Extinction de voix de Marie-Ève Martel, un état des lieux des médias régionaux au Québec

Extinction de voix de Marie-Ève Martel, un état des lieux des médias régionaux au Québec

Malgré son bilan accablant de la presse régionale, Marie-Ève Martel,  journaliste fidèle à La Voix de l’Est, propose dans son essai une vision gorgée d’espoir pour la sauvegarde des journaux de proximité. Elle invite tout un chacun à se responsabiliser : journalistes, citoyen·ne·s, politicien·ne·s, acteurs et actrices économiques.

Le constat établi par Marie-Ève Martel n’est pas un scoop. Lire le titre et la quatrième de couverture de son essai pourrait inspirer une lassitude, tant le sujet est connu. Pourtant, Extinction de voix : plaidoyer pour la sauvegarde de l’information régionale  paru le 2 octobre 2018, appartient aux rares ouvrages à traiter de la presse régionale. Depuis plusieurs années au Québec, les fermetures de journaux font les manchettes et politicien·ne·s comme citoyen·ne·s regardent sans mot dire la lente et inévitable disparition des journalistes régionaux.

Au-delà de ses collègues, la journaliste de La Voix de l’Est entend sensibiliser tout le monde à l’importance du combat pour la sauvegarde des titres de presse régionaux. Le maintien des journaux locaux est une responsabilité commune, selon elle. Elle estime que l’information est un bien public et qu’il est de la responsabilité de toutes et tous de la valoriser et de protéger les titres de presse, régionaux et aussi nationaux. Il revient au gouvernement de protéger la liberté de presse, à la population de demander des médias plus forts, et à ces derniers de redéfinir leur mission et leurs valeurs.

Marie-Ève Martel reconnaît aisément qu’elle idéalise le métier, acceptant que ses pair·e·s et ami·e·s lui reprochent de voir le monde en rose. Elle leur rétorque pratiquer le journalisme qu’elle aime, nous a-t-elle précisé lors du lancement de son ouvrage à Montréal. Car c’est par passion qu’elle travaille au quotidien de Granby, mais aussi qu’elle fait cet état des lieux des médias régionaux.

 « Acteurs de changements »

Le mot « plaidoyer » a été bien choisi dans le sous-titre tant le ton de l’essai est engagé et résolu. Avant de dresser un état des lieux des titres régionaux, Marie-Ève Martel a en effet estimé crucial d’expliquer les différents rôles social, politique, démocratique, culturel, économique, mémoriel, humanitaire et utilitaire des journalistes de l’information locale.

À travers des exemples concrets et de nombreuses sources, elle explique qu’elles et ils donnent une voix aux inaudibles, surveillent les pouvoirs, sont les historien·ne·s de l’instant et une vitrine des petites entreprises locales, et aident à la formation d’une « opinion plus éclairée » ainsi qu’à la mobilisation autour de projets communs. L’information locale encourage indirectement les citoyen·ne·s à voter, défend-elle en s’appuyant de plusieurs sources et études. Elle a aussi une fonction d’agenda. Parmi le flot d’évènements, les journalistes sélectionnent ceux qui feront les nouvelles et ceux qui seront oubliés.

Lac-Mégantic, juillet 2013. Les médias ont été de véritables « partenaires » dans la reconstruction de la communauté, en tant que présence rassurante et porte-voix des élu·e·s, selon la citation[i] de Colette Roy-Laroche, alors mairesse de la ville. Un exemple qui démontre l’importance des médias régionaux.

 « Les journalistes sont des acteurs [et actrices] de changement, a-t-elle déclaré durant la soirée de lancement à Montréal. [Elles et ils sont] le miroir des communautés qu’[elles et] ils desservent » et des garants de leur identité, prône ainsi Marie-Ève Martel dans son ouvrage[ii]. Par son travail, la journaliste est convaincue de participer au sentiment d’inclusion de la population à la vie politique, économique et culturelle. Diminuer le nombre de journalistes en région, c’est diminuer l’esprit de communauté et faire en sorte que la population ne sait plus ce qui se passe là où elle vit, a-t-elle expliqué lors de son lancement à Montréal.

L’une des conséquences visibles et alarmantes de cette situation est l’affaiblissement de la couverture des conseils municipaux et autres instances démocratiques. Au Canada, elle aurait diminué de plus du tiers en dix ans, selon un rapport[iii] du Forum des politiques publiques intitulé Attention aux espaces vides — Quantification du déclin de la couverture médiatique au Canada publié le 2 septembre 2018. Une réalité qui menace la démocratie et favorise non seulement la méconnaissance des citoyen·ne·s quant aux actions des élu·e·s, mais aussi les manœuvres et abus de pouvoir.

Dérives journalistiques et entraves aux médias

Espoir et passion n’ont pas enlevé tout sens des réalités à Marie-Ève Martel. Avec presque une dizaine d’années passées dans le métier, elle n’a pu échapper aux restrictions budgétaires, aux différentes formes de complaisances et de pressions ou à la précarité. Cette expérience offre au lecteur un essai complet ponctué d’exemples concrets et précis, donnant ainsi un panorama du quotidien d’un·e journaliste régional·e.

Le chapitre consacré aux entraves aux médias permet de comprendre en détail comment elles peuvent être volontaires ou non, totalement arbitraires, administratives ou institutionnelles, commerciales, mais aussi médiatiques. Les journalistes de presse locale sont soumis·es aux mêmes diktats de rapidité, d’ubiquité et souffrent des mêmes pressions économiques que leurs collègues des grands médias.

Dans sa préface, le journaliste Michel Nadeau rappelle d’ailleurs que les médias ne garantissent pas la démocratie, ils y participent et la favorisent. La corruption et les échanges de services sont inévitables. Le nombre réduit de journalistes ainsi que la proximité des rédactions et des patron·ne·s de presse avec les différent·e·s acteurs et actrices économiques et politiques en région amènent régulièrement à travailler avec ses ami·e·s[iv].

À l’inverse, il existe aussi un rapport de force entre journalistes et responsables politiques. Les élu·e·s locaux et locales méconnaissent le travail des journalistes et estiment que leur travail est de rendre compte positivement des actions et de la ville. Pots-de-vin, pressions et censure en découlent. En témoigne l’expérience personnelle de Marie-Ève Martel, sans doute la plus marquante, tant la journaliste a été blessée : « Ce jour-là, j’ai eu mal à ma liberté de presse », a-t-elle écrit. En décembre 2013, les pressions du maire de Granby, soutenues par le vote des présents, ont fini par l’exclure d’une rencontre publique mensuelle avec les citoyens.

Parmi les autres exemples d’entraves et de dérives abordés dans l’essai : les problèmes d’accès à l’information, les censures injustifiées, les réglementations municipales, les manipulations par le financement, la méconnaissance des acteurs et actrices politiques et des acteurs et actrices privé·e·s vis-à-vis des médias et des journalistes, la corruption des patron·ne·s de presse, les conflits d’intérêts. Sans oublier un système législatif à revoir pour empêcher ces dérives, garantir la liberté de la presse, imposer une transparence des institutions, le libre accès aux informations et la protection des sources.

Car au-delà des journalistes et des titres de presse, ce sont les sources ainsi que les  informateurs et informatrices qui en pâtissent. Dans une importante partie du livre, la journaliste déplore en effet les attaques des acteurs et actrices politiques et commerciaux envers les sources. Ces dernières affaiblissent la confiance entre les journalistes et leurs informateurs et informatrices en plus d’effrayer les sources potentielles, pourtant cruciales.

L’attrait du web

Si dans le livre le progrès technologique et l’avènement d’Internet sont dépeints comme catalyseurs de la crise des médias, il a été démontré que cette dernière a débuté bien avant. La baisse de confiance de la population et la pression économique et politique opéraient déjà dans le secteur avant que les réseaux sociaux se démocratisent[v].

Selon les recensements de 2005 et de 2015 de Statistique Canada[vi], le nombre de journalistes a baissé de 10 % en 10 ans. En retirant Montréal des données, la diminution atteint 16 %, dénonce la journaliste. Les premiers touchés ont été les salles de nouvelles locales, mais aussi, et surtout, les correspondant·e·s et collaborateurs·trices basé·e·s dans les régions et travaillant pour les grands médias tels que Le Soleil.

D’après l’enquête NETendances 2017[vii] du Centre facilitant la recherche et l’innovation dans les organisations (CEFRIO), Internet serait le principal médium d’information pour 90 % des 18-34 ans. Le lectorat vieillit, les jeunes délaissent le format imprimé, entre autres à cause de la gratuité et de la rapidité de l’information produite et diffusée sur le web. Plus qu’Internet, ce sont les médias sociaux qui happent[viii] publicité et public, la consommation de l’information étant en grande mutation. « 43 % des adultes québécois consultent les nouvelles sur les médias sociaux », rapporte l’autrice[ix]. En 2017, les publicités fédérales sur Facebook et Twitter ont plus de triplé en un an pour atteindre 6,5 millions de dollars, quand seulement 1,9 million était versé aux quotidiens[x].

Comme le souligne Marie-Ève Martel, les titres régionaux souffrent d’une baisse d’intérêt du public. Attiré par les médias sociaux, dont les algorithmes contribuent à cibler les informations visibles et à conforter les croyances de chacun·e à travers des bulles informationnelles, un individu n’aura plus d’intérêt à payer pour une information qu’il peut obtenir gratuitement et qui le touchera plus. Cette migration dévalorise l’image des journalistes et de l’information traitée, mais aussi pousse de plus en plus à écrire pour attirer des lecteurs et lectrices et faire du profit. Cette quête du scoop et des titres racoleurs pousse à bâcler le travail journalistique et entraîne la publication de fausses nouvelles. Un phénomène encore aggravé par les médias numériques comme Google et Facebook[xi].

Que la population délaisse les journaux pour les médias numériques diminue l’attrait des annonceurs pour la presse[xii]. Moins il y a de lecteurs, moins il y a de consommateurs, moins la publicité rapporte[xiii]. La migration du public vers le numérique entraîne avec elle le marché de la publicité. La presse est le médium souffrant le plus de cette migration des annonceurs : entre 2005 et 2014, les revenus publicitaires des journaux quotidiens et communautaires canadiens ont baissé de 29,5 %, selon Médias d’info Canada[xiv].

Outre les acteurs privés et les lecteurs et lectrices, les gouvernements provincial et fédéral et autres instances démocratiques ont leur part de responsabilité dans la chute des revenus publicitaires. Municipalités, institutions et autres acteurs privés délaissent l’imprimé pour le numérique. Marie-Ève Martel rapporte que la publicité du gouvernement a baissé de plus du trois quarts dans les médias imprimés, alors qu’elle a triplé dans le secteur numérique.

La crise de la presse prend toute sa dimension lorsque l’on considère que la publicité représente 80 à 90 % des revenus de la presse écrite, rapporte la journaliste dans son ouvrage. L’étude du Forum des politiques publiques citée précédemment met en avant la coïncidence entre la fermeture des titres, la baisse de la couverture journalistique et la chute des revenus publicitaires et issus des abonnements.

« Comment espérer poursuivre la mission d’informer quand celle-ci est constamment compromise par les résultats financiers? », se demande[xv] Marie-Ève Martel en avouant que toutes les stratégies sont bonnes pour survivre. En effet, si le fondement du journalisme est d’informer la population, la variable économique a ajouté une dépendance supplémentaire au lectorat : il faut plaire pour vendre et survivre.

Quelles solutions?

Début 2018, le gouvernement de Justin Trudeau annonçait l’octroi de 50 millions de dollars sur cinq ans à la presse locale. Peu de détails ont été dévoilés, mais la Fédération nationale des communications (FNC-CSN) et la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) expliquaient dans un communiqué de février 2018 redouter que cet argent soit inaccessible aux médias les plus fragiles.

Une déception partagée par Marie-Ève Martel. Elle déplore aussi l’inaction du gouvernement fédéral dans la régulation des activités des GAFAM[xvi] qui engrangent les profits. Il manque une aide concrète pour soutenir les médias qui en ont besoin. Un soutien, ne serait-ce que temporaire, le temps que le titre trouve une solution à long terme. Mais sous quelle forme? 

Dure et exigeante, la journaliste de La Voix de l’Est estime aussi que les gouvernements fédéral et provincial doivent faire plus d’efforts quant à la publicité et la revalorisation de l’imprimé. Parmi les idées émises dans le dernier chapitre du livre, elle propose un fonds québécois des médias et un crédit d’impôt remboursable en fonction des coûts investis à la production de l’information, faisant des petites publications les égales des géants.

Les médias doivent aussi être les propres acteurs de leur sauvegarde. La presse régionale a besoin de retourner aux fondements du journalisme, loin de la seule recherche du profit. Ce serait pour elle un moyen de susciter l’intérêt populaire et donc de ramener les annonceurs privés et publics. En témoignent les collaborations internationales de journalistes telles que le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) qui a révélé les scandaleux Panama Papers en 2016 et les Paradise Papers l’année suivante.

Une partie importante des idées détaillées par Marie-Ève Martel pour aider la presse régionale et in extenso la presse dans sa totalité concerne l’éducation. Non seulement éduquer les citoyen·ne·s, mais aussi les autorités, maires et conseillers et conseillères au rôle des médias, à la communication avec les journalistes et au décèlement des vraies et des fausses nouvelles. Si de telles formations existent déjà (le programme Actufuté, des ateliers pour le 2e cycle du secondaire, ou les formations de la Fédération québécoise des municipalités [FQM]), elles doivent être démocratisées.

Une meilleure connaissance du rôle des médias et du travail des journalistes amène de meilleures relations avec les autres acteurs et actrices, ainsi qu’une plus grande confiance. Avec une telle valorisation, la qualité de l’information sera améliorée et la démocratie, mieux défendue. Tel est le plaidoyer de Marie-Ève Martel. La presse est nécessaire, clame-t-elle à travers cette recension détaillée avec révolte et espoir. Deux mots qui ont définitivement mû chacune de ses phrases.

CRÉDIT PHOTO: https://pixabay.com/fr/journaux-kiosque-journal-1654012/

[i] Martel, M.-E. 2018. Extinction de voix. Pages 34-35.  

[ii] Ibidi. Page 31

[iii] Forum des politiques publiques. 2018. Attention aux espaces vides — Quantification du déclin de la couverture médiatique au Canada. Paru le 2 septembre 2018.

[iv] Martel, M.-E. 2018. Extinction de voix. Page 89.

[v] Pour en savoir plus : lire sur le journalisme de marché et la marchandisation de l’information dépeints dans les travaux de Pierre Bourdieu et de Julia Cagé, notamment.

Bourdieu, P. 1997. Sur la télévision. Paris, Liber-Raisons d’agir.

Cagé, J. 2015. Sauver les médias. Capitalisme, financement participatif et démocratie. Paris, Seuil. Coll. La république des idées. 128 p.

[vi] Martel, M.-E. 2018. Extinction de voix. Annexe B, page 201.

[vii] CEFRIO. 25 juillet 2018. Enquête NETendances 2017. Lien consulté le 3 octobre 2018 < https://cefrio.qc.ca/fr/enquetes-et-donnees/netendances2017-fiches-gener…

[viii]       Cette migration impacte aussi l’État, qui récupère par l’argent en impôts et taxes que les GAFAM produisent pourtant au sein du pays.

[ix] Martel, M.-E. 2018 Extinction de voix. Page 65.

[x] Ibidi. Page 69.

[xi] Ibid. Pages 82-83. 

[xii] Cabrolié, S. 2009. « La double vente du journal quotidien ». Dans Vatin, F. (dir.). Évaluer et valoriser : une sociologie économique de la mesure. Toulouse, Presses universitaires du Mirail. Coll. Socio-logiques. 306 p.

[xiii] Débute alors un cercle des plus vicieux : la migration des annonceurs motivée par celle du public affaiblit les titres de presse. Ils ont de moins en moins d’argent pour fonctionner, payer leurs journalistes et l’information perd en qualité. Ce qui conforte le public dans son choix du numérique.

[xiv] Médias d’infos Canada. 2015. Page consultée le 19 octobre 2018 :  

<https://nmc-mic.ca/sites/default/files/Net%20Advertising%20Volume%20Repo…

[xv] Martel, M.-E. 2018. Extinction de voix. Page 71.

[xvi] GAFAM est un acronyme formé par les initiales des « géants du web » Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft.

Inquiétante étrangeté au G7 de Charlevoix

Inquiétante étrangeté au G7 de Charlevoix

Par Louis-Paul Legault

La timidité des contestations citoyennes entourant le G7 de Charlevoix (2018), comparativement au G20 de Toronto (2010) ou au Sommet des Amériques de Québec (2001) est-elle attribuable, comme plusieurs commentateurs ont affirmé, à l’effet dissuasif du dispositif sécuritaire et à la tenue des G7/G8 loin des grands centres ? Les résidents locaux avaient-ils peur du grabuge au point où l’ont rapporté certains médias ? Voici quelques pistes de réponses en photoreportage (toutes les photos ici).

Coût total de quelques G7/G8/G20 et du S.d.A.
396 millions en sécurité

Pour ce Sommet du G7, dont près des deux tiers du budget de 605 millions furent consacrés à la sécurité[i], les autorités ont annoncé mobiliser entre 8 000 et 9 000 policiers, sans compter les militaires[ii]. Il s’agit de l’un des plus importants budgets de l’histoire pour un événement du genre, 2e au Canada derrière le G20 de Toronto en 2010[iii]. Promptement, les autorités se sont félicitées du bon déroulement des opérations, peu après que le Premier ministre Trudeau se soit défendu d’en avoir peut-être fait « un peu plus » que le nécessaire :

Justin Trudeau, conférence de clôture du Sommet, 9 juin 2018, La Malbaie

« Je pense que ça s’est passé dans l’ordre, dans la sécurité et on peut en être fier. Je pense que c’est important dans une démocratie que les gens sentent la capacité de s’exprimer, de manifester. Je pense qu’en même temps nous nous basons toujours sur ce qui est le plus important, c’est-à-dire d’assurer la sécurité des participants, des citoyens et des manifestants. Si on est pour nous reprocher qu’on a peut-être fait un peu plus que ce dont on allait avoir besoin de faire, je pense que c’est le moindre des malheurs. Si on était plutôt dans une situation où on nous reprochait de ne pas avoir fait assez, [s’il y avait] eu des excès, je pense qu’on aurait une bien différente conversation. (…) Mais je pense que c’est difficile de dire que ce qu’on a fait n’a pas été un succès pour ce qu’on voulait d’abord et avant tout : c’est d’assurer un G7 réussi, d’assurer la tranquillité et la sécurité pour les citoyens qui faisaient cet accueil, et aussi la capacité que les gens puissent s’exprimer quand ils sont en désaccord. »

— Justin Trudeau

Conférence de clôture du Sommet
9 juin 2018, La Malbaie

Carte du G7 2018 : Québec, Bagotville, La Malbaie
Aéroports occupés, routes patrouillées

Les forces de l’ordre ont occupé quatre aéroports durant le Sommet : Jean-Lesage à Québec, Bagotville au Saguenay, Rivière-du-Loup et Saint-Irénée dans Charlevoix. Les dignitaires arrivaient à Bagotville ou Québec, puis étaient escortés par les airs ou par la route jusqu’au Manoir Richelieu, dans la région de Charlevoix. Des tours cellulaires[iv] et des radars[v] furent installés pour fiabiliser les communications et contrôler l’espace aérien dans un rayon de 50 à 60 km autour du Manoir.

L’aéroport de Rivière-du-Loup fut essentiellement utilisé pour ravitailler 3 appareils de surveillance de la GRC, nous apprend son directeur Martin Hivon, quelque peu amer de son expérience : « Je suis déçu du niveau d’utilisation qu’ils ont fait de notre aéroport par rapport à ce qu’on nous avait laissé croire. » Pour 3 jours et demi sans le trafic habituel, et donc sans les ventes de carburant et de services, il évalue les pertes financières entre 6 000 et 10 000 dollars, et à 3 jours de paperasse : « On nous a promis un remboursement avec Affaires mondiales Canada, mais le processus est très compliqué. Le document fait 25 pages, et ils demandent les états financiers des 5 dernières années. » M. Hivon, qui a servi 28 ans dans l’armée, a finalement décidé de laisser tomber la serviette pour éponger lui-même les pertes, la tête haute. « S’ils ont besoin de nos services pour une autre occasion, ça nous fera plaisir de les recevoir. »

Griffon et un radar à Saint-Irénée

Plus près du Manoir, le petit aéroport civil de Saint-Irénée fut temporairement converti en base militaire. Un radar et plusieurs hélicoptères, dont trois Griffon, ont été aperçus (photos).

* * *

Air Force One, Trump, Marine One et Marine Two

 
23 minutes au Saguenay

Vendredi 8 juin, le très attendu avion présidentiel de Donald Trump, Air Force One, se pose en retard à 10 h 45 à l’aéroport de Bagotville, sous un déploiement sécuritaire varié et abondant. La nuit précédente, des gyrophares scintillaient dans tout le secteur, déjà sur le qui-vive. Le matin de l’arrivée, vers 9 h, des policiers du Saguenay bouclent le périmètre à moto, tandis que d’autres, en camions ou en voitures, bloquent les accès ; des militaires casqués et vêtus de camouflage font le guet, perchés ou cachés dans des abris de toile, pendant que leurs camarades sillonnent la forêt de l’aéroport en tout-terrains, mitraillette en bandoulière. Quelques minutes avant l’arrivée de Trump, des chasseurs CF-18 décollent, dans un grondement bien distinctif.

Il n’est permis de prendre des photos que depuis la « zone de libre expression », les policiers motards interceptant promptement et invitant à circuler tout véhicule immobilisé, avec ou sans accréditation. La seule autre option autorisée pour les journalistes était l’autobus sécurisé Québec-Bagotville partant du Centre international des médias à 4 h 30. Le président américain quitte ensuite à 11 h 08 en direction du Manoir Richelieu dans son hélicoptère Marine One, accompagné d’un White Hawk identique, suivis d’un V-22 et d’un Chinook.

Barrages et patrouilles à Bagotville ; policiers à motos, en voitures et en camions

Charlevoix… sans voix

À La Malbaie, hormis la forte présence policière sur les routes, peu d’indices laissent voir l’éminente visite à 2 km. Le Manoir Richelieu est bien caché derrière la côte, près de la falaise donnant sur le fleuve. Les commerces sont ouverts sur la route 362, les gens circulent normalement, quoique ce soit plus tranquille qu’à l’habitude. Un auditeur à la radio locale est du même avis, et il tente de se faire rassurant pour les touristes. Un simple passage sur la 138 entre Québec et Saint-Siméon s’effectue rapidement et sans trop de soucis ; l’on y croise quelques locaux, des vacanciers, des agents de la SQ ou des Suburban noirs banalisés[vi].

Camion de la SQ garé et vue du Manoir, près de Cap-à-l’Aigle  |  Entrée de la « zone rouge »

C’est à Pointe-au-Pic, à la frontière de la « zone rouge », que la réalité est chamboulée pour les résidents. D’abord, il est difficile de ne pas apercevoir la clôture recyclée du grand prix de formule E, formant une grande « zone de libre expression » en entonnoir, nous dirigeant en réalité tout droit vers un immense (et effrayant) enclos vide sous surveillance, dont une paroi officielle affiche : « Zone de libre expression — Transmission en direct au Manoir Richelieu ». Des convois entrent et sortent de la zone rouge, sous le regard des quelques curieux présents. Plus rares, les arrivées ou départs de notables se font depuis l’héliport temporaire (le stationnement du Manoir) ; on les entend ou les voit parfois, au loin. Pendant ce temps, un hélicoptère de la GRC survole continuellement le site, créant l’atmosphère en bruit de fond.

Blindé Navistar non identifié  |  Mur de la « libre expression »  |  Hélicoptère de la GRC survolant le Manoir

En croisant des journalistes, tous discutent de l’ambiance étrangement calme, surpris qu’il n’y ait personne (ou à peu près) pour manifester. Elizabeth, observatrice internationale rencontrée dans la zone, commente : « Charlevoix, ou pas de voix ? » Le seul manifestant aperçu lors du passage est Toyoshige Sekigushi, ce moine japonais en mission de paix contre les armes nucléaires[vii].

Rappelons que depuis 2002, les G7/G8 se tiennent à peu près tous loin des grandes villes. L’année 2001 fut sans doute décisive à cet égard. On se souvient comment le Sommet des Amériques de Québec marqua les esprits en avril, la ville arborant des allures de guerre civile[viii] ; à Gênes, en juillet, le mort et les centaines de blessés mirent assurément les organisateurs en état d’alerte[ix] ; or, on le sait, une « guerre au terrorisme » enchâssée dans le Patriot Act fut lancée par George W. Bush suite aux attentats du 11 septembre. Depuis lors en occident, l’état d’exception se confond peu à peu, paradoxalement, à l’état normal des choses. Certains parlent d’un « paradigme sécuritaire »[x].

Garde côtière canadienne près du Manoir  |  Le moine Toyoshige Sekigushi  |  Des autobus de location au ministère des Transports

Ce qui caractérise donc les « manifestations » de Charlevoix durant ce G7 est peut-être simplement qu’en définitive, il n’y en a eu que très peu, voire pas du tout. En fait, tout dépend si l’on tient compte de la marche du 3 juin (les médias chiffraient entre 40 et 50 personnes[xi]), des revendications plus diverses[xii] et autres regroupements d’« une quinzaine de manifestants »[xiii]. Car en règle générale, près du Manoir durant le Sommet, il y avait plus de policiers que de journalistes, et plus de journalistes que de manifestants !

Le Centre international des médias de Québec

 
À Québec, des manifs et des médias

Un jeu timide de chats et souris s’est déroulé à Québec du 7 au 9 juin, entre les policiers et la poignée de manifestants déclarés « illégaux ».

Rappelons le contexte législatif : depuis le « Printemps érable », en cas de non-remise d’un itinéraire à la police, toute manifestation est considérée comme illégale à Québec, la ville ayant modifié son règlement municipal en 2012[xiv]. Sur le même enjeu d’itinéraire à Montréal, la croisade d’Anarchopanda contre le règlement P-6 porte fruit, la Cour d’appel ayant invalidé l’article 2.1 de P-6 en mars dernier[xv], s’appuyant sur l’argument du jugement de 2016 de la Cour supérieure concernant l’article 3.2 (sur l’obligation de manifester à visage découvert) : « parce que de portée excessive, étant déraisonnable et arbitraire au sens du droit administratif et inconstitutionnel parce que portant atteinte aux libertés d’expression et de réunion de manière injustifiée »[xvi]. L’administration Plante appuie cette décision, et il est envisageable que la ville de Québec soit confrontée à la jurisprudence.

Le rapport des 3 observateurs mandatés par le gouvernement Couillard pour ce G7 2018, tout juste publié (2 août), fait d’ailleurs état d’un « très faible nombre de manifestants », encadré de manière disproportionnée et injustifiée par un « dispositif hypersécuritaire » (on évoque la « militarisation » du travail policier), venant rompre l’équilibre entre « les impératifs de sécurité et la jouissance des droits fondamentaux » d’une société libre et démocratique[xvii]Amnistie internationale et la Ligue des droits et libertés ont dépêché ensemble plus de 40 observatrices et observateurs ; leur bilan préliminaire fait mention d’un « climat de peur »[xviii], et un rapport est attendu incessamment.

La crainte de perturbations et de confrontations était donc légitime et bien réelle à Québec, la hantise du Sommet des Amériques aidant, mais elle fut sans doute exagérée par les nombreux reportages lui étant consacrés. En effet, une autre chasse était perceptible chez les médias en quête de sensations fortes — la chasse aux images, orientée de questions graves et insistantes. Le ton est familier, presque banal : c’est celui de la campagne de peur ou de l’éloge du sécuritaire. Mais ce fut si tranquille à Québec que les journalistes attitrés aux manifs semblaient déçus, car ils devaient livrer la nouvelle malgré tout, avec si peu.

Alex, propriétaire de l’Épicerie Scott, située à quelques pas de la rue Saint-Jean à Québec, fut interviewé en mai pour un reportage de TVA prédisant une « ruée vers les masques à gaz »[xix]. Le journaliste aurait insisté pour savoir si Alex avait peur que ça dégénère, mais ce dernier lui aurait calmement répondu non, car tout comme d’autres résidents, il sentait que rien n’allait se passer cette fois-ci. « J’suis pas stupide, j’ai déjà fait du marketing », ironise-t-il, lui qui n’en est pas à sa première expérience avec les médias. Agacé, il avoue s’être résigné à céder un oui timide en entrevue : « C’est sûr qu’on sait jamais. C’est la seule fois où j’ai exprimé un mini doute… et c’est la seule chose qu’on m’entend dire ! »

En avril 2017, s’étant déplacé pour une histoire de pétition d’expropriation[xx], Alex fut appelé à témoigner aux différents médias présents, et dit y avoir subi le même stratagème, comparable à de la vente sous pression. « Le but est de faire dire oui au client. » La journaliste de TVA lui aurait d’ailleurs suggéré de gesticuler durant l’interview, pour les besoins de la télé. Seulement, peut-être fut-il jugé trop tranquille et posé cette fois, car il confirme avoir été coupé au montage.

Commerces barricadés sur la rue Saint-Jean à Québec

Quelques autres commerçants ont tout de même choisi, dans l’incertitude face aux tergiversations gouvernementales sur les garanties en cas de dommage, de barricader leur commerce préventivement (photos).

Roger Rashi, de l’organisme Alternatives
 
Une grande manif plutôt modeste

C’est donc à Québec, le 9 juin après 15 h, qu’a eu lieu pacifiquement la plus grande manifestation de ce G7. Or, celle-ci ne rassemblait que 1 000 à 3 000 manifestant·e·s environ[xxi], et elle fut suivie de très près par l’antiémeute. Roger Rashi, de l’organisme Alternatives — l’un des groupes organisateurs, unis pour l’occasion en une Coalition pour un Forum Alternatif au G7[xxii], ralliant syndicats, groupes citoyens et communautaires —, s’explique ainsi :

« Je pense que le contexte de peur et d’intimidation en général a fait que les manifs étaient relativement moins nombreuses qu’elles auraient dû être. (…) [Deuxièmement,] je pense que le fait qu’il n’y a pas eu de désordre particulièrement grave ni jeudi ni vendredi a fait en sorte que plus de gens sortent aujourd’hui. Puis aussi, le fait qu’on a clairement dit que cette manif allait être une manif pacifique, unitaire, et que nous voulions avoir un volet d’éducation populaire et non pas de confrontation directe avec la police, je pense que ça aussi ça a cadré les choses un peu. »

Manifestation du 9 juin à Québec, surveillée de près par l’antiémeute

M. Rashi poursuit son analyse : « Les protestations et les mouvements sociaux semblent se concentrer de plus en plus sur le cap national. Macron arrive de France, tout le mois de mai a été parsemé de multiples manifestations en France contre ses politiques d’austérité. » Les mouvements sociaux, pense-t-il, sont ponctués de cycles, et en guise d’exemples, il cite les manifestations en Espagne qui durent depuis des années, et la récente mobilisation au Brésil contre l’emprisonnement de Lula. L’administrateur d’Alternatives et membre fondateur de Québec solidaire a l’intuition que les prochaines années seront à suivre :

« Y’a toute une jeunesse depuis 2007-2008, depuis la crise financière, qui a pâti sérieusement de la crise. (…) En fait, l’arrivée de Trump a remobilisé une gauche américaine et une gauche sociale et une gauche politique et je pense que l’on commence à voir le résultat. (…) Je parlais avec des gens un peu partout aux États-Unis, puis y’a des résistances au niveau des municipalités, au niveau des États, au niveau des universités, au niveau des communautés. Elles sont éparses, mais elles gagnent en puissance. Mais là on rentre dans la question du rapport de force relatif. »

Manifestation du 9 juin à Québec, près du Parlement

* * *

Conclusion

Comme plusieurs commentateurs l’ont fait remarquer, il est plausible que le mouvement altermondialiste délaisse le G7 pour se réorienter vers sa version élargie du G20. Les raisons sont simples : les G20 prennent encore place dans de grandes villes, et ces réunions gagnent en influence, surtout depuis que les chefs d’État y participent (2008 à Washington, en pleine crise financière), en plus d’inclure aujourd’hui des puissances émergentes incontournables telles la Chine, la Russie, l’Inde, le Brésil, l’Arabie Saoudite et la Turquie, notamment.

N’en demeure pas moins que les discussions et décisions prises à huis clos lors des G7/G8 sur les sujets d’environnement, d’économie, de politique et de diplomatie sont dignes d’intérêt planétaire — même si les ententes ne sont pas contraignantes juridiquement, comme le soulignait au passage Marc Semo du journal Le Monde dans sa question au président français lors de sa conférence de clôture, qui le confirma à demi-mot dans une longue défense du travail de l’institution :

Emmanuel Macron, conférence de clôture du Sommet, 9 juin 2018, La Malbaie

 
« (…) il faut aussi être réaliste. Ce sont des déclarations, j’attends de voir les actes qui viennent. (…) même s’il est non contraignant, [on a] eu une discussion et cosigné un texte. Ce ne sont pas les prédécesseurs qui l’ont signé ; nous avons cosigné un texte qui reconnaît l’existence de règles commerciales internationales, l’importance de les moderniser, mais notre engagement pour avoir un commerce juste, et nous coordonner. Donc je veux bien [qu’on] décide dans quelques semaines de faire le contraire de [ce qu’on] vient de déclarer ensemble aujourd’hui, mais, si on croit quelque peu que ce soit à la crédibilité de la parole publique et de nos engagements, même si ce n’est pas juridiquement contraignant, c’est une avancée et ça a une valeur. Et donc je pense que dans cette stratégie de tenir tout le monde ensemble, d’essayer, dans des moments où il peut y avoir des divergences, de recréer de la convergence, c’est utile. »

— Emmanuel Macron

Conférence de clôture du Sommet
9 juin 2018, La Malbaie

Seulement, quelle valeur donner au premier G7 où, quelques heures plus tard, le président américain annonce qu’il retire son appui à la déclaration commune via Twitter, en regardant la télévision à bord de son avion, parti expressément vers Singapour en quête d’un accord nucléaire avec Kim Jong-un ?[xxiii] Isolé, boudant le système international, Trump a-t-il donné raison aux journaux titrant « G6 + 1 » ? Avons-nous assisté à Charlevoix au dernier G7 de l’histoire ? Pour tenter de répondre à ces questions, L’Esprit libre prépare une analyse du contenu de ce G7 2018 de Charlevoix et de ses répercussions sur les scènes nationale et mondiale.

Au final, ce G7 laisse sur un sentiment d’inquiétante étrangeté, le même vécu à La Malbaie. Comme si l’obsession sécuritaire était maintenant coutume pour ce genre d’événement, et que le retrait provisoire des droits fondamentaux devenait banal ou ordinaire, ne soulevant plus l’ire de la multitude. En silence, les gardes dressées, la défense latente, avec ce bruit d’hélicoptère sourd, mais strident… le calme avant la tempête ?

[i] William F. Morneau, « Égalité + croissance. Une classe moyenne forte » (Budget 2018), Ministère des Finances du Canada, 27 février 2018 ; Michel Girard, « La grosse facture du G7 de la Malbaie », Le Journal de Montréal, 27 février 2018 ; Kevin Nielsen, « Taxpayers to shell out $605M for G7 meeting« , Global News, 28 février 2018.

[ii] La Presse canadienne, « Plus de 8000 policiers seront déployés pour le G7 de La Malbaie », La Presse, 16 mai 2018.

[iii] Voir le tableau comparatif « Coût total de quelques G7/G8/G20 et du Sommet des Amériques », selon les données de John Kirton & al., « G8 and G20 Summit Costs« , Munk School of Global Affairs, Université de Toronto, 5 juillet 2010 (de 1981 à 2010), et les données publiques disponibles (2011 à 2018).

[iv] Baptiste Ricard-Châtelain, « G7 : le cellulaire partout de Québec à La Malbaie à Saguenay », Le Soleil, 15 janvier 2018.

[v] Stéphanie Gendron, « Des militaires au Kamouraska en raison du G7 », Le Placoteux, 25 mai 2018 ; Julie Tremblay, « Des camps militaires dans le Kamouraska en marge du G7 », Radio-Canada, 3 juin 2018 ; Carl Vaillancourt, « G7 : La surveillance s’étend jusqu’à Rivière-du-Loup », TVA CIMT-CHAU, 5 juin 2018.

[vi] Baptiste Ricard-Châtelain, « Des VUS Suburban livrés par dizaines pour le G7 », Le Soleil, 9 mars 2018.

[vii] Marc-Antoine Lavoie, « Un moine japonais marche plus de 400 kilomètres pour se rendre au G7 », Radio-Canada, 30 mai 2018 ; Émilie Desgagnés, « Accueil grandiose pour Toyoshige Sekigushi », CIHO FM, 6 juin 2018.

[viii] Images et documentaires disponibles sur Youtube.

[ix] Eric Jozsef, « G8 à Gênes : des manifestants ont été torturés, admet le chef de la police italienne », Libération, 20 juillet 2017.

[x] Giorgio Agamben, « Comment l’obsession sécuritaire fait muter la démocratie », Le Monde diplomatique, janvier 2014.

[xi] Dominique Lelièvre, « G7 : des citoyens de La Malbaie ne reconnaissent plus leur ville », Le Journal de Québec, 3 juin 2018 ; Marie-Maude Pontbriand, « Une première manifestation anti-G7 timide dans Charlevoix », Radio-Canada, 3 juin 2018.

[xii] Isabelle Porter, « Manifestations en tous genres à La Malbaie », Le Devoir, 9 juin 2018 ; Roxane Simard, « G7 : des Vietnamiens manifestent à La Malbaie pour l’environnement », Radio-Canada, 9 juin 2018.

[xiii] Gabriel Béland, « G7 : à La Malbaie, cinq clôtures pour un manifestant », La Presse, 9 juin 2018 ; Arnaud Koenig-Soutière, « Des Vietnamiens manifestent à La Malbaie en marge du G7 », TVA Nouvelles, 9 juin 2018.

[xiv] Ville de Québec, « Règlement sur la paix et le bon ordre, R.V.Q. 1091 ».

[xv] Cour d’appel du Québec, « Villeneuve c. Ville de Montréal, 2018 QCCA 321 », 2 mars 2018.

[xvi] Cour supérieure du Québec, « Villeneuve c. Montréal (Ville de), 2016 QCCS 2888 », 22 juin 2016.

[xvii] Louis-Philippe Lampron, Christine Vézina & Mario Bilodeau, « Rapport d’observation des mesures de sécurité déployées au Québec dans le cadre des activités citoyennes entourant la tenue du G7 à La Malbaie », Ministère de la Sécurité publique du Québec, 24 juillet 2018.

[xviii] Amnistie Internationale & la Ligue des droits et libertés, « Bilan préliminaire de la mission d’observation : Un G7 entre peur et intimidation », 10 juin 2018.

[xix] Josée Laganière, « Sommet du G7 : ruée vers les masques à gaz », TVA Nouvelles, 18 mai 2018.

[xx] Valérie Chouinard, « L’expropriation de la boucherie W.E. Bégin réclamée », TVA Nouvelles, 13 avril 2017.

[xxi] « Une dernière manifestation anti-G7 à Québec », Radio-Canada, 9 juin 2018 ; Kevin Ouellet, « Ensemble contre le G7, malgré l’omniprésence policière », Droit de parole, 10 juin 2018 ; Louis-Philippe Lampron, Christine Vézina & Mario Bilodeau, op. cit., 24 juillet 2018.

[xxii] Coalition pour un Forum Alternatif au G7.

[xxiii] Michael D. Shear & Catherine Porter, « Trump Refuses to Sign G-7 Statement and Calls Trudeau ‘Weak’« , The New York Times, 9 juin 2018 ; Tonda MacCharles, « Trump drops bombshell after leaving G7 summit, accusing Trudeau of ‘false statements« , The Star, 9 juin 2018 ; Le Monde.fr avec AFP, « Sommet du G7 : Trump retire son soutien au communiqué commun sur le commerce », Le Monde, 9 juin 2018.

Un spectre hante l’Espagne : c’est le spectre du franquisme ; analyse d’un fascisme espagnol contemporain

Un spectre hante l’Espagne : c’est le spectre du franquisme ; analyse d’un fascisme espagnol contemporain

Par Jean Patrak

Petit pays de la péninsule ibérique, de l’Europe du Sud, l’Espagne est particulièrement connue par l’Occident pour ses conquêtes majeures sur le sol américain. Depuis, son influence a décliné, et elle a jusqu’à très récemment disparu des nouvelles internationales. Pourtant, alors que l’Europe occidentale vantait déjà ses valeurs démocratiques, l’Espagne a vécu la majorité du XXe siècle sous des dictatures militaires ou monarchistes. La plus longue, celle de Francisco Franco, résultat d’une meurtrière et pénible guerre civile, s’est étendue sur une période de plus de quarante ans, de 1939 à 1975. S’ensuit une période de transition démocratique où tou·te·s les acteurs et actrices semblent acheter la paix et simuler l’unité, particulièrement pendant les négociations constitutionnelles de 1978.

La majorité des communautés de cette vieille Hispaña ont beau essayer de l’ignorer depuis longtemps, un spectre veille toujours sur l’Espagne du XXIe siècle et maintien le petit pays européen sur la corde raide. On l’appelle franquisme (c’est-à-dire l’idéologie fasciste espagnole prônée par le général Franco), mais il a certainement porté d’autres noms et pourrait tout aussi bien déjà s’appeler néofranquisme…      

De 1975 aux années 2000, les études universitaires sur l’héritage du franquisme sur l’Espagne sont rares et n’ont pas fait beaucoup de bruit. Aujourd’hui, alors que de moins en moins de citoyen·ne·s espagnol·e·s ont connu la guerre civile de 1936-1939, nous pouvons certainement mettre des mots sur cette réalité politique méconnue.

Avec l’aide de Raul Digon Martin, professeur de science politique à l’Université de Barcelone, et Barbara Molas, étudiante catalane au doctorat en histoire à l’Université de York, nous avons entrepris d’éclaircir la relation de l’Espagne avec le fascisme, passée, présente et à venir. Peut-être, à force d’en tracer les contours, notre spectre s’avérera-t-il être finalement un éléphant dans la pièce?

Origine du spectre

Jean Patrak : D’après vous, d’où vient l’idéologie du franquisme, soit cette idée que l’Espagne devrait constituer une nation homogène et fière?

Raul D. Martin : Le franquisme vient de plusieurs racines très anciennes. L’une des plus importantes est la tradition du conservatisme espagnol. Des auteur·e·s tels que Juan Donoso Cortés et des [politicien·ne·s] comme Antonio Cánovas del Castillo, parmi tant d’autres, ont développé durant le XIXe siècle des théories selon lesquelles l’État serait un lien métaphysique qui serait garant de l’unité de la nation. La religion catholique et la propriété privée figuraient alors parmi les institutions centrales de ces théories, entraînant ainsi une grande défense des hiérarchies sociales et un rejet assumé des changements sociaux et de la diversité nationale. Ces idées se sont ensuite radicalisées, confrontées par de nombreux mouvements progressistes associés au socialisme et au libéralisme de gauche (les syndicats, les nationalismes catalans et basques, etc.). Elles se sont radicalisées, au point où la droite a maintes fois défendu des régimes autoritaires, notamment pendant les dictatures espagnoles de Primo de Rivera (1923-1930) et Francisco Franco (1939-1975)[1].

Bien connaître l’histoire d’un pays aussi vieux que l’Espagne n’est certainement pas une mince affaire. Surtout, son territoire actuel fut, pourrait-on dire, secoué par de nombreux bouleversements politiques et sociaux. Depuis l’Empire romain, véritable lieu commun historique dans cette zone géographique, il est quand même intéressant de noter que la péninsule ibérique devint pendant une grande partie de la période moyenâgeuse le Califat de Cordoue. Territoire stratégique de l’Empire arabo-musulman dès le début du Moyen Âge, le Califat, aussi dénommé Al-Andalus, se morcela plus tard et fut reconquis par les Catholiques. La péninsule fut alors séparée en cinq royaumes : la Castille et Leon (majorité du territoire central, du sud et du nord-ouest), l’Aragon (le nord-est, dont le comté de Catalogne et de Valence), la Navarre (petit territoire de l’ouest des Pyrénées, constitué d’une partie du Pays basque), Grenade (au sud) et le Portugal.

La Renaissance, période durant laquelle la Castille conquit les autres royaumes du territoire, après la guerre de succession d’Espagne (1701-1714), marqua le moment où l’Espagne devint une grande puissance européenne et coloniale. Ce fut de courte durée, car déjà à partir de la fin du XVIIIe siècle, la puissance espagnole déclina graduellement. La force impériale se montra incapable de s’imposer sur son énorme territoire, toutes les colonies furent libérées l’une après l’autre, et l’instabilité économique et sociale conduisit lentement le pays à la Guerre civile.

On me demandera : Mais enfin, pourquoi ce long récit historique? Quel lien à faire avec le fascisme? C’est qu’en réalité, l’élément principal qui conduit le conservatisme espagnol à justifier le fascisme et la dictature réside à priori dans un contraste politique imposant. D’un côté, l’ampleur de la puissance historique et fantasmée de l’empire colonial espagnol, et de l’autre, l’instabilité de cette structure étatique, qui n’a certainement pas vécu un siècle sans voir ses frontières menacées d’imploser. Ce contraste est d’ailleurs également mis en évidence dans l’enseignement de l’histoire de l’Espagne à partir de 1850. Hérodote de Pérez raconte, à propos des livres d’histoire de l’époque :

« Quand des mouvements nationalistes apparaîtront, à la fin du XIXe siècle, beaucoup d’Espagnols seront portés à voir en eux des tendances séparatistes, destructrices de l’unité nationale. Rien ne les aura préparés à comprendre l’originalité et la richesse de l’histoire passée de la Catalogne par exemple […]. Le patriotisme espagnol ignore ou sous-estime les particularités historiques de la couronne d’Aragon au profit d’une construction dans laquelle la Castille occupe une place centrale. On confond la Castille avec l’ensemble de l’Espagne[2]. »

C’est ainsi que l’instabilité sociale et politique de l’Espagne, qui semble pour une grande partie de la population espagnole l’éloigner d’un passé national glorieux, arrive à justifier la répression afin d’assurer l’ordre du pays. Elle sera mise de l’avant par les mouvements Carlistes et Phalangistes dès la fin du XIXe siècle[3], principaux alliés de Franco à partir de 1936. Ce nouveau front conservateur s’attaqua alors, avec l’aide aérienne d’Hitler et de Mussolini, à la IIe République d’Espagne, qui de 1931 à 1936, promettait plus de reconnaissance pour les minorités culturelles du pays.

« La défaite républicaine allait entraîner, non seulement la suppression des institutions républicaines mais aussi de celles des autonomies […], et la répression des pratiques culturelles – linguistiques en particulier – propres. [Ainsi, du] centralisme, la dictature ne retient que l’aspect autoritaire, et le seul appareil d’État efficace c’est le répressif. Et la répression, comme nous le savons, ne sert en fait qu’à conforter le sentiment national[4]. »

Le spectre n’est donc pas né de nulle part. Son origine réside dans la nostalgie d’un empire qui s’est avéré plus fragile que prévu. C’est seulement à partir de la dictature interminable que la hantise pourra naître, à la mort du général Franco.

Exécution testamentaire : Le chemin tracé d’un fantôme

J.P. : Quel héritage du franquisme pourrait permettre la croissance d’une forme de néofranquisme influent dans la sphère publique?

Barbara Molas : Avant tout, il faut savoir que le gouvernement ou les autorités espagnols n’ont jamais admis que le franquisme était une grave erreur. Les idées propagées pendant le régime sont toujours légitimes, et n’ont jamais été condamnées. L’Espagne n’a donc jamais eu une réelle transition. Après tout, le dictateur est mort doucement, dans son lit[5]

Pendant toute la crise qui mena Francisco Franco au pouvoir et pendant toute la période où il s’y est maintenu, une rhétorique soutenant que le franquisme ne serait pas vraiment une forme de fascisme s’est propagée à travers une grande partie de l’Europe. Ce discours a contribué à la normalisation et l’acceptabilité sociale du règne de Franco. Comme l’Espagne n’avait menacé ni la France ou l’Angleterre ni les États-Unis, il n’y avait aucun intérêt politique ou militaire à une intervention. Or, dans le contexte d’une guerre mondiale contre le fascisme, il fallait bien justifier d’une manière ou d’une autre cette passivité internationale. Le fait est que la présumée neutralité de Franco dans la Seconde Guerre mondiale a certainement permis de cacher aux yeux du monde le fait qu’il imposait par la violence la langue et la culture castillane sur l’ensemble du territoire espagnol. Basques en prison, Catalan·e·s fusillé·e·s, Galicien·ne·s réprimé·e·s ; nombreux sont les épisodes sanguinaires de cette période absents de la littérature historique. Pour le monde, il n’existe que la guerre civile et la mort du dictateur. Et alors que le reste du monde ignore, le peuple espagnol semble avoir saboté sa propre mémoire. Pourquoi? Pour éviter la guerre et le sang? Ou peut-être est-ce, comme l’affirment certain·e·s historien·ne·s, pour enfin assurer une transition et une stabilité reposantes pour tout le monde :

« On ne sera guère moins surpris de constater […] la prolifération des travaux cherchant à démontrer la faible possibilité de changement social durant la transition. Cette fermeture résultait de la ferme volonté d’occulter le passé comme l’illustrent les commentaires de José Vidal-Beneyto […] : « Nous savons tous que la démocratie qui nous gouverne s’est édifiée sur la dalle qui recouvre le tombeau de notre mémoire collective. » [6]»

Le thème de la mémoire devint récurrent pendant cette transition, comme le démontrent ces paroles recueillies de Paloma Aguilar : « Tout au long de la transition espagnole, un pacte de silence fut instauré entre les élites les plus visibles pour réduire les voix amères du passé qui suscitaient tant d’inquiétude dans la population[7] ». Une constitution a tout de même été adoptée en 1978 ; un document rempli de contradictions, sous le regard satisfait du spectre, bien décidé à s’incruster pour semer la confusion. En effet, l’Espagne est certainement la première monarchie parlementaire au système électoral proportionnel constituée comme un État unitaire indivisible, tout en prévoyant accorder le titre de Communautés autonomes aux différentes régions qui voulaient se doter de privilèges sur certaines compétences (telles que la langue). En bref, l’Espagne n’est ni un État vraiment unitaire ni une fédération, mais une monarchie avec le système électoral d’une république, avec une seule langue officielle et quatre langues sous-officielles. C’est une constitution construite sur la peur et qui n’offre de solution déterminante à aucun projet politique. C’est surtout un grave échec de la mémoire qui devint, à partir de la transition, un énorme tabou social, comme en témoigne cet épisode historique :

« […] le gouvernement socialiste alors en fonction présidé par Felipe González avait émis le 18 juillet 1986, date anniversaire du cinquantenaire du soulèvement militaire antirépublicain qui déclencha la guerre civile, un communiqué pour le moins surprenant compte tenu de l’origine idéologique et politique de ses auteurs. « Une guerre civile n’est pas un événement commémorable [sic], même si ce fut un épisode déterminant dans la trajectoire biographique de [celles et] ceux qui l’ont vécue et souffert (…). Le gouvernement, poursuivait ce communiqué, veut honorer et saluer la mémoire de tous ceux qui en tout temps ont contribué par leurs efforts et, pour beaucoup d’entre eux, par leur vie, à la défense de la liberté de la démocratie en Espagne (…). Il évoque également avec respect le souvenir de ceux qui, à partir de positions différentes de celles de l’Espagne démocratique, ont lutté pour une société différente […] » [8]».

Le spectre n’a désormais plus un nom prononçable, il peut veiller pour longtemps sur la péninsule.

L’heure de la hantise

J.P. : Peut-on parler du développement d’un mouvement néofranquiste de nos jours ? Si oui, comment ce mouvement se manifeste-t-il en Espagne ? Au gouvernement, dans les mouvements sociaux, etc. ?

Raul D. Martin : Certaines caractéristiques du franquisme tardif subsistent dans notre système politique, comme la quantité de pouvoir attribuée à certains tribunaux. En ce qui concerne la montée de nouveaux mouvements fascistes, l’Espagne, comme beaucoup d’autres pays européens, ne fait pas exception. Leurs façons d’agir sont parfois étranges. Par exemple, Hogar Social, de Madrid, n’aide que les pauvres d’origine espagnole à se fournir de la nourriture et des vêtements, en accusant en même temps les pauvres de l’étranger. Dans leur message démagogique, les étrangers [et étrangères] sont coupables de la pauvreté espagnole[9].

Quelles traces un mort aussi important en Espagne que Francisco Franco peut-il bien avoir laissé sur sa population quarante ans plus tard? Comment peut-il être encore là dans l’espace politique, alors que celui-ci a tellement changé, que les partis politiques se sont multipliés? Qu’entend-on par un État hanté par son passé? Comment a-t-il donc réussi à enfouir ainsi une partie de son histoire, les yeux fermés?

Il y a d’abord les institutions. En effet, le franquisme a laissé sa marque dans plusieurs institutions dont la source se trouve encore dans la constitution. L’article 2 du Titre préliminaire de celle-ci, notamment, évoque ainsi le souffle du spectre : « La Constitution a pour fondement l’unité indissoluble de la Nation espagnole, patrie commune et indivisible de tous les Espagnols. Elle reconnaît et garantit le droit à l’autonomie des nationalités et de des régions qui la composent et la solidarité entre elles[10]. » Cette formulation soumet au sens de la loi la deuxième phrase à la première. La population basque, déjà en 1978, n’en fut pas dupe :

« Les résultats du référendum constitutionnel du 6 décembre 1978 pour les trois provinces de la Communauté autonome basque d’aujourd’hui sont les suivants […] si l’on ajoute la province de Navarre : 37,06% de oui, 11,41% de non, 46,83% d’abstentions. D’où la difficulté actuelle : une majorité de Basques considère que, depuis 1978, les provinces sont gouvernées par un contrat social qui leur fut imposé[11]. »

Et nombreuses et nombreux sont les Catalan·e·s, parmi d’autres, qui regrettent aujourd’hui le large appui de leur population aux termes de cette Constitution. Car elle donnait ainsi un grand pouvoir répressif aux grands tribunaux de Madrid, comme le mentionnait Raul Digon Martin, sur le danger que représentent pour l’unité de l’Espagne les politiques autonomistes régionales.

En plus de l’État unitaire et d’une forme de tribunal politique légitimé, l’esprit de Franco aura par ailleurs laissé le retour de la monarchie en Espagne, qui malgré le parlementarisme rejette de nombreux principes de la IIe République. Le roi représente encore aujourd’hui un symbole fort pour l’unionisme hispanique, dont la parole résonne énormément dans la communauté internationale.

Le spectre hante d’autant plus les débats politiques et les mouvements sociaux afin d’assurer la longévité d’un règne de la peur. En grands témoins de l’échec de la mémoire, les débats dans l’espace public mesurent bien l’influence du franquisme, quand la peur du souvenir devient un argument de poids :

« Ce fut la gauche qui raviva le souvenir du conflit (la guerre civile) et le besoin de le liquider pour en dégager ses responsabilités. La droite opposait à ce souvenir le désir de revanche présumé des vaincus. La peur associée à la guerre civile existait bien avant l’apparition des nouvelles institutions démocratiques fondées sur celles que la guerre avait détruites[12] […]. »

La peur de la guerre. Le fantôme franquiste n’a pas besoin de faire des apparitions régulières, il n’a qu’à se cacher derrière la guerre pour opérer en silence. « Encore aujourd’hui, après les nombreuses années écoulées, la mémoire historique de cette leçon de l’histoire continue d’opérer dans la vie politique », écrivait dans ses mémoires Santiago Carillo, secrétaire général du Parti communiste espagnol pendant la transition[13].

L’esprit se montre de plus en plus bruyant. C’est la montée de l’extrême droite, qui aime bien se manifester tous les 12 octobre. C’est la fête nationale de l’Espagne, qui commémorait la « race hispanique » pendant l’époque franquiste. En 2017, plus de 350 personnes affichant des drapeaux franquistes défilèrent à Barcelone en effectuant des saluts nazis et en brûlant des drapeaux catalans[14]. Certainement, même en petit nombre, ces groupes font parler d’eux dans l’espace public, afin de rappeler chaque année au peuple que le spectre n’a toujours pas été condamné; il est toujours légitime, dans le silence comme dans le vacarme. Raoul Digon Martin dirait que c’est bien à la mode, en Europe, de répéter ce que les fantômes fascistes nous soufflent à l’oreille.

En Catalogne, l’adversaire du spectre, l’esprit qui arriverait à le terrasser, n’est peut-être pas chez les instances étatiques espagnoles, ni à la Generalitat régionale, comme on pourrait le penser. Jonathan Durand-Folco, théoricien du municipalisme, suggère que le peuple catalan retrouve plutôt son pouvoir par la prise de possession des instances municipales, qui se trouve dans l’angle mort de la hantise franquiste :

« Sur quels ressorts repose ce renouveau municipaliste en Espagne ? Comme le souligne Joan Subirats qui a théorisé cette dynamique, il y a eu le « passage d’un processus destituant (de protestations sociales et de dénonciation) à un processus constituant (visant à “occuper les institutions”). À ses yeux, cette nouvelle “occupation” devrait déboucher sur une “extension de la démocratie”. “Ils ne nous représentent pas”, le slogan de 2011, avait vécu : il s’agissait maintenant de fabriquer des instruments pour prendre le pouvoir et changer, de l’intérieur, les institutions usées de l’Espagne post-franquiste[15]. »

Molas, de son côté, pense que « c’est l’absence de projet de société » en Espagne qui a réveillé les vieilles idéologies et « qu’il y a des alternatives telles que Podemos qui essaient au moins de construire quelque chose comme un dénouement et une harmonie sociale ».

Tous ces enjeux se rencontrent et s’entrechoquent dans la situation actuelle de la Catalogne et plusieurs exemples de l’héritage et de l’action du fascisme espagnol sont repérables, malgré la noirceur, dans la suite d’événements de l’automne 2017 catalan.

Que la chasse au fantôme commence!

« Puigdemont a abusé de sa position mais Rajoy s’est comporté en franquiste autoritaire. Trouvons le chemin d’une Espagne davantage fédérale. »

– Elio Di Rupo, président du Parti Socialiste belge[16]

Conséquemment, les événements qui se sont déroulés à l’automne 2017 en Catalogne[17] ont certainement fait tomber le masque de notre spectre néofranquiste. La répression politique et juridique qu’ont subie, et que subissent toujours, les indépendantistes témoigne de plusieurs faits bien importants :

1) La peur de l’instabilité sociale de l’Espagne est encore très vive. En effet, la confiance du gouvernement de Mariano Rajoy en la stabilité de son état est tellement fragile qu’il n’a jamais songé à simplement gagner la campagne référendaire comme le Canada au Québec ou l’Angleterre en Écosse. Sa vice-présidente, Soraya Saenz de Santamaria, a eu beau se vanter d’avoir « décapité » le mouvement de libération de la Catalogne[18], la gestion de la situation par Madrid reste celle d’un État inquiet.


2) La violence utilisée par la police le jour du vote évoque non seulement l’insécurité, mais également une culture politique construite directement par l’habitude de la violence. La guerre civile, la dictature de Franco, les attentats du groupe basque Euskadi Ta Askatasuna (ETA)… Toute nouvelle menace à l’intégrité de la constitution, donc à l’État d’Espagne, incite donc automatiquement une répression violente.


3) Dans les événements qui sont survenus, le roi, le gouvernement central et les tribunaux (les trois garants de l’héritage de Franco) sont tous intervenus de manière commune, en équipe, pour empêcher de donner la moindre légitimité au processus de consultation de la Generalitat catalane.

L’héritage de Francisco Franco réside également dans le pouvoir et l’influence qu’il a légués à sa famille. Aujourd’hui, sa famille possède un titre de noblesse, entre 500 et 600 millions d’Euros en valeurs financières et même une fondation, qui travaille à assurer la pérennité de l’influence morale du général.

Le spectre guette toujours et son poids pèse encore lourd sur les mouvements sociaux contemporains, qui peinent à faire voir au monde sa présence invisible. Mais au moins les peuples de Catalogne, de Pays basque, de Galice, et de toute l’Espagne par le fait même, peuvent désormais le regarder en pleine face. Son pouvoir réside dans la confusion contradictoire qu’il jette sur une constitution qui ne concède ni n’assume rien. L’Espagne semble condamnée à rester un État irréconciliable, toute époque confondue, autrement que par son imposition. La crise actuelle en Catalogne est, assurément, une preuve que le fascisme espagnol est encore en vie, qu’il est devenu une culture politique de l’Espagne et que les choix qui sont devant le pays européen – persister dans la répression ou envisager une réelle autodétermination des peuples – seront probablement déterminants pour l’avenir constitutif de l’Europe entière.

CRÉDIT PHOTO: Revista Monsacro/Flickr

[1] Extrait d’entrevue, 4 septembre 2017, traduction libre,

[2] Hérodote de Pérez est cité dans Barbara Loyer, 2006, Géopolitique de l’Espagne, Armand-Colin, Paris, p. 19.

[3] Les « Carlistes » renvoient à un mouvement politique monarchiste datant de 1830. Le carlisme est un courant traditionaliste, rattaché la religion catholique et au maintien des fors (fueros), des tribunaux religieux. En ce qui concerne les « Phalangistes », de la Phalange espagnole, leur nom provient des formations militaires de la Grèce antique. L’organisation a été fondée en 1933 et s’inspire du fascisme italien.

[4] Jean-Louis Guerena, 2001, « L’État espagnol et la « question nationale ». De l’État libéral à l’État des autonomies », dans Jean-Louis Guerena (dir.), Les nationalismes dans l’Espagne contemporaine. Idéologies, mouvements, symboles, Éditions du Temps, Paris, p.35.

[5] Extrait d’entrevue, 11 septembre 2017, traduction libre.

[6] Julio Arostegui, 2002, « La mémoire de la guerre civile et du franquisme dans l’Espagne démocratique », Vingtième siècle, revue d’histoire, no.74, p.33. doi.org/10.3917/ving.074.0031

[7] Ibid.

[8] Ibid., p. 32.

[9] Extrait d’entrevue, 4 septembre 2017, traduction libre.

[10] Extrait du Boletin Oficial del Estado, journal officiel du parlement d’Espagne, 1978.

[11] Denis Laborde, 2004, « « Appartient-il à la justice de devancer l’histoire?  » Sur quelques procès de militants basques à Paris », dans Denis Laborde (dir.), Six études sur la société basque, Éditions L’Harmattan, coll. « Anthropologie du monde occidental », Paris, pp.235-304.

[12] Julio Arostegui, 2002, « La mémoire de la guerre civile et du franquisme dans l’Espagne démocratique », Vingtième siècle, revue d’histoire, no.74, p.35. doi.org/10.3917/ving.074.0031

[13] Ibid. p. 40.

[14] ARA.cat, 2017, dossier « La veu del poble. Dos mesos de moblitzacions constants. Del 20 de setembre al 16 de novembre », ARA.cat, Barcelone, p.16. Disponible gratuitement sur demande sur ARA.cat.

[15] Jonathan Durand-Folco, 2017, Traité de municipalisme, Écosociété, Montréal, pp.120-121

[16] ARA Barcelona, 5 novembre 2017, « El vice primer ministre de Bèlgica i el president dels socialistes belgues, contra Rajoy », ARA.cat, Barcelone. www.ara.cat/politica/lInterior-Belgica-president-socialistes-Rajoy_0_190…

[17] Depuis 2011, une série de négociations constitutionnelles échouées pour donner plus de pouvoir au parlement catalan – qui sont notamment décrites dans Le petit triomphe de la mémoire catalane, par Patrak, le 15 janvier 2015 – ont conduit à de réelles démarches d’autodétermination par la Generalitat de Catalogne. Ces démarches de consultation populaire ont été proscrites depuis le début par Madrid, qui a finalement fait intervenir la police lors du référendum du 1er octobre 2017, résultant en une série d’arrestations politiques. Voir le dossier d’ARA sur les événements de cette période politique mouvementée. Jean Patrak, 15 janvier 2015, « Le petit triomphe de la mémoire catalane », Revue L’Esprit libre, Montréal. revuelespritlibre.org/le-petit-triomphe-de-la-memoire-catalane

[18] Isabelle Piquer, 22 décembre 2017, « Le triple échec de Mariano Rajoy en Catalogne », Le Monde, Paris.
www.lemonde.fr/europe/article/2017/12/22/le-triple-echec-de-mariano-rajo…

Le combat pour un salaire minimum à 15 dollars au Québec –Partie 2 : Le seuil minimum à l’assaut du marché

Le combat pour un salaire minimum à 15 dollars au Québec –Partie 2 : Le seuil minimum à l’assaut du marché

Cet article fait suite à une première partie sur le même sujet. Voir : «Le combat pour un salaire minimum à 15 dollars au Québec – Partie 1 : La nécessité d’un seuil minimum substantiel»

Le stade où en est le combat visant l’instauration d’un seuil salarial minimum à 15 dollars pour le Québec impose que le discours qui assume cette lutte se restructure, puisque c’est principalement dans le champ médiatique que la conquête des esprits reste à faire. Le salaire minimum est suffisamment ancré dans les pratiques économiques du Québec pour qu’il constitue un acquis historique inattaquable. Ainsi, le problème que rencontre la campagne pour le salaire minimum à 15 dollars ne se trouve ni dans l’existence même d’un tel seuil, ni dans les principes humanistes qui justifient le salaire minimum, mais plutôt dans l’aspect pratique d’une augmentation du salaire minimum au seuil de 15$. Par-delà l’aspect moral de la question, c’est l’enjeu pragmatique de la viabilité économique d’une trop forte augmentation du salaire minimum qui freine l’élan d’une telle campagne. Jusqu’à maintenant, ce sont les tenants d’une certaine droite économiques qui tiennent les rênes de l’argumentaire dominant sur le salaire minimum. Bien que principiellement louable, un tel seuil pour le salaire minimum est encore perçu au Québec comme une lubie dangereuse. Une chimère pour le marché du travail.

C’est que l’époque actuelle impose férocement le fait économique. Démontrer qu’un manque du marché quant à la satisfaction de certains besoins vitaux existe n’est malheureusement pas suffisant pour qu’une quelconque tentative de solution soit jugée recevable par les tenants de l’idéologie officieuse. Le discours ambiant exige de toute mesure qui tente de régler ce genre de problème -ici l’augmentation substantielle du salaire minimum-  qu’elle soit cohérente avec la façon dont le système économique actuel est configuré. Après tout, «15 dollars» n’est qu’un chiffre, en phase symboliquement avec la campagne entamée aux États-Unis. Il vise à imposer un seuil qui réduise l’écart entre l’échelon salarial le plus bas et l’échelon moyen, et, par le fait même, qui assure une meilleure qualité de vie pour les personnes à faible revenu. Dans notre contexte, relever de la sorte le salaire minimum semble a priori remplir cet objectif, en assurant un salaire annuel décent. En imposant un revenu annuel (brut) minimum d’environ 28 800$, cet acte assurerait pour tous un écart raisonnable par rapport au Seuil de faible revenu (22 505$) et à la Mesure du panier de consommation (environ 17 000$), tout en rendant possible pour tous un salaire viable qui tende à se rapprocher du confort économique. Or, si une augmentation à 15 dollars est à ce point incompatible avec le marché qu’elle le déstabilise suffisamment pour qu’une telle chose ne soit pas possible, et qu’ainsi elle nuise aux conditions de vie des travailleurs et travailleuses du Québec, cette mesure ferait l’inverse de ce qu’elle est sensée accomplir : elle s’attaquerait aux plus démunis, voir même à la classe moyenne, du fait de mettre à mal l’économie nationale. Si tel était le cas, l’exigence coûte que coûte de «15 dollars» serait stérile. Au-delà des justifications morales, c’est une exigence pratique que le capitalisme contemporain, du moins sous sa forme québécoise, impose.

Une «bombe atomique»

C’est justement sur cet aspect du problème que l’argumentaire de la droite économique séduit. Selon cette droite, une augmentation si prononcée du salaire minimum constitue une telle contradiction avec le développement actuel de l’économie québécoise qu’elle mettrait une foule d’acteurs économiques, principalement les gestionnaires d’entreprise, dans une situation si délicate qu’ils seraient «forcés», rationalité économique oblige, à faire des choix difficiles qui plomberaient le marché national. Les opposants à la mesure n’y vont absolument pas de main morte pour férir ce clou, jusqu’à ce qu’il s’enfonce définitivement dans la conscience collective. L’économiste Pierre Fortin parle du salaire minimum comme d’une véritable «bombe atomique» pour le Québec. (1) Suivant la métaphore, une telle transformation dans l’octroi du salaire minimum rayerait de la carte québécoise tout habitus autorégulateur qui rend viable le marché du travail. Depuis des mois, du journal Les Affaires en passant par L’actualité, divers économistes de tendance plus ou moins néolibérale investissent les journaux et revues d’intérêt général pour nous faire part de leur documentation de cette fameuse «bombe atomique». Il y a plusieurs mois dans les pages du Journal de Montréal, Geloso, en reprenant entre autre les thèses des économistes Neumark et Wascher, concoctait un dossier de six articles sur les méfaits de cette mesure. (2)

Bien qu’il ne s’agisse pas ici d’analyser dans ses moindres détails cette myriade d’arguments déployée contre le mouvement en faveur du salaire minimum à 15 dollars, il est néanmoins possible d’en cerner les principaux points d’ancrage. Nous pouvons les ranger sous trois angles. Premièrement, un seuil trop élevé du salaire minimum favoriserait le décrochage scolaire du fait de proposer des avenues économiquement satisfaisantes qui ne nécessitent pas les sacrifices imposés par un long parcours académique. C’est notamment la position de Fortin. Deuxièmement, les producteurs de biens et les fournisseurs de services, suite à une telle augmentation, vont écouler leur produit à un prix plus élevé qu’auparavant afin de compenser les pertes occasionnées par la hausse à 15$, ce qui, par l’augmentation inflationniste de l’Indice du prix à la consommation (IPC), viendrait annuler les effets bénéfiques de l’augmentation salariale et nuirait à l’ensemble des consommateurs qui paieraient désormais plus cher les biens et services qu’ils achètent. Troisièmement, point le plus marquant, plusieurs entreprises, du fait d’être maintenant aux prises avec un coût d’intrants (3) plus élevé – le ou la salarié(e) étant ici un intrant-, vont couper dans les postes qu’elles offrent. Pour maints travailleurs et travailleuses, l’augmentation du salaire minimum les mettrait dans une situation pire que la précarité initiale : ils seraient littéralement en situation de chômage!

En ce qui concerne le décrochage scolaire, ne nous attardons pas trop sur le sujet. Cet argumentaire semble se baser sur une anticipation assez aléatoire des comportements économiques de la jeunesse québécoise, et, surtout, il surévalue les avantages d’un salaire minimum à 15 dollars l’heure : ce taux horaire n’est pas non plus une panacée, pas au point, du moins, qu’il soit rationnel pour beaucoup de se contenter d’un diplôme d’études secondaire. Plus profondément, quand bien même ce constat serait vrai, le problème ne serait pas ici le montant du salaire minimum, mais plutôt le rôle que l’éducation joue dans une société malade au point où certains jugeraient rationnel de troquer  leurs études supérieures et leur formation citoyenne pour un 15 dollars l’heure.

La force de la position des opposants à l’augmentation salariale souhaitée se trouve plutôt dans l’explication de l’impact délétère de cette augmentation sur certains mécanismes du marché, impact qui occasionnerait une diminution de l’emploi et une hausse du coût de la vie. Nier que ces phénomènes économiques existent ne les fera pas pour autant disparaître, et tenter d’expliquer qu’une telle hausse n’aurait aucun impact économique négatif, et que tout irait mieux dans le meilleur des mondes, ne constitue pas une posture adéquate pour convaincre quiconque qui, inquiet de son propre sort économique, pourrait trouver crédible les arguments actuellement mobilisés par la droite néolibérale. Il faut donc prendre ces arguments au sérieux, et les contrer méthodiquement, un peu comme le faisait récemment Simon-Tremblay Pépin de l’IRIS, et maintenant de QS, en débat chez Mario Dumont contre le porte-parole économique du PQ, Alain Therrien. (4)

Pour cerner en quoi ces deux critiques mettent le doigt sur une certaine réalité économique, il est primordial de comprendre que ce même type d’argument peut être utilisé contre l’existence même du salaire minimum. En fait, à une époque où un tel seuil n’existait pas- pour le Québec, cette période va jusqu’en 1937 (5)-, le salaire minimum a toujours été vu comme un désastre économique pour les marchés capitalistes modernes, en remettant en cause le moteur de son développement économique : l’accumulation du capital par la classe dirigeante. Des économistes contemporains comme Milton Friedman ont, dans la deuxième moitié du XXe siècle, réactualisé, dans le monde des idées, la délégitimation de la conception même d’un salaire minimum de base. Pour Friedman, un seuil minimal, au contraire de la bonne volonté qui le justifie, accroît la pauvreté. À un taux obligatoire donné, le patronat emploiera toujours moins de travailleurs et travailleuses qu’à un taux plus bas qu’il se fixerait lui-même. Sont ainsi condamnés au chômage les plus pauvres, c’est-à-dire «(…) précisément ceux qui peuvent le moins se permettre de renoncer au revenu qui leur était auparavant assuré (…)» (6). Voici une description qui rappelle les désastres de la fameuse «bombe atomiques» décriée par Fortin. Les arguments actuels de la droite économique québécoise contre une hausse du salaire minimum à 15 dollars, si on pousse leur logique à leur juste aboutissement, permettent de justifier l’abolition du salaire minimum. De façon charitable, ce n’est pas tout à fait la position des commentateurs et commentatrices québécois-e-s qui s’opposent à une telle augmentation salariale. Pour eux, un argumentaire à la Friedman n’a de valeur que lorsque le salaire minimum augmente trop intensément. C’est notamment la position de Geloso, qui considère que l’impact de l’augmentation du salaire minimum sur l’emploi n’est  pas linéaire, mais qu’il augmente par sauts drastiques une fois que le salaire a dépassé le seuil compatible avec un marché du travail donné.  Une fois ce seuil atteint, c’est toutefois la même logique argumentative qui est en jeu.

Ce qui est important de comprendre ici, c’est que, qu’il s’agisse de sa nature même ou de l’ampleur qu’elle peut prendre, la notion de salaire minimum fait violence à la façon dont le marché capitaliste se dote de ses propres règles de fonctionnement. Le salaire minimum a toujours été une mesure révolutionnaire qui vise à établir des règles du jeu interdisant aux acteurs économiques de s’enrichir selon certaines pratiques jugées odieuses. Ici, la pratique odieuse qui est contrainte est celle qui correspond à la volonté usuelle des détenteurs des moyens de production (ou ceux qui en ont la charge) de réduire à tout prix le coût de leurs intrants pour augmenter le profit d’une production donnée: selon les règles que nous nous donnons en société, cette réduction des coûts ne pourra jamais s’imposer au prix d’un bien-être humain fondamental. Il s’agit d’imposer dans le marché une organisation élémentaire de la répartition des ressources au sein de l’entreprise. En ce sens, le salaire minimum nuit au capital, ou, du moins, empêche le capital qu’il assure lui-même la redistribution des ressources. Nier qu’il le fait, c’est nier  l’objectif même du salaire minimum. Dans le cas qui nous occupe, la question n’est pas de savoir si l’augmentation du salaire minimum va occasionner des maux économiques pour la circulation du capital (c’est son but), mais si ces maux vont faire mal ou non aux travailleurs et travailleuses. Si tel est le cas, il est primordial de définir les mesures qui peuvent être adoptées de façon à ce que la hausse du salaire minimum favorise réellement le développement sain de la vie des salariés du plus bas échelon, et non pas qu’elle déstabilise le marché de façon à les nuire.

Une réalité toute en nuances

Pour savoir si certaines mesures correctrices doivent accompagner l’hypothétique augmentation du salaire minimum à 15 dollars, il importe de dresser un portrait adéquat des potentiels effets économiques indésirables qu’implique une telle hausse. Comme nous l’avons vu, l’objection principale est double : une augmentation du chômage et une hausse du coût de la vie. Si l’on se base sur un modèle économique d’un marché pur où l’offre et la demande tendent à s’équilibrer- ce qui exclut l’existence d’interventions publiques dans le marché venant affecter les lois de l’offre et la demande- une hausse significative du salaire minimum viendra évidemment nuire de façon importante à l’emploi et à la consommation. Voir le problème sous cet angle est problématique. Le marché pur n’est qu’une vue de l’esprit analytique qui permet de répondre à certains problèmes circonscrits. Le marché du travail réel est beaucoup plus complexe. Comme le rappelait récemment l’économiste Alan Manning dans le Foreign Affairs (7), lorsque l’on introduit des variables issues de l’empirie qui ne relèvent pas du strict échange de marchandises, nous nous rendons compte que le travail ne circule pas aussi facilement que ne le laissent supposer les modèles de pure compétition; des modèles construits avec plus de finesse nous mènent à adopter un regard économique plus complexe qui prend en compte un plus grand nombre de variables comme, par exemple, celles relatives au rôle attractif que jouent les salaires plus élevés pour les travailleurs et travailleuses, venant ainsi augmenter l’offre de main d’œuvre, ou la corrélation entre salaire plus élevé et plus grand pouvoir d’achat. Lorsque l’on confronte plusieurs modèles théoriques, ce qui nous permet de rendre compte d’un plus grand nombre de variables, nous sommes forcés de reconnaître qu’une augmentation du salaire minimum, même substantielle, ne mène pas nécessairement à des impacts néfastes très prononcés pour le marché national, bien que le chiffre d’affaire de certaines firmes ou PME puisse s’en trouver réduit.

Comme l’affirme Manning, et comme l’affirme à peu près tout économiste qui ne voue pas un culte exagéré à l’orthodoxie du marché libéral, l’enjeu du salaire minimum n’est pas son existence elle-même, mais le seuil critique à partir duquel le montant d’un salaire minimum peut devenir problématique, et ne se borne pas non plus à une relation fondamentalement linéaire entre augmentation du salaire minimum et calamités économiques. Tout dépendamment d’un seuil donné selon un contexte économique particulier, il n’y a pas nécessairement de lien de cause à effet drastique entre une telle augmentation et la hausse du chômage et/ou l’augmentation du prix des biens et services. En ce sens, la position de Geloso, qui, tel que mentionné plus haut, parle d’une relation économique non-linéaire, est plus nuancée qu’un économiste comme Pierre Fortin avec sa «bombe atomique». En fait, si l’expression de Fortin vise à imager une situation plus nuancée qu’une relation radicalement linéaire entre salaire minimum et variables mentionnées, la métaphore manque sa cible; soit la métaphore est commise par erreur, et est inadéquate, véritable ineptie conceptuelle, soit Fortin en fait un usage démagogique (peut-être idéologique?). La question est donc de savoir si le seuil de 15$, lorsque considéré à l’extérieur d’un modèle théorique de pure compétition, serait une telle calamité pour l’économie québécoise que la drôle de métaphore de Fortin serait appropriée.

Il y a peu, la Banque du Canada produisait une étude selon un modèle d’analyse équilibré, visant à anticiper, à l’échelle canadienne, l’impact des augmentations du salaire minimum annoncées par les provinces pour une période s’échelonnant jusqu’en 2019 (8), projections qui rendent compte de l’augmentation à 15 dollars pour l’Ontario et l’Alberta. (9) Les prédictions vont comme suit : une perte de 60 000 emplois dans l’ensemble du Canada, et une inflation de 0,1% selon l’IPC. En quoi alors le cri de terreur lancé par certains orthodoxes du marché est-il justifié? L’impact net du salaire à 15$ sur le coût de la vie apparaît comme plutôt modeste, d’autant plus qu’il s’accompagne d’une augmentation salariale globale de 0,7% (salaires agrégés). (10) Pas non plus de désert (nucléaire!) de l’emploi: 60 000 emplois perdus pour une population de 37 millions de personnes (dont une vingtaine de millions sont en âge de travailler pour un nombre très légèrement en deçà en ce qui concerne la population active) reste un nombre marginal. Ce nombre se situe plutôt dans les normes de ce que la Banque du Canada observe par trimestre pour le même genre d’exercice, c’est-à-dire entre 30 000 et 140 000 emplois perdus. (11) Ces données pourraient s’en trouver transformer si l’on considère que Dough Ford, nouvellement élu à la tête du gouvernement ontarien, refuse d’hausser le salaire minimum de 14$ à 15$.

Bien évidemment, si le Québec augmentait son seuil à 15$, le portrait global s’en trouverait changé. Les effets de l’augmentation pourraient même prendre la forme d’un problème si l’analyse sortait d’un cadre pancanadien pour se concentrer uniquement sur les États provinciaux qui ont imposé les plus fortes augmentations du salaire minimum. À cet égard, on peut s’attendre à des effets plus prononcés dans le marché national de l’Ontario et de l’Alberta que dans le reste du Canada, et de façon similaire dans le marché d’un Québec hypothétique où le salaire minimum serait statué à 15$ l’heure. Ce portrait de l’augmentation salariale a cela d’intéressant qu’il en faut des détails et des nuances pour réussir à déceler une quelconque catastrophe économique imminente. Ces prévisions statistiques offrent des résultats si modestes que, pour constater un désastre économique pour le Québec, il faudrait absolument qu’il existe  un écart immense entre les capacités de l’économie québécoise à assumer les contrecoups d’une augmentation du salaire minimum et les capacités de celles des autres provinces. Est-il raisonnable de penser qu’un tel écart existe? De penser que l’Ontario se trouverait avec des niveaux d’activité économique pratiquement inchangés tandis que le Québec sombrerait dans la déchéance collective? Peut-on sérieusement envisager l’apocalypse sans avoir recours à la démagogie ou à une idéologie dans laquelle le marché capitaliste fait office de cantique religieux? Si la réponse est non, et que ce «non» prend forme dans le discours public, un double exploit serait accompli. Non seulement la valorisation d’un seuil humaniste minimal réussirait, grâce au travail de ses défenseurs et défenderesses, à devenir de plus en plus concret, mais serait également démontré la compatibilité d’un salaire minimum à 15 dollars avec le marché du travail québécois. D’une pierre deux coups.

L’intervention publique à la rescousse

Reste un dernier point d’achoppement. Les pertes d’emploi auraient beau être modestes, il n’en demeure pas moins qu’il pourrait y avoir diminution de l’emploi. Une  vie altérée par la perte de revenu en est toujours une de trop. En ces termes concrets, l’objection est tout à fait recevable. Elle constitue en fait la réaction normale de tout individu qui aime son peuple. Il faut absolument que ceux et celles qui luttent pour le salaire à 15$ puissent y répondre. Ceci nous force à sortir du salaire minimum comme strict enjeu du corporatisme syndical pour prendre à bras le corps le problème global du salariat. Comme le salaire minimum s’inscrit dans une vision du monde où les milieux de travail sont organisés de façon humaine, il devient essentiel, si l’on veut respecter ce regard sur le monde, de se doter de mécanismes qui assurent le respect de cette échelle humaine pour les situations où le salaire minimum à lui seul a pour conséquence des effets indirects mettant à mal le bien-être de certain-e-s travailleurs et travailleuses. Pour ce type de scénario, il est crucial que le monde syndical tout comme les partis politique défendant ce type de mesure s’assurent d’avoir en main la documentation de ces mécanismes correctifs. Pour s’assurer que le salaire minimum joue bel et bien son rôle  (améliorer la vie des gens), nous pouvons, par exemple, nous imaginer que l’État québécois alloue une enveloppe budgétaire à certaines PME (ou  autres organisations dont les ressources servent avant tout à faire fonctionner leurs propres structures plutôt qu’à l’accumulation du capital) dont les revenus sont insuffisants pour assumer une augmentation trop importante du salaire minimum. (12) Une telle mesure permettrait d’amoindrir l’effet néfaste des quelques emplois perdus.

En ce qui concerne la crainte d’une hausse – modeste, rappelons-le –  du coût de la vie, venant de la sorte annuler les effets de l’augmentation salariale, nous pourrions faire comme l’Ontario et indexer le salaire minimum à l’inflation (13), plutôt que de se contenter, comme on le fait au Québec, d’une réévaluation saisonnière d’un seuil acceptable par le gouvernement selon la masse salariale moyenne, évaluation vulnérable aux aléas des conflits de l’arène politique et du point de vue du parti au pouvoir. Ceci impliquerait de revoir la forme que prend actuellement le régime de la Loi sur les normes du travail (14). Avec un tel dispositif, écouler les marchandises à un prix plus élevé ne constituerait donc plus une stratégie adéquate pour les firmes qui visent à pallier les pertes occasionnées par l’augmentation salariale. Vendre de façon répétée et répandue un bien ou un service à un prix plus élevé impliquerait de payer ultérieurement un salaire minimum plus élevé.

Saisir l’enjeu du salaire minimum en ces termes implique le refus de considérer le minimum de salaire comme un conflit strictement sectoriel. Il constitue un projet politique majeur qui ne concerne pas seulement les plus bas salarié-e-s. Si la campagne pour un salaire minimum à 15 dollars se veut efficace, elle se doit d’entraîner avec elle une foule d’acteurs de la société civile dans un mouvement d’envergure. Avec en tête les mécanismes corrigeant les maux involontaires d’une hausse prononcée du salaire minimum, un front commun entre centrales syndicales, PME et OSBL demandant une intervention directe de l’État devient envisageable. Un tel front suppose que le syndicalisme québécois s’active au-delà du corporatisme ordinaire qui organise ses activités quotidiennes, pour assumer un syndicalisme politique et combatif. Du côté de l’État, une politique cohérente sur le salaire minimum entraîne nécessairement une remise en cause de ce qui se fait politiquement depuis les dernières décennies. Organiser le travail de façon humaniste ne peut se faire dans une économie capitaliste laissée à elle-même. L’État doit assumer son rôle d’acteur économique à titre d’égalisateur des conditions sociales, et non pas de simple arbitre. (15) On ne peut pas vouloir une politique décente du salaire minimum et en même temps souhaiter que les pouvoirs publics se désinvestissent lentement de leur rôle, que l’État social soit subtilement démantelé, et que le calcul froid de l’austérité budgétaire frigorifie toute forme de dynamisme dans la fonction publique.

Le néolibéralisme ou l’humain. À nous de choisir.

CRÉDIT PHOTO: Fred / Flickr

(1) Radio-Canada. 17 octobre 2016. « Le salaire minimum à 15$, “ une bombe atomique”, selon Pierre Fortin». Radio-Canada.

(2) Vincent Geloso. 4 mai 2016. «Le salaire minimum à 15$ : Comment faire mal aux pauvres (Partie 1 : les effets sur l’emploi)». Le Journal de Montréal. … et ses suites.

(3) Intrants : «(…) les biens et services qui servent à la production d’autres biens ou services.» Dans Daron Acemoglu, David Laibson & John A. List. Microéconomie. Montréal : Pearson ERPI, 2016, p.79-80

(4) TVA Nouvelles. (27 avril 2018). Le PQ et QS croisent le fer sur le thème de l’économie. (Vidéo en ligne). Repéré à http://www.tvanouvelles.ca/2018/04/27/le-pq-et-qs-croisent-le-fer-sur-le-theme-de-leconomie.

(5) Denis Ledoux. (Automne 2010). L’histoire du salaire minimum au Québec (Volume 7, no.1). Regards sur le travail.

https://www.travail.gouv.qc.ca/fileadmin/fichiers/Documents/regards_travail/vol07-01/L_histoire_du_salaire_minimum.pdf

(6) Milton Friedman. Capitalisme et liberté. France: Flammarion, 2010, p.226

(7) Alan Manning. «The Truth about the Minimum Wage: Neither Job Killer Nor Cure-All». Foreign Affairs. Volume 97, no.1. Janvier-Février 2018.

(8) Dany Brouillette, Calista Cheung, Daniel Gao & Olivier Gervais. The Impacts of Minimum Wage Increases on the Canadian Economy, Note analytique du personnel. Ottawa: Banque du Canada, 2017.

(9) Les décisions publiques du Québec ont rapidement bougées depuis. Au moment de l’étude, la hausse à 12$ l’heure pour le Québec n’était pas encore anticipée.

(10) Ibid., p.4-5

(11) Ibid., p.1

(12) Ce type d’aide de l’État pour les PME fait déjà parti des affaires courantes de nos institutions, avec notamment Investissement Québec.

(13) Radio-Canada. 6 novembre 2014. «Le salaire minimum sera indexé au coût de la vie en Ontario». Radio-Canada.

(14) Denis Ledoux. L’histoire du salaire minimum au Québec.

(15) Bien évidemment, l’État-providence existe encore au Québec. Il est même fort. La direction prise par les pouvoirs publics ces dernières années entraînent toutefois une remise en cause, ou du moins une délégitimation, d’une certaine façon de faire intervenir cet État social dans la société, ces capacités de stratification sociale s’en trouvant réduites.

Honorer la figure du premier ministre canadien John A. Macdonald : une volonté désormais problématique

Par Étienne de Sève

La figure de l’ancien premier ministre canadien John A. Macdonald fait plus que jamais l’objet de controverses. Les statues à l’effigie de Macdonald sont aujourd’hui vandalisées un peu partout au pays. Pourtant, les politiciens canadiens défendent vivement l’héritage de ce « père » de la Confédération. Les actions politiques controversées de John A. Macdonald soulèvent des interrogations sur la nécessité de retirer les monuments en son honneur au sein des espaces publics.

Dans la nuit du 12 novembre 2017, la statue en bronze de l’ancien premier ministre canadien John Alexander Macdonald (1815-1891), située sur la place du Canada à Montréal, est aspergée de peinture rouge. Cet acte de vandalisme s’est produit quelques heures avant une manifestation antiraciste. Un groupe anonyme revendique alors le geste en affirmant que cette figure prédominante de l’histoire politique canadienne représente un « symbole du colonialisme, du racisme et de la suprématie blanche »[1]. Comme le mentionne Nicholas Clyde Griffith, un agent de sécurité de la place du Canada, ce n’est pas la première fois qu’on perpétue des actes criminels contre cette sculpture datant de 1895[2]. Les employés savaient d’ailleurs exactement quel produit appliquer sur l’œuvre afin de mieux en retirer la peinture. Certaines attaques de vandales ont cependant été plus violentes que d’autres par le passé. L’historien et journaliste Jean-François Nadeau rappelle que cette statue a par exemple été décapitée en 1992 lors de l’anniversaire de la pendaison de Louis Riel (1844-1885)[3]. Habituée des gestes répréhensibles, cette œuvre d’art représentant John A. Macdonald vêtu de l’habit du conseil impérial, est particulièrement mise en valeur par son cadre architectural. En effet, Montréal possède ici la statue la plus imposante et la plus élaborée de toutes les sculptures qui représentent cet ancien premier ministre conservateur dans les lieux publics canadiens.

En janvier 2013, une autre statue du célèbre homme d’État, située à Kingston en Ontario, avait également été souillée avec de la peinture rouge. On y a retrouvé, peints en blanc sur le socle, les mots « Ceci est une terre volée », « meurtrier » et « colonialiste »[4]. L’ancien ministre conservateur des Affaires étrangères, John Baird, s’était alors empressé de condamner ces gestes violents, et il avait ajouté que « tous les Canadiens peuvent être fiers de l’héritage de Sir John A. »[5]. Loin d’être renié, l’héritage de John A. Macdonald est honoré tous les ans par le gouvernement canadien au 11 janvier, et ce, depuis 2002. En 2016, la ministre libérale du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, avait pour sa part incité les Canadiens à en apprendre davantage sur la vie de cet homme qui, selon elle, « valorisait la diversité, la démocratie et la liberté »[6]. Il n’en demeure pas moins que les attaques répétées contre la figure de cet ancien premier ministre, et la défense soutenue de certains politiciens à l’égard de la mémoire de cet homme d’État, suscite aujourd’hui des discussions.

Bien que les statues d’hommes politiques soient toujours susceptibles d’être la cible de vandalisme, les attaques perpétrées contre les œuvres d’art publiques représentant John A. Macdonald sont plus virulentes depuis un certain temps[7]. L’héritage de « Sir John A. » – comme on l’appelle affectueusement au Canada-anglais – est de plus en plus ouvertement critiqué dans les médias. Les célèbres quotidiens américains The Washington Post et The New York Times ont d’ailleurs consacré des articles au sujet de la « controverse John A. Macdonald »[8]. En août 2017, la Fédération des enseignants de l’élémentaire de l’Ontario (FEEO) en venait à recommander aux conseils scolaires de rebaptiser les écoles portant le nom de John A. Macdonald puisque ce dernier aurait contribué, selon elle, au « génocide des peuples autochtones »[9]. Lorsqu’on examine au peigne fin l’héritage de l’homme d’État, on est en droit de se questionner sur la pertinence d’honorer sa mémoire. Certains faits et gestes de l’ancien premier ministre suscitent la controverse et vont à l’encontre de valeurs et d’idéaux démocratiques défendus aujourd’hui au pays. Plusieurs intervenants se demandent si les politiciens canadiens cesseront un jour de glorifier les actions de « Sir John A. », qui fait les manchettes pour de mauvaises raisons.

John A. Macdonald était soucieux d’une « efficacité politique » dans le but d’arriver à ses fins. Loin de prôner une cohérence doctrinale dans ses prises de positions, il puisait ses idées à différentes sources. Cette réalité entraine d’ailleurs des débats chez plusieurs historiens spécialistes de John A. Macdonald, qui n’arrivent pas à s’entendre sur la nature de sa pensée[10]. À l’heure où le gouvernement canadien invite les citoyens à s’inspirer de l’héritage de « Sir John A. », une évaluation de son legs politique s’impose.

John A. Macdonald : un politicien canadien controversé

John A. Macdonald a une feuille de route impressionnante au Parlement canadien pour y avoir siégé en tout 47 années[11], dont 19 à titre de premier ministre[12]. Son nom est notamment associé à la construction du chemin de fer transcontinental du Canadien Pacifique ainsi qu’à la gestion de la rébellion du Nord-Ouest (1885) lors de laquelle les Métis se sont dressés contre le gouvernement canadien. Il a été au cœur des discussions visant l’adoption de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique de 1867 et la mise en place du régime fédératif. Ce « père de la Confédération » occupa le tout premier poste de premier ministre du Canada, ce qui lui confère une notoriété symbolique. Si Macdonald a une importance historique indéniable, le portrait que l’on brosse de sa personnalité est généralement peu reluisant au Québec.

L’anthropologue Serge Bouchard, récipiendaire du prix littéraire du Gouverneur général en 2017 pour son essai intitulé Les yeux tristes de mon camion (2016), le décrit en des termes bien peu flatteurs : « S’il existe un personnage indigne dans l’histoire du Canada, c’est bien cet avocat corrompu, ce politicien raciste qui fut la honte de ses contemporains, un homme sans compassion et sans principes, un voyou en cravate qui eût été sanctionné en des temps moins laxistes »[13]. On rapporte souvent ses problèmes de comportement, et plus spécifiquement ceux reliés à son alcoolisme. Bien que les problèmes d’alcool fussent plus répandus à l’époque, l’historien Frédéric Boily affirme que les frasques du politicien étaient bien connues de ses contemporains. Macdonald traine une réputation pour son « légendaire goût immodéré pour la boisson »[14]. Son amour de la dive bouteille se percevait lors de certains de ses discours, qui apparaissaient plus laborieux. Selon le politologue Jean-François Caron, c’est aussi l’alcool qui est mis en cause pour expliquer la propagation du feu dans la chambre d’hôtel de Macdonald à Londres en 1866, alors que la délégation canadienne parachevait l’Acte de l’Amérique du Nord britannique avec les autorités coloniales[15]. L’alcoolisme de Macdonald lui occasionnait aussi des comportements agressifs. Doté d’un tempérament bouillant, Macdonald avait tendance à en venir aux coups avec ses adversaires politiques. En février 1849, alors qu’il siégeait à titre de député de Kingston, il réclama un duel en plein Parlement – alors situé à Montréal – à la suite d’échanges acrimonieux avec le solliciteur William Hume Blake (1809-1870)[16]. La défense de ses idées était parfois liée à une forme de violence physique.

Le « père » d’une Confédération canadienne plus centralisatrice

John A. Macdonald a néanmoins laissé une empreinte indélébile lors de la création de la Confédération canadienne. S’il est souvent associé à la création du régime fédéral de 1867, Macdonald n’en était pourtant pas un fervent partisan. Cet avocat de formation s’avérait beaucoup plus « centralisateur » que ses homologues lors des conférences préparatoires à la mise en place du nouveau régime fédéral. En 1864, il affirmait : « Nous devrions avoir un gouvernement fort et stable sous lequel nos libertés constitutionnelles seraient assurés, contrairement à une démocratie, et qui serait à même de protéger la minorité grâce à un gouvernement central puissant »[17]. Macdonald avait notamment manœuvré auprès des autorités britanniques de façon à changer les résolutions prises à la Conférence de Québec (1864), qui étaient pour leur part moins centralisatrices en regard du pouvoir fédéral. Le jeu de coulisse de Macdonald aurait notamment eu un impact sur le pouvoir résiduaire, qui vise à déterminer les futurs champs de compétence du gouvernement fédéral, pour mieux favoriser la construction d’un régime où le gouvernement central serait plus puissant. Adversaire d’une décentralisation étatique semblable à la démocratie américaine, Macdonald avait par ailleurs souligné que les États américains avaient « trop de droits » et que cela entrainait l’état de guerre civile qui faisait rage aux États-Unis dans les années 1860[18]. John A. Macdonald voyait donc d’un bien mauvais œil la division du pouvoir politique et il éprouvait une aversion pour le système démocratique.

Une vision « restrictive » de la démocratie

Fortement opposé au suffrage universel, John A. Macdonald craignait une forme d’oppression des pauvres contre les riches : « Nous devons protéger l’intérêt des minorités, et les riches sont toujours moins nombreux que les pauvres »[19]. Alors que Macdonald n’était pas favorable à la mise en place du droit de vote pour toutes les catégories sociales, l’instauration du suffrage universel gagnait du terrain dans la deuxième moitié du XIXe siècle en Europe. En 1848, malgré une résistance à la mise en place d’un processus démocratique plus égalitaire[20], la France avait été l’un des premiers pays à accorder le droit de vote à tous les hommes en âge « viril »[21]. En Angleterre, c’est le Reform Act de 1867 qui a élargi considérablement l’électorat pour l’étendre à quelque 2 millions de personnes. John A. Macdonald, qui ne pouvait concevoir qu’un individu arborant l’étiquette de conservateur sur le plan politique soit « favorable au suffrage universel », était pour sa part partisan d’une éligibilité démocratique « restreinte » où seuls les propriétaires auraient le droit de vote[22]. Après une volte-face, Macdonald avait néanmoins donné un avis favorable, lors d’un débat le 27 avril 1885, à l’instauration du droit de vote des femmes qui possédaient une propriété. Macdonald avait même parlé du rôle de leader que pouvait jouer le Canada sur la question de « l’émancipation complète » des femmes[23]. Qu’il ait été sincère ou simplement opportuniste et rusé lorsqu’il tenait de pareil propos sur le suffrage féminin, le conservateur Macdonald craignait une tyrannie des masses par l’établissement d’un régime politique trop démocratique.

Homme conservateur de son temps, Macdonald voyait le pouvoir du peuple comme une menace potentielle à la stabilité politique. Ses commentaires relatifs à une « démocratie incontrôlable » (unbridled democracy) s’inscrivent dans une vieille tradition qui perçoit la démocratie comme un synonyme de sédition[24]. Au XVIIIe siècle, le philosophe Voltaire redoutait par exemple « l’anarchie républicaine » ainsi que la tyrannie de la majorité. Ce dernier prônait le maintien d’une élite à la tête d’un État monarchique puissant[25]. Selon Voltaire, la monarchie absolue de la France répondait parfaitement à cette dernière nécessité comme mode de gouvernement. Monarchiste convaincu, Macdonald voyait quant à lui dans le régime parlementaire britannique un système politique plus tempéré qui permettait d’éviter, d’une part, les abus d’un maître absolu à la tête de l’État et, d’autre part, les débordements populaires d’une démocratie. « Sir John A. » réclamait ainsi la mise en place d’un système politique canadien prenant pour modèle celui de l’Angleterre, où les droits des minorités étaient selon lui mieux protégés qu’ailleurs[26]. Selon la politologue Janet Azjenstat, Macdonald ne faisait cependant pas référence à la protection des minorités religieuses ou ethniques lorsqu’il tint ces paroles, mais bien à la classe dirigeante qui rassemblait les politiciens canadiens de toutes allégeances[27].

La vision de Macdonald des institutions démocratiques nous apparait évidemment dépassée en 2018. Les politiciens canadiens n’osent plus tenir ouvertement ce genre de discours « alarmant » à propos de la démocratie actuelle. À preuve, le gouvernement libéral de Justin Trudeau promettait de s’engager dans une réforme du mode de scrutin lors des élections générales de 2015. Les libéraux voulaient faire en sorte que « l’élection de 2015 soit la dernière élection fédérale organisée selon un scrutin uninominal à un tour »[28]. Même si elle ne s’est pas concrétisée, cette promesse témoigne du fait qu’à notre époque, la volonté d’accorder davantage de pouvoir démocratique aux citoyens par le moyen d’un vote à l’échelle canadienne gagne en popularité. N’en déplaise à la ministre Joly, il est difficile de raccorder cette volonté politique à la vision de la démocratie plus restrictive que préconisait John A. Macdonald en son temps.

Un « premier premier ministre » canadien raciste

Les discours portant sur la nature des races qui ont été prononcés par l’ancien premier ministre du Canada paraissent également surprenants au XXIe siècle. Certaines politiques du gouvernement Macdonald témoignent d’une peur réelle des étrangers. Les décisions des Conservateurs prisent à l’égard de la « race chinoise ou mongole » sont révélatrices. En 1885, le gouvernement Macdonald imposa une taxe d’entrée de 50 $ aux Chinois, une somme considérable à l’époque. En effet, dans les années 1870, le salaire d’un journalier habitant le quartier Saint-Anne, à Montréal, était d’environ 1 $ par jour. Selon l’historien Martin Petitclair, il fallait compter entre 275 $ et 300 $ par année pour les stricts besoins essentiels (combustible, loyer, vêtements et nourriture) d’une famille avec trois enfants et la majorité des ouvriers vivaient dans la précarité[29]. En plus d’exiger un effort économique considérable aux Chinois à leur entrée au Canada, Macdonald leur retira aussi le droit de vote. Néanmoins, plus de 17 000 d’entre eux étaient présents en Colombie-Britannique afin de construire le chemin de fer du Canadien Pacifique. Plusieurs de ces travailleurs périssaient dans des accidents liés aux différents feux, désastres, glissements de terrain ou explosions, sans oublier que les conditions de vie des ouvriers sur le terrain se trouvaient particulièrement médiocres[30].

La peur des Asiatiques était répandue et la population canadienne redoutait une invasion d’une plus grande ampleur. Ces Chinois menaçaient, selon Macdonald, le caractère « aryen de l’Amérique britannique » et le gouvernement devait prévenir la « destruction » du Canada[31]. Selon l’historien Timothy J. Stanley, « Sir John A. » appréhendait les contrecoups politiques pervers d’une prise du pouvoir gouvernemental par les Chinois en Colombie-Britannique. En effet, ces derniers pouvaient entraîner des mœurs politiques « immorales », « excentriques » et des « principes asiatiques » douteux dans le gouvernement[32]. Selon Macdonald, il ne fallait pas se mêler à eux.

L’ancien premier ministre canadien craignait le croisement des races aryenne et asiatique et il soutenait, à titre de comparaison, que les espèces des chiens et des renards ne pouvaient se reproduire entre elles dans l’espoir d’un succès racial. Ces paroles de Macdonald nous rappellent que de nombreuses théories dites scientifiques foisonnaient dans la seconde moitié du XIXe siècle. Celles-ci comptaient améliorer les sociétés et la race humaine. Alors que plusieurs écrits de l’Ancien Régime élaboraient des systèmes de « hiérarchisation des races » en dissertant plutôt sur les attributs culturels et les caractères moraux des peuples[33], le XIXe siècle devenait un terrain fertile pour des « classements raciaux » où les discours prenaient leur point d’appui sur la science. Par exemple, le darwinisme social, élaboré par Herbert Spencer (1820-1903), défendait l’idée que la lutte pour la vie « affecte, à l’intérieur de l’espèce humaine, les différents groupes sociaux qui la composent (familiaux, ethniques, étatiques) de telle sorte que des hiérarchies se créent, qui sont le résultat d’une sélection sociale qui permet aux meilleurs de l’emporter »[34]. Ainsi, certains scientifiques reprenaient les théories de Charles Darwin (1809-1882) dans De l’origine des espèces (1859) et prétendaient que l’espèce humaine était soumise à la sélection naturelle à l’instar des animaux. La théorie du darwinisme social se popularisait dans la seconde moitié du XIXe siècle et on a peine à imaginer son importance aujourd’hui[35].

L’eugénisme s’était quant à lui développé à la suite des travaux sur l’hérédité de Francis Galton (1822-1911), le cousin de Charles Darwin. L’eugénisme de Galton prônait un programme de sélection naturelle artificielle dans le but d’en arriver à une race humaine supérieure par le contrôle des mariages[36]. Comme le souligne l’historien Carl Bouchard, différents pays ont été influencés par les théories eugénistes et certains cherchaient à court-circuiter la sélection naturelle[37]. On tâchait alors d’éliminer les mauvais gènes, une volonté qui mena malheureusement à des dérapages. Plusieurs États produisaient des « politiques négatives », dont le Canada. On peut penser, selon Bouchard, aux décisions concernant les restrictions de l’immigration ou des politiques de ségrégation qui comptaient éliminer les gènes des « races inférieures » en les prévenant de se mêler à ceux des « races supérieures ».

Même s’il n’a pas élaboré un système précis de hiérarchie des races, John A. Macdonald, à l’instar de plusieurs de ses contemporains, était sensible à ce type de discours où les mélanges raciaux pouvaient influer sur le devenir de la société. Selon Stanley, ces mots de Macdonald dirigé contre les Chinois demeuraient cependant très radicaux dans le contexte parlementaire de l’époque. En effet, le « premier premier ministre canadien » était le seul politicien à se référer à la « race aryenne » dans les débats de la chambre des Communes au cour des années 1870 et 1880[38]. Stanley affirme que Macdonald était responsable de l’introduction d’un « racisme biologique » dans l’univers politique d’antan. Il rappelle qu’entre 1874 et 1878, le chef du Parti libéral (et premier ministre du Canada) Alexander Mackenzie (1822-1892), s’était préalablement opposé à l’idée que certaines « classes d’humains » ne puissent s’établir au pays. En 2018, ces discours de Macdonald et les politiques du gouvernement conservateur de l’époque sont considérés racistes. On ne peut affirmer que ces décisions prisent à l’égard des Chinois soient particulièrement inspirantes de nos jours et qu’elles tendent à « valoriser la diversité ».

Macdonald, un sympathisant des tenants du système esclavagiste

D’autres prises de positions politiques de Macdonald, comme celles relatives à l’esclavage, sont compromettantes sur le plan historique. Au début de sa carrière politique, alors qu’il pratiquait encore le droit privé, il se mit au service des Copperheads, une faction du Parti démocrate américain qui regroupait des opposants à l’abolition de l’esclavage. Selon son biographe Richard Gwyn, il affichait un penchant favorable aux sudistes[39] au cours de la Guerre de Sécession (1861-1865). Il rendit même hommage à « la brave défense menée par la république sudiste » durant un banquet[40]. En politicien habile, Macdonald jouait toutefois de prudence lorsqu’il devait se prononcer publiquement sur les divisions politiques qui faisaient rage aux États-Unis. « Sir John A. » était aussi très laconique sur la question de l’esclavage dans ses nombreuses correspondances qui cumulent plus de 30 000 lettres[41].

On peut d’ailleurs qualifier de complexe le rôle qu’a joué le Canada dans l’histoire de la Guerre de Sécession. À l’époque, le gouvernement du Canada-Uni avait déclaré sa neutralité dans le conflit entre les États confédérés du Sud et le gouvernement de l’Union au Nord. Or, la colonie canadienne avait bien intérêt à entretenir la division des États-Unis sur le plan politique de façon à mieux contenir l’expansion américaine. De plus, durant cette guerre fratricide, Montréal s’est instituée comme un pôle majeur de transactions économique pour les confédérés. Par conséquent, bien que majoritairement opposée à l’esclavage, la population canadienne était divisée sur la question de la Guerre de Sécession et les belligérants américains recevaient leur part d’appuis des habitants. Les recherches récentes démontrent que la haute société montréalaise accueillait les plus grands noms des sudistes, dont John Wilkes Booth (1838-1865), le futur assassin d’Abraham Lincoln (1809-1865), et qu’un important système de blanchiment d’argent avait été implanté en leur faveur[42]. Les autorités coloniales avaient donc fermé les yeux sur les activités douteuses qui se déroulaient au Canada.

Ainsi, les politiciens, le clergé et la bourgeoisie canadienne de l’époque tissaient des liens avec les confédérés.  Bien qu’une partie des élites du Canada-Uni fréquentait des tenants du système esclavagiste américain, ces actions sont aujourd’hui embarrassantes lorsque vient le moment d’honorer la mémoire d’un ancien politicien comme John A. Macdonald. Encore une fois, la sympathie de Macdonald pour la cause sudiste est gênante, peu glorieuse et elle n’aide en rien à favoriser son bilan en matière de droits et libertés. Le traitement de la cause autochtone de la part du gouvernement Macdonald est encore plus incriminant.

Les politiques dures de John A. Macdonald à l’égard des Autochtones

Les décisions relatives à la pendaison de Louis Riel suscitent justement un lot de questions sur le jugement de John A. Macdonald. Les Métis se sentant menacés par l’immigration massive des colons ontariens dans l’Ouest canadien, Louis Riel envoya en 1884 une pétition à Ottawa. Il y réclamait des brevets attestant d’une reconnaissance des terres des Métis, un accès direct aux berges, une coupe de taxes, des terres au Manitoba, de meilleurs traitements, le vote secret, la liberté de commerce ainsi que la construction d’une route vers la Baie d’Hudson[43]. La lenteur de la réponse du gouvernement canadien devant ces demandes entraîna la rébellion des Métis, qui furent finalement écrasés par les militaires. Louis Riel fut ensuite pendu le 16 novembre 1885.

Selon l’historien Donald Swainson, les mauvaises décisions de John A. Macdonald dans la gestion du dossier des Métis avaient entrainé un jugement sévère contre lui de la part des Canadiens-français. Ceux-ci étaient alors majoritairement opposés à l’exécution de Louis Riel. Macdonald avait cependant l’appui des Canadiens-anglais, qui étaient plus favorables à la mise à mort de celui que l’on considérait alors comme un « traître ». Devant le tollé que suscitait la décision du gouvernement au Québec, John A. Macdonald avait prononcé ces paroles pour le moins provocantes : « Louis Riel sera pendu, même si tous les chiens du Québec aboient en sa faveur »[44]. Bien que ces paroles soient très méprisantes, il semble qu’à l’époque, Macdonald effectuait simplement un calcul politique efficace dans le but de gagner ses futures élections. Le gouvernement conservateur avait effectivement tout intérêt à se concilier la faveur des Ontariens, qui élisaient davantage de députés que les Québécois au Parlement canadien. Si le traitement controversé à l’égard des Métis au XIXe siècle a toujours choqué plusieurs Canadiens, le sort réservé aux Autochtones de l’Ouest a récemment provoqué l’indignation générale à la suite de la parution des travaux de l’historien James Daschuk.

Dans son ouvrage Clearing the Plains. Disease, Politics of Starvation, and the Loss of Aboriginal Life (2013), Daschuk a mis en lumière le rôle joué par le gouvernement conservateur de John A. Macdonald dans l’extermination des populations autochtones de l’Ouest canadien. Après la Confédération, le gouvernement canadien signa plusieurs traités avec les Premières Nations, s’arrogeant ainsi le droit de coloniser et d’exploiter des terres agricoles appartenant aux peuples autochtones dans l’Ouest[45]. En échange, le Canada s’engageait à leur concéder des terres de réserve, de l’équipement agricole, des animaux, des annuités, des munitions, des vêtements et certains droits de chasse et de pêche. Daschuk explique que l’ancien premier ministre John A. Macdonald, qui était aussi responsable des Affaires autochtones  (1878-1888), avait un plan « cruel mais efficace » pour assurer la coopération des Autochtones au sein des réserves[46]. Par l’éradication des bisons, l’administration de Macdonald a contraint les Autochtones à dépendre entièrement des rations alimentaires qu’on leur donnait[47]. En cas de soulèvement dans les réserves, le gouvernement coupait les vivres. Cette politique de la famine mena à une soumission fulgurante des peuples autochtones. La malveillance des politiciens canadiens d’antan auprès des Premières Nations a donc eu un impact considérable sur les conditions de vie misérables des Autochtones par la suite. On estime qu’entre 1884 et 1894, les populations de plusieurs réserves ont décliné de moitié dû à la malnutrition, au surpeuplement, à la mauvaise hygiène et aux politiques oppressives du gouvernement canadien[48]. Daschuk affirme même que le Canada moderne s’est essentiellement construit par un nettoyage ethnique et un génocide des Premières Nations[49].

Le moment révisionniste à l’intention de la figure de John A. Macdonald

Il est certain qu’en tant que « premier premier ministre » du pays, John A. Macdonald bénéficie d’une aura symbolique particulière. On comprend certes le désir du gouvernement canadien d’honorer la mémoire de ce « père » de la Confédération. Cependant, le bilan politique de cet ancien homme d’État suscite aujourd’hui une réflexion et appelle à une action de nos gouvernants. Il semble peu pertinent de puiser au sein des politiques et discours de John A. Macdonald afin d’y recueillir une vision inspirante de la démocratie, de la diversité ou de la liberté comme le souhaitait Mélanie Joly en janvier 2016. Les révélations récentes à l’égard de John A. Macdonald vont peut-être avoir raison de la glorification de sa mémoire.

Le travail de recherche remarquable de Daschuk – qui a remporté le Prix John A. Macdonald en 2014 pour l’ouvrage d’histoire emmenant la contribution la plus significative à la compréhension du passé au Canada – a changé la perception que plusieurs avaient de John A. Macdonald. Les politiques à l’égard des Premières Nations, opérées sous la gouverne de « Sir John A. », sont désormais insupportables pour de nombreux citoyens. Dans un contexte où de plus en plus de gens sont conscientisés sur les affaires autochtones, une commission de vérité et réconciliation a été mise sur pied dans le but de « reconnaître l’injustice et des torts » commis au sein de « pensionnats autochtones », et de renouveler les relations entre les Premières Nations et les Canadiens[50]. Ouverts en 1883 pour assimiler les Autochtones, ces établissements gérés par des religieux ont vu des milliers de personnes subir des sévices corporels et sexuels[51]. Inutile de rappeler que Macdonald était très favorable à la multiplication de ces pensionnats, qui étaient à son avis la solution pour « éliminer l’indianité ». Cette position insensée a été décriée par la juge en chef de la Cour suprême du Canada, Beverley McLachlin, en mai 2015[52], qui a d’ailleurs qualifié le programme d’assimilation des Autochtones du gouvernement Macdonald à un « génocide culturel ».

À un moment où l’ancien premier ministre est vivement critiqué, on comprend mieux pourquoi les monuments à l’image de Macdonald, placés dans nos espaces publics, sont attaqués par des activistes partout au Canada. Est-ce que le maintien des statues à l’effigie de « Sir John A. » – un homme d’État qui a été directement responsable de traitements aujourd’hui dénoncés à l’égard des Premières Nations – est conséquent avec la volonté de réconciliation qui habite aujourd’hui le Canada ? Il semble qu’il y ait une contradiction évidente dans le fait de soigner les plaies d’un passé compromettant dans les pensionnats, et d’honorer simultanément la mémoire d’un politicien qui a contribué à les mettre en place. James Daschuk invitait même les communautés résidant au Canada à une discussion « franche et éclairée » sur la possibilité d’éliminer les statues de Macdonald de l’espace public[53].

Le retrait d’une œuvre d’art de l’espace public est une problématique à laquelle la ville de Montréal a déjà dû faire face. La statue en hommage à Claude Jutra, conçue par l’artiste Charles Daudelin (1920-2001), a été retirée d’un parc sur le Plateau Mont-Royal, en juin 2016, après que des graffiteurs eut écrit sur l’œuvre les mots dégradants « Pépé pédo ». Cette décision a eu lieu dans le contexte de révélations entourant le passé pédophile du cinéaste Claude Jutra (1930-1986) il y a plus de deux ans. La tempête médiatique que ces dénonciations ont provoquée a contraint le maire Denis Coderre à déclarer qu’il effacerait le nom de Claude Jutra de la toponymie montréalaise[54]. La ville a ainsi rebaptisé le parc où se trouvait la statue par le nom de « Ethel Stark » et renommé le «croissant Claude Jutra » dans Rivière-des-Prairies–Pointes-aux-Trembles par celui du « croissant Alice-Guy ». Ces décisions ont par la suite été critiquées par des intellectuels québécois – dont l’ex-juge Suzanne Coupal – en novembre 2016. Ces derniers considéraient que la société québécoise avait rayé de manière trop expéditive le nom de Jutra de l’espace public. Ils affirmaient qu’un questionnement plus approfondi sur la pérennité des œuvres culturelles, sur la pédophilie et sur le rôle des médias aurait été souhaitable dans cette affaire hautement médiatisée[55].

Une telle réflexion sur le rôle des tribunes médiatiques aurait peut-être permis d’éviter la situation paradoxale que l’on vit aujourd’hui à Montréal. Contrairement aux révélations sur Jutra, celles liées aux agissements de Macdonald n’ont pas suscité d’engouement médiatique considérable. Malgré la puissance des termes et locutions employés récemment par différents commentateurs pour dénoncer les délits de « Sir John A. » et les politiques du gouvernement conservateur des années 1880 (« génocide », « génocide culturel »), aucune réaction médiatique d’envergure ne s’est produite à Montréal, et le monument de l’ancien premier ministre trône toujours à la Place du Canada. Or, sans vouloir minimiser les abus sexuels de Claude Jutra, qui ont quant à eux provoqué un tsunami de réactions et entrainé la suppression de sa mémoire toponymique, les délits dont Macdonald est responsable sont d’une toute autre ampleur. Les traitements politiques différents réservés par la mairie de Montréal à l’égard de la mémoire de Claude Jutra et de celle de John A. Macdonald témoignent visiblement d’une incohérence dans les prises de position de l’administration.

Les actions politiques criminelles de « Sir John A. » – dont les répercussions ont été absolument dévastatrices sur le développement des Premières Nations – n’ont pas provoqué de décisions similaires à celles entourant la suppression de la mémoire de Claude Jutra dans l’espace public montréalais. En retirant la statue de John A. Macdonald du paysage, la mairie de Montréal se montrerait plus conséquente dans ses choix, d’autant plus que la Ville affiche désormais une sensibilité manifeste à l’égard des Premières Nations. En effet, lors de l’assermentation de la nouvelle mairesse Valérie Plante en novembre 2017, la séance s’est déroulée sous des auspices favorables aux revendications traditionnelles des Mohawks puisque l’on y avait proclamé haut et fort que Montréal constituait un territoire autochtone « non cédé »[56].

Une volonté d’enrayer certaines injustices passées à l’égard des Premières Nations se concrétise depuis un certain temps au Canada par la suppression des figures d’hommes célèbres associés au mauvais traitement des Autochtones. À Halifax, la statue du fondateur de la ville, Edward Cornwallis (1713-1776), a été retirée puisque ce dernier avait demandé une « chasse aux scalps de Micmacs en échanges de primes » en 1749[57]. La mairie de Montréal, sous l’égide de Denis Coderre, avait aussi promis de changer le nom de la rue Amherst. La mémoire toponymique du général anglais Jeffrey Amherst (1717-1797) devrait être chose du passé en raison de son ambition de procéder à l’élimination des Autochtones révoltés en 1763 en leur donnant des couvertures infectées par la variole. À Ottawa, le nom d’Hector Langevin, un ancien politicien conservateur que plusieurs considèrent comme « l’architecte » des pensionnats autochtones, a aussi été retiré d’un bâtiment fédéral[i].

De la même manière, on tente actuellement de réduire la visibilité de Macdonald. Une brasserie de la ville de Kingston, la « Sir John’s Public House » a décidé en janvier 2018 qu’elle changera de nom pour celui de « The Public House »[58]. Dans cette lignée, la Banque du Canada a annoncé le 8 mars dernier la substitution de la figure de « Sir John A. » sur les billets de banque canadiens de 10 $ pour celle de Viola Desmond, une militante noire qui s’est opposée à la ségrégation raciale et à la discrimination systémique qui sévissait en Nouvelle-Écosse dans les années 1940. Dans cette perspective, devrait-on retirer les statues de John A. Macdonald de l’espace public et les déplacer vers les musées? Sans effacer complètement la mémoire du politicien, on placerait les sculptures dans des lieux qui permettraient de les contextualiser plus adéquatement. Cette solution réduirait d’ailleurs les coûts de restauration liés au maintien des statues de « Sir John. A ». En 2010, la statue de John A. Macdonald à la Place du Canada a été restaurée au coût de 436 000 $. Au rythme où les sculptures sont abîmées par les vandales, les factures liées à la restauration de ces statues risquent d’être passablement plus élevées au cours des prochaines années au Canada.

[1]           Radio-Canada, « Une statue de John A. MacDonald vandalisée au centre-ville de Montréal », ICI Grand Montréal, 12 novembre 2017.

[2]           Pour en savoir davantage sur la statue de Macdonald au Square Dorchester, voir le site internet : Art public Montréal, « Monument à Sir John. A. Macdonald, 1895 », https://artpublicmontreal.ca/oeuvre/monument-a-sir-john-a-macdonald /.

[3]           Jean-François Nadeau, « John A. Macdonald : tout sauf un démocrate », Le 15-18, mercredi 3 février 2016.

[4]           Agence QMI, « La statue de John. A. Macdonald vandalisée », Le Journal de Québec, 11 janvier 2013.

[5]           Agence QMI, ibid., 11 janvier 2013.

[6]           Gouvernement du Canada, « Déclaration de la ministre Joly à l’occasion de la journée sir John A. Macdonald », Ottawa, le 11 janvier 2016.

[7]           Le 23 février 2018, une autre statue de John A. Macdonald a été vandalisée avec de la peinture verte et jaune. Voir l’article de CTV-Regina, « Sir John A. Macdonald vandalized in Victoria Park », CTV News Regina, 23 février 2018.

[8]           Voir Alan Freeman, « As America debates Confederate Monuments, Canada face its own historical controversy », The Washington Post, 28 août 2017. Voir également Ian Austen, « Canada, Too, faces a Reckoning With History and Racism », The New York Times, 28 août 2017.

[9]           Natasha MacDonald-Dupuis, « Des enseignants veulent rebaptiser les écoles portant le nom de John A. Macdonald », ICI Radio-Canada Toronto, 24 août 2017.

[10]         Frédéric Boily, John A. Macdonald. Les ambiguïtés de la modération politique,  Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2017, p. 34.

[11]         Donald Swainson, Sir John A. Macdonald. The man and the Politician, Kingston, Quarry Press, 1989, p. 9.

[12]         André Champagne, « John A. Macdonald », un premier ministre à l’héritage controversé », Aujourd’hui l’histoire, émission du mercredi 30 mars 2016.

[13]         Serge Bouchard, Les yeux tristes de mon camion, Montréal, Éditions du Boréal, 2017 (1ère éd. 2016), p. 169.

[14]         Frédéric Boily, op. cit, p. 25.

[15]         Jean-François Caron, « L’héritage méconnu de John A. Macdonald », Le Devoir, 8 janvier 2015.

[16]         À titre d’exemple, John A. Macdonald voulait « mettre son poing sur la figure » de l’homme politique et d’affaires, Alexander Donald Smith (1820-1914), avant que des témoins n’interviennent pour mettre fin à l’affrontement. Voir P.B. White, « The Political Ideas of John A. Macdonald », Les idées politiques des premiers ministres du Canada. Les conférences Georges P. Vanier, Ottawa, Les Éditions de l’Université d’Ottawa, 1968, p. 56. Par ailleurs, le duel avec Blake n’a jamais eu lieu. Voir Sarah Gibson et Arthur Milnes, Canada Transformed. The speeches of Sir John A. Macdonald, Mclleland et Stewart, 2014. Voir aussi Christopher Moore, The Court of Appeal for Ontario. Defining the Right of Appeal in Canada, 1792-2013, Toronto, Buffalo, London, University of Toronto Press, 2014, p. 21.

[17]         Jean-François Nadeau, op. cit, mercredi 3 février 2016.

[18]         Frédéric Boily, op. cit, p. 64.

[19]         Cité par Jean-François Nadeau, « Faux-monnayeur », Le Devoir, 9 juin 2014. Le 6 février 1865, John A. Macdonald affirmait que : « In all countries the rights of the majority take care of themselves, but it is only in country like England, enjoying constitutional liberty, and safe from a tyranny of a single despot or of an unbridled democracy, that the rights of minorities are regarded. ». Voir John A. Macdonald, « Macdonald’s Speech at Quebec », Parliamentary Debate on the Subject of the Confederation of the British North American Provinces, Legislative Assembly, 6 février 1865.

[20]         À titre d’exemple, Alexis de Tocqueville, dans ses Souvenirs (1851), s’exprime sur les changements de positions politiques des opposants au suffrage universel dans le contexte de la révolution de 1848 : « Les conservateurs, qui avaient vu depuis six mois toutes les élections partielles tourner invariablement à leur avantage, qui remplissaient et dominaient presque tous les conseils locaux, avaient mis dans le système du vote universel une confiance presque sans limite, après avoir professé contre lui une défiance sans borne ». Voir Alexis de Tocqueville, Lettres choisies, Souvenirs, 1814-1859, textes réunis sous la dir. de Françoise Mélonio et Laurence Guellec, Paris, Gallimard, 2003, p. 908.

[21]         Alain Garrigou, « Le suffrage universel, « invention » française », Le Monde diplomatique, avril 1998, p. 22. Voir également Dominique Rupart, « Suffrage universel, suffrage lyrique chez Lamartine, 1834-1848 », Romantisme, vol. 135, no. 1, 2007, p. 9-21. 

[22]         Frédéric Boily, op. cit, p. 40.

[23]         Frédéric Boily, op. cit, p. 42.

[24]         Certains pamphlétaires français de la seconde moitié du XVIIIe siècle véhiculaient des discours très critique à propos de la démocratie. Par exemple, l’auteur du libelle intitulé Considérations sur l’Édit de décembre 1770, publié en 1771, craignait le régime démocratique pour les séditions populaires qui en émergeraient tôt ou tard : « Nous sçavons[sic] que dans la démocratie la sagesse ne préside pas à des loix[sic] dictées par une multitude aveugle, qui défait même bientôt, par des séditions particulières, l’ouvrage de l’assemblée générale ». Voir les Considérations sur l’Édit de décembre 1770, 1771, 92 p.

[25]         Durand Echeverria. The Maupeou Revolution. A Study in the History of Libertarianism : France, 1770-1774. Bâton Rouge et London, Lousiana State University Press, 1985, p. 155.

[26]         Comme l’écrit Ronald Hamowy : « The attitude of classical liberals toward democracy was always ambivalent, however. They were aware of the potential in an unbrided democracy for oppression of minorities by majorities ». Voir Ronald Hamowy, The Encyclopedia of Libertarianism, London, New Delhi, SAGE Publications, 2008. 664 pages.

[27]         Janet Azjenstat, Canadian Founding. John Locke and the Parliament, Montréal, McGill-Queen’s University Press, 2007, p. 42.

[28]         Madeleine Blais-Morin, « Vives réactions à l’abandon par Trudeau de la réforme du mode de scrutin », Radio-Canada, publié le mercredi 1er février 2017.

[29]         Martin Petitclerc, « Chapitre 13 : Le travail et la classe ouvrière au XIXe siècle » dans Histoire de Montréal et de sa région, t. 1, Des origines à 1930, textes réunis sous la dir. de Dany Fougères, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2012, p. 550.

[30]         Voir le site internet de Bibliothèque et Archives Canada, « La construction du Chemin de fer du Canadien Pacifique », https://www.collectionscanada.gc.ca/settlement/kids/021013-2031.3-f.html.

[31]         Guillaume Bourgault-Côté, « Un homme et son bicentenaire », Le Devoir, 14 janvier 2015.

[32]         Aaron Wherry, « Was John A. Macdonald a white supremacist ? », Macleans, 21 août 2012.

[33]         Selon Sylvia Sebastian, les thèmes de « race » et de « genre » marquaient des limites évidentes à la notion de « progrès » au XVIIIe siècle. On établissait une « hiérarchie des races » et certaines cultures ne connaissaient pas, selon ces classements, le sentiment d’amour. Les Africains étaient, selon Sebastian, décrits comme des animaux et les Asiatiques, comme des hommes jouissant d’une luxure entrainant la dépravation. Voir Silvia Sebastian, « “ Race”. Women and Progress in the Scottish Enlightenment » dans Women, Gender and Enlightenment, textes réunis sous la dir. de Sarah Knott et Barbara Taylors, Houndmills, Basingstoke, Hamshire, Palgrave Macmillan, 2005,  p. 89.

[34]         Voir le site internet de Denis Touret : « Les grands idéologues : Herbert Spencer », https://www.denistouret.fr/ideologues/Spencer.html.

[35]         Daniel Becquemont, « Une régression épistémologique : le darwinisme social », in Espaces temps, les Cahiers, 84-85, 2004, dans L’opération épistémologie. Réfléchir les sciences sociales, sous la dir. De Christian Delacroix, p. 92.

[36]         Dominique Aubert Marson, « Sir Francis Galton : le fondateur de l’eugénisme », Médecine/Sciences, vol. 25, no. 6-7, juin-juillet 2009, p. 641-645.

[37]         Carl Bouchard, « L’eugénisme, cette obsession de la pureté ethnique », Aujourd’hui l’histoire, émission du 30 mai 2017.

[38]         Richard Gwyn, « How Macdonald almost gave women the vote », National Post, 14 janvier 2015. Voir aussi Timothy Stanley, « John A. Macdonald’s Aryan Canada : Aboriginal Genocide and Chineese Exlusion », Activehistory.ca, 7 janvier 2015. http://activehistory.ca/2015/01/john-a-macdonalds-aryan-canada-aborigina….

[39]         Richard Gwynn, John A. The Man Who Made Us. The Life and Times of John A. Macdonald. Volume One : 1815-1867, Toronto, Vintage Canada, 2007, p. 245.

[40]         Maxime Laporte et Christian Gagnon, « À quand le limogeage de John A. Macdonald ? », Le Devoir, 11 janvier 2017.

[41]         Le nombre de lettres écrites par John A. Macdonald a été répertorié sur le site internet de Bibliothèques et Archives Canada, mis en ligne le 7 août 2008.

[42]         Jean-François Nadeau, « Montréal, la sudiste du Nord », Le Devoir, 15 août 2017.

[43]         Donald Swainson, op. cit., p. 133.

[44]         Jean-François Nadeau, « Riel, notre frère, est mort », Le Devoir, 15 avril 2016.

[45]         Voir le site du Gouvernement du Canada, « Les traités conclu avec les Autochtones au Canada », https://www.aadnc-aandc.gc.ca/fra/1100100032291/1100100032292.

[46]         Comme l’écrit James Daschuk : « Macdonald’s plan to starve uncooperative Indians into reserves and into submission might have been cruel, but it certainly was effective. With the exception of a few brief confrontations, contruction of the Canadian Pacific Railway west of Swift Current continued almost unabated ». Voir James Daschuk, Clearing the Plains. Disease, Politics of Starvation, and the Loss of Aboriginal Life, Régina, University of Regina Press, 2013, p. 127-128.

[47]         Jean-François Nadeau, Faux-monnayeur…,Le Devoir, 9 juin 2014.

[48]         James Daschuk, Clearing the Plains…., p. 162.

[49]         Comme le souligne James Daschuk : « The uncomfortable truth is that modern Canada is founded upon ethnic cleansing and genocide ». Voir Carol Goar, « Canada starved aboriginal people into submission : Goar », The Star.com, publié le 10 juin 2014. https://www.thestar.com/opinion/commentary/2014/06/10/canada_starved_abo…

[50]         Voir le site internet de la « Commission de vérité et réconciliation du Canada ». http://www.trc.ca/websites/trcinstitution/index.php?p=19

[51]         La Presse canadienne, « Vandalisme à Kingston pour l’anniversaire de John A. Macdonald », La Presse, 11 janvier 2016.

[52]         Elle citait Macdonald : « L’objectif – je cite Sir John A. Macdonald, notre ancêtre vénéré – était de « sortir l’indien de l’enfant » et de résoudre ainsi ce qu’on appelait le problème indien. L’« indianité » ne devait pas être tolérée, elle devait plutôt être éliminée ». Voir Radio-Canada avec Globe and Mail, « Les Autochtones victimes d’un « génocide culturel », dit la juge en chef de la Cour suprême », Ici Radio-Canada Alberta, publié le 29 mai 2015. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/723002/genocide-culturel-beverly-mc…

[53]         Amélia MachHour, « John A. Macdonald, « un personnage complexe », Radio-Canada, 25 août 2017.

[54]         Amélie Pineda, « Montréal va retirer le nom d’un parc et d’une rue », Le Journal de Montréal, publié le 17 février 2016. 

[55]         Jean-François Nadeau, « Affaire Jutras : la vitesse a eu raison de la rigueur », Le Devoir, 17 novembre 2016.

[56]         Romain Schué, « « Montréal : territoire autochtone non-cédé » : polémique autour d’une phrase controversée », Métro, publié le 11 décembre 2017. http://journalmetro.com/actualites/montreal/1279460/montreal-territoire-….

[57]         Hugo de Grampré, « Place d’armes : controverse autour d’une plaque », La Presse, publié le 9 mars 2018, http://www.lapresse.ca/actualites/grand-montreal/201803/08/01-5156662-pl…

[58]         Nicole Thompson, « Kingston Pub dropping reference to John A. Macdonald from its name », CTV News Ottawa, publié le 9 janvier 2018. https://ottawa.ctvnews.ca/kingston-pub-dropping-reference-to-john-a-macd…

Crédit photo : Pixabay

[i]             CBC.CA, « Une note interne soulève des doutes quant au véritable « architecte » des pensionnats autochtones », ICI Ottawa-Gatineau, publié le dimanche 13 août 2017, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1050118/gouvernement-federal-edific….

Les dessous politiques de la persécution des Roms d’Europe centrale et de l’Est

Les dessous politiques de la persécution des Roms d’Europe centrale et de l’Est

Les Roms sont la minorité ethnique la plus discriminée[1]. Leur population en Europe étant estimée entre huit et dix millions, le peuple rom est aussi la première minorité culturelle du Vieux Continent. Son histoire et son identité profondément européennes sont entourées d’un brouillard tenace de stéréotypes, à l’origine d’une persécution incessante. Les groupes restés en Europe centrale et de l’Est continuent d’être rejetés au quotidien. Au cœur de ces discriminations multiples, des enjeux politiques et électoraux rendent les Roms à la fois invisibles et boucs émissaires. Afin de bien saisir les dessous politiques de la persécution des Roms d’Europe centrale et de l’Est, il convient donc de dresser leur portrait historique et d’expliquer les tenants des discriminations auxquelles ce peuple fait face. 

Cet article a été publié dans le recueil Angles morts internationaux de L’Esprit libre. Il est disponible sur notre boutique en lign ou dans plusieurs librairies indépendantes.

« Les gitan[·e·]s sont romantiques, [elles et] ils font de la musique, sont des nomades et des diseurs [et diseuses] de bonne aventure », déclare un membre du public de la conférence « Nothing about us without us ». C’était le 7 avril 2017, à l’occasion de la journée internationale des Roms. Cette anecdote résume l’idée erronée que la population se fait des Roms. Car l’enjeu au sujet de la problématique rom n’est pas que ce peuple est inconnu, mais plutôt méconnu, selon Jean-Pierre Liégeois, sociologue et fondateur du Centre de recherches tsiganes de l’Université Paris Descartes. 

Décrire la communauté rom demande à définir ce qu’elle n’est pas. Elle est le sujet de nombreux amalgames et erreurs, générant un brouillard de confusion autour de sa véritable identité. Comment l’appeler quand elle est confondue avec les Tsiganes, les Gens du voyage ou les Sinti, pour ne citer que les plus connus ? Comment dénombrer les Roms puisqu’il n’existe pas une seule culture rom et qu’il y a une multitude de communautés roms différentes aux pratiques et aux valeurs spécifiques ? En témoignent aussi les écarts de chiffres quant à leur nombre.

Au Canada, le Centre communautaire rom de Toronto estime leur population à 80 000 personnes, bien que 5 300 personnes se soient identifiées roms lors du recensement de 2011[2],[3]. Et puis, si les Roms sont perçu·e·s comme étant des nomades, en réalité, une majorité de cette population est sédentaire. C’est plutôt leur capacité au voyage et leur historique fait de déplacements circonstanciels qui les caractérisent[4].

L’origine indienne des Roms

Le terme « tsigane » est utilisé par souci de simplicité plus englobante par les non-Roms. Mais la dénomination « Rom » est celle utilisée par la communauté pour s’auto-identifier. Elle signifie « homme » et peut aussi désigner les populations de langue romani. En démontrant des ressemblances de cette dernière avec le sanskrit, la linguistique a permis de situer l’origine des Roms au nord-ouest de l’Inde au XIe siècle.

À partir de cette origine, les Roms construisent leur identité commune sur une histoire douloureuse et violente, mais aussi sur leur migration. Dans une entrevue accordée à L’Esprit libre, Léon Grimard, doctorant en anthropologie à l’Université de Montréal et spécialiste des Roms en Europe, rappelle que la recherche est encore incertaine quant à la nature de la migration rom. « On sait qu’au cours de leur migration, certains groupes se sont sédentarisés ou semi-sédentarisés[5] », détaille le chercheur. Ronald Lee,  fondateur du Centre communautaire Rom de Toronto, lors d’un entretien accordé à L’Esprit libre, précise que leur migration s’est faite sur une période de temps plutôt rapide de l’Inde à l’Anatolie (la Turquie actuelle).  Le mouvement s’arrête dans les terres de l’Empire perse et reprend pour certain·e·s après quelques années, vers la Russie et surtout vers l’Europe. « Plus le groupe avance [vers l’ouest], plus un certain nombre se fixe en cours de route, ce qui explique l’éclatement multiculturel de ces nombreux sous-groupes », explique Léon Grimard.

Au fil des siècles, les Roms ont surtout été réprimé·e·s en Europe de l’Ouest et réduits en esclavage dans certains pays d’Europe centrale et de l’Est, notamment en Roumanie. Bien que ce fait soit rarement évoqué, les Tsiganes sont concerné·e·s au premier chef par les massacres de la Seconde Guerre mondiale. Selon la Fondation rom[6], on dénombre entre 500 000 à 2,5 millions de victimes.

La persécution des Roms continue dans la région après la guerre et avec le début de l’ère communiste. Elle prend différentes formes selon les pays : l’interdiction de voyager ou de parler la langue romani, des discriminations dans les systèmes d’éducation et de santé, la difficulté à gagner de l’argent, la menace quotidienne d’arrestation, la fermeture d’organisations roms, la ghettoïsation, etc.

« Les choses sont pires qu’avant le communisme »

« Même s’il y avait des discriminations à plusieurs niveaux, le communisme les maintenait en contrôle. Les Roms étaient officiellement protégé·e·s par le gouvernement », nuance Ronald Lee. Les gouvernements garantissaient un logement à tou·te·s, en ignorant l’ethnicité. Les Roms étaient majoritairement bien éduqué·e·s, comptant dans leurs rangs professeur·e·s, journalistes, médecins ou ingénieur·e·s.

La Yougoslavie est l’un des pays communistes où les Roms vivaient le mieux. Le pays « a accordé l’égalité de la citoyenneté, le langage, la culture et la musique étaient reconnus et il y avait des délégué·e·s roms au parlement yougoslave », détaille l’activiste, auteur et blogueur, Ronald Lee. En Roumanie, la politique violente de sédentarisation et d’assimilation du dictateur communiste Nicolae Ceausescu a permis d’améliorer les conditions de vie de la minorité[7]. Les villages étaient donc démantelés pour placer les Roms dans les villes. Si cette période n’a cependant pas empêché le rejet de la population rom, la ghettoïsation, les violences, les discriminations ou encore les rejets quotidiens, les gouvernements communistes ont tout de même permis de les endiguer.

Tout change avec la fin du communisme et l’éclatement de la Yougoslavie. Des républiques s’élèvent et les frontières commencent à s’ouvrir. « Tout redevient comme avant le communisme », regrette Ronald Lee. Les Roms deviennent des boucs émissaires faciles au sein de ces pays déstabilisés par les guerres et les conflits ethniques. Notamment en Bosnie, puis au Kosovo, où les guerres ethniques ont tué ou fait fuir des dizaines de milliers de Roms.

Pour Léon Grimard, les Roms d’Europe centrale et de l’Est étaient moins exclu·e·s à la fois socialement et économiquement durant la période communiste. En reprenant les écrits de Janos Ladanyi et de Ivan Szelenyi dans Patterns of exclusion, Léon Grimard différencie donc exclusion sociale et économique. Il explique qu’à l’instar des hors-castes en Inde, les Roms peuvent être exclu·e·s socialement, tout en occupant une niche économique qui permet de vivre relativement correctement. « À Budapest et en Hongrie, les deux exclusions sont à leur extrême, surtout depuis l’arrivée des mouvements néonazis et des skinheads », complète le chercheur[8]. La communauté fuit donc le racisme étatique, les nationalismes, les extrémismes politiques et les massacres vers le reste de l’Europe. Les Roms qui restent sont discriminé·e·s dans leur vie quotidienne. Le plus compliqué est de trouver du travail, notamment car plusieurs sont analphabètes ou des travailleurs et travailleuses sous-qualifié·e·s.

Inefficacité des mesures pour l’inclusion européenne des Roms

La période postcommuniste signe alors le début d’une multitude d’actions régionales de lutte contre la discrimination envers les Roms, mais dont le bilan s’avère mitigé. Parmi les dernières mises en place, on compte le Plan d’action européen pour l’intégration des Roms, accompagné de stratégies d’intégration nationale.

L’Agence pour les droits fondamentaux de l’UE explique dans son rapport de 2017 avoir généré des tendances positives, mais que des blocages subsistent. La République tchèque, la Hongrie, la Roumanie et la Slovaquie avaient notamment pour objectifs spécifiques l’amélioration de la qualité de l’éducation et de l’inclusion et le maintien dans tout le système scolaire[9]. Des objectifs qui laissent un goût amer à Ronald Lee, qui assure que les choses sont de pire en pire. « Les personnes qui ont le plus besoin d’aide n’en reçoivent aucune », affirme l’intervenant auprès des Roms de Toronto.

En novembre 2016, l’Agence pour les droits fondamentaux de l’UE publiait une deuxième Enquête sur les minorités et la discrimination (EU-MIDIS II) réalisée dans neuf pays, majoritairement en Europe centrale et de l’Est[10]. Ainsi, 80 % des Roms qui ont répondu vivent sous le seuil de pauvreté. 41 % se sont senti·e·s discriminé·e·s à cause de leur ethnicité au moins une fois au cours des cinq dernières années, que ce soit au travail, dans la recherche d’un emploi ou dans les systèmes de santé et d’éducation. Le rejet est quotidien et s’additionne à une indifférence de la population et des gouvernements. Demeure alors un problème criant d’application des mesures socioéconomiques en question et donc des droits humains des Roms.

41 % des Roms se sentent discriminé·e·s

Les exemples de violences se bousculent dans les médias locaux. Les Roms de ces pays sont régulièrement attaqué·e·s et violenté·e·s, subissent aussi une forte judiciarisation et continuent d’être marginalisé·e·s au quotidien. Il y est aussi laborieux de trouver du travail ou même de suivre des cours. « Mon coiffeur rom m’a dit qu’il n’aurait jamais réussi en Hongrie , narre Ronald Lee. Les Roms des pays anciennement communistes […] vivent dans un état d’apartheid non déclaré. » Selon des données de 2003 du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), en 1999 en Hongrie, en Slovaquie et en République tchèque, le taux de mortalité infantile rom était deux fois plus élevé que celui des non roms. Il est trois fois plus élevé en Roumanie[11].

En Macédoine, où les Roms constituent le troisième plus gros groupe ethnique, si elles et ils sont des citoyen·ne·s comme les autres en termes de droits et au sein des institutions, ce peuple constitue la communauté qui vit dans les pires conditions : les taux d’emplois et de réussite scolaire, ainsi que la qualité de leur habitation et la population universitaire rom sont les plus bas du pays[12]. Il en va de même en Serbie où 25 % des Roms n’ont pas d’électricité, où presque deux tiers manquent d’eau potable, où les trois quarts vivent sans système d’évacuation des eaux usées et où 60 % sont au chômage[13]. En République tchèque, la moitié appartient à la classe moyenne, l’autre est socialement exclue[14]. Enfin, la ségrégation à l’école est récurrente, notamment en Slovénie, en Hongrie et en Bulgarie. Pour les enfants qui peuvent s’inscrire, l’éducation est peu adaptée. Le nettoyage ethnique de 1999 au Kosovo a fait passer le nombre de Roms de 120 000 à 30 000 et la communauté continue d’être ouvertement rejetée des Albanais·es et des Serbes[15].

L’enjeu de l’Union européenne

Les raisons sous-jacentes au décalage entre les mesures supranationales et nationales en faveur de l’inclusion des Roms en Europe sont majoritairement politiques. L’entrée dans l’Union européenne des pays des Balkans, progressivement en 2004, 2007 et 2013, ainsi que la mise en place des différentes mesures d’inclusion européennes, ont permis d’améliorer quelque peu la situation économique des Roms. L’ouverture des frontières a par exemple facilité les déplacements pour une quête d’emploi ou d’une nouvelle vie. Seulement, tout cela n’a fait que renforcer leur marginalité sociale. Le sentiment xénophobe s’enracine en effet à travers tout le continent : leur présence est rejetée en Europe de l’Ouest, leur identité jugée incompatible avec la culture nationale[16].

En juin 2017, dans un article sur l’européanisation des droits des minorités en Serbie, la chercheuse au Département d’histoire et d’études politiques et internationales de l’Université de Porto Teresa Cierco explique qu’instaurer une politique d’inclusion des minorités (dont les Roms) était une condition imposée par le Conseil de l’Europe pour devenir membre de l’Union européenne[17]. Des pays comme la Roumanie ou la Serbie ont donc adopté des législations pour augmenter la protection des droits des minorités. De même, les plans d’actions et mesures supranationales devaient être appliqués nationalement par chaque pays : ils ont été acceptés, mais leur implémentation pose problème.

Des politiques « pavées d’intentions »

En 2016, la thèse de doctorat de Fényes Csaba, docteur en sociologie de l’Université de Pécs en Hongrie, établit que les politiques d’intégration des Roms sont « pavées d’intentions » politiques et électorales. Au-delà d’un manque de ressources des États et des acteurs locaux pour effectivement mettre en place les politiques d’intégration, il demeure un manque de volonté de la part des représentant·e·s politiques. Pour lui, cela va plus loin que le fait le budget de ces politiques est mal construit, voire manquant, et qu’il est surtout mal ciblé. Cela dépasse aussi le fait que les Roms ne sont pas impliqué·e·s dans ce processus qui les concerne, ni même dans son implémentation ou que les intervenant·e·s sur place sont peu impliqué·e·s. En réalité, si ces mesures ne fonctionnent pas, c’est que leur fondement est biaisé.

Le sociologue hongrois étaye que les politiques d’inclusion ont pour prémisse la lutte contre un racisme systémique qui mine le quotidien de la population discriminée. Cibler un racisme systémique revient à blâmer en partie la population, qui ne reconnaît être à l’origine d’aucune discrimination raciale. Baser la politique d’intégration sur une idée qui n’est pas partagée par la population revient à se tirer une balle dans le pied pour la classe politique dirigeante, car elle a besoin de cette même population pour être élue. Il est plus judicieux de tenir responsables les Roms de leurs propres difficultés socioéconomiques, pour que les actions de ces politiques publiques visent donc les Roms uniquement, pas la population. C’est la minorité le problème, d’autant plus que ses membres ne cherchent pas à s’assimiler et leurs mœurs dérangent l’espace public.

À travers cette responsabilisation, leur identité est déformée, car ces politiques d’inclusion sont aussi basées sur une certaine construction sociale et stéréotypée du Rom. Une telle prémisse engendre inévitablement du racisme et des discriminations systémiques. Le peuple rom est le seul responsable de sa marginalité, car sa culture est incompatible avec celle du pays : on l’associe à l’oisiveté, l’illicéité ou à une culture de la pauvreté.

Les « étrangers de l’intérieur »

Tenir pour responsable la population discriminée contribue à alimenter la haine envers elle. Les Roms sont non seulement responsables de leurs propres problèmes, mais aussi de tous les maux du pays. De par leur identité ou leur absence de territoire, elles et ils constituent le bouc émissaire idéal, les « parfait[·e·]s étrangers [et étrangères] de l’intérieur », dénonce Léon Grimard.

Pour Ronald Lee, la figure de l’étranger de l’intérieur n’est pas nouvelle, puisqu’Hitler « a fait la même chose avec les Juifs [et les Juives], Trump avec les Mexicain[·e·]s et les Musulman[·e·]s. C’est la même merde », s’irrite le chercheur avec désillusion, mais non sans écœurement. « Partout en Occident, l’étranger [ou l’étrangère] est devenu la tête de Turc », résume Léon Grimard. « En Hongrie, en Slovaquie, en Roumanie, il y a des partis de droite qui sont ouvertement anti-Roms, les blâmant de tout », continue Ronald Lee.

En Slovaquie, le racisme semble prendre racine au sein des institutions, selon le Centre européen pour les droits des Roms. En témoigne entre autres l’attaque par la police d’un quartier rom en mai 2017. Le président et son gouvernement critiquent la lutte contre la pauvreté rom et veulent plutôt réduire la criminalité en augmentant l’effectif policier dans les quartiers où les Roms se regroupent[18]. Une méthode qui illustre comment faire d’une minorité un souffre-douleur en la criminalisant. Pour Céline Bergeron, doctorante en géographie à l’Université de Poitiers, « le motif de l’illégalité de présence s’efface au profit de celui de la criminalité et pose les Roms comme une population extrêmement problématique », écrit-elle dans son blog du Monde diplomatique en juillet 2010[19]. On observe un renforcement du débat sécuritaire en Europe, sur lequel se construit un discours populiste grandissant. Il se retrouve notamment en Bulgarie, où les médias et les groupes d’extrême droite se focalisent sur le trafic humain, l’illégalité et la criminalité pour traiter des Roms. Déjà indésirables, ce peuple est désormais un problème de sécurité.

Un intérêt à les rendre invisibles

Cependant, si les Roms sont utilisé·e·s et pointé·e·s du doigt par les dirigeant·e·s politiques. Elles et ils peuvent aussi être flatté·e·s ou rendu·e·s invisibles pour les mêmes objectifs électoraux. La dissimulation prend premièrement la forme d’une imprécision des données démographiques : il manque beaucoup de données concernant les Roms et il est plus difficile qu’ailleurs de connaître précisément leur nombre et leur situation. En cause : un refus de s’identifier Rom, pour se préserver de violences. « Les gens se cachent par peur des représailles et des violences », non seulement systémiques et sociales, mais surtout physiques et directes, explique Léon Grimard.

Les gouvernements peuvent aussi les rendre invisibles par ghettoïsation ou simplement par indifférence. « Ils ont intérêt à minimiser le nombre de Roms dans les statistiques officielles, pour les passer sous le tapis », déclare le chercheur. Il s’appuie sur la thèse de la « guerre des nombres » de Colin Clark en expliquant que plus ce groupe est petit en nombre, plus ses besoins sont minimisés, moins l’État est forcé de régler ses problèmes (notamment au regard des instances européennes[20]). En témoignent les cinq siècles d’esclavage des Roms entre le XIVe et le XIXe siècles qui sont encore invisibles dans les manuels scolaires roumains.

Quant à la ghettoïsation, elle se justifie pour préserver l’ordre public dans les villes. « Dans les campagnes, l’ostracisme est beaucoup moins marqué, alors qu’en ville, c’est ce qu’on appelle l’ère du nouveau ghetto », explique Léon Grimard. On les regroupe dans des quartiers périphériques ou enclavés afin de les cacher des yeux de la population. « À Budapest [en Hongrie], c’est le pire ghetto rom d’Europe », alarme Léon Grimard.

 « L’histoire du nomadisme aujourd’hui, c’est du folklore »

Parmi les nombreuses idées reçues sur les Roms, le nomadisme est le plus prégnant. « L’histoire du nomadisme aujourd’hui, c’est du folklore », raille Léon Grimard. La mobilité rom a été (et est toujours) surtout liée aux circonstances, elle est stratégique. « À une époque, leur migration était volontaire, mais depuis plusieurs centaines d’années elle est devenue forcée. » Les grands conflits du XXe siècle sont à l’origine de la fuite de dizaines de milliers d’habitant·e·s des pays d’Europe centrale et de l’Est, qu’elles ou ils soient Roms ou non. Seulement, tou·te·s les Roms arrivé·e·s comme réfugié·e·s des guerres yougoslaves ont été désigné·e·s comme des « nomades », alors que la majorité était sédentaire depuis des siècles. Ce statut a exclu entre 120 000 et 150 000 personnes des programmes d’intégration auxquels les autres demandeurs et demandeuses d’asile et migrant·e·s ont droit[21].

L’exclusion dans leur pays d’origine et de résidence les pousse à rechercher une vie meilleure pour elles et eux et surtout pour leurs enfants. « [Les roms] veulent juste que leurs enfants soient bien éduqué·e·s », déclare Ronald Lee, dépité. Actuellement, en Europe centrale et de l’Est, la migration rom concerne une frange partiellement éduquée de la communauté totale, souvent la classe moyenne. « Qui peut quitter ces pays ? Les plus aisé·e·s n’ont pas besoin de migrer », dénonce Ronald Lee. Celles et ceux qui peuvent partir empruntent encore pour beaucoup à des prêteurs ou prêteuses, vendent leur maison et tous leurs biens, sacrifiant toutes leurs économies pour mieux vivre et améliorer la qualité de vie de leurs enfants.

« Depuis leur arrivée en Europe, les gouvernements les réduisent à des vagabond[·e·]s. Alors que quand les individus demandent le refuge depuis l’Europe, [elles et] ils ne veulent pas être nomades. Les Roms ne veulent pas de caravanes, mais bien s’installer dans un appartement. C’est la première chose que ce peuple veut à Toronto : un logement », clarifie-t-il d’après son expérience auprès des Roms de la métropole ontarienne.

Le Canada est aveugle aux persécutions des Roms

Après le Nigéria, la Hongrie est le deuxième pays de citoyenneté des arrivées de réfugié·e·s au Canada. En 2016, 1 205 Hongrois·e·s ont demandé l’asile, un total qui devance la Chine ou le Pakistan, selon les données d’Immigration Canada[22]. Bien qu’aucun chiffre ne le prouve, les études sur le sujet s’entendent pour valider que la majorité des réfugié·e·s de Hongrie sont des Roms en quête d’une vie quotidienne sans discriminations. Mais il en arrive de plus en plus des autres pays d’Europe centrale et de l’Est, notamment pour demander l’asile. Ce dernier leur est refusé, faute de preuves tangibles que leur situation dans leur pays d’origine est assez invivable pour justifier un besoin de refuge. Le problème est qu’elles et ils quittent des démocraties classées dans les pays sûrs. « Il est plus facile de fuir des régimes communistes que des démocraties », conclut Ronald Lee.

La perpétuation des stéréotypes, le désintérêt et le rejet auquel les Roms font face au Canada ne sont que la continuité de la persécution quittée. À l’instar des pays d’Europe de l’Ouest, le Canada est aveugle aux persécutions que subissent les Roms d’Europe centrale et de l’Est. L’accent est mis sur l’illégalité et la criminalité de l’immigration rom, mais aussi sur le coût de cette dernière[23]. Ronald Lee estime que 60 % des demandes d’asile roms sont acceptées, même s’il y a des hauts et des bas en fonction du contexte et du gouvernement au pouvoir, tout comme l’acceptation de l’immigration en général.

CARICATURE: Solal Comis 

[1] Agence des droits fondamentaux de l’Union Européenne, 2008, Rapport annuel 2008, rapport de l’Agence des droits fondamentaux de l’Union Européenne, Budapest.

[2] Statistique Canada, 11 septembre 2013, « Tableau 99-004-XWF. Profil de l’enquête nationale auprès des ménages (ENM), code 01 (Canada) », Enquête nationale auprès des ménages de 2011, Produit 99-004-XWF au catalogue de Statistique Canada, Ottawa, mis à jour le 27 novembre 2015. www12.statcan.gc.ca/nhs-enm/2011/dp-pd/prof/index.cfm?Lang=F

[3] Un tel écart est dû à plusieurs facteurs : la difficulté à les dénombrer de par leur grande diversité, la méconnaissance collective à leur sujet, une peur ou un simple refus de s’auto-identifier « Rom », etc.

[4] Jean-Pierre Dacheux et Bernard Delemotte, 2010, Roms de France, Roms en France. Le peuple du voyage, Le passager clandestin, coll. « Les Pratiques », Lyon.

[5] Les groupes roms semi-sédentaires possèdent un lieu d’installation durable. Leurs mouvements sont majoritairement forcés, mais demeurent volontaires en été, dans la quête d’emplois saisonniers.

[6] Voir le site web : rroma.org

[7] Marie-Hélène Giroux, 2001, « Les Roms : le cas particulier de la Hongrie et de la Roumanie », Revue québécoise de droit international, no. 13.2, Montréal. www.sqdi.org/fr/les-roms-le-cas-particulier-de-la-hongrie-et-de-la-rouma….

[8] Janos Ladanyi et Ivan Szelenyi, 2006, Patterns of Exclusion: Constructing Gypsy Ethnicity and the Making of an Underclass in Transnational Societies of Europe, Columbia University Press, coll. « East European Monographs », New York.

[9] Agence pour les droits fondamentaux de l’Union Européenne, 2017, Fundamental Rights Report 2017, rapport de l’Agence des droits fondamentaux de l’Union Européenne, Vienne. fra.europa.eu/en/publication/2017/fundamental-rights-report-2017

[10] Les neuf pays de l’enquête étant : la Bulgarie, la Croatie, la République tchèque, la Grèce, la Hongrie, le Portugal, la Roumanie, la Slovaquie et l’Espagne.

[11] Programme des Nations Unies pour le développement, 2003, Avoiding the dependency trap : The Roma Human Development Report, Rapport de développement humain, Programme des Nations Unies pour le développement, Bratislava. hdr.undp.org/en/content/avoiding-dependency-trap

[12] Project on Ethnic Relations, 2001, State policies toward the Roma in Macedonia, rapport de Project on Ethnic Relations, 13 et 14 octobre 2000, Skopje. www.per-usa.org/Reports/MacedoniaRoma.pdf

[13] Marija Bingulac, à paraître, « The hard life of Roma people in Serbia », dans Understanding Romani Deprivation in Serbia: From Symbolic Inclusion Prescriptions to Meaningful Pathways to Economic Integration, these de doctorat, University of Massachusetts – Centre for Social Policy, Boston. http://www.scholarsstrategynetwork.org/brief/hard-life-roma-people-serbia

[14] CTK, traduit par Gwendolyn Albert, 7 juin 2017, « Czech Govt report: Half of Romani population are middle class, half in social exclusion », Romea.cz, Prague. www.romea.cz/en/news/czech/czech-govt-report-half-of-romani-population-a….

[15] Laurent Geslin, juillet 2008, « Les Roms, « étrangers proches » des Balkans ». Le Monde diplomatique, Paris. www.monde-diplomatique.fr/2008/07/GESLIN/16065

[16] En témoignent les différentes actions du gouvernement français dans les années 2010, ainsi que les paroles de Manuel Valls, alors premier ministre. Voir : AFP, 24 septembre 2013, « Pour Valls, seule une minorité de Roms veulent s’intégrer ». Libération, Paris. www.liberation.fr/societe/2013/09/24/pour-valls-seule-une-minorite-de-ro….

[17] Teresa Cierco, 2017, « The Limits of Europeanization on Minority Rights in Serbia: The Roma Minority », International Journal on Minority and Group Rights, vol.24, no.2, pp.123-149. doi.org/10.1163/15685373-124021019

[18] European Roma Rights Center, 24 mai 2017, « Police Attack Roma Community in Slovakia: Children and Elderly Injured », European Roma Rights Center, Budapest. www.errc.org/article/police-attack-roma-community-in-slovakia-children-a….

[19] Céline Bergeron, 2010, « Roms et gens du voyage : l’histoire d’une persécution transnationale », Le Monde diplomatique, Paris. www.monde-diplomatique.fr/carnet/2010-07-29-Roms.

[20] Colin Clark, 1998, « Counting Backwards: the Roma ‘numbers game’ in Central and Eastern Europe », Radical Statistics, no.69, automne, Londres. www.radstats.org.uk/no069/article4.htm.

[21] Elena Marušiakova et Veselin Popov, 2008, « Les migrations des Roms balkaniques en Europe occidentale : mobilités passées et présentes », Balkanologie, vol. XI, no.1-2, Paris. journals.openedition.org/balkanologie/972

[22] Ronald Lee explique qu’elles et ils ont commencé à immigrer au Canada après les Première et Deuxième Guerres mondiales.

[23] Les Roms migrent souvent par le biais de trafic ou plus généralement de manière clandestine.