Il y a presque 100 ans jour pour jour, le peuple russe se révoltait contre le régime du tsar Nicholas II en pleine Première Guerre mondiale. Sous le leadership de Vladimir Illytch Oulianov, dit Lénine, les révolutionnaires triomphent et appliquent une doctrine idéologique qui n’existait à ce jour que dans les écrits de Karl Marx et de Friedrich Engels : le communisme.
Pendant le prochain mois, nous publierons chaque semaine un article explorant un enjeu de la révolution bolchévique de 1917 relié à l’actualité politique contemporaine. Nous parlerons de la politique étrangère de l’URSS en 1917 et celle de la Russie aujourd’hui, des conflits gelés et de la question nationale, du communisme dans le monde post-soviétique, et de comment le modèle des conseils (soviets) du temps de la révolution peut contribuer aux stratégies contemporaines pour donner davantage de pouvoir au peuple dans une optique de démocratie directe. Voici le troisième article de cette série.
La Russie est de ces pays que l’on ne peut guère rater en regardant une carte. Véritable pays-continent, elle joint l’Europe de l’Est aux côtes pacifiques de l’Asie. À elle seule, elle lie d’un voisin commun la Norvège et la Corée du Nord, deux pays dont les capitales sont pourtant éloignées de presque 7500 kilomètres.
Avec une telle superficie, la Russie ne peut être qu’intéressante par sa politique extérieure. Il se trouve que celle-ci est bien différente en 2017 comparée à celle du lendemain de la révolution de 1917. À l’occasion du centenaire de la prise de pouvoir des bolchéviques, il est intéressant de comparer cette politique et de voir en quoi elle a évolué.
Deux positions différentes
Pour comprendre la source de la différence entre la politique étrangère de Lénine et celle de Poutine, il faut contextualiser la Russie dans l’ordre mondial des deux époques.
En 1917, la Première Guerre mondiale fait rage, conflit auquel participe la Russie. Malgré le revers porté au plan Schlieffen (qui visait à concentrer la force pour vaincre le front de l’Ouest avant de se retourner contre la Russie) du Reich, l’armée allemande avance bien sur son flanc est, et prend la ville de Riga, qui se trouve à moins de 500 kilomètres de Saint-Pétersbourg[1]. L’empire russe se trouve donc dans une situation relativement précaire lorsque les bolchéviques prennent le pouvoir, d’autant plus que les forces militaires ont été surmenées par le gouvernement tsariste. Celles-ci espéraient donc voir leurs conditions de vie s’améliorer avec le nouveau régime, à l’image de la majorité de la population, épuisée par les efforts de guerre.
Au-delà des conditions spécifiques à 1917, la politique étrangère russe du gouvernement soviétique est aussi dictée par le caractère éminemment politique de la révolution. Les marxistes soutiennent en effet que leur philosophie est « scientifique ». Guidé·e·s par le matérialisme-dialectique, qu’elles et ils appliquent à toutes leurs sphères d’analyse, les théoricien·ne·s de cette mouvance politique entendent prédire, du moins dans ses grandes lignes, l’Histoire[2]. Celle-ci est, selon elles et eux, propulsée par la lutte des classes qui s’organise autour des moyens de production. Ainsi, le développement de la société humaine est divisible en plusieurs grandes phases qui sont séparées par le renversement d’une classe dominante par une classe dominée. L’ère féodale donne ainsi lieu à la société bourgeoise par le biais de révolutions du même type que celle de la France en 1789; ces nouvelles sociétés capitalistes aboutissent à un soulèvement prolétaire qui forme une société socialiste, elle-même étape de transition vers le communisme intégral où l’État est absent.
Or, il se trouve que la Russie d’Octobre 1917 n’a connu sa « révolution bourgeoise » qu’en février de la même année. Elle n’a donc pas eu le temps de se forger un prolétariat comme celui qui se trouve en Europe de l’Ouest au même moment. Comme l’explique Jerzy Borzecki, spécialiste de l’histoire russe interviewé par L’Esprit Libre : « selon l’idéologie marxiste, la Russie, qui était alors un pays majoritairement agraire, n’était pas prête pour le communisme. À l’inverse, l’Occident industrialisé l’était ». En effet, à son époque, Marx avait prédit que la révolution ouvrière aurait lieu en Allemagne ou en Angleterre, deux pays qui forment le berceau du capitalisme moderne.
Ainsi, contrairement à la doctrine du « socialisme dans un seul pays » qui deviendra en vogue sous Staline, les premiers et premières bolchéviques sont cruellement conscient·e·s du caractère potentiellement éphémère de leur révolution. Toutefois, puisque leur analyse est scientifique, elles et ils sont certain·e·s que les pays industrialisés connaîtront, à leur tour, un soulèvement du même type qui placera la classe ouvrière comme classe dirigeante. Leur but premier, en termes de politique étrangère, est donc de conserver la flamme révolutionnaire russe jusqu’au moment où un pays industrialisé basculera vers le socialisme et pourra leur venir en aide. Lénine et ses camarades sont donc dans une logique de protection plutôt que d’expansion en 1917.
Poutine, lui, se retrouve dans la situation inverse. En effet, au lieu de se contenter de conserver son emprise sur la Russie, il souhaite visiblement étendre son cercle d’influence vers l’Ouest. Beaucoup soulignent son admiration pour le passé expansionniste de la Russie[3]. Au cœur de la guerre froide, en effet, quiconque dirigeait Moscou dirigeait aussi, en large partie, le reste des républiques socialistes soviétiques qui formaient l’URSS et avait une large influence sur le reste du monde à travers des réseaux tels que le Komintern, le pacte de Varsovie, et d’autres liaisons qui unissaient les tendances communistes du monde entier.
Cette emprise globale semble manquer à Poutine, qui voudrait redonner à la Russie une envergure mondiale. « Poutine veut que la Russie redevienne une superpuissance, et il semble que la seule façon qu’il ait trouvé pour y arriver soit d’exhiber sa puissance militaire », explique Borzecki.
Lénine et Poutine se retrouvent donc dans deux situations opposées par rapport à leur politique étrangère. Le premier avait surtout pour objectif d’asseoir sa dominance à l’interne, à un moment où son pouvoir était contesté par les forces de l’armée blanche. À l’inverse, il n’existe aucune force interne qui représente un danger crédible pour le président russe. Poutine est donc dans une logique qu’on peut qualifier « d’expansive », et basée sur « le passé soviétique » du pays, selon Borzecki.
Dans les faits
Cet antagonisme idéologique entre Poutine et Lénine se traduit par une différence notée entre leurs politiques étrangères respectives. Au lendemain de la révolution d’Octobre, le régime bolchévique est dans une situation on ne peut plus précaire : la guerre mondiale à l’est, la guerre civile à l’interne (dont l’opposition est soutenue par bon nombre de pays occidentaux, dont le Canada[4]), et les regards ennemis de la bourgeoisie internationale, forment un contexte peu favorable à l’expérience socialiste qui débute. Apparaît alors une série de mesures appelées le « communisme de guerre ». « Improvisé pour faire face aux nécessités urgentes de la guerre civile […], il était caractérisé par la plus extrême centralisation du contrôle étatique sur tous les aspects de la vie sociale[5]». Lénine se concentre quasi uniquement sur les questions internes, limitant sa politique extérieure à une simple défense du territoire russe contre l’ennemi.
C’est d’ailleurs avec cet ennemi qu’il va ordonner la signature du traité de Brest-Litovsk le 3 mars 1918. Cette ratification donne fin à la participation russe dans la Grande Guerre. En échange de la paix, la Russie perd une partie importante de son territoire : l’ouest du pays, où se trouvent des terres riches en matières premières, est cédé à la Triple alliance (soit l’Italie, l’Allemagne et l’empire austro-hongrois). Selon Richard Pipes, conseillé pour Reagan en matière d’Europe de l’Est, Lénine « a plaidé pour la ratification de cette paix humiliante, absolument nécessaire pour la survie du nouveau régime[6]».
Cette politique des premières heures du bolchévisme est typique des régimes en péril : la politique extérieure est reléguée au second rang au profit de la politique interne. Poutine, à l’inverse de Lénine, n’est pas confronté à cette situation. Il peut donc se permettre d’oser des politiques expansionnistes.
Comme exemple marquant de l’expansionnisme russe actuel, la crise ukrainienne, toujours pas résolue, est un cas d’école. Borzecki souligne l’importance de l’analyse historique dans le cas de la Crimée, péninsule annexée par Poutine en 2014. « C’est Catherine II qui a conquis ce territoire à la fin du XVIIIème siècle, avant qu’il ne soit arbitrairement rattaché à l’Ukraine par [l’ex-premier secrétaire de l’URSS, Nikita] Khrouchtchev en 1954, rappelle-t-il. La plupart des Russes pensent réellement que ni la Crimée, ni l’est de l’Ukraine n’auraient dû être séparées de la Russie ». La politique de Moscou est donc issue d’une double analyse : d’une part, elle permet de reprendre un territoire qui, selon la Russie, lui revient de droit, et d’autre part, elle assure au gouvernement un « niveau élevé de soutien populaire ».
Le même genre de raisonnement explique la position russe dans le cadre du conflit syrien. Sur ce champ, en effet, Poutine place régulièrement des bâtons dans les roues de l’Occident, s’alliant avec le pouvoir chiite d’Assad, et défiant ouvertement la coalition internationale. « Les objectifs mis en avant par M. Vladimir Poutine [sont] formulés comme un défi aux États-Unis et à leurs alliés occidentaux », explique Jacques Levesque dans Le Monde diplomatique. Et pour cause : le président russe souhaite, par son engagement au Moyen-Orient, « démontrer que la Russie [est] pour les États-Unis et l’Europe un partenaire d’une puissance certes inférieure à la leur, mais désormais décisive; et qu’on ne [peut] résoudre les grands problèmes internationaux que par des compromis où ses intérêts seraient pris en compte[7] ».
Russie d’avant, Russie maintenant
Il y a une différence fondamentale entre la position russe de 1917 et celle de 2017 : la légitimité du pouvoir. Si Lénine visait à consolider son emprise sur la scène politique du pays et était contesté en son approche par des forces armées, Poutine n’a que très peu d’ennemis crédibles à l’interne. En termes de politique étrangère, l’impact est important. Le régime bolchévique devait prioriser sa survie et ne pouvait se tourner vers l’extérieur. À l’inverse, le pouvoir russe d’aujourd’hui peut aisément se permettre d’employer la force pour accroître son influence mondiale. Au gré des conflits géopolitiques mondiaux, Poutine vise à accroître le rayonnement de son pays dans le but de lui redonner son envergure perdue après l’effondrement du bloc soviétique en 1991.
[1] Saint-Pétersbourg est, à ce moment, la capitale russe. Moscou prendra ce rôle plus tard, puisque la ville se trouve plus à l’intérieur des terres et abrite le Kremlin, bâtiment qui pouvait loger le gouvernement.
[2] Woods, A., 2016, « What is Historical Materialism ? », In Defense of Marxism, Repéré à :
Il y a presque 100 ans jour pour jour, le peuple russe se révoltait contre le régime du tsar Nicholas II en pleine Première Guerre mondiale. Sous le leadership de Vladimir Illytch Oulianov, dit Lénine, les révolutionnaires triomphent et appliquent une doctrine idéologique qui n’existait à ce jour que dans les écrits de Karl Marx et de Friedrich Engels : le communisme.
Pendant le prochain mois, nous publierons chaque semaine un article explorant un enjeu de la révolution bolchévique de 1917 relié à l’actualité politique contemporaine. Nous parlerons de la politique étrangère de l’URSS en 1917 et celle de la Russie aujourd’hui, des conflits gelés et de la question nationale, du communisme dans le monde post-soviétique, et de comment le modèle des conseils (soviets) du temps de la révolution peut contribuer aux stratégies contemporaines pour donner davantage de pouvoir au peuple dans une optique de démocratie directe. Voici le deuxième article de cette série.
Face à l’échec patent des socialismes autoritaires du XXe siècle et du capitalisme à régler les problèmes sociaux, économiques et environnementaux, il importe sérieusement de penser des solutions pour sortir de la crise actuelle. En prenant comme point de départ que le mythe populaire incarné dans la célèbre formule de Margaret Thatcher « There is no alternative » est erroné, cet article vise à apporter de l’eau au moulin des solutions possibles en explorant le modèle horizontal, participatif et décentralisé des conseils russes du début du siècle.
Malgré les dérives autoritaires qu’a connues la Russie au cours du siècle dernier, nous croyons qu’il est possible, en distinguant soigneusement le bon grain de l’ivraie, de s’inspirer des prémisses à l’origine des soviets pour reconstruire notre démocratie sur un modèle plus participatif, horizontal et décentralisé. À l’occasion du centième anniversaire de la révolution russe, un devoir de mémoire s’impose pour trouver des remèdes à la déliquescence de notre démocratie.
Que sont les soviets?
À leurs débuts, en 1905, les soviets[1] sont un système de représentant·e·s d’usine, délégué·e·s révocables et élu·e·s démocratiquement par leurs collègues de travail[2]. Ces personnes s’occupent principalement de questions économiques et, marginalement, de revendiquer des droits politiques, alors que la politisation des soviets – d’origine spontanée et ouvrière – ne vient que plus tard. Leurs activités principales consistent essentiellement à négocier avec les patrons (heures de travail, salaires, etc.), à constituer et gérer un fond de grève, ainsi qu’à organiser et convoquer les assemblées locales.
Le premier rassemblement à fonctionner sur le modèle des soviets est fondé à la mi-mai 1905 dans la ville d’Ivanovo-Voznesensk, centre textile de la région de Moscou. Auparavant surnommée la « Manchester russe » pour ses conditions de travail difficiles, le berceau des soviets est à cette époque le théâtre de grèves d’une durée et d’une intensité sans précédent. Dans ce contexte, les ouvriers et les ouvrières (majoritairement issu·e·s du secteur du textile) se rassemblent pour revendiquer notamment la suppression du travail de nuit et des heures supplémentaires, la mise en place d’un salaire minimum mensuel et l’abolition d’une forme de police attachée à certaines usines[3]. Simple comité de grève à l’origine, le soviet d’Ivanovo-Voznesensk change de nature lorsque la grève prend fin pour devenir le premier organe de représentation des intérêts ouvriers à l’échelle d’une ville entière. En survivant à la grève, il est reconnu comme une instance représentative non seulement par la classe ouvrière, mais aussi par les employeurs et les autorités, qui acceptent de négocier avec cette nouvelle structure.
C’est donc dans l’optique de rassembler et de converger des luttes considérées comme fragmentées mais partageant l’objectif commun de la défense des intérêts ouvriers que les premiers soviets naissent en 1905, comme en témoigne cet extrait du manifeste de la première réunion du soviet de Pétersbourg :
« On ne peut permettre que les grèves naissent et s’éteignent de façon sporadique. C’est pourquoi nous avons décidé de concentrer la direction du mouvement dans les mains d’un comité ouvrier commun. Nous proposons à chaque usine, à chaque atelier, à chaque profession, [d’élire] des député[·e·]s, à raison de 1 pour 500 ouvriers [et ouvrières]. Les député[·e·]s de chaque usine ou atelier constituent un comité d’atelier ou d’usine. La réunion des député[·e·]s de toutes les usines et ateliers constitue le comité ouvrier général de Pétersbourg ».
À l’instar du soviet d’Ivanovo, celui de Pétersbourg s’est donné comme mandat initial la gestion stricte de la grève, mais y survit également lorsque celle-ci se termine à la fin du mois d’octobre. Il passe ainsi d’un simple comité de grève à celui d’organe fédérateur de la défense des droits ouvriers et devient en quelque sorte la préfiguration des soviets de la révolution de 1917. De par sa seule existence et sa forte notoriété, le modèle des soviets se diffuse par la suite en province pour représenter non seulement les intérêts ouvriers, mais également ceux d’autres groupes sociaux (paysan·e·s, soldats, et marins).
Bureaucratisation et centralisation : le retournement des soviets contre eux-mêmes
Peu après la révolution de Février 1917[4], la renaissance et la diffusion des soviets à l’échelle de la Russie témoigne de la vivacité avec laquelle les soviets sont restés frais dans l’imaginaire révolutionnaire des ouvriers et ouvrières. « Ce fut un mouvement spontané en ce sens que les soviets surgirent partout, indépendamment les uns des autres et sans la moindre préparation théorique, en fonction des impératifs de l’heure[5] ». C’est essentiellement face à l’incapacité des partis politiques et des syndicats de se poser en organisation politique vigoureuse, légitime et représentative des intérêts ouvriers que l’on peut aujourd’hui comprendre la popularité des soviets.
Dès ses premières semaines d’existence, le soviet de Pétersbourg est cependant rattrapé par sa popularité. Les séances du soviet sont en effet si populeuses qu’elles « [tiennent] bien plus du grand et bruyant concours de peuple que de la séance de travail d’une institution parlementaire[6] ». Selon les bolchéviques, ces assemblées sont trop populeuses pour être efficaces et, conséquemment, une réorganisation s’impose. Certaines mesures qui visent à diminuer le nombre de député·e·s et à « améliorer » le fonctionnement de l’institution sont donc mises en place. Le nombre grandissant de tâches quotidiennes qui incombe au conseil exécutif impose une division du travail de plus en plus poussée ainsi qu’une augmentation de sa taille.
Dans le même souci de rendre plus efficaces les structures décisionnelles révolutionnaires, les bolchéviques instaurent un nouvel organe à l’intérieur même du conseil exécutif : le bureau du conseil exécutif. Cet organe, chargé des affaires courantes, se voit octroyé le droit de prendre des décisions d’ordre politique en cas d’urgence. Ainsi, en moins de deux mois, le soviet de Pétersbourg passe d’un organe ouvert, populaire et démocratique à un appareil administratif bien huilé composé de plusieurs centaines d’employé·e·s. Ce qu’il gagne en efficacité, nous dit l’auteur de Les soviets en Russie, Oskar Anweiler, il le perd en transparence et en démocratie. Assez rapidement, la structure s’alourdit, l’exécutif s’affranchit des délégué·e·s, les séances s’espacent et la participation diminue. Les réformes mises en place par les bolchéviques inversent ainsi le sens du pouvoir au sein des soviets : plutôt que de structures politiques servant à « faire monter » les demandes du peuple, les soviets sont stratégiquement instrumentalisés par les bolchéviques pour devenir la « courroie de transmission » (selon l’expression consacrée de Staline) et diriger les masses. L’aboutissement de la perversion du principe fondateur des soviets s’est incarné dans le système politique bureaucratique, centralisé, autocratique et coercitif qu’était la dictature bolchévique[7]. Lénine, et les bolchéviques avec lui, ont sacrifié la démocratie au profit de l’efficacité révolutionnaire, ne laissant pas la chance aux soviets de déployer leur plein potentiel démocratique.
Pourquoi s’intéresser aux soviets aujourd’hui?
En s’inspirant du modèle des conseils, il ne s’agit pas de plaquer bêtement sur notre société les reliquats d’une structure politique d’une autre époque ou de tomber naïvement dans le mythe des conseils. Il s’agit plutôt de réfléchir à savoir comment les principes de démocratie directe à l’origine de la mise sur pied des soviets peuvent être repris dans un projet collectif de démocratisation de notre société. Comme en témoigne l’avis de convocation à la première rencontre du soviet de Pétersbourg de 1917, le souci démocratique était effectivement à l’avant-plan dans la mise sur pied du projet des soviets : « Afin que la lutte pour la démocratie soit victorieusement menée à son terme, il faut que le peuple crée lui-même son organe de pouvoir propre[8] ». En ce qui a trait aux valeurs démocratiques, ce serait un piège que de jeter le bébé des soviets avec l’eau du bain de l’URSS.
En plus d’être démocratique, le fonctionnement des soviets de 1905 était très flexible. Que ce soit à l’échelle d’un milieu de travail (soviets de fabrique, soviets d’usine), d’une ville, de l’armée ou d’un quartier, le modèle des conseils s’adapte et permet de penser l’auto-organisation d’une communauté à différents niveaux et dans divers secteurs, tout en restant entièrement sous le contrôle de ses participant·e·s. Cette flexibilité serait un atout pour repenser des structures décisionnelles décentralisées adaptées à la réalité éclatée et plurielle de nos modes de vie et de nos sociétés (ruelles vertes, quartiers, arrondissements, municipalités, milieux de travail, communautés virtuelles, etc.).
Mais l’histoire nous rappelle que le modèle des conseils n’est pas non plus une panacée. Il n’est pas en soi démocratique, comme le rappelle Pierre Broué en préface du livre d’Oscar Anweiler : « Le pouvoir des conseils n’est pas par essence démocratique, et […] la condition pour qu’il le soit est que coexistent, reconnus au sein des masses qui le portent, des tendances, organisations, groupes et partis rivaux acceptant les règles qu’il leur donne et qu’ils imposent[9]. » Il s’agirait d’une structure politique décisionnelle fonctionnant sur des règles assurant une participation équitable qui pourrait être investie à différents niveaux par l’ensemble des membres. Similairement à la cité athénienne, aux communes médiévales, à la Commune de Paris de 1871, aux Town-meetings de la Nouvelle-Angleterre, et, plus récemment, au communalisme kurde du Rojava, les soviets s’inscrivent dans la longue tradition historique de la démocratie directe, des communes et du conseillisme.
Sans tomber dans les écueils antidémocratiques des « socialismes réellement existants » du XXe siècle, la gauche pourrait s’inspirer de l’histoire pour penser des modèles de sociétés post-capitalistes. Celui des soviets a l’avantage de se placer entre le tout-à-l’État et la propriété privée en proposant une solution mitoyenne qui remet en son cœur la démocratie, la participation et la décentralisation. Ce modèle serait de surcroit en adéquation avec l’ensemble des expérimentations collectives et des innovations sociales qui foisonnent actuellement dans les milieux alternatifs et qui fonctionnent pour la plupart déjà sur des bases horizontales de coopération, de consultation, de partage et d’autogestion[10].
Dans un contexte de crise écologique et d’accroissement des inégalités socioéconomiques, il importe de redéfinir collectivement les bases communes d’un autre monde. Ces bases gagneraient en démocratie et en représentativité si elles s’articulaient autour du modèle des conseils, et ne peuvent donc pas se limiter à la prise du pouvoir d’État.
Il serait à cet égard intéressant de mesurer plus en profondeur la proximité du modèle des soviets avec les thèses du municipalisme, qui avance que les leviers de transformations sociales, économiques et politiques se situent à l’échelle municipale[11]. Autrement dit, il s’agirait de concevoir le changement social par la base et essayer de se réapproprier les municipalités afin d’en reconstruire un système politique et économique ancré dans des formes de participation, de discussion et de décision publiques.
Cent ans plus tard, la question du « que faire? » reste encore ouverte. La révolution au XXIe siècle ne peut pas se permettre d’omettre des questions qui seront centrales à son déroulement, qui ont pour la plupart déjà été soulevées par les révolutionnaires russes sous diverses formes. Où se situe le précaire équilibre entre la participation populaire de masse la plus représentative possible et une certaine forme de « pragmatisme logistique » qui permette à la démocratie directe d’être fonctionnelle à grande échelle? De quels mécanismes les structures politiques émancipatrices devront-elles se doter pour éviter de sombrer dans l’autoritarisme? Comment opérer une coordination et une communication aussi efficace que démocratique entre les différents conseils? Considérant la forte pluralité dans la composition de nos sociétés, comment le modèle des conseils pourrait-il participer à l’intégration des minorités dans le processus décisionnel politique?
L’histoire se doit certes d’être un puits pour guider l’action collective, et ce qui y est puisé doit inévitablement être réinterprété à la lumière des défis du présent.
[1] Le terme « soviet » est dérivé du terme russe « sovet », qui veut littéralement dire « conseil », « comité » en russe.
[2] Bien que les postes de pouvoir fussent occupés à forte majorité par des hommes, les femmes ont joué un rôle non négligeable dans les événements de la révolution russe de 1917. Pour approfondir le rôle que les femmes ont joué dans ces événements, voire notamment cet article du Temps (https://www.letemps.ch/societe/2017/03/07/femmes-russes-revolution-17-ar…) ainsi que le chapitre sur la révolution russe dans l’ouvrage de Tony Cliff, Class Struggle and Women’s Liberation, originellement publié en 1984 chez Bookmarks et disponible en ligne à l’adresse suivante : https://www.marxists.org/archive/cliff/works/1984/women/index.htm
[3] Oskar Anweiler (1972), Les Soviets en Russie (1905-1921), Gallimard, p.48
[4] La révolution de Février se déclencha à la suite d’une grève dans l’usine Poutilov, la plus grande de Pétersbourg. La révolution prit de l’ampleur par une grande manifestation d’origine spontanée et ouvrière à l’occasion de la Journée internationale des femmes, quelques jours après le déclenchement de la grève. Une mutinerie dans les rangs de l’armée, qui se répandit comme une trainée de poudre, fut un événement aussi inattendu que charnière dans la révolution de Février. Ces événements débouchèrent sur l’abdication du tsar Nicolas II et la mise en place d’un gouvernement provisoire, lui-même renversé par les bolchéviques quelques mois après.
[5] Ibid., p.137
[6] Ibid., p. 132
[7] Pour une lecture historique détaillée du processus de centralisation et de bureaucratisation du système politique, voire l’ouvrage de Marc Ferro, Des soviets au communisme démocratique. Les mécanismes d’une subversion, publié originalement en 1980 chez Gallimard.
[8] Ibid., p. 129
[9] Ibid., p. XVII
[10] Le documentaire Demain, réalisé par Cyril Dion et Mélanie Laurent, en fait une recension intéressante.
[11] Consulter à ce sujet l’ouvrage de Jonathan Durand Folco, À nous la ville. Traité de municipalisme (2017), publié chez Écosociété.
Bibliographie
Carrère d’Encausse, Hélène (1979), Lénine, la révolution et le pouvoir, Flammarion, 297p.
Ferro, Marc (2017), Des soviets au communisme bureaucratique. Les mécanismes d’une subversion, Gallimard, 352p.
Il y a presque 100 ans jour pour jour, le peuple russe se révoltait contre le régime du tsar Nicholas II en pleine Première Guerre mondiale. Sous le leadership de Vladimir Illytch Oulianov, dit Lénine, les révolutionnaires triomphent et appliquent une doctrine idéologique qui n’existait à ce jour que dans les écrits de Karl Marx et de Friedrich Engels : le communisme.
Pendant le prochain mois, nous publierons chaque semaine un article explorant un enjeu de la révolution bolchévique de 1917 relié à l’actualité politique contemporaine. Nous parlerons de la politique étrangère de l’URSS en 1917 et celle de la Russie aujourd’hui, des conflits gelés et de la question nationale, du communisme dans le monde post-soviétique, et de comment le modèle des conseils (soviets) du temps de la révolution peut contribuer aux stratégies contemporaines pour donner davantage de pouvoir au peuple dans une optique de démocratie directe. Voici le premier article de cette série.
Le 7 novembre, nous fêterons le 100e anniversaire de la révolution bolchévique de 1917, qui souligne le moment où le communisme fut appliqué comme doctrine dans tout l’Empire russe (ou du moins dans ses possessions territoriales au moment de la révolution). Ce régime, porté par l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), a perduré jusqu’en 1991. Quel constat pouvons-nous dresser sur la situation du communisme et de l’héritage soviétique après l’implosion de l’URSS dans les États qui le constituaient? Ce n’est pas une question à laquelle il est très évident de répondre, puisque le monde postsoviétique est vaste et que les transitions politiques ont varié d’un pays à l’autre. Bien qu’il serait pertinent de parler des États satellites de l’ex-URSS, j’entendrai par « postsoviétique » tout ce qui était partie intégrante de l’État soviétique afin de faciliter l’analyse. En gros, les États satellites sont des États qui n’étaient pas constitutifs de l’Union soviétique, mais qui ont été sous le contrôle de Moscou après la Seconde Guerre mondiale dans ce qu’on appelle le bloc de l’Est, en l’occurrence la Roumanie, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Roumanie, la Moldavie, la Pologne, la République démocratique allemande (RDA), etc. Gardons à l’esprit que le communisme à la sauce soviétique a connu une transformation radicale dans tous les États postsoviétiques, mais que ces transformations ont fluctué de manière importante selon le pays. Nous allons donc aborder les éléments de continuité et de déclin du modèle communiste soviétique dans les sociétés constituantes de l’ex-URSS. Mais avant tout, intéressons-nous davantage au système politique et idéologique soviétique.
Union soviétique et marxisme-léninisme
L’Union soviétique nait des résultats de la révolution russe de 1917. Le régime tsariste est renversé et sera éventuellement remplacé par un régime communiste avec un parti-État qui contrôle la totalité du tissu social, de l’économie et de la vie politique [1]. C’est l’avènement de ce qu’on appelle un régime totalitaire qui monopolise toutes les institutions et tous les éléments de la vie politique, sociale, et économique. Le but est de créer une société entièrement repensée, un être humain complètement nouveau [2]. C’est ce que qui distingue ces régimes des régimes autoritaires qui ne monopolisent en priorité que l’appareil politique.
L’idéologie caractérisant le système soviétique est une application des principes de Karl Marx et Friedrich Engels repris par un certain Vladimir Illytch Oulianov, dit Lénine, d’où le terme de marxisme-léninisme pour caractériser la pensée communiste soviétique [3]. Pour les marxistes, la vie humaine repose sur une relation avec le travail et la production et autour d’une classe de travailleurs et travailleuses – le prolétariat [4]. Karl Marx prônait une société sans classes et l’abolition de l’État, mais Lénine jugeait nécessaire d’avoir une structure gouvernante hautement efficace afin d’implanter avec succès l’idéologie communiste, ce qui a donné le régime bureaucratique fort que le pays a connu jusqu’en 1990 [5].
Somme toute, l’Union soviétique possède un système à parti-État qui monopolise toutes les essences sociales avec une économie planifiée à la lettre, un appareil idéologique marxiste-léniniste qui régit les comportements sociaux, une volonté de modifier la société en profondeur, et qui mobilise la classe ouvrière.
La continuité
La continuité avec la doctrine soviétique se manifeste de deux façons. La première, par les élites politiques issues des institutions du Parti communiste soviétique, qui continuent à être très actives d’une manière comme de l’autre depuis l’implosion du régime en 1991. Aux premières loges, le président russe, Vladimir Poutine, qui est un ex-officier du Comité pour la sécurité de l’État pour l’URSS (KGB). Le premier président de la Fédération de Russie, Boris Eltsine, était également membre du Parti communiste qu’il a quitté dans une foulée de conflits entre les partisan·e·s de la pérestroïka et les conservateurs et conservatrices de ce qui constitue l’ancêtre du Parti communiste russe, le CP RSFSR [6]. Mikhaïl Gorbatchev, dernier secrétaire général du Parti communiste soviétique, a tenté de faire un retour sur la scène politique russe en 1996, mais a terminé avec un score électoral très faible. Maintenant plutôt âgé, Gorbatchev fait encore des sorties publiques pour se prononcer sur le contexte politique russe. Par exemple, en 2011, il a appelé à contester la réélection de Vladimir Poutine [7]. Or, malgré cet héritage du passé, il faut noter que quasiment aucun de ces hommes politiques n’a revendiqué explicitement une doctrine communiste par la suite. Boris Eltsine a même mené la vie dure au CP RSFSR, qu’il bannit et intimide par un décret signé en août 1991 [8].
Vladimir Poutine non plus n’a pas explicitement revendiqué une idéologie marxiste-léniniste depuis 1999, mais des observateurs et observatrices comme Thierry Wolton considèrent que l’ex-lieutenant du KGB a instauré, dès son premier mandat à la Douma, un système oligarchique qui gère en collectivité les ressources et qui prend les décisions [9]. Wolton souligne aussi la présence en Russie de l’embrigadement de la jeunesse, notamment par des groupes comme « Ceux qui marchent ensemble ». Au menu : promotion de la grandeur de la Russie, de son génie, de la supériorité de l’orthodoxie, et mobilisation contre la Tchétchénie, tout ça à travers la mise en valeur d’une littérature précise et de l’ouverture de plus d’une trentaine de centres associés à l’organisme dans tout le pays [10]. On parle aussi d’une loi exerçant un contrôle total du gouvernement sur les ONG depuis 2004 à cause du succès de la révolution orange en Ukraine. Ainsi, même si ses fondements ne sont pas précisément marxistes-léninistes, on peut retrouver dans l’approche poutinienne des soubresauts de totalitarisme.
La seconde façon de perpétuer la doctrine soviétique passe par la création d’un État dont le régime politique est basé sur une nostalgie de l’ancien système dans certains de ses fondements. La Biélorussie d’Alexandre Loukachenko représente un exemple étatique d’application partielle de l’ancien modèle soviétique après l’implosion de l’URSS. Considéré comme la dernière dictature d’Europe, le régime biélorusse repose sur une nostalgie du communisme et de l’URSS. C’est le seul pays qui a conservé en partie le drapeau qu’il utilisait en tant que république soviétique, initiative prise peu après la victoire de Loukachenko en 1994 [11]. Le modèle industriel biélorusse et agricole est également demeuré relativement intact par rapport à ce qu’il était avant 1990, et les politiques de Loukachenko reposent sur une économie dirigiste qui laisse peu de place à l’entreprise privée [12].
Contrairement au défunt camarade soviétique, ce n’est pas un régime à parti unique dans la mesure où le président Loukachenko gouverne en compagnie de partis qui soutiennent le gouvernement dans un système oligarchique et clientéliste, notamment le Parti communiste de Biélorussie, mais aussi le Parti socialiste et le Parti agrarien. Il peut aussi compter sur des organisations comme l’Union républicaine de la jeunesse biélorusse et la Fédération des syndicats de Biélorussie, ce qui mène à un régime clientéliste et corporatiste où des groupes précis, les seuls autorisés, soutiennent la majorité présidentielle.
Ce qui est plutôt contradictoire dans cette approche, c’est que Loukachenko était un homme politique assez réformiste dans l’ex-RSS de Biélorussie alors qu’il militait pour une URSS démocratique reposant sur une forte base communiste. Il avait d’ailleurs fondé un groupe qui prônait cette cause : Communistes pour la démocratie [13]. Toutefois, il était également conservateur, car c’était le seul homme politique biélorusse ne souhaitant pas dissoudre l’URSS et prônant régulièrement un rapprochement avec la Russie [14]. Ainsi, le régime biélorusse actuel n’est pas basé sur une idéologie qui englobe toutes les institutions dans leur totalité. C’est toutefois un régime fortement critiqué pour son autoritarisme et ses politiques de répression.
Un autre exemple de régime ayant des éléments de continuité avec le régime communiste après 1991 est le Turkménistan de Saparmourat Niazov. Bien qu’ayant abandonné le marxisme-léninisme, le parti unique de Niazov, le Parti démocratique du Turkménistan, repose sur une continuité avec l’ancien Parti communiste de la République soviétique du Turkménistan. Sa particularité est qu’il a été durant les années 1990 jusqu’en 2006 – année de décès du dictateur – un parti orienté vers de forts éléments de totalitarisme comme le culte de la personnalité, de nombreuses purges politiques et une économie dirigiste qui laisse encore une fois très peu de place à l’entreprise privée. Le régime a évolué après la mort de Niazov en 2006. Son successeur a éliminé plusieurs éléments totalitaristes pour évoluer vers un régime autoritaire encore très contrôlant et répressif malgré les promesses de modération du régime [15]. Par exemple, on a instauré un culte autour du pur sang turkmène. Autre exemple : amateur d’équitation, le président Gurbanguly Berdimuhamedow a chuté pendant une compétition il y a quelques années, ce qui a mené à l’arrestation de citoyens turkmènes qui avaient capturé l’évènement en images. Diverses opérations incluant de la censure ont été entreprises afin de s’assurer que ces images ne soient ni vues ni diffusées dans le pays [16].
Au Kirghizistan, le 7 novembre est un jour férié et on y rapporte en 2012 une marche en souvenir de l’URSS où hommes et femmes se promènent avec des fanions soviétiques sur la place ancienne au centre de Bichkek, la capitale du pays. En 1999, le Parti communiste du Kirghizistan s’est scindé en deux : une branche plus loyale au marxisme-léninisme et une branche plus réformiste. Selon les leadeurs des deux partis communistes kirghizes, l’ère soviétique garantissait emploi, formation et subsistance [17].
Le déclin
Malgré les éléments de continuité mentionnés plus haut, il est possible d’avancer la théorie que la mouvance communiste dans le monde postsoviétique est en déclin. Même si certaines composantes autoritaristes, totalitaristes ou dirigistes persistent dans certains régimes après 1990, aucun d’entre eux ne revendique explicitement un nationalisme bolchévique ou une idéologie marxiste-léniniste. À l’exception de la Biélorussie, aucun parti communiste ou proto-communiste n’occupe aujourd’hui, en partie ou en totalité, le pouvoir dans le monde postsoviétique. Le rôle de ces partis est très souvent dans l’opposition et dans la mobilisation contre le parti majoritaire.
En Russie, on trouve un calque assez fidèle de cette situation. Le Parti communiste russe, sous la gouverne de Gennadi Zyuganov, a été très fort au courant des années 90. Il est même passé près de prendre le pouvoir au début des années 2000. Or, il a obtenu son pire résultat lors de l’élection législative de 2016 avec seulement 13 % du vote populaire, ce qui laisse présager un déclin. Comme mentionné plus haut, le Parti communiste de la Fédération de Russie (CPRF) est né d’une tentative de scission avec le Parti communiste soviétique à la fin des années 80 pour s’opposer à la pérestroïka de Gorbatchev [18]. Ce contexte a amené la création du Parti communiste de la République socialiste soviétique fédérative de Russie (CPRSFSR). Malmené après l’implosion de l’URSS et l’arrivée au pouvoir de Eltsine, il va se reformer sous l’égide du Parti communiste de la Fédération de Russie (CPRF), la formation politique que l’on connait aujourd’hui. C’est un parti qui, malgré certaines distinctions, continue de clamer une idéologie marxiste-léniniste, ce qui ne se fait même plus en Biélorussie et encore moins au Turkménistan.
Une étude de 2012 a démontré que l’opposition russe était un peu plus mobilisée sur le web que les partis de la majorité sortante lors de l’élection de 2011. On y observait aussi un résultat statistique significatif concernant l’augmentation de la mobilisation de l’opposition ainsi qu’une soudaine montée en popularité de Zyuganov. Toutefois, les auteurs mentionnent que même si l’opposition est très mobilisée, on ne peut pas affirmer hors de tout doute que c’est le mouvement communiste qui est l’instigateur ou l’élément dominant de ces mouvements sociaux. Ainsi, « les communistes y seraient intégrés comme tous les autres » [19].
D’autres auteur·e·s constatent aussi une faiblesse de l’opposition russe sur laquelle le parti communiste est incapable de capitaliser. Certain·e·s expert·e·s croient même que le communisme en Russie et dans les États voisins est en train de s’éteindre pour de bon. Selon Jerzy Borzecki, professeur d’histoire de la Russie et de l’Union soviétique à l’Université de Toronto à Mississauga, les gens ne veulent pas retourner dans un régime de rationnement alimentaire, d’abolition de la propriété privée, et considèrent que ce sont des doctrines difficiles à concilier avec le libre-marché et la pratique religieuse. Aussi, on se souvient, dans le monde postsoviétique, des atrocités commises par le régime, et surtout de l’échec de la politique économique de l’URSS. Dans le cas plus précis de la Russie, Borzecki considère que Poutine a permis de redonner une fierté au peuple russe envers leur pays sans pour autant bifurquer vers le communisme. Ainsi, les gens ne sentent plus que le marxisme-léninisme est nécessaire afin de faire prospérer la Russie.
Pour ce qui est de l’Asie Centrale, on constate qu’il y a des forces politiques communistes dans les États de la région, mais leurs effectifs demeurent faibles, ne dépassant jamais 55 000 membres. Ces partis sont souvent relégués à l’opposition dans leur pays, mais ne peuvent jamais atteindre le pouvoir [20]. Dans le cas de l’Ukraine, la rupture avec le régime soviétique est claire, surtout depuis la perte de la Crimée et le départ du président Viktor Ianoukovytch qui ont créé une poussée de nationalisme. En 2014, plus d’une centaine de monuments de Lénine ont été détruits ou vandalisés dans tout le pays et en 2015, le gouvernement a fait passer une loi controversée interdisant l’apologie du totalitarisme, comprenant le nazisme et l’idéologie marxiste-léniniste rattachée à l’Union soviétique. Cette loi a été contestée non pas en raison d’un fort appui à la cause soviétique, mais plutôt au nom de la liberté d’expression [21].
Conclusion
Même si la situation actuelle semble donner avantage à la thèse du déclin de la mouvance communiste de type marxiste-léniniste dans les anciens États constituants de l’Union soviétique, on peut constater que certains vestiges de l’héritage socialiste subsistent, mais pour combien de temps encore? Certes, une partie de l’élite politique postsoviétique a commencé sa carrière vers la fin de la période soviétique, mais ces hommes politiques n’ont pas évolué avec cette idéologie dans leur apprentissage des rudiments de leur métier.
Les plus jeunes politiciens et politiciennes ne sont pas nostalgiques de l’Union soviétique et on peut faire le postulat qu’ils et elles ne feront pas un retour en arrière vers une idéologie marxiste-léniniste.
Même les régimes politiques postsoviétiques qui ont débuté sur des bases communistes ou socialistes n’ont pas nécessairement assuré la pérennité des fondements marxistes. Ils ont plutôt emprunté un chemin différent axé soit sur un autoritarisme clientéliste comme en Biélorussie, ou à parti unique comme au Turkménistan. Ainsi, le communisme dans les anciens États soviétiques ne devrait pas mourir totalement dans le sens où il aura toujours une base de sympathisant·e·s, mais il lui sera difficile de se constituer une base militante forte capable d’incarner une force politique dominante dans chacun de ces pays.
Ce qui est à souligner toutefois, c’est que malgré cette progressive rupture avec le passé soviétique, on se retrouve tout de même avec des régimes politiques autoritaires à certains endroits dans la région. Ces régimes utilisent des mécanismes semblables à ce qu’on pouvait retrouver dans le régime totalitaire soviétique. Par exemple : le contrôle du message véhiculé chez les jeunes, l’utilisation du symbole mélangé à une gloire du passé afin de développer du patriotisme et du nationalisme, mais aussi, comme dans le cas de la Russie, la construction d’une oligarchie qui étend ses tentacules partout. Ainsi, même si on ne brandit plus clairement la faucille et le marteau, on a tout de même recours politiquement à des méthodes autoritaires dont l’inspiration pourrait se trouver dans le passé communiste.
Donc, continuité ou déclin? Si on prend la question de manière globale, il y a un déclin de l’idéologie communiste, mais si on l’analyse de manière plus spécifique, certains régimes présentent des éléments de continuité en ce qui a trait aux méthodes utilisées afin de gouverner et d’assurer le contrôle du pays.
[1] MARCH Luke (2012). « Power and Opposition in the Former Soviet Union : The Communist Parties of Moldova and Russia » dans WHITE et MOORE, Post-Soviet Politics. États-Unis, Sage. p.298.
[2] ARMSTRONG A. John (1986). Ideology, Politics, and Government in the Soviet Union. 4e ed. États-Unis, University Press of America. p.27.
[3] Ibid.
[4] ARMSTRONG A. John (1986). Ideology, Politics, and Government in the Soviet Union. 4e ed. États-Unis, University Press of America. p.28.
[5] ARMSTRONG A. John (1986). Ideology, Politics, and Government in the Soviet Union. 4e ed. États-Unis, University Press of America. p.36.
[6] MARCH Luke (2012). « Power and Opposition in the Former Soviet Union : The Communist Parties of Moldova and Russia. » dans WHITE et MOORE, Post-Soviet Politics. États-Unis, Sage. p.298.
[8] MARCH Luke (2012). « Power and Opposition in the Former Soviet Union : The Communist Parties of Moldova and Russia. » dans WHITE et MOORE, Post-Soviet Politics. États-Unis, Sage. p.298.
[9] WOLTON Thierry (2008). Le KGB au pouvoir : le système Poutine. Paris, Buchet/Chastel. p.202.
[10] WOLTON Thierry (2008). Le KGB au pouvoir : le système Poutine. Paris, Buchet/Chastel. p.203.
[11) MANTCHEV Preslav (2016) « Belarus After Communism : Where to now? ». Res Publica – Journal of Undergraduate Students, Vol. 21, no.1. p. 56.
[18] MARCH Luke (2012). « Power and Opposition in the Former Soviet Union : The Communist Parties of Moldova and Russia » dans WHITE et MOORE, Post-Soviet Politics. États-Unis, Sage. p.298.
[19] KOLTSOVA Odessia, MALINSKY Kirill, et al. (2012). « Protests, Elections, and Their Contributions to the Topical Structure of the Russian Blogosphere ». Internet, Politics, Policy. 10p.
La question des rapports de classe reste négligée dans les médias de masse. Tout au plus arrive-t-on parfois à esquisser les notions de « gauche » et de « droite », mais comme s’il s’agissait tout au plus d’options qui s’offrent à la « classe moyenne », la seule qu’on y connaisse. L’activité syndicale n’est à peu près pas couverte et c’est à son sommet qu’on s’intéresse, très rarement à sa base, excepté en de rares temps de grève quand on balaie d’un coup de caméra l’exotisme du monde du travail. Du reste, il n’y a ni prolétaires, ni bourgeois, ni nouveaux riches, ni classe dominante, sauf à l’occasion de rares marronniers : le Sommet de Davos, le palmarès des grandes fortunes de Forbes…
Cet article a été publié dans le recueil (in)visibilités médiatiques de L’Esprit libre. Il est disponible sur notre boutique en ligne ou dans plusieurs librairies indépendantes.
La conscience de classe commence et s’arrête sinon aux « familles », ou à ceux que la gauche canadienne qualifiait jadis pauvrement de « gens ordinaires ». Dans le français d’Ed Broadbent, c’était magnifique… Et c’est aussi le plus loin que les médias semblent capables d’aller. Encore aujourd’hui, tout le reste leur échappe : les mouvements révolutionnaires dans l’histoire, la démocratie directe, le syndicalisme de combat. La « radicalité » politique étant désormais réservée aux mouvements terroristes islamistes, toute perspective de gauche a été définitivement rendue inaudible dans les médias.
Radio-Canada titre sur son site internet le 4 novembre 2014 : « Faites-vous partie de la classe moyenne ? », et invite son lectorat à remplir un questionnaire de type sociologique pour obtenir la réponse. Des chercheurs de l’Université de Sherbrooke, souligne-t-on à cette occasion, avancent que la moitié des Canadiens-nes la compose. Quid des autres ? Rien. Ils et elles ne sont ni des pauvres, ni des riches, ni des prolétaires, ni des bourgeois… Ils et elles restent simplement hors champ. Les Affaires fait encore mieux : « De quelle classe moyenne faites-vous partie ? », demande l’hebdomadaire financier le 21 octobre 2015 : c’est pour lui seulement à l’intérieur de la « classe moyenne » qu’on peut répartir les gens, et non à l’échelle de toute la société. On ne traite pas des autres, tout simplement, et brutalement.
Il s’agit là de l’une des nombreuses façons qu’ont développées les médias, consciemment ou non, pour ne jamais aborder ces « autres ». Pourtant, ce sont eux qui circonscrivent dans son flou la notion de « classe moyenne » dont il est tant fait état. L’ouvrage de référence sur cette catégorie sociale, Les cols blancs de Charles Wright Mills, propose que les gens ordinaires de l’Amérique sont moins mus par une conscience de classe que, notamment, par deux affects de type pauvre : la convoitise en ce qui concerne les nantis qui les surplombent et la peur de dégringoler parmi les pauvres auxquels ils ressemblent tant. Car, qu’on se le dise, contrairement à ce que les médias laissent entendre, les membres de la classe moyenne sont aussi des prolétaires, mais avec de l’argent. Autrement dit, ils n’ont pas de contrôle, dans l’ordre actuel des choses, sur les paramètres économiques et sociaux qui expliquent leur niveau de vie : le modèle d’urbanisme, les cours du pétrole et des matières premières, les taux d’intérêt et le marché des changes, les modes de consommation et tout ce qui concerne leurs avantages professionnels (habits, téléphones et voitures de fonction…). Ils savent au moins intuitivement que tout ce dont ils disposent leur a été donné, et qu’on peut à tout moment le leur enlever.
Les membres de la « classe moyenne » se devinent intuitivement, tel ce gardien d’hôtel que présente Friedrich Wilhelm Murnau dans son film Der letzte Mann, celui qui quitte le matin son quartier pauvre et y revient le soir, admiré par ses semblables du fait de son bel apparat : il sert dans les beaux hôtels des milieux bourgeois et se vêt en conséquence. Il porte une bien nommée « livrée », au sens où elle lui a été destinée à des fins professionnelles sans lui appartenir. Un jour, subitement, son patron, le trouvant trop vieux, le licencie. Le voici qui rentre chez lui, honteux, pour la première fois en haillons, ceux qui correspondent à son statut. L’habit ne fait pas le moine, les statuts dans la classe moyenne restent un leurre.
On se laisse appâter notamment parce qu’ils font l’objet d’une fausse conscience dans les médias. L’absence de compréhension de la réalité prolétarienne dans les médias n’a d’égal que l’ignorance qu’on entretient des conditions historiques d’existence de la classe moyenne. Tout au plus des experts viendront nous rassurer sur tel ou tel point, « vulgariser » ce qui relève des modalités complexes relatives à son sort et la conforter dans l’idée pourtant révoltante qu’elle évolue toujours dans sa condition d’administrée. On ne sait rien, par ailleurs, de la moitié qui, logiquement, ne fait pas partie de cette « classe moyenne ». On la refoule. Un lecteur assidu de La Presse ou un spectateur invétéré de Radio-Canada ignore toujours de quoi est fait le quotidien d’un assisté social au Québec. Comment évolue-t-on avec un revenu de 623 dollars par mois, qui plus est dans un mépris généralisé ? Il méconnaît aussi le monde ouvrier et c’est quand il doit par hasard se lever tôt tel jour qu’il redécouvre l’existence d’une classe laborieuse déjà levée — constituée de beaucoup d’immigrantes et d’immigrants —, qui a déjà fait une journée à l’heure où il se rend d’ordinaire au bureau. Il méconnaît également tout du mode de vie décadent de la classe dirigeante, celle qui ponctionne la valeur générée par ceux qu’elle embauche pour satisfaire ses envies de faste et de pouvoir. Il ne soupçonne pas davantage par quelles méthodes souvent mafieuses eux ou leurs ancêtres ont constitué leur fortune. Pendant ce temps, toutefois, il aura eu des centaines de milliers de fois l’occasion d’entendre tel journaliste ou tel chroniqueur faire état des gadgets qui sont théoriquement à sa portée, des marges de crédit disponibles, des emplois standards qui seront créés ou perdus, des voyages organisés entre autres divertissements auxquels on semble s’adonner tous. Il s’agira même pour lui d’une forme permanente d’émulation.
Les médias administrés par Québecor génèrent en la matière les illustrations les plus saisissantes. Ils s’adonnent à avoir fait de cette fausse conscience un marché. Le Journal de Montréal, TVA et ses chaînes spécialisées, les périodiques et maisons d’édition du groupe s’adressent massivement aux petites gens ‒ assistés-es sociaux-les, petits-es travailleurs-ses saisonniers-ères, ouvriers-ères et gens peu instruits, par exemple, font notoirement partie de leur public cible — sans jamais toutefois leur adresser du contenu qui soit en phase avec ce qu’ils et elles sont. On évoquera ce qu’il en est de la vie des « gens riches et célèbres » plutôt que de traiter d’acteurs-trices communautaires et de militants-es politiques — dont ils et elles sont parfois — qui s’échinent à améliorer leur situation. On les informera des vicissitudes que traversent des vedettes créées de toutes pièces bien avant de médiatiser auprès du grand public les problèmes qu’ils et elles traversent, eux-elles (conséquences du libéralisme économique, mépris des pouvoirs publics, absence de services publics, régime éducatif à deux vitesses, malbouffe, séquelles psychologiques relatives à des violences familiales, troubles psychiatriques, malchances…). Les moments de dignité qui les honorent çà et là (entraide, débrouillardise, inventivité, courage, persévérance…) ne feront l’objet d’aucun récit public, mais c’est des exploits des sportifs qu’on traite ad nauseam à la manière d’une vaine allégorie. Ces médias parleront au prolétariat strictement pour lui raconter ce qu’il vit sur un mode exceptionnel : l’un des siens qui devient hockeyeur, un autre qui se trouve coincé dans un carambolage, un troisième qui, devenu motard, est étonnamment innocenté par un tribunal, quand un quatrième ne meurt pas dans un hôpital en raison d’une extraordinaire maladresse médicale. Tout apparaîtra dans la stridence d’une phénoménalité extraordinaire, mais jamais sur le mode d’une interprétation sociologique ou politique.
C’est par ailleurs avec une grande intensité qu’on encouragera le prolétariat à mépriser toutes les instances dans lesquelles il pourrait un jour reconnaître un discours parlant directement à sa conscience. Rien sur les syndicats de combat qui ne se voient en rien comme des partenaires du grand capital, les anarchistes qui dénoncent un système relayant structurellement les pauvres à la marge, les syndicats étudiants militant pour un droit universel à l’éducation et sur tout ce que compte notre pays d’intellectuels-les de gauche capables d’envisager la mutation énergétique, sociale et décroissantiste qu’appelle une période historique en crise profonde. Ces acteurs-trices seront en permanence calomniés-es par le choix des photos, des titres, des adverbes et épithètes, par des chefs de pupitre ou des chroniqueurs-ses entonnant inlassablement le chant de l’économie ultralibérale, pourtant si contraire aux intérêts de leur lectorat. Il faut au contraire faire partager aux pauvres comme aux pauvres-avec-de-l’argent de la classe moyenne le fantasme du crédit illimité, grâce auquel ils et elles pourront se procurer tout ce que les annonceurs mettent en valeur dans ses médias.
Les médias ont fait du prolétariat une minorité symbolique dont on peut à l’envi refouler l’existence. On entend « minorité » bien entendu autrement que d’un point de vue numérique. La minorité est une puissance en devenir conditionnée par une représentation majoritaire, qui ne prévaut, elle, à ce titre que tant qu’elle s’érige « en étalon », comme l’écrivaient Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille Plateaux. Cette réduction du prolétariat au statut de minorité trahit on ne peut plus nettement le fondement idéologique qui anime les médias.
Une étude de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse démontrait il y a quelques années que les candidats avec un nom de famille québécois francophone ont 60 % plus de chances de passer une entrevue.