La situation actuelle à Gaza vue par Solal
Par Solal Comics

Par Solal Comics

Zone de malaise transcontinental, hollandais volant du transit financier, les paradis fiscaux lèvent le voile sur leur cargaison et nous permettent aujourd’hui de mieux comprendre le rôle fantomatique qu’ils jouent au sein de l’économie mondiale.
En avril 2014 je revenais en voiture d’une soirée chez des amis à Saint-Mathieu-du-Parc, une petite ville en Mauricie, et j’entendais à la radio le perpétuel défilé des mauvaises nouvelles annonçant certaines révélations faites sur les paradis fiscaux (1) aux Îles Caïmans. L’annonciateur radio bousculait insensiblement les chiffres comme une vieille serveuse jase de son menu. Rapidement la voix termine son morbide discours et enchaine avec candeur sur l’excitante victoire des Canadiens de Montréal le soir même…
En allant consulter le Devoir de cette semaine je découvrais qu’un billet paru le 5 avril dernier titrait: «Plein feu sur l’évasion fiscale». L’article racontait que les derniers mois avaient été remarquablement ponctués des différentes révélations faites dans les journaux sur les pratiques agressives des entreprises pour éviter le fardeau fiscal. Il mentionnait qu’une quarantaine de médias internationaux affiliés à l’International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ) commençaient à divulguer le contenu d’environ 2,5 millions de courriels d’informations sur 122 000 sociétés « offshore ». Ces données étaient convenues comme grandement plus importantes que celles transmises par Wikileaks en 2010. Les chiffres révélés par les journaux, quantifiant les montants de l’évasion fiscale, montraient que s’étaient développées une méfiance et une désobligeance vertigineuses envers l’État et envers le bien public.
Ces révélations survenaient alors que l’ICIJ avait mis la main sur un disque dur contenant de prometteuses révélations et une liste d’environ 100 000 personnes de tous horizons, dont près de 450 Canadiens parmi lesquels une cinquantaine de québécois, qui seraient mêlés à de la fraude fiscale (2). En effet, on serait en mesure d’identifier plusieurs des administrateurs et actionnaires de sociétés établies dans les îles Vierges britanniques, aux Caïmans, aux îles Cook, à la Barbade, au Lichtenstein, aux Samoa et à Singapour. Afin d’analyser ces documents grandement convoités par le gouvernement canadien, plusieurs journaux (CBC/Radio-Canada, Le Monde, The Guardian, la BBC et The Washington Post) travaillent ensemble (3). Depuis, l’information est diffusée petit à petit, prudemment quand même, car tous les détenteurs d’intérêts de paradis fiscaux ne font pas l’affaire de procédures illégales. Les réactions hétéroclites à travers le monde ne sont donc pas surprenantes. La Commission européenne a entre autre bénéficié de ce moment pour pencher plusieurs de ses membres sur la question. Question qui coûte quelque 1000 milliards d’euros par an à l’Europe. Il n’y a plus de raison, selon l’organisation de lutte contre la corruption Global Witness, de ne pas agir, surtout pour le G8 qui était resté prudent sur le sujet (4). Avec la crise financière de 2008 qui s’est ensuite transformée en endettement public, les pays du G20 avaient promis de s’attaquer à la fuite fiscale. Les démarches et les sanctions appliquées dans leur lutte contre l’évasion fiscale avaient tout de même permis de rapatrier 20 milliards de dollars aux pays bénéficiaires.
Les fleurs reçues, voici le pot : Les éléments d’actifs financier détenus dans les paradis fiscaux, excluant les possessions matérielles, placés selon des pratiques légales consistant à délocaliser les profits vers les juridictions fiscales, sont évalués à 32 000 milliards selon la Tax Justice Network (5). De plus, les noms des grands possesseurs et bénéficiaires de ces actifs financiers – pourtant connus – sont dissimulés par l’intermédiaire de fiducies et de montages. Les experts ont même réussi à rassembler environs 400 techniques d’«évitement» permettant aux multinationales de ne verser que 5% de leurs bénéfices au fisc.
«Plus de 1300 milliards de dollars en bénéfices échapperaient ainsi au fisc américain, plus de 1000 milliards d’euros à celui de l’Union européenne. Aux États-Unis, qui n’imposent que les profits des multinationales rapatriés au pays, 1700 milliards seraient détenus offshore par les Cisco, Apple, Microsoft, Google et autres transnationales américaines.» (6)
Souveraineté complaisante
Trente-deux mille milliard de dollars en actifs et flux financiers venaient de connaitre leur premier contact avec le monde extérieur. Le «Saint-Empire-Offshore» subissait ses premières invasions barbares alors qu’il avait toujours tenu ses ennemis étatiques aux limites de son territoire privé. Pourtant, les paradis fiscaux ne sont pas méconnus des États de droit traditionnels comme le Canada. Bien au contraire, ils sont plus souvent alliés puisque ce sont aujourd’hui les investisseurs et les compagnies qui dictent l’économie de marché dont sont dépendants les États. Alors si la moitié du flux financier mondial transite par les paradis fiscaux, c’est peu dire que ces derniers inspirent souveraineté et joug économique. C’est ce qui rend la situation délicate pour un gouvernement, puisque celui-ci ne souhaite pas perdre ses investisseurs. Survient alors le vieux réflex : on puise chez les contribuables. Est-ce si étonnant de voir que dès qu’il y a mauvaise gestion gouvernementale, le cynisme foisonne comme la malaria? À ce titre, ce serait 155 milliards de dollars canadiens qui seraient «offshorisés», selon la Tax Justice Network (7).
Alain Deneault, professeur de science politique à l’Université de Montréal, a beaucoup traité du Canada comme étant l’une des grandes filières des paradis fiscaux. Il soutient que le pays a historiquement permis aux entreprises, aux banques et compagnies d’assurance de se soustraire aux règles qui prévalent en démocratie en contournant toutes sortes de lois et de contraintes, même environnementales (8). Les recherches qu’il a faites sur les pratiques des sociétés minières propulsées par des banquiers et juristes canadiens en Afrique sont un bon exemple de la finalité des activités financières liées aux paradis fiscaux. Que ce soit en Afrique au Congo ou ici-même au Canada, les minières ont aisément accès aux ressources et utilisent les services publics, qui leur offrent des routes d’acheminement, du personnel formé ainsi que des soins de santé (9). Et les revenus escomptés par l’État, tout aussi légitimes soient-ils, disparaissent. En fait, c’est de l’argent qui meurt puis qui va au paradis, pour ensuite renaitre dans l’œuf de la banque centrale. Plus simplement, un investisseur qui arrive à Montréal a accès à un système de protection sociale, à un système de droit, à une main d’œuvre soignée par le système de santé et formée par le système d’éducation, etc. Le fisc existe pour lui rappeler que s’il peut faire bonne affaire, c’est à l’État qu’il en est redevable. Or, si le bien nanti garnit sa bourse et la blanchit d’impôts à la Barbade, laissons deviner sur quelle facture tombe la salière.
En fait, si on se demande pourquoi la classe moyenne est surtaxée, pourquoi l’éducation est dispendieuse et pourquoi les services publics sont en si mauvais état, une partie de la réponse repose sur une carence dans la gestion juridique entre gouvernement et fiscalité des entreprises. Protégée par le précepte de la propriété privée et du droit de chacun à se réaliser, l’idée d’avoir la moitié du stock financier mondial protégé dans un espace hors-juridictionlaisse notre époque acclimatée au Libéralisme dans un malaise perpétuel; elle a enfanté son problème.
Et son problème est clair : la logique de son développement industriel et financier, qui avait pour but de rendre l’économie prospère, tenait un ennemi de taille en gestation. Aujourd’hui, les économies privées qui évoluent offshore, (multinationales et cie.), possèdent une souveraineté intouchable pour les instances publiques et pour les organisations internationales. En effet, ces économies privées (car c’est comme cela qu’il faut les appeler) jouissent non seulement d’une liberté d’action insoumise au cadre juridique, mais sont surtout libres d’agir à l’intérieur de ce même cadre juridique. Elles peuvent donc aisément faire affaire avec des pays corrompus du sud pour dénicher main-d’œuvre et ressources. Avec la complicité des trafiquants d’armes et de narcotiques, elles arrivent à faire transiter du diamant camerounais par Tel-Aviv : elles ne sont imputables à personnes. En fin de compte, elles peuvent défier les institutions de droit que la société occidentale a mis des siècles à mettre en place.
À la place de Dieu; du jus d’orange
Nous devons l’admettre, des individus pour lesquels nous n’avons pas voté, qui ne sont pas encadrés par les prérogatives de la constitution, qui sont libres d’action et dont les activités sont tenues pratiquement muettes, possèdent une autonomie d’action sur le monde économique, politique et social.
Cette idée nous est familière puisque les manœuvres des multinationales en ce qui a trait à l’écoulement de ses stocks, est beaucoup mieux comprise aujourd’hui. Il n’y a qu’à regarder ce qui meuble notre quotidien : leur offre se concentre simplement dans la création de besoins pour ensuite en vêler la demande. Une simple étude marketing permet à une compagnie de savoir ce que les gens consomment pour être plus indépendants, plus mobiles, pour ressentir plus de sensations, pour vivre des expériences, améliorer leur qualité de vie et pour conserver jeunesse et santé. Et c’est justement l’activité-reine en Occident, la consommation. Le sociologue Gilles Lipovetsky, en parlant d’hyperconsommation, avançait même le propos que la curiosité étant devenue une passion de masse, l’ultime but des individus serait de créer leur propre cadre de vie agréable et esthétique qui leur ressemble; d’acheter une identité (10). Si on conçoit aujourd’hui que l’activité identitaire la plus stimulante est de se confirmer à soi-même par ce que l’on possède et par ce que l’on fait, de se distinguer à première vue, de particulariser notre mode de vie, de coordonner mentalité et environnement, on voit mieux où joue la consommation. On n’a qu’à constater la «pluri-diversité-incalculable» des marques relatives au même produit : Minute Maid, Andros, Everfresh, Flavür, Oasis, Tropicana, Tropicana Pure, Tropicana Pure Premium… Au final on achète tous une canne de jus d’orange. Si l’objectif ici est de personnaliser la consommation et de donner l’impression d’une liberté de choisir, on attend juste le jour où il y aura assez de marques et de produits spéciaux pour chaque personne sur Terre. Pour qu’il y ait un jus d’orange pour chaque personnalité; pour satisfaire la soif d’être de chacun.
Voilà qui confère à la consommation une autorité toute particulière. En effet, puisque si la consommation se charge en partie d’une création identitaire, on n’a qu’à penser à la puissance de l’acteur qui se tient derrière la production de cette consommation. C’est lui qui détient un réel pouvoir coercitif sur les habitudes de vie de monsieur-madame-tout-le-monde, et rappelons-le, sans que personne n’ait consciemment souhaité sa présence.
Ici il n’est plus question de chiffres. Le pouvoir que détiennent ces sociétés offshores, vraisemblablement plus subtil, localisé et efficient que le pouvoir public, est incontrôlable et sans close spéciale. Il agit inopinément d’on ne sait où, à l’image d’une Providence moderne. Par exemple, en faisant jaillir une nouvelle espèce de jus d’orange. Et ce ne sont pas les gouvernements qui ramènent la balance du pouvoir à l’équité, et je terminerai là-dessus. Au contraire, un gouvernement comme celui du Québec, afin d’attirer les investisseurs qui fuient comme la peste les hauts taux d’imposition, s’avisera bien par exemple de réduire les siens dans certains secteurs d’exploitation pour concurrencer avec les paradis fiscaux (11). En diminuant le taux d’imposition oui, mais en offrant une panoplie d’autres avantages juridiques et ce, sans parler d’enveloppes brunes.
La confiance aveugle en un système à travers lequel on regardait défiler les aléas du marché libre a pris par surprise le système lui-même. C’est l’individu qui confère à la propriété privée une puissance vis-à-vis ses semblables, et elle est quasi divine aujourd’hui. Or, conférer une puissance à un sujet, c’est lui donner par le fait même de l’autorité. Pourtant, la propriété est neutre, amorale, inactive et inconsciente. Comment peut-on espérer un retour salvateur de sa part? Cette question se pose en effet, mais si nous devions vraiment cerner la problématique, on pourrait se demander : comment devrait-on repenser l’économie, que ce soit au niveau national ou international, lorsqu’on sait qu’elle subit une saignée historique? Cela demanderait une collaboration entre gouvernements, organismes internationaux, juristes et intérêts privés. Imaginons la pagaille… Il semble bien qu’on ait toujours foi en le vertueux jugement d’Homo sapiens, le primate qui boit du Oasis.
[1] Société exempte d’impôt et non-résidente
[2] Desjardins, F. « Dans l’ombre des Paradis fiscaux», Le Devoir, 22 février 2014, http://www.ledevoir.com/economie/actualites-economiques/400873/dans-l-om…
[3, 4, 5, 6] Bourgault-Côté, G. 2013. «Plein feu sur l’évasion fiscal», Le Devoir, 5 avril 2013, http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/374980/…
[7] Deneault, A. «Paradis fiscaux et souveraineté criminelle», Publication universitaire (youtube), 14 février 2012,
[8] Desjardins, F. « Dans l’ombre des Paradis fiscaux», Le Devoir, 22 février 2014, http://www.ledevoir.com/economie/actualites-economiques/400873/dans-l-om…
[9] Deneault, A. 2008. Noir Canada, Les Édition Écosociété, Montréal, 324 pages.
[10] Lipovetsky, G. 2006. Le bonheur paradoxal, Gallimard, Paris, Folio Essais, 496 pages.
[11] Deneault, A. «Paradis fiscaux et souveraineté criminelle», Publication universitaire (youtube), 14 février 2012, Titre de l’article inspiré du livre de Serge Bouchard : C’était au temps des Mammouths laineux.
Par Sylvia De-Benito
En avril 2006, plusieurs journaux partageaient les phénomènes suivants : la jeunesse française prenait la rue pour manifester contre la première réforme du travail ; au même moment, environ 25 000 jeunes espagnol-e-s se mobilisaient en organisant des « macro-botellón » (un grand rendez-vous pour boire dans la rue) pour saluer le printemps (1). Quelques années plus tard, on voyait une image complètement différente à la une des journaux internationaux : celle de millions d’espagnol-e-s qui manifestent pendant des semaines contre les conséquences de la crise économique. C’était l’image des «Indignés », c’était l’année de la perte de l’innocence.
Le 15 mai 2011, la société espagnole s’est réveillée et a connu des mobilisations sociales qu’on n’a pas vues depuis la Transition. Ces manifestations, spontanées au début, ont désarmé les partis politiques et les structures de pouvoir traditionnelles qui n’ont pas réussi à comprendre les causes et les conséquences de la rage des citoyen-n-es. Certains d’entre eux ont même essayé de délégitimer les protestations, affirmant que les responsables derrière celles-ci cherchaient à mettre fin à l’actuel modèle de démocratie. Au contraire, manifester contre la gestion et le modèle des institutions démocratiques doit être perçu différemment du fait de plaider contre la démocratie elle-même. Parmi les slogans les plus populaires figuraient d’ailleurs : « Nous ne sommes pas anti-système, nous sommes anti-vous », ou « démocratie réelle maintenant ». Outre l’utilisation de formes traditionnelles de protestation, de nouveaux éléments ont été introduits: des campements dans les endroits d’intérêt, des réunions dans la rue, des « escraches », des blocages aux institutions, des marches à travers le pays ou des initiatives pour arrêter les expulsions (du logement) (2).
Trois ans plus tard, alors que la crise est toujours bien présente, beaucoup se demandent où est le 15-M (3) et où sont les « Indignés ». Qu’est-ce qui s’est passé avec la masse qui manifestait et occupait les places et les rues ? La réponse : elle est toujours là. Malgré le manque de notoriété dans les médias traditionnels et dans les journaux hors des frontières espagnoles, les mobilisations continuent. La grande masse de personnes s’est scindée, et maintenant il existe un tissu social composé de groupes de travail, d’assemblées de quartier, de plateformes et de nouvelles associations et organisations. Dans plusieurs villes et quartiers, les citoyen-n-es s’organisent pour fournir les services de base que plusieurs ne peuvent s’offrir : des crèches, des écoles de musique, des bibliothèques, des centres de culture, des restos sociaux, et surtout, de nombreuses banques alimentaires. Les citoyen-n-es agissent là où l’État providence n’est plus présent. Certaines plateformes font aussi la promotion du non-paiement de la dette et de la désobéissance civile.
L’influence du 15-M s’étend partout en Espagne, mais elle est aussi très présente sur le web. La désaffection générale provoquée par la crise en conjonction avec les possibilités offertes par l’Internet ont donné naissance à un grand nombre de projets et d’initiatives solidaires, tels que les banques du temps, la monnaie sociale, le « crowdfunding » et plusieurs nouveaux médias et instruments d’information. Le journaliste Juan Luis Sánchez, sous-directeur du journal « El diario », doute que ce projet ait pu voir le jour de sans l’existence du 15-M (4). Les nouvelles plateformes citoyennes utilisent les outils informatiques pour améliorer les mécanismes de participation civiques. C’est le cas notamment pour « Que font nos députés » (http://quehacenlosdiputados.net/). Le cas le plus significatif est sans doute la « 15Mpédie », une encyclopédie en ligne développée par le mouvement 15-M, recueillant avec détail tous les événements et actions autour de ce phénomène depuis sa naissance en mai 2011. (5)
Voici quelques mouvements nés depuis le 15-M et qui comptent parmi les plus actifs aujourd’hui :
En février de cette année, 400 personnes provenant des différentes PAHs espagnoles se sont donné rendez-vous à Barcelone pour célébrer le 5ème anniversaire de ce mouvement. Née à Barcelone au débout de 2009, la PAH est une organisation horizontale, pacifique et non-partisane qui, depuis l’éclatement de la bulle immobilière, revendique le droit au logement digne. Présente dans pratiquement toutes les grandes villes espagnoles, elle agit à travers ses sections locales qui s’occupent entre autres des cas d’expulsion de logement ainsi que de la négociation d’une amélioration des conditions de l’hypothèque avec les banques. La PAH s’organise à travers ses assemblées, où sont présentés les cas de personnes ayant des problèmes avec leur hypothèque. L’organisation met à disposition l’aide légale et les ressources humaines pour trouver une solution aux problèmes pratiques, mais aussi aux problèmes psychologiques, puisque depuis le début de la crise, le taux de personnes qui se suicident après avoir perdu leur logement n’a fait qu’augmenter. L’organisation a d’ailleurs créé différentes campagnes :
Le travail de la PAH a mérité le Prix Citoyen Européen 2013. Quelques mois plus tôt, en mars, le Tribunal Européen du Luxembourg avait déclaré que la législation espagnole en matière d’hypothèques est contraire aux droits fondamentaux. Jusqu’à présent, la PAH a arrêté 1135 expulsions et son Œuvre Sociale a relogé 1180 personnes (6).
« Juventud Sin Futuro » est un mouvement sensible à la situation précaire dans laquelle se trouve la jeunesse espagnole, et qui était présent pendant les premières manifestations du 15-M. L’organisation est née de l’initiative de divers groupes universitaires de Madrid qui ont constaté l’aggravation des conditions sociales des jeunes depuis les mesures prises par le gouvernement pour gérer la crise économique en Espagne. Son slogan : « sans boulot, sans maison, sans futur, sans peur » [http://wiki.15m.cc/wiki/Juventud_Sin_Futuro]. Avec une importante présence sur l’Internet, ce collectif s’est consacré à dénoncer la paupérisation des jeunes, la marchandisation du système éducatif, le manque de bourses pour financer les études, et la situation (taux, niveau) du chômage, qui touche 55,5% des jeunes de moins de 25 ans (7).
Selon eux, la réforme du marché du travail a transformé les jeunes en « travailleurs précaires pour la vie ». La réforme des retraites, qui allonge la durée de cotisation et retarde l’âge minimal de départ à la retraite, est également ciblée : « si je ne peux pas travailler, comment vais-je cotiser? ». Enfin, le groupe s’insurge contre la marchandisation de l’éducation nationale. « Vous nous avez trop pris, maintenant nous voulons tout », concluent-ils. Dernièrement, le mouvement s’est consacré à dénoncer l’exil forcé auquel beaucoup de jeunes sont condamnés chaque année. C’est précisément pour cette raison que l’organisation compte sur un grand soutien à l’étranger, où les jeunes exilés se sont organisés dans plusieurs villes pour continuer à exprimer leurs revendications. Leurs dernières campagnes : « Madrid n’est pas une ville pour les jeunes », en 2014 [noesciudadparajovenes.com] et « On ne s’en va pas, ils nous expulsent » en 2013. [nonosvamosnosechan.com]. Cette dernière est une initiative qui dénonce l’exil forcé de la jeunesse précaire et montre à travers une carte les nouvelles destinations à l’extérieur et à l’intérieur du pays.
Chaque marée a ses propres revendications et sa propre façon de s’organiser. Mais elles ont des formes d’action similaires : assemblées, coordination avec les écoles et hôpitaux, des renfermements, etc. Car à la fin de la journée, toutes les marées signalent le même problème : l’absence de démocratie dans le pays.
Le rouge reste toujours la couleur des travailleur-euse-s, et les espagnol-e-s n’en peuvent plus. Le taux de chômage ne fait qu’augmenter et les conditions de travail sont de pire en pire. Cette marée rouge sert donc de catalyseur pour les revendications, et permet aussi aux travailleur-euse-s et chômeur-euse-s d’exprimer leur rage. La colère et l’impuissance des citoyen-ne-s sont mieux comprises dans le contexte des déclarations faites par certains membres du patronat qui, depuis le début de la crise économique, se sont consacrés à les mépriser et à les dédaigner. Ainsi, on a entendu Monica Oriol, présidente du Cercle des Entrepreneurs, dire que le droit aux prestations de chômage encourage le parasitisme chez les chômeur-se-s. Son homologue de la région de León se demandait aussi pourquoi ce ne sont pas les travailleur-se-s qui compensent l’entreprise lorsqu’ils sont licenciés. On trouve un autre exemple du manque de respect envers la classe ouvrière avec les événements survenus au cours d’une sélection pour un (seul) poste de travail, à travers laquelle les candidat-e-s devaient rattraper un billet de 50 euros pour gagner le poste vacant (8).
Les médecins, les infirmier-ère-s, et le reste du personnel sanitaire ne capitulent pas devant les politiques libérales et manifestent fortement contre les coupures qui menacent l’universalité des soins santé. La réalité: des listes d’attente interminables et des patients décédés dans les couloirs d’hôpitaux en attendant un lit. Pour la plupart, le problème majeur demeure la ferme détermination du gouvernement en vue de privatiser le système, privilégiant ainsi les plus fortunés. Ainsi, dans la Région de Madrid, les grèves continues et une décision judiciaire défavorable ont finalement arrêté la mise en œuvre d’un plan de privatisation de 8 hôpitaux (9).
En 2011, sous le slogan « éducation publique de tous, pour tous », la marée verte a été la première à prendre les rues pour éviter le démantèlement de l’école publique. Des professeur-e-s, des étudiant-e-s et des parents se sont exprimé-e-s contre la hausse des taxes scolaires, contre la réduction des bourses, contre l’augmentation du taux d’élèves par classe, contre le virement du personnel et contre les réductions de salaire qui ont fortement réduit le pouvoir d’achat des professeurs. À l’origine de ce mouvement, on trouve des assemblées et plateformes de professeur-e-s et d’étudiant-e-s qui se sont rassemblé-e-s pour la cause : outre de nombreuses grèves générales ont été organisées, dans plusieurs régions, des réclusions dans les centres publics de même que des pétitions adressées aux différents gouvernements. Des professeur-e-s au chômage ont également donné des cours dans la rue. Ces revendications ne visent pas seulement à améliorer les conditions de travail des professeur-e-s, mais aussi à maintenir la qualité des services publics de plus en plus dégradés dans le contexte d’une crise économique brutale (10).
La crise économique a aussi touché les droits des femmes : les allocations familiales ont presque disparu, mais les femmes demeurent tout de même à la maison pour prendre soin du reste de la famille. En outre, les politiques conservatrices que les Espagnoles subissent depuis trois ans cherchent de manière très subtile à imposer une image et un modèle de conduite pour les femmes : c’est celui de l’épouse soumise qui reste au foyer, dont les seuls rôles et dont les seules aspirations sont d’élever ses enfants et de prendre soin de son mari. La décision du ministre de la Justice de modifier la Loi portant sur l’interruption volontaire de grossesse (IVG) a été la goutte d’eau qui fait déborder le vase : son abrogation supposerait un énorme recul pour les droits sexuels et pour la santé reproductive des femmes et entraînerait un retour aux avortements clandestins, qui comportent de grands risques. Les dernières manifestations contre cette nouvelle loi, qui cherche pratiquement à supprimer le droit à l’avortement en Espagne, comptent parmi les plus imaginatives et les plus provocatrices: dans différentes villes espagnoles, plusieurs groupes de femmes se sont approchés des bureaux du Registre Foncier pour enregistrer leurs corps afin de protester contre « l’expropriation » continue qu’elles en subissent (11).
La couleur des passeports espagnols. La plupart de ceux et celles qui ont émigré vers autres pays n’ont pas choisi cet exil. Néanmoins, une fois à l’étranger, ils ont voulu s’organiser pour poursuivre la lutte, la protestation. Cette marée est née des convocations faites par Jeunesse Sans Futur dans plusieurs capitales européennes, en avril 2013, dans le cadre de sa campagne « On s’en va pas, ils nous expulsent » (12). À Londres, environ 300 personnes ont participé, et ont eu l’idée d’articuler un réseau international d’immigrant-e-s espagnol-e-s. À ce jour, des assemblées on lieu partout en Europe et en Amérique, notamment à Berlin, à Bruxelles, à Dublin, à Zurich, à Vienne, à Rome, à Paris, à Oslo, à Munich, à Milan, à Londres, à Lisbonne, à Montevideo, à Lima, à Mexico, à Bogotá, et à Montréal. Les assemblées de Londres et de Berlin comptent parmi les plus grandes et les mieux organisées. Les expatrié-e-s ont créé des réseaux solidaires pour accueillir ceux et celles qui arrivent et ont créé deux groupes de travail, le premier portant sur l’accès aux soins médicaux, et le deuxième sur le droit de vote depuis l’étranger (13).
Le 22 Mars 2014 ont eu lieu les Marches de la Dignité dont le slogan était « Pain, travail et toit pour tous et toutes ». Il s’agissait de manifestations provenant des différentes régions de l’Espagne et qui ont convergé vers la capitale, Madrid. Parmi les revendications se démarquaient le refus du paiement de la dette publique, le rejet des coupures budgétaires et des slogans contre la troïka (Fonds Monétaire International, la Banque Centrale Européenne et la Commission Européenne) [le Manifeste : http://marchasdeladignidadmadrid.wordpress.com/category/manifiesto-2/]. Les manifestant-e-s appelaient aussi à la démission du gouvernement et dénonçaient la situation extrême « d’urgence sociale » dans laquelle se situe une grande partie de la population espagnole. Encore une fois les manifestant-e-s ont eu recours à l’ironie et à l’humour pour montrer leur mécontentement. Sur les affiches on lisait des affirmations significatives : « ma fille serait ici mais elle a émigré», ou « d’est en ouest, du nord au sud, la lutte continue malgré tout » (14). Malgré les difficultés rencontrées dans l’organisation des manifestations, malgré la violence policière, malgré le silence médiatique, les marches furent considérées comme un succès par les organisateurs-trices, qui comptaient, selon des estimations, environ deux millions de participant-e-s. Néanmoins, le cri du cœur et le mécontentement des citoyen-ne-s réuni-e-s furent ignorés par le gouvernement et par la plupart des médias de masse, qui sont déterminés à ignorer et à minimiser l’importance des mouvements sociaux qui s’organisent pourtant partout à travers le pays.
Mais le soir du 22 mars, les marches de la dignité nous ont laissé une image complètement différente de celle que l’on avait le matin même, alors que les manifestant-e-s exprimaient leurs revendications de manière pacifique et civilisée. Aux fins d’une série d’affrontements violents entre la police et les manifestant-e-s, plusieurs policiers blessés ont dû avoir recours à des soins médicaux. A l’extérieur, des protestataires blessé-e-s priaient les unités d’urgence, complices des manifestant-e-s, de ne pas secourir les policiers blessés (15). Les moments de tension vécus cette nuit-là témoignent de l’ampleur du problème qui traverse la société espagnole. Le degré de confrontation entre le peuple et le gouvernement est si extrême et la situation politique, économique et sociale est tellement désespérée qu’il a été possible d’assister à des moments qui nous font douter de notre propre humanité, de notre condition humaine.
1) Olmos, Juan Ramón, 18/03/11, Ideal, http://www.ideal.es/granada/20110318/local/granada/fiesta-primavera-granada-personas-201103181401.html, 29/05/2014
2) Aloso, Zamora et Llop, 23/04/2014, Agora Blog, http://agora.vv.si/2014/04/en-profundidad-inseguridad-ciudadana-de-que-nos-protegen/, 26/05/2014
3) Le mouvement des Indignés (Indignados en espagnol) ou Mouvement 15-M est un mouvement assembléiste et non violent né sur la Puerta del Sol, en Espagne, le 15 mai 2011, rassemblant des centaines de milliers de manifestants dans une centaine de villes. Bien que les manifestants forment un groupe assez hétérogène, ils ont en commun un désaveu des citoyens envers la classe politique, la volonté d’en finir avec le bipartisme politique entre le Parti populaire (PP) et le parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), ainsi qu’avec la corruption.
4) Raúl Magallón Rosa , 01/07/2013, Blog Participasion, http://participasion.wordpress.com/2013/07/01/hijs-del-15-m-tecnologias-civicas-y-participacion-ciudadana/, 26/05/2014
5) http://wiki.15m.cc/wiki/Portada, 18/05/2014
6) http://afectadosporlahipoteca.com/, 16/05/2014
7) Datos Macro, http://www.datosmacro.com/paro-epa/espana, 20/05/2014
8) Jorge Moruno Danzi, 24/04/2013, Publico, http://blogs.publico.es/jorge-moruno/2014/04/24/parasitos/, 28/05/2014
9) 27/01/2014, Marea Blanca, http://mareablancasalud.blogspot.fr/, 12/05/2014
10) http://mareaverdemadrid.blogspot.fr/, 12/05/2014
11) http://mareavioleta.blogspot.fr/, 13705/2014
12) Clara Blanchar, 27/05/2013, El País, http://ccaa.elpais.com/ccaa/2013/05/26/catalunya/1369595046_737060.html, 28/05/2014
13) http://mareagranate.org/, 28/05/2014
14) Agence, 23/03/2014, El Huffington Post, http://www.huffingtonpost.es/2014/03/22/marchas-dignidad-directo_n_5012996.html, 29/05/2014
15) Lorenzo Silva, 24/03/2014, El Mundo, http://www.elmundo.es/espana/2014/03/24/532f6856ca4741116a8b457a.html, 15/05/2014
La réforme en éducation a été au cœur de plusieurs débats médiatiques et a souvent été questionnée, aussi bien par les enseignants que les parents. Cependant, très rarement dans ces questionnements a-t-on sondé le cœur, l’épicentre de la réforme, se contentant de discréditer quelques changements superficiels de celle-ci telles les matières scolaires et l’enseignement instable de la langue française. Une série d’actualités politiques, dont le lancement du Livre blanc sur la jeunesse, m’a menée à aller sonder le cœur de la réforme pour en dégager le courant pensée qui la sous-tend et comment elle traverse la jeunesse québécoise depuis le début des années 2000.
Éducation – ce qu’il manque à l’ignorant pour reconnaître qu’il ne sait rien.
– Albert Brie, Le mot du silencieux
Instruire, verbe transitif (1). In stru ere. Le fait d’empiler dedans, d’assembler dans, de dresser, de munir, d’outiller. Avant de construire ou de détruire il faut d’abord empiler les choses – les connaissances – dans l’esprit. Assembler en l’individu tous les matériaux du savoir, munir son esprit d’outils de raisonnement. Je vous munis de cette définition afin que nous comprenions le mot pareillement. Pour qu’ensemble nous puissions prendre le constructivisme radical (lié au relativisme cognitif en psychologie) pour ce qu’il est, le concept de dés-éducation ayant marqué depuis plus d’un quart de siècle notre société québécoise (2). J’articule cet article autour du document de Normand Baillargeon, La réforme québécoise de l’éducation : une faillite philosophique (2006), professeur au département de pédagogie à l’Université du Québec à Montréal. Bien qu’il ait empreint son texte d’idéologies, je crois que la démonstration de sa thèse soit l’une des plus entière qu’il me soit donnée à lire au sujet de la réforme de l’éducation québécoise. Je dois aussi me positionner contre une partie de sa réflexion qui par ailleurs semble inclure Michel Foucault parmi les tenants de la théorie du relativisme cognitif, interprétation que je juge inappropriée. Si Foucault a pu influencer le courant de pensée, sa recherche et ses théories ne peuvent s’inscrire parmi elle. Cependant, avant de poursuivre et de définir plus en profondeur cette réforme constructiviste radicale, permettez-moi de vous mettre en contexte et de passer par une légère digression.
Les effets de la réforme aujourd’hui
Nous pouvons en constater les effets alors que les premiers à avoir été sujets de cette réforme occupent à leur tour la position d’enseignant. Bien entendu, une majorité de jeunes ayant grandi sous cette réforme prennent actuellement part à toutes les autres sphères professionnelles qui constituent la société québécoise actuelle qui n’est pas moins construite par cette conception de l’éducation. Plusieurs mécanismes ont concouru à son instauration, et ceux-ci s’inscrivent parmi l’ensemble de choix et de faits auxquels nous avons les uns et les autres souscrit ou que nous aurons parfois simplement ignoré. L’ensemble est énorme et on y retrouve, entre autres, le nivellement par le bas, l’incompétence dans les programmes de formation, l’orientation donnée pour la valorisation la valorisation de savoirs économiquement utilitaires au détriment des connaissances générales, la multiplication des intervenants mis à la disposition des jeunes, le désistement des parents dans l’éducation de leurs enfants ou encore le clientélisme universitaire et la diplomation à rabais. Je tiens à spécifier de suite que je ne souhaite pas faire ici un débat sur les notions (selon qui pense) de vérité et de ce que l’on tient comme vrai dans une vision qui serait absolutiste. Dans le but de critiquer une réforme scolaire, et non pas de critiquer les systèmes d’éducation comme d’une institution où s’affrontent des rapports de pouvoirs, je ne vais pas développer ni élaborer davantage sur la question de la vérité et du vrai, parce que ceci dépasse largement le cadre de l’article présent qui se contente (malheureusement ou heureusement) de décrire la situation des effets de la réforme présente sur la jeunesse et quelques mécanismes qui la supportent, la traversent et se font transmettre par elle.
De l’actualité qui interpelle
Si je me suis intéressée à la question, c’est que le 5 février 2014, avant que les élections générales ne soient déclenchées, deux entretiens concernant la jeunesse et l’éducation québécoise ont été radiodiffusés à l’émission Bonjour la Côte de Radio-Canada (3). Ce matin-là, deux projets péquistes concernant la jeunesse étaient à l’ordre du jour : la politique jeunesse du Parti Québécois et son livre blanc sur la jeunesse, ainsi que l’inclusion aux programmes du primaire et du secondaire de cours d’orientation scolaire et professionnelle. Du premier projet qui devait servir d’appui à un second, la possibilité d’enfin voir un Service civique offert aux jeunes québécois, l’entreprenariat a été le maître-mot du discours, ignorant totalement les fondements du Service civique tel que les États-Unis et l’Europe le proposent depuis 4 (France), 11 (États-Unis), même 44 ans (Italie) avant nous(4). En Europe, selon le site internet du gouvernement français, le service civique est décrit comme étant «un engagement volontaire au service de l’intérêt général, ouvert à tous les jeunes de 16 à 25 ans, sans conditions de diplôme; [pour lequel] seuls comptent les savoir-être et la motivation». Indemnisé par une allocation mensuelle, le service est un engagement auprès d’associations, de collectivités territoriales ou d’établissements publics, mais non pas parmi les entreprises privées. Du deuxième projet, M. Gaston Leclerc laissa entendre qu’on souhaitait au MELS inclure des cours d’orientation professionnelle dès la cinquième année du primaire, afin d’orienter les jeunes et de leur présenter les possibilités qui s’offriront à eux dans le monde du travail selon les besoins de la société. Il dit que l’école doit préparer l’enfant, le sensibiliser et rendre les «choses plus faciles, plus pratiques» (5) afin qu’il parvienne à élaborer ses projets et que l’école ait un sens dans la vie du jeune. Peut-être serait-il plus pertinent d’instruire les savoirs (les connaissances générales telles les mathématiques, les sciences, la linguistique, etc.) dans les écoles afin que celle-ci donne un sens à la vie des jeunes plutôt que d’être l’objet de ce sens?
La réforme qui a fait des petits, de 2002 à 2013
Je dois ici préciser que je ne proposerai pas une nouvelle réforme et que je ne cautionne pas plus les demandes formulées par mes compères étudiants qui ont participé à l’École d’hiver Spécial Sommet de 2013. Initiative de l’Institut du Nouveau Monde et intégrée au Sommet sur l’avenir de l’enseignement supérieur, l’École d’hiver est un événement qui s’inspire de l’École d’été et qui «est reconnue depuis cinq ans au sein de la Stratégie d’action jeunesse du gouvernement du Québec». Lors de cet événement, tout en requérant la qualité de l’enseignement, les étudiants-es réunis-es ont défendu l’idée de leur idéal pédagogique et d’enseignement ainsi: un enseignant-guide «qui n’impose rien et ouvre tout» dans une salle-classe où «tous les courants de pensées sont admis», positionnant encore une fois l’élève au centre de son propre apprentissage, maître de la construction de son savoir (6). Malheureusement, cette demande de leur part est inutile, car c’est exactement ce qu’on leur offre déjà depuis la réforme constructiviste. Cependant, ayant appuyé le mouvement pluriel du printemps érable en 2012, c’est plutôt contre le virage entrepreneurial proposé aux jeunes à coup de grande campagne politique et d’investissements massifs que je me positionne. Dans son intitulé La réforme québécoise de l’éducation : une faillite philosophique (2006), Normand Baillargeon fait état des sommes investies dans une campagne de sensibilisation amorcée par le gouvernement québécois il y a déjà dix ans : 21 millions ont été dépensés pour «changer les mentalités» afin que les jeunes s’intéressent à l’entreprenariat. Le Ministère de l’Éducation, des Loisirs et du Sport (MELS), le Secrétariat à la jeunesse, les Conférences régionales des élus, Le Conseil du patronat du Québec ont tous participé à la mise en place de la campagne de sensibilisation désirant convaincre les enseignant-e-s, les parents et les jeunes des vertus de l’entrepreneurship. Une enveloppe de 132 000 $ avait alors été donnée pour ce faire et 75 agents de sensibilisation ont été mandatés à la tâche (7). Cet effort concerté n’est pas demeuré le seul fait du Parti libéral du Québec de Jean Charest.
Du besoin d’orienter
Depuis 2002 le Québec a pris par le biais de l’éducation sa démarche «orientante» et la province en serait gagnante. En juin 2013, rapportait Le Soleil du 4 février dernier, l’économiste et ancien sous-ministre péquiste du MELS Bernard Matte annonçait déjà que le PQ désirait lutter contre le décrochage scolaire, et qu’un des moyens pour y parvenir était d’employer l’approche orientante (8). Selon lui, un temps obligatoire alloué à l’orientation scolaire et professionnelle donnerait aux jeunes l’accès à la formation professionnelle et aiderait la société à mettre en adéquation les choix de carrières de ces derniers avec les demandes du marché du travail. L’intention est claire : il y a une demande sur le marché du travail pour certaines professions et il serait désirable que, dès la cinquième année du primaire, les jeunes aient en tête cette «liste» afin de pouvoir choisir parmi celle-ci vers quelle carrière se diriger. La sélection, restreinte au gré de la demande du marché, ne reflète pas une volonté d’instruire aux élèves et étudiant-e-s des savoirs, mais plutôt des savoir-faire afin qu’ils servent éventuellement au marché. Si l’idée est logique et répond à certains besoins économiques, comme plusieurs autres effets de la réforme constructiviste adoptée par le MELS depuis le début des années 2000, il n’en demeure pas moins que la jeunesse québécoise en souffre aujourd’hui, sans même qu’elle ne le constate. Pour le comprendre et le constater, nous devons prendre le temps de définir ce qu’est le constructivisme en éducation et de le comparer au concept d’instruction traditionnelle dite «éducation libérale (9)», lesquelles sont deux conceptions divergentes.
L’éducation québécoise, un peu d’histoire
Tel qu’annoncé au début de cet article, c’est le travail de Normand Baillargeon qui m’offre les mots justes par lesquels nous pouvons définir ces conceptions de l’éducation, ainsi que la définition même de l’éducation, qui mérite d’être revisitée sous son mandat d’instruire et non pas de «développer chez quelqu’un certaines connaissances, une culture ou bien les usages d’une société» (10). C’est en considérant le développement des enfants, et une certaine part de préservation du calme social, que la Loi sur la fréquentation scolaire obligatoire a vu le jour en 1943 sous le Parti libéral d’Adélard Godbout (je souligne ici que le concept d’«éducation libérale» doit ne pas être confondu avec des intentions partisanes : je ne m’inscris pas dans cet article en faveur ou en défaveur d’un quelconque parti). Il faut savoir qu’à cette époque les enfants qui étaient considérés délinquants, ou abandonnés et dont les parents ne voulaient ou ne pouvaient s’occuper étaient devenus une sorte de problème public auquel il fallait remédier; les enfants étaient soumis aux mêmes lois que les adultes dans le code criminel et la société commençait à rejeter l’idée de mettre des enfants en prison ou encore au travail (11). Au fil du temps cependant, le fait que l’école soit demeurée obligatoire pour tous a engendré une charge publique de plus en plus imposante et la finalité et les objectifs de cette scolarité universelle ont changé. Depuis le but d’instruire un enfant à avoir acquis suffisamment de connaissances pour qu’il devienne autonome, l’éducation constructiviste d’aujourd’hui a pris pour finalité d’éduquer un enfant à construire son savoir-faire afin qu’il devienne un citoyen modèle dans sa société tout en répondant aux besoins économiques de celle-ci. La transformation entre ces deux manières de concevoir l’instruction (l’éducation) permet le renversement suivant : l’enfant porté à s’émanciper, à devenir autonome et à posséder les outils de savoirs devient une personne assujettie à un projet sociopolitique duquel il ne saura pas se soustraire, mais dans lequel il saura comment fonctionner.
De la terminologie du mot éduquer
Baillargeon emploie le concept d’éducation tel qu’il a été définit par Richard S. Peters (philosophe de l’éducation) dans la seconde moitié du XXe siècle. Peters parvient, sans en soustraire la composante normative, à dépouiller le verbe (et l’action de) éduquer pour qu’il soit compris comme «un terme générique qui ne renvoie pas à une activité particulière, mais plutôt à un ensemble d’activités. En ce sens, le mot éduquer ressemble au mot jardiner, qui réfère à une variété d’activités […] et, comme lui, il doit donc se comprendre en prenant en compte les intentions de ceux qui sont engagés dans une telle pratique plutôt que les résultats […]». Ceci permet d’accepter le pouvoir inclus dans l’action d’éduquer mais surtout, ici, de rendre compte de la nécessité de voir le fait d’éduquer comme une action par laquelle une notion, un savoir, des connaissances ont «été intentionnellement transmis». Baillargeon ne nie donc pas que la logique du concept d’éducation implique essentiellement une composante normative, mais que cette composante ne détermine absolument pas le contenu et n’ait donc pour valeur intrinsèque une volonté de transmettre et non pas d’aliéner. Ainsi, la définition donnée à l’éducation libérale est celle d’instruction, dans le sens évoqué par son étymologie sous le titre de cet article. Le sens commun, à l’opposé, pense l’éducation (souvent plus inconsciemment, tel qui est le cas avec la réforme constructiviste) comme une action par laquelle on impose à l’individu un savoir dans un seul but conformiste, normatif, et intéressé. C’est la confusion entre composante intégrée à «éducation» et finalité de l’action d’éduquer. Éduquer a pour but de transmettre un savoir et ne possède pas en son essence une finalité instrumentaliste. Ce sont les individus qui peuvent inclure cette notion de valeur à l’objet éducation, ce qui en change profondément les potentiels d’action, selon les multitudes d’activités par lesquelles cet objet peut être subjectivisé. Enfin, dernier point important à retenir de ce que Peters et Baillargeon soutiennent quant à l’éducation, c’est qu’elle suppose la participation volontaire de la personne qui est éduquée. L’éducation exige un consentement afin que la relation de pouvoir soit aussi positive entre celui qui éduque et celui à qui est transmis le savoir. Sans consentement, il ne s’agit plus d’éducation, mais d’endoctrinement (donner à quelqu’un une doctrine, une croyance, une opinion toute faite afin qu’il se rallie à celle-ci). L’éducation libérale a donc pour intention de transmettre des savoirs à un individu afin qu’il le comprenne ainsi que ses principes sous-jacents (l’exemple par excellence sont les mathématiques qui ne peuvent être comprises et transmises que par la compréhension, entre autres, des théorèmes qui en permettent la pratique universelle). La qualité d’un tel apprentissage est qu’il permet à celui qui apprend de ne pas être «limité à une spécialité ou à une discipline» parce qu’il sera capable de faire des liens entre les savoirs et les champs de savoir (géographie, anthropologie, médecine, littérature, etc.) «qui constituent son répertoire cognitif». Sans ce type d’instruction, qui disparaît peu à peu depuis l’implantation de la réforme constructiviste radicale du début du siècle, ce sont des générations de jeunes ainsi éduqués que nous voyons prendre activement part à la société et qui ont presque déjà atteint l’âge d’à leur tour «éduquer».
Du constructivisme radical ou construis-toi toi-même
Le constructivisme (ou relativisme cognitif) est la conception centrale de la réforme dans les écoles québécoises (et qui atteint par extension l’éducation supérieure, obligée de «s’adapter» aux nouveaux étudiants éduqués selon sa logique conceptuelle). Cette conception suppose que le réel n’existe pas en-dehors de nos représentations personnelles et que de ce fait, l’enfant est désormais le centre de son propre apprentissage. Ceci signifie qu’il construit lui-même ses représentations de la réalité, sans égards aux connaissances mathématiques, physiques, ou linguistiques (la grammaire surtout), par exemple. Ce courant de pensée en science de l’éducation est au Québec redevable à M. Ernst Von Glasersfeld, père du constructivisme radical, lequel a été reconnu par l’Université du Québec à Montréal comme chercheur méritoire. Il a énormément collaboré au Centre interdisciplinaire de recherche sur l’apprentissage et le développement en éducation (CIRADE) et a donc grandement influencé la pédagogie sur laquelle repose aujourd’hui la réforme éducative du Ministère de l’éducation. Un des exemples évocateurs de sa nouvelle conception de l’éducation est soulevé dans le document de Baillargeon : «Les mathématiques que l’on enseigne dans les écoles continuent d’être influencées par le mythe rationaliste de la froide raison […]». Il discrédite dans son épistémologie constructiviste, toute forme ontologique du savoir prétendant qu’elles sont absolutistes et deviennent des obstacles à l’enseignement, puisque trop difficiles. Il rejette aussi l’idée que certains savoirs précèdent des champs de savoir : les mathématiques et la physique, par exemple, précèderaient selon une éducation libérale le champ de savoir qu’est l’astrobiologie et c’est cet aspect hiérarchique qu’il rejette. Il n’y a ainsi plus lieu d’instruire pour Glasersfeld, puisque sa conception met sur une même horizontalité tous les savoirs et que ces derniers ne sont ni plus ni moins le fruit de représentations internes. Le constructivisme, appliqué dans la réforme, donne alors lieu à tout un lot de nouvelles façons d’enseigner (ou de ne plus enseigner) et d’intervenir qui donne à l’enfant la liberté de «découvrir» en lui les représentations significatives de sa réalité, de ses opinions et surtout, que ses opinions auront autant de valeur qu’un argument, puisque les deux concepts sont de discours équivalents. Dans cette conception de l’éducation, tout est arbitraire, ce qui conduit les réformistes constructivistes à appuyer une pédagogie individualisée (je dirai morcelée) où chaque élève apprend par soi-même et où chaque enseignant devient observateur et gardien de classe qui discipline au lieu d’instruire. La réforme se prétendait progressiste, plus ouverte aux besoins individuels des élèves, moins autoritaire et plus juste. Peut-être. Peut-être aussi qu’à la volonté de vouloir être plus progressifs on a surtout été moins préoccupés. En croyant vouloir être plus juste en créant des classes où tous peuvent avoir, selon le Programme de formation de l’école québécoise (12), une meilleure chance de réussite scolaire et professionnelle, on a soustrait à tous la chance d’apprendre pareillement, de comprendre (activité, qui je le souligne, se fait dans un échange bidirectionnel, le mot l’indique lui-même : cum «avec» et prehendere «prendre, saisir» qui s’interprète donc littéralement par «saisir ensemble» ou «embrasser par la pensée» avec les connaissances). Ne peut posséder d’égales chances de réussir qui n’aura pas appris le même savoir. Qui apprend différemment selon des représentations générées de lui-même ne possédera que des chances différentes d’apprendre. Le constructivisme radical de Glasersfled confond maladroitement les unes avec les autres (et les unes contre les autres) les notions de progressisme social, de relativisme cognitif, d’éducation libérale et d’égalité des chances. La réforme qui avait certainement pour but d’assouplir la rigidité scolaire encore marquée par longue période ante Lesage (1868-1964) pendant laquelle c’est l’Instruction publique (13) et surtout l’Église catholique (sans compter les Écoles d’industrie qui s’occupaient des enfants défavorisés, abandonnés, orphelins, délinquants) (14) qui s’occupaient d’éduquer (15) les enfants, mais elle a surtout été un peu naïve et enthousiaste, accueillant la vague post-moderniste en éducation comme une brise fraîche. Dans son accueil et sa réponse favorable aux idées de Glasersfeld, la réforme a toutefois proposé une coupure radicale (le constructivisme radical) d’avec la nature de l’école qui était d’instruire aux enfants des savoirs pour les émanciper au lieu de réduire le lieu de transmission du savoir à s’adapter à chacun d’entre eux.
Des effets de la réforme
Quels impacts cela a-t-il sur des générations? Plusieurs, et d’importants. Je ne dispose pas ici de l’espace approprié pour bien les présenter, pour les mettre en contexte et pour les appuyer avec un argumentaire élaboré. J’ai déjà évoqué au début de ce texte l’inclusion au programme scolaire de l’approche orientante ainsi que de son adéquation avec les besoins du marché du travail, laquelle démarche est supportée et même encouragée par le gouvernement (peu importent les deux derniers partis ayant été élus) depuis 2002 au moyen d’annonces monétaires et de campagne de sensibilisation. J’ajoute à ceci un autre effet de cette réforme qui n’est pas le fruit unique de celle-ci mais de tout un bagage socioculturel et politique que le Québec, et l’Europe et les États-Unis, portent. Il s’agit de l’entrée de plus en plus massive d’intervenants (de spécialistes) dans l’éducation de l’enfant que parents et enseignants souhaitent ardemment voir plus présents au sein des lieux d’instruction afin que toute différence, toute difficulté, tout malaise soit diagnostiqué et pris en charge. Je ne dis pas qu’il soit mal que psychoéducateurs, psychologues, ergothérapeutes, et je ne sais quels autres spécialistes cherchent à appuyer les jeunes dans leur parcours scolaire. Je crois cependant que ce besoin ressenti d’avoir recours à des spécialistes, qui prendront en charge les enfants que parents et enseignants ne parviennent pas à «faire réussir» mais pour qui ils désirent tant de «chances égales», est en partie dû à la réforme qui a promis ce qu’elle n’a pu offrir. Peut-être aussi qu’une préoccupation nouvelle des parents pour leurs enfants les en font se détacher de ce que ces derniers apprennent, tant qu’ils «réussissent bien». Mais que sais-je du degré de préoccupation que les parents ont pour le devenir de leurs enfants?
Des chances égales aux inégalités
La réforme constructiviste, quant à elle, a plutôt agrandi les inégalités et affaibli les chances de réussir des enfants, qui se sont vus dépourvus en partie d’instruction et délaissés par les parents et les enseignants qui ont été déchargés de leur responsabilité d’instruire. Les enfants, dans cette réforme, sont laissés à eux-mêmes et à tout un lot de construction des mondes équivalents, mais qui n’incluent plus (ou peu) de savoir. Et au lieu d’être retirée, la réforme a plutôt modifié ses programmes et sa pédagogie à nouveau afin d’ajuster les niveaux de difficulté aux réalités des élèves et étudiants. C’est par paresse sociale et par intérêt économique que nous assistons au clientélisme scolaire qui va des centres de la petite enfance aux universités. Dans un article de Le Devoir du 21 septembre 2013, les deux présidents de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) et de la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ) donnent d’ailleurs leur avis sur la question du clientélisme relativement à l’intégration de l’humanisme que recommandait Mgr Alphonse-Marie Parent dans son rapport de 1963-1964 (16). M. Sylvain Mallette, président de la FAE, décelait dans le rapport Parent «une volonté collective de se doter d’un moyen de progrès social», mais que le constat actuel est plutôt l’inverse. Mme Carole Senneville croit que l’humanisme désiré s’est transformé en un «clientélisme trop présent» et que l’éducation québécoise utilise les écoles à d’autres buts que d’offrir des savoirs, le système d’éducation actuel servant d’«arrimage aux besoins du marché du travail». Les deux présidents dénoncent la responsabilité du MELS dans ce virage instrumentaliste de l’éducation et le fait qu’au ministère seuls des économistes et gestionnaires ont le droit de choisir ce qui sera offert dans les salles de classes. Le clientélisme en éducation québécoise donne lieu à un autre problème majeur, le nivellement à la baisse. Du nivellement de quoi parle-t-on? Des programmes, des objectifs, des savoirs offerts, des efforts à atteindre pour recevoir un diplôme, des attentes envers les élèves et les enseignant-e-s et aussi, note-t-on, un nivellement à la baisse de l’estime de soi des jeunes. Aussi bête que cela puisse paraître, savoir, c’est pouvoir. Aussi, pour apprendre davantage, paradoxalement, il faut qu’on ait déjà appris un peu. De l’envie des parents de voir leurs enfants détenir un diplôme (celui des études secondaires surtout) et de celui du marché du travail à voir plus rapidement des gens travailler, le but d’obtention du D.E.S. a complètement changé. Il ne s’agit plus de terminer ses études et de détenir son diplôme comme une preuve que nous sommes parvenus à acquérir des savoirs et des connaissances essentielles au développement de notre pensée et de notre société en tant qu’entité collective pensante, mais bien de recevoir le plus rapidement possible la mention «obtention» sans égard à la réussite associée. Pour autant qu’un métier, qu’une profession ou qu’une carrière puisse enfin être entamée; qu’il y ait compétence ou non, savoir acquis ou non, là n’est pas l’intérêt. L’intérêt est d’être devenu-e bon-nne citoyen-nne, qui saura-faire en société conformément aux besoins de celle-ci. Par le même processus de nivellement à la baisse et de valorisation de l’entrée impatiente des jeunes au marché du travail, une dépréciation des diplômes, de plus en plus donnés à rabais (ce n’est plus les compétences acquises par le parcours académique qui est valable, mais le fait d’être diplômé pour la forme et la norme, tant que tous y parviennent à même égalité selon la réforme, cela vaut), s’ensuit. Les programmes et les professeurs des niveaux d’études supérieures doivent s’ajuster afin de ne pas perdre les subventions qui leur sont allouées. Le clientélisme universitaire voit, comme au primaire et au secondaire, un nombre croissant d’étudiants inscrits puisque les critères de sélection d’admission baissent depuis les années 2000 et que même les notes perdent de leur valeur afin d’assurer le taux de réussite des cours et des programmes (17). Car il faut le savoir, le taux de réussite est ce qui permet le financement universitaire, et puisque les étudiants d’aujourd’hui sont ceux qui sont passés par la réforme constructiviste, afin de conserver leur taux de réussite à un niveau d’attribution de financement efficace, les cégeps et les universités doivent ajuster à la baisse le contenu enseigné et la valeur des notes données (18). Parmi les grandes revendications formulées par les associations étudiantes, l’arrêt du financement par «tête de pipe» est certainement la plus désirée afin de mettre fin à la logique du clientélisme universitaire (et j’ajoute du système d’éducation québécois en général) (19).
De la jeunesse québécoise
Je pourrais continuer sur plusieurs autres pages à faire état des projets sociaux qu’on envisage et implante pour la jeunesse québécoise parce qu’il y a tant à dire sur les décisions prises et reçues concernant les jeunes sans qu’ils ne soient jamais appelés à prendre part à leur propre devenir. Sans que des remises en question ne soient réellement faites ou du moins partagées ouvertement dans la sphère publique. Les enfants, les adolescent-e-s et les jeunes adultes de notre société n’ont jamais réellement eu l’occasion de pouvoir être entendu-e-s, et ce, même lorsqu’ils sont sorti-e-s collectivement pendant des mois dans les rues lors du printemps érable de 2012, alors qu’ils envoyaient des messages pertinents à leur société. À peine deux ans plus tard, nous nous retrouvons encore à changer de gouvernement, à élire le Parti libéral du Québec que les jeunes avaient été si prompts à destituer de ses pouvoirs politiques, car il en avait brimé une proportion appréciable des leurs. Il fallait sûrement être au cœur même de cette révolution avortée pour voir comment les étudiants entre eux se sont organisés à découvrir comment leur éducation, leur instruction, leur accès au savoir mieux leur avait été si bien refusé. Les jeunes québécois (0-29 ans) représentent 35% de la population totale de la province. Le nombre est clair, d’un point de vue démographique, ils ne peuvent pas compter sur l’effectif pour faire poids lorsqu’ils veulent et voudront encore défendre leurs visions d’avenir en collectivité. S’ils sont en plus privés d’une éducation libérale (instruction de savoirs) et qu’on ne leur transmet pas d’outils adéquats pour qu’ils puissent devenir autonomes et s’émanciper (emancipare, pris de la terminologie latine juridique qui veut dire «s’émanciper du père»; l’émancipation dans notre société est certes du noyau familial, mais surtout des projets politiques dans lesquels on grandit et qui n’ont pas été élaborés pour ceux et celles qui y sont né-e-s, mais pour ceux et celles qui y détiennent par l’âge un statut légal d’individu actif), comment pourront-ils alors communiquer leurs besoins, leurs idées, leurs projets et en débattre pour les faire valoir? Le fait d’avoir ou non un diplôme n’est pas ce qui est d’importance, mais c’est plutôt de posséder une instruction commune sur les objets du réel qui existent bien ailleurs que dans les représentations mentales individuelles, tel que l’a intégrée la réforme constructiviste dans le programme éducatif québécois. Le Parti libéral est entré au gouvernement ce 7 avril dernier. Philippe Couillard a annoncé d’importantes coupures budgétaires (3,7 milliards pour 2014-2015), lesquelles toucheront principalement le personnel de la fonction publique et des organismes gouvernementaux parapublics. Bien entendu, le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport sera soumis à des coupures qui devraient toucher 500 postes au sein du ministère, afin, dit-il, de «[réduire] la bureaucratie pour investir dans les écoles et la réussite des enfants» (20). Le nouveau Premier ministre a aussi présenté, dans son plan électoral, sa volonté «d’ouvrir à nouveau le sillon de la réforme [démocratique] tracée par nos ancêtres afin de pousser plus loin ce qui a été envisagé» par les prédécesseurs au parti afin de répondre des abus de la dernière équipe Charest au PLQ. Il cite parmi ces «ancêtres» du parti un ancien Premier ministre d’importance pour l’éducation québécoise et la Révolution tranquille (qu’on adhère ou non au PLQ), soit Jean Lesage. Depuis Lesage, le visage du Parti libéral a été profondément transformé, tout comme celui des autres partis, d’ailleurs. Si Couillard dit vouloir redonner au parti ses couleurs démocratiques et progressistes, il y a une révision immense à faire dans les volontés annoncées par Couillard s’il veut un tant soit peu y parvenir. J’ose en douter, étant donné la campagne électorale durant laquelle le nouveau chef n’a cessé de parler d’entreprenariat et de privatisation partielle (21) de la SAQ et de Hydro-Québec, entre autres. Qui déjà avait nationalisé Hydro-Québec? Ah, oui, Jean Lesage, ce même homme qui a aussi libéralisé l’éducation après Duplessis (22). Était-ce bien, était-ce mal de nationaliser l’entreprise hydroélectrique? Serait-ce bien, serait-ce mal de la privatiser en partie ou entièrement? D’un côté comme de l’autre il y aura conflit d’intérêt et profit à la production et au marchandisage de l’hydro-électricité. Il en va un peu ainsi de l’éducation, peu importe la direction que prendra la réforme ou encore la suivante. Ce qu’il importe ici de dégager est cet effet de direction qui transforme, indéniablement, et auquel on adhère et on se laisse prendre part comme si une main géante nous y conduisait. Pourtant, il n’y a pas de main ni de géant. Ce que je soulève et déplore aussi, si je puis me le permettre, c’est que la jeunesse se fabrique en clientèle ignorante du service qu’elle se dit en droit d’avoir, qu’elle réclame même (du service d’éducation auquel elle est obligée de prendre part par une loi), sans jamais comprendre les enjeux qu’elle sert puisqu’on l’a démunie d’outils par lesquels elle pourrait y parvenir. Ou pas.
[1] Centre national des ressources textuelles et lexicales. Ortolang, outils et ressources pour un traitement optimisé de la langue. En ligne. http://www.cnrtl.fr/etymologie/instruire
[2]Lire le cours du 21 janvier 1976 dans «Il faut défendre la société», Portail Michel Foucault, Archives numériques,Institut Mémoires de l’édition contemporaines (2001), en ligne, http://michel-foucault-archives.org/?Il-faut-defendre-la-societe
[3] Lien de l’URL de l’émission archivée : http://ici.radio-canada.ca/emissions/bonjour_la_cote/2013-2014/archives….
[4] Le service citoyen à travers le monde, Institut du Nouveau Monde, http://www.inm.qc.ca/programmes/service-citoyen/dans-le-monde
[5] Lien de l’URL de l’émission archivée : http://ici.radio-canada.ca/emissions/bonjour_la_cote/2013-2014/archives….
[6] L’impulsion d’un printemps – Les jeunes participants à l’École d’hiver Spécial Sommet ont conservé une conscience aiguë du mouvement étudiant de l’hiver et du printemps 2012, «L’avenir de l’enseignement supérieur», L’Institut du Nouveau Monde. Février 2013. http://www.inm.qc.ca/enseignement-superieur/ecole-dhiver-special-sommet/…
[7] Normand Baillargeon, La réforme québécoise de l’éducation : une faillite philosophique (2006)
[8] Sur l’approche orientante dans notre système de l’éducation : http://www.mels.gouv.qc.ca/references/publications/resultats-de-la-reche…
[9] J’emploie ce qualificatif «libérale» car c’est celui employé par Normand Baillargeon. Je le trouve personnellement impropre ou encore inadéquat, car il peut trop facilement être confondu avec la définition du mot libéral accordé à l’économie «libérale». Je doute qu’une volonté de «laisser faire le marché» soit le principe qu’ait voulu donner M.Baillargeon à sa proposition anti-constructiviste.
[10] Transcription libre prise des définitions données dans le Larousse en ligne http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/%C3%A9duquer/27872
[11] JOYAL, Renée (sous la direction de) (2000), L’évolution de la protection de l’enfance au Québec. Des origines à nos jours, Sainte-Foy, Presses de l’Université du Québec,
[12] Programme ayant cours au Québec et approuvé par le Ministère de l’Éducation des Loisirs et du Sport : http://www1.mels.gouv.qc.ca/sections/programmeFormation/pdf/prform2001.pdf
[13] PIGEON Mathieu, 2008. «L’éducation au Québec, avant et après la réforme Parent», Bilan du siècle. Université de Sherbrooke. Québec. http://www.bilan.usherb.ca/
[14] JOYAL, Renée, Carole CHATILLON, 1994. La loi québécoise de protection de l’enfance de 1944 – génèse et avortement d’une réforme. Histoire sociale, vol. 27 n°53. Université de Toronto, Canada.
[15] Éduquer pris ici dans le sens populaire «Il/elle a reçu une bonne éducation». Car ce qu’offrait l’Instruction publique à l’école, bien qu’instruisant des savoirs et non pas des savoirs-faire, livrait aussi une éducation morale et religieuse.
[16] Certes, ce rapport précède la réforme constructiviste, mais le rapport Parent ouvre au Québec la porte à ces courants de pensée relativistes, herméneutiques, post-modernes, dans lesquels s’inscrit le constructivisme de Glasersfeld.
[17] Pour une lecture plus approfondie sur le sujet de la dépréciation des diplômes, lire VULTUR Mircea, 2006. Diplôme et marché du travail. La dynamique de l’éducation et le déclassement au Québec, Recherches sociographiques, vol. 47 n°1, p.41-68.
[18] ELGRABLY-LÉVY, Nathalie, 2012. On récolte ce que l’on sème, Institut économique de Montréal, en ligne, http://www.iedm.org/fr/38267-on-recolte-ce-que-lon-seme?print=yes
[19] GARNEAU, Jessica, 2013. Le REMDUS contre le financement par «tête de pipe», LaPresse.ca, 24 septembre 2013,en ligne, http://www.lapresse.ca/la-tribune/sherbrooke/201309/24/01-4692755-le-rem…
[20] FORTIER, Claudia, 11 mars 2014. Philippe Couillard conserverait les commissions scolaires, Journal Première Édition de Vaudreuil-Dorion.
[21] Le 29 avril dernier le nouveau Premier ministre annonçait lors de son passage à Clermont (Charlevoix, Québec) cette intention et le fait a été reporté, entre autres, par Martin Ouellette du journal Le Devoir : Couillard n’écarte pas la privatisation partielle. En ligne http://www.ledevoir.com/politique/quebec/406851/couillard-n-ecarte-pas-l…
[22] Je dois admettre que je ne possède pas une connaissance approfondie des politiques de Lesage et que de ce fait, je ne porte pas un jugement de valeur positif ou négatif sur ce qu’il a créé lors de son mandat entre 1960 et 1966. Je place simplement en comparaison les annonces de Philippe Couillard qui sont incohérentes par rapport à son désir de renouer avec les réalisations des «ancêtres» du PLQ. Le cas de la société d’état de Hydro-Québec en est un exemple concret.
20 mars 2014 – Le Devoir annonce la publication d’une étude prédisant l’effondrement de la civilisation actuelle dans quelques décennies. [1] La spoliation et la surexploitation des « ressources » et les inégalités sociales croissantes y sont la cause de notre fin. Cette étude commanditée par la NASA s’ajoute à la multitude de rapports mettant en lumière la catastrophe planétaire en cours.
31 mars 2014 – Le GIEC, un regroupement d’experts et d’expertes en environnement mandaté par l’ONU, annonce que le réchauffement climatique sera plus grand que prévu. [2] De plus, le rapport publié annonce notre atteinte prochaine d’un point de non-retour et déclare du même coup que nous ne sommes absolument pas préparé-e-s pour la catastrophe à venir.
22 avril 2014 – Pendant ce temps, en l’honneur du Jour de la terre, on nous propose de « fêter la planète en changeant nos habitudes ». [3] Du déni, aux larmoiements passifs, à la posture glorifiant la fin de l’humanité comme cynique libération de la planète, une seule question reste encore humainement pertinente : celle de l’organisation, ce fameux « Que faire? ». Esquisse pour une réflexion en ce sens, ce texte vise à poser à partir des analyses de Günther Anders [4] quelques axiomes nécessaires aux luttes écologiques en cours et à venir.
§1. La catastrophe qui se dessine est le résultat de notre atteinte prochaine de la limite : le temps du monde fini commence.
« Une croissance exponentielle infinie est impossible sur monde fini ». Depuis quelques décennies nous sommes à même de penser la finitude de notre monde. [5] Alors, on avait tiré l’alarme déclarant que de dévorer de plus en plus vite ce que l’on sait comme étant limité mènerait à une impasse. Aujourd’hui, les « objecteurs de croissance » nous avertissent de notre atteinte prochaine de la fin. Mieux, l’épuisement a déjà commencé, la raréfaction de ce qui permet la vie fait déjà des ravages : la catastrophe est déjà en cours. Les catastrophes naturelles et humaines qui se multiplient depuis les dernières années seraient des effets collatéraux et précurseurs d’une catastrophe à l’échelle du globe. La majorité des forêts ont été ravagées. La vie océanique sera presque entièrement détruite dans les prochaines décennies. L’eau encore potable ne sert plus à la vie. Nous sommes à court d’espèces, nous sommes à court de terres et nous sommes à court de temps. [6] « Il est minuit moins cinq ». Déjà, l’absence de futur commence à poindre.
§2. Il faut dorénavant renoncer à prendre notre mode de vie pour acquis.
Devant l’atteinte prochaine de la limite, plusieurs revendiquent le maintien de leur mode de vie. De ce point de vue, il semble nécessaire de développer de nouvelles sources d’énergie pouvant pallier la fin de l’ère du pétrole. Ils et elles disent ainsi : « Je veux continuer comme avant … et d’ailleurs ce serait sympa s’il y avait encore une planète ». Au contraire, le maintien de la vie, notamment humaine, sur Terre devrait être le point de départ de la lutte environnementale. Il faut partir de cette exigence minimale et déterminer ce qu’il faut faire pour l’atteindre … que cela implique ou non la continuation de nos habitudes de vie. S’accrocher à tout prix à certaines pratiques risque fort d’en entrainer la destruction, en emportant toutes vies sur terre du même coup.
§3. Le gaspillage n’est pas le problème, le recyclage n’est pas la solution.
Le gaspillage n’est pas un comportement hasardeux moralement condamnable, mais une situation globale inhérente à la production. La catastrophe à venir n’est pas le résultat de cette lumière allumée oubliée, du robinet qui coule pendant que l’on se brosse les dents, la pollution n’est pas causée par ces déchets jetés à côté de la poubelle. « Recycler, réutiliser et réduire » constituent de fausses solutions pour un faux problème. La surconsommation croissante est nécessaire à la croissance de la surproduction. Le gaspillage de masse – que ce soit ce que l’on consomme, ce qui est jeté sans consommation, les produits-déchets collatéraux ou les produits déchets-programmés à retardement – fait partie intégrante de l’industrie de production de masse. [7] S’attaquer au gaspillage, c’est prendre le problème à l’envers : le problème, c’est la surproduction. Il ne faut plus demander aux automobilistes de fermer leur moteur. Si, d’une part, une voiture produite implique son utilisation, sa consommation de pétrole hebdomadaire et sa péremption pour son remplacement, d’autre part, sa production pollue autant que l’ensemble de son fonctionnement. Ce n’est pas les moteurs qu’il faut fermer, mais les usines à voitures.
§4. L’erreur d’« acheter, c’est voter » : l’achat comme le vote sont, à notre époque, des produits de masse.
Baser notre action sur une « demande » de produits « équitables », « bio » ou « naturels » est une illusion : de nos jours, la consommation de masse est un produit fabriqué en série. On pourrait même dire que la consommation a été avalée par la production alors que les moments de consommation sont avant tout des moments de production d’humains de masse. [8] Davantage, certaines entreprises – dites publicitaires – se dédient justement à la production d’êtres de masses pour la « consommation » des produits de masse. [9] La demande est le produit de l’offre, les besoins sont le produit des produits. [10] Au mieux, tenter de consommer de façon responsable néglige irresponsablement l’état actuel de la production tel un privilège moral réservé à une élite intellectuelle. Au pire, le boycott est une tentative disproportionnée devant l’hydre de la production et, à l’inverse, les impératifs de la production infiltreront plutôt la lutte écologique en la transformant en marchandise « éthique » surproduite – en témoigne la prétendue voiture verte, oxymore sur roues. « Vert est la couleur de l’argent ». Peut-être faudrait-il encore attaquer les entreprises productives plutôt que culpabiliser les personnes limitées par leurs impératifs budgétaires et/ou dont les désirs sont produits par la publicité.
§5. Notre course inlassable vers le gouffre n’est pas le résultat d’une folie ou d’un manque de vision qu’il faudrait raisonner ou éclairer.
La métaphore consacrée nous représente comme des bolides filant à toute vitesse vers le mur du réel, chaque bolide en compétition pour dépasser les autres automate-mobiles. Or, ce comportement n’est pas le fait d’une erreur de calcul, d’un manque de jugement ou d’une ignorance crasse. Il ne s’agit pas de convaincre nos dirigeants et dirigeantes de prendre une autre direction : ils et elles suivent le code de la route, et pire, l’engin est obligé de toujours accélérer pour fonctionner. En effet, son moteur est un système économique particulier qui se nomme « capitalisme »; notre course est la course inlassable de l’accumulation capitaliste. Le mode de fonctionnement de cette machine exige son extension constante, son extension exige davantage de « ressources » à exploiter. Le Moloch doit tout avaler, il doit dévorer de plus en plus pour se maintenir, intégrer davantage le monde à son système, surproduire pour exister. Nos classes dirigeantes savent comment fonctionne le monde et agissent comme il le faut : c’est le monde qui ne tourne pas rond. Rien ne sert de les convaincre, puisqu’elles ne dictent pas le fonctionnement de la course, mais s’assurent uniquement que le bolide aille droit. Leur dire que tout droit il y a un mur n’aidera pas : si elles ont les mains sur le volant, c’est le bolide – le mode de production capitaliste – qui dirige. Une telle machine ne se raisonne pas. Elle ne s’arrêtera pas. Nous devons l’arrêter, mettre du sucre dans l’essence, peter ses pneus, mettre le break à bras. Saboter le capitalisme, entrer en décroissance ou alors le choc, la catastrophe. Freiner nous-même fera moins mal que de freiner avec un mur.
§6. Toutefois, nous manquons tout de même de vision : nous sommes aveugles face à l’apocalypse
Aujourd’hui, on peut dire que la plupart d’entre nous a entendu parler du « réchauffement climatique » et savons plus ou moins de quoi il en retourne. Or, bien que nous sachions l’imminence de la catastrophe comme sa gravité, aucun mouvement millénariste n’a été déclenché, aucune vague d’émeutes : il ne se passe rien. L’humanité ne paraît pas dévastée d’angoisse collective devant son auto-annihilation prochaine. À vrai dire, il semble que nous sachions sans comprendre, sans prendre réellement conscience de la situation. On en voit les prémisses. Mais ce qui doit advenir – famines, guerres des « ressources », désastres superposés à répétition, extinction de la vie – on ne le voit pas maintenant, on le verra trop tard. Sa révélation sera exponentielle et à retardement. La catastrophe déjà en cours est partout – extinctions d’espèces, désertifications, déforestations, réchauffement – mais nulle part, car divisée contre notre vision. Les raisons de cet aveuglement sont multiples – la division du travail voile la finalité de nos actes réduits à leur instrumentalité, notre imagination ne peut rejoindre les confins de nos capacités meurtrières, ce qui est à venir dépend de nos actes présents tout en étant maintenant invisible et incommensurable. Bien que nous sachions, nous sommes aveugles devant l’apocalypse. [11] Aveugles, au sens où l’on ne se sent pas concerné, où l’on ne peut réellement imaginer la catastrophe. Le travail à faire n’en est pas un d’information. Il s’agit de faire de la situation un enjeu politique et moral sur lequel toute personne a à la fois une responsabilité et un pouvoir direct. Retrouver la maîtrise de nos finalités peut étendre notre vision prospective. Seule la possibilité d’une prise en charge collective peut mener à la prise de conscience collective.
§7. Le « chaque petit geste compte » est un leurre contre notre responsabilité et empêche de penser le changement.
Si l’aphorisme « chaque petit geste compte » était basé sur l’idée qu’un cumul de gouttes d’eau allait faire raz-de-marée, on ne peut qu’en constater l’échec. Au lieu de multiplier les actions, il est plutôt prétexte à leur individualisation et à leur rapetissement. D’une part, alors que la surproduction dévastant la terre est faite collectivement, la révolte pour la libération de la vie doit aussi être collective. Un petit geste éthique ne fait pas de mal, mais valoriser l’action individuelle au détriment de l’action collective, c’est édenter le peuple, c’est mettre de côté l’union nécessaire pour supprimer le réel problème, le capitalisme. Il ne faut pas collectivement agir individuellement (comme dans l’isoloir électoral), mais chacun et chacune prendre part à l’action collective. Peut-être est-ce la seule façon d’être et de dépasser notre état de produits de masse : se réunir, dialoguer ensemble sans intermédiaire et s’organiser en groupe vers une prise en charge collective de nos vies au-delà d’un individuel massifié. Autrement dit, il ne faut pas sombrer dans le prêche d’une vie individuelle éco-monastique. L’enjeu n’est pas à qui aura accès au paradis végétarien, mais si l’on sera toujours en vie dans 50 ans. [12] D’autre part, on ne sauve pas le monde dans son salon et faire « sa bonne action » de la journée ne sert qu’à se déculpabiliser. Sur le cadavre de la planète dévastée, il sera marqué « seuls comptent les gestes qui font la différence ».
§8. Certaines voies de sortie ne mènent pas vers la sortie, sinon vers une sortie de la vie.
Au cours de la lutte, il faudra aussi garder à l’esprit que s’il est possible que l’on sauvegarde la vie sur terre, on y construise du même coup un enfer anti-humain. Divers modes de survie, s’ils préservent l’avenir, doivent aussi être évités impérativement. Les énergies vertes ou renouvelables les plus efficaces nous mènent, par la continuation de la surproduction capitaliste, vers le mur : l’impact retardé n’en sera que plus douloureux. L’imposition du respect environnemental, par un état fort, ses législations et sa police, pave la voie à l’écofascisme. De même, la liberté humaine doit lutter contre tout gouvernement mondial. La virtualisation de l’économie est une triste lubie [13] des populations connectées en réseaux exportant leur destruction environnementale en même temps que leurs industries. Les biotechnologies, pires entre toutes, pourraient effectivement sauver la vie … au prix de faire de la nature, de la vie, des êtres humains, du monde, des produits de laboratoire. En haut de cette porte de sortie, apparaît en rouge « vers Le Meilleur des mondes ». [14]
§9. Face au désastre, les recettes de nos parents ne suffiront plus : il nous faudra des recettes pour le désastre.
Que vous souhaitiez l’arrivée de la catastrophe avec ardeur comme point d’éclatement d’un quotidien aussi répétitif que la chaîne de montage; que vous appréhendiez cette situation imaginant le lot de destruction, de guerres et de vies brisées qu’elle entraîne; que vous pleuriez tout ce qui meurt déjà, ce que l’on souille, ce que l’on piétine, ce que l’on exploite, ce que l’on spolie, cette terre mère dévastée, déjà; que vous vous identifiez à la lutte à venir, comme un terrible destin, un défi incommensurable lancé par la machine industrielle, cette lutte devenant le sens de votre vie; vous devez savoir que la lutte écologique, la résistance actuelle et à venir, le combat au sein de la catastrophe, tous devront être au-delà de tout ce que nos parents ont déjà vécu. Au moment de la catastrophe, aujourd’hui et demain, la résistance devra être partout. Nous ne pourrons plus compter sur nos institutions, nos partis politiques, nos organismes humanitaires, nos entreprises multinationales : nous ne pourrons compter que sur nous-même. S’il faut entrer dans cette guerre de libération, l’engagement de chaque sera direct et autonome. Les grands regroupements « politiques » encrassés dans la fange actuelle ne peuvent renverser le système dont ils embrassent les structures. Alors, nous serons organisé-e-s en troupes, en bandes, en comités invisibles, en groupe d’ami-e-s, de bridge, de football ou de travail. Dans la lutte collective contre la catastrophe, au cœur du désastre, les recettes de nos parents ne suffiront plus : il nous faudra des recettes pour le désastre. [15]
[1] « L’humanité risque l’effondrement d’ici quelques décennies », Le Devoir. 20 mars 2014
[2] « Climat : catastrophe à l’horizon », Le Devoir. 5 avril 2014
[3] Le slogan de la campagne 2014 du jour de la terre était exactement « Fêtons la planète en changeant nos habitudes ». Voir le site de l’organisation : http://www.jourdelaterre.org/agenda-2014/
[4] Penseur entre le journalisme et la métaphysique, adepte d’une certaine philosophie de l’occasion, il se démarque notamment dans sa pensée de la technique, de la troisième révolution industrielle et de la bombe atomique.
[5] Jacquard, Albert. « Finitude de notre domaine » dans Monde Diplomatique. Mai 2004. http://www.monde-diplomatique.fr/2004/05/JACQUARD/11175
[6] End : Civ un documentaire de Submedia disponible en ligne. http://www.submedia.tv/endciv-2011/ ou sur youtube : https://www.youtube.com/watch?v=3hx-G1uhRqA
[7] Anders, Günther. « L’Obsolescence des produits » dans L’Obsolescence de l’humanité, tome 2 : Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle. Éditions Fario, Paris, 2011 (1980), 428 p.
[8]Anders, Günther. « Donnez-nous notre mangeur quotidien » Ibid 1980, pp. 15-17
[9] Dont la pratique influence progressivement la vente électorale de député-e-s marchandises.
[10] Anders, Günther. « Le monde comme fantôme et comme matrice » dans L’Obsolescence de l’humanité, tome I : Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle. Éditions de l’Encyclopédie des nuisances et Éditions Ivrea, Paris, 2002 (1956), pp. 117-243
[11] Anders, Günther. « Sur la bombe et les causes de notre aveuglement face à l’apocalypse » Op. cit. 1956, pp. 261-361
[12] Keith, Lierre. The Vegetarian Myth; food, justice and sustainability. PM Press, 2009, 320 p.
[13] Malet, Jean-Batiste. « Amazon, l’envers de l’écran » dans Monde Diplomatique. Novembre 2013. http://www.monde-diplomatique.fr/2013/11/MALET/49762
[14] Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes
[15] Recipes for disasters. CrimethInc. http://www.crimethinc.com/books/rfd.html et disponible en ligne : https://we.riseup.net/assets/35370/crimethinc.recipes.for.disaster.an.an…
Par Solal Comics

Par Francis Dufresne
Ira Robinson est professeur au Département des sciences religieuses de l’Université Concordia. Ancien président de la Société canadienne des études juives, il a également rédigé une introduction à l’histoire de la communauté juive du Québec. L’entrevue s’est déroulée en anglais, pour ensuite être traduite par notre journaliste.
Q: Lors de son discours devant le parlement israélien le 10 janvier dernier, le premier ministre Stephen Harper exprimait son inquiétude face à ce qu’il appelle un «nouvel antisémitisme». S’il considère que l’on peut critiquer les politiques d’Israël, il déplore une «condamnation sélective, et exclusive de l’État juif», notamment par certains membres des Nations Unies. Trouvez-vous cette critique justifiée?
R: Premièrement, il faut distinguer ce «nouvel antisémitisme» par rapport à l’antisémitisme que l’on retrouvait au 20e siècle. Au Canada par exemple, il y avait un mouvement appelé les créditistes. Ce groupe dénonçait les abus d’un pouvoir financier contrôlé par les juifs qui oppressait la population. Lorsqu’ils étaient accusés d’antisémitisme, ils répliquaient: «Nous ne sommes pas antisémites, nous sommes seulement contre Wall Street et les banques, qui sont contrôlés par les juifs.» À leurs yeux, ils n’étaient pas antisémites. Historiquement, la plupart des gens que l’on accuse de racisme le nient, avec les exceptions que l’on connait (le régime nazi par exemple). Aujourd’hui, le contexte est différent. Les individus accusés d’antisémitisme vont souvent être des critiques de l’État israélien, à différents degrés. Certains vont aller jusqu’à souhaiter la destruction du pays, d’autres sont plus modérés et critiquent les politiques israéliennes. Que ces personnes soient réellement antisémites ou non, certains vont dénoncer cette accusation comme étant un moyen de les réduire au silence. Les gens qui s’inquiètent d’une montée de l’antisémitisme vont évidemment nier cette allégation. Ils font valoir que les politiques israéliennes sont sujettes à débat au sein même de l’État hébreu, donc des juifs eux-mêmes. Ce ne sont donc pas simplement les critiques qu’ils dénoncent, mais la fixation de certaines de ces critiques sur Israël.
Q:N’est-ce pas curieux de voir M. Harper dénoncer cette fixation, alors que certains pays arabes dénoncent l’acharnement des pays occidentaux sur l’Iran?
R: Ici, le Canada prend sensiblement la même position que les États-Unis et d’autres pays européens comme la France. Ils forment un front commun pour défendre Israël, leur allié dans la région, contre un régime qui a explicitement menacé l’existence de l’État hébreu par le passé. La tension a augmenté depuis qu’il est question d’armement nucléaire. Ce qui est nouveau, c’est que Stephen Harper se positionne comme étant le chef d’État le plus près d’Israël.
Q: Qu’est-ce qui explique cette nouvelle position, comparativement aux anciens premiers ministres libéraux?
R: Je ne crois pas que ce soit une question de libéraux ou de conservateur. L’appui de M. Harper envers son homologue israélien semble être une position très personnelle, relevant d’une conviction qui lui appartient face à ce conflit.
Q: Revenons à la question d’antisémitisme. Pour M. Harper, qualifier d’apartheid la relation entre Israël et les Palestiniens, c’est de l’antisémitisme. D’un autre côté, l’ancien président américain Jimmy Carter publie en 2006 l’ouvrage Palestine: la paix, pas l’apartheid. Jimmy Carter est bien connu pour sa participation aux Accords de Camp David, qui négociait la paix entre l’Égypte et Israël. Comment peut-il être antisémite?
R: Évidemment, il faudrait être dans sa tête pour réellement savoir. Ce que je peux dire, c’est qu’il ne se considère vraisemblablement pas comme un antisémite. Il estime que la thèse avancée dans son livre est justifiée. De la même façon, certains observateurs jugent qu’il est allé trop loin. Est-ce exagéré de le traiter d’antisémite? Encore une fois, c’est une question de perception. Jimmy Carter, dans sa propre vision des choses, n’est pas allé trop loin. Les gens qui ont été choqués par le contenu de son livre ont trouvé légitime de le qualifier d’antisémite.
Q: Mais cette qualification d’antisémitisme ne risque-t-elle pas, dans certains cas, d’entrainer une censure? Pensons au cas Dieudonné par exemple.
R: Ici, il faut distinguer ce qu’il se dit dans les médias et ce qu’il se passe réellement. L’étiquette d’antisémitisme n’empêche que très partiellement la diffusion d’un message. Le simple fait que le débat puisse se dérouler dans l’espace public nous indique que cette étiquette ne tue pas ces débats. Les gens accusés d’antisémitisme continuent d’être publiés, comme c’est le cas pour Jimmy Carter. On peut limiter les moyens de Dieudonné, en interdisant ses spectacles. Mais on ne peut éliminer son message: il est très présent sur internet, il peut encore être invité dans les médias et ainsi de suite. On peut se réjouir d’une telle réalité, ou la déplorer. Je lis les journaux tous les jours, et toute cette question d’antisémitisme devient extrêmement prévisible. Votre critique des politiques israéliennes a franchi une certaine ligne ? Voilà, vous êtes antisémite! Vous me traitez d’antisémite pour ce que j’ai écrit? Voilà, vous êtes pour la censure! Je vois cette argumentation toutes les semaines, si ce n’est tous les jours. Dans nos sociétés démocratiques, la liberté d’expression est très importante. Mais en même temps, il y a cet exemple classique: «Est-ce permis de crier au feu dans une salle bondée?» Si cet équilibre était si simple à trouver, il n’y aurait pas tous ces débats.
Q: Cette guerre de mot se retrouve régulièrement dans les médias, comme vous le mentionnez. Comment évaluez-vous la couverture médiatique de cette question?
R: Le conflit a définitivement été adopté par les médias. Pas parce que c’est plus important ou plus sanglant en ce moment. Pensons au Congo par exemple, qui reçoit une couverture beaucoup plus timide. Il semble y avoir une véritable fixation sur le conflit israélo-palestinien par les médias et les Nations Unies. De toute évidence, le conflit permet de vendre beaucoup de journaux. La guerre des mots m’apparait plutôt futile. Le plus important, c’est de trouver une paix durable entre Israéliens et Palestiniens.Ira Robinson est professeur au Département des sciences religieuses de l’Université Concordia. Ancien président de la Société canadienne des études juives, il a également rédigé une introduction à l’histoire de la communauté juive du Québec. L’entrevue s’est déroulée en anglais, pour ensuite être traduite par notre journaliste.
Q: Lors de son discours devant le parlement israélien le 10 janvier dernier, le premier ministre Stephen Harper exprimait son inquiétude face à ce qu’il appelle un «nouvel antisémitisme». S’il considère que l’on peut critiquer les politiques d’Israël, il déplore une «condamnation sélective, et exclusive de l’État juif», notamment par certains membres des Nations Unies. Trouvez-vous cette critique justifiée?
R: Premièrement, il faut distinguer ce «nouvel antisémitisme» par rapport à l’antisémitisme que l’on retrouvait au 20e siècle. Au Canada par exemple, il y avait un mouvement appelé les créditistes. Ce groupe dénonçait les abus d’un pouvoir financier contrôlé par les juifs qui oppressait la population. Lorsqu’ils étaient accusés d’antisémitisme, ils répliquaient: «Nous ne sommes pas antisémites, nous sommes seulement contre Wall Street et les banques, qui sont contrôlés par les juifs.» À leurs yeux, ils n’étaient pas antisémites. Historiquement, la plupart des gens que l’on accuse de racisme le nient, avec les exceptions que l’on connait (le régime nazi par exemple). Aujourd’hui, le contexte est différent. Les individus accusés d’antisémitisme vont souvent être des critiques de l’État israélien, à différents degrés. Certains vont aller jusqu’à souhaiter la destruction du pays, d’autres sont plus modérés et critiquent les politiques israéliennes. Que ces personnes soient réellement antisémites ou non, certains vont dénoncer cette accusation comme étant un moyen de les réduire au silence. Les gens qui s’inquiètent d’une montée de l’antisémitisme vont évidemment nier cette allégation. Ils font valoir que les politiques israéliennes sont sujettes à débat au sein même de l’État hébreu, donc des juifs eux-mêmes. Ce ne sont donc pas simplement les critiques qu’ils dénoncent, mais la fixation de certaines de ces critiques sur Israël.
Q:N’est-ce pas curieux de voir M. Harper dénoncer cette fixation, alors que certains pays arabes dénoncent l’acharnement des pays occidentaux sur l’Iran?
R: Ici, le Canada prend sensiblement la même position que les États-Unis et d’autres pays européens comme la France. Ils forment un front commun pour défendre Israël, leur allié dans la région, contre un régime qui a explicitement menacé l’existence de l’État hébreu par le passé. La tension a augmenté depuis qu’il est question d’armement nucléaire. Ce qui est nouveau, c’est que Stephen Harper se positionne comme étant le chef d’État le plus près d’Israël.
Q: Qu’est-ce qui explique cette nouvelle position, comparativement aux anciens premiers ministres libéraux?
R: Je ne crois pas que ce soit une question de libéraux ou de conservateur. L’appui de M. Harper envers son homologue israélien semble être une position très personnelle, relevant d’une conviction qui lui appartient face à ce conflit.
Q: Revenons à la question d’antisémitisme. Pour M. Harper, qualifier d’apartheid la relation entre Israël et les Palestiniens, c’est de l’antisémitisme. D’un autre côté, l’ancien président américain Jimmy Carter publie en 2006 l’ouvrage Palestine: la paix, pas l’apartheid. Jimmy Carter est bien connu pour sa participation aux Accords de Camp David, qui négociait la paix entre l’Égypte et Israël. Comment peut-il être antisémite?
R: Évidemment, il faudrait être dans sa tête pour réellement savoir. Ce que je peux dire, c’est qu’il ne se considère vraisemblablement pas comme un antisémite. Il estime que la thèse avancée dans son livre est justifiée. De la même façon, certains observateurs jugent qu’il est allé trop loin. Est-ce exagéré de le traiter d’antisémite? Encore une fois, c’est une question de perception. Jimmy Carter, dans sa propre vision des choses, n’est pas allé trop loin. Les gens qui ont été choqués par le contenu de son livre ont trouvé légitime de le qualifier d’antisémite.
Q: Mais cette qualification d’antisémitisme ne risque-t-elle pas, dans certains cas, d’entrainer une censure? Pensons au cas Dieudonné par exemple.
R: Ici, il faut distinguer ce qu’il se dit dans les médias et ce qu’il se passe réellement. L’étiquette d’antisémitisme n’empêche que très partiellement la diffusion d’un message. Le simple fait que le débat puisse se dérouler dans l’espace public nous indique que cette étiquette ne tue pas ces débats. Les gens accusés d’antisémitisme continuent d’être publiés, comme c’est le cas pour Jimmy Carter. On peut limiter les moyens de Dieudonné, en interdisant ses spectacles. Mais on ne peut éliminer son message: il est très présent sur internet, il peut encore être invité dans les médias et ainsi de suite. On peut se réjouir d’une telle réalité, ou la déplorer. Je lis les journaux tous les jours, et toute cette question d’antisémitisme devient extrêmement prévisible. Votre critique des politiques israéliennes a franchi une certaine ligne ? Voilà, vous êtes antisémite! Vous me traitez d’antisémite pour ce que j’ai écrit? Voilà, vous êtes pour la censure! Je vois cette argumentation toutes les semaines, si ce n’est tous les jours. Dans nos sociétés démocratiques, la liberté d’expression est très importante. Mais en même temps, il y a cet exemple classique: «Est-ce permis de crier au feu dans une salle bondée?» Si cet équilibre était si simple à trouver, il n’y aurait pas tous ces débats.
Q: Cette guerre de mot se retrouve régulièrement dans les médias, comme vous le mentionnez. Comment évaluez-vous la couverture médiatique de cette question?
R: Le conflit a définitivement été adopté par les médias. Pas parce que c’est plus important ou plus sanglant en ce moment. Pensons au Congo par exemple, qui reçoit une couverture beaucoup plus timide. Il semble y avoir une véritable fixation sur le conflit israélo-palestinien par les médias et les Nations Unies. De toute évidence, le conflit permet de vendre beaucoup de journaux. La guerre des mots m’apparait plutôt futile. Le plus important, c’est de trouver une paix durable entre Israéliens et Palestiniens.
« Y’a quatre choses qui nous ont appris dans le sport professionnel : jamais tu mêles la race, la religion, la politique, pis le sexe, il faut se tenir loin de ça ».
Jean Perron, ancien entraîneur du Canadien de Montréal
« Les gens de Québec veulent une équipe de hockey, pas un pays. »
Sam Hamad, ministre libéral provincial
Le Canadien de Montréal privilégie d’une grande diffusion médiatique dans notre société. Selon Influence Communications [1], trois des dix nouvelles les plus médiatisées en 2013 concernaient directement ou indirectement le Canadien. Au-delà du spectacle sportif qu’il présente, cette équipe fait partie de notre patrimoine. Le logo du club fut présent sur nos billets de cinq dollars, nos pièces de monnaie, nos timbres, dans nos salles de cinéma (Maurice Richard de Charles Binamé, Pour toujours, les Canadiens ! de Sylvain Archambault). Comment expliquer l’exposition médiatique dont privilégie le CH ? Ce texte veut visiter les liens qui ont existé entre la société québécoise et le Canadien de Montréal. Je vais chercher à démontrer comment ce club de hockey a pu, à une certaine époque, être un vecteur de changement social et comment, à l’ère de la culture de la consommation de masse, il est devenu strictement un objet de consommation. Pour ce faire, inspirons-nous des enseignements d’Ernst Bloch, philosophe allemand connu pour son ouvrage Le principe de l’espérance. Bloch croyait que l’on peut retrouver dans toute société des signes de ce qu’il nomme l’utopie, c’est-à-dire des signes émanant des hommes, visible dans la culture d’une société donnée, qui reflètent un désir de changement, afin de créer un monde meilleur. Ces signes sont des indices d’un monde qui n’existe pas encore, d’un « monde-possible » qui peut devenir le monde réel. Ils permettent aux individus d’imaginer ce monde-possible et fournissent un cadre référentiel pour le construire; ils sont des signes qui nous permettent d’imaginer et de créer un monde « délivré des souffrances indignes, de l’angoisse, de l’aliénation ». Dans cette perspective, le philosophe français Redeker, dans son ouvrage Le sport contre les peuples, propose donc une définition de la culture comme un « principe de déracinement », d’une ouverture vers la transition du monde tel qu’il est à un monde refait et plus juste. La culture devient une sorte d’introspection collective qui permet aux individus et à la collectivité de s’actualiser et de révolutionner le monde. C’est sous cet angle que l’on peut considérer le Canadien de Montréal comme symbole ayant influencé une transformation sociale dans la période entre l’après-guerre et la Révolution tranquille, dans un contexte où les Québécois francophones étaient une majorité socialement et économiquement soumise à la minorité anglophone. Plus précisément, c’est dans les événements entourant la suspension du célèbre joueur du Canadien, Maurice Richard, que l’on peut considérer le sport professionnel comme vecteur de transformation sociale.
Le Canadien de Montréal comme vecteur de changement social
Dès sa création, le Canadien s’est auto-identifié à la nation canadienne-française. L’équipe adopte en 1911 les couleurs de la France, affirmation de son identité francophile : le bleu, le blanc et le rouge. L’arrivée d’une équipe clairement identifiée à la communauté anglophone, les Maroons de Montréal, va aider à augmenter la popularité du Canadien auprès des francophones et former une relation antagoniste entre les deux clubs. (« Il n’est pas rare que des batailles éclataient entre les spectateurs qui, au nombre moyen de 11 000, furent de plus en plus nombreux à venir assister à ce phénomène culturel ») [2] Malgré un rapprochement avec la communauté anglophone suite à la disparition des Maroons en 1938, la montée en popularité du club parmi les francophones des régions rurales du Québec, en grande partie due à la transmission des matchs à la radio et le fait que l’équipe alignait à cette époque un grand nombre de joueurs francophones talentueux (Richard, Béliveau, Geoffrion), va indéniablement forger le statut de l’équipe comme porte-étendard de la nation canadienne-française. C’est dans ce contexte que les événements de mars 1955 vont se dérouler.
Pendant les décennies 1940 et 1950, Maurice Richard, en plus d’être l’un des meilleurs joueurs de la Ligue nationale de hockey, symbolisait le Canadien français typique de l’époque (famille ouvrière qui comptait huit enfants, catholique pratiquant, peu scolarisé) à une exception près : il n’est plus un dominé, mais un dominant car il réussit à exceller dans un univers majoritairement anglophone. Il représentait donc l’image du Canadien français résistant à l’oppression anglophone et devint un symbole cristallisant le sentiment d’injustice qui habitait alors les Canadiens français. Le soir du 13 mars 1955, durant une partie du Canadien contre les Bruins de Boston, une échauffourée éclate entre les joueurs des deux équipes. Impliqué dans ce jeu de «brasse-camarade», Maurice Richard frappe un juge de ligne qui tentait de s’interposer entre l’ailier droit du Canadien et Hal Laycoe, un joueur des Bruins. Clarence Campbell, alors président de la LNH, va imposer une sévère punition : Maurice Richard est suspendu pour le reste de la saison régulière et pour toute la durée des séries éliminatoires. Ceci va empêcher Richard de gagner le championnat des marqueurs, mais va surtout grandement handicaper les chances du Canadien de Montréal de gagner la Coupe Stanley (l’équipe s’est finalement inclinée en sept matchs lors de la série finale contre les Red Wings de Detroit). Les réactions opposées entre les médias anglophones et francophones démontrent le clivage social existant dans la société québécoise. Alors que le Globe and Mail, la Gazette de Montréal et le Montreal Star vont tous appuyer sans réserve la décision de Campbell, les journaux francophones vont dénoncer celle-ci comme étant injuste. Ils perçoivent dans cette décision un geste d’oppression à l’encontre du héros canadien-français, à l’encontre d’un individu refusant le statut de dominé. Quatre jours après le match contre les Bruins, le Canadien affronte les Red Wings au Forum de Montréal. Durant la première période, le président de la Ligue fait son entrée dans l’amphithéâtre et s’assoit à son siège habituel. Il est immédiatement la cible de divers projectiles lancés par la foule de 16 000 partisans qui le huent. Le chef pompier de la ville de Montréal Armand Paré prend la décision de faire évacuer le Forum de Montréal avant la fin de la première période à la suite de l’explosion d’une bombe lacrymogène. Les spectateurs expulsés rejoignent sur la rue Sainte-Catherine les milliers de manifestants regroupés afin de dénoncer la suspension de Maurice Richard. Une émeute éclate : tramways renversés, affrontements avec les forces de l’ordre, vandalisme et pillage vont durer jusqu’aux petites heures du matin. Certes, l’histoire du sport professionnel est marquée par des manifestations de ce genre, mais celle-ci comportait un sens politique. André Laurendeau écrit le 21 mars 1955 dans le quotidien Le Devoir: « On est soudain fatigué d’avoir toujours eu des maîtres, d’avoir longtemps plié l’échine. M. Campbell va voir. (Cette) brève flambée trahie ce qui dort derrière l’apparente indifférence et la longue passivité des Canadiens français. »
Pour Suzanne Laberge, cette émeute marqua une « fissure dans l’espace social et dans l’ordre social des rapports dominants-dominés ». Ainsi, le groupe dominé (les francophones) s’est regroupé, créant un événement politique qui dépassera la simple dénonciation de la suspension de Maurice Richard : c’est leur statut social de dominés qui est dénoncé. Cet évènement représente l’expression du désir d’un monde meilleur, un monde qui n’existe pas, mais auquel rêvent les francophones, c’est-à-dire un monde sans oppression par la minorité anglaise. Bloch croyait que l’utopie, en plus « de nous rendre conscients des imperfections de ce monde », avait également comme fonction de nous permettre de « transformer (le monde) selon les exigences proposées par l’utopie ». Il est possible d’avancer l’hypothèse que cette émeute ait pu contribuer à remettre en question le statu quo des relations dominants-dominés entre les anglophones et francophones. Laberge partage cette analyse : « le symbole des rapports de force entre dominants et dominés qu’il (Maurice Richard) incarnait allait survivre au-delà de l’individu » et avoir un impact à long terme parmi les francophones québécois.
Le Canadien de Montréal, reflet du capitalisme contemporain
Est-ce que le Canadien de Montréal peut encore, à notre époque, être un vecteur de changement social ? Retournons d’abord à Ernst Bloch. Dans Le principe de l’espérance, il exprime la crainte de l’impact du développement du capitalisme sur la capacité des sociétés de s’actualiser. Bloch, considéré comme étant le plus romantique des auteurs marxistes, croit que « c’est avec l’essor du capitalisme, de la valeur d’échange et du calcul mercantile que l’on va assister à l’« oubli de l’organique » et à la « perte du sens de la qualité » dans la nature. » Bloch craint une domination du système capitaliste sur la nature, d’une prédétermination de ce que « devrait être » notre monde. « L’oubli de l’organique », c’est la crainte d’un contrôle de l’actualisation des sociétés par la technique rationnelle et instrumentale, qui reflèterait « une volonté de domination, de relation de maître à esclave » sur la nature. Bloch voit en celle-ci une construction de notre monde qui empêche la spontanéité, où « la soif du gain étouffe tout autre élan humain ». Afin d’illustrer sa pensée, Bloch prend en exemple les villes modernes, construites selon une logique froide et efficace, qu’il décrit comme des « »machines à habiter » réduisant les êtres humains « à l’état de termites standardisés » ». « L’architecture fonctionnelle reflète et même redouble le caractère glacial du monde de l’automatisation, de ses hommes divisés par le travail, de sa technique abstraite ». Pour Bloch, le capitalisme crée le monde à son image, axé sur sa seule logique économique rationnelle et du même coup instaure un environnement nuisible à la capacité de l’homme de rêver et d’actualiser autrement la société.
Robert Redeker reprend les craintes de Bloch dans Le sport contre les peuples. Il croit que le sport professionnel est un phénomène qui porte en lui des valeurs similaires au capitalisme : il s’agit essentiellement d’une compétition entre individus. Le sport professionnel est dans le contexte capitaliste actuel essentiellement conservateur, c’est un espace qui glorifie le monde tel qu’il est construit présentement, tel que le capitalisme mondial le définit. Autrement dit, le sport professionnel est à la fois un symbole qui reflète les valeurs capitalistes, mais qui va également faire la promotion de ses valeurs et devient ainsi un agent actif de propagande. Le spectacle mondialisé du sport professionnel glorifie la compétition, la « loi du plus fort ». C’est un spectacle qui est projeté en permanence dans nos vies à travers les médias qui relaient le grand nombre d’évènements sportifs locaux et mondiaux. Mais plus important encore dans le cas qui nous concerne, le sport professionnel tend à instrumentaliser le concept de communauté afin d’engendrer un maximum de profits. Le sport professionnel, en tant qu’entreprise capitaliste, transforme l’espace public en fonction d’intérêts privés. Les clubs professionnels ont compris, à la fin du siècle dernier, « l’importance du club et de son identité comme facteurs pouvant être instrumentalisés au profit d’une pénétration plus grande dans la culture populaire et dans le tissu social en général ». [3]
Les auteurs Anouk Bélanger et Fannie Valois-Nadeau expliquent comment les administrateurs du Canadien, craignant que le nouvel amphithéâtre de l’équipe (le Centre Molson, maintenant nommé Centre Bell) nuise à la popularité du club (par la disparition du Forum de Montréal, lieu mythique pour le monde du hockey), vont déployer une campagne marketing afin de « sacraliser » le nouveau domicile de l’équipe. Ce qui est important de retenir de cette campagne est que : « cette mise en scène a fonctionné sur la base d’un discours qui évacuait les polémiques, légitimant le déménagement et orientant la mémoire collective vers ce qu’elle devrait être : on y construisit une image glorieuse et rassembleuse. Les tensions, les conflits et les autres moments forts qui firent de ce lieu un symbole de la culture montréalaise furent évincés du discours officiel; étant plus aptes à attirer les foudres que les foules, ils furent tenus à l’écart. » [4] L’émeute de Maurice Richard, moment fort de l’histoire du Canadien et du Québec, est oubliée, car elle ne convient pas à la nouvelle représentation sociale que l’équipe tente de se donner, un symbole artificiellement créé afin de maximiser la popularité du club et sa rentabilité commerciale. Ainsi, l’équipe marketing du Canadien a construit des partenariats avec d’autres institutions sociales d’importances. Par exemple, elle a établi une stratégie marketing avec la Ville de Montréal afin de promouvoir le slogan « La Ville est Hockey » ou encore avec la Société de transport de Montréal qui affiche le jour des matchs le cri de ralliement « Go Habs Go » sur les autobus de la société. La campagne va s’étendre jusque dans les écoles publiques où l’équipe fait distribuer des « fascicules éducatifs ». Elle va également établir des liens avec d’autres entreprises, comme la chaîne de restaurant La Cage aux sports et, depuis son rachat par l’équipe, la compagnie de bière Molson. Tous les efforts sont déployés afin de faire pénétrer dans le tissu social la marque du Canadien et de créer un sentiment d’appartenance sur de nouvelles bases. Cette campagne vise à donner un élan à l’engouement porté à l’équipe et que la popularité de celle-ci augmente par effet d’entrainement, en omettant systématiquement la grande importance que le club ait pu avoir dans le passé comme symbole représentatif des Québécois francophones. Malgré l’absence de succès sur la glace (à tout le moins, similaire aux succès du club dans les décennies 1950, 1960 et 1970), l’équipe gagne son pari et revitalise sa marque : après un creux dans l’assistance aux matchs au tournant du millénaire, le club joue à guichet fermé depuis la saison 2005-2006.
Cette transformation de la représentation de l’équipe est un exemple de ce que Redeker appelle la création d’un « ersatz de communauté ». Le sport professionnel réunit les citoyens en communauté autour d’un même intérêt (le succès de l’équipe), mais cette communauté est une pâle copie du véritable esprit communautaire, qui est nécessairement politique. Ces ersatz de communauté sont typiques de notre époque : « Lorsque la collectivité politique (appuyée sur la volonté d’un destin collectif) se dissout (effet du triomphe du capitalisme), que se développe un individualisme consumériste de masse, le sport intervient pour usiner un ersatz illusoire de communauté (une communauté apolitique). » La campagne marketing du Canadien est représentative de cette tendance qui existe dans le sport professionnel. Pour maximiser la rentabilité de l’équipe, il est plus convenable d’encourager la création d’une communauté apolitique de partisans qui agit comme une « meute » et qui se contente d’applaudir lorsque l’équipe remporte la victoire ou d’exprimer son mécontentement lorsqu’elle subit la défaite. La communauté sportive idéale, dans une perspective de rentabilité financière, serait donc passive et non active, réactive et non entreprenante.
L’appui au sport professionnel s’inscrit dans une tendance lourde de perte d’intérêt pour le politique qui, combinée à l’effacement des idéologies socialistes, crée donc un environnement propice à l’éclosion du « capitalisme absolu », au « conformisme consumériste » et au « fétichisme de la marchandise ». L’intérêt marqué pour le sport professionnel est donc pour Redeker le reflet d’une anomie contemporaine. Les sociétés occidentales sont de plus en plus hétérogènes, les balises et références sociales sont multiples. Le sport professionnel est une communauté attirante, car elle repose sur des bases simples (la compétition, qui mène à la victoire ou à la défaite). Elle est inclusive, elle ne discrimine pas les individus selon leurs opinions, leurs origines, etc. Nous pouvons tous être fans du Canadien de Montréal, nous pouvons tous joindre cette communauté unificatrice qui crie en unisson dans la victoire.
Dans nos sociétés individualistes, c’est une chose rare de retrouver des masses d’individus appuyant avec enthousiasme une cause commune. Si l’émeute de 1955 s’est fait attribuer le qualificatif d’événement politique, c’est qu’elle regroupait des individus qui partageaient une réalité sociale commune et qui ont transposé celle-ci sur les événements liés à la suspension de Maurice Richard. À l’inverse, les émeutes de 2010 (à la suite des victoires du Canadien durant les séries éliminatoires) ne peuvent être identifiées comme étant politiques : le seul lien unissant les membres de la communauté de partisans est leur appui au club. Leur manifestation dans les rues se limite à une explosion sans lendemain. La nouvelle communauté du Canadien de Montréal est une communauté qui devient un produit de consommation. Les partisans s’unissent au Centre Bell et dans les bars afin d’appuyer leur équipe : ils se réunissent en tant que communauté sportive afin de vivre une exultation commune, mais celle-ci est consommée, dans le sens qu’une fois « utilisée ». Elle ne laisse rien de politiquement significatif derrière. Ainsi, le sport professionnel s’insère parfaitement dans une logique de consommation de masse. Elle offre l’illusion de la communauté, elle permet même aux partisans d’avoir des opinions et de les partager avec beaucoup plus de conviction que les citoyens d’aujourd’hui sur des questions d’ordre politique. « Quand le partisan fait valoir sa position […] il est capable de déployer la meilleure des argumentations, qui, transposée dans le domaine politique, ferait de lui un citoyen modèle ». [5]
Bref, l’animal politique d’Aristote demeure vivant, mais dans un contexte politiquement inoffensif. Pour Redeker, la communauté sportive, dans la culture de masse contemporaine, est un exemple d’une communauté qui ne remet pas en question le statu quo, mais qui tend à créer un consensus stable et apolitique. Ceci étant dit, le sport professionnel n’est pas fatalement apolitique, comme l’ont démontré les émeutes de 1955. Il peut inspirer ou influencer la société, servir de symbole unificateur pour des courants sociaux revendicateurs. C’est ce qui s’est produit lorsque les citoyens québécois et francophones sont descendus dans les rues afin de défendre leur héros national, symbole de résistance et d’émancipation face à la domination anglophone. Mais selon Redeker, le sport professionnel ne peut par lui-même créer ce type de contexte. Dans le monde contemporain, le sport professionnel s’associe naturellement au système économique mondial : ils ont la même logique compétitive. La solidarité que partagent les joueurs d’une même équipe se rapproche plus de la solidarité entre collègues de travail, luttant contre d’autres entreprises, que de la solidarité entre citoyens, cherchant plutôt à établir des consensus et tendant vers le règlement de conflits plutôt qu’à l’affrontement.
Malgré la désaffiliation du Canadien de Montréal d’avec les Canadiens français, certains continuent de croire au lien entre nationalisme québécois et le Canadien. En 2007, lorsque Daniel Brière a refusé de signer un contrat avec l’équipe, plusieurs commentateurs sportifs l’ont publiquement désigné comme un traître. Ces derniers continuent aussi d’exprimer leur mécontentement par rapport au faible nombre de joueurs québécois au sein de l’alignement. Mais le Canadien de Montréal ne voit pas l’intérêt économique à promouvoir une identité canadienne-française, elle recherche plutôt une image qui intègre le maximum d’individus. Sa campagne de marketing visait avant tout à faire du Canadien l’équipe de Montréal : il n’y aucune barrière entre anglophones et francophones, c’est toute la ville qui doit supporter l’équipe, peu importe l’origine ethnique. Les partisans nationalistes doivent donc se résigner à appuyer un club qui ne veut plus de cette étiquette canadienne-française, dans une société qui semble elle aussi se résigner à ne plus rêver d’un pays libre. Le seul rêve que l’équipe peut offrir aujourd’hui est celui d’une Coupe Stanley et d’une parade sur la rue Sainte-Catherine.
Reflet de notre société, le Canadien de Montréal a joué un rôle dans l’épanouissement des Canadiens français alors que nous étions prêts à prendre la place qui nous revenait dans la société. Reflet de notre société, le Canadien de Montréal nous fait maintenant rêver à des victoires sans lendemain. Car au final, comme le chante Mononc Serge [6], tout ce qu’on veut, c’est un team qui gagne.
SOURCES
Bélanger Anouk et Valois-Nadeau Fannie. 2009. « » Entre l’étang gelé et le Centre Bell ou comment retricoter le mythe de la Sainte-Flanelle .» dans La vraie dureté du mental, Montréal, Les Presses de l’Université Laval.
Cha Jonathan. 2011. « La ville est hockey : au-delà du slogan, une quête d’identité urbaine » dans Le Canadien de Montréal, Une légende repensée, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal.
Furter Pierre. 1966. Utopie et marxisme selon Ernst Bloch. Archives des sciences sociales des religions. N. 21
Influence Communications. 2014. « État de la nouvelle – Bilan 2013 Québec », Montréal
Laberge Suzanne. 2011. « L’affaire Richard / Campbell : le hockey comme vecteur de l’affirmation francophone québécoise » dans Le Canadien de Montréal, Une légende repensée, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal
Laurin-Lamothe Audrey. 2011. « La culture se joue-t-elle ici ? Les implications de la corporation du Canadien de Montréal pour la société québécoise » dans Le Canadien de Montréal, Une légende repensée, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal
Lowy Michael. 2013. « Le « principe espérance » d’Ernst Bloch face au “ principe responsabilité ”`». En ligne. < http://f.hypotheses.org/wp-content/blogs.dir/203/files/2013/01/LOWY_Bloc… >.
Pantoine Tony. 2009. « » On est Canadyen ou ben on l’est pas « . Hockey, nationalisme, identités au Québec et au Canada.» dans La vraie dureté du mental, Montréal, Les Presses de l’Université Laval
Redeker Robert. 2002. Le sport contre les peuples, Paris, Berg International Éditeurs
[1] Inflence Communications est une entreprise de surveillance des médias.
[2] Bélanger Anouk et Valois-Nadeau Fannie. « Entre l’étang gelé et le Centre Bell ou comment retricoter le mythe de la Sainte-Flanelle » dans La vraie dureté du mental, Montréal, Les Presses de l’Université Laval, 2009, p. 83
[3] Laurin-Lamothe Audrey. « La culture se joue-t-elle ici ? Les implications de la corporation du Canadien de Montréal pour la société québécoise » dans Le Canadien de Montréal, Le Canadien de Montréal, Une légende repensée, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2011, p. 103.
[4] Bélanger Anouk et Valois-Nadeau Fannie. « Entre l’étang gelé et le Centre Bell ou comment retricoter le mythe de la Sainte-Flanelle » dans La vraie dureté du mental, Montréal, Les Presses de l’Université Laval, 2009, p. 83.
[5] Redeker Robert. 2002. Le sport contre les peoples, Paris, Berg International Éditeurs
[6] Mononc Serge, Serge Robert de son vrai nom, est un auteur-compositeur-interprète québécois.
Les codes moraux judéo-chrétiens propres à une certaine époque de notre société nord-américaine ont progressivement été codifiés au fil du temps par un système de lois et de normes, et ce, de par la volonté d’une majorité de dirigeants, prospères entrepreneurs et politiciens. Ces derniers, parmi lesquels des avocats, notaires et autres petits-bourgeois influents du Bas-Canada de l’an 1859, ont été les acteurs de cette réforme dont le Code civil du Québec est aujourd’hui tributaire. Ce passage d’un état moral à un état légal de vivre en société est le fruit gâté du déclin social ayant divisé en nous les notions de corps et d’esprit. Cet avènement a contribué à la perte du sens de l’holisme individuel. Ce que nous souhaitons décrire par ce concept c’est l’idée que chaque être humain est une entité dont chacune de ses parties, même additionnées, ne suffisent pas pour saisir l’ampleur de son intégrité : ses composantes biologiques et culturelles comprises dans un contexte temporel et géographique précis, tout à la fois. Devrions-nous insister sur l’importance de revoir l’étymologie du mot individu signifiant «qui est indivisible»?
Il est ici important de spécifier que nous ne prêchons pas en faveur des églises et des hypocrites institutions religieuses. Nous ne serions pas plus disposés à faire l’éloge de celles-ci que de louanger nombre d’institutions politiques auxquels plusieurs accordent une foi similaire à celle vouée à une (ou plusieurs) entité divine. La spiritualité que nous évoquons ici est celle de la fonction créatrice de nos cerveaux (esprits), notre potentiel d’innovation et d’action stimulé par l’interaction de nos neurones. Dans notre langue française, nous disons « avoir de l’esprit, être spirituel» lorsque nous décrivons un individu qui use brillamment de ses neurones.
Être un individu, c’est prendre dans son ensemble la part de soi qui est biologique avec celle qui est spirituelle; c’est aussi la conscience qu’a un individu de sa place dans son environnement socioculturel et géographique. Plus encore, c’est être apte à reconnaître le sens des interactions de ces éléments dans les différentes sphères de sa société.
Cependant, dans une société telle la nôtre, trois éléments cruciaux à cette reconnaissance ont été soustraits de notre libre-arbitre : le temps, l’espace et la conscience. La liberté de pouvoir décider de la façon dont nous occupons notre temps (restreint ici dans la durée du jour) ne dépend plus de nos besoins ni de nos envies mais de choix arbitrairement imposés à chacun d’entre nous au profit des sphères économiques et politiques de ce monde. Qu’ils s’agisse d’horaires bureaucratiques, de l’industrie alimentaire basée sur la surproduction, des plans d’urbanisation et des parcours routiers (la distance est un facteur temps) à réaliser quotidiennement entre les métropoles et les régions rurales ouvrières produisant pour elles matières premières, énergies et ressources alimentaires, on contrôle pour nous le paramètre temps. L’espace, constitué notamment des lieux auxquels nous avons accès ou au contraire de ceux que nous sommes contraints d’éviter, est un paramètre régulé autant à l’échelle microscopique que macroscopique. Nous donnons en exemple les types d’habitation, l’appartenance à une ville, à un pays, à tout aire géographique dessinée au moyen de frontières géopolitiques instables et sujettes à de multiples changements. La variabilité observée est tributaire des ententes et conflits éprouvés par les élites dirigeantes de chaque unité d’espace déterminée. Nos corps sont aussi sujets de ces paramètres, constamment soumis à des codes de normalisation qui nous obligent à transformer apparence, posture et potentiel d’action pour modifier le corps social selon les diktats contemporains. Et de la conscience, finalement, nous a été enlevé la capacité de poser des jugements critiques au même instant où la notion de confiance en l’autre a été supplantée par la notion de méfiance envers l’autre. Lorsque nous sommes éduqués à «lutter pour vivre» et que ce crédo est transmis de génération en génération afin de préparer les uns à craindre les autres par peur qu’ils soient meilleurs ou plus forts que nous, l’instinct acquis ne peut que nous pousser à l’abaisser, sans remise en question.
Dans une telle société régie par une minorité fortunée, le pouvoir de manipuler ces trois paramètres du temps, de l’espace et de la conscience permet un contrôle puissant des options de vie possibles et des actions de la majorité. L’éducation, la religion, la politique, l’économie, l’esthétisme et d’autres valeurs dites morales que valorisent un État sont autant de paramètres imposés qui «doivent» être préservés, transmis et reproduits par les individus nés dans l’espace-temps de cet État. Ainsi, puisque nous les énièmes arrières-arrières-petits-enfants des premiers Homos sapiens sapiens, nous pouvons admettre le fait que le processus de production culturelle est, comme toute donnée provenant de notre environnement social, un élément influent sur nos biographies. De ce constat, nous pouvons dire que la culture est aussi assujettie aux principes de l’évolution, comme tout élément naturel, et que par ce fait même elle est un élément de notre environnement qui a un potentiel d’impact sur nous. Nous soulignons ici que bien que nous soutenons la préservation des diversités culturelles, nous ne pouvons demeurer muets devant l’abus de pouvoir que certains États se sont octroyés au nom de la culture, de la nation, de la race ou de toute autre étiquette que nous avons apposée sur nos têtes en couronne d’ignorance. C’est de ce type de société, établie et maintenue depuis des siècles par des mécanismes corrodés mais fermement implantés, que nous abordons dans ces lignes.
Cette élite est habilitée à décider pour nous de l’orientation que prennent nos vies via la programmation de médiateurs culturels, parmi lesquels l’argent figure au premier plan, et la religion, ex aequo avec le système légal, au second. Ce qui leur confère le pouvoir de déterminer en partie nos chemins de vie est leur capacité à agir sur tous les paramètres constituant la société. Trois de ces actions propres à la performance de notre société sont particulièrement intéressantes à observer : 1) le pouvoir de produire des lois et de les appliquer, 2) le pouvoir de définir la valeur arbitraire du coût de chaque conséquence qu’un individu aura à payer pour une action commise hors des barèmes de ces lois imposées et 3) le pouvoir de décider de la valeur du coût de la vie en manipulant la donnée artificielle qu’est l’argent, intermédiaire de premier plan entre les individus et leur accès à la vie sociale normalisée. Si ces lois sont établies pour le bien de la protection et de la liberté collective, elles ne sont pas créées pour être adaptables au continuum de la diversité des humains qui assure le fonctionnement du système social. La question qui s’immisce dans la trame de cette réflexion est inconfortable : «pourquoi devrions-nous suivre ces lois élaborées pour la protection collective (la maintenance de la société établie) si nous ne sommes pas ceux qui en bénéficient?» Selon l’ordre actuel des choses, nous sommes une variable de l’équation. Mais nous en sommes le problème et non pas la solution. Nous sommes le maillon faible d’un engrenage rouillé par la sueur de nos fronts. Pourquoi déjà? Parce que nous suivons inconsciemment ces lois.
Ces lois, nommées droit pour la plupart, sont souvent reçues telles des directives sacrées sur lesquelles nous bâtissons vies et identités. Néanmoins, bien que nous conformant aisément aux lois de l’État (aller à l’école, voter, suivre la chaîne alimentaire de l’argent qui régit notre quotidien), nous abandonnons notre accès au libre-arbitre, à notre jugement. Les lois nous exemptent de notre autonomie dès que nous sommes nés, enregistrés par un acte de naissance nous déclarant exister au yeux de l’État. Sans cette déclaration obligatoire, nous ne sommes pas citoyens mais hors-la-loi. Aucun service, aucune protection civile ne nous seraient accessibles sans cette formalité.
Nous glorifions des actions outrageantes et des événements injustes au nom de la liberté et des droits, mais en quelque part, nos sociétés occidentales sont bien des choses mais non pas libres. En anglais, les mots freedom et free sont porteurs de sens dans cette affirmation : «There is no such thing as free». Dans cette langue, free exprime à la fois «libre de» et «gratuit». En effet, dans notre société, il n’y a rien qui soit gratuit ou libre d’action. Entendons-nous, cette affirmation n’exclut pas la possibilité d’accéder à un état d’être qui soit celle de la liberté, mais il est vrai de dire qu’il est difficile d’exister librement dans notre société, puisque le concept même de la liberté a subi d’importants bouleversements au cours de l’histoire. L’idée de liberté nous est parvenue de par le temps comme un concept abstrait et flou de quelque chose «à atteindre dans notre lutte pour la survie».
Notre culture nous enseigne que la liberté est un état réservé aux individus âgés d’au moins 18 ans, légalement adultes, et ce, peu importe l’expérience de vie ou l’environnement socioculturel et physique dans lequel ils auront grandi. D’une part, on nous répète que nous évoluons dans un monde «froid et cruel», que nous devons travailler dur et longtemps afin d’accéder à une certaine liberté économique (nourriture, toit, soins de santé, etc.). D’autre part cependant, les écrits officiels (lois, manuels scolaires, programmes télévisuels, journaux), les valeurs patriotiques et nationales, les pratiques sociales et comportements acceptables sont adroitement mis en circulation afin de nous faire croire que nous sommes tous nés égaux et libres dans une société de justice. Mais au fur et à mesure que nous grandissons, et malgré le fait que peu d’entre nous savent le nommer ou en prendre conscience (plusieurs systèmes sont mis en place afin d’assurer la pérennité du statu quo), le fossé qui distancie entre eux l’expérience de la vie et les attentes entretenues par la société est devenu si vaste et si profond qu’un sentiment réel de vide est vécu en chacun d’entre nous. Cet espace expansé ne peut que devenir intolérable et laisse en chacun de nous un indéterminable mais réel vertige de vivre. Peu de sens est à extraire de la faillite de notre système social actuel. Lorsque, après de nombreuses années à anticiper la terre promise de la liberté (incarnée par la mythique Amérique, là où il faut «live free or die»), éprouvant l’épuisement causée par l’énergie donnée dans notre marche vers l’accès à celle-ci, il n’est pas rare que l’unique sensation recherchée soit alors l’engourdissement. Les dépendances, le suicide, l’évasion de l’esprit sont des formes empruntées de cette quête d’insensibilisation. Nous rendre insensible à cette liberté restreinte, insensible à la peur de l’autre, de l’étranger, de la différence, du dehors, de la marginalité, de l’anormalité, et bien plus encore.
Nul parmi notre société ne peut prétendre être insoumis à l’une ou l’autre forme de ces obsessions.
Dans ce monde qui est nôtre, on nous a montré à agir pareillement et à faire tout notre possible pour préserver l’ordre établi, aucune place n’a été gardée ni même conçue pour la différence, et encore moins pour l’usage du libre-arbitre, notre conscience et la performance du jugement. Et il en va ainsi pour celui ou celle d’entre nous qui ose viser haut, qui cherche à réduire les intermédiaires arbitraires (argent, loi), qui essai d’utiliser son sens critique, qui souhaite penser au-delà des cadres établis ou qui simplement ne se sent pas adéquat à valoriser les habiletés de son cerveau. Et lorsqu’un de nous tente naturellement de vivre par sa différence (ses moyens, ses capacités, ses idées) il rencontre le sentiment d’être inadéquat dans sa société, et est perçu souvent comme une menace à la stabilité de celle-ci.
Pourtant, l’évolution de la nature humaine nous a léguée un trait particulier à notre espèce : la capacité d’adapter l’environnement à nos besoins afin de survivre dans un monde à ressources épuisables et au nombre fini. De ce fait, nous devrions peut-être considérer la volonté de préserver la société établie comme un acte s’inscrivant à l’encontre de l’évolution. Si la vie a besoin de stabilité pour se régénérer, elle ne peut s’épanouir dans la maintenance d’un perpétuel statu quo. Notre société actuelle a soigneusement mis en place des mécanismes socioéconomiques qui nous mobilisent et nous préservent dans pourtant dans celui-ci. À chaque fois qu’on définit notre mode de gouvernance par le mot démocratie, nous oublions que seule une poignée d’options s’offrent à nous. C’est dans le cadre très bien défini de ces options sélectionnées, trop souvent polarisées de façon binaire, qu’est générée la tension sociale, nous donnant l’impression du choix.
C’est sur les épaules des citoyens que ce poids est porté et de moins en moins d’entre eux reçoivent aisément l’aide sociale qui leur est nécessaire pour bien continuer. Au contraire, de plus en plus sont laissés-pour-compte, ignorés, rejetés, aliénés ou marginalisés. En exemple, nous citons les ainés, les enfants, les handicapés, les toxicomanes, les malades mentaux, les blessés, les pauvres, les excentriques, les intellectuels, les homosexuels, les transgenres, les habitants de communautés éloignées, les minorités ethnoculturelles, et enfin tous ceux qui ne peuvent se conformer aux normes établies et reçues comme seules acceptables.
Quel moyen reste-t-il alors à un individu pour vivre dans notre société s’il ne peut pas s’en échapper? Il utilisera le seul outil de contrôle qu’il possède encore : transformer son corps pour circuler et vivre en subissant le moins de conséquences néfastes chemin faisant. Tristement et à long terme, le devoir de transformer nos corps afin de devenir non plus un individu mais une personne incorporée à la société se transforme en travail nocif et autodestructeur. Seule une société malade peut produire autant d’individus malades. Au Québec, malgré la baisse du nombre de suicides enregistrés, il y a encore deux fois plus de personnes qui se suicident à chaque année que de décès constatés suite à un accident de la route. Depuis le nombre record de 1620 suicides survenu en 1999, nous en sommes toujours au-dessus de 1100 par année aujourd’hui (Institut national de la santé publique, 2014. Nous sommes aussi l’une des sociétés les plus gourmandes en médicaments régulateurs d’humeur, parce que notre médecine est prescriptive et diagnostique sans retenue, en bas âge, des troubles divers du comportement et de l’humeur. La pharmacologie et la génétique ont un monopole bien développé dans notre province, il ne suffit pas d’aller bien loin pour constater l’ouverture croissante de cliniques médicales en association avec les différentes franchises de pharmacie. Nous pouvons aussi nous rappeler que désormais plus de la moitié du budget provincial est directement destiné à notre système médicale, à la fine pointe de la technologie certes, mais victime du clientélisme universitaire, de l’exode des cerveaux compétents et d’une gérance capitaliste au sein de centres médicaux engorgés. On guérit à outrance, on ne prévient pas et on accuse les répercussions croissantes d’une négligence poignante de l’entretien d’un système éducatif qui nourrit l’ignorance au profit d’une main d’oeuvre bon marché. L’alternative de proposer une médecine holistique et préventive est encore bien loin de se voir attribuer le titre de pratique courante au Québec. Pourtant, étrangement, le vieil adage disant qu’il vaut mieux prévenir que guérir demeure encore une phrase empruntée par plusieurs d’entre nous sans toutefois jamais parvenir à s’introduire comme donnée évidente et réfléchie dans nos actions au présent.
Dans notre société de lois où on nous apprend à faire les choses selon un ordre prédéfini qui assure la stabilité du système établi, nous avons tendance à ne pas remettre en question ce qui est dicté par la loi de la normalité et à agir inconsciemment, sans égard pour ce qui est sensé, bon ou logique. Nous faisons ce qui doit être fait, parce que «c’est ainsi». Cette rhétorique de la fatalité, du destin, de la vie prédéterminée n’est que la face grimaçante que veulent bien nous laisser voir ceux qui ont un pouvoir de contrôle dans notre hiérarchie sociale. Ne pas faire comme autrui est aussi répréhensible que de ne pas être comme autrui, car l’un et l’autre brisent l’ordre social et risque de déstabiliser le statu quo.
Ceci justifie et explique pourquoi il y a tant d’injustice et de disparité sociale, et aussi pourquoi la majorité bien normalisée ne se soucie guère de les rétablir. Mieux vaut souligner à grand titre les problèmes, et surtout, les oublier par la suite. Le problème des sans-abris, le problème des baby-boomers, le problème des toxicomanes, le problème des assistés sociaux, le problème de la question autochtone, le problème du décrochage scolaire, le problème de la dette, et quels autres encore? Mais puisque «rien n’est gratuit et que tout s’achète», des sommes d’argent sont données ici et là pour palier au manque, sinon pour faire taire les conflits, temporairement, jusqu’à ce que d’eux-mêmes les dits problèmes s’anéantissent silencieusement.
De l’échelle macroscopique à l’ère de la mondialisation, ces entités que nous appelons État et Nation sont qualifiées de poreuses ou de perméables. D’un autre point de vue cependant, elles sont hermétiques aux individus qui éprouvent au quotidien les conditions bien définies des devoirs à remplir pour continuer à vivre en société. Ceux qui profitent du labeur de la masse éduquée à devenir de bons citoyens (et non pas des individus épanouis) sont ceux qui, riches et libérés des contraintes temporelles, peuvent planifier des stratégies politiques qui maintiendront la lucrative division de notre société stratifiée.
En grandissant, certains parmi nous subiront des conflits internes qui parfois mèneront au désespoir et à l’abandon. Par chance, des gens plus résilients se traceront un parcours de vie basé sur l’espoir et la persévérance, considérant que comme tout être humain le droit à la une vie juste est pour tous et chacun. Encore une fois, une partie d’eux tentera en vain de modeler et remodeler leur personne afin de l’intégrer à la norme demandée, comme s’il y avait un devoir de se modifier constamment jusqu’à ce qu’ils deviennent la norme. Cependant, entre les lois naturelles immuables s’inscrivent les variables continues de la diversité inhérente à la vie, et les humains ne pouvant pas plus y échapper, ce travail de modification ne pourra qu’être incessant et vain. La normalité, armée de ses statistiques, est le produit nocif avec lequel notre société nous paralyse et nous aiguille. Cette arme est inquiétante, puisque les chiffres manipulés par des stastisticiens peuvent aisément donner forme à de fausses corrélations, qui elles créent de toute pièces des données erronées, sur lesquelles pourtant certains baseront leur chemin de vie. L’inquiétude dont nous parlons ici réside dans l’interprétation qu’en feront les individus ne possédant pas les outils nécessaires à déchiffrer ces données. Devons-nous rappeler que dans notre société où le système d’éducation encourage la spécialisation et même la surspécialisation des individus, seule une fraction minime d’entre nous saura extraire des statistiques leur réelle signification?
Dans la masse ainsi normalisée, une multitude d’entre nous devenus acculturés poursuivront le cours de leur vie sans contrainte majeure et parviendront plutôt aisément à trouver un sentiment de confort à pratiquer la marche à suivre paisiblement jusqu’au vénérable âge de la retraite, du moins, pour les quelques derniers bénéficiaires du régime de rentes dispensé par l’État. La retraite, précisons-nous, est l’acte de se retirer de notre société, et ce, vers un âge arbitrairement désigné par des lois ou des articles de lois. Se retirer est synonyme d’être considéré comme un agent passif pour la dynamique socioéconomique. En d’autres mots, être retraité est être devenu un élément non-profitable pour qui dirige. Cela signifie qu’il faut subvenir à nos besoins alors même que notre corps et notre esprit se détériorent progressivement jusqu’à la mort. Rappelons ici «le problème social» que sont les individus âgés, de plus en plus nombreux, selon ce que nous annonce depuis au moins une décennie les porte-paroles s’afférant aux questions relatives à la santé publique. Nous devons aussi souligner que l’on parle de ces présents et futurs retraités comme d’une tare publique, bien qu’ils aient été une des générations les plus dévouées au travail. Quand l’un de nous devient un rouage usagé, peu importe son apport au succès de notre société, il est considéré comme un maillon faible du système établi et c’est pourquoi il convient de le retirer. Cet état de fait est un exemple des plus évocateurs de la part de liberté à laquelle nul d’entre nous n’aura jamais droit.
Sournoisement, on nous apprend qu’il n’est pas bien vu d’aspirer à quelque chose de plus ou de mieux. Parmi la majorité aussi, sont peu encouragées les études supérieures sous prétexte qu’elles sont inutiles et trop dispendieuses pour les frais demandés. À quel point est-ce mal et peine perdue de souhaiter améliorer et accroître ses capacités cognitives? Mais comme le sens commun semble le croire, les études supérieures n’apportent pas rapidement du pain sur la table. Comment la dévaluation d’une si importante fonction du cerveau humain a pu se produire et être réduite à une action futile? Peut-être au moment où l’un des dirigeants politiques de notre histoire sont parvenu à nous faire croire que nous étions nés pour un p’tit pain. Lorsqu’un dicton de la sorte se voit être répété constamment et partout par les médias, nous sommes portés à croire que payer pour enrichir notre cerveau est une perte (de temps et d’argent) puisque le seul fait d’être vivant nous oblige à être un individu insolvable. Nous nous demandons sincèrement comment, dans notre société, il est devenu normal de payer très cher (argent, temps, santé) pour avoir accès aux connaissances et avoir droit de les explorer et de les exploiter une fois acquises. C’est une autre forme de contrôle institutionnalisé qui a aujourd’hui fait du savoir une marchandise capitalisable, mais de l’ignorance et du nivellement à la baisse un programme approuvé et lucratif.
Il est intéressant de constater que pour ceux d’entre nous qui ont été poussés aux limites de leur société, derrière les portes closes du dehors, la société établie a été vécue comme une menace concrète à leur droit d’exister. Qui n’est pas en santé, hétérosexuel, compétitif, homme et «blanc» sera toujours un peu moins près de l’accès à la liberté. Ceci a été la dynamique de bien des civilisations ayant peuplé cette planète depuis des millénaires avant nous, mais ce n’est que très récemment dans l’histoire que le contrôle de milliards d’individus, garanti par des paramètres sociaux plus efficaces, a atteint ce point de non-retour, passant d’un état moral d’être à un état légal d’être.
L’état moral doit être vu comme un état d’une société où les individus, guidés par des valeurs altruistes, agissent ensemble pour offrir sécurité et entraide aux plus démunis. L’état légal est celui d’une société établie (groupe d’individus influents et fortunés) qui soustrait des individus des «personnes» et qui extrait, lors du processus, une constitution stable. Ce qui a été nommé le libéralisme des mentalités est aujourd’hui devenu le système économique légal dans lequel nous vivons, se mouvant sans cesse, toujours plus rapide, plus massif, droit vers le ciel là où aucune limite ne se rencontre (the sky is the limit), là où l’on mise tout ce que nous possédons sur nos corps impénétrables, déconnectés de leur esprit, dans l’unique but de nous intégrer, et ce, à tout prix. Nous ne devons pas questionner ou juger la nature de ce coût cependant, tant et aussi longtemps que nous poursuivons notre but de s’intégrer, rien d’autre ne peut avoir d’importance. N’est-ce pas?
Nous devons nous rappeler qu’en tant qu’humains, nous possédons une conscience, un pouvoir de jugement, de libre-arbitre sur ce que l’on considère acceptable et inacceptable. Mais parce que la société de loi a semblé bien fonctionner jusqu’à tout récemment, nous tendons à oublier ce pouvoir individuel. Sans l’approbation d’un pair, d’un être familier; sans la transmission des valeurs de la confiance et de l’altruisme dans la construction de nos relations interpersonnelles, un individu ne parviendra jamais à combler le vide interne ressenti. Le terrorisme médiatique, la division sociale, la normalisation et la mise en standard des pratiques et des cultures sont les outils bien connus qu’emploient les dirigeants occidentaux contre nos «dangereuses» armes intellectuelles. Dangereuses pour le statu quo.
Ce sentiment poignant du manque est le reflet de la perte de relations interpersonnelles significatives additionné à l’énorme lacune sociale de ne pas encourager (stimuler, valoriser) le développement neuronal et l’importance d’être connecté à ses émotions. Toutes les institutions sociales desquelles nous croyons dépendre occasionnent l’isolement individuel et enlèvent à la plupart d’entre nous la capacité de choisir un parcours de vie adapté à notre unicité. Ceci nous conduit au besoin pressant de trouver une impression de contrôle dans notre société qui a échangé ce pouvoir contre des lois et des droits. Peu importe l’ampleur du poids social, la simple existence de ce poids est la cause principale de nos dépressions et de l’usage de nos corps comme les seuls objets encore libres du pouvoir des lois. Libre en ce sens que nous disposons ultimement du droit de prendre soin de soi ou non, de se soustraire à la vie ou non, de s’exclure des contraintes sociales ou non, mais évidemment, au prix de sacrifices que peu reconnaissent comme préférables. Il est souvent et malheureusement plus simple de s’engourdir sous les paradis artificiels, de s’abandonner aux normes, de suivre le mouvement des masses. Notre société l’a bien saisi : l’instinct de celui qui a peur de perdre la sécurité (physique, sociale, mentale) promise par les services institutionnels ne déviera pas de l’ordre établi et reproduira et transmettra cette façon de faire, favorable au maintient du statu quo.
Nous n’omettons pas dans cette analyse tous ces individus qui s’évertuent tant bien que mal à suivre la norme invariablement changeante dans l’espoir puéril de parvenir à la liberté. L’obsession du devoir de convenir aux normes imposées n’offre pas un parcours plus glorieux dans notre société où l’on porte son corps telle une figure de proue qui nous fait surface. Quand l’apparence devient la seule ressource individuelle sur laquelle baser notre valeur en tant qu’être humain, l’espace publique devient l’arène hostile où les personnes s’entrechoquent et ne peuvent jamais se rencontrer : l’essence de l’identité, des multiples facettes biopsychologiques qui nous composent sont limitées à l’unique portrait accessible à l’autre. Il s’agit de notre apparence, notre style vestimentaire, notre posture, nos accessoires, nos façons de suivre les suggestions recommandées du «prêt-à-porter, prêt-à-jeter». L’exercice de se soumettre à ces standards, qui ne seront d’ailleurs que toujours instantanés et périssables, mènera à un épuisement général physique et psychologique, puisque le rythme auquel les individus ont à se soumettre n’ouvre pas l’espace temporel nécessaire à l’accomplissement durable.Il n’y a rien dans le monde naturel qui ne réponde exclusivement, chez chaque individu, à cette notion que nous appelons norme. Aucun succès ne peut découler d’une telle poursuite, peu importe à quel point l’on encense pour la recherche et l’atteinte d’un statut de normalité. L’acceptation sociale de la norme comme synonyme de liberté est aussi l’acceptation sociale que la liberté contemporaine n’a de place qu’entre le cadre légal, politique et normatif d’une gérance élitiste. L’énergie motrice par laquelle elle assure sa pérennité est extraite de notre incapacité à répondre en tant qu’individu à tous ces codes simultanément. Puisque l’on ne peut être normaux en tout point, de sérieuses luttes interpersonnelles surgissent des sphères sociales et, les dirigeants profitent de l’énergie engendrée par l’effort que nous dépensons (temps et argent) à vouloir viscéralement l’être. Puisque nous sommes fondamentalement tous différents, l’idée de devenir normal est une ressource inépuisable sur laquelle on pourra éternellement compter et de laquelle on pourra toujours tirer profit, autant monétairement que par l’action de nous transformer en ressource capitalisable et reproductible.
Mobilisés par les horaires, contraints à devoir être normaux pour ne pas être exclus, éduqués à préjuger la surface de l’autre au contraire de juger la valeur entière de l’autre, on affaiblit un grand potentiel d’empathie. La tension est palpable et son nœud réside dans ces fossés divisant de plus en plus les uns et les autres, et entre l’ensemble populaire et l’état. Quel élément peut alors reproduire la cohésion nécessaire à la construction et la préservation des sociétés? Quelle compétence observons-nous dans notre lorsque même un-e élu-e premier ministre prétend bâtir son projet de nation sous la proposition d’une charte de valeurs communes (séculariser la fonction publique, laïciser) qui, dans les faits, est maladroitement discriminante? Une société ne peut devenir une nation si nous la construisons sur les principes de l’exclusion. Le seul lien de cohésion perceptible, outre la langue française, est la mise en vase clos. Un vase étroit, friable et étanche, de chacun d’entre nous. Comment unir ensemble un si grand potentiel de fracture? Comment unir les uns et les autres si la rencontre risque à chaque fois de nous éclater? Comment faire sens des relations interpersonnelles si pour se comprendre il faut à chaque fois se casser? C’est ça la dépression : le chaos individuel nécessaire que traverse et traversera une majorité d’entre nous afin de renouer avec nous-mêmes, ce que nous sommes, ce que nous avons négligé des liens avec notre propre conscience et des liens à créer avec l’autre. La dépression est une maladie sociale d’une société occidentale qui a misé sur la division pour mieux régner. La stratégie n’est pas nouvelle, mais son ampleur contemporaine l’est peut-être.
C’est ainsi que nous proposons un autre concept de la liberté, celui qui suggère simplement d’utiliser l’outil commun que nous possédons tous : nos cerveaux. User de notre potentiel créatif pour mettre en place des systèmes alternatifs du vivre ensemble. Nous devrions entretenir comme principe de base l’encouragement à user de nos capacités à percevoir l’information, les données environnantes, à partir de nos cinq sens et non pas à partir de diktats sociaux. Nous devrions juger chacune des données reçues par le processus de l’apprentissage et de la comparaison, et finalement faire de ce moyen gratuit un outil d’innovation, de progression ou même de transgression. Progresser, réussir par le biais de décisions mûrement réfléchies, parce qu’il est faux de croire que nous n’avons pas le temps de le faire. L’individu qui use de ses capacités cognitives pour prendre le temps de comprendre, d’analyser, d’interpréter les données possèdera la capacité de saisir le contexte dans lequel il vit et donc de déterminer quel est son potentiel parmi celui-ci. Cet individu aura aussi une meilleure chance de comprendre les faits de la vie et d’interagir respectueusement avec tout ce qu’elle offre de matériel et d’immatériel, de vivant et d’inerte. Et il le fera davantage que celui qui aura été durement gardé dans la sphère hermétique de l’ordre et de la loi, qu’elle soit religieuse ou légale.
Tout ce qui ne participe pas à la préservation des étiquettes et des normes sera éventuellement défini comme mauvais, mal, dangereux, risqué, effrayant ou encore à éviter. Ces étiquettes sont données par une élite qui ne nous considère pas et entretenues par la partie inconsciente en nous qui les prendront comme vraies et seront connotées plus fortement via la machine médiatique si chère à notre société. Remise avec force dans la production et la culture de consommation de masse, cette stratégie circulaire est favorable à la société, puisqu’elle assure que toute contre-culture ne pourra librement se diffuser, absorbée aussitôt par l’économie capitaliste. C’est l’incorporation du statu quo pour tous. Dilatée à ses extrémités les plus fantasques, ce qui est considéré contre-culturel sera une nouvelle menace à la société établie et sera instinctivement dénaturé afin d’éviter l’ébranlement. À l’échelle macroscopique, les sociétés entre elles procèdent à la même parade dans l’espoir commun de protéger leur pécuniaire attirance pour le statu quo. D’où le nombre croissant de frontières géopolitiques, de soif de souveraineté, d’indépendance et de nationalisme.
Liberté? Si c’est bel et bien le cas, peut-être serait-il le moment d’aller examiner l’espace vacant dérivant de l’abyssal fossé éloignant nos individualités de notre corps social. Aller voir, parmi tout ce lieu de vide, comment nous pourrions y vivre, peut-être autrement.
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