par Rédaction | Nov 3, 2017 | Analyses, International
Par Raphael Robitaille
Depuis que la Russie est empire, la question nationale y a toujours joué un rôle important. L’Union soviétique n’a pas échappé à cette fatalité non plus. La diversité de la société soviétique a nécessité des compromis de la part de ses dirigeants pour que ceux-ci puissent garder le pouvoir. Favorisant le développement national de ses minorités tout en conservant un contrôle serré, l’URSS a semé les germes de son implosion en institutionnalisant les diverses nationalités qui la composaient. Lorsque les réformes de Gorbatchev sont mises en place à la fin des années 1980, la « parade des souverainetés » est enclenchée et une myriade de peuples réclament leur indépendance, causant au passage plusieurs conflits dont certains durent toujours : ce sont les « conflits gelés » de l’espace postsoviétique. En revenant sur la question nationale, en lien avec le développement de la politique des nationalités de l’Union soviétique, cet article propose une incursion aux origines de ces conflits gelés.
La question nationale dans les débuts de l’URSS
Lorsque les bolchéviques s’emparent du pouvoir en novembre 1917, ils héritent de tous les problèmes du défunt Empire russe. L’un des plus criants : le « problème national ». L’Empire russe agonisant, composé d’une mosaïque de peuples et de cultures, n’a pas su s’adapter à l’émergence des nationalismes et n’a donc octroyé aucune concession ni développé de politique particulière face au mécontentement des différentes nations et ethnies[i]. Ainsi, lorsque les troubles révolutionnaires ont éclaté, la marmite, que les tsars prenaient grand soin de laisser couverte, a débordé de tous sens. Afin de faciliter la décomposition de l’Empire et de s’assurer un soutien parmi les nationalistes de tous les horizons, Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, a reconnu le droit à l’autodétermination des nations et a ainsi gagné leur sympathie. La Russie bolchévique, qui faisait la promotion d’une société sans inégalités et sans classes, semblait en effet, pour les nationalistes, être une meilleure option que la « Russie une et indivisible » que souhaitait rétablir l’Armée blanche contre-révolutionnaire[ii].
Un vif débat avait déjà eu lieu parmi les bolchéviques, dans les années avant la révolution, sur ledit problème national. La théorie marxiste traditionnelle n’offrait que très peu de précision par rapport au nationalisme. Seul·e·s quelques marxistes austro-hongrois·e·s, au premier chef Otto Bauer[iii], s’étaient déjà penché·e·s sur la question puisque l’empire des Habsbourg connaissait des problèmes similaires, notamment dans les Balkans[iv]. Tout restait donc à être théorisé, spécialement dans un État qui ne remplissait pas les critères préalables à la révolution soutenus par la théorie marxiste traditionnelle, et qui était aux prises avec des nationalismes montants, comme la Russie. Concernant ce dernier point, la quinzaine d’années avant 1917 a vu proliférer d’importants mouvements dans certaines régions dont la Pologne, les provinces baltes ou la Géorgie, entre autres[v]. Constatant le potentiel explosif, les bolchéviques ont pris la question très au sérieux.
L’une des tentatives de théorisation les plus fructueuses provient de Joseph Staline lui-même, à la demande de Lénine, dans son célèbre texte Le marxisme et la question nationale de 1913[vi]. Dans cet article, qui se veut une contribution fondamentale à la pensée marxiste, Staline critique vivement les positions austro-marxistes sur la question de la nation. Pour lui, elles confondent tribu et nation – la première étant une « catégorie ethnographique », la seconde une « catégorie historique ». Les définitions en sont donc trop vagues et il leur manque certains points essentiels. Staline en vient quant à lui à une définition très précise de la nation, laquelle est composée de plusieurs éléments mutuellement nécessaires sans quoi elle n’est pas. Ainsi : « La nation est une communauté stable, historiquement constituée, de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique, qui se traduit dans la communauté de culture »[vii]. Un autre point de critique concerne la solution des austro-marxistes au problème national : l’autonomie nationale, comprise comme autonomie culturelle plutôt que territoriale. Staline considère cette solution comme aberrante et impropre à la société socialiste future car elle divise le prolétariat selon la nationalité, et les éloigne de la solidarité de classe. Il plaide plutôt pour le droit des nations à disposer d’elles-mêmes sous le signe d’une autonomie régionale. L’autonomie régionale, dans la vision de Staline, a pour avantages de détruire les barrières nationales et de permettre aux populations de se regrouper selon leur appartenance de classe. L’égalité nationale, organisée sous le principe de l’internationalisme, favoriserait une solidarité prolétarienne, dépassant en cela les clivages nationaux qui divisent les classes ouvrières.
L’article de Staline a joué un important rôle dans l’édification des institutions soviétiques. La structure politique qui se met progressivement en place à la suite de la révolution d’Octobre et la guerre civile en est une de type ethno-fédéral. Afin de sauver la révolution, Lénine et ses disciples voient la nécessité d’un tel type d’organisation étatique pour « concilier les ambitions socialistes d’unité avec la diversité réelle de la société soviétique [viii]». On organise donc l’Union sur des bases nationales et territoriales : les frontières administratives des entités fédérées sont définies de manière strictement ethnique et réparties sur une hiérarchie à quatre niveaux. Ainsi, la structure instaurée, sur laquelle trône le Parti bolchévique qui représente l’unité socialiste, est composée de républiques de l’Union, dans lesquelles on retrouve des républiques autonomes, des régions autonomes (ou Oblast) ainsi que des districts autonomes. Chacune des entités dispose respectivement d’un certain nombre de prérogatives en fonction de son degré de développement socioculturel. Ainsi, les nationalités les plus « développées », c’est-à-dire celles qui ont, en plus d’un poids démographique important, soit connu une expérience étatique, soit ont une identité collective explicitement affirmée et affichée, se voient attribuer des républiques d’Union avec les pouvoirs les plus étendus[ix]. Ainsi en est-il des républiques de Transcaucasie (Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie), d’Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménistan), d’Europe de l’Est (Biélorussie, Ukraine, Moldavie) et des pays baltes après la Seconde Guerre mondiale (Estonie, Lettonie, Lituanie).
Avec cette structure promouvant l’appartenance ethnique ou nationale, on peut à juste titre affirmer que la forme même de l’État soviétique a mené à son implosion. Le mouvement de désintégration a largement été poussé par une cristallisation territoriale et politique des nationalités. En effet, aucun État n’a été aussi loin que l’Union soviétique dans le soutien aux nationalités, leur codification et leur institutionnalisation, ce qui a offert un tremplin aux revendications indépendantistes de la fin des années 1980[x]. La division sur des bases ethno-territoriales venait également avec la promotion d’une élite politique et culturelle locale qui était fidèle avant tout à sa propre nationalité mais restait inféodée à Moscou, notamment aux niveaux économique et politique. Le pouvoir soviétique a grandement profité des particularismes ethniques pour monter, lorsque nécessaire, les peuples les uns contre les autres, mais a du même coup favorisé le développement de sentiments nationalistes qui ont précipité sa chute[xi].
La plupart des conflits qui ont éclaté à la fin de l’URSS recèlent une dimension fortement ethnique. Outre les républiques d’Union, qui ont pour la plupart déclaré leur indépendance sans trop de problèmes, c’est principalement pour les entités autonomes à l’intérieur des républiques d’Union que les conflits ont pris une tournure plus sanglante. Trois États postsoviétiques, entres autres, ont été pris – et le sont toujours – avec des conflits à forte teneur nationaliste sur leur territoire : l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Moldavie. Ces trois États font face à des revendications sécessionnistes provenant d’entités autonomes qui demandent soit leur rattachement à un autre État, soit simplement l’indépendance. Ces conflits, qui sont encore en suspens, sont entrés dans une catégorie qui a été spécialement forgée pour eux : les conflits dits « gelés ».
Qu’est-ce donc qu’un « conflit gelé »? La définition qu’en donne Pierre Jolicoeur, spécialiste de la question, est la suivante : « un conflit armé qui, après une phase militaire, est suspendu par un cessez-le-feu pour une longue période et où les belligérants sont généralement séparés par une opération de maintien de la paix[xii]». La mise entre parenthèse des affrontements armés ne signifie toutefois pas que le conflit en est à sa fin. Les négociations entre les parties dans chacun des quatre conflits gelés sont complètement bloquées et pourraient déboucher sur de nouveaux combats.
La Géorgie démembrée
Lorsque, dans la foulée de l’effondrement de l’URSS, la Géorgie déclare l’indépendance, cela ne se fait pas sans qu’elle s’aliène les minorités ethniques, principalement celles d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, deux régions autonomes au sein de la république socialiste soviétique de Géorgie. L’Ossétie du Sud avait déjà, avant même l’effondrement de l’URSS, entamé un mouvement vers l’indépendance, qui fut suivi, deux ans plus tard, par l’Abkhazie. Deux guerres sanglantes opposant les régions sécessionnistes à la Géorgie éclatèrent et se soldèrent par un cessez-le-feu, mais sans réelle résolution. Le nouvel État géorgien, au bord de la déliquescence, n’avait que peu d’intérêt et de moyens pour édifier des institutions politiques qui s’attèleraient au titanesque problème de la fragmentation territoriale[xiii].
En plein mouvement d’indépendance géorgien, le nouveau président Zviad Gamsakhourdia, nommé au Soviet Suprême (plus haute instance décisionnelle de la république, subordonnée au Soviet Suprême de l’URSS à Moscou) fin 1990 et élu au suffrage universel en mai 1991, implante une politique agressive contre les Ossètes qu’il accuse d’être des instruments de Moscou pour freiner l’élan indépendantiste de la Géorgie. Soulignons que l’une des premières revendications des Ossètes en 1990 était le rattachement de la région à la Russie, ce qui leur aurait permis de rejoindre leurs confrères et consœurs d’Ossétie du Nord. Le gouvernement géorgien réagit en supprimant le statut autonome de la région, ce qui provoque une rébellion armée au printemps 1991[xiv]. Une véritable guerre civile se déclenche par la suite, faisant revivre les vieilles rivalités tribales dans plusieurs parties de la Géorgie[xv] et poussant près de 100 000 Ossètes à se réfugier en Ossétie du Nord. Près de 10 000 Géorgien·ne·s quittent l’Ossétie du Sud[xvi]. L’arrivée d’Edouard Chevardnadzé à la présidence géorgienne en 1992 donne de vains espoirs d’un règlement du conflit. En sa qualité d’ancien premier secrétaire du Parti communiste de Géorgie, on croyait en effet qu’il disposait du tempérament et de l’expérience nécessaires pour régler la crise. Or, face à la dégradation de la situation, Moscou pose des ultimatums et intervient en forçant la signature d’un cessez-le-feu prévoyant le déploiement d’une force de maintien de la paix composée de Russes, de Géorgien·ne·s et d’Ossètes[xvii]. À ce jour, le conflit en est toujours au même point et l’Ossétie du Sud est devenue un « État de facto », sans reconnaissance internationale mais ne rendant plus de comptes à Tbilissi.
À peine la guerre d’Ossétie terminée, c’est au tour de l’Abkhazie de s’embraser. Le cas de l’Abkhazie a cela de particulier que les Abkhazes sont minoritaires au sein de leur propre république. En effet, ce groupe ne forme, en 1989, que 18 % de la population totale contre 46 % de Géorgien·ne·s, 14,6 % d’Arménien·ne·s et 14,2 % de Russes[xviii]. Bref, dès 1992, le parlement local de l’Abkhazie, dominé par les Abkhazes qui réussissent à s’allier d’autres minorités, déclare unilatéralement l’indépendance, provoquant des affrontements entre les milices abkhazes et l’armée géorgienne. Les forces abkhazes, aidées de volontaires de l’étranger, prennent rapidement le contrôle de l’ensemble de leur république, faisant au passage près de 10 000 mort·e·s et déplaçant 250 000 personnes, principalement d’origine géorgienne[xix]. L’équilibre démographique défavorable aux Abkhazes s’en trouve ainsi retourné, ce peuple formant désormais 29 % de la population totale[xx]. Après l’arrêt des hostilités en octobre 1993 sous l’égide de la Russie, largement perçu comme un échec à Tbilissi, d’autres pourparlers se poursuivent avec l’ONU et l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), culminant avec un accord pour la réhabilitation des déplacé·e·s. Le gouvernement abkhaze refuse, ce qui met à rude épreuve ses relations avec la Russie. Depuis, le conflit en est toujours au même point et l’Abkhazie vit, à l’instar de l’Ossétie du Sud, comme un État de facto sans reconnaissance internationale, ne jouissant que du soutien russe[xxi].
Le Nagorny-Karabakh au centre des divergences arméno-azéries
Le contentieux entourant la question du Nagorno-Karabakh (ou Haut-Karabakh) prend source au début de l’URSS. En 1922, le gouvernement soviétique, soucieux d’attirer les bonnes grâces d’un Azerbaïdjan riche en pétrole, transfère le contrôle de la région à grande majorité arménienne à l’Azerbaïdjan. La région, qui était provisoirement sous le contrôle direct de Moscou, se voit attribuer un statut autonome, mais les revendications du Karabakh, vite réprimées, se poursuivent. Après la mort de Staline en 1953, plusieurs tentatives de rattachement de la région à l’Arménie se butent au refus tant de Bakou que de Moscou. On maintient également la région dans une situation de sous-développement afin d’empêcher son essor économique et national. Ce n’est qu’à l’occasion de la Perestroïka et de la Glasnost – les deux principales réformes introduites par Mikhaïl Gorbatchev, l’une libéralisant l’économie, l’autre octroyant une certaine liberté d’expression – que le Nagorno-Karabakh peut enfin s’affirmer. Et tel que le soutient Sévag Torossian, auteur de Le Haut-Karabakh arménien : un État virtuel?, « le rôle qu’a joué le problème du Haut-Karabakh dans l’éclatement du bloc [soviétique] est notoire, […] si bien que la montée de l’autonomisation de Haut-Karabakh se conjugue avec le déclin final de l’Union soviétique[xxii]». En effet, cette crise est l’une des premières à se développer – dès 1988 – et agit en quelque sorte comme fer de lance des autres mouvements nationaux.
La situation s’envenime dès février 1988, quand le parlement de la région vote son rattachement à l’Arménie. Des bandes armées arméniennes causent la mort de deux Azéris et provoquent la fuite de milliers de familles. L’incident trouve une réaction enflammée en Azerbaïdjan, principalement à Soumgaït, où les Arménien·ne·s sont pourchassé·e·s pendant trois jours jusqu’à ce que l’Armée rouge vienne rétablir l’ordre[xxiii]. Tentant la voie de l’impartialité devant la mobilisation de l’Arménie pour un règlement en sa faveur, Moscou encourage les belligérants à régler leurs dissensions par les institutions du Parti et de l’État. Trop inefficaces, les institutions n’arrivent pas à désamorcer les tensions et la crise s’aggrave. La violence devient le moyen privilégié par le Nagorno-Karabakh et l’Azerbaïdjan dans la gestion du conflit[xxiv].
Les tensions ne font qu’escalader, forçant les autorités soviétiques à intervenir. Celles-ci instaurent, en janvier 1990, l’état d’urgence et mettent en place une répression à la stalinienne à Bakou où de nouveaux pogroms anti-arméniens ont lieu. L’Armée rouge se bute à une farouche résistance, provoquant ainsi de nombreux décès parmi la population civile. Dans le contexte de dislocation de l’URSS en 1991, les revendications nationalistes à Bakou, où la population et les élites souhaitent de plus en plus s’affranchir de la tutelle de Moscou suite aux violentes répressions, se radicalisent d’un cran. L’Azerbaïdjan déclare son indépendance suivie peu après par le Nagorno-Karabakh. Ce dernier se retrouve toutefois sans reconnaissance internationale, l’Arménie ayant affirmé n’avoir aucune revendication territoriale contre Bakou, et la Russie refuse la demande d’incorporation du Karabakh dans la fédération. C’est dorénavant la guerre ouverte entre Bakou et Stepanakert (capitale du Haut-Karabakh). Les forces du Karabakh remportent plusieurs succès : elles prennent contrôle de l’ensemble du territoire karabakhien et de plusieurs zones limitrophes, dont le corridor de Latchine, ce qui permet une jonction avec l’Arménie[xxv]. Au terme des combats, les milices arméniennes du Karabakh occupent près de 20 % du territoire total de l’Azerbaïdjan. Le conflit cause le déplacement de 350 000 Arménien·ne·s d’Azerbaïdjan et de 700 000 Azéri·e·s d’Arménie, du Karabakh et d’autres districts environnants[xxvi]. Le conflit est depuis entré dans sa phase gelée et les négociations n’ont pas avancé. Le Haut-Karabakh est devenu une entité indépendante de facto, légalement encore partie intégrante de l’Azerbaïdjan, mais en réalité fonctionnant comme un État souverain ayant de forts liens avec l’Arménie.
Moldavie : la « poudrière de l’Europe » en Transnistrie
La Transnistrie est cette petite bande de terre située sur la rive est du fleuve Dniestr entre la Moldavie et l’Ukraine. Le conflit qui éclate à la fin des années 1980 entre la Transnistrie sécessionniste et la Moldavie repose sur des bases culturelles et linguistiques plus que sur des bases ethniques. La Transnistrie, composée majoritairement de russophones, s’affiche comme héritière du passé soviétique de la région tandis que la Moldavie renoue avec son identité roumaine en se remémorant la Grande Roumanie de l’entre-deux-guerres qui unissait l’ensemble des populations roumanophones de la Bessarabie (actuelle Moldavie) jusqu’au Danube[xxvii].
Lorsque les hostilités éclatent en mars 1992, la république sécessionniste, fière de son héritage slave, reçoit l’aide de plusieurs milliers de Cosaques ukrainiens du Don. Le gouvernement ukrainien, inquiété de la présence cosaque, propose une médiation au conflit. Apparemment, ce n’est pas dans les plans ni de la Moldavie, ni de la Transnistrie. Près de 3 000 personnes, seulement dans la première semaine de combat, se réfugient en Ukraine voisine. Le gouvernement moldave, soucieux de ne pas entrer dans une spirale potentiellement fatale, annonce un cessez-le-feu unilatéral et exhorte la Transnistrie à s’y plier. Lorsque les combats reprennent au début avril, Igor Smirnov, président de la république autoproclamée, appelle la protection russe. La Russie déploie la 14e armée stationnée dans la région depuis l’époque soviétique. Craintive, la Moldavie réclame l’assistance de la communauté internationale. La Russie évoque la possibilité du retrait de la 14e armée, ce que les militaires sur place refusent, prétextant que la moitié des soldats déployés sont originaires de Transnistrie et souhaitent défendre leur territoire[xxviii].
La présence d’un arsenal de plus de 50 000 tonnes de munitions datant de l’ère soviétique a valu à la Transnistrie le qualificatif peu enviable de « poudrière de l’Europe »[xxix]. La république autoproclamée dispose d’une capacité explosive de deux fois celle d’Hiroshima et vaudrait 20 milliards de dollars selon un ambassadeur de l’OSCE cité par Xavier Deleu dans Transnistrie : la poudrière de l’Europe. Il y aurait, outre des armes chimiques périmées, des bombes atomiques laissés par la 14e armée aux mains des séparatistes, malgré la position officielle voulant qu’elles aient toutes été rapatriées en Russie. Considérant la corruption qui règne dans les sphères dirigeantes en Transnistrie – et qui favorise du même coup la contrebande – cet arsenal en inquiète plusieurs qui craignent qu’il ne tombe dans les mains de terroristes[xxx]. D’où la difficulté de régler le conflit. L’intransigeance des acteurs et le fait que la Transnistrie vit comme un État de facto ne favorisent pas un règlement négocié. Le régime en place à Tiraspol profite grandement de la situation et entend bien se maintenir en place.
Conclusion
Les conflits gelés, tel que nous avons tenté de le démontrer, prennent tous source dans l’implosion de l’URSS, mais plus fondamentalement encore dans la structure de l’État soviétique qui favorisait les particularismes ethniques. Ce faisant, les entités jouissant d’un statut autonome ont pu forger et consolider leur identité et ainsi réclamer leur indépendance dans le mouvement de désintégration de l’Union soviétique. L’accent ici a été mis sur les conflits gelés, mais bien d’autres conflits ont eu lieu dans les États successeurs de l’URSS, et beaucoup, sinon la majorité, recèlent une forte composante ethnique.
Il reste que les conflits gelés ne semblent pas être en voie de déblocage. La guerre russo-géorgienne de 2008 avait pour principal objet les régions sécessionnistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, la Géorgie souhaitant les soumettre à son autorité. La Russie a prouvé qu’elle soutenait les revendications sécessionnistes en envahissant la Géorgie qui avait entamé des manœuvres militaires pour reprendre le contrôle de l’intégralité de son territoire. Le statu quo semble être dans l’intérêt de la Russie qui appuie ouvertement l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, sans parler du soutien tacite de la Transnistrie.
Au Nagorno-Karabakh, le conflit a failli, en 2016, retomber dans la guerre ouverte lorsque des accrochages faisant 30 morts sont survenus entre l’armée azérie et les milices du Karabakh[xxxi]. Cela prouve que rien n’est encore réglé et que la possibilité d’une dégradation est bien réelle.
Un autre conflit de l’espace postsoviétique occupe l’attention médiatique depuis quelques années : le conflit ukrainien et la guerre au Donbass. La baisse de l’intensité des combats et l’absence de résolution dans un avenir proche laissent présager la possibilité d’un gel du conflit. Bien que la question ne fasse pas l’unanimité, Moscou aurait, selon certain·e·s, la motivation et les moyens de maintenir le conflit dans une situation de blocage, ce qui lui permettrait d’exercer un contrôle accru dans les zones disputées[xxxii]. Y aura-t-il un cinquième conflit gelé dans l’espace postsoviétique? Cette possibilité, même si elle n’est pas souhaitable, n’est pas à écarter.
Aussi dans ce dossier sur la révolution russe :
Le communisme dans le monde postsoviétique : continuité ou déclin?
Le centenaire de la révolution russe : La politique étrangère à un siècle d’écart
S’inspirer du modèle des conseils pour reconstruire la démocratie : le cas des soviets
CRÉDIT PHOTO: Flickr/Giovanni
[i] SHCHERBAK, A. (2015) « Nationalism in the USSR : a historical and comparative perspective », Nationalities Papers, vol. 43, no. 46, p. 871. http://dx.doi.org/10.1080/00905992.2015.1072811
[ii] GRAZIOSI, A. (2010) Histoire de l’URSS, Paris, Presses Universitaires de France.
[iii] Otto Bauer est principalement connu pour son œuvre La question des nationalités, originalement publié en 1907. Une seconde édition est parue en 1924 dans laquelle une nouvelle introduction retraçait les développements survenus entre 1907 et 1924, le plus important étant la révolution russe de 1917. Bauer, O. (2000 [1924]) The question of nationalities and social democracy, Minneapolis, Minnesota University Press.
[iv] CARRÈRE D’ENCAUSE, H. (1987) Le grand défi. Bolcheviks et Nations : 1917-1930, Paris, Flammarion.
[v] KAPPELER, A. (1994) La Russie, empire multiethnique, Paris, Institut d’études slaves.
[vi] STALINE, J. (1913) Le marxisme et la question nationale, récupéré sur Marxists.org : https://www.marxists.org/francais/staline/works/1913/00/question_nationa….
[vii] STALINE, J. (1913) Op. cit.
[viii] FOLLEBOUKT, X. (2012) Les conflits gelés de l’espace postsoviétique. Genèse et enjeux, Louvain, Presses Universitaires de Louvain.
[ix] Ibid.
[x] BRUBAKER, R. (1994) « Nationhood and the national question in the Soviet Union and post-soviet Eurasia: An institutionalist account », Theory and Society, vol. 23, no. 1, p. 52. http://www.jstor.org/stable/657812
[xi] SLEZKINE, Y. (1994) « The USSR as a communal apartment, or how a socialist State promoted ethnic particularism », Slavic Review, vol. 53, no. 2, pp. 450-451. http://www.jstor.org/stable/2501300
[xii] JOLICOEUR, P. et CAMPANA, A. (2009) « Introduction : « Conflits gelés » de l’ex-URSS. Débats théoriques et politiques », Études internationales, vol. 40, no. 4, pp. 501-521. http://id.erudit.org/iderudit/038929ar
[xiii] GEORGE, J. A. (2009) The politics of ethnic separatism in Russia and Georgia, New-York, Palgrave Macmillan.
[xiv] AVIOUTSKII, V. (2005) Géopolitique du Caucase, Paris, Armand Colin.
[xv] BREAULT, Y, P. JOLICOEUR et J. LÉVESQUE (2003). La Russie et son ex-empire. Reconfiguration géopolitique de l’ancien espace soviétique, Paris, Presses de Sciences Po.
[xvi] GEORGE, J. A. (2009) Op. cit.
[xvii] FOLLEBOUKT, X. (2012) Op. cit.
[xviii] BREAULT, Y, P. JOLICOEUR et J. LÉVESQUE (2003). Op. cit.
[xix] BREAULT, Y, P. JOLICOEUR et J. LÉVESQUE (2003). Op. cit.
[xx] AVIOUTSKII, V. (2005) Op. cit.
[xxi] Ibid.
[xxii] TOROSSIAN, S. (2005) Le Haut-Karabakh arménien. Un État virtuel?, Paris, L’Harmattan.
[xxiii] VAN DER LEEUW, C. (2012) Haut-Karabakh : La guerre oubliée du monde. Paris : L’Harmattan.
[xxiv] TRANCA, O. (2009) « Nagorno-Karabakh : le parcours vers un conflit gelé », Études internationales, vol. 40, no. 4, pp. 523-543. http://id.erudit.org/iderudit/038930ar
[xxv] AVIOUTSKII, V. (2005) Op. cit.
[xxvi] BREAULT, Y, JOLICOEUR, P et LÉVESQUE, J. (2003) Op. cit.
[xxvii] FOLLEBOUKT, X. (2012) Op. cit.
[xxviii] DELEU, Xavier (2005). Transnistrie. La poudrière de l’Europe, Paris, Hugo et Compagnie.
[xxix] Ibid.
[xxx] Ibid.
[xxxi] ——- (2 avril 2016). « Conflicts erupts between azerbaijani and armenian forces », récupéré sur The Guardian : https://www.theguardian.com/world/2016/apr/02/conflict-erupts-between-az….
[xxxii] MALACHOWSKI, B. (16 décembre 2016). « Ukraine’s frozen conflict : Russian investment suggests freeze will continue », récupéré sur Reconnecting Asia : https://reconasia.csis.org/analysis/entries/ukraine/; ORTTUNG, R. & WALKER, C. (13 février 2015) « Putin’s frozen conflict », Récupéré sur Foreign Affairs: http://foreignpolicy.com/2015/02/13/putins-frozen-conflicts/
par Rédaction | Oct 31, 2017 | Analyses, International
Par Jacques Simon
Il y a presque 100 ans jour pour jour, le peuple russe se révoltait contre le régime du tsar Nicholas II en pleine Première Guerre mondiale. Sous le leadership de Vladimir Illytch Oulianov, dit Lénine, les révolutionnaires triomphent et appliquent une doctrine idéologique qui n’existait à ce jour que dans les écrits de Karl Marx et de Friedrich Engels : le communisme.
Pendant le prochain mois, nous publierons chaque semaine un article explorant un enjeu de la révolution bolchévique de 1917 relié à l’actualité politique contemporaine. Nous parlerons de la politique étrangère de l’URSS en 1917 et celle de la Russie aujourd’hui, des conflits gelés et de la question nationale, du communisme dans le monde post-soviétique, et de comment le modèle des conseils (soviets) du temps de la révolution peut contribuer aux stratégies contemporaines pour donner davantage de pouvoir au peuple dans une optique de démocratie directe. Voici le troisième article de cette série.
La Russie est de ces pays que l’on ne peut guère rater en regardant une carte. Véritable pays-continent, elle joint l’Europe de l’Est aux côtes pacifiques de l’Asie. À elle seule, elle lie d’un voisin commun la Norvège et la Corée du Nord, deux pays dont les capitales sont pourtant éloignées de presque 7500 kilomètres.
Avec une telle superficie, la Russie ne peut être qu’intéressante par sa politique extérieure. Il se trouve que celle-ci est bien différente en 2017 comparée à celle du lendemain de la révolution de 1917. À l’occasion du centenaire de la prise de pouvoir des bolchéviques, il est intéressant de comparer cette politique et de voir en quoi elle a évolué.
Deux positions différentes
Pour comprendre la source de la différence entre la politique étrangère de Lénine et celle de Poutine, il faut contextualiser la Russie dans l’ordre mondial des deux époques.
En 1917, la Première Guerre mondiale fait rage, conflit auquel participe la Russie. Malgré le revers porté au plan Schlieffen (qui visait à concentrer la force pour vaincre le front de l’Ouest avant de se retourner contre la Russie) du Reich, l’armée allemande avance bien sur son flanc est, et prend la ville de Riga, qui se trouve à moins de 500 kilomètres de Saint-Pétersbourg[1]. L’empire russe se trouve donc dans une situation relativement précaire lorsque les bolchéviques prennent le pouvoir, d’autant plus que les forces militaires ont été surmenées par le gouvernement tsariste. Celles-ci espéraient donc voir leurs conditions de vie s’améliorer avec le nouveau régime, à l’image de la majorité de la population, épuisée par les efforts de guerre.
Au-delà des conditions spécifiques à 1917, la politique étrangère russe du gouvernement soviétique est aussi dictée par le caractère éminemment politique de la révolution. Les marxistes soutiennent en effet que leur philosophie est « scientifique ». Guidé·e·s par le matérialisme-dialectique, qu’elles et ils appliquent à toutes leurs sphères d’analyse, les théoricien·ne·s de cette mouvance politique entendent prédire, du moins dans ses grandes lignes, l’Histoire[2]. Celle-ci est, selon elles et eux, propulsée par la lutte des classes qui s’organise autour des moyens de production. Ainsi, le développement de la société humaine est divisible en plusieurs grandes phases qui sont séparées par le renversement d’une classe dominante par une classe dominée. L’ère féodale donne ainsi lieu à la société bourgeoise par le biais de révolutions du même type que celle de la France en 1789; ces nouvelles sociétés capitalistes aboutissent à un soulèvement prolétaire qui forme une société socialiste, elle-même étape de transition vers le communisme intégral où l’État est absent.
Or, il se trouve que la Russie d’Octobre 1917 n’a connu sa « révolution bourgeoise » qu’en février de la même année. Elle n’a donc pas eu le temps de se forger un prolétariat comme celui qui se trouve en Europe de l’Ouest au même moment. Comme l’explique Jerzy Borzecki, spécialiste de l’histoire russe interviewé par L’Esprit Libre : « selon l’idéologie marxiste, la Russie, qui était alors un pays majoritairement agraire, n’était pas prête pour le communisme. À l’inverse, l’Occident industrialisé l’était ». En effet, à son époque, Marx avait prédit que la révolution ouvrière aurait lieu en Allemagne ou en Angleterre, deux pays qui forment le berceau du capitalisme moderne.
Ainsi, contrairement à la doctrine du « socialisme dans un seul pays » qui deviendra en vogue sous Staline, les premiers et premières bolchéviques sont cruellement conscient·e·s du caractère potentiellement éphémère de leur révolution. Toutefois, puisque leur analyse est scientifique, elles et ils sont certain·e·s que les pays industrialisés connaîtront, à leur tour, un soulèvement du même type qui placera la classe ouvrière comme classe dirigeante. Leur but premier, en termes de politique étrangère, est donc de conserver la flamme révolutionnaire russe jusqu’au moment où un pays industrialisé basculera vers le socialisme et pourra leur venir en aide. Lénine et ses camarades sont donc dans une logique de protection plutôt que d’expansion en 1917.
Poutine, lui, se retrouve dans la situation inverse. En effet, au lieu de se contenter de conserver son emprise sur la Russie, il souhaite visiblement étendre son cercle d’influence vers l’Ouest. Beaucoup soulignent son admiration pour le passé expansionniste de la Russie[3]. Au cœur de la guerre froide, en effet, quiconque dirigeait Moscou dirigeait aussi, en large partie, le reste des républiques socialistes soviétiques qui formaient l’URSS et avait une large influence sur le reste du monde à travers des réseaux tels que le Komintern, le pacte de Varsovie, et d’autres liaisons qui unissaient les tendances communistes du monde entier.
Cette emprise globale semble manquer à Poutine, qui voudrait redonner à la Russie une envergure mondiale. « Poutine veut que la Russie redevienne une superpuissance, et il semble que la seule façon qu’il ait trouvé pour y arriver soit d’exhiber sa puissance militaire », explique Borzecki.
Lénine et Poutine se retrouvent donc dans deux situations opposées par rapport à leur politique étrangère. Le premier avait surtout pour objectif d’asseoir sa dominance à l’interne, à un moment où son pouvoir était contesté par les forces de l’armée blanche. À l’inverse, il n’existe aucune force interne qui représente un danger crédible pour le président russe. Poutine est donc dans une logique qu’on peut qualifier « d’expansive », et basée sur « le passé soviétique » du pays, selon Borzecki.
Dans les faits
Cet antagonisme idéologique entre Poutine et Lénine se traduit par une différence notée entre leurs politiques étrangères respectives. Au lendemain de la révolution d’Octobre, le régime bolchévique est dans une situation on ne peut plus précaire : la guerre mondiale à l’est, la guerre civile à l’interne (dont l’opposition est soutenue par bon nombre de pays occidentaux, dont le Canada[4]), et les regards ennemis de la bourgeoisie internationale, forment un contexte peu favorable à l’expérience socialiste qui débute. Apparaît alors une série de mesures appelées le « communisme de guerre ». « Improvisé pour faire face aux nécessités urgentes de la guerre civile […], il était caractérisé par la plus extrême centralisation du contrôle étatique sur tous les aspects de la vie sociale[5]». Lénine se concentre quasi uniquement sur les questions internes, limitant sa politique extérieure à une simple défense du territoire russe contre l’ennemi.
C’est d’ailleurs avec cet ennemi qu’il va ordonner la signature du traité de Brest-Litovsk le 3 mars 1918. Cette ratification donne fin à la participation russe dans la Grande Guerre. En échange de la paix, la Russie perd une partie importante de son territoire : l’ouest du pays, où se trouvent des terres riches en matières premières, est cédé à la Triple alliance (soit l’Italie, l’Allemagne et l’empire austro-hongrois). Selon Richard Pipes, conseillé pour Reagan en matière d’Europe de l’Est, Lénine « a plaidé pour la ratification de cette paix humiliante, absolument nécessaire pour la survie du nouveau régime[6]».
Cette politique des premières heures du bolchévisme est typique des régimes en péril : la politique extérieure est reléguée au second rang au profit de la politique interne. Poutine, à l’inverse de Lénine, n’est pas confronté à cette situation. Il peut donc se permettre d’oser des politiques expansionnistes.
Comme exemple marquant de l’expansionnisme russe actuel, la crise ukrainienne, toujours pas résolue, est un cas d’école. Borzecki souligne l’importance de l’analyse historique dans le cas de la Crimée, péninsule annexée par Poutine en 2014. « C’est Catherine II qui a conquis ce territoire à la fin du XVIIIème siècle, avant qu’il ne soit arbitrairement rattaché à l’Ukraine par [l’ex-premier secrétaire de l’URSS, Nikita] Khrouchtchev en 1954, rappelle-t-il. La plupart des Russes pensent réellement que ni la Crimée, ni l’est de l’Ukraine n’auraient dû être séparées de la Russie ». La politique de Moscou est donc issue d’une double analyse : d’une part, elle permet de reprendre un territoire qui, selon la Russie, lui revient de droit, et d’autre part, elle assure au gouvernement un « niveau élevé de soutien populaire ».
Le même genre de raisonnement explique la position russe dans le cadre du conflit syrien. Sur ce champ, en effet, Poutine place régulièrement des bâtons dans les roues de l’Occident, s’alliant avec le pouvoir chiite d’Assad, et défiant ouvertement la coalition internationale. « Les objectifs mis en avant par M. Vladimir Poutine [sont] formulés comme un défi aux États-Unis et à leurs alliés occidentaux », explique Jacques Levesque dans Le Monde diplomatique. Et pour cause : le président russe souhaite, par son engagement au Moyen-Orient, « démontrer que la Russie [est] pour les États-Unis et l’Europe un partenaire d’une puissance certes inférieure à la leur, mais désormais décisive; et qu’on ne [peut] résoudre les grands problèmes internationaux que par des compromis où ses intérêts seraient pris en compte[7] ».
Russie d’avant, Russie maintenant
Il y a une différence fondamentale entre la position russe de 1917 et celle de 2017 : la légitimité du pouvoir. Si Lénine visait à consolider son emprise sur la scène politique du pays et était contesté en son approche par des forces armées, Poutine n’a que très peu d’ennemis crédibles à l’interne. En termes de politique étrangère, l’impact est important. Le régime bolchévique devait prioriser sa survie et ne pouvait se tourner vers l’extérieur. À l’inverse, le pouvoir russe d’aujourd’hui peut aisément se permettre d’employer la force pour accroître son influence mondiale. Au gré des conflits géopolitiques mondiaux, Poutine vise à accroître le rayonnement de son pays dans le but de lui redonner son envergure perdue après l’effondrement du bloc soviétique en 1991.
Aussi dans ce dossier sur la révolution russe :
Les « conflits gelés » et la question nationale dans l’ex-URSS
Le communisme dans le monde postsoviétique : continuité ou déclin?
S’inspirer du modèle des conseils pour reconstruire la démocratie : le cas des soviets
CRÉDIT PHOTO: Global Panorama
[1] Saint-Pétersbourg est, à ce moment, la capitale russe. Moscou prendra ce rôle plus tard, puisque la ville se trouve plus à l’intérieur des terres et abrite le Kremlin, bâtiment qui pouvait loger le gouvernement.
[2] Woods, A., 2016, « What is Historical Materialism ? », In Defense of Marxism, Repéré à :
https://www.marxist.com/an-introduction-to-historical-materialism.htm
[3] Malachenko, A., novembre 2015, « Le pari syrien de Moscou, » Le Monde diplomatique. Repéré à :
http://www.monde-diplomatique.fr/2015/11/MALACHENKO/54174
[4] Laughton, R., 2012, « The First Cold War : CEF Soldiers in Siberia and North Russia ».
[5] Avrich, P., 1976, « La tragédie de Cronstadt », édition imprimée.
[6] Pipes, R., 1995, « A concise history of the Russian revolution », édition imprimée.
[7] Levesque, J., novembre 2016, « Quitte ou double de la Russie à Alep », Le Monde diplomatique. Repéré à: http://www.monde-diplomatique.fr/2016/11/LEVESQUE/56792
par Rédaction | Oct 24, 2017 | Analyses, International
Par Jonathan Bédard
Il y a presque 100 ans jour pour jour, le peuple russe se révoltait contre le régime du tsar Nicholas II en pleine Première Guerre mondiale. Sous le leadership de Vladimir Illytch Oulianov, dit Lénine, les révolutionnaires triomphent et appliquent une doctrine idéologique qui n’existait à ce jour que dans les écrits de Karl Marx et de Friedrich Engels : le communisme.
Pendant le prochain mois, nous publierons chaque semaine un article explorant un enjeu de la révolution bolchévique de 1917 relié à l’actualité politique contemporaine. Nous parlerons de la politique étrangère de l’URSS en 1917 et celle de la Russie aujourd’hui, des conflits gelés et de la question nationale, du communisme dans le monde post-soviétique, et de comment le modèle des conseils (soviets) du temps de la révolution peut contribuer aux stratégies contemporaines pour donner davantage de pouvoir au peuple dans une optique de démocratie directe. Voici le premier article de cette série.
Le 7 novembre, nous fêterons le 100e anniversaire de la révolution bolchévique de 1917, qui souligne le moment où le communisme fut appliqué comme doctrine dans tout l’Empire russe (ou du moins dans ses possessions territoriales au moment de la révolution). Ce régime, porté par l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), a perduré jusqu’en 1991. Quel constat pouvons-nous dresser sur la situation du communisme et de l’héritage soviétique après l’implosion de l’URSS dans les États qui le constituaient? Ce n’est pas une question à laquelle il est très évident de répondre, puisque le monde postsoviétique est vaste et que les transitions politiques ont varié d’un pays à l’autre. Bien qu’il serait pertinent de parler des États satellites de l’ex-URSS, j’entendrai par « postsoviétique » tout ce qui était partie intégrante de l’État soviétique afin de faciliter l’analyse. En gros, les États satellites sont des États qui n’étaient pas constitutifs de l’Union soviétique, mais qui ont été sous le contrôle de Moscou après la Seconde Guerre mondiale dans ce qu’on appelle le bloc de l’Est, en l’occurrence la Roumanie, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Roumanie, la Moldavie, la Pologne, la République démocratique allemande (RDA), etc. Gardons à l’esprit que le communisme à la sauce soviétique a connu une transformation radicale dans tous les États postsoviétiques, mais que ces transformations ont fluctué de manière importante selon le pays. Nous allons donc aborder les éléments de continuité et de déclin du modèle communiste soviétique dans les sociétés constituantes de l’ex-URSS. Mais avant tout, intéressons-nous davantage au système politique et idéologique soviétique.
Union soviétique et marxisme-léninisme
L’Union soviétique nait des résultats de la révolution russe de 1917. Le régime tsariste est renversé et sera éventuellement remplacé par un régime communiste avec un parti-État qui contrôle la totalité du tissu social, de l’économie et de la vie politique [1]. C’est l’avènement de ce qu’on appelle un régime totalitaire qui monopolise toutes les institutions et tous les éléments de la vie politique, sociale, et économique. Le but est de créer une société entièrement repensée, un être humain complètement nouveau [2]. C’est ce que qui distingue ces régimes des régimes autoritaires qui ne monopolisent en priorité que l’appareil politique.
L’idéologie caractérisant le système soviétique est une application des principes de Karl Marx et Friedrich Engels repris par un certain Vladimir Illytch Oulianov, dit Lénine, d’où le terme de marxisme-léninisme pour caractériser la pensée communiste soviétique [3]. Pour les marxistes, la vie humaine repose sur une relation avec le travail et la production et autour d’une classe de travailleurs et travailleuses – le prolétariat [4]. Karl Marx prônait une société sans classes et l’abolition de l’État, mais Lénine jugeait nécessaire d’avoir une structure gouvernante hautement efficace afin d’implanter avec succès l’idéologie communiste, ce qui a donné le régime bureaucratique fort que le pays a connu jusqu’en 1990 [5].
Somme toute, l’Union soviétique possède un système à parti-État qui monopolise toutes les essences sociales avec une économie planifiée à la lettre, un appareil idéologique marxiste-léniniste qui régit les comportements sociaux, une volonté de modifier la société en profondeur, et qui mobilise la classe ouvrière.
La continuité
La continuité avec la doctrine soviétique se manifeste de deux façons. La première, par les élites politiques issues des institutions du Parti communiste soviétique, qui continuent à être très actives d’une manière comme de l’autre depuis l’implosion du régime en 1991. Aux premières loges, le président russe, Vladimir Poutine, qui est un ex-officier du Comité pour la sécurité de l’État pour l’URSS (KGB). Le premier président de la Fédération de Russie, Boris Eltsine, était également membre du Parti communiste qu’il a quitté dans une foulée de conflits entre les partisan·e·s de la pérestroïka et les conservateurs et conservatrices de ce qui constitue l’ancêtre du Parti communiste russe, le CP RSFSR [6]. Mikhaïl Gorbatchev, dernier secrétaire général du Parti communiste soviétique, a tenté de faire un retour sur la scène politique russe en 1996, mais a terminé avec un score électoral très faible. Maintenant plutôt âgé, Gorbatchev fait encore des sorties publiques pour se prononcer sur le contexte politique russe. Par exemple, en 2011, il a appelé à contester la réélection de Vladimir Poutine [7]. Or, malgré cet héritage du passé, il faut noter que quasiment aucun de ces hommes politiques n’a revendiqué explicitement une doctrine communiste par la suite. Boris Eltsine a même mené la vie dure au CP RSFSR, qu’il bannit et intimide par un décret signé en août 1991 [8].
Vladimir Poutine non plus n’a pas explicitement revendiqué une idéologie marxiste-léniniste depuis 1999, mais des observateurs et observatrices comme Thierry Wolton considèrent que l’ex-lieutenant du KGB a instauré, dès son premier mandat à la Douma, un système oligarchique qui gère en collectivité les ressources et qui prend les décisions [9]. Wolton souligne aussi la présence en Russie de l’embrigadement de la jeunesse, notamment par des groupes comme « Ceux qui marchent ensemble ». Au menu : promotion de la grandeur de la Russie, de son génie, de la supériorité de l’orthodoxie, et mobilisation contre la Tchétchénie, tout ça à travers la mise en valeur d’une littérature précise et de l’ouverture de plus d’une trentaine de centres associés à l’organisme dans tout le pays [10]. On parle aussi d’une loi exerçant un contrôle total du gouvernement sur les ONG depuis 2004 à cause du succès de la révolution orange en Ukraine. Ainsi, même si ses fondements ne sont pas précisément marxistes-léninistes, on peut retrouver dans l’approche poutinienne des soubresauts de totalitarisme.
La seconde façon de perpétuer la doctrine soviétique passe par la création d’un État dont le régime politique est basé sur une nostalgie de l’ancien système dans certains de ses fondements. La Biélorussie d’Alexandre Loukachenko représente un exemple étatique d’application partielle de l’ancien modèle soviétique après l’implosion de l’URSS. Considéré comme la dernière dictature d’Europe, le régime biélorusse repose sur une nostalgie du communisme et de l’URSS. C’est le seul pays qui a conservé en partie le drapeau qu’il utilisait en tant que république soviétique, initiative prise peu après la victoire de Loukachenko en 1994 [11]. Le modèle industriel biélorusse et agricole est également demeuré relativement intact par rapport à ce qu’il était avant 1990, et les politiques de Loukachenko reposent sur une économie dirigiste qui laisse peu de place à l’entreprise privée [12].
Contrairement au défunt camarade soviétique, ce n’est pas un régime à parti unique dans la mesure où le président Loukachenko gouverne en compagnie de partis qui soutiennent le gouvernement dans un système oligarchique et clientéliste, notamment le Parti communiste de Biélorussie, mais aussi le Parti socialiste et le Parti agrarien. Il peut aussi compter sur des organisations comme l’Union républicaine de la jeunesse biélorusse et la Fédération des syndicats de Biélorussie, ce qui mène à un régime clientéliste et corporatiste où des groupes précis, les seuls autorisés, soutiennent la majorité présidentielle.
Ce qui est plutôt contradictoire dans cette approche, c’est que Loukachenko était un homme politique assez réformiste dans l’ex-RSS de Biélorussie alors qu’il militait pour une URSS démocratique reposant sur une forte base communiste. Il avait d’ailleurs fondé un groupe qui prônait cette cause : Communistes pour la démocratie [13]. Toutefois, il était également conservateur, car c’était le seul homme politique biélorusse ne souhaitant pas dissoudre l’URSS et prônant régulièrement un rapprochement avec la Russie [14]. Ainsi, le régime biélorusse actuel n’est pas basé sur une idéologie qui englobe toutes les institutions dans leur totalité. C’est toutefois un régime fortement critiqué pour son autoritarisme et ses politiques de répression.
Un autre exemple de régime ayant des éléments de continuité avec le régime communiste après 1991 est le Turkménistan de Saparmourat Niazov. Bien qu’ayant abandonné le marxisme-léninisme, le parti unique de Niazov, le Parti démocratique du Turkménistan, repose sur une continuité avec l’ancien Parti communiste de la République soviétique du Turkménistan. Sa particularité est qu’il a été durant les années 1990 jusqu’en 2006 – année de décès du dictateur – un parti orienté vers de forts éléments de totalitarisme comme le culte de la personnalité, de nombreuses purges politiques et une économie dirigiste qui laisse encore une fois très peu de place à l’entreprise privée. Le régime a évolué après la mort de Niazov en 2006. Son successeur a éliminé plusieurs éléments totalitaristes pour évoluer vers un régime autoritaire encore très contrôlant et répressif malgré les promesses de modération du régime [15]. Par exemple, on a instauré un culte autour du pur sang turkmène. Autre exemple : amateur d’équitation, le président Gurbanguly Berdimuhamedow a chuté pendant une compétition il y a quelques années, ce qui a mené à l’arrestation de citoyens turkmènes qui avaient capturé l’évènement en images. Diverses opérations incluant de la censure ont été entreprises afin de s’assurer que ces images ne soient ni vues ni diffusées dans le pays [16].
Au Kirghizistan, le 7 novembre est un jour férié et on y rapporte en 2012 une marche en souvenir de l’URSS où hommes et femmes se promènent avec des fanions soviétiques sur la place ancienne au centre de Bichkek, la capitale du pays. En 1999, le Parti communiste du Kirghizistan s’est scindé en deux : une branche plus loyale au marxisme-léninisme et une branche plus réformiste. Selon les leadeurs des deux partis communistes kirghizes, l’ère soviétique garantissait emploi, formation et subsistance [17].
Le déclin
Malgré les éléments de continuité mentionnés plus haut, il est possible d’avancer la théorie que la mouvance communiste dans le monde postsoviétique est en déclin. Même si certaines composantes autoritaristes, totalitaristes ou dirigistes persistent dans certains régimes après 1990, aucun d’entre eux ne revendique explicitement un nationalisme bolchévique ou une idéologie marxiste-léniniste. À l’exception de la Biélorussie, aucun parti communiste ou proto-communiste n’occupe aujourd’hui, en partie ou en totalité, le pouvoir dans le monde postsoviétique. Le rôle de ces partis est très souvent dans l’opposition et dans la mobilisation contre le parti majoritaire.
En Russie, on trouve un calque assez fidèle de cette situation. Le Parti communiste russe, sous la gouverne de Gennadi Zyuganov, a été très fort au courant des années 90. Il est même passé près de prendre le pouvoir au début des années 2000. Or, il a obtenu son pire résultat lors de l’élection législative de 2016 avec seulement 13 % du vote populaire, ce qui laisse présager un déclin. Comme mentionné plus haut, le Parti communiste de la Fédération de Russie (CPRF) est né d’une tentative de scission avec le Parti communiste soviétique à la fin des années 80 pour s’opposer à la pérestroïka de Gorbatchev [18]. Ce contexte a amené la création du Parti communiste de la République socialiste soviétique fédérative de Russie (CPRSFSR). Malmené après l’implosion de l’URSS et l’arrivée au pouvoir de Eltsine, il va se reformer sous l’égide du Parti communiste de la Fédération de Russie (CPRF), la formation politique que l’on connait aujourd’hui. C’est un parti qui, malgré certaines distinctions, continue de clamer une idéologie marxiste-léniniste, ce qui ne se fait même plus en Biélorussie et encore moins au Turkménistan.
Une étude de 2012 a démontré que l’opposition russe était un peu plus mobilisée sur le web que les partis de la majorité sortante lors de l’élection de 2011. On y observait aussi un résultat statistique significatif concernant l’augmentation de la mobilisation de l’opposition ainsi qu’une soudaine montée en popularité de Zyuganov. Toutefois, les auteurs mentionnent que même si l’opposition est très mobilisée, on ne peut pas affirmer hors de tout doute que c’est le mouvement communiste qui est l’instigateur ou l’élément dominant de ces mouvements sociaux. Ainsi, « les communistes y seraient intégrés comme tous les autres » [19].
D’autres auteur·e·s constatent aussi une faiblesse de l’opposition russe sur laquelle le parti communiste est incapable de capitaliser. Certain·e·s expert·e·s croient même que le communisme en Russie et dans les États voisins est en train de s’éteindre pour de bon. Selon Jerzy Borzecki, professeur d’histoire de la Russie et de l’Union soviétique à l’Université de Toronto à Mississauga, les gens ne veulent pas retourner dans un régime de rationnement alimentaire, d’abolition de la propriété privée, et considèrent que ce sont des doctrines difficiles à concilier avec le libre-marché et la pratique religieuse. Aussi, on se souvient, dans le monde postsoviétique, des atrocités commises par le régime, et surtout de l’échec de la politique économique de l’URSS. Dans le cas plus précis de la Russie, Borzecki considère que Poutine a permis de redonner une fierté au peuple russe envers leur pays sans pour autant bifurquer vers le communisme. Ainsi, les gens ne sentent plus que le marxisme-léninisme est nécessaire afin de faire prospérer la Russie.
Pour ce qui est de l’Asie Centrale, on constate qu’il y a des forces politiques communistes dans les États de la région, mais leurs effectifs demeurent faibles, ne dépassant jamais 55 000 membres. Ces partis sont souvent relégués à l’opposition dans leur pays, mais ne peuvent jamais atteindre le pouvoir [20]. Dans le cas de l’Ukraine, la rupture avec le régime soviétique est claire, surtout depuis la perte de la Crimée et le départ du président Viktor Ianoukovytch qui ont créé une poussée de nationalisme. En 2014, plus d’une centaine de monuments de Lénine ont été détruits ou vandalisés dans tout le pays et en 2015, le gouvernement a fait passer une loi controversée interdisant l’apologie du totalitarisme, comprenant le nazisme et l’idéologie marxiste-léniniste rattachée à l’Union soviétique. Cette loi a été contestée non pas en raison d’un fort appui à la cause soviétique, mais plutôt au nom de la liberté d’expression [21].
Conclusion
Même si la situation actuelle semble donner avantage à la thèse du déclin de la mouvance communiste de type marxiste-léniniste dans les anciens États constituants de l’Union soviétique, on peut constater que certains vestiges de l’héritage socialiste subsistent, mais pour combien de temps encore? Certes, une partie de l’élite politique postsoviétique a commencé sa carrière vers la fin de la période soviétique, mais ces hommes politiques n’ont pas évolué avec cette idéologie dans leur apprentissage des rudiments de leur métier.
Les plus jeunes politiciens et politiciennes ne sont pas nostalgiques de l’Union soviétique et on peut faire le postulat qu’ils et elles ne feront pas un retour en arrière vers une idéologie marxiste-léniniste.
Même les régimes politiques postsoviétiques qui ont débuté sur des bases communistes ou socialistes n’ont pas nécessairement assuré la pérennité des fondements marxistes. Ils ont plutôt emprunté un chemin différent axé soit sur un autoritarisme clientéliste comme en Biélorussie, ou à parti unique comme au Turkménistan. Ainsi, le communisme dans les anciens États soviétiques ne devrait pas mourir totalement dans le sens où il aura toujours une base de sympathisant·e·s, mais il lui sera difficile de se constituer une base militante forte capable d’incarner une force politique dominante dans chacun de ces pays.
Ce qui est à souligner toutefois, c’est que malgré cette progressive rupture avec le passé soviétique, on se retrouve tout de même avec des régimes politiques autoritaires à certains endroits dans la région. Ces régimes utilisent des mécanismes semblables à ce qu’on pouvait retrouver dans le régime totalitaire soviétique. Par exemple : le contrôle du message véhiculé chez les jeunes, l’utilisation du symbole mélangé à une gloire du passé afin de développer du patriotisme et du nationalisme, mais aussi, comme dans le cas de la Russie, la construction d’une oligarchie qui étend ses tentacules partout. Ainsi, même si on ne brandit plus clairement la faucille et le marteau, on a tout de même recours politiquement à des méthodes autoritaires dont l’inspiration pourrait se trouver dans le passé communiste.
Donc, continuité ou déclin? Si on prend la question de manière globale, il y a un déclin de l’idéologie communiste, mais si on l’analyse de manière plus spécifique, certains régimes présentent des éléments de continuité en ce qui a trait aux méthodes utilisées afin de gouverner et d’assurer le contrôle du pays.
Aussi dans ce dossier sur la révolution russe :
Les « conflits gelés » et la question nationale dans l’ex-URSS
Le centenaire de la révolution russe : La politique étrangère à un siècle d’écart
S’inspirer du modèle des conseils pour reconstruire la démocratie : le cas des soviets
CRÉDIT PHOTO: Егор Журавлёв
[1] MARCH Luke (2012). « Power and Opposition in the Former Soviet Union : The Communist Parties of Moldova and Russia » dans WHITE et MOORE, Post-Soviet Politics. États-Unis, Sage. p.298.
[2] ARMSTRONG A. John (1986). Ideology, Politics, and Government in the Soviet Union. 4e ed. États-Unis, University Press of America. p.27.
[3] Ibid.
[4] ARMSTRONG A. John (1986). Ideology, Politics, and Government in the Soviet Union. 4e ed. États-Unis, University Press of America. p.28.
[5] ARMSTRONG A. John (1986). Ideology, Politics, and Government in the Soviet Union. 4e ed. États-Unis, University Press of America. p.36.
[6] MARCH Luke (2012). « Power and Opposition in the Former Soviet Union : The Communist Parties of Moldova and Russia. » dans WHITE et MOORE, Post-Soviet Politics. États-Unis, Sage. p.298.
[7] ICI Radio-Canada (Décembre 2011). « Gorbatchev se rallie aux opposants russes ». ICI Radio-Canada, http://beta.radio-canada.ca/nouvelle/541633/moscou-poutine-manifestation. Consulté le 29 septembre 2017. En ligne.
[8] MARCH Luke (2012). « Power and Opposition in the Former Soviet Union : The Communist Parties of Moldova and Russia. » dans WHITE et MOORE, Post-Soviet Politics. États-Unis, Sage. p.298.
[9] WOLTON Thierry (2008). Le KGB au pouvoir : le système Poutine. Paris, Buchet/Chastel. p.202.
[10] WOLTON Thierry (2008). Le KGB au pouvoir : le système Poutine. Paris, Buchet/Chastel. p.203.
[11) MANTCHEV Preslav (2016) « Belarus After Communism : Where to now? ». Res Publica – Journal of Undergraduate Students, Vol. 21, no.1. p. 56.
[12] RICHARD Yann et SHUKAN Ioulia (2017). « Biélorussie ». Encyclopaedia Universalis, http://www.universalis-edu.com.acces.bibl.ulaval.ca/encyclopedie/bieloru…. Consulté le 19 septembre 2017. En ligne.
[13] UNIVERSALIS (2017). « LOUKACHENKO, Alexandre (1954 – …) ». Encyclopaedia Universalis, http://www.universalis-edu.com.acces.bibl.ulaval.ca/encyclopedie/alexand…. Consulté le 29 septembre 2017. En ligne.
[14] Ibid.
[15] THOREZ Julien, SINOR Denis et al. (2017). « Turkménistan ». Encyclopaedia Universalis, http://www.universalis-edu.com.acces.bibl.ulaval.ca/encyclopedie/turkmen…. Consulté le 19 septembre 2017. En ligne.
[16] LE MONDE.FR (2013). « Turkménistan : le président tombe à cheval, la vidéo galope ». Le Monde.fr, http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2013/05/01/le-turkmenistan-…. Consulté le 29 septembre 2017. En ligne.
[17] ERIKOVA Aïdaï (2012). « La nostalgie du communisme réunit les fidèles de l’URSS en Asie centrale ». Novastan.org, https://www.novastan.org/fr/turkmenistan/la-nostalgie-du-communisme-reun…. Consulté le 18 septembre 2017. En ligne.
[18] MARCH Luke (2012). « Power and Opposition in the Former Soviet Union : The Communist Parties of Moldova and Russia » dans WHITE et MOORE, Post-Soviet Politics. États-Unis, Sage. p.298.
[19] KOLTSOVA Odessia, MALINSKY Kirill, et al. (2012). « Protests, Elections, and Their Contributions to the Topical Structure of the Russian Blogosphere ». Internet, Politics, Policy. 10p.
[20] ERIKOVA Aïdaï (2012). « La nostalgie du communisme réunit les fidèles de l’URSS en Asie centrale ». Novastan.org, https://www.novastan.org/fr/turkmenistan/la-nostalgie-du-communisme-reun…. Consulté le 18 septembre 2017. En ligne.
[21] LUHN Alec (2015). «Ukraine bans Soviet symbols and criminalises sympathy for communism ». The Guardian, https://www.theguardian.com/world/2015/may/21/ukraine-bans-soviet-symbol…. Consulté le 18 septembre 2017. En ligne.
par Alexandre Dubé-Belzile | Oct 20, 2017 | Analyses, International
La guerre civile qui sévit en République centrafricaine est un conflit très peu étudié, attisé en partie par les infiltrations de groupes insurgés du Tchad et du Soudan et surtout par les ingérences de la France, qui garde une mainmise sur les ressources naturelles abondantes du pays, sur son économie et sur son arène politique. Cet article explique les causes et les conséquences de ce conflit, qui s’avère être beaucoup plus qu’une simple querelle interethnique ou intertribale. Nous avons ainsi discuté avec monsieur Modeste Mbatalla, chargé de cours en développement international à l’Université du Québec en Outaouais, qui nous a expliqué que le pays est très peu étudié parce qu’il est peu intéressant sur le plan géopolitique et parce que certaines puissances, dont la France, « ont intérêt à ce qu’on n’en parle pas ». Aussi, il a ajouté qu’il est très difficile d’obtenir du financement pour aller étudier les diverses rébellions sur place. Pourtant, tous, même les puissances hégémoniques, ont intérêt à mieux les comprendre.
République centrafricaine 101
La République centrafricaine (RCA), comme l’indique son nom, est un pays enclavé au centre du continent africain, limitrophe au Cameroun, au Tchad, au Soudan, au Soudan du Sud, à la République du Congo et à la République démocratique du Congo. Cette ancienne colonie française a gagné son indépendance lors du référendum constitutionnel de 1958, qui avait dissous les territoires français en Afrique. Le premier président, Barthélemy Boganda, est décédé en 1959. Le processus d’indépendance a été poursuivi et achevé le 13 août 1960 par David Dacko. Cependant, ce dernier a été renversé en 1965 par Jean-Bedel Bokassa à l’instigation de la France, qui désirait maintenir des relations privilégiées avec son ancienne colonie. Dacko avait fait l’erreur de tenter de tisser des relations étroites avec la Chine. Bokassa, choisi pour son tempérament anticommuniste, a régné plus d’une décennie, s’adonnant à toutes les extravagances. Il s’est d’ailleurs proclamé empereur en 1977. En 1979, la France en a eu assez et, après avoir constaté que son roitelet-marionnette devenait trop indépendant et hors de contrôle, elle a ramené Dacko au pouvoir grâce à un coup d’État contre Bokassa. En 1981, Dacko a été élu lors d’élections réputées frauduleuses contre son opposant Ange-Félix Patassé[i].
Quelques mois plus tard, le général André Kolingba a renversé à son tour Dacko. Il est resté à la tête d’une dictature militaire jusque dans les années 90. Patassé, qui avait fui au Togo après un coup d’État raté, est revenu au pays pour remplacer Kolingba en 1993. Ce dernier avait cédé aux pressions de la communauté internationale qui exigeait l’organisation d’élections. Le pays n’en était pourtant pas au bout de ses peines. Les années Patassé ont été marquées par plusieurs mutineries de l’armée, dont trois en 1996, et ce, parce que les salaires accusaient de longs retards[ii]. Afin de remédier à la crise, Patassé a fait appel à l’armée française. Cette dernière est venue en renfort avec de nombreux soldats et des membres de la Légion étrangère. Les mutineries auraient été instiguées par Kolingba, un Yokoma, ethnie dominante dans l’armée. Quoi qu’il en soit, plutôt que de se résigner à enfin payer l’armée, Patassé a organisé des milices de sa propre ethnie gbaya. En 2001, Kolingba a tenté un autre coup d’État raté. Néanmoins, même après avoir reçu un certain temps l’aide de Kadhafi en échange d’un monopole de 99 ans sur les diamants, Patassé a fini par perdre le pouvoir. Une de ses erreurs importantes avait été de renvoyer François Bozizé, qui se trouvait à la tête des armées et qui s’est aussitôt mis à fomenter une insurrection. Bozizé a tenté de prendre le pouvoir à quelques reprises avant de finalement y parvenir en 2003, alors que Patassé se trouvait en voyage au Niger. Après un changement de constitution, Bozizé a été élu en 2005[iii].
Pendant l’ère Bozizé, durant laquelle le gouvernement contrôlait à peine plus que la capitale, de nombreux groupes rebelles ont émergé. En 2013, alors que le régime croulait sous la corruption et le népotisme, la Séléka, dirigée par Michel Djotodia, a renversé Bozizé. Accusées de graves crimes contre la population, les rebelles ont pillé massivement les ressources du pays. La Séléka n’est plus au pouvoir, mais le pays a sombré dans le chaos, et ce, malgré un accord de paix signé en mai 2015. Jusqu’à ce jour, la RCA est déchirée par des guérillas se réclamant d’idéologies religieuses, chose qui n’existait pas avant l’arrivée de la Séléka sur la scène politique. Les tensions ont avant cela été plutôt liées à des conflits ethniques. Alors que près des trois quarts des habitant·e·s du pays sont chrétien·ne·s et animistes, la grande majorité des milicien·ne·s du mouvement ont été recruté·e·s parmi les populations musulmanes du Tchad, du Soudan et des régions islamisées de la RCA. La Séléka est hostile à la majorité chrétienne et tout particulièrement à la classe dirigeante, qui a elle aussi adopté la foi de son ancien colonisateur. Elle a fait preuve d’une sordide brutalité contre les habitant·e·s de la région natale de Bozizé. Par conséquent, les chrétien·ne·s ont commencé à se retourner contre les musulman·e·s, perçu·e·s comme supportant la Séléka, et ont formé les Anti-balaka (anti-machette) pour s’en prendre à ces dernier·ère·s[iv].
Certains rapports font état de scènes de cannibalisme et de démembrement de musulman·e·s aux mains de ces milices nouvellement formées.
C’est suite à cette nouvelle vague de massacres que la France a envoyé près de 2 000 militaires dans le cadre de la mission Sangaris. L’ONU, pour sa part, a envoyé une mission de maintien de la paix de près de 12 000 Casques bleus : la MINUSCA. Pour envoyer une telle force, plus de 60 millions de dollars ont été amassés auprès de la France, des États-Unis et du Canada, entre autres nations. Sous les pressions de la communauté internationale, Djotodia s’est désisté en 2014 pour être remplacé par Catherine Samba-Panza, ancienne mairesse de Bangui, choisie par le Comité de transition et approuvée par Paris[v]. Plus récemment, en janvier 2015, l’ONU a affirmé avoir trouvé des éléments de preuve établissant qu’un nettoyage ethnique était en cours contre les musulman·ne·s[vi]. Des massacres ont toujours lieu en 2017[vii] et, selon l’ONU, la stabilisation n’irait pas très bien : 935 000 personnes auraient été déplacées, dont le quart dans les pays voisins[viii].
L’ingérence étrangère
Le Tchad, voisin immédiat de la RCA au nord, dispose d’une influence certaine sur l’arène politique centrafricaine. Le président tchadien, Idriss Déby, aurait aidé la Séléka à prendre Bangui et fait pression pour qu’elle délaisse les rênes du pouvoir par la suite. Déby avait avant cela soutenu les rebelles de Bozizé, puis sa présidence, jusqu’à peu de temps avant sa chute[ix]. De plus, le président tchadien aurait, par la même occasion, utilisé le territoire centrafricain pour liquider des rebelles tchadien·ne·s qui s’y trouvaient, dont certain·e·s auraient même rejoint la Séléka. Le Tchad exploiterait également des réserves de pétrole dont une partie se trouve en territoire centrafricain. Puisque la France fournit une aide militaire importante au Tchad, sous le couvert d’une « aide au développement », il n’est pas étonnant de la trouver tirant les ficelles derrière les ingérences du gouvernement tchadien. Selon Antoine Roger Lokongo, journaliste congolais gradué de l’Université de Beijing, c’est la France qui aurait utilisé la Séléka pour se débarrasser de Bozizé, comme elle l’avait fait en Côte d’Ivoire en remplaçant Gbagbo par Ouattara. « Lorsque la situation a dégénéré et que la Séléka a échappé au contrôle de la France, l’opération Sangaris a voulu remédier à la situation. »[x] Ainsi, la France avait aussi soutenu Bozizé, avait laissé par la suite la Séléka prendre le pouvoir et s’est décidée à intervenir plus tard, après l’émergence des Anti-balaka.
Il va sans dire que la France a ses raisons de garder la mainmise sur la RCA. Les entreprises françaises Total et AREVA s’intéressent au pétrole centrafricain et aux réserves d’uranium, respectivement. Les interventions françaises visent à garder le contrôle sur les ressources naturelles du pays et servent de manière ponctuelle à effectuer des changements de gouvernement. La France avait été particulièrement frustrée de ses relations avec l’administration de Bozizé, qui avait donné le pétrole aux Chinois·es et l’uranium aux Sud-Africain·e·s. Le gouvernement français n’a alors pas hésité à laisser tomber le président qu’il avait mis au pouvoir. Nous avons discuté avec le Professeur Modeste Mbatalla, chargé de cours en développement international à l’Université du Québec en Outaouais, de la convergence des intérêts du Tchad et de ceux de la France. Il a confirmé l’existence de cette convergence et a précisé que le Tchad est intervenu récemment à de nombreuses reprises en RCA, entre autres pour déloger les rebelles et protéger le régime de N’Djaména. Il a ajouté que l’armée tchadienne est surtout musulmane, ce qui a eu deux conséquences : les Centrafricain·e·s voient ces interventions comme faisant partie d’une « invasion musulmane » et donne aussi, par la même occasion, cette idée aux musulman·e·s centrafricain·e·s, une minorité, qu’elles et ils peuvent aussi avoir « voix au chapitre », c’est-à-dire prendre aussi leur place au sein du pouvoir. Il ajoute que Michel Djotodia est un converti « pour les besoins de la cause », comme Bokassa l’avait été, pour une courte période de temps, afin de recevoir l’aide de Kadhafi. Le fait n’est pas anodin puisque la Séléka est composée de soldat·e·s soudanais·es, somalien·ne·s et tchadien·ne·s pour la plupart musulman·e·s.
Monsieur Mbatalla fait également le lien avec les récents mouvements hégémoniques au discours pseudo-islamique qui ont émergé dans le Sahel. « Il existe derrière tout cela un agenda qui n’a rien à voir avec la Séléka. Qui finance ? Beaucoup de gens pointent les pays du Golfe, dont le Qatar. » D’autres affirment que des leaders religieux formé·e·s à l’étranger amènent des idéologies djihadistes et changent la mentalité des musulman·e·s locales et locaux pour une idéologie plus hégémonique. Il va aussi plus loin dans l’analyse du « jeu trouble » de la France. Alors qu’elle maintient en permanence une présence en RCA, pourquoi n’a-t-elle rien fait pour prévenir la prise de pouvoir par la Séléka ? Il affirme : « être là et ne rien faire, c’est aussi intervenir ».
Le pillage des ressources : l’extractivisme comme doctrine néocoloniale
En 2013, pendant que faisait rage le conflit, des entreprises chinoises, françaises et libanaises exploitaient les forêts du pays en payant les rebelles de la Séléka. En plus de recevoir ces versements des multinationales, le régime de la Séléka a profité de son court laps de temps au pouvoir pour piller le pays, vider les caisses de l’État, s’emparer des diamants, de l’or et de l’ivoire pour les vendre au Tchad et au Soudan. Le numéro trois du régime, Mohammed Moussa Dhaffane, avait été nommé ministre des Forêts. Il s’est approprié des zones forestières qui se situent au sud-ouest du pays, zone où se trouvent également l’or et les diamants. Durant sa présidence, Djotodia échangeait d’ailleurs du bois au régime d’Idriss Déby contre du pétrole. Plusieurs sociétés forestières comme l’Industrie forestière de Batalimo (IFB), la Société d’exploitation forestière centrafricaine (SEFCA), la société centrafricaine de déroulage (SCAD), la société centrafricaine forestière (SCAF), la société centrafricaine de développement (SCD) et Vicwood ont toutes été pillées par le groupe. Néanmoins, par la suite, la SEFCA, l’IFB et Vicwood ont fini par conclure des accords avec Dhaffane et par lui faire des versements afin de recevoir des « services de protection ». Selon un rapport de Global Witness, il est estimé que 3,4 millions d’euros auraient été versés au groupe armé[xi].
Après le départ de la Séléka au début de 2014, les Anti-balaka l’ont remplacée comme partenaire d’affaire des multinationales. Les membres de l’Union européenne, surtout la France et l’Agence française de développement (AFD), ont joué un rôle de facilitateur pour les entreprises forestières et le gouvernement actuel de la RCA est impuissant, que ce soit pour protéger ses ressources ou pour en taxer l’exploitation. Les gains effectués par les milices auprès des multinationales ont financé le conflit et, ultérieurement, la France, gendarme de l’Afrique qui a facilité ce commerce illégal, a elle-même envoyé des troupes pour stabiliser le pays et assurer la sécurité de ses entreprises. Cela n’est aucunement une rupture par rapport à l’histoire du pays depuis son indépendance au début des années 60. Les coups d’État qui ont eu lieu tout au long de l’histoire de la Centrafrique ont toujours, en ce qui a trait aux aspirant·e·s à la présidence du pays, eu pour objectif le contrôle des ressources et la capture de la rente, l’aide internationale et les revenus de l’exportation de matières premières, sans le moindre souci pour le bien-être de la population. Le modèle de développement proposé par les agences de développement occidentales ne profite qu’aux multinationales, aux cleptocraties et aux milices qui terrorisent la population de la RCA. Enfin, monsieur Mbatalla commente ces faits en disant que la vente de ressources à rabais au-delà des frontières ne suffit pas à lever une armée de milliers de personnes, d’où ses affirmations selon lesquelles la Séléka aurait reçu un financement d’ailleurs, potentiellement des pays du Golfe et dans le cadre d’une ligne d’action qui pourrait inclure les mouvements religieux émergents dans le Sahel.
Les conséquences de l’ingérence française et de l’extractivisme par les multinationales
Le pays est l’un des plus corrompus et des plus pauvres au monde, « pire qu’un État failli : [la République centrafricaine] est quasiment devenue un État fantôme, ayant perdu toute capacité institutionnelle », selon l’ICG[xii]. Les rebelles de la Séléka ont été « responsables de meurtres, d’assassinats, d’enlèvements, d’arrestations et détentions arbitraires, de mauvais traitements et de torture, de crimes sexuels, de recrutements forcés de mineurs », a expliqué la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH)[xiii]. Même si un accord de paix a été signé en 2015, le pays est encore divisé. La Séléka contrôle l’est du pays et les forces d’autodéfense anti-balaka contrôlent l’ouest. « Depuis, la menace sécuritaire reste permanente : fin 2014, le groupe d’expert·e·s de l’ONU a estimé que 2 000 ancien·ne·s combattant·e·s de la Séléka, à l’exclusion des éléments cantonnés à Bangui, et 1 500 milicien·ne·s associé·e·s au mouvement anti-balaka, continuaient d’être une menace permanente pour la paix, la sécurité et la stabilité du pays[xiv]. » Monsieur Mabtalla ajoute à cet égard : « C’est lorsque le mouvement créé à des fins géopolitiques s’autonomise que les problèmes commencent. » Il attire notre attention sur l’importance de l’économie politique. « On parle très peu des raisons pour lesquelles les choses en sont arrivées là. »
Même après le débarquement des troupes et la nomination de Catherine Samba-Panza, la minorité musulmane de Centrafrique fait toujours face à une violence organisée[xv] : elle subit les représailles des milices anti-balaka pour les exactions de la Séléka. Selon Abayomi Azikiwe, journaliste et éditeur du Pan-African News Wire, lorsque la Séléka est arrivée au pouvoir, l’armée française maintenait déjà une certaine présence. Après le départ de cette dernière, les milices chrétiennes s’en sont prises aux résident·e·s musulman·e·s, à leurs maisons, à leurs commerces et à leurs mosquées. Les troupes de la MINUSCA et l’armée française ont été accusées de faire peu pour protéger la population, sans compter les accusations d’exploitation sexuelle qui ont entaché leur réputation déjà peu reluisante auprès de la population centrafricaine. Cela nous donne une idée du respect et de l’estime de l’ancien colonisateur pour la population qu’il serait venu « protéger »[xvi].
CRÉDIT PHOTO: Photo Unit
[i] Devon Douglas Bowers. (6 février 2015). Colonialism and Foreign Intervention: Coups, Conflict and Sectarian Violence in the Central African Republic. Récupéré sur Global Research : http://www.globalresearch.ca/colonialismandforeigninterventioncoupsconflictandsectarianviolenceinthecentralafricanrepublic/5429969
[ii] Ibid no 1
[iii] Ibid no 1
[iv] Ibid no 1
[v] Ibid no 1
[vi] Ibid no 1
[vii] African News Agency (ANA). (15 avril 2017). Hundreds seek refuge in mosque as Christian militias massacre 30 in CAR. Récupéré sur The Citizen : http://citizen.co.za/news/news-africa/1514121/hundreds-seek-refuge-mosqu…
CBS/AP. (21 juin 2017). 100 said killed as Christian militia, Muslim rebels clash. Récupéré sur CBS : http://www.cbsnews.com/news/central-african-republic-christian-anti-bala…
[viii] Burkely Hermann. (10 janvier 2014). Humanitarian Warfare: “Stabilizing” Central Africa for the Multinationals. Récupéré sur Global Research : http://www.globalresearch.ca/stabilizingcentralafricaforthemultinationals/5364423
[ix] RFI. (25 mars 2013). Centrafrique : comment François Bozizé a perdu ses alliés. Récupéré sur RFI Afrique : http://www.rfi.fr/afrique/20130325-centrafrique-comment-francois-bozize-…
[x] Antoine Roger Lokongo. (23 janvier 2014). French Complicity in the Crisis in Central African Republic. Récupéré sur Global Research : http://www.globalresearch.ca/frenchcomplicityinthecrisisincentralafricanrepublic/5366084
[xi] Global Witness. (juillet 2015). Bois de sang : Comment l’Europe a aidé à financer la guerre en République centrafricaine. Londres : Global Witness. Récupéré sur https://www.globalwitness.org/documents/18025/BOIS_DE_SANG_web.pdf
[xii] International Crisis Group. (2007). République centrafricaine : anatomie d’un État fantôme. Bruxelles : International Crisis Group. Récupéré sur https://www.crisisgroup.org/fr/africa/central-africa/central-african-rep…
[xiii] FIDH. (2013). République centrafricaine : un pays aux mains des criminels de guerre de la Seleka. Paris : Fédération internationale des droits de l’homme. Récupéré sur https://www.fidh.org/IMG/pdf/rapport_d_enque_te_rca-ld3.pdf
[xiv] Ibid no 11Global Witness. (juillet 2015). Bois de sang: Comment l’Europe a aidé à financer la guerre en République centrafricaine. Londres : Global Witness. Récupéré sur https://www.globalwitness.org/documents/18025/BOIS_DE_SANG_web.pdf
[xv] Essa, A., & Furcoi, S. (17 juin 2017). CAR: Church shelters Muslims fleeing Anti-balaka. Récupéré sur Al Jazeera English : http://www.aljazeera.com/news/2017/06/car-church-shelters-muslims-fleein…
Reuters. (15 mai 2017). Christian militias kill up to 30 civilians as hundreds seek refuge inside a mosque. Récupéré sur The Telegraph : http://www.telegraph.co.uk/news/2017/05/15/central-african-republic-deat…
[xvi] Abayomi Azikiwe. (9 juin 2014). Mass Protests Grow Against French backed Regime in the Central African Republic. Récupéré sur Global Research : http://www.globalresearch.ca/massprotestsgrowagainstfrenchbackedregimeinthecentralafricanrepublic/5386336
par Rédaction | Août 23, 2017 | Analyses, International, Societé
Par Raphael Robitaille
Que l’homosexualité soit mal vue en Russie n’est pas un secret; qu’elle ne soit pas tolérée dans la République extrêmement conservatrice de Tchétchénie l’est encore moins. Ce qui frappe toutefois dans les révélations d’avril dernier du quotidien russe Novaïa Gazeta, c’est la brutalité avec laquelle les autorités tchétchènes ont persécuté impunément plus d’une centaine d’hommes sur la base de leur orientation sexuelle, avérée ou alléguée. La nouvelle ayant fait grand bruit à l’international, nous nous proposons ici de tenter de démêler le tout.
Camps de concentration, torture et terreur
Le 1er avril dernier, le principal média d’opposition russe Novaïa Gazeta, appuyé par des organisations non gouvernementales (Human Rights Watch, Amnesty International, Russian LGBT Network), révélait que les autorités de Tchétchénie ont arrêté et enfermé dans des camps de concentration plus d’une centaine d’hommes dont le seul crime fut d’avoir une orientation sexuelle dite « déviante ». Certains ont même été arrêtés sur la base de pures spéculations. Outre leur détention dans des installations extrajudiciaires, les victimes ont été violemment battues, torturées, voire même tuées dans certains cas, dans le but de leur faire avouer leur orientation sexuelle ou de les faire dénoncer d’autres personnes qui seraient passées entre les mailles du filet[i].
Dans un autre article paru le 21 juillet dernier, Novaïa Gazeta affirmait que pas moins de 56 personnes avaient été assassinées par les autorités dans cette opération qualifiée de « purge » à l’encontre de la communauté LGBT tchétchène[ii]. Certains témoignages qui ont fait surface dans les semaines suivant les révélations ont mis en lumière des techniques de torture qui donnent froid dans le dos[iii]. Humiliations, menaces, passages à tabac, électrocutions ne sont que quelques exemples des sévices que les autorités tchétchènes ont infligés aux détenus. Quelques chanceux ont réussi à quitter le pays et ainsi éviter la répression, alors que d’autres ont été relocalisés ailleurs en Russie, le tout grâce à l’aide du Russian LGBT Network, une organisation non gouvernementale vouée à la défense des droits de la communauté LGBT de la Russie. En date du 13 juillet 2017, sur 120 personnes ayant rempli des demandes d’assistance, 60 ont pu être relocalisées hors de Tchétchénie, dont 27 à l’extérieur de la Russie. Un montant de 238 000 $ américains a été amassé auprès de donateurs internationaux par le Russian LGBT Network afin de permettre la relocalisation des victimes[iv]. Mais pour ceux qui demeurent en Russie, la peur est constante. D’une part, les forçats du gouvernement tchétchène sont bien connus pour être en mesure de s’en prendre à leurs cibles, peu importe où elles se trouvent en Russie. Les assassinats d’Anna Politkovskaïa et de Natalia Estemirova, deux virulentes critiques du gouvernement de Ramzan Kadyrov, l’actuel président tchétchène dont la loyauté à Moscou est sans bornes, l’ont très bien démontré. D’autre part, les proches des victimes, honteuses et honteux d’avoir des homosexuels dans la famille, sont tacitement, voire directement[v] encouragé·e·s par certaines personnalités du régime en place à commettre des crimes d’honneur pour « laver » la réputation de la famille[vi].
Crimes d’honneur : le réveil d’une pratique ancestrale
Les sociétés nord-caucasiennes sont parmi les dernières en Russie à conserver des structures traditionnelles basées sur les liens du sang. Ces liens déterminent l’appartenance à un clan (teïp)[vii]. Le clan est la structure fondamentale de l’identité : l’individu n’existe pas en dehors de celui-ci. C’est lui qui définit la place et le statut qu’une personne occupe dans la société. Dans le cas tchétchène en particulier, il n’y a traditionnellement pas de hiérarchie entre les classes, mais il existe cependant une hiérarchie entre clans, causant des rivalités éternelles pour le prestige et le contrôle des ressources. L’identité clanique est indissociable du code d’honneur. Selon celui-ci, dans le cas d’un manquement à l’honneur, la responsabilité de venger l’honneur revient non seulement à la victime, mais à sa famille et son clan. Une atteinte à la réputation non vengée risque ainsi d’affaiblir la position du clan dans la hiérarchie sociale, ce qui peut occasionner des répercussions matérielles bien réelles[viii]. Dans les cas extrêmes où quelqu’un est tué par un·e membre d’un autre clan, la ou le coupable, ou un membre de sa famille, doit être mis·e à mort. Puisque le sang doit être vengé par le sang, la famille de la victime doit poursuivre la chaîne qui peut s’étirer sur plusieurs générations à moins d’y mettre fin par un rituel de pardon[ix]. Cela ne s’applique pas à l’homosexualité puisqu’il s’agit d’un manquement à l’honneur qui est pris en charge par la famille ou le clan lui-même.
L’honneur est encore à ce jour partie intégrante de la culture tchétchène et toute entorse au code clanique est réprimée par le clan ou la famille. Dans cette société où un islam strict s’érige en puissant ciment social, les comportements déviants sont très peu, voire non tolérés. L’homosexualité est taboue et l’homophobie, généralisée. Cette crispation identitaire remonte aux guerres du Caucase des XVIIIe et XIXe siècles, où l’islam est devenu une force unificatrice des sociétés caucasiennes contre l’impérialisme des tsars[x], et a connu un regain de vitalité après la dissolution de l’URSS. Aujourd’hui, le pouvoir en place en Tchétchénie cautionne les crimes d’honneur contre toutes déviances, dont sexuelles, sous prétexte que l’honneur du peuple tchétchène et sa « pureté » sont entachés. Le porte-parole du gouvernement tchétchène de dire : « s’il y avait des homosexuels dans la région, leurs propres familles se seraient occupées d’eux »[xi]. C’est effectivement l’une des plus grandes craintes auxquelles sont confrontées les victimes des récentes purges contre les homosexuels. Les familles risquent de percevoir comme un déshonneur le retour de leur(s) proche(s) homosexuel(s) et pourraient les tuer de leurs propres mains pour rétablir leur réputation. C’est d’ailleurs ce que souhaitent les autorités en ramenant les victimes directement à leurs familles[xii].
L’arrivée au pouvoir de Ramzan Kadyrov fait suite à la mort de son père Akhmad Kadyrov, décédé le 9 mai 2004 dans une explosion au stade de Grozny. Ce qui allait être la dernière élection d’un dirigeant local en Russie a porté au pouvoir, en août 2004, Alu Alkhanov, un ancien chef de police loyal au Kremlin. Entre-temps, Kadyrov a su prouver qu’il était le véritable détenteur du pouvoir dans la région en délivrant une victoire « à la soviétique » au parti de Vladimir Poutine (Russie unie) dans le Parlement tchétchène. Ce n’est qu’en 2006, à l’occasion de son 30e anniversaire, que Ramzan Kadyrov devient constitutionnellement éligible à la présidence de la République et est nommé, au mois de mars, premier ministre. Un an plus tard, sur ordre de Moscou, il remplace Alkhanov à la tête de la Tchétchénie et poursuit la politique de « tchétchénisation[xiii] » du Kremlin pour pacifier durablement la République, en proie à l’instabilité depuis le déclenchement de la Seconde guerre de Tchétchénie[xiv]. Depuis qu’il est au pouvoir, Kadyrov se livre à une véritable « entreprise de contrôle politique total » en usant de ses troupes paramilitaires personnelles pour toutes sortes de basses besognes[xv]. Il est également bien connu pour la poigne de fer qu’il exerce sur la petite République et pour la carte blanche que Moscou lui a accordée en échange du maintien de la stabilité dans son « fief » personnel. Au sein de l’armée russe opérant en Tchétchénie, on le surnomme d’ailleurs « roi Ramzan »[xvi]. La portée des lois russes est, à toutes fins pratiques, nulle en Tchétchénie. Kadyrov a en effet imposé une « re-traditionalisation » de la société allant de l’autorisation de la polygamie à la tolérance pour les crimes d’honneur, les mariages forcés et les violences domestiques, tous des actes officiellement illégaux en Russie[xvii].
Quelles réactions en Russie et à l’international?
Les réactions face aux révélations de Novaïa Gazeta ont fusé de toutes parts partout dans le monde. En Tchétchénie, le président Kadyrov les a qualifiées de « non-sens » dans une entrevue accordée à la chaîne américaine HBO, ajoutant : « nous n’avons pas d’homosexuels en Tchétchénie […] s’il y en a, emmenez-les au Canada […] loin d’ici afin qu’on ne les ait pas chez nous. Pour purifier notre sang, s’il y en a, prenez-les »[xviii]. C’est donc le déni total du côté tchétchène. Une résolution a d’ailleurs été mise en place par le clergé islamique de la République pour condamner les révélations, affirmant qu’elles avaient insulté la foi des hommes tchétchènes et que les responsables devaient payer. Selon la télévision d’État tchétchène, près de 15 000 personnes seraient venues appuyer la résolution à la mosquée de Grozny. Les journalistes du Novaïa Gazeta impliqué·e·s dans l’histoire disent craindre des représailles. Le journal n’est en effet pas étranger à ce genre de menaces, plusieurs de leurs journalistes ayant été assassiné·e·s dans les dernières années pour avoir dévoilé des dossiers sensibles pour le pouvoir. Novaïa Gazeta n’entend toutefois pas mettre fin à sa couverture du sujet[xix].
En Russie, la réaction initiale du Kremlin a été de balayer les allégations et d’affirmer qu’il n’y avait pas suffisamment d’informations fiables pour entamer une enquête. Le porte-parole du Kremlin a également affirmé que « rien qui sorte de l’ordinaire » n’avait été dit par Kadyrov, ce qui est vrai dans une certaine mesure : en effet, Kadyrov a l’habitude des déclarations incendiaires, à un point tel que Moscou n’y prête pratiquement plus attention car la stabilité dans la République prime sur toute autre considération. La forte indignation de la communauté internationale a toutefois permis d’exercer une pression sur le gouvernement russe afin qu’il prenne le dossier au sérieux[xx], si bien que la Russie a finalement décidé d’ouvrir une enquête fédérale sur les allégations à la fin du mois de mai dernier. Le président Vladimir Poutine a affirmé qu’il s’entretiendrait avec le procureur général et le ministre de l’Intérieur à ce sujet, et Kadyrov a souligné qu’il allait coopérer tout en maintenant qu’il n’y avait pas d’homosexuels en Tchétchénie[xxi].
Hors de Russie, la communauté internationale a presque unanimement condamné les persécutions à l’endroit des homosexuels. La chancelière allemande Angela Merkel a mis de la pression sur Poutine lors d’une visite à Moscou pour qu’il démarre une enquête. Le gouvernement du Royaume-Uni fait quant à lui du lobbying, via ses diplomates en poste dans la capitale russe, pour la protection de la communauté LGBT de Tchétchénie[xxii]. Une lettre conjointe adressée au gouvernement russe a également été signée par 24 pays, dont le Canada, demandant une enquête efficace sur la question[xxiii]. La France, par l’initiative de militant·e·s et de bénévoles, accueille déjà certains réfugiés qui ont réussi à quitter la Tchétchénie, mais l’importance de la diaspora tchétchène en France en fait hésiter plus d’un; ceux-ci préférant se tourner vers le Danemark ou le Canada entre autres[xxiv].
Pour conclure, les événements semblent se diriger dans le sens des revendications des différents organismes de défense des droits des homosexuels et de la communauté internationale. L’enquête est présentement en cours et donc peu d’informations sont disponibles quant aux trouvailles des enquêteurs. Ce que l’on sait est que les autorités russes semblent prendre l’enquête au sérieux. Selon Novaïa Gazeta, les enquêteurs rendent les autorités tchétchènes nerveuses. Celles-ci ont effectivement changé leur rhétorique, même si la pratique reste la même. Des actes de sabotage ont également été commis par les autorités. Les enquêteurs qui devaient se rendre à une prison d’Argoun sont tombés sur des ruines encore fraîches. Les familles de certaines victimes ont aussi subi des pressions de la part de la police tchétchène lorsque les enquêteurs ont fait part de leur désir de les interroger[xxv]. Il reste que le gouvernement russe semble déterminé à faire la lumière sur les événements, à tout le moins le laisser croire, vu la pression internationale en sa direction. Le temps nous dira si justice sera rendue. En attendant, les organismes de défense des droits des homosexuels ne lâchent pas la pression sur les gouvernements russe et tchétchène.
CRÉDIT PHOTO: Kthtrnr
[i] Milashina, Elena (1er avril 2017). « oubiystvo chesti : kak ambitsiy izvestnogo LGBT-aktivista razboudili v Chechne strashniy drevniy obichai [Убийство чести : Как амбиции известного ЛГБТ-активиста разбудили в Чечне страшный древний обычай] », Récupéré sur Novaya Gazeta : https://www.novayagazeta.ru/articles/2017/04/01/71983-ubiystvo-chesti
[ii] Novaya Gazeta (21 juillet 2017). « Kadyrov : pravozaschitniki pytayoutsya ‘slovits hayp’ na teme Chechni [Кадыров: правозащитники пытаются «словить хайп» на теме Чечни] », Récupéré sur Novaya Gazeta : https://www.novayagazeta.ru/news/2017/07/21/133728-kadyrov-pravozaschitn…
[iii] Volochine, Elena (26 avril 2017). « Tchétchénie : des homosexuels persécutés se confient », France 24 : https://www.youtube.com/watch?v=af2BmGGOBBE
[iv] Russian LGBT Network (13 juillet 2017). « An update on the matter of the fundraising activities for the Chechnya cause on behalf of the Russian LGBT network », Récupéré sur Russian LGBT Network: https://lgbtnet.org/en/content/update-matter-fundraising-activities-chec…
[v] Butterworth, Benjamin (3 mai 2017). « Chechnya police : Kill your gay children before we kill them in torture camps , Récupéré sur Pink News: http://www.pinknews.co.uk/2017/05/03/chechnya-police-kill-your-gay-child…
[vi] Human Rights Watch (26 mai 2017). « ‘They have long arms and they can find me : Anti-gay purge by local authorities in Russia’s chechen republic ». Récupéré sur Human Rights Watch : https://www.hrw.org/report/2017/05/26/they-have-long-arms-and-they-can-f…
[vii] Souleimanov, Emil (2012). « Islam, nationalisme et vandetta : l’insurrection au Caucase du Nord », Politique étrangère, vol. été, no. 2.
[viii] Ibid.
[ix] Grigoriantz, Alexandre (1998). La montagne du sang. Histoire, rites et coutumes des peuples montagnards du Caucase, Genève, Georg Éditeur.
[x] Tsaroïeva, Mariel (2011). Peuples et religions du Caucase du Nord, Paris, Karthala.
[xi] [Notre traduction : “if there were any gay people in the region, they would have been dealt with by their own relatives”]. Mirelli, Annalisa (12 avril 2017). « Chechnya says it’s not putting gays in concentration camps – because Chechnya doesn’t have any gays », Récupéré sur Quartz Media : https://qz.com/955706/chechnya-says-its-not-putting-gays-in-concentratio…
[xii] Sherwin, Emily (17 avril 2017). « Gay men flee persecution and honor killings in Chechnya », Récupéré sur Deustche Welle : http://www.dw.com/en/gay-men-flee-persecution-and-honor-killings-in-chec…
[xiii] La politique de « tchétchénisation » est développée par le Kremlin dès les premières années de la Seconde guerre de Tchétchénie dans le but d’éviter de répéter la catastrophe de la Première guerre. L’armée russe avait en effet été honteusement défaite par les rebelles tchétchènes en 1996. Une paix peu favorable à Moscou avait été signée à Khasaviourt au Daguestan voisin, ce qui a causé un profond ressentiment au sein de l’élite du Kremlin. La politique de « tchétchénisation » visait donc à éviter une autre débandade de la part de l’armée russe en installant des tchétchènes loyaux à Moscou qui seraient en mesure de rétablir une certaine stabilité dans la République. Akhmad Kadyrov avait été spécialement choisi par Poutine lui-même à cette fin. Pour plus de détails, voir notamment Russell, John (2011). « Chechen elites : control, cooption or substitution? », Europe-Asia Studies, vol. 63, no. 6.; Souleimanov, Emil (2015) « An ethnography of counterinsurgency: kadyrovtsy and Russia’s policy of chechenization », Post-Soviet Affairs, vol. 31, no. 2.
[xiv] Russell, John (2011). « Kadyrov’s Chechnya- template, test or trouble for Russia’s regional policy? », Europe-Asia Studies, vol. 63, no. 3.
[xv] Minassian, Gaïdz et Merlin, Aude. (12 avril 2017). « Homosexualité : en Tchétchénie, ‘tout comportement minoritaire est rendu impossible’ », Récupéré sur Le Monde : http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/04/12/homosexualite-en-tchetche…
[xvi] Russell, John (2009). « Ramzan Kadyrov in Chechnya: Authoritarian leadership in the Caucasus », dans Canter, David. The faces of terrorism : Multidisciplinary perspectives. Hoboken (NJ), John Wiley and Sons.; voir aussi : Le Brech, Catherine (28 février 2013). « Le ‘modèle’ Kadyrov en Tchétchénie », Récupéré sur Geopolis : http://geopolis.francetvinfo.fr/le-modele-kadyrov-en-tchetchenie-12773
[xvii] Bruneau, Laura (1er juin 2015). « Radicalisation de l’Islam en Tchétchénie : Kadyrov bafoue le droit des femmes », Récupéré sur Geopolis : http://geopolis.francetvinfo.fr/radicalisation-de-lislam-en-tchetchenie-…
[xviii] [Notre traduction] VoltaireNetTV (16 juillet 2016). « Le président Kadyrov à propos des gays », Récupéré sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=lj0F7ToR8Jk
[xix] Walker, Shaun (14 avril 2017). « Journalists fear reprisals for exposing purge of gay men in Chechnya », Récupéré sur The Guardian : https://www.theguardian.com/world/2017/apr/14/journalists-fear-reprisals…
[xx] Lokshina, Tanya (19 juillet 2017). « Don’t tolerate the intolerable from Chechnya’s strongman Kadyrov », Récupéré sur The Moscow Times : https://themoscowtimes.com/articles/dont-tolerate-the-intorelable-from-k…
[xxi] Human Rights Watch (26 mai 2017). « ‘They have long arms and they can find me’ : Anti-gay purge by local authorities in Russia’s chechen republic ». Récupéré sur Human Rights Watch : https://www.hrw.org/report/2017/05/26/they-have-long-arms-and-they-can-f…
[xxii] Lokshina, Tanya (19 juillet 2017). « Don’t tolerate the intolerable from Chechnya’s strongman Kadyrov », Récupéré sur The Moscow Times : https://themoscowtimes.com/articles/dont-tolerate-the-intorelable-from-k…
[xxiii] Gouvernement du Canada (26 avril 2017). « Déclaration sur la situation en Tchétchénie », Récupéré sur : http://international.gc.ca/world-monde/issues_development-enjeux_develop…
[xxiv] Alouti, Feriel (6 juin 2017). « L’accueil des homosexuels tchétchènes en France s’organise », Récupéré sur Le Monde : http://www.lemonde.fr/international/article/2017/06/06/l-accueil-des-hom…
[xxv] Milashina, Elena (22 mai 2017). « V Chechne panika i sabotaj [В Чечне паника и саботаж] », Récupéré sur Novaya Gazeta : https://www.novayagazeta.ru/articles/2017/05/22/72521-panika-i-sabotazh
par Marie Lefebvre | Août 17, 2017 | Analyses
Entre mars 2011 et juin 2015, il y a eu 7000 arrestations politiques au Québec, dont plus de 3000 lors du printemps 2012, d’après le rapport de la Ligue des droits et des libertés[i]. À l’heure où la Ville de Montréal mène une consultation sur le profilage racial et social, il paraît opportun de revenir sur les conditions de répression en manifestation telles que présentées dans le rapport de la Ligue. En effet, la Ligue met l’accent sur le profilage politique et milite pour sa prise en compte dans la consultation de la Ville. Le profilage politique fait référence à un traitement discriminatoire en vertu de convictions politiques, traitement dont sont victimes notamment certain·e·s manifestant·e·s dans le cadre de manifestations ciblées par l’appareil d’État. Sont mentionnées notamment les arrestations préventives empêchant certain·e·s militant·e·s, détenu·e·s le temps d’un interrogatoire, de se rendre sur le lieu de la protestation. La documentation de la répression policière est prolifique en ce qui a trait au contexte du printemps érable. Les manifestations actuelles au Québec sont relativement moins nombreuses depuis, elles sont moins médiatisées également, mais qu’en est-il du rôle politique de la police aujourd’hui ?
Mesurer la répression policière demeure difficile, en l’absence de statistiques ou d’indicateurs fiables et applicables à toute manifestation. C’est face à l’intensité de la répression politique en pleine période de contestation sociale que la Ligue des droits et des libertés s’attelle à cette tâche lors des manifestations de 2011 à 2014[ii]. En l’espace de trois ans, la Ligue a recensé 185 événements pour lesquels il y a eu 5895 arrestations ou détentions. Arrestations de masse, profilage politique, brutalité policière, infiltration policière dans les manifestations, la répression policière adopte de multiples formes, comme le souligne le rapport intitulé « Manifestations et répressions : points saillants du bilan sur le droit de manifester au Québec ». Au-delà de ce constat, le rapport dénonce le caractère arbitraire des interventions policières répressives. En ce qui concerne la question de l’itinéraire, il n’existe aucun lien logique entre la divulgation ou non de l’itinéraire et la répression d’une manifestation. En 2013 et 2014, « 23 manifestations sans itinéraire ont été réprimées au moyen d’armes de toutes sortes et d’arrestations individuelles ou collectives par encerclement, parfois avant même que la manifestation ne débute. En contrepartie, 116 manifestations sans itinéraire […] n’ont donné lieu à aucune intervention policière [iii]». De plus, ce ne sont pas moins de 83% des constats d’infraction remis à Montréal en vertu du règlement P-6 qui n’ont pas donné suite à une condamnation entre 2012 et 2015. Le cadre législatif et réglementaire qui permet de départager les manifestations « légales » des manifestations « illégales » est donc instrumentalisé afin de réprimer de manière arbitraire l’exercice du droit de manifester. Dans l’entrevue qu’elle a accordée à L’Esprit libre, Lucie Lemonde, co-autrice du rapport, professeure au Département des sciences juridiques de l’UQAM et ancienne présidente de la Ligue des droits et libertés mentionne que « [l’]on applique le règlement de façon différente à cause de ce que tu es, ou de ce qu’on pense que tu es. Les manifestations étudiantes, anarchistes, anticapitalistes, anticolonialistes, pacifistes et écologistes sont les premières visées. Toutes les autres manifestations ne subissent pas le même traitement ». Le rapport conclut sur une escalade d’arrestations et d’interventions policières brutales au cours de l’année 2015, alors que ce sont les manifestant·e·s qui sont stigmatisé·e·s dans les médias et par les politicien·ne·s pour la violence des mouvements sociaux[iv].
Si l’état de la répression en manifestation a été relativement bien documenté jusqu’en 2015, ce n’est pas le cas des manifestations actuelles. Moins nombreuses, elles font peu d’éclat dans le paysage médiatique. Malgré tout, la situation des journalistes indépendant·e·s fait régulièrement l’objet de débats[v]. Par la brutalité dont fait preuve la police – et notamment le SPVM – à leur égard[vi], c’est le statut de journaliste qui leur est refusé lorsqu’ils et elles couvrent les mouvements sociaux[vii]. On peut alors s’interroger sur l’absence de couverture médiatique des manifestations actuelles : est-elle due aux difficultés que rencontrent les journalistes pour participer aux manifestations? Cependant, Lucie Lemonde tempère ces constats actuels. Elle est formelle : « Il n’y a plus d’arrestations de masse depuis notre rapport en 2015. » Même en ce qui concerne les manifestations du 1er mai de même que les manifestations contre la brutalité policière, si auparavant « il y avait plus de policiers et policières lourdement armé·e·s que de manifestant·e·s », aujourd’hui, « en 2016-2017, un tel déploiement policier n’a pas eu lieu lors de ces manifestations-là ». Alors, à moindres manifestations, moindre répression policière?
Ces affirmations semblent malgré tout paradoxales si l’on remonte quelques temps en arrière et que l’on prend en considération les remaniements qui ont été effectués dans le fonctionnement du SPVM au cours de l’année 2015, avec la nomination de Philippe Pichet et ses méthodes issues de l’antiterrorisme. William Ray, journaliste à CUTV et co-fondateur de 99%media, propose une voie de réponse qui, sans remettre en cause les conclusions de Lucie Lemonde, nuance pourtant l’absence de répression conformément à une clé de lecture sur laquelle il s’est également exprimé dans le cours d’une entrevue accordée à L’Esprit libre. « La première grosse manifestation à Montréal après l’arrivée de Pichet à la tête de la SPVM, contre la brutalité policière, n’est absolument pas réprimée par la police. Ils laissent marcher les jeunes, et le font encore de même depuis! C’est en fait un changement de tactique : au même moment, en 2015, les black bloc deviennent beaucoup plus violent·e·s qu’au cours des 5 dernières années. » Pour William Ray, il y a là une corrélation qui s’explique par la stratégie d’infiltration des policiers et policières en civil dans les manifestations. Elles et ils agiraient comme agents provocateurs et agentes provocatrices au sein des manifestations, exacerbant les tensions avec les lignes policières. Cette nouvelle tactique, soulignée dans le rapport de la Ligue des droits et des libertés[viii], aurait pour objectif de redorer l’image du SPVM dans l’opinion publique et de rejeter le discrédit sur les manifestant·e·s. C’est ce qui expliquerait l’absence d’intervention musclée de la part de l’institution policière. Démenties par la police municipale[ix], ces affirmations sont pourtant confirmées par plusieurs témoignages concordant, photographies à l’appui, en ce qui concerne la manifestation du 18 décembre 2015[x]. Cette stratégie entre en adéquation avec le profil et l’expérience policière de Philippe Pichet en matière de contrôle des foules. Elle s’expliquerait par ailleurs d’autant plus par le contexte actuel : les recours sont nombreux par les manifestant·e·s des luttes sociales de 2012-2015 vis-à-vis de l’offensive judiciaire et des violations de droits alléguées, « attaquées de plusieurs fronts » selon Lucie Lemonde . En outre, brutaliser les journalistes en les repoussant lors des manifestations permet alors à la police de contrôler la couverture médiatique et le message des mobilisations et ainsi d’établir une perspective unilatérale sur les mouvements sociaux, en l’occurrence celle du Service de police. Selon Stéphane Berthomet, chroniqueur et ancien policier, cette stratégie lutterait contre « la perte de confiance dans la police chez une population non marginalisée, à risque de marginalisation. Elle rétablirait dans l’opinion publique la vision des policiers et policières comme agent·e·s de la paix sociale [xi]».
Agent·e·s de paix sociale, les policiers et policières exercent malgré tout par l’infiltration une répression plus pernicieuse car bien moins mesurable que les coups d’éclats propres à la période 2012-2015. Les policiers et policières s’infiltrent en civil pour mieux surveiller, assurer des arrestations ciblées et maîtriser les dynamiques de la manifestation, notamment sa dispersion souvent délicate. Or, les marges de manœuvre sont grandes, et le pas entre étouffer et favoriser les violences militantes semble facile à franchir, ce qui remet en cause le droit de manifestation et à travers celui-ci, la démocratie. En définitive, ces méthodes orchestrées et généralisées depuis 2015 au SPVM se rapprochent de beaucoup de celles qui ont conduit la GRC à être démise de ses fonctions dans les années 1970 sur les questions de sécurité nationale[xii] pour avoir infiltré le FLQ au point d’être tenue pour responsable de 80% des actes imputés à l’organisation[xiii]. Espérons qu’une commission se penchera davantage sur ces questions afin de rendre visibles les violences policières qui sont aujourd’hui commises en toute impunité.
CRÉDIT PHOTO: William Ray
[i] Chicoine-MacKenzie, L., Filion, N., Fortin, V., Khelil, L., Lemonde, L., Dominique Morin, A., Poisson, J., 2015. « Manifestations et répressions. Points saillants sur le droit de manifester au Québec », Ligue des droits et des libertés, p.8
[ii] Ibid.
[iii] Chicoine-MacKenzie, L., Filion, N., Fortin, V., Khelil, L., Lemonde, L., Dominique Morin, A., Poisson, J., 2015. « Manifestations et répressions. Points saillants sur le droit de manifester au Québec », Ligue des droits et des libertés, p.12
[iv] « Les médias les ‘démonisent’ en occultant leur motivations politiques et la teneur de leurs activités », Ibid., p.26-27.
[v] Van Vliet, S., 2016. « Plein feux sur le traitement musclé des journalistes par la police dans le cadre des manifestations au Québec », Association des journalistes indépendants du Québec. En ligne, publié le 3 mai 2016, https://ajiq.qc.ca/plein-feux-sur-le-traitement-muscle-des-journalistes-…, consulté le 20 juin 2017.
[vi] Pour une rétrospective des faits saillants, on peut consulter le rapport de Ray, W. 2015, « Violent police repression in Montréal ». En ligne, publié le 9 janvier 2015, https://stormhavendotme.files.wordpress.com/2016/06/violent-police-repre…, consulté le 12 juin 2017.
[vii] Buck, A. 2016, « Montreal police making improvements, but there is still work to be done », Canadian Journalists for free expression. Publié le 17 mai 2016. En ligne, http://www.cjfe.org/montreal_police_making_improvements_but_there_is_sti…. Consulté le 15 juin 2017.
[viii] « Des groupes [de militants] se disent également préoccupés par l’infiltration policière dans les mouvements sociaux et dans les manifestations », Chicoine-MacKenzie, L., Filion, N., Fortin, V., Khelil, L., Lemonde, L., Dominique Morin, A., Poisson, J., 2015. « Manifestations et répressions. Points saillants sur le droit de manifester au Québec », Ligue des droits et des libertés, p.22
[ix] Agence QMI, 2015. « Le SPVM dément avoir recours à des agents d’infiltration dans les manifs », Le journal de Montréal. En ligne, publié le 21 décembre 2015, http://www.journaldemontreal.com/2015/12/21/le-spvm-dement-avoir-recours…, consulté le 1er juillet 2017.
[x] Van Vliet, S. 2016. « Des policiers masqués responsables de violences lors d’une opération d’infiltration chaotique », Ricochet. En ligne, publié le 25 janvier 2016, https://ricochet.media/fr/890/des-policiers-masques-responsables-de-viol…, consulté le 5 juillet 2017.
[xi] Moore, M., Ray, W., 2015. « Violent police repression in Canada – your rights under attack », CUTV. En ligne, publié le 27 janvier 2015, https://www.youtube.com/watch?v=O0HYGWyLmIs. Consulté le 15 juin 2017.
[xii] Aujourd’hui, la GRC s’est appropriée à nouveau ce domaine d’action par le biais de l’organe bureaucratique INSET (Equipe Nationale Intégrée de la Sécurité).
[xiii] Brodeur, J.-P., 1980. « La crise d’octobre et les commissions d’enquête », Criminologie, vol. 13, no. 2, p.79-98.