Ce texte est extrait du cinquième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!
Siggi s’intéresse au parcours biographique des sociologues et s’interroge sur la place qu’il occupe dans leurs enquêtes. Pour ce cinquième numéro, nous avons rencontré Marcelo Otero, professeur et ancien directeur du Département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Ses travaux portent sur le malheur ordinaire et la folie.
Siggi : Merci de me recevoir à votre bureau. Avant de commencer l’entretien, j’aimerais savoir comment il faut vous présenter. Est-ce que « sociologue des psychopathologies » vous convient?
Marcelo Otero (MO) : Je préfère « sociologue des problèmes sociaux complexes ». La folie ne se réduit pas aux maladies mentales, au cerveau, à l’esprit dérangé. La folie implique la société. Il n’y a pas de fous ou de folles en tant que tels, seulement une situation d’interaction particulière traversée par toutes sortes de tensions : l’esprit y joue un rôle important, mais il n’est pas seul. Si l’on veut comprendre ce qu’on appelle les psychopathologies, il faut explorer leur épaisseur sociale.
Siggi : Entendu! Puisqu’il s’agit d’un entretien biographique, il faut remonter un peu dans le temps. Commençons par une question toute simple : qu’est-ce qui a mené le jeune Marcelo vers la sociologie?
MO : J’ai grandi en Argentine, à Buenos Aires, sous la dictature militaire. Quand je suis entré à l’université dans la seconde moitié des années 1970, les départements de sociologie avaient été fermés par le régime parce qu’il s’agissait d’un repaire à marxistes. J’ai donc fait une première formation en ingénierie électrique. Puis, j’ai commencé une seconde formation à la Faculté de philosophie. Hélas, il y avait beaucoup de livres et d’auteurs interdits. Il n’était permis de lire que des philosophes chrétiens ou de droite. Tranquillement, je me suis dirigé vers l’histoire, parce que c’était une discipline qui était moins contrôlée. On pouvait étudier les historiens britanniques de la classe ouvrière, comme Edward Thompson et Christopher Hill.
Siggi : Comment ça se fait?
MO : Simplement parce que les militaires au pouvoir ne savaient pas que c’étaient des marxistes! (Rires.) Quand le régime est tombé en 1983, les départements de sociologie ont rouvert. C’était une période d’ébullition. J’ai terminé ma formation en philosophie, histoire et sociologie. J’ai commencé à enseigner et j’ai pu entamer des recherches sur ce qui m’intéressait vraiment : le croisement entre la pauvreté et la folie.
J’avais deux chantiers parallèles. Le premier était celui des asiles, où j’ai travaillé comme bénévole. Ça n’avait rien à voir avec les hôpitaux psychiatriques qu’on retrouve au Canada aujourd’hui. C’étaient de vieux bâtiments du XIXe siècle et, pour s’y rendre, il fallait habituellement traverser un immense parc. Quand on franchissait les portes de l’enceinte pour rejoindre la bâtisse, tout le monde nous suivait, comme une meute. C’était une expérience très impressionnante. Avec des collègues, on avait commencé à y recueillir des histoires de vie. On voyait comment le mental pathologique et le social problématique sont noués. On nous racontait des vies extrêmement difficiles, où la pauvreté, les problèmes familiaux et les maladies mentales étaient tellement tissés serrés que ça n’avait aucun sens de tenter de les séparer.
Le deuxième chantier était celui des bidonvilles. On y allait pour rencontrer des gens et on les écoutait nous raconter leur histoire. On découvrait que les habitants et habitantes avaient parfois de graves problèmes de santé mentale, mais par dégradation, déclassement et exclusion. La principale leçon que j’ai tirée de ces enquêtes est que la sociologie ne peut pas séparer le psychisme du social. Il était cependant très difficile d’aborder les deux en même temps. D’un côté, la psychanalyse était dominante en Argentine à l’époque. C’est une discipline qui exige une clientèle typée, de classe moyenne ou petite-bourgeoise. Ses concepts se prêtent mal à la compréhension de la grande pauvreté et ses effets sur le psychisme. De l’autre côté, les sociologues des inégalités ont tendance à étudier les stratifications sociales, les classes et les discriminations en laissant complètement de côté le psychisme.
Siggi: Pourquoi la psychanalyse s’adresse-t-elle plus spécifiquement aux classes aisées?
MO : Freud l’a conçue dans un contexte particulier : patriarcal, hiérarchique, sexiste. Il faut un contexte inspiré du modèle de la famille bourgeoise classique pour pouvoir analyser les symptômes d’une névrose. Quand le tissu social est désagrégé, ou plutôt agrégé autrement, comme dans un bidonville, on n’a pas du tout le même cadre. Et puis l’analyse est un échange dense entre deux personnes qui ont un capital culturel commun. Bref, c’est une thérapie qui a été conçue dans la petite bourgeoisie, pour la petite bourgeoisie. Il y a une phrase de Freud qui est désolante, mais qui résume bien cela : « Le barbare n’a pas de peine à bien se porter, tandis que pour le civilisé, c’est là une lourde tâche. » Autrement dit, celui ou celle qui travaille dans une usine ou vit dans un bidonville n’a pas un psychisme digne d’être analysé. La psychanalyse est une thérapie de classe. En plus, il faut payer et ça dure des années. Je ne dis pas ça pour critiquer les gens qui font une analyse. On trouve le sens à sa vie comme on peut, que ce soit dans une religion ou une analyse. Le problème, c’est quand une telle discipline, qui se prétend subversive, se retrouve dominante dans les hôpitaux et les universités. La psychanalyse – tout comme la psychiatrie d’ailleurs – a cette fâcheuse tendance à réduire des problèmes complexes à la seule intériorité et à délester tout le reste. D’où une « sociologie des problèmes sociaux complexes », qui tente de faire l’inverse, c’est-à-dire de se plonger dans la complexe texture du réel en conservant la tension entre le social et le psychisme.
Siggi : Est-ce que l’on consultait un ou une analyste dans votre famille? J’ai entendu dire que c’est très commun à Buenos Aires.
MO : Je viens d’une famille de classe moyenne inférieure, personne n’avait fait d’analyse. J’en ai fait une brièvement lorsque j’étais aux études. Je voulais comprendre ce monde qui me fascinait, mais j’avais beaucoup de réticences.
Cela dit, vous avez tout à fait raison. Quand j’y habitais encore, Buenos Aires était la ville de la psychanalyse. À l’université par exemple, tant en génie qu’en sociologie, je n’ai jamais connu quelqu’un qui n’avait pas de thérapeute. Il y a de nombreux cafés où les gens se donnaient rendez-vous uniquement pour discuter de leur thérapie. Le plus connu est le café La Paz, avec une énorme terrasse au coin de deux grandes artères, et si on tendait l’oreille, on pouvait entendre « j’ai un blocage… » ou « le contre-transfert m’inquiète… ». Ça peut paraître surréaliste, mais c’était très courant. Encore aujourd’hui, si je prends le taxi pour aller à l’aéroport et que je glisse l’expression « complexe d’Œdipe », mon chauffeur va savoir de quoi il s’agit et va me relancer sur ses propres « refoulements ». Il y a une diffusion énorme de la culture psychanalytique au cinéma, dans la littérature, mais surtout au théâtre. Le théâtre argentin met souvent en scène des enjeux œdipiens classiques. Même dans les kiosques de journaux, à côté de la presse à grand tirage, on retrouvait des livres de Freud ou de Lacan.
Siggi : Comment êtes-vous atterri à Montréal dans les années 1990?
MO : C’est un concours de circonstances. Je voulais m’établir quelque part en Amérique du Nord. J’avais un ami qui habitait à Montréal et j’ai vu passer un projet de recherche sur « les orphelins de Duplessis » qui rejoignait mes préoccupations.
Siggi : Qu’est-ce que ce thème veut dire?
MO : Jusqu’à la fin du régime de Maurice Duplessis, les asiles au Québec concentraient un ensemble d’individus dont personne ne voulait, dont on supposait la dangerosité ou dont on avait honte : pauvres, vagabond·e·s, handicapé·e·s, épileptiques, « filles-mères » (on dirait aujourd’hui « jeunes femmes monoparentales »), orphelin·e·s et, bien entendu, certaines personnes qui avaient perdu le contact avec la réalité. Ce type d’institution est intéressant parce qu’il nous indique ce qui ne fonctionne pas dans une société. Des personnes internées, ce sont des personnes que l’on ne veut pas voir, qui n’arrivent pas à fonctionner socialement selon les standards requis et qui sont perçues comme dérangeantes. Dans cet univers-là, il y a certes un petit noyau de gens qui délirent ou hallucinent, bref, qui incarnent le stéréotype du fou ou de la folle. Toutefois, la grande majorité des interné·e·s est plutôt faite d’individus qui ont des problématiques hybrides et complexes. L’enquête sur les orphelins de Duplessis m’a conduit à démarrer de multiples recherches qui consistaient à se demander : qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui avec les gens qu’on enfermait par le passé? Où sont-ils? Que font-ils? Comment les traite-t-on? Ce sont ces mêmes questions qui ont continué de m’habiter jusqu’à la publication des Fous dans la cité[1].
Bref, de recherche en recherche, j’ai adoré la vie à Montréal et j’ai eu la chance de décrocher un poste de professeur à l’UQAM.
Siggi : Une fois installé au Québec, vous avez commencé à vous pencher sur l’influence de la psychologie dans le traitement des problèmes sociaux, n’est-ce pas?
MO : Oui. Les psychologues sont aujourd’hui autorisés de facto à intervenir sur tous les problèmes. Qu’on discute de racisme, de pauvreté, de tueries de masse, de sexualité ou de souffrance au travail, on aborde toutes ces questions en termes psychologiques. Pour leur part, les approches sociologiques battent en retraite, car elles ont du mal à faire de la place au psychisme dans leurs analyses. C’est pourtant essentiel de le faire si on veut rejoindre de manière efficace les préoccupations des gens qui se tournent vers le codage massif de tout problème avec le lexique de la psychiatrie.
Siggi : C’est une des choses les plus intéressantes dans vos travaux : au lieu de prétendre que les gens se trompent et que leurs problèmes mentaux sont en réalité des problèmes découlant de conflits sociaux, vous parvenez à prendre au sérieux la souffrance psychique réelle des individus.
MO : Ironiquement, il y a un fort mépris de classe derrière les approches sociologiques qui refusent de voir chez les gens moins favorisés de véritables problèmes mentaux. Je m’explique. Bourdieu disait par exemple que « le pauvre souffre de sa condition ». Ce n’est vrai qu’en partie. Quand on dit à quelqu’un que sa position sociale surdétermine tous ses problèmes psychologiques, on est en train de dire : « Tu n’es que pauvre. » Pourtant, on n’est jamais que pauvre, que dominé·e, que discriminé·e. On est aussi un individu singulier. Tout le monde possède une singularité, peu importe sa condition sociale. On ne peut plus réduire le psychisme, l’identité ou la trajectoire personnelle à une dynamique de position de classe. Caetano Veloso, le célèbre poète et chansonnier brésilien, dit que « de près, personne n’est normal ». À y regarder de près, nous sommes tous et toutes des individus très complexes, avec une agentivité qui nous est propre. On doit donc se demander comment capter sociologiquement cette singularité sans la psychologiser. La souffrance est à la fois professionnelle, raciale, sexuelle, mais aussi psychique, individuelle et singulière. Il faut apprendre à l’explorer de manière un peu moins idéologique. Si on ne comprend pas ça, on écrase une dimension essentielle de l’individualité contemporaine. On s’empêche alors de comprendre des pans entiers des expériences significatives dans nos sociétés et on est moins entendu·e·s en tant que sociologues. À tort, la psychologie apparaît plus pertinente que la sociologie pour analyser bien des problèmes, justement parce qu’elle reconnaît la souffrance singulière.
Siggi : Dans L’ombre portée[2], votre livre sur la dépression, vous écrivez que le droit de souffrir est aujourd’hui une composante importante de l’individualité contemporaine. Qu’entendez-vous par là?
MO : Il y a deux choses. D’abord, on assiste à une extension inédite de la souffrance sociale. On peut se la représenter facilement avec les listes d’attentes pour consulter un·e thérapeute : elles débordent toujours malgré une importante croissance du nombre de psychologues diplômé·e·s qui n’arrivent pas, et n’arriveront jamais, à suffire à la demande. C’est parce qu’aujourd’hui, tout le monde souffre : les personnes âgées et les plus jeunes, les riches et les pauvres, les cols bleus et les cols blancs, les racisé·e·s et les pas racisé·e·s. Dans la première moitié du siècle dernier, c’étaient les membres de la petite bourgeoisie qui avaient le droit légitime de souffrir. Pour leur part, les cols bleus avaient certainement des problèmes musculosquelettiques, mais la plainte psychologique leur était étrangère et interdite. À titre d’exemple, au début des années 2000, un rapport sur les cols bleus à Montréal a été publié par un collègue. On y montrait que la moitié d’entre elles et eux disaient souffrir d’anxiété, de dépression ou de stress. Dans les années 1950, cela aurait été impossible. C’est la même chose dans l’armée : le nombre de suicides y augmente constamment. Pensez à Roméo Dallaire, haut commandant des armées canadiennes, qui exprime publiquement sa souffrance psychologique en 2000. Je dis toujours à la blague : « Imaginez Napoléon Bonaparte qui témoigne ouvertement de son mal-être : c’est impensable. »
On voit donc que la configuration de l’individualité s’est complètement transformée. L’anxiété et la dépression ont remplacé la névrose comme figure typique de la nervosité sociale, car les injonctions à la performance se sont substituées à la répression sociétale comme horizon de nos expériences. En caricaturant un peu, on peut dire que rien ne semble aujourd’hui interdit ni décidé d’avance, mais rien ne semble désormais possible ni certain. Dans un tel monde, comment ne pas être collectivement anxiodépressif·ve? Conséquemment, la souffrance psychologique s’est démocratisée.
Siggi : C’est une bien curieuse démocratisation.
MO : Absolument! Et elle est très révélatrice de ce second aspect dont je voulais vous parler : la souffrance ne s’est pas seulement étendue, son sens s’est également transformé. On ne souffre pas seul·e dans son coin, on veut que cette souffrance soit reconnue et validée par autrui. La souffrance, on peut la montrer, la mettre en forme et même la faire valoir politiquement. Le statut de la victime a complètement changé en 30 ans. Afficher publiquement que l’on est victime est une manière de dire : « J’existe, j’agis dans le monde et je demande réparation. » Grâce à l’avancée de la souffrance, on peut devenir un acteur ou une actrice dans un champ de revendications politiques.
Siggi : Est-ce qu’on souffre plus qu’avant ou cette souffrance a toujours existé, mais ne pouvait pas s’exprimer?
MO : C’est compliqué. Les sociologues ne s’entendent pas toujours sur cette question.
Si vous avez mal aux dents au Moyen Âge, vous vivez avec et vous vous y habituez. Chaque société a des repères culturels définissant les seuils de tolérance à la douleur. Depuis quelques décennies, il y a un nouvel espace social pour accueillir et exprimer la souffrance psychologique. Votre médecin vous demande « comment allez-vous? » plutôt que « où avez-vous mal? » Pour leur part, les psychologues sont partout dans les médias pour nous enjoindre à faire une introspection et à parler de nos émotions. À l’école primaire, si on fait un entretien avec un enfant à la maternelle, il sait ce qu’est l’anxiété, le stress et l’hyperactivité. Bref, on a une grille de lecture omniprésente qui nous amène à scruter notre intériorité et à coder des tensions de la vie quotidienne en termes psychologiques.
Siggi : Dans votre dernier livre, sur Michel Foucault[3], vous consacrez un chapitre à la sexualité afin de montrer que, contrairement à l’idée communément admise, il ne s’agit pas d’un domaine réprimé à partir du XIXe siècle; au contraire, elle y est mise en discours comme jamais. N’y a-t-il pas aussi une « hypothèse répressive » concernant la santé mentale, comme s’il s’agissait d’un sujet tabou et qu’en parler publiquement relevait d’un acte de subversion?
MO : Tout à fait. La souffrance appartient de moins en moins à l’intimité et de plus en plus à l’extimité. On ne cesse de parler de ses problèmes personnels, supposément privés, sur la place publique. On ne peut donc plus parler de répression de la parole, c’est même le contraire : il y a presque une injonction à se raconter. Parfois, il peut même y avoir un charme à dire « je suis hyperactif » ou, de manière métaphorique, « je suis un peu autiste ». Dans les films, on retrouve par exemple des détectives Asperger très performants et hyper intelligents, ce qui contribue à créer ce charme. C’est un réel enjeu, car à côté se trouve le drame des personnes qui ont de graves problèmes de santé mentale réellement handicapants, les empêchant de vivre en société de manière satisfaisante. Ces gens, qui ont des vies très difficiles, peuvent parfois avoir du mal à accéder à de l’aide, précisément parce que tout le monde souffre et que les ressources d’aide psychologique sont constamment débordées.
Si je peux me permettre de soumettre une hypothèse politique, je dirais qu’un bon nombre de problèmes que nous avons ne se règlent pas en allant voir des médecins, des psychologues ou des psychiatres. L’accès élargi à la psychothérapie ne réglera pas nos problèmes les plus importants, tout comme l’augmentation de la consommation d’antidépresseurs ne diminue pas la prévalence sociale de la dépression.
Si on regarde les écoles primaires et secondaires, par exemple, ça n’a aucun sens qu’elles fonctionnent comme des usines du XIXe siècle, avec 30 élèves dans une même classe et où tout le monde suit le même parcours. Nous ne sommes plus à l’époque du fordisme social, nous vivons dans des sociétés singularistes qui produisent de la diversité. Pourquoi le nombre d’enfants hyperactifs ne cesse de croître dans nos écoles? C’est probablement parce qu’il faut repenser le système scolaire dans son ensemble. Si l’on regarde du côté des enjeux de genre et de sexualité, on pourrait aussi dire que l’école a conservé son modèle hétéronormatif alors que l’expression du genre s’est grandement diversifiée. Si une jeune personne trans est dépressive parce que des choses simples comme s’habiller ou aller aux toilettes binaires est une épreuve douloureuse, elle peut aller consulter un·e psy, mais ça ne réglera nullement le problème. Son cadre lui renverra constamment des raisons pour entretenir sa souffrance. Alors que si l’on met en place des dispositifs pour accueillir la singularisation croissante, comme des toilettes ou des uniformes non genrés, on pourra diminuer la prévalence de cette souffrance spécifique. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.
Le psychisme, le cerveau et la souffrance existent, ce ne sont pas des constructions idéologiques. Toutefois, il faut les comprendre en fonction des tensions sociales qui traversent la personne. Les conditions d’existence et la souffrance psychique sont deux réalités qui se font face. On ne peut pas affirmer que l’une est vraie et que l’autre est fausse.
Siggi : Vous avez une petite citation de Lacan au-dessus de votre bureau. Pouvez-vous nous la lire? Ça ferait peut-être une belle conclusion.
MO : Oui. (Rires.) « Vous pouvez savoir ce que vous avez dit, mais jamais ce que l’autre a entendu ». C’est le mur du langage. Je ne suis pas du tout lacanien, mais il y a de petites choses comme ça qui demeurent intéressantes et provocantes. La préoccupation pour le psychisme est un héritage que les sociologues argentin·e·s portent d’une manière ou d’une autre.
ILLUSTRATION : Alice Gaboury-Moreau
[1] Marcelo Otero, Les fous dans la cité : sociologie de la folie contemporaine, Montréal, Les éditions du Boréal, 2015.
[2] Marcelo Otero, L’ombre portée : l’individualité à l’épreuve de la dépression, Montréal, Les éditions du Boréal, 2012.
[3] Marcelo Otero, Foucault sociologue : critique de la raison impure, Montréal, Les Presses de l’Université du Québec, 2021.
Cet article est d’abord paru dans le numéro 93 de nos partenaires, la revue À bâbord!
La fusillade dans une école primaire d’Uvalde au Texas le 24 mai dernier ne manque pas de rappeler la tuerie de Sandy Hook et le rôle des figures de proue des théories complotistes aux États-Unis. Quel pouvoir détiennent ces vedettes complotistes, et quels sont les échos au Canada?
Peut-être avez-vous vu sur les réseaux sociaux les fameux vidéos dénonçant les mesures sanitaires ou encore clamant que le vaccin contient des puces qui permettront au gouvernement de suivre tous nos mouvements en tout temps. Galvanisés par des dizaines de supporteur·euses, certain·es complotistes se sont même retrouvé·es en prison pour avoir harcelé et menacé de mort François Legault1« Conseil général de la CAQ à Trois-Rivières : François Amalega arrêté deux fois ce week-end », Radio-Canada, 15 novembre 2021. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1840020/arrestations-francois-amalega-bitondo-conseil-general-caq-trois-rivieres-shawinigan; Louis-Samuel Perron, « Menaces de mort contre François Legault. Le complotiste Pierre Dion condamné à 30 jours de prison », La Presse, 23 juin 2022. https://www.lapresse.ca/actualites/justice-et-faits-divers/2022-06-23/me….
Pourtant, ces théories ont toujours existé, fortement liées à des événements d’actualité comme l’assassinat de JFK ou l’élection de Barack Obama. Parmi les plus farfelues, notons les fameux extraterrestres enfermés à Area 51, l’installation hautement secrète de l’armée de l’air américaine au Nevada. On peut aussi penser à celle des reptiliens, ces extraterrestres à la physionomie de lézard déguisés en humain avec l’objectif secret de contrôler la planète en acquérant des pouvoirs politiques et financiers.
Les plus troublantes de ces théories sont malheureusement liées à des événements tragiques : les tueries de masse. Le 14 décembre 2012, un jeune adulte pénètre dans l’école primaire Sandy Hook et tue 26 personnes, dont 20 enfants. Quelques jours plus tard, les premières hypothèses complotistes font surface sur Internet : le massacre était un événement planifié par l’administration Obama pour confisquer les armes à feu; les enfants sont des acteurs; il y avait un deuxième tireur; les Illuminati sont responsables… Il n’en fallait pas plus pour que l’animateur conservateur et complotiste Alex Jones reprenne ces idées farfelues sur son site web et sur ses multiples plateformes de diffusion.
Qui est Alex Jones?
Né en 1974, il lit à l’adolescence son premier livre de nature complotiste sur les banquiers mondiaux qui contrôleraient la politique américaine. C’est une révélation qui le guidera tout au long de sa carrière médiatique. Il fait ses débuts à la télévision publique de la ville d’Austin au Texas où il discutera abondamment de la théorie du Nouvel Ordre mondial2Théorie selon laquelle une élite secrète conspire pour gouverner le monde via un seul gouvernement mondial et autoritaire, mettant ainsi fin à la souveraineté des nations. La série X-files a fait de cette théorie un pilier majeur de son univers.. En 1996, Alex Jones décide de se consacrer à la radio et sera même nommé l’un des meilleurs animateurs de radio d’Austin. Très politisé, il consacre de grands pans de son émission à attaquer des membres éminents de la politique américaine comme Bill Clinton et à prôner un retour aux valeurs religieuses.
Renvoyé de la station de radio, Alex Jones décide de se tourner vers Internet et fonde Infowars, un site web qui deviendra un pilier dans la propagande complotiste en ligne. Il y anime une émission de radio qui sera éventuellement diffusée sur plus de 100 stations à travers les États-Unis ainsi que sous format vidéo. Sa plateforme rejoint des millions de personnes et devient une véritable porte d’entrée pour les extrémistes de tous genres; il reçoit régulièrement Stewart Rhodes, leader des Oath Keepers, une organisation de type « milice » voulant défendre la constitution américaine contre une soi-disant tyrannie. Soulignons que de nombreux membres des Oath Keepers ont participé à l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021; ceci explique peut-être cela.
De Sandy Hook à Uvalde
Après la tuerie de Sandy Hook en 2012, Alex Jones clame sur ses multiples plateformes que celle-ci est en fait un canular. Selon lui, les enfants et leurs familles sont des acteur·rices qui ont été engagé·es pour créer une opération policière de type false flag. Ce terme est utilisé pour décrire une tactique de déguisement de l’identité ou un motif d’opération militaire. Les adeptes du complotisme croient que des forces puissantes (Le Nouvel Ordre mondial?) organisent ce type d’événement tragique en dirigeant la responsabilité sur une personne ou un groupe dans le but d’atteindre des objectifs politiques comme le contrôle des armes à feu. En plus de cette affirmation ridicule, Alex Jones n’hésite pas à clamer que personne n’est mort lors de cet événement malheureux.
La propagande de l’animateur entraînera une foule de conséquences fâcheuses; des parents d’enfants tué·es seront harcelé·es par téléphone et courriel; accusé·es de participer à un canular, des personnes oseront même leur demander de prouver que leur enfant est vraiment mort. Un de ces parents, Lenny Pozner, dont le fils Noah a été tué à Sandy Hook, décidera de s’attaquer aux théories du complot sur le web. En 2014, il fonde le HONR Network, un regroupement de volontaires qui participent au signalement et à la suppression des publications haineuses et complotistes reliées aux tueries de masse sur les réseaux sociaux. En 2018, Lenny Pozner ainsi que sept autres familles de victimes de la tuerie décident de poursuivre Alex Jones pour diffamation. Ce dernier sera condamné en avril 2022 à verser des dommages et intérêts aux familles des huit victimes.
Récemment, la tuerie d’Uvalde au Texas n’a pas fait exception. Les théoriciens du complot ont saisi l’occasion pour affirmer que le massacre des enfants était un canular mis en place par le gouvernement pour promouvoir un meilleur contrôle des armes à feu. De plus, ils ont propagé de fausses informations sur l’identité du tireur, affirmant qu’il était un immigrant illégal ou encore une personne transgenre. Bien sûr, Alex Jones ne se gêne pas pour partager ces publications mensongères.
Des effets bien réels
Avec l’ancrage de ces théories en lien avec les tueries de masse dans l’imaginaire populaire, principalement par l’entremise des réseaux sociaux, quelles conséquences cela a-t-il sur les victimes de ces événements tragiques? Revenons à Lenny Pozner, le père de Noah, abattu à Sandy Hook. Militant de longue date s’opposant aux théories du complot, il se fait constamment harceler, que ce soit en ligne ou au téléphone; ses adresses résidentielles et celles de ses proches ont été publiées sur Internet; on l’a accusé d’être un acteur payé par le gouvernement; il s’est fait menacer de mort. Aujourd’hui, il vit caché et doit constamment changer de logement pour ne pas être trouvé. Malgré tout, il continue son combat et vit en permanence avec le deuil de son fils et la peur d’être traqué par un zélé complotiste.
Au Canada, le candidat au leadership du Parti conservateur du Canada Pierre Poilievre côtoie des complotistes et des figures notoires de l’extrême droite. Par ailleurs, les nombreuses manifestations contre les mesures sanitaires (comme le siège d’Ottawa) et l’engouement quasi sectaire devant certains théoriciens du complot nous ont montré que le phénomène ne se concentrait pas seulement aux États-Unis. Même le Québec n’est pas épargné : selon un sondage Léger réalisé en avril 2021, 23 % des Québécois·es croient qu’il existe un gouvernement mondial qui contrôle le monde, 18 % croient qu’il existe un projet secret en lien avec le Nouvel Ordre mondial et 13 % sont persuadés qu’il existe un complot juif à l’échelle planétaire3« Sondage Léger : baromètre des théories du complot populaires au Québec », Le Journal de Montréal, 19 avril 2021. https://www.journaldemontreal.com/2021/04/19/barometre-des-theories-du-c…. Face à cet enjeu, nous avons le devoir de trouver collectivement des solutions pour éradiquer ce phénomène : c’est notre santé mentale collective qui en dépend.
Théorie selon laquelle une élite secrète conspire pour gouverner le monde via un seul gouvernement mondial et autoritaire, mettant ainsi fin à la souveraineté des nations. La série X-files a fait de cette théorie un pilier majeur de son univers.
La question migratoire s’est retrouvée à la tête des préoccupations des candidats aux élections québécoises. Tout au long de la campagne électorale, le débat s’est focalisé sur les rapports entre l’immigration, le déclin de la langue française et d’autres enjeux identitaires. L’instrumentalisation électorale des enjeux migratoires dissimule-t-elle une crise politique plus profonde?
« Si l’on observe de plus près, ceux qui parlent le plus souvent de l’immigration et de la langue française, ce sont d’anciens souverainistes blasés », dit Hady Kodoye, porte-parole de Solidarité sans frontières.
Il pense notamment au sociologue Mathieu Bock-Côté, mais aussi au gouvernement actuel sous l’égide de la Coalition avenir Québec (CAQ), un parti de centre-droite qui regroupe un nombre important d’anciens péquistes et indépendantistes, dont François Legault. La CAQ a été accusée par l’opposition d’avoir prôné un nationalisme ethnique et identitaire à des fins électorales[1], sur fond de polémiques autour de projets de loi tels que la loi 96 (Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français) et la loi 21 (Loi sur la laïcité de l’État) que le gouvernement actuel a réussi à faire passer.
Les caquistes ayant officiellement renoncé au projet de l’indépendance[2], le curseur se déplace vers les enjeux identitaires, comme le constate un nombre d’analystes[3].
Les migrants sont une cible facile dans un contexte électorale, dit Amandine Hamon, spécialiste des questions migratoires à l’Université de Montréal. Ça va de pair avec « la philosophie sous-jacente du gouvernement, de la CAQ, qui est nationaliste, mais doux »
Pour sa part, Kodoye croit que le revirement populiste puise ses racines dans un malaise politique profond qui ronge la société québécoise. L’instrumentalisation des enjeux migratoires à des fins électorales dissimule, en réalité, un manque de vision : l’absence d’un projet de société rassembleur et tourné vers l’avenir.
Le militant pourfend un paysage politique québécois qui se réduit à un électoralisme dépourvu d’une vision pour faire avancer la société. « Ce discours populiste qu’on est en train de propager ne reflète ni ne répond aux réalités économiques et politiques du Québec », dit Kodoye, prenant pour exemple la pénurie de main-d’œuvre dans plusieurs secteurs, dont l’agriculture qui dépend pour l’essentiel des travailleurs étrangers.
Originaire de la Mauritanie, le débat québécois lui rappelle les dangers de faire de la langue un instrument d’exclusion. Il décrit son pays d’origine comme « une société plurielle, pluriethnique et plurilingue ».
Après avoir obtenu son indépendance des Français en 1960, la Mauritanie tombe sous le joug d’un nouveau régime qui « voulait tout arabiser » au mépris des francophones, dont il faisait partie. « La langue, c’est toujours une question du pouvoir », constate Kodoye.
Engagé dans les mouvements pour les droits de la personne depuis sa jeunesse, il critique le racisme de l’État mauritanien aux prises avec une poignée d’élites qui perpétuent un système corrompu où l’esclavagisme demeure une réalité bien présente[4]. Les fractures religieuses et linguistiques ont servi à diviser la population et à détourner l’attention des abus de pouvoir. En effet, nombreuses sont les sociétés postcoloniales où les aspirations indépendantistes se sont transformées en instrument politique mis au service des régimes autoritaires.
Au Québec, Kodoye constate des tendances troublantes, ce qu’il n’hésite pas à qualifier de dérives fascisantes. Sur l’immigration, il souligne notamment la responsabilité des intellectuels et des partis traditionnels qui ont fini par faire le lit de l’extrême droite.
« Il faut qu’on dise clairement ce qui se passe, ce qu’ils sont » dit-il.
Xénophobie et montée de l’extrême droite
Ces dernières années, l’extrême droite québécoise, particulièrement active sur les réseaux sociaux, a fait de la xénophobie un instrument mobilisateur, d’après une analyse par le criminologue Samuel Tanner[5]. De nombreuses études démontrent à quel point le phénomène se mondialise et va de pair avec la montée de groupuscules d’extrême droite[6]. Au Québec, ces derniers tirent notamment leur inspiration de la France et des États-Unis[7].
La rhétorique antimigratoire ne se limite pas aux cénacles de Pégida Québec, impliqué dans le mouvement transnational de l’extrême droite connu pour son idéologie antimusulmane et xénophobe[8]. Si elle est parvenue à s’infiltrer dans les idées mainstream, c’est notamment grâce à des intellectuels tels que Bock‑Côté qui a cadré le débat public sur l’immigration et a renforcé certains amalgames, par exemple entre l’immigration et le déclin de la langue française, dit Hamon.
Les idées véhiculées par Bock‑Côté ont une portée internationale. Ces dernières années, l’intellectuel québécois jouit d’une certaine célébrité en France où il a trouvé une tribune pour faire avancer sa vision du monde[9]. Face à la menace présumée de l’immigration massive, il a exprimé sa solidarité avec les Français « qui ont été dépossédés de leur pays[10]. Un discours qui se rapproche dangereusement d’une théorie du complot chère à l’extrême droite européenne, le « grand remplacement ».
Les résonances entre les deux pays francophones n’ont rien d’anodin, observe Hamon. Ironie du sort, souligne-t-elle : Bock‑Côté est lui-même étranger en séjour à Paris.
Le discours du sociologue, dit Hamon, joue sur la peur de la disparition nationale : une anxiété bien réelle dans l’imaginaire collectif québécois où l’immigration représenterait une menace existentielle.
C’est un imaginaire qui puise ses racines dans une histoire douloureuse. D’après l’historien Pierre Anctil, les anxiétés actuelles autour de l’immigration s’expliquent par les traumatismes vécus par les francophones dans le contexte canadien tout au long du XXe siècle[11].
Depuis la Révolution tranquille, pourtant, l’identité québécoise s’est débarrassée de sa seule dimension ethnoreligieuse qui cède alors le pas au français comme socle commun. Les revendications linguistiques n’étaient pas antonyme d’une certaine ouverture sur le monde, comme en témoigne le fait que de nombreux ministres de l’Immigration sous des gouvernements indépendantistes, à savoir Gérald Godin (auteur d’un poème consacré aux migrants à la station de métro Mont-Royal) et Jacques Couture (héros des réfugiés indochinois) ont prôné des politiques migratoires ouvertes.
Le souverainisme linguistique et progressiste d’antan se revêt-il aujourd’hui de couleurs tout à fait différentes ?
« Les blessures historiques sont réelles, mais ce n’est pas aux nouveaux arrivants de les porter sur leurs épaules », dit Hamon. Elle pense que la méfiance grandissante envers les migrants risque de nuire, justement, à la cohésion de la société québécoise.
« Si au Québec on veut que le français s’impose, on devra présenter aux gens l’amour et pas la répression », dit Kodoye. À son avis, il faudrait explorer tous les moyens de promouvoir le français sans en faire « une langue d’oppression, une langue de colons, contre laquelle les gens vont se révolter, » ajoute-t-il.
Dans l’imaginaire collectif où s’amalgame langue et ethnie, le français –, cette langue censée avoir pour visée l’universel, — semble vivre sa propre crise identitaire.
[6] Boeynaems, A., Burgers, C., & Konijn, E. A. (2021). When Figurative Frames Decrease Political Persuasion : The Case of Right-Wing Anti-Immigration Rhetoric. Discourse Processes, 58(3), 193‑212. https://doi.org/10.1080/0163853X.2020.1851121
Ce texte est extrait du cinquième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!
Nous avons rencontré Julien Voyer lors d’un après-midi d’automne sur l’avenue Shamrock à Montréal, récemment réaménagée avec de larges trottoirs, de nombreuses tables, un îlot de cuisine et des plantes. Julien est sociologue et chargé de projet au Centre d’écologie urbaine de Montréal (CEUM).
***
Siggi : Merci d’avoir accepté notre invitation, Julien. Première question : qu’est-ce qu’un sociologue peut bien faire dans un centre d’écologie urbaine?
Julien Voyer (JV) : Quand on sort de la sociologie académique, on se demande si ce que l’on a appris va nous être utile, si ce sera valorisé à l’extérieur des murs de l’université. J’ai eu une très belle surprise quand on m’a offert un premier stage au Centre d’écologie urbaine de Montréal. Il y avait des personnes avec des compétences en urbanisme ou en graphisme qui avaient soumis leur candidature. Pour ma part, je n’avais aucune expérience dans le monde de l’aménagement, mais le Centre voulait quelqu’un avec des connaissances sur les inégalités sociales et, surtout, une capacité à mener des enquêtes.
Siggi : Pourrais-tu nous parler un peu du Centre d’écologie urbaine?
JV : Dans les années 1970, des militantes et des militants ont pris part au « mouvement de Milton Parc » à Montréal contre la destruction de maisons patrimoniales par un promoteur immobilier. Le mouvement a été une réussite : on a obtenu la création d’un immense réseau de coopératives d’habitation, un réseau qui est toujours le plus grand au Canada. Ces mêmes personnes se sont impliquées dans d’autres causes, écologistes notamment, et ont contesté une vision de l’urbanisme où l’on planifie tout sans les citoyens et citoyennes. Elles ont créé le Centre d’écologie urbaine dans les années 1990 afin d’aider les membres des coopératives d’habitation à prendre le tournant écologique, par exemple en créant des toits verts ou en aménageant des potagers collectifs.
Le Centre puise ses racines dans ce qu’on a appelé la « nouvelle gauche canadienne ». Dès son origine, le Centre était un organisme militant qui revendiquait la participation citoyenne, pensée à l’aune des dynamiques d’inégalités qui structurent la ville. Ses membres ont tenté d’enclencher la transition écologique – il y a déjà 25 ans! – et ont eu foi en l’action collective. Ce n’est sûrement pas un hasard qu’un tel organisme ait été intéressé par un profil comme le mien, avec des compétences en recherche sur les inégalités sociales.
Siggi : Quel est ton rôle dans cet organisme?
JV : Je suis « chargé de projet et développement ». C’est un peu jargonneux… En gros, ça veut dire que j’élabore un projet de A à Z. Il faut d’abord penser à un projet en phase avec nos valeurs d’urbanisme participatif, puis faire des demandes de subventions et, enfin, le mettre sur pied, ce qui implique une logistique et une stratégie de communication. Parfois, on est sollicités par des municipalités qui ont besoin d’être accompagnées lors d’un exercice d’urbanisme participatif; la plupart du temps, c’est nous qui élaborons des projets et sollicitons les communautés. Par exemple, un des grands chantiers sur lequel mes collègues travaillent actuellement est celui du dépavage. On a reçu une subvention du gouvernement provincial pour soutenir des acteurs et actrices qui désirent dépaver de l’asphalte et créer des espaces verts.
Siggi : Pour t’occuper de quel projet as-tu été initialement embauché?
JV : À la base, j’ai intégré le Centre dans le cadre d’un stage sur « l’urbanisme tactique ». Il y avait alors un grand projet qui s’appelait « Transforme ta ville ». C’était un appel à projets citoyens. Plein d’organismes, d’un peu partout à Montréal, soumettaient leur candidature. Ils disaient « nous, on veut créer un potager urbain » ou « nous, on aimerait créer de l’art dans des stations d’autobus ». L’urbanisme tactique, c’est agir à petite échelle avec la conviction que les citoyens et les citoyennes peuvent mettre en place des solutions pratiques à leurs problèmes. C’est une sorte « d’acupuncture urbaine ». Une multiplicité de projets ont été réalisés, plus de 60, toujours soutenus par de petites sommes d’environ 500 dollars. Avec des petites interventions, on peut mener à de grands changements. Quand je suis arrivé, tout avait déjà eu lieu et le CEUM voulait que j’aille interviewer des personnes qui avaient réalisé ces installations. Le but était de réfléchir avec elles à l’impact de leur projet sur les inégalités sociales. Par exemple, il y avait des membres de la Maison des jeunes de Côte-des-Neiges qui avaient fait un projet en partenariat avec des jeunes d’une communauté autochtone et qui me racontaient comment, à travers l’art urbain, ils avaient créé des liens entre leurs communautés.
Siggi : Y a-t-il un lien direct entre la participation citoyenne à ces projets d’aménagement et la réduction des inégalités sociales?
JV : C’est une question difficile. D’un côté, quand on crée des projets participatifs, on parvient à faire émerger une diversité de points de vue et de besoins. Donc déjà, d’une certaine manière, on réussit à renverser un peu le paradigme dominant dans lequel seules certaines personnes en position d’influence aménagent l’espace urbain. D’un autre côté, il est certain que cette approche a ses limites. Qui vient aux séances de participation citoyenne? Qui vient aménager l’espace urbain dans ses temps libres? Souvent, ce sont des gens assez privilégiés. On en a tout à fait conscience. On déploie beaucoup d’effort pour essayer de créer des démarches qui soient le plus inclusives possible. Par exemple, on sélectionne des plages horaires en dehors du temps de travail ou bien on mène des processus en ciblant des organismes communautaires qui offrent des services à des populations précises, de manière à les inclure dans les projets. On réfléchit constamment à ces types de leviers afin de rendre les processus participatifs plus inclusifs.
Siggi : Pourquoi nous as-tu donné rendez-vous sur l’avenue Shamrock, dans la Petite Italie?
JV : Le CEUM a reçu plusieurs mandats de la Ville de Montréal dans le cadre d’un programme d’implantation de « rues piétonnes et partagées ». Depuis l’adoption d’une Charte du piéton en 2006, il y a toute une réflexion sur l’espace accordé aux automobiles qui est sous-utilisé. Il y a parfois un grand écart entre l’usage réel d’une rue, majoritairement empruntée par des piétons, et l’espace alloué, majoritairement aux voitures. La Ville de Montréal veut donc développer des « rues piétonnes et partagées », c’est-à-dire des rues où l’espace est divisé de manière plus équitable.
C’est délicat de transformer une rue… Si on prend une artère comme celle sur laquelle on se trouve et que, du jour au lendemain, on y installe de larges trottoirs, on retire des espaces de stationnement et on réduit la circulation automobile, il va y avoir une levée de boucliers.
Siggi : On ne se trouve pas sur une rue conventionnelle. Est-ce dire que le projet de transformation a réussi?
JV : Dans une des premières phases du projet, une partie de la circulation a été fermée pour faire place à des installations temporaires, comme un jeu de pétanque et un carrousel. Il y a eu une forte opposition. Des résident·e·s ne voulaient vraiment pas de ces aménagements-là. C’est alors que la Ville a fait appel au CEUM. On a créé un comité de résident·e·s et on a établi un dialogue, afin d’entendre les besoins et souhaits de tout le monde concernant l’espace public en question. L’année suivante, ce sont d’autres types d’aménagements qui ont été testés, comme des tables à pique-nique. Les gens qui s’opposaient au projet en sont tout d’un coup devenus les défenseur·e·s! Je m’explique : ils n’étaient pas nécessairement contre l’idée d’une rue partagée, ils étaient contre certains types d’aménagements. Une fois qu’on les écoutait, qu’on prenait le temps de discuter lors d’un processus citoyen, ils devenaient très attachés au projet. On voit bien comment l’urbanisme participatif permet de créer un engouement et d’inclure les gens dans un mouvement d’aménagement.
Siggi : C’est intéressant ce que tu dis : on entend rarement parler de « l’usage réel des rues ». Si l’on en croit les critiques des transformations urbanistiques des dernières années, c’est comme si tout était pensé pour les piétons et les cyclistes. Mais ce que tu es en train de dire, c’est qu’il s’agit plutôt de rééquilibrer les rues où l’espace accordé aux voitures est plus grand que son utilisation réelle.
JV : Chaque rue est un contexte différent et on a besoin d’études pour comprendre ce contexte-là. Il y a une phrase d’Enrique Peñalosa, ancien maire de Bogota, qu’on aime bien au Centre : « On en connaît beaucoup sur les bons habitats pour les tigres de Sibérie, mais très peu à propos de ce qu’est un bon habitat urbain pour l’homo sapiens. » Ce qu’il veut nous dire par là, c’est qu’on mène très peu d’études sur l’utilisation des espaces publics dans les villes. Pour être en mesure de lutter contre le pouvoir de l’anecdote, contre le pouvoir des médias sociaux où l’on met de l’avant des discours voulant que l’on soit envahi·e·s par les installations piétonnières, on a besoin de données. On a besoin de montrer que telle intervention a par exemple permis à plus de gens d’emprunter une rue à pied en toute sécurité. Je pense par exemple à la rue Jean-Brillant, près de l’Université de Montréal (UdeM) : avant d’implanter une rue partagée, le gouvernement municipal a réalisé des graphiques en pointes de tarte à partir de nos données afin de montrer l’écart entre le partage de l’espace et le débit réel de piétons. Plus de 90 % des usager·ère·s sont des piéton·ne·s alors que moins de 30 % de l’espace permet de circuler à pied. Ça leur a permis de justifier un réaménagement, de dire « voyez, il y avait un déséquilibre, le partage de la rue n’est pas équitable ».
Le CEUM souligne qu’on a besoin de ces données-là. Je pense que c’est là un esprit sociologique, bien qu’un peu positiviste : se dire « on va aller dans les rues voir ce qui se passe réellement » puis amener son petit calepin, son chronomètre et faire des décomptes. On est alors capables de montrer que des réaménagements ont des impacts directs sur l’utilisation de l’espace.
Siggi : Quand tu étudiais la sociologie, est-ce que tu t’imaginais faire ce genre de travail?
JV : Je n’avais pas nécessairement pensé travailler en aménagement pour un organisme à but non lucratif. Par contre, étudiant, j’étais assez impliqué politiquement. J’ai participé à fonder le mouvement de désinvestissement des énergies fossiles à l’UdeM. J’ai aussi été impliqué dans un syndicat. Mes études ont toujours été liées à la création d’actions collectives. En ce sens, il y a assurément une continuité entre mon métier et mes études.
Siggi : Jeune Julien ne serait pas si surpris alors!
Le Burkina Faso est actuellement secoué par une crise politique majeure, au lendemain d’un deuxième coup d’État en quelques mois, et ce, dans un contexte de coup d’États successifs en Afrique de l’Ouest depuis le début de la pandémie. L’Esprit libre s’est entretenu avec le professeur Basile Laetare Guissou, sociologue et ex-ministre du gouvernement révolutionnaire du capitaine Thomas Sankara, de son arrivée au pouvoir en 1983 jusqu’à son assassinat en 1987. Ce dernier est par ailleurs connu comme le Che Guevara africain. Pour la revue, il s’agissait d’une occasion de faire le point sur la situation actuelle, mais aussi sur ses 35 ans d’implication et de contribution à la vie politique burkinabé.
L’ESPRIT LIBRE (EL): Tout d’abord, je vous demanderais de vous présenter pour le public québécois et canadien.
BASILE LAETARE GUISSOU(BLG): Je suis le professeur Basile Laetare Guissou, directeur de recherche en sociologie. J’ai exercé pendant 35 ans ce métier et j’ai passé quatre années au conseil du gouvernement de la révolution du Burkina Faso avec le capitaine Thomas Sankara comme président. J’ai été ministre de l’Environnement et du Tourisme et ministre des Relations extérieures et de la Coopération et la quatrième année, la dernière année, j’ai été ministre de l’Information.
Mais, bon, après tout cela, comme tout bon homme politique africain, j’ai connu la prison et après le 15 octobre 1997, j’ai repris mes activités de chercheur au Centre national de la Recherche scientifique et Technologique du Burkina Faso jusqu’à ma retraite, en 2014. Actuellement, je milite dans un parti politique, le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP) qui exerce le pouvoir et qui vient juste de subir un coup d’État le 22 janvier dernier. J’anime toujours le Centre de formation politique Kwane Nkrumah qui appartient aux voix du peuple pour le progrès, un organe du parti.
EL : Nous savons qu’il se passe beaucoup de choses en ce moment et cela nous intéresse particulièrement et nous pourrons y revenir. Parlons d’abord de votre expérience au sein du gouvernement de Thomas Sankara. Quels souvenirs gardez-vous de cette expérience? Qu’est-ce qui a été le plus marquant dans cette expérience politique?
BLG : Je pense que c’est une expérience qui vous marque à jamais. On ne peut pas ne pas retenir que le passage au pouvoir du capitaine Thomas Sankara au Burkina Faso, a marqué une rupture avec l’histoire politique et institutionnelle de ce pays, par la remise [en question] de la dépendance extrême de ce pays […] vis-à-vis de la France coloniale. La France n’a pas été capable de permettre à ce petit État, avec ses 274 000 m2, de voler de ses propres ailes. Et c’est ce que Thomas Sankara a essayé de faire pendant le pouvoir.
EL : Les années 1980 ont marqué un moment pivot pour les régimes post‑coloniaux africains. En rétrospective, après tous les acquis qui ont eu lieu à ce moment‑là, quel apprentissage tirez-vous de cette période foisonnante sur le plan politique?
BLG : Je pense qu’il y avait un slogan qui disait que tous les bras et les cerveaux de chaque Burkinabé puissent servir au moins à nourrir son ventre, à apprendre à écrire et à lire, à ne pas tomber malade. Mieux se porter pour mieux conduire et consommer local. Voilà des slogans qui sont restés à jamais comme étant un programme politique de développement économique, social et culturel, non seulement pour le peuple du Burkina Faso, mais pour le reste du continent africain.
C’est en 1983 que le capitaine Thomas Sankara est parvenu, enfin, à prendre le pouvoir à son propre compte et non pas au compte d’autrui et à vouloir construire ce qu’il appelait la révolution démocratique et populaire au Burkina Faso. Donc, de ce point de vue là, je pense qu’il y a beaucoup de changements qui ont eu lieu,notamment dans les mentalités. Le [ou la] Burkinabé[e] n’attend plus et ne doit plus attendre son bonheur de dehors, car personne ne viendra apporter de développement s’il n’y a pas, à l’interne, une volonté d’aller de l’avant, une volonté de se prendre en charge et une volonté de rompre avec la mendicité.
EL : Ce changement de mentalité, encore aujourd’hui, vous l’attribuez à cette période-là[i]? Cela n’existait pas auparavant?
BLG : Non, non, non! Pas du tout! Car le Burkina Faso était classé en bas des pays du monde et condamné, sans rien dans son sous-sol, dans son sol pauvre, et qui devait exporter sa main d’œuvre en Côte d’Ivoire, au Gabon, pour le café et le cacao, etc. Thomas Sankara a mis fin à cela. Il a pu créer l’espoir dans les esprits. Comme je l’ai dit, il a osé inventer l’avenir pour son pays, pour son peuple.
EL : Justement, dans le contexte des années 80, il y a eu une période qui semblait très fertile au Burkina Faso, mais, si on regarde dans le contexte africain, de manière plus générale, si je me souviens bien et, corrigez-moi si je fais erreur, dans les années 60, l’Afrique a connu la période des indépendances et dans les années 80, une crise de la dette pour certains pays. J’avais écouté des politologues africains qui disaient que beaucoup des acquis de la période révolutionnaire ont été perdus justement à cause de la crise de la dette. En effet, les pays africains se sont alors vus accablés de dettes terribles. Donc, j’aimerais savoir dans quelle mesure cela a pu toucher le Burkina Faso. Est-ce que cela a rattrapé le Burkina Faso?
BLG : Écoutez, le dernier discours de Thomas Sankara a été en 1987, je crois. Il y a eu un sommet des chefs d’État africains sur la dette africaine et il a dit qu’il ne fallait pas payer cette dette, pas par esprit belliciste, mais simplement, car si on ne paie pas la dette, les gens ne vont pas mourir. Mais si nous payons la dette, nous allons mourir, car l’Afrique n’a pas les moyens ni les ressources de payer.
Il a invité tous les pays africains à agir en bloc, ensemble, parce qu’il a dit que si le Burkina Faso, uniquement, refuse de payer la dette, il ne sera pas là au prochain sommet des chefs d’État, et c’est exactement ce qui s’est passé! Ceux qui ont les moyens, la puissance, vont tout faire pour l’éliminer et, comme par prémonition, c’est ce qui est arrivé!
EL : La question que j’aurais envie de vous poser est la suivante : il y a eu beaucoup de périodes exaltantes, lorsque vous regardez ce qui s’est passé depuis, lorsque vous regardez le passé, diriez-vous que ce momentum ou ces possibilités de changement sont perdues .Pensez‑vous qu’il est encore possible de faire de telles grandes avancées, de poursuivre, d’aller encore plus loin, d’avoir ce momentum politique qui permet d’améliorer finalement la vie politique et sociale au Burkina Faso?
BLG : Moi, je suis d’une école politique idéologique qui m’a enseigné que l’histoire n’est pas rectiligne. Il y a des bifurcations, des retours en arrière, des chutes et des rebonds. Je crois que la marche historique du continent ne peut pas échapper à cette dialectique de l’histoire. Donc, nous allons échouer, nous allons réussir, nous allons bifurquer, nous allons faire des bonds en avant et des bonds en arrière. Je pense que, pour le cas du Burkina Faso, à l’heure actuelle, nous sommes en train de vivre justement ce type de marche arrière par rapport au courant principal de l’histoire qui est de progresser et d’aller de l’avant.
EL : Justement, comment abordez-vous le coup d’État au Burkina Faso? Est‑ce que cela a été une surprise pour vous? Est-ce qu’on s’y attendait finalement?
BLG : Ce n’était pas une surprise, parce que depuis cinq ans maintenant tout était fait du côté d’un clan de l’armée pour empêcher le gouvernement civil issu des élections de travailler dans la sérénité tout en assurant la sécurité du pays. Parce que ce n’est pas le rôle du gouvernement civil de faire la guerre, c’est le rôle de l’armée. Voilà!
EL : Il est encore tôt pour avoir certaines réponses. Vers quoi pensez-vous que le nouveau gouvernement se dirige, dans quelle direction amènera-t‑il le pays?
BLG : Nous sommes à notre deuxième coup d’État depuis le 22 janvier. Il faudrait créer un autre coup d’État dans le troisième coup d’État, ce que je ne souhaite pas. Pour éviter cela, il faut bien qu’on trouve une transition, défense civile ou militaire pour aller vers des élections transparentes qui nous doteront d’un gouvernement issu des urnes qui pourra avoir une armée républicaine qui accepte d’aller au front et se battre.
EL : Justement. J’aimerais beaucoup vous entendre sur ce point. Vous dites d’aller au front et se battre, est-ce que cela est l’élément qui explique ce qui est vécu?
BLG : Le coup d’État dans le coup d’État montre bien que ce sont des contradictions qui sont internes dans la hiérarchie de l’armée du Burkina Faso. On doit trouver des solutions à ces contractions qui nous poussent à aller vers le haut, à ramener l’armée dans ses missions grégariennes : la défense, l’intégrité du territoire et la sécurité des citoyens et de leurs biens.
EL : Lorsque vous parlez d’insécurité, vous référez‑vous à une menace en particulier? Nous avons entendu parler de la présence d’islamiste au sein du pays récemment. Est-ce qu’il vous viendrait autre chose à l’esprit?
BLG : Je ne suis pas très convaincu que ce sont les islamistes qui font tout ce qui se fait aujourd’hui. Il y a un amalgame complet entre les trafics de tout genre, entre le banditisme de grand chemin et la corruption à tous les niveaux et quelque part les trafiquants d’armes et de munitions. Voilà!
EL : J’allais poser une autre question par rapport aux conditions qui ont préparé le coup d’État. Vous avez parlé de la situation qui est propre au Burkina Faso, mais nous avons constaté, pendant les deux dernières années de la pandémie, une succession de coups d’État dans les pays avoisinants et sans parler d’un recul de la démocratie en général ailleurs dans le monde. Quelle est, selon vous, la relation entre la pandémie et ce qui semble être un affaiblissement de divers régimes?
BLG : Il est évident que la pandémie est d’abord source de difficultés, de crises économiques et sociales. Automatiquement, l’activité économique en prend un coup, ce qui n’est pas sans provoquer des remous sociaux que tout ce qu’on appelle les fauteurs de troubles à des fins qui sont les leurs. Je pense que c’est une corrélation et j’irais même pour dire que cela n’est pas un fait du hasard que ce soit l’Afrique francophone en particulier qui se transforme en épicentre, du moins en Afrique de l’Ouest, et qui est saignée par une prolifération du terrorisme.
EL: Et par rapport au projet Françafrique, est-ce qu’on sent un gain de puissance de la France ou une perte, notamment avec ce qui se passe au Mali où le gouvernement a vraiment mis son pied à terre à l’ingérence occidentale. N’est-ce pas?
BLG : Je vous cite l’ancien président du Niger, qui a prévenu, avant l’agression de la France contre la Libye et l’assassinat du problème Kadhafi :
« Attaquer la Libye, c’est ouvrir la boîte de Pandore et toute la région sud-africaine va en payer chèrement le prix. »
Les présidents, comme le président Sarkozy, se sont lancés dans la croisade anti-Kadhafi à cœur joie et, aujourd’hui, ils ne sont pas là pour répondre de leurs forfaits politiques.
EL: J’aimerais revenir sur la déclaration que vous avez signée en lien avec le coup d’État. Je sentais dans celle-ci, et vous me corrigerez, une réelle inquiétude sur une possible détérioration de la situation avec le coup d’État. Diriez-vous que dans les communautés, dans la population, il y a une crainte que cela dégénère?
BLG : Nous ne sommes à l’abri de rien. Il n’y a aucune garantie que la situation ne peut pas évoluer vers le pire. Mais, en même temps, on garde espoir qu’elle puisse évoluer vers le meilleur. Nous attendons de voir, car nous sommes juste au sortir du coup d’État. Personne ne peut dire avec exactitude vers où nous sommes en train de partir. Voilà!
EL: J’aimerais revenir en arrière, parce qu’après la chute de Blaise Compaoré, il y avait eu ce gouvernement de transition, qui avait pris du temps à s’instituer. Diriez-vous, rétrospectivement, que la stratégie qui avait été mise en place à ce moment-là pourrait s’appliquer aujourd’hui, qu’il serait possible d’aller dans ce même état d’esprit (évidemment, je n’ai pas tous les détails, peut-être que des éléments m’ont échappé et je ne sais pas si cela a bien fonctionné), de réessayer quelque chose comme cela?
BLG : Bon, écoutez. Moi, de toute façon, je ne crois pas en la nécessité de réinventer la roue. Mais une chose est certaine, c’est que nous sommes dans une impasse et il faut bien en sortir. Comme je le disais tantôt, soit par le haut, soit par le bas. Le pire serait de sortir par le bas. C’est-à-dire que nous serions dans un engrenage infernal de coups d’État successifs. L’autre solution, qui serait vers quoi personnellement je pencherais si c’était moi qui décidais, serait de tout faire pour trouver le compromis nécessaire pour assurer une transition en bonne et due forme inclusive et de déboucher sur la remise en place d’un régime civil sorti des urnes et incontestable du point de vue de la transparence électorale qui aurait été mise en place. Voilà!
EL: En ce moment, pour la population, c’est la stabilité qui est souhaitée. Mais, est-ce qu’il y a des personnes qui tirent des bénéfices de ces troubles?
BLG : Écoutez. Moi, je ne parle pas de mon pays, je parle de tout le continent africain. Le trouble, le désordre et les crises, certaines personnes prospèrent avec cela. Vous ne croyez pas que le commerce le plus lucratif est celui des armes?
Le Burkina Faso n’y échappe pas. Nous sommes dans un tourbillon mondial.
EL: Comment renforcer la solidarité internationale entre les populations des pays du nord et du sud ou du sud-sud, peu importe?
BLG : Écoutez. Je crois en la solidarité et au destin commun de l’humanité. Je reste convaincu que l’humanité ne peut pas évoluer telle qu’une partie et faire croire que le développement doit être au nord, non au sud et que les médicaments doivent toujours aller au nord et qu’il en manque toujours au sud.
Il faut bien rééquilibrer les jeux mondiaux. Je pense que le combat actuel contre le climat, le réchauffement climatique, est une illustration de la volonté, bonne ou mauvaise, de ceux qui se bâtissent comme les puissants du monde de vouloir partager le minimum. Ce que les Anglais appellent le « basic needs » garanti à toute l’humanité. Et cela est faisable. Maintenant, est-ce que la volonté existe de part et d’autre? J’en doute. Je pense qu’il faut travailler pour cette volonté‑là. Elle ne viendra pas toute seule. Comme le disait Thomas Sankara aux Nations Unies : à force de tendre l’autre joue, comme Jésus‑Christ l’a dit, les gifleurs n’ont pas arrêté de gifler. Alors, il faut, qu’à partir d’un certain moment, ceux qui ont toujours subi arrêtent de subir et qu’ils rendent œil pour œil, dent pour dent. C’est tout!
[i] Au gouvernement de monsieur Sankara de 1983 à 1987.
Ce texte est extrait du cinquième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!
Notice biographique : Sabrina est sociologue. Après l’expérience dont elle témoigne dans ce texte, elle a décidé de changer de sujet de recherche et d’explorer la question de la (non) reconnaissance sociale du deuil périnatal.
Fin avril 2010. Je prends un bain. Les paroles de Céline Dion emplissent la pièce :
On ne change pas On met juste les costumes d’autres sur soi On ne change pas Une veste ne cache qu’un peu de ce qu’on voit
On ne grandit pas On pousse un peu, tout juste Le temps d’un rêve, d’un songe Et les toucher du doigt Mais on n’oublie pas L’enfant qui reste presque nu Les instants d’innocence Quand on ne savait pas
Le volume est presque au maximum. Comme si, en occupant le plus d’espace possible, la musique pouvait faire rétrécir ma douleur. Une douleur sublimée (celle de Céline) contre une douleur crue (la mienne); une douleur en rimes contre une douleur sans mots; une douleur sculptée, réfléchie, domptée contre une douleur brouillonne, bancale, indisciplinée. Mais dans le dialogue de ces deux douleurs, je trouve l’espace qu’il me faut pour vivre ce moment qui, je le pressens, marquera le début d’une nouvelle ère pour moi. Je pose mes mains sur mon ventre et je chuchote : « hang in there little fella », en espérant qu’en lui demandant de coopérer, il pourra m’aider à conjurer le pronostic du médecin. « Tu es encore avec moi, je t’ai vu et entendu lors de la dernière échographie. Tu es là, quelque part. Je sens ta présence. Un spectre encore, sans doute… le voyage est long avant que tu te joignes à nous, mais la promesse est là. Ne fais pas marche arrière, ne retourne pas dans l’autre monde, reste avec moi… reste avec nous. »
Mes prières ne seront pas exaucées.
Une semaine plus tard, le verdict du radiologue est sans appel. Et comme ça, la vie qui venait à peine d’éclore en moi s’est éteinte, dans l’indifférence générale. L’issue était inéluctable, alors il n’y avait pas lieu d’essayer de l’infléchir. L’événement était courant, alors il n’y avait pas lieu de s’y appesantir. Je n’aurai pas de réponse à mes questions : je ne saurais jamais pourquoi un tel drame est arrivé (pourquoi faire? me faisait-on sentir), je ne saurais jamais si cela risquait d’arriver encore, si j’étais condamnée à vivre des déchirements à répétition. D’ailleurs, était-ce un drame aux yeux des autres? Était-ce un déchirement? Sa vie n’avait ému personne, sa mort non plus. Rien, il ne restait plus rien, pas même le souvenir de ce qui avait été pendant près de douze semaines. Comme je le lirais plus tard, sous la plume de Marie-Josée Soubieux[1], ce non-avènement s’est transformé en non-événement.
Je suis rentrée chez moi, le ventre vide, le cœur en mille morceaux. Mes larmes n’ont pas réussi à métamorphoser cette douleur en souvenir, ni cette existence, aussi courte fût-elle, en fantôme dont j’honore la mémoire. Il ne suffit pas de pleurer ses morts pour leur octroyer le statut de fantômes. Encore faut-il qu’on vous autorise à les pleurer, qu’on les pleure avec vous, qu’on leur fasse une place dans le royaume des fantômes. Mais il n’était qu’un spectre, il n’avait pas fait son entrée parmi nous, n’avait aucune existence sociale et tout l’amour que je pouvais lui porter et toute la souffrance que je pouvais ressentir à son départ ne suffiraient jamais à lui tailler une place parmi les fantômes. En dehors de moi, il n’était rien. Ma douleur n’avait pas de nom. Ne sachant que faire de ce trou béant que personne ne semblait voir, j’ai ravalé mes larmes et décidé d’avancer de la seule façon qui m’était offerte : ne plus penser à ce drame et surtout ne pas en parler.
Le souvenir de Little Fella et celui du drame se sont entremêlés, au point de ne plus former qu’une seule entité indivisible. Sans exutoire possible, ma souffrance avait donné naissance à un monstre. Mes stratégies d’évitement se sont affûtées. Avec les années, j’ai appris à mieux anticiper les situations « à risque », à détourner certaines conversations, à changer de chaîne à la moindre scène de femme enceinte. Mais mon monde se rétrécissait et donnait lieu à ce que David Foenkinos appelle « une géographie abîmée des libertés[2] ». Plus je fuyais ce monstre, plus il prenait d’ampleur. Et il ne manquait pas de se rappeler à mon souvenir à la moindre occasion. Sa morsure instillait alors un poison que je peinais ensuite à expurger.
La morsure la plus douloureuse fut celle infligée à la naissance de mon fils. Je pensais naïvement que le souvenir du drame s’apaiserait une fois que la vie m’aurait gratifiée d’un enfant. Il n’en fut rien. En prenant mon fils dans mes bras, en sentant sa peau, sa petite main qui se referme sur mon index, j’ai pris conscience de l’ampleur de la perte. C’est ce que Little Fella aurait dû être si la mort ne l’avait pas fauché prématurément. Je n’ai jamais autant pleuré son départ qu’à la naissance de mon fils. Ce n’était plus un spectre, c’était la promesse d’un enfant. Le monstre avait planté ses griffes dans mon cœur. Désormais, il me suivrait d’encore plus près. Cette danse funeste entre le monstre et moi allait durer cinq ans.
***
Septembre 2015. Je travaille depuis plus d’un an au Centre d’études et de recherche en intervention familiale (CERIF) comme professionnelle de recherche. En postulant, je savais que l’un des axes de recherche du centre était le deuil périnatal et que s’y tenaient des groupes de soutien au deuil périnatal. Je n’avais nullement l’intention de m’impliquer dans cette thématique. Personne ne savait ce que j’avais vécu, le tabou étant toujours de mise. Au bout d’un an, on me demande de contribuer à l’élaboration, ensuite à la coordination d’un projet de recherche sur le deuil périnatal en contexte migratoire. Le moment de la collecte de données approchant, la perspective d’être confrontée à mes anciens démons me terrorise. Pour me préparer à cette épreuve, je demande à assister au groupe de soutien au deuil périnatal en tant qu’« observatrice ». Ma requête est acceptée.
Le jour J arrive. Je prends une grande respiration avant de sortir de chez moi pour me rendre au groupe de soutien. Les 20 minutes du trajet à pied me paraissent s’égrener à la fois trop vite et trop lentement. Mes jambes me portent difficilement. Mon souffle se raccourcit à mesure que j’avance. J’ai passé cinq ans à fuir le monstre; aujourd’hui, je vais à sa rencontre. Cette démarche me paraît contre-intuitive; pourtant, je sens au fond de moi qu’elle est nécessaire. Une fois devant la porte, je vois les deux animatrices du groupe, plusieurs couples et quelques femmes venues seules. Ces silhouettes me paraissent d’abord menaçantes. Leur malheur sera-t-il contagieux? Vont-elles m’aspirer avec elles dans le trou noir que je m’évertue à fuir? Je n’ose pas croiser leur regard, de peur qu’elles me reconnaissent comme l’une des leurs, que mon secret « honteux » soit démasqué. Vais-je pouvoir retenir mes larmes? Les digues vont-elles céder?
La séance commence. Les unes et les autres se présentent et expliquent plus ou moins longuement les circonstances qui les amènent au groupe de soutien. Les récits se succèdent, les larmes aussi. Tout le monde s’écoute religieusement. On distribue des mouchoirs, des regards pleins de compassion, des mots d’encouragement. Ils évoquent la colère, la tristesse, la culpabilité, la peur. Moi, j’écoute, sans rien dire. Je suis à la fois désarçonnée et enivrée par cette parole décomplexée. J’essuie mes larmes discrètement en espérant, si quelqu’un les aperçoit malgré tout, qu’il ou elle les attribue aux récits poignants des autres et non à une expérience personnelle. À la fin de la séance, nous partageons ce avec quoi nous repartons. Mon tour arrive, et portée par une force insoupçonnable, j’évoque pour la première fois ma fausse couche. Je tremble en prononçant ces mots. Je brise le silence auquel les autres (et moi-même) m’ont condamnée et j’ai l’impression, en faisant cela, de braver le plus grand des interdits. L’inconfort de cette prise de risque est immense, mais si salutaire.
Ces personnes me permettent, à travers leur parole, de me libérer des liens du monstre. C’est ainsi qu’au fil des séances du groupe de soutien, sans parler de moi, simplement en m’abreuvant des mots des autres, j’arrive à retisser le fil de mon histoire avec Little Fella, à le désencastrer du souvenir de la souffrance, à le soustraire de l’ombre que faisait planer sur lui le monstre. Dans cet espace de parole unique, je découvre un monde où nos fantômes sont reconnus, accueillis et honorés. J’apprends désormais à apprivoiser ma peur, ma douleur et à laisser le fantôme de Little Fella prendre forme petit à petit. Je le porterai à présent en moi, je ne m’en détournerai plus. Nous sommes à jamais lié·e·s.
Je lui dédie ces mots. Je les écris pour honorer sa mémoire. La mémoire d’un fantôme dont on m’a d’abord privée, que j’ai ensuite fui, mais que j’ai fini par retrouver. Mon enfantôme.
[1] Marie-Josée Soubieux, Le berceau vide : deuil périnatal et travail du psychanalyste, Toulouse, Erès, 2013.
[2] David Foenkinos, Numéro deux, Paris, Gallimard, 2022.
Note : Toutes les images sont de l’auteur. Le texte qui suit est inspiré d’une expérience personnelle et cherche à explorer les parallèles entre les expériences de la putréfaction dans la vie et celles qu’on retrouve au cinéma. Ainsi, il sert à souligner la misère dans laquelle les rues d’Ottawa sont maintenant plongées et à nous permettre de nous pencher sur le film de Tobe Hooper, sorti en 1974, The Texas Chainsaw Massacre. C’est aussi l’occasion de traiter les tueurs en séries et ce qu’ils représentent avant tout comme des conséquences de diverses formes de répression sexuelle et sociale.
La 42e rue était dans les années 1970 un des endroits les plus malfamés de la ville de New York[i]. Il s’agissait de la plaque tournante du crime organisé, de la drogue, de la prostitution et de tous les commerces sexuels imaginables. Or, il y avait aussi des cinémas, qui montraient souvent des films avec des rapports sexuels non simulés, comme le premier film pornographique distribué à grande échelle, Deep Throat (1972), dans lequel une femme découvre son clitoris dans le fond de sa gorge, ou encore le premier long métrage du célèbre réalisateur indépendant new-yorkais Abel Ferrara, un film pornographique également, Nine Lives of a Wet Pussy (1976) : film connu pour cette scène ou la victime d’un viol dans une cage d’escalier finit par prendre plaisir à l’agression, ce qui, dans le domaine de l’imagination, correspond un peu à la transformation de la victime en agresseuse, contre cette idée selon laquelle la femme n’est pas autorisée à être l’architecte de son propre plaisir, à se masturber, à vitre des passions hors du mariage et des institutions masculines. En effet, un agresseur, pour maintenir son pouvoir sur la victime, doit rendre l’acte le plus intolérable possible. Or, la victime devenue agresseuse se masturbe au moyen de l’agresseur, anéantissant son pouvoir. C’est l’une des nombreuses scènes censurées de la décennie extrême des années 1970 quoique probablement pour les mauvaises raisons. Jusque dans les années 1990 au moins, la censure aux États-Unis voyait d’un mauvais œil les scènes à caractère sexuel dans lesquelles la femme était au-dessus de l’homme. On préférait la voir en dessous, subissant passivement le va-et-vient d’un pouvoir essentiellement masculin. Dans le contexte d’une œuvre d’art, il ne s’agirait donc pas d’une banalisation, la pellicule est un « miroir courbe »[ii], pour employer l’expression de Luce Irigaray, une lunette distincte qui abolit l’original en re-représentant la copie du réel. C’est l’Eugénie du Marquis de Sade qui apprend à agresser les agresseur·euse·s dans La philosophie dans le boudoir. Cela dit, ces cinémas ne montraient pas seulement de la pornographie et des viols. On y projetait également des films d’épouvante : I Drink Your Blood (1971) de David A. Durston, Last House on the Left (1972) de Wes Craven et The Texas Chainsaw Massacre (1974) de Tobe Hooper.
Or, j’avais un peu l’impression de revivre cette époque en allant à une représentation du film de Tobe Hooper sur la rue Rideau à Ottawa, au cinéma historique le Bytown. Bytown est l’ancien nom de la ville d’Ottawa, théâtre de guerre de gangs irlandais et Canadiens français au XIXe siècle, lieu aussi malfamé, connu comme lieu de beuveries et de prostitution[iii]. C’était le 22 juillet et la chaleur était étouffante. Je passais près du bidonville qui se situe entre la rue Lois et le Gîte ami, le shit on me, comme l’appelle certain·e·s de ses bénéficiaires, pour uriner dans un buisson. Il y avait une série de maisons abandonnées pas très loin, régulièrement vandalisées et incendiées. Un matin, j’avais observé les flammes d’une dizaine de mètres à une certaine distance. J’ai été surpris par un homme qui traversait le boulevard en criant, poursuivi par deux policiers à pied qui avaient peine à suivre le pas. Quelques minutes plus tard, je traversais le pont Alexandra, doté d’une allée piétonnière avec une vue sur le Parlement. Au centre-ville d’Ottawa, l’ambiance était des plus glauques. Les rues étaient mal éclairées. Des gens fumaient un joint à l’odeur de mouffette; d’autres s’injectaient. Les surdoses sont si fréquentes à Ottawa que des trousses de naloxone sont distribuées à presque n’importe qui. Plus loin, sur ce qui semblait être une grille de ventilation du centre Rideau, un homme gisait inconscient sur le dos. La rue empestait l’urine et le vomi. Des dizaines de sans-abri flânaient sans but apparent. Plusieurs étaient croûté·e·s de saleté et ne se donnaient plus la peine de chasser les nuages de mouches qui les cernaient. Un jeune somalien en sueur m’a suivi pendant quatre coins de rue insistant pour avoir de l’argent, à moitié dément et visiblement en manque de drogue. Des femmes faisaient le trottoir, paraissant dans la cinquante, mais probablement dix ans plus jeunes, les bourrelets suintant bien en vue et les dents cariées et jaunâtres. Il y avait aussi des bagarres. Un peu plus loin, je voyais l’enseigne du Bytown.
Arrivé au cinéma, j’ai pris place dans la file d’attente, entouré de jeunes adolescents en drag. Je me demandais alors si le Texas Chainsaw Massacre était devenu un phénomène culture queer. Après tout, le film était inspiré par le tueur en série Ed Gein, qui portait des peaux appartenant à des femmes déterrées au cimetière ou à ses victimes[iv], une forme de drag morbide, pathologique. Cela n’est pas sans rappeler le cas de Jeffrey Dahmer[v], tueur homosexuel et cannibale, un blanc qui tuait des hommes noirs, leur faisant parfois un trou dans la tête avec une perceuse pour y verser de l’acide, et ce, dans le but d’en faire des zombies esclaves sexuels[vi]. On est presque forcé de se demander si ce n’est pas la répression de son homosexualité par ses proches, par la société dans laquelle il vivait, qui l’aurait conduit à commettre de tels actes. Dans la société hétérosexiste des années 1980, en pleine crise du sida, appelé « cancer gai » aux États-Unis, la communauté homosexuelle était des plus stigmatisées, blâmées pour la propagation de la maladie, à l’époque où cette maladie étant sans aucun remède et pendant laquelle les sidéen·e·s se voyaient en quelque mois transformé·e·s en mort·e·s-vivant·e·s, squelettiques et mourant e s. Qu’est-ce que le crime du meurtre par rapport au crime de l’homosexualité, se disait-il. Pouvait-il s’agir de sa vengeance ? Dans tous les cas, on peut blâmer la répression sexuelle exercée par la société comme la cause de tant de souffrances et de tant de violence.
Ed Gein avait vécu sous un régime totalitaire instauré par sa mère, vierge à 40 ans et incapable d’approcher une femme. C’est ainsi qu’il aurait développé ses tendances nécrophiles. Avant The Texas Chainsaw Massacre, Psycho Alfred Hitchcock avait puisé à la même source d’inspiration. Si Hitchcock avait justement embauché un acteur homosexuel, Anthony Perkins, dans son film pour jouer le pseudoEd Gein, et ce, parce qu’il pouvait exploiter la sexualité réprimée de l’acteur pour le personnage de son film, le film de Tobe Hooper se joue à un autre niveau. Alors que les événements de la vie de Ed Gein qui jalonne sa vie de tueur en série se sont déroulés dans les années 1950, au Wisconsin, le film se déroule au début des années 1970. Un groupe de jeunes se retrouve pris en otage par une famille de cannibales dans le Texas profond. Leatherface, interprété par Gunnar Hansen, joue lui aussi un pseudoEd Gein, un géant recouvert de peaux de femmes, poursuivant ses victimes avec une tronçonneuse. Hanson, historien de formation, d’origine islandaise, avait passé du temps avec des personnes atteintes de déficiences intellectuelles pour imiter leurs mouvements dans le film.
La trame narrative du film est relativement simple, mais tout est dans l’exécution, dans un montage soigné et un paysage sonore fantastique. Cela dit, il y a plus. La maison dans laquelle le film a été tourné était remplie de carcasse d’animaux morts. Avec la chaleur du Texas, l’odeur était tellement forte que les acteur·trice·s n’avaient pas à feindre le dégoût. Le réalisateur jouait sur l’effet de surprise, ne présentant pas Gunnar Hansen aux autres. Ainsi, lorsqu’il surgissait pendant que la caméra tournait, les acteur·trice·s, réellement surpris·e·s, n’avaient pas à feindre la terreur non plus[vii]. Même si ces dernier·ère·s n’ont pas nécessairement de carrières mémorables, même si leur talent ne les démarquait pas nécessairement, encore jeunes et sans expérience, leur jeu était excellent. C’est aussi un film qui constitue un argument contre le système du vedettariat, dont le cinéma est malade, selon Alejandro Jodorowsky, un autre réalisateur culte des années 1970.
Au Bytown, la salle était bondée. On entendait des cris perçants juste aux bons moments. Les 20 dernières minutes du film sont les plus intenses. La protagoniste, seule survivante, est prise en otage par la famille de cannibales. De nombreux plans très serrés s’enchaînent avec un bruitage strident. Le film, tourné en 16 mm granuleux, un format bon marché fréquemment utilisé dans les années 1970, avec une piste sonore constituée de bruitages insolites. La trame sonore confère aux visions de cadavres et d’animaux morts qui défilent devant nos yeux un caractère macabre dont les qualités esthétiques marqueront à jamais le cinéma d’épouvante. Par contraste, l’approche très chaste et stérile des productions hollywoodiennes ne fait que rassurer l’auditoire, le laissant presque s’illusionner sur le fait que la violence est bénigne et qu’elle ne se manifeste qu’à l’écran. À l’opposé, le film de Hooper fait usage des gros plans sur l’œil de l’actrice Marilyn Burns, pétrifiée de terreur, comme s’il interpellait le regard même de celui ou de celle qui regarde le film. Les cinéastes italiens Lucio Fulci et Umberto Lenzi ont poussé cette logique encore plus loin, avec les mutilations oculaires des films comme Zombi (1979), The New York Ripper (1982), The Beyond (1981), Eyeball (1975), Cannibal Ferox (1980) et Nightmare City (1980).
J’utilise de l’huile de cannabis à des fins thérapeutiques, afin de gérer mon anxiété et mes migraines. Je ne sais pas si j’en avais pris un peu trop ou si je me trouvais dans un état d’âme plus vulnérable cette journée-là, mais ces dernières minutes ont vite pris une tournure surréelle, voire d’hallu-cinéma (alu-cine), pour reprendre l’expression adoptée dans le film queer culte espagnol Arrebato d’Iván Zulueta. En effet, le film semblait déborder du cadre de l’écran de projection. Il se courbait sous le poids des gros plans de l’œil bleu de Marilyn Burns, injecté de sang, fissurant l’étoffe blanche de projection. J’avais l’impression que les murs de la salle se rapprochaient. Les cris de l’arrière de la salle devenaient plus aigus et semblaient s’allonger. La fenêtre de la salle de projection jetait une lumière crue de réfrigérateur sur les crânes velus et immobiles devant moi. La scène où Leatherface faisant virevolter d’une seule main sa tronçonneuse dans les airs me faisait frissonner. Je revoyais un montage de toutes les coupures que j’ai pu m’infliger accidentellement ou non, au fil des années. Gunnar Hansen se serait d’ailleurs coupé plusieurs fois pendant le tournage[viii]. Puis, il y avait le vidage de Burns, hystérique à la fin du tournage, une hystérie qui n’était pas jouée. J’ai pris mes jambes à mon cou et je suis ressorti sur la rue Rideau, encore très animée au beau milieu de la nuit. Pendant la course, je sentais mes jambes se dérober sous moi, le plancher s’élevant vers mois. Je coulais sur un trottoir transformé en bave par des millions de crachats d’ivrognes. J’avais l’impression de voir de plus en plus de personnes effondrées au sol ou appuyées contre les édifices souillés d’urine.
Assez rapidement, je me retrouvais dans le parc Major’s Hill, au milieu duquel avait récemment été installé un monument qui ressemblait à la machine à rêve inventée par le peintre Brion Gysin[ix], dont les effets stroboscopiques devaient provoquer des hallucinations semblables à la prise de LSD. Je regardais alors autour de moi. Juste en face, l’ambassade des États-Unis ressemblait à un sphinx au milieu de hautes clôtures et de structures en béton, le musée des beaux-arts, une pyramide translucide et la bibliothèque du Parlement, en pleine construction, avec une immense grue de chaque côté, faisait songer à la plateforme de lancement d’une navette spatiale ou encore d’une immense ogive nucléaire. Le pont Alexandra, quant à lui, faisait songer au pont Howrah, construction emblématique de Kolkata, nervuré de néons violets comme dans une nuit indienne emboucanée. Des sommes colossales étaient évidemment englouties pour rénover les édifices qui abritaient le pouvoir, pendant que nous étions à la rue, au milieu de la putréfaction. À moins que l’odeur ne vienne de l’État-sphincter, contracté pour tenir, telle une poigne de fer, les flux d’excréments sous son contrôle.
[v] Ian Bannard, « The Racialization of Sexuality: The Queer Case of Jeffrey Dahmer », Tlzamyris 7, no 1 & 2 (Summer 2000): 67‑97.
[vi] Brian Masters, The Shrine of Jeffrey Dahmer (London: Hodder, 2022).
[vii] Tous ces renseignements proviennent des documentaires inclus dans l’édition 4 dvd du films de Universal, sortie en 2014 et intitulée : Texas Chain Saw Massacre, The: 40th Anniversary Collector’s Edition
Le 19 juin dernier, la gauche a remporté la victoire en Colombie, ceci étant du jamais vu, car la droite a été au pouvoir depuis la proclamation d’indépendance en 1810. La Colombie a dû faire face à plusieurs épreuves pendant les 212 derniers ans[i], notamment la guerre des Mille Jours, le Bogotazo, la période Escobar et la victoire de la gauche. Est-ce que cette dernière fera un virage à 180 degrés en Colombie?
En ce jour de juin, les Colombien·ne·s attendaient avec impatience les résultats d’une élection qui, selon plusieurs experts, avait de bonnes chances d’entrer dans l’histoire du pays. Après des semaines, voire des mois, d’une campagne électorale riche en émotions, les seules choses qui unissaient un bon nombre de citoyen·ne·s étaient la tension et le vague pressentiment d’un changement politique à l’horizon. Lors de ce second tour de l’élection présidentielle, la polarisation de la société colombienne était plus tangible que jamais. Certain·e·s songeaient à la défaite de la droite, tandis que d’autres craignaient la victoire de Gustavo Petro, candidat de gauche et représentant du Pacte historique. Les reproches des deux côtés, multipliés par le mandat d’Ivan Duque, président colombien des quatre dernières années, n’ont pas cessé cette journée-là. Les partisans de la droite accusaient ceux de la gauche d’être des communistes endoctrinés par Petro, leur leader guérillero . La gauche accusait la droite d’avoir accru la tension sociale lors des grèves politiques en avril 2021 et d’avoir brisé les accords de paix. Enfin, les résultats sont annoncés, et le soupçon d’un changement se confirme : la gauche célèbre la victoire et la droite, stupéfaite, se tait. Bien que le nouveau président doive d’abord démontrer sa volonté de réforme ainsi que sa capacité à conduire son pays vers la paix, une lueur d’espoir règne en cette journée d’été.
Le 19 juin 2022, une journée historique : pourquoi la population colombienne a-t-elle voté pour la gauche?
Les dimensions politiques du résultat du scrutin sont immenses[ii] : c’est la première fois dans l’histoire de la Colombie que la gauche est au pouvoir législatif, 11 277 407 Colombien·ne·s ont voté gauche, les autres 10 562 894 ont voté pour la droite. De plus, le nombre de votant·e·s a été plus élevé en 2022[iii] qu’en 2018. C’est 39 002 239 Colombien·ne·s qui ont participé à la journée des élections, ce qui représente plus de la moitié de la population, tandis qu’en 2018, le nombre total de votant·e·s a été de 18 millions. Comment peut-on expliquer ce comportement surprenant et inhabituel de l’électorat? Le 3 août 2022, Christophe Ventura, directeur de recherche de l’institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), a écrit une note de conjoncture[iv] en expliquant les raisons possibles qui ont poussé les Colombien·ne·s à se décider pour la gauche :
« Comme dans d’autres pays latino-américains, c’est sur ce fond de crise économique et de défiance politique radicalisée, orientée contre un gouvernement sortant sévèrement sanctionné et, au-delà, contre les forces politiques traditionnelles, que s’est dénouée la séquence électorale colombienne. »
Le nouveau président lui-même a également fait un rappel de la situation économique du pays en disant que le peuple colombien était soumis à l’esclavage de la part des milliardaires, notamment les entrepreneurs qui vendent des immeubles à des prix très élevés aux gens pauvres. Enfin, il est possible que les paroles du discours de Petro dans la journée du 1er tour[v] aient convaincu les citoyen·ne·s de voter alors qu’il déclara :
« C’est le moment de la vie, pas le moment de faire un saut dans le vide, le changement est pour la vie, car on vise à classer la Colombie comme une puissance économique mondiale de la vie, il nous reste un million de votes pour remporter la victoire. »
La victoire de son parti alimente le discours héroïque encore plus. En effet, les premières paroles proclamées de Gustavo Petro en tant que président fraîchement élu ont été : « Aujourd’hui, étant un véritable jour historique, nous écrivons l’histoire, ce qui arrive est un vrai changement, un changement fondamental. [vi] En plus, afin de démontrer de l’unité et de l’harmonie, la gauche mise sur l’inclusion de tous les Colombien·ne·s, notamment la communauté afro-colombienne. « Après 214 ans, nous avons un gouvernement du peuple, le gouvernement des sans-noms de la Colombie. », a déclaré Francia Marquez, vice-présidente, lors de son discours le 19 juin dernier. Avant les résultats des élections, Mme Marquez tentait de convaincre les Colombien·ne·s de voter gauche pour vivre pleinement (vivir sabroso). Mais est-ce possible dans l’actuel contexte social et politique de la Colombie? Est-ce que la gauche sera capable de traduire ses paroles en actions concrètes et ainsi tenir ses grandes promesses auxquelles ses électeurs s’accrochent avec tant d’ardeur?
Des défis immenses et des attentes élevées envers Petro
Malgré la situation conflictuelle en Colombie, certains experts en politique sont optimistes sur l’entrée en mandat de Petro. Notamment, Yann Basset, professeur en sciences politiques de l’Universidad Del Rosario[vii] qui affirme : « Petro a une bonne volonté de changement, il a une envie d’aller très vite, il y aura une espèce de lune de miel, mais il devra démontrer sa capacité de gérer le pays. Quant à Edwin Moreno[viii], diplômé en sciences politiques de l’Université de Sherbrooke et Colombien de souche, il donne son appui au président élu en déclarant : « Le nouveau président de la Colombie représente une gauche démocratique, modérée et progressiste, pareil à Justin Trudeau, premier ministre de gauche du Canada.» Basset et Moreno soulignent qu’afin de pouvoir accomplir les promesses que Petro a faites, il devra mettre en place une réforme fiscale et une réforme politique. Selon Basset, étant donné la situation économique et sociale de la Colombie, il faudra trouver des ressources pour résoudre les problèmes économiques du pays. Moreno signale que les partis d’opposition critiquent l’adoption d’une nouvelle réforme fiscale de 50 millions, mais cette fois-ci est différente, car Petro vise à supprimer les privilèges aux grandes entreprises, et ainsi récupérer 25 millions de pesos, même montant que Duque a déboursé aux dirigeants de ces entreprises lors de son entrée en mandat.
De leur côté, Yann Basset et Christophe Ventura, membres de l’IRIS déclarent que les Colombien·e·s espèrent que Petro puisse accomplir tout ce qu’il a promis pendant sa campagne électorale. « Il doit répondre à la crise économique et sociale postpandémie, il devra mettre en place une politique de protection sociale et avoir des perspectives d’emploi pour les minorités. » De surcroît, Basset et Ventura abordent le sujet du pouvoir des groupes criminels, notamment le Clan du Golfe, un groupe criminel de trafic de drogue, qui a déclenché une grève armée en mai dernier. « Le Clan du Golfe domine les Caraïbes et a paralysé la vie sociale et économique pendant une semaine pour démontrer son pouvoir. », ont-ils ajouté. Selon le journal El Espectador,[ix] cette grève armée a touché 5 régions, 11 départements et 119 municipalités en Colombie, et selon un rapport de la Juridiction spéciale de la Paix (JEP), 150 faits ont touché la population entre le 5 et le 6 mai 2022 dont 12 homicides et la destruction de 80 immeubles.
À une semaine de son entrée en fonction le 7 août 2022, l’ordre social de la Colombie est encore perturbé. Selon la revue Semana[x]en date du 25 juillet, on a dénombré 34 policiers assassinés et 68 autres blessés. Les départements les plus touchés par la tuerie policière sont Antioquia, Cauca, Narino, Cordoba, Sucre, Arauca, Caqueta, Santander et Norte de Santander. Selon les déclarations de Diego Molano, ministre de la Défense nationale[xi], le Clan du Golfe vise à mettre la force publique au pied du mur et à entamer des négociations, ce qui peut se traduire par le déclenchement d’une possible grève armée au fil des prochains jours. « La Colombie ne peut pas accepter qu’on mette un prix sur la vie d’un héros, notamment un policier, ou un soldat, et que cela reste dans l’impunité. », a déclaré Molano lors d’une réunion de sécurité à Sucre, au nord-ouest de la Colombie. De plus, le ministre a présenté les instructions de l’ancien président Ivan Duque, qui consistent à amorcer l’offensive contre les groupes criminels comme le Clan du Golfe. Mais du côté de Petro, il fait appel au pacifisme en demandant au Clan du Golfe : « Arrêtez les tueries, la voie du changement est la vie. » Lors de ses déclarations au Sommet du Pacte historique à Santa Marta, M. Petro a souligné que le Clan du Golfe a la possibilité d’avoir un démantèlement pacifique, mais il affirme que le groupe préfère se venger des dirigeants en tuant des membres du corps policier qui n’ont pas d’implication dans les problèmes du gouvernement. Entretemps, le ministère de la Défense nationale de la Colombie offre une récompense de 500 millions de pesos colombiens (140,170CAD) pour attraper les responsables. De son côté[xii], Petro propose une solution : « Il faut aborder une politique de pacification, c’est difficile, mais il faut l’aborder, car cela entre en relation avec une nouvelle façon de comprendre le sujet du narcotrafic et de surmonter cette problématique.
Alors que les partis d’opposition de l’extrême droite tentent de jeter le blâme sur Petro en ce qui concerne la situation conflictuelle du pays, des mouvements de solidarité sont à la défense des droits de la personne, notamment le Projet Accompagnement Solidarité Colombie, un collectif canadien établi au Québec[xiii] qui accompagne les communautés menacées et dénonce la violation de droits fondamentaux. Selon cet organisme, de nombreuses arrestations se sont produites quelques jours avant le second tour de l’élection présidentielle. Il est d’ailleurs écrit dans un article sur leur site Web que « ce type d’arrestation a pour effet de générer la peur et vise à briser la mobilisation sociale, enfreignant un droit fondamental des populations à s’organiser ».
L’accord de paix : un enjeu persistant en Colombie
Rappelons que le 24 novembre 2016, Juan Manuel Santos, président de l’époque, a signé un accord de paix avec les Forces armées révolutionnaires de la Colombie (FARC), qui visait à proposer la paix entre le gouvernement colombien et les FARC. Le but premier était d’inviter la guérilla à déposer les armes et à cesser les attaques contre la population. Selon Nelson Arturo Ovalle Diaz[xiv], professeur de criminologie à l’Université d’Ottawa, l’accord de paix comprend des éléments liés à la démocratie, à l’économie et à la justice transitionnelle. Cet accord était d’ailleurs davantage centré sur ce dernier élément :
« La justice transitionnelle prévoit aussi les mécanismes de dédommagement aux victimes du conflit armé, de recherche de la vérité historique, des garanties de non-répétition, ainsi que les instruments de réconciliation entre les divers membres et groupes de la société. » (p. 9).
Malgré que la signature de cette entente envisageât de mettre fin au conflit armé en Colombie, les Colombien·ne·s luttent encore contre la violence. À l’heure actuelle, l’insécurité règne partout en Colombie. Selon Maria Clara Calle Aguirre,[xv] journaliste pour la chaîne de télévision France 24, les accords de paix sont présentement en péril à cause de la réticence du président Duque : « À mi-mandat, le gouvernement d’Ivan Duque est accusé par l’opposition d’entraver la bonne marche des accords. Son parti, Centre démocratique, s’était opposé au référendum sur l’accord de paix d’octobre 2016. », a-t-elle affirmé. L’opposition du Centre démocratique, le Pacte historique qui est le parti politique de Gustavo Petro, président élu, est parti du bon pied en envisageant l’unité du congrès dont quatre des huit partis ont accepté d’y adhérer. Selon des données du journal El Tiempo, le Pacte historique possède 41 sièges au congrès ce qui représente un quart du total de sièges. Selon Ventura et Basset[xvi], le fait que Petro ait contacté Alvaro Uribe Velez, ancien président de la Colombie et chef de la droite, pourrait faciliter davantage les choses, car si les deux parties s’entendent bien, un accord national serait possible et les Colombien·ne·s pourraient enfin retrouver un peu la paix et « vivre au-delà des différences. »
Une victime du conflit armé prend la parole
Lorsqu’on parle de paix, il faut aussi parler de la guerre, du conflit armé qui a tué des milliers de Colombien·ne·s pendant plus de 60 ans. En Colombie, plusieurs mouvements révolutionnaires notamment les FARC, l’Armée de libération nationale (ELN) et le paramilitarisme ont été créés dans le but de défendre les intérêts de la population et de la protéger de la « guérilla». Néanmoins, le paramilitarisme dont l’objectif était de « protéger » les citoyen·ne·s, est devenu un mouvement clandestin et dangereux :
« Même si l’État soutient ne pas avoir eu de politique officielle d’incitative à la constitution de groupes paramilitaires, il en a la responsabilité par l’interprétation faite de la loi qui les protègent et de ne pas avoir mis en œuvre les mesures nécessaires pour prohiber, prévenir et punir leurs activités. », est-il écrit dans un article[xvii] du site Web Projet Accompagnement Solidarité Colombie.
Selon Gina Carrasquilla, victime du conflit armé[xviii], l’entrée en mandat de l’ancien président Alvaro Uribe Velez, en fonction de 2002 à 2010, a marqué le début d’une période violente dans son village et aux alentours. Lors d’une entrevue avec L’Esprit libre, Mme Carrasquilla a partagé son témoignage des faits de corruption et de violence armée dont elle a été victime dans son village natal :
« Quelques jours avant les élections présidentielles, un chef d’un groupe paramilitaire a convoqué tous les leaders politiques, moi-incluse, pour une réunion dans un gallodrome de mon village, c’est pour cela que je dis qu’Uribe Velez avait un lien avec les paramilitaires. Le chef nous a obligés à voter pour Uribe, mais les gens ne voulaient pas voter pour lui, car tout le monde était partisan du parti libéral, mais monsieur le chef a dit : cela dit, 90 % des votes doivent être en faveur d’Uribe et le restant pour l’autre candidat. », a-t-elle raconté.
Selon elle, depuis l’arrivée des paramilitaires au village, l’enfer a commencé, des centaines de paysans ont été retirés de leur terrain, des centaines de personnes ont disparu ou ont été tuées par le groupe paramilitaire. On lui a posé la question sur le virage à gauche en Colombie, elle semble un peu sceptique, mais elle garde l’espoir que tout change pour le bien. « Je pense qu’il va falloir attendre plusieurs années que tout cela change, mais entretemps, beaucoup de gens vont perdre leur vie. », a-t-elle affirmé. Mais, malgré tout, elle croit qu’il y a une lueur d’espoir. « Avant de mourir, je souhaite que la Colombie puisse enfin retrouver la paix et la justice sociale, j’espère que la sagesse de Petro l’aide à résoudre cette problématique. J’espère pouvoir retourner en Colombie un jour. », a-t-elle conclu.
De tels témoignages font preuve des grandes attentes du peuple colombien qui pèsent sur Gustavo Petro. Avec sa victoire historique, il n’a franchi que le premier pas vers une nouvelle ère de la politique colombienne. Même si une partie de la population se méfie de la bonne volonté de changement proposé par Petro, davantage de personnes commencent à lui faire confiance. Depuis son entrée en mandat, le nouveau président est parti du bon pied, notamment avec la restauration des accords de paix. Selon un tweet de Presidencia Colombia, publié le 21 août 2022, Petro vise à rétablir les accords de paix avec l’ELN en suspendant les arrestations et les extraditions des membres de la table de négociation pour pouvoir discuter des enjeux de l’entente de paix. Mais, au fils des prochains mois, le nouveau président de la Colombie devra proposer une solution à la problématique du narcotrafic et au démantèlement des groupes criminels.
[xiv] Ovalle Diaz, Nelson Arturo, « L’accord de paix en Colombie à la lumière du droit international interaméricain », , Revue générale de droit, vol.49 Special Issue 2019 : https://doi.org/10.7202/1055488ar
Depuis le 1er mars 2022, le Régime transitoire de gestion des zones inondables, des rives et du littoral exige la mise en place d’une bande riveraine d’au moins dix mètres pour protéger les cours d’eau, les habitats et la faune. Mais, pour la COGESAF (Conseil de gouvernance de l’eau des bassins versants de la rivière Saint-François), la seule installation d’une bande riveraine ne suffirait pas à prévenir l’érosion du sol et la dégradation de la qualité de l’eau. Il faudrait aussi promulguer des bonnes pratiques agricoles pour maximiser l’efficacité des bandes riveraines.
Les bénéfices des bandes riveraines
Les bandes riveraines sont des barrières naturelles laissées en bordure des cours d’eau afin de les protéger de la contamination causée par les pesticides et les résidus des activités agricoles.
Selon un article[i] publié sur le site Web Québec Vert, l’implantation d’une bande riveraine apporte des avantages à l’environnement. Notamment, elles favorisent le recyclage des résidus organiques filtrés, le maintien de la qualité de l’eau, la stabilisation du sol, en plus de fournir un abri et des aires de reproduction pour la faune. D’après M. Nicolas Bousquet, biologiste et coordonnateur de projets terrain de la COGESAF[ii], « la bande riveraine est un outil efficace. C’est assez simple, on doit voir la bande riveraine comme un filtre et une éponge qui va absorber les nutriments, réduire l’érosion et capter les sédiments. ».
Les bonnes pratiques agricoles sont importantes
M. Bousquet croit néanmoins que la manière de cultiver à une incidence au moins aussi importante sur la protection de l’eau et de l’environnement. « Le milieu agricole doit améliorer ses pratiques en matière des bandes riveraines », affirme-t-il, dénonçantles mauvaises pratiques agricoles. « Un gazon vert avec l’utilisation d’engrais ou des installations septiques non conformes en bordure de plan d’eau, ne sont pas l’idéal pour la qualité de l’eau ». Selon un article de l’Union des producteurs agricoles (UPA)[iii], les bonnes pratiques agricoles combinées avec une gestion adéquate de la bande riveraine peuvent réduire les pertes du sol jusqu’à 85 %. Cette combinaison aurait également un impact positif sur la qualité de l’eau et la biodiversité. « L’implantation d’une bande riveraine, combinée avec de bonnes pratiques culturales, constitue une des mesures à privilégier pour freiner l’érosion », est-il écrit dans l’article de l’UPA..
Un bassin sédimentaire serait une bonne idée
M. Michel Brien,[iv] président de l’UPA, souligne de son côté que les bandes riveraines, en tant que barrières naturelles, protègent la faune aquatique, terrestre et le sol, mais la création d’un bassin sédimentaire – une dépression de la croûte terrestre qui retient des sédiments provenant des activités agricoles et de la construction – pourrait faire une bonne équipe avec les bandes riveraines. D’après M. Brien, un bassin de sédimentation en tant que filtre peut réduire la quantité de sédiments qui se jettent dans l’eau. « Lorsqu’on fait des travaux, il serait important de végétaliser et aussi de faire un bassin de sédimentation. », déclare-le président. Selon un article sur les bandes riveraines publié par l’UPA, cette dernière sert de tampon pour retenir les sédiments emportés par le ruissellement, en plus d’agir comme haie brise-vent, tandis qu’un bassin de sédimentation est plus utile pour la filtration de sédiments. Leur utilisation conjuguée aurait un impact significatif sur la qualité de l’eau et la conservation de la faune.
« Si tout le monde montrait l’exemple… »
M. Bousquet et M. Brien soulignent que toutes les parties doivent travailler ensemble pour protéger l’environnement. M. Bousquet envoie d’ailleurs un message aux autorités environnementales et aux agriculteurs : « J’aimerais préciser que les autorités devraient respecter la règlementation. Je vois le problème en deux parties. Certains producteurs ne respectent pas les règlementations, mais aussi certaines municipalités/MRC font peu pour appliquer la règlementation et ont parfois une vague idée de ce qui se passe dans leur territoire ». M. Brien partage cette même pensée. « Des deux côtés, parfois, il y a des agriculteurs qui ne font pas attention, mais il y a aussi des municipalités qui ne font pas attention non plus », ajoute-t-il. Il déclare que tout le monde devrait montrer l’exemple.
Des aides financières offertes
Une bande riveraine peut coûter cher pour certains producteurs agricoles. Notamment, des frais pour les plantes herbacées, le transport, l’installation de paillis, la collerette et la pose sont à prendre en compte, alors que le coût d’une bande riveraine arbustive est d’au moins 7,35 $ le mètre linéaire tandis que celui d’une bande riveraine arborescente s’élève entre 9,85 $ et 20,85 $ le mètre linéaire en plus des frais d’entretien Le cas de M. Brien est exceptionnel, car la végétation pousse naturellement sur son terrain. Il affirme que, jusqu’à présent, il n’a pas eu à débourser beaucoup pour des bandes riveraines. Afin de venir en aide aux producteurs devant défrayer les coûts d’installation des bandes riveraines, il explique qu’il exeste des subventions comme le Programme Prime-Vert qui offre des allocations aux agriculteurs dépendamment de la situation. Particulièrement, les bandes riveraines de plus de trois mètres peuvent être financées et les demandeurs ont droit à un cumul de dépenses admissibles de jusqu’au 40000 $[v]. Gestrie Sol[vi] agroenvironnement a publié un guide sur les bandes riveraines qui décrit leurs avantages, les types existants, ainsi que les subventions offertes lors de leur aménagement. Selon le document, aménager une bande riveraine peut poser quelques difficultés en fonction des conditions du terrain, telles que l’érosion du sol ou un muret de soutènement détérioré. Lorsqu’un producteur rencontre ces difficultés, il peut faire appel à des conseillers[vii] du Club-conseil en agroenvironnement, du réseau Agriconseils, ou encore du ministère de l’Agriculture, des pêcheries et de l’alimentation du Québec (MAPAQ).
Le gouvernement devrait s’impliquer davantage
Selon M. Louis-Gilles Francoeur et M. Jonathan Ramacieri, auteurs du livre La caution verte[viii], en 1991, le gouvernement du Québec a octroyé le pouvoir aux municipalités de surveiller les cours d’eau situés sur leur territoire. La politique de protection des rives, du littoral et des plaines inondables (PPRLPI) visait initialement à protéger les sources d’eau potable et à mettre en vigueur certaines restrictions pour les activités agricoles. Toutefois, M. Francoeur déclare dans son livre que les politiques ne sont pas assez sévères. « La protection des bandes riveraines en milieu agricole s’est d’ailleurs avérée une coquille vide depuis le début du PAEQ (Programme d’assainissement des eaux du Québec) ,et ce, malgré l’adoption d’une politique d’application gouvernementale pour les MRC » souligne-t-il. L’Esprit libre a communiqué avec M. Louis-Gilles Francoeur quia confirmé cette affirmation : « Il n’existe pas de règlements provinciaux, mais des règlements de MRC, de municipalités régionales de comté, qui ont le pouvoir de règlementation sur l’aménagement et la protection des bandes riveraines. », affirme-t-il. M. Francoeur signale que les MRC ont le devoir de s’assurer que les agriculteurs respectent les normes. « Les MRC le font très peu, pour une raison : ce ne sont pas elles qui vont toucher l’argent, l’argent va aller au gouvernement du Québec, et les municipalités vont devoir payer des frais d’avocat ; elles n’ont pas d’intérêt financier à faire respecter ces règlements », conclut-il.
Les municipalités pas assez impliquées
Lors de notre entrevue avec M. Michel Brien, celui-ci a dénoncé que les municipalités elles-mêmes ne respectent pas les règlementations. « Ici [un chemin près d’un cours d’eau à Racine] quand ils ont refait le chemin il y a deux ans, ça a été supervisé par un ingénieur, mais complètement étroit, ça ne respectait pas les règlements. Ici, le foin a poussé il y a deux ans, mais avant ils ont laissé le chemin seul, à nu, et cela a fait de l’érosion. Il n’y pas de bassin de sédimentation, rien », raconte-t-il.
Le ministère de l’Environnement et les réglementations
Les intervenants que nous avons rencontrés ont souligné qu’il manque d’intervention de la part du gouvernement du Québec. L’Esprit libre a communiqué avec le ministère de l’Environnement pour avoir des réponses à certaines questions sur la réglementation des bandes riveraines[ix]. Selon le ministère, le 1er mars 2022 l’ancienne politique de bandes riveraines a été remplacée par le Régime transitoire de gestion des zones inondables, des rives et du littoral. Selon l’article 2 du chapitre 22 de la Loi sur la qualité de l’environnement[x], le ministre de l’Environnement peut mettre en place des plans de protection et de conservation environnementaux. Il doit également assurer la surveillance de la qualité de l’environnement au Québec, notamment la gestion des eaux usées et la réduction de rejet de contaminants provenant des industries. Par ailleurs, selon le ministère, le gouvernement du Québec et les municipalités travaillent ensemble pour la protection de l’environnement. « Selon l’article 117 de ce nouveau régime, la municipalité peut toutefois continuer de faire appliquer une réglementation concernant la végétation en rive. Le ministère effectue des activités de contrôle dans divers milieux et domaines, dont le milieu agricole », affirme-t-il. Ainsi, selon ces déclarations, les municipalités s’assurent de veiller à la réglementation des bandes riveraines, tandis que selon M. Bousquet et M. Brien, les MRC ne font pas un bon travail de surveillance. Du côté des travailleurs agricoles récalcitrants, le ministère détaille les amendes auxquelles ils peuvent incomber : « Lorsque des non-conformités à la réglementation en vigueur sont constatées par le contrôle environnemental, les manquements sont alors traités conformément aux dispositions prévues à la Directive sur le traitement de manquements à la législation environnementale » détaille-t-il. Selon le ministère, en plus des amendes, celui-ci peut infliger des sanctions aux récalcitrants : une sanction pénale ou une sanction administrative ainsi que la révocation de l’autorisation environnementale.
Remarque préliminaire : Le texte qui suit est le résultat d’entretiens informels dans un pays auquel l’accès est difficile pour les journalistes. D’une part, les noms et certains éléments qui permettraient d’identifier les personnes mentionnées dans ce texte ont été modifiés. D’autre part, il est possible que certains des faits mentionnés ne soient pas tout à fait exacts. Le but de ce récit est de dresser un portrait général et de raconter des expériences vécues par les Cubain·ne·s que nous ne souhaitions pas alourdir par des recherches documentaires. Merci d’en tenir compte lors de votre lecture.
L’œil d’un ouragan est cette zone d’accalmie en plein cœur de la tempête. Or, les complexes hôteliers tout inclus qui pullulent sur l’archipel marxiste-léniniste des Caraïbes sont des yeux d’ouragans à travers lesquels il est difficile de se rendre compte de la tourmente qui frappe l’écrasante majorité de la population de Cuba. Récemment, j’ai eu l’occasion de participer à une conférence à Varadero, organisée par la Fédération internationale des traducteurs (FIT) et l’Association cubaine des traducteurs et des interprètes (ACTI). Bien sûr, la conférence se déroulait dans un de ces hôtels tout inclus, le Melia international, sous les climatiseurs, avec un buffet abondant. Cela dit, je ne souhaitais pas y loger, et de toute façon, je n’en avais pas les moyens. Je m’étais trouvé une chambre dans un village avoisinant, Santa Marta, qui faisait énormément contraste. Les gens s’y promenaient à cheval, pas pour plaire aux touristes, mais par simple nécessité, faute de carburant. Les travailleur·euse·s s’entassaient donc dans des charrettes pour se rendre au travail. Il y avait quelques voitures, pas les gros bus chinois climatisés, mais des voitures de fabrication soviétique, dont les plus récentes dataient des années 1980 (Moscovita et Lada), et des voitures étatsuniennes rafistolées datant des années 1950 et 1940, voire des années 1930. J’ai eu l’occasion, grâce à la générosité de mes hôtes, de monter clandestinement dans une Moscovita (sans licence de taxi de touristes). Si l’on parle d’une décroissance possible au Canada (1), ici, elle existe, mais contrainte par la nécessité. On ne jette rien. Tout est recyclé.
Même si le but de ma visite à Cuba était de participer à une conférence, je n’ai pu m’empêcher de constater à quel point la précarisation qui érode nos modes de vie aux quatre coins de la planète est d’autant plus grave à Cuba. En fait, l’étendue de la misère qui s’y est approfondie depuis la pandémie est incomparable. Lors de la conférence, j’ai tout de même abordé l’anthropophagie en traduction, cette pratique culturelle tirant ses origines du Brésil et cherchant à cannibaliser la culture dominante pour riposter aux riches qui cannibalisent les pauvres (2). C’est un sujet on ne plus approprié dans un pays où l’on se demande si ce ne sont pas les Cubain·ne·s qui sont offerts, rôtis à la broche dans les buffets des hôtels tout inclus. La conférence m’a quand même permis de faire la connaissance d’auteur·e·s et de traducteur·trice·s cubain·e·s et latinoaméricain·e·s, dont Mateo Cardona (traducteur colombien de Gérard de Nerval et de Mikhaïl Bakhtine, entre autres), et Rodolfo Alpizar, traducteur cubain de Paulo Freire (La pédagogie des opprimés). On lui doit également l’introduction en Amérique latine de nombreux auteur·trice·s africain·e·s d’expression portugaise. Il me racontait comment son père avait introduit le poète nadaïste (3) Gonzalo Arango, surréaliste et contestataire, une véritable légende de la contre-culture des années 1960, natif de Medellín, à la population de Bogotá. Pour ce faire, ils avaient grimpé une tour servant au contrôle du trafic, en pleine rue, et avaient commencé à se déshabiller. Une grande foule s’était rassemblée et Arango avait commencé à lire un poème écrit sur dix billets d’un peso, le poème des dix pesos.
« Parlamentos: burdeles políticos,
Bacanales de bla bla bla »
« Parlements : bordels politiques,
Bacchanales de bla-bla-bla »
« Revolución no es tomar el poder
Con el pum pum para después
Defenderlo con el pum pum y así pasar
Todo el tiempo de pum pum en pum pum
Hasta la muerte » (4)
« La révolution ce n’est pas prendre le pouvoir
Avec le pow pow pour ensuite
Le défendre avec le pow pow et ensuite
Passer son temps de pow pow en pow pow
Jusqu’à la mort »
Après la conférence, je me suis rendu à La Havane pour connaître davantage le pays, un entre-deux situé à l’articulation d’un imaginaire utopique et d’une réalité de fange et de sueur, dont les représentations trahissent souvent sa réalité : un goulag des tropiques pour certains, une Mecque révolutionnaire pour d’autres. La plupart des mouvements de gauche des années 1970, y compris ceux du Québec, envoyaient certains de leurs membres couper de la canne à sucre, pour faire acte de solidarité envers la révolution cubaine, comme le racontait l’historien Donald Cuccioletta. Sur la terre ferme, en 2022, les choses sont plus nuancées.
En dehors des enclaves balnéaires, la réalité crue d’un désastre économique
L’embargo imposé par les États-Unis contre Cuba a été mis en œuvre à la suite de la nationalisation des entreprises étatsuniennes par Fidel Castro et dure tout au long des années 1960. De nos jours, Cuba est une destination prisée des Québécois·e·s, et ce, depuis les années 1990, lorsque le pays a ouvert ses frontières à la recherche de devises étrangères après la guerre froide et la perte du soutien de l’Union soviétique. Selon Don Carlos, économiste cubain à la retraite chez qui je logeais, avant ce tournant historique, Cuba ne manquait de rien. Je me souviens qu’il y a 20 ans, en vacances à Cuba avec mon père, on sortait à peine de ces installations balnéaires, qui constituaient des isoloirs par rapport au reste de l’île, pour ne pas avoir à subir les pénuries de viande, de lait, d’œufs, etc., sévissant au jour le jour, jusqu’à l’approvisionnement en denrées alimentaires.
À l’extérieur de ces enclaves, les temps ont été difficiles à partir des années 1990 ou de la « Période spéciale » : pas de carburant, pas d’huile de cuisson. Les transports se sont immobilisés du jour en lendemain. On utilisait du beurre de noix de coco pour cuisiner, et des plantes aux propriétés nettoyantes pour se laver ou laver les vêtements. Dans les deux dernières années, la pandémie et l’adoption d’une monnaie unique en 2021 (5) — le peso cubain — ont fait en sorte que les choses soient aujourd’hui encore extrêmement difficiles. Quelqu’un qui travaille pour le gouvernement gagne 300 pesos par mois. Le dollar canadien vaut 20 pesos dans les bureaux de change officiels, mais facilement quatre ou cinq fois plus sur le marché, plus près de la valeur réelle, qui change tout de même de jour en jour. Un appartement coûte 5 000 pesos par mois à La Havane. Le gouvernement fournit un carnet qui permet aux Cubain.e·s d’obtenir mensuellement des produits de base pour 400 pesos : sept livres de riz, un peu de haricots, de farine, d’huile, une livre de viande ou de poulet, un savon pour le corps et un autre pour la lessive. Tout le reste doit être obtenu comme faire se peut, à des prix généralement exorbitants, dans la mesure où les produits sont disponibles. Il n’y a pas de lait frais. Le lait en poudre coûte 1 000 pesos par sac. Les œufs coûtent entre 150 et 700 pesos la trentaine, selon l’endroit. Pour faire leurs achats, les Cubain·e·s utilisent également une monnaie virtuelle, sur une carte, qui doit être remplie au moyen de devises étrangères, soit achetées avec des pesos cubains, soit obtenues par d’autres moyens, dont le tourisme. Une paire de chaussures coûte 5 000 pesos; le reste des pièces de vêtement se vendent à des prix similaires. Ainsi, il n’est pas rare de voir les Cubains·e·s porter les mêmes vêtements tous les jours ou presque. Mes trois ou quatre ensembles de voyage semblaient un luxe en comparaison. Étant donné la situation, je vivais d’un régime de noix que j’avais apportées dans mes bagages et je buvais du café, pour ne pas faire exploser mon modeste budget.
Par les temps qui courent, même lorsqu’on est étranger·ère, la vie peut coûter cher. Je logeais chez l’habitant pour environ 20 $ par jour à La Havane, mais, à sortir dans les rues, j’avais de la peine à trouver de quoi manger à des prix abordables. Bien des restaurants sont fermés, faute de produits à vendre ou faute d’électricité. Ceux qui sont ouverts ont des étals presque vides, les produits changent d’un jour à l’autre et sont parfois couverts de mouches ou de guêpes, ce qui n’inspire pas confiance. Tout le monde essaye de vendre pour survivre, et l’on peut souvent acheter des produits aux fenêtres des maisons. J’ai vu, par exemple, des pizzas avec du ketchup comme sauce tomate et un peu de fromage qui me semblait moisi. Oubliez le pepperoni ou les légumes, hors de prix. Les rues ont aussi des nids de poule à faire envier Montréal.
Évidemment, ce sont ces mêmes vendeur·euse·s de rue qui occupent la place la plus importante de l’économie de La Havane. Dépendant du produit recherché, on nous envoie cogner à la porte de telle ou telle maison. On vend, on revend et on revend encore. La prostitution est aussi répandue et donne lieu à un certain tourisme charnel dont nous avons vu les manifestations çà et là. Comme les livres ne se mangent pas, j’ai été en mesure d’acheter des premières éditions de livres des années 1960 et 1970, de la poésie révolutionnaire aux ouvrages de Fernando Ortiz, célèbre anthropologue cubain. Celui-ci a étudié entre autres les cultures africaines, dont la présence à Cuba est très importante, en raison de l’importation d’esclaves à l’époque de la colonisation espagnole. Par ailleurs, je me trouvais dans un quartier ou était répandue la pratique de la santeria, mélange de spiritualité africaine et de christianisme, amenée principalement par les esclaves yorubas du Bénin et du Nigeria actuels, et semblable au vaudou haïtien ou à la macumba (ou au candomblé) du Brésil, quoique distincte. Les livres coûtaient entre 200 et 1 000 pesos. En me rendant dans ces librairies aux livres poussiéreux empilés pêle-mêle, j’ai entrevu une vieille dame d’origine africaine, avec son attirail de santeria, une bruja, qui a offert de me lire le tarot. J’ai refusé poliment, mais arrivé à la librairie, je me sentais fondre, presque perdre conscience, comme si j’avais été victime d’un sort…
Les Cubain.e.s, un peuple solidaire et résilient
De manière générale, il faut souligner la solidarité du peuple, dans une situation où les Canadiens·ne·s s’entretueraient probablement pour survivre. Non, La Havane, en dépit d’un manque d’à peu près tout, reste très sécuritaire. Les Cubain·e·s font preuve d’une résilience extraordinaire. J’ai rencontré des étranger·ère·s qui s’offusquaient d’une telle pauvreté, blâmant le régime et l’endoctrinement marxiste. Or, il ne faut pas oublier les conséquences de l’embargo, en grande partie la cause de cette situation, même si, aux dires de Don Carlos, Cuba n’a pas su profiter de sa prospérité pendant la guerre froide. Le pays se trouvait alors dans une situation de dépendance qui a préparé la catastrophe de la « Période spéciale ».
Malgré ces conditions moins qu’idéales, l’éducation reste gratuite, et ce, jusqu’au doctorat. Au Canada, les frais de scolarité augmentent, sous prétexte d’inflation, sans que les salaires suivent. À Cuba, si certaines personnes hésitent à parler de la situation, d’autres, surtout les jeunes, s’en donnent à cœur joie. Même si l’on décrit souvent Cuba comme étant le théâtre de répressions violentes, Don Pedro m’expliquait que certaines des images vues sur les chaînes de télévision, montrant des policiers qui tiraient sur les gens, provenaient en fait de Turquie. Bien qu’on ne puisse vérifier cette assertion, il est clair, dans tous les cas, que les gens peuvent s’exprimer en pleine rue, contrairement aux gens d’autres pays que j’ai pu visiter, comme la Colombie (6), pays sur lequel j’ai récemment écrit un article, ou encore l’Algérie (7), pays sur lequel j’ai également écrit.
En me baladant dans les rues, j’ai parlé à Don Luis, un homme âgé qui vendait du kérosène dans des bouteilles de plastique. Il me disait : « Nous, à Cuba, on est maudits » (« somos jodidos »). Pas seulement en raison de l’embargo, car l’État a aussi sa part de responsabilité. « Les jeunes veulent voyager, vont au Nicaragua pour essayer de se rendre aux États-Unis. Il y a aussi des mouvements subversifs. Moi, je suis trop vieux et j’aime Cuba… Il faut continuer de lutter. »
Dans le parc central, de retour des boutiques de livres usagers, j’ai rencontré deux jeunes de Guantanamo, Alberto et Pedro, venus à La Havane pour chercher du travail, tâche rendue impossible par la nécessité d’obtenir toutes sortes de paperasse du parti. Alberto survit en faisant de petits boulots ici et là. « Aujourd’hui, je ne mange pas. J’espère manger demain. » Quand je lui ai dit que je travaillais sur ma thèse de doctorat, il m’a dit que je devrais faire une thèse sur la situation qui accable les Cubains·e·s.
En revenant vers mon logement, je passe devant un magasin d’État ou les Cubains·ne·s peuvent obtenir les denrées garanties par leur fameux carnet. Emilio, un homme maigre avec une croix sur le front et quelques larmes tatouées sous l’œil gauche, m’aborde : « J’ai passé 20 ans dans un hôpital psychiatrique et un an à la rue. » Il exprime son désespoir et termine en disant : « C’est ton devoir de retourner dans ton pays et de raconter ce que nous vivons ici à Cuba. »
La relation entre le Canada et Cuba : aide importante ou pratique d’ignorance?
C’est au problème de ne pas savoir et de se limiter à la fréquentation d’hôtels étrangers masquant la réalité cubaine que s’en prend cette modeste contribution. Si le Canada a apporté une aide prétendument importante, en fournissant des emplois et des devises, et en exploitant, par la même occasion, les plages cubaines, cette aide ne contribue en rien à l’indépendance de Cuba, et la majorité des gens en voient très peu les retombées. En fait, ce n’est qu’une autre manifestation de la pensée développementaliste, qui maintient un rapport de dépendance économique.
Don Carlos me disait que le Canada avait fourni une aide pour la reprise d’une mine d’exploitation de nickel, qui recevait auparavant une aide de technicien·ne·s de l’ancien bloc de l’Est, de la République démocratique d’Allemagne, de la Hongrie, de la Roumanie, de la Tchécoslovaquie et du Kazakhstan. Par contre, à une certaine époque, le Canada interdisait à certain.e.s des employé·e·s de la fonction publique de voyager à Cuba, notamment celles et ceux qui travaillaient au sein des services de renseignements, même si Cuba elle-même ne faisait pas nécessairement entièrement confiance à son grand-frère russe. Don Carlos devait par ailleurs, à un moment donné, aller en Union soviétique pour défendre et protéger les intérêts de Cuba. Si le Canada est un ami de l’État marxiste-léniniste, il n’éprouve aucun remords à laisser les Cubain·e·s affamé·e·s. Pas de paramilitaires comme en Colombie, même si les conditions de travail restent plutôt précaires. Pire encore, un hôtel récemment construit emploie des travailleurs.euses importés directement de l’Inde.
Paradoxalement, le moyen le plus efficace d’affaiblir le régime cubain, voire de le faire tomber, serait de lever l’embargo, l’économie de marché comme machine aliénante pouvant s’infiltrer presque partout et affaiblir les États qui se limitent à effectuer une capture des flux de capitaux. Il semblerait que les États-Unis aient simplement besoin d’un.e ennemi.e et de faire souffrir pour pouvoir déployer les efforts que leur commande la doctrine de la « Destinée manifeste ». En effet, les États-Unis s’imposent comme police du monde et s’arrogent le droit moral de faire souffrir ceux et celles qui ne sont pas d’accord avec eux, et le Canada suit de très près son voisin du Sud. Ce qui menace ladite sécurité nationale, ou le pouvoir d’un État, c’est la libéralisation des marchés, et pas les musulman.e.s, les anarchistes, ou les voyages à l’étranger, le fait de connaître d’autres réalités. Enfin, on dirait que les États-Unis et le Canada s’entêtent à faire la promotion de l’adage on ne peut plus faux selon lequel l’ignorance fait le bonheur.
Écrit d’un balcon de La Havane, dans une rue dont les édifices s’écroulent (il n’y a pas de ciment pour les réparer), les 5-6 juin 2022.
Pour en savoir davantage, veuillez consulter les ouvrages suivants :
Campos, Haroldo de, et María Tai Wolff. 1986. « The Rule of Anthropophagy: Europe under the Sign of Devoration ». Latin American Literary Review 14 (27) : 42‑60.
Cheyfitz, Eric. 1991. The Poetics of Imperialism. Translation and colonization from The Tempest to Tarzan. Oxford : Oxford University press.
Cisneros, Odile. 2012. « From Isomorphism to Cannibalism: The Evolution of Haroldo de Campos’s Translation Concepts ». TTR, 15‑44.
Vieira, Else Ribeiro Pires. 1998. Liberating Calibans:Readings of Antropofagia and Haroldo de Campos’ poetics of transcreation. London, US : Taylor and Francis.
(3) De « nada » en espagnol, qui veut dire « rien ».
(4) Il ne nous a pas été possible de retrouver le poème des dix pesos original. Nous avons donc décidé d’utiliser des extraits de poèmes représentatifs de l’œuvre d’Arango.
Source : Arango, Gonzalo. 1991. Todo es mío en el sentido en que nada me pertenece. Bogota : Plaza & Janes, p. 88 et 103
(5) Deux monnaies existaient à Cuba depuis 1994, l’une pour la population locale, et l’autre destinée aux touristes.