aux œuvres de femmes.

Marie-Ève Milot privilégie également la visite d’écoles pour « semer une soif de révolte », confie-t-elle. Selon elle, l’école façonne les filles pour qu’elles deviennent des femmes tranquilles, qui ne parlent pas trop fort, qui ne chercheront pas à renverser les codes. D’où l’importance de les conscientiser dès cet âge à leurs talents et leur capacité de réussir, ce qui nécessite généralement d’aller à l’encontre des codes sociaux qu’on leur inculque notamment à travers le système d’éducation, soutient-elle.

Madame Kay insiste de son côté sur l’importance que les femmes parviennent enfin à se faire confiance et se mettre de l’avant. Car malheureusement, déplore-t-elle, on pense rarement à elles comme des expertes. Mais elles ont bien souvent, autant que les hommes, toutes les compétences pour avoir du succès, elles doivent apprendre à faire valoir leurs compétences, et garder la tête haute lorsqu’on les remet en question.

Il importe également pour les médias de visibiliser l’expertise des femmes : les interroger à titre de spécialistes, s’assurer d’organiser des panels paritaires lors de conférences, traiter de sujets qui les concernent, etc. Il n’y a aucune raison valable qu’elles comptent pour à peine 29 % des expert·e·s cité·e·s dans les médias. Comme on l’a vu toutefois, le complexe d’imposture risque de freiner de nombreuses femmes qui auraient pourtant un point de vue tout à fait pertinent à entendre. En leur expliquant pourquoi on les a invitées – quels expertises, travaux, cours donnés, etc. ont attiré notre attention –, on augmente les chances d’avoir une réponse positive.

Afin d’améliorer la représentation des femmes dans les médias, L’Esprit libre travaille présentement à un répertoire de femmes ayant une expertise terrain ou théorique dans différents domaines. Une fois que nous aurons pu compiler les noms et expertises et faire la mise en page, nous rendrons ce répertoire de femmes spécialistes disponible pour les médias qui souhaitent contrer la sous-représentation des femmes. Toute personne ne s’identifiant pas comme homme cis et possédant une expertise terrain ou théorique dans un quelconque domaine est invitée à remplir le formulaire en cliquant sur ce lien. N’hésitez pas à partager avec vos collègues !

Crédit photo: Steven Peng Seng Photography

1     En fait, les femmes ont occupé de plus en plus d’emplois salariés à partir de ces années, mais elles sont employées ou font du travail invisibilisé depuis longtemps au Québec. On peut penser aux sœurs dont le rôle était primordial dans les hôpitaux et les écoles, les services de garde gratuits ou autres. Les Montréalaises étaient également très présentes dans les ateliers de misère des industries du textile, qui florissaient au début du siècle dernier. Voir le livre : Les femmes dans la société québécoise de Marie Lavigne et Yolande Pinard, Éditions du Boréal Express, 1977, Québec.

2     Luc Cloutier-Villeneuve et Julie Rabemananjara, « Cap sur le travail et la rémunération : portrait de la situation des Québécoises sur le marché du travail au cours des 35 dernières années », Institut de la statistique du Québec, mars 2016, http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/travail-remuneration/bulletins/c…, consulté le 11 décembre 2017.

3     Institut de la statistique du Québec, « Le niveau de scolarité des femmes en progression au Québec, tant à l’université qu’au niveau professionnel », février 2014,  http://www.stat.gouv.qc.ca/salle-presse/communique/communique-presse-201…, consulté le 11 décembre 2017.

4     Marika Morris, « Gender of sources used in major Canadian media », Informed opinions, janvier 2016, https://informedopinions.org/wp-content/uploads/2017/08/Gender-of-source…, consulté le 16 novembre 2017.

5     Assemblée nationale du Québec, « La présence féminine », http://www.assnat.qc.ca/fr/patrimoine/femmes1.html, consulté le 16 novembre 2017.

6     La commission Abella, qui a eu lieu en 1984, portait sur l’égalité en emploi au Canada.

7     Les indicateurs ont toujours fait du surplace pour les trois autres groupes, déplore madame Chagnon.

8     Amélie Daoust-Boisvert, « Les femmes accusent un recul à l’Assemblée nationale », Le Devoir, 9 avril 2014, http://www.ledevoir.com/politique/quebec/405007/les-femmes-accusent-un-r…, consulté le 16 novembre 2017.

9     Virginie Chaloux, « L’idée d’écrire », (In)visibilités médiatiques, L’Esprit libre, 2015, p. 135.

10   Caroline Montpetit, « Premier acte d’une bataille pour l’équité en théâtre », Le Devoir, 13 janvier 2017, http://www.ledevoir.com/culture/theatre/489022/femmes-pour-l-equite-en-t…, consulté le 16 novembre 2017.

11   « Femmes pour l’équité en théâtre : Le show », https://mountainlake.org/event/femmes-pour-lequite-en-theatre-le-show/, consulté le 16 novembre 2017.

12   Caroline Montpetit, « Premier acte d’une bataille pour l’équité en théâtre », Le Devoir, 13 janvier 2017, http://www.ledevoir.com/culture/theatre/489022/femmes-pour-l-equite-en-t…, consulté le 16 novembre 2017.

13   Femmes pour l’équité en théâtre, « Apprendre à compter », Revue Jeu, 10 septembre 2017, http://revuejeu.org/2017/09/10/apprendre-a-compter/, consulté le 16 novembre 2017.

14   Virginie Chaloux, « L’idée d’écrire », (In)visibilités médiatiques, L’Esprit libre, 2016, p. 136.

15   Ibid, p. 137.

16   Ibid, p. 133.

17   Tamara Alteresco, 2016, « Des journalistes sportives insultées au quotidien », ICI Radio-Canada, 29 avril 2016, http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/778647/journalistes-femmes-sports-in…!

18   Virginie Chaloux, « L’idée d’écrire », (In)visibilités médiatiques, L’Esprit libre, 2016, p. 135.

Invalider le format des corps : quand l’indice de masse corporelle stigmatise

Invalider le format des corps : quand l’indice de masse corporelle stigmatise

Si on lui répond qu’il s’agit en effet d’un accident, le·la valide va très probablement s’exclamer devant [l’invalide], dans une panique mal dissimulée, qu'[elle ou] il espère – ah l’espoir [de la ou]du valide! – que jamais ça ne lui arrivera, que ce serait trop pénible, voire horrible… ce à quoi [l’invalide] acquiesce, prenant conscience qu'[elle ou]il vient de s’incarner en peur géante.»

– La culture du valide occidental ou comment le validisme, ça te concerne sûrement[i]

La surveillance des corps est si profondément ancrée dans notre société que nous devenons des êtres se jugeant les uns les autres, et nous-mêmes, à l’aide de divers outils développés selon les modes du temps. Dans notre réalité où l’industrie et les discours sur la santé et la beauté conventionnelle se permettent de faire de lourdes pressions sur notre façon d’être au monde, l’usage de l’indice de masse corporelle (IMC) est devenu l’outil suprême pour juger de la validité ou de l’invalidité des corps. Trop maigre ou trop gros selon cet indicateur, lequel on utilisera afin de déterminer la santé probable d’un individu, le corps, décontextualisé de son être, devra ou non se soumettre à des recommandations et évaluations insensibles de la part de professionnel·le·s de la santé. Plus encore, il devra subir ces mêmes évaluations par les autres, tous les autres, qui font partie de la vie de la personne ainsi jugée, pesée et étiquetée. Il faut donc aller à la source de ce discours sur la surveillance des corps par l’usage de l’IMC, et voir comment on peut le déconstruire, puisqu’il influence injustement notre rapport à soi et aux autres.

Un peu d’histoire

L’indice de masse corporelle a été conçu en 1832 par un statisticien belge, Adolphe Quetelet, intéressé par la recherche sur la croissance humaine. Développé parce qu’il avait remarqué que le poids d’un individu augmentait le plus souvent selon le carré de sa hauteur, il pensait pouvoir, grâce à cet indice, mesurer ce qu’on nomma l’obésité des personnes. La mesure est simple : poids en kilogrammes/taille en mètres au carré. Cependant, lui-même conscient des limites de cet indicateur comme outil d’évaluation de la santé, il n’avait pas suggéré de l’employer comme outil diagnostic. Mais voilà que depuis une centaine d’années, l’obésité, évaluée selon cet IMC, est devenue dans la culture populaire et scientifique une maladie, un état de santé à traiter. Ce qui a popularisé cette croyance, c’est l’œuvre de compagnies d’assurance-vie étatsuniennes qui se sont évertuées à documenter la relation entre le poids des personnes assurées, les maladies cardiovasculaires et la mortalité Un tableau tiré du site internet de la financière Sunlife nous apprend que la surprime est accordée selon le ratio taille/poids des individus s’achetant une assurance vie individuelle[ii]. Ainsi, qui a un IMC supérieur à 25 est catégorisé comme « obèse », supposément plus à risque de développer des maladies métaboliques, et donc peu assurable ou assurable à des prix beaucoup plus élevés. Dans la même logique, certaines compagnies d’assurance se spécialisent en haut risque, soit en l’assurance des risques avec facultés affaiblies, visant en particulier les personnes dites obèses. Cela agit de telle façon que si une personne obèse meurt après un certain temps, et que la mort est réputée être causée par le surpoids, la somme versée ne sera pas égale aux primes payées. Plus la personne aura vécu, plus ses répondant·e·s recevront d’argent[iii]. Il n’en fallut pas plus que pour la médecine, dans les années 1980, s’empare de ces données et que l’IMC devienne mondialement accepté comme indicateur de santé[iv]. L’étude Comment mesurer la corpulence et le poids « idéal» ? Histoire, intérêts et limites de l’indice de masse corporelle, réalisée en 2007 par l’Observatoire sociologique du changement, nous rappelle ce tournant dans l’histoire occidentale : L’utilisation de l’IMC est recommandée dès les années 1980 dans le champ médical (Royal College of Physicians 1983 ; National Institute of Health 1985). Mais c’est l’Organisation mondiale de la santé (OMS 2000) qui, en qualifiant l’obésité de première épidémie mondiale non virale et en consacrant l’IMC comme instrument de diagnostic et de prévention, a imposé internationalement son usage[v].

L’organisation mondiale de la santé (OMS), l’Observatoire national de l’obésité, le Center for Disease Control and Prevention et la Canadian Task Force on Preventive Health[vi] rapportent tous, aujourd’hui, que l’IMC est un outil facile et peu coûteux pour identifier les « personnes à risque » de développer des maladies chroniques, et pour ainsi « pouvoir mieux les aider ». Selon l’OMS, un IMC élevé serait associé à 21 % des cas de cardiopathie ischémiques, à 23 % des accidents cardio-vasculaires, à 58 % de diabète de type 2, à 39 % de l’hypertension, à un risque accru de cancers, d’infertilité, de problèmes articulaires et finalement, de mortalité[vii]. Ce tableau de statistiques est bien intégré dans notre langage et nos schèmes de pensées, alors qu’il occulte complètement les limites réelles de l’usage de l’IMC : cet indice ne fait pas de différence entre les tissus adipeux, la masse musculaire ou la masse osseuse des personnes évaluées. En plus, comme nous le mentionne Mélanie Guénette-Robert[viii], intervenante chez Anorexie et boulimie Québec (ANEB) pour les troubles alimentaires auprès des jeunes, cette mesure ne prend pas en compte les origines culturelles des individus, leur cheminement de croissance ou leur état psychologique. Selon madame Guénette-Robert, « on ne peut prendre que le poids à titre d’indicateur [de santé] ou encore se fier seulement au format corporel de la personne ». Également, il faut nous rappeler que si nous jugeons socialement de cette obésité arbitraire, nous oublions qu’une personne ayant un IMC « correct » peut aussi être fumeuse, sédentaire, avoir des carences, et mal s’alimenter, ce qui la positionne tout autant à risque de développer des maladies chroniques et problèmes de santé. Mais puisque les corps minces sont socialement acceptés, nous associons leur minceur à une bonne santé, et ce, sans fondement.

De fait, le International Journal of Obesity a mené une étude pour contredire celles qui associent systématiquement le titre d’obésité à des risques accrus d’avoir une mauvaise santé cardiométabolique. Plus de 40 420 individus ont été évalués pour cette étude, laquelle conclut que près de 50 % des personnes en surpoids, que 29 % des personnes dites obèses et que 16 % des personnes ayant un diabète de type 2 ou 3 étaient mal catégorisées comme « en mauvaise santé ». Au contraire, plus de 30 % des personnes présentant un poids santé selon l’IMC étaient, d’un point de vue cardiométabolique, en mauvaise santé[ix].

Malgré ces études récentes, plusieurs intervenant·e·s du système de santé adoptent encore aujourd’hui une position traditionnelle quant à l’usage de l’IMC pour évaluer la santé des patient·e·s. Nous nous sommes entretenu·e·s avec Dre Diana Craciunescu[x], omnipraticienne aux urgences et en hospitalisation, laquelle nous dresse un portrait global, mais aussi personnel, de la place accordée à l’IMC dans sa pratique. L’IMC est vu comme un « outil pratique qui aide les professionnel·le·s à juger du poids « santé » adéquat de leurs patient·e·s […] Il s’agit d’un outil de dépistage », avance-t-elle. Elle ne croit toutefois pas que ces professionnel·le·s doivent se limiter à ce calcul pour évaluer l’état de santé globale des patient·e·s : « Un[·e] patient[·e] peut très bien être en poids santé selon l’IMC et n’avoir que très peu de muscles ou de tissus maigres, et c’est le cas des patient[·e·]s âgés mal nourri[·e·]s. De même, un[·e] haltérophile peut avoir un IMC trop élevé et n’avoir que 5 % ou moins de tissus adipeux. » Bien qu’elle soulève certaines limites de cet outil, la façon d’en parler s’inscrit dans un discours positiviste où la science se sert d’outils mathématiques pour penser rationnellement une classification des corps, et ce, en niant la très grande variabilité sociale et génétique humaine, changeante d’un individu à l’autre. Un simple calcul ne peut suffire à lui seul pour évaluer des risques potentiels d’un état d’être quant à la santé de la personne évaluée.

Impacts sociaux de l’usage de l’IMC

L’indice de masse corporelle, dès le départ, n’avait pas été inventé pour mesurer ou évaluer la santé des personnes. Cependant, s’inscrivant dans une équation économique (assurance vie et capitalisme) pour juger arbitrairement de la longévité potentielle d’un corps, on capitalise sur l’inadéquation de certains formats de corps, à la faveur des uns et au détriment des autres, pour poser des personnes comme valides ou invalides, selon des critères sociaux bien précis d’acceptabilité. Reprise dans la culture populaire, intégrée à nos modes de socialisation et d’éducation, cette médicalisation de la grosseur en termes d’obésité pose les individus dans une logique marchande méritocratique du « qui coûte plus ou moins cher à l’État et à la société[xi] ». Comme s’il nous fallait absolument – encore – classifier les corps et leur accorder une valeur selon la place qu’ils prennent, monétairement ou physiquement. Ce processus en est aussi un d’objectivation des corps, lesquels sont à surveiller, au lieu d’être part entière d’une personne sujet de sa propre vie, ayant sa propre appréciation d’elle-même.

Cette culture qui est la nôtre n’est pas sans poser de problèmes et n’est pas sans dangers. Nous avons tou·te·s, dans notre imaginaire individuel et collectif, une idée de ce qu’est un corps acceptable, beau, capable, méritant, et le format « obèse » ou gros n’en fait pas partie. L’usage systématique de l’IMC dans le milieu médical, dans le domaine de la nutrition ou encore dans les cours d’éducation physique dans les écoles du système d’éducation québécois occasionne des détresses psychologiques réelles, de l’intimidation entre individus, de l’invalidisme de certains types de corps, du rejet de la présence sociale des corps gros, et plus encore. Dans notre acceptation sociale des corps, les gros·se·s sont la plupart du temps perçu·e·s comme incapables de sexualité, d’activités physiques, de plaisir, de beauté, de sensualité ou de s’intégrer à l’espace public (format des sièges et chaises, disponibilité de vêtements convenant à leur taille, accès aux soins de santé, etc.). Les corps maigres subissent aussi leur lot d’injustices sociales et sont aussi objets d’intimidation et de contrôle (approche comportementale dans le traitement des troubles alimentaires tel l’anorexie), mais puisque les corps minces sont ceux d’abord valorisés, la maigreur n’est pas stigmatisée comme c’est le cas pour la grosseur.

Utiliser l’IMC pour déterminer la santé et la validité sociale d’une personne est tout à fait réducteur et cela reproduit le discours de la grossophobie largement diffusé et assimilé dans notre culture. Il en va tout autant pour le discours sur les régimes alimentaires, puisque l’on propage l’idée que ce dernier est la solution au premier (parce que l’on croit qu’il faut tenter, au moins, de corriger son corps s’il ne correspond pas à la norme de la minceur). Dans le milieu médical, on voit l’embonpoint et la dite obésité comme « un problème de santé sérieux qui doit être adressé par le [ou la] médecin de façon urgente », surtout chez les enfants, nous rapporte Dre Craciunescu. C’est important de préserver l’estime de soi des patient·e·s, nous dit-elle, mais « qu’un[·e] adolescent[·e] se sente bien ou pas, cela n’a aucun intérêt ». Pour la docteure, l’embonpoint doit être considéré comme un problème de santé qui demande une solution. Ainsi, le surplus de poids selon l’IMC apparaît comme une maladie qu’il faut traiter et à laquelle il faudrait remédier.

Cependant, selon la blogueuse et militante Gabrielle Lisa Collard, laquelle défend la validité des corps gros et se penche sur la question de la grossophobie dans notre société, catégoriser tout corps est mal en soi, et attacher leur valeur ou leur acceptabilité en se basant sur des mathématiques est problématique et cruel :

«Comme si « ah ben mon calcul prouve que tu es pas correct[·e], donc ça devient indéniable ». C’est monstrueux. La portée des mots est vraiment pas à négliger. Prends un happy, chubby kid, qui aime courir dehors, manger des biscuits, est actif, aimé, drôle, heureux, bien dans sa peau, pis envoie-le chez un médecin qui va sortir sa calculette et MÉDICALISER son apparence; le kid ressort de là avec un diagnostic d’obésité et d’un seul coup, il est devenu pas correct. L’utilisation [de l’IMC], et le focus sur le poids, sans regard pour tous les autres facteurs qui influencent la santé globale, est irresponsable et dangereuse[xii]. »

À titre d’exemple, une jeune mère montréalaise de 31 ans[xiii] nous a confié que sa fille de 2 ans, qui est toujours en train de s’amuser dehors avec ses frères et sa sœur, qui mange de manière variée, qui est en bonne santé globale, et qui a un corps tout ce qui a de plus mignon et potelé de lait, s’est fait dire que, si près du 85e percentile en termes de courbe de croissance, elle devrait aller consulter une nutritionniste. À l’âge de 2 ans, donc, commence déjà la surveillance des corps, alors même que cet enfant n’a qu’à peine amorcé son développement. Choquée par cette approche peu sensible de la part du médecin qui a fait cette recommandation, la jeune mère a décidé de la refuser, confiante que sa fille est en bonne santé et surtout, qu’elle n’a aucun problème corporel ni physique. La question est simple : peut-on laisser les corps tranquilles? Quel message envoie-t-on aux parents et aux enfants qui ne correspondent pas aux critères médicaux de l’acceptable? On leur dit qu’ils·elles doivent se corriger, se modifier dans le but d’être accepté·e·s et tenter à tout prix de tendre vers la norme imposée. Selon madame Collard, la dangerosité d’utiliser cette donnée mathématique et de juger des corps selon celle-ci réside dans le fait qu’elle procure un sentiment de vérité incontestable aux gens qui s’en servent pour se juger et juger les autres, alors que c’est totalement arbitraire et inadéquat.

Pour sa part, Dre Craciunescu nous confie qu’il en va quand même du devoir du ou de la médecin d’évaluer le contexte social de ses patient·e·s, et les enfants n’échappent pas à cette règle : « Un enfant qui est très stressé par une situation familiale […] va avoir tendance à gagner plus de poids [car il aura] un taux de cortisol trop élevé, et cela lui fera prendre du poids. » Mais encore, cette tentative d’associer un contexte social à une évaluation de santé globale en rapport au poids demeure dans la médicalisation d’un format de corps qui n’est pas jugé acceptable pour les professionnel·le·s de la santé.

Du côté d’ANEB Québec, on nous dit que la pesée et l’utilisation de l’IMC chez les enfants et les adolescent·e·s peuvent être vécues de manière particulièrement éprouvante psychologiquement et peuvent devenir très anxiogènes pour elles et eux : « Les jeunes ont […] peur notamment d’être étiqueté[·e]s comme gros[·se]s ou de le devenir, car ils perçoivent de leur environnement que ce type de corps est jugé comme inacceptable […] Une image corporelle négative peut mener à l’adoption de comportements alimentaires malsains, voire dangereux. » En résumé, utiliser l’IMC comme indicateur de bonne ou mauvaise santé peut occasionner des problèmes de santé mentale, d’estime de soi, de dysmorphophobie et d’autres problématiques davantage nocives pour le bien-être d’une personne que le fait d’être gros·se et bien dans sa peau. Madame Guénette-Robert poursuit en disant que les étiquettes conférées par l’IMC viennent aussi [dire aux jeunes] que leur corps est soit acceptable soit non, et cela peut leur donner l’impression qu’elles·ils ont l’entière responsabilité de leur poids, de leur format corporel et que des changements doivent être effectués pour parvenir à une catégorie acceptable et valorisée. Chez ANEB Québec d’ailleurs, on ne parle pas de poids santé avec la clientèle, mais on parle plutôt de poids naturel, c’est-à-dire le poids auquel le corps se sent bien. Cela ne signifie pas non plus que c’est le poids que l’on désire ou celui que la société juge comme désirable, mais c’est le poids auquel le corps tente et tentera toujours de revenir, à plus ou moins quelques kilos. Le poids naturel est celui que l’on a lorsqu’on vit dans l’équilibre et que l’on écoute vraiment son corps et ses besoins.

Ce qu’il en est aujourd’hui

Au Québec, suivant les recommandations de la Canadian Task Force on Preventive Health, qui elle-même se réfère aux recommandations de l’OMS, la considération et l’utilisation de l’IMC en santé est toujours d’actualité. Des courbes de croissance dites « normales » catégorisent encore les gens selon leur taille et leur poids, et aucun regard ou presque n’est porté à l’autoévaluation des personnes que l’on classifie ainsi. Pourtant, si une personne grosse est bien dans son corps, se sent capable de bouger, de bien vivre et d’être une partie d’elle qui soit valorisée et valorisable, pourquoi insisterait-on sur son IMC et son poids plutôt que sur comment elle se sent et se perçoit? Pourquoi enverrait-on cette personne voir un·e nutritionniste pour qu’elle adopte un régime particulier? Pourquoi, aussi, n’accepterait-on pas qu’elle ne tente pas de perdre du poids, qu’elle soit bien comme elle est? En termes de santé, le bien-être mental est un enjeu primordial, car celles et ceux qui ne sont pas bien avec leur corps peuvent malheureusement chercher des réponses à leur inconfort dans des comportements dangereux, coûteux et surtout, vains. Vains, car tous les corps ne sont pas pareils et ne fonctionnent pas de la même manière, et que la seule normalité des corps qui puisse prévaloir est le fait qu’il n’y en ait justement aucun de semblable. Vouloir mouler des corps à une norme sociale est aussi mettre de lourdes pressions sur les personnes qui, autrement, sans cette surveillance de leurs corps, seraient bien dans leur peau, moins stressé·e·s et plus porté·e·s à écouter leurs signaux internes. Selon le gouvernement du Canada, beaucoup d’autres facteurs sont déterminants de la santé globale d’un individu : Le niveau de revenu et le statut social, les réseaux de soutien social, l’éducation et l’alphabétisme, l’emploi et les conditions de travail, les environnements sociaux, les environnements physiques, les habitudes de santé et la capacité d’adaptation personnelles, le développement de la petite enfance, le patrimoine biologique et génétique, les services de santé disponibles, le sexe, et finalement, la culture. Peu de visites chez un médecin prendront en considération tous ces facteurs, surtout à l’heure des quotas de patient·e·s qui sont attribués aux médecins de famille depuis l’ère Barrette et l’adoption de la loi 20[xiv].

Nous nous sommes entretenu·e·s avec une nutritionniste, afin de voir quelle position on adopte face à l’IMC dans cette profession. La position, beaucoup plus nuancée que celle prise par le pédiatre ayant jugé la fillette de 2 ans de notre témoin, semble faire évoluer le concept de l’IMC comme une donnée parmi plusieurs autres, qui peuvent indiquer l’état de santé globale d’un individu. Madame Anouk Sénécal[xv], nutritionniste et coordonnatrice de la Clinique universitaire de nutrition de l’Université de Montréal, nous informe que parmi ces autres indicateurs sont considérés les habitudes de comportements alimentaires, la présence de troubles psychologiques, le niveau d’activité physique, les habitudes de sommeil et de consommation de drogues, de tabac et d’alcool, le niveau de stress, les antécédents médicaux personnels et familiaux, ainsi que le tour de taille. Bien que toujours dans une optique de surveillance des corps, la donnée sort toutefois de son carcan habituel, où elle est prise seule et hors contexte, comme cela est le cas lors de visites chez le médecin. Cette continuelle surveillance des corps est problématique, car malgré toutes les habitudes dites saines ou malsaines des personnes, la vie de celles que l’on juge malsaines n’est et ne devrait pas être moins valide et valable que quiconque autre correspondant aux « bonnes habitudes ». Et il ne faudrait pas oublier que ce que l’on croit être de « bonnes habitudes » ne sont pas des vérités absolues, puisque cela évolue et se transforme selon les époques et les discours intégrés à notre système culturel.

Madame Sénécal nous informe aussi qu’il est plutôt impossible de pouvoir déterminer la santé d’un enfant selon un lien causal entre poids, IMC et santé. Elle nous parle aussi d’une façon plus juste d’envisager la nutrition, soit par les concepts de l’alimentation intuitive (Intuitive eating) et de l’alimentation consciente. Ces pratiques existent depuis longtemps, mais elles ne se sont pas encore popularisées globalement, sauf très récemment, et surtout aux États-Unis. Elles prennent ici au Québec un peu plus d’ampleur, mais très tranquillement. Ces pratiques s’organisent autour de l’action de manger en respectant ses signaux de faim et de satiété, de reconnaissance des besoins de son corps, du plaisir de manger, de la déconstruction des interdits alimentaires et de la culpabilité, et de la capacité à assumer ses envies et préférences alimentaires. Ces concepts, selon Anouk Sénécal, favorisent une relation positive avec la nourriture, la santé et le bien-être corporel des individus qui les mettent en pratique. Elle apporte aussi une nuance à l’idée socialement construite que d’encourager la diversité corporelle reviendrait à encourager l’obésité. Au contraire, s’accepter réfère à la valeur que l’on s’accorde et est directement lié à l’estime de soi, donc à une bonne santé mentale : « Les personnes qui ont une bonne estime personnelle et qui sont conscientes de leur valeur en tant que personne, peu importe leur format corporel, ont davantage confiance en elles et en leur capacité à faire de bonnes choses pour elles. L’acceptation est donc bien souvent la clé vers le changement, et non pas le contraire! » L’équation est plus facile encore que le calcul de l’IMC : qui est bien dans sa tête sera bien dans son corps et vice versa.

À son tour, Dre Craciunescu nous présente une nouvelle approche dans le domaine médical, soit la médecine fonctionnelle, qui est aussi en provenance des États-Unis. Ce mouvement aurait fait son apparition il y a plus de 30 ans en Californie et a grandi peu à peu au fil des dernières années. Aujourd’hui, selon elle, on compte plus de 100 000 professionnel·le·s de la santé formé·e·s en médecine fonctionnelle. Qu’est-ce que cette nouvelle médecine ? « La médecine du futur, plus ou moins. C’est une médecine intégrative qui considère le corps humain dans son ensemble bio-psycho-social, et qui adresse les causes des maladies chroniques en proposant un plan de traitement personnalisé sur le plan nutritionnel à l’aide de diètes spécifiques et de suppléments, mais aussi sur le plan psychique en identifiant des traumas passés à l’aide d’outils psychologiques. » Encore une fois, on prend pour acquis que le corps gros ne peut le demeurer, qu’il doit se soumettre à des prises en charge invasives et surtout, qu’il ne peut pas être envisagé autrement que par les effets d’un problème psychologique sous-jacent. Les personnes grosses mangeraient-elles toutes mal et avaleraient-elles obligatoirement toutes leurs émotions? Il s’agit là de liens de causalité qui n’ont pas d’appui scientifique réel, et qui découlent de mythes profondément ancrés dans notre société.

Enfin, notre système scolaire québécois, l’an dernier, a vu naître une percée significative par le rejet de la mesure de l’IMC comme indicateur de santé dans les cours d’éducation physique : la pesée ne sera plus. Pour être parvenu au résultat que le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, et que la ministre de l’Enseignement supérieur, Hélène David, fassent appliquer cette réforme, il aura fallu une pétition[xvi], amorcée par deux jeunes femmes en 2016 et comptant 4336 signatures. L’initiative de deux jeunes québécoises, qui a été soutenue par ANEB Québec, ÉquiLibre, la Fédération des éducateurs et éducatrices physiques enseignants du Québec (FÉÉPEQ) et la coordination provinciale des enseignants d’éducation physique[xvii], a réussi à faire avancer la situation dans la province. Mais encore, malheureusement, le message doit et devra être répété, puisque dans la pratique clinique de la médecine, utiliser l’IMC hors contexte est encore chose très courante, et les discussions autour de l’IMC, du poids, des formats de corps demeurent encore très présentes, et ce, chez tout le monde. Pour que cela se transforme et change réellement dans la culture populaire, beaucoup de travail reste à faire, mais enfin, un souffle nouveau semble faire tourner les vents.

Crédit photo: Mohamed Hassan

[i]     2004, La culture du valide occidental ou comment le validisme, ça te concerne sûrement, en ligne, https://infokiosques.net/IMG/pdf/validisme.pdf , page consultée le 19 décembre 2017.

[ii]    Tableau des corpulences des adultes pour l’assurance-vie : https://www.sunlife.ca/slfas/Resources/New+business+and+underwriting/Lif…

[iii]   Assurances vie de haut risque pour les personnes obèses, Terre-Acadie.com, http://www.terre-acadie.com/3bNpdKO8.html, page consultée le 22 décembre 2017.

      Souscrire à une assurance emprunteur en cas d’obésité, Assuremprunt.com, http://www.assuremprunt.com/risque-aggrave/sante/obesite/, page consultée le 22 décembre 2017.

[iv]   Qu’est-ce que l’IMC?, passeportsante.net, www.passeportsante.net/fr/Nutrition/Regimes/Fiche.aspx?doc=IMC , page consultée le 12 novembre 2017.

[v]    2007, Comment mesurer la corpulence et le poids « idéal» ? Histoire, intérêts et limites de l’indice de masse corporelle, l’Observatoire sociologique du changement, http://www.sciencespo.fr/osc/sites/sciencespo.fr.osc/files/nd_2007_01-1.pdf, page consultée le 22 décembre 2017.

[vi]   Échange courriel avec la Canadian Task Force on Preventive Health en octobre 2017, laquelle nous réfère aux publications de l’OMS.

[vii]  2017, Obésité et surpoids, Organisation mondiale de la santé, http://www.who.int/mediacentre/factsheets/fs311/fr/ , page consultée le 12 novembre 2017.

[viii] Échanges courriel entre le mois de novembre et le mois de décembre 2017. ANEB Québec est un organisme sans but lucratif qui vient en aide aux personnes touchées par un trouble alimentaire ainsi qu’à leurs proches. Mélanie Guénette-Robert s’occupe du volet éducation et prévention auprès des jeunes.

[ix]   2016, TOMIYAMA , A.J., J.M. MUNGER, J. NGUYEN-CUU et C WELLS. Misclassification of cardiometabolic health when using body mass index categories in NHANES 2005-2012, International Journal of Obesity, 4 février 2016.

[x]    Échanges courriel au mois de novembre et décembre 2017.

[xi]   2014, L’obésité, un fléau qui coûte cher et qui tue, Radio-Canada, http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/694921/obesite-cout-annuel-depenses-…, page consultée le 22 décembre 2017.

      2016, L’obésité coûte très cher aux Québécois, Radio-Canada, http://ici.radio-canada.ca/breve/57914/obesite-coute-tres-cher-aux-quebe…, page consultée le 22 décembre 2017.

[xii]  Échanges courriel avec Gabrielle Lisa Collard en juillet 2017. Madame Collard écrit un blog pour contrer la grossophobie, www.dixoctobre.com

[xiii] Entretien avec la mère lors d’une rencontre en août 2017.

[xiv] 2014, Québec imposera des quotas de patients aux médecins, Radio-Canada, http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/695891/quebec-gaetan-barrette-projet…, page consultée le 22 décembre 2017.

[xv]  Échanges courriel en octobre 2017.

[xvi] Pour la pétition : https://www.assnat.qc.ca/fr/exprimez-votre-opinion/petition/Petition-620…

[xvii]         https://www.latribune.ca/opinions/la-pesee-des-eleves-dans-les-cours-ded…