La clause dérogatoire : garante de la souveraineté parlementaire ou atteinte aux droits fondamentaux ?

La clause dérogatoire : garante de la souveraineté parlementaire ou atteinte aux droits fondamentaux ?

La clause dérogatoire – parfois appelée clause nonobstant – est-elle réellement dangereuse ou sert-elle plutôt de protection aux intérêts collectifs? Justin Trudeau évoque un renvoi à la Cour Suprême du Canada afin de baliser son utilisation alors que François Legault ne manifeste aucun scrupule à l’utiliser. Le premier ministre québécois qualifie tout encadrement de son utilisation d’attaque à la nation québécoise1« Disposition dérogatoire : Trudeau lance “une attaque frontale” au Québec, dit Legault », Radio-Canada, 21 janvier 2023 https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1949974/justin-trudeau-clause-nonobstant-cour-supreme-francois-legault. Son homologue canadien est réticent à ce que la clause soit utilisée de manière excessive2« Disposition de dérogation : Trudeau se défend de mener une attaque contre le Québec », Radio-Canada, 23 janvier 2023 https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1950270/clause-derogatoire-nonobstant-constitution-ottawa-quebec-federal-provincial. Dans un contexte où les échanges entre Québec et Ottawa sur le sujet sont pour le moins acrimonieux, il est nécessaire d’établir l’état des lieux en la matière.

La clause dérogatoire, qu’en est-il vraiment ?

Cette fameuse clause dérogatoire figure à l’article 33 de la Charte canadienne des droits et libertés adoptée en 19823Charte canadienne des droits et libertés, art 33, partie I de la Loi constitutionnelle de 1982, constituant l’annexe B de la Loi de 1982 sur le Canada (R-U), 1982, c1. https://laws-lois.justice.gc.ca/fra/const/page-12.html. Il y est indiqué qu’un gouvernement provincial ou fédéral peut faire voter une loi sans prendre en considération les articles 2 ainsi que 7 à 15 de la Charte canadienne4Ibid.. L’article 2 concerne les libertés fondamentales (liberté de conscience, de religion, d’association, etc.) alors que les articles 7 à 15 font référence aux garanties juridiques (droit à la vie, à la sécurité, à la protection contre une fouille abusive, etc.) ainsi qu’au droit à l’égalité5Ibid, aux art. 2 ainsi que 7 à 15.. Notons donc que plusieurs droits, tels les droits à l’instruction dans la langue de la minorité, ne sont pas concernés par la clause nonobstant6Ibid..

Petite histoire

L’idée de la clause dérogatoire est survenue pendant les négociations ayant lieu entre 1980 et 1982 lors de ce qui a été dénommé le « rapatriement constitutionnel »7Laurence Brosseau, Marc- André Roy : La disposition de dérogation de la Charte, Division des affaires juridiques et sociales et Service d’informations et de recherche parlementaire de la Bibliothèque du parlement, Publication numéro 2018-17-F, à la page 2. https://lop.parl.ca/staticfiles/PublicWebsite/Home/ResearchPublications/BackgroundPapers/PDF/2018-17-f.pdf. Il s’agit du processus entamé par Trudeau père permettant au Canada de dorénavant modifier sa constitution sans intervention du Royaume-Uni8Sheppard, Robert. « Rapatriement de la Constitution. »  l’Encyclopédie Canadienne. Historica Canada. Article publié septembre 03, 2012; consulté le 5 mars 2023. https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/canadianisation-de-la-constitution. L’idée de consacrer la protection des droits et libertés de la personne au sein de la loi suprême du pays par le biais d’une Charte ne faisant pas l’unanimité, l’adoption d’une clause dérogatoire avait alors pour but de convaincre les adversaires de cette limitation du pouvoir parlementaire9Ibid note 7.. L’entente finale contenant la Charte canadienne que l’on connaît aujourd’hui a été conclue en catimini dans la nuit du 4 novembre 1981 par le Canada anglais, et a été adoptée dès le lendemain, sans l’accord du Québec10Ibid note 7, à la page 4..

Place aux juges… non élu·e·s

La clause dérogatoire est toutefois bien loin d’être une simple disposition législative. Elle représente, pour ses partisan·e·s, la souveraineté parlementaire. Il faut savoir que la Loi constitutionnelle de 1982, à son article 52, indique que la Constitution canadienne est la loi suprême au Canada et qu’elle rend inopérantes les lois qui y sont incompatibles11Loi constitutionnelle de 1982, art 52, constituant l’annexe B de la Loi sur 1982 sur le Canada (R-U), 1982, c11 https://laws-lois.justice.gc.ca/fra/Const/page-12.html#h-39. Les gouvernements ne peuvent donc pas légiférer sans respecter la Charte canadienne. Autrement dit, le cadre constitutionnel canadien limite la souveraineté parlementaire des différentes législatures et il en donne le contrôle, s’il y a lieu, aux tribunaux12Renvoi relatif à la Loi sur la Cour suprême, art. 5 et 6, au para 89. 2014 CSC 21. https://scc-csc.lexum.com/scc-csc/scc-csc/fr/item/13544/index.do.

Les lois adoptées devant être compatibles avec la Constitution canadienne, il revient souvent aux juges de trancher des litiges de nature hautement politique lorsque, par exemple, une loi est contestée. Cette manière de procéder rappelle la théorie du gouvernement des juges. Cette théorie, à connotation plutôt négative, explique que le rôle des juges est initialement d’appliquer la loi, et que ce rôle dérive lorsqu’iels décident du contenu des lois elles-mêmes13Anne-Marie Le Pourhiet, « Gouvernement des juges et post-démocratie. » Constructif, 61, 45-49. 2022, https://doi.org/10.3917/const.061.0045. Le tout est vu comme un possible affront à la souveraineté parlementaire des élu·e·s. La clause dérogatoire permettrait alors de mettre en balance les principes de suprématie parlementaire et de suprématie constitutionnelle. Pour Pierre Elliot Trudeau, premier ministre lors du rapatriement de la Constitution, elle aurait pour mission de donner le « dernier mot » aux assemblées législatives du pays14Ibid, note 7, à la page 5..

Les chartes des droits et libertés de la personne n’ont-elles toutefois pas des objectifs louables? Pourquoi faudrait-il alors laisser les gouvernements y déroger, même au nom de la souveraineté parlementaire? En effet, les chartes concernant les droits de la personne ont eu des effets plus que positifs au sein des démocraties occidentales, et elles sont absolument nécessaires. Le problème, c’est qu’elles ont tendance à consacrer les droits individuels. Cela peut alors entrer en collision avec certains intérêts collectifs qui peuvent être tout aussi importants. Pensons, notamment, à la protection du français au Québec. La clause dérogatoire peut être utile dans une telle situation où un gouvernement souhaite prioriser un intérêt collectif au détriment de certaines libertés individuelles. Par exemple, la loi sur la langue officielle et commune du Québec (Projet de loi 96), qui a reçu application de la clause dérogatoire, interdit aux employeurs d’exiger la maitrise de la langue anglaise comme critère de sélection pour un emploi.

L’alternative de l’article premier

Avant d’affirmer la légitimité idéologique de la clause dérogatoire, il faut rappeler l’existence de l’article premier de la Charte canadienne. En effet, la clause dérogatoire n’est pas l’unique porte de sortie pour les assemblés législatives qui souhaitent affirmer leur souveraineté parlementaire. L’article premier mentionne qu’il est possible pour une loi de restreindre un droit si cette restriction est raisonnable dans le cadre d’une société « libre et démocratique »15Charte canadienne des droits et libertés, art 1, partie I de la Loi constitutionnelle de 1982, constituant l’annexe B de la Loi de 1982 sur le Canada (R-U), 1982, c1. https://laws-lois.justice.gc.ca/fra/const/page-12.html. Ces deux mots assez simples renferment en réalité un test juridique établi par les tribunaux, et que doit passer chaque loi contestée pour des motifs de discrimination. Les critères sont les suivants : la loi restreignant un droit individuel doit répondre à un objectif réel et urgent, un degré suffisant de proportionnalité doit être présent entre l’objectif et le moyen utilisé pour l’atteindre, la restriction doit démontrer un lien rationnel avec l’objectif, l’atteinte au droit doit être minimale et, pour finir, il doit exister une proportionnalité entre les effets préjudiciables de la loi et ses effets bénéfiques16Ministère de la Justice du Canada, Article 1 – Limites raisonnables, 2022, Gouvernement du Canada https://www.justice.gc.ca/fra/sjc-csj/dlc-rfc/ccdl-ccrf/check/art1.html.

Comme nous pouvons le voir, même sans la présence d’une clause dérogatoire, il est possible pour un gouvernement de restreindre un droit individuel pour, par exemple, privilégier un intérêt collectif. Seulement, cette restriction est encadrée. La question se pose donc : souhaitons-nous réellement nous prévaloir de lois qui ne passent pas ce test juridique ? Bien que ce ne soit pas mentionné de manière explicite, la clause dérogatoire est appliquée lorsque le législateur considère que son texte législatif ne pourra répondre à tous ces critères. Pourrait-on y trouver une manière de cacher une forme de discrimination? Si la loi contestée n’est pas discriminatoire, ne devrait-elle pas être en mesure de passer ce test juridique? Initialement, il était établi qu’une utilisation discriminatoire de la clause dérogatoire par un gouvernement serait sanctionnée par le peuple lors des élections puisque la population ne souhaiterait pas le voir réélu17Ibid note 7, à la page 10.. Mais, qu’arrive-t-il lorsque la majorité de la population est en accord avec son utilisation ? Est-ce parce qu’une position est minoritaire qu’elle ne mérite pas d’être défendue? Les Québécois·es francophones, baignant dans une Amérique largement anglo-saxonne, sont plutôt bien placé·e·s pour répondre à cette question.

Et le droit international dans tout ça?

Le droit international, bien que configurant une réalité politique tout autre, semble également aller en ce sens. On retrouve dans plusieurs conventions des clauses dérogatoires. Contrairement à l’article 33 de la Charte canadienne, elles s’assurent quant à elles d’énoncer des critères à respecter dans l’éventualité où un État chercherait à restreindre des droits. Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques contient par exemple une clause dérogatoire à son article 4. La disposition mentionne cependant qu’une dérogation est possible dans « le cas où un danger public exceptionnel menace l’existence de la nation »18Pacte international relatif aux droits civils et politiques, à l’art. 4, Entrée en vigueur le 23 mars 1976. https://www.ohchr.org/fr/instruments-mechanisms/instruments/international-covenant-civil-and-political-rights. La Convention américaine relative aux droits de l’homme, la Convention européenne des droits de l’homme ainsi que la Charte arabe des droits de l’homme ont aussi une approche semblable en la matière. De fait, la Charte arabe des droits de l’homme mentionne à son article 4 la possibilité de déroger aux engagements de la charte à condition que ceci « n’entrain(e) aucune discrimination fondée sur le seul motif de la race, de la couleur, du sexe, de la langue, de la religion ou de l’origine sociale »19Charte arabe des droits de l’homme, à l’art. 4, Entrée en vigueur le 15 mars 2008https://acihl.org/texts.htm?article_id=16. Ces clauses dérogatoires correspondent donc plutôt à la manière dont l’article premier a été défini par les tribunaux canadiens. Effectivement, l’article premier permet, tout comme la clause dérogatoire, de restreindre des droits fondamentaux. Il établit toutefois, en conformité avec le droit international, un certain encadrement.

Dissonance à Québec

François Legault allègue qu’un renvoi en Cour suprême du Canada à la demande de Justin Trudeau représenterait une attaque contre la nation québécoise. Ceci pourrait être compréhensible dans l’hypothèse où la clause nonobstant représenterait le dernier rempart de la souveraineté du peuple québécois et que tout type d’encadrement constituerait de facto une limitation. Toutefois, le premier ministre François Legault a-t-il réellement à cœur la suprématie parlementaire du système politique québécois ? Rappelons que la composition actuelle de l’Assemblée nationale est loin de réellement représenter la volonté du peuple québécois. Les élections de l’automne 2022 ont démontré une disproportion si grande entre le vote populaire et le nombre de sièges attribué à chaque parti, qu’elles ont obtenu un indice de Gallagher de 25,720Calcul fait par la Solution étudiante nationale pour un scrutin équitable, publié sur Facebook, publié le 4 octobre 2022. Voir. https://www.facebook.com/ScrutinSENSE/posts/1068906407024417/. Le Québec se classe donc bien loin derrière les autres démocraties occidentales avec l’Allemagne à 3,41, la Belgique à 3,92 ou bien la Suède à 0,6421Michael Gallagher, « Election indices », 2023, consulté le 11 mars 2023, https://www.tcd.ie/Political_Science/people/michael_gallagher/ElSystems/Docts/ElectionIndices.pdf. Lorsqu’il est questionné au sujet de cette situation alarmante, François Legault répond que la réforme du mode de scrutin « n’intéresse pas la population, à part quelques intellectuel[·le·]s »22« Mode de scrutin : Legault accusé de prendre les Québécois “pour des imbéciles” », Radio-Canada, 5 septembre 2022 https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1911106/reforme-mode-de-scrutin-abandonnee-legault-prend-les-quebecois-pour-des-imbeciles. Est-ce là une manifestation de respect de la volonté du peuple québécois ?

Notre premier ministre s’érige haut et fort en défenseur de la nation québécoise devant Ottawa, mais s’écrase piteusement lorsque sa fronde risque d’entraîner une perte de sièges au Salon bleu. De plus, le gouvernement caquiste actuel ne se gêne pas pour faire adopter des lois « sous bâillon ». La procédure du bâillon permet au parti au pouvoir de limiter le temps de débat portant sur une loi et donc d’accélérer son processus d’adoption23« Bâillon », Encyclopédie du parlementarisme québécois, Assemblée nationale du Québec, 16 mai 2016.. C’est une manière de court-circuiter le processus parlementaire et c’est notamment ce qui a été fait lors de l’adoption du projet de loi 21. Bien qu’il ait fait couler beaucoup d’encre sur la question du port de signes religieux, le projet de loi modifiait également la Charte québécoise des droits et libertés de la personne24Pierre Bosset, « Une inquiétante désinvolture » Le Devoir, 15 mai 2019 https://www.ledevoir.com/opinion/libre-opinion/554344/une-inquietante-desinvolture. Le premier ministre s’est donc permis de modifier cette charte de nature quasi constitutionnelle sans obtenir le consensus de l’Assemblée, et sans même respecter le processus parlementaire habituel25Ibid.. En d’autres mots, lorsqu’il est question de souveraineté parlementaire, le Québec aura vu bien meilleur·e défenseur·e que François Legault.

CRÉDIT PHOTO : Tom Carnegie, Supreme Court of Canada, 16 janvier 2021 https://unsplash.com/fr/photos/SdVHStSkYKg


La haine envers les journalistes ou « s’attaquer au messager »

La haine envers les journalistes ou « s’attaquer au messager »

La haine de certains citoyens et de certaines citoyennes envers les journalistes a été mise en lumière de manière flagrante durant la pandémie. Ce phénomène répandu mérite une attention particulière puisqu’il peut avoir un impact négatif sur la démocratie que tentent de protéger les journalistes.

Le travail journalistique est essentiel dans une société démocratique saine. Les journalistes ont comme mandat de transmettre des informations essentielles à la population afin que les citoyennes et les citoyens soient au courant de certaines situations. Cependant, ce métier est loin de faire l’unanimité. Nombreux sont celles et ceux qui doutent des journalistes et qui les méprisent. Ce phénomène a été d’autant plus observé lors des dernières années avec la pandémie de COVID-19, période durant laquelle plusieurs journalistes se sont fait intimider, harceler ou même attaquer physiquement alors qu’elles  et ils faisaient tout simplement leur travail.

Un sondage Ipsos mené entre le 27 septembre et le 13 octobre 2021 sur 1 093 journalistes et professionnel.le.s des médias confirme que 72% des répondant.e.s ont subi un type de harcèlement dans le cadre de leur travail au cours de l’année 2020. Le plus souvent, les professionnel.le.s des médias se font attaquer en ligne (65%). Une majorité d’entre eux (73%) affirme également que le harcèlement en ligne s’est accru au cours des deux dernières années qui ont précédé l’étude. Parmi les types de harcèlement subi, 33% sont attribués à des messages ou à des images vulgaires ou de nature sexuelle et 30% à des menaces d’agressions physiques. Sont aussi répertoriés des commentaires négatifs ciblant l’identité de genre, l’origine ethnique ou la nationalité, l’utilisation du nom ou de photos sans autorisation, les menaces de mort, la divulgation de renseignements confidentiels, la modification de photos personnelles, l’usurpation d’un compte de réseaux sociaux, les menaces profanées à l’encontre de la famille, le chantage, les menaces verbales, de viol ou d’agression sexuelle. À noter que les femmes subissent davantage tous les types de harcèlement1La haine envers les journalistes et professionnels des médias en hausse », Ipsos, 9 novembre 2021. La haine en ligne envers les journalistes et professionnels des médias en hausse | Ipsos.

Violence gratuite

Une grande partie des journalistes ont vécu au moins une forme de harcèlement et la pandémie de COVID-19 a certainement amplifié le mépris à leur endroit. L’auteure et journaliste Marie-Ève Martel avoue se trouver chanceuse puisque son travail en région l’a selon elle longtemps épargnée des comportements haineux. Par contre, en pleine pandémie de COVID-19, elle a remarqué que ses collègues journalistes étaient attaqué.e.s par une partie de la population2Vidéo de l’entrevue avec Marie-Ève Martel. Elle a donc décidé d’écrire une chronique qu’elle a simplement nommée Ça suffit!3Marie-Ève Martel, « Ça suffit! », Le Quotidien, 11 février 2022. Ça suffit! | Le Quotidien – Chicoutimi pour dénoncer la situation et inciter les citoyens et les citoyennes à faire preuve de plus d’empathie envers les journalistes: « en réponse à cette chronique là, où j’invitais les gens à faire preuve de discernement et à ne pas insulter ou rudoyer les journalistes qui font simplement leur travail, j’ai reçu 2000 messages haineux et menaces de mort en 36 heures » admet Mme Martel4Vidéo de l’entrevue avec Marie-Ève Martel.

Sur le compte Twitter de la journaliste, des messages haineux sont toujours visibles. Certains internautes profanent des insultes alors que d’autres insinuent que les journalistes l’ont bien cherché5Compte Twitter de Marie-Ève Martel. Mme Martel a elle aussi dû porter plainte à la police lorsque son numéro de téléphone a été rendu public pour les mauvaises raisons: « j’ai porté plainte une fois pour doxxing, quelqu’un avait donné mon numéro de cellulaire pour que je me fasse harceler. J’ai porté plainte aussi pour menace de mort, je n’ai pas encore reçu de nouvelles du DPCP […] mais un dossier est ouvert à la Sûreté du Québec ». Elle voit tout de même une évolution par rapport au problème: « maintenant on dénonce! », dit-elle. Elle s’aperçoit en effet que ses collègues journalistes dénoncent davantage ce genre de situation: « il y a des arrestations et des comparutions au palais de justice maintenant pour des gens qui ont demandé aux journalistes de se suicider ou qui leur ont souhaité la mort », confit-elle, « les gens oublient que derrière un écran d’ordinateur il y a quand même des conséquences »6Vidéo de l’entrevue avec Marie-Ève Martel.

Pour le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec et journaliste judiciaire du Journal de Montréal Michael Nguyen, la haine envers les journalistes est une réalité qu’il côtoie quotidiennement autant comme journaliste que dans son rôle de président: « on peut remarquer depuis un certain temps, surtout depuis le début de la pandémie, qu’il y a comme une désinhibition des gens qui commencent à avoir l’impression que les réseaux sociaux sont une zone où ils peuvent faire ou dire ce qu’ils veulent et ils franchissent la limite du harcèlement assez rapidement ». Il a d’ailleurs lui-même vécu de la violence lorsqu’il a été attaqué physiquement alors qu’il couvrait un procès au Palais de Justice de Montréal: « je couvrais une histoire de contacts sexuels sur une mineure, la personne en sortant a décidé de m’attaquer devant tout le monde, une plainte a été faite et il a été arrêté, accusé et il a écopé d’une peine de prison par rapport à son geste »7Vidéo de l’entrevue avec Michael Nguyen. Christophe Villeret a en effet dû répondre à des accusations de voies de fait, ce qui lui a valu 14 jours de détention8Michael Nguyen, « Coupable de contacts sexuels, il s’en prend à notre journaliste », Journal de Montréal, 4 novembre 2020. Coupable de contacts sexuels, il s’en prend à notre journaliste | JDM (journaldemontreal.com). M. Nguyen encourage d’ailleurs les journalistes qui vivent de l’intimidation à dénoncer les fautifs aux autorités policières: « […] il faut envoyer le message que les crimes qui se passent en ligne sont des crimes réels et que les journalistes ne doivent pas craindre d’aller voir la police […] chaque plainte va être enquêtée de façon sérieuse »9Vidéo de l’entrevue avec Michael Nguyen.

D’autres journalistes se sont fait attaquer en direct à la télévision. Yves Poirier, Félix Séguin et Raymond Filion de TVA nouvelles ont tous les trois couvert le convoi de la liberté à Ottawa en pleine pandémie de COVID-19 et se sont fait injurier et bousculer alors qu’ils étaient en ondes10Francis Pilon « Manifestations: encore un journaliste qui se fait harceler en direct à Ottawa, Journal de Montréal, 16 février 2022. Manifestations: encore un journaliste qui se fait harceler en direct à Ottawa | JDM (journaldemontreal.com). Raymond Filion a d’ailleurs porté plainte pour voie de fait après qu’un manifestant l’ait violemment poussé par-derrière et qu’il se soit retrouvé sur le sol11Nora T. Lamontagne, « Plainte à la police après une agression en direct », TVA Nouvelles, 20 février 2022. Plainte à la police après une agression en direct | TVA Nouvelles. Kariane Bourassa a quant à elle été enlacée devant des milliers de téléspectateurs par deux hommes présents à une manifestation anti-masque. La journaliste a ensuite officiellement porté plainte pour voie de fait dans un poste de police de Québec12Marie Lessard, « Arrêté pour menaces envers notre journaliste », TVA Nouvelles, 29 juillet 2020. Arrêté pour menaces envers notre journaliste | TVA Nouvelles.

Au printemps 2021, en vue de la Journée mondiale de la liberté de la presse du 3 mai, La Presse a diffusé une série d’articles en lien avec les défis de la liberté de la presse. L’un d’eux intitulé « Je suis leur ennemi » avait pour but de faire la lumière sur ce que vivent des journalistes au quotidien. Pour celles et ceux qui ont participé à l’article, il est clair qu’une partie de la population est opposée à leur travail et les méprise totalement: « J’arrive sur le terrain, et je suis [vu comme] leur ennemi. Tout ce que je peux faire, c’est encaisser les insultes et essayer de faire mon travail le mieux possible », a confié Hadi Hassin, journaliste de Radio-Canada, à La Presse. Kariane Bourassa, elle, est revenue sur l’incident devenu viral impliquant deux manifestants anti-masques: « J’ai commencé à recevoir des messages sur Instagram qui me menaçaient, moi et ma famille. J’ai dû avoir un agent de sécurité 24 heures sur 24 devant chez moi pendant une semaine »13Nicolas Bérubé, « Les défis de la liberté de la presse – Je suis leur ennemi », La Presse, 30 avril 2021. 12ft | Les défis de la liberté de la presse | « Je suis leur ennemi » | La Presse.

La peur de l’inconnu

Plusieurs théories sont à envisager pour déterminer ce qui suscite autant de mépris envers les journalistes et les rendent plus susceptibles d’être importunés.l’une d’elles est sans doute la méconnaissance du métier. Selon Mme Martel, les citoyens et les citoyennes ont souvent une fausse perception du journalisme. Elle croit en effet que le public confond le journalisme d’opinion et le reportage factuel. Ces deux types de journalisme sont pourtant très différents puisque pour le premier l’objectivité n’est pas requise. Le journalisme d’opinion est pratiqué par un chroniqueur qui exprime son point de vue, ce qui est proscrit pour tous les autres genres journalistiques. Cette distinction importante n’est pas claire pour tou.te.s, ce qui fait en sorte que lorsque des journalistes s’expriment, certain.e.s croient parfois qu’il s’agit de l’opinion du journaliste ou du média qui l’embauche qui est énoncée et si celle-ci ne correspond pas à la leur, ces individus peuvent s’en prendre aux journalistes14Vidéo de l’entrevue avec Marie-Ève Martel.

Pourtant, le travail des journalistes consiste à transmettre des faits au public de façon neutre afin que celui-ci développe sa propre opinion. De plus, peu de personnes sont familières avec les tâches effectuées par un ou une journaliste et connaissent le processus de vérification qu’elle ou qu’il doit effectuer avant de rendre les informations disponibles au public . Cette étape est cruciale puisque si l’information publiée est erronée, la ou le journaliste peut voir sa réputation être à jamais entachée et sa carrière peut en être fortement affectée. Si par erreur une mauvaise information est transmise à la population, celle-ci est corrigée le plus rapidement possible par la ou le journaliste ou le média en question15« Fact checking », Le porte-plumes, 25 juin 2023. fact checking | le porte-plumes (leporteplumes.com).

Certain.e.s journalistes ont même comme unique tâche de vérifier l’information de manière systématique. Le « fact-checking » est un outil essentiel depuis l’arrivée d’internet et des fausses nouvelles qui y circulent. Ces journalistes doivent s’assurer que les renseignements qu’ils détiennent sont véridiques avant de les rendre disponibles au public16« Fact checking », Le porte-plumes, 25 juin 2023. fact checking | le porte-plumes (leporteplumes.com).

Pour M. Nguyen, s’en prendre aux journalistes, c’est simplement « s’attaquer au messager ». Il déclare avec conviction que « les journalistes, comme tout le monde, ont le droit de faire leur travail sans être la cible de menaces ou d’attaques »17Vidéo de l’entrevue avec Michael Nguyen.

Le côté sombre d’internet

Internet est devenu un outil indispensable pour une grande partie de la population mondiale qui l’utilise sur une base régulière pour travailler, se distraire ou s’informer. Les renseignements abondent sur le web, mais plusieurs informations qui y circulent ne sont pas véridiques. Les termes de désinformation, mésinformation et malinformation sont utilisés pour désigner de fausses informations présentes sur internet. Alors que la désinformation et la malinformation sont de faux renseignements consciemment transmis, le second a pour but de porter préjudice à autrui. La mésinformation quant à elle est une fausse information transmise par une personne qui la croit vraie. L’ensemble de ces fausses informations sont accessibles à tou.te.s sur le web et il peut s’avérer compliqué de distinguer le vrai du faux18« La mésinformation, la désinformation et la malinformation », Media defence, 25 juin 2023.  La mésinformation, la désinformation et la malinformation | eReader (mediadefence.org).

De plus, l’intelligence artificielle amène également des défis. Les hypertrucages mieux connus sous le nom « deepfakes » sont des techniques de synthèse multimédias qui reposent sur l’intelligence artificielle et qui modifient des enregistrements audios ou vidéos et des images. Elles permettent entre autres de répandre des canulars19Ian Sample, ‘’ What are deepfakes – and how can you spot them?’’, The Guardian, 13 janvier 2020. What are deepfakes – and how can you spot them? | Internet | The Guardian. La réalité est donc manipulable et peut tromper les internautes qui ne sont pas familiers et familières avec ces techniques. Selon Mme Martel, « il y a tellement de contenu fallacieux qui se propage sur internet que les gens ne savent plus faire la part des choses »20Vidéo de l’entrevue avec Marie-Ève Martel. Ces éléments peuvent pousser les citoyens et les citoyennes à s’en prendre aux journalistes puisque ces derniers ont accès à une information contraire à ce qu’ils ont vu ou lu sur internet. Selon le sondage Ipsos, les accusations de « fausses nouvelles » constituent le principal facteur qui mène au harcèlement en ligne21« La haine envers les journalistes et professionnels des médias en hausse », Ipsos, 9 novembre 2021. La haine en ligne envers les journalistes et professionnels des médias en hausse | Ipsos.

Les algorithmes présents sur les réseaux sociaux sont également à blâmer. Ces processus informatiques exploitent et influencent les comportements des internautes. Ils analysent leurs données et proposent un contenu ciblé et personnalisé de sorte qu’une personne qui s’intéresse à un contenu ne voit que ce genre de contenu sur la plateforme. En plus de permettre la prolifération de fausses informations, les algorithmes empêchent les internautes d’être confrontés à des opinions différentes des leurs, elles et ils sont donc constamment réconfortés dans leurs idéaux et finissent enfermés dans des « bulles de filtres ». Ces individus sont donc peu enclins à accepter une opinion différente émise par un ou une journaliste lors d’un reportage ou d’un article22« Coincés par l’algorithme: ces bulles d’infos qui proposent toujours les mêmes contenus sur les réseaux sociaux », Sud Ouest, 31 mars 2023. Coincés par l’algorithme : ces bulles d’infos qui proposent toujours les mêmes contenus sur les réseaux sociaux (sudouest.fr).

Les journalistes sont également des personnalités publiques puisque leur métier les expose au grand public. Leurs reportages vidéos sont diffusés à la télévision et sur internet et leur photo se retrouve dans les journaux, elles et ils sont donc facilement reconnaissables. Il est aussi possible de les contacter, ce qui est d’autant plus facile depuis l’arrivée d’internet et des réseaux sociaux.

Ces méthodes de communications adaptées à l’ère numérique facilitent le harcèlement puisqu’il est beaucoup moins compliqué qu’autrefois de visionner du contenu ou de lire des articles pour ensuite y réagir au moyen des réseaux sociaux. Certains citoyens et certaines citoyennes se font un plaisir de laisser savoir aux journalistes ce qu’ils pensent de leur travail. Des commentaires peu élogieux apparaissent souvent dans la section des commentaires et plusieurs journalistes se font également insulter et harceler dans des messages privés.

Les réseaux sociaux sont aussi la principale source que les Québécois.es consultent pour s’informer sur l’actualité23« Le tiers des adultes québécois utilisent les réseaux sociaux comme principale source d’information », News wire, 1er juin 2022. Le tiers des adultes québécois utilisent les réseaux sociaux comme principale source d’information (newswire.ca). M. Nguyen croit que cette habitude peut avoir des répercussions négatives: « […] c’est important de dire aux gens de diversifier leurs sources d’information et de ne pas se contenter d’aller sur les réseaux sociaux parce que ce n’est pas une information complète, il n’y a pas de travail éditorial derrière ça […] »24Vidéo de l’entrevue avec Michael Nguyen.

Censurer les médias traditionnels

Après que Google et Meta aient menacé de cesser la diffusion de nouvelles sur leurs plateformes au Canada durant l’examen du projet de loi C-18, la maison mère de Facebook et Instagram, Meta, a récemment mis à exécution sa menace après l’adoption de celle-ci par le Sénat. L’objectif de cette loi est d’aider à préserver le journalisme canadien en forçant les plateformes numériques à négocier des ententes équitables pour le partage de leurs revenus avec les médias d’information. Les salles de rédaction ont actuellement du mal à rivaliser avec les géants du Web pour obtenir des revenus provenant de la publicité en ligne. Les changements concernant la fin des nouvelles sur les différentes plateformes devraient se produire avant l’application de la nouvelle loi qui doit entrer en vigueur d’ici la fin de l’année25Boris Proulx, « Meta annonce la fin des nouvelles sur Facebook et Instagram au Canada », Le Devoir, 22 juin 2023. Meta annonce la fin des nouvelles sur Facebook et Instagram au Canada | Le Devoir.

La FNCC-CSN, qui regroupe 6000 membres dans 80 syndicats œuvrant dans les communications, le journalisme et la culture, a dénoncé la situation dans un communiqué. Alors que Facebook s’était engagé à lutter contre la désinformation à l’époque en investissant dans certains médias canadiens, Meta a annoncé mettre fin à son entente de redevance avec la Coopérative nationale de l’information indépendante (CN2i) et à un contrat avec la Presse Canadienne dans la foulée de l’adoption du projet de loi C-18. En entrevue avec La Presse, la présidente de la FNCC-CSN Annick Charette a avoué qu’en supprimant les ententes qu’ils avaient avec les médias canadiens, Meta montre que leur intérêt pour l’information vérifiée n’était pas sincère: « ils viennent de réduire l’espace des réseaux sociaux au Canada à la portion congrue de la désinformation et de toutes les fausses nouvelles », admet-elle26Katrine Desautels, « La FNCC-CSN dénonce vivement les actions de Meta et de Google », 30 juin 2023. La FNCC-CSN dénonce vivement les actions de Meta et de Google | La Presse.

Des impacts sur la qualité de l’information en ligne seront alors bien perceptibles puisqu’en retirant les nouvelles des médias traditionnels qui vérifient les informations avant leur publication, les gros noms du Web laissent plus de place aux fausses informations de circuler.

Des impacts réels

Selon les journalistes Marie-Ève Martel et Michael Nguyen, la haine que subissent les professionnel.le.s des médias a un réel impact sur leur santé mentale et peut constituer un enjeu sérieux pour la démocratie. Selon M. Nguyen, « des journalistes qui se spécialisent dans la désinformation sont victimes de tant de harcèlement qu’ils se mettent à hésiter ». Mme Martel confirme les dires de son collègue: « la vague de haine peut faire en sorte que certain[.e.]s journalistes vont se censurer ou cesser de couvrir des sujets parce qu’ils [et elles] ne veulent pas être la cible de menaces ou d’attaques physiques […] »27Vidéo de l’entrevue avec Marie-Ève Martel 28Vidéo de l’entrevue avec Michael Nguyen. C’est effectivement ce que semble confirmer le sondage Ipsos qui indique que 26% des professionnel.le.s des médias évitent de couvrir certains sujets29« La haine envers les journalistes et professionnels des médias en hausse », Ipsos, 9 novembre 2021. La haine en ligne envers les journalistes et professionnels des médias en hausse | Ipsos. Les journalistes sont connu.e.s comme étant les « chiens de garde de la démocratie ». e fait que certain.e.s d’entre elles et eux évitent de couvrir certains sujets plus controversés peut donc avoir de réelles conséquences pour la démocratie: « plus il y a une méfiance à l’endroit des journalistes, plus la démocratie risque de mal se porter », conclut Mme Martel30Vidéo de l’entrevue avec Marie-Ève Martel.

Les répercussions sur la santé mentale des journalistes sont elles aussi significatives. Selon le même sondage Ipsos, le tiers des répondant.e.s affirment avoir envisagé de quitter le métier. Malgré cela, 46% avouent ne pas avoir signalé le harcèlement. Les raisons sont simples: 74% ne croyaient pas que l’incident était assez sérieux pour le signaler et 36% ne croyaient pas que quelque chose serait fait s’il avait été signalé. Après avoir vécu du harcèlement, une majorité de 64% des professionnel.le.s de la communication n’a pas consulté de ressources. Selon leurs propres mots, cette expérience a tout de même eu une incidence sur leur confiance en eux et en elles ainsi que sur leur capacité à travailler adéquatement et à se concentrer. Certain.e.s d’entre elles et eux avouent aussi ressentir de l’anxiété alors que d’autres admettent avoir quitté le métier ou même leur lieu de résidence par la suite31« La haine envers les journalistes et professionnels des médias en hausse », Ipsos, 9 novembre 2021. La haine en ligne envers les journalistes et professionnels des médias en hausse | Ipsos.

Des solutions souhaitées

En septembre 2022 le milieu de l’information s’est mobilisé en envoyant une lettre ouverte au premier ministre Justin Trudeau afin de dénoncer ce qu’il a qualifié de « problème croissant et alarmant de la haine et du harcèlement en ligne qui visent les journalistes et le journalisme en tant que profession ». À ce moment, M. Nguyen a fait valoir à La Presse Canadienne que « la liberté d’expression n’est pas absolue: elle ne permet pas de menacer, de harceler […] ». Il croit cependant que malgré les ressources disponibles, les réseaux sociaux ne souhaitent pas s’impliquer puisque les réactions vives créent des interactions qui leur rapportent beaucoup d’argent: « la haine est excessivement payante […] » admet-il32Pierre St-Arnaud, « Harcèlement et intimidation des journalistes – Les médias demandent à Justin Trudeau d’instaurer des mesures » La Presse, 1er septembre 2022. Harcèlement et intimidation des journalistes | Les médias demandent à Justin Trudeau d’instaurer des mesures | La Presse.

M Nguyen croit néanmoins que des moyens doivent être pris pour contrer ce fléau: « il faut faire quelque chose et si les réseaux sociaux ne veulent rien faire, le fédéral pourrait faire passer des lois ». Il croit fermement qu’il est nécessaire que le gouvernement fédéral prenne les choses en main: « ce sont les seuls qui ont les moyens de faire quelque chose de concret, qui va avoir un effet efficace, rapide et durable, et c’est peut-être le temps qu’ils fassent quelque chose […] le gros bout du bâton, c’est le fédéral qu’il l’a »33Vidéo de l’entrevue avec Michael Nguyen.

Faire sa part

En attendant que des mesures concrètes soient prises, des solutions peuvent être mises en place pour rétablir le lien de confiance entre les journalistes et la population. Une initiative visant à expliquer le métier de journaliste a d’ailleurs été entreprise par la journaliste de la chaîne de télévision France 3 Barbara Gorrand qui donne des ateliers pédagogiques sur les médias dans des écoles. Les élèves sont entre autres amenés à écrire un article. Mme Gorand a affirmé en entrevue à Radio-Canada que l’exercice leur permet d’apprendre les bases du journalisme et de repérer les fausses informations: « ça leur permet de comprendre que, pour avoir une réponse à une question très précise, il faut s’adresser à des personnes qui connaissent le sujet ». Elle croit également que l’exercice leur fait prendre conscience des difficultés rencontrées par les journalistes. Elle tient cependant à souligner que l’éducation aux médias ne se limite pas aux plus jeunes puisque les personnes de 55 ans et plus sont celles qui partagent le plus de fausses nouvelles sur Facebook34Victor Lhoest, « Mieux connaître le journalisme pour débusquer les fausses nouvelles », Radio-Canada, 9 janvier 2023. Mieux connaître le journalisme pour débusquer les fausses nouvelles | Radio-Biblio | Radio-Canada.ca.

Éduquer la population au métier de journaliste est également ce que propose Mme Martel: « comme société, on a un rôle à faire pour éduquer la population au rôle des médias, à notre travail, pour qu’il soit bien compris parce que c’est un outil essentiel dans une société démocratique en santé »35Vidéo de l’entrevue avec Marie-Ève Martel.


Des villes qui dépouillent, rendent malades et dépriment : Medellín

Des villes qui dépouillent, rendent malades et dépriment : Medellín

Traduction d’Alexandre Dubé-Belzile
Cet article a été publié par nos partenaires de Colombie, la revue Kalivando

La ville idéale et idéalisée, où l’on ne pense qu’à l’avenir, à la paix et à la tranquillité, cache derrière elle une logique de marché qui influence les pratiques de planification urbaine et les décisions publiques, tout en restant camouflé derrière un discours de façade prônant le progrès pour tous·tes. Le contrôle est à la fois sa grande force et sa grande faiblesse. En effet, ce contrôle diffus des autorités permet des alliances entre des acteurs légaux et illégaux, des forces unies par des charnières solides qui permettent une coordination parfaite et qui maintiennent en vie la machine productive du capital, peu importe si elle œuvre dans la légalité ou non.

En fait, Medellín est l’illusion d’une ville charmante, harmonieuse, pacifiée, le résultat d’une histoire typique d’un urbanisme néolibéral. En somme, il s’agit de la ville du déni, qui cache et invisibilise l’évidence, l’injustice sociale, spatiale, structurelle à des échelles colossales, le déni de l’avenir, les violations et les souffrances constantes et profondes. Il s’agit d’une ville qui invisibilise les contradictions de la lutte des classes directe et constante. La paix et la violation du droit à la ville sont des axes qui ne semblent pas se croiser, mais ils sont jumelés, entrelacés. L’un définit l’autre. Ce sont des questions complexes aux implications sociales, économiques et politiques.

Aujourd’hui, la ville (désormais district) de Medellín souffre de plusieurs maux structurels résultant d’une accumulation résultant de toutes les décisions prises par les gouvernements locaux et nationaux successifs, décisions qui ont favorisé la concentration du pouvoir, de richesses, des possibilités de mobilité sociale et de privilèges. Ce modèle de ville a été imposé par le sang et le feu et a donné vie à une ville néolibérale, configurée pour le marché, qui favorise la négation des droits et qui cache ses problèmes profonds. Or, nous avançons que ce sont ces problèmes qui doivent éclater au grand jour pour être solutionnés, et ce, pour avoir enfin la paix.

Ces réalités cachées

1. Déplacement forcé

En raison du conflit armé, la ville s’est développée en périphérie. De nos jours, ses habitant·e·s doivent vivre avec le contrôle exercé par les réseaux criminels paramilitaires qui entrainent des déplacements forcés. La municipalité est également bouleversée par des travaux d’aménagement urbain, par les changements climatiques et par la pauvreté et le manque d’emploi.

2. Inégalités socio-économiques

La ville de Medellín est l’une des villes de la région où les inégalités sont les plus importantes. Il n’y existe pas d’accès aux services de base, à un logement adéquat, à une éducation de qualité ou à des possibilités d’emploi. Même si la situation semble s’être améliorée, du moins dans les statistiques, elle reste très grave.

3. Inégalités d’accès aux transports

Le système de métro, unique en son genre dans le pays, exacerbe le manque d’infrastructures de transport adéquates. La ville accuse des inégalités criantes pour l’accès à ces services, ce qui rend plus difficile l’accès à l’éducation, la possibilité de se trouver du travail ou de participer à des activités de loisirs dans les différentes parties de la ville.

4. Marginalisation, groupes vulnérables

Il y a eu une augmentation significative du nombre de sans-abri, de l’extrême pauvreté, du nombre de personnes migrantes, de réfugiés, de personnes déplacées à l’intérieur de leur pays et d’autres groupes vulnérables qui se heurtent à d’énormes obstacles pour accéder aux services de base et participer à la vie sociale et culturelle de la ville1Susana Cogua, « ¿Por qué hay indígenas asentados a las afueras de un colegio público en Medellín? » Qhubo, 23 avril 2023. Récupéré sur https://www.qhubomedellin.com/solidaridad-qhubo/mi-ciudad/por-que-hay-indigenas-a-las-afueras-de-colegio-publico-en-medellin/ (consulté le 13 août 2023).

5. Manque de participation effective des citoyens

Il existe une participation miroir, fonctionnelle, sans impact réel sur la résolution des conflits structurels, ni sur la définition d’un modèle de ville qui se décline en politiques urbaines garantissant la prise en compte effective de leurs besoins et de leurs droits2Norela Mesa Duque, Daniela Londoño Días, Alfonso Insuasty Rodríguez et al., (2023). Desarrollo Urbano: Afectaciones Y Resistencias En Medellín. UNAULA : Medellín, 2023. Récupéré sur https://kavilando.org/lineas-kavilando/observatorio-k/9535-desarrollo-urbano-afectaciones-y-resistencias-en-medellin-libro (consulté le 13 août 2023).

6. Discrimination et ségrégation

L’existence de politiques de ségrégation est évidente, que ce soit pour favoriser le tourisme ou la promenade tranquille des étrangers. Cela accroît les barrières et la discrimination fondée sur l’ethnicité, le genre, l’orientation sexuelle ou le handicap et génère une forte ségrégation spatiale et accroît l’exclusion sociale3Sebastián Estrada, « Este martes será cercado El Parque Lleras como pasó con el Parque Botero », Caracol, 1er mai 2023. Récupéré sur https://caracol.com.co/2023/05/01/este-martes-sera-cercado-el-parque-lleras-como-paso-con-el-parque-botero/ (consulté le 13 août 2023).

7. Pollution environnementale

Medellín est l’une des villes où le niveau de pollution atmosphérique est le plus élevé du pays. Cela a des répercussions négatives sur la santé et le bien-être de ses habitants4Divulgación Científica UPB, « 5 datos que no sabías sobre la contaminación del aire en Medellín », UPB, 22 août 2019. Récupéré sur https://www.upb.edu.co/es/central-blogs/divulgacion-cientifica/contaminacion-aire-medellin (consulté le 13 août 2023).

8. Établissements informels, déficit de logements et logements inadéquats

Medellín abrite un nombre important d’établissements informels ou de bidonvilles, dans lesquels les conditions de vie sont précaires. Ils sont aussi le plus souvent sans accès aux services de base. Selon le Plan d’occupation des sols de Medellín (Plan de Ordenamiento Territorial de Medellín – POT), en 2019, il manquait 133 000 logements dans la ville. Au déficit quantitatif s’ajoute un déficit qualitatif, avec de nombreux logements qui ne répondent pas aux normes minimales de qualité.

Le modèle de ville configure les types de personnes qui habitent la ville

1. Travail du sexe et consommation de substances psychoactives

Dans les dernières années, l’industrie touristique de Medellín a connu une croissance importante. Par la même occasion, il y a eu une explosion de l’offre de services sexuels et de la consommation de substances psychoactives, ce qui implique d’importantes sommes d’argent5El Tiempo, « ONU denuncia Narco-Turismo en Medellín y turismo sexual », El Tiempo, 23 octobre 2012. Récupéré sur https://kavilando.org/lineas-kavilando/territorio-y-despojo/2114-onu-denuncia-narco-turismo-en-medellin-y-turismo-sexual (consulté le 13 août 2023).

2. La culture du traqueto

Renán Vega Cantor affirme que le traqueto se définit comme une manière de régler tout problème par la violence physique directe, en proclamant son machisme profond, en s’exhibant en public, avec des proches ou autres convives. C’est aussi faire étalage des meurtres commis et de dilapider au cours d’une soirée le paiement reçu pour avoir exécuté un assassinat ou transporté une cargaison de drogue en dehors du territoire colombien. La personne qui s’adonne au traqueto achète tout ce qui est à sa portée (femmes, sexe, amis), même si elle est pauvre, déteste les pauvres ou si, au nom de la morale catholique, elle déteste tout ce qui sent la lutte sociale dans le quartier, à l’école ou sur le lieu de travail. Il s’agit d’« un schéma culturel qui s’est répandu comme un idéal »6RenánVega Cantor, « La formación de una cultura “traqueta” en Colombia », 18 février 2014, Rebelión. Récupéré sur https://rebelion.org/la-formacion-de-una-cultura-traqueta-en-colombia (consulté le 13 août 2023).

3. Les personnes vivant dans la rue

Ce problème prend de l’ampleur. Au cours des trois dernières années, leur nombre a augmenté de 150 %, dépassant la capacité des autorités à faire face à de ce problème7El Colombiano. (). Habitantes en calle crecieron casi un 150% en 3 años, El Colombiano, 24 septembre 2022. Récupéré sur https://www.elcolombiano.com/antioquia/aumento-de-habitantes-de-calle-en-medellin-AO18701652 (consulté le 13 août 2023). Il faut dire que la volonté politique manque également. En outre, la ville compte 25 000 consommateurs de substances psychoactives qui sont à deux doigts de vivre dans la rue8El Colombiano, « Medellín tiene 25.000 drogadictos a un paso de ser habitantes de calle », El Colombiano, 8 janvier 2017. Récupéré sur https://www.elcolombiano.com/antioquia/la-drogadiccion-es-el-problema-mas-complejo-de-medellin-dice-secretario-de-inclusion-BM5718056 (consulté le 13 août 2023).

4. La population carcérale augmente

Depuis 2016, la surpopulation dans les centres de détention temporaire de Valle de Aburrá a doublé. Les postes de police sont parfois plein à 713 % de leur capacité et cela touche la population juvénile en particulier.

5. Suicides

Medellín a enregistré 214 suicides en 2022 et plus de 3 000 tentatives de suicide, des chiffre élevés à l’échelle nationale et latino-américaine, « l’angoisse face à un présent plein d’inconvénients, un avenir incertain et les pressions culturelles de la consommation et du succès, sont derrière les motivations qui abîment et rendent malades des milliers de personnes »9Libardo Sarmiento Anzola, « Medellín activa alarma por suicidios », DesdeAbajo, 20 avril 2023. Récupéré sur https://www.desdeabajo.info/ediciones/edicion-no-300/item/medellin-activa-alarma-por-suicidios.html (consulté le 13 août 2023) .

VICTIMES DU DÉVELOPPEMENT

À ce panorama, il faut ajouter la fabrication accélérée de victimes du développement face à l’avancée et à l’approfondissement de l’extractivisme urbain. Il s’agit d’un phénomène qui suit la voie de la dépossession, désormais accompagnée du discours du bien commun.

Selon une étude menée en 2017 auprès des communautés affectées par le développement urbain à Medellín, il s’agissait d’un phénomène croissant. En même temps, une première rencontre des communautés affectées par le développement a été organisée. En 2019, un rapport sur ce phénomène a été présenté par à la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH). La même année, une audience publique a été convoquée par le Congrès de la République, par l’entremise du représentant du parti Omar Restrepo Comunes. Pendant la pandémie, le harcèlement des familles lors d’expulsions de leurs maisons ou pour des travaux d’aménagement urbain n’a pas cessé. En 2021, la table ronde des victimes du développement et de l’administration municipale (Mesa de Interlocución Victimas del Desarrollo y Administración municipal) a été créée et un rapport a été dûment publié.

Après cet exercice, nous avons pu repérer ces répercussions.

Nous estimons qu’un total cumulé de plus de 9 826 000 de personnes a été affecté par la mise en œuvre des travaux de développement. Les chiffres pourraient en fait être beaucoup plus élevés et nous ne nous référerons qu’à quelques cas.

Total, personnes affectées par chaque macroprojet en 2021

MacroprojetTotal,
personnes affectées
Ramed de tramway Ayacucho2790
Metro Cable Picacho1750
Parc Bicentenario760
Pont de la Madre Laura2100
Tunnel Occidente226
Métro de la 80 (Barrio El Volador)2200
Total, personnes affectées9826

Source : Préparation propre (estimations basées sur le nombre de parcelles nécessaires et le nombre de personnes (en moyenne) par famille occupant chaque parcelle).

Ces répercussions générales sont donc mises en évidence :

AffectationAxes
Les inégalités se creusent et l’appauvrissement de la population s’accroît.La mise en œuvre du développement dans la ville et la destruction des entreprises de subsistance.
De nombreuses entreprises sont installées dans les maisons qui feront l’objet d’évictions, ce qui permet de réduire les coûts. Cela touche aux biens, aux idées d’entreprise et aux propriétaires d’entreprise. 
Les propriétés sont évaluées de manière irrégulière à bas prix et les paiements sont retardés. 
Passage de propriétaires à possesseurs déracinés. 
Effets psychosociaux et communautaires graves.L’individu est affecté sur le plan émotionnel : perte de vision de l’avenir, désorientation, dépression.   
Les conflits familiaux, l’éclatement de la famille, les conflits intergénérationnels et le manque d’efficacité au travail et dans les études sont accentués. 
Effets sociaux et communautaires : perturbation du tissu social, du voisinage, de la solidarité et de la subsistance. 
La démocratie et la crédibilité des institutions publiques sont fracturées.La manière dont ces travaux sont mis en œuvre et gérés est médiatisée par la tromperie, les menaces, les renseignements incomplets, la confusion, la désinformation, une logique de taxation descendante.
La participation est fonctionnelle, les besoins et les griefs des personnes concernées ne sont pas réellement pris en compte. 
Le temps, c’est de l’argent. C’est pourquoi les pressions augmentent à mesure que la bureaucratie prend du retard et il y a manque de diligence raisonnable. Les gens sont laissés à eux-mêmes dans un état d’anxiété. 

Source : Rapport 202110Hernán Darío Martínez Hincapié, Edison Villa Holguín, et Alfonso Insuasty Rodríguez (30 juin 2022), « El desarrollo urbano que impulsa la brecha de la desigualdad. Caso Medellín – Colombia », 14(1), 7-20. de https://kavilando.org/revista/index.php/kavilando/article/view/444 (consulté le 13 août 2023).

Medellín n’a pas eu l’intelligence de se mettre d’accord sur des solutions à nos graves problèmes. Il n’est pas intelligent d’être la ville la plus innovante du monde et en même temps l’une des plus inéquitables. Il n’est pas intelligent de vouloir développer un quartier d’innovation technologique et d’affaires et en même temps de ne pas pouvoir payer un prix juste pour le logement. Il n’est pas intelligent de construire le plus grand pont urbain du pays et de laisser, dans la tromperie, plus de 1000 familles sans logement. Il n’est pas intelligent de concevoir le système de Metrocable pour le quartier de La Paralela  sans penser à des solutions de logement décentes pour les 600 familles qui y habitent. Il n’est pas intelligent d’attendre que la Moravie brûle pour empêcher 256 familles de construire à nouveau et ne pas leur offrir de solution de logement définitive. Il n’est pas intelligent de laisser les familles pauvres résoudre seules leur problème de logement et de les accuser en même temps de ne pas respecter les réglementations et d’effectuer de la construction très risquée. Une société ne peut pas être intelligente si, après avoir subi 30 ans de guerre, elle ne se reconnaît pas comme une victime et ne veut pas de la paix. Le développement n’est pas intelligent s’il est construit sur la douleur11Op. Cit., note 10.

En 2023, avec l’avancement des travaux du métro léger sur la route 80, ces problèmes préexistant se sont aggravés en raison des mensonges, des retards, des abus, des tromperies, du manque d’information, des évaluations dérisoires et des répercussions ci-dessous. Plus de 594 propriétés ont été touchées et 725 l’ont été partiellement12Sergio Zuluaga, « Con 816 predios censados avanza la gestión sociopredial del Metro de la 80 », mairie de Meddellín, 12 décembre 2022. Récupéré sur https://www.medellin.gov.co/es/sala-de-prensa/noticias/con-816-predios-censados-avanza-la-gestion-sociopredial-del-metro-de-la-80/ (consulté le 13 août 2023) et plus de 10 000 entreprises ont été affectées13El Tiempo, « Los ‘sacrificados’ para que Medellín tenga un nuevo tramo del Metro », El Tiempo, 16 octobre 2020. Récupéré sur https://www.eltiempo.com/colombia/medellin/medellin-la-historia-de-los-afectados-por-la-entrega-de-predios-para-nuevo-tramo-del-metro-543358 (consulté le 13 août 2023). Le discours de la ville la plus innovante pèse lourdement sur les personnes qui s’y opposent et qui, contre elle, revendiquent leurs droits. En effet, elles sont aux prises avec leurs propres croyances et aux contradictions vécues au quotidien, à la répression, aux violations des droits de la personne et elles ne connaissent que trop bien le prix que leur coûte cette ville-illusion, cette « ville plus ». Il s’agit d’une réorganisation criminelle du territoire14Eulalia Borja Bedoya, José Fernando Valencia Grajales, et Alfonso Insuasty Rodríguez, (2022). « ¿Gentrificación o reordenamiento criminal del territorio urbano? Caso Medellín (Colombia) » Ratio Juris, 263-288. Obtenido de Revista Ratio Juris: https://kavilando.org/lineas-kavilando/observatorio-k/9339-gentrificacion-o-reordenamiento-criminal-del-territorio-urbano-caso-medellin-colombia (consulté le 13 août 2023).En référence à la chanson de Kortatu15Groupe de punk basque, actif de 1984 à 1988., sommes-nous condamnés à vivre et à habiter une « ville de merde »16Giuseppe Aricó, José A. Mansilla et Marco Luca Stanchieri, Mierda de Ciudad. Una rearticulacion crítica del urbanismo neoliberal desde las ciencias sociales. Bacelona : Pol-Len Edicions, SCCL, 2015.?

Et la paix?

Jusqu’à présent, nous n’avons pas parlé des réseaux criminels qui contrôlent les quartiers, les communes, l’économie locale et enfin, même la vie quotidienne et la participation politique, et ce, suivant une logique paramilitaire. Et la paix? C’est en effet la question la plus importante. Or, cette absence de paix est le symptôme d’un mal structurel que nous devons reconnaître et qui va de pair avec le modèle de ville autoritaire qui nous est imposé. Medellin est ville néolibérale qui doit être transformée. Enfin, si on veut la paix, il faut parler de ces problèmes structurels et leur trouver des solutions.

Et les résistances ?

Il y a de nouvelles organisations sociales ad hoc qui revendiquent des droits. Il y en a d’autres, plus anciennes, qui ont compris que la lutte est longue et elles en sont arrivées à une réflexion qui les amène à remettre en question le modèle de ville, qui leur a été imposé par le sang et le feu dans le cadre d’une alliance criminalité-entreprises-État. C’est une réalité qui doit être étudiée et soulignée.

Il y a plusieurs villes qui débattent de questions différentes en fonction de leur propre réalité, mais ces questions portent toutes sur les conséquences du même modèle. Il est impératif de gagner en qualification, en articulation et en mobilisation, et ce, afin de contester, d’une part, les outils de planification du prochain examen approfondi du plan d’occupation des sols, prévu pour 2027, conformément à la réglementation en vigueur et, d’autre part, afin de consolider un plan d’action commun de la ville, et ce, pour produire un ou des modèles de ville populaire pour aborder des questions qui n’ont pas été entendues, ou qui ont été ignorées ou étouffées. Nous souhaitons ainsi donner lieu à une planification insurgée, une sorte de libération urbaine permanente.

CRÉDIT PHOTO: FLICKR / Reg Natarajan


La lutte aux paradis fiscaux, encore et toujours

La lutte aux paradis fiscaux, encore et toujours

Cet article est d’abord paru dans le numéro 96 de nos partenaires, la revue À bâbord!

On apprenait récemment la publication d’un court essai intitulé Paradis fiscaux. Comment on a changé le cours de l’histoire. Le titre témoigne de la confiance des privilégiés qui, aux commandes des grands chantiers de réforme, s’assurent que le vent du changement tourne toujours en leur faveur.

L’auteur, Pascal Saint-Amans, était jusqu’à tout récemment directeur du Centre de politique et d’administration fiscales (CPAF) de l’OCDE. Pendant qu’il occupait cette fonction, il a supervisé l’élaboration de la réforme de la fiscalité internationale connue sous le nom de Solution à Deux Piliers, mesure intégrée au projet BEPS pour « Base Erosion and Profit Shifting » ou « Érosion de la base d’imposition et transfert des bénéfices ». Une réforme attendue, car censée refonder les principes des relations fiscales internationales, mais qui, à l’aube de son entrée en vigueur, menace de dissoudre la contestation citoyenne dans le processus de mondialisation capitaliste.

Réforme de la fiscalité internationale : un pétard mouillé ?

Le premier Pilier de la réforme vise les déformations produites, entre autres, par l’économie numérique en créant un nouveau droit d’imposition consistant à réallouer une partie des « surprofits » (taux de rentabilité dépassant 10 %) aux pays où l’activité économique a réellement lieu. Le second Pilier instaure un taux d’imposition minimal mondial des entreprises multinationales avec un chiffre d’affaires annuel supérieur à 750 millions € (± 1,1 milliard CAD).

La proposition de réforme de l’OCDE fait, depuis sa signature en octobre 2021, l’objet d’importantes contestations. Des ONG reconnues – Oxfam ou le Tax Justice Network, par exemple – et des économistes de renom – Jayati Ghosh, Joseph Stiglitz, etc. – contestent le seuil d’imposition de 15 %, plutôt faible face au taux moyen d’imposition des sociétés de 22 % en vigueur dans les pays de l’OCDE. Par ailleurs, des États comme le Nigeria ont témoigné des lacunes démocratiques des négociations de l’OCDE. Nombreuses sont les voix qui s’élèvent pour critiquer l’insuffisance de cet accord qui doit « changer le cours de l’histoire » des paradis fiscaux1Pour un sommaire de ces critiques, voir l’article de Lison Rehbinder, « Taxation des multinationales : une réforme insuffisante », Relations, no 818, 2022, p. 35-37..

Pourtant, ces critiques ne semblent pas trouver de relais médiatiques adéquats et peinent donc à opposer un contre-discours efficace à celui de l’OCDE, qui mène depuis peu une campagne autocongratulatoire. Chaque avancée, qu’elle soit véritablement décisive ou non, est tenue pour une preuve supplémentaire du succès indiscutable de l’entente parrainée par l’organisation.

Ainsi, en janvier dernier, l’OCDE annonçait en grande pompe une importante réévaluation à la hausse des retombées économiques attribuables à l’entrée en vigueur du second Pilier de la réforme – passant de 150 milliards à 220 milliards USD (202 milliards à 297 milliards CAD)2OCDE, « Selon l’OCDE, l’impact de la réforme de la fiscalité internationale sur les recettes sera supérieur aux prévisions » [en ligne], https://www.oecd.org/fr/presse/l-impact-de-la-reforme-de-la-fiscalite-internationale-sur-les-recettes-sera-superieur-aux-previsions.htm. Or, depuis peu, certains redoutent qu’un des mécanismes censés encourager les pays à adopter la réforme – l’impôt complémentaire minimum national3L’impôt complémentaire minimum national (ICMN) est une mesure d’imposition de droit interne arrimée aux règles du Pilier Deux. Il donne à l’état qui le promulgue le droit de capter les recettes fiscales autrement redistribuées à des juridictions étrangères au titre des règles principales instaurant l’impôt minimum mondial. Plusieurs paradis fiscaux notoires envisagent l’instauration d’un ICMN puisque celui-ci leur donnerait préséance sur les pays où l’activité économique a réellement lieu. – réduise les recettes anticipées dans plusieurs pays. Alors que les paradis fiscaux pourraient continuer d’attirer chez eux les profits des multinationales, les pays à fiscalité dite « normale » comme le Canada verraient leurs revenus amputer jusqu’à 97 %.

Quant au premier Pilier, la rumeur veut que celui-ci, dont le secrétaire général de l’OCDE Mathias Cormann espérait encore récemment l’entérinement rapide, soit mort au feuilleton. Comble de l’ironie pour un projet censé « changer l’histoire », qui voit l’une de ses mesures phares être refusée par les pays riches membres de l’OCDE, ceux-là mêmes qu’elle devait avantager.

Une grande opération de récupération

Ce qui change cependant avec cette réforme, c’est l’intégration officielle de la concurrence entre États au sein du système fiscal mondial. Comme l’a affirmé récemment l’économiste Gabriel Zucman, la réforme est « conceptuellement et philosophiquement déficiente4Forum économique mondial, « Is Global Tax Reform Stalling? » [en ligne], https://www.weforum.org/events/world-economic-forum-annual-meeting-2023/sessions/is-global-tax-reform-stalling.. »

D’une part, elle prévoit d’importantes exemptions qui auront pour conséquence de maintenir le taux d’imposition effectif des multinationales sous la barre des 15 %. L’une des exemptions les plus troublantes concerne l’absence de minimum d’imposition là où une activité économique substantielle est réalisée. Cela signifie que la concurrence fiscale est encore encouragée lorsqu’il s’agit d’une politique de développement économique. Ce faisant, la réforme ouvre un nouvel enfer sous nos pieds : les multinationales continueront de faire pression sur les gouvernements afin de magasiner leurs préférences fiscales et légales.

D’autre part, cette réforme lance le signal que les multinationales, acteurs économiques dominants, n’ont qu’à payer 15 % d’impôts alors que les PME et les particuliers dans la majorité des pays de l’OCDE sont imposé·es à des taux beaucoup plus élevés.

Soyons clairs : cette réforme vise à pouvoir déclarer que seul le phénomène des paradis fiscaux à 0 % d’imposition soit chose du passé. Or, ce modèle classique du paradis fiscal est aussi désuet que l’image d’île aux palmiers qui lui est associée. La réalité des paradis fiscaux et légaux est bien plus complexe et la réforme de l’OCDE cherche à la maintenir. Cette absence de profondeur reflète un manque de volonté de mettre fin au régime d’exception des paradis fiscaux. L’OCDE est moins gênée par les injustices dont ces législations complaisantes sont la source que par le fait que ces dernières grugent la confiance du public dans le projet de la mondialisation.

C’est d’ailleurs ce qu’affirmait Pascal Saint-Amans lui-même lors de sa dernière réunion à titre de directeur du CPAF5OECD, « 14th Meeting of the OECD /G20 Inclusive Framework on BEPS », [en ligne], https://www.oecd.org/tax/beps/oecd-g20-inclusive-framework-on-beps-meeting-october-2022.htm (à partir de 4h31min).. La réforme, dit-il, a pour but d’apporter du bon sens (common sense) à un système fiscal dans lequel la juridiction où sont déclarés les profits est artificiellement dissociée de la juridiction où sont réalisées les activités économiques réelles.  Une telle distorsion est « ce qui a conduit les gens dans les rues à penser que quelque chose n’allait pas et donc à rejeter la mondialisation. » Saint-Amans poursuit : « je pense que notre devoir, en tant que technocrates et politiciens, est de nous assurer que nous nous en tenons à ce bon sens et que nous veillons à ce que les règles produisent ce qu’elles sont censées produire. »

On décèle, dans cet énoncé creux, l’un des motifs sourds du projet de l’OCDE : conserver vivante la mondialisation capitaliste en l’arrimant à la notion consensuelle, mais vide, du « bon sens ». Ce dernier ne suffit cependant pas à faire oublier le pacte ruineux passé entre nos démocraties dites libérales et cette mondialisation qui, bafouant les droits et décuplant les inégalités, alimente la montée d’une droite autoritaire partout dans le monde. La réforme de l’OCDE n’est pas fondée sur le besoin d’une plus grande justice, mais sur celui de créer les conditions favorables à la poursuite de la mondialisation. Voilà pourquoi il ne pourrait être question d’aller plus loin qu’« un standard minimal c’est-à-dire un standard maximal » comme Saint-Amans le disait lors de la même occasion dans un lapsus révélateur.

Le titre du livre de Pascal Saint-Amans tient de la mauvaise blague. Comment on a changé le cours de l’histoire ? Réponse : en entérinant la tendance lourde de l’économie capitaliste pour laquelle les paradis fiscaux ne sont pas une excroissance anormale, mais bien un rouage essentiel. L’OCDE n’a nulle intention de lutter contre ces législations complaisantes : l’heure est à leur intégration officielle au sein de l’appareil fiscal international. L’accord de l’OCDE est un mirage de progrès.

La fin de la lutte ?

Une question s’impose au mouvement social pour la justice fiscale. Cette réforme ne fait que confirmer ce qui se produisait officieusement, tout en « renouvelant » la confiance du public en la mondialisation. Ce faisant, elle étouffe les contestations. Car la situation, telle qu’elle se profile actuellement, compromet les efforts qui ont été déployés au fil des années pour assurer une redistribution plus juste de la richesse à travers le globe. La lutte aux paradis fiscaux et aux injustices qu’ils génèrent a démontré l’efficacité de la mobilisation citoyenne sur cette question. Or, une proposition comme celle de l’OCDE – brandie comme un succès par nos gouvernements qui assurent nous avoir entendu·es – devient paradoxalement le principal obstacle à la mobilisation. Une fois la réforme adoptée, comment lutter en l’absence (apparente) d’une cause ? Le projet de l’OCDE ne se contente pas d’entériner la position dominante acquise par les grandes compagnies multinationales au fil des années : elle prévient également la naissance des foyers de contestation présents et à venir.

La dernière réforme de la fiscalité internationale datant des années 1920, nous n’avons pas le luxe de laisser cette occasion nous filer entre les mains. Il nous faut avoir le courage politique de mener la lutte à son terme.

Une campagne pour poursuivre la lutte

Le collectif Échec aux paradis fiscaux, à l’instar de plusieurs autres organismes œuvrant pour la justice fiscale ailleurs dans le monde, a pris acte de la nécessité de prévenir ce relâchement de la pression militante. Sa campagne « Démasquer, Condamner, Encaisser »6Une présentation de la campagne « Démasquer, Condamner, Encaisser » est disponible sur le site internet du collectif Échec aux paradis fiscaux : https://www.echecparadisfiscaux.ca/agir/demasquer-condamner-encaisser/. propose de poursuivre la lutte en tenant compte des mutations que le phénomène des paradis fiscaux a subies. En ramenant la lutte à sa plus simple expression, Échec aux paradis fiscaux souhaite rendre apparentes les causes des injustices fiscales afin de les cibler politiquement.

À la complaisance de l’OCDE, la campagne « Démasquer, Condamner, Encaisser » répond par une demande politique claire, qui articule trois perspectives différentes, mais complémentaires sur la lutte aux paradis fiscaux ; le problème est à la fois présenté comme une zone d’ombre à éclaircir (Démasquer), comme une injustice à punir (Condamner) et enfin comme un outil de lutte contre les inégalités (Encaisser).

Cette campagne fournit des orientations claires à l’action politique dans une perspective de justice fiscale. Elle doit être lue comme un programme qui, à travers ses treize revendications, conjugue des luttes locales à des considérations internationales. La campagne « Démasquer, Condamner, Encaisser » évite l’une des difficultés typiques du problème des paradis fiscaux, difficulté qui est par ailleurs entretenue par l’OCDE : faire de la justice fiscale le débat hermétique d’une communauté experte. Les revendications que porte Échec aux paradis fiscaux sont ancrées dans des inquiétudes concrètes, qui illustrent l’incidence des paradis fiscaux sur l’organisation de la société. Le collectif est ainsi en mesure d’intervenir dans le débat politique afin de défendre une conception alternative du bien commun, comme en témoignent ses contributions aux consultations publiques7Consultez les publications du collectif à l’adresse suivante : https://www.echecparadisfiscaux.ca/agir/publications/.

Surtout, cette campagne est destinée à opposer un contre-discours à l’apparence de consensus qui règne au sein des gouvernements des pays de l’OCDE. Ce que propose le collectif, c’est une lunette de lecture qui aide à faire sens des enjeux associés aux paradis fiscaux et à mobiliser la société civile à partir d’objectifs communs. La sombre perspective qu’offre la réforme de l’OCDE montre que la lutte centrale demeure celle pour gagner l’opinion publique à la cause de la justice fiscale. Car c’est à la société civile, aux groupes citoyens qui la composent, que revient en dernière analyse la tâche d’infléchir l’action des gouvernements. L’éducation populaire, la sensibilisation à ces enjeux ont engendré et continuent de provoquer des changements lents, graduels, mais nécessaires.


Quand le populisme puise dans les théories du complot

Quand le populisme puise dans les théories du complot

Ce texte est extrait du recueil Anguilles sous roche: les théories du complot à l’ère du coronavirus. Pour acheter le livre, visitez votre librairie, ou notre boutique en ligne!

Aujourd’hui, le populisme désigne le plus souvent un style politique antiélite basé sur la démagogie et l’instrumentalisation des préjugés. Souvent imprégné de désinformation et de récits conspirationnistes, il a obtenu des succès étonnants aux États-Unis avec Donald Trump et en Europe avec les partis d’extrême droite, et la société québécoise n’y échappe pas. Portrait d’un discours public qui, par ses réponses simplistes, aggrave des problèmes complexes.

Le Québec, comme le reste de l’Occident, subit les conséquences des grands bouleversements qui ont secoué le monde dans les dernières décennies : les gouvernements nord-américains et européens n’ont pas tenu leurs promesses et ont laissé se déployer des crises majeures causées par leur projet de mondialisation néolibérale (écarts de richesse, crises économiques, délocalisation des emplois, insécurités identitaires, etc.) et leurs stratégies géopolitiques (guerres, terrorisme, crise migratoire, etc.). Qui plus est, la pandémie de COVID-19 n’a fait qu’amplifier les angoisses de la population. Pendant que les gens font face à ces problèmes, les élites politiques et économiques persistent à défendre une vision de la société qui semble ne profiter qu’à elles-mêmes. Austérité, inégalités économiques, aveuglement volontaire face aux paradis fiscaux et corruption ont perdu leur effet de surprise au XXIe siècle. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que, selon un sondage CROP demandé par Radio-Canada en février 2017, 58 % des Québécois·es affirment ne plus arriver à croire personne (que ce soit dans les milieux de la politique, des affaires, du milieu scientifique ou des médias), comparativement à 41 % en 2004. Aussi, 72 % estiment que les partis politiques se moquent des préoccupations de la classe moyenne1Gaétan Pouliot et Mélanie Julien, « Prêts pour un Trump canadien ? », Radio-Canada, 2017. https://ici.radio-canada.ca/nouvelles/special/2017/03/sondage-crop/canad….

C’est dans ce contexte que de nouvelles voix s’élèvent : des leaders politiques, des intellectuel·le·s et des personnalités médiatiques qui font fi des normes discursives de la démocratie moderne pour s’adresser au « peuple » sur des enjeux qui lui tient à cœur, et auxquels l’establishment n’a pas su répondre. Au même moment, la population se sent menacée de toutes parts et n’a plus la patience des actions politiquement correctes. Pour cette raison, le populisme s’avère un paradigme de prédilection pour les figures de droite ou d’extrême droite : Donald Trump aux États-Unis, Jair Bolsonaro au Brésil, Victor Orbán en Hongrie, Marine Le Pen en France, Jaroslaw Kaczynski en Pologne, pour ne citer qu’eux.

Par ailleurs, un autre outil qui, comme la rhétorique populiste, peut être adapté à différents contextes sert particulièrement bien ces personnalités : le conspirationnisme. Même si ce mouvement n’entretient pas une relation exclusive avec le populisme, ces deux phénomènes cultivent un lien privilégié. En effet, le politologue islandais Eirikur Bergmann observe que « la montée fulgurante des partis populistes de droite coïncide avec une diffusion grandissante des théories du complot, et démontre que ces organisations politiques utilisent fréquemment le conspirationnisme comme levier pour promouvoir leurs idées et obtenir plus d’appuis2Traduction libre de Eirikur Bergmann, Conspiracy & Populism: The Politics of Misinformation, Cham: Palgrave Macmillan, 2018. ».

Bien que le Québec ne compte aucun parti de droite radicale ou à tendance conspirationniste à l’Assemblée nationale, plusieurs signes démontrent que la rhétorique populiste est utilisée par ses élites. Cela, alors que les théories du complot sont de plus en plus ouvertement débattues dans l’espace public, mais aussi alimentées par les réseaux sociaux, Internet et certains médias de droite comme Radio X.

Devrait-on pour autant s’inquiéter d’un tel phénomène ? Le fait de s’attarder aux préoccupations et aux idées d’une prétendue « majorité silencieuse » est-il garant d’une émancipation collective ou annonce-t-il plutôt la désintégration de la cohésion sociale nécessaire à la démocratie ? Pour faire état de la situation de façon juste et éclairée, il convient d’analyser parallèlement les conditions d’émergence du populisme et du conspirationnisme, puis d’établir des liens entre leurs stratégies rhétoriques. Ces points communs nous permettront d’expliquer la popularité croissante de ces deux tendances et de comprendre les conséquences sociopolitiques d’une telle alliance.

Peuple contre élites

Depuis l’élection de Donald Trump à la tête de la première puissance économique mondiale, le terme « populisme » est sur toutes les lèvres. Malgré son utilisation fréquente, les spécialistes peinent à expliquer le concept succinctement puisqu’il peut prendre plusieurs formes. Dans cette perspective, le journaliste politique John B. Judis n’en définit pas l’essence, mais observe une distinction importante : si les populistes de gauche opposent seulement les intérêts du peuple à ceux des élites traditionnelles, « les populistes de droite défendent le peuple contre une élite qu’ils accusent de choyer un troisième groupe, qui peut être, par exemple, les immigrant[·e·]s », explique-t-il. Dans l’usage courant, c’est cette dernière acception qui prévaut3Traduction libre de John B. Judis, The populist explosion: how the great recession transformed American and European politics, New York: Columbia Global Reports, 2016..

En effet, selon Michel Seymour, qui est professeur de philosophie à l’Université de Montréal et dont nous avons recueilli les propos par visioconférence, le populisme désigne la plupart du temps un discours utilisé par la droite, généralement vu d’un mauvais œil justement parce qu’il ostracise certaines minorités. Alors que le noyau neutre de sa définition se résumerait par l’idée que des politicien·ne·s ou des intellectuel·le·s s’en prennent à une élite en s’appuyant sur des idées admises par le peuple, son sens connoté négativement laisse entendre que « ce que l’on reconduit comme arguments, ce sont les préjugés de la population, et même si l’on sait qu’ils sont faux, on va les exploiter pour obtenir des avantages politiques4Michel Seymour, propos recueillis par Alexandre Maheu le 15 novembre 2017. ». Pour sa part, le sociologue Philippe Bernier Arcand remarque que la rhétorique populiste consiste également en « une valorisation — une survalorisation même — du peuple. C’est penser que les élites sont toujours disqualifiées pour parler au nom du peuple5Philippe Bernier Arcand, Populisme et islamophobie au Québec, Québec : Presses de l’Université Laval, Collection Verbatim, 2017. ». On se retrouve donc en présence d’un discours qui préfère les solutions simplistes de la « raison populaire » à l’opinion des expert·e·s, dont on se méfie.

Le populisme partage ainsi ce trait caractéristique avec le conspirationnisme : l’utilisation d’un style de communication extrêmement simplifié et la proposition de solutions qui le sont tout autant6Martin Geoffroy, propos recueillis par Alexandre Maheu le 29 mars 2021.. Plusieurs expert·e·s notent d’ailleurs que l’imaginaire conspirationniste fait toujours partie des mouvements populistes. À ce propos, le philosophe Pierre-André Taguieff affirme : « Les populistes dénoncent les puissances cachées qui confisquent le pouvoir et l’exercent secrètement à leur seul profit. C’est pourquoi, dans toutes les formes de populisme politique observables depuis la fin du XIXe siècle en Occident, l’on rencontre des récits complotistes7Pierre-André Taguieff, « La vague complotiste contemporaine », HuffPost Québec, 10 mai 2016. https://quebec.huffingtonpost.ca/pierreandre-taguieff/vague-theorie-comp…. » Ce recours aux théories du complot tend à se voir redynamisé par certains événements importants, mais dont les enjeux s’avèrent complexes, comme l’assassinat de John F. Kennedy, les attentats du 11 septembre 2001 ou l’apparition de virus comme la COVID-19 à l’échelle planétaire8Ibid.. « La pandémie n’a fait qu’exacerber ce qui était latent (en fait de théories du complot), ce qui existait déjà et qui a toujours un peu été la trame de fond de tous les types de populisme, mais surtout d’un populisme de droite ou d’extrême droite », nous explique Martin Geoffroy, sociologue et directeur du Centre d’expertise et de formation sur les intégrismes religieux et la radicalisation (CEFIR) lors d’une entrevue téléphonique9Martin Geoffroy, propos recueillis par Alexandre Maheu le 29 mars 2021.. Selon lui, les récits conspirationnistes classiques, dont l’existence semble se perpétuer de façon cyclique, représentent un bassin dans lequel les populistes vont nécessairement aller puiser10Ibid..

Dans le populisme identitaire autant que dans le conspirationnisme, on constate une logique qui divise : la dichotomie que l’on tente d’imposer à l’imaginaire social définit la majorité comme le « vrai peuple » et le place en victime dont le combat vertueux doit être mené contre les élites et les minorités afin de protéger sa noble identité historique. Par exemple, Philippe Bernier Arcand, auteur de Populisme et islamophobie au Québec, soutient que « dans les mouvements populistes des démocraties occidentales, l’islam semble faire consensus dans le rôle de la menace11Philippe Bernier Arcand, Populisme et islamophobie au Québec, Québec : Presses de l’Université Laval, Collection Verbatim, 2017. ». Du côté du conspirationnisme, on retrouve entre autres la fameuse théorie du « grand remplacement », voulant que les peuples « de souche » soient remplacés par des gens venus d’ailleurs. En fait, « les mouvements d’extrême droite supposent souvent que le grand remplacement serait “quelque chose d’organisé, d’orchestré par des élites, décrites comme multiculturalistes et globalistes, donc qu’il y a une forme de complot”12« Le grand remplacement : trajectoire d’une théorie conspirationniste », Radio-Canada, 6 avril 2019. https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/samedi-et-rien-d-au… ». Il s’agit là d’un élément essentiel : le populisme consiste en un style de politique où des leaders utilisent des stratégies comme la polarisation et l’appel à l’émotion. Cela, pour mieux justifier leur légitimité lorsqu’ils ou elles se présentent comme étant en mesure de défendre le peuple face aux menaces qu’ils ou elles identifient et dont ils ou elles amplifient l’importance. C’est un paradoxe auquel les victimes du populisme sont aveugles : on crée une mise en scène de leur autonomisation (empowerment) afin de profiter de leurs faiblesses psychosociales. Il est vrai que la mondialisation et le néolibéralisme ont produit des inquiétudes identitaires et économiques légitimes. Or, des populistes comme Donald Trump, même s’ils font partie de l’élite et qu’ils signent des projets de loi qui défavorisent économiquement la majorité des gens, se servent de l’affect populaire pour blâmer d’autres groupes de la population comme les médias ou des minorités comme les musulman·e·s et les Mexicain·e·s. Cela représente un moyen efficace pour détourner l’attention et dissimuler leurs contradictions.

D’ailleurs, l’évocation des récits complotistes vise le même but, avec une adaptabilité encore plus grande des faits et de la vérité. Ainsi, elle « permet d’affirmer l’existence d’un ennemi volontairement mal intentionné », de démoniser — parfois littéralement — ses adversaires et d’établir une vision manichéenne où la rationalité est reléguée au second plan, selon Jérôme Jamin, professeur de science politique et de philosophie politique à l’Université de Liège en Belgique13Jérôme Jamin, L’imaginaire du complot : discours d’extrême droite en France et aux États-Unis, Amsterdam : Amsterdam University Press, 2009.. Par conséquent, même si les populistes affirment vouloir défendre les intérêts du peuple, on peut deviner pourquoi l’expression sert bien souvent à discréditer ou à insulter : elle évoque l’exacerbation et l’exploitation de bas instincts (peur, colère, haine, etc.) pour manipuler psychologiquement la masse que les populistes prétendent défendre. C’est particulièrement vrai lorsque ces personnalités utilisent le conspirationnisme pour établir une profonde division morale (le Bien contre le Mal), ainsi que pour « consolider l’idée qu’un danger est imminent et que la catastrophe est déjà partiellement engagée14Ibid. ».

Il convient toutefois de préciser que les théories du complot existent indépendamment du politique. C’est un univers autonome qui aide certaines personnes à répondre à différents besoins inconscients et à justifier des attitudes ainsi que des postures psychologiques ou sociales. Pour Martin Geoffroy, il existe deux caractéristiques importantes dans l’argumentation conspirationniste : le biais d’intentionnalité (tous les événements découlent d’une intention humaine) et l’effet de révélation (la satisfaction de démystifier et de dénoncer une situation)15Martin Geoffroy, propos recueillis par Alexandre Maheu le 29 mars 2021.. Grâce à de tels mécanismes psychologiques, « le cours du monde devient maîtrisable », explique Pierre-André Taguieff. Pour lui, « [i]dentifier les puissances obscures et mauvaises qui mènent le monde, c’est commencer d’agir contre elles. La force des croyances conspirationnistes vient donc de ce qu’elles produisent deux illusions rassurantes : expliquer l’inexplicable et maîtriser l’immaîtrisable16Pierre-André Taguieff, « La vague complotiste contemporaine », HuffPost Québec, 10 mai 2016. https://quebec.huffingtonpost.ca/pierreandre-taguieff/vague-theorie-comp… ». On pourrait affirmer que les récits conspirationnistes fonctionnent de manière à apaiser ses adeptes avec la vision limpide d’un monde ordonné où tout est facilement explicable. En effet, Jérôme Jamin conçoit que l’imaginaire complotiste « renvoie d’abord à une explication du monde où tout semble organisé, lié et interconnecté, où tout a été voulu et programmé par quelques conspirateurs [ou conspiratrices] qui contrôlent le monde (…) L’imaginaire renvoie ensuite à un monde idéal qui devrait naturellement être ordonné s’il n’avait fait l’objet d’une prise de contrôle par les ennemis du peuple ou de la nation17Jérôme Jamin, L’imaginaire du complot : discours d’extrême droite en France et aux États-Unis, Amsterdam : Amsterdam University Press, 2009. ».

Les théories du complot sont donc des récits qui possèdent un attrait indéniable pour ceux et celles qui souhaitent « échapper à tout prix à l’anxiété liée au sentiment de la marche chaotique du monde », car ils répondent à leur besoin d’ordre et de stabilité, tout en permettant de circonscrire aisément leurs ennemis, la cause de tous leurs malheurs18Pierre-André Taguieff, « La vague complotiste contemporaine », HuffPost Québec, 10 mai 2016. https://quebec.huffingtonpost.ca/pierreandre-taguieff/vague-theorie-comp…. Il n’est alors pas surprenant que plusieurs leaders populistes cherchent à tirer profit de ces schémas narratifs envoûtants pour faire bonne figure et réécrire leur histoire. Par exemple, le mouvement QAnon, qui est né aux États-Unis en 2017 et qui dénonce la corruption de politicien·ne·s soi-disant pédosatanistes, regroupe plusieurs grandes théories du complot et promeut l’idée que Donald Trump est un sauveur19Brigitte Noël, « Qonspirations : comment un mégacomplot s’enracine au Québec », Radio-Canada, 15 octobre 2020. https://ici.radio-canada.ca/recit-numerique/1030/qanon-conspirations-com…. C’est ce genre d’avantages politiques qui a mené, selon Eirikur Bergmann, à « l’émergence de ce qui a été désigné comme la politique de la post-vérité où le trop-plein d’information noie les faits et où le discours public fait plutôt appel aux émotions et aux croyances personnelles »20Traduction libre de Eirikur Bergmann, Conspiracy & Populism: The Politics of Misinformation, Cham: Palgrave Macmillan, 2018..

Populisme et conspirationnisme au Québec

Même si ces tendances ont pris des formes plus radicales aux États-Unis et en Europe, cela ne signifie pas que le Québec en est épargné. Dans son ouvrage Droitisation et populisme, Frédéric Boily apporte des réflexions sur la plus récente phase de droitisation dans la vie politique occidentale, soit celle à laquelle on assiste depuis la crise financière de 2008. Pour ce spécialiste de la politique canadienne et québécoise, cette tendance est accentuée par « les partisan[·e·]s d’une droite nationaliste et identitaire (qui) insistent sur la nécessité de préserver l’identité culturelle21Frédéric Boily, Droitisation et populisme, Québec : Presses de l’Université Laval, 2020. ». D’ailleurs, on peut déjà apercevoir les symptômes d’une logique populiste s’insinuant dans l’espace public au Québec, à commencer par un certain déplacement des grands partis vers la droite identitaire, du moins dans quelques-unes de leurs politiques. Ce glissement prend racine dans les peurs qui tenaillent les Québécois·es. À cet égard, le sondage CROP mentionné plus haut révélait plusieurs données tout à fait étonnantes. On y apprenait notamment que 70 % des sondés estiment que l’on se préoccupe davantage des besoins des minorités que de ceux de la majorité, que 32 % voudraient interdire l’immigration musulmane et que 75 % voudraient faire passer un test de valeurs aux nouveaux immigrants, comme le proposait et l’a finalement instauré la CAQ (Coalition Avenir Québec) le 1er janvier 202022Gaétan Pouliot et Mélanie Julien, « Une majorité de Canadiens exprime des craintes face à l’immigration », Radio-Canada, 2017. https://ici.radio-canada.ca/nouvelles/special/2017/03/sondage-crop/canad…. En parcourant tous les résultats statistiques de l’étude, qui démontrent également une méfiance sans équivoque envers les élites, on réalise l’existence d’un profond malaise identitaire.

Au Québec, le populisme a connu un moment charnière avec la Charte des valeurs défendue par le PQ (Parti québécois). À cet effet, Michel Seymour affirme que cette formation politique voulait instrumentaliser des préjugés populaires qui se sont répandus dans tout le monde occidental après les attentats terroristes du 11 septembre 2001 et qui se sont renforcés avec la présence et les actions du groupe État islamique23Michel Seymour, propos recueillis par Alexandre Maheu le 15 novembre 2017.. Bien sûr, ce type d’événements frappe l’imaginaire collectif. « Comprenant cela, on exploite les réactions viscérales des gens pour réanimer, dans le cas du PQ, les espoirs nationalistes du parti, sachant que moins on voit de musulman[·e·]s, plus on a peur d’eux [et d’elles] 24Ibid.. » Ainsi, malgré une faible présence de musulman·e·s dans la province, le PQ a encouragé l’idée d’une menace de l’islam. Par contre, le philosophe rappelle qu’il ne représente pas le seul parti à profiter des peurs démesurées des gens : la Charte des valeurs était appuyée par 60 % de la population, parmi laquelle plusieurs votaient pour d’autres partis. « Depuis ce temps-là, on se partage les choses, jusqu’au PLQ (Parti libéral du Québec) avec son projet de loi interdisant le niqab dans l’espace public », résume-t-il25Ibid.. Alors que les autres partis cherchent seulement des gains en avantages politiques, le PQ souhaite réactiver le projet nationaliste et souverainiste en exploitant les dangers qui guetteraient le peuple québécois, tout en démontrant que le Canada, défenseur du multiculturalisme, se rend complice de ces menaces. Seymour croit que « si cette charte avait été adoptée et contestée devant les tribunaux jusqu’à la Cour suprême, ça aurait créé un grand clivage identitaire entre le Québec et le Canada, ce qu’espéraient les péquistes26Ibid. ». La souveraineté serait donc posée comme solution ultime pour protéger l’identité de la majorité.

Pour ce qui est de la CAQ, avant son accession au pouvoir en 2018, sa plateforme électorale était plus simple et pouvait laisser présager un style de populisme trumpien. Dès 2016, on comparait même son chef François Legault à Donald Trump — une analogie qui ne l’embarrassait pas à l’époque —, car il proposait certaines solutions radicales, mais peu crédibles et difficilement applicables27Martin Croteau, « François Legault à l’aise d’être comparé à Trump », La Presse, 12 novembre 2016. https://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-quebecoise/201611…. Pour rassurer le peuple face à une supposée menace démographique, la CAQ entendait diminuer le nombre d’immigrant·e·s accepté·e·s chaque année par le Québec et faire grimper le taux de natalité. Elle voulait également réduire les impôts, une mesure à première vue bénéfique pour les « gens ordinaires », selon ses termes, mais qui encourage paradoxalement un système profitant à l’élite et accentue les écarts de richesse de manière constante depuis les années 1980. Or, depuis que la CAQ a formé un gouvernement majoritaire en 2018 et qu’il a fait face à la pandémie de COVID-19, la comparaison avec Donald Trump ne tient plus. Bien sûr, le parti a parfois essayé de satisfaire la droite nationaliste, celle qui réclame un contrôle accru de l’immigration, mais il « n’est pas similaire aux formations politiques qui prônent une réduction draconienne de l’immigration ou une fermeture des frontières » selon Frédéric Boily28Frédéric Boily, Droitisation et populisme, Québec : Presses de l’Université Laval, 2020.. Il ajoute que « si l’on veut parler de populisme, alors il faut parler d’un populisme soft qui se contente de répondre à des inquiétudes, mais en se refusant à endosser les discours les plus extrémistes29Ibid. ». Rappelons finalement que le type de discours beaucoup plus posé de François Legault détonne du style incendiaire et provocateur qu’utilisait Donald Trump alors qu’il était à la tête des États-Unis, sans oublier son recours fréquent aux mensonges et aux théories du complot.

Enfin, on pourrait dire que le PLQ s’est lui aussi engagé dans le jeu du populisme en proposant en octobre 2017 la Loi 62 sur la neutralité religieuse, qui mise surtout sur les apparences puisque les contrevenant·e·s ne sont pas pénalisé·e·s. C’est cette loi qui a été en partie modifiée par la Loi 21 sur la laïcité de l’État adoptée en juin 2019.

À la lumière de ces observations, force est de constater que le populisme québécois a parfois entraîné ces partis à faire preuve de clientélisme et à prioriser la majorité aux dépens des minorités, tout particulièrement en ce qui a trait aux individus que l’on associe à l’islam. Toutefois, au Québec, les épisodes de populisme ne se sont pas traduits par la normalisation des théories du complot au sein des grands partis provinciaux. Aussi, comme l’indique le sociologue Gérard Bouchard, « nous n’avons pas, dans les médias, l’équivalent de Fox News et de Rupert Murdoch ni, dans le monde des idées, de puissants think tanks réactionnaires abondamment financés par des milliardaires cyniques (comme les frères Koch) voués au sabotage de la démocratie, des institutions et de l’éthique publique30Gérard Bouchard, « Un populisme québécois ? », La Presse, 31 mai 2019. https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2019-05-31/un-populisme-quebecois ». C’est plutôt dans certains médias alternatifs et sur Internet que le mouvement conspirationniste a pris de l’ampleur, mais cela ne doit surtout pas être sous-estimé.

Affaiblir la démocratie

Certaines personnes comprennent difficilement pourquoi le populisme est si mal perçu, puisqu’il implique a priori la défense des intérêts du peuple et de son identité. Chantal Delsol, intellectuelle conservatrice et auteure de Populisme : les demeurés de l’histoire, parle d’un·e candidat·e populiste comme celui ou celle qui obtient l’appui des milieux populaires et qui répond à ce qu’exige le peuple. « Mais n’est-ce pas là précisément le but de la démocratie ? Existerait-il un mauvais peuple, un peuple qui n’aurait que des caprices, et jamais des pensées ? », se demande-t-elle31Chantal Delsol, Populisme : les demeurés de l’histoire, Paris : éditions du Rocher, 2015.. Pourtant, la philosophe française rappelle que dès la première démocratie, les grands penseurs grecs comme Aristote et Platon déplorent que la population en assemblée « trépigne et jette dans tous les sens des jugements à l’emporte-pièce, aussi excessifs que contradictoires32Ibid. ». Ils la comparent souvent à un animal que l’on doit retenir ou dompter. Bien que ce soit une question encore débattue aujourd’hui, et qui nécessite une réflexion approfondie axée sur les mécanismes démocratiques, on comprend qu’il serait mal avisé d’obéir à toutes les opinions et les passions qui circulent au sein de la population, surtout lorsqu’elle se voit placée dans un monde de changements et de crises dont les facteurs semblent particulièrement complexes pour le commun des mortels.

De plus, même si les leaders populistes prétendent défendre et incarner la volonté du peuple, quelques problèmes importants nous permettent de douter que la démocratie s’en porte mieux. D’abord, leur message consiste à dire qu’eux ou elles seul·e·s représentent le peuple, ce qui enlève de facto la légitimité à l’opposition33Jan-Werner Müller, Qu’est-ce que le populisme ?, Paris : Gallimard, Folio essais, 2018.. Ensuite, il est évidemment impossible de se faire le porte-voix neutre d’une volonté populaire qui devrait, en plus, être monolithique. En fait, les populistes doivent inévitablement construire à la fois le peuple et sa volonté. Enfin, les institutions qui assurent le maintien d’une démocratie saine comme les parlements et les contre-pouvoirs, ainsi que les mécanismes de participation citoyenne, sont rendues obsolètes par cette vision. Au fond, les populistes n’ont pas véritablement à cœur la démocratie, car en plus de s’opposer aux élites (seulement pour les remplacer et non pour renverser la hiérarchie), ces personnes s’opposent au pluralisme, c’est-à-dire à un système qui accepte une diversité d’intérêts politiques. C’est la thèse principale de Jan-Werner Müller dans Qu’est-ce que le populisme ?. Il y déclare que « c’est avant tout leur revendication morale d’un monopole de la représentation qui fait réellement des populistes ce qu’ils [et elles] sont, et qui fait d’eux [et d’elles] et de leur rapport à la démocratie un problème préoccupant34Ibid. ».

À cet égard, les cercles conspirationnistes ne sont pas en reste : on peut y observer une tendance radicalement antidémocratique, à la fois dans leurs structures souvent autoritaristes et militaristes ainsi que dans leur désir de renverser le gouvernement, comme on l’a vu avec QAnon et l’assaut du Capitole le 6 janvier 202135Martin Geoffroy, propos recueillis par Alexandre Maheu le 29 mars 2021.. Or, il faut rappeler que les théories du complot ont nourri l’extrémisme à travers l’histoire, de Hitler aux jihadistes contemporains. « Le complotisme est un mode de construction de l’ennemi absolu, défini par ses objectifs : la domination, l’exploitation ou l’extermination de certains groupes humains » selon Pierre-André Taguieff36Pierre-André Taguieff, « La vague complotiste contemporaine », HuffPost Québec, 10 mai 2016. https://quebec.huffingtonpost.ca/pierreandre-taguieff/vague-theorie-comp…. La récupération des récits conspirationnistes par les figures populistes n’est donc pas une bonne nouvelle pour le futur de la démocratie. Eirikur Bergmann, dans Conspiracy & Populism: The Politics of Misinformation, démontre que « le fait d’être exposé[·e] aux théories du complot réduit la confiance envers les institutions gouvernementales. Par conséquent, la prolifération des théories du complot peut affaiblir la démocratie et la confiance sociale37Traduction libre de Eirikur Bergmann, Conspiracy & Populism: The Politics of Misinformation, Cham: Palgrave Macmillan, 2018. ». Cela a également mené plusieurs individus à la radicalisation, parfois même aux crimes violents, et les mouvements comme QAnon, qui s’étend mondialement, font perdurer ce schéma. Lorsqu’on croit par exemple que les élites sacrifient des enfants ou qu’ils utilisent des vaccins pour éliminer une partie de la population, l’expression « aux grands maux les grands remèdes » signifie dans ce cas que certain·e·s adeptes basculeront inévitablement dans l’extrémisme.

Amplification numérique

L’essayiste Philippe Bernier Arcand, également professeur en communication sociale à l’Université Saint-Paul à Ottawa, est d’avis que les médias participent au problème en alimentant la polarisation, entre autres par rapport à la communauté musulmane. Il accuse les médias d’avoir trop insisté sur certains sujets. Ainsi, ils « encourageaient l’islamophobie en citant des cas anecdotiques qu’ils ne cessaient de montrer et de remontrer », parfois en laissant s’immiscer de fausses nouvelles, comme en 2017 dans ce reportage infondé de TVA « qui affirmait que les dirigeants de la mosquée avaient demandé à un entrepreneur qu’il n’y ait aucune femme présente sur un chantier qui se trouve devant la mosquée, lors de la prière du vendredi38Philippe Bernier Arcand, Populisme et islamophobie au Québec, Québec : Presses de l’Université Laval, Collection Verbatim, 2017; Pierre St-Arnaud, « Controverse autour d’une mosquée et de femmes sur un chantier », Le Soleil, 13 décembre 2017. https://www.lesoleil.com/actualite/controverse-autour-dune-mosquee-et-de… ». Le sociologue pense que le populisme est appelé à durer grâce à sa présence importante dans les médias. Selon lui, ce que l’on y répète devient un discours acceptable ou, du moins, défendable. Il donne l’exemple de « toutes ces émissions de débats où l’on invite des polémistes qui défendent parfois des idées associées à l’extrême droite, ce qui a pour effet de légitimer ces idées39Philippe Bernier Arcand, Populisme et islamophobie au Québec, Québec : Presses de l’Université Laval, Collection Verbatim, 2017. ».

Si, grâce à de tels mécanismes, les médias traditionnels représentent des lieux propices au développement d’une logique populiste, les médias socionumériques comme Facebook ou Twitter poussent le phénomène encore plus loin. À ce propos, nous avons rencontré Lena Hübner, doctorante en communication à l’Université du Québec à Montréal, pour approfondir la question. Elle est convaincue que l’information circule plus rapidement et en plus grande quantité grâce à Internet, et que cela joue un rôle de catalyseur dans le cas du populisme40Lena Alexandra Hübner, propos recueillis par Alexandre Maheu le 20 novembre 2017.. Toutefois, elle nuance la responsabilité de ces plateformes en ligne : « Le problème n’est pas seulement Facebook, c’est aussi la littératie numérique ; les gens ne comprennent pas comment l’information est produite41Ibid.. » Ce n’est pas nouveau : on éprouve souvent de la difficulté à distinguer les faits des opinions, ou les informations valables de celles qui ne le sont pas. Et Internet ne règle aucunement ce problème. Au contraire, il facilite le brouillage et le mélange des genres, devenant par le fait même un terreau fertile pour les théories du complot. « L’accroissement des flux d’information, notamment par l’effet du Web qui charrie indistinctement le vrai, le faux et le douteux, produit mécaniquement une haute diffusion des rumeurs de complots, qui peuvent prendre la forme de “rumeurs solidifiées”, et des explications “alternatives” de style complotiste », explique M. Taguieff42Pierre-André Taguieff, « La vague complotiste contemporaine », HuffPost Québec, 10 mai 2016. https://quebec.huffingtonpost.ca/pierreandre-taguieff/vague-theorie-comp….

Parallèlement, on assiste à une autre tendance inquiétante : le microciblage. Ce nouveau paradigme encouragé par Facebook et Google se révèle extrêmement lucratif, car il cerne plus précisément le profil des individus. L’information devient une marchandise et sa validité n’a plus d’importance ; si un individu consomme de fausses nouvelles et des théories du complot, les réseaux sociaux vont lui en suggérer encore plus. Le modèle plaît aux entreprises autant qu’aux organisations politiques, mais s’accomplit au détriment de l’ouverture d’esprit, avec les risques que cela comporte. En effet, Lena Hübner explique que « le fait de se retrouver dans un groupe partageant exclusivement les mêmes opinions que soi entraîne une polarisation et une escalade vers une certaine radicalisation43Lena Alexandra Hübner, propos recueillis par Alexandre Maheu le 20 novembre 2017. ». En fait, « le danger, c’est de passer à côté du débat public. Si l’on satisfait toujours une tranche de la population en lui présentant l’information qu’elle veut entendre, on ne l’affronte pas à toutes les autres, et l’on peut perdre la vue d’ensemble », juge-t-elle44Ibid..

Or, si les nouvelles véridiques et les fausses nouvelles partent sur un pied d’égalité, ces dernières se répandent à une vitesse considérablement plus grande. Une étude du Massachusetts Institute of Technology (MIT) publiée en 2018 a révélé que sur Twitter, « les fausses nouvelles sont 70 % plus susceptibles d’être repartagées que les nouvelles véridiques. Également, les nouvelles véridiques prennent environ 6 fois plus de temps à atteindre 1 500 personnes que les fausses nouvelles45Traduction libre de Peter Dizikes, « Study: On Twitter, false news travels faster than true stories », MIT News, 8 mars 2018. https://news.mit.edu/2018/study-twitter-false-news-travels-faster-true-s… ». Mais pourquoi ? Les trois chercheurs derrière ce projet croient que la nouveauté des fausses nouvelles, l’impression que leur auteur·e sait quelque chose que les autres ne savent pas et l’implication d’émotions plus intenses sont des hypothèses plausibles pour expliquer le phénomène46Ibid..

Finalement, dans ce mode de communication où l’on accorde autant d’importance aux messages anonymes que ceux qui proviennent de sources reconnues pour leur expertise, la distinction entre le vrai et le faux devient problématique. Pire encore, le faux se répand plus rapidement et profondément. Ainsi, Internet encourage l’érosion du lien social en amplifiant les mécanismes utilisés par le populisme et le conspirationnisme, et gonfle les rangs de ces deux mouvances en facilitant le réseautage.

Diviser pour régner

Tout compte fait, le populisme et les théories du complot naissent en réponse au sentiment d’une sécurité perdue dans un monde chaotique où une simplification manichéenne peut apaiser les consciences. Le monde occidental vit de nombreuses incertitudes quant à son avenir. De plus en plus, notre confort et notre sécurité, souvent acquis aux dépens du reste du monde, sont remis en question, mais dans ce retour du balancier, on refuse de reconnaître nos torts. Dans cette optique, le populisme, couplé au conspirationnisme, nourrit un paradigme où la fin justifie les moyens : il faut conserver les acquis de la majorité à tout prix, quitte à esquiver certaines institutions démocratiques ou à tordre les faits, voire à inventer des « faits alternatifs ». Sa logique, qui s’insinue dans l’espace public en instrumentalisant le contexte sociopolitique, la xénophobie ambiante et les mécanismes médiatiques, semble contagieuse. Mais ce type de discours peut-il perdurer sans s’effondrer sous le poids de ses propres paradoxes ? Car si la figure populiste parle au peuple en cultivant ses peurs, sa colère, et parfois ses angoisses paranoïaques, c’est souvent pour faire oublier le fait qu’elle aussi, comme l’establishment, veut servir ses propres intérêts, au détriment des autres et de la vérité ; diviser pour régner.

Or, plusieurs espèrent encore que cette rhétorique trompeuse se retournera contre elle-même. On la renversera « en insistant sur la puissance de l’action collective, réel oxygène de la vie démocratique », prédit Gabriel Nadeau-Dubois, porte-parole de Québec solidaire et politicien se réclamant d’un certain populisme de gauche47Gabriel Nadeau-Dubois, « La démocratie au-delà du populisme », La Presse, 11 avril 2017. http://www.ledevoir.com/politique/quebec/496063/la-democratie-au-dela-du…. De l’autre côté du spectre politique, en avril 2021, l’ancien animateur et chroniqueur Éric Duhaime est élu chef du Parti conservateur du Québec. Il semble représenter parfaitement la figure populiste identitaire usant d’un discours démagogue et d’un ton conspirationniste. Lors de son discours de victoire, il a affirmé vouloir « défendre les gens ordinaires » et ceux « qui se font traiter à tort et à travers de complotistes, de covidiots, de touristatas ou même de pissous par François Legault et une élite médiatique et politique qui a perdu le contact avec la réalité du monde ordinaire48Ibid.; Michel Saba, « L’animateur Éric Duhaime élu chef du Parti conservateur du Québec », La Presse, 17 avril 2021. https://www.lapresse.ca/actualites/politique/2021-04-17/l-animateur-eric… ». Cela pourrait bien représenter un point culminant pour l’alliance du populisme et des théories du complot au Québec, dépendamment des limites qu’il est prêt à franchir pour plaire à base électorale et de la sensibilité de la population québécoise à ce type de discours.

CRÉDIT PHOTO : Gage Skidmore/ Flickr


Augmentations de loyer abusives : le droit de contester

Augmentations de loyer abusives : le droit de contester

Le prix des loyers augmente au Québec. Le Tribunal administratif du logement (TAL) prévoit une augmentation de 2,3 % pour 2023, mais de nombreux propriétaires demandent une somme supérieure à ce taux. Néanmoins, une solution s’offre aux locataires qui jugent leur augmentation de loyer abusive.

Chaque année, la période de renouvellement de bail coïncide avec celle des augmentations du prix des loyers. Dans son calcul de l’ajustement des loyers annuels, le Tribunal administratif du logement (TAL) suggère pour 2023 une augmentation de 2,3 % pour les loyers non chauffés. Ce taux monte à 2,9 % pour tenir compte de l’augmentation des taxes municipales de 5 %. Les logements chauffés, eux, peuvent subir des hausses de 2,8 % pour un système de chauffage électrique, 4,5 % pour un chauffage au gaz ou 7,3 % pour le mazout. Il s’agit d’une augmentation de 56 % par rapport au taux suggéré en 20221TVA Nouvelles,« Ajustement des loyers: voici combien votre propriétaire pourra vous réclamer de plus cette année », 17 janvier 2023, Ajustement des loyers: voici combien votre propriétaire pourra vous réclamer de plus cette année | TVA Nouvelles, ce qui représente la hausse la plus élevée des dix dernières années2Protégez-vous.ca, « Augmentation suggérée des loyers de 2,3% pour 2023 », 24 janvier 2023, Augmentation suggérée des loyers de 2,3 % pour 2023 | Protégez-Vous.ca (protegez-vous.ca).

En tenant compte du prix moyen des loyers pour l’île de Montréal, une hausse de 2,3 % pour un 3 ½ dont le prix moyen est de 1 490 $ équivaut à une augmentation de 34,27 $. Le prix du loyer est donc reconduit à 1 524,27 $. Le ou la locataire d’un 4 ½ qui coûte normalement 1 873 $ doit débourser 1 916 $ à la suite de l’augmentation de son loyer. Pour un 5 ½ de 2 200 $, le prix atteint 2 250,60 $3Appartago, « Statistiques des loyers moyens Province du Québec », 25 avril 2023. Statistiques des loyers moyens Province du Québec | Appartogo.

Une suggestion souvent ignorée

Malgré les recommandations annuelles du TAL, nombreux·euses sont les propriétaires qui exigent de leurs locataires des sommes plus élevées que le taux proposé par le TAL4Op. cit. , note 2.. Pour les locataires, les dollars de plus qu’ils doivent débourser chaque mois peuvent représenter une somme colossale. Ces dernier·ère·s, s’ils jugent subir une augmentation de loyer non raisonnable, peuvent contester. Ils doivent répondre par écrit au ou à la propriétaire dans un délai d’un mois suivant la réception de l’avis de modification du bail remis par celui-ci. Si les parties n’arrivent pas à s’entendre sur une augmentation de loyer, le ou la propriétaire peut s’adresser au tribunal afin de faire fixer le prix du loyer. Cette démarche peut prendre jusqu’à dix mois. Le bail sera renouvelé sans modifications en attendant la décision. Le TAL devra analyser les renseignements inscrites au formulaire transmis par le ou la propriétaire afin de fixer le prix du loyer. Les renseignements nécessaires concernent les revenus provenant de l’exploitation de l’immeuble ainsi que les dépenses applicables à la période de référence, soit ceux de l’année précédente5Tribunal administratif du logement, Fixation_Foire_aux_Questions.pdf (gouv.qc.ca).

Il est important de souligner que des exceptions existent. Le tribunal ne peut intervenir pour fixer le loyer ou pour modifier d’autres conditions du bail lorsque le logement est situé dans une coopérative d’habitations, lorsqu’il s’agit d’un immeuble construit depuis cinq ans ou moins ou dont l’utilisation à des fins résidentielles résulte d’un changement d’affectation depuis cinq ans ou moins6Ibid..

Privilégier la négociation

Le TAL priorise tout de même la négociation entre les propriétaires et les locataires pour arriver à un arrangement. Pour ce faire, un outil de calcul est mis à leur disposition sur leur site internet. Il permet d’établir l’ajustement du loyer en tenant compte de la variation des taxes municipales et scolaires, des assurances, des améliorations majeures, ainsi que de l’ensemble des coûts d’exploitation de l’immeuble. Le ou la locateur·trice indique les données pertinentes à son immeuble puis soumet les résultats à son ou sa locataire dans le but de parvenir à une entente sur l’augmentation du loyer7Tribunal administratif du logement, Tribunal administratif du logement | (gouv.qc.ca).

Cependant, selon le Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ), la grille de calcul est surtout utile aux propriétaires : les locataires ne disposent normalement pas de toutes les données qui justifieraient une hausse, comme le coût des rénovations. Ielles peuvent demander à leurs propriétaires de fournir les données liées aux augmentations, mais il ne peut pas les exiger, à moins de faire appel au TAL pour la fixation de son loyer8Le Devoir, « Contester sa hausse de loyer ou non », 4 février 2023. Contester sa hausse de loyer ou non | Le Devoir. De plus, l’outil du TAL ne sert qu’à proposer un montant équitable aux deux parties puisqu’il n’existe aucune limite concernant la hausse du prix des loyers. Si les locataires ne contestent pas, les propriétaires peuvent percevoir le montant qu’il désire9Op. cit. , note 2..

Les locataires hésitent aussi souvent à contester leur hausse de loyer de peur de voir leur nom inscrit dans les dossiers du TAL. Ielles craignent que cela leur cause un préjudice s’ielles devaient chercher un autre logement, et ce, même si le tribunal leur a donné raison. Les recherches pour les cas de contestation sont beaucoup plus faciles depuis 2009 avec la mise en ligne des dossiers et la publication des noms accessibles à tous·tes. Même si l’Association des propriétaires du Québec (APQ) assure que les jugements de fixation de loyers ne devraient pas avoir d’incidence sur le choix d’un·e locataire, le RCLALQ juge que les craintes des locataires sont bien réelles10Op. cit. , note 8..

Des tactiques douteuses

Les propriétaires utilisent également plusieurs tactiques pour que leurs locataires quittent leur logement. Ils espèrent ainsi augmenter drastiquement le prix du loyer. Puisqu’il est très ardu de se départir d’un bon locataire, plusieurs techniques douteuses comme l’intimidation et le harcèlement sont employées au détriment des locataires. Une représentante du Comité logement de la Petite Patrie, Sylvie Lavigne, a affirmé au Journal de Montréal que certains propriétaires qui habitent leur immeuble font usage de tapage nocturne, de commentaires ou même de gestes agressifs pour intimider leurs locataires. Dans ces cas, il est plutôt difficile d’obtenir l’aide du TAL puisque les preuves sont moins perceptibles : « Lorsqu’on intimide quelqu’un, on ne le fait pas devant le grand public, on le fait lorsque la personne est seule, donc ça ne laisse pas vraiment de traces et c’est très difficile pour le [ou la] locataire de le prouver au TAL », ajoute Mme Lavigne, en soulignant que les voisin·e·s coopèrent rarement11Le Journal de Montréal, « On me fait vivre de la torture » : des propriétaires harcèlent leurs locataires pour qu’ils quittent leur logement », 1er mars 2023. «On me fait vivre de la torture»: des propriétaires harcèlent leurs locataires pour qu’ils quittent leur logement | JDM (journaldemontreal.com).

D’autres locataires sont victimes de « rénoviction ». Ce terme est utilisé lorsque des propriétaires se servent du besoin d’effectuer des rénovations majeures pour expulser leur locataire. Ces rénovations ne sont pourtant souvent jamais réalisées et les propriétaires en profitent pour accroître le prix de leur loyer12Le Journal de Montréal, « J’ai perdu 10 livres à cause du stress » : des locataires craignent être victimes de ‘’rénoviction’’ », 6 février 2023. «J’ai perdu 10 livres à cause du stress»: des locataires craignent être victimes de «rénoviction» | JDM (journaldemontreal.com). Une autre méthode consiste à faire signer à la hâte aux locataires un avis sans qu’ils puissent vraiment en tenir compte. C’est ce qui est parfois utilisé pour obtenir la signature sur un avis de résiliation ou pour une augmentation de loyer abusive. Le temps que le ou la locataire se rende compte de son erreur, il est déjà trop tard13la Tribune, « Les locataire doivent connaitre leurs droits, estime Labrie », 3 février 2023. Les locataires doivent connaitre leurs droits, estime Labrie (latribune.ca).

De la pression

Ces situations ne sont pas sans conséquence. Plusieurs locataires confrontés à des évictions acceptent de quitter les lieux sans contester pour limiter le stress14Op. cit., note 12.. D’autres qui vivent du harcèlement sur une longue période voient leur santé mentale se dégrader : « […] on voit souvent les locataires tomber en dépression parce qu’ils se sentent incompris, qu’ils n’ont pas de ressources, qu’ils appellent la police et que lorsque les agents se présentent chez la propriétaire, elle feint d’être couchée », confie Mme Lavigne du Comité logement de la Petite Patrie15Op. cit., note 11..

Pour celles et ceux qui contestent, le harcèlement peut parfois s’intensifier. Des locataires qui ont demandé de l’aide au Comité de logement Ahuntsic-Cartierville (CLAC) ont vécu des situations pénibles et ont témoigné sous l’anonymat dans le journal communautaire du quartier, le Journal des voisins. Parmi eux, une dame de 83 ans qui demeure au même endroit depuis 28 ans s’est fait dire par son propriétaire qu’il était temps qu’elle aille vivre en résidence alors qu’elle était parfaitement autonome. Elle a vécu pendant des mois la pression de son propriétaire qui ne se gênait pas pour constamment revenir à la charge avec de nouvelles astuces pour intimider sa locataire, et ce, malgré l’implication des tribunaux. Cette histoire a grandement affecté sa qualité de vie16Journal des voisins, « Le harcèlement des locataires s’intensifie : témoignages »,14 juin 2021. Le harcèlement des locataires s’intensifie : témoignages – Journaldesvoisins.com.

L’inflation en cause

La principale raison de l’augmentation marquée du coût des logements selon la Corporation des propriétaires immobiliers du Québec (CORPIQ) serait l’inflation de 6,7 % de la dernière année au Québec1798,5 FM, « Au Québec | L’inflation provoque une hausse importante des loyers », 18 janvier 2023, Au Québec | L’inflation provoque une hausse importante des loyers — 98.5 Montréal (985fm.ca). En entrevue avec Paul Arcand au 98,5 FM, le directeur des affaires publiques et relations gouvernementales de la CORPIQ, Marc-André Plante, a expliqué aux auditeur·trice·s que les propriétaires d’immeubles doivent aussi subir les coûts supplémentaires associés à l’inflation : « Les propriétaires […] sont confrontés comme tout le monde à l’inflation galopante depuis un an »18Le directeur des affaires publiques et relations gouvernementales de la Corporation des propriétaires immobiliers du Québec (CORPIQ), Marc-André Plante, propos recueillis dans « Puisqu’il faut se lever », 98,5 FM, 18 janvier 2023. Au Québec | L’inflation provoque une hausse importante des loyers — 98.5 Montréal (985fm.ca). Le porte-parole du RCLALQ, Martin Blanchard, a quant à lui répondu que « les loyers montent beaucoup plus vite que l’inflation » en précisant que « les profits dans l’immobilier n’ont jamais été aussi importants »19Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ), Martin Blanchard, propos recueillis dans « Puisqu’il faut se lever », 98,5 FM, 18 janvier 2023. Au Québec | L’inflation provoque une hausse importante des loyers — 98.5 Montréal (985fm.ca).

Un communiqué de presse publié sur le site internet de la CORPIQ en réponse aux grilles annuelles des hausses de loyers du TAL indique que les augmentations de loyer sont « faibles » et que « les propriétaires locatif[·tive·]s devront donc, encore une fois, absorber une part importante de l’inflation […] ». Selon l’organisme, la grille de calcul du TAL est une formule désuète qui devrait subir une réforme20CORPIQ, https://www.corpiq.com/fr/nouvelles/2104-publication-du-tal-sur-les-gril…. En revanche, le RCLALQ croit que des mesures concrètes pour contrôler le prix des loyers doivent être adoptées par le gouvernement du Québec. L’organisme juge que très peu de locataires savent qu’ils peuvent refuser une augmentation de loyer, croyance renforcée par les propriétaires qui n’indiquent que deux choix sur leurs avis d’augmentation : accepter la hausse ou déménager21RCLALQ, Controle-des-loyers-_Version-longue.pdf (rclalq.qc.ca).

Trouver une solution

En 2021, le TAL recommandait une hausse de 0,8 % des loyers. Pourtant, selon la Société canadienne d’hypothèques et de logements, les locataires québécois ont connu une augmentation moyenne de 3,6 % du prix de leur loyer au cours de la même période22Québec solidaire, « Guide de survie à la crise du logement », 7 février 2022. Guide de survie à la crise du logement (quebecsolidaire.net).

C’est pourquoi dans un communiqué de presse publié sur leur site internet, le RCLALQ demande au gouvernement Legault de rendre obligatoires les taux moyens d’augmentation de loyer du TAL. Il demande également de mettre en place un registre public des loyers pour permettre aux locataires de connaitre avec exactitude l’ancien loyer payé et ainsi « freiner l’augmentation vertigineuse des loyers ». Finalement, l’organisme exige un contrôle obligatoire des loyers puisqu’il juge que les règles en place ne fonctionnent pas et contribuent même à l’explosion des prix23Op. cit., note 21..

Québec solidaire propose également des solutions pour limiter les répercussions de la crise du logement dans son Guide du logement publié sur son site internet. L’une d’elles concerne un projet de loi déposé par leur député responsable en matière de logement, Andrés Fontecilla, en novembre 2021 qui permettrait l’annulation de toute demande d’augmentation pour un an et la suspension du droit du propriétaire d’augmenter le loyer d’un bail de logement privé pour la même durée. Québec solidaire propose aussi un moratoire sur les évictions permises par la loi pour un taux d’inoccupation inférieur à 3 % dans le but de contrer la tendance des « rénovictions », en plus de réclamer un plafonnement des hausses de loyer en fonction de l’indice de fixation des loyers du TAL. Selon eux, « […] il s’agit d’une solution simple et efficace pour mieux encadrer les hausses de loyer »24Op. cit., note 22..

CRÉDIT PHOTO : Unsplash


  • 1
    TVA Nouvelles,« Ajustement des loyers: voici combien votre propriétaire pourra vous réclamer de plus cette année », 17 janvier 2023, Ajustement des loyers: voici combien votre propriétaire pourra vous réclamer de plus cette année | TVA Nouvelles
  • 2
    Protégez-vous.ca, « Augmentation suggérée des loyers de 2,3% pour 2023 », 24 janvier 2023, Augmentation suggérée des loyers de 2,3 % pour 2023 | Protégez-Vous.ca (protegez-vous.ca)
  • 3
    Appartago, « Statistiques des loyers moyens Province du Québec », 25 avril 2023. Statistiques des loyers moyens Province du Québec | Appartogo
  • 4
    Op. cit. , note 2.
  • 5
    Tribunal administratif du logement, Fixation_Foire_aux_Questions.pdf (gouv.qc.ca)
  • 6
    Ibid.
  • 7
    Tribunal administratif du logement, Tribunal administratif du logement | (gouv.qc.ca)
  • 8
    Le Devoir, « Contester sa hausse de loyer ou non », 4 février 2023. Contester sa hausse de loyer ou non | Le Devoir
  • 9
    Op. cit. , note 2.
  • 10
    Op. cit. , note 8.
  • 11
    Le Journal de Montréal, « On me fait vivre de la torture » : des propriétaires harcèlent leurs locataires pour qu’ils quittent leur logement », 1er mars 2023. «On me fait vivre de la torture»: des propriétaires harcèlent leurs locataires pour qu’ils quittent leur logement | JDM (journaldemontreal.com)
  • 12
    Le Journal de Montréal, « J’ai perdu 10 livres à cause du stress » : des locataires craignent être victimes de ‘’rénoviction’’ », 6 février 2023. «J’ai perdu 10 livres à cause du stress»: des locataires craignent être victimes de «rénoviction» | JDM (journaldemontreal.com)
  • 13
    la Tribune, « Les locataire doivent connaitre leurs droits, estime Labrie », 3 février 2023. Les locataires doivent connaitre leurs droits, estime Labrie (latribune.ca)
  • 14
    Op. cit., note 12.
  • 15
    Op. cit., note 11.
  • 16
    Journal des voisins, « Le harcèlement des locataires s’intensifie : témoignages »,14 juin 2021. Le harcèlement des locataires s’intensifie : témoignages – Journaldesvoisins.com
  • 17
    98,5 FM, « Au Québec | L’inflation provoque une hausse importante des loyers », 18 janvier 2023, Au Québec | L’inflation provoque une hausse importante des loyers — 98.5 Montréal (985fm.ca)
  • 18
    Le directeur des affaires publiques et relations gouvernementales de la Corporation des propriétaires immobiliers du Québec (CORPIQ), Marc-André Plante, propos recueillis dans « Puisqu’il faut se lever », 98,5 FM, 18 janvier 2023. Au Québec | L’inflation provoque une hausse importante des loyers — 98.5 Montréal (985fm.ca)
  • 19
    Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ), Martin Blanchard, propos recueillis dans « Puisqu’il faut se lever », 98,5 FM, 18 janvier 2023. Au Québec | L’inflation provoque une hausse importante des loyers — 98.5 Montréal (985fm.ca)
  • 20
  • 21
    RCLALQ, Controle-des-loyers-_Version-longue.pdf (rclalq.qc.ca)
  • 22
    Québec solidaire, « Guide de survie à la crise du logement », 7 février 2022. Guide de survie à la crise du logement (quebecsolidaire.net)
  • 23
    Op. cit., note 21.
  • 24
    Op. cit., note 22.
La criminalité entre les entreprises et l’État : une alliance efficace pour la dépossession en Colombie

La criminalité entre les entreprises et l’État : une alliance efficace pour la dépossession en Colombie

Traduction d’Alexandre Dubé-Belzile
Cet article a été publié par nos partenaires de Colombie, la revue Kalivando. 

Parmi les entreprises condamnées à la restitution des terres dont elles s’étaient accaparées pendant le conflit armé, on retrouve Cementera Argos, la multinationale du charbon Drummond, les sociétés minières Continental Gold Limited, Anglo Gold Ashanti, le Fondo Ganadero de Córdoba, des sociétés agro-industrielles qui œuvrent dans les secteurs de l’huile de palme et de la banane ainsi que des sociétés immobilières1Alfonso Insuasty Rodríguez, « La defensa del territorio y la avanzada paramilitar », Desinformémonos, 2023. https://desinformemonos.org/la-defensa-del-territorio-y-la-avanzada-paramilitar-en-colombia/ (consulté le 29 mai 2023).

En Colombie, le pouvoir avait prêché la haine contre l’accord de paix qui aura été conclu entre les FARC-EP et l’État et a sans doute pu, par ce moyen, inciter la population à voter contre la paix lors du référendum d’octobre 2016. L’objectif sous-jacent était de limiter la portée des discours pour la vérité et la justice. Il s’agissait d’un moyen pour les hommes et les femmes d’affaires, les politicien·ne·s, les cadres de l’armée et les entreprises étrangères responsables de la dépossession, de la violence et de la douleur de se protéger et de perpétuer un modèle économique de la mort2Norela Mesa Duque et Alfonso Insuasty Rodríguez, « Criminalidad corporativa y reordenamiento territorial en Urabá (Antioquia, Colombia) », Ratio Juris, 595-622, 2021. https://publicaciones.unaula.edu.co/index.php/ratiojuris/article/view/1243 (consulté le 29 mai 2023), tout en assurant leur survie et leur expansion. Tout cela se poursuit au moment où ces lignes sont écrites3Omar Eduardo Rojas Bolaños, Alfonso Insuasty Rodríguez, Norela Mesa Duque, Jose Fernnado Valencia Grajales et Héctor Alejandro Zuluaga Cometa, Teoría social del Falso Positivo. Manipulación y muerte, 2020. http://biblioteca-repositorio.clacso.edu.ar:8080/bitstream/CLACSO/4966/1/0_16.pdf (consulté le 29 mai 2023)..

Après la signature de l’accord de paix entre les FARC et le gouvernement colombien en 2016, le pouvoir en place a bénéficié d’une impunité qui lui a permis de continuer d’agir librement pour influencer les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, l’armée et les médias. Ces derniers ont huilé la machinerie de guerre qui, aujourd’hui, a plongé le pays dans une spirale de violence renouvelée sur des territoires riches en ressources, exploités ou à la veille de l’être.

En fait, le pays n’en est pas encore arrivé à mette en lumière les diverses responsabilités des gros bonnets de la politique nationale et internationale, du monde des affaires (des tiers civils, terceros civiles dans le jargon judiciaire colombien) impliqués dans la perpétuation du conflit. Ielles maintiennent et profitent du statu quo tout en se posant comme un barrage policier sur la voie du progrès. Ielles refusent de laisser avancer certaines réformes nécessaires dont le gouvernement de Gustavo Petro fait la promotion avec insistance : de petits ajustements au cadre législatif, institutionnel, culturel et la transformation des idéologies qui ont permis à un très petit groupe de personnes de s’assurer des privilèges considérables. Dans l’ouvrage Élites, poder y principios de dominación en Colombia (1991-2022): Orígenes, perfiles y recuento histórico, les auteurs concluent : « 1281 personnes identifiées comme appartenant à l’élite colombienne, au cours des trois dernières décennies, soit 0,02 % de la population, ont dirigé le cours de l’État et de l’économie en Colombie »4Jenny Pearce, Juan David Velasco Montoya, (16 de febrero de 2023). Élites, poder y principios de dominación en Colombia (1991-2022): Orígenes, perfiles y recuento histórico, 2023.  https://kavilando.org/lineas-kavilando/conflicto-social-y-paz/9448-elites-poder-y-principios-de-dominacion-en-colombia-1991-2022-origenes-perfiles-y-recuento-historico-libro-libre (consulté le 29 mai 2023)..

Cependant, les décisions qui ont été prises, parmi lesquelles la restitution des terres, ont révélé le modus operandi qui a mené les élites locales, régionales, nationales et internationales à accumuler un pouvoir et une richesse importantes grâce à la machine de guerre. Faisant de prime abord irruption dans les territoires avec des discours soi-disant progressistes, se heurtant à la résistance des communautés locales, ils se sont imposés par la violence. La guerre leur a ainsi permis d’accumuler terres et capital.

Dans un rapport de 2023, l’organisation Fundación Forjando Futuros (FFF) a souligné que 435 condamnations avaient été prononcées pour la restitution des terres accaparées par diverses entreprises depuis 2012. En effectuant un suivi du nombre de causes entendues par année, il est possible de constater que l’année 2018 a ertainement été la plus occupée, avec 108 décisions rendues. En 2022, 72 décisions ont été rendues, obligeant les entreprises à restituer des terres5Fundación Forjando Futuros, « 72 Empresas fueron obligadas a restituir tierras en 2022 », 11 avril 2023. https://www.forjandofuturos.org/72-empresas-fueron-obligadas-a-restituir-tierra-en-2022/ (consulté le 29 mai 2023).. Ce chiffre est le deuxième le plus élevé de l’histoire depuis la mise en œuvre de la Loi 1448, connue sous le nom de Loi sur les victimes (Ley de víctimas). Ces décisions obligent les entreprises à restituer les terres dépossédées. De plus, pour l’année 2022, 15 entreprises ont comparus pour la première fois sur la scène des restitutions territoriales, parmi lesquelles des institutions financières qui ont dû annuler des titres hypothécaires (voir tableau ci-dessous), cinq banques qui avaient déjà été sanctionnées au cours des années précédentes et qui l’ont été de nouveau et cinq autres banques qui ont essuyé des sanctions.

Les entreprises tenues de procéder à des restitutions sont Agropecuaria Cuba S.A.S., Sociedad Pegados Restrepo y CIA S.C.A., Inversiones Silva Silva y CIA S.A.S., Agropecuaria Cuba S.A.S. et Agropecuaria Cuba S.A.S., Inmobiliaria Santander, Agropecuaria Santander, Financiera Santander, Constructora Santander, Agropecuaria Cesar, Inmobiliaria Cordoba, Agropecuaria Bolívar, Multinational Drummond LTDA, Fondo Ganadero de Córdoba, Bananera la Florida, Todo Tiempo S.A.S., Inversiones JAIPERA.

Avant 2022, de grandes entreprises bananières, le cimentier Argos du puissant groupe entrepreneurial de l’Antioquia (Grupo Empresarial Antioqueño) et Bancolombia avaient été condamnés à annuler des hypothèques, comme, par ailleurs, l’entreprise Las Palmas LTDA, Palmas de Bajirá, Palmagan S.A. et les entreprises minières Continental Gold Limited et Anglo Gold Ashanti, entre autres6El Universal, « Estas son las empresas que han sido condenadas a restituir tierras », 3 novembre 2016. https://www.eluniversal.com.co/colombia/estas-son-las-empresas-que-han-sido-condenadas-restituir-tierras-239156-OXEU347292  (consulté le 29 mai 2023)..

Dans le cas de la puissante multinationale charbonnière Drummond, que la réputation en matière de mauvaises pratiques précède, elle a été condamnée non seulement à restituer des terres, mais les dirigeant·e·s de la Juridiction spéciale pour la paix (Jurisdicción Especial para la Paz – JEP) ont aussi sommé l’entreprise de rendre des comptes de l’assassinat de trois membres importants de la centrale syndicale des travailleur·euse·s des mines (Sindicato Nacional de trabajadores de la industria Minera – Sintramienergética), dont Gustavo Soler, président du syndicat en 2001. Selon les déclarations de l’ancien chef paramilitaire7Alfonso Insuasty Rodríguez, « ¿De qué hablamos cuando nos referimos al paramilitarismo?», El Ágora USB, 17(2), 338–367. https://doi.org/10.21500/16578031.3278 (consulté le 29 mai 2023). Jairo Jesús Charris, « les principaux responsables de ces crimes sont le président de la multinationale de l’époque, Augusto Jiménez Mejía, le propriétaire de Drummond, Gary Drummond, et l’ancien président mondial Mike Tracy »8WRadio. (13 de 04 de 2023). « JEP: señalan a expresidente de Drummond y a ‘Jorge 40′ por homicidio de sindicalistas ». https://www.wradio.com.co/2023/04/13/jep-senalan-a-expresidente-de-drummond-y-a-jorge-40-por-homicidio-de-sindicalistas/ (consulté le 29 mai 2023).. La plupart des victimes d’assassinat sont des paysan·e·s qui possédaient de petites parcelles de terre. Quant aux responsables des assassinats, 75 % étaient des paramilitaires, 15 % des gueriller@s et, dans 6 %, des cas étaient dus à des affrontements.

Il convient de noter que l’Agence de restitution des terres (Agencia de Restitución de Tierras – ART), une organisation créée grâce à la Loi sur les victimes qui a commencé à œuvrer en 2012, s’était donné comme objectif principal de restituer 300 000 propriétés, mais 10 ans plus tard, en 2023, elle n’a atteint qu’un peu plus de 4 % de cet objectif. Les obstacles à l’effectivité de ces restitutions sont nombreux, mais le principal est l’absence de volonté politique claire de la part des gouvernements en place, qui bloque l’application de la loi. En fait, une série de dispositifs et de procédures administratives alourdissent le processus de restitutions et s’ajoutent aux obstacles judiciaires déjà présents, ce qui entrave la plupart des restitutions. Le gouvernement actuel de Gustavo Petro s’est penché sur cette question et a pris des décisions qui ont progressivement permis d’affronter et de surmonter les obstacles accumulés.

L’élevage, l’industrie agro-alimentaire, l’exploitation minière et le secteur financier sont accusés de tirer profit de la guerre en Colombie. Derrière cela, c’est tout un réseau institutionnel de collusion qui émerge, mis au service de ce génocide et de cette dépossession qui se poursuivent : dans les secteurs, militaires, politiques et de justice. Il s’agit de tout un réseau de criminalité qui amalgame les entreprises et l’État, une alliance malveillante dont les répercussions sont désastreuses pour le pays

Néanmoins, la vérité émerge lentement. À notre avis, le rapport de la commission de la vérité a manqué de force à cet égard. Hébert Veloza García, connu sous le pseudonyme de H.H., chef paramilitaire condamné en vertu de la Loi de justice et de paix (Ley de Justicia y Paz), a été extradé par le président de l’époque, Álvaro Uribe Vélez. Selon H.H., il s’agissait d’une manœuvre visant à étouffer la vérité. Or, l’homme qui détient cette vérité est désormais de retour en Colombie après avoir purgé sa peine aux États-Unis et demande une audience devant la JEP, affirmant qu’il y a encore beaucoup de révélations à faire, lesquelles permettraient de mettre en lumière les raisons qui expliquent le retour du conflit armé. Il affirme que cette dépossession a été possible grâce au soutien des forces de sécurité, de l’État et des entreprises. Pour tourner la page, tous·tes les acteur·trice·s du conflit doivent être traduit·e·s en justice, y compris les politicien·ne·s et les industriel·le·s influents de Colombie et de l’étranger qui poursuivent leur activité, nouant des alliances macabres pour empêcher la véritable justice de fonctionner.

Quelques pistes de réflexion

Ce texte souligne l’existence de tout un réseau criminel, institutionnalisé et protégé par l’État lui-même. Ce réseau ne fait qu’accélérer le rythme d’une transformation violente du territoire dans les régions riches en ressources naturelles. Il s’agit d’une logique, d’une dynamique et d’une réalité qui évoluent aujourd’hui dans un contexte de crise mondiale où le modèle extractif se renforce, malgré la prépondérance du discours écologiste.

Pour mettre fin à une guerre qui perdure et qui ne profite qu’à quelques familles et propriétaires et afin d’en arriver à une paix totale, le processus de résolution des conflits doit aller encore plus loin. Le milieu des organisations sociales, populaires et ethniques ainsi que le monde universitaire engagé et militant doivent mettre en œuvre une construction des savoirs, des moyens de formation et de sensibilisation, en dévoilant, en communiquant et en approfondissant la dynamique d’une vérité libératrice, émancipatrice, celle qui permet de comprendre les origines d’une guerre qui se poursuit encore et qui sert à protéger les privilèges d’une minorité.

CRÉDIT PHOTO : eliasfalla/ Pixabay


Madre Ayahuasca : étreinte avec la panacée amazonienne

Madre Ayahuasca : étreinte avec la panacée amazonienne

En collaboration avec Luisina Sosa Rey

Le présent article fait état de mon expérience avec des chamanes dans le centre de retraite spirituelle Gaia Sagrada, près de Cuenca, en Équateur1https://gaiasagrada.com/. Mon approche fait écho au journalisme gonzo et l’absence de distance critique est absolument intentionnelle. J’ai tenté de plonger dans la pensée chamanique pour mieux la comprendre. Qui plus est, pour apprécier pleinement l’expérience d’état de conscience non-ordinaire2Terme utilisé par Stanislav Grof pour désigne les expériences psychédéliques. Nous entendons le terme comme moins péjoratif. Voir :
Grof, Stanislav. 1975. LSD: Doorway to the Numinous. New York : Viking Press.
Grof, Stanislav, et Hal Zina Bennett. 1993. The Holothropic Mind: The Three Levels of Human Consciousness and How They Shape Our Lives. New York : HarperCollins Publisher.
de l’Ayahuasca, l’abandon est nécessaire, l’abandon de soi aux multiples réalités possibles et l’abandon des dogmes du quotidien qui peuvent nous asservir dans les sociétés de consommation. L’« état de  conscience non-ordinaire » est un terme emprunté à Stanislav Grof, psychiatre tchèque et pionnier de la recherche psychédélique dans les années 1950. Ce terme se veut non-péjoratif et désigne les effets des enthéogènes par opposition à la conscience altérée ou à l’hallucination. Le terme « enthéogène » signifie : qui « génère le sentiment de Dieu en soi, qui donne le sentiment du divin »3https://fr.wiktionary.org/wiki/enth%C3%A9og%C3%A8ne#:~:text=Adjectif,-Si…(Pharmacologie)%20(En%20parlant%20d,donne%20le%20sentiment%20du%20divin..  Je ne prétends pas avoir totalement réussi cet abandon, mais je pense avoir été en mesure de transmettre ce qui a peu été exprimé auparavant dans une approche anti-hégémonique, c’est-à-dire de lutte contre l’oppression.

Dans le cadre de ce texte, je tente d’aborder l’intersectionnalité entre certaines formes de chamanisme autochtone et les pensées écologique, anti-impérialiste, féministe ou encore, de manière plus générale, révolutionnaire. Je m’inspire, d’une part, de mon expérience lors de cérémonies d’Ayahuasca et de San Pedro en Équateur et, d’autre part, de mes propres recherches en épistémologie qui visent à remettre en question le projet politique impérialiste de l’épistémè actuel, c’est-à-dire le système du savoir à un lieu et une époque donnée. Ce système est responsable de la marginalisation de nombreux savoirs, dont les savoirs autochtones et les savoirs chamaniques.

Foisonnement d’intersections : la pensée adaptogène chamanique

La spiritualité révolutionnaire préoccupait d’ailleurs grandement José Carlos Mariatégui, dont la pensée est cruciale pour la pensée révolutionnaire dans les Amériques. Selon le penseur marxiste-léniniste, les autochtones devraient être au-devant de tout processus révolutionnaire digne de ce nom et au-devant de la théorisation qui doit mener à la révolution4Mariátegui, José Carlos. 1998. 7 Ensayos de interpretación de la realidad peruana. Lima, Peru : Biblioteca Amauta, p.49 dans les Amériques. Cela s’explique par le fait que tous les enjeux sociaux, économiques et politiques qui touchent aux systèmes oppressifs dans les Amériques nous ramènent inéluctablement au génocide qui a mené à la construction de ses États et de leurs systèmes politiques actuels. La pensée chamanique me fait abonder en ce sens. Si certains mouvements d’extrême gauche sont souvent dénoncés comme étant sectaires, la réponse à ce problème est peut-être une ouverture plus formelle et plus manifeste aux spiritualités marginalisées et colonisées. Les chamanes dont j’ai fait la connaissance semblent aussi, à mon sens, mieux comprendre la santé que certains médecins, étant donné que leur approche dépasse le cadre rigide de la médecine occidentale et tient compte de l’interdépendance de la santé spirituelle, corporelle et mentale. Cela étant dit, ce n’est pas la seule forme de médecine holistique.   

Au cœur de la pensée et de l’expérience chamanique se trouve l’idée de guérison de diverses maladies : la haine, le sexisme, le spécisme, l’homophobie, la transphobie ou encore l’avarice des multinationales qui détruisent les forêts. Dans ce texte, j’essaie de souligner l’importance cruciale d’une ouverture aux spiritualités marginalisées, ce qui est nécessaire, à mon avis, à toute pensée ou axe de pensée anti-hégémonique. En fait, la solution même aux limites actuelles de certains types de pensée hégémonique pourrait bien être trouvée dans la spiritualité chamanique elle-même, dans son caractère nomade et « adaptogène »5Fericgia, cité dans Luna, Luis Eduardo, et Steven F. White. 2016. Ayahuasca Reader: Encounters with the Amazon’s Sacred Vine. Synergetic Press, p.6, caractère qui se retrouve chez toutes les ethnies qui utilisent la plante médicinale :

Ce processus comprend également l’appropriation chamanique de n’importe quelle et de toute métaphore relative au pouvoir, que ce soit la réception de Saintes Écritures, la radio, des allumettes magiques, des pilules blanches, des pharmacies, des armes de guerre moderne et des OVNI.6« This process also involves the shamanic appropriation of any and all power-metaphors, including received books, radios, magic matches, white pills, drugstores, contemporary weapons of war, and UFOs. », Ibid.

À titre d’exemple, la croyance en les extraterrestres est omniprésente dans la pensée chamanique. J’ai eu des conversations avec des chamanes qui me racontaient, comme si c’était tout naturel, de nombreuses rencontres avec des extraterrestres, des êtres qui seraient interdimensionnels, donc invisibles dans des états de conscience ordinaires, mais tout de même bienveillants. L’idée à retenir ici n’est pas la question de la véracité de cet énoncé, du point de vue de la réalité objective, mais bien l’illustration de cette faculté adaptogène qui fait en sorte que des métaphores, essentiellement, sont empruntées à tous les horizons pour exprimer des réalités abstraites, qui peuvent être exprimées tant de manière spirituelle qu’artistique, selon les affinités de chacun·e. Par ailleurs, l’Ayahuasca est parfois appelée Ayer, hoy y mañana (hier, aujourd’hui et demain) et pour les chamanes, elle est associée à une vision du monde selon laquelle le temps n’existe pas7Knight, Michael Muhammad Knight. 2013. Tripping with Allah : Islam, Drugs and Writing. Berkeley, CA : Soft Skull Press, p.19. Cela n’est pas étranger au débat philosophique entre présentéisme et éternalisme. Dans le premier cas, seul le présent existe. Le passé a cessé d’exister et le futur n’existe pas encore. Pour l’éternalisme, le passé et le futur existent tout autant que le présent, mais en d’autres lieux dans l’univers8Noonan, Harold W. 2013. « Presentism and Eternalism ». Erkenn, no 78 : 219‑27, p.219-220. Ce point de vue est connexe au quatre dimensionalisme, qui voit le temps comme une quatrième dimension9Rea, Michael C. 2003. « Four-dimensionalism ». Dans The Oxford Handbook of Metaphysics. 1‑59. Oxford University Press, p.1. Pour d’autres, le temps n’existe tout simplement pas, position similaire à celles des chamanes10McTaggart, J. Ellis. 1908. « The Unreality of Time ». Oxford University Press 17 (68) : 457‑74, p.457-458 ou encore de certaines écoles bouddhistes11Miller, Kristie. 2017. « A Taxonomy of Views about Time in Buddhist and Western Philosophy ». Philosophy East and West 67 (3) : 763‑82.. Dans le soufisme,

la relation entre le réel et le cosmos est comme la relation entre l’eau et la neige[…] Il y a un va-et-vient qui se produit au sein de l’éternité sans commencement et sans fin et en chaque instant, puisque, à chacun de ces instants, le cosmos revient à la réalité pour ensuite retourner au-delà, comme les vagues de l’océan12«The relationship of the Real to the cosmos is like the relationship of water to snow[…]The issuing forth and returning take place in eternity without beginning, eternity without end, and in all temporal moments, since at each moment the cosmos goes back to the Reality and comes out from the Reality, like the waves of the ocean. » Source : Khwāja Khurd, cité dans Muhammad U Faruque, « Sufism contra Shariah? Shah Wali Allah’s Metaphysics of Wahdat al-Wujud ». Journal of Sufi Studies, 2016 no 5 : 27‑57..

 Comme le soulignait Christine, qui dirige la retraite spirituelle ou j’ai passé une semaine, la science tente d’expliquer la spiritualité, sans nécessairement réussir. Christine est une chamane étatsunienne qui a étudié auprès des autochtones dinés (autodénomination du groupe plus connu sous le nom de Navajos) pendant de nombreuses années. Pour Don Mauricio, un autre chamane originaire du Chili que j’ai eu le plaisir de rencontrer, la musique est un médicament. Il est lui-même un musicien accompli en Amérique latine et fabrique ses propres instruments13Voir https://www.youtube.com/watch?v=rdYFx2UyG3s. Il est membre du groupe Altiplano de Chile14Voir https://www.youtube.com/watch?v=g5JtdHzBno0. En autres mots, dans le chamanisme, la création artistique est une activité hautement spirituelle qui permet donc d’en comprendre davantage que la science. Créer des arts visuels, de la musique, de la poésie, c’est développer une relation avec l’invisible, avec la réalité divine, mais c’est aussi un instrument thérapeutique puissant.

Selon Pierre Clastres, anthropologue anarchiste qui s’est spécialisé dans l’étude des sociétés sans État, on trouve certaines sociétés autochtones « où les détenteurs de ce qu’ailleurs on nommerait pouvoir sont en fait sans pouvoir, où le politique se détermine comme champ hors de toute coercition [ou] subordination hiérarchique »15Pierre Clastres, La société contre l’État : recherches d’anthropologie politique, 11.. Il s’intéresse plus particulièrement au cas de la tribu Tupinambà, dont ses chefs ne détenaient aucun pouvoir, contrairement aux monarchies absolues qui régnaient en Europe à l’époque de la colonisation16Ibid., p.14.. Or, les autochtones guaranis étaient des sociétés chamaniques et c’est là une autre raison de tirer des connaissances des savoirs autochtones, avec toute l’humilité et le respect nécessaires. Le politique dans leur société aurait existé avant la politique comme nous l’entendons, mais elle serait en même temps apolitique parce qu’elle ne serait pas porteuse de pouvoir, mais plutôt de son auto abolition. À cet égard, les sociétés autochtones seraient détentrices de formes de savoir qui touchent ce que nous appelons l’écologie, l’anti-impérialisme et le féminisme, mais qui existaient bien avant l’émergence de ces disciplines et courants de pensée qui sont aujourd’hui intégrés dans l’épistémè européenne dominante, c’est-à-dire la superstructure du savoir.  

Le caractère adaptogène de la pensée chamanique serait une cannibalisation (au sens de l’école brésilienne de la traduction cannibale17Oswaldo de Andrade, « Manifeste anthropophage/Manifesto antropófago (Traduction de Michel Riaudel) ». Revue Silène, Centre de recherches en littérature et poétique comparées de Paris Ouest-Nanterre-La Défense, 2010. http://www.revue-silene.comf/index.php?sp=liv&livre_id=143.
Alexandre Dubé-Belzile, « Écocannibalisme: contre-attaque esthétique sdes discours anthropocentriques ». Dans L’effondrement du réel: imaginer les problématiques écologiques à l’époque contemporaine. Val d’Or : L’Esprit Libre, 2020.
Alexandre Dubé-Belzile, « A Reappreciation of Cannibal Translation as Critique of Ideology ». Linguistic and Literature Review, 2019, 5 (2) : 7‑87.
), une sorte de contre-appropriation culturelle anti-hégémonique. Le chamanisme, même s’il n’est en rien homogène et plutôt nomade et en constante transformation, s’assure au moins, dans son ensemble, de ne rien devoir à la culture blanche. La culture et la science des blancs deviennent des outils pour expliquer leur vérité, sans toutefois que ces simples métaphores de pouvoir puissent en atteindre la complexité et l’exhaustivité et sans en diminuer le pouvoir. Même les intersections féministe et révolutionnaire ne sont que des moyens d’exprimer des éléments qui se trouvent déjà dans la pensée chamanique. Il est important de préciser que les chamanes considèrent le savoir qu’ielles acquièrent et transmettent comme antédiluvien. L’écologie est déjà pratiquée de manière saillante par les chamanes, qui considèrent la faune et la flore comme étant dotées d’une conscience avec laquelle on peut communiquer. En effet, la voix de l’Ayahuasca devenant la voix de la faune et de la flore, sa traductrice. L’expérience transpersonnelle18Expression de Stanislav Grof. Voir les ouvrages susmentionnés. avec madre ou mère Ayahuasca favorise l’épanouissement des solidarités avec la flore, la faune et les peuples autochtones victimes de la déforestation19Op. Cit., note 5, p.vii. Pour les chamanes, mère Ayahuasca serait « le cordon ombilical vers le cosmos »20Op. Cit., note 5, p. 16.

Pour ce qui est de l’angle proto-féministe à proprement parler, mère Ayahuasca est considérée comme une énergie féminine, qui renvoie à un grand principe féminin, principe que j’ai pu embrasser totalement lors de mon expérience. Ce principe féminin n’a rien à voir avec une conception binaire du genre. Comme le masculin, il s’agirait d’une forme d’énergie qui traverse l’univers de part et d’autre et se retrouve dans chaque personne. L’idée de principe ici renvoie à une essence, mais qui se retrouve de manière diffuse dans tout ce qui existe. Cette conception d’énergie traverse les cultes et les époques et diverses traditions l’associent plus spécifiquement à divers éléments et caractéristiques. Dans la tradition hermétique, le principe féminin serait celui de l’inconscient21Voir https://www.sacred-texts.com/eso/kyb/kyb16.htm. Dans le Sanatana Dharma (endonyme de l’Hindouisme), ce principe serait Shakti, l’énergie créatrice et dynamique22Voir https://asiasociety.org/education/shakti-power-feminine. Kenneth Grant, qui avait été secrétaire d’Aleister Crowley et qui a étudié les traditions spirituelles de l’Inde, accordait à ce principe une place importante dans sa magie sexuelle. Par ailleurs, Crowley considérait la prostituée de Babylone (à l’encontre de l’image biblique) comme bienveillante et donnant accès aux mondes au-delà du nôtre23Levenda, Peter. 2013. The Dark Lord: H. P. Lovecraft, Kenneth Grant and the Typhonian Tradition in Magic. Lake Worth, Florida : Ibis Press..

J’ai pu me rendre à l’évidence qu’auparavant, une mauvaise compréhension de mes désirs faisait obstacle à une étreinte profonde du féminin. Et je dis étreinte, car l’expérience elle-même de l’Ayahuasca était une union extatique, comme un immense orgasme féminin, féminin parce que tellement plus puissant, de plusieurs heures. En fait, le problème est que la masculinité est malade, affligée par une volonté de possession dans l’amour, l’appropriation de ce qui, dans une vue étroite, suscite le désir. Au fond, selon une compréhension mystique, c’est la divinité elle-même qui suscite le désir pour elle-même dans le cœur de l’amant·e. Par conséquent, ce qui inspire soi-disant le désir de l’autre n’est rien d’autre que la divinité et ses émanations dont cet·te autre se fait porteur·euse. L’Ayahuasca enseigne donc à servir le principe féminin plutôt que de l’asservir.

 J’ai depuis également retrouvé ces vérités dans le tantrisme, mouvement spirituel originaire de l’Inde qui transcende diverses communautés hindoues et bouddhistes. Ce mouvement spirituel regroupe des idées relatives, d’une part, au principe créateur féminin, et, d’autre part, aux pratiques sexuelles visant à atteindre des états de conscience non-ordinaire. Par des pratiques sexuelles visant à prolonger la durée du plateau de l’orgasme, l’objectif est ainsi de pouvoir produire des visions. Cette utilisation de l’énergie sexuelle comme enthéogène est toutefois controversée, associée au mouvement New Age et certains groupes sectaires, dont je ne me revendique pas du tout, mais je reconnais la valeur du symbolisme et des méthodes d’auto-exploration ainsi fournies, indépendamment de tout dogme ou de toute dérive. Aussi, comme je tente dans ce texte de nous plonger dans la pensée chamanique, il est tout à fait concevable d’interpréter le tantrisme comme porteur de métaphores de pouvoir pour représenter quelque chose qui existe déjà dans le chamanisme. En effet, l’énergie sexuelle y symboliserait une forme de pouvoir qu’on peut avoir sur soi-même ou sur les autres.

Le tantrisme propose également certaines méthodes pour aller au-delà des acquis de la révolution sexuelle des années 1960. Cette révolution, qu’on peut d’ailleurs interpréter comme un mouvement pour l’accès sexuel, c’est-à-dire la possibilité d’avoir des rapports sexuels à l’extérieur de l’institution du mariage, ne tient pas compte du caractère sacré de la sexualité. Sans une nouvelle compréhension plus profonde de la sexualité, celle-ci n’a pas pu offrir un nouvel horizon de sens, pourtant indispensable à toute pensée révolutionnaire24À cet égard, voir le film WR : Mysteries of the organism (1971) de Dušan Makavejev, inspiré du freudomarxiste Wilhelm Reich, théoricien précoce, entre autres, de la révolution sexuelle.. J’entends par là que la sexualité postrévolutionnaire (si on considère la révolution sexuelle comme une véritable révolution) a reproduit les rapports de pouvoir qui existaient auparavant au sein des institutions, sans engendrer une sexualité de libération. Le tantrisme et le chamanisme amènent une dimension spirituelle, un caractère sacré, à la sexualité. Une notion de libération de la sexualité par elle-même, une libération qui passe par une adoration du principe féminin25Margo Anand, The Art of Sexual Ecstacy: The Pth of Sacred Sexuality for Western Lovers (TarcheePerigree, 1990), 1‑8. Il est à noter que, même si cette source ne suffirait pas pour appuyer toute une analyse du tantrisme, dans  une optique de réappropriation chamanique, nous croyons que cela convient, comme elle épure les méthodes des dogmes ou des notions plus strictement religieuses, une idée chère au chamanisme et à Christine.. En bref, mère Ayahuasca m’a fait comprendre la femme comme étant notre porte vers cet univers et la porte vers l’au-delà, les autres dimensions, les univers parallèles, les paradis et les enfers.

Pourquoi l’Ayahuasca?

Si j’avais à faire un parallèle avec une expérience antérieure à la mienne, ce serait avec celle de l’écrivain étasunien converti à l’Islam Muhammad Michael Knight, qui raconte son expérience dans son livre Tripping with Allah : Islam, Drugs and Writing. Comme il l’explique d’entrée de jeu dans son livre, l’Ayahuasca n’a rien à voir avec les drogues au sens conventionnel du terme. C’est aussi ce qu’affirmait Titi un des chamanes qui m’a guidé pendant une des cérémonies. Titi, autochtone guarani originaire du Brésil, a mentionné qu’il considérait les expressions « drogues », « hallucinogènes » ou « psychédéliques » comme étant péjoratives. Il insistait sur le terme « enthéogène ». Dans tous les cas, comme le dit Knight :

Même mes ami·e·s musulman·e·s qui font de la cocaïne ne veulent pas se joindre à moi pour de l’Ayahuasca, mais ils ne font pas de la cocaïne pour leur croissance spirituelle. La cocaïne c’est agréable, pas l’Ayahuasca. La cocaïne, c’est pour les gens qui aiment faire la fête et l’Ayahuasca, c’est pour les gens qui aiment se vomir et se chier dessus et voir Muhammad voler dans l’espace sur un jaguar. Il n’est donc pas étonnant que ces deux activités attirent différents types de personnes26« Not even my Muslim friends who do coke want to join me for ayahuasca, but they’re not doing coke for the sake of spiritual growth. Coke is fun, and ayahuasca is anti-fun. Coke is for people who like to party, and ayahuasca is for people who like throwing up and shitting themselves and seeing Muhammad flying through space on a jaguar. I guess it’s understandable that these experiences attract different crowds. », Op. Cit., note 7, p.3..

En effet, la cocaïne poursuit une euphorie instantanée et une impression de toute puissance. L’ayahuasca écrase la personne qui entre en communication avec elle et la confronte à ses propres démons, aux monstres tapis dans le placard de notre inconscient. Cela étant dit, ce n’est probablement pas cet aspect qui dérange le plus la médecine traditionnelle, mais bien le fait que les chamanes ne prétendent pas guérir elles-mêmes les afflictions du corps ou de l’esprit. La cérémonie d’Ayahuasca a pour objectif d’invoquer des esprits avec lesquels le ou la chamane a établi des relations pour que ces derniers viennent guérir l’usager·ère en entrant dans son corps et en travaillant sur la relation qu’ielle a avec son corps et son esprit. La boisson a également un effet purgatif et ce qui serait vu en Occident comme un symptôme d’une affliction est en fait un moyen de se purger, littéralement, de ses idées négatives27Op. Cit., note 5, p.i. Lors de mon expérience, un autre participant m’avait par ailleurs recommandé de lire Dante avant la cérémonie, auteur célèbre pour sa cartographie de la vie après la mort. La mort est inséparable de l’expérience des enthéogènes. En fait, certain·e·s chercheur·e·s, dont Rick Strassman, affirment qu’au moment de la mort, le cerveau sécrète de grandes quantités de diméthyltryptamine (DMT), la même substance contenue dans la vigne servant à fabriquer l’Ayahuasca. Cette substance serait aussi sécrétée pendant les rêves28Rick Strassman, DMT: The Spirit Molecule: A Doctor’s Revolutionary Research into the Biology of Near-Death and Mystical Experiences (Rochester, Vermont: ‎ Park Street Press, 2002)..

L’idée d’aller ingurgiter cette boisson en Amérique du Sud est très souvent motivée par la volonté de guérison, mais aussi de conscientisation. Les visions peuvent aussi être des « traductions de réalités inconscientes réprimées »29Op. Cit., note 5, p. 241. Contrairement à la thérapie traditionnelle et la pharmacopée occidentale, les cérémonies chamaniques peuvent porter en peu de temps des effets positifs à long terme, qui durent bien au-delà de la dernière cérémonie30Op. Cit., note 5, p. 239. Selon une étude de chercheurs hongrois, l’interaction chimique entre l’esprit de la plante et son usager·ère provoquerait un redémarrage de l’esprit permettant de se débarrasser des « mauvais programmes »31Op. Cit., note 5, p. 237-238, ces mécanismes, des pensées et des actions nuisibles qui se déclenchent dans certaines situations. À titre d’exemple, cela peut être un sentiment de culpabilité qui vient troubler le plaisir, les complexes d’infériorité ou encore simplement la haine, la colère, la peur ou toute autre émotion négative qui revient de manière récurrente.

 Si les propriétés médicinales de la potion amazonienne commencent à éveiller l’intérêt des chercheur·e·s occidentaux·ales pour ses vertus médicinales dans le traitement des troubles d’anxiété et de la dépression32Sarris, Jerome, Daniel Perkins, Lachlan Cribb, Violeta Schubert, Emerita Opaleye, José Carlos Bouso, Milan Scheidegger, et al. 2021. « Ayahuasca use and reported effects on depression and anxiety symptoms: An international cross-sectional study of 11,912 consumers ». Journal of Affective Disorders Reports 4. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2666915321000251., à mon sens, elle nous oriente vers la solution à l’aliénation dont ce que nous désignons comme la maladie mentale n’est que le symptôme : la révolution. En effet, si la médecine traditionnelle tient surtout compte de symptômes, le chamanisme permet d’accéder aux sources de ce que la pensée européenne appelle la maladie mentale, c’est-à-dire l’aliénation d’un système économique et d’une société rongée par l’injustice et les rapports de pouvoir. Il est important de noter que l’Ayahuasca n’est pas une seule plante, mais bien la combinaison d’au moins deux végétaux33Voir Deshayes, Patrick. « L’ayawaska n’est pas un hallucinogène », Psychotropes, vol. 8, no. 1, 2002, pp. 65-78., ce qui fait en sorte qu’elle est parfois comparée, dans le cadre de métaphores tout à fait habituelles au chamanisme, au téléviseur ou à la radio, par sa capacité à capter les fréquences d’univers parallèles. Pour l’anthropologue montréalais Jeremy Narby34Voir Jeremy Narby, The Cosmic Serpent: DNA and the Origins of Knowledge. Geneva : Georg, 1998., largement responsable du regain d’intérêt pour l’ayahuasca dans les vingt dernières années, il pourrait très bien s’agir d’un « antidote contre le désenchantement de la modernité »35Op. Cit., note 5, p. 12. Je ne suis pas le premier à croire au potentiel révolutionnaire des enthéogènes. Timothy Leary, Aldous Huxley et Stanislav Grof avaient raison de souligner l’importance de l’expansion de la conscience par des « états de conscience non-ordinaires »36Grof, Stanislav. 1975. LSD: Doorway to the Numinous. New York : Viking Press.
Grof, Stanislav, et Hal Zina Bennett. 1993. The Holothropic Mind: The Three Levels of Human Consciousness and How They Shape Our Lives. New York : HarperCollins Publisher.
dans l’éveil à la nécessité de la mise en œuvre d’un processus révolutionnaire37Huxley, Aldous. 1954. The Doors of Perception. New York : Harper & Brothers , Publishers.
Leary, Timothy, Ralph Metzner, et Richard Alpert. 1992. The Psychedelic Experience: A Manual Based on the Tibetan Book of the Dead. New York : Citadel Press Books.
Schou, Nicholas. 2010. Orange Sunshine: The Brotherhood of Eternal Love and Its Quest to Spread Peace, Love, and Acid to the World. New York : Thomas Dunne Books. St. Martin’s Press.
. Je me penche donc de nouveau sur cette idée.

À la suite de cette expérience formidable, je réaffirme avec conviction que ce qui est authentiquement réaliste en ce moment, c’est d’exiger l’impossible. En effet, il est inconséquent de penser qu’on puisse continuer de vivre comme nous le faisons, marchant tout droit à la destruction des écosystèmes. Au fond, ma position reste la même : les gouvernements sont impossibles et la réalité est ingouvernable. Enfin, si on parle souvent de consentement, c’est, je crois, à la réalité entièrement qu’il faudrait consentir pour céder notre pouvoir à celles et ceux qui nous imposent la réalité soi-disant commune. Cela dit, qui voudrait vraiment céder de plein gré un tel pouvoir? Chaque personne est à même de créer sa propre réalité et d’accepter ou de refuser toute réalité.   

Pour Allen Ginsberg, les visions avaient un caractère épistémologique et ontologique38Op. Cit., note 5, p.23. Séparé de son individualité, il s’est retrouvé nez à nez avec un immense vagin humide, d’une manière qui cadre avec l’archétype de l’univers-utérus39Op. Cit., note 5, p.332, c’est-à-dire l’idée présente dans divers paradigmes culturels selon laquelle ce monde est une matrice dans laquelle nous attendons notre véritable naissance. Comme pour beaucoup de gens qui ont pu faire l’expérience produite par cette concoction, ce qui comprend les membres de la beat generation William S. Burroughs et Allen Ginsberg, mon expérience en Équateur a été plutôt transformatrice. Je n’entends pas par-là que mes proches ne me reconnaissent plus. À cet égard, il n’est pas rare de voir des gens craindre de ne plus être, de ne plus avoir accès à leur propre être, de perdre la tête, de devenir fou·olle, de faire une psychose toxique et de ne plus jamais pouvoir sortir de la prison des paradis artificiels, ce qui les fait hésiter à consommer des hallucinogènes. Pour ma part, mes idées n’ont pas beaucoup changé et je suis toujours anarchiste, toujours à la recherche d’une prise de position plus radicale et plus impossible. En fait, d’une certaine manière, l’expérience d’étreinte avec l’Ayahuasca m’a permis de mieux voir qui je suis, de l’accepter et d’entamer les démarches nécessaires pour devenir qui je suis. Ce dernier point étant en quelque sorte la mise en pratique des acquis de mon expérience, que je m’efforce de mener à bien depuis lors. J’insiste pour parler d’étreinte au regard de ce que le philosophe iranien Sayed Hossein Nasr souligne dans The Garden of Truth.En arabe, un des mots pour amour, ishq, tire son étymologie de la liane qui étreint l’arbre pour l’étrangler, symbolisant du même coup la relation étroite entre l’amour et la mort40Seyyed Hossein Nasr, The Garden of Truth: The Vision and Promise of Sufism, Islam’s Mystical Tradition (San Francisco, California: HarperOne, 2007), 66., mais aussi entre la conscience et mère Ayahuasca. Pour d’autres, les visions se présentent comme symbolisant l’amour suprême et universel :

« J’ai pénétré le grand filet de l’être, réseau de ce qui ressemblait à des joyaux étincelants de sois divins tissant une tapisserie anthropocosmique sans fin. Il s’agissait d’une réalité d’êtres universels avec une topologie unidirectionnelle d’esprits et de cœurs interreliés, fusionnant avec une sagesse et un amour infini »41« l entered a greatnet of being, fiery jewel-like Web of Godselves weaving an endless anthropocosmic  tapestry. It was a realm of universal beings with an omnidirectional topology of interconnected heads and hearts, fusing boundless wisdom and love. » » Op. Cit., note 3, p.19

Vers la fin de son livre, Knight finit par décrire son expérience avec la panacée amazonienne. Il s’était endormi en attendant les effets de la potion. Il est ensuite soudainement réveillé par les visions, des fenêtres contextuelles comme celles qui apparaissent sur un écran d’ordinateur, avec des scènes pornographiques impliquant des femmes d’Asie du Sud42Op. Cit., note 7, p. 219. Elles « s’étouffaient sur d’énormes sexes parcourus de veines, mais sans corps ». Des « larmes de mascara coulaient sur leurs visages, qui étaient bombardés de grumeaux et de longs filaments de sperme ». Selon Knight, il s’agissait des « houris, les poupées sexuelles vivantes du paradis islamique »43Op. Cit., note 7, p.220. Il découvre ensuite les mystères de l’univers en ingurgitant des litres du sang qui s’écoulaient du vagin de la fille du prophète, Fatimah, qui lui apparaît comme une femme noire. Ce sang passe à travers les plaies des martyrs de l’Islam44Op. Cit., note 7, p.221-222. Nue, Fatima prend la main de Knight et la pose sur son vagin et lui dit : « Ceci est tout ce qui existe. Toutes les religions, les livres, les mosquées, ce n’est que ça. Ce sont des hommes qui essaient d’imiter ce pouvoir »45Op. Cit., note 7, p. 223.  Elle ajoute plus loin : « c’est la porte de la mosquée », le monde entier étant aussi comme un immense utérus46Op. Cit., note 7, p.223. Cela faisait contraste avec l’islam soi-disant orthodoxe, qui participait à la construction d’« une sexualité de colère et de vengeance »47Op. Cit., note 7, p. 233. Enfin, Knight conclut son livre en en arrivant à peu près aux mêmes conclusions que moi. L’Ayahuasca ne l’a pas changé lui, mais bien la façon dont il voit sa propre place au sein de l’ordre des choses48Op. Cit., note 7, p.256.

La répression de la conscience : guerre contre la drogue et guerre spirituelle

Si les enthéogènes rendaient les gens plus réactionnaires et moins révolutionnaires, le cannabis et le LSD n’auraient pas entraîné la répression dont ses consommateur·trice·s ont fait l’objet dès les années 1960 et 1970. En effet, ces enthéogènes étaient associés à la contre-culture, aux mouvements révolutionnaires de l’époque, des Black Panthers au Weather Underground et aux mouvements pacifistes qui s’opposaient à la guerre du Vietnam qui minaient la crédibilité des politiques impérialistes du gouvernement49Voir :
Martin Lee, Smoke Signals: A Social History of Marijuana – Medical, Recreational and Scientific. New York : Scribner, 2013.
Martin Lee et Bruno Shlain, Acid Dreams: The Complete Social History of LSD: The CIA, the Sixties, and Beyond. New York : Grove Press, 1985.
. En effet, la répression de la culture des enthéogènes est politique et ses prisonnier·ère·s, sont des prisonnier·ère·s politiques. Knight se permet de faire le parallèle avec l’interdiction des oranges en Espagne après la reconquête chrétienne. En effet, ces dernières avaient été amenées par les musulman·e·s d’Afrique du Nord. Pour Knight, toutes les formes de répression qui ont touché la consommation de divers psychotropes avaient pour motif caché la répression, dans une perspective coloniale, d’un groupe de personnes racisées. Par exemple, la guerre contre l’opium du XIXe siècle avait été menée contre les « travailleurs chinois qui menaçaient de voler les emplois sur le chemin de fer des hommes blancs ». La guerre contre la marijuana du XXe siècle, quant à elle, avait été menée contre « les travailleurs mexicains qui menaçaient de voler les emplois agricoles des hommes blancs ». Enfin, la guerre contre la drogue des années 1980 a touché de manière disproportionnée les populations afro-américaines.

Même la guerre contre le terrorisme dans l’ère post-onze-septembre a été menée comme si l’islam était une « substance qui empoisonnait les esprits » de jeunes hommes blancs50Op. Cit., note 7, p.16-17. Les traditions islamiques ou enthéogéniques sont donc traitées comme hérétiques par rapport à l’orthodoxie dominante, cryptochrétienne et même peut-être au Québec, cryptocatholique, parce que l’abstinence aux enthéogènes est aussi bien estimée que la soi-disant abstinence des prêtres et des religieuses ou l’abstinence du croyant en général vis-à-vis de leur sexualité. Il ne faut pas oublier que l’apogée de la guerre contre la drogue des années 1980 a été initiée par Reagan, néoconservateur et néo-fondamentaliste, ce qui n’a pas été sans répercussions sur notre coin des Amériques. Les personnes qui « pêchent » contre l’orthodoxie dominante sont conditionnées à ressentir un terrible sentiment de culpabilité et l’Ayahuasca est peut-être un remède contre ce mal, comme l’a été le LSD pour la contre-culture des années 1960. À titre d’exemple, Michel Foucault aurait affirmé avoir vécu une expérience transformatrice et éclairante avec le LSD, qui lui aurait permis de comprendre sa sexualité51Op. Cit., note 7, p.29. Enfin, je pense qu’il faudrait se rendre à l’évidence que notre société ne s’est jamais libérée des dogmes de l’Église catholique, pas au Québec en tout cas. Elle ne les a que refoulés. Pour revenir à l’Islam, si ses dogmes enseignent que les intoxicants sont « taghiyat al-aql, le recouvrement de l’intellect »52Op. Cit., note 7, p.25, l’Ayahuasca ne l’est pas, car elle repousse les limites de la conscience, accroît la sensibilité à des dimensions de la réalité inaccessibles autrement. Je ne le répéterai pas assez : l’Ayahuasca n’est pas et ne doit pas être considérée comme un stupéfiant. Malheureusement, la peur de déroger à l’orthodoxie rend la tâche de dénoncer cette méprise bien difficile. Un ordre soufi, c’est-à-dire un groupe qui adopte la voie mystique de l’Islam, le Fatimiya Sufi Order, fondé par Wahid Azal, un iranien bahaï converti à l’Islam chiite en Australie, utilise la boisson amazonienne, dans une version qui utiliserait des ingrédients importés d’Iran, mais cet ordre est extrêmement marginal53https://realitysandwich.com/fatimiya_sufi_ayahuasca/
http://www.monamagick.com/media/the-fatimiya-sufi-order/
. Le philosophe de l’anarchisme spirituel Hakim Bey avait d’ailleurs adhéré à cet ordre avant sa mort en mai dernier54https://ia902505.us.archive.org/15/items/plwto-nwazal-11apr-2020/PLWtoNWAzal-11apr2020.pdf
https://ia802206.us.archive.org/27/items/forwarded-message-2/Forwarded%2…
.

Illégale en Amérique du Nord et en Europe, à quelques exceptions près55https://blog.retreat.guru/ayahuasca-legality, comme c’est le cas pour les succursales de l’église Santo Daime, originaire du Brésil, située à Montréal et à Toronto56https://www.ctvnews.ca/health/health-canada-allows-more-religious-groups…., au Pérou, l’Ayahuasca est reconnue comme une « plante médicinale traditionnelle, patrimoine culturel et pratique spirituelle »57Op. Cit., note 7, p.16. Enfin, le corps entier est rempli d’enthéogènes, dont le DMT, présent dans l’Ayahuasca. Par conséquent, je crois que le concept de biopouvoir mis de l’avant par Michel Foucault, c’est-à-dire le pouvoir sur la vie, sur le corps et sur la société s’applique tout à fait à la répression de l’utilisation des enthéogènes, même ceux qui se trouvent déjà dans nos propres corps et nos propres glandes. Il ne s’agirait alors de rien d’autre que la gouvernance du corps pour empêcher toute remise en question des dogmes et de la réalité de la conscience ordinaire58Op. Cit., note 7, p.35. Enfin, d’un point de vue spirituel, et peut-être celui de certaines branches de la philosophie ou de la physique quantique, on ne peut reprocher aux drogues d’engendrer des paradis artificiels ou une pseudo-réalité, car toute réalité est illusoire, produite par la conscience qui observe59Op. Cit., note 7, p. 36.

Les acquis de l’expérience

Selon Ibn Arabi, les dogmes ont remplacé la transparence de ce monde par une opacité persistante. La soi-disant construction rationnelle du savoir a réussi à dépeindre une illusion directement sur cette transparence et continue d’y appliquer des coups de pinceau pour ne pas que s’écaille la peinture pour nous laisser voir au travers. L’imagination créatrice est ce que nous projetons de l’autre côté de cette transparence, dans le monde intermédiaire (alam -al-misal), monde habité par les djinns (esprits, origine du mot « génie ») et autres créatures invisibles. En fait, l’imagination est un moyen d’accès, souvent trop vite perdu parmi les savoir rationnels, vers les réalités intérieures. Intérieures parce que dans le soufisme, il y a une correspondance entre microcosme, le soi, et le macrocosme, l’univers. « Ce qui est en haut est aussi en bas », selon les paroles de la Table d’émeraude attribuées à Hermès Trismégiste. Dans le monde intermédiaire, il serait possible d’observer des bribes de la réalité suprême et divine60Henry Corbin, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ’Arabi (Paris : Médicis-Entrelacs, 2006), 208‑9.. Les chamanes, selon leur propre compréhension, auraient développé de bonnes relations avec certain·e·s djinn·e·s bienfaisant·e·s, dont l’Ayahuasca, protectrice de l’Amazonie et de mère nature. Ces esprits les aident ensuite à guérir celles et ceux qui participent à leur cérémonie.

Toujours du point de vue du chamanisme, c’est notre ignorance d’Européen·ne·s qui nous fait parfois parler d’un effet placebo pour désigner ce qui n’est rien de moins qu’une chirurgie de l’inconscient qui transforme notre relation avec le réel. La pensée chamanique conçoit, entre autres, que le médicament, le natan, la préparation elle-même, permet d’interagir avec l’Ayahuasca-esprit, et constitue une technologie qui permettra de franchir la prochaine étape de l’évolution humaine61Diane Reed Slattery, Xenolinguistics: Psychedelics, Language, and the Evolution of Consciousness. Berkeley, CA : Evolver Editions, 2015.. Enfin, en ce qui me concerne, lors de ma première expérience, mère Ayahuasca m’a montré comment puiser dans mes moments de bonheur, de conscience non-ordinaire, dans mes rêves de libération, mes moments d’inspiration qui me poussent à écrire. Mère Ayahuasca m’a fait comprendre, dans son langage pur, sans loi ni gouvernement, que je prospère hors des sentiers battus et dans la marge. Je devais accepter cette place.

Jaguar Negro, ou Jaguar noir, avait été le chamane pour la deuxième cérémonie d’Ayahuasca, celle qui avait été, pour moi, la plus transformatrice. Lors d’une conversation que nous avons eue le lendemain autour du feu, il m’a expliqué certaines notions de son identité culturelle shuar (et non Jivaros, terme raciste et péjoratif), peuple auparavant connu en Europe comme étant des cannibales et des réducteurs de tête. En fait, pour lui, les shuars sont avant tout des défenseur·euse·s de terre mère et dévorer ceux et celles qui détruisent la nature est un moyen comme un autre de la défendre. J’ai longuement discuté avec lui, moi de mes expériences de vie, de voyages et lui, de son cheminement pour devenir un chamane. Selon lui, il y a plusieurs niveaux d’éveils de la conscience.

  1. Victime : sentiment d’autopitié
  2. Ambitieux·euse : vouloir changer le monde
  3.  Chercheur·e : celui ou celle qui cherche la vérité
  4. Voyageur·euse : sur la voie de la sagesse
  5. Sage

Il mentionne aussi qu’il y a quatre obstacles à la réalisation spirituelle :

  1. La science
  2. La politique
  3. L’économie
  4. La religion

Je crois que ces idées méritent d’être analysées, d’une part, comme faisant partie d’une certaine pensée autochtone et adaptogène chamanique, mais aussi d’une spiritualité postcoloniale qui cannibalise les moyens culturels du système hérité du colonialisme. Le nombre d’interprétations possibles est infini. On pourrait, par exemple, interpréter l’enchaînement des niveaux de réveil de la conscience de la manière suivante : victime du colonialisme, l’ambitieu·euse qui veut changer le système de l’intérieur en se taillant une place au sein du système hégémonique, le ou la chercheur·e qui cherche la vérité qui transcende le colonialisme et la condition de colonisé·e et enfin, le ou la voyageur·euse qui a trouvé son chemin et le ou la sage. Quand il parle de ces obstacles, je pense qu’il faut aussi les comprendre : la science des blancs, la politique de blancs, l’économie des blancs et la religion des blancs. Jaguar m’a qualifié de chercheur.

Enfin, pour la cérémonie de San Pedro (Wachuma), un cercle est créé par le ou la chamane pour nous protéger des esprits prédateurs qui rôdent en périphérie et qui pourraient dévorer votre âme. Christine nous a expliqué que les visions produites par l’Ayahuasca et le San Pedro sont bel et bien réelles. Des voies d’accès à des dimensions parallèles sont ouvertes par la cérémonie. Les dimensions parallèles seraient comme des ondes radio, dont nous pouvons syntoniser la fréquence grâce aux enthéogènes. C’est aussi un peu comme une rivière qui nous suit en parallèle, lorsque nous dormons, nous y trempons les pieds et lorsque nous ingérons les plantes médicinales pour nous trouver en présence de mère Ayahuasca ou papa Wachuma, nous nageons dans cette rivière d’émotions, nous permettant de perdre le pied ferme sur la rive le temps de quelques heures. Par ailleurs, le but de la médiation soufie (la mouraqaba) serait justement de nager dans cette rivière et d’échapper aux contraintes de l’espace-temps62Shamsuddin Azeemi, Muraqaba: The Art and Science of Sufi Meditation, 2020.. Sur le plan personnel, cette cérémonie m’a permis de tourner la page sur mes expériences d’intimidation vécues à l’enfance, dont les horreurs m’avaient suivi jusque dans la vie adulte.

Christine nous expliquait que nous sommes la conscience éternelle de Dieu. Ce que nous vivons constitue un rêve. Tout ce qui est vrai, c’est la conscience qui en est témoin. Nous avons le choix de faire de ce rêve un rêve agréable ou d’en faire un cauchemar. Malheureusement, selon Christine, des sorciers sont à l’œuvre et font en sorte que les travailleur·euse·s de la lumière, les personnes qui suivent la voie de l’accomplissement spirituel par l’amour, deviennent obnubilé·e·s par la machinerie de l’obscurité. Le ou la chamane œuvre à ramener ces travailleurs·euses vers leur vraie nature, celle de répandre la lumière. Pour elle, le monde est gouverné en collaboration avec des démons qui soutiennent les puissances impérialistes et les forces du capitalisme transnationalisé. Elle nous appelle des anges, des « agents 007 de l’amour » dont la responsabilité est de faire changer les choses. Au sujet de l’amour, Ibn Arabi, une des figures les plus importantes du soufisme, le mysticisme islamique, explique qu’il existe trois types d’amour, l’amour naturel, dans lequel cas l’amant·e ne cherche qu’à satisfaire ses propres désirs auprès de l’aimé·e, puis il y a l’amour spirituel, dans lequel l’amant·e n’a d’autre but que satisfaire les moindres désirs de l’aimé· et, enfin, l’amour divin, dans lequel cas Allah aime sa créature et se crée dans le cœur de cette dernière. La créature désire Allah en retour, désir qui n’est autre qu’Allah lui-même révélé en son cœur qui tente inlassablement de retourner vers lui ou elle-même63Corbin, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ’Arabi, 166.. Ce dernier type est complet, et n’exclut pas non plus l’amour du prochain et l’amour de soi, puisque, dans le soufisme n’existe rien d’autre qu’Allah et sa parole manifestée64Muhammad Hisham Kabbani, The Sufi Science of Self-Realization (Fenton, Michigan: Institute for Spiritual & Cultural Advancement, 2006), 18..

L’amour, d’un point de vue alchimique, est une puissance transformatrice65Nasr, The Garden of Truth: The Vision and Promise of Sufism, Islam’s Mystical Tradition, 64.. Or, mère Ayahuasca m’a permis de mieux embrasser ces idées. Face à mon affirmation selon laquelle l’amour serait la seule véritable force révolutionnaire, Christine a acquiescé. Encore une fois, il faut comprendre toutes ces choses à un niveau métaphorique tout en prenant conscience que, dans la pensée chamanique, ces métaphores et les émotions dont elles sont chargées sont plus vraies que ce que nous appelons la réalité objective. Ce n’est pas sans raison que beaucoup de gens se sentent frustrés en revenant de ces expériences et sentent que personne d’autre n’est en mesure de les comprendre. J’espère que ce texte pourra jeter un nouvel éclairage sur cette incompréhension. Malheureusement, le gouvernement canadien, entre autres gouvernements, déconseille encore fortement, dans ses avertissements aux voyageurs [sic], de participer à de telles cérémonies66Voir https://voyage.gc.ca/destinations/equateur.. Je crois qu’il faut le voir comme une résistance des pouvoirs réactionnaires et néocoloniaux à une acceptation authentique des visions du monde qui ne se conforment pas à leurs intérêts politiques et économiques. Par la même occasion, ils essaient d’asservir encore plus profondément la vie elle-même et la conscience, une tentative vaine et un objectif impossible.


  • 1
  • 2
    Terme utilisé par Stanislav Grof pour désigne les expériences psychédéliques. Nous entendons le terme comme moins péjoratif. Voir :
    Grof, Stanislav. 1975. LSD: Doorway to the Numinous. New York : Viking Press.
    Grof, Stanislav, et Hal Zina Bennett. 1993. The Holothropic Mind: The Three Levels of Human Consciousness and How They Shape Our Lives. New York : HarperCollins Publisher.
  • 3
    https://fr.wiktionary.org/wiki/enth%C3%A9og%C3%A8ne#:~:text=Adjectif,-Si…(Pharmacologie)%20(En%20parlant%20d,donne%20le%20sentiment%20du%20divin.
  • 4
    Mariátegui, José Carlos. 1998. 7 Ensayos de interpretación de la realidad peruana. Lima, Peru : Biblioteca Amauta, p.49
  • 5
    Fericgia, cité dans Luna, Luis Eduardo, et Steven F. White. 2016. Ayahuasca Reader: Encounters with the Amazon’s Sacred Vine. Synergetic Press, p.6
  • 6
    « This process also involves the shamanic appropriation of any and all power-metaphors, including received books, radios, magic matches, white pills, drugstores, contemporary weapons of war, and UFOs. », Ibid.
  • 7
    Knight, Michael Muhammad Knight. 2013. Tripping with Allah : Islam, Drugs and Writing. Berkeley, CA : Soft Skull Press, p.19
  • 8
    Noonan, Harold W. 2013. « Presentism and Eternalism ». Erkenn, no 78 : 219‑27, p.219-220
  • 9
    Rea, Michael C. 2003. « Four-dimensionalism ». Dans The Oxford Handbook of Metaphysics. 1‑59. Oxford University Press, p.1
  • 10
    McTaggart, J. Ellis. 1908. « The Unreality of Time ». Oxford University Press 17 (68) : 457‑74, p.457-458
  • 11
    Miller, Kristie. 2017. « A Taxonomy of Views about Time in Buddhist and Western Philosophy ». Philosophy East and West 67 (3) : 763‑82.
  • 12
    «The relationship of the Real to the cosmos is like the relationship of water to snow[…]The issuing forth and returning take place in eternity without beginning, eternity without end, and in all temporal moments, since at each moment the cosmos goes back to the Reality and comes out from the Reality, like the waves of the ocean. » Source : Khwāja Khurd, cité dans Muhammad U Faruque, « Sufism contra Shariah? Shah Wali Allah’s Metaphysics of Wahdat al-Wujud ». Journal of Sufi Studies, 2016 no 5 : 27‑57.
  • 13
  • 14
  • 15
    Pierre Clastres, La société contre l’État : recherches d’anthropologie politique, 11.
  • 16
    Ibid., p.14.
  • 17
    Oswaldo de Andrade, « Manifeste anthropophage/Manifesto antropófago (Traduction de Michel Riaudel) ». Revue Silène, Centre de recherches en littérature et poétique comparées de Paris Ouest-Nanterre-La Défense, 2010. http://www.revue-silene.comf/index.php?sp=liv&livre_id=143.
    Alexandre Dubé-Belzile, « Écocannibalisme: contre-attaque esthétique sdes discours anthropocentriques ». Dans L’effondrement du réel: imaginer les problématiques écologiques à l’époque contemporaine. Val d’Or : L’Esprit Libre, 2020.
    Alexandre Dubé-Belzile, « A Reappreciation of Cannibal Translation as Critique of Ideology ». Linguistic and Literature Review, 2019, 5 (2) : 7‑87.
  • 18
    Expression de Stanislav Grof. Voir les ouvrages susmentionnés.
  • 19
    Op. Cit., note 5, p.vii
  • 20
    Op. Cit., note 5, p. 16
  • 21
  • 22
  • 23
    Levenda, Peter. 2013. The Dark Lord: H. P. Lovecraft, Kenneth Grant and the Typhonian Tradition in Magic. Lake Worth, Florida : Ibis Press.
  • 24
    À cet égard, voir le film WR : Mysteries of the organism (1971) de Dušan Makavejev, inspiré du freudomarxiste Wilhelm Reich, théoricien précoce, entre autres, de la révolution sexuelle.
  • 25
    Margo Anand, The Art of Sexual Ecstacy: The Pth of Sacred Sexuality for Western Lovers (TarcheePerigree, 1990), 1‑8. Il est à noter que, même si cette source ne suffirait pas pour appuyer toute une analyse du tantrisme, dans  une optique de réappropriation chamanique, nous croyons que cela convient, comme elle épure les méthodes des dogmes ou des notions plus strictement religieuses, une idée chère au chamanisme et à Christine.
  • 26
    « Not even my Muslim friends who do coke want to join me for ayahuasca, but they’re not doing coke for the sake of spiritual growth. Coke is fun, and ayahuasca is anti-fun. Coke is for people who like to party, and ayahuasca is for people who like throwing up and shitting themselves and seeing Muhammad flying through space on a jaguar. I guess it’s understandable that these experiences attract different crowds. », Op. Cit., note 7, p.3.
  • 27
    Op. Cit., note 5, p.i
  • 28
    Rick Strassman, DMT: The Spirit Molecule: A Doctor’s Revolutionary Research into the Biology of Near-Death and Mystical Experiences (Rochester, Vermont: ‎ Park Street Press, 2002).
  • 29
    Op. Cit., note 5, p. 241
  • 30
    Op. Cit., note 5, p. 239
  • 31
    Op. Cit., note 5, p. 237-238
  • 32
    Sarris, Jerome, Daniel Perkins, Lachlan Cribb, Violeta Schubert, Emerita Opaleye, José Carlos Bouso, Milan Scheidegger, et al. 2021. « Ayahuasca use and reported effects on depression and anxiety symptoms: An international cross-sectional study of 11,912 consumers ». Journal of Affective Disorders Reports 4. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2666915321000251.
  • 33
    Voir Deshayes, Patrick. « L’ayawaska n’est pas un hallucinogène », Psychotropes, vol. 8, no. 1, 2002, pp. 65-78.
  • 34
    Voir Jeremy Narby, The Cosmic Serpent: DNA and the Origins of Knowledge. Geneva : Georg, 1998.
  • 35
    Op. Cit., note 5, p. 12
  • 36
    Grof, Stanislav. 1975. LSD: Doorway to the Numinous. New York : Viking Press.
    Grof, Stanislav, et Hal Zina Bennett. 1993. The Holothropic Mind: The Three Levels of Human Consciousness and How They Shape Our Lives. New York : HarperCollins Publisher.
  • 37
    Huxley, Aldous. 1954. The Doors of Perception. New York : Harper & Brothers , Publishers.
    Leary, Timothy, Ralph Metzner, et Richard Alpert. 1992. The Psychedelic Experience: A Manual Based on the Tibetan Book of the Dead. New York : Citadel Press Books.
    Schou, Nicholas. 2010. Orange Sunshine: The Brotherhood of Eternal Love and Its Quest to Spread Peace, Love, and Acid to the World. New York : Thomas Dunne Books. St. Martin’s Press.
  • 38
    Op. Cit., note 5, p.23
  • 39
    Op. Cit., note 5, p.332
  • 40
    Seyyed Hossein Nasr, The Garden of Truth: The Vision and Promise of Sufism, Islam’s Mystical Tradition (San Francisco, California: HarperOne, 2007), 66.
  • 41
    « l entered a greatnet of being, fiery jewel-like Web of Godselves weaving an endless anthropocosmic  tapestry. It was a realm of universal beings with an omnidirectional topology of interconnected heads and hearts, fusing boundless wisdom and love. » » Op. Cit., note 3, p.19
  • 42
    Op. Cit., note 7, p. 219
  • 43
    Op. Cit., note 7, p.220
  • 44
    Op. Cit., note 7, p.221-222
  • 45
    Op. Cit., note 7, p. 223
  • 46
    Op. Cit., note 7, p.223
  • 47
    Op. Cit., note 7, p. 233
  • 48
    Op. Cit., note 7, p.256
  • 49
    Voir :
    Martin Lee, Smoke Signals: A Social History of Marijuana – Medical, Recreational and Scientific. New York : Scribner, 2013.
    Martin Lee et Bruno Shlain, Acid Dreams: The Complete Social History of LSD: The CIA, the Sixties, and Beyond. New York : Grove Press, 1985.
  • 50
    Op. Cit., note 7, p.16-17
  • 51
    Op. Cit., note 7, p.29
  • 52
    Op. Cit., note 7, p.25
  • 53
  • 54
  • 55
  • 56
  • 57
    Op. Cit., note 7, p.16
  • 58
    Op. Cit., note 7, p.35
  • 59
    Op. Cit., note 7, p. 36
  • 60
    Henry Corbin, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ’Arabi (Paris : Médicis-Entrelacs, 2006), 208‑9.
  • 61
    Diane Reed Slattery, Xenolinguistics: Psychedelics, Language, and the Evolution of Consciousness. Berkeley, CA : Evolver Editions, 2015.
  • 62
    Shamsuddin Azeemi, Muraqaba: The Art and Science of Sufi Meditation, 2020.
  • 63
    Corbin, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ’Arabi, 166.
  • 64
    Muhammad Hisham Kabbani, The Sufi Science of Self-Realization (Fenton, Michigan: Institute for Spiritual & Cultural Advancement, 2006), 18.
  • 65
    Nasr, The Garden of Truth: The Vision and Promise of Sufism, Islam’s Mystical Tradition, 64.
  • 66
Gouverné par « le cafard » : des épreuves de taille pour le Pakistan

Gouverné par « le cafard » : des épreuves de taille pour le Pakistan

« Si on me donnait un dollar à chaque fois que j’entendais dire que le peuple pakistanais est résilient, je serais sans doute en mesure de rembourser la dette du pays et d’acheter le Cachemire à l’Inde […]

Nous survivons grâce à des sarcasmes si tranchants qu’on pourrait trancher de l’acier comme du beurre. Nous avons fait des armes des euphémismes et des analogies, le résultat d’années de censure et de répression intermittentes. »1« If I had a dollar for every time that I have heard the Pakistani people called “resilient”, I could probably single-handedly bridge our current account deficit while having enough left over to try to buy Kashmir from India.We survive by using sarcasm so sharp it could slice steel. We have weaponised euphemisms and analogies (a skill honed by decades of on-and-off censorship and state repression). »
Source : Zarrar Khuhro, « Pakistan’s dark age: The joke’s on us, and it’s no longer funny », Al Jazeera, 25 janvier 2023. https://www.aljazeera.com/opinions/2023/1/25/pakistans-dark-age-the-jokes-on-us-and-its-not-funny (consulté le 19 mars 2023).
 

Je suis arrivé à Karachi au début mars au petit matin. L’aile, à travers le hublot, avec un clignotant à son extrémité qui projetait une lumière écarlate, ressemblait à un poignard découpant les champignons de smog gras, anthracite et chevelus dans la nuit. La scène prenait des allures de la scène d’ouverture du film d’épouvante Suspiria (1977), de Dario Argento, dans une version tournée au Pakistan. Ces champignons de brouillard et de poussière masquaient de grandes parties de la ville. À l’aéroport, dans une atmosphère glauque et humide, muni de mon visa électronique, j’ai dû faire la queue dans une file pour recevoir de la main d’un agent moustachu impavide un tampon sur visa lui-même, que j’avais imprimé avant de partir, puis dans une autre file pour recevoir le tampon d’entrée, dans mon passeport cette fois, de la main d’un autre moustachu en uniforme. Il ne me restait plus qu’à attendre mes bagages sur le tapis roulant, attente prolongée par de petites pannes de courant qui se produisaient à intervalle régulier, qui émettaient à chaque fois un crépitement électrique. Aussitôt les douanes passées, je me trouvais à l’extérieur de l’aéroport international Jinnah, nommé en l’honneur du fondateur de la première République islamique.

À l’extérieur, l’air semblait chargé de goudron, de poussière, d’essence, de graisse bouillante et d’épices. La ville était, comme d’habitude, un pandémonium, sans centre ou périphérie, comme un filet d’artères bruyantes qui s’étendaient dans l’horizon emboucané. Aucune règle de conduite, les voitures, les camions et les rickshaws zigzaguaient à toute allure les uns entre les autres. En raison de divers problèmes, comme l’approvisionnement en eau2Naeem Khanzada, « Water scarcity hits city ». Tribune, 24 octobre 2022. https://tribune.com.pk/story/2383239/water-scarcity-hits-city (consulté le 19 mars 2023)., le trafic de drogue en provenance de l’Afghanistan3Shehryar Fazli, « Narcotics Smuggling in Afghanistan: Links between Afghanistan and Pakistan ». Serious Organised Crime & Anti-Corruption Evidence Research Program, 2022. https://globalinitiative.net/wp-content/uploads/2022/06/narcotics-smuggling-in-afghanistan-paper.pdf (consulté le 19 mars 2023)., les attentats perpétrés par les talibans pakistanais4BBC News, « Pakistani Taliban attack Karachi police station », BBC, 17 février 2023. https://www.bbc.com/news/world-south-asia-64678923 (consulté le 19 mars 2023). contre les forces de l’ordre et les civil·e·s, sans parler de l’inflation5https://tradingeconomics.com/pakistan/inflation-cpi et de tensions sectaires6International Crisis Group, « A New Era of Sectarian Violence in Pakistan », 2022. https://www.crisisgroup.org/sites/default/files/2022-09/327%20Pakistan%2…, la sécurité s’est grandement détériorée dans les dernières années dans la métropole pakistanaise. Des gardes armés le plus souvent de AK-47 gardent les mosquées pendant la prière, les supermarchés et même les plus petits commerces, probablement tous les établissements qui ont les moyens de se payer ce genre de services. Hassan, un restaurateur interrogé, affirme que la situation de sécurité est devenue intolérable. Sans ces mesures de sécurité draconiennes, il serait impossible de tenir un commerce. « Ne pas avoir d’argent ou si peu, on s’y fait, mais je n’arrive pas à vivre avec l’idée que mes enfants pourraient être tués par des bombes ou des balles perdues à n’importe quel moment ». Le père d’Hassan avait immigré de l’Inde pour ouvrir un restaurant en 1968, depuis devenu célèbre pour ses kebabs de bœuf. Malheureusement, ces derniers temps, il tend à être vide et certaines sections de la salle à manger, faute d’être utilisées, sombrent peu à peu dans la décrépitude. Le propriétaire m’offre quand même de bon cœur de tester ses spécialités. Les pakistanais·e·s ne manquent jamais à leur devoir d’hospitalité et ielles méritent entièrement leur réputation à cet égard. Enfin, surtout pour des raisons relatives à la situation précaire en matière de sécurité, Hassan songe à immigrer aux États-Unis ou dans les pays du Golfe. Il a déjà, par ailleurs, géré un restaurant à Manama, au Bahreïn.

Dans ce texte, nous plongeons dans l’angoisse que vit au quotidien le peuple pakistanais, qui se demande ce qui arrive à leur pays, si ce dernier pourrait encore exister dans les années à venir, si l’armée interviendrait encore ou non. Pourquoi doivent-elles et ils vivre avec le cafard ? En fait, il ne s’agit pas seulement du cafard, mais aussi des cafards, dont la population surpasse indéniablement les quelque 20 ou 25 millions d’habitant·e·s humain·e·s de la ville de Karachi seulement7https://worldpopulationreview.com/world-cities/karachi-population. En fait, comme pour les politiciens, les pakistanais·e·s s’y sont faits. Qu’on essaie de les chasser avec de l’insecticide, qu’on les écrase, qu’on fasse appel aux services musclés des exterminateur·trice·s, ces insectes finissent toujours par trouver le moyen de revenir. On ne les voit pas nécessairement au grand jour, mais la nuit tombée, prenez garde en allumant. On les voit et on les entend prendre la fuite vers les zones d’ombres. La croyance populaire selon laquelle les cafards peuvent survivre aux radiations émises par une bombe nucléaire n’est pas totalement fausse. Le Pakistan est une puissance nucléaire et les mêmes politiciens semblent toujours finir par revenir. Dans cet article, nous analyserons l’interdépendance des récentes crises économique et politique du pays. À la lumière de sources journalistiques et d’entretiens sur le terrain, nous tenterons de jeter un meilleur éclairage sur des enjeux si peu abordés dans les grands médias canadiens.

Au moins, au Canada, nous avons peut-être eu vent de la crise économique qui sévissait et de la panne d’électricité qui avait duré près d’une semaine à certains endroits8Agence France-Presse, « Retour progressif de l’électricité au Pakistan après une panne géante ». La Presse, 23 janvier 2023. https://www.lapresse.ca/international/asie-et-oceanie/2023-01-23/retour-…(link is external) (consulté le 10 mai 2023).. Le 23 janvier, le pays avait été plongé dans l’obscurité : commerces, hôpitaux, entreprises de télécommunication, nul n’y a échappé, une fois les batteries à plat et les réservoirs des génératrices vidés. Évidemment, les sarcasmes abondaient sur les réseaux sociaux : « Le pays ne fonctionnait plus, alors il a fallu le redémarrer »9Well the country wasn’t working so we had to turn it off and on again. » Source: Op. cit., note 1. Après l’incident, le ministre de l’Énergie, monsieur Khurram Dastagir Khan, a fini par avouer que le courant avait été coupé temporairement dans une visée de réduction des coûts, le pays étant approvisionné en électricité principalement grâce aux combustibles fossiles. Ces derniers sont importés et le pays doit composer avec la hausse des prix engendrée par la guerre en Ukraine10Murtaza Hussain, « Pakistan on the Brink: What the Collapse of the Nuclear-Armed Regional Power Could Mean for the World ». The intercept, 12 février 2023. https://theintercept.com/2023/02/12/pakistan-economy-crisis-imf/?utm_medium=email&utm_source=The%20Intercept%20Newsletter (consulté le 19 mars 2023).. Malheureusement, le réseau électrique, mal entretenu et laissé en désuétude, n’a pas pu être redémarré aussi rapidement que prévu. Le Parti du premier ministre déchu Imran Khan, le Tehreek-e-Insaf (PTI) n’a pas manqué de souligner le raté, disant que, dans une situation similaire, son gouvernement avait pu restaurer l’approvisionnement en électricité en 12 heures.11Op. cit., note 1.

Au-delà de cet événement récent, le PTI est l’un des joueurs clés dans la politique pakistanaise. Il est un parti de centre droite fondé par Imran Khan, ex-joueur de cricket. Sans être nécessairement révolutionnaire, étant par ailleurs soutenu par l’armée lors de son ascension au pouvoir, il reste que son élection en 2018 marquait une première historique. C’était la première fois qu’un parti autre que ceux qui appartiennent littéralement à deux familles parmi les plus puissantes du pays se retrouvait aux rennes du pays. Ces deux autres partis en question sont la Ligue musulmane pakistanaise (Pakistan Muslim League – PML), fondé par Nawaz Sharif, le frère de l’actuel premier ministre, Shahbaz Sharif, issus d’une riche famille de Lahore, au Punjab12Global Security, « Sharif Family », Gobal Security, 22 août 2019. https://www.globalsecurity.org/military/world/pakistan/sharif.htm (consulté le 19 mars 2023). et le Parti populaire pakistanais (Pakistan People’s Party – PPP), fondé par Zulfikar Ali Bhutto, père de Benazir et grand-père de Bilawal Bhutto, l’actuel ministre des Affaires étrangères. La famille Bhutto est originaire de la province du Sindh13Salman Taseer, Bhutto: a political biography, New Delhi : Vikas Publishing House, 1980., province du Sud-Est du pays. Après avoir pris le pouvoir, le PTI avait fait des efforts considérables pour apporter des changements sociaux et économiques importants, comme le programme Ehsas, qui visait à fournir de l’aide aux secteurs les plus pauvres de la population14Dawn, « “Ehsas”: PM Khan launches ambitious social safety, poverty alleviation programme », Dawn, 27 mars 2019. https://www.dawn.com/news/1472228 (consulté le 19 mars 2023). ou encore un projet de halte de production de charbon pour le remplacer par des formes d’énergie renouvelable15China Pakistan Investment Corporation, « Five Things Imran Khan Has Done To Improve Pakisan », CPIC Global, 25 juillet 2022. https://www.cpicglobal.com/five-things-imran-khan-has-done-to-improve-pakistan (consulté le 19 mars 2023).. Grâce à une gestion plus saine, le pays a également pu connaître une croissance économique d’abord, puis un rétablissement relativement rapide après la COVID-1916Dawn, « Pakistan beats growth target as industries, services guide V-shaped recovery ». Dawn, 10 juin 2021. https://www.dawn.com/news/1628602 (consulté le 19 mars 2023)., et ce, grâce à des mesures comme la diminution des dépenses militaires17Dawn, « Defence budget not increased to provide relief to masses: Qureshi », Dawn, 14 juin 2020. https://www.dawn.com/news/1563308 (consulté le 19 mars 2023)., qui comptait jadis pour presque 30 % du budget du pays18Banque mondiale. https://data.worldbank.org/indicator/MS.MIL.XPND.ZS?locations=PK (consulté le 19 mars 2023). et qui bloquait littéralement son développement économique.

Le parti d’Imran Khan a également fait des efforts considérables pour réduire la dépendance vis-à-vis des importations et réduire la dette du pays19Shahid Iqbal, « CAD shrinks 78pc in 2019-20 ». Dawn, 22 juillet 2020. https://www.dawn.com/news/1570449 (consulté le 19 mars 2023). ainsi que son déficit commercial20Tahir Sherani, « Trade deficit falls by 33.5% during July-Oct of FY19-20 ». Dawn, 2 novembre 2019. https://www.dawn.com/news/1514450 (consulté le 19 mars 2023).. Malheureusement, il est toujours resté tiraillé par des adversaires redoutables, que ce soit la très puissante armée, les partis d’opposition ou encore des mouvements d’extrême droite, violents ou non, qui sont en mesure de mobiliser beaucoup de gens par l’entremise des institutions religieuses. C’est le cas de la Jamiat Ulema-i-Islam-Rehman (JUI-F), parti religieux avec à sa tête le théologien maulana Fazlur Rahman21Umair Jamal, « No, Fazlur Rehman Cannot Protect Pakistanis’ Democratic Rights », The Diplomat, 10 octobre 2020. https://thediplomat.com/2020/10/no-fazlur-rehman-cannot-protect-pakistanis-democratic-rights/ (consulté le 19 mars 2023).. On constate, dans les dernières années, bien que cela ne soit pas l’œuvre du gouvernement en soi, une multiplication des marches de femmes, réclamant leurs droits, une percée dont l’avènement est d’une grande importance22Abid Hussain, « Aurat March: Pakistani women rally seeking safe public space ». Al Jazeera, 8 mars 2023. https://www.aljazeera.com/news/2023/3/8/aurat-march-pakistani-women-rally-across-country (consulté le 19 mars 2023). Dans tous les cas, le peuple pakistanais n’était pas au bout de ses peines.

En fait, il est difficile de savoir ce qui passe vraiment au Pakistan. Même si les médias, auparavant propriété du gouvernement, ont été grandement privatisés sous le règne du général Pervez Musharraf, récemment décédé23Al Jazeera, « Pakistani former President Pervez Musharraf dies aged 79 », Al Jazeera, 5 février 2023. https://www.aljazeera.com/news/2023/2/5/pakistan-former-president-pervez-musharraf-dies (consulté le 19 mars 2023)., le pays ne semble avoir assisté qu’à un passage de médias étatiques assujettis à une stricte censure visant à protéger le pouvoir à des empires médiatiques sensationnalistes, qui tienne davantage de Fox News ou de CNN que de médiums d’information proposant des analyses poussées24Voir : http://pakistan.mom-gmr.org/en/media/tv/(consulté le 19 mars 2023)
https://pide.org.pk/research/the-politics-of-media-economy-in-pakistan/ (consulté le 19 mars 2023)
. On montre des images fortes, on s’engueule, mais on analyse peu. Un ancien représentant en marketing pour un de ces médias, qui avait été embauché au moment de la période de privatisation du début des années 2000, dans un entretien que nous avons eu avec lui, faisait état d’une ambiance de travail très malsaine ou toutes sortes de magouilles se déroulaient en coulisses, comme des pots de vin et du trafic d’influence. Des services sexuels de la part des modèles qui posent pour les publicités devenaient aussi monnaie d’échange pour obtenir un espace publicitaire ou un autre. En bref, ces empires médiatiques sont totalement assujettis à une économie politique de l’attention25Cronin, Michael. 2017. Eco-translation : translation and ecology in the age of the anthropocene. London : Routledge, Taylor & Francis Group, p.20.. Or, ce sont ces mêmes médias, le 14 mars dernier, qui font état d’une situation inusitée. La police, munie d’un mandat d’arrestation contre l’ex-premier ministre Imran Khan, destitué en mars 2022, dans le cadre d’une motion de censure, une première depuis la création du pays26Geo News, « Opposition submits no-confidence motion against PM Imran Khan », Geo News, 8 mars 2022. https://www.geo.tv/latest/403780-opposition-likely-to-move-no-confidence-motion-against-pm-imran-khan-within-24-hours-sources (consulté le 19 mars 2023)., tente de pénétrer dans sa résidence de Lahore. Les motifs de l’arrestation sont le terrorisme et la corruption27Abid Hussain, « What is Pakistan’s Imran Khan accused of? », Al Jazeera, 17 mars 2023. https://www.aljazeera.com/news/2023/3/17/why-pakistan-police-wants-to-ar…(consulté le 19 mars 2023)., accusations qui portent fortement au doute quant à leur bienfondé, mais une foule de partisan·e·s leur bloque le passage menant à une lutte acharnée entre les forces de l’ordre et les manifestant·e·s. La police utilise des canons à eau et des gaz lacrymogènes, les manifestant·e·s ripostent à coups de bâton et en lançant des pierres. Bientôt, dans toutes les grandes villes du Pakistan ont lieu des mobilisations en soutien à Imran Khan, à Islamabad, à Peshawar, à Karachi. En soirée, l’ex-premier ministre apparaît dans une vidéo diffusée en ligne, en simple t-shirt, paraissant épuisé. L’atmosphère était révolutionnaire comme jamais avant depuis le coup d’État institutionnel contre Imran Khan il y a près d’un an28Amber Rahim Shamsi, « Imran Khan crisis: Is Pakistan facing its own January 6 moment? », Al Jazeera, 17 mars 2023. https://www.aljazeera.com/opinions/2023/3/17/imran-khan-crisis-is-pakistan-facing-its-jan-6-moment (consulté le 19 mars 2023).. Son discours est sans équivoque. Il appelle ses partisans à poursuivre la lutte, même s’il devait être assassiné. Cela dit, les chaînes de télévision et les journaux ne nous fournissent qu’une vague idée de ce qui se trame en coulisses. On n’en retient que les mots-clés du jour : terrorisme, corruption, manifestation, théorie du complot, etc.

Nous avons eu la chance de nous entretenir avec un employé de l’armée, dont nous préserverons l’anonymat. Ce n’est pas chose rare de rencontrer de ces fonctionnaires, étant donné les dépenses militaires très importantes, engagées au détriment, des investissements dans les secteurs comme la santé et l’éducation, qui demeurent largement privés, mal réglementés et souvent de bien piètre qualité. Par ailleurs, après le récent changement de gouvernement, le budget militaire aura été augmenté et les dépenses dans la santé et l’éducation, coupées encore davantage29Dawn, « DG ISPR defends army’s budget, says it’s been reduced », Dawn, 14 juin 2022. https://www.dawn.com/news/1694797 (consulté le 19 mars 2023).. Près de la moitié de la population est analphabète30https://www.statista.com/statistics/572781/literacy-rate-in-pakistan/ (consulté le 19 mars 2023). et près de 60 % vivent en milieux ruraux31https://tradingeconomics.com/pakistan/rural-population-percent-of-total-population-wb-data.html (consulté le 19 mars 2023). et subsistent de l’agriculture32https://www.finance.gov.pk/survey/chapters_21/02-Agriculture.pdf (consulté le 19 mars 2023).. Le fonctionnaire en question nous a éclairés, justement, sur ce qui pouvait se passer derrière les coulisses, mais qui échappe totalement au discours médiatique. Selon lui, la crise du gouvernement de PTI aurait été causée par des tensions entre le chef de l’InterServices Intelligence (ISI), les services secrets pakistanais, le lieutenant-général Faiz Hameed33Kamran Yousouf, « Lt Gen Faiz Hameed decides to seek early retirement: family sources », Tribune, 26 novembre 2022. https://tribune.com.pk/story/2388321/lt-gen-faiz-hameed-decides-to-seek-early-retirement-family-sources (consulté le 19 mars 2023). et le chef des armées, le général Qamar Javed Bajwa34Abid Hussain, « The controversial legacy of Pakistan’s outgoing army chief Bajwa », Al Jazeera, 25 novembre 2022. https://www.aljazeera.com/news/2022/11/25/pakistans-army-chief-to-end-his-six-year-long-tenure (consulté le 19 mars 2023).. En effet, le premier ministre Khan entretenait alors de bonnes relations avec les services de renseignement, mais n’était pas vu du bon œil par l’armée, qui voyait non seulement son budget réduit, mais son influence écartée quelque peu des décisions politiques importantes35Ibid.. Les deux puissants leaders militaires ont depuis trouvé leurs remplaçants, le lieutenant General Asim Munir au poste de chef des armées36Abid Hussain, « Who is Asim Munir, Pakistan’s new army chief? » Al Jazeera, 24 novembre 2022. https://www.aljazeera.com/news/2022/11/24/who-is-asim-munir-pakistans-new-army-chief (consulté le 19 mars 2023). et le lieutenant-général Nadeem Anjum à la tête de l’ISI37Rezaul H. Laskar, « Pakistan’s ISI chief emerges from the shadows, roasts Imran Khan for his “lies” », Hindustan times, 27 octobre 2022. https://www.hindustantimes.com/world-news/pak-army-fields-isi-chief-to-counter-imran-khan-he-calls-out-ex-pm-s-lies-101666892378309.html (consulté le 19 mars 2023).
Tribune, « Never wanted to appoint DG ISI as army chief: Imran », Tribune, 6 mai 2022. https://tribune.com.pk/story/2355430/never-wanted-to-appoint-dg-isi-as-army-chief-imran (consulté le 19 mars 2023).
. C’est ce conflit qui aurait fait en sorte, selon notre interlocuteur, que l’armée aurait acheté des membres du parlement pour pouvoir procéder à une destitution du premier ministre38Voir aussi : Samina Ahmed, « A Change of Command and Political Contestation in Pakistan », International Crisis Group, 2022. https://www.crisisgroup.org/asia/south-asia/pakistan/change-command-and-political-contestation-pakistan (consulté le 19 mars 2023)..

Cependant, cet incident nous ramène à des enjeux beaucoup plus importants. En effet, les États-Unis avaient manifesté leur désaccord après une visite du premier ministre en Russie en février 202239Mohan, C. Raja. 2022. « Imran Khan Goes to Moscow as Pakistan Romances Russia ». Foreign Policy, 23 février 2022. https://foreignpolicy.com/2022/02/23/imran-khan-pakistan-russia-putin-india-geopolitics (consulté le 19 mars 2023)., pendant laquelle ce dernier devait potentiellement conclure un accord pour importer du pétrole en roubles. En fait, d’une part, le coût aurait été moindre pour le pays, mais, de manière plus importante, un tel accord aurait pavé la voie à un affranchissement de la dépendance au dollar étatsunien. Ce sont des démarches que de nombreux pays du Sud ont déjà tenté d’entamer, surtout depuis la polarisation autour du conflit en Ukraine40Jha, Somesh. 2023. « Will Russia sanctions dethrone ‘King Dollar’? » Al Jazeera, 7 mars 2023. https://www.aljazeera.com/features/2023/3/7/will-russia-sanctions-dethrone-king-dollar (consulté le 19 mars 2023).. Le Pakistan se rapprochait également de la Chine dans le cadre du China-Pakistan Economic Corridor (CPEC), qui donnerait à la Chine l’accès à ses ports de mer sur l’Océan indien41Fahd Humayun, « Why was Pakistan’s PM in Russia amid the Ukraine invasion? », Al Jazeera, 3 mars 2022. https://www.aljazeera.com/opinions/2022/3/3/why-was-pakistans-pm-in-russia-amid-ukraine-invasion (consulté le 19 mars 2023). Voir aussi : https://www.britannica.com/topic/China-Pakistan-Economic-Corridor (consulté le 19 mars 2023).. Cela expliquerait aussi que 30 % de la dette du Pakistan soit due à la Chine42Faseeh Magi, « Why Pakistan Is Struggling to Get Another IMF Bailout ». Washington Post, 6 février 2023. https://www.washingtonpost.com/business/energy/why-pakistan-is-struggling-to-get-another-imf-bailout/2023/02/04/3d446f86-a508-11ed-8b47-9863fda8e494_story.html (consulté le 19 mars 2023).. Évidemment les États-Unis et sans doute les autres pays de l’Occident ne pouvaient voir un tel rapprochement d’un bon œil. Par ailleurs, ce genre d’interférence le part des États-Unis entre l’armée et le gouvernement civil n’a rien de nouveau. Cela s’était produit, par exemple, avec le gouvernement de Benazir Bhutto vers la fin des années 1980, qui devait maintenir le budget de l’Armée et laisser à cette dernière la gestion de la politique étrangère pour rester au pouvoir, et ce, conformément à un accord avec Washington43Ahmed Rashid. Descent into Chaos: The United States and the Failure of Nation Building in Pakistan, Afghanistan, and Central Asia. London : Penguin, 2008, p.40. Enfin, si Imran Khan s’affairait scrupuleusement à payer la dette44Op. Cit., note 16., le nouveau gouvernement de Shahbaz Sharif se prépare maintenant à livrer le pays au Fonds monétaire international (FMI)45Al Jazeera, « ‘Beyond imagination’ : Pakistan PM warns of IMF bailout conditions ». Al Jazeera, 3 février 2023. https://www.aljazeera.com/economy/2023/2/3/363 (consulté le 19 mars 2023). en mettant en œuvre, entre autres, une dévaluation de sa monnaie46Al Jazeera et Reuters, « Pakistani rupee hits record low amid IMF bailout delay », Al Jazeera, 2 mars 2023. https://www.aljazeera.com/economy/2023/3/2/pakistani-rupee-hits-record-low-amid-wait-for-imf-fund (consulté le 19 mars 2023)..

Selon notre source anonyme, ruiner le pays ne veut rien dire pour le nouveau premier, du moment qu’il peut continuer de remplir ses comptes de banque à l’étranger47Paul Farrelly et Jason Burke, « Search for the millions Sharif “stole” ». The Guardian, 24 octobre 1999. https://www.theguardian.com/world/1999/oct/24/paulfarrelly.jasonburke (consulté le 19 mars 2023).. De manière générale, les conditions du FMI mettent l’accent sur la conformité du pays au marché international, des mesures d’austérité, un investissement dans les programmes destinés aux victimes des inondations et au plus démuni·e·s (paradoxalement), entre autres, et un assainissement des institutions pour enrayer la corruption, un problème antédiluvien48https://www.dawn.com/news/1733139 (consulté le 19 mars 2023)., et accroître la transparence49https://www.imf.org/en/News/Articles/2023/02/10/imf-staff-concludes-visit-to-pakistan et https://www.imf.org/en/News/Articles/2022/07/13/pr22255-pakistan-staff-level-agreement-on-7th-and-8th-eff-review (consulté le 19 mars 2023)., ce qui semble vouloir dire la privatisation des entreprises étatiques non rentables, avec les conséquences que cela peut avoir, comme un recul en ce qui a trait justement à l’aide aux populations défavorisé·e·s. Une autre mesure serait la hausse des prix de l’énergie, dont les coûts étaient subventionnés par le gouvernement50Mangi, Faseeh. 2023. « Why Pakistan Is Struggling to Get Another IMF Bailout ». Washington Post, 6 février 2023. https://www.washingtonpost.com/business/energy/why-pakistan-is-struggling-to-get-another-imf-bailout/2023/02/04/3d446f86-a508-11ed-8b47-9863fda8e494_story.html (consulté le 19 mars 2023)., ce qui semble avoir été, pour le Pakistan, un moyen de maintenir le couvercle sur la marmite et éviter les explosions de mécontentement qui peuvent secouer le pays.

D’une part, il y a lieu de se demander.  Comment une institution étatsunienne qui s’est montrée hostile au seul gouvernement du pays qui a tant soit peu voulu assainir les finances du pays et limiter la corruption? Pourquoi alors favoriser le retour de leaders dont les antécédents de corruption ont été éprouvés, si le FMI espère réellement accomplir cet objectif. En effet, ce n’est pas la première fois que le FMI doit courir à la rescousse du Pakistan, mais dans bien des cas, le processus a été abandonné en cours de route en raison de l’inaction de l’État pakistanais qui tend à ne pas mettre en œuvre les mesures demandées51Ibid.. C’est la 13e fois depuis les années 1980. Il semble que, du côté pakistanais, on essaie donc de toucher les fonds, possiblement de s’en mettre plein les poches, une pratique qui existe depuis des décennies chez les élites, tout en évitant la grogne populaire. En effet, le gouvernement a aussi tendance à faire des dépenses énormes à la veille d’élections, dont les prochaines sont prévues dans quelques mois, en octobre prochain. D’autre part, il a été aussi été établi que le FMI, malgré ses beaux discours, favorisait une dérégulation des économies du Sud pour favoriser les intérêts des multinationales étrangères52Dufour, Mathieu, et Özgür Orhangazi. 2007. « International Financial Crises: Scourge or Blessings in Disguise? » Review of Radical Political Economics 39 (342)..

En fait, c’est comme si les États-Unis et les organisations qui défendent leurs intérêts souhaitent avoir affaire à des gouvernements corrompus prêts à sacrifier le pays aux intérêts étrangers pour pouvoir perpétuer leur propre cleptocratie et leur train de vie luxueux. Il faut souligner également que la situation de sécurité, sur le plan géopolitique, reste des plus précaires, avec les talibans au pouvoir en Afghanistan, l’instabilité politique et économique générale, sans parler de la bombe atomique détenue par Islamabad53Op. cit., note 9.. Imaginez ce qui se produirait si, ne serait qu’une fraction de la population de 220 millions du Pakistan décidait de se ruer vers l’Europe pour y trouver refuge, compte tenu du fait que le continent est déjà la proie à l’arrivée massive de réfugiés du Moyen-Orient, de l’Afrique et de l’Ukraine. L’urgence était telle que, au début février, il ne restait au Pakistan que de quoi payer ses importations pour un mois54Op. cit., note 45., parmi lesquelles, l’importation de pétrole. Pour donner une idée, en 2020, le Pakistan a importé 45, 8 milliards de dollars  des États-Unis de marchandise, mais n’en a exporté que pour 22,3 milliards de dollars, ce qui engendre un déficit commercial de 23,5 milliards de dollars $55https://wits.worldbank.org/CountryProfile/en/PAK (consulté le 19 mars 2023).. Or, le pays aurait déjà cumulé une dette de 370 milliards de dollars56Op. cit., note 9..

Entre temps, l’ex-premier ministre avait été convoqué pour apparaître devant des tribunaux de tout le pays pour 85 chefs d’accusation. Évidemment, comme il ne pouvait paraître partout à la fois, c’est là que le mandat d’arrestation avait été émis contre lui. Le 17 mars, Imran Khan marchait vers la cour de Lahore, entouré de ses partisan·e·s pour obtenir une libération sous caution. En effet, suite aux événements des derniers jours, le gouvernement actuel semblait vouloir conclure cet incident à l’amiable57Hussain, Abid. 2023. « Lahore court grants protective bail to ex-Pakistani PM Imran Khan ». Al Jazeera, 17 mars 2023. https://www.aljazeera.com/news/2023/3/17/imran-khan-to-visit-lahore-court-to-seek-halt-of-arrest-warrant (consulté le 19 mars 2023).. Une telle libération a par ailleurs depuis été accordée58Ibid.. Malheureusement, en date du 10 mai 2023, l’ex-premier-ministre a été arrêté de nouveau à Islamabad et ses partisan·e·s se révoltent et confrontent la police. La communauté internationale retient son souffle alors qu’on frôle une énième fois la catastrophe, le coup d’État ou pire encore59Al Jazeera and News Agencies, « How the world reacted to Imran Khan’s arrest in Pakistan », Al Jazeera, 10 mai 2023. https://www.aljazeera.com/news/2023/5/10/how-the-world-reacted-to-imran-… (consulté le 10 mai 2023)..

CRÉDIT PHOTO : armansabir


La défense du territoire et l’avancée paramilitaire en Colombie

La défense du territoire et l’avancée paramilitaire en Colombie

Traduction d’Alexandre Dubé-Belzile
Cet article a été publié par nos partenaires de Colombie, la revue Kalivando.

Plusieurs événements survenus au cours d’une très courte période de temps depuis le début de l’année 2023 font état d’une même réalité : d’une part, le projet de réorganisation violente des territoires en faveur de corporations va toujours bon train, et d’autre part, la nécessité de consolider les organisations sociales, autochtones, paysannes et populaires pour la défense de la vie, de l’autonomie et des territoires est encore plus importante, avec ou sans gouvernement progressiste au pouvoir.

À l’heure actuelle, divers projets d’extraction, légaux et illégaux, progressent dans les territoires et nous assistons à une réingénierie et à une avancée du paramilitarisme, et ce, en collaboration, dans plusieurs régions, avec les forces de sécurité de l’État. Face à cette situation s’organise une défense du territoire par des communautés qui souhaitent compter sur un gouvernement progressiste qui est à leur écoute, sans pour autant être en mesure de se montrer à la hauteur de la situation. Nous ne mentionnons ci-bas que quelques exemples particulièrement probants qui ont eu lieu au début du mois de janvier 2023.

Siège humanitaire à Vista Hermosa (Meta)

Le village de Vista Hermosa, un parc de la Sierra Macarena, région de la grande Amazonie, un territoire très affecté par le conflit armé entre les FARC et l’État, vivait dans une certaine tranquillité depuis la signature de l’accord de paix de 2016. Toutefois, le 18 janvier dernier, cette tranquillité a été perturbée en raison du non-respect de l’accord par le gouvernement d’Iván Duque, la mise en œuvre de multiples projets extractifs, l’augmentation des groupes armés illégaux qui se sont emparés du territoire pour le commerce de la feuille de coca et l’exploitation minière illégale, ainsi que des actions agressives et stigmatisantes des forces de sécurité contre la population.

Ainsi, face au non-respect des accords d’investissement et de soutien avec les communautés de Meta et de Guaviare qui avaient été alors conclus, ces dernières ont décidé d’organiser une résistance pour revendiquer leurs droits. À cette fin, elles ont créé un siège humanitaire contre un groupe de 30 soldats installés dans la région, leur demandant de se retirer de ce corridor écologique de paix, tout en demandant au gouvernement de respecter les accords et les promesses de soutien à leurs initiatives communautaires. De leur côté, les médias n’ont fait qu’aggraver la situation, en déformant la réalité et, pire encore, en faisant passer les justes revendications des paysan·ne·s pour une action d’une des factions dissidentes des FARC, ce qui a posé un risque grave pour la sécurité de ces populations, tout en sabotant, évidemment, leur mouvement de résistance.

Finalement, le gouvernement a lancé une commission et un dialogue a été entamé avec les collectivités et la situation a été temporairement solutionnée. Le siège humanitaire a été levé, mais non sans avoir convenu d’un échéancier et de mesures de suivi pour la satisfaction des justes demandes des communautés qui visent à protéger leur qualité de vie et à défendre leur territoire.

Il est important de souligner qu’il s’agit d’une zone riche en eau, en biodiversité et en ressources pétrolières et gazières. À ce stade, il est aussi important de noter que « de 2004 à 2021, période du Plan Colombia-Patriota y Consolidación, le nombre de zones d’exploitation d’hydrocarbures est passé de 255 à 892 en 2017, et ce, sous la présidence de Juan Manuel Santos. Ce dernier nous a accusés d’être de la narcoguérilla et s’est tiré avec notre pétrole »1Estefania Ciro, « Magia Salvaje », La Jornada, 18 novembre 2022. https://www.jornada.com.mx/notas/2022/11/13/politica/magia-salvaje-20221113/?from=page&block=politica&opt=articlelink (consulté le 21 mars 2023). En arrière-plan, le trafic de drogue, l’élevage extensif de bétail, l’agriculture industrielle et les projets d’extraction continuent d’aller de l’avant.

Les populations résistent à l’entrée des entreprises nationales et multinationales dans la région2Semana Rural, « Petróleo y deforestación, las amenazas que enfrenta La Macarena », Semana Rural. https://semanarural.com/web/articulo/petroleo-y-deforestacion-las-amenazas-que-enfrenta-la-macarena/495 (consulté le 21 mars 2023) et construisent et mettent en œuvre des projets pour une vie commune. Il convient de noter que, depuis la signature de l’accord de paix, les organisations communautaires de défense du territoire ont pris de l’expansion.

Grève illimitée dans la région de Dos Rios

Le 22 janvier, les communautés de la région de Dos Rios se sont mobilisées dans le cadre d’une « grève régionale illimitée pour la vie et la permanence sur le territoire », exigeant que le conflit historique sur la terre, l’extraction de ses richesses, le génocide et la destruction sur le territoire aux mains des paramilitaires prennent fin.

Le 26 janvier dernier, le gouvernement a entamé un dialogue avec ces communautés, aux termes duquel un accord a été conclu. Selon cet accord, notamment, « le gouvernement reconnaît qu’il existe dans les régions rurales de la Colombie une crise humanitaire et qu’y sont commises, en raison d’une reconfiguration des groupes paramilitaires, de graves violations des droits de la personne, un enjeu non seulement militaire, mais aussi politique, culturel, économique et social »3Comunidad, & Gobierno, « Gobierno y Comunidades acuerdan crear comisión para la solución de la #EmergenciaHumanitaria. Macrorregión Magdalena Medio. Colombia », Kavilando, 26 janvier 2023. https://kavilando.org/lineas-kavilando/formacion-genero-y-luchas-populares/9421-gobierno-y-comunidades-acuerdan-crear-comision-para-la-solucion-de-la-emergenciahumanitaria-macrorregion-magdalena-medio-colombia (consulté le 21 mars 2023). Les parties ont également convenu d’une stratégie et d’un échéancier, tombant d’accord pour parler d’une « urgence humanitaire » en vertu d’une loi administrative et ainsi surmonter à long terme les causes structurelles de l’urgence.

La région constitue une vaste zone enclavée par les rivières Magdalena et Cauca, deux artères fluviales importantes de la Colombie. Il s’agit d’un territoire d’une grande richesse hydrique, avec des terres fertiles, sur lequel sont menées des activités d’élevage extensif et des activités agro-industrielles, notamment de production d’huile de palme, d’extraction d’or, d’argent, de zinc, de cuivre (un minerai clé pour la transition énergétique), de pétrole, de gaz, de charbon et, enfin, la production de cultures destinées à un usage illicite.

Selon le rapport intitulé Expansión Paramilitar y represión contra comunidades en la región de los dos Ríos (Expansion paramilitaire et répression contre les communautés de la région de Dos Rios) présenté en janvier 2023 par un réseau d’organisations communautaires qui défendent le territoire, cette région a subi les effets d’une militarisation, qui comprend des activités paramilitaires, et ce, en fonction d’intérêts économiques. Les communautés concernées réaffirment que, à l’heure actuel, le pouvoir des paramilitaires sur le territoire et ses sociétés est consolidé par une présence accrue de ses membres, mais aussi par ses structures établies en collaboration avec l’armée.

En effet, la deuxième division de l’armée nationale, sa cinquième brigade, le 48e bataillon de jungle (Batallón de Selva Nº 48), la force opérationnelle conjointe de Marte (la Fuerza de tarea conjunta Marte), le 8e bataillon chargé des voies de transport et de l’énergie (Batallón Vial y Energético No. 8), qui protège l’entreprise Gran Colombia Gold, opèrent dans cette zone. Des groupes paramilitaires connus sous le nom de Caparrapos, le Clan du Golfe, composé des groupes Autodefensas Unidas de Colombia (AUC) et Autodefensas Gaitanistas de Colombia (AGC), le Jalisco Nueva Generación, certaines factions dissidentes des FARC et l’ELN sont également présents dans la région.

La présence militaire et paramilitaire et la complicité entre ces derniers trouvent leur raison d’être dans des intérêts économiques et politiques précis, et mènent à un contrôle territorial et social efficace. Dans de vastes zones, ces groupes exercent un contrôle sur, entre autres, la mobilité des populations et sur l’aménagement du territoire ainsi que sur l’approvisionnement. Ils sont devenus des expressions de facto du pouvoir sur le territoire, pouvoir maintenu par l’intimidation de sa population. Dans d’autres régions, ils agissent en tant que promoteurs de la culture de la coca et acheteurs de feuilles de coca, prêteurs et constructeurs d’infrastructures de base, de routes et d’entrepôts, pour ne mentionner que quelques éléments4Organizaciones sociales y firmantes, « Expansión Paramilitar y represión contra comunidades en la región de los dos Ríos. Colombia. Informe », Kavilando, 21 janvier 2023. https://kavilando.org/lineas-kavilando/territorio-y-despojo/9413-expansion-paramilitar-y-represion-contra-comunidades-en-la-region-de-los-dos-rios-colombia (consulté le 21 mars 2023).

Leur arrivée et le maintien de leur présence modifient peu à peu les logiques territoriales, culturelles et relationnelles, engendrent des répercussions sur l’environnement dont l’ampleur est incommensurable et transforment la composition de la population. Il s’agit d’une réingénierie socioterritoriale complète qui va à l’encontre de la volonté des communautés qui habitent et protègent ces territoires et du pouvoir populaire et qui sont constamment victimes de diverses formes de violence et d’assassinats.

Caravane humanitaire

Du 17 au 21 janvier, une caravane humanitaire a été lancée dans le Bajo Calima et le Medio San Juan, afin de mettre en œuvre les accords sur l’aide humanitaire conclus lors du premier cycle de négociations entre le gouvernement national et l’ELN.

L’objectif est d’établir un diagnostic sur l’intensification du conflit armé au cours des derniers mois, qui a entraîné de graves conséquences, comme le déplacement et le confinement de la population civile, dans le but de tracer un échéancier souple qui, à moyen terme, permettra aux communautés de sortir de leur confinement ou, dans les cas où il y a eu un déplacement forcé, de retourner sur leurs territoires si elles le souhaitent, et ce, en toute dignité et en toute sécurité.

« Mettre en œuvre des mesures humanitaires immédiates » est l’appel lancé à la fin de la caravane humanitaire de Calima et San Juan. Contenir la crise vécue par les communautés déplacées dans les abris et les installations de Cali, Dagua et Buenaventura, ainsi que par la population confinée dans les territoires5Caravana Humanitaria, « Implementar medidas humanitarias inmediatas. El llamado al cierre de la Caravana Humanitaria Calima y San Juán. Colombia ». 23 janvier 2023. https://kavilando.org/lineas-kavilando/conflicto-social-y-paz/9416-implementar-medidas-humanitarias-inmediatas-el-llamado-al-cierre-de-la-caravana-humanitaria-calima-y-san-juan-colombia (consulté le 21 mars 2023). Des rapports persistants font état entre autres, d’actions coordonnées entre les paramilitaires de l’AGC et l’armée colombienne, de pressions sur les communautés, de confinement, de déplacement, d’affrontements avec l’ELN dans plusieurs régions et de contrôle permanent de la mobilité.

Parallèlement, les projets d’exploitation de palmiers à huile, de cultures illicites, de bois, de mines d’or et de platine6El Tiempo, « Rebelión contra permisos para la minería en Calima El Darién (Valle)», El Tiempo, 21 décembre 2021. https://www.eltiempo.com/colombia/cali/rebelion-contra-tres-proyectos-de-mineria-en-calima-el-darien-valle-638140 (consulté le 21 mars 2023) et de cuivre progressent. En outre, les rivières qui constituent des voies de transport rapides vers et depuis la mer suscitent un intérêt particulier des groupes impliqués dans la région7Alfonso Insuasty Rodríguez, « El pacífico entre fuegos, Kavilando », 5 janvier 2020.  https://kavilando.org/lineas-kavilando/observatorio-k/7379-el-pacifico-entre-fuegos (consulté le 21 mars 2023).

En guise de conclusion

Le mouvement social, populaire et ethnique des paysan·ne·s doit être renforcé et doit continuer d’exiger ce qui est juste, avec ou sans gouvernement progressiste. Le modèle économique extractiviste, ancré dans des stratégies militaires, paramilitaires et même juridiques de persécution, sévit toujours, et ce, dans l’impunité. Il s’agit de zones très riches en ressources naturelles, que ce soit en eau, en sols fertiles ou en minéraux précieux.

L’abandon de l’État ou, en autres mots, la présence de groupes militaires et paramilitaires comme abandon par l’État de sa fonction dans cette région persiste. En outre, certains accords n’ont pas été respectés, notamment l’accord de paix entre les FARC et le gouvernement colombien. Les conditions structurelles qui permettent la perpétuation du conflit armé et de la violence dans le cadre d’un modèle économique extractiviste massif et destructeur n’ont pas encore cessé. La reprise de contrôle du territoire par les armes est aujourd’hui caractérisée par des intérêts divers, mais ce qui est certain, c’est que la stratégie de contrôle social, politique, économique et armé des territoires se repositionne, avec la complicité des forces armées et c’est ce que dénoncent les communautés qui en sont elles-mêmes victimes.

Au fur et à mesure que cette stratégie de prise de contrôle territorial progresse, les initiateurs de projets miniers et agro-industriels, qu’ils soient légaux ou illégaux, agissent impunément et avec agressivité, ce sur quoi il faut enquêter et ce qu’il faut dénoncer. Il convient de souligner l’attitude d’ouverture au dialogue du gouvernement de Gustavo Petro et de Francia Márquez, qui sont à la recherche de solutions, mais qui, sans avoir de position claire, sans agir rapidement et efficacement, pourraient vite voir leurs élans frustrés. La mobilisation collective des communautés est la voie vers la construction d’un tissu territorial autonome, et la force organisationnelle est la première garantie de protection, car elle a été en mesure de poser des conditions à l’État ainsi qu’à d’autres formes et tentatives de contrôle de la population et du territoire.

Ces défis dépendent, sans aucun doute, de la volonté politique forte et claire des organisations sociales, paysannes, ethniques et populaires, ainsi que de la volonté politique forte du gouvernement progressiste actuel, visant à promouvoir des transformations rapides par le biais de plans et d’actions efficaces pour exécuter les accords et les lois existants, ainsi que pour mettre en œuvre les réformes nécessaires et structurelles. Insister pour que des solutions durables soient apportées à moyen et à long terme implique en soi un exercice constant et dynamique de participation contraignante des différents secteurs de la société et du territoire.

En quatre ans de gouvernement de Gustavo Petro, même dans le meilleur des cas (ce qui est peu probable), des changements structurels suffisants ne seront pas réalisés, de sorte que le mouvement renforcé devra faire preuve de la clarté politique nécessaire pour permettre la poursuite des changements, tout en défendant ses acquis. Avec ou sans progressisme, les luttes des communautés pour la consolidation et l’affirmation de leurs projets de vie collective, la défense de leurs territoires, leur autodétermination, sont toujours d’actualité.

CRÉDIT PHOTO : Ákos Helgert / Pexels