par Rédaction | Mar 7, 2018 | Analyses, International
Par Samuel Fortin Lambert
Depuis l’arrivée au pouvoir du président Xi Jinping en mars 2013, le durcissement de la législation envers toute forme de dissidence sur la Toile – et plus largement à l’endroit de la société civile – semble révéler une certaine « tentation totalitaire du régime[i] » et donne un aperçu de « la nouvelle ère[ii] » annoncée par le président chinois en clôture du 19e congrès du Parti communiste.
La nouvelle révolution culturelle de l’Internet chinois
Le 24 octobre dernier, les délégué·e·s présent·e·s au congrès du Parti communiste chinois (PCC) ont confié un deuxième mandat d’une durée de cinq ans au président Xi Jinping en plus d’inscrire noir sur blanc dans la charte du PCC les grandes lignes de sa pensée[iii], le plaçant ainsi de facto aux côtés de Mao Zedong, père de la République populaire de Chine (RPC). Depuis l’arrivée au pouvoir en 2013 de celui que plusieurs surnomment Xi Dada (tonton Xi), le gigantesque dispositif de surveillance et de censure d’Internet – connu sous le nom de Grande Muraille électronique, ou de cybermuraille – n’a cessé de voir ses prérogatives étendues et ses outils de censure renforcés[iv].
La campagne de « purification d’Internet[v] » lancée au printemps 2014 est, à ce titre, un exemple parmi tant d’autres de cette volonté de l’État chinois d’accroître son arsenal législatif sur la Toile afin de lutter contre tout contenu jugé immoral ou illégal. Officiellement présentée comme étant l’occasion d’identifier et de supprimer les contenus à teneur pornographique, cette campagne provoqua de nombreuses réactions parmi les internautes né·e·s au lendemain des événements de Tian’anmen. Plusieurs moquèrent le rigorisme de cette nouvelle mesure et osèrent faire le rapprochement avec la Révolution culturelle maoïste des années 1950 en déclarant : « Finalement, nous aussi nous aurons notre Révolution culturelle[vi]. »
Aujourd’hui, cette révolution est en marche et l’État chinois semble peu enclin à plaisanter avec le contrôle de son cyberespace. De fait, c’est dans le contexte d’une cristallisation de la répression exercée par l’appareil sécuritaire que le 7 novembre 2016, le parlement chinois a adopté une loi obligeant les entreprises étrangères à coopérer afin de « protéger la sécurité nationale[vii] », tout en resserrant les règles liées à l’activité des internautes. Cette mesure rejoint d’ailleurs la longue liste de lois qui, depuis 2013, visent à renforcer la mainmise du pouvoir chinois sur la toile et par là même, étendre son contrôle sur la société civile.
Éloigner l’extérieur pour mieux contrôler l’intérieur
Historiquement, la Grande Muraille électronique semble s’inscrire dans une certaine continuité de la logique politique adoptée par le pouvoir chinois qui consiste à préserver sa légitimité politique à travers un contrôle systématique de sa population. Effectivement, d’un point de vue historique, le pouvoir central chinois a constamment cherché à fonder, à ériger, voire à édifier son pouvoir sur une structure, à la fois concrète et symbolique, une structure qui protège en même temps qu’elle enferme : le mur. C’est du moins la théorie du sinologue américain Owen Lattimore qui, en 1937, avançait l’idée selon laquelle « la construction de murs semble s’inscrire dans l’identité collective chinoise dès ses débuts »[viii]. Ce « réflexe du mur[ix] » qui consiste à édifier des murailles – dont la Grande Muraille de Chine est en soi l’expression la plus concrète – afin de préserver l’intégrité de l’empire[x] serait, selon cette lecture, le fruit d’une longue tradition d’un pouvoir qui a continuellement cherché à éloigner l’extérieur pour mieux contrôler l’intérieur. À cet égard, la cybermuraille semble donc être une forme de réactualisation moderne de cette doctrine politique millénaire présente sous les différentes dynasties ayant dirigé la Chine.
Le contrôle d’Internet comme logique de conservation du pouvoir
Si en 2018, à l’heure de l’extension rapide du Web chinois – 772 millions d’internautes recensé·e·s au 1er février 2018[xi] contre 5000 en 1995[xii] – les autorités tendent à accroître leur emprise sur l’Internet en développant massivement les capacités de la cybermuraille, c’est que le pouvoir cherche aujourd’hui avant tout à évacuer toute source potentielle d’instabilité intérieure, alors même que la Chine entend désormais jouer le rôle de leader de premier plan sur la scène internationale. Néanmoins, malgré l’apparent sursaut autoritaire constaté ces dernières années, le développement des mécanismes de contrôle de l’Internet n’est pas nouveau et a commencé bien avant l’ascension au pouvoir du président Xi Jinping[xiii]. En effet, la Grande Muraille électronique, qui ceinture aujourd’hui le réseau chinois, a d’abord été pensée et conçue à la fin des années 1990 comme un dispositif de surveillance et de contrôle susceptible de préserver la légitimité d’un régime faiblissant et en proie à un « sentiment d’insécurité persistant[xiv] » depuis le soulèvement populaire de la place Tian’anmen au printemps 1989.
Symptôme chinois emblématique de l’effondrement du communisme comme « système de valeur[xv] » à l’aube des années 1990, Tian’anmen a eu pour effet d’inciter le PCC à revoir son modèle de gouvernance ainsi qu’à repenser sa logique politique. C’est d’ailleurs durant cette période de forte instabilité que le Parti décida de mettre son destin en jeu en favorisant le développement de nouveaux secteurs de croissance économique susceptibles de raviver le nationalisme et de saper les critiques adressées au régime[xvi]. Ainsi, dès son apparition en 1994, Internet fut rapidement considéré par le gouvernement chinois comme un outil au fort potentiel économique et stratégique[xvii] devant faire l’objet d’un développement strictement encadré par l’État. Son développement exponentiel lors des deux années qui suivirent obligea le pouvoir à prendre conscience de l’importance d’assurer l’étanchéité du réseau vis-à-vis de l’influence étrangère – perçue comme « déstructurante et déstabilisatrice[xviii] » – au risque de voir s’effriter la stabilité politique chèrement retrouvée depuis la répression sanglante de Tian’anmen.
La cybermuraille comme vaste dispositif de surveillance de masse
Conçue au départ comme un mur d’enceinte virtuel ayant pour objectif de ceinturer l’ensemble du réseau chinois et d’en contrôler les points d’accès[xix], la cybermuraille fut donc peu à peu érigée comme un immense dispositif voué à capter et récolter les données présentes sur la Toile tout en préservant l’intégrité du régime contre d’éventuelles pressions extérieures. C’est donc essentiellement à des fins de régulation et de contrôle qu’à partir de 1996, le ministère de la Sécurité publique (MSP) lança, avec l’aide de plusieurs firmes étrangères, le vaste projet de Bouclier d’or (Jin Dun) – à l’origine de la Grande Muraille électronique – sorte de gigantesque pare-feu informatique intégré directement au réseau chinois. Parmi les entreprises ayant participé à l’élaboration de ce projet, on retrouve une société canadienne aujourd’hui disparue, Nortel Networks. Celle-ci avait alors activement participé au développement des capacités de traçage et de filtrage du dispositif en concevant l’outil Internet Personnel ayant pour tâche de rendre possible l’identification des abonné·e·s en établissant un lien direct entre leur adresse IP (Internet Protocol) et leur véritable identité[xx].
D’un point de vue technique, la Grande Muraille s’apparente donc aujourd’hui à un dispositif informatique dont l’objectif principal est la surveillance de masse. Autrement dit, comme l’explique André Mondoux, professeur à l’École des médias de l’UQAM, comme tout dispositif de surveillance de masse, la cybermuraille implique une collecte massive de données (big data) en vue d’anticiper et de gérer les flux d’informations présents sur le réseau[xxi]. Véritable tour de contrôle d’Internet, le fonctionnement de la Grande Muraille électronique repose principalement sur des outils de traçage, de « filtrage et de blocage[xxii] » visant à maîtriser la circulation de l’information[xxiii] par le suivi et l’altération des processus informatiques impliquant les adresses IP, les filtres DNS et les URLpermettant l’accès à certains sites présent sur le World Wide Web (www).
Cyberpolice, responsabilisation pénale et autocensure
En plus de bénéficier d’une architecture informatique extrêmement sophistiquée, le dispositif de surveillance mis en place par le gouvernement chinois s’appuie également sur une « patrouille policière de surveillance permanente[xxiv] », composée d’environ 50 000 fonctionnaires chargé·e·s d’écumer le web à la recherche de propos séditieux. À cela s’ajoute également un système électronique de délation en « temps réel » prenant la forme de deux mascottes virtuelles en uniforme nommées Jinging et Chacha. Couramment utilisé, ce système vise à « encourager la participation [des] internaute[s] au contrôle de l’Internet[xxv] » qui, d’un simple clic, peuvent alerter les autorités pour toute infraction aperçue sur la Toile[xxvi]. Aussi, en plus d’assurer une censure intégrale des contenus jugés illégaux ou inopportuns, l’État chinois procède également à une forme de « canalisation de l’opinion publique[xxvii] » grâce à la collaboration active de centaines de milliers de militant·e·s du PCC surnommé·e·s wu mao dang, responsables d’inonder les espaces de discussion virtuels de commentaires favorables au régime[xxviii].
Cette surveillance aussi active que massive exercée par l’appareil sécuritaire de l’État chinois se résume en une sorte de panoptique faisant constamment planer le doute quant à l’éventualité d’être épié·e ou dénoncé·e. Ce « système de responsabilisation[xxix] » destiné à encadrer et orienter le comportement des usagères et usagers ainsi que des fournisseurs d’accès à Internet est fondé sur l’autocensure de quiconque formule, véhicule ou héberge des propos jugés « subversifs[xxx] » ou contrevenant à la loi. Depuis 2013 et l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, la loi prévoit d’ailleurs une peine allant jusqu’à trois ans de prison pour toute publication de rumeurs ou de messages « délictueux » vue plus de 5 000 fois ou partagée plus de 500 fois[xxxi] sur Weibo, populaire site de microblogues semblable à Twitter.
En outre, les autorités chinoises médiatisent abondamment les arrestations de cyberdissident·e·s, tout en maintenant le flou sur la ligne à ne pas franchir, renforçant ainsi l’autocensure des fournisseurs d’accès à Internet, ainsi que des internautes[xxxii], par « principe de précaution[xxxiii] ». Certaines prises de position telles que « signer une pétition en ligne, appeler à la réforme, critiquer ouvertement le gouvernement, faire référence aux événements de Tian’anmen, soutenir la secte Falungong ou les dissident·e·s politiques[xxxiv] » demeurent toutefois lourdes de conséquences. À l’heure actuelle, la principale difficulté rencontrée par les internautes chinois·es soumis·es à une « législation et une répression sévères[xxxv] » réside ainsi essentiellement dans le fait que « le champ des sujets inabordables ou sensibles[xxxvi] » est encore particulièrement étendu et peu balisé. En l’occurrence, tout sentiment contestataire exprimé au sein de l’espace public est passible de sanctions et est la plupart du temps durement réprimé. Dans ce contexte, le seul fait de manifester ou de participer à une grève relève de « formes d’engagement très avancées[xxxvii] ».
Vers une société de contrôle ?
La tendance observée ces dernières années révèle que la crispation du régime sur la question de la surveillance d’Internet coïncide généralement avec l’existence de contextes sociopolitiques particuliers. Les années 2008 et 2009 sont d’ailleurs assez révélatrices de ces pratiques cycliques d’un pouvoir cherchant à accroître ses capacités de surveillance et de censure lors d’événements susceptibles de le déstabiliser. Durant cette période, la Chine a successivement détrôné les États-Unis comme premier pays en nombre d’internautes[xxxviii], réprimé durement de violentes émeutes au Tibet au début du mois de mars 2008[xxxix], accueilli à Pékin les premiers Jeux olympiques de son histoire, en plus d’étouffer un nouveau soulèvement populaire de la minorité ouïghoure au Xinjiang à l’été 2009[xl]. Ces événements ont mis une pression politique et médiatique énorme sur le pouvoir et ont incité le président d’alors, Hu Jintao, à resserrer l’emprise de l’État sur les médias[xli] tout en augmentant considérablement les outils mis à la disposition des organes de sécurité et des corps policiers du pays.
Par conséquent, au cours des derniers mois et notamment en prévision du 19e congrès du PCC d’octobre dernier, le gouvernement chinois a logiquement redoublé d’efforts afin que soit respecté le « nouveau corpus[xlii] » de lois sécuritaires, entérinant de fait « un encadrement accru de la société civile et une persécution assumée des voix critiques[xliii] ». L’entrée en vigueur le 1er février dernier d’une nouvelle loi interdisant aux citoyen·ne·s chinois·es l’usage de VPN (Virtual Private Network) – à l’instar de la Russie ayant interdit leur l’utilisation depuis le 31 juillet 2017 – tend à démontrer encore une fois la volonté de l’État chinois d’accroître son contrôle sur la Toile. Cette nouvelle mesure, qui vise à empêcher tout contournement de la Grande Muraille par les internautes, semble être en parfaite adéquation avec la mise en place progressive d’une société de contrôle étendue et très sophistiquée, usant des dernières avancées de l’industrie du big data et de l’intelligence artificielle pour étendre son emprise sur les derniers interstices ayant pu échapper à son regard.
Crédit photo: Dominik Vanyi
[i] Brice Pedroletti, 27 décembre 2017, « Comment Xi Jinping a réinventé la dictature », Le monde.
[ii] Ibid.
[iii] Ibid.
[iv] Séverie Arsène, 2017. « L’opinion publique en ligne et la mise en ordre du régime chinois », Participations, vol. 1, n° 17, p. 50.
[v] Dulu Meiti, 7 mai 2014, « Chine. Au nom de la lutte contre la pornographie », Courriel international.
[vi] Ibid.
[vii] Ludovic Ehret (AFP), 7 novembre 2016.,« La Chine adopte une loi pour mieux surveiller Internet », Le Devoir.
[viii] Op.cit., Marie-Hélène Pozzar, p. 90.
[ix] Ibid., p. 91.
[x] Ibid., p. 92.
[xi] AFP, 1er février 2018, « La Chine compte plus de 770 millions d’internautes », La Presse, Pékin.
[xii] Frédérick Douzet, 2007, « Les frontières chinoises de l’Internet », Hérodote, vol. 2, n° 125, p. 128.
[xiii] Op.cit., Séverine Arsène, p. 48.
[xiv] Op.cit., Marie-Hélène Pozzar, p. 105.
[xv] Ibid., p. 104.
[xvi] Ibid., p. 104.
[xvii] Ping Huang et Michèle Rioux, 2015, « Gouvernance de l’Internet – vers l’émergence d’une cyberpuissance chinoise ? », Monde chinois, vol. 1, n° 41, p. 81.
[xviii] Op.cit., Marie-Hélène Pozzar, p. 93.
[xix] Entrevue téléphonique réalisée le 23 janvier 2018 avec Olga Alexeeva, professeure d’histoire à l’UQAM, spécialiste en géopolitique de la Chine.
[xx] Ibid., p. 103.
[xxi] Entrevue téléphonique réalisée le 22 janvier 2018 avec André Mondoux, professeur à l’École des médias de l’UQAM, spécialiste des technologies de l’information, de la surveillance et des idéologies.
[xxii] Op.cit., Marie-Hélène Pozzar, p. 102.
[xxiii] André Mondoux, 22 janvier 2018.
[xxiv] Op.cit., Marie-Hélène Pozzar, p. 101.
[xxv] Ibid.
[xxvi] Ibid.
[xxvii] Op.cit., Séverine Arsène, p. 44.
[xxviii] Op.cit., Marie-Hélène Pozzar, p. 101.
[xxix] Ibid., p. 100.
[xxx] Ibid., p. 101.
[xxxi] Brice Pedroletti, 16 octobre 2017, « L’Internet chinois en voie de glaciation », Le Monde.
[xxxii] Op.cit., Frédérick Douzet, p. 130.
[xxxiii] Ibid., p. 135.
[xxxiv] Ibid., p. 135.
[xxxv] Ibid., p. 130.
[xxxvi] Ibid., p. 130.
[xxxvii] Op.cit., Séverine Arsène, p. 37.
[xxxviii] Op.cit., Huang Ping et Michèle Rioux, p. 81.
[xxxix] Op.cit., Séverine Arsène, p. 43.
[xl] Ibid., p. 43.
[xli] Ibid.
[xlii] Op.cit., « Comment Xi Jinping a réinventé la dictature », Le Monde.
[xliii] Ibid.
par Rédaction | Jan 10, 2018 | Idées, International
Par Julien Gauthier-Mongeon
Le terrorisme est souvent associé à un groupe ou à un type d’individus réputés dangereux, d’où le danger des amalgames qui contribuent à renforcer les stéréotypes liés à la figure du terroriste. Précisément parce qu’il soulève l’indignation et qu’il déchire les passions, surtout par le portrait qu’en dressent les médias, le terrorisme devient un terme fourre-tout mis au service de l’idéologie. Difficile, par conséquent, d’en avoir une représentation claire et nuancée, d’autant qu’il n’existe guère de consensus sur le sujet. Par l’étude du terrorisme, il ne s’agit donc pas tant d’arriver à une définition commune du phénomène que de chercher à mieux comprendre la complexité du monde dans lequel nous vivons.
« Terrorisme », un mot toujours sujet à discussion
Le terrorisme a fait l’objet d’un nombre incalculable d’études dans les cinquante dernières années, d’où la diversité des points de vue et des façons d’aborder ce phénomène complexe. « Depuis les années 1970, plusieurs chercheur·e·s se sont penché·e·s sur le terrorisme. Ce qui ressort comme constat, c’est qu’il n’existe aucun consensus sur une définition du terrorisme », affirme Stéphane Leman-Langlois de l’Équipe de recherche sur le terrorisme et l’anti-terrorisme (ERTA) et professeur à l’École de service social de l’Université Laval. Néanmoins, le terrorisme comporte certaines caractéristiques générales qui permettent d’en donner une définition large. « En dépit qu’il soit presque impossible de s’entendre sur une définition commune, il y a, en revanche, deux éléments qu’on retrouve pratiquement dans toutes les définitions scientifiques. Tout d’abord, le terrorisme est une forme de violence politique. Ensuite, le terrorisme instille une peur diffuse dans les sociétés touchées », explique pour sa part Aurélie Campana, professeure au département de science politique de l’Université Laval.
Est-ce à dire que l’action d’un État contre ses populations puisse être qualifiée de terroriste ? N’y retrouve-t-on pas des caractéristiques similaires, à savoir la violence politique et le fait d’instiller une peur diffuse ? Certes, il existe des caractéristiques communes entre la violence terroriste et la violence des États sur des populations civiles. Par contre, il convient d’être prudent et de ne pas mélanger des réalités qui présentent d’importantes différences : « Évidemment, l’État utilise parfois la violence pour faire peur à une population. Il existe alors une volonté de coercition politique et il possible de parler de terrorisme d’État. Par contre, il existe des cas de figure où la violence d’État ne vise pas à assujettir une population, mais à la faire disparaitre. Il est alors plus adéquat de parler de génocide plutôt que de terrorisme », nuance Stéphane Leman-Langlois.
Contrairement aux guerres que mènent des États, l’action terroriste ne vise pas forcément la maîtrise d’un territoire. Elle diffère en ce sens des guerres conventionnelles dont l’objectif est la destruction physique de l’adversaire et le contrôle militaire d’un espace. De plus, le terrorisme nie catégoriquement la distinction classique entre les combattant·e·s et les non-combattant·e·s, comme il fait fi des limites territoriales pour cibler des objectifs politiques[i].
Le terrorisme n’est pas automatiquement assimilable à un mouvement de lutte armée qui emploie parfois des méthodes d’action similaires. La distinction entre ces deux phénomènes reste fortement tributaire des jugements de valeur et des positions des différent·e·s acteurs et actrices impliqué·e·s dans un conflit.
« Actuellement, il est difficile d’identifier clairement les terroristes dans le contexte de la guerre en Syrie. Daesh[ii] est-elle une armée révolutionnaire mue par des idéaux fanatiques ou est-ce plutôt un mouvement terroriste ? L’opinion peut différer selon les intérêts qui sont en jeu », explique Benoît Gagnon, doctorant en criminologie et spécialiste des questions de terrorisme.
Comme le terrorisme n’a pas de statut légal, il laisse libre cours aux interprétations qui changent au gré des aléas politiques et des sensibilités locales. Si en Occident le terrorisme se définit avant tout comme un mode d’action destiné à semer la peur, il en va autrement de pays comme l’Irak et la Syrie qui n’ont pas le même rapport au terrorisme. Les enjeux locaux font qu’un groupe considéré ici comme terroriste peut être perçu comme une armée de libération par les populations locales. Ce fut le cas, par exemple, des talibans qui se sont opposés aux envahisseurs soviétiques durant les années 1980. Loin d’être vus comme des éléments perturbateurs, ils étaient souvent accueillis par une partie de la population qui souhaitait être libérée du joug étranger[iii].
Le terrorisme, une question de méthodologie
C’est entendu, il n’y a pas de consensus pour définir ce qu’est précisément le terrorisme. Cela s’explique notamment par des raisons d’ordre méthodologique où cohabitent plusieurs manières de comprendre un même phénomène. Dans un article récent, le sociologue Antoine Mégie présente plusieurs approches méthodologiques pour analyser l’action terroriste. De ces approches, certaines permettent d’appréhender les acteurs et actrices qui participent « à la structuration du terrorisme comme phénomène social et politique[iv] ». Il s’agit non pas d’isoler l’acte terroriste, mais bien d’examiner les relations complexes entre les acteurs et actrices qui contribuent de près ou de loin à structurer le phénomène. Il s’agit d’une compréhension dynamique qui cherche à mettre en lumière les relations entre les acteurs et actrices qui agissent tant à un niveau micro que macro dans la structuration de la « scène terroriste ».
Au niveau macro, c’est en relation aux institutions publiques, aux prises de positions politiques et aux gouvernements qu’une certaine conception du terrorisme se précise et s’affirme. Dans le contexte du terrorisme mondialisé, les États partagent des enjeux de sécurité communs sans pour autant adopter les mêmes mesures face à la menace terroriste.
Au niveau micro, c’est sur le terrain des acteurs de la vie civile (groupes de pression, ONG, organismes humanitaires, groupes citoyens) que s’observe une vision plus contextuelle, moins générale et plus localisée du terrorisme comme violence politique. Une approche psychosociale s’intéressant davantage au vécu des gens permet alors de mieux mesurer les impacts du terrorisme ainsi que les manières dont il est perçu.
Globalement, la définition du terrorisme dépend donc du point de vue où l’on se place, des intérêts qui sont en jeu et des raisons qui poussent un groupe ou un individu à commettre un acte de violence contre des personnes ou des biens. D’où, note le sociologue Pradip K. Bose, la difficulté d’obtenir une définition claire du terrorisme : « Les définitions du terrorisme sont controversées pour des raisons autres que les problèmes conceptuels qu’elles posent. Le fait d’étiqueter les actions de “terrorisme” avantage la condamnation des acteurs [et actrices], d’où le fait qu’une définition quelconque reflète généralement un penchant idéologique ou politique[v] ».
Dans les vingt dernières années, de nouveaux acteurs et de nouvelles actrices ont fait leur apparition et elles et ils ont transformé notre manière d’appréhender le terrorisme. Les relations entre les États révèlent une nouvelle façon de combattre la terreur dans un contexte d’insécurité relayé par l’univers des médias. À la différence d’une époque où le terrorisme restait très peu médiatisé, il bénéficie aujourd’hui d’une tribune considérable qui accroit sa force de frappe. Les médias jouent à ce titre un rôle de premier plan dans l’élaboration et la présentation du terrorisme comme évènement spectaculaire relevant de la mise en scène.
Il est difficile d’aboutir à une définition commune du terrorisme pour une autre raison qui tient aux rôles des États. « La manière de définir le terrorisme va varier de manière plus ou moins importante selon le type d’État, selon qu’il s’agit d’un régime autoritaire ou d’une démocratie. De plus, la définition va changer considérablement en fonction de l’expérience passée d’un pays et de sa tradition juridique », précise Mme Campana. L’expérience passée teinte fortement les enjeux de sécurité liés à la menace terroriste et la façon dont les États définissent cette menace réelle ou supposée. Depuis les quinze dernières années, le paradigme du terrorisme s’articule autour des enjeux de sécurité liés aux risques de la radicalisation des individus.
« Après le 11 septembre, il est devenu plus difficile de chercher à comprendre les causes du terrorisme. Il y a eu un barrage idéologique important où chercher à expliquer le phénomène revenait pour certains gouvernements à vouloir l’excuser. Ainsi, il devenait plus facile pour les chercheurs [et chercheuses] de travailler sur le phénomène de la radicalisation que sur le terrorisme. En travaillant sur la radicalisation on n’exclut pas le terrorisme, mais on l’étudie par la bande sans trop se compromettre », explique M Langlois.
Aujourd’hui, le défi revient à parler du terrorisme sans tomber dans une surenchère idéologique : le fait de prendre parti empêche la plupart du temps d’y voir clair, d’où l’importance de prendre en compte la diversité des points de vue afin de mieux comprendre ce phénomène complexe.
Crédit photo: Public Domain Archive
[i] MERARI, A. (016), « Du terrorisme comme stratégie d’insurrection », Histoire du terrorisme de l’antiquité à Daesh, Paris, Fayard, p.35
[ii] DAECH est l’acronyme, en langue arabe, de « État Islamique en Irak et au Levant ».
[iii] http://www.academiedegeopolitiquedeparis.com/echec-sovietique-en-afghani…
[iv] MÉGIE, A. (2010), « La “scène terroriste” : réflexions théoriques autour de l’“ancien” et du “nouveau” terrorisme », Revue canadienne de science politique, V43, n.4, p.997.
[v] BOSE, K. Pradip (2007) « Sécurité, terreur et paradoxe démocratique », Centre for Studies in Social Sciences, N.74, p.26.
par Rédaction | Déc 14, 2017 | Environnement, International, Opinions
Par Pierre-Luc Baril
Avec les tremblements de terre qui ont secoué le Mexique ou la série d’ouragans qui a balayé les côtes de l’Atlantique en août 2017, il est difficile de nier la présence des changements climatiques. Nombreux·euses sont les expert·e·s qui se questionnent sur les conséquences des changements du climat sur les populations. En août dernier, la revue Science Advances publiait une étude réalisée par des chercheur·e·s états-unien·ne·s et asiatiques. En bref, cette étude sur « les températures mortelles dans les régions de l’Asie du Sud » [1] affirmait que, d’ici moins d’un siècle, la température en Asie du Sud rendra la région difficilement habitable. Il est donc nécessaire de se questionner sur la problématique éventuelle du déplacement des habitant·e·s de ces régions, qui devront déménager pour survivre. Ce phénomène constitue la migration climatique.
Définir la migration climatique
Parce qu’elle implique directement des sociétés humaines, cette problématique est sociologique. À l’instar de tout autre phénomène sociologique, la migration climatique reste un concept délicat à définir. M. Laurent Lepage, professeur associé à l’Institut des sciences de l’environnement de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), explique l’importance de ne pas confondre les définitions. « Il faut comprendre qu’il n’existe pas de définition légale, c’est-à-dire formelle, sur le plan du droit international, de la migration climatique » dit-il. Ce préambule permet de faire la distinction entre ce concept et d’autres qui pourraient y être associés, comme celui de réfugié politique.
Cependant, M. Lepage reconnait qu’il existe une définition du phénomène en dehors du cadre juridique. Il propose ainsi une définition qui comprend trois éléments : le changement du climat, la transformation du milieu de vie et une population vulnérable. Ainsi, pour qu’il y ait migration climatique, il faut que la cause préalable en soit les changements climatiques. Même s’il est difficile de nos jours de nier l’existence de ces changements, nous entendons ici des perturbations majeures. On peut parler, par exemple, de la désertification ou de l’augmentation du niveau de l’eau des océans.
Ces changements du climat entraineront la transformation du milieu de vie. Comme l’explique M. Lepage, « dans les cas de désertification, comme au Sahel, le prolongement du désert oblige les populations qui vivent d’agriculture primaire à se déplacer ». Par conséquent, les changements de l’environnement immédiat ont des répercussions sur les modes de vie des populations locales de ce territoire subsaharien.
Il s’agit du dernier élément qui définit la migration climatique : les populations vulnérables. Comme le montrait l’exemple du Sahel, en Afrique, les populations qui vivent dans des situations de précarité, c’est-à-dire, pour citer Laurent Lepage, « que la moindre variation du climat peut mettre en danger », sont les plus à risque de devoir se déplacer.
La migration climatique se définit donc par le déplacement d’une population vulnérable en raison de la transformation de son milieu de vie causée par les changements climatiques.
Les conséquences des mouvements de populations
Bien entendu, le déplacement massif d’une population n’est pas sans conséquence. D’abord, ce type de migration est causé par le changement du climat qui vient lui-même avec des conséquences importantes dont, entre autres, la désertification, la fonte des glaces, les glissements de terrain, les inondations et les ouragans.
Pour le professeur Lepage, les régions les plus à risque sont les zones riveraines. Il donne l’exemple du Bangladesh, pays situé à la hauteur du niveau de la mer, où les populations riveraines ont dû migrer vers des régions plus hautes. Elles se retrouvent ainsi complètement aliénées de leur mode de vie traditionnel.
Il n’est pas nécessairement chose aisée de faire face à un tel mouvement de population. Comme le rapportent Laetitia Van Eeckhout et Stéphane Foucart, journalistes au journal Le Monde, l’Internal Displacement Monitoring Center estime à 25 millions le nombre de personnes qui ont dû se déplacer en raison de catastrophes naturelles, entre 2008 et 2014 [2].
À certains endroits du globe, les populations locales et migrantes devront peut-être entrer en conflit afin d’acquérir les ressources nécessaires à leur survie. Ces populations, qui sont parfois vulnérables, sont en effet sujettes à des conflits armés et à une précarisation de leurs conditions de vie [3]. C’est le cas, comme l’explique M. Lepage, des populations du couloir israélo-palestinien, qui doivent survivre malgré de l’eau potable.
M. Lepage met aussi en garde contre une explication unicausale : « Certaines espèces animales répondent aux conditions climatiques à la manière d’un déterminisme sain. Lorsqu’il fait plus chaud, certains poissons remontent vers le nord. Mais il ne faut pas tomber dans le piège de penser que la population humaine se modifie de la même façon ». Ainsi, les conflits armés et la violence peuvent être une conséquence de la migration climatique, mais ils n’en sont pas des conséquences directes. Ici, M. Lepage favorise plutôt une approche multicausale pour prendre en compte tous les facteurs, économiques, sociaux et politiques, pour expliquer de tels affrontements.
Le rôle des États : un devoir humanitaire
Qu’ils le veuillent ou non, tous les États, économiquement forts ou en voie de développement, devront faire face aux changements climatiques et, par la même occasion, à la migration climatique. Mais quelles attitudes devront-ils adopter face à ces bouleversements ?
Dans son essai Un nouveau droit pour la terre, pour en finir avec l’écocide, la juriste Valérie Cabanes parle de « la responsabilité objective des dirigeants » [4]. Elle entend par ce terme la reconnaissance juridique de la destruction de l’environnement, qu’elle qualifie de crime. En proposant la criminalisation des entreprises et des organisations politiques dont les activités sont dommageables pour l’environnement, elle espère susciter une prise de conscience des décideurs et décideuses quant aux conséquences des gestes qu’ils et elles posent sur l’environnement.
Pour Laurent Lepage, cette conscientisation est évidente et nécessaire : « les États doivent accepter l’idée que ces changements vont perdurer dans le temps ». À partir de cette prémisse, l’État doit développer son rôle qui est d’anticiper les adaptations nécessaires aux changements climatiques. Cette responsabilité se développe sur deux volets.
D’abord, explique-t-il, les États doivent prendre en charge les conséquences possibles des changements climatiques sur leur territoire. Par exemple, en construisant un réseau routier à l’abri de l’élévation du niveau de l’eau, ou encore en modifiant le code du bâtiment. Ces mesures permettraient de limiter les dégâts causés par les transformations de l’environnement.
Ensuite, les pays à l’économie forte et stable ont le devoir, soutient-il, de fournir de l’aide aux populations vulnérables des pays en développement. De cette façon, l’aide apportée aux populations vulnérables permettrait de limiter la migration climatique. Pour M. Lepage, « il faut donner à toutes les communautés le droit de rester elles-mêmes ».
Il appartient donc aux États, à titre de plus haute instance politique, de prendre conscience des changements climatiques, d’anticiper ces changements et de protéger les populations vulnérables.
Un défi pour le futur
Les migrations climatiques constituent donc un phénomène inévitable. Il est essentiel, pour faire face à ces mouvements, de réduire les répercussions de nos activités sur l’environnement, au moyen de la réduction des gaz à effet de serre et de l’exploitation des ressources naturelles. Enfin, il est également de la responsabilité des gouvernements, sur tous les plans, de prévoir le monde de demain et les transformations que subira le climat. Il en va d’abord et avant tout du respect de l’environnement, mais également d’un puissant devoir d’humanité et de solidarité.
Crédit photo: Mathieu Willcocks/MOAS.eu 2016
*L’auteur remercie chaleureusement le professeur Laurent Lepage pour son temps et ses commentaires.
[1] Eun-Soon Im et al., « Deadly heat waves projected in the densely populated agricultural regions of South Asia », Science Advances, vol. 3, no. 8 (2017), <http://advances.sciencemag.org/content/3/8/e1603322>, consulté le 25 septembre 2017.
[2] Laetitia Van Eeckhout et Stéphane Foucart, « Le changement climatique, facteur de déstabilisation et de migration », Le Monde, 11 septembre 2015, consulté le 26 septembre 2017, < http://www.lemonde.fr/climat/article/2015/09/11/le-changement-climatique…
[3] Patrick Artus et Marie-Paule Virard, Globalisation, le pire est à venir, La Découverte, Paris, 2008, p. 61-69
[4] Valérie Cabanes, Un nouveau droit pour la terre, pour en finir avec l’écocide, Éditions du Seuil, Paris, 2016, p. 319.
par Rédaction | Nov 8, 2017 | Opinions, Québec
Par Jonathan Bédard
En 2013, après 100 ans de loyaux services, le train de passagers qui se rendait jusqu’à Gaspé ne dépassait plus Matapédia. Cela privait les navetteurs et navetteuses gaspésien·ne·s de la seule ligne de chemin de fer de la région. On a commencé par arrêter le passage des trains au-delà de New Carlisle en 2011, pour ensuite abandonner totalement la région en 2013. Cette décision a été prise par VIA Rail Canada pour des raisons de sécurité. Le gouvernement du Québec a annoncé en mai dernier un investissement de 100 millions de dollars pour le service de marchandises, et éventuellement pour le service de transport de passagers. Toutefois, la partie n’est pas gagnée pour les Gaspésiens et Gaspésiennes, parce que même si VIA Rail a mentionné en 2016 qu’il était nécessaire de revenir en Gaspésie, plusieurs étapes restent encore à franchir avant le retour permanent du train.
Les citoyens et citoyennes n’avaient pas dit leur dernier mot. En mars 2013, des gens se sont réunis et ont fondé la Coalition des Gaspésiens pour l’avenir du train. Parmi eux, il y a Gilles Lamy, que nous avons contacté, homme qui connaît bien le sujet puisqu’il a travaillé pendant plusieurs années sur les trains. Maintenant retraité, il est responsable des communications de la Coalition. Cette petite équipe composée de francophones et d’anglophones de la région a un objectif clair : ramener le train de passagers jusqu’à la ville de Gaspé.
Pourquoi le train ?
Le premier argument en faveur du retour du train est le vieillissement de la population gaspésienne. En effet, le bilan démographique du Québec de 2015 montre que les gens âgés de 65 ans et plus composent près du quart de la population gaspésienne. De plus, la tranche d’âge des 54 à 75 ans est présente de manière plus importante en Gaspésie que dans le reste du Québec [1]. Cette population a un besoin grandissant de services de santé et sa capacité de mobilité est plus faible. Selon Gilles Lamy, le train de passagers peut assurer à la population plus âgée un meilleur confort et un meilleur service minimal (toilettes, nourriture) que l’autobus sur de longues distances. Il met aussi l’accent sur les conditions hivernales. « Le train est un moyen de transport fiable en hiver, il résiste davantage aux intempéries », dit-il. Si, par exemple, une tempête oblige la fermeture de la route 132, l’autobus interromprait son service, alors que le train pourrait continuer à l’assumer. Au sujet de la route 132, c’est la seule grande route de la région administrative avec la 399, qui relie New Richmond à Sainte-Anne-des-Monts, et la 198, qui relie Gaspé à L’Anse-Pleureuse. Il n’y a donc pas d’autoroutes et le réseau routier est de faible densité, ce qui rend les Gaspésiens et Gaspésiennes à la merci des intempéries et des perturbations routières, entravant par le fait même la mobilité lorsqu’on a besoin de services à l’extérieur de la région.
Le train devient alors un choix intéressant versus le très coûteux voyage en avion ou le voyage en autobus malencontreusement rallongé par les perturbations routières. Les citoyens et citoyennes semblent au courant de cette situation, puisque Gilles Lamy souligne qu’en 2011, le train entre Montréal et Gaspé avait transporté environ 28 000 personnes, dont une bonne partie se rendant en Gaspésie. Cela représente plus que la ligne Montréal – Senneterre et la ligne Montréal – Jonquière combinées qui ont transporté environ 26 000 personnes. La faible densité du réseau routier gaspésien et le fait que la Gaspésie soit une région éloignée plus difficile d’accès pourraient être en cause.
Du point de vue économique, le train est aussi un moyen de transport intéressant. Premièrement, il y a la question du tourisme ; le train est utilisé en Gaspésie sur certaines parties du tronçon Matapédia – Gaspé à des fins touristiques. Par exemple, il y a le train touristique l’Amiral, qui a connu paradoxalement sa saison inaugurale à l’été 2013, année où les trains de VIA Rail ont arrêté de circuler au-delà de Matapédia. L’Amiral circule entre Gaspé et Percé, et le maire de Gaspé, Daniel Côté, a rapporté à La Presse en septembre 2015 que la Société du chemin de fer de la Gaspésie (SCFG) encaisserait un profit net de 10 000 $ aussitôt que les croisiéristes le réservent [2]. Il y en a beaucoup qui visitent la Gaspésie, puisque certains navires pouvant accueillir plus de 900 personnes font escale à Gaspé, ce qui constitue un achalandage potentiel considérable pour le train. La Chambre de Commerce et de Tourisme de Gaspé (CCTG) estimait pour l’année 2015 que 33 000 croisiéristes ont accosté à Gaspé. Si on estime que plusieurs de ces gens visiteront Percé, le train touristique est donc une option pour des touristes sans automobile qui ne veulent pas se casser la tête [3]. Les occupant·e·s de ces navires réservent ensuite les wagons pour se rendre à Percé. En 2015, l’Amiral a été interdit de circulation par le Ministère des Transports du Québec (MTQ) à cause de la structure ferroviaire jugée non sécuritaire. Certains bateaux de croisière ont décidé de ne pas faire escale à Gaspé cette année-là en raison de cette interdiction de circulation [4]. Cela démontre à quel point cette liaison était importante pour l’économie portuaire de Gaspé et pour le tourisme.
En ce qui concerne l’économie gaspésienne, l’ultime utilité du train dépend du transport du ciment et des pales d’éoliennes. Selon Gilles Lamy, il est plus facile de transporter ces matières par train que par camion, surtout dans le cas des pales d’éoliennes. À ce sujet, la SCFG a obtenu un contrat de transport par train de 600 pales d’éoliennes vers les États-Unis en 2016. Un wagon standard sur un train de marchandises mesure 42 mètres et les pales d’éoliennes dépassent de 29 mètres en moyenne leur taille. Ce contrat constitue un incitatif pour faire pression sur le gouvernement afin qu’il entame la réfection de la voie ferrée gaspésienne [5]. Les pales sont fabriquées par une compagnie de Gaspé, la LM Windpower, qui est en pleine expansion. L’entreprise croit que le retour du train à Gaspé serait primordial afin qu’elle puisse rester compétitive. LM Windpower a élaboré un plan d’agrandissement de 12 millions de dollars prévu pour 2018, année où elle songe à engager 150 personnes de plus. Ciment McInnis, une entreprise basée à Port-Daniel-Gascons, a également une entente avec la SCFG afin de faire transporter 140 000 tonnes de ciment par train sur 5 ans, de New Richmond jusqu’à ses clients américains et canadiens. Même si 95 % du transport de ciment se fait par bateau, puisque ce moyen de transport peut supporter plus de poids, Ciment McInnis a mentionné que le train était un complément nécessaire parce qu’il permet plus de flexibilité en cas de problèmes, surtout en hiver [6].
L’état du rail
L’état déplorable de la voie ferrée gaspésienne constitue un problème majeur. C’est ce qui a fait fermer la voie ferrée en 2011 et en 2013 et ce qui a freiné l’expansion de certains projets de trains touristiques comme l’Amiral en 2015. Jusque là, malgré les pressions, le gouvernement du Québec semblait réticent à prendre l’initiative d’effectuer les travaux nécessaires. Pourtant, il a financé de façon importante la SCFG, surtout entre 2012 et 2013. De plus, la SCFG obtenu 62 millions au total du MTQ, selon les propos de monsieur Lamy. La SCFG a fait faillite de 4,1 millions de dollars en 2014 et le Gouvernement a dû, à nouveau, lui venir en aide. Avec le contrat de transport de pales d’éoliennes, 2,5 millions ont été donnés à la SCFG pour effectuer les travaux de base sur la voie ferrée. Toutefois, il faudra attendre 2017 pour voir un engagement gouvernemental clair avec l’investissement de 100 millions de dollars annoncé en mai dernier.
En fait, selon Gilles Lamy, le problème réside surtout dans l’état des ponts qui ne peuvent plus supporter le poids des locomotives de trains. Pour exemple, une locomotive de VIA Rail pèse environ 130 tonnes sans les wagons et exige une capacité portante minimale de 230 tonnes pour le passage, ce qui est supérieur à la capacité des ponts actuels. C’est la raison pour laquelle l’entreprise fédérale a suspendu la circulation de ses trains dans la région. Cependant, VIA Rail espère pouvoir revenir un jour en Gaspésie. « VIA Rail a l’intention de rétablir le service dans cette région lorsque les voies seront jugées sécuritaires pour le service ferroviaire voyageur. », insiste Mylène Bélanger, attachée de presse de la compagnie ferroviaire. Le président de la compagnie, Yves Desjardins-Siciliano, a mentionné lors de la dernière assemblée publique annuelle du transporteur ferroviaire qu’une inspection de l’état des voies par VIA Rail sera faite lorsque les travaux d’entretien seront terminés, c’est-à-dire dans deux ou trois ans. Une décision sera prise par la suite. Le tout devrait se faire au courant de 2019 [7].
VIA Rail a mentionné en 2016 que le service de train passager en Gaspésie était déficitaire d’environ 5,5 millions de dollars lorsqu’il circulait encore sur le rail gaspésien. Ainsi, le service ne serait pas rentable [8]. Toutefois, Gilles Lamy insiste sur le fait que c’est un service nécessaire et que VIA Rail est une entreprise publique fédérale pour laquelle les gens payent des taxes, donc attendent un service en retour.
Depuis l’annonce de l’investissement sur le rail gaspésien, le MTQ a créé un comité de suivi composé notamment du maire de Gaspé, Daniel Côté, du président de la SCFG, du maire de New Richmond, Éric Dubé, du directeur général de Ciment McInnis, du directeur général de LM Wind Power, et des représentants et représentantes des MRC de Rocher-Percé, d’Avignon, de Bonaventure et de Côte-de-Gaspé. C’est donc une mobilisation politique locale importante, mais elle est accompagnée d’une mobilisation sociale qui surveille tout autant le processus. « On estime que les voies seront réparées en 2018, et là, il faudra être mobilisé le plus possible afin de réclamer un train de passagers le plus tôt possible au moins jusqu’à New Carlisle. », dit Gilles Lamy. La Coalition des Gaspésiens pour le retour du train avait proposé d’utiliser des autorails pour circuler sur le chemin de fer gaspésien. Les Gaspésiens et Gaspésiennes surnomment ce type de train le Spoutnik. Il ne pèse que 35 tonnes et contient deux cabines de conduite à ses extrémités, ainsi qu’une voiture-restaurant et une cabine à bagages. Celui-ci constituerait une alternative intéressante pour le rail gaspésien et VIA Rail l’utilise sur certaines de ses lignes ferroviaires partout au Canada, selon monsieur Lamy. Or, le Spoutnik a été rejeté par le gouvernement provincial, maintenant propriétaire du chemin de fer de Gaspésie depuis la faillite de la SCFG.
La pérennité du train en Gaspésie
Maintenant que des investissements publics majeurs ont été annoncés, que la péninsule gaspésienne est mobilisée et que le retour du train à moyen terme semble devenir une réalité, il est bon de se poser la question suivante : comment faire pour ne pas subir à nouveau une telle fermeture plus ou moins temporaire de la voie ferrée gaspésienne ? Pour VIA Rail, cela passe par le transport intermodal, c’est-à-dire un transport collectif intégré qui combine train, autobus, taxi, covoiturage, etc. Selon Mylène Bélanger, l’entreprise a augmenté son achalandage intermodal de 63 % entre 2012 et 2016, ce qui va dans l’optique d’une stratégie initiée en 2010. L’attaché de presse n’a toutefois ni précisé si cet achalandage intermodal était aussi fort en Gaspésie ni si l’entreprise comptait prioriser ce type de mobilité advenant un retour du train passager. Les MRC de la Gaspésie ont une entente avec Keolis Canada, propriétaire de la compagnie d’autobus voyageurs Orléans Express, pour le retour de la desserte Grande-Rivière – Gaspé, avec ajout de nouveaux arrêts à Cap-Chat, Percé, New Richmond et Port-Daniel [9]. Cette entente, signée en 2016 et jugée primordiale pour le tourisme en Gaspésie, a été renouvelée en juin dernier.
Du côté de la Coalition des Gaspésiens pour l’avenir du train, on estime que le transport durable passe par une promotion active du train passager. Selon Gilles Lamy, il faut faire du marketing, il faut vendre des forfaits voyage combinant train et destination touristique afin que les Gaspésiens et Gaspésiennes utilisent le train dans leurs déplacements sur de longues distances. De plus, il faut consulter les habitants et habitantes des localités, connaître leurs besoins, leurs intérêts, leurs goûts, et, enfin, être en mesure de les mobiliser en ce qui a trait à la question du train. L’idée est de rendre le train intéressant pour les gens de Gaspésie et ceux de l’extérieur de la Gaspésie. Monsieur Lamy insiste sur le fait que la Coalition est prête à aider pour cela et que l’engouement pour le train est présent dans la région.
La pérennité passe aussi par l’entretien à long terme des voies ferrées, et, surtout, par un entretien écologique. Par le passé, il y a eu des controverses en Gaspésie, car la SCFG utilisait des produits chimiques et/ou corrosifs pour entretenir les rebords du rail, et c’est d’ailleurs ce qui a provoqué la corrosion sévère de certains tronçons de la voie ferrée, menant ainsi à sa fermeture. Malgré les consultations, les amendes émises par les MRC et les solutions proposées, la SCFG récidive encore dans l’utilisation de ces produits, alors qu’on rapporte en juin dernier dans le journal Le Havre que la compagnie aurait utilisé le Round-Up de Monsanto pour freiner la pousse des mauvaises herbes encore cette année. Par ailleurs, elle l’avait fait en 2016 et cela avait encore une fois soulevé des controverses, car ces produits peuvent être très nocifs pour l’environnement [10]. En 2013, la SCFG avait trouvé une alternative pour remplacer les herbicides sur le rail : l’eau salée. Toutefois, le MTQ avait fortement recommandé de ne pas aller de l’avant avec cette méthode puisqu’il y avait des dangers de corrosion. La SCFG a quand même décidé de l’appliquer, participant à causer les problèmes que l’on connaît aujourd’hui [11]. Cela dit, il faut ramener le train, mais il faut éviter de répéter les erreurs du passé en matière d’entretien du rail afin d’assurer un transport ferroviaire durable.
Conclusion
Menacé par un déclin démographique constant et par la baisse de services qui lui est associée, le retour du train pourrait être une chance à prendre pour la Gaspésie. Avec l’engouement des citoyens et citoyennes sur cette question, une volonté politique locale importante et des entreprises régionales qui souhaitent utiliser le train pour le transport de leurs marchandises, il est clair que tous les ingrédients sont sur la table pour un retour progressif du transport ferroviaire. Toutefois, après le retour, il faut s’assurer que le service perdurera. La Gaspésie étant une région éloignée, certains défis attendent les autorités gaspésiennes, parmi lesquels celui de maintenir l’engouement pour le train, mais aussi celui d’assurer un entretien des rails économique et écologique sur le long terme. Peut-être un jour pourrons-nous enfin retourner à Gaspé en train, mais pour l’instant, cela reste une histoire à suivre et comme a dit le président de VIA Rail : on se croise les doigts pour 2019.
Crédit photo: abdallahh
[1] INSTITUT DE LA STATISTIQUE DU QUÉBEC (décembre 2016). « Le bilan démographique du Québec – Édition 2016 ». ISQ, http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/population-demographie/bilan2016…. Consulté le 31 juillet 2017. p. 137.
[2] GAGNÉ Gilles, GÉLINAS Geneviève (septembre 2015). « Sort incertain pour le train touristique l’Amiral ». Le Soleil, http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/transports/201509/26/01-4904…. Consulté le 21 août 2017. En ligne.
[3] CCTG (2 février 2015) « Communiqué – Le train touristique : un outil de développement clé pour la pointe gaspésienne ». Chambre de commerce et de tourisme de Gaspé, http://www.cctgaspe.org/affaires/communique-le-train-touristique-un-outi…. Consulté le 15 octobre 2017. En ligne.
[4]GAGNÉ Gilles, GÉLINAS Geneviève (septembre 2015). « Sort incertain pour le train touristique l’Amiral ». Le Soleil, http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/transports/201509/26/01-4904…. Consulté le 21 août 2017. En ligne.
[5] GAGNÉ Gilles (octobre 2016). « Un contrat historique pour la Société du chemin de fer de la Gaspésie ». Le Soleil, http://www.lapresse.ca/le-soleil/affaires/actualite-economique/201610/11…. Consulté le 21 août 2017. En ligne.
[6] GÉNIER CARRIER Geneviève (décembre 2016). « Du ciment de la cimenterie McInnis transitera par le rail gaspésien ». ICI Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, http://beta.radio-canada.ca/nouvelle/808062/societe-chemin-fer-gaspesie-…. Consulté le 23 août 2017. En ligne.
[7] DESJARDINS-SICILIANO Yves (2017) « Service to Gaspe?/Service vers Gaspé ? ». Allocution effectuée dans le cadre d’une période de questions de l’ASSEMBLÉE PUBLIQUE ANNUELLE 2017 DE VIA RAIL CANADA. YouTube, https://www.youtube.com/watch?v=ImJAdViu-Io. Consulté le 24 août 2017. (38:16).
[8] COTTON Pierre (mars 2016) « VIA Rail estime important de revenir en Gaspésie ». ICI Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, http://beta.radio-canada.ca/nouvelle/808062/societe-chemin-fer-gaspesie-…. Consulté le 21 août 2017. En ligne.
[9] ICI RADIO-CANADA (mai 2016). « Keolis ajoute quatre arrêts en Gaspésie ». ICI Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, http://beta.radio-canada.ca/nouvelle/779856/keolis-mrc-gaspesie-transpor…. Consulté le 21 août 2017. En ligne.
[10] HAROUN Thierry (juin 2017). « La Société de chemin de fer asperge toujours des herbicides chimiques le long du rail ». Le Havre, http://www.journallehavre.ca/la-societe-du-chemin-de-fer-asperge-toujour…. Consulté le 22 août 2017. En ligne.
[11] MURRAY-DAIGNAULT Caroline (2013). « La Société de chemin de fer a utilisé de l’eau salée sur ses rails malgré un avis contraire ». CHAUTVA.com, http://chau.teleinterrives.com/nouvelle-Regional_La_Societe_de_chemin_de…. Consulté le 21 août 2017. En ligne.
par Rédaction | Nov 3, 2017 | Analyses, International
Par Raphael Robitaille
Depuis que la Russie est empire, la question nationale y a toujours joué un rôle important. L’Union soviétique n’a pas échappé à cette fatalité non plus. La diversité de la société soviétique a nécessité des compromis de la part de ses dirigeants pour que ceux-ci puissent garder le pouvoir. Favorisant le développement national de ses minorités tout en conservant un contrôle serré, l’URSS a semé les germes de son implosion en institutionnalisant les diverses nationalités qui la composaient. Lorsque les réformes de Gorbatchev sont mises en place à la fin des années 1980, la « parade des souverainetés » est enclenchée et une myriade de peuples réclament leur indépendance, causant au passage plusieurs conflits dont certains durent toujours : ce sont les « conflits gelés » de l’espace postsoviétique. En revenant sur la question nationale, en lien avec le développement de la politique des nationalités de l’Union soviétique, cet article propose une incursion aux origines de ces conflits gelés.
La question nationale dans les débuts de l’URSS
Lorsque les bolchéviques s’emparent du pouvoir en novembre 1917, ils héritent de tous les problèmes du défunt Empire russe. L’un des plus criants : le « problème national ». L’Empire russe agonisant, composé d’une mosaïque de peuples et de cultures, n’a pas su s’adapter à l’émergence des nationalismes et n’a donc octroyé aucune concession ni développé de politique particulière face au mécontentement des différentes nations et ethnies[i]. Ainsi, lorsque les troubles révolutionnaires ont éclaté, la marmite, que les tsars prenaient grand soin de laisser couverte, a débordé de tous sens. Afin de faciliter la décomposition de l’Empire et de s’assurer un soutien parmi les nationalistes de tous les horizons, Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, a reconnu le droit à l’autodétermination des nations et a ainsi gagné leur sympathie. La Russie bolchévique, qui faisait la promotion d’une société sans inégalités et sans classes, semblait en effet, pour les nationalistes, être une meilleure option que la « Russie une et indivisible » que souhaitait rétablir l’Armée blanche contre-révolutionnaire[ii].
Un vif débat avait déjà eu lieu parmi les bolchéviques, dans les années avant la révolution, sur ledit problème national. La théorie marxiste traditionnelle n’offrait que très peu de précision par rapport au nationalisme. Seul·e·s quelques marxistes austro-hongrois·e·s, au premier chef Otto Bauer[iii], s’étaient déjà penché·e·s sur la question puisque l’empire des Habsbourg connaissait des problèmes similaires, notamment dans les Balkans[iv]. Tout restait donc à être théorisé, spécialement dans un État qui ne remplissait pas les critères préalables à la révolution soutenus par la théorie marxiste traditionnelle, et qui était aux prises avec des nationalismes montants, comme la Russie. Concernant ce dernier point, la quinzaine d’années avant 1917 a vu proliférer d’importants mouvements dans certaines régions dont la Pologne, les provinces baltes ou la Géorgie, entre autres[v]. Constatant le potentiel explosif, les bolchéviques ont pris la question très au sérieux.
L’une des tentatives de théorisation les plus fructueuses provient de Joseph Staline lui-même, à la demande de Lénine, dans son célèbre texte Le marxisme et la question nationale de 1913[vi]. Dans cet article, qui se veut une contribution fondamentale à la pensée marxiste, Staline critique vivement les positions austro-marxistes sur la question de la nation. Pour lui, elles confondent tribu et nation – la première étant une « catégorie ethnographique », la seconde une « catégorie historique ». Les définitions en sont donc trop vagues et il leur manque certains points essentiels. Staline en vient quant à lui à une définition très précise de la nation, laquelle est composée de plusieurs éléments mutuellement nécessaires sans quoi elle n’est pas. Ainsi : « La nation est une communauté stable, historiquement constituée, de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique, qui se traduit dans la communauté de culture »[vii]. Un autre point de critique concerne la solution des austro-marxistes au problème national : l’autonomie nationale, comprise comme autonomie culturelle plutôt que territoriale. Staline considère cette solution comme aberrante et impropre à la société socialiste future car elle divise le prolétariat selon la nationalité, et les éloigne de la solidarité de classe. Il plaide plutôt pour le droit des nations à disposer d’elles-mêmes sous le signe d’une autonomie régionale. L’autonomie régionale, dans la vision de Staline, a pour avantages de détruire les barrières nationales et de permettre aux populations de se regrouper selon leur appartenance de classe. L’égalité nationale, organisée sous le principe de l’internationalisme, favoriserait une solidarité prolétarienne, dépassant en cela les clivages nationaux qui divisent les classes ouvrières.
L’article de Staline a joué un important rôle dans l’édification des institutions soviétiques. La structure politique qui se met progressivement en place à la suite de la révolution d’Octobre et la guerre civile en est une de type ethno-fédéral. Afin de sauver la révolution, Lénine et ses disciples voient la nécessité d’un tel type d’organisation étatique pour « concilier les ambitions socialistes d’unité avec la diversité réelle de la société soviétique [viii]». On organise donc l’Union sur des bases nationales et territoriales : les frontières administratives des entités fédérées sont définies de manière strictement ethnique et réparties sur une hiérarchie à quatre niveaux. Ainsi, la structure instaurée, sur laquelle trône le Parti bolchévique qui représente l’unité socialiste, est composée de républiques de l’Union, dans lesquelles on retrouve des républiques autonomes, des régions autonomes (ou Oblast) ainsi que des districts autonomes. Chacune des entités dispose respectivement d’un certain nombre de prérogatives en fonction de son degré de développement socioculturel. Ainsi, les nationalités les plus « développées », c’est-à-dire celles qui ont, en plus d’un poids démographique important, soit connu une expérience étatique, soit ont une identité collective explicitement affirmée et affichée, se voient attribuer des républiques d’Union avec les pouvoirs les plus étendus[ix]. Ainsi en est-il des républiques de Transcaucasie (Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie), d’Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménistan), d’Europe de l’Est (Biélorussie, Ukraine, Moldavie) et des pays baltes après la Seconde Guerre mondiale (Estonie, Lettonie, Lituanie).
Avec cette structure promouvant l’appartenance ethnique ou nationale, on peut à juste titre affirmer que la forme même de l’État soviétique a mené à son implosion. Le mouvement de désintégration a largement été poussé par une cristallisation territoriale et politique des nationalités. En effet, aucun État n’a été aussi loin que l’Union soviétique dans le soutien aux nationalités, leur codification et leur institutionnalisation, ce qui a offert un tremplin aux revendications indépendantistes de la fin des années 1980[x]. La division sur des bases ethno-territoriales venait également avec la promotion d’une élite politique et culturelle locale qui était fidèle avant tout à sa propre nationalité mais restait inféodée à Moscou, notamment aux niveaux économique et politique. Le pouvoir soviétique a grandement profité des particularismes ethniques pour monter, lorsque nécessaire, les peuples les uns contre les autres, mais a du même coup favorisé le développement de sentiments nationalistes qui ont précipité sa chute[xi].
La plupart des conflits qui ont éclaté à la fin de l’URSS recèlent une dimension fortement ethnique. Outre les républiques d’Union, qui ont pour la plupart déclaré leur indépendance sans trop de problèmes, c’est principalement pour les entités autonomes à l’intérieur des républiques d’Union que les conflits ont pris une tournure plus sanglante. Trois États postsoviétiques, entres autres, ont été pris – et le sont toujours – avec des conflits à forte teneur nationaliste sur leur territoire : l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Moldavie. Ces trois États font face à des revendications sécessionnistes provenant d’entités autonomes qui demandent soit leur rattachement à un autre État, soit simplement l’indépendance. Ces conflits, qui sont encore en suspens, sont entrés dans une catégorie qui a été spécialement forgée pour eux : les conflits dits « gelés ».
Qu’est-ce donc qu’un « conflit gelé »? La définition qu’en donne Pierre Jolicoeur, spécialiste de la question, est la suivante : « un conflit armé qui, après une phase militaire, est suspendu par un cessez-le-feu pour une longue période et où les belligérants sont généralement séparés par une opération de maintien de la paix[xii]». La mise entre parenthèse des affrontements armés ne signifie toutefois pas que le conflit en est à sa fin. Les négociations entre les parties dans chacun des quatre conflits gelés sont complètement bloquées et pourraient déboucher sur de nouveaux combats.
La Géorgie démembrée
Lorsque, dans la foulée de l’effondrement de l’URSS, la Géorgie déclare l’indépendance, cela ne se fait pas sans qu’elle s’aliène les minorités ethniques, principalement celles d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, deux régions autonomes au sein de la république socialiste soviétique de Géorgie. L’Ossétie du Sud avait déjà, avant même l’effondrement de l’URSS, entamé un mouvement vers l’indépendance, qui fut suivi, deux ans plus tard, par l’Abkhazie. Deux guerres sanglantes opposant les régions sécessionnistes à la Géorgie éclatèrent et se soldèrent par un cessez-le-feu, mais sans réelle résolution. Le nouvel État géorgien, au bord de la déliquescence, n’avait que peu d’intérêt et de moyens pour édifier des institutions politiques qui s’attèleraient au titanesque problème de la fragmentation territoriale[xiii].
En plein mouvement d’indépendance géorgien, le nouveau président Zviad Gamsakhourdia, nommé au Soviet Suprême (plus haute instance décisionnelle de la république, subordonnée au Soviet Suprême de l’URSS à Moscou) fin 1990 et élu au suffrage universel en mai 1991, implante une politique agressive contre les Ossètes qu’il accuse d’être des instruments de Moscou pour freiner l’élan indépendantiste de la Géorgie. Soulignons que l’une des premières revendications des Ossètes en 1990 était le rattachement de la région à la Russie, ce qui leur aurait permis de rejoindre leurs confrères et consœurs d’Ossétie du Nord. Le gouvernement géorgien réagit en supprimant le statut autonome de la région, ce qui provoque une rébellion armée au printemps 1991[xiv]. Une véritable guerre civile se déclenche par la suite, faisant revivre les vieilles rivalités tribales dans plusieurs parties de la Géorgie[xv] et poussant près de 100 000 Ossètes à se réfugier en Ossétie du Nord. Près de 10 000 Géorgien·ne·s quittent l’Ossétie du Sud[xvi]. L’arrivée d’Edouard Chevardnadzé à la présidence géorgienne en 1992 donne de vains espoirs d’un règlement du conflit. En sa qualité d’ancien premier secrétaire du Parti communiste de Géorgie, on croyait en effet qu’il disposait du tempérament et de l’expérience nécessaires pour régler la crise. Or, face à la dégradation de la situation, Moscou pose des ultimatums et intervient en forçant la signature d’un cessez-le-feu prévoyant le déploiement d’une force de maintien de la paix composée de Russes, de Géorgien·ne·s et d’Ossètes[xvii]. À ce jour, le conflit en est toujours au même point et l’Ossétie du Sud est devenue un « État de facto », sans reconnaissance internationale mais ne rendant plus de comptes à Tbilissi.
À peine la guerre d’Ossétie terminée, c’est au tour de l’Abkhazie de s’embraser. Le cas de l’Abkhazie a cela de particulier que les Abkhazes sont minoritaires au sein de leur propre république. En effet, ce groupe ne forme, en 1989, que 18 % de la population totale contre 46 % de Géorgien·ne·s, 14,6 % d’Arménien·ne·s et 14,2 % de Russes[xviii]. Bref, dès 1992, le parlement local de l’Abkhazie, dominé par les Abkhazes qui réussissent à s’allier d’autres minorités, déclare unilatéralement l’indépendance, provoquant des affrontements entre les milices abkhazes et l’armée géorgienne. Les forces abkhazes, aidées de volontaires de l’étranger, prennent rapidement le contrôle de l’ensemble de leur république, faisant au passage près de 10 000 mort·e·s et déplaçant 250 000 personnes, principalement d’origine géorgienne[xix]. L’équilibre démographique défavorable aux Abkhazes s’en trouve ainsi retourné, ce peuple formant désormais 29 % de la population totale[xx]. Après l’arrêt des hostilités en octobre 1993 sous l’égide de la Russie, largement perçu comme un échec à Tbilissi, d’autres pourparlers se poursuivent avec l’ONU et l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), culminant avec un accord pour la réhabilitation des déplacé·e·s. Le gouvernement abkhaze refuse, ce qui met à rude épreuve ses relations avec la Russie. Depuis, le conflit en est toujours au même point et l’Abkhazie vit, à l’instar de l’Ossétie du Sud, comme un État de facto sans reconnaissance internationale, ne jouissant que du soutien russe[xxi].
Le Nagorny-Karabakh au centre des divergences arméno-azéries
Le contentieux entourant la question du Nagorno-Karabakh (ou Haut-Karabakh) prend source au début de l’URSS. En 1922, le gouvernement soviétique, soucieux d’attirer les bonnes grâces d’un Azerbaïdjan riche en pétrole, transfère le contrôle de la région à grande majorité arménienne à l’Azerbaïdjan. La région, qui était provisoirement sous le contrôle direct de Moscou, se voit attribuer un statut autonome, mais les revendications du Karabakh, vite réprimées, se poursuivent. Après la mort de Staline en 1953, plusieurs tentatives de rattachement de la région à l’Arménie se butent au refus tant de Bakou que de Moscou. On maintient également la région dans une situation de sous-développement afin d’empêcher son essor économique et national. Ce n’est qu’à l’occasion de la Perestroïka et de la Glasnost – les deux principales réformes introduites par Mikhaïl Gorbatchev, l’une libéralisant l’économie, l’autre octroyant une certaine liberté d’expression – que le Nagorno-Karabakh peut enfin s’affirmer. Et tel que le soutient Sévag Torossian, auteur de Le Haut-Karabakh arménien : un État virtuel?, « le rôle qu’a joué le problème du Haut-Karabakh dans l’éclatement du bloc [soviétique] est notoire, […] si bien que la montée de l’autonomisation de Haut-Karabakh se conjugue avec le déclin final de l’Union soviétique[xxii]». En effet, cette crise est l’une des premières à se développer – dès 1988 – et agit en quelque sorte comme fer de lance des autres mouvements nationaux.
La situation s’envenime dès février 1988, quand le parlement de la région vote son rattachement à l’Arménie. Des bandes armées arméniennes causent la mort de deux Azéris et provoquent la fuite de milliers de familles. L’incident trouve une réaction enflammée en Azerbaïdjan, principalement à Soumgaït, où les Arménien·ne·s sont pourchassé·e·s pendant trois jours jusqu’à ce que l’Armée rouge vienne rétablir l’ordre[xxiii]. Tentant la voie de l’impartialité devant la mobilisation de l’Arménie pour un règlement en sa faveur, Moscou encourage les belligérants à régler leurs dissensions par les institutions du Parti et de l’État. Trop inefficaces, les institutions n’arrivent pas à désamorcer les tensions et la crise s’aggrave. La violence devient le moyen privilégié par le Nagorno-Karabakh et l’Azerbaïdjan dans la gestion du conflit[xxiv].
Les tensions ne font qu’escalader, forçant les autorités soviétiques à intervenir. Celles-ci instaurent, en janvier 1990, l’état d’urgence et mettent en place une répression à la stalinienne à Bakou où de nouveaux pogroms anti-arméniens ont lieu. L’Armée rouge se bute à une farouche résistance, provoquant ainsi de nombreux décès parmi la population civile. Dans le contexte de dislocation de l’URSS en 1991, les revendications nationalistes à Bakou, où la population et les élites souhaitent de plus en plus s’affranchir de la tutelle de Moscou suite aux violentes répressions, se radicalisent d’un cran. L’Azerbaïdjan déclare son indépendance suivie peu après par le Nagorno-Karabakh. Ce dernier se retrouve toutefois sans reconnaissance internationale, l’Arménie ayant affirmé n’avoir aucune revendication territoriale contre Bakou, et la Russie refuse la demande d’incorporation du Karabakh dans la fédération. C’est dorénavant la guerre ouverte entre Bakou et Stepanakert (capitale du Haut-Karabakh). Les forces du Karabakh remportent plusieurs succès : elles prennent contrôle de l’ensemble du territoire karabakhien et de plusieurs zones limitrophes, dont le corridor de Latchine, ce qui permet une jonction avec l’Arménie[xxv]. Au terme des combats, les milices arméniennes du Karabakh occupent près de 20 % du territoire total de l’Azerbaïdjan. Le conflit cause le déplacement de 350 000 Arménien·ne·s d’Azerbaïdjan et de 700 000 Azéri·e·s d’Arménie, du Karabakh et d’autres districts environnants[xxvi]. Le conflit est depuis entré dans sa phase gelée et les négociations n’ont pas avancé. Le Haut-Karabakh est devenu une entité indépendante de facto, légalement encore partie intégrante de l’Azerbaïdjan, mais en réalité fonctionnant comme un État souverain ayant de forts liens avec l’Arménie.
Moldavie : la « poudrière de l’Europe » en Transnistrie
La Transnistrie est cette petite bande de terre située sur la rive est du fleuve Dniestr entre la Moldavie et l’Ukraine. Le conflit qui éclate à la fin des années 1980 entre la Transnistrie sécessionniste et la Moldavie repose sur des bases culturelles et linguistiques plus que sur des bases ethniques. La Transnistrie, composée majoritairement de russophones, s’affiche comme héritière du passé soviétique de la région tandis que la Moldavie renoue avec son identité roumaine en se remémorant la Grande Roumanie de l’entre-deux-guerres qui unissait l’ensemble des populations roumanophones de la Bessarabie (actuelle Moldavie) jusqu’au Danube[xxvii].
Lorsque les hostilités éclatent en mars 1992, la république sécessionniste, fière de son héritage slave, reçoit l’aide de plusieurs milliers de Cosaques ukrainiens du Don. Le gouvernement ukrainien, inquiété de la présence cosaque, propose une médiation au conflit. Apparemment, ce n’est pas dans les plans ni de la Moldavie, ni de la Transnistrie. Près de 3 000 personnes, seulement dans la première semaine de combat, se réfugient en Ukraine voisine. Le gouvernement moldave, soucieux de ne pas entrer dans une spirale potentiellement fatale, annonce un cessez-le-feu unilatéral et exhorte la Transnistrie à s’y plier. Lorsque les combats reprennent au début avril, Igor Smirnov, président de la république autoproclamée, appelle la protection russe. La Russie déploie la 14e armée stationnée dans la région depuis l’époque soviétique. Craintive, la Moldavie réclame l’assistance de la communauté internationale. La Russie évoque la possibilité du retrait de la 14e armée, ce que les militaires sur place refusent, prétextant que la moitié des soldats déployés sont originaires de Transnistrie et souhaitent défendre leur territoire[xxviii].
La présence d’un arsenal de plus de 50 000 tonnes de munitions datant de l’ère soviétique a valu à la Transnistrie le qualificatif peu enviable de « poudrière de l’Europe »[xxix]. La république autoproclamée dispose d’une capacité explosive de deux fois celle d’Hiroshima et vaudrait 20 milliards de dollars selon un ambassadeur de l’OSCE cité par Xavier Deleu dans Transnistrie : la poudrière de l’Europe. Il y aurait, outre des armes chimiques périmées, des bombes atomiques laissés par la 14e armée aux mains des séparatistes, malgré la position officielle voulant qu’elles aient toutes été rapatriées en Russie. Considérant la corruption qui règne dans les sphères dirigeantes en Transnistrie – et qui favorise du même coup la contrebande – cet arsenal en inquiète plusieurs qui craignent qu’il ne tombe dans les mains de terroristes[xxx]. D’où la difficulté de régler le conflit. L’intransigeance des acteurs et le fait que la Transnistrie vit comme un État de facto ne favorisent pas un règlement négocié. Le régime en place à Tiraspol profite grandement de la situation et entend bien se maintenir en place.
Conclusion
Les conflits gelés, tel que nous avons tenté de le démontrer, prennent tous source dans l’implosion de l’URSS, mais plus fondamentalement encore dans la structure de l’État soviétique qui favorisait les particularismes ethniques. Ce faisant, les entités jouissant d’un statut autonome ont pu forger et consolider leur identité et ainsi réclamer leur indépendance dans le mouvement de désintégration de l’Union soviétique. L’accent ici a été mis sur les conflits gelés, mais bien d’autres conflits ont eu lieu dans les États successeurs de l’URSS, et beaucoup, sinon la majorité, recèlent une forte composante ethnique.
Il reste que les conflits gelés ne semblent pas être en voie de déblocage. La guerre russo-géorgienne de 2008 avait pour principal objet les régions sécessionnistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, la Géorgie souhaitant les soumettre à son autorité. La Russie a prouvé qu’elle soutenait les revendications sécessionnistes en envahissant la Géorgie qui avait entamé des manœuvres militaires pour reprendre le contrôle de l’intégralité de son territoire. Le statu quo semble être dans l’intérêt de la Russie qui appuie ouvertement l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, sans parler du soutien tacite de la Transnistrie.
Au Nagorno-Karabakh, le conflit a failli, en 2016, retomber dans la guerre ouverte lorsque des accrochages faisant 30 morts sont survenus entre l’armée azérie et les milices du Karabakh[xxxi]. Cela prouve que rien n’est encore réglé et que la possibilité d’une dégradation est bien réelle.
Un autre conflit de l’espace postsoviétique occupe l’attention médiatique depuis quelques années : le conflit ukrainien et la guerre au Donbass. La baisse de l’intensité des combats et l’absence de résolution dans un avenir proche laissent présager la possibilité d’un gel du conflit. Bien que la question ne fasse pas l’unanimité, Moscou aurait, selon certain·e·s, la motivation et les moyens de maintenir le conflit dans une situation de blocage, ce qui lui permettrait d’exercer un contrôle accru dans les zones disputées[xxxii]. Y aura-t-il un cinquième conflit gelé dans l’espace postsoviétique? Cette possibilité, même si elle n’est pas souhaitable, n’est pas à écarter.
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CRÉDIT PHOTO: Flickr/Giovanni
[i] SHCHERBAK, A. (2015) « Nationalism in the USSR : a historical and comparative perspective », Nationalities Papers, vol. 43, no. 46, p. 871. http://dx.doi.org/10.1080/00905992.2015.1072811
[ii] GRAZIOSI, A. (2010) Histoire de l’URSS, Paris, Presses Universitaires de France.
[iii] Otto Bauer est principalement connu pour son œuvre La question des nationalités, originalement publié en 1907. Une seconde édition est parue en 1924 dans laquelle une nouvelle introduction retraçait les développements survenus entre 1907 et 1924, le plus important étant la révolution russe de 1917. Bauer, O. (2000 [1924]) The question of nationalities and social democracy, Minneapolis, Minnesota University Press.
[iv] CARRÈRE D’ENCAUSE, H. (1987) Le grand défi. Bolcheviks et Nations : 1917-1930, Paris, Flammarion.
[v] KAPPELER, A. (1994) La Russie, empire multiethnique, Paris, Institut d’études slaves.
[vi] STALINE, J. (1913) Le marxisme et la question nationale, récupéré sur Marxists.org : https://www.marxists.org/francais/staline/works/1913/00/question_nationa….
[vii] STALINE, J. (1913) Op. cit.
[viii] FOLLEBOUKT, X. (2012) Les conflits gelés de l’espace postsoviétique. Genèse et enjeux, Louvain, Presses Universitaires de Louvain.
[ix] Ibid.
[x] BRUBAKER, R. (1994) « Nationhood and the national question in the Soviet Union and post-soviet Eurasia: An institutionalist account », Theory and Society, vol. 23, no. 1, p. 52. http://www.jstor.org/stable/657812
[xi] SLEZKINE, Y. (1994) « The USSR as a communal apartment, or how a socialist State promoted ethnic particularism », Slavic Review, vol. 53, no. 2, pp. 450-451. http://www.jstor.org/stable/2501300
[xii] JOLICOEUR, P. et CAMPANA, A. (2009) « Introduction : « Conflits gelés » de l’ex-URSS. Débats théoriques et politiques », Études internationales, vol. 40, no. 4, pp. 501-521. http://id.erudit.org/iderudit/038929ar
[xiii] GEORGE, J. A. (2009) The politics of ethnic separatism in Russia and Georgia, New-York, Palgrave Macmillan.
[xiv] AVIOUTSKII, V. (2005) Géopolitique du Caucase, Paris, Armand Colin.
[xv] BREAULT, Y, P. JOLICOEUR et J. LÉVESQUE (2003). La Russie et son ex-empire. Reconfiguration géopolitique de l’ancien espace soviétique, Paris, Presses de Sciences Po.
[xvi] GEORGE, J. A. (2009) Op. cit.
[xvii] FOLLEBOUKT, X. (2012) Op. cit.
[xviii] BREAULT, Y, P. JOLICOEUR et J. LÉVESQUE (2003). Op. cit.
[xix] BREAULT, Y, P. JOLICOEUR et J. LÉVESQUE (2003). Op. cit.
[xx] AVIOUTSKII, V. (2005) Op. cit.
[xxi] Ibid.
[xxii] TOROSSIAN, S. (2005) Le Haut-Karabakh arménien. Un État virtuel?, Paris, L’Harmattan.
[xxiii] VAN DER LEEUW, C. (2012) Haut-Karabakh : La guerre oubliée du monde. Paris : L’Harmattan.
[xxiv] TRANCA, O. (2009) « Nagorno-Karabakh : le parcours vers un conflit gelé », Études internationales, vol. 40, no. 4, pp. 523-543. http://id.erudit.org/iderudit/038930ar
[xxv] AVIOUTSKII, V. (2005) Op. cit.
[xxvi] BREAULT, Y, JOLICOEUR, P et LÉVESQUE, J. (2003) Op. cit.
[xxvii] FOLLEBOUKT, X. (2012) Op. cit.
[xxviii] DELEU, Xavier (2005). Transnistrie. La poudrière de l’Europe, Paris, Hugo et Compagnie.
[xxix] Ibid.
[xxx] Ibid.
[xxxi] ——- (2 avril 2016). « Conflicts erupts between azerbaijani and armenian forces », récupéré sur The Guardian : https://www.theguardian.com/world/2016/apr/02/conflict-erupts-between-az….
[xxxii] MALACHOWSKI, B. (16 décembre 2016). « Ukraine’s frozen conflict : Russian investment suggests freeze will continue », récupéré sur Reconnecting Asia : https://reconasia.csis.org/analysis/entries/ukraine/; ORTTUNG, R. & WALKER, C. (13 février 2015) « Putin’s frozen conflict », Récupéré sur Foreign Affairs: http://foreignpolicy.com/2015/02/13/putins-frozen-conflicts/