Terreur d’État et crimes d’honneur contre les homosexuels en Tchétchénie

Terreur d’État et crimes d’honneur contre les homosexuels en Tchétchénie

Par Raphael Robitaille

Que l’homosexualité soit mal vue en Russie n’est pas un secret; qu’elle ne soit pas tolérée dans la République extrêmement conservatrice de Tchétchénie l’est encore moins. Ce qui frappe toutefois dans les révélations d’avril dernier du quotidien russe Novaïa Gazeta, c’est la brutalité avec laquelle les autorités tchétchènes ont persécuté impunément plus d’une centaine d’hommes sur la base de leur orientation sexuelle, avérée ou alléguée. La nouvelle ayant fait grand bruit à l’international, nous nous proposons ici de tenter de démêler le tout.

Camps de concentration, torture et terreur

Le 1er avril dernier, le principal média d’opposition russe Novaïa Gazeta, appuyé par des organisations non gouvernementales (Human Rights Watch, Amnesty International, Russian LGBT Network), révélait que les autorités de Tchétchénie ont arrêté et enfermé dans des camps de concentration plus d’une centaine d’hommes dont le seul crime fut d’avoir une orientation sexuelle dite « déviante ». Certains ont même été arrêtés sur la base de pures spéculations. Outre leur détention dans des installations extrajudiciaires, les victimes ont été violemment battues, torturées, voire même tuées dans certains cas,  dans le but de leur faire avouer leur orientation sexuelle ou de les faire dénoncer d’autres personnes qui seraient passées entre les mailles du filet[i].

Dans un autre article paru le 21 juillet dernier, Novaïa Gazeta affirmait que pas moins de 56 personnes avaient été assassinées par les autorités dans cette opération qualifiée de « purge » à l’encontre de la communauté LGBT tchétchène[ii]. Certains témoignages qui ont fait surface dans les semaines suivant les révélations ont mis en lumière des techniques de torture qui donnent froid dans le dos[iii]. Humiliations, menaces, passages à tabac, électrocutions ne sont que quelques exemples des sévices que les autorités tchétchènes ont infligés aux détenus. Quelques chanceux ont réussi à quitter le pays et ainsi éviter la répression, alors que d’autres ont été relocalisés ailleurs en Russie, le tout grâce à l’aide du Russian LGBT Network, une organisation non gouvernementale vouée à la défense des droits de la communauté LGBT de la Russie. En date du 13 juillet 2017, sur 120 personnes ayant rempli des demandes d’assistance, 60 ont pu être relocalisées hors de Tchétchénie, dont 27 à l’extérieur de la Russie. Un montant de 238 000 $ américains a été amassé auprès de donateurs internationaux par le Russian LGBT Network afin de permettre la relocalisation des victimes[iv]. Mais pour ceux qui demeurent en Russie, la peur est constante. D’une part, les forçats du gouvernement tchétchène sont bien connus pour être en mesure de s’en prendre à leurs cibles, peu importe où elles se trouvent en Russie. Les assassinats d’Anna Politkovskaïa et de Natalia Estemirova, deux virulentes critiques du gouvernement de Ramzan Kadyrov, l’actuel président tchétchène dont la loyauté à Moscou est sans bornes, l’ont très bien démontré. D’autre part, les proches des victimes, honteuses et honteux d’avoir des homosexuels dans la famille, sont tacitement,  voire directement[v] encouragé·e·s par certaines personnalités du régime en place à commettre des crimes d’honneur pour « laver » la réputation  de la famille[vi].

Crimes d’honneur : le réveil d’une pratique ancestrale

Les sociétés nord-caucasiennes sont parmi les dernières en Russie à conserver des structures traditionnelles basées sur les liens du sang. Ces liens déterminent l’appartenance à un clan (teïp)[vii]. Le clan est la structure fondamentale de l’identité : l’individu n’existe pas en dehors de celui-ci. C’est lui qui définit la place et le statut qu’une personne occupe dans la société. Dans le cas tchétchène en particulier, il n’y a traditionnellement pas de hiérarchie entre les classes, mais il existe cependant une hiérarchie entre clans, causant des rivalités éternelles pour le prestige et le contrôle des ressources. L’identité clanique est indissociable du code d’honneur. Selon celui-ci, dans le cas d’un manquement à l’honneur, la responsabilité de venger l’honneur revient non seulement à la victime, mais à sa famille et son clan. Une atteinte à la réputation non vengée risque ainsi d’affaiblir la position du clan dans la hiérarchie sociale, ce qui peut occasionner des répercussions matérielles bien réelles[viii]. Dans les cas extrêmes où quelqu’un est tué par un·e membre d’un autre clan, la ou le coupable, ou un membre de sa famille, doit être mis·e à mort. Puisque le sang doit être vengé par le sang, la famille de la victime doit poursuivre la chaîne qui peut s’étirer sur plusieurs générations à moins d’y mettre fin par un rituel de pardon[ix]. Cela ne s’applique pas à l’homosexualité puisqu’il s’agit d’un manquement à l’honneur qui est pris en charge par la famille ou le clan lui-même.

L’honneur est encore à ce jour partie intégrante de la culture tchétchène et toute entorse au code clanique est réprimée par le clan ou la famille. Dans cette société où un islam strict s’érige en puissant ciment social, les comportements déviants sont très peu, voire non tolérés. L’homosexualité est taboue et l’homophobie, généralisée. Cette crispation identitaire remonte aux guerres du Caucase des XVIIIe et XIXe siècles, où l’islam est devenu une force unificatrice des sociétés caucasiennes contre l’impérialisme des tsars[x], et a connu un regain de vitalité après la dissolution de l’URSS. Aujourd’hui, le pouvoir en place en Tchétchénie cautionne les crimes d’honneur contre toutes déviances, dont sexuelles, sous prétexte que l’honneur du peuple tchétchène et sa « pureté » sont entachés. Le porte-parole du gouvernement tchétchène de dire : « s’il y avait des homosexuels dans la région, leurs propres familles se seraient occupées d’eux »[xi]. C’est effectivement l’une des plus grandes craintes auxquelles sont confrontées les victimes des récentes purges contre les homosexuels. Les familles risquent de percevoir comme un déshonneur le retour de leur(s) proche(s) homosexuel(s) et pourraient les tuer de leurs propres mains pour rétablir leur réputation. C’est d’ailleurs ce que souhaitent les autorités en ramenant les victimes directement à leurs familles[xii].

L’arrivée au pouvoir de Ramzan Kadyrov fait suite à la mort de son père Akhmad Kadyrov, décédé le 9 mai 2004 dans une explosion au stade de Grozny. Ce qui allait être la dernière élection d’un dirigeant local en Russie a porté au pouvoir, en août 2004, Alu Alkhanov, un ancien chef de police loyal au Kremlin. Entre-temps, Kadyrov a su prouver qu’il était le véritable détenteur du pouvoir dans la région en délivrant une victoire « à la soviétique » au parti de Vladimir Poutine (Russie unie) dans le Parlement tchétchène. Ce n’est qu’en 2006, à l’occasion de son 30e anniversaire, que Ramzan Kadyrov devient constitutionnellement éligible à la présidence de la République et est nommé, au mois de mars, premier ministre. Un an plus tard, sur ordre de Moscou, il remplace Alkhanov à la tête de la Tchétchénie et poursuit la politique de « tchétchénisation[xiii] » du Kremlin pour pacifier durablement la République, en proie à l’instabilité depuis le déclenchement de la Seconde guerre de Tchétchénie[xiv]. Depuis qu’il est au pouvoir, Kadyrov se livre à une véritable « entreprise de contrôle politique total » en usant de ses troupes paramilitaires personnelles pour toutes sortes de basses besognes[xv]. Il est également bien connu pour la poigne de fer qu’il exerce sur la petite République et pour la carte blanche que Moscou lui a accordée en échange du maintien de la stabilité dans son « fief » personnel. Au sein de l’armée russe opérant en Tchétchénie, on le surnomme d’ailleurs « roi Ramzan »[xvi]. La portée des lois russes est, à toutes fins pratiques, nulle en Tchétchénie. Kadyrov a en effet imposé une « re-traditionalisation » de la société allant de l’autorisation de la polygamie à la tolérance pour les crimes d’honneur, les mariages forcés et les violences domestiques, tous des actes officiellement illégaux en Russie[xvii].

Quelles réactions en Russie et à l’international?

Les réactions face aux révélations de Novaïa Gazeta ont fusé de toutes parts partout dans le monde. En Tchétchénie, le président Kadyrov les a qualifiées de « non-sens » dans une entrevue accordée à la chaîne américaine HBO, ajoutant : « nous n’avons pas d’homosexuels en Tchétchénie […] s’il y en a, emmenez-les au Canada […] loin d’ici afin qu’on ne les ait pas chez nous. Pour purifier notre sang, s’il y en a, prenez-les »[xviii]. C’est donc le déni total du côté tchétchène. Une résolution a d’ailleurs été mise en place par le clergé islamique de la République pour condamner les révélations, affirmant qu’elles avaient insulté la foi des hommes tchétchènes et que les responsables devaient payer. Selon la télévision d’État tchétchène, près de 15 000 personnes seraient venues appuyer la résolution à la mosquée de Grozny.  Les journalistes du Novaïa Gazeta impliqué·e·s dans l’histoire disent craindre des représailles. Le journal n’est en effet pas étranger à ce genre de menaces, plusieurs de leurs journalistes ayant été assassiné·e·s dans les dernières années pour avoir dévoilé des dossiers sensibles pour le pouvoir. Novaïa Gazeta n’entend toutefois pas mettre fin à sa couverture du sujet[xix].

En Russie, la réaction initiale du Kremlin a été de balayer les allégations et d’affirmer qu’il n’y avait pas suffisamment d’informations fiables pour entamer une enquête. Le porte-parole du Kremlin a également affirmé que « rien qui sorte de l’ordinaire » n’avait été dit par Kadyrov, ce qui est vrai dans une certaine mesure : en effet, Kadyrov a l’habitude des déclarations incendiaires, à un point tel que Moscou n’y prête pratiquement plus attention car la stabilité dans la République prime sur toute autre considération. La forte indignation de la communauté internationale a toutefois permis d’exercer une pression sur le gouvernement russe afin qu’il prenne le dossier au sérieux[xx], si bien  que la Russie a finalement décidé d’ouvrir une enquête fédérale sur les allégations à la fin du mois de mai dernier. Le président Vladimir Poutine a affirmé qu’il s’entretiendrait avec le procureur général et le ministre de l’Intérieur à ce sujet, et Kadyrov a souligné qu’il allait coopérer tout en maintenant qu’il n’y avait pas d’homosexuels en Tchétchénie[xxi].

Hors de Russie, la communauté internationale a presque unanimement condamné les persécutions à l’endroit des homosexuels. La chancelière allemande Angela Merkel a mis de la pression sur Poutine lors d’une visite à Moscou pour qu’il démarre une enquête. Le gouvernement du Royaume-Uni fait quant à lui du lobbying, via ses diplomates en poste dans la capitale russe, pour la protection de la communauté LGBT de Tchétchénie[xxii]. Une lettre conjointe adressée au gouvernement russe a également été signée par 24 pays, dont le Canada, demandant une enquête efficace sur la question[xxiii]. La France, par l’initiative de militant·e·s et de bénévoles, accueille déjà certains réfugiés qui ont réussi à quitter la Tchétchénie, mais l’importance de la diaspora tchétchène en France en fait hésiter plus d’un; ceux-ci préférant se tourner vers le Danemark ou le Canada entre autres[xxiv].

Pour conclure, les événements semblent se diriger dans le sens des revendications des différents organismes de défense des droits des homosexuels et de la communauté internationale. L’enquête est présentement en cours et donc peu d’informations sont disponibles quant aux trouvailles des enquêteurs. Ce que l’on sait est que les autorités russes semblent prendre l’enquête au sérieux. Selon Novaïa Gazeta, les enquêteurs rendent les autorités tchétchènes nerveuses. Celles-ci ont effectivement changé leur rhétorique, même si la pratique reste la même. Des actes de sabotage ont également été commis par les autorités. Les enquêteurs qui devaient se rendre à une prison d’Argoun sont tombés sur des ruines encore fraîches. Les familles de certaines victimes ont aussi subi des pressions de la part de la police tchétchène lorsque les enquêteurs ont fait part de leur désir de les interroger[xxv]. Il reste que le gouvernement russe semble déterminé à faire la lumière sur les événements, à tout le moins le laisser croire, vu la pression internationale en sa direction. Le temps nous dira si justice sera rendue. En attendant, les organismes de défense des droits des homosexuels ne lâchent pas la pression sur les gouvernements russe et tchétchène.

CRÉDIT PHOTO: Kthtrnr

[i]                       Milashina, Elena (1er avril 2017). « oubiystvo chesti : kak ambitsiy izvestnogo LGBT-aktivista razboudili v Chechne strashniy drevniy obichai [Убийство чести : Как амбиции известного ЛГБТ-активиста разбудили в Чечне страшный древний обычай] », Récupéré sur Novaya Gazeta : https://www.novayagazeta.ru/articles/2017/04/01/71983-ubiystvo-chesti

[ii]                      Novaya Gazeta (21 juillet 2017). « Kadyrov : pravozaschitniki pytayoutsya ‘slovits hayp’ na teme Chechni [Кадыров: правозащитники пытаются «словить хайп» на теме Чечни] », Récupéré sur Novaya Gazeta : https://www.novayagazeta.ru/news/2017/07/21/133728-kadyrov-pravozaschitn…

[iii]                     Volochine, Elena (26 avril 2017). « Tchétchénie : des homosexuels persécutés se confient », France 24 : https://www.youtube.com/watch?v=af2BmGGOBBE

[iv]                     Russian LGBT Network (13 juillet 2017). « An update on the matter of the fundraising activities for the Chechnya cause on behalf of the Russian LGBT network », Récupéré sur Russian LGBT Network: https://lgbtnet.org/en/content/update-matter-fundraising-activities-chec…

[v]                      Butterworth, Benjamin (3 mai 2017). « Chechnya police : Kill your gay children before we kill them in torture camps , Récupéré sur Pink News: http://www.pinknews.co.uk/2017/05/03/chechnya-police-kill-your-gay-child…

[vi]                     Human Rights Watch (26 mai 2017). « ‘They have long arms and they can find me : Anti-gay purge by local authorities in Russia’s chechen republic ». Récupéré sur Human Rights Watch : https://www.hrw.org/report/2017/05/26/they-have-long-arms-and-they-can-f…

[vii]                    Souleimanov, Emil (2012). « Islam, nationalisme et vandetta : l’insurrection au Caucase du Nord », Politique étrangère, vol. été, no. 2.

[viii]                   Ibid.

[ix]                     Grigoriantz, Alexandre (1998). La montagne du sang. Histoire, rites et coutumes des peuples montagnards du Caucase, Genève, Georg Éditeur.

[x]                      Tsaroïeva, Mariel (2011). Peuples et religions du Caucase du Nord, Paris, Karthala.

[xi]                     [Notre traduction : “if there were any gay people in the region, they would have been dealt with by their own relatives”]. Mirelli, Annalisa (12 avril 2017). « Chechnya says it’s not putting gays in concentration camps – because Chechnya doesn’t have any gays », Récupéré sur Quartz Media : https://qz.com/955706/chechnya-says-its-not-putting-gays-in-concentratio…

[xii]                    Sherwin, Emily (17 avril 2017). « Gay men flee persecution and honor killings in Chechnya », Récupéré sur Deustche Welle : http://www.dw.com/en/gay-men-flee-persecution-and-honor-killings-in-chec…

[xiii]                   La politique de « tchétchénisation » est développée par le Kremlin dès les premières années de la Seconde guerre de Tchétchénie dans le but d’éviter de répéter la catastrophe de la Première guerre. L’armée russe avait en effet été honteusement défaite par les rebelles tchétchènes en 1996. Une paix peu favorable à Moscou avait été signée à Khasaviourt au Daguestan voisin, ce qui a causé un profond ressentiment au sein de l’élite du Kremlin. La politique de « tchétchénisation » visait donc à éviter une autre débandade de la part de l’armée russe en installant des tchétchènes loyaux à Moscou qui seraient en mesure de rétablir une certaine stabilité dans la République. Akhmad Kadyrov avait été spécialement choisi par Poutine lui-même à cette fin. Pour plus de détails, voir notamment Russell, John (2011). « Chechen elites : control, cooption or substitution? », Europe-Asia Studies, vol. 63, no. 6.; Souleimanov, Emil (2015) « An ethnography of counterinsurgency: kadyrovtsy and Russia’s policy of chechenization », Post-Soviet Affairs, vol. 31, no. 2.

[xiv]                   Russell, John (2011). « Kadyrov’s Chechnya- template, test or trouble for Russia’s regional policy? », Europe-Asia Studies, vol. 63, no. 3.

[xv]                    Minassian, Gaïdz et Merlin, Aude. (12 avril 2017). « Homosexualité : en Tchétchénie, ‘tout comportement minoritaire est rendu impossible’ », Récupéré sur Le Monde : http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/04/12/homosexualite-en-tchetche…

[xvi]                   Russell, John (2009). « Ramzan Kadyrov in Chechnya: Authoritarian leadership in the Caucasus », dans Canter, David. The faces of terrorism : Multidisciplinary perspectives. Hoboken (NJ), John Wiley and Sons.; voir aussi : Le Brech, Catherine (28 février 2013). « Le ‘modèle’ Kadyrov en Tchétchénie », Récupéré sur Geopolis : http://geopolis.francetvinfo.fr/le-modele-kadyrov-en-tchetchenie-12773

[xvii]                  Bruneau, Laura (1er juin 2015). « Radicalisation de l’Islam en Tchétchénie : Kadyrov bafoue le droit des femmes », Récupéré sur Geopolis : http://geopolis.francetvinfo.fr/radicalisation-de-lislam-en-tchetchenie-…

[xviii]                 [Notre traduction] VoltaireNetTV (16 juillet 2016). « Le président Kadyrov à propos des gays », Récupéré sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=lj0F7ToR8Jk

[xix]                   Walker, Shaun (14 avril 2017). « Journalists fear reprisals for exposing purge of gay men in Chechnya », Récupéré sur The Guardian : https://www.theguardian.com/world/2017/apr/14/journalists-fear-reprisals…

[xx]                    Lokshina, Tanya (19 juillet 2017). « Don’t tolerate the intolerable from Chechnya’s strongman Kadyrov », Récupéré sur The Moscow Times : https://themoscowtimes.com/articles/dont-tolerate-the-intorelable-from-k…

[xxi]                   Human Rights Watch (26 mai 2017). « ‘They have long arms and they can find me’ : Anti-gay purge by local authorities in Russia’s chechen republic ». Récupéré sur Human Rights Watch : https://www.hrw.org/report/2017/05/26/they-have-long-arms-and-they-can-f…

[xxii]                  Lokshina, Tanya (19 juillet 2017). « Don’t tolerate the intolerable from Chechnya’s strongman Kadyrov », Récupéré sur The Moscow Times : https://themoscowtimes.com/articles/dont-tolerate-the-intorelable-from-k…

[xxiii]                 Gouvernement du Canada (26 avril 2017). « Déclaration sur la situation en Tchétchénie », Récupéré sur : http://international.gc.ca/world-monde/issues_development-enjeux_develop…

[xxiv]                 Alouti, Feriel (6 juin 2017). « L’accueil des homosexuels tchétchènes en France s’organise », Récupéré sur Le Monde :  http://www.lemonde.fr/international/article/2017/06/06/l-accueil-des-hom…

[xxv]                  Milashina, Elena (22 mai 2017). « V Chechne panika i sabotaj [В Чечне паника и саботаж] », Récupéré sur Novaya Gazeta : https://www.novayagazeta.ru/articles/2017/05/22/72521-panika-i-sabotazh

Abbotsford et le marché canadien de l’armement

Abbotsford et le marché canadien de l’armement

Par Pierre-Luc Baril

Cette année encore, du 11 au 13 août se tient l’Abbotsford International Air Show dans la ville du même nom, près de Vancouver. Comme l’indique le titre de l’évènement, il s’agit d’un spectacle aérien mettant en vedette les plus puissantes et les plus récentes machines de guerre de l’aviation canadienne. Le rassemblement d’Abbotsford figure parmi les évènements du genre les plus courus. Selon le quotidien USA Today (1), il s’agit de l’un des dix plus importants spectacles aériens à travers le monde. Chaque année depuis sa création en 1966, c’est près de 300 000 personnes qui assistent à ce divertissement qualifié de « familial ». Cependant, un aspect de l’évènement n’est pas mentionné : c’est aussi l’un des plus grands marchés d’armement et d’équipement militaires au Canada.

Un spectacle aérien doublé d’un commerce lucratif

Au début des années 2000, Robert A. Hackett et Richard Gruneau, de l’École des Communications de la Simon Fraser University, dressaient un portrait pour le moins surprenant de ce rassemblement. Dans leur livre The Missing News: Filters and Blind Spots in Canada’s Press, les auteurs mentionnent que de 37 entreprises exposant leurs produits en 1989, ce nombre était passé à 104 en 1995 (2). D’abord réservée aux entreprises canadiennes comme Bombardier et Bristol Aerospace, la foire d’Abbotsford s’ouvre ensuite aux producteurs internationaux, par exemple Mitsubishi et Boeing (3).

Bien entendu, la concentration d’une si grande quantité d’offres au même endroit a tôt fait d’attirer à son tour une vaste demande. Dans l’édition du Peace Magazine de novembre 1996, David Thiessen, attaché à la Fondation Fraser Valley Ploughshares, un organisme catholique de promotion de la paix, rend compte de l’ampleur que possède déjà l’Abbotsford Air Show. Selon Thiessen, c’est plus de 15 000 représentant·e·s de près de 70 pays qui sont présent·e·s à l’époque pour venir acheter du matériel militaire (4). Dans son article, Thiessen souligne les conséquences que représente l’accessibilité d’un tel marché pour des États reconnus pour user de la violence envers leur population. Nous reviendrons sur ce dernier point un peu plus tard.

Afin de mieux comprendre l’impact que peut avoir un tel évènement, voici quelques chiffres concernant l’évolution des exportations d’armes du Canada. Selon les recherches de l’équipe de L’Actualité, l’exportation canadienne d’équipement militaire a plus que doublé au cours des vingt dernières années (5). De 1990 à 2015, la valeur monétaire des marchandises exportées est passée de 460 à 960 millions de dollars (excluant le marché états-uniens) (6). Pour la même période, le nombre de pays importateurs d’équipement militaire canadien a augmenté de 50 à 80 (7). On constate donc que le commerce des marchandises militaires prend une importance non négligeable avec le temps.

En raison des éléments que nous venons de mentionner, il serait possible de croire que l’évènement annuel d’Abbotsford est d’abord né sous l’impulsion d’un simple spectacle aérien avant de se transformer graduellement en l’un des plus importants marchés d’équipement militaire du Canada. Le phénomène peut aisément s’expliquer par la liaison entre la démonstration de tels produits et la présence de points de vente sur les lieux du spectacle. L’évènement d’abord ludique serait devenu un moment privilégié pour l’industrie de faire la démonstration de ses produits et d’en offrir l’acquisition après coup.

L’Abbotsford International Air Show : une présence médiatique discrète

En dehors de la présence de ce marché d’équipement militaire au Canada, la couverture de l’évènement par les médias est pour le moins particulière. D’abord, en dépit de son envergure internationale, l’événement est très peu couvert par les médias. Ensuite, l’image que l’on en donne est bien loin de celle d’un marché d’armes.

Dans The Missing News: Filters and Blind Spots in Canada’s Press, Hackett et Gruneau font intervenir à ce sujet Donald S. Dart, professeur au collège universitaire de Fraser Valley. Pour Dart, l’infime espace médiatique occupé par l’Abbotsford Air Show ainsi que sa représentation sous la forme de « divertissement familial » repose essentiellement sur deux facteurs : une lourde campagne de relations publiques et des journalistes forts peu critiques (8).

C’est notamment en raison d’un appel à la pensée critique que nous devons l’une des premières références francophones à la vente d’armes d’Abbotsford. C’est dans les pages de son incontournable Petit cours d’autodéfense intellectuelle que Normand Baillargeon, ancien professeur de pédagogie à l’Université du Québec à Montréal, traite du problème médiatique que représente la foire d’Abbotsford. Suite à une minutieuse recherche dans les médias québécois, Baillargeon fut incapable de retracer plus d’une dizaine d’articles traitant de l’évènement dans les quarante dernières années (9). Dans tous les cas, aucun ne parle de la vente de matériel militaire, seulement du spectacle aérien et de son caractère familial.

Dans le but de vérifier cette affirmation, nous nous sommes adonnés au même exercice que Baillargeon. Outre les articles déjà mentionnés par ce dernier, nous n’avons trouvé que très peu d’articles liés à l’Abbotsford International Air Show. Dans tous les cas, les articles sont le fruit de journaux locaux et ne traitent d’aucune façon de la vente d’armes qui se déroule sur les lieux lors de l’évènement.

Il nous a fallu remonter près de vingt ans en arrière pour accéder à des documents portant sur le commerce de marchandises militaires durant ce spectacle aérien. Quant à ces travaux, ils ont été rédigés par des spécialistes géographiquement près d’Abbotsford (Burnaby, Vancouver, etc.). Même le vaste travail de L’Actualité, dont nous avons déjà fait mention, ne traite pas du rassemblement annuel d’Abbotsford et de la vente d’équipement militaire qui s’y déroule.

Il appert donc qu’il faut soit remonter dans le temps pour entendre parler de la vente d’équipement militaire durant l’Abbotsford International Air Show, soit se rabattre sur les médias locaux pour en entendre parler aujourd’hui. Dans le cas de ces derniers, les articles traitent toujours de l’évènement comme un rassemblement ludique et familial, en somme un spectacle de divertissement.

Il est donc légitime, dans un régime se présentant comme démocratique, de s’interroger sur les raisons entourant une telle opacité médiatique. Normalisation du commerce d’équipement militaire? Contrôle gouvernemental? Manque de sensationnalisme de l’évènement? Ce sont toutes des questions qui méritent des réponses.

Le Canada, promoteur de la paix?

Bien entendu, les éléments que nous avons énoncés plus haut ont de quoi entacher la réputation de promoteur et gardien de la paix du Canada. Encore en mai dernier, à l’occasion de la Journée internationale des Casques bleus de l’ONU, Justin Trudeau rappelait la « longue et fière histoire en matière de missions de maintien de la paix » du Canada à travers le monde (10). Il semblerait pourtant que le Canada n’ait pas de problème à promouvoir la paix d’un côté et à vendre des armes de l’autre.

La Corporation commerciale canadienne, dont la mission est « l’expansion du commerce en aidant les exportateurs canadiens à accéder aux marchés publics étrangers grâce à un mécanisme de passation de contrats de gouvernement à gouvernement », semble jouer un rôle prépondérant dans l’implication du Canada sur le marché mondial de l’équipement militaire (11). Dans la section « La CCC dans le monde », le rapport de la société d’État traite avec fierté de la facilité des transactions de matériel militaire avec les États-Unis, de la vente de véhicules et d’aéronefs militaires au gouvernement péruvien, du bien connu programme de chars blindés avec l’Arabie Saoudite et de l’exportation d’hélicoptères pour les forces aériennes des Philippines (12). Il s’agit là d’une série de contrats dont la valeur s’élève à plusieurs centaines de millions de dollars. Toutes ces transactions sont présentées comme de simples échanges commerciaux et non des ventes de matériel risquant d’être impliqué dans la mort de civils.

En effet, comme l’a si bien expliqué l’équipe de L’Actualité, depuis Brian Mulroney jusqu’à Trudeau fils, tant les Libéraux que les Conservateurs ont favorisé la croissance de l’exportation d’équipement militaire (13). Dans certains cas, les acheteurs, c’est-à-dire les États, ont utilisé l’équipement militaire dans des situations ayant causé des décès civils (14). Dans la dernière année au pouvoir de Stephen Harper, le Canada a exporté pour 676 millions de dollars en marchandises militaires tandis que ce montant a atteint 717,7 millions de dollars pour la première année de Justin Trudeau (15).

C’est une situation pour le moins surprenante, si l’on considère tous les efforts menés par Amnistie internationale pour que les États membres de l’ONU adoptent un accord sur le commerce international des armes en 2013. Rappelons ici que le Canada n’a toujours pas ratifié cet accord (16). Le Canada se retrouve donc face à un reflet de lui-même fort peu enviable. D’un côté, il fait la promotion de la paix tandis que de l’autre, le commerce de l’armement vient enrichir ses coffres. La situation devient réellement inconfortable si l’on s’attarde aux conclusions d’Amnistie internationale voulant que les conflits accentuent la demande en armement et que le besoin d’équipement militaire à son tour enflamme les conflits (17).

En finir avec l’hypocrisie

À la lumière des analyses et des textes que nous avons mentionnés, le cas de l’Abbotsford International Air Show soulève de graves questions concernant l’administration et les choix du gouvernement canadien. Il est flagrant d’abord de voir le malaise persistant quant à l’objectivité et à l’indépendance des médias, tant au Canada anglais qu’au Québec. Le cas d’Abbotsford semble prouver qu’il existe une forme de contrôle étatique sur la diffusion ainsi que la présentation de l’information au Canada.

Ensuite, il est impossible de passer sous silence le réel degré d’implication du Canada sur le marché mondial de l’équipement militaire. Alors qu’il est aujourd’hui de notoriété publique que le Canada participe et récolte sa part du lucratif marché de l’armement, il ne faudrait pas oublier que derrière ses airs de gardien de la paix, le gouvernement canadien est complice d’États qui font usage de l’équipement produit chez nous contre des groupes civils.

Nous sommes d’avis qu’à l’heure où le Canada s’interroge sur le rôle des blindés canadiens à l’étranger (18), il faut définitivement mettre fin à l’hypocrisie qui domine les politiques économiques et étrangères du Canada. Il en va d’abord d’une question de droits humains et de respect et de protection de la vie sous toutes ses formes.

1) 10 Best Editors, « 10 best air shows around the world », USA Today, 27 février 2013, <https://www.usatoday.com/story/travel/destinations/2013/02/26/10-best-ai…, consulté le 8 août 2017.

2) Robert A. Hackett et Richard Gruneau, The Missing News: Filters and Blind Spots in Canada’s Press, Ottawa, Garamound Press, 1999, p. 157.

3) Ibid.

4) David Thiessen, « Airshow Canada: The Eighth Most Censored Story Of 1995 », Peace Magazine, vol. 12, no. 6 (1996), p. 6.

5) Naël Shiab, « Marchandises militaires : la grande hypocrisie canadienne », L’Actualité, 5 février 2017, <http://lactualite.com/societe/2017/02/05/marchandises-militaires-la-gran…, consulté le 8 août 2017.

6) Ibid.

7) Ibid.

8) Robert A. Hackett et Richard Gruneau, op. cit., p. 158.

9) Normand Baillargeon, Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Montréal, Lux Éditeur, 2006, p. 293.

10) Justin Trudeau, « Déclaration du premier ministre du Canada à l’occasion de la Journée internationale des Casques bleus de l’Organisation des Nations Unies », Ottawa, 29 mai 2017.

11) Corporation commerciale canadienne, Un monde d’occasions d’exportations s’ouvre à vous – Rapport annuel 2014-2015, juin 2015, p. B.

12) Ibid, p. 2-3.

13) Naël Shiab, Op. cit.

14) Ibid.

15) Canada (Affaires Mondiales Canada), Rapport sur les exportations de marchandises militaires du Canada – 2015, Ottawa, 2015, p. 1 et Canada (Affaires Mondiales Canada), Rapport sur les exportations de marchandises militaires du Canada – 2016, Ottawa, juin 2016, p. 4.

16) Ibid.

17) Amnistie internationale, Contrôler les armes, Paris, Éditions Autrement, p. 76-98.

18) Radio-Canada, « Ottawa se penche sur l’utilisation de blindés canadiens en Arabie saoudite », Radio-Canada, 29 juillet 2017, <http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1047828/ottawa-armee-blindes-canadie…, consulté le 8 août 2017.

Un nouveau pont de Québec?

Un nouveau pont de Québec?

Par Jonathan Bédard

La question d’un troisième lien routier entre Québec et Lévis est sur toutes les lèvres dans la capitale, mais une autre question persiste: que faire du pont de Québec, le plus vieux lien entre les deux rives? Celui-ci aura 100 ans cette année et l’état de corrosion avancée sur sa structure fait couler beaucoup d’encre. Michel Duguay, docteur en physique nucléaire et professeur au département de génie électrique et de génie informatique à l’Université Laval, est l’un de ces citoyens qui s’inquiètent de l’état du pont ; il a écrit plusieurs lettres destinées aux médias de Québec et tente de multiplier les interventions publiques afin d’inscrire l’enjeu sur l’agenda politique. Rejoint par téléphone, le professeur a accepté de nous fournir de la documentation sur les points qu’il défend. Son combat : faire fermer et démolir l’actuel pont de Québec afin d’en construire un nouveau.

L’importance d’un nouveau pont

Le pont de Québec sera bientôt un pont centenaire et selon l’ingénieur canadien John Unsworth, un pont ayant été construit durant la même période que ce dernier aurait une durée de vie moyenne d’environ 80 ans. Son collègue suédois, Bjorn Akesson, dans un ouvrage sur la gestion de l’état des vieux ponts suédois durant les années 1990, mentionne qu’à cette époque, on estimait la durée de vie utile d’un pont construit entre 1845 et 1940 à 70 ans [1]. Le vieux pont aurait donc dépassé sa vie utile de plus de 20 ans, voire 30 ans. Selon Michel Duguay, le Canadian National (CN) souhaite étirer la durée de vie du pont, dont il est le propriétaire, jusqu’à 125 ans.« On n’est pas loin d’une situation scandaleuse! » affirme le professeur, faisant état du climat d’incertitude et d’inaction maintenu par le CN et la classe politique au sujet de l’état avancé de corrosion du pont.

Il n’est pas la première personne à évoquer la présence de la rouille sur le pont de Québec; il y a eu maintes publications à ce sujet.  Outre les multiples articles de journaux, un rapport fédéral produit en 2008 par la firme Delcan qualifie de sévère (severe en anglais) l’état de corrosion du pont [2] . M. Duguay fait aussi mention d’un photographe, Jean Hémond, qui a pris plus de 200 photos du pont et qui les a publiées sur son compte Flickr [3]. On peut y voir clairement la rouille et la déformation sur l’acier à plusieurs endroits. Dans une lettre du 17 avril 2017, le professeur soulève le fait que le pont de Québec a une structure de type isostatique, ce qui signifie que n’importe quelle défaillance sur une poutre de la structure pourrait le faire s’effondrer en totalité [4]. M. Duguay croit que l’inaction comporte un grand risque dans ce dossier. Selon lui, il faudrait commencer dès maintenant à effectuer des consultations afin de construire un nouveau pont de Québec.

Ce pont est important, puisqu’il s’agit du seul lien ferroviaire entre les deux rives, et que si celui-ci venait à fermer, ou pire, à s’effondrer, cela aurait des conséquences importantes sur l’activité économique de Québec, car la ville perdrait un approvisionnement important de marchandises. Selon une analyse du Canadian National (CN), quatre trains commerciaux d’une moyenne de 31 wagons ainsi que huit trains de voyageurs opérés par Via Rail Canada traversent le pont chaque jour. Ce sont donc 12 trains par jour qui passent sur le vieux pont assurant un transit plus ou moins important de voyageurs et de marchandises. À cela, on estime qu’il s’ajoute au moins 35 000 véhicules automobiles par jour [5]. Le groupe l’Avenir du pont de Québec, (APQ) dont Michel Duguay a participé à la fondation, souligne quant à lui que les trains commerciaux passant sur le pont possèdent en moyenne 75 wagons. Le groupe précise qu’un wagon peut transporter jusqu’à 130 tonnes de matériel, ce qui ferait 9500 tonnes par jour pour un train moyen [6]. Michel Duguay insiste quant à lui sur l’importance d’avoir un pont de transit assurant un transport sécuritaire et abondant de marchandises par train ou par camion. Il mentionne également son inquiétude devant l’idée de construire un pont-tunnel : « On parle souvent d’un troisième lien, mais le problème, c’est qu’un pont-tunnel avec une déclinaison de 10%, ce n’est pas possible pour un train de le traverser. De plus, aucun camion citerne ne serait permis dans un tunnel sous le fleuve », affirme Michel Duguay.

Selon un rapport du Conseil du patronat du Québec, le réseau ferroviaire transporterait 14% du tonnage de marchandises circulant annuellement sur le territoire québécois, faisant de ce moyen de transport le troisième plus important en la matière au Québec derrière le camionnage (55%) et le transport maritime (32%) [7]. Un rapport provincial de 1999 faisait état de 82 millions de tonnes de marchandises transportées par le réseau ferroviaire québécois [8]. Malheureusement, nous n’avons pas pu trouver d’information plus récente quant au degré d’utilisation du train dans le transport des marchandises. Toutefois, on peut se fier à certains enjeux régionaux pour évaluer l’importance du transport ferroviaire. En Gaspésie, par exemple, on revendique le retour d’un train de marchandise et de passagers dans la région. Selon la Coalition des Gaspésiens pour l’avenir du train, dont les paroles ont été rapportées dans le journal Le Havre, le train en Gaspésie serait bénéfique pour l’économie première et il permettrait à la société de chemin de fer locale d’engendrer des revenus annuels de 828 000$ [9]. Le gouvernement du Québec a aussi commencé à prendre de l’initiative. Le 20 juillet dernier, il a participé à une consultation en Gaspésie où il a annoncé qu’il avait injecté 100 millions de dollars pour la réfection du chemin de fer entre Matapédia et Gaspé [10]. Malgré que la Gaspésie soit une région du Québec qui connaît ses propres besoins et spécificités, cet exemple nous permet de voir que le train, comme moyen de transport, suscite encore de l’intérêt. Quant à elle, L’APQ estime que dans le futur, le transport de marchandises par train serait augmenté au détriment du transport commercial routier, car il est plus écologique, ce qui serait bénéfique pour le pont de Québec à moyen terme [11].

Le nouveau pont idéal

Au cours des 26 années où il a vécu aux États-Unis, Michel Duguay a été témoin de la gestion du gouvernement américain quant à la question du pont Tappan Zee de New York. Ce pont a été construit sur la rivière Hudson en 1955 et on a jugé après 55 ans qu’il était en fin de vie. Après 17 ans de consultations publiques, on a décidé d’aller de l’avant avec la construction d’un nouveau pont à haubans. Selon M. Duguay, le pont à haubans est également la forme que devrait prendre le nouveau pont de Québec. « Après avoir effectué des études de faisabilité pour un pont un peu plus à l’Est de l’emplacement actuel, il faudrait commencer par construire la première phase en direction Nord et l’ouvrir à la circulation. Ensuite, il faudrait démolir le vieux pont et entamer la construction de la partie sud. Si on se fie au cas du Tappan Zee, excluant les années de consultation, on aurait un nouveau pont dans 4 ans », dit le professeur.

En ce qui a trait aux coûts, on peut difficilement déterminer à combien se chiffrerait la facture d’un nouveau pont de Québec. Toutefois, on peut se baser sur d’autres cas, comme celui du pont de Normandie au nord de la France qui traverse une étendue deux fois plus longue que celle du pont de Québec, soit plus de 2,1 kilomètres. Le pont, inauguré en 1995, a coûté au total 419 millions d’euros [12]. Pour ce qui est du nouveau pont Tappan Zee, un article du New York Times datant de 2011 a estimé ses coûts de construction à presque 4 milliards de dollars américains [13] . Toutefois, il faut souligner qu’il s’agit d’un pont beaucoup plus long que ceux de Normandie et de Québec : le pont de Québec a une longueur totale 987 mètres de long et sa portée principale est de 549 mètres de long [14]. Donc, pour un exemple plus près de cette réalité, il faut se transporter à Rabat, au Maroc, où le pont à haubans Mohammed VI, long de 950 mètres et considéré comme l’un des ponts les plus longs d’Afrique, a coûté 81 millions de $US. Il permettra la circulation de plus de 20 000 véhicules par jour [15].

Du scepticisme sur le plan politique

Si la démolition du pont de Québec est un enjeu important pour Michel Duguay, il reste que son idée ne fait pas l’unanimité dans la classe politique. Le gouvernement provincial dirigé par le Parti Libéral ne veut pas être obligé de démolir le pont. Le ministre responsable de la Capitale-Nationale, François Blais, croit qu’il est encore possible de le sauver et a déclaré à Radio-Canada le 2 mai dernier qu’il « connaissait la solution ». Sans vouloir la préciser, il soutient tout de même qu’elle passe par l’entretien du pont et la négociation avec les autres instances gouvernementales [16]. À ses côtés, le maire de Québec, Régis Labeaume, a proféré de virulentes critiques face à l’idée de démolir le pont de Québec. Il a déclaré en mars dernier que la ville de Québec serait la risée du monde si on décidait de démolir le pont [17]. Sur la rive sud, le maire de Lévis, Gilles Lehouillier, s’oppose lui-aussi, mais de manière plus farouche à la démolition du pont de Québec, la qualifiant de prématurée et jugeant l’état de la structure sécuritaire [18].

Un autre obstacle qui semble mettre un frein au projet de démolition est la valeur patrimoniale du pont de Québec. Il est considéré comme un chef d’œuvre d’ingénierie civile et a été désigné lieu historique national du Canada. Il a aussi été construit au prix de nombreux sacrifices humains, ce qui en fait un symbole de la mémoire collective. L’auteur Michel L’Hébreux, qui a écrit un bref historique du pont pour l’Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique française, souligne la conflictualité actuelle entre celles et ceux qui veulent se débarrasser du pont, et celles et ceux qui veulent lui redonner sa « gloire d’antan ». Il espère un dénouement positif pour le pont dans cette affaire, soit sa préservation comme joyau patrimonial [19].

Un autre professeur de l’Université Laval, Mario Fafard, s’oppose quant à lui à  l’idée de démolir le pont de Québec. En 2015, lors d’une réunion de l’APQ, M. Fafard a déclaré être en faveur de la sauvegarde du vieux pont. Professeur en génie civil, il soutient qu’il faut utiliser les outils modernes afin de modéliser le pont, et qu’il faut faire des inspections rigoureuses sur les faiblesses du pont pour passer à l’action [20]. De son côté, L’APQ, qui avait mis l’idée de la démolition du pont de Québec sur la table auparavant, a explicité son appui à Mario Fafard dans une lettre en mars 2017 [21]. Pour le CN, la démolition n’a jamais été envisagée. En 2013, l’entreprise et le Ministère des Transports du Québec se sont entendus pour investir conjointement un montant de 95 millions de dollars sur 10 ans afin d’effectuer des travaux majeurs sur le pont [22]. Cependant, en 2014, son président, Claude Mongeau, a mentionné qu’il ne voulait pas mettre un sou de plus pour la peinture du pont alors qu’on avait annoncé une injection gouvernementale de 100 millions de dollars pour cette opération. [23] Michel Duguay a déclaré, en entretien, être consterné par le fait que les ingénieurs et ingénieures du CN refusent de divulguer les informations qu’ils et elles possèdent sur l’état du pont. Ainsi, le CN a une entente jusqu’en 2023 et semble se tenir exclusivement à celle-ci.

La CAQ a pris part au débat en évoquant son attitude favorable devant la possibilité de démolir le pont de Québec.En effet, dans une sortie publique en mars dernier où il soulignait l’importance d’un troisième lien entre Québec et Lévis, le chef caquiste François Legault a dit ne pas écarter la possibilité de démolir le pont de Québec dont il juge la sécurité précaire. Il soulève cette idée après avoir entendu les dires de l’expert belge Bruno Saverys, qui jugeait que l’état du pont était alarmant [24].

Ainsi, le projet d’un nouveau pont de Québec ne fait pas l’unanimité sur la scène politique. La valeur patrimoniale du pont et la prouesse d’ingénierie qu’il constitue semblent peser fort en faveur de sa sauvegarde. De plus, des ententes d’investissement s’échelonnant sur plusieurs années ont fait qu’il est difficile de faire volte-face dans le débat. Par contre, les doutes sur la sécurité du pont persistent et certains craignent le pire. Quoi qu’il en soit, la question des liens routiers entre Québec et Lévis est d’une importance capitale par les temps qui courent et le dossier du pont de Québec réussit toujours à s’y tailler une place. 

CRÉDIT PHOTO: Louise Leclerc

[1] DUGUAY Michel (17 avril 2017). « Gestion prudente des ponts entre Québec et Lévis ». Lettre ouverte, Université Laval. La lettre m’a été fournie par le professeur, je n’ai pu la retrouver sur Internet.

[2] DUGUAY Michel (17 avril 2017). « Gestion prudente des ponts entre Québec et Lévis ». Lettre ouverte, Université Laval. La lettre m’a été fournie par le professeur, je n’ai pu la retrouver sur Internet.

[3] HÉMOND Jean (20 mai 2017). « Rouilles et déformations du pont de Québec visibles de la passerelle des piétons ». Flickr, https://www.flickr.com/photos/naturepainter/albums/72157651223080777. Consulté le 30 mai 2017. En ligne.

[4] . DUGUAY Michel (17 avril 2017). « Gestion prudente des ponts entre Québec et Lévis ». Lettre ouverte, Université Laval. La lettre m’a été fournie par le professeur, je n’ai pu la retrouver sur Internet.

[5] CANADIEN NATIONAL (2017). « Le pont de Québec et le CN ». CN, http://www.cn.ca/fr/apag/pont-de-quebec. Consulté le 1er juin 2017. En ligne.

[6] APQ (2016) « Le pont de Québec. Un lien capital : valeur utilitaire et économique ». Collectif 55+, http://www.collectif55plus.org/pages/groupes/avenir-du-pont-de-quebec/va…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

[7] CONSEIL DU PATRONAT DU QUÉBEC (Mars 2017). « La contribution du transport des marchandises à la prospérité du Québec ». BanQ. P. 7.

[8] MINISTÈRE DES TRANSPORTS DU QUÉBEC (avril 1999). « Le transport des marchandises au Québec ». MTQ. http://www.bv.transports.gouv.qc.ca/mono/0901413.pdf. p. 15.

(9) LAVOIE Alain (27 septembre 2016). « Reprise du train : l’économie première gagnante ». Journal Le Havre, http://www.journallehavre.ca/actualites/2016/9/27/reprise-du-train—lec…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

(10) MTQ (20 juillet 2017). « Première rencontre du Bureau de suivi de la réhabilitation du chemin de fer de la Gaspésie ». Portail Québec – Services Québec, http://www.fil-information.gouv.qc.ca/Pages/Article.aspx?=pgs&aiguillage…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

(11) APQ (2016) « Le pont de Québec. Un lien capital : valeur utilitaire et économique ». Collectif 55+, http://www.collectif55plus.org/pages/groupes/avenir-du-pont-de-quebec/va…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

[12] CCI LE HAVRE (Février 2015) « 20ième anniversaire du pont de Normandie en 2015 ». CCI, http://www.pontsnormandietancarville.fr/fileadmin/docs/Presse/2015/Dossi…. p. 6.

[13] BERGER Joseph (2014) « A Colossal Bridge Will Rise Across the Hudson ». New York Times, https://www.nytimes.com/2014/01/20/nyregion/a-colossal-bridge-will-rise-…. Consulté le 30 mai 2017. En ligne.

[14] CULTURE ET COMMUNICATIONS QUÉBEC (2013) « Pont de Québec ». Répertoire du patrimoine culturel du Québec, http://www.patrimoine-culturel.gouv.qc.ca/rpcq/detail.do?methode=consult…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

[15] NAMLILI Nadia (2016) « Mohammed VI inaugure l’un des plus longs ponts à haubans d’Afrique ». Jeune Afrique, http://www.jeuneafrique.com/339994/economie/maroc-mohammed-vi-inaugure-p…. Consulté le 31 mai 2017. En ligne.

[16] ICI RADIO-CANADA (1er mai 2017). « Pont de Québec : ‘’Nous connaissons la solution’’ – François Blais ». ICI Radio-Canada, http://beta.radio-canada.ca/nouvelle/1031338/pont-quebec-solution-franco…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

[17] GAGNÉ Louis (28 mars 2017). « Démolition du pont de Québec : ‘’On serait la risée du monde’’, dit Labeaume ». ICI Radio-Canada, http://beta.radio-canada.ca/nouvelle/1024840/demolition-pont-de-quebec-c…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

[18] MOALLA Taëb (27 mars 2017). « Démolition du pont de Québec : un scénario prématuré selon Lehouillier ». Journal de Québec, http://www.journaldequebec.com/2017/03/27/demolition-du-pont-de-quebec-u…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

[19] L’HÉBREUX Michel (2007). « Pont de Québec ». Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique française, http://www.ameriquefrancaise.org/fr/article-117/Pont_de_Québec.html#.WXIuvhSztjo. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

[20] APQ (2015). « Compte-rendu du 21 mai 2015 ». Collectif 55+, http://www.collectif55plus.org/medias/files/compte-rendudu21mai201.pdf. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

[21] APQ (2017) « Dernières rencontres, travaux et réalisations ». Collectif 55+, http://www.collectif55plus.org/pages/groupes/avenir-du-pont-de-quebec/. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

[22] CANADIEN NATIONAL (2017). « Le pont de Québec et le CN ». CN, http://www.cn.ca/fr/apag/pont-de-quebec. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

[23] MORIN Annie (29 novembre 2014). « Pont de Québec : pas question pour le CN d’allonger l’argent ». Le Soleil, http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/transports/201411/28/01-4823…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

[24] GAGNON Marc-André (27 mars 2017). « Legault n’écarte pas la possibilité d’avoir à démolir le pont de Québec ». Journal de Québec, http://www.journaldequebec.com/2017/03/27/legault-necarte-pas-la-possibi…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.

Élections françaises : Et si le changement, c’était vraiment maintenant?

Élections françaises : Et si le changement, c’était vraiment maintenant?

Par Emma Nottu

Au lendemain d’une élection présidentielle mouvementée, avec un résultat qui, pour la plupart, est aussi dérangeant que soulageant, la France devient le parfait modèle pour illustrer les conséquences d’un changement dans les valeurs politiques traditionnelles. Il ne faut pas se voiler la face, la distinction conventionnelle gauche/droite[i] n’est plus d’actualité. Aujourd’hui, il est donc plus que nécessaire de s’interroger sur les raisons qui ont mené vers l’émergence de cette rupture, mais aussi sur les conséquences que peut avoir ce nouvel ordre, dépassant les conceptions traditionnelles de la politique pour s’harmoniser avec une société mondialisée.  

Le dégagisme, et après?

Voilà donc le néologisme, remis au goût du jour par Jean-Luc Mélenchon après la primaire de gauche[ii], qui peut caractériser l’esprit électoral de cette présidentielle. S’il fallait le définir, on dirait qu’il « ne s’agit pas de prendre le pouvoir, mais de déloger celui qui le détient, de vider la place qu’il occupe[iii] ». Il est vrai que le résultat de la primaire de gauche a eu quelque chose de surprenant, ayant laissé un lourd impact sur les présidentielles, puisqu’il traduit l’écrasement du Parti socialiste (PS), qui pourtant régnait à l’Élysée. Or, en janvier, pour les électeurs et électrices socialistes, choisir Benoît Hamon, qui a représenté le parti lors de cette présidentielle, c’était écarter Manuel Valls, ancien premier ministre du gouvernement Hollande duquel il fallait absolument se séparer. En effet, l’ancien député frondeur incarnait des valeurs socialistes auxquelles les électeurs et électrices croyaient. Des valeurs qui ont été bafouées lors du dernier quinquennat, constituant ainsi une grosse déception pour beaucoup de Français·es). Cependant, ce comportement dégagiste a davantage fragilisé le parti, qui avait déjà subi les séquelles douloureuses de son quinquennat. Il était nécessaire de couper les ponts avec ce qui s’était passé dans l’ère de François Hollande, qui, pour Philippe Bilger par exemple, a constitué l’un des plus grands désastres de la Ve République[iv]. Il allait donc de soi pour celles et ceux de l’avis de Bilger qu’il fallait écarter la gauche, en lien direct avec cette vision négative du système, pour ces élections. De plus, malgré la divergence entre les idées de Hamon et de Hollande, le PS a été mis à mal.

Une fois l’un des acteurs éliminés, qui donc restait dans la course? Le choix le plus évident semblait celui du candidat des Républicains formant la droite traditionnelle française. À l’origine, si le parti de gauche était défavorisé, c’était celui de droite qui passait, et inversement. Or, ce dernier a vu sa campagne ternie par ses scandales financiers[v],  ce qui l’a également empêché d’accéder au second tour[vi]. Ainsi, les deux partis traditionnels se sont retrouvés évincés de cette élection par ce qui apparaît être un malheureux concours de circonstances. Ce hasard a joué en faveur des autres candidat·e·s favori·te·s de cette campagne qui se sont vite retrouvé·e·s en tête des sondages sans pourtant suivre le chemin politique ordinaire.

Une issue de secours?

Cette évolution a tout de même conduit un homme quasiment inconnu au bataillon sur la route de l’Élysée. Grâce à des idées ni trop à gauche, ni trop à droite, des talents d’orateurs liés à une formation qualifiée pour ce métier, ainsi que la chance de s’être retrouvé au bon endroit au bon moment, Emmanuel Macron est devenu président. Et ce, à peine un an après avoir lancé son mouvement En Marche![vii]

À l’opposé, le parti d’extrême droite, dirigé par Marine Le Pen, a connu son meilleur score aux élections présidentielles. Il est intéressant de noter que la montée du populisme est un phénomène présent dans plusieurs pays en Europe[viii], comme l’ont notamment montré les élections aux Pays-Bas[ix]. Le contexte européen actuel joue un rôle clé dans cette évolution politique. Beaucoup de pays ne croient plus en l’Union Européenne (UE) et à son pouvoir d’unité, et ce, surtout depuis la crise grecque[x] dont les lourdes conséquences se font encore sentir au sein de l’Union. Ce contexte a même conduit le Royaume-Uni vers la porte de sortie de l’Europe[xi]. Mais la politique n’est pas la seule responsable de cette déviation.

À notre époque, la mondialisation est omniprésente. Et l’Europe qui, après la guerre, a tenté de s’unir pour devenir une puissance pouvant concurrencer le reste du monde, peine à s’adapter à ce contexte. De plus, l’Euro, monnaie utilisée par la plupart des pays de l’UE, coûte beaucoup à ses pays membres, surtout depuis la crise. L’intérêt de la monnaie unique tend alors à s’effacer peu à peu. Alors, le doute s’installe, autant chez les politicien·ne·s que chez les citoyen·ne·s. La population ne sait plus si elle a réellement son mot à dire et ne se reconnait plus dans ses représentant·e·s politiques. C’est de là que vient la popularité du dégagisme. N’adhérant plus à ces valeurs traditionnelles, les électeurs et électrices se sont tourné·e·s vers quelque chose de nouveau, un message porteur d’espoir pour les élections françaises.

Il est difficile de faire une comparaison avec les différents pays européens pour cet aspect de la problématique, puisque chacun d’entre eux entretient un rapport unique vis-à-vis de l’UE, et que chacun a ses raisons de faire les choix qu’il fait.

Et ailleurs?

Ce phénomène n’est pas propre à l’Europe. La mondialisation apparaît comme une des causes primaires probables de ce changement. Ensuite, c’est le rapport de chaque pays face à ce phénomène économique et culturel qui a une réelle influence. Certains vont accueillir les différents flux de biens et de personnes à bras ouverts pendant une période de temps, ce qui ensuite entraînera des conséquences imprévisibles : par exemple, des divisions ethniques favorisant certains groupes au détriment des autres. Ces conséquences vont par la suite guider les politiques, ce qui peut mener à des tendances plus ou moins isolationnistes. Prenons comme exemple l’élection de Donald Trump, aux États-Unis. Malgré la couverture médiatique positive des deux mandats de Barack Obama et l’opinion publique favorable à la candidate démocrate Hillary Clinton, le candidat du parti d’opposition, qui, il faut dire, sortait lui aussi des sentiers battus, s’est retrouvé contre toute attente à la tête du pays[xii]. Cette élection peut être considérée comme une réaction contre l’afflux de migrant·e·s venant des pays du Moyen-Orient, pays connus pour abriter des minorités d’islamistes radicaux, responsables des attaques terroristes du tristement célèbre 11 septembre, ainsi que les organisations terroristes de l’État Islamique, ayant recruté les terroristes qui ont agi un peu partout en Europe ces dernières années. Si l’on continue dans cette réflexion, la peur est donc créée par association d’idée.  Afin de mettre cette idée en perspective, il est important de rappeler que « pour Marine Le Pen, présidente et candidate à la présidence française du Front national, la crise des migrant[·e·]s est un argument de plus pour amorcer à son tour la sortie de la France de l’Union européenne[xiii] ». De fait, la campagne de Donald Trump était axée en grande partie sur l’islamophobie. Dans le même ordre d’idées, l’élection de la chef du Front National (FN) était à craindre, puisque les récentes attaques ayant eu lieu en France auraient pu donner lieu à de lourdes tendances isolationnistes, voire xénophobes.

Cela serait donc une inclination à s’éloigner de ce que l’on craint. Faut-il donc conclure qu’à l’heure actuelle, le peuple est guidé par ce dont il a peur? Peut-être préfère-t-on le confort, plutôt que d’aller vers ce que l’on connaît mal. Élire Emmanuel Macron en France, c’était élire quelqu’un qui restait dans la continuité de Hollande, mais qui s’en distancie suffisamment pour gagner la confiance de ses électeurs et électrices, et qu’elles et ils puissent avoir le sentiment de sécurité nécessaire.

Mais encore, la question de la pertinence de la distinction gauche/droite à notre époque est importante à poser. En effet, cette distinction est née avec la Révolution française[xiv], qui a inspiré les changements politiques dans d’autres pays européens à cette époque. Cette révolution a ensuite mené à différentes interprétations du libéralisme, selon les contextes des différents pays. Or, cette doctrine ne peut plus tenir dans le contexte actuel de mondialisation, puisque cette distinction est avant tout historique, et moins idéologique[xv]. Cela ouvre donc la voie aux partis contestataires, tel le FN de Jean-Marie Le Pen, dont la fille a pris les rennes, puisque ses idées entrent dans une certaine mesure en conflit avec l’opposition binaire historique[xvi]. Il devient donc indispensable de refonder les principes du vivre-ensemble, pour empêcher le peuple de tomber dans une telle dérive idéologique.

À la source des histoires

Même s’il existe une relation entre les tendances électorales et les différents types d’électeurs et électrices, il est tout de même nécessaire que l’électorat ait une image claire de ses possibles choix de vote. Pour ce faire, lire les programmes est essentiel, mais les médias jouent aussi un rôle stratégique, parfois plus important que les acteurs et actrices politiques. Cependant, il est difficile de comprendre le rôle des réseaux d’informations dans l’élection française, puisque malgré la forte inclination à la diabolisation de la candidate du FN, cette dernière est parvenue à accéder au second tour. La peur serait-elle donc plus forte que l’opinion publique?

Pour finir, on peut considérer la plus récente présidentielle française comme marquant une rupture avec les distinctions conventionnelles, pour s’en aller vers quelque chose reflétant la société telle qu’elle est à l’heure actuelle. Elle implique avant tout une forte victoire contre le populisme, ce qui vient redonner de l’espoir à l’UE, encore affaiblie par le Brexit. Beaucoup de pays se retrouveront confrontés aux mêmes difficultés. Ça sera par exemple le cas de l’Allemagne, lors des élections de cet automne, pour lesquelles l’ombre du populisme est également présente. La population aura également le choix entre la continuité ou un renouveau radical. Chose certaine, une page importante de l’histoire est en train de se tourner.

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CRÉDIT PHOTO: vfutscher

[i]               http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2014/04/11/31001-20140411ARTFIG0024…, consulté le 2017/04/29.

[ii]              http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/01/30/qu-est-ce-que-le-…, consulté le 2017/04/29.

[iii]             Ibid.

[iv]             http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2016/09/05/31001-20160905ARTFIG0009…, consulté le 2017/05/18.

[v]              À la fin du mois de janvier, un journal satirique français révélait que la femme de François Fillon, candidat à la présidentielle pour les Républicains, avait été rémunérée depuis une dizaine d’année pour un emploi supposément fictif, à hauteur de 500 000 euros. Plus d’informations ici :  http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/04/12/tout-comprendre-a…, consulté le 2017/05/18.

[vi]             Dans le système français, les élections se font en deux tours. Le premier oppose tous les candidats en lice, et seuls les deux ayant le score le plus élevé accèdent au second tour (à moins que l’un d’entre eux n’obtienne une majorité absolue, c’est à dire 50% des voies plus une).

[vii]            https://en-marche.fr/, consulté le 2017/05/18.

[viii]           https://www.lesechos.fr/06/02/2017/lesechos.fr/0211778077342_le-populism…, consultée le 2017/06/20.

[ix]             http://www.telegraph.co.uk/news/2017/03/16/won-dutch-election-does-mean-…, consulté le 2017/05/19.

[x]              Ayant débuté suite à la crise financière mondiale de 2008, la crise Grecque, a plongé le pays dans des dettes énormes. Le gouvernement a répondu en imposant des mesures d’austérité, ce qui a eu un impact sur tous les pays membres de l’UE. Plus d’infos ici : http://www.lemonde.fr/europe/video/2015/09/23/comprendre-la-crise-grecqu…, consulté le 2017/05/24.

[xi]             En juin 2016, le Royaume-Uni a organisé un referendum pour savoir si ses ressortissants désiraient sortir de l’Union Européenne. Le “oui” l’a emporté à 51,9%. Plus d’informations ici : http://www.bbc.com/news/uk-politics-32810887, consulté le 2017/05/21.

[xii]            Défiant tous les sondages, Donald Trump est élu 45e président des États-Unis le 9 novembre 2016. Plus d’informations ici : https://www.theguardian.com/us-news/2016/nov/09/donald-trump-wins-us-ele…, consulté le 2017/05/21.

[xiii]           http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/special/2017/03/extreme-droite/euro…, consulté ;le 2017/06/20.

[xiv]           « La gauche et la droite n’ont d’existence que par rapport au phénomène révolutionnaire » affirme François Huguenin. Plus d’explications ici :  http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2014/04/11/31001-20140411ARTFIG0024…, consulté le 2017/04/29.

[xv]            Ibid.

[xvi]           Ibid. 

À bout de patience. Pierre Perrault et la dépossession – Entrevue avec Olivier Ducharme

À bout de patience. Pierre Perrault et la dépossession – Entrevue avec Olivier Ducharme

Par Émile Duchesne

Pierre Perrault est un cinéaste québécois dont la réputation n’est plus à faire. Figure fondatrice du cinéma direct, il aura influencé un grand nombre de cinéastes d’ici et d’ailleurs. À travers son œuvre cinématographique, Perrault propose une réflexion sur le Québec de son époque. Dans À bout de patience. Pierre Perrault et la dépossession, Olivier Ducharme – docteur en philosophie, auteur et éditeur de la série « Cinéma » aux éditions Varia – s’intéresse à démontrer comment le thème de la dépossession est omniprésent dans l’œuvre de Pierre Perrault ainsi que la manière dont l’œuvre du cinéaste garde toute sa pertinence pour comprendre et penser le Québec d’aujourd’hui.

Q1. Dans votre livre, vous décrivez les pressions du système capitaliste comme la force de l’Un, c’est-à-dire comme un vecteur engendrant l’uniformisation, le désenchantement, la perte des ressources et des techniques du territoire, etc. Pour celles et ceux qui n’ont pas lu le livre, comment se manifeste cette force de l’Un dans l’œuvre de Pierre Perrault ?

R1. Perrault s’est intéressé principalement à trois communautés au cours des années 1960-1970, à commencer par celle des navigateurs et navigatrices de l’île aux Coudres avec qui il produira trois documentaires. Le dernier volet de la trilogie (Les voitures d’eau) expose le déclin de l’industrie maritime coudriloise, symbolisé par la disparition progressive des goélettes (bateau de bois servant au transport du bois de pulpe) construites directement sur l’île. Devenues inadéquates à la navigation contemporaine, les goélettes peinaient à suivre la cadence des bateaux de fer qui possédaient un pouvoir financier capable de s’adapter aux nouvelles pratiques de navigation. Le recul technologique et économique aura ainsi eu raison d’un savoir-faire traditionnel transmis de génération en génération par la population de l’île aux Coudres. Nous sommes alors devant une dépossession territoriale et économique affectant une communauté entière.

            Au tournant des années 1970, Perrault amorce deux nouveaux cycles documentaires qui le mèneront à l’ouest et au nord du Québec : en Abitibi et à la Côte-Nord. En mettant les pieds en Abitibi, Perrault découvre rapidement que les terres se vident de leurs agriculteurs et agricultrices et que les rangs de campagne se transforment en cimetière où se côtoient de vieilles carcasses d’automobiles et des restes de granges et de maisons. Il cherche alors à comprendre les raisons ayant pu pousser des milliers de colons et d’agriculteurs et agricultrices à quitter leur terre. Il trace l’histoire de l’agriculture en Abitibi en racontant la venue massive de colons, quittant précipitamment la pauvreté des villes causée par la grande Crise de 1929. Par le biais des plans Gordon (fédéral) et Vautrin (provincial), chaque colon recevait un lot à défricher et un montant d’argent pour construire une première maison. Perrault montre avec gravité que l’aventure agricole abitibienne n’aura duré que quelques décennies et aura laissé démunis plusieurs agriculteurs et agricultrices déçu·e·s de ne pas pouvoir faire prospérer le potentiel des terres qu’ils avaient défrichées de peine et de misère pendant de nombreuses années. Cet échec ne s’explique pas par la mauvaise qualité des terres ou par l’incompétence des agriculteurs et agricultrices, mais bien par un changement dans le mode de production agricole. Pendant longtemps, l’agriculture québécoise s’est satisfaite d’une culture vivrière où chaque famille pouvait aspirer à vivre de manière autonome. Avec la montée d’une agriculture industrielle à laquelle le gouvernement octroyait subventions et prêts, les petit·e·s agriculteurs et agricultrices se virent marginalisé·e·s et poussé·e·s à la faillite, faute de moyens financiers pour acquérir les équipements nécessaires. Comme pour les navigateurs et navigatrices de l’île aux Coudres, les agriculteurs et agricultrices de l’Abitibi vécurent les effets d’une dépossession, aussi bien territoriale qu’économique.  

            À la même époque, Perrault prend part à quelques expéditions de chasse dans le territoire du Mouchouânipi (pays de la terre sans arbre), qui se situe au nord du 52e parallèle dans le Nord-du-Québec, en compagnie de deux Innus de la réserve de la Romaine (André Mark et Basile Bellefleur). Tous ensemble, ils tentent de recréer les gestes de la chasse au caribou que la communauté Innue de la Côte-Nord pratiquait de génération en génération avant de perdre l’accès à son territoire de chasse et, par le fait même, à une partie essentielle de sa culture. Les deux documentaires que Perrault rapporte de ses expéditions à la Côte-Nord (Le goût de la farine et Le pays de la terre sans arbre ou le Mouchouânipi) (dé)montrent une communauté qui peine à renouer avec sa culture ancestrale. Vivant maintenant dans des réserves avec le souvenir d’une époque lointaine caractérisée par une culture de chasse et un mode de vie nomade, les Innu·e·s se trouvent maintenant déchiré·e·s entre un passé envié et un présent qui laisse peu de chances de s’en sortir dignement. Elles et ils ont subi et subissent encore aujourd’hui les conséquences d’une triple dépossession : culturelle, territoriale et économique.

            Les nombreuses dépossessions décrites à même le terrain par Perrault participent toutes d’un processus de prolétarisation dans lequel les travailleurs et travailleuses (navigateurs, navigatrices, agriculteurs, agricultrices, chasseurs et chasseuses) perdent leur indépendance et le pouvoir qu’ils possédaient jadis sur un territoire. Tout ceci contribue, selon Perrault, à entretenir un mouvement d’uniformisation culturelle dans lequel les gestes originaux posés sur un territoire précis, disparaissent au profit d’une culture où seuls comptent la rentabilité, la vitesse et le développement économique. Cet impitoyable constat n’a rien perdu de son actualité!

Q2. Le rapport aux animaux est un thème très important chez Perrault. Dans votre livre vous exposez au moins trois figures explorées par Perrault : l’animal-marchandise dans les abattoirs, le braconnage et le rapport sacré entre les Innu·e·s et le caribou. Pourriez-vous nous parler brièvement du rapport aux animaux chez Perrault?

R2. Une question qui mériterait un ouvrage entier. Des marsouins (Pour la suite du monde) aux orignaux (La bête lumineuse), en passant par les bœufs musqués (Cornouailles), les animaux détiennent dans les documentaires de Perrault, une signification qui dépasse le simple amour des bêtes. Je me suis intéressé à la question animale chez Perrault par l’entremise de la critique qu’il émet sur le traitement des animaux dans un abattoir de l’est de Montréal. Au début des années 1960, Perrault produit une série radiophonique ayant pour thème, la ville de Montréal (J’habite une ville). Dans ce cadre, il réalise une émission sur le travail effectué dans un abattoir montréalais dans laquelle il se montre extrêmement critique face à la violence faite aux animaux. Il dénonce le travail à la chaîne opéré par les travailleurs et travailleuses qui découpent la carcasse des bêtes de manière abstraite. Perrault ne critique pas, comme nous pouvons le faire aujourd’hui, la cruauté des abattoirs face aux animaux, mais plutôt la perte de la véritable signification du sacrifice animal, du sang versé et de la mort.

            Lui-même chasseur, Perrault a souvent défendu cette activité comme étant le lieu où se révèle la valeur de la nourriture et du sacrifice animal. Pour étayer sa position, Perrault se référait souvent à la signification que les amérindien·ne·s accordent à l’animal, le respectant et le chassant avec parcimonie. À la différence de la chasse sportive qui se pratique dans les limites d’une pourvoirie, la chasse au caribou, longtemps pratiquée par les communautés innues, représentait une question de vie et de mort, l’animal incarnant la figure de la survie. Du point de vue d’une éthique animale, nous pouvons défendre la position de la chasse pratiquée dans un cadre de survie. Il est cependant gênant de défendre la position adoptée par Perrault, qui pratique la chasse pour son plaisir personnel. La chasse ne se justifie qu’à l’intérieur d’une culture précise et il faut s’interroger sur la pertinence pour notre culture de la pratiquer encore. 

Q3. Même si Perrault met l’accent sur la dépossession, il réussit quand même à documenter la résistance – au sens de continuité dans les pratiques – envers cette même dépossession. Comment se manifeste cette résistance dans l’œuvre de Perrault ?

R3.  La résistance se révèle, tout d’abord, dans la mémoire des gestes que Perrault a réussi à capter tout au long de sa vie. Les traces de la pêche aux marsouins, de la navigation des goélettes sur le fleuve Saint-Laurent, de la chasse au Mouchouânipi, de l’agriculture vivrière en Abitibi, de la grève étudiante à Moncton en 1968, Perrault les a conservées en imprimant sur la pellicule la parole et les gestes des personnes qui ont vécu ces événements. Cette mémoire survit à la disparition de ces pratiques propres aux territoires québécois, amérindien et acadien, et elle garde vivante une parole devenue obsolète en raison de la dépossession. Résister en se souvenant, en se rappelant l’existence de ceux et celles qui nous ont précédé, fait partie d’un devoir de mémoire.

            Comme je l’ai déjà mentionné, la majorité des documentaires de Perrault montre le déclin de communautés incapables de survivre à la montée envahissante d’un marché économique qui écrase chaque particularité au profit d’une uniformisation culturelle. La figure par excellence de la résistance perraultienne demeure sans contredit celle d’Hauris Lalancette, tenant à bout de bras sa ferme dans un paysage déserté. Il a survécu à la désertion de la campagne abitibienne, mais à quel prix! Une résistance plutôt désespérée, proche de l’entêtement. Perrault célèbre la persévérance d’Hauris Lalancette, mais il sait également qu’elle symbolise le sacrifice d’un homme se battant seul contre tous.    

Q4. L’idée du royaume est un thème qui traverse toute l’œuvre de Perrault. On sait que Perrault était nationaliste mais son nationalisme détonnait de la version classique que l’on connait au Québec. En effet, pour Perrault, le Québec devrait être constitué de plusieurs « royaumes » ce qui fait de son nationalisme un mouvement profondément décentralisé. Il en est ainsi venu à concevoir l’Abitibi mais aussi le pays Innu comme des royaumes. Peux-tu nous parler davantage de cette idée de royaume ?

R4.  Le royaume demeure une notion complexe dans l’œuvre de Perrault. Elle est devenue centrale à travers la tétralogie abitibienne et l’effervescence nationaliste des années 1970. On peut la rapprocher de celle de la souveraineté qui devient incontournable à cette époque au Québec. Il faut cependant rapidement apporter des nuances. Le royaume perraultien ne peut pas se réduire à la seule sphère du politique ; il se rapporte plutôt à une continuelle quête de liberté qui passe autant par les simples gestes de la vie quotidienne que par un désir d’émancipation politique et économique. Pour saisir la portée étendue du royaume, j’aime me rapporter à ce passage tiré d’un manuscrit inédit présent dans les archives de Perrault : « D’abord, il s’agit de maîtriser la moindre chose, de la plus humble et la plus quotidienne comme le pain, le bétail, les arbres, l’eau, jusqu’à la plus sophistiquée, jusqu’à l’atome, jusqu’aux galaxies. » On le voit, l’idée de royaume en est une exigeante chez Perrault. Vivre en son royaume équivaut à posséder le territoire, les moyens de production et les instances décisionnelles. Ne possédant ni le territoire ‒ pensons aux ressources naturelles qui nous échappent au profit des multinationales ‒ ni le pouvoir économique, le Québec ne peut pas encore se vanter d’être un royaume selon Perrault.

            Le royaume se rapporte finalement à la volonté d’être libres là où nous habitons. Être libre économiquement ‒ ne pas être au service de l’argent des autres ‒ politiquement ‒ pouvoir décider par soi-même ‒ et culturellement ‒ développer des manières originales de vivre : voici les conditions requises pour l’établissement d’un royaume digne de ce nom. Perrault s’intéresse très peu, pour ainsi dire jamais, à une idéalisation de la liberté. Il braque plutôt son attention sur la multitude ‒ le peuple ‒ dont l’absence de liberté se vit à même sa chair. Pour tout dire, la souveraineté politique du Québec se réalisera, selon Perrault, lorsque le peuple sera lui-même libre, lorsqu’il aura décidé de son sort.    

Q5. Si Perrault s’est attardé à documenter différentes manifestations de la dépossession, son œuvre a également permis à certain·e·s de reprendre possession de leur rapport au territoire, de leur identité, etc. Je pense ici aux Innu·e·s de Unamen Shipu (La Romaine), qui affectionnent les films de Perrault puisqu’ils leur permettent de raviver certains souvenirs. L’œuvre de Perrault exerce aussi une influence sur certains musiciens, comme Fred Fortin et son groupe Gros Méné. Croyez-vous que les travaux de Perrault peuvent contribuer à obstruer le rouleau compresseur de la dépossession capitaliste? 

R5.  Pierre Perrault nous lègue une parole critique et un sens aigu de la liberté.  La meilleure description de son travail demeure celle qu’il donne de l’artiste engagé : « L’artiste engagé (toutes formes d’engagement ici comprises sauf la partisane) est celui qui refuse les idéologies, ne propose pas de solutions mais approfondit la douleur silencieuse. Il cherche à confondre toutes les raisons et toutes les infaillibilités. Il imagine les avènements. Il légitime sa présence. Il cherche à libérer les hommes successivement. Il établit son rapport avec l’histoire. Il prend ses distances avec les puissances et il exerce sans aide sa liberté. » Fervent critique de la société de son temps, Perrault nous offre une parole qui dénonce le pouvoir économico-politique des puissant·e·s et donne voix à celles et ceux qui demeurent à l’écart. Il y a une colère chez Perrault dont nous devons nous souvenir pour mener à bien les présentes et futures batailles contre la centralisation des pouvoirs et la disparition des identités culturelles.

À bout de patience. Pierre Perrault et la dépossession d’Olivier Ducharme a été publié aux éditions Écosociété en novembre 2016.