par Rédaction | Avr 25, 2016 | International, Opinions
Par Raouf Bousbia
Le 15 août 2013, l’Équateur annonce finalement que la décision a été prise de procéder à l’exploitation du pétrole amazonien du parc Yasuni, et cela après l’échec de la concrétisation de l’accord signé en 2010 entre l’Équateur et la communauté internationale. Le président Correa s’était alors engagé pour une exploitation responsable et respectueuse de l’environnement.
Crée en 1979 par le gouvernement équatorien et décrété Réserve mondiale de biosphère par l’UNESCO en 1989, le parc Yasuni se situe au Nord-Est de l’Équateur, en pleine Amazonie entre les fleuves Napo et Curaray. Un petit paradis vert considéré comme un des plus riches espaces au monde pour sa biodiversité, car effectivement une multitude d’espèces animales et végétales y trouvent refuge. Une richesse écologique qui ne cesse d’émerveiller et de passionner les botanistes et autres scientifiques et chercheur-e-s qui n’ont toujours pas terminé de tout répertorier.
Différentes populations autochtones peuplent depuis des millénaires ce parc couvrant une superficie de 9500 km², en l’occurrence les communautés Huaorani et Kichwa, parfaitement établies aux fins fonds de la forêt et sur les rives des fleuves et rivières. Ces communautés pratiquent la chasse, la cueillette, une agriculture traditionnelle et des industries artisanales comme la fabrication d’ustensiles de cuisine, vêtements, sacs, filets, bijoux, pirogues et toitures pour habitations. Des produits qui facilitent et encouragent les échanges commerciaux entre les différentes tribus et communautés.
S’ajoutant au luxuriant environnement aérien, le sous-sol du Yasuni regorge d’une immense richesse pétrolière convoitée par les plus grands groupes pétroliers depuis 1930, année de la première découverte d’hydrocarbures dans ce territoire.
Il s’agit d’un potentiel estimé à 850 millions de barils de brut, soit 20% des réserves nationales équatoriennes en pétrole, une manne financière non négligeable, qui profiterait au gouvernement équatorien pour lancer des projets d’envergure et relever le PIB, mais surtout pour acheter la paix sociale. Cette dernière devenait de plus en plus dure à entretenir, comme l’atteste, le 30 septembre 2010, la mutinerie et l’appel à la grève des forces de l’ordre après le vote d’une loi prévoyant la réduction des salaires dans le secteur public, et tout particulièrement ceux des forces de police. Après une attaque contre lui, le président équatorien fut transporté à l’hôpital où les mutins ont pu s’introduire et le séquestrer. L’armée restée fidèle à Correa est intervenue avec force pour le libérer et rétablir l’ordre.
Cet épisode montre à quel point le gouvernement avait besoin de nouvelles sources de financement afin de redresser une situation économique et sociale désastreuses qui s’amplifiait de jour en jour.
Alors que ses pays voisins connaissaient une assez forte croissance économique en grande partie grâce à leurs secteurs pétroliers qui, à cette époque, connaissaient une recrudescence du prix du baril, l’exploitation de Yasuni se présenta comme une solution rapide et rentable pour renflouer les caisses de l’État.
Se présentant comme un écologiste confirmé, Raffael Correa exposa en septembre 2007, devant l’assemblée générale des Nations unies, la proposition de sanctuariser le parc Yasuni et de renoncer à toute forme d’exploitation d’hydrocarbures en son sein. En contrepartie, l’Équateur demandait à la communauté internationale une indemnité de 3,6 milliards de dollars, soit la moitié des recettes qui pourraient être générées par une éventuelle exploitation. Un accord est signé en août 2010, et l’initiative Yasuni ITT est créée. (ITT sont les initiales des trois villes délimitant le parc : Ishpingo, Tambococha, Tiputini.) Mais voilà, seuls 13,3 millions de dollars ont été réellement versés.
Ainsi, avec une large majorité de 108 voix « Pour » et 25 « Contre », les parlementaires équatoriens n’ont pas hésité à dire « oui » au président qui annonça le 15 août 2013 la mise en œuvre de l’exploitation des gisements du parc, ignorant les contestations des écologistes et des populations autochtones qui étaient sorti-e-s dans les rues pour protester contre cette décision irresponsable et qui n’ont vu en l’initiative Yasuni ITT qu’un leurre, un chantage international, afin de rejeter la faute et les conséquences d’un désastre à venir comme le douloureux épisode de l’affaire Texaco-Chevron.
Effectivement, le groupe pétrolier Texaco avait exploité de 1964 à 1990 plusieurs gisements dans la zone nord de l’Amazonie équatorienne. Après l’extraction de 1,5 milliards de barils de pétrole, le déversement de 84 milliards de déchets et de résidus en pleine nature et des actions de réparations insuffisantes, l’Équateur fit face à la plus grande pollution environnementale de toute son histoire.
C’est alors que s’engagea une procédure judicaire de plus de 20 ans. En 2011, un juge de Largo Agrio en Équateur avait condamné la compagnie américaine à verser 9,5 milliards de dollars d’amende, une somme qui pourrait doubler si Texaco ne présentait pas d’excuses. La condamnation de 19 milliards de dollars fut confirmée en appel début janvier 2012; il s’agissait de la condamnation la plus sévère jamais prononcée pour une pollution industrielle. Texaco s’était pourvu en cassation, refusa de payer et poursuivit dans les tribunaux américains les militant-e-s et les victimes de cette pollution pour complot et extorsion. Contre toute attente, la justice américaine lui avait donné raison.
En 2015, la cour suprême du Canada engage une procédure judiciaire pour la reconnaissance et l’exécution du jugement prononcé en Équateur. Tout cela présage que l’affaire Texaco-Chevron en Équateur est loin d’être terminée et cette nouvelle ouverture du président Correa envers les compagnies pétrolières ne fera que répéter l’épisode tragique de Texaco ainsi que les conséquences que vivent jusqu’à présent les populations autochtones de l’Amazonie : pollution des eaux, disparition de la faune aquatique, contamination des sols, maladies cutanées et respiratoires, augmentation des taux de mortalité dans les zones touchées.
Se présentant toujours comme un défenseur des droits de la nature, de l’Amazonie et des peuples qui y habitent, Correa s’engage à exploiter le pétrole du Yasuni avec la plus grande prudence. Sa méthode : « Il n’y aura pas de routes dans la forêt, tout se fera par hélicoptère, avec des oléoducs enterrés, avec des techniques de pointe. »
En novembre 2015, nous avons pu constater par nous-mêmes le décalage entre le discours officiel et la réalité sur le terrain. Partis visiter le parc Yasuni et la réserve biologique Limoncocha, nous découvrîmes au-delà de notre espérance un monde naturel extrêmement riche mais aussi très fragile.
Longeant les routes, un enchevêtrement d’oléoducs et de tuyauteries sont construits loin des normes qu’exige cette industrie dans d’autres pays à tradition industrielle pétrolière : à peine un à deux mètres les séparent de la chaussée et parfois même quelques centimètres, posés non sur des supports construits dans les normes qu’exige souvent le secteur, mais sur des supports fabriqués à partir de tubes d’échafaudage rouillés, aucun alignement, pratiquement aucune vanne permettant la fermeture en cas d’incidents et encore moins un système d’identification des fluides coulant dans les différentes tuyauteries qui changent de position au gré des courbes et obstacles du terrain parcouru. Enjambant régulièrement des rivières, aucune infrastructure de « type Rack » (1) n’a été construite pour le passage de ces tuyauteries; une rivière qui grossirait emporterait tout sur son passage et les produits pétroliers se déverseraient à travers des milliers de kilomètres de cours d’eau et des millions d’hectares de terre.
Aux stations de pompage et de stockage, on remarque qu’aucun système de détection/extinction d’incendies n’a été réalisé et la grandeur des cuves de retenue creusées autour des bacs de stockage sont relativement petites pour retenir le brut en cas de déversement. En définitive, nous sommes très loin de la promesse du président équatorien pour une exploitation responsable avec des techniques de pointe; on voit plutôt des infrastructures de l’industrie pétrolière des années 1930.
Ce que nous avons vu nous laisse imaginer l’horreur de ce qui se fait à l’abri des regards dans la forêt profonde et nous nous demandons ce qui ne va pas avec le discours du pouvoir équatorien. Est-ce que ce sont les cahiers des charges imposés aux compagnies pétrolières qui ne sont pas assez rigoureux sur la sécurité et la qualité du travail? Ou bien ça serait plutôt un laxisme des contrôleurs et contrôleuses et des agent-es d’inspection des maîtres d’œuvres, l’État équatorien en l’occurrence.
Bien des organisations dénoncent cet état de fait et l’organisation Yasunidos en est l’exemple le plus marquant, qui a pu même se mobiliser pendant la dernière conférence des parties de la convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques tenue à Paris du 30 novembre au 11 décembre 2015 (COP21).
Mais le président Rafael Correa était là aussi et continuait à se borner à dire et à réaffirmer lors d’un entretien accordé au journal Le Monde que l’exploitation au Yasuni est basée sur des techniques de « pointe ». Il va plus loin encore, en dénonçant les organisations et les populations qui s’opposent au massacre de leur habitat en les accusant d’être soutenues et payées par l’Occident.
Un discours pour discréditer tous ceux et celles qui tirent la sonnette d’alarme et étouffer la contestation grandissante des populations touchées.
Avec une telle politique, le parc Yasuni n’est qu’au début de ses peines, et ce qui a mis des millions d’années à se créer prendra beaucoup moins de temps à disparaître.
Malgré les cours actuels du pétrole, qui ont connu une dégringolade vertigineuse ces dernières années, 116,75 $US le baril de Brent en juillet 2011 à 32,20 $US en février 2016, des pétrolières continueront à se remplir les poches et le gouvernement équatorien fera en sorte que des populations dociles aient quelques miettes à se mettre sous la dent et que les populations qui le sont moins se taisent. Et peut-être que le souhait du président Correa pour la création d’un tribunal pénal international sur l’environnement se réalisera, et pourquoi pas, ironie du sort, assistera à sa comparution.
Loin des turpitudes politiques et financières, la vie paisible dans le sous-bois inexploité du Yasuni fait de la résistance. Espérons que ça puisse encore durer longtemps.
Références
(1) Pont fabriqué généralement en charpente métallique pour supporter un ou plusieurs pipelines traversant un obstacle, comme les rivières et cours d’eau.
(Pour le franchissement des routes il est plus sécuritaire de faire des traversées souterraines.)
Crédit photo: Organisation Yasunidos
par Rédaction | Mar 24, 2016 | Canada, Opinions
Par Alexandra Bahary
Processus judiciaire, victime « idéale » et victim blaming.
« Why couldn’t you just keep your knees together? (1)
Rapportés dans L’actualité en novembre dernier, ce sont les propos que le juge Robin Camp de la cour provinciale de l’Alberta a adressés à une plaignante lors d’un procès pour agression sexuelle sous sa gouverne. Le juge Camp a été réprimandé de manière quasi-unanime par le public canadien, lectorat du Journal de Montréal compris. Ils équivalent à demander à la victime d’un tir par balle pourquoi elle n’a pas esquivé la balle, rappelaient certain-e-s, dont l’humoriste Louis T. à Bazzo.TV (2). « Et pourquoi pas une destitution???? », « comment un homme avec un raisonnement aussi stupide peut-il être juge » (sic), « [d]evrais se faire enculer pis lui demander pourquoi ta pas fermé tes jambes » (sic) proposaient même avec engouement certain-e-s commentateurs-trices dudit Journal de Montréal. Ces paroles ‒ en soi caricaturales ‒ lui ont même valu une caricature du National Post (3). À la suite d’un examen du Conseil canadien de la magistrature, il n’est plus permis au désormais juge de la Cour fédérale de siéger dans un procès en matière d’agression sexuelle. Il a, de surcroît, accepté de participer à un programme de sensibilisation à l’égalité des sexes après avoir présenté des excuses publiques à la plaignante ainsi qu’aux femmes qui auraient été dissuadées de déposer des plaintes pour infractions sexuelles par sa faute. Ce cas de figure illustre parfaitement certains problèmes inhérents à notre système de justice criminelle, en dépit des réformes en la matière. J’estime qu’il met en exergue la conception que notre société, au demeurant moderne, se fait de la « victime parfaite » en matière d’agression sexuelle et du comportement qu’elle devrait adopter face à cette agression.
Or, dès lors que l’on s’écarte d’un exemple précis et flagrant d’injustice comme celui de Robin Camp, comment expliquer la réaction judiciaire et sociale au mieux timide face aux violences sexuelles que subissent les femmes? Comment expliquer que le récit délivré par de nombreuses plaignantes sur leur(s) expérience(s) d’agression(s) sexuelle(s) soit discrédité par ces acteurs? (N’en déplaise à certain-e-s, je réitère d’office le caractère genré de cette violence, considérant qu’en 2013, 83 % des victimes d’agression sexuelle étaient des femmes ‒ la proportion demeurant constante depuis des années ‒ et que 97 % des auteurs d’infraction sexuelle étaient de genre masculin (4).) Comment expliquer le scepticisme du public à l’égard des dénonciations d’agressions sexuelles des femmes autochtones de Val-d’Or par opposition aux témoignages d’autres femmes (5)? Comment expliquer l’indifférence générale de la population face aux meurtres, agressions sexuelles et disparitions de milliers de femmes autochtones au Canada, un véritable féminicide (6)? Pourquoi banalise-t-on les témoignages d’agressions à caractère sexuel lorsque la consommation d’alcool est impliquée?
Pensons notamment à la couverture médiatique du présent procès Ghomeshi. Loin de moi l’idée de nier que la conciliation entre le droit à une défense pleine et entière de l’accusé-e et certaines valeurs féministes puisse présenter de nombreux défis; je n’aurai donc pas la prétention d’offrir des réponses à cette problématique épineuse. La réaction des médias et du public soulèvent néanmoins certaines interrogations. Pourquoi le fait que Lucy DeCoutere, l’une des plaignantes, ait tenté de recontacter l’accusé suite aux évènements qui font l’objet du procès minerait de facto sa crédibilité quant à son absence de consentement?
Certaines juristes féministes abordent ces questions en démontrant l’existence d’une dichotomie entre celle que l’on perçoit comme une « victime idéale » par rapport aux autres survivantes. Selon elles, lorsque qu’une femme n’aurait pas un comportement ou un mode de vie conforme à celui d’une « vraie victime », qui serait crédible et digne de la protection du système de justice, elle serait une « fausse victime » à blâmer pour sa propre agression.
Qui sont ces « mauvaises victimes »?
Les survivantes qui n’ont pas une situation personnelle ou une réaction postérieure à l’agression qui correspond à celles de notre imaginaire populaire, affirme la juriste Melanie Randall (7). Celles qui ne résistent pas physiquement. Celles qui ne subissent pas un « vrai viol », évènement qui se veut éphémère et isolé par rapport aux expériences des autres femmes, réitérant ainsi le caractère exceptionnel de ces violences. En premier lieu, celles qui ont un mode de vie qui ne correspond pas aux normes sociales ou qui sont socio-économiquement marginalisées.
En 1992, suite aux pressions persistantes de certains groupes féministes, le gouvernement avait pourtant mis en place une réforme pour mettre un frein à certains stéréotypes teintant le traitement judiciaire des agressions sexuelles, notamment celui de la femme de « mauvaise réputation ». À cette occasion, on amenda le Code criminel pour introduire des règles de preuve quant à la référence aux comportements sexuels antérieurs de la plaignante. Il s’agissait de limiter la possibilité d’invoquer le nombre de partenaires sexuels ou les comportements sexuels de la plaignante, qui ne sont plus recevables à titre d’argument dans l’unique but de discréditer celle-ci (8). Par exemple, l’accusé-e peut mettre en preuve une relation sexuelle de la plaignante avec un tiers qui aurait eu lieu en même temps que l’infraction alléguée afin de prouver son innocence. Toutefois, cet accusé-e ne peut invoquer les relations sexuelles antérieures qui n’ont aucune incidence sur les faits du procès. Dans la même veine, l’amendement limite l’accès aux documents médicaux et psychiatriques de la plaignante, qui se doit d’être justifié. Cette même réforme limite la défense de croyance au consentement de la victime : elle n’est plus recevable lorsque la croyance de l’accusé découle de l’affaiblissement volontaire de ses facultés, de son insouciance, d’un aveuglement volontaire ou du fait qu’il n’ait pas pris les mesures raisonnables pour s’assurer du consentement de la plaignante (9). De cette manière, la notion de consentement devient affirmative et l’absence de « non » ne justifie plus une agression sexuelle.
Malgré ces avancées statuaires, la conception dominante de la privatisation du risque, selon laquelle certaines femmes seraient responsables de leur agression puisqu’elles n’auraient pas pris les précautions pour assurer leur sécurité, persiste – lorsqu’on ne les accuse pas tout simplement de mentir. Les recherches de Barbara Sullivan démontrent que les attitudes sociétales négatives à l’égard des travailleuses du sexe font en sorte qu’elles soient considérées comme moins crédibles, mais aussi qu’elles soient plus souvent exposées à la violence. De fait, la pensée populaire selon laquelle leur consentement à un acte sexuel serait continu et implicite fait en sorte qu’elles ont davantage de difficulté à se présenter comme des « vraies victimes » d’agression sexuelle (10).
Au niveau institutionnel, le Canada possède un historique particulièrement désastreux quant à la prise en charge des agressions sexuelles vécues par des femmes autochtones et des femmes précaires ou aux prises avec un problème de drogue ou d’alcool. Dans la même veine, une étude australienne a examiné le déroulement de procès en matière d’agression sexuelle en portant une attention particulière au traitement subi par les plaignantes autochtones ou racisées dans ce cadre. L’étude a observé que la défense interrogeait plus souvent ces femmes relativement à leur consommation d’alcool ou de drogue que les femmes blanches. Il en allait de même des questions relatives au nombre de relations sexuelles usuel dans leur communauté (11). Or, ces femmes sont plus souvent sujettes à des violences sexuelles. Au Canada, l’on constate que le risque d’agression augmente avec l’interaction de différents systèmes d’oppression (racisme, capacitisme, etc.). À ce titre, 75 % des jeunes filles autochtones âgées de moins de 18 ans ont été victimes d’une agression sexuelle (12) et 40 % des femmes présentant un handicap vivraient au moins une agression à caractère sexuel au cours de leur vie (13).
Ironiquement, à l’opposé du stéréotype véhiculé à l’égard des femmes « au style de vie marginal », Randall expose que l’autre groupe de plaignantes dont la crédibilité est le plus souvent remise en cause serait… celui des conjointes agressées sexuellement par leurs conjoints. Pour pallier ce problème, le Code criminel avait été amendé en 1983 pour mettre fin à l’immunité entre conjoint-e-s en matière d’infractions sexuelles. Cette réforme avait aussi élargi la notion d’infraction sexuelle en remplaçant la notion de viol (soit une pénétration vaginale, anale ou buccale forcée) à celle d’agression sexuelle au sens large (une atteinte à caractère sexuel sans consentement, que ce soit par pénétration ou par attouchements, caresses…) (14). Néanmoins, certain-e-s juges se cramponnent à une notion de consentement implicite et continu résultant du mariage. La « victime parfaite », digne de la protection étatique, serait alors celle qui a un mode de vie socialement acceptable, mais qui est célibataire! Ce mythe populaire est particulièrement pernicieux, puisqu’on recense qu’une femme sur sept a déjà été agressée sexuellement par son conjoint. En outre, sept femmes victimes d’agression sur dix ont été agressées dans une résidence privée (15) et huit personnes sur dix connaissaient la personne qui les a agressées (16). Ces statistiques s’inscrivent en porte-à-faux avec le fameux mythe de la femme agressée par un inconnu dans une ruelle nocturne.
Ces mythes et stéréotypes ne sont pas uniquement présents au niveau du procès, mais également lors de la réception des plaintes par le service de police. Notons que la consommation d’alcool, le milieu de vie de la victime, mais aussi sa façon de réagir après l’évènement ont un caractère déterminant quant à la décision de retenir ou non la plainte. Ainsi, la pensée magique selon laquelle une victime qui ne se serait pas débattue physiquement pour résister à la personne qui l’a agressée serait complice de son agression persiste. Cela est dû à un héritage légal de la plupart des pays occidentaux où l’usage de la violence physique était l’un des critères pour que l’accusation de viol soit fondée. De plus, le procès pour viol avait comme objectif avoué de verser un dédommagement à la famille de la victime qui n’était « plus mariable », dû à sa réputation entachée. Même en cas de résistance, on s’attend à ce que des blessures physiques puissent corroborer le témoignage de la plaignante victime d’un « vrai viol ». Ceci expliquerait notamment l’infime taux de plaintes retenues pour devenir des accusations formelles. En 1999, la Cour suprême avait pourtant tranché que le consentement à une activité sexuelle doit être volontaire et communiqué, ce qui invalide la présomption de consentement implicite à une activité sexuelle. Le « oui » doit donc être clair, enthousiaste et informé.
Ces exemples démontrent que les améliorations statuaires n’ont pas suffi à éradiquer les stéréotypes qui se cantonnent au jugement des acteurs sociaux, mais également des acteurs judiciaires. Randall analyse ce constat en affirmant que la présomption selon laquelle le droit change les mentalités surestime le pouvoir du droit et sous-estime combien les inégalités de genre sont profondément ancrées dans notre société (17). C’est pourquoi les réformes juridiques demeurent une solution partielle à l’évolution des mentalités auxquelles devraient se conjuguer d’autres vecteurs de changement, notamment l’éducation populaire et l’activisme. J’estime qu’à cette occasion, un des champs de bataille principaux demeure la lutte contre l’invisibilisation des personnes à l’origine de l’agression au détriment des survivantes ainsi que la prise en charge collective des violences sexuelles. Ces violences sont fréquemment banalisées et ignorées lorsqu’elles s’insèrent dans un contexte quotidien. Quant à celles qui sont dignes d’attention, soient les « vrais viols de ruelle », on leur confère un caractère de danger inévitable et inhumain, à l’instar d’une catastrophe naturelle. C’est pourquoi, à défaut de se concentrer uniquement sur le contexte social dans lequel évoluent les survivantes, il faudrait davantage se pencher sur celui des personnes qui agressent. Il faut cesser de blâmer les survivantes et cesser de présenter la violence envers les femmes comme un fait isolé, une entité flottante et immuable qui serait dépourvue de toute responsabilité humaine. Puisqu’elle ne l’est pas.
(1) http://www.ctvnews.ca/canada/judge-apologizes-for-keep-your-knees-together-comment-1.2652482
(2) En ligne : https://www.facebook.com/BazzoTV/videos/942227589159316/.
(3) http://news.nationalpost.com/full-comment/gary-clement-why-didnt-the-judge-keep-his-knees-shut-anyway
(4) MINISTÈRE DE LA SÉCURITÉ PUBLIQUE. Infractions sexuelles au Québec. Faits saillants 2013, gouvernement du Québec, 2015. Sans, évidemment, vouloir exclure la possibilité d’agression sexuelle du fait d’une personne ne s’identifiant pas comme homme, d’où mon choix d’employer un terme neutre.
(5) J’aimerais rappeler à ce titre que la présomption d’innocence s’applique à un processus judiciaire dans le but de protéger l’accusé-e face au pouvoir coercitif de l’État. S’en réclamer autrement équivaut à étendre artificiellement son application. Il ne peut d’ailleurs pas avoir de procès sans plainte qui aurait préalablement été déposée à la police.
(6) À ce sujet lire Emmanuelle Walter, Les sœurs volées. Enquête sur un féminicide au Canada. Montréal, Lux, 2014 et Ryoa Chung « Y a-t-il une justice pour les femmes ? » (été 2015) Liberté n°308, en ligne : http://revueliberte.ca/content/y-t-il-une-justice-pour-les-femmes.
(7) Melanie Randall, Sexual Assault Law, Credibility, and « Ideal Victims » : Consent, Resistance, and Victim Blaming dans Canadian Journal of Women and the Law, Volume 22, Number 2, 2010, pp. 397-434.
(8) Pour plus de précisions, consulter le document du CALACS sur l’évolution de la loi relative aux agressions sexuelles. En ligne : http://bv.cdeacf.ca/bvdoc.php?no=1999_05_0013&col=CF&format=htm&ver=old.
(9) Code criminel, LRC 1985, c C-46, art. 272.3.
(10) Barbara Sullivan, : « Rape, Prostitution and Consent » (2007) 40 Australian and New Zealand Journal of Criminology 127 and 137.
(11) Anne Cossins, « Saints, Sluts and Sexual Assault : Rethinking the Relationship between Sex, Race and Gender » (2003) 12 Social and Legal Studies 77.
(12) MINISTÈRE DE LA SÉCURITÉ PUBLIQUE.Les agressions sexuelles au Québec. Statistiques, Sainte-Foy, Direction de la prévention et de la lutte contre la criminalité, gouvernement du Québec, 2006.
(13) Ibid,
(14) Projet de loi C-127.
(15) Supra, note 3.
(16) Supra, note 11.
(17) Supra, note 6.
par Rédaction | Fév 15, 2016 | International, Opinions
Par Alexime Lefebvre
Alors que j’étais confortablement assis sur ma chaise d’école dans le cadre d’un échange étudiant sur l’île de Trinité située tout au sud des Caraïbes – échange qui fut d’ailleurs facilité par mes privilèges d’homme blanc occidental [sic] -, une phrase prononcée par l’assistant de cours éveilla mon attention. De fait, il commença sa présentation sur l’étude du passé militaire de l’Amérique latine par une allégorie douteuse. Ainsi, de son point de vue, ce sujet d’étude mettrait très bien en scène la manière dont « Les garçons deviennent de vrais hommes » : c’est-à-dire la façon dont ces derniers, dans un contexte social précis, en viennent à performer une masculinité se rapportant mieux à ce qu’un homme devrait être [sic]. De plus, il continua son discours en soutenant que les hommes, de façon générale, seraient plus prompts à défendre leur famille en cas d’attaque soudaine que les femmes (??) : d’où leur penchant pour l’armée… Ces propos, révoltant de sexisme et d’absurdité, notamment parce qu’ils insinuent une supériorité masculine basée sur des présupposés obscurs (pour quelles raisons les hommes seraient-ils meilleurs pour protéger leur famille en cas d’attaque-surprise ?), déclencha un argumentaire sur les rapports de genre. Au final, l’assistant de cours mit drastiquement fin au débat en soutenant qu’en démocratie, il fallait respecter les opinions (!!) de tou-te-s. Il venait ainsi de tasser d’un revers de la main plus de quarante-cinq ans de luttes féministes locales (1).
Ce déni complet de la reconnaissance des inéquités sociales de genre participe plus largement d’une forme d’oppression systémique, c’est-à-dire une forme d’oppression qui est véhiculée au travers de toute la société. Cette violence envers les femmes prend notamment forme dans les interactions quotidiennes, et ce, à travers des discours et des comportements sexistes. C’est-à-dire des commentaires ou des comportements qui réitèrent une position dominante des hommes sur les femmes. Une violence tellement présente qu’elle en est devenue normalisée.
Cet événement m’a donc poussé à m’intéresser au cas particulier de la société trinidadienne, où cette histoire s’est déroulée. Conséquemment, je me suis dirigé vers l’Institute for Gender and Development Studies (IGDS) de l’Université des Indes Orientales, et ce, afin d’y questionner des femmes sur leurs vécus en tant que femmes trinidadiennes et féministes. Leurs réponses, plus qu’éclairantes, sont à la base même de cette réflexion.
Colonialisme et le régime de genre
Pour débuter, on ne peut dresser un portrait des rapports femme/homme dans la société trinidadienne contemporaine sans remonter à ses origines coloniales. Ces rapports, selon certaines historiennes féministes trinidadiennes [2] [3], prennent souche dans la colonie de plantation implantée sur l’île au tournant du XVIIIe siècle. Ce système repose donc à l’époque sur la mise en esclavage de différentes populations ouest-africaines vendues à des marchands européens, et ce, généralement pour des raisons de dettes impayées [4]. Ces derniers entreprenaient ensuite la traversée de l’Atlantique afin d’aller revendre leur stock [sic] déshumanisé dans les Caraïbes où leur force de travail était mise au service d’une économie basée sur l’exploitation humaine [4]. De plus, comme effet corollaire de ce commerce inhumain, certaines institutions sociales ouest-africaines, telles que la famille et les formes d’organisations sociopolitiques, n’ont pas survécu à ce déracinement social. D’autres, plus résilientes, ont toutefois été confrontées à de nouvelles normes coloniales issues des cultures européennes de l’époque, dont le patriarcat [2].
On peut simplement définir le patriarcat qui a pris forme sur l’île de Trinité comme une domination systémique des hommes sur les femmes, inspirée des différents modèles culturels européens de l’époque. Ce patriarcat s’est d’ailleurs matérialisé à travers l’esclavagisme, notamment par le processus de déshumanisation des esclaves noirs. Ainsi, en séparant les esclaves de tous liens sociaux avec leur famille et leur société d’origine [4], ce processus aurait agi tel un renforcement de la figure autoritaire du propriétaire d’esclave européen [2, 3]. Cette mise en esclavage aurait donc favorisé le paradigme de la suprématie blanche et masculine dans la société de plantation de l’époque. De plus, malgré une indifférenciation sexuelle du travail aux champs [2, 3], c’est-à-dire que les hommes et les femmes se voyaient assigner les mêmes types de tâches, une division sexuelle du travail pour les esclaves domestiques s’est observée au quotidien. Les croyances dominantes de l’époque soutenaient aussi que les hommes étaient faits pour entreprendre des travaux manuels, alors que les femmes étaient naturellement prédisposées vers des travaux ménagers ou domestiques. C’est conformément à cette croyance que s’est constituée la répartition sexuelle des tâches, basée sur une vision essentialiste imposant une distinction binaire entre hommes et femmes.
L’esclavage semble aussi avoir eu des conséquences sur les construits de la masculinité et de la féminité. Bien que nous possédons peu de documents relatant précisément comment ces changements ont pris place et comment ils se sont manifestés au quotidien [2], nous savons néanmoins que le modèle hégémonique de l’époque a été basé sur un idéaltype élitiste de la ménagère blanche, pure et chaste. De plus, ce même modèle représentait la femme de couleur comme étant travailleuse, ouvertement sexuelle et débridée [2]. Cette opposition, dans le discours public, aurait servi à soutenir un complexe racial affirmant que les femmes blanches étaient supérieures. Toutefois, cet idéal européen de la ménagère chaste semble avoir été adopté (mais pas complètement) par les familles afro-trinidadiennes seulement suite à l’abolition de l’esclavage. Cette adoption post-émancipation s’expliquerait, selon la féministe afro-trinidadienne Rhodia Reddock, par le fait que la formation d’une famille chez les esclaves caribéens était fortement découragée par les propriétaires. Pour des raisons évidentes, ces derniers devaient attendre jusqu’à ce que les enfants d’esclaves atteignent l’âge de cinq ans avant d’être exploitables. Ainsi, cette attente, dans une pure logique capitaliste, représentait une perte de profit pour le propriétaire qui devait entretenir l’enfant jusqu’à sa maturation nécessaire à son exploitation. À cela, s’ajoutait d’ailleurs une perception chez les propriétaires d’une baisse de la production de la mère lorsqu’elle était enceinte [3] (même si dans les faits, ces rares dernières étaient tout de même forcées à produire tout autant). Dès lors, l’ordre colonial masculin, en plus de s’assurer un contrôle sur le pouvoir de reproduction des femmes esclaves [3], imposait un régime de genre, compris comme étant un modèle systémique de relation de pouvoir genré qui conférait aux hommes blancs la légitimité de leur domination. Au final, ce complexe social mixant déshumanisation, subordination raciale et subordination de genre (sans parler aussi d’une subordination sexuelle), assurait la reproduction d’un ordre esclavagiste violent, blanc et viril, et ce, au profit d’une petite élite économique capitaliste blanche.
Suite à l’abolition de l’esclavage dans l’Empire britannique en 1834, les esclaves afro-trinidadien-ne-s ont quitté massivement les plantations. L’abolition a permis à certain-e-s ex-esclaves d’intégrer la société bourgeoise, créant progressivement du même coup une nouvelle classe moyenne émergente qui prit lentement sa place dans l’espace public. Néanmoins, la vision subordonnée des femmes demeure, reproduite par l’influence des institutions religieuses et législatives majoritairement dominées par des hommes. Ces institutions maintenaient le discours des sphères séparées (public pour les hommes, domestique pour les femmes), basé sur une complémentarité « naturelle » des hommes et des femmes [2]. Elles contribuaient ainsi à reproduire l’idéaltype de la classe moyenne britannique de l’homme pourvoyeur et de la femme ménagère. De ces acteurs, l’Église catholique locale a été influente dans le maintien du statu quo (elle percevait de fait l’indépendance des femmes comme étant une menace pour la morale chrétienne dans son ensemble) [2]. De plus, ces femmes noires, ex-esclaves nouvellement arrivées sur le marché du travail, voyaient leur salaire basé non sur leur talent, mais bien sur leur genre. Les femmes gagnaient ainsi la moitié du salaire d’un homme noir pour la même charge de travail [3].
La victoire du People National Mouvement (PNM) en 1956 a été décisive pour le futur de Trinité. Pour la première fois, des Afro-Trinidadiens issus de la classe moyenne noire ont accédé au pouvoir politique, défiant la suprématie de l’ordre colonial blanc. Cette élection conduit ensuite le pays vers son indépendance en 1962. Néanmoins, malgré les promesses préélectorales du nouveau gouvernement élu, notamment en éducation, très peu de changements ont été apporté à la structure même de l’État trinidadien qui resta fondamentalement colonialiste [2]. Toutefois, avec la scolarisation des femmes qui augmente considérablement à cette époque, ces dernières commencent à prendre plus d’espace sur le marché du travail, ainsi que dans la sphère publique. Cette place resta tout de même limitée dans le sens où ces dernières devaient respecter la division sexuelle du travail promu par l’ordre dominant, réitérant ainsi leur « rôle » féminin au travers d’emplois orientés vers les tâches domestiques [2]. Par contre, la prolifération de plusieurs regroupements de femmes qui commence à cette époque permet à ces dernières de gagner de l’expérience en organisation et en militantisme, tout en commençant à questionner le rôle de ménagère reproduit par l’idéal hégémonique de l’époque. Des femmes de couleur militantes, telles que la féministe Angela Davis, ont cristallisé cette résistance [1].
Régime de genre et violence: comment maintenir l’ordre en place
Le régime de genre trinidadien contemporain est donc intimement lié à la formation de la nouvelle classe moyenne afro-trinidadienne qui s’est inspirée (mais pas complètement) de la classe dominante en place en adoptant certaines de ses pratiques [1, 2]. L’adoption de ce régime sera aussi largement encouragée par l’Église chrétienne locale sur la base d’arguments moraux [2]. Ainsi, lorsque le PNM accéda au pouvoir étatique et déclara l’indépendance, la structure même de l’État, fortement colonial et masculiniste, fut changée de façon superficielle [2]. En fait, en se basant sur ce qui était déjà en place, il nous est donné de croire que le régime de genre, reproduit par l’ordre patriarcal lui-même soutenu par l’Église et l’État, ne fut point questionné dans les hautes instances gouvernementales à forte représentation masculine.
Se faisant, l’origine de la violence faite envers les femmes au quotidien dans la société trinidadienne se doit d’être appréhendée selon une perspective politique. Dès lors, cette violence, que l’on pourrait définir comme étant une exposition par un groupe donné à une mort prématurée (qui par exemple, prend forme dans la surreprésentation des femmes comme victimes de violence conjugale dans la société trinidadienne), est ici cristallisée dans les actions et les discours d’hommes (mais parfois aussi de femmes) qui réitèrent une représentation hiérarchique des relations femme/homme dictées selon le régime de genre en place. Pour les hommes, ces discours et comportements oppressifs découlent d’un entitlement, c’est-à-dire d’une conception des rapports de genres qui leur permet de croire qu’ils sont faits pour dominer les femmes [5]. Cette perception, qui dans le contexte trinidadien est fortement dynamisée par diverses institutions religieuses, est d’ailleurs souvent en accord avec une conception « naturelle » de la domination masculine. De plus, ces discours et comportements oppressifs prennent leurs racines dans la première institution qui socialise les individus d’une société donnée : la famille. Et plus particulièrement, dans la manière dont les enfants sont élevés.
Ainsi, cette violence au quotidien, qu’elle prenne forme au travers d’insultes, de discours moralisateurs, sexistes et/ou paternalistes, de menaces physiques, de cat-calling, de victim blaming, mais aussi de harcèlement sexuel et même d’assaut sexuel, est légitimée selon cet entitlement qui permet à l’oppresseur masculin de réitérer sa position dominante. « La violence d’un oppresseur est un choix désigné pour contrôler et intimider » (traduction libre) [6] et elle s’impose au quotidien comme étant un moyen utilisé par certains hommes afin d’assurer leur suprématie. Ce fut d’ailleurs le moyen privilégié par les propriétaires d’esclaves sur les plantations [2, 3, 7]. Cet entitlement n’est très certainement pas le produit du hasard et encore moins la conséquence de prédispositions biologiques. Il provient en fait d’un rapport de classe (ou de genre) transfiguré en norme qui fut imposée par le groupe dominant. Ce rapport vient ensuite légitimer des comportements violents, dont la tendance majeure soutient la domination d’un groupe privilégié par le système (ou le régime) sur les autres. Dans le cas du régime de genre trinidadien, ce dernier est d’ailleurs fortement dynamisé et reproduit au travers des médias, de la culture populaire, de l’éducation et des institutions religieuses [2], tout autant que de l’État. Cette forme de violence historique se manifeste donc dans le quotidien selon des rapports de pouvoir multiples, et ce, afin de préserver la dominance d’un groupe et ainsi reproduire un régime de genre, un ordre esclavagiste ou toute autre forme de domination systémique.
En conclusion
La violence perpétuée au quotidien envers les femmes trinidadiennes n’est pas chose nouvelle et l’aperçu qu’il m’a été donné de vivre avec cet assistant de cours n’est pas un cas isolé. Ces discours sexistes sont une forme d’oppression en soi, car ils réitèrent une suprématie masculine qui, en retour, vient légitimer une violence au quotidien. Cette dernière n’est d’ailleurs pas l’apanage seul de la société trinidadienne. En fait, elle s’est aussi normalisée ailleurs et le Québec n’y fait pas exemption. C’est pourquoi, à mon avis, seule la résistance paye et l’envers de l’histoire coloniale et postindépendance trinidadienne est parsemé de réussites inspirantes face à cette oppression systémique, notamment grâce à diverses organisations féministes qui émergent au tournant des années 1970 [1, 2]. Entre autres, les militantes de ces dernières ont stressé les rôles genrés qui limitaient leur potentiel à l’intérieur même des mouvements politiques et révolutionnaires de leur époque, notamment en critiquant la répartition du travail, ainsi que la reconnaissance futile qui leur était attribuée à l’intérieur de ces diverses organisations [8]. Elles s’attaquèrent d’ailleurs à l’image d’hyper-masculinité mise de l’avant par les militants du mouvement des Black Panther [8]. Elles ont aussi formé plusieurs associations qui perdurent encore de nos jours, dont le Caribbean Association for Feminist Research and Action qui est encore très actif dans la région [1, 8].
Néanmoins, aux dires des membres de l’IGDS que j’ai interviewés, cette résistance envers le régime de genre trinidadien doit s’étendre à l’ensemble de la société. Et pour que cela soit fait, il importe de repenser les institutions sociales qui déterminent le parcours des personnes avec une priorité mise sur l’éducation des enfants. Elles ajoutent qu’il faut aussi continuer à diffuser les divers discours critiques des institutions en place, dont les discours féministes, et ce, dans le but de faire reconnaître les bienfaits de leurs revendications pour toute la société. Et finalement selon elles, il faut impérativement « séparer l’Église de l’État ». Le combat est de taille, mais pas insurmontable.
*Merci à Iléana, Livia et Mariette pour leur relecture et leurs commentaires éclairants 🙂
1. Baksh-Soodeen, R., Issues of difference in contemporary Caribbean feminism. Feminist Review, 1998. 59(1) : p. 74-85.
2. Pasley, V., Gender, race, and class in urban Trinidad: representations in the construction and maintenance of the gender order, 1950-1980, in Department of History. 1999, University of Houston.
3. Reddock, R.E., Women and slavery in the Caribbean: A feminist perspective. Latin American Perspectives, 1985 : p. 63-80.
4. Graeber, D., Debt: The First 5,000 Years. Updated and Expanded ed. 2014, London : Melville House.
5. Pease, B., Undoing privilege: Unearned advantage in a divided world. 2010 : Zed Books.
6. Gaarder, E., Addressing violence against women: Alternatives to state-based law and punishment, in Contemporary anarchist studies : An introductory anthology of Anarchy in the Academy R. Amster, Editor. 2009, Routledge : London, New York. p. 46-56.
7. Fanon, F., Les Damnés de la Terre. La Découverte. 2002 [1961], Paris.
8. Pasley, V. and E. Williams, The Black Power movement in Trinidad: an exploration of gender and cultural changes and the development of a feminist consciousness. Journal of International Women’s Studies, 2001. 3(1).
par Rédaction | Fév 9, 2016 | International, Opinions
Par Antoine Majeau
Dans l’imaginaire collectif, on s’entend majoritairement pour dire que les Pays-Bas sont parmi les pays les plus tolérants, les plus novateurs et avant-gardistes. La population et les politiques ont généralement une position plutôt progressiste sur de nombreuses questions sociales telles que la prostitution, l’euthanasie, l’avortement, la consommation de drogues et les droits des homosexuels. C’est justement cette politisation de l’homosexualité, particulièrement par la droite nationaliste, qui m’intéresse. Il est ici question de montrer, par une analyse des discours politiques, comment la tolérance à l’homosexualité peut être instrumentalisée pour légitimer un agenda anti-immigration dans le contexte néerlandais contemporain.
D’abord, tout bon nationalisme insiste sur une fierté qui est commune au peuple qui forme la nation. Cette exaltation partagée joue un rôle crucial dans la formation de l’identité pour les nationalistes. Pour faire un parallèle près de nous, il est difficile d’imaginer un nationalisme québécois qui laisserait de côté la langue française comme atout et comme marqueur identitaire. Dans le cas hollandais, c’est cette tolérance sexuelle que l’on célèbre comme aspect unique parmi les sociétés du monde. Et tout comme beaucoup de nationalistes québécois se battent pour des politiques protégeant la langue, des nationalistes néerlandais militent pour protéger leur tolérance et leur progrès social.
Dans plusieurs nationalismes occidentaux contemporains, mais pas tous, l’espace social est symboliquement divisé en différents blocs monolithiques immuables. Cependant, on doit reconnaître le dynamisme inhérent des groupes sociaux. Le nationalisme sexuel hollandais n’échappe pas à cette caractéristique. Cette simplification trace alors la ligne entre les citoyens «légitimes» de la nation, soit, en général le groupe majoritaire, et les autres qui sont tenus à l’écart de cette citoyenneté légitime, soit les groupes minoritaires.
La Hollande, un peu à la façon du Québec au courant de la Révolution tranquille, s’est affranchie de l’autorité de la sphère religieuse durant ses «longues années 60». Les mouvements sociaux et l’État, à cette époque, travaillaient ensemble afin de se concentrer sur une plus grande liberté individuelle et sexuelle, ce qui résulta en une normalisation rapide de l’homosexualité dans toutes les sphères de la société. La fierté découlant de cet accomplissement est partagée à la grandeur du pays et devient un critère de distinction face aux autres nations. On peut ainsi parler de nationalisme sexuel, car c’est la sexualité, la tolérance envers l’expression de la sexualité de l’individu, qui est instrumentalisée comme base commune du sentiment d’appartenance nationale.
Dans un contexte de fierté d’ouverture à l’homosexualité (les Pays-Bas sont le premier pays à avoir autorisé explicitement le mariage homosexuel et l’adoption par des couples de même genre), de nombreux nationalistes ont peur de voir ces acquis disparaître. Une formation politique associée à l’extrême droite, et ressemblant grossièrement au Front National, fait justement plateforme sur cette peur. Le Parti pour la liberté, (Partij voor de Vrijheid – PVV) de Geert Wilders milite activement pour la conservation des droits des homosexuels néerlandais. On a rarement tendance à rattacher l’extrême-droite et la défense des droits LGBTQ, mais lorsqu’on porte attention au discours du PVV, on découvre un motif sous-jacent.
S’il existe un sentiment d’insécurité à l’égard des droits des homosexuels, c’est qu’il y a, pour certains, une menace. Pour le PVV, cette menace vient forcément d’ailleurs, car une écrasante majorité de la population appuie les politiques favorables aux couples gais. Le bouc-émissaire est facile à trouver dans le climat politique du post-onze septembre: les musulmans et les musulmanes, évidemment.
Cette association entre nationalisme sexuel et islamophobie a connu un moment charnière en 2002, en pleines élections générales. Le politicien Pim Fortuyn, à la fois défenseur des droits homosexuels et hostile à l’immigration non-européenne, fut assassiné par un militant néerlandais d’extrême-gauche, qui, à son procès, avoua qu’il avait commis cet acte pour protéger les musulmans que Fortuyn cherchait à exploiter afin d’en tirer un capital politique. Deux positions opposées se cristallisèrent à partir de ce procès, soit une prônant le rejet de l’Islam en vertu des droits homosexuels, et une autre s’opposant à l’instrumentalisation de l’identité sexuelle à des fins racistes. Malgré cette radicalisation, la majorité de la population néerlandaise se situe aujourd’hui dans un entre-deux.
L’islamophobie pénètre alors la «société la plus tolérante d’Occident». Dès qu’il en a la chance, le PVV relie l’homophobie et les citoyens musulmans, tentant de diviser la population néerlandaise «tolérante» des citoyens musulmans «intolérants». À ce sujet, le chef du parti ne se dit pas raciste: il ne déteste pas les musulmans; il déteste leur livre, leurs traditions et leur idéologie (1). Il appelle même la population à «ne pas tolérer les intolérants» (2) en parlant des musulmans (peut-être ne voit-il pas l’ironie de cette déclaration). Pour lui, son devoir comme politicien est d’empêcher «l’islamisation des Pays-Bas», et pour ce faire, il entend freiner l’immigration depuis les pays où la religion principale est l’Islam et interdire la construction de mosquées (3). Geert Wilders argumente que toute personne adhérant à l’Islam est fondamentalement opposée au mode de vie néerlandais, car selon lui, le Coran et la loi islamique veillent à criminaliser l’homosexualité. Loin d’être un phénomène isolé, le PVV a récolté 17% des votes aux élections de 2009 et 12,3% en 2014 (4) (cette perte de voies est entre autres attribuée à la croissante collaboration du parti de Wilders avec le Front National de Le Pen). Il est soit le troisième ou le quatrième parti le plus populaire, selon le mois.
Cependant, la vague PVV possède des limites. Une croissante visibilité d’intellectuels homosexuels musulmans embête gravement son argumentaire. De plus, de nombreuses organisations LGBTQ néerlandaises critiquent son hypocrisie et l’instrumentalisation de leur identité sexuelle pour ses propres fins. En 2011, Wilders fut emmené en cour pour répondre à des charges d’incitation à la violence, mais il s’en sortit indemne. Toutefois, il devra se présenter de nouveau au tribunal en 2016 sous motif d’incitation à la discrimination et à la haine des Marocains vivant aux Pays-Bas.
Les Pays-Bas ne sont évidemment pas le seul pays où l’on trouve des individus et des groupes prêts à instrumentaliser une fierté partagée au nom de la nation. Au vingt-et-unième siècle, cela est particulièrement vrai en ce qui a trait à l’opposition à l’immigration et à l’Islam. En France, c’est en vertu de la laïcité, de l’invisibilité de la sphère religieuse dans le domaine public, que l’on méprise l’Islam. Aux États-Unis, c’est la sécurité nationale qui est ébranlée par l’immigration mexicaine et musulmane, et ce discours est d’ailleurs loin d’être né du phénomène Trump. Ici, on l’a vu avec les commissions d’enquête sur les accommodements raisonnables et sur la charte des valeurs québécoises, l’immigrant qui ne parle pas français et qui n’est pas laïc ne sera pas exactement accueilli à bras ouverts par une certaine frange de la population). Les parallèles comme ceux-ci peuvent s’étendre sur des pages, mais ils ne servent qu’à montrer que les nationalismes mobilisent chacun de leur propre façon, avec des arguments qui leur sont propres.
Le danger de ces types de discours nationalistes réside dans l’exclusion et dans la marginalisation qui peuvent en découler. La célébration d’un groupe mène facilement au mépris d’un autre, peu importe le degré de différence. Le problème est tout aussi grave lorsque l’autre groupe est essentialisé, réduit à une poignée de traits inchangeables et qui le définissent. C’est exactement ce que fait le discours du PVV envers les musulmans et les musulmanes. Or, même si un mouvement national célèbre une certaine tolérance, il se doit d’être critique envers ses propres termes d’inclusion. Les nationalistes québécois doivent donc éviter de penser le Québec comme un espace ethnique ou culturellement homogène, car ils s’éloigneraient de le réalité et s’engouffreraient dans la xénophobie.
(1) Traynor, Ian. ‘I don’t hate Muslims. I hate Islam,’ says Holland’s rising political star.The Guardian, 17 février 2008. http://www.theguardian.com/world/2008/feb/17/netherlands.islam (2) Entrevue donnée à Stephen Sackur de HARDtalk, sur BBC news. http://news.bbc.co.uk/2/hi/programmes/hardtalk/4833890.stm
(3) Traynor, Ian. ‘I don’t hate Muslims. I hate Islam,’ says Holland’s rising political star.The Guardian, 17 février 2008. http://www.theguardian.com/world/2008/feb/17/netherlands.islam
(4) Waterfield, Bruno. European election upset for Geert Wilders as Dutch turn cold on anti-EU party. The Telegraph, 22 mai 2014.http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/europe/netherlands/10850610/Eu…
par Rédaction | Jan 12, 2016 | Analyses, International
Par Rohin Baiany
Le 21 septembre dernier, l’Arabie Saoudite, membre du conseil consultatif du Conseil des droits de l’homme, a été nommée à la tête de l’institution onusienne. En tant que chef de file du groupe consultatif, le pays aura pour mission de nommer les rapporteurs spéciaux. Les rapporteurs sont les envoyés dépêchés par l’ONU et qui seront chargés d’enquêter sur les violations des droits de l’homme. (20) C’est un rôle de premier plan qui requiert deux qualités importantes : impartialité et crédibilité.« La résolution 60/251 de l’Assemblée générale (…) spécifie que les États élus au Conseil doivent respecter les normes les plus élevées dans la promotion et la protection des droits de l’homme et qu’ils coopèrent pleinement avec le Conseil » (19).
La nomination a été très mal reçue auprès de certains pays et organisations des droits de l’homme. L’Arabie Saoudite fait la une des grands médias internationaux depuis des années pour les manquements en matière des droits de l’homme sur son territoire. Une nomination à la fois surprenante et inusitée, mais qui tire ses sources de plusieurs réalités méconnues.
Tout d’abord, avant de s’engager plus en détail dans le sujet, il est impératif de comprendre ce qu’est le Conseil des droits de l’homme. Cette institution revêt une importance primordiale au sein de l’Organisation des Nations Unies. Le Conseil est jeune, car il a été créé en 2006 par l’Assemblée générale de l’ONU. L’objectif principal est de « renforcer la promotion et la protection des droits de l’homme autour du globe ». L’Assemblé générale est le principal organe décisionnaire de l’ONU.
Le projet est ambitieux dans la mesure où il offre à celles et ceux qui sont victimes d’injustices ou qui en sont témoins de pouvoir se tourner vers cet organisme pour de l’aide. En tant qu’organisme intergouvernemental, il est composé de plus de 47 États signataires, qui se partagent la présidence du Conseil tous les trois ans. Une des critiques les plus souvent exprimées concerne la nature peu démocratique et critiquable de certains des membres.
Parmi les pays qui siègent au sein du Conseil figurent notamment la Chine et la Côte d’Ivoire. Plus de mille militants des droits de l’homme croupissent aujourd’hui dans les prisons chinoises et selon Amnistie Internationale, plus de 4000 personnes sont condamnées à mort chaque année dans le pays (21). Pour ce qui est de la Côte d’Ivoire, même s’il y a eu des progrès notables dans les dernières années, les forces de sécurité du pays sont régulièrement accusées d’exactions à l’encontre des opposants au président Alassane Ouattara (22).
Monarchie absolue
Pour comprendre la situation en Arabie Saoudite, il faut tout d’abord comprendre la nature de ce pays « atypique ». Ce royaume est le seul État au monde qui porte le nom de son fondateur : Abdelaziz ben Abderrahmane Al Saoud dit Ibn Seoud. Fondée en 1932, après l’unification des différentes tribus de la péninsule arabique, la famille Saoud dirige le royaume sans partage depuis près d’un siècle.
Conformément aux règles de succession, le pouvoir se transmet d’un frère à l’autre. Un système unique de succession « adelphique » parmi les fils du fondateur Ibn Seoud. C’est un mode de succession qui consiste à transmettre le pouvoir au frère aîné du dernier souverain décédé et non à son fils. En réalité, selon le spécialiste de l’Arabie Saoudite Nabil Mouline, la succession va le plus souvent au membre le plus puissant de la famille:« La transmission du pouvoir en Arabie saoudite, qui obéit à ce principe, est plus complexe : le roi n’est pas le frère le plus âgé, mais le membre le plus puissant de sa génération.
Le pouvoir est donc très dépendant des équilibres de pouvoir du moment » (23). N’empêche que la dynastie des Saoud est vieillissante et qu’il est impératif aujourd’hui qu’ils envisagent de passer le flambeau à une génération plus jeune.
Le fondateur du pays a eu 19 épouses qui lui donnèrent environ 89 enfants connus. Une très grande famille, qui compte aujourd’hui plus de 5000 princes héritiers et dont chacun mène un train de vie extrêmement luxueux (27).
Au fil des ans, ces héritiers se sont forgé une réputation peu enviable. Plus d’une fois, les frasques des héritiers ont fait la manchette des grands médias internationaux (26).
Travailleurs sans droits
L’Arabie Saoudite a un triste bilan en matière de droits des travailleurs étrangers sur son sol. Un grand nombre de personnes en provenance de différents pays se rendent en Arabie Saoudite dans l’espoir d’obtenir un salaire décent. Ces travailleurs migrants sont la plupart du temps relégués aux tâches et emplois que les natifs ne veuillent pas faire : domestique, nourrice, chauffeur ou ouvrier, par exemple. Une fois le nouvel arrivant sur place, il se fait confisquer son passeport et se voit contraint de travailler dans des conditions « inhumaines (1). » Des rapports font état de journées de dix à douze heures de travail récompensés par de maigres salaires qui parfois ne sont pas versés à l’employé. Ces pratiques, sans être la norme, sont une réalité répandue et connue du grand public.
Il existe une multitude de plaintes pour maltraitance, privation de nourriture ou même pour viol à l’encontre des membres de la famille royale ou de l’aristocratie saoudiennes (4). L’un des cas récents est celui d’un diplomate saoudien accusé d’avoir violé deux employées népalaises à son domicile en Inde. Il a pu quitter le pays sous couvert de l’immunité diplomatique sans être importuné par la justice de son pays et malgré les protestations du gouvernement indien.
Dans seulement quelques rares cas, des accusations formelles ont été déposées à l’encontre des suspects. Une multitude de rapports d’organisations internationales ont été rédigés sur les abus des travailleurs étrangers. Très peu de plaignantes et plaignants ont eu gain de cause jusqu’à maintenant.
En effet, chaque fois qu’un membre de la famille royale se déplace à l’étranger, il bénéficie de l’immunité diplomatique et n’est donc pas « justiciable ». Il en est de même à l’intérieur du pays, car les tribunaux ne concernent pas la royauté (6). Deux éléments peuvent expliquer ce constat : l’une est religieuse et l’autre économique.
Gardien des lieux saints
L’Arabie Saoudite bénéficie d’un statut singulier au sein du monde musulman. En effet, le royaume renferme en son sein deux des lieux saints les plus importants de la religion musulmane, soit la Mecque et Médine. Cela fait du souverain saoudien le gardien des lieux saints de l’islam, connu jadis sous l’appellation de Gardien des Deux Saintes Mosquées (8). De facto, le souverain assure le rôle du défendeur des lieux saints en plus d’en assurer la préservation. Ce rôle assure une autorité au souverain et à sa famille qu’il est risqué de critiquer.
Au-delà de l’aspect religieux, l’économie est l’autre outil de puissance du royaume. Le pays possède la deuxième plus vaste réserve de pétrole au monde en plus d’en être le second exportateur mondial (9).
La manne pétrolière a fait du royaume le troisième plus grand détenteur de change au monde avec des caisses estimées à 883 milliards de dollars américains. En comparaison, le Canada ne se place que 14e; la France 15e et les États-Unis 18e (10). Les réserves du gouvernement saoudien sont cependant fortement en baisse depuis l’an dernier. La guerre au Yémen, déclenchée au printemps 2015 et qui s’éternise, en serait l’une des principales explications.
Cet incroyable capital financier donne au pays une puissance qui lui permet de faire la promotion de ses intérêts à travers le monde.
Grâce à cet argent, l’État saoudien fait notamment la promotion du « wahhabisme ». C’est une idéologie religieuse et ultra rigoriste du sunnisme fondée au XVIIIe siècle à partir duquel le pays tire sa légitimité dans le monde musulman (11). L’Arabie Saoudite est le seul pays reconnu par la communauté internationale qui applique le wahhabisme.
Il est important de mentionner que tous les groupes fondamentalistes sunnites tels qu’Al-Qaïda, l’État islamique, Boko Haram, les Talibans et Al-Nosra se revendiquent du wahhabisme. Depuis la fin des années 70, l’Arabie Saoudite a joué un rôle important dans l’essor de ces groupes violents.
Dans les années 80, c’était pour combattre l’Union soviétique pendant la guerre d’Afghanistan en finançant les moudjahidines. Beaucoup de ces mêmes moudjahidines deviendront des cadres talibans qui embrassent le pays aujourd’hui. Plus récemment en Syrie, des groupuscules armés, dont Al Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaïda, ont bénéficié de l’aide de riches donateurs saoudiens. Cet appui se fait à la fois de manière financière, mais surtout de manière idéologique. Le pays valide le comportement violent de ces groupes par sa propre pratique de la religion (25). Le royaume impose son autorité et ses châtiments de la même manière que les terroristes : décapitations, lapidations, mutilations de membre.
Pour promouvoir le wahhabisme, les Saoud dépensent d’importantes sommes d’argent pour financer des mosquées, des organisations religieuses ou même des partis politiques à travers le monde (12).
C’est dans le respect de la doctrine wahhabite que le régime saoudien impose un code moral très strict à toute personne vivant dans le pays.
Cela a pour conséquence que les femmes saoudiennes sont parmi les moins libres à travers le globe. Il leur est interdit de conduire un véhicule, de voyager seules, de travailler ou même de s’éduquer sans la permission d’un homme de la famille. La participation des femmes dans la politique, par exemple, est extrêmement faible. Elles ont le droit de voter lors des élections, mais un grand nombre de celles-ci ne peuvent se rendre aux urnes sans le consentement de l’homme de la famille. Pour étayer cet état des faits; lors des élections municipales de décembre 2015, 1,5 million d’hommes étaient attendus dans les bureaux de vote, pour seulement 130 000 femmes (28). La « démocratie » saoudienne reste en somme peu représentative et son pouvoir, limité. « Les conseils municipaux sont les seuls représentants gouvernementaux élus par le peuple. Ils ne sont pas dotés de pouvoirs législatifs, mais ils peuvent conseiller les autorités et aider à la surveillance des budgets. »
La liberté de culte est totalement inexistante. Les chiites, l’autre branche de l’islam, sont persécutés et ne jouissent pas des mêmes droits que leurs coreligionnaires sunnites. D’ailleurs, la pratique de toute autre religion que l’islam est formellement interdite.
Prisonnier d’opinion
Le système judiciaire est excessivement sévère et répressif. Le taux d’exécution est l’un des plus élevés au monde, les flagellations et les décapitations sont choses courantes. Selon Amnistie Internationale, l’Arabie saoudite figure parmi les pays qui exécutent le plus grand nombre de personnes avec la Chine, l’Iran, l’Irak et les États-Unis (13).
Plus près de nous, pendant les derniers mois, les médias ont fait couler beaucoup d’encre sur le cas de Raif Badawi. La conjointe du jeune activiste, craignant d’être arrêtée à son tour, est réfugiée à Sherbrooke avec ses enfants. Pour ceux qui n’ont pas suivi le dossier Badawi en détail, en voici quelques éléments importants. Tout d’abord, il est accusé d’avoir troublé l’ordre public et « d’insulte à l’islam ».
La religion est souvent invoquée comme excuse dans ce pays pour des accusations qui sont purement politiques. Dans les faits, monsieur Badawi est un activiste qui milite pour une libéralisation de la société saoudienne. Il a travaillé activement pour le droit des femmes et pour plus de liberté religieuse.
Le jeune blogueur de 31 ans a été condamné à 10 ans de prison, à une forte amende ainsi qu’à 1000 coups de fouet. Une fois sa peine achevée, il lui sera également interdit de voyager pendant 10 ans (14).
Son avocat a lui aussi été condamné à 15 ans d’emprisonnement et la cofondatrice du site de Raif Badawi, Free Saudi Liberals, a été arrêtée pour un message sur Twitter. (15) Les demandes de la communauté internationale, notamment de cesser les flagellations en raison de la santé fragile de Raif Badawi, sont restées lettre morte.
Selon Ensaf Haidar, l’épouse du militant, les tribunaux saoudiens veulent faire un nouveau procès contre son époux pour apostasie. En vertu de l’interprétation wahhabite de la justice saoudienne, l’apostasie est un crime passible de la peine de mort (16).
Le cas de monsieur Badawi, n’est malheureusement pas la seule condamnation outrancière. Le jugement à mort du manifestant Ali Mohammed Baqir al-Nimr, 21 ans, a fait couler beaucoup d’encre (17). Ce jeune homme est accusé d’avoir « participé à des manifestations contre le gouvernement, en attaquant les forces de sécurité, de possession d’une mitrailleuse et de vol à main armée ». Des accusations très difficilement vérifiables, tant un nombre important de ses droits juridiques n’ont pas été respectés en détention. Ce qui rend cette condamnation encore plus controversée, c’est que l’accusé n’avait que 17 ans au moment des faits. L’accès à son avocat lui a été régulièrement refusé. De plus, son avocat n’a en outre pas été mis au courant des dates d’audiences de son client. Il n’a pas plus été possible pour ce dernier de contre-interroger les témoins.
Le 27 mai 2014, il sera condamné à mort par « décapitation et crucifiement, son corps étant ensuite exposé publiquement jusqu’à pourrissement de ses chairs » (29). La condamnation sera ratifiée un peu plus tard par le roi Salmane, jusque-là en attente de validation.
Difficile de ne pas voir en cette condamnation, un motif d’ordre politique destiné à envoyer un message fort aux opposants du régime. L’oncle du jeune homme, un fervent dissident politique a aussi eu droit au même verdict. Il sera accusé de « recherche d’ingérence étrangère », sans que les preuves soient publiées publiquement.
Le 2 janvier 2016, ce dernier a été exécuté en plus de 47 autres personnes. Cette exécution a accentué les tensions déjà très vives entre chiites et sunnites. À l’annonce de l’exécution du dignitaire, des milliers de chiites ont marchés dans la colère dans plusieurs pays, dont l’Inde, le Bahreïn, l’Irak et plus violement en Iran. En Iran, puissance chiite de la région, des manifestants en colère ont vandalisé l’ambassade saoudienne. Peu de temps après cet incident, le royaume wahhabite rompait toutes ses relations avec Téhéran. Une nouvelle escalade de la tension, dans une région déjà très fragile.
Double discours
Le bilan du pays en matière des droits de l’homme est catastrophique. Pour toutes ces raisons réunies, la nomination de ce pays à la tête du Conseil des droits de l’homme pose problème. Rien n’indique pour le moment un futur changement d’attitude de nos politiques vis-à-vis du régime. Les considérations économiques l’emportent sur les préoccupations humanitaires. Le gouvernement saoudien signe des contrats d’armement sans problème, notamment avec le Canada, pour une valeur de 15 milliards de dollars (19). Ses délégations diplomatiques sont reçues en grande pompe dans toutes les grandes capitales sans jamais être questionnées. L’inaction de la communauté internationale peut laisser pantois et se résumer en une forme de duplicité tacite.
(1) Figaro, 18 novembre 2013, « Les effroyables conditions de travail des ouvriers migrants au Qatar » : http://www.lefigaro.fr/international/2013/11/18/01003-20131118ARTFIG00429-les-effroyables-conditions-de-travail-des-ouvriers-migrants-au-qatar.php
(2) Rapport 2014-15 et vue d’ensemble sur l’Arabie saoudite d’Amnesty International : Https://www.amnesty.org/fr/countries/middle-east-and-north-africa/saudi-arabia/
(3) Rapport général sur les doits de l’homme en Arabie saoudite, par Human Rights Watch : https://www.hrw.org/fr/middle-east/n-africa/saudi-arabia
(4) Humans Rights Watch, rapport du 8 juillet 2008 sur les conditions des travailleurs étrangers en Arabie Saoudite. Le rapport inclus également le témoignage de Ponnamma S., une travailleuse domestique d’origine sri-lankaise : https://www.hrw.org/fr/news/2008/07/08/arabie-saoudite-les-travailleuses-domestiques-sont-confrontees-de-graves-abus
(5) Atlantico, du 11 mai 2015, « L’Arabie saoudite accusée de sévices à grande échelle sur des travailleurs sans-papiers» : http://www.atlantico.fr/pepites/arabie-saoudite-accusee-sevices-grande-echelle-travailleurs-sans-papiers-2137439.html
(6) Le Figaro, 17 septembre 2015, «Viols: le diplomate saoudien a quitté l’Inde» : http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2015/09/17/97001-20150917FILWWW00018-viols-le-diplomate-saoudien-a-quitte-l-inde.php
(7) Voir le site de l’organisation de Coopération islamique : http://www.oic-oci.org/oicv2/home/?lan=fr
(8) Aperçu historique du rôle de Gardien des deux saintes mosquées : https://fr.wikipedia.org/wiki/Chérif_de_La_Mecque
(9) Connaissance des énergie, 15 juin 2015, « L’Arabie saoudite possède les plus importantes réserves de pétrole au monde » : http://www.connaissancedesenergies.org/l-arabie-saoudite-possede-les-plus-importantes-reserves-de-petrole-au-monde-131029
(10) Réserve de change et son rôle dans l’économie contemporaine : https://fr.wikipedia.org/wiki/Réserves_de_change
(11) Article historique sur la doctrine wahhabite : http://www.cosmovisions.com/$Wahhabisme.htm
(12) La Presse, 18 octobre 2015, « L’Arabie saoudite cultive l’héritage du wahhabisme » : http://www.lapresse.ca/international/moyen-orient/201510/18/01-4911163-larabie-saoudite-cultive-lheritage-du-wahhabisme.php
(13) Rapport 2014 d’Amnesty International sur la peine de morts dans le monde : https://www.amnesty.ch/fr/themes/peine-de-mort/docs/2015/peine-de-mort-2014
(14) Rapport sur Raïf Badawi d’Amnesty International : http://www.amnistie.ca/site/torture/agissezRaif.php
(15) Front Line Defenders, Fondation Internationale pour la protection des défenseurs des droits humains, dossier sur Raïf Badawi : https://www.frontlinedefenders.org/fr/taxonomy/term/14768
(16) France24, 11 mars 2015, « Le blogueur saoudien Raïf Badawi risque la peine de mort» : http://www.france24.com/fr/20150303-blogueur-saoudien-raif-badawi-pourrait-etre-condamne-peine-mort-apostasie
(17) Dossier sur Ali Mohammed Baqir Al-Nimr, d’Amnesty International : http://www.amnistiepdm.org/arabie-saoudite—ali-mohammed-baqir-al-nimr.html
(18) BBC, 15 octobre 2015, « Saudi Shia cleric Nimr al-Nimr ‘sentenced to death » : http://www.bbc.com/news/world-middle-east-29627766 (version anglaise)
(19) Le nouvel obs, 23 décembre 2015, «L’Arabie Saoudite au Conseil des droits de l’homme de l’ONU : la colère est légitime » : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1426256-l-arabie-saoudite-au-conseil-des-droits-de-l-homme-de-l-onu-la-colere-est-legitime.html
(20) Site web officel de l’Organisation des nations unies : http://www.un.org/fr/rights/overview/rsgt.shtml
(21) La Presse, 16 mard 2015, « Chine: «pire bilan en matière de violations des droits de l’Homme » : http://www.lapresse.ca/international/asie-oceanie/201503/16/01-4852447-chine-pire-bilan-en-matiere-de-violations-des-droits-de-lhomme.php
(22) Jeune Afrique, 19 novembre 2012, « Côte d’Ivoire : l’armée coupable d’exactions généralisées, selon un rapport de HRW» : http://www.jeuneafrique.com/173388/politique/c-te-d-ivoire-l-arm-e-coupable-d-exactions-g-n-ralis-es-selon-un-rapport-de-hrw/
(23) La Croix, 23 janvier 2015, « En Arabie saoudite, « un mode de succession problématique » : http://www.la-croix.com/Actualite/Monde/En-Arabie-saoudite-un-mode-de-succession-problematique-2015-01-23-1272093
(24) Le Fiagro, 17 seprembre 2015, « Viols: le diplomate saoudien a quitté l’Inde» : http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2015/09/17/97001-20150917FILWWW00018-viols-le-diplomate-saoudien-a-quitte-l-inde.php
(25) Le Point, 26 août 2014, « Terrorisme : l’Arabie saoudite coupable » : http://www.lepoint.fr/editos-du-point/michel-colomes/terrorisme-l-arabie-saoudite-coupable-26-08-2014-1856556_55.php
(26) Nouvelobs, 31mars 2013, «Maha Al-Sudaïri : Princesse martyre du luxe parisien» : http://o.nouvelobs.com/people/20130331.OBS6296/maha-al-sudairi-princesse-martyre-du-luxe-parisien.html
(27) Les Echos, 8 août 2015, «A Cannes, la manne saoudienne fait le bonheur des commerçants» : http://www.lesechos.fr/01/08/2015/lesechos.fr/021240740933_a-cannes–la-manne-saoudienne-fait-le-bonheur-des-commercants.htm#
(28) Radio-Canada, 13 décembre 2015, «20 femmes élues pour la première fois en Arabie saoudite» : http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/international/2015/12/13/002-arabie-saoudite-femme-election-elue-premiere-fois.shtml
(29) Le Figaro, 23 septembre 2015, «L’Arabie saoudite va décapiter et crucifier un chiite de 21 ans» : http://www.lefigaro.fr/international/2015/09/22/01003-20150922ARTFIG00250-l-arabie-saoudite-va-decapiter-et-crucifier-un-chiite-de-21-ans.php