par Rédaction | Août 2, 2016 | International, Opinions
Par Annie-Claude Veilleux
Certains événements marquent parfois l’imaginaire collectif. En 2012, deux événements en particulier sont venus influencer l’idée faite des ONG et de leur financement ; le constat fait sur les millions de dollars de l’aide internationale perdus pour la reconstruction d’Haïti à la suite du tremblement de terre, et le cyberphénomène Kony 2012, aujourd’hui relayé comme symbole d’un nouveau slacktivism*. L’opinion populaire face aux ONG est très vacillante ; le premier cas venu de fraude est rapidement médiatisé, et le scepticisme envers les « humanitaires » grandissant. Que savons-nous, et qu’est-il possible de savoir vis-à-vis des rouages financiers de ces organismes, parfois petits et localisés, parfois immenses et présents sur toute la surface du globe?
En 2012, un an après le tremblement de terre, on découvre que des millions de dollars ramassés aux quatre coins du monde pour aider à la reconstruction d’Haïti ont été perdus, mal investis, ou tout simplement accaparés. Des 2,4 milliards de dollars acheminés par le gouvernement américain pour l’aide internationale, par exemple, seulement 1% a été destinés au gouvernement haïtien lui-même et 0,4% à des ONG haïtiennes, alors que plus de 486 millions avaient été remis à la Croix-Rouge américaine, pour ne nommer que ces chiffres (1). On connaît aujourd’hui les déboires qu’a connus Haïti suite au tremblement de terre et toutes les critiques qui furent formulées aux projets de secours et de développement déployés. « Kony 2012 » est quant à lui un événement international organisé par l’ONG américaine Invisible Children. Cet événement visait, via une solide vidéo publiée sur le web appelant à une cybermobilisation de masse et à l’accrochage de tags, l’arrestation d’un seigneur de guerre ougandais connu pour ses massacres commis par l’enrôlement d’enfants soldats, Joseph Kony.
La campagne fut fortement critiquée, comme quoi le scénario hollywoodien de la vidéo présentait une vision faussement dramatique de la réelle situation politique et sécuritaire de l’Ouganda et passait sous silence les actions du dictateur ougandais Yoweri Musevini. La gestion des finances de l’ONG fut aussi mise à mal : l’argent récolté par la campagne aurait servi d’abord et avant tout à rembourser la production très onéreuse, et uniquement 32% des dépenses réalisées par l’ONG durant l’année 2011 auraient véritablement servi sur le terrain (2). La plupart d’entres nous avons également ressenti ce sentiment de scepticisme ; il semble par exemple grandissant vis-à-vis des jeunes gens à dossard coloré bloquant le chemin des métros ou des grandes artères urbaines pour nous convaincre de donner pour telle ou telle organisation (ou que nous devrions nous sentir coupables de ne pas le faire, selon la réaction). Qui n’a jamais demandé à l’un ou l’une de ceux-ci ou celles-ci la légendaire question « [m]ais quel pourcentage de mon don se rend réellement aux populations visées?! » ? Au vu et au su de ces suspicions parfois partagées à l’égard des finances des organisations caritatives et autres ONG de ce monde, cet article ne cherchera pas à ausculter les faits et méfaits d’Invisible Children ou des déboires d’USAID en Haïti (puisque vous pouvez déjà trouver pour tous les goûts sur le sujet), mais peut-être un peu plus simplement d’analyser l’environnement et l’univers dans lequel les ONG évoluent avant de porter un jugement certain sur la moralité de leur financement et de leur applicabilité sur le « terrain ». Qu’est-ce qui distingue l’action des ONG d’autres organisations? Comment opèrent-elles pour mener à bien leurs actions, dans leur pays d’origine et ailleurs?
ONG, OSI, OI, ONGI…
Il faut d’abord se mettre d’accord sur ce dont on parle lorsqu’il s’agit « des ONG ». Première grande division, les ONG vis-à-vis des organisations internationales (OI) ou des fondations. Les ONG se définissent par le fait qu’elles sont des organisations indépendantes de leur gouvernement ou de tout gouvernement, dont les membres sont des individus ayant foi en la mission poursuivie par celles-ci. Les membres d’organisations internationales, quant à eux, sont essentiellement les représentant-es d’États, regroupé-es selon divers critères. En cela, l’ONU ni aucun de ses organes n’est une ONG, pas plus qu’USAID ou l’Agence canadienne de développement international : la gestion de leurs actions et de leurs finances relève du pouvoir public (3). Les fondations, ensuite, se définissent comme une masse de biens individualisée mise au service d’une cause fixée par la donatrice ou le donateur. La fondation, de plus, ne comporte pas vraiment de membres, mais un conseil d’administration. Par exemple, les fondations Paul-Gérin Lajoie et David Suzuki fonctionnent selon les fonds alloués par M. Lajoie et M. Suzuki (4).
Plusieurs subdivisions peuvent ensuite exister à l’intérieur des ONG. En 2012, l’union des associations internationales estime qu’il existe environ 38 000 ONG à travers le monde (5). Toutes ces ONG peuvent être classées par divers critères, mais le principal relevé par Marie-Pierre Goisis, auteure de nombreux essais sur l’action des ONG et des mouvements sociaux, est la nature des actions menées par l’organisation. De ce critère, on relève trois principales catégories. Il y a d’abord les ONG se disant d’appui humanitaire, les plus célèbres étant l’organisation de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, Médecins sans Frontières ou encore Médecins du Monde, qui apportent chacune une aide urgente et nécessaire aux populations victimes de catastrophes ou de crises.
Ces organisations n’orientent donc pas l’essentiel de leur programme sur des projets à long terme au sein des populations touchées ; c’est là davantage l’œuvre des organisations de développement, ou d’appui au développement local, qui font des interventions d’ordre économique, social ou culturel au niveau micro et local, comme le fait Oxfam, Action contre la Faim ou, plus près de nous, des ONG comme SUCO ou Développement et Paix. Nous avons enfin les ONG disant mener des actions d’appui aux luttes sociales, qu’elles soient de nature politique, écologique, religieuse ou autres, via un appui financier ou organisationnel, des pressions politiques, de la recherche et des analyses, ou encore de la formation et de la représentation internationale. On peut compter dans ces organisations Greenpeace, Alternatives, Amnistie Internationale, etc.
De cette subdivision peuvent s’en créer encore deux autres, soit d’abord les ONG d’appui aux luttes sociales qui se définissent comme faisant de la solidarité internationale, et préférant s’appeler OSI (Organisation de solidarité internationale) plutôt qu’ONG. Cette appellation vient préciser l’origine des actions soutenues dans les Suds ou au Nord, comme quoi elles viennent soulever des initiatives ou des enjeux du bas vers le haut, à partir de revendications populaires (6). Autre subdivision : les ONGI, ou les organisations non-gouvernementales internationales. Celles-ci se définissent par leur caractère transnational et leur présence véritablement internationale. Non qu’elles soient simplement présentes à l’étranger, de nombreuses ONG le sont aussi. Mais bien qu’elles possèdent une présence, une réputation ou encore un statut plus lourd et plus internationalisé que d’autres organisations. Une comparaison simple serait celle à faire avec les compagnies multinationales : les ONGI sont présentes presque partout, avec différents sièges dans le monde, et des filiales tout aussi répandues. Oxfam International, Médecins sans Frontières, Caritas, Croix et Croissant-Rouge : ONGI (7). Ces distinctions faites, on pourrait se dire qu’il reste de nombreux groupes à classer, comme le Forum Social Mondial, le mouvement Occupy ou BDS. Ceux-ci ne sont pas des organisations à proprement parler, mais bien des mouvements. Les mouvements se distinguent des ONG de par leur organisation beaucoup moins définie et leur spontanéité, faisant d’eux des représentants plus directs de la société civile selon certains experts (8).
Concurrence, bailleurs, marketing direct : écosystème du financement caritatif
Le financement de chaque ONG est devenu, année après année, plus complexe et ardu avec leur multiplication. Si elles sont aujourd’hui 38 000, elles n’étaient que 45 à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. L’augmentation de ce nombre est substantielle durant la période post-guerre froide ; les efforts nécessaires à la reconstruction de l’Europe de l’Est, l’après-décolonisation, l’émergence de nombreux conflits armés complexes dans les Suds et les glorieuses années de l’interventionnisme américain sont tous des vecteurs de cette multiplication (9). Cela place donc les ONG d’aujourd’hui dans un marché du développement et de l’humanitaire saturé et hautement concurrentiel. Elles sont en constante compétition les unes avec les autres pour capter les diverses sources de financement à leur portée ; et cela avec toutes les contradictions que leurs démarches peuvent amener. Mme Goisis, encore une fois, présente le public, l’État et les autres ONG comme ces principales sources de financement (10).
Le financement recueilli par les ONG auprès du public consiste, en résumé, aux dons perçus auprès d’individus ou d’entreprises. Le nombre croissant d’ONG les pousse donc à développer des outils de plus en plus performants afin de convaincre leur public cible que leur cause défendue est aussi la leur. Pour en arriver là, il s’est d’abord construit un véritable marché de la collecte de fonds. Le tout commence au milieu des années soixante-dix avec les fundraisers américains, dont le modèle de marketing direct se généralise à l’ensemble de l’Occident au cours des années quatre-vingt. Leur organisation était très simple : elle se limitait à l’idée d’avoir à l’intérieur de l’organisation un certain (petit) nombre de salarié-es permanent-es spécialisé-es en collecte de fonds et en marketing en milieu caritatif. C’était là une véritable révolution, puisqu’à l’époque, le salariat à l’intérieur des milieux militants et humanitaires n’en était qu’à ses balbutiements. Quelques organisations reprirent les premières l’idée, voyant l’indépendance financière d’une ONG comme nécessaire à l’atteinte d’une véritable indépendance politique. L’argument fut fortement appuyé à l’époque par l’efficacité de la chose : dès la première année de sa fondation, en 1980, Médecins du Monde récolte 20 millions de fonds en collecte, puis 40 millions, puis 60 millions la troisième année en levée de fonds (11)! C’était le début du marketing direct et de tous ses outils ; mailing, phoning, e-marketing à l’arrivée d’internet. Bref, la naissance du Charity Business.
C’était également le début d’un nouveau débat éthique très lourd à l’intérieur des ONG et de la société civile : quelle place accorder aux salarié-es professionnel-les dans une organisation qui se veut en tout premier lieu militante, politisée et dont le fonctionnement est basé sur un processus démocratique où chacun se doit d’avoir une voix égale? La segmentation de celle-ci entre salarié-es professionnel-les et bénévoles convaincu-es avant tout par la mission de l’organisation ne vient-elle pas briser celle-ci au cœur même de ses idéologies et valeurs? Débat qui a pris encore de l’ampleur avec le temps. Aujourd’hui, le scepticisme grandissant du public à l’égard du financement des ONG les pousse à se professionnaliser davantage afin de montrer patte blanche et de répondre à toujours plus d’exigences au niveau de la transparence. À titre d’exemple, Oxfam-Québec s’est récemment doté d’un code de conduite basé sur des valeurs de solidarité, de partenariat et de transparence. Tous les chiffres sur les opérations de l’organisation sont disponibles. Mais toutes ces démarches déployées pour convaincre les donateurs-trices de la bonne gestion de l’organisation et du bien-fondé de sa mission nécessite de nouveaux professionnels, autrefois étrangers au milieu militant de l’organisation : comptables, gestionnaires, agent-es de communication, analystes. Ce sont là toutes et tous des professionnel-les qui exigent un salaire décent pour leur travail ; rien ne les empêche d’aller voir ailleurs sur le marché du travail, puisque ceux-ci et celles-ci sont recruté-es pour leurs compétences, et non plus uniquement sur la base de leur militantisme. Les ONG se doivent alors également de devenir plus compétitives sur le marché de l’emploi (12). La logique de la fameuse question « est-ce que mon don va directement sur le terrain » est donc plutôt malheureuse, puisque pour prouver à tout un chacun que c’est bien le cas, une organisation doit augmenter ses dépenses à l’interne. Sur ce sujet, le tollé provoqué par Kony 2012 en est un excellent exemple. L’une des critiques adressées à l’ONG Invisible Children après les événements porta sur les dépenses de l’organisation. On lui reprocha d’avoir dépensé 1,7 millions de dollars américains, dans l’année précédent la publication de la vidéo, en salaires pour ses 115 employé-es, ce qui fait environ 14 800$ en salaire annuel (13) (soit environ le seuil de pauvreté en 2011 aux États-Unis pour un couple) (14). C’est un caractère important du débat entourant la professionnalisation des ONG : comment reprocher à une organisation caritative de vouloir être compétitive dans un marché qui est résolument compétitif? Les exigences et les critiques sont grandes, mais les moyens ne le sont pas. On voudrait une ONG efficace et transparente, aux missions et projets concrets, mais elle ne devrait pas payer ses employé-es plus qu’un salaire de misère. Comment, de cette façon, attirer des femmes et des hommes compétent-es qui sauront donner une telle image au travail de l’organisation?
Sous-traitance de l’État et néolibéralisme : la fin de l’indépendance politique?
Le deuxième bailleur de fonds des ONG (et probablement le plus important pour la majorité d’entre elles) est l’État. Alors que dans la deuxième moitié du XXe siècle se sont créées les différentes agences étatiques d’aide publique au développement (USAid aux États-Unis, ECHOS pour l’Union européenne, l’ACDI au Canada), elles subissent une métamorphose importante au cours des années quatre-vingt-dix sous l’impulsion du projet néolibéral, matérialisé par les exigences des politiques d’ajustement structurel (PAS) dans les pays du Sud (15). L’État cherche alors à privatiser de plus en plus ses politiques d’aide publique au développement, soit l’ensemble des transferts en argent, techniques et savoirs se faisant d’un État à un autre pour en favoriser le développement social. Si autrefois, ces transferts étaient mis en branle par des fonctionnaires de l’État, ces opérations sont aujourd’hui privatisées et sous-traitées à des entreprises ou des organismes spécialisés en développement. Les ONG de développement, les ONG humanitaires et autres OSIs, puisqu’elles possèdent une expertise et une expérience de longue date sur le terrain et le réseau de contacts nécessaires à l’accomplissement de telles tâches, se sont vues naturellement visées par cette nouvelle sous-traitance de l’État. Ce revirement de situation est intervenu au bon moment, puisqu’il coïncidait avec une certaine forme de saturation au niveau de la collecte de fonds auprès du public (le concept n’était plus aussi nouveau, les individus étaient sur-sollicités et donnaient moins) (16). Les fonds en provenance de l’État et de ses institutions étaient donc plus que bienvenus. Cette nouvelle façon de faire a toutefois aussi apporté son lot de complications au niveau fonctionnel d’abord, et politique ensuite.
Au niveau fonctionnel puisque, d’un coup, les ONG se devaient de rapporter leurs moindres faits et gestes auprès de leur nouveau bailleur public, l’État devant s’assurer que les fonds publics mis à leur disposition étaient utilisés adéquatement. Les organisations doivent donc maintenir une courroie de communication permanente en son sein entre le terrain et l’État, par la rédaction standardisée de rapports de missions, de correspondances officielles avec les partenaires sur le terrain, de documents présentant les divers projets demandant subventions, etc. Nécessairement, les ONG se sont mises à compétitionner entre elles pour obtenir les fonds, tout comme elles le font pour les dons issus du public, d’autant plus qu’année après année les budgets alloués au développement international sont réduits. Pour mettre toutes les chances de leur côté, la plupart des organisations engagent de nouveaux professionnels pour faire le travail de rédaction, de communication, de gestion, autant de nouveaux salaires à payer! Cette façon de faire est relayée par une certaine forme de pragmatisme encouragée par le bailleur de fonds publics, au détriment d’une innovation peut-être un peu plus naturelle aux ONG. Ce pragmatisme les pousse à toujours se spécialiser davantage d’un point de vue technique, afin de répondre plus adéquatement à certaines demandes et à certains créneaux du bailleur en matière de projets de développement (17). C’est pourquoi, dans certaines organisations, se propage de plus en plus un attrait pour un management de type entrepreunarial au détriment de la mission et des idéaux démocratiques et solidaires qui les firent naître.
Complications au niveau politique ensuite, puisqu’une certaine forme de standardisation des projets de développement est maintenant demandée par le bailleur. Comme l’attribution des subventions de l’État ressemble de plus en plus à une sorte d’appel d’offres où chaque organisation présente et vend ses divers projets, une forme plus standard de projet est devenue nécessaire pour favoriser l’obtention de fonds. Par exemple, il est plus profitable pour le bailleur que le projet soit d’une durée favorisant un retour rapide des actions menées ou d’une forme permettant une évaluation constante, puisque celui-ci peut alors plus rapidement juger de la pertinence de celui-ci, et décider d’un budget à l’autre si la subvention est maintenue ou pas. Les ONG sont donc indirectement forcées d’abandonner des projets à long-terme, qu’ils soient nouveaux ou déjà en cours, au profit de projets à court terme pour capter davantage de subventions (18). Ce qui vient contredire leur volonté d’assurer un réel développement, qui serait plus durable et plus adapté aux besoins d’une population que des projets plus éphémères. La pression exercée par le bailleur année après année vient aussi nuire au fonctionnement même des ONG, et par-delà les complications politiques rejoignent les complications fonctionnelles : comment planifier des projets ou gérer une équipe de travail qualifiée si d’une année à l’autre, on peut couper les vivres?
L’indépendance politique des organisations est également mise à mal : lorsque les fonds sont alloués au bon gré de l’État, le choix fait est forcément politique. Les années Harper fournissent à ce sujet un cas d’école. En 2012, Stephen Harper allouait un budget spécial de 13,4 millions de dollars à l’Agence du revenu du Canada pour faire des vérifications auprès des organismes de bienfaisance. Ces vérifications cherchaient notamment à ausculter l’application de la règle du10 %, voulant que pas plus de 10% des ressources d’une organisation ne servent à l’activisme politique, auquel cas ces organisations se verraient couper leurs fonds. Il en retourna finalement que les enquêtes menées visaient plus clairement des organisations se présentant en défaveur des politiques conservatrices : organisations écologistes, de défense des droits des Palestinien-nes, de plaidoyer syndical. Bref, les organisations les plus progressistes (19), (20). Comme quoi la position des ONG vis-à-vis de cette source de financement, faisant d’elles de réelles sous-traitantes de l’État, fragilise leur position par rapport à ce dernier puisque les projets développés outre-mer doivent dorénavant s’aligner sur la politique étrangère de l’État et parce que la sécurité d’emploi des militant-es salarié-es est maintenue sous tension à chaque nouveau budget.
Les multinationales de l’humanitaire
Troisième et dernière principale source de financement, un peu moins importante que les deux autres, les autres ONG. Cette relation d’ONG à ONG s’apparente un peu à la relation entretenue entre une ONG et l’État, puisque dans cette situation, une ONG plus grande et plus vaste sous-traite ses projets à une autre ONG. Cela se produit plus fréquemment d’une ONGI à une ONG plus petite, mais qui sera peut-être plus spécialisée en un certain domaine ou mieux implantée dans une région. Dans le cas d’ONG locales, c’est le plus souvent une ONG du Nord qui sous-traite ou appuie, via un appui monétaire ou matériel et technique, un projet à une ONG du Sud bien implantée sur le terrain. Façon de faire parfois mieux vue et reçue par les communautés locales, puisqu’elles développent alors elles-mêmes les projets destinés à leur propre développement social ou économique. Toutefois, un effet pervers de ce genre d’appui (et il est le même dans une situation de sous-traitance d’une ONGI du nord à une autre ONG du nord) est le système quelque peu hiérarchique qui se crée alors entre une organisation plus grande et plus vaste, capable de lever des fonds plus importants à moindres frais, et l’organisation plus petite choisie par la première qui se voit parfois sans détour assigner des projets (21). Les ONGI dominent et sous-traitent aux plus petites, l’ONG-mère dicte aux ONG cadettes le chemin à suivre. On peut toutefois garder en tête que d’une organisation solidaire et démocratique à une autre, les projets visent peut-être les mêmes idéaux et les mêmes valeurs.
Les alternatives en présence
Ces constatations et analyses faites, nous sommes maintenant mieux capables de saisir les contradictions qui peuvent influencer le financement et l’organisation des ONG selon leur source. Que ce soit la segmentation entre salarié-es et militant-es bénévoles ou la tendance à opter pour un mode de gestion se rapprochant davantage de l’entreprise privée que de l’organisation politisée, certaines façons de faire éloignent peut-être aujourd’hui ces organisations de leur mission de base. L’effritement de leur indépendance politique vis-à-vis du bailleur de fonds étatique vient également jouer sur ces valeurs pourtant intrinsèques à la définition même des ONG. Tout cela nous amène toutefois aussi à saisir la complexité de l’action de ces organisations, et à réfléchir à cette question : ces organisations sont-elles des actrices coopératives d’un système leur induisant ces contradictions, ou des démunies sans alternative réelle pour continuer leur travail? La réflexion appartiendra à chacun-e la prochaine fois qu’il ou elle croisera « la fille de l’ONG » sur la rue. La décision n’a pas non plus à être unilatérale ; comme n’importe quoi dans la vie, il n’y a pas que du blanc ou du noir, il suffit de s’informer, de gratter, d’aller voir.
Face à cela, on serait aussi tenté-e d’observer les alternatives en présence. Quels autres acteurs de développement ou de secours humanitaire peut-il exister? Nous en avons déjà parlé, il y a les organisations internationales, l’État, les mouvements sociaux. Les organisations internationales sont assurées de la dépendance politique, puisqu’elles représentent les intérêts des États. Elles peuvent toutefois servir d’importants forums, d’importants espaces d’échanges et de communications uniques pour assurer une coopération multilatérale efficiente. L’État, quant à lui, peut voir son action modulée au gré des gouvernements et des politiques, et il est loin d’être à l’abri du gaspillage et du néo-colonialisme, s’il n’est pas le mieux placé pour l’être (à ce sujet certain-es voudront peut-être lire Le gaspillage de l’aide publique de Sylvie Brunel, ancienne tête d’Action contre la Faim, pour un portrait tout à fait déprimant de l’action publique française en Afrique, notamment). Les mouvements sociaux, finalement, peuvent présenter une alternative plus solide, en ce qu’ils présentent une forme résolument politique (moins de chichis sur l’indépendance), préférant l’action directe et concrète et la concertation citoyenne, mais qui peut s’avérer moins efficace à l’échelle plus globale. Il faut concéder quelque chose : les ONGs sont là, concrètement, et agissent. Un rapide tour d’Internet nous donne les chiffres sur l’action du Secours islamique, de Human Rights Watch, du Mouvement des Sans-Terre, d’ATTAC, d’Amnistie et des autres. Dans l’état actuel du monde, une autre question est de savoir si l’on peut réellement faire l’économie de ces organisations.
* : Activisme considéré comme paresseux relayé par l’action superficielle des individus sur les réseaux sociaux et sur le Web
(1) Bill Quigley, Amber Ramanauskas. « Haïti : Mais où diable est passé l’argent de la reconstruction? » Courrier International (En-ligne) 12 janvier 2012 http://www.courrierinternational.com/article/2012/01/12/mais-ou-diable-e…
(2) Nick Thompson. « ‘’ Kony 2012 ‘’ viral video raises questions about filmmakers » CNN (En-ligne) 12 mars 2012 ttp://www.cnn.com/2012/03/09/world/africa/kony-2012-q-and-a/
(3) Diane Éthier. « Introduction aux relations internationales » Montréal : Presses de l’Université de Montréal, 2010, p.90 et 130
(4) Agence du revenu du Canada. « Types d’organismes de bienfaisance enregistrés (désignations) » Agence du revenu du Canada (En-ligne) http://www.cra-arc.gc.ca/chrts-gvng/chrts/pplyng/trcd-fra.html consulté le 26 juillet 2016
Desbornes, Anouk. « L’argent donné aux ONGs est-il bien utilisé ? » Exigence partielle pour mémoire de maîtrise, Université de Genève, mai 2012, p.15
(5) Sadagattoulla Sarifa. « Oxfam-Québec : une Organisation Non Gouvernementale d’aide au développement ou l’expression d’un pouvoir politique transnational » Mémoire de maîtrise, Université de Montréal, mai 2012, p.16
(6) Marie-Pierre Goisis. « Les ONG : instruments du projet néolibéral ou base solidaire des alternatives populaires? » chap. in Les ONG : Instruments du néo-libéralisme ou alternatives populaires? Sous la dir. François Houtard. Paris : L’Harmattan, p.8-9
(7) Samy Cohen. « Les ONG sont-elles altermondialistes ? » In Les mobilisations altermondialistes (rapport de colloque)(Paris, 3-5 décembre 2003) sous la dir. GERMM-AFSP. Archives ouvertes Science Po Paris, 2004
(8) Ibid no.7
(9) Ibid no.7
(10) Ibid no.6, p.8-9
(11) Sylvain Lefèvre. « Mobiliser les gens, mobiliser l’argent » Paris : Presses universitaires de France, 2011, p.30-36
(12) Ibid no.5, p.44
(13) Simon Rogers. « Kony 2012 : The numbers behind Invisible Children » The Gardian (En-ligne) 12 mars 2012 http://www.theguardian.com/news/datablog/2012/mar/12/kony-2012-infographic
(14) United States Census Bureau. « Poverty Tresholds by size of Family and Number of Children – 2011 » En-ligne http://www.census.gov/data/tables/time-series/demo/income-poverty/histor…
(15) Anne Le Naëlou « Pour comprendre la professionnalisation dans les ONG : quelques apports d’une sociologie des professions » Revue Tiers-Monde no.180, oct.-déc. 2004, p.773-774
(16) Ibid no.110, p.53
(17) Ibid no.154, p.773-774
(18) Ibid no.6, p.25-26
(19) La Presse canadienne. « Le gouvernement Trudeau met fin aux vérifications politiques des organismes de bienfaisance » Radio-Canada (En-ligne) 20 janvier 2016 http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/Politique/2016/01/20/003-gouverneme…
(20) Nafi Alibert. « L’aide canadienne au développement sous les feux de la critique » Le Journal des Alternatives (En-ligne) 1er février 2013 http://journal.alternatives.ca/spip.php?article7145
(21) Ibid no.6, p.25-26
CRÉDIT PHOTO: Hervé Cheuzeville
par Rédaction | Juil 7, 2016 | Analyses, International
Par Sacha Lubin
52 cas en 2014, 69 en 2015. Il s’agit là du nombre d’allégations d’exploitation et d’abus sexuels recensés par l’ONU, commis par ses casques bleus sur deux années consécutives (1). Les victimes de ces exactions sont majoritairement des femmes, pour beaucoup mineures, issues de populations parmi les plus démunies et désœuvrées vivant sur notre planète. Alors que les comportements adoptés par les personnels de maintien de la paix des Nations Unies sont déterminants, peu des exactions commises par les casques bleus semblent être condamnées, en dépit des instruments juridiques internationaux existants et destinés à enrayer ce fléau.
La gangrène des opérations de maintien de la paix des Nations Unies
Les chiffres présentés ci-haut traduisent une réalité dramatique qui nous a été rappelée en janvier 2016, à Bangui, en Centrafrique. Or, malgré la gravité des événements qui y ont eu lieu, Bangui a bénéficié en 2015, puis plus récemment en janvier 2016, d’une faible couverture médiatique internationale (2).
Rappelons les faits au cœur du scandale. Des membres de contingents militaires, déployés sous l’égide des Nations Unies dans le cadre d’Opérations de Maintien de la Paix (OMP), ont été accusés de s’être livrés – d’avoir récidivé dans certains cas – à des exploitations et abus sexuels (EAS) sur des habitants de la ville de Bangui. Des militaires issus notamment de la France, de la République Démocratique du Congo, de la Géorgie, du Niger puis du Maroc, ont été visés par ces allégations, ces États étant ceux au cœur des deux plus récents scandales médiatiques (3). Ces accusations ont soulevé indignation et dégoût autour du globe, notamment en raison du fait qu’elles ont été portées par des mineur-e-s, qui ont relaté avec précision le genre de pratique sexuelle dégradante auquel ils et elles avaient été soumis-e-s (échange de vivres contre fellation par exemple) (4).
Un vacarme médiatique de ce type peut évoquer le sentiment, pour le spectateur-trice ou le lecteur-trice, que les événements dont il est question sont ponctuels et surprenants. Pourtant, cet assaut médiatique a relevé le voile sur un phénomène constituant l’un des principaux freins au succès des OMP. En effet, ces cas d’abus sexuels de la part des casques bleus sont loin de constituer des cas isolés, et sont commis de façon assez récurrente pour que ce fléau soit devenu un objet d’étude à part entière.
En plus de provoquer une profonde fracture avec les idéaux et valeurs véhiculés par les Nations Unies et de se détacher radicalement de la dimension salvatrice associée aux missions de maintien de la paix, ces crimes constituent de graves violations des droits humains au regard du droit international. Mentionnons, à ce titre, l’article 7 du Statut de Rome de la Cour Pénale Internationale, dans lequel les violences sexuelles figurent parmi les éléments et comportements qualifiés de crimes contre l’humanité (5). Malheureusement, ces crimes sexuels n’ont pas cessé lorsque fut ratifié, en 2002, le Statut de Rome.
Des pénalisations et criminalisations existantes mais inefficaces
Si les chiffres fournis au début de cet article peuvent être interprétés comme le reflet d’un inéluctable laxisme judiciaire en matière d’éradication des violences sexuelles, il serait pourtant erroné d’affirmer que la communauté internationale et les Nations Unies sont demeurées silencieuses et passives face à l’accumulation des cas de EAS.
En effet, plusieurs résolutions du Conseil de Sécurité de l’ONU reconnaissent et condamnent les violences à caractère sexuel commises, tant en temps de guerre qu’en situation d’après-guerre. À ce titre, le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté, en décembre 1992, suivant la vague de violences observée ex-Yougoslavie, une résolution novatrice dans laquelle était pour la première fois officiellement reconnu le caractère répétitif, systématique et organisé des abus sexuels commis en temps de guerre (6). Par ailleurs, une politique dite de tolérance zéro à l’égard des exploitations et abus sexuels commis par les casques bleus a été formellement établie, en 2003, dans un rapport faisant état de la situation déplorable des EAS au sein des missions onusiennes (7). On y retrouvait notamment des recommandations adressées aux états contributeurs, rappelant la responsabilité incombant à leurs personnels militaires d’assurer la sécurité la plus optimale aux populations qu’ils côtoient, le contraire représentant sans conteste un abus de pouvoir.
Ces différentes mesures et outils peuvent faire oublier le désengagement des Nations Unies lorsqu’il s’agit de criminaliser les crimes sexuels commis par ses personnels. Cela dit, nous ne sommes pas sans savoir que l’on fait dire ce qu’on veut aux chiffres – même ce que l’on ne veut pas –.. La diminution du nombre d’allégations, une fois traduite en termes politiquement incorrects, illustre une baisse du nombre de cas rapportés plutôt qu’une baisse du nombre d’abus. Cette tendance à « sous-rapporter » les exploitations et abus sexuels s’observe tant chez les personnels de maintien de la paix que chez les victimes elles-mêmes, et s’est confirmée notamment en République Démocratique du Congo puis au Libéria (8).
Impunité horizontale : un fléau dramatiquement diffus
Comme mentionné ci-haut, les exploitations et abus sexuels sont explicitement criminalisés par une multitude d’outils juridiques universellement reconnus, aucune immunité diplomatique ou qualité officielle ne leurs étant opposables. Comment expliquer alors qu’en dépit des recommandations, résolutions et criminalisations, ces crimes soient encore, à ce jour, perpétrés dans d’aussi larges proportions ?
La principale raison en cause se trouve à être le climat d’impunité qui sévit au sein des OMP, et qui a fini par gangréner profondément les sociétés visées par ce fléau. Conséquemment, les EAS sont plutôt étouffés ou ignorés par les populations, les militaires, leurs supérieurs hiérarchiques, puis trouvent même difficilement écho auprès des hautes instances judiciaires des Nations Unies, à New York, d’où « l’impunité horizontale ».
Une grande majorité des victimes des crimes sexuels en situation post-conflit s’avère être des femmes adultes et des adolescents-es, issu-es généralement de milieux extrêmement précaires (9). Ainsi, l’absence totale d’accès à des ressources éducationnelles, financières et même humaines, les dissuade souvent de porter des allégations d’abus sexuels contre des casques bleus incarnant, en théorie, discipline et autorité. Peur, absence de confiance et découragement sont autant de facteurs muselant les bouches des victimes et taisant leurs voix. D’un autre côté, les comportements exagérément masculinistes qui sont valorisés auprès des militaires, entretiennent la « tradition du silence » consistant à ne pas dénoncer un collègue qui se serait livré à des exploitations et abus sexuels (10). Un code d’honneur tacite est ici en cause, malheureusement souvent respecté et valorisé par les supérieurs hiérarchiques de certains contingents. Ainsi, sous peine de s’attirer une réputation de délateur ou de salir l’honneur de leur unité, beaucoup de personnels des missions optent pour la non-dénonciation, entretenant ce climat d’impunité nocif et terrifiant pour les victimes.
En conséquence, les deux principaux groupes de personnes directement concernés par ces situations sont parts et victimes d’un cercle vicieux participant à protéger et perpétuer des exactions dont le niveau de tolérance tend à stagner.
S’attaquer aux fondements du problème
À ce jour, les exploitations et abus sexuels sont toujours commis dans de larges proportions par les personnels de maintien de la paix déployés dans le cadre de missions onusiennes, bien que leur caractère délictuel soit incontestablement reconnu.
À court terme, il est important de veiller à ce que soient appliquées les sanctions pénales prévues afin de freiner la récurrence des violences sexuelles commises par les casques bleus. Cette pénalisation devrait être portée conjointement avec le développement d’efficaces mécanismes d’assistances aux victimes, les encourageant à dénoncer les crimes dont elles sont les cibles.
Cependant, il est fondamental de privilégier une solution qui puisse s’articuler sur le long terme et viser ainsi l’éradication des EAS. Loin d’être une utopie, l’approche éducationnelle est probablement l’unique outil en mesure de déloger durablement les fondements conceptuels néocolonialistes, biaisés et masculinistes qui sous-tendent la perpétuation des abus sexuels commis par les casques bleus de l’ONU.
- « Un rapport de l’ONU met en évidence de nouvelles mesures de prévention des abus sexuels par des Casques bleus ». Centre d’actualités de l’ONU. En ligne, paru le 4 mars 2016. http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=36760#.V2gKXLvhDIV Consulté le 5 mai 2016.
- Des médias du monde entier ont relayé l’éclatement du scandale. Blessig, M. 2016. « Centrafrique : nouveau scandale d’abus sexuels présumés sur des mineurs ». Le Journal de Montréal. En ligne, paru le 29 janvier 2016. http://www.journaldemontreal.com/2016/01/29/centrafrique-nouveau-scandale-dabus-sexuels-presumes-sur-des-mineurs Consulté le 3 mai 2016
- France 24. « Centrafrique : l’ONU révèle un nouveau scandale d’abus sexuels sur mineurs ». France 24. En ligne, paru le 30 janvier 2016. http://www.france24.com/fr/20160129-centrafrique-RCA-onu-revele-nouveau-scandale-sexuel-mineurs Consulté le 3 mai 2016.
- Ibid.
- Statut de Rome de la Cour Pénale Internationale, 17 juillet 1998, 2187 R.T.N.U.
- Doc. Off. CS NU, 1992, 3150e séance, Doc. NU. S/RES/798.
- UN Secretary-General (UNSG) « Secretary-General’s Bulletin : Special Measures for Protection from Sexual Exploitation and Sexual Abuse », ST/SGB/2003/13. En ligne, paru le 9 octobre 2003. <http://www.refworld.org/docid/451bb6764.html> Consulté le 20 avril 2016
- Whitworth, S. 2004. « Men, Militarism and UN Peacekeeping: A Gendered Analysis ». London : Lynne Rienner Publishers.
- Ndulo, M. « The United Nations Responses to the Sexual Abuse and Exploitation of Women and Girls by Peacekeepers during Peacekeeping Missions ». Cornell Law Faculty Publications. En ligne, paru en janvier 2009, p. 127-161.
- Consulté le 25 avril 2016.
- Ibid.
par Rédaction | Juin 21, 2016 | International, Opinions
Par Antoine Foisy
Les élections générales du printemps 2015 ont causé de nombreuses surprises au Royaume-Uni. L’une d’elles s’est démarquée du lot et risque d’entraîner plusieurs conséquences importantes tant au niveau national qu’international : la promesse de la tenue d’un référendum sur le maintien ou non du Royaume-Uni au sein de l’Union européenne. De par les liens étroits de Londres avec l’Europe continentale, l’éventualité de la sortie du pays de la zone euro provoque un débat dans lequel les positions sont fortement polarisées et les enjeux, décisifs. Le résultat de ce référendum chamboule le climat politique anglais, tout comme de nombreuses carrières, notamment celle du premier ministre David Cameron.
L’annonce de la tenue d’un référendum sur le maintien ou le retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne peut sembler aussi surprenante que bizarre. En effet, contrairement à quelques-uns de ses voisins, le Royaume-Uni n’a pas subi de crise économique comme ce fut le cas en Grèce, en Espagne et en Italie; l’économie du pays va même plutôt bien pour un pays qui a durement été touché par la crise financière de 2008. De plus, son taux de chômage est en baisse depuis de nombreuses années, à l’inverse de son voisin français.
Les raisons motivant ce référendum ne sont donc pas d’ordre économique ; elles seraient plutôt majoritairement issues de considérations politiques. En fait, lors de la dernière campagne électorale, au printemps 2015, le Parti conservateur de David Cameron s’est retrouvé face à plusieurs adversaires assez influents qui menaçaient son accession à un mandat de gouvernement majoritaire.
D’un côté, le Parti travailliste (Labor) et le Parti national écossais (SNP) attiraient un certain nombre d’opposants au Parti conservateur. Cette opposition au Parti conservateur s’est surtout confirmée en Écosse, où le SNP a récolté 56 des 59 sièges dévolus à la région. Pour sa part, même s’il était rarement en tête dans les sondages et que ses résultats étaient plutôt décevants, le Parti travailliste représentait en Angleterre la seule alternative possible à un gouvernement conservateur et ce, malgré la présence de plusieurs tiers partis (résultat du mode de scrutin uninominal à un tour).
D’autre part, le nouveau parti eurosceptique de droite Ukip représentait potentiellement la plus grande menace en ce qui concerne les électeurs qui votent traditionnellement conservateur, car il risquait de voler bon nombre d’électeurs au Parti conservateur. Ce parti, dirigé à l’époque par Nigel Farage, proposait que le Royaume-Uni se retire de l’Union européenne afin de pouvoir adopter des lois et mesures en lien direct avec les besoins du pays. Bien entendu, une telle position attira, dès la formation du parti, de nombreux conservateurs qui n’approuvaient aucunement l’adhésion du pays à l’Union européenne. Fidèles à leur programme, ils proposaient que le Royaume-Uni se retire de l’UE afin d’être en mesure de mieux se gouverner, notamment en matière d’immigration. Ce projet recevant un accueil plutôt favorable de la part de l’électorat conservateur, David Cameron, forcé de réagir, proposa la tenue d’un référendum sur le maintien de l’État anglais au sein de l’UE. C’est donc sous l’angle de la stratégie électorale que David Cameron a été contraint de promettre ce référendum, afin de rallier à son parti les eurosceptiques conservateurs et ainsi réduire les chances de l’Ukip de percer électoralement. Stratégiquement, il s’agit d’un succès puisque le parti eurosceptique n’a réussi qu’à faire élire un seul député et à faire perdre les élections au chef Nigel Farage.
Par ailleurs, le raisonnement des deux camps repose sur des arguments de nature économique et de souveraineté nationale. Pour les partisans du brexit, le fait de quitter l’Union européenne a pour objectif de permettre au royaume de décider par lui-même et pour lui-même les politiques économiques adaptées à sa situation. Ils ne veulent plus que les politiques économiques anglaises soient encadrées par ce que l’UE décide. Bien sûr, l’argent vient jouer un rôle prépondérant dans l’argumentaire pro-brexit. Le chiffre de 13 millions de livre sterling, cotisation du Royaume-Uni à l’Union européenne, est devenu le montant magique des pro-brexit. Ces derniers proposent de réinvestir ce montant dans les besoins de premier ordre des britanniques, surtout dans ces temps d’austérité imposée par David Cameron. Ils suggèrent donc d’investir cette somme sauvée de l’UE dans le système national de santé.
Outre l’aspect économique de la question, l’argumentaire pro-brexit repose aussi sur la volonté de reprendre le contrôle des frontières du Royaume-Uni. Selon ces derniers, le statu quo empêche l’État de bien protéger sa frontière contre les éléments qui pourraient mettre en danger les citoyens britanniques et ceux qui pourraient s’installer illégalement au pays dû à la libre circulation des individus au sein de l’UE. Les pro-brexit accusent les migrants de l’UE de venir s’installer au Royaume-Uni pour profiter des services sociaux offerts et ainsi faire grimper la facture. Le retrait de la Grande-Bretagne permettrait donc de réaliser des économies considérables selon eux. De plus, toujours selon les pro-brexit, un meilleur contrôle aux frontières possible grâce à un retrait du pays de l’UE assurerait une meilleure protection contre de potentiels attentats terroristes. Les terroristes, profitant de la libre circulation, pourraient entrer au pays via la France ou d’autres pays de l’UE et perpétrer des attentats en sol britannique. Dans cette optique, mettre fin à la libre circulation réduirait énormément les chances d’attentat.
Derrière ces deux volets majeurs de l’argumentaire pro-brexit, il y existe aussi un élément un peu plus subtil, mais qui est un moteur puissant. Comme on pouvait le lire dans l’article de LA PRESSE du 16 juin dernier, « Grande-Bretagne: Brexit, guerre et crise existentielle« , la Grande-Bretagne se retrouve depuis quelques décennies, mais plus clairement depuis le référendum sur l’indépendance écossaise, dans une sorte de crise existentielle. En effet, de nombreuses personnes, notamment dans les tranches plus âgées de la population, sont toujours nostalgiques de la place prépondérante qu’occupait la Grande-Bretagne il y a de cela un peu d’un siècle. À cette époque, le pays régnait sur un empire qui comprenait un quart de la population mondiale et d’où vient l’expression : « l’empire où le soleil ne se couche jamais« . Selon Michael Skey, spécialiste des questions identitaires à l’Université de Loughborough cité dans l’article, le référendum sur le Brexit est une incapacité de la part des Britanniques à faire le deuil de l’ancien empire :
«Ce référendum sur le Brexit trahit notre incapacité à faire le deuil de l’empire. Ceux, surtout les plus âgés, qui ne se reconnaissent plus dans une société de plus en plus diversifiée sont sensibles à un discours qui leur propose de monter dans une machine à remonter le temps et de tout recommencer. Ils se disent: ah! si seulement on pouvait quitter cette foutue Europe et redevenir une grande nation».
Il explique cette importance du passé par le fait qu’à ce moment, le Royaume-Uni pouvait faire une différence dans la politique internationale, alors que depuis la crise du canal de Suez, le royaume est relégué au rang de puissance secondaire au même titre que d’autres puissances européennes. Le Royaume-Uni souffrirait donc d’une sorte de nostalgie collective qui l’aurait empêché d’embarquer avec enthousiasme dans le projet de l’Union européenne. En effet, selon Sunder Katwala,, directeur du groupe de réflexion « British Future« et lui aussi cité dans l’article, le sentiment de gloire qu’éprouva la Grande-Bretagne suite à la Seconde Guerre mondiale dû au fait qu’il s’agissait pratiquement du seul pays à sortir de la guerre sans trop de taches provoqua une certaine indifférence de la part du gouvernement britannique.
«Au sortir de la guerre, dit-il, la Grande-Bretagne, persuadée de toujours faire partie du Top 3, a considéré le projet européen avec un certain détachement. Lorsqu’il est devenu évident avec la crise du canal de Suez dans les années 1950 qu’il s’agissait là d’une erreur, le train de l’union était déjà parti», Sunder Katwala.
Dans le camp contre-brexit, l’argumentaire se résume principalement autour de la question économique, fer de lance de la campagne. Ces derniers, avec comme tête de liste David Cameron, affirment qu’une sortie de l’UE entraînerait un ralentissement de la croissance, un taux de chômage plus élevé ainsi que des prix plus élevés en raison de barrières tarifaires. Les banques centrales affirment aussi que dans le cas d’une victoire du brexit, les effets pourraient se faire sentir sur les marchés mondiaux, et non seulement européen, vu la place cruciale de Londres dans le système financier.
Conséquences du référendum
Un référendum sur un tel enjeu ne peut qu’entraîner des conséquences décisives, autant sur la cohésion du Royaume-Uni qu’au niveau des carrières de certains politiciens.
En ce qui concerne l’unité du pays, la victoire du oui (donc une sortie de l’Union européenne) pourrait agir comme un élément catalyseur pour le mouvement indépendantiste écossais. Effectivement, alors qu’en Angleterre la population est beaucoup plus partagée sur la question –environ 50-50–, les Écossais éprouvent un sentiment beaucoup plus favorable envers le maintien du pays dans l’Union européenne. Selon un sondage publié dans un article du journal Le Monde, « un “Brexit” relancerait la perspective d’une indépendance écossaise », 50 % des Écossais étant favorables au maintien du pays au sein de l’UE, alors que seulement 35 % sont pour le retrait. Nicola Sturgeon, chef du SNP et première ministre d’Écosse, a déclaré qu’il ne serait pas démocratique que Londres se retire de l’Union européenne puisque le gouvernement ignorerait la volonté de ses citoyens écossais.
Le fait que le gouvernement de Londres refuse de prendre en considération la volonté des Écossais donnerait une bonne raison au SNP de déclencher une seconde campagne référendaire sur la base que les intérêts de l’Écosse ne sont pas pris en compte dans les politiques de David Cameron. Une victoire du camp favorable à la sortie provoquerait ainsi une remise en question de la cohésion nationale, fournissant un argument de choix, soit l’écoute de la volonté populaire, au camp nationaliste. Au vu de la situation du parti nationaliste à la suite des dernières élections générales au printemps 2015 et de la montée de l’appui à la souveraineté qui a augmenté suite à ces dernières, il serait très dangereux pour le premier ministre Cameron que le camp du oui l’emporte.
La victoire du camp favorable à la sortie coûterait cher à la carrière politique de certains individus, en premier lieu David Cameron. Il s’agit en fait de celui qui risque le plus dans cette situation. Si le camp eurosceptique l’emporte et que l’Écosse se lance dans une nouvelle campagne référendaire, sa légitimité au titre de premier ministre et chef du parti serait remise en cause. Il ne pourrait continuer à gouverner puisqu’il serait considéré comme celui qui a mis en danger la cohésion du pays un peu moins de deux ans seulement après le référendum sur la souveraineté écossaise. D’autant plus que, si l’Écosse, dans un scénario hypothétique, devenait un pays, il en serait le principal instigateur puisqu’il aurait fourni au mouvement nationaliste l’élan nécessaire pour accomplir son objectif.
Par la suite, si David Cameron réussissait à garder le Royaume-Uni au sein de l’UE, de nombreux électeurs conservateurs et membres de son propre parti risqueraient de le quitter pour s’orienter vers des formations promouvant l’idée. Les électeurs et membres du parti qui seront déçus par le fait que le pays continue d’être membre de l’Union européenne vont probablement exercer une grande pression sur David Cameron pour lui faire quitter son poste, arguant le fait qu’il préfère rester soumis à Bruxelles et nuire aux intérêts du royaume.
Dans le cas inverse, si le camp favorable à la sortie l’emporte, de nombreux électeurs tourneront probablement le dos au Parti conservateur, l’opinion publique étant partagée à presque 50-50. De nombreux Britanniques ont intérêt à ce que leur pays conserve ses liens avec l’Union européenne, que ce soient des retraités anglais ayant décidé de couler des jours heureux dans des pays au climat plus doux tels l’Espagne, des expatriés travaillant en Europe et bénéficiant des mêmes services que s’ils étaient dans leur pays d’origine ou des hommes d’affaires ou des entreprises profitant des avantages commerciaux qu’ils retirent de cette association.
Dans les deux situations, David Cameron se retrouve à perdre des appuis d’importantes franges de la population. S’il réussit à maintenir le Royaume-Uni dans l’Union, il risque certes de perdre le soutien de nombreux conservateurs mais, considérant la situation que l’issue inverse risque de susciter en Écosse et les millions d’individus qui profitent de ce lien avec l’Europe continentale, il pourrait quand même conserver son poste, les conservateurs déçus étant beaucoup moins nombreux que les autres. Dans cette situation, il s’agira surtout d’une bataille entre conservateurs pro-Europe et eurosceptiques, optique nettement plus favorable pour David Cameron puisque l’aile pro-Europe du Parti conservateur est plus importante que son adversaire.
Bref, le Brexit représente un véritable danger pour la classe politique, notamment pour David Cameron. Excepté les eurosceptiques et le mouvement indépendantiste écossais, aucun acteur politique de Londres ne fait de gain avec ce référendum. Au contraire, plusieurs, surtout au gouvernement, vont y perdre beaucoup, advenant la victoire du camp de la sortie de l’UE.
par Rédaction | Juin 12, 2016 | Idées, Societé
Par Frédéric Legault
Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme
Slavoj Žižek
L’activité humaine aurait atteint un tel degré de développement qu’elle aurait fait entrer la Terre dans une nouvelle ère géologique. L’Anthropocène, terme encore timide auprès du grand public (1) mais déjà bien ancré dans la pensée de certain-e-s expert-e-s, désignerait cette nouvelle époque à l’intérieur de laquelle nous aurions pénétré. Le fait n’est pas anodin : l’entrée dans l’Anthropocène, vraisemblablement attribuable à « l’ensemble de l’activité humaine », marquerait simultanément la fin de l’Holocène, période entamée après la dernière glaciation couvrant les dix derniers millénaires.
Alors que la date de transition officielle est encore source de débats, la cause semble davantage consensuelle : une des espèces qui habite la Terre, Homo sapiens, a modifié son environnement à un point où il ne lui serait prochainement plus possible d’y vivre. Mais que désigne exactement la notion d’Anthropocène? Qu’en comprendre? Et surtout, pourquoi lui préférer le concept de Capitalocène, comme le suggère notamment Andreas Malm?
Qu’est-ce que l’Anthropocène?
Popularisé en 2000 par le lauréat du Prix Nobel de chimie Paul Crutzen, le terme Anthropocène désigne essentiellement deux choses : (1) que la Terre est en train de sortir de son époque géologique actuelle pour entrer dans une nouvelle époque, et que (2) cette transition géologique est attribuable à l’activité humaine (2).
Plus précisément, le concept a été forgé dans le but de désigner les transformations environnementales inédites enclenchées par l’activité humaine : réchauffement climatique, niveau de pollution sans précédent, déforestation, érosion de la biodiversité, fonte des glaces, surpêches, acidification des océans, sixième grande extinction, etc. En effet, ces tendances constituent des preuves suffisantes pour affirmer que l’activité humaine a atteint un degré de développement si élevé qu’elle menace jusqu’à la pérennité du système terrestre (incluant sa propre survie), selon le rapport dirigé par Will Steffen, chercheur à l’Université nationale australienne pour le Climate Change Institute (3). Dans ce rapport, le chercheur affirme entre autres que « les principales forces qui déterminent l’Anthropocène […], si elles continuent de s’exercer sans contrôle au cours du XXIe siècle, pourraient bien menacer la viabilité de la civilisation contemporaine et peut-être même l’existence future d’Homo sapiens ».
De plus, les processus à la base de cette transition seraient récemment passés à la vitesse supérieure. Baptisée « La grande accélération », une deuxième phase d’intensification se serait enclenchée dans la deuxième moitié du XXe siècle. « En un peu plus de deux générations, l’humanité est devenue une force géologique à l’échelle de la planète », rapporte Steffen cette fois dans un article tiré de la prestigieuse revue Science (4).
Cependant, en attribuant la transition géologique à l’activité humaine sans toutefois la problématiser, les tenant-e-s de l’hypothèse de l’Anthropocène passent à côté d’un élément essentiel à la compréhension des causes de la transition. C’est du moins ce que soutiennent les tenant-e-s du concept de Capitalocène.
Un concept alternatif : le Capitalocène
Face à l’émergence du concept d’Anthropocène, une perspective critique a récemment émergé. Appuyant son raisonnement sur la dynamique interne du capitalisme davantage que sur celle d’un « mauvais » Anthropos, Andreas Malm, doctorant en écologie humaine à l’Université de Lund en Suède, propose le concept alternatif de Capitalocène.
Désignant sensiblement la même réalité phénoménologique que l’Anthropocène, le Capitalocène est un concept qui prend comme point de départ l’idée que le capitalisme est le principal responsable des déséquilibres environnementaux actuels. Dans son ouvrage Fossil Capital : The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming, Malm suggère entre autres que ce ne serait pas l’activité humaine en soi qui menace de détruire notre planète, mais bien l’activité humaine telle que mise en forme par le mode de production capitaliste. Nous ne serions donc pas à « l’âge de l’homme » comme le sous-tend le concept d’Anthropocène, mais bien à « l’âge du capital », selon la lecture de Malm, qui reprend l’expression de l’historien Éric Hobsbawm. Certes, ce sont des causes anthropiques qui ont entraîné l’avènement de l’Anthropocène, là n’est pas la question, mais certaines nuances s’imposent concernant la nomination du coupable.
Il va sans dire que l’histoire de l’interaction entre l’humain et son environnement remonte aussi loin que l’histoire humaine. Depuis le début de l’hominisation, l’humain a eu à transformer, aménager, mettre en forme la nature de diverses manières pour produire ses moyens de subsistance et pour répondre à ses besoins élémentaires (p.e. se nourrir, se vêtir et se loger). Comme notre nourriture, par exemple, ne se retrouve pas à l’état brut dans la nature, il est nécessaire de la modifier pour arriver à se nourrir (cueillette, pêche, préparation, cuisson, etc.), au même titre que nos vêtements et nos lieux d’habitation.
Ce serait davantage la mise en forme de cette activité dans le contexte sociohistorique à l’intérieur duquel elle se déploie qui serait la source de cette transition géologique. Cette mise en forme historique a été conceptualisée par Marx comme le mode de production, expression qui désigne une manière, une façon de produire historiquement nos moyens d’existence et de répondre à nos besoins (eux aussi spécifiques au contexte sociohistorique). Au cours de l’histoire occidentale, plusieurs modes de production se sont succédé (tribal, communal, féodal) avant que le capitalisme ne se taille une place comme mode de production dominant, et ce, au terme d’une histoire « inscrite dans les annales de l’humanité en caractère de sang et de feu » (5).
À l’intérieur des structures sociales, politiques et économiques mises en place par le capital, l’activité humaine a été dépossédée de sa finalité initiale, nous disait déjà Marx il y a plus de 150 ans (6). Cette finalité, qui était à l’origine de subvenir à ses besoins et de produire ses moyens d’existence, s’est vue limitée et mise au service de la valorisation du capital de quelques-un-e-s. « Telle est bien la grande rupture opérée par le capitalisme : pour la première fois dans l’histoire, voilà donc un mode de production qui met au principe de son fonctionnement le fait de déconnecter la production des besoins humains, et qui produit d’autant mieux, d’autant plus et d’autant plus efficacement qu’il échoue à satisfaire les besoins les plus élémentaires du plus grand nombre », nous dit Frank Fischback dans son dernier ouvrage (7). Ce serait entre autres ce caractère illimité de l’accumulation du capital, qui se déploie sur une planète par définition limitée, qui serait à la source des dérèglements environnementaux et de notre sortie de l’Holocène.
Attribuer la crise environnementale actuelle à une certaine conception de la nature humaine reviendrait en ce sens à naturaliser, « déshistoriciser » et dépolitiser un mode de production spécifique à un contexte sociohistorique. Comme l’écrivait si clairement Malm : « Blaming all of humanity for climate change lets capitalism off the hook » (8). À l’acceptation de cette idée (lente et laborieuse dans le mouvement écologiste actuel), il devient tortueux d’aborder les causes de la transition géologique sans faire de politique.
Fin du monde ou fin du capitalisme?
Si nous avons le pouvoir de changer la planète, comme en témoigne notre sortie de l’Holocène, nous avons aussi le devoir de changer de mode de production pour la préserver. Devant les constats qu’implique cette transition, il devient impératif de réfléchir aux portes de sortie de la crise actuelle, car si cette transition n’est pas planifiée et organisée collectivement comme le met de l’avant le mouvement pour la décroissance, il y a fort à douter que l’atterrissage puisse se faire en douceur. Tout comme les forces de l’Histoire n’ont pas laissé la vie sauve au féodalisme, tout laisse croire qu’elles n’épargneront pas non plus le capitalisme. Mais ces forces ne s’engrangent pas d’elles-mêmes et se doivent d’être motorisées par une réponse politique et collective.
Du haut de l’histoire, il nous est aujourd’hui possible de constater l’ampleur des défis qu’ont posées les découvertes scientifiques aux systèmes de croyances en vigueur. Il ne suffit que de penser à la théorie de l’évolution ou encore à l’héliocentrisme, qui ont ébranlé, non sans controverse, les fondements des représentations de notre monde. Ces découvertes se sont par la suite taillé un chemin jusqu’au cœur des connaissances scientifiques contemporaines pour devenir des lieux communs. Ce changement d’ère géologique pourrait engendrer des réactions similaires à celles qui ont suivi les découvertes charnières que nous attribuons à Darwin et à Copernic. Peut-être qu’un jour le capitalisme s’assoira aux côtés du géocentrisme et du créationnisme sur les estrades poussiéreuses de l’Histoire. Nous ne pouvons que l’espérer.
(1) Quelques articles commencent à poindre dans les médias à longue portée, notamment au Devoir, à Radio-Canada et au Monde.
(2) Pour une définition plus large, voir notamment : Lewis, Simon et Mark Maslin (2015), Defining the Anthropocene, Nature, Vol. 519, pp. 171-180.
(3) Will Steffen, Jacques Grinevald, Paul Crutzen and John McNeill (2011), The Anthropocene : conceptual and historical perspectives, Phil. Trans. R. Soc. A, Vol. 369, pp.842-861.
(4) Will Steffen, Katherine Richardson, Johan Rockström, Sarah E, Cornell, Ingo Fetzer, Elena M. Bennett, Reinette Biggs, Stephen R., Carpenter, Wim de Vries, Cynthia A. de Wit, Carl Folke, Dieter, Gerten, Jens Heinke, Georgina M. Mace, Linn M. Persson, Veerabhadran Ramanathan, Belinda Reyers and Sverker Sörlin (2015), Planetary boundaries: Guiding human development on a changing planet, Science, Vol. 347, No. 6223.
(5) Marx, Karl (1993), Le Capital, Livre premier, trad. par Jean-Pierre Lefebvre, Paris, PUF, p. 805.
(6) Marx, Karl (2007), Manuscrits économico-philosophiques de 1844, traduit par Franck Fischbach, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 240p.
(7) Fischback, Franck (2012), Sans objet. Capitalisme, subjectivité, aliénation, Librairie philosophique J. Vrin, pp. 260-261.
(8) Malm, Andreas (2015), The Anthropocene Myth, The Jacobin, en ligne, https://www.jacobinmag.com/, consulté le 20 avril 2016.
par Rédaction | Mai 31, 2016 | Analyses, International
Par Annie-Claude Veilleux
Alors que la procureure de la Cour pénale internationale vient tout juste d’annoncer l’ouverture d’un examen préliminaire sur les violences commises au Burundi, de nouveaux assassinats politiques se sont encore produits à Bujumbura fin avril. Il y a maintenant un an que le pays vit dans l’instabilité politique et dans la violence. Faisons le point sur cette année écoulée et sur les issues possibles et moins possibles du conflit burundais.
Le tout débute en mars 2014 lorsque l’Assemblée nationale burundaise s’est opposée (à une voix de différence) au projet de révision constitutionnelle de Pierre Nkurunziza. Cette révision lui aurait permis de briguer un troisième mandat consécutif de cinq ans, normalement interdit par la Constitution burundaise. Le vote a été suivi de plusieurs arrestations d’opposant-es politiques, dont notamment le président du Mouvement pour la solidarité et le développement (MSD) et ancien journaliste Alexis Sinduhije, tout juste rentré d’exil (1). Un an plus tard, faisant fi de la décision de l’Assemblée, Nkurunziza annonce qu’il se présentera tout de même aux élections prévues pour l’été 2015 ; ce qui est accepté par la Cour constitutionnelle burundaise. Dès lors, on assiste à plusieurs défections, ou pourrions-nous peut-être mieux parler de fuites, au sein du gouvernement, dont celle du vice-président de la cour constitutionnelle Sylvère Nimpagariste, qui a déclaré avoir été victime de pressions du pouvoir en place et de menaces de mort dues à son opposition à un troisième mandat Nkurunziza (2). La contestation populaire s’est alors faite de plus en plus virulente à l’égard du président, provoquant de nombreuses et violentes manifestations à Bujumbura. En mai 2015, l’ancien compagnon d’armes du président et chef d’État major Godefroi Niyombare tente de renverser le gouvernement par un coup d’État finalement déjoué. La violence des manifestations populaires et de la répression policière n’en a été que décuplée, d’autant plus que Pierre Nkurunziza est ré-élu président à forte majorité en juillet 2015 par des élections décriées comme non crédibles par les observateurs internationaux qui dénoncèrent le favoritisme et le manque de transparence de la Commission Électorale Nationale Indépendante (CÉNI), chargée de les mettre en œuvre (3)(4).
Aujourd’hui, les combats sont quotidiens. Ceux-ci sont menés par l’opposition politique et civile, regroupées sous l’étendard du FOREBU (Forces républicaines du Burundi, menées par l’ex-putschiste Godefroi Nyombaré) et du CNARED (Conseil National pour le respect de l’Accord d’Arusha pour la Paix et la Réconciliation au Burundi et de l’État de droit) (5). Ces groupes s’opposent aux forces de l’ordre, qui sont elles soutenues par les Imbonerakures (l’aile jeunesse du parti au pouvoir) et une milice burundaise divisée. La majorité des combats se concentrent dans la capitale Bujumbura et ses alentours, bien que le conflit ait déjà généré des centaines de réfugié-es et de déplacé-es dans les pays voisins, notamment au Rwanda, en Tanzanie et en RDC (6). Le conflit s’enlise de plus en plus dans la guerre civile, et l’État de droit au Burundi perd des plumes : censure, liberté de presse quasi-inexistante, interdiction de manifester à Bujumbura, allégations de torture, d’arrestations et de détentions arbitraires par les forces de l’ordre et de violences à caractère ethnique (7). Pendant ce temps, les craintes de voir une ethnicisation (Rwandais-es et Burundais-es vécurent la même colonisation belge et la même division ethnique* entre Hutu-es et Tutsi-es) et une régionalisation du conflit se font de plus en plus grandes.
Ethnicisation du conflit : paranoïa ou cri d’alarme?
À la suite de la décolonisation belge au Burundi, le pays suivit un parcours quelque peu semblable à l’histoire du Rwanda : Multiples coups d’États, tensions et violences inter-ethniques, passage du pouvoir d’une majorité ethnique à une autre. En octobre 1993, suite à un coup d’État mené par l’armée burundaise, une guerre civile qui durera douze ans qui et se conclura par la signature des accords d’Arusha s’est déclarée entre Hutu-es et Tutsi-es. En 2005, Pierre Nkurunziza, le chef de l’une des factions armées à majorité hutue (le CNDD) est nommé président par l’Assemblée nationale burundaise, et le CNDD passe du statut de faction armée à celui de parti politique (et devient le CNDD-FDD) (8). Il est ré-élu en 2010, puis annonce en 2014 son intention de se re-présenter aux présidentielles de 2015; selon l’interprétation de la Constitution burundaise, basée sur les accords d’Arusha, cette démarche est controversée. D’un côté, la Constitution prévoit que le Président du Burundi soit élu au suffrage universel pour un mandat de cinq ans renouvelable une seule fois (art.7(3)), mais de l’autre, les articles 7 et 20 prévoient un statut d’exceptionnalité aux premières élections présidentielles. En effet, l’article 20(10) des accords d’Arusha prévoit que le premier Président soit nommé et non pas élu : « Le premier Président de la période post-transition est élu par l’Assemblée nationale et le Sénat réunis, à la majorité des deux tiers » (9). C’est sur cette base que Nkurunziza et la cour constitutionnelle proposent la légalité d’un troisième mandat pour celui-ci, puisqu’en soi, son premier mandat ne saurait être comptabilisé, car Nkurunziza n’avait alors pas été élu au suffrage universel.
C’est cette légitimité controversée autour du troisième mandat qui a mené à la situation actuelle. Depuis quelques mois, toutefois, de nombreuses organisations civiles burundaises et internationales commencèrent à s’inquiéter que le conflit ne se transforme en affrontements inter-ethniques entre hutu-es et tutsi-es (10). En effet, plusieurs indices portent à croire que des violences à caractère ethnique sont déjà à l’œuvre et pourraient s’intensifier dans les prochains mois. L’histoire récente et moins récente du Burundi, de Nkurunziza et de son parti, rendent les inquiétudes faciles et logiques. En novembre dernier, le discours du président du Sénat Révérien Kdikuryayo a fait le tour du monde alors qu’il appelait les partisan-es de Nkurunziza à se préparer à « pulvériser » les quartiers contestataires. En parlant de la police burundaise, il dit également que pour l’instant ils et elles « se cachent pour se mettre à l’abri des grenades, mais vous allez voir la différence le jour où ils recevront le message pour passer à l’action », et qu’ils et elles recevraient des parcelles de terre s’ils et elles « travaillaient bien » (11). Mots qui pèsent lourds, considérant que la majorité des quartiers contestataires de Bujumbura sont majoritairement peuplés de Tutsi-es (il s’agit des quartiers Musaga, Cibitoke, Nyakabiga et Ngagara), que les terres arables du pays sont en grande demande et que le terme « travailler » était justement utilisé au Rwanda entre les génocidaires hutu-es pour définir leurs crimes (12). De plus, le scénario se déroulant actuellement à Bujumbura et dans le reste du pays reste malheureusement très semblable au contexte pré-génocidaire qui prévalait au Rwanda voisin : répression de la société civile, suppression de la liberté d’expression, de la liberté de presse (la plupart des radios, journaux et télévisions privées ont été fermées), déclarations racistes du pouvoir en place et armement de l’aile jeunesse du parti au pouvoir. Il y a d’ailleurs des associations fréquentes entre les Imbonerakures burundais et les Interhamwes rwandais, la milice volontaire du parti au pouvoir lors du génocide.
Un conflit avant-tout politique
Toutefois, une telle lecture de la situation au Burundi peut sembler simple. Plusieurs organisations civiles burundaises militent d’ailleurs pour que les envolées publiques alarmantes ne balaient pas d’un coup tous les enjeux politiques qui sont à l’œuvre au Burundi ; celles-ci dénoncent un conflit avant tout politique. Prêter des allégations de crimes ethniques pourrait également, selon elles, avoir des conséquences graves, notamment en ce qui a trait à une prolifération des armes par la peur, ce qui aurait pour effet d’éloigner encore davantage le Burundi d’une solution au conflit, puisque le désarmement de la population deviendrait encore plus long et complexe (13). En effet, si l’on se penche sur l’opposition actuelle, elle est entièrement politique et loin des considérations ethniques ; le FOREBU et le CNARED s’affichent comme luttant pour le respect des Accords de paix d’Arusha et pour le retour d’un État de droit au Burundi, et donc contre un troisième mandat Nkurunziza. Agathon Rwasa, le chef de l’ancienne faction armée pro-hutue FNL du temps de la guerre civile, maintenant devenu parti politique, a vu plusieurs de ses cadres arrêté-es pour des motifs politiques (14). De l’autre côté, le pouvoir ne semble pas ethniquement homogène non plus; Hutu-es comme Tutsi-es composent le CNDD-FDD et luttent pour conserver le pouvoir à Bujumbura, et les milices burundaises et la police civile comptent parmi leurs rangs autant de Tutsi-es que d’Hutu-es reconnu-es pour mener de front la répression de la population. Les organisations civiles dénoncent d’ailleurs qu’il y a autant de « meutriers tutsis que hutus » (15). Si certain-es observateur-trices soulèvent que les Tutsi-es sont systématiquement visé-es lors des manifestations populaires, on ne saurait renier que le CNDD-FDD n’épargne que ceux et celles qui lui restent fidèles ; parmi les opposant-es politiques arrêté-es par le gouvernement de Nkurunziza, on compte nombre de figures tutsies et hutues. Bref, oublier le soulèvement populaire à l’œuvre dans le pays pour limiter l’analyse de la situation à la logique du conflit ethnique consiste en une analyse non seulement fausse et partielle, mais également dangereuse. Tel qu’expliqué plus tôt, elle aurait le pouvoir d’entraîner une peur aux résultats pénibles au sein de la population.
La poudrière des Grands Lacs
Le Burundi partage ses frontières au nord et à l’ouest avec la République démocratique du Congo et le Rwanda. La majorité des exilé-es burundais-es se seraient réfugié-es dans ces deux pays (en plus de la Tanzanie et de l’Ouganda). Le nombre croissant de ces migrant-es dans les pays voisins et les tensions existant entre les trois anciennes colonies belges et à l’intérieur de chacune de celles-ci laissent craindre une régionalisation du conflit burundais à l’ensemble des Grands Lacs. En RDC, d’abord, la tension monte à l’approche des élections prévues pour l’année 2016, alors qu’un changement de gouvernement pourrait peut-être bien survenir. La RDC n’a eu comme président que Joseph Kabila depuis 2001, et a connu ses premières élections libres (selon l’ONU) en 2006. De plus, les régions frontalières avec le Burundi et le Rwanda, le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, y sont reconnues pour être plutôt instables : de nombreuses factions armées s’y sont fait la guerre et y sèment la terreur depuis de nombreuses années (27). Certaines sont issues d’anciennes milices des armées rwandaise et interhamwe, responsables du génocide, ayant trouvé refuge parmi les réfugié-es rwandais-es en RDC pendant les années quatre-vingt-dix (c’est le cas des FDLR) (16). Début février 2016, des expert-es de l’ONU et des ONG ont dénoncé le recrutement et l’entraînement de réfugié-es burundais-e, dont des mineur-es. Le recrutement avait été fait par des Rwandais à l’intérieur de camps du Haut Commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés. Ceux-ci auraient clairement énoncé que l’objectif de leur entraînement était de renverser Nkurunziza (17). De son côté, le gouvernement congolais a dénoncé la présence de réfugié-es burundais-es au sein du M23, faction armée historiquement hostile aux FDLR, soutenue par le gouvernement de Kigali, et ayant récemment mené des actions rebelles et armées au Nord-Kivu (18). Le M23, qui fait face à plusieurs accusations de crimes de guerre, a démenti ces affirmations (19).
Au Rwanda, maintenant, le ton monte grandement entre le président Paul Kagamé et son homologue burundais depuis le début du conflit. En effet, Kagamé a répondu aux accusations de l’ONU et de la communauté internationale à propos de l’entraînement de réfugié-es burundais-es en annonçant qu’il expulserait tous-tes les réfugié-es burundais-es du Rwanda, et qu’il ne les accepterait plus sur son territoire. Il s’est aussi montré très virulent à l’égard de Nkurunziza dès le début du conflit électoral, en affirmant publiquement que des dirigeants qui « massacrent leur peuple du matin au soir » ne sont pas légitimes de gouverner (20). Il s’est dit également prêt à envoyer des troupes au Burundi s’il s’avérait que des Tutsis étaient directement visé-es par la répression policière (21). Des propos plutôt graves lorsque l’on sait que Kagamé se trouve dans une position similaire à Nkurunziza ; si Nkurunziza est président depuis la fin d’une guerre civile inter-ethnique durant laquelle il prit la tête d’une faction armée pro-hutue, Kagamé est celui qui libéra les Tutsi-es et les Hutu-es modéré-es à la tête du Front patriotique rwandais (FPR) pendant le génocide. Il vient lui aussi d’amender la Constitution rwandaise pour se présenter à un troisième mandat consécutif en 2017 (22).
L’analyse de la situation géopolitique des Grands-Lacs démontre, certes, que beaucoup d’allégations non-fondées, de non-dits ou de rapports confidentiels animent les craintes de voir le conflit se généraliser à la grandeur de la région. Mais, tout comme pour les inquiétudes liées à l’ethnicisation du conflit, il n’en demeure pas moins que les rumeurs jouent beaucoup dans les tensions à l’œuvre dans les trois pays, et que celles-ci pourraient très bien suffire à faire évoluer le conflit en des proportions plus importantes que celles qui tiennent à l’heure actuelle. Le phénomène de la rumeur a souvent été étudié dans le cadre de régions en conflits, et il en découle justement que le plus souvent il constitue un réel vecteur de violence. Roland Pourtier, géographe et spécialiste de l’Afrique contemporaine, a analysé l’effet de la rumeur dans le cadre des tensions ethniques à l’œuvre dans les Kivus de la RDC. Il en dégage que les rumeurs contribuent à l’économie d’un conflit, puisqu’elles « provoquent des replis communautaires, nourrissent des processus identitaires fondés sur la construction et le rejet d’un Autre dont la diabolisation est amplifiée par les médias et leurs discours de haine » (28). Lorsque de tels propos sont relayés dans la population, via les médias ou, comme c’est le cas au Burundi suite à la censure médiatique, via le bouche à oreille, ils suffisent souvent à exacerber les tensions jusqu’à un seuil critique.
Les inquiétudes tiennent non seulement pour l’évolution du conflit, mais également pour son issue. Si les efforts de la communauté régionale et internationale n’ont commencé à se faire réellement sentir que très récemment, la plupart se voient entravés par la peur des pays voisins d’un débordement du conflit. L’Union Africaine, par exemple, avait proposé en décembre dernier l’envoi d’une force de maintien de la paix au Burundi (MAPROBU), à condition que le Burundi donne son accord, ou, à défaut, que le deux-tiers des États africains donnent leur aval. Ces troupes auraient été composées de soldat-es de la région. La plupart des pays voisins, comme la Tanzanie, le Rwanda ou la RDC, toutefois, s’étaient opposés à une telle solution ; l’envoi d’une force n’aurait fait que générer plus de réfugié-es sur leur territoire, et donc plus d’instabilité (23). Le projet a été quelque peu oublié depuis au profit du dialogue et d’une solution politique au conflit.
Souveraineté et contestation populaire
Le conflit actuel au Burundi révèle donc plusieurs enjeux complexes issus de la dynamique régionale et internationale. L’enjeu ethnique d’abord, qui mérite d’être analysé et surveillé avec prudence. Il va sans dire que l’on ne peut détourner les yeux d’une situation explosive rassemblant plusieurs critères permettant de la voir tourner au drame, mais pouvons-nous nous limiter à ce regard précis? Dans un conflit sous tension où l’information est bloquée, alimentée au compte-goutte et à la rumeur à travers les médias sociaux en raison d’une censure médiatique volontaire, de telles allégations pourraient suffire à faire éclater les angoisses des populations. Les dynamiques régionales sont également à surveiller ; les Grands-Lacs ont longtemps été et sont encore une région particulièrement instable. Finalement, toute la question de la légitimité et de la souveraineté nationale vient peindre tout le portrait du conflit ; en soi, l’interprétation des Accords d’Arusha qu’en a fait la cour constitutionnelle burundaise n’est pas tout à fait erronnée. Comme en ont fait mention les juges de la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE) lors de l’un des sommets régionaux sur la question, on ne saurait avoir compétence pour revenir sur la décision de la cour suprême d’un État souverain. À quoi auraient servi, sinon, tous les efforts de reconstruction de l’État de droit burundais après la guerre, si ses propres institutions pouvaient être contredites à tout moment (24)? Mais ensuite, lorsque ces mêmes institutions ne sont plus en mesure de rester indépendantes vis-à-vis du pouvoir en place, quel recours existe-t-il pour les populations? (Des cadres du pouvoir juridique burundais avaient d’ailleurs énoncé à la délégation du conseil de sécurité des Nations-Unies, en janvier dernier, qu’ils et elles se sentaient mal à l’aise d’appliquer le droit dans des situations délicates, préférant s’en remettre à leur hiérarchie) (25). Dans le contexte burundais, la médiation étrangère semble pour l’instant difficilement capable d’être cette porte de sortie; les autorités burundaises ont été plutôt réfractaires à celle-ci depuis le début du conflit : en janvier dernier, lors de l’arrivée à Bujumbura de la délégation du conseil de sécurité, celle-ci fut plus ou moins bien accueillie, sa présence sur le territoire burundais étant vue comme une ingérence à l’intérieur d’un conflit politique purement interne (26). S’il s’agit donc d’un conflit purement interne, et que le pouvoir en place s’oppose à toute intervention, que peuvent espérer les populations burundaises? Si beaucoup d’espoirs sont actuellement placés dans la médiation multilatérale au niveau de la CAE, il ne faut toutefois pas oublier que le multilatéralisme prend du temps. Reste à savoir si les Burundais-es peuvent se l’offrir, ce temps.
* : Le terme ethnie ou toute référence à un groupe ethnique dans la région des Grands Lacs est ici utilisé pour aider à la compréhension du texte. Il convient de rappeler que ces groupes ne sont aucunement ethniques, mais historiquement des groupes sociaux divers auxquels le terme ethnie fut attribué par le colonisateur belge
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- Déclaration préliminaire de la MENUB sur les élections législatives et communales du 29 juin 2015 Doc off. ONU/CES (En-ligne) Publié le 2 juillet 2015 https://menub.unmissions.org/d%C3%A9claration-pr%C3%A9liminaire-de-la-menub-sur-les-%C3%A9lections-l%C3%A9gislatives-et-communales-du-29-juin-2015 / Consulté le 21 février 2016
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